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+ <title>Le Ramayana (tome second)</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Râmâyana - tome second
+ Poème sanscrit de Valmiky
+
+Author: Valmiky
+
+Translator: Hippolyte Fauche
+
+Release Date: February 21, 2007 [EBook #20640]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
+
+
+
+
+Produced by Zoran Stefanovic, Pierre Lacaze and the
+Distributed Proofreading team of Europe
+(http://dp.rastko.net). This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
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+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LE RAMAYANA</h1>
+
+<h3>POÈME SANSCRIT DE VALMIKY</h3>
+
+<h1>TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE</h1>
+
+<h4>Traducteur des Œuvres complètes de Kalidâsa et du Mahâ-Bhârata</h4>
+
+<h2>TOME SECOND</h2>
+
+<h3>PARIS</h3>
+
+<h4>LIBRAIRIE INTERNATIONALE</h4>
+
+<h4>13, RUE DE GRAMMONT, 13</h4>
+
+<h4>A. LACROIX, VERBOECKHOVEN &amp; C<sup>e</sup>, ÉDITEURS</h4>
+
+<h4><i>À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne</i></h4>
+
+<h2>1864</h2>
+
+<hr />
+
+<p>Ensuite l'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana,
+son âme tout enveloppée de colère, pénétra dans
+l'épouvantable caverne Kishkindhyâ, comme Râma lui
+avait commandé. Ici, tous les singes aux grands corps, à
+la vigueur immense, préposés à la surveillance des portes,
+voyant le Raghouide en fureur, poussant des soupirs de
+colère, et, pour ainsi dire, tout flamboyant de son ardent
+courroux, élèvent au front les paumes de leurs mains
+réunies, et, tremblants, glacés d'effroi, ne tentent pas de
+l'arrêter.</p>
+
+<p>L'exterminateur des héros ennemis, Lakshmana, dis-je,
+l'âme tout enveloppée de colère, vit alors cette grande
+caverne, belle, charmante, délicieuse, remplie de machines
+de guerre, embellie de jardins et de bosquets,
+encombrée d'hôtels et de palais, merveilleuse, céleste,
+faite d'or, bâtie par les mains de Viçvakarma, avec des
+forêts de fleurs variées, avec des bois plantés d'arbres au
+gré de tous les désirs, avec toute la diversité des jouissances
+bocagères, avec des singes du plus aimable aspect,
+qui pouvaient changer de forme suivant leur fantaisie,
+vêtus de robes divines, parés de guirlandes célestes, fils
+des Gandharvas ou des Dieux, et, <i>pour comble</i>, avec
+une grande rue, embaumée de parfums aux senteurs
+exquises de lotus, d'aloès, de sandal, de rhum et de miel.</p>
+
+<p>Lakshmana vit partout aux deux côtés des rues les
+blanches files des palais aux constructions variées, hauts
+comme les cimes du mont Kêlâsa. Dans la rue royale, il
+vit les temples d'une belle architecture et plaqués d'émail
+blanc: partout il vit des chars consacrés aux dieux. Le
+frère puîné de Bharata vit là des lacs tapissés de lotus,
+des bois en fleurs, une rivière limpide, qui descendait sur
+la pente d'une montagne. Il vit la délicieuse habitation
+d'Angada, les magnifiques hôtels bien fortifiés des nobles
+singes Maînda, Dwivida, Gavaya, Gavâksha, du sage Çarabha,
+des princes Vidyounmâla, Sampâti, Hanoûmat,
+Nîla, Kéçari, du singe Çatavali, de Koumbha et de Rabha.
+Les palais de ces magnanimes, bâtis çà et là dans
+la rue royale, s'élevaient, pareils à des nuées blanches:
+les plus suaves guirlandes <i>en</i> décoraient <i>l'extérieur</i>; ils
+regorgeaient de pierres fines et de richesses, <i>mais</i> la
+perle des femmes en faisait la <i>plus charmante</i> parure.
+Il vit, pareil au palais de Mahéndra et protégé d'un rempart,
+tel qu'une blanche montagne, le délicieux château
+du monarque des singes avec ses dômes blancs, comme
+les sommets du Kêlâsa, maison presque inabordable, aux
+jardins embellis d'arbres, où l'on cueillait du fruit en
+toute saison, aux bosquets enrichis de plantes fortunées,
+célestes, nées dans le Nandana, présent du grand Indra
+lui-même, et qui de loin ressemblait à des nuées d'azur.
+Couvert partout de singes terribles, leurs javelots à
+la main, il regorgeait de fleurs divines et <i>montrait avec
+orgueil</i> ses arcades en or bruni.</p>
+
+<p>Apprenant que l'envoyé de Râma vient à lui sans trouble,
+Sougrîva commande aux ministres d'aller à sa rencontre,
+et ceux-ci l'abordent, tenant les paumes des
+mains réunies en coupe à leurs tempes. Lakshmana de
+parler aux conseillers, Hanoûmat à leur tête, en observant
+les bienséances, non par timidité d'âme, mais par
+le sentiment des convenances; puis, <i>officiellement</i> reconnu,
+il entra dans le palais. Quand ce guerrier, le devoir
+même incarné, eut franchi trois cours toutes couvertes
+de chars-à-bancs, il se vit en face du vaste sérail, que
+défendait une garde bien nombreuse. On y voyait briller
+çà et là beaucoup de trônes faits d'or et d'argent et sur
+lesquels s'étalaient de riches tapis. Là, il entendit un
+chant doux et des plus ravissants, qui se mariait à l'unisson des
+flûtes, des lyres et des harpes.</p>
+
+<p>Le frère puîné de Bharata vit dans le palais du monarque
+un grand nombre de femmes avec différents caractères
+de figure, mais toutes fières de leur jeunesse et de
+leur beauté. Parées des plus riches atours, de bouquets
+et de guirlandes variées, elles étaient revêtues de robes
+différentes par les couleurs et n'étaient pas moins distinguées
+par la politesse que par la beauté.</p>
+
+<p>Quand le héros eut comparé la joie de Sougrîva à la
+tristesse de son frère aîné, ce parallèle accrut encore plus
+dans son <i>cœur</i> la puissance de sa colère. À peine Angada
+l'eut-il vu irrité comme le roi des Nâgas ou comme le feu
+allumé pour la destruction <i>du monde</i>, qu'une vive émotion
+le saisit tout à coup, et son visage fut couvert de confusion.
+Les autres singes, qui gardaient la porte ou circulaient
+dans les cours du palais, s'inclinèrent humblement
+et leurs mains réunies en coupe devant Lakshmana.</p>
+
+<p>Ensuite, il vit assis dans un trône d'or, éclatant à l'égal
+du soleil, couvert de précieux tapis, élevé au sommet
+d'une estrade, le roi des singes vêtu d'une robe divine,
+enguirlandé de fleurs célestes, frotté d'un onguent divin
+et les membres éblouissants de parures toutes divines: on
+eût dit l'invincible Indra même incarné sur la terre. Des
+femmes d'une beauté supérieure l'environnaient par centaines
+de mille: telles, sur le Mandara, de célestes Apsaras
+font cercle autour de Kouvéra. Lakshmana vit aussi
+les deux épouses, Roumâ, qui se tenait à la droite, et
+Târâ à la gauche du magnanime Sougrîva. Il vit encore à
+ses côtés deux femmes charmantes agiter sur le front du
+roi l'éventail blanc et le blanc chasse-mouche aux ornements
+d'or bruni.</p>
+
+<p>À la vue de cette voluptueuse indolence, à la comparaison
+qu'il en fit avec la peine immense de son frère,
+Lakshmana sentit redoubler sa fureur. À peine Sougrîva
+eut-il aperçu Lakshmana, les yeux rouges de colère, la
+vue errante de tous les côtés, ridant son visage par la
+contraction des sourcils, mordant sa lèvre inférieure sous
+les dents, poussant maint et maint soupir long et brûlant,
+irrité enfin comme le serpent aux sept têtes enfermé
+dans un cercle de feux; à peine, dis-je, l'eut-il vu, les
+yeux rouges de colère, tenant son arc empoigné, qu'il se
+leva soudain et porta les mains en coupe à ses tempes.</p>
+
+<p>Quand le héros fut entré dans son intérieur: «Assieds-toi
+là!» dit le roi des singes.</p>
+
+<p>Alors, poussant un long soupir, comme un reptile enfermé
+dans une caverne, Lakshmana, retenu par les instructions
+qu'il avait reçues de son frère, lui répondit en
+ces termes: «Il est impossible qu'un envoyé, roi des
+singes, accepte l'hospitalité, mange ou s'assoie même,
+avant qu'il n'ait obtenu ce que demande son message.
+Quand le messager, heureux dans sa mission, a vu le succès
+couronner les affaires de son maître, il peut alors,
+monarque des singes, accepter les présents de l'hospitalité.
+Mais comment puis-je recevoir ici les tiens, sire,
+moi, qui ne t'ai pas encore vu satisfaire aux vœux du
+noble Râma?»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles, Sougrîva de s'incliner
+devant Lakshmana et de répondre ainsi, les sens tout
+émus de frayeur: «Nous sommes entièrement les serviteurs
+de Râma aux prouesses infatigables; je ferai tout
+ce qu'il désire en échange du service qu'il m'a rendu.
+Accepte d'abord, suivant l'étiquette, l'eau pour laver et
+la corbeille de l'arghya; assieds-toi d'abord, Lakshmana,
+dans cet auguste siége; ensuite je parlerai un langage
+que tu aimeras entendre.»</p>
+
+<p>Lakshmana dit: «Voici les instructions que m'a données
+Râma: «Tu ne dois pas accepter les présents de
+l'hospitalité dans la maison du singe avant que tu n'aies
+accompli ton message.» Écoute donc la mission, que j'ai
+reçue; médite-la, singe, et donne-lui dès l'instant, s'il
+te plaît, une prompte exécution.»</p>
+
+<p>Ensuite, l'homicide <i>héros</i> des héros ennemis, Lakshmana
+tint ce langage mordant à Sougrîva, qui l'écouta
+même debout, environné de ses femmes. «Un roi qui a
+du cœur et de la naissance, qui est miséricordieux, qui a
+dompté ses organes des sens, qui a de la reconnaissance,
+qui est vrai dans ses paroles, ce roi est exalté sur la
+terre. Mais est-il rien de plus cruel au monde qu'un monarque
+esclave de l'injustice et violateur d'une promesse
+faite à ses amis, dont il avait déjà reçu les services?
+L'homme qui ment à son cheval tue cent de ses chevaux;
+s'il ment à sa vache, il tue mille de ses vaches;
+mais l'homme qui ment à l'homme se perd lui-même
+avec sa maison. L'homme qui fait un mensonge à la
+terre, son châtiment frappe dans sa famille et ceux qui
+sont nés et ceux qui sont à naître. Il y a, nous dit-on,
+égalité entre le mensonge à l'homme et le mensonge à la
+terre. Le mensonge à la terre atteint la postérité du menteur
+jusqu'à la septième génération. L'ingrat qui, obligé
+par ses amis, ne leur a jamais payé de retour le service
+rendu, mérite que tous les êtres conspirent à sa mort.</p>
+
+<p>«Insensé, tu oublies que naguère, sur le Rishyamoûka,
+une des plus saintes montagnes, tu pris nos mains dans
+les tiennes pour nous garantir la vérité de ton alliance. Et
+maintenant, plongé dans tes voluptés matérielles, voici
+que tu déchires le traité!</p>
+
+<p>«Ni la vérité, ni la promesse, ni l'autorité, ni la conférence,
+ni les mains serrées en présence du feu allumé
+ne sont rien à tes yeux! Ce fut, pervers, ce fut donc en
+toutes les façons que tu as trompé mon frère; lui, ce
+sage, à l'âme droite; toi, cœur vil, aux pensées tortueuses!
+Un tel mépris fait bouillonner dans mon sein une ardente
+colère, comme le gonflement du magnanime Océan
+au jour de la pleine-lune. Je vais t'envoyer, frappé de
+mes flèches aiguës, dans les habitations d'Yama! Certes!
+ici, avec mes flèches, moi qui te parle, je t'immolerai,
+comme le fut ton frère, toi, qui as déserté le chemin de la
+vérité, ingrat, menteur, aux paroles emmiellées, à l'âme
+inconstante et mobile par le vice de ta race!»</p>
+
+<p>À Lakshmana, qui parlait ainsi, comme enflammé
+d'une ardente fureur, Târâ, semblable par son visage à
+la reine des étoiles, répondit en ces termes: «Le roi ne
+mérite pas que tu lui parles de cette manière, Lakshmana:
+le monarque des singes ne mérite pas ce langage
+amer, venu de tes lèvres surtout. Ce héros n'est pas ingrat,
+perfide et cruel; son âme n'est point amie du mensonge,
+son âme ne creuse pas des pensées tortueuses. Le
+vaillant Sougrîva ne peut oublier le service, impossible à
+d'autres, qu'il doit à Râma d'une vigueur incomparable.
+C'est la bienveillance de Râma qui met ici dans ses mains
+la gloire, l'empire éternel des singes, moi, et sur toutes
+choses, Roumâ, <i>son épouse</i>. Rentré en possession des plus
+douces jouissances par la bienveillance de Râma, il a voulu,
+<i>c'était naturel!</i> goûter de ses voluptés, lui de qui la
+douleur avait toujours été la compagne. Que le noble Raghouide
+veuille bien excuser, Lakshmana, un malheureux
+qui a passé dix années dans les fatigues <i>de l'exil</i> et
+dans la privation de toutes les choses désirées!</p>
+
+<p>«Râvana aux longs bras est insurmontable à qui
+manque d'auxiliaires: ce besoin de <i>vigoureux</i> compagnons
+a donc fait expédier çà et là de nobles singes, afin
+qu'ils amènent pour la guerre d'autres chefs de singes en
+nombre infini. Si le monarque des simiens n'est pas sorti
+en campagne, c'est qu'il attend ici, pour assurer le triomphe
+de Râma, ces valeureux quadrumanes à la bien grande
+vigueur. Les dispositions de Sougrîva sont toujours, fils
+de Soumitrâ, ce qu'elles étaient auparavant.</p>
+
+<p>«Voici le jour où doivent arriver tous les singes: les
+ours viendront ici par dizaines de billions, et les golângoulas
+par milliards; les tribus simiennes répandues sur la
+terre afflueront ici kotis par kotis. De la rive des mers,
+tous les singes qui habitent les îles de l'Océan vont accourir
+pleins de hâte devant toi: dépose donc, irascible
+guerrier, dépose là ton chagrin.</p>
+
+<p>«Une fois détruite, la cité glorieuse du roi des mauvais
+Génies, les singes ramèneront ici la bien-aimée de ton
+frère, cette Djanakide charmante aux formes délicieuses,
+dussent-ils, monarque des hommes, l'arracher du ciel
+même ou des entrailles de la terre!»</p>
+
+<p>Lakshmana, d'un caractère naturellement doux, accueillit
+avec faveur ce langage modeste, uni au devoir; et,
+voyant les paroles de Târâ bien reçues, le roi des singes
+rejeta, comme un habit mouillé, la crainte que les deux
+Ikshwâkides lui avaient inspirée. Ensuite il déchira la
+guirlande variée, grande, admirable, passée autour de son
+cou et resta dépouillé de cette royale distinction. Puis,
+le souverain de toutes les tribus simiennes, Sougrîva à la
+vigueur épouvantable, de parler à Lakshmana ce langage
+doux et fait pour augmenter sa joie:</p>
+
+<p>«J'avais perdu mon diadème, fils de Soumitrâ, ma
+gloire et l'empire éternel des singes; mais j'ai recouvré
+tout par la bienveillance de Râma. Dans ce monde tel
+qu'il est, où trouver, dompteur <i>invincible</i> des ennemis,
+un être assez fort pour s'acquitter, par un service égal au
+sien, envers cet homme-Dieu, qui occupe la renommée
+du bruit de ses hauts faits?</p>
+
+<p>«À quoi bon, seigneur, à quoi bon des alliés pour un
+bras qui, tirant son arc, fait trembler, au seul bruit de
+sa corde, la terre avec les montagnes? Je suivrai, sans aucun
+doute, je suivrai les pas du vaillant Raghouide, marchant
+pour l'extermination de Râvana et des généraux
+ennemis. Si j'ai péché quelque peu, soit par <i>trop de</i>
+confiance, soit par <i>intempérance d'</i>amour, il faut que
+Râma ait de l'indulgence: quel mortel n'a pas une faute
+à se reprocher?»</p>
+
+<p>Ce langage du magnanime Sougrîva fit plaisir à Lakshmana,
+qui répondit ces mots avec amour: «Ces paroles,
+tombées de ta bouche, Sougrîva, sont d'une âme reconnaissante,
+qui sait le devoir et ne recule pas en face des
+batailles: elles sont dignes et convenables. Quel mortel,
+assis dans une haute puissance, toi, singe, et mon frère
+majeur exceptés, saurait ainsi reconnaître sa faute? Oui!
+tu es l'égal de Râma pour la bravoure et la force: ce
+sont les Dieux mêmes, roi des singes, qui t'ont donné à
+nous pour notre bonheur après une longue <i>attente</i>!</p>
+
+<p>«Mais sors promptement d'ici; viens, héros, avec
+moi, viens consoler ton ami, le cœur déchiré à la pensée
+de son épouse ravie. Veuille bien excuser toutes les paroles
+injurieuses que j'ai dites pour toi sous l'impression
+des plaintes du Raghouide, vaincu par sa douleur.»</p>
+
+<p>Les singes chargés des ordres du roi volent de tous
+les côtés et, couvrant le ciel, route divine, où circule
+Vishnou, ils tiennent offusqués les rayons du soleil. Dans
+les mers, dans les forêts, dans les montagnes et sur la
+rive des fleuves, les envoyés appellent tous les singes à
+soutenir la cause de Râma.</p>
+
+<p>Partout, aussitôt qu'ils ont ouï les paroles des messagers
+et reçu l'ordre du monarque, semblable au noir Trépas,
+la gent quadrumane est frappée de terreur.</p>
+
+<p>Alors trois kotis<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a> de singes au poil sombre comme
+le collyre s'avancent, de la montagne nommée le
+Grand-Andjana, vers ces lieux où Râma les attend. Dix
+kotis de singes couleur de l'or bruni viennent de la belle
+montagne, brillante comme l'or, où le soleil se couche à
+l'occident. Trente kotis de singes accourent du Mandara,
+<i>une des</i> plus hautes alpes <i>de la terre</i>: vaillants héros, ils
+ont la taille et la force des lions. Trois mille deux cents
+kotis de singes, <i>les épaules couvertes</i> d'une crinière léonine
+toute resplendissante, affluèrent des sommets du
+Kêlâsa. De ceux qui errent sur les flancs de l'Himâlaya
+et savent goûter la saveur de ses racines et de ses fruits,
+un millier de mille kotis se mit en campagne à la ronde.
+Du mont Vindhya sortirent mille kotis de singes, tels que
+des masses de charbon, épouvantables par l'aspect, épouvantables
+par les actions. Dix mille kotis de singes arrivèrent
+du mont Oudaya, tous renommés par le courage et
+la force. De ceux qui gîtent sur le rivage de la Mer-de-Lait,
+où ils mangent les fruits du xanthocyme et font leurs
+festins de cocos, il n'existe pas de nombre qui puisse exprimer
+la multitude <i>infinie des croisés</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><p>Afin que l'on apprécie mieux toute l'ampleur de ces
+hyperboles, il n'est sans doute pas inutile d'avertir qu'<i>un koti</i>
+égale <i>dix millions</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Les armées de ces hommes des bois accouraient des
+bords de la mer, des fleuves, des forêts; et l'astre du jour
+en était comme éclipsé.</p>
+
+<p>Sougrîva de monter avec Lakshmana dans son palanquin
+d'or, brillant comme le soleil et porté sur les épaules
+de grands singes. Il sortit en roi, auquel est échu la gloire
+de ceindre une couronne sans égale; il sortit avec le parasol
+blanc élevé sur sa tête, avec l'éventail blanc, avec
+le blanc chasse-mouche, agités de tous les côtés autour de
+son visage. Environné de singes nombreux, terribles, des
+javelots à leur main, le fortuné monarque s'avançait, entouré
+de ses ministres à la grande vigueur; et, dans sa
+course rapide, il faisait trembler même le sol de la terre
+sous les pas de l'innombrable armée des singes. Dans ce
+voyage de Sougrîva, le ciel était comme rempli du bruit
+des conques et du son des tymbales. Les ours, par milliers,
+les golângoulas par centaines et des singes fortement
+cuirassés marchaient devant lui. Il franchit dans
+l'intervalle d'un instant la distance qui le séparait du Mâlyavat,
+la grande montagne: arrivé à la demeure, mais
+encore loin du noble Raghouide, le monarque des armées
+quadrumanes s'arrêta.</p>
+
+<p>Sougrîva descendit avec Lakshmana; et, quittant sa litière
+d'or, le roi fortuné des singes, tenant au front ses deux
+mains en coupe et marchant à pied, s'approcha de Râma.
+Il se prosterna la tête sur la terre et se tint formant de ses
+mains jointes la coupe de l'andjali. À peine eut-elle vu
+son roi les paumes des mains réunies aux tempes, toute
+l'armée des quadrumanes se mit au front les deux mains
+et fit de même l'andjali.</p>
+
+<p>Quand il vit ainsi la grande armée des singes comme un
+lac de lotus, dont les fleurs entr'ouvrent leurs calices,
+Râma fut satisfait à l'égard de Sougrîva. Le digne fils de
+Raghou étreignit dans ses bras le royal singe, il salua de
+quelques mots les ministres et lui dit: «Assieds-toi!»
+Alors, s'étant dépouillé de sa colère, il tint avec bonté ce
+langage au roi singe assis avec ses conseillers sur le sol
+de la terre:</p>
+
+<p>«Écoute, ami, écoute cette parole: renonce à des jouissances
+brutales et sache que prêter du secours à tes amis,
+c'est défendre même ton royaume. Déploie tes efforts à la
+recherche de Sîtâ et travaille, ô toi qui domptes les ennemis,
+travaille à découvrir en quel pays habite Râvana.»</p>
+
+<p>À ces mots, Sougrîva, le monarque des singes, s'incline
+entièrement rassuré devant Râma et lui répond en
+ces termes: «J'avais perdu ma fortune, ma gloire et l'empire
+éternel des singes; mais j'ai tout recouvré, grâce à
+ta bienveillance, héros aux longs bras! L'homme, ô le
+plus éminent des victorieux, qui ne te payerait pas de retour,
+à toi, père, seigneur et Dieu, le service rendu serait
+le plus ignoble des hommes.</p>
+
+<p>«J'ai expédié en courriers, fléau des ennemis, les principaux
+de mes singes par centaines. Ces messagers doivent
+tous amener ici tous les simiens répandus sur la terre;
+ils amèneront les ours et les golângoulas; ils amèneront,
+fils de Raghou, les singes enfants des Dieux et des Gandharvas,
+héros d'une épouvantable vigueur, qui changent
+de forme à volonté, entourés chacun de son armée et versés
+dans la connaissance des lieux impraticables, des bois
+et des forêts.</p>
+
+<p>«Des singes, pareils à des montagnes ou des nuages
+et qui peuvent se métamorphoser comme ils veulent, suivront
+tes pas dans la guerre, chacun avec toute sa parenté.
+Ces guerriers, qui ont pour armes, les uns des rochers,
+les autres des shorées et des palmiers, arracheront
+la vie à ton ennemi Râvana et ramèneront la Mithilienne
+<i>dans tes bras</i>!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Sur ces entrefaites arriva l'épouvantable armée du roi
+singe, <i>en tel nombre</i> qu'elle éclipsait dans les cieux la
+grande lumière de l'astre aux mille rayons. Les yeux ne
+distinguaient plus aucun des points cardinaux enveloppés
+alors dans la poussière; et la terre elle-même tremblait
+tout entière avec ses bois, ses forêts et ses montagnes.</p>
+
+<p>Un singe, nommé Çatabali, héros cher à la fortune,
+s'avança d'abord, environné par dix mille kotis de guerriers.</p>
+
+<p>Ensuite, pareil à une montagne d'or, entouré par des
+armées au nombre de cinq et cinq fois mille kotis, parut
+le vaillant père de Târâ, le roi ou plutôt l'Indra même des
+singes, l'héroïque Souséna, honoré des plus grands ministres
+et semblable au Dieu Mahéndra.</p>
+
+<p>Après lui, voici venir Gandhamâdana, sur les pas duquel
+marchent mille kotis et cent milliers de singes.</p>
+
+<p>Derrière eux arrive l'héritier présomptif, d'une valeur
+égale à celle de <i>Bâli</i>, son père: Angada conduit mille
+padmas<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2-3"><sup>2</sup></a> de singes avec une centaine de çankhas<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote2-3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2-3" name="footnote2-3"></a><b>Note 2-3:</b>
+<p>Le padma est un nombre égal à dix billions; le çankha
+équivaut à cent milliards.</p></blockquote>
+
+<p>Il est suivi par Rambha, splendide comme le soleil au
+matin: celui-ci commande une myriade avec onze centaines
+de guerriers.</p>
+
+<p>Eux passés, apparaît un chef au grand corps, à la
+grande vigueur, telle qu'une montagne de noir collyre:
+c'est Gavaya. Dix mille héros exécutent ses commandements.</p>
+
+<p>Après celui-ci, on voit arriver Hanoûmat, autour duquel
+se pressent mille kotis de singes à la vigueur épouvantable,
+tous pareils aux cimes du Kêlâsa.</p>
+
+<p>Maintenant, voici le tour d'un chef effrayant à voir,
+Dourmoukha, comme on l'appelle, avec cent mille braves,
+auxquels s'ajoute encore une neuvaine de milliers. Intelligent,
+le plus vaillant des singes, estimé de tous les quadrumanes,
+son visage resplendit comme le soleil adolescent,
+et sa couleur imite celle des fibres du lotus.</p>
+
+<p>Ensuite paraît le fils du père universel des créatures,
+le fortuné Kéçari, à la voix duquel obéissent des armées
+composant dix mille kotis de guerriers.</p>
+
+<p>Sur leurs pas vient le grand monarque des singes à
+queue de taureau: il a nom Gavâksha et commande à
+mille kotis de golângoulas.</p>
+
+<p>Immédiatement s'avance le roi des ours, appelé Dhoûmra,
+autour duquel marchent deux mille kotis d'ours à la couleur
+enfumée.</p>
+
+<p>Après eux défilent trois cents kotis de singes épouvantables
+et pareils à de hautes montagnes sous les ordres d'un
+chef à la grande vigueur: son nom est Panasa.</p>
+
+<p>Deux singes d'une force terrible, Maînda et Dwivida,
+entourent Sougrîva avec mille kotis de simiens.</p>
+
+<p>À leur suite, Târa, brillant comme un astre, amène
+dans cette guerre cinq kotis de singes à la vigueur épouvantable.</p>
+
+<p>Là, vient encore, avec un millier de mille kotis, Darimoukha
+à la grande force, honoré par tous les chefs des
+chefs.</p>
+
+<p>Incontinent apparaît Indradjânou, le singe aux grands
+genoux, que suivent quatre kotis de magnanimes quadrumanes.</p>
+
+<p>Puis s'avance, environné d'un koti et semblable à une
+montagne, Karambha à la grande splendeur, le visage
+brillant comme le soleil du matin.</p>
+
+<p>Après lui se montre, guidant onze kotis répandus
+autour de sa personne, le singe fortuné Gaya, le chef
+suprême des chefs de troupes.</p>
+
+<p>On voit enfin défiler tour à tour le prudent Vinita, et
+Koumouda, et Sampâti, et le singe Nala, et Sannata, et
+Rambha, et Rabhasa.</p>
+
+<p>Ces quadrumanes et d'autres encore, venus pour cette
+guerre, tous capables de changer de forme à volonté,
+couvraient entièrement la terre, et les forêts et les montagnes.
+Les généraux des armées s'approchent, l'air
+joyeux, et tous ils courbent avec respect le front devant
+Sougrîva, le plus noble des quadrumanes. D'autres illustres
+singes s'avancent à leur instant et suivant leurs dignités;
+ils se tiennent alors devant Sougrîva, les mains
+réunies à la manière de l'andjali. Le monarque, joignant
+aussi les deux mains aux tempes, annonce à Râma, digne
+<i>en tous points</i> d'être aimé, que tous les singes à la grande
+vigueur sont arrivés.</p>
+
+<p>Quand les généraux singes, pareils à des cimes de montagnes,
+eurent fait connaître exactement les états des armées,
+chacun s'en alla coucher à son aise, ou dans les
+grottes du Mâlyavat, ou sur la rive de ses cataractes, ou
+dans ses forêts charmantes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors que le monarque vit tous les singes arrivés et
+campés sur la terre, il adressa joyeux ces mots à Râma:</p>
+
+<p>«Daigne me donner tes ordres maintenant que je suis
+environné de mes armées. Veuille bien me conter la chose
+de la manière qu'elle doit marcher.»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque, le fils du grand Daçaratha
+étreignit Sougrîva dans ses bras et lui répondit en ces
+termes: «Que l'on sache, bel ami, si ma Vidéhaine vit
+ou non. Que l'on sache, monarque à la haute sagesse, en
+quel pays demeure le démon Râvana. Quand je connaîtrai
+bien l'existence de ma Vidéhaine et l'habitation de
+Râvana, je déploierai avec ta grandeur les moyens exigés
+par les circonstances. Ni Lakshmana, ni moi, ne sommes
+les maîtres dans cette affaire: tu es la cause qui doit ici
+tout mouvoir, et c'est de toi que dépend toute la chose.
+Ainsi, fais-moi connaître toi-même, seigneur, la part
+que tu m'assignes dans cette affaire. L'homme qui trouve
+à s'appuyer sur un ami tel qu'est ta grandeur, modeste,
+courageux, plein de sagesse et versé dans la distinction
+des choses, doit parvenir à son but, je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>À ce langage, que Râma lui tenait d'une manière accentuée
+d'amour, le monarque des singes appela un général
+de ses troupes, nommé Vinata, à la voix tonnante comme
+une nuée d'orage, au corps semblable à une montagne,
+et dit au héros quadrumane d'une épouvantable vigueur,
+incliné devant lui avec respect: «Fais-toi accompagner
+par mille kotis de rapides quadrumanes, et va, environné
+des plus élevés entre les singes, qui savent mener et ramener
+<i>une armée</i>, fils eux-mêmes du Soleil ou de Lunus,
+instruits à bien connaître les circonstances des lieux et
+des temps; va, dis-je, fouiller toute la contrée orientale
+avec les forêts, les montagnes et les eaux. Recherchez-y
+la Vidéhaine Sîtâ et l'habitation de Râvana dans les régions
+impraticables des bois, dans les cavernes et dans
+les forêts.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors que le monarque des simiens eut expédié ces quadrumanes
+dans le pays du levant, il fit partir d'autres singes
+pour les contrées méridionales.</p>
+
+<p><i>D'après son ordre</i>, Târa le plus vaillant des singes,
+entouré de cent milliers, se dirige, avec ses éminents compagnons,
+qui revêtent à leur gré toutes les formes, vers
+les excellentes et vastes régions du sud. Le roi fit connaître
+à ces quadrumanes, les principaux entre les simiens,
+tous les pays qui, dans cette plage, offraient des chemins
+difficiles ou dangereux.</p>
+
+<p>Sougrîva tenait en grande estime la force et la bravoure
+d'Hanoûmat: ce fut donc à ce quadrumane surtout, le
+plus excellent des singes, qu'il adressa la parole en ces
+termes: «Je ne vois, prince des singes, ni sur la terre,
+ni dans les eaux, ni dans l'atmosphère, ni dans les enfers,
+ni dans le séjour des Immortels, <i>oui! je ne vois</i> personne
+qui puisse mettre un obstacle à ta route. Les mondes te
+sont connus, grand singe, avec les Dieux, et les Gandharvas,
+et les Nâgas, et les Dânavas, et les mers, et les
+montagnes. Liberté d'allures, promptitude, force, légèreté:
+ces dons, héros, sont tels en toi, qu'on les voit dans
+ton père, le magnanime Vent.</p>
+
+<p>«Sur la terre, il n'existe aucun être qui te soit égal en
+force: veuille donc agir de manière que la vue de Sîtâ
+soit rendue bientôt à nos yeux. Il y a en toi, Hanoûmat,
+tout courage, toute énergie, toute force, avec un art
+d'assouplir à ta volonté et les temps et les lieux, avec une
+science de gouverner dégagée de toute impéritie.</p>
+
+<p>Quand le monarque eut mis sur les épaules d'Hanoûmat
+la charge de cette affaire, il parut s'épanouir de l'âme
+et des sens, comme s'il eût déjà tenu la réussite en ses
+mains. Aussitôt que Râma eut compris que le roi comptait
+sur Hanoûmat pour le succès de l'expédition, ce prince à
+la grande intelligence réfléchit en lui-même, et lui donna
+joyeux son anneau, sur lequel était gravé le caractère de
+son nom, pour qu'il se fît reconnaître avec ce bijou par
+la fille des rois: «À sa vue, la fille du roi Djanaka, noble
+singe, pensera que tu viens envoyé par moi, et ta vue ne
+pourra lui causer d'inquiétude. Car ta sagesse, tes actions
+illustres et ce choix dont t'honore Sougrîva, tout m'entretient
+déjà du succès, <i>comme s'il était obtenu</i>.»</p>
+
+<p>Hanoûmat reçoit l'anneau et le porte à son front avec
+ses mains jointes; puis, quand il se fut prosterné aux pieds
+de Râma et de Sougrîva, le noble singe, fils du Vent,
+escorté de ses compagnons, prit son essor dans les airs.
+Semant la joie dans cette nombreuse armée de robustes
+hommes des bois, le fils du Vent brillait alors dans le ciel
+balayé des nuages, comme la lune au disque pur, environnée
+par les bataillons des étoiles.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Sougrîva eut fait partir sous les ordres d'Hanoûmat
+ces quadrumanes, doués tous d'intelligence, de courage
+et d'une agilité égale à la rapidité même du vent, le
+monarque à la grande splendeur manda un chef d'une
+épouvantable vaillance, nommé Soushéna, le père de
+Târâ, et, portant ses mains réunies à ses tempes, il s'inclina
+devant lui, honora son illustre beau-père et lui tint
+ce langage: «Prête l'appui de ton aide à Râma dans la
+présente affaire. Entouré de cent mille singes rapides,
+va, mon doux seigneur, dans la contrée occidentale, où
+préside Varouna.</p>
+
+<p>«Une fois trouvées la Vidéhaine et l'habitation de Râvana,
+une fois arrivés au mont Asta, revenez, après un
+mois écoulé. Ce temps expiré, je punirais de mort le retardataire!</p>
+
+<p>«Si nous ramenons à la vue de Râma la <i>belle</i> Mithilienne,
+son épouse, nous aurons entièrement acquitté
+notre dette envers lui et payé d'un service le bon office
+qu'il nous a rendu. Je trouve dans ta grandeur un père
+donné par l'alliance aussi vénérable à mes yeux, <i>Soushéna</i>,
+qu'un père donné par la nature: il n'est pour moi aucun
+ami qui me soit égal à toi. Ainsi règle tout de telle
+sorte que j'aie bientôt le plaisir de te voir ici revenu
+après ta mission accomplie.» À peine eurent-ils entendu
+ce discours habile du monarque des simiens, que les
+singes partirent, l'âme transportée d'ardeur, sous les
+ordres de Soushéna, pour fouiller cette région, à laquelle
+préside le Dieu Varouna.</p>
+
+<p>Aussitôt l'auguste suzerain de s'adresser au singe Çatabali
+en ces paroles utiles au <i>pieux</i> Râma et funestes au
+démon Râvana: «Fais-toi accompagner, dit-il au vaillant
+héros, monarque estimé de tous les quadrumanes;
+fais-toi accompagner de cent mille rapides simiens, et
+fouille avec les singes fils d'Yama toute la région du nord,
+que protège le roi sage des Yakshas, des Rakshasas, des
+Gandharvas et des Kinnaras, le magnanime Dieu qui
+donne à son gré les richesses et qui voile au front avec
+une tache brune la place où manque l'un de ses yeux. Là,
+que vos grandeurs cherchent avec des singes invincibles
+cette noble fille de Vidéha, l'épouse du sage Râma. Vous
+devez, singes, au risque même d'y laisser votre vie, ne
+rien passer en cette région sans le visiter dans le but d'y
+retrouver la fille du roi des Vidéhains.</p>
+
+<p>«<i>Revenez</i>, une fois trouvés la Mithilienne et l'asile de
+Râvana. Ne restez pas loin d'ici plus d'un mois: ce
+temps écoulé, je punirais de mort le retardataire!»</p>
+
+<p>Il dit; et les singes, à qui ces paroles s'adressaient,
+de courber aussitôt la tête jusqu'à terre aux pieds de
+Râma et de leur monarque à la bravoure infinie; puis,
+de partir ensemble d'un vol rapide pour cette plage du
+monde où préside Kouvéra.</p>
+
+<p>Les héros singes à la grande force vinrent, en bondissant,
+jurer cette promesse.</p>
+
+<p>«Moi seul, je veux immoler Râvana dans le combat,
+et, quand j'aurai tué cet impur, enlever rapidement la
+fille du roi Djanaka.</p>
+
+<p>«Je fendrai la terre et je bouleverserai les flots de la
+mer! Je franchirai, n'en doutez pas, vingt yodjanas d'un
+seul bond! Le grand monarque des quadrumanes a tort
+d'appeler pour cette guerre un si grand nombre de singes:
+il suffira de moi seul pour accomplir toute cette affaire.»</p>
+
+<p>Pendant cette grande revue de Sougrîva, chacun des
+singes, dans l'orgueil de sa force, vint se lier individuellement
+par cette promesse; et, quand ils eurent tous
+prononcé le serment, ces magnanimes à la grande vigueur,
+les plus éminents des singes partirent chacun pour
+sa région avec le désir de satisfaire le suzerain.</p>
+
+<p>Le roi Sougrîva fut content, alors qu'il eut expédié en
+éclaireurs les premiers généraux des armées simiennes
+par tous les points du ciel; et Râma, dans la compagnie
+de son frère, habita ce mont Prasravana, attendant que
+fût expiré le mois accordé aux singes pour découvrir sa
+bien-aimée Sîtâ.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après le départ des singes, Râma dit à Sougrîva:
+«Par quelles circonstances, héros aux longs bras, as-tu
+jadis exploré ce monde? Comment ta grandeur a-t-elle
+pu connaître ce globe entier de la terre, si difficile à connaître?
+Comment l'as-tu parcouru?» À ces paroles de
+Râma: «Écoute, dit le monarque des singes; écoute,
+Râma; ce qui jadis m'a forcé de le voir.</p>
+
+<p>«Chassé par Bâli, mourant de peur, courant de toute
+ma vitesse, je visitai, noble fils de Kakoutstha, je visitai
+la terre de tous les côtés, observant et les fleuves divers,
+et les cités, et les forêts. Je parcourus d'abord la plage
+orientale; puis j'errai <i>çà et là</i> dans la région méridionale;
+ensuite je promenai dans les pays du couchant la terreur
+qui me talonnait sans cesse.</p>
+
+<p>«Un long temps avait déjà coulé quand le fils du Vent
+eut un <i>heureux</i> souvenir et me tint ce langage: «Matanga
+jadis a maudit Bâli au sujet de Mahisha: «Singe,
+<i>a-t-il dit</i>, garde-toi bien d'entrer jamais ici dans les bois
+du Rishyamoûka! Ta tête, si tu enfreignais ma défense,
+se briserait en cent morceaux!» Cette haute montagne
+du Rishyamoûka se présente à mon souvenir en ce moment.
+Allons-y tous, sire; ton frère n'y viendra pas.»</p>
+
+<p>«À ces mots d'Hanoûmat, moi, qui avais déjà fait
+cent fois le tour de la terre, chassé par la crainte de Bâli,
+je me rendis à ce grand ermitage, où je fus à l'abri de
+mon ennemi. Telles sont, en vérité, les circonstances
+auxquelles je dus alors de voir par mes yeux mêmes ce
+monde entier et le Djamboudwîpa dans sa vaste étendue.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cherchant la <i>noble</i> Vidéhaine, explorant la terre avec
+les montagnes, les eaux et les forêts, tous les chefs des
+troupes simiennes avaient déjà fouillé, pour y trouver
+l'épouse de Râma, toutes les plages du monde, suivant
+la parole du maître et comme le roi des singes leur avait
+commandé. Scrutant çà et là toutes les montagnes, les
+étangs, les défilés, les forêts, les cavernes, les fourrés,
+les cataractes, les collines et tous les rochers, les chefs
+des quadrumanes s'étaient rendus en tous les pays que
+Sougrîva leur avait indiqués.</p>
+
+<p>Tous, ils avaient mainte fois visité, inébranlables dans
+la recherche de Sîtâ, les plateaux des montagnes avec
+leurs sommets plantés d'arbres nombreux, et parcouru
+toutes les habitations.</p>
+
+<p>Les recherches finies et le premier mois écoulé, les
+chefs des armées simiennes retournèrent sans espérance
+vers le monarque des singes au mont Prasravana.</p>
+
+<p>Vinata, secondé par ses quadrumanes, avait fouillé
+entièrement la plage orientale, mais il revint à la caverne
+Kishkindhyâ, n'ayant pas vu Sîtâ. L'héroïque et grand
+singe Çatabali avait fouillé toute la contrée septentrionale;
+mais il revint aussi, n'ayant pas vu Sîtâ. Soushéna,
+qui avait porté ses pas dans les régions du couchant, revit
+son noble gendre au bout du mois accompli; mais son
+retour <i>n'apporta point de plus grandes nouvelles</i> au
+mont Prasravana.</p>
+
+<p>Tous, ils s'approchent du monarque, assis avec <i>son
+allié</i> Râma sur un flanc de la montagne; ils s'inclinent à
+ses pieds et lui tiennent ce langage:</p>
+
+<p>«On a fouillé toutes les montagnes, et les bois, et les
+fourrés, et les fleuves, et les mers, et toutes les campagnes.
+On a parcouru les défilés; on a visité les cavernes
+de toutes les formes; on a battu les <i>massifs des</i> lianes
+ou des broussailles et coupé les hautes herbes. Nos singes,
+dans la pensée qu'ils avaient peut-être devant eux
+une métamorphose de Râvana, ont effarouché çà et là,
+ils ont tué même de grands, d'épouvantables animaux,
+remplis de vigueur, doués <i>horriblement</i> de force et de
+courage. Nos singes, criant, marchant, courant, sautant
+ou grimpant, ont pénétré dans tous les endroits impénétrables,
+qu'ils ont fouillé mainte et mainte fois. Ils n'ont
+rien ménagé pour atteindre au but de leur voyage; mais
+nulle part ils n'ont pu saisir un seul renseignement sur
+l'infortunée Vidéhaine.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, suivi des singes, à la tête desquels marchait
+Angada, s'en était allé dans la région méridionale,
+suivant l'ordre que lui avait donné Sougrîva.</p>
+
+<p>Ces quadrumanes, cherchant avec fureur, sans ménager
+leur vie pour le service de Râma, pénètrent dans les
+endroits les <i>plus</i> épouvantables ou les <i>plus</i> inaccessibles.</p>
+
+<p>Tous accablés de lassitude, manquant d'eau, exténués
+de faim et de soif, après avoir fouillé cette plage méridionale,
+impraticable, hérissée par des amas de montagnes,
+et cherché, malades de besoin, <i>mais toujours
+sans les trouver</i>, un ruisseau et Sîtâ; alors, <i>dis-je</i>, tous
+ces quadrumanes, épuisés de fatigue, s'étant réunis là,
+tombèrent dans l'abattement, l'âme consternée, le visage
+défait, le corps tremblant à la pensée de Sougrîva et l'esprit
+comme halluciné par la crainte du puissant monarque
+des singes. Vivement affligés de ce qu'ils n'avaient pu
+voir ni Sîtâ, ni Râvana, mourant de faim, de fatigue et
+de soif, ils virent, tandis qu'ils aspiraient à trouver de
+l'eau, ils virent devant eux un antre formé par les déchirements
+de la montagne; caverne enveloppée d'arbres,
+mais engloutie dans une profonde nuit et capable d'inspirer
+la terreur au <i>céleste</i> Indra lui-même.</p>
+
+<p>De là sortaient de tous les côtés, hérons, cygnes, grues
+indiennes et martins-pêcheurs, oies du brahmane,
+mouillées d'eau et le plumage teint par le pollen des lotus,
+gallinules, pygargues, coqs-d'eau, canards aux plumes
+rouges, kalahansas, pélicans et autres oiseaux aquatiques.</p>
+
+<p>Le cœur de tous les singes fut saisi d'admiration à la
+vue de cette caverne; et leur âme, suspendue entre l'espérance
+de l'eau et la crainte de n'en pas trouver, fut
+remplie tout à la fois de douleur et de joie. Ensuite le
+fils du Vent, Hanoûmat, adressa les paroles suivantes à
+tous les singes rassemblés, après qu'il eut fouillé avec
+eux cette impraticable région du midi, couverte par une
+multitude de montagnes: «Nous sommes tous fatigués, et
+la Mithilienne ne s'offre pas encore à nos yeux; mais
+nous voyons sortir de cette caverne, par centaines et par
+milliers, des bandes nombreuses d'oiseaux habitués sur
+les ondes. Sans doute, il doit se trouver là, soit un bassin
+d'eau, soit un lac, puisqu'on en voit sortir ces oiseaux
+pêcheurs. Entrons dans cette grande caverne: là, nous
+pourrons noyer dans l'eau la crainte de mourir par la
+soif et nous y chercherons Sîtâ de tous les côtés. À coup
+sûr, il doit se trouver là un grand lac où les eaux abondent.»</p>
+
+<p>À ces mots, tous les singes entrent dans cette caverne,
+enveloppée de ténèbres, sans soleil, sans lune, horrible,
+épouvantable.</p>
+
+<p>D'abord Hanoûmat à leur tête, ensuite Angada et ses
+compagnons après lui, tous se tenant l'un à l'autre enchaînés
+par la main, pénètrent jusqu'à la distance d'un
+yodjana dans cette caverne impraticable, hérissée d'arbres,
+embarrassée de lianes. Les singes remplissaient
+tous ces lieux du cri forcené de leurs noms, <i>afin de s'y
+reconnaître mutuellement</i>. Déjà, continuant à manquer
+d'eau, troublés, l'esprit <i>comme</i> perdu et mourants de soif,
+ils avaient passé l'intervalle d'un mois entier dans cette
+épouvantable caverne. Alors, épuisés de fatigue, maigres,
+le visage défait, le sang allumé par la soif, ils aperçurent
+avec délices une clarté semblable aux rayons du soleil.</p>
+
+<p>Arrivés dans ce lieu charmant, d'où les ténèbres
+étaient bannies, ils virent des arbres d'or, éblouissants
+d'une splendeur égale à celle du feu. C'étaient de magnifiques
+shoréas, des pryangous, des tchampakas, des mulsaris,
+des açokas, des arbres à pain et des nagapoushpas,
+tous parsemés de bourgeons rouges, tous semblables au
+soleil du matin et répétant sous leurs voûtes les gazouillements
+des oiseaux les plus variés. Ils virent là des étangs
+de lotus aux ondes brillantes et diaphanes, au milieu desquelles
+circulaient des tortues d'or mêlées à des poissons
+d'or. On voyait aussi là des chars d'or et des palais de
+cristal, aux fenêtres d'or, aux vitres de perles.</p>
+
+<p>Là étaient des mines d'argent, d'or, de pierres fines et
+de lapis-lazuli, vastes, admirables, resplendissantes de
+lumière. Là, partout, les singes voient des amas de pierreries.</p>
+
+<p>Ces hôtes des bois admirent des lits et des siéges en
+or et en ivoire, grands, de formes diverses et couverts de
+riches tapis. Des piles de vaisselles et de coupes, soit
+d'argent, soit d'or; des racines, des fruits, des mets <i>délicats
+et</i> purs; des breuvages de haut prix et des liqueurs
+de toutes les espèces, des parfums à l'odeur suave d'aloës
+et de sandal; des couvertures, soit en laine, soit en poil
+de rankou, soit en couleurs mélangées pour les éléphants;
+des tas de vêtements précieux et de riches pelleteries.
+Les singes voient çà et là, pareils aux flammes du feu,
+des amas éblouissants, célestes, d'or en lingots.</p>
+
+<p>Là, sur un brillant siége d'or, s'offrit aux yeux des singes
+une femme anachorète, vouée au jeûne, vêtue d'écorce
+et d'une peau de gazelle noire. Aussitôt le docte Hanoûmat,
+courbant aux pieds de la pénitente sa taille semblable
+à une montagne, réunit en coupe à ses tempes les
+paumes de ses deux mains, et: «Qui es-tu? lui demanda-t-il.
+À qui sont ce palais, cette caverne et ces riches
+pierreries?</p>
+
+<p>«Auguste sainte, nous sommes des singes, qui parcourons
+incessamment les forêts; nous sommes entrés avec
+imprudence sous <i>les voûtes de</i> cette caverne enveloppée
+de ténèbres. Consumés par la faim et la soif, accablés de
+fatigue, exténués de lassitude, nous avons pénétré dans
+ce gouffre de la terre, espérant y trouver de l'eau. Mais la
+vue de cette admirable, céleste et fortunée caverne, d'un
+parcours impraticable, a redoublé la peine, le trouble et
+l'aliénation de notre âme.</p>
+
+<p>«À qui donc appartiennent ces beaux arbres d'or, embaumés
+de suaves parfums et qui, chargés de fleurs et de
+fruits d'or, resplendissent à l'égal du soleil adolescent? À
+qui ces racines, ces fruits, ces mets <i>délicats et</i> purs? À
+qui ces chars d'or et ces maisons d'argent, aux fenêtres
+d'or, aux vitres de perles? Par la puissance de qui ces
+arbres faits d'or ont-ils obtenu le don <i>merveilleux</i> de
+végéter? Comment trouve-t-on ici des lotus d'une telle
+richesse et d'un parfum si doux? Qui a pu faire que ces
+poissons d'or nagent dans ces limpides ondes? Veuille
+bien, dans notre ignorance à tous, veuille bien nous raconter
+exactement qui tu es et de quelle dignité est revêtu
+le maître de cette immense caverne?»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, la pénitente, fidèle à suivre le
+devoir et qui trouvait son plaisir dans celui de toutes les
+créatures, lui répondit en ces termes: «Jadis il fut un
+prince des Dânavas, savant magicien, doué d'une grande
+vigueur et nommé Maya: ce fut par lui que fut construite
+entièrement cette caverne d'or avec l'art de la magie. Il
+était dans les temps passés le Viçvakarma des principaux
+Dânavas, et ce palais superbe d'or massif fut bâti de ses
+mains. Il pratiqua mille années la pénitence dans la grande
+forêt, et le père des créatures le récompensa par le don
+<i>merveilleux</i> d'une force égale entièrement à la force
+même d'Ouçanas.</p>
+
+<p>«Alors, exempt de la mort, plein d'une vigueur <i>formidable</i>,
+maître souverain de toutes les choses qu'il pouvait
+désirer, il habita quelque temps au sein des plaisirs
+dans cette immense caverne. Mais l'amour, dont il s'éprit
+enfin pour la nymphe Hémâ, ayant excité la jalousie de
+Pourandara, ce Dieu vint l'attaquer, sa foudre en main,
+et le tua.</p>
+
+<p>«Après lui, Brahma transmit à la <i>charmante</i> Hémâ cette
+forêt sans pareille, les jouissances éternelles des choses
+désirées et ce magnifique palais d'or. Mon père est Hémasâvarni,
+je m'appelle Swayamprabhâ, et c'est à moi
+qu'Hémâ, nobles singes, a confié la garde de son palais.</p>
+
+<p>«Hémâ est ma bien chère amie; je garde, à cause de
+l'amitié qui nous unit, le palais de cette nymphe, qui
+excelle dans le chant et la danse.»</p>
+
+<p>Quand Swayamprabhâ eut parlé ainsi dans ce beau
+langage, sympathique au devoir, Hanoûmat, le prince des
+singes, fit cette réponse à la pénitente: «Nous sommes
+dans le besoin; donne-nous à boire, noble femme aux
+yeux de lotus, et daigne nous conserver la vie, à nous
+qui mourons faute de nourriture.»</p>
+
+<p>Attentive à marcher dans son devoir, la pénitente, à
+ces mots, prit des racines et des fruits, qu'elle donna aux
+singes, en observant les règles de l'étiquette. Les quadrumanes
+alors de manger, après qu'ils ont reçu d'elle ces
+présents de l'hospitalité et qu'ils ont honoré la sainte
+conformément aux lois de la politesse. Dès qu'ils ont bu
+l'eau pure et mangé tout ce qu'on leur avait offert, les
+chefs des singes contemplent de tous côtés le <i>merveilleux</i>
+spectacle de ces beaux lieux.</p>
+
+<p>Ces nobles singes avaient tous maintenant l'âme sereine;
+la brûlante fièvre s'était enfuie d'eux; ils se montraient
+là tous restaurés dans toute leur force et dans
+toute leur beauté. La pénitente, qui marchait sur la voie
+même de Brahma, adresse alors ces limpides paroles à
+ces joyeux habitants des bois: «Pour quelle affaire? à
+cause de qui êtes-vous donc venus dans ces routes difficiles?
+Comment avez-vous été conduits à visiter cette
+caverne impénétrable? Si vous avez ranimé votre langueur
+avec ce festin de racines, si la chose est telle que
+je puisse l'entendre, je désire la connaître: ainsi, parlez,
+singes!»</p>
+
+<p>À ces mots de la pénitente, Hanoûmat, le fils du Vent,
+se mit à lui conter leur mission avec franchise et dans
+toute la vérité. «Le fortuné fils du roi Daçaratha, ce Râma,
+le monarque du monde entier, ce Râma, semblable à
+Varouna ou tel que le grand Indra, était venu s'établir
+dans la forêt Dandaka avec Lakshmana, son frère, et
+Sîtâ, sa royale épouse. Mais Râvana, abusant de la force,
+enleva cette princesse dans le Djanasthâna. Le monarque
+des héros quadrumanes, héros lui-même, un docte singe,
+ami de Râma (on l'appelle Sougrîva), nous a fait partir,
+environnés de ces vaillants simiens, desquels Angada est
+le chef, pour sonder la plage méridionale où circule <i>l'étoile</i>
+Agastya et qu'Yama couvre de sa protection.</p>
+
+<p>«Cherchez, tels sont les ordres, qu'il nous a donnés,
+cherchez tous de concert ce démon Râvana, qui change
+de forme à volonté, et <i>sa captive</i> Sîtâ, née dans le Vidéha.</p>
+
+<p>«Nous tous alors de fouiller entièrement la région du
+midi, <i>mais en vain</i>; ni Sîtâ la Vidéhaine, ni Râvana
+son tyran, ne s'offrit à nos regards. Enfin, épuisés de
+fatigue, dévorés par la faim, consumés par la soif, déchirés
+par la crainte de Sougrîva, nous cherchons un abri au
+pied des arbres, tous le visage sans couleur, tous plongés
+dans nos réflexions, sans trouver nulle part un moyen
+pour aborder à la rive ultérieure de ce vaste océan d'incertitudes,
+<i>où flottaient nos esprits ballottés</i>. Tandis
+que nous promenions çà et là nos regards, nous entrevîmes,
+caché sous des buissons et des lianes, un antre
+ouvert, comme une grande bouche de la terre.</p>
+
+<p>«Il en sortait, et des cygnes, avec des gouttes d'eau
+<i>tremblottantes</i> sur leurs ailes, et des pygargues, et des
+grues indiennes, et de ces oies rouges, qu'on appelle des
+tchakras, et des gallinules, et des canards, les plumes
+stillantes d'eau, tous mêlés à d'autres oiseaux aquatiques.</p>
+
+<p>«Voici quelle pensée nous vint à l'esprit devant le
+spectacle de ces volatiles, hôtes accoutumés des eaux:
+«Mes bons quadrumanes, dis-je à mes compagnons, entrons
+là!» Et tous, ils se réunissent à mon conseil d'un
+accord unanime. «Entrons donc! marchons!» s'écrient
+<i>à la fois tous mes</i> singes, se hâtant d'accomplir cette
+commission que nous a donnée le maître. Nous alors de
+nous tenir fortement l'un à l'autre enchaînés par la main
+et d'entrer, sans plus réfléchir, dans cette caverne enveloppée
+de ténèbres. Voilà quelle est notre mission; voilà
+quel fut le motif qui nous fit entrer dans cette caverne:
+au moment où nous vînmes près de toi, nous allions tous
+périr de faim. C'est alors que, remplissant à notre égard
+le devoir de l'hospitalité, tu nous a donné des fruits et des
+racines: nous les avons mangés, déchirés que nous étions
+par la fatigue et la faim. Parle! que doivent faire les singes
+pour s'acquitter envers toi de ce bon office?»</p>
+
+<p>À ce langage, que lui adressait le fils du Vent, la pénitente
+aux vœux parfaits répondit en ces termes à tous
+les singes:</p>
+
+<p>«Je suis contente de vous tous, singes à la grande vigueur:
+je marche dans le devoir; ainsi, personne n'a
+rien à faire ici pour moi.»</p>
+
+<p>Hanoûmat lui tint de nouveau ce langage: «Ta sainteté
+nous a parfaitement accueillis, moi et tous mes habitants
+des bois; tu nous as traités avec les honneurs de
+l'hospitalité, et notre accablante fatigue est maintenant
+dissipée. Nous t'avons fait connaître dans sa vérité la
+cause de notre voyage et raconté <i>comment nous étions
+occupés à</i> la recherche de Sîtâ la Vidéhaine. Le monarque
+des singes nous a fixé lui-même, en présence des
+quadrumanes, une limite de temps: «Une fois le mois
+accompli, revenez! autrement, je punirai de mort tout
+retardataire!»</p>
+
+<p>«Tel est, noble dame, l'ordre que nous avons reçu du
+maître. Sans doute les singes, à la marche légère, ont
+déjà fouillé toutes les autres plages. Mais nous, à qui la
+région du midi fut assignée par Sougrîva, cet antre ouvert
+s'offrit à nos yeux, après que nous eûmes couru de tous
+les côtés à la ronde. Entrés étourdiment ici pour continuer
+la recherche de Sîtâ, nous n'y voyons pas, femme à
+la jolie taille, un chemin de sortie qui nous mène dehors.»</p>
+
+<p>À ce langage d'Hanoûmat, alors tous les singes, joignant
+les mains pour l'andjali, disent à la pénitente,
+fidèle à suivre le devoir:</p>
+
+<p>«Depuis que nous promenons çà et là nos courses sous
+<i>les voûtes</i> de cet antre <i>obscur</i>, le temps qui nous fut
+accordé par le magnanime Sougrîva a franchi déjà sa
+limite. Veuille donc nous conduire tous hors de ces lieux,
+car le roi Sougrîva, outre qu'il est sévère, met ses plus
+grands soins à plaire au noble fils de Raghou. Nous avons
+à terminer, sainte anachorète, une laborieuse affaire, que
+nos longues erreurs dans ces lieux nous ont empêchés
+d'accomplir.</p>
+
+<p>«Ainsi, daigne nous protéger dans la crainte que
+nous inspire ce roi si terrible, et veuille bien nous tirer de
+cette caverne impraticable.»</p>
+
+<p>À tous les singes qui parlaient ainsi, la pénitente qui
+aimait à faire du bien à toutes les créatures répondit au
+comble de la joie, avec la volonté de les conduire hors de
+ces vastes souterrains:</p>
+
+<p>«Il n'est pas facile, à mon avis, d'en sortir vivant à celui
+que <i>son malheur fit</i> entrer dans cet antre, dont le
+tonnerre d'Indra même a déchiré le sein par un déchaînement
+impétueux de sa colère. Néanmoins, grâce à la
+puissance que je possède en vertu de ma pénitence,
+grâce aux mérites conquis par mes constantes macérations,
+vous sortirez tous, singes, de cet obscur labyrinthe.
+Mais fermez tous, nobles simiens, fermez bien vos yeux,
+car il est impossible d'en sortir à qui tient ses yeux ouverts.»</p>
+
+<p>Alors tous les singes à la fois, impatients de quitter
+cette caverne, se couvrent les yeux avec les paumes très-délicates
+de leurs mains; et, dans l'intervalle d'un clin
+d'œil seulement, la pénitente mit à la porte des souterrains
+ces magnanimes quadrumanes, le visage caché entre
+leurs mains.</p>
+
+<p>Quand elle eut délivré les singes, elle se mit à les consoler
+et leur tint ce langage: «Ici est le fortuné mont
+Vindhya, rempli de grottes et de cascades; là, est le
+mont Prasravana; à côté, c'est la mer. La félicité vous
+conduise, nobles singes! Moi, je m'en retourne dans mon
+palais!» À ces mots, la sainte rentra dans l'épouvantable
+caverne, elle qui pouvait franchir les distances dans
+l'espace d'un clin d'œil, par la vertu de sa pénitence et
+de son unification <i>en Dieu</i>.</p>
+
+<p>Les singes à la grande vigueur se tenaient encore là,
+cachant leur visage entre les mains; et ce fut un instant
+seulement <i>après son départ</i> qu'ils rouvrirent les paupières.
+Ils virent alors une mer épouvantable, empire de
+Varouna, aux bruyantes vagues, pleines de grands cétacées,
+et qui semblait n'avoir pas de rivages. Arrivés dans
+cette douce et belle région, éclairée du soleil, tous alors,
+comme ils avaient manqué à l'ordre qu'ils avaient reçu,
+tous alors ils se dirent l'un à l'autre ces paroles: «Voici
+déjà expiré le temps dont le roi nous imposa la loi, pour
+trouver l'épouse de Râma et ce rôdeur <i>impur</i> des nuits,
+le démon Râvana.»</p>
+
+<p>Assis sur le flanc aux arbres fleuris du mont Vindhya,
+eux alors de se plonger dans une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Ensuite l'héritier présomptif, Angada, le singe aux
+épaules de grand lion, aux bras longs et musculeux, tient
+à ses compagnons cet énergique langage: «Nous sommes
+tous venus ici d'après l'ordre même du monarque des
+simiens; mais, entrés dans la caverne <i>et plongés dans
+ses ténèbres</i>, il nous fut impossible de connaître, singes,
+que le mois avait achevé son cours. Maintenant que nous
+avons laissé fuir le temps fixé par Sougrîva lui-même, ce
+qui nous convient à nous, hommes des bois, c'est de nous
+asseoir dans une privation absolue d'aliments et d'y rester
+jusqu'à la mort! Le monarque des simiens est tout puissant;
+il est naturellement sévère: l'auguste Sougrîva ne
+voudra point nous pardonner cette transgression à ses
+commandements. Il ne saura pas sans doute quels épouvantables,
+quels immenses travaux nos efforts ont accomplis
+dans la recherche de Sîtâ; il ne verra, lui, pas autre
+chose que la faute. Nous avions tous reçu des ordres,
+<i>nous y avons tous manqué</i>: eh bien! renonçant à nos
+maisons, à nos richesses, à nos épouses, à nos fils
+mêmes, asseyons-nous dans un jeûne opiniâtre jusqu'à
+en mourir. Ne laissons pas au roi de châtier notre retour
+après le temps écoulé; mieux vaut mourir ici volontairement
+que subir là une mort indigne de nous! Celui par
+qui je fus sacré comme l'héritier de la couronne, ce n'est
+point Sougrîva; <i>non!</i> c'est Râma, l'Indra des hommes, si
+versé dans la science du «connais-toi toi-même.» Le
+roi porte liée <i>à son cou</i> une vieille inimitié contre moi, et,
+voyant ce retard, il m'infligera un rigoureux supplice
+pour la faute de revenir après une trop longue attente.
+Que me serviront mes amis, quand ils verront mon infortune
+couper le fil de ma vie? Mieux vaut ici m'ensevelir
+dans le jeûne sur le délicieux rivage de cette mer!» À
+ces mots, que le prince héréditaire avait prononcés d'un
+ton lamentable, tous les plus distingués des quadrumanes
+tinrent alors ce langage: «Sougrîva est d'un naturel sévère,
+il veut plaire à <i>son allié Râma</i>; quand il nous verra
+de retour, après le terme fixé, n'ayant point accompli
+notre mission, n'ayant pas vu Sîtâ, il est certain qu'il
+nous punira de mort dans son désir empressé de faire une
+chose qui soit agréable à Râma. Les rois ne pardonnent
+pas les fautes dans les princes du peuple, et nous sommes
+des chefs qu'il a mis dans sa plus haute estime. Puisque
+la chose en est venue à de telles extrémités, il vaut donc
+mieux nous laisser mourir de faim!»</p>
+
+<p>Quand ils eurent écouté les paroles du fils de Bâli, ces
+nobles simiens alors de toucher l'eau et de s'asseoir tous à
+l'orient. Décidés à le suivre dans la mort, tous, la face
+regardant le septentrion, ils s'assirent par terre sur des
+kouças, la pointe des herbes courbée au midi.</p>
+
+<p>Tandis que tous les singes étaient assis sur la montagne
+au sein du jeûne, voici venir dans ces lieux le roi des vautours,
+chargé d'années, Sampâti, fameux par son courage
+et sa vigueur, le plus éminent des oiseaux, le frère aîné du
+vautour Djatâyou. Sorti d'un antre ouvert dans les flancs
+du grand mont Vindhya, il vit les singes couchés là et
+prononça tout joyeux ces paroles: «Sans doute il y a
+dans l'autre monde une fortune qui dirige ici-bas les
+choses avec sa loi, car je trouve enfin, après un si long
+jeûne, ce festin servi là pour moi! Je vais donc manger, à
+mesure qu'ils mourront, ce qu'il y a de plus exquis dans
+les plus excellents des singes!» Quand il eut dit ces mots,
+Sampâti resta là, tenant ses regards attachés sur les
+singes.</p>
+
+<p>À peine Angada eut-il entendu ces paroles épouvantables
+du roi des vautours, qu'il adressa, tremblant au
+plus haut point, ce langage au <i>vertueux</i> Hanoûmat:
+«Voici le fils de Vivasvat, Yama lui-même, que la perte
+de Sîtâ fait venir ici devant nos yeux pour le malheur des
+singes.</p>
+
+<p>«Après qu'il a perdu, et Djatâyou, et Bâli, et Daçaratha
+lui-même, ce rapt de Sîtâ jette encore ici les singes
+dans un <i>affreux</i> péril. Heureux ce roi des vautours qui
+tomba sous les coups de Râvana, en déployant sa vaillance
+pour la cause de Râma!»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut ouï ces paroles échappées à la bouche
+d'Angada, l'amour qu'il portait à son frère mineur fit
+tout à coup palpiter le cœur de Sampâti. Debout sur le
+mont sublime, l'inaffrontable vautour au bec acéré tint
+ce discours aux singes entrés dans le jeûne afin d'y mourir:
+«Qui parle ici de Djatâyou, qui m'est plus cher que
+la vie?</p>
+
+<p>«Qui est ce Râma pour lequel est mort Djatâyou?</p>
+
+<p>«Je suis l'aîné, princes des singes; Djatâyou était
+mon jeune frère. Qui donc a tué Djatâyou? Comment?
+Où?</p>
+
+<p>«Mais je suis dans l'impuissance de voler, car les
+rayons du soleil ont brûlé mes ailes; et vos grandeurs
+combleraient mon envie si elles voulaient me descendre
+vers elles du sommet où je suis de la montagne.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Les conducteurs des singes, à ces mots dits sur un ton
+arraché par la douleur, se défièrent de son action et ne
+crurent point à son langage. Néanmoins, ces héros, entrés
+dans le jeûne de la mort, réfléchissaient, la tête
+baissée à terre, et cette pensée leur vint à l'esprit: «Ce
+cruel va nous dévorer tous. S'il nous mange, tandis que
+nous voilà tous assis dans le jeûne pour y mourir, <i>eh
+bien!</i> notre affaire en sera plus tôt faite et nous serons
+arrivés d'un seul coup à notre but!» Aussitôt venue
+cette réflexion, les chefs des singes descendirent eux-mêmes,
+de la cime où il se tenait, le colossal oiseau; et
+quand ils eurent mis le volatile au pied, Angada lui tint
+ce langage: «Jadis vivait un singe d'une grande majesté,
+roi des ours et monarque des simiens. C'était mon
+aïeul, ô le plus noble des oiseaux. De ce prince vertueux,
+à l'âme pure, sont nés deux fils vigoureux et magnanimes:</p>
+
+<p>«Bâli, le roi des singes, et Sougrîva, le fléau de ses
+ennemis. Leurs hauts faits sont également célèbres dans
+le monde: c'est le roi des singes qui fut mon père.
+Râma, ce grand héros des kshatryas, ce monarque de
+l'univers entier, ce fils charmant du roi Daçaratha, est
+sorti <i>de sa patrie</i> à l'ordre de son père, et, marchant sur
+le chemin du devoir, il est entré dans la forêt Dandaka,
+suivi de Sîtâ, son épouse, et de Lakshmana, son frère.
+Râvana, l'éternel ennemi des brahmes, ce Démon, parvenu
+dans tous les crimes à une perfection débordante,
+lui a ravi perfidement son épouse dans le Djanasthâna.</p>
+
+<p>«Le vautour appelé Djatâyou, ce vertueux oiseau
+qui fut l'ami du père de Râma, vit la <i>plaintive</i> Mithilienne
+dans le temps même que Râvana l'emportait. Il brisa le
+char de Râvana, il délivra un moment la Mithilienne;
+mais enfin, accablé par la fatigue et le poids des années,
+il périt sous les coups du Rakshasa. Ainsi fut tué par le
+Démon, plus fort que lui, ce généreux oiseau, tandis qu'il
+déployait le plus grand courage et se consumait en efforts
+pour <i>sauver l'épouse de</i> son ami. Sans doute il fut admis
+dans le ciel, car le Raghouide eut soin d'accomplir en
+son honneur la cérémonie des funérailles.</p>
+
+<p>«Suivant les ordres que nous a donnés Râma, nous
+cherchons çà et là son épouse; mais elle n'apparaît pas
+davantage à nos yeux qu'on ne voit la clarté du soleil dans
+la nuit.</p>
+
+<p>«Les singes auraient bientôt donné la mort à ce meurtrier
+de ton frère, à ce ravisseur de la femme, qui est
+l'épouse de Râma, s'ils pouvaient savoir où le trouver!</p>
+
+<p>«Après que nous eûmes fouillé avec une scrupuleuse
+attention la forêt Dandaka, notre ignorance des lieux
+nous fit pénétrer dans un antre ouvert au sein de la terre
+déchirée; et, tandis que nous visitions cette grande caverne,
+que Maya construisit aidé par la magie, le mois
+au bout duquel notre <i>auguste</i> roi nous avait prescrit de
+revenir s'est consumé tout entier.</p>
+
+<p>«Le monarque des singes nous avait envoyés dans la
+plage du midi pour la fouiller de tous les côtés. Mais,
+comme nous avons transgressé la condition qui nous fut
+imposée, la crainte <i>du châtiment</i> nous fait embrasser ici <i>la
+résolution</i> d'un jeûne poussé jusqu'à la mort! Ainsi, fais
+de nos corps un festin, suivant ton désir.»</p>
+
+<p>À ces lamentables paroles des singes, qui renonçaient
+à la vie, le vautour à la grande intelligence répondit avec
+des larmes: «Ce Djatâyou, qui, dites-vous, a trouvé la
+mort dans un combat sous les coups du cruel Râvana, il
+était, singes, il était mon frère puîné! Ma condition <i>languissante</i>
+de vieillard me force d'entendre l'injure et de
+la supporter, car je n'ai plus maintenant assez de force
+pour venger la mort de mon frère.</p>
+
+<p>«Jadis (c'était à l'époque où <i>le démon</i> Vritra fut tué),
+Djatâyou et moi, tous deux jeunes, vigoureux, avides de
+triompher, nous nous défiâmes hardiment à voler dans le
+ciel.</p>
+
+<p>«Aussitôt, l'un devancé par l'autre, nous courons
+vers l'orient où le soleil se levait, allumé, flamboyant,
+avec une couronne de rayons, éblouissant de lumière
+comme un globe de flammes. Djatâyou et moi, nous volions
+avec une extrême vitesse; mais, quand le soleil fut
+arrivé à son midi, Djatâyou défaillit <i>sous le poids de la
+chaleur</i>. Alors moi, à la vue de mon frère consumé par
+les rayons de l'astre flamboyant, je me sentis ému au
+plus haut point dans mon amour fraternel, et je fis à Djatâyou
+un abri avec mes ailes. Mais le soleil me les brûla,
+et je tombai, vaincu moi-même, sur le haut de cette montagne:
+depuis lors, confiné dans le Vindhya, aucune
+nouvelle de mon frère n'avait pu venir jusqu'à moi; et
+maintenant qu'un temps bien long s'est écoulé, ce sont
+de telles nouvelles qu'on nous apporte de lui!»</p>
+
+<p>Le singe héritier du trône, Angada répondit à l'oiseau,
+de qui l'esprit distinguait nettement la vraie nature des
+choses: «Des nouvelles te furent données par ma bouche
+sur Djatâyou, ton bien-aimé frère. Parle-moi, si tu en
+sais quelque chose, de ce cruel Démon à courte vue, de
+ce Râvana, le plus vil des Rakshasas: est-il près ou loin
+d'ici?»</p>
+
+<p>Ensuite le souverain des vautours, Sampâti à la grande
+splendeur tint ce langage digne de lui-même et qui répandit
+la joie parmi les singes: «Mes ailes sont brûlées,
+je suis vieux, ma vigueur s'est évanouie; néanmoins, je
+vais rendre, singes, un service éminent à Râma de ma
+voix seulement.</p>
+
+<p>«J'ai vu une femme jeune, douée admirablement de
+beauté et parée de tous les atours, que Râvana, le Démon
+à l'âme cruelle emportait dans les airs. «Râma! Râma!»
+criait-elle d'une voix lamentable: «<i>À moi</i>, Lakshmana!»
+disait-elle aussi, agitant ses beaux membres et jetant de
+tous les côtés ses parures. Sa magnifique robe de soie
+imitait l'éclat du soleil sur la cime de la montagne et
+brillait à l'entour du noir Démon, comme l'éclair sur un
+grand nuage. C'était Sîtâ, je le crois, à ce nom de Râma,
+qu'elle semait dans les airs: écoutez encore! je vous dirai
+en quels lieux est l'habitation de ce Rakshasa.</p>
+
+<p>«Le fils de Viçravas, le frère du célèbre Kouvéra,
+le monarque des Rakshasas, Râvana enfin habite dans la
+ville de Lankâ. Loin d'ici, à cent yodjanas entiers dans
+la mer, il est une île, au sein de laquelle s'élève la charmante
+cité de Lankâ, bâtie par Viçvakarma. C'est là
+qu'habite, enfermée dans le gynœcée de Râvana et surveillée
+d'un œil attentif par des femmes Rakshasîs, l'infortunée
+Vidéhaine aux vêtements de soie.</p>
+
+<p>«Arrivés au bord, où finit la mer, à cent yodjanas bien
+comptés au delà, singes, vous apercevrez au sud le rivage
+de cette île.</p>
+
+<p>«D'ici, où je me tiens, mes yeux voient Râvana et sa
+captive; car la puissance de notre vision est grande, céleste
+et, pour ainsi dire, supérieure à celle de Garouda
+lui-même. Notre faculté visuelle et le besoin d'aliments
+nous font distinguer un cadavre à la distance de cent yodjanas
+complets. Mais la nature, en nous gratifiant d'une
+vue pour saisir des objets très-éloignés, nous condamne
+à une manière de vivre semblable à celle de la poule,
+mangeant ce qu'elle trouve à la racine de ses pieds. Avisez
+donc à quelques moyens de traverser la mer salée;
+car, une fois vue de vos yeux la Mithilienne, vous aurez
+accompli tout l'objet de votre mission. Je désire maintenant
+que vos grandeurs me conduisent vers l'humide empire
+de Varouna; je veux offrir l'eau funèbre aux mânes
+de mon frère, ce magnanime oiseau, qui s'en est allé
+dans les demeures célestes.»</p>
+
+<p>À ces mots, les singes mènent Sampâti dans une place
+unie sur le rivage, et soutiennent le volatile aux ailes
+brûlées pour descendre dans la mer, souveraine des rivières
+et des fleuves; puis, la cérémonie de l'eau terminée,
+le ramènent <i>au mont Vindhya</i>, et, l'ayant aidé à
+remonter <i>sur le sommet</i>, ils goûtent en eux-mêmes la
+joie de posséder ces renseignements <i>sur l'épouse de
+Râma</i>.
+En ce moment, le vautour, auquel était revenu la sérénité,
+Sampâti, voyant assis à ses pieds Angada, qu'environnaient
+les singes, reprit avec joie la parole en ces
+termes: «Gardez le silence, nobles singes; écoutez avec
+attention; je vais dire en toute vérité comment je connais
+la Mithilienne.</p>
+
+<p>«Jadis, brûlé par les rayons du soleil, et les membres
+enveloppés de souffrances causées par le feu, je tombai
+du ciel sur la cime du mont Vindhya. Six jours s'écoulent,
+je reviens enfin à la connaissance, et, malade, chancelant,
+je parcours tous ces lieux de mes regards, sans
+que je puisse m'y reconnaître avec certitude. Mais, tandis
+que j'observais les rivages de cette mer, ce fleuve, ces
+montagnes, ces bois, ces lacs et ces cascades, peu à peu
+me revint la mémoire. Ce lieu, où abondent les eaux, les
+bassins et les cavernes, et que remplissent les bandes
+joyeuses des oiseaux, ce lieu, pensai-je, est le mont
+Vindhya, situé sur le rivage de l'Océan méridional.</p>
+
+<p>«Là est un ermitage pur, que les Dieux honorent
+eux-mêmes, et c'est là que vécut dans la patience de la
+<i>plus</i> effrayante pénitence, un saint, nommé Niçâkara. Il
+habita cette montagne huit mille années: un siècle ajouté
+à deux autres s'est écoulé depuis qu'il s'en est allé au
+ciel et que ce pays est ma demeure. Je fis de nombreux
+et pénibles efforts, soutenu par le désir de voir l'anachorète;
+car souvent, Djatâyou et moi, nous étions allés
+visiter le saint homme.</p>
+
+<p>«Près du pieux ermitage, les vents soufflent d'une
+haleine suavement parfumée; on n'y voit pas d'arbre qui
+n'ait des fleurs ou qui n'ait des fruits. Enfin, parvenu à
+la porte de son ermitage, je m'appuyai contre le pied des
+arbres et j'attendis là, impatient de voir l'auguste Niçâkara.
+Ensuite je vis encore loin, mais vis-à-vis de moi,
+l'invincible rishi, qui revenait dans le nimbe d'une splendeur
+flamboyante, au sortir de ses ablutions. Des ours,
+de jeunes daims, des tigres, des éléphants, des lions et
+des serpents, répandus autour de sa personne, le suivaient
+comme les êtres animés suivent le créateur. Quand
+ils virent l'ermite arrivé sur le seuil de sa chaumière, eux
+alors de se disperser par tous les points de l'espace: telle
+se rompt l'escorte des troupes et des ministres aussitôt
+que le monarque est rentré dans son palais.</p>
+
+<p>«Le saint anachorète, m'ayant vu garder le silence,
+entra dans son ermitage; mais il en sortit après un instant,
+et me demanda quelle affaire m'avait conduit en ce
+lieu. «Ta couleur effacée, <i>me dit-il</i>, et tes ailes détruites
+ont empêché d'abord que je ne te reconnusse; mais voici
+qu'un souvenir me ramène auprès de toi.</p>
+
+<p>«J'ai vu autrefois deux vautours d'une vitesse égale à
+la rapidité du vent; tous deux ils étaient les rois des vautours,
+sous les formes de la Mort: l'aîné se nommait
+Sampâti, le plus jeune s'appelait Djatâyou. Un jour, s'étant
+revêtus de la forme humaine, ils vinrent ici toucher
+mes pieds.</p>
+
+<p>«Quelle maladie est tombée sur toi? Comment est venue
+la chute de tes ailes? Qui t'a donc infligé ce châtiment?
+Je veux savoir cela dans la vérité.»</p>
+
+<p>«À ce langage, que m'avait tenu cette âme juste, mon
+visage se remplit un peu de larmes au souvenir de mon
+frère. Mais, arrêtant bientôt le torrent de ces pleurs, que
+m'arrachait l'amour fraternel, je réunis mes deux pattes
+en forme d'anjali et j'instruisis le grand anachorète de ce
+qu'il désirait connaître: «Vénérable saint, retenu et
+<i>comme</i> abattu par la confusion que tu m'inspires, il m'est
+impossible de te raconter cela: <i>vois!</i> ma bouche est
+obstruée par les pleurs. Sache, bienheureux, que tu vois
+en moi Sampâti et que j'ai commis une faute: <i>oui!</i> je suis
+le frère aîné du vautour Djatâyou, ce héros que j'aime!
+Comment cette difformité a-t-elle remplacé mes deux
+ailes brûlées? je vais t'en exposer la cause: grand saint,
+daigne écouter.</p>
+
+<p>«Djatâyou et moi, jadis tombés sous le pouvoir de la
+mort, nous fîmes une gageure, en face des anachorètes,
+sur la cime du Vindhya, et nous mîmes pour enjeu le
+royaume des vautours. L'objet du pari, nous sommes-nous
+dit, c'est de suivre le soleil depuis l'orient jusqu'à
+l'occident! À ces mots, de nous lancer dans les routes du
+vent, et voici que les différentes surfaces de la terre se
+déroulent sous nos yeux.</p>
+
+<p>«Suivant le chemin du soleil, nous allions une extrême
+vitesse, regardant le spectacle qui s'étalait en bas.
+La terre, je me rappelle, ornée d'un jeune et frais gazon,
+semblait alors un champ de lotus par ses montagnes, plantées
+sur toute la surface.</p>
+
+<p>«Les fleuves apparaissaient à nos yeux comme des
+sillons tracés par la charrue.</p>
+
+<p>«Enfin, une violente fatigue, une chaleur dévorante,
+la plus extrême langueur, une fièvre délirante pèsent à la
+fois sur nous et la crainte agite nos <i>cœurs</i>.</p>
+
+<p>«En effet, on ne distinguait plus aucun des points cardinaux:
+tout n'était qu'un foyer rempli par les flammes
+du soleil, comme si le feu consumait l'univers dans l'époque
+fatale où se termine un youga. Le soleil, tout
+rouge, n'est plus qu'une masse de feu au milieu du ciel,
+et l'on discerne avec peine son vaste corps dans l'incendie
+général. L'astre du jour, que j'observais dans le ciel
+avec de grands efforts, me parut d'une ampleur égale à
+celle de la terre.</p>
+
+<p>«Mais soudain voici que Djatâyou, ne s'inquiétant plus
+de me <i>disputer la victoire</i>, se laisse tomber, la face
+tournée vers la terre; et moi, à la vue de sa chute, je
+me précipitai en bas du ciel rapidement. J'étendis sur lui
+mes ailes comme un abri, et Djatâyou ne fut pas brûlé;
+mais le soleil fit sur moi un hideux ravage, et je tombai,
+précipité des routes du vent. Je tombai sur le Vindhya,
+mes ailes brûlées, mon âme frappée de stupeur, et Djatâyou,
+comme je l'ai ouï dire, tomba dans le Djanasthâna.
+S'il ne m'était resté quelque chose du mérite acquis par
+mes bonnes œuvres, j'eusse été plongé dans la mer; ou
+j'eusse trouvé la mort, soit au milieu des airs, soit sur les
+âpres sommets de la montagne.</p>
+
+<p>«Privé de mon royaume, séparé de mon frère, dépouillé
+de mes ailes, désarmé de ma vigueur, j'ai tous les
+motifs pour désirer la mort. Je veux me précipiter du
+faîte de la montagne! À quoi bon maintenant la vie pour
+un oiseau qui n'a plus d'ailes, qui ne peut marcher sans
+un aide, qui est devenu semblable au morceau de bois
+ou tel que la motte de terre?»</p>
+
+<p>«Après que j'eus parlé ainsi, en pleurant et dans une
+vive douleur, au plus vertueux des anachorètes, je versai
+des larmes, qui ruisselèrent de mes yeux, comme une rivière
+descend de la montagne. À la vue de ces pleurs, qui
+baignaient mon visage, le grand saint, touché de compassion,
+réfléchit un moment et sa révérence me tint ce langage:
+«D'autres ailes, souverain des oiseaux, te reviendront
+un jour, et tu dois recouvrer avec elles ta puissance
+de vision, ta plénitude de vie, ton intelligence, ton courage
+et ta force. Au temps passé, j'ai ouï dire que tu aurais à
+faire une grande œuvre; je l'ai même déjà vue par les
+<i>yeux</i> de ma pénitence: apprends donc ceci, qui est la
+vérité.</p>
+
+<p>«Il est un monarque, issu d'Iskshwâkou et nommé
+Daçaratha: il aura un fils d'une splendeur éclatante, appelé
+Râma. Ce prince d'un héroïsme infaillible, obéissant
+à l'ordre de son père dans une chose inutile à raconter,
+s'en ira dans les forêts, accompagné de son épouse et de
+son frère. Un roi de tous les Rakshasas, qui a nom Râvana,
+invulnérable aux Démons et même aux Dieux, lui
+ravira son épouse dans le Djanasthâna.</p>
+
+<p>«Des singes, messagers de Râma, viendront ici dans la
+recherche de sa royale épouse: je te confie le soin de leur
+indiquer en quel pays ils doivent trouver la fille du roi
+Djanaka.</p>
+
+<p>«Tu ne dois pas quitter ces lieux sous aucun prétexte:
+où d'ailleurs irais-tu en l'état où tu es? Un jour, on te
+rendra tes ailes; attends ainsi le moment!</p>
+
+<p>«Depuis lors, consumé par la douleur, mais docile
+aux paroles du solitaire, je n'ai pas voulu déserter mon
+corps, soutenu que j'étais par l'espérance de voir le <i>plus
+noble des</i> Raghouides. <i>Chaque jour</i>, sorti de ma caverne
+et marchant à pas bien lents, je gravissais péniblement
+la montagne et là j'attendais l'arrivée de vos seigneuries.
+Aujourd'hui trois siècles complets d'années ont coulé depuis
+le jour que j'ai mis dans mon cœur ces paroles de
+l'anachorète et que j'observe curieusement les temps et
+les lieux.</p>
+
+<p>«Mon fils me nourrit ici avec les uns ou les autres des
+aliments les plus divers. Un jour, il s'en était allé au mont
+Himâlaya faire une visite à sa mère. Il rencontra le Démon,
+qui enlevait la Mithilienne: ses ailes fermaient le passage à
+Râvana; mais, considérant ma triste condition et ne s'attachant
+qu'à son devoir de fils, il ne voulut pas engager
+un combat avec lui. Quoique je connusse bien toute la
+vigueur du cruel Démon, je blâmai <i>Soupârçwa</i>, mon fils,
+avec des paroles <i>sévères</i>: «Comment, lui dis-je, n'as-tu
+pas sauvé la Mithilienne?»</p>
+
+<p>Il dit; et les chefs des quadrumanes sentent leur joie
+doublée à ces paroles, que le roi des vautours avait distillées
+de sa bouche avec une saveur d'ambroisie.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors que Sampâti causait de cette manière avec eux,
+il repoussa des ailes au magnanime volatile en présence
+de ces hôtes des bois. À la vue des rames aériennes qui
+soudain lui étaient nées, enveloppant tout son corps de
+leurs plumes, le vautour à la grande vigueur fut rempli
+avec son fils d'une joie sans égale.</p>
+
+<p>Le monarque des oiseaux, voulant connaître jusqu'où
+ses ailes pouvaient s'élever, déploya son essor du sommet
+de la montagne; et tous les singes de suivre, les regards
+tournés vers la cime du mont, Sampâti dans son vol sublime,
+avec des yeux que l'admiration tenait tout grands
+ouverts. Puis, l'oiseau vint se reposer sur le faîte et reprit
+de nouveau la parole en ces termes, d'une voix que sa
+joie avait épanouie dans les plus suaves modulations:</p>
+
+<p>«Singes, vous voyez tous quel est ce miracle du rishi
+Niçâkara, en qui la pénitence avait consumé entièrement
+la matière!</p>
+
+<p>«N'épargnez aucun effort! vous arriverez <i>bientôt</i> à découvrir
+Sîtâ; <i>le saint</i> n'a fait renaître mes ailes sous vos
+yeux que pour vous en donner l'assurance!</p>
+
+<p>«Il vous faut diriger vos pas, singes, vers la haute
+montagne au vaste sommet, qui est située au nord pour
+la mer du Midi: une faible distance la sépare du mont
+Malaya. Là, confiez tous la charge de sauter par-dessus
+la mer à ce héros, qui parmi vous est capable de franchir
+cent yodjanas sans trouver ni rocher, ni terre où il puisse
+mettre un instant son pied!» À ces mots, il dit adieu aux
+quadrumanes et, s'étant plongé au milieu des airs, il partit
+d'un essor rapide comme les ailes de Garouda.</p>
+
+<p>À cette vue de l'oiseau que son vol emportait au loin,
+Angada, le fils de Bâli, au comble de la joie dit aux
+princes joyeux des singes: «Maintenant qu'il nous a
+transmis les nouvelles de la Vidéhaine et sauvé les singes
+de la mort, l'oiseau Sampâti retourne à sa demeure, l'âme
+satisfaite. Venez donc! marchons vers la montagne située
+au nord pour la mer du Midi. Quand nous serons arrivés
+sur le rivage, nous penserons au moyen de traverser le
+vaste Océan.»</p>
+
+<p>Alors, d'un pas égal à celui du vent, les singes, dans
+une résolution bien arrêtée, s'avancent, l'âme contente,
+vers la plage désirée, sur laquelle préside le <i>noir</i> souverain
+des morts.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À la vue de cette mer sans rivage ultérieur comme le
+ciel, ceux-ci parmi les singes tombèrent dans l'abattement,
+ceux-là tressaillirent de joie. Dans le but de ranimer leur
+courage, le fils de Târâ, voyant le visage consterné de
+quelques singes, <i>Angada</i> leur tint ce langage, après
+qu'il eut salué les grands et sollicité d'un mot l'attention
+des autres:</p>
+
+<p>«Quadrumanes à l'héroïque vigueur, il ne faut pas
+vous abandonner au découragement; car l'homme découragé
+ne peut mettre fin à son affaire. L'homme qui, s'armant
+d'énergie en face d'un obstacle, résiste à son découragement,
+ne laisse jamais derrière lui son œuvre
+imparfaite.</p>
+
+<p>«Qui pourrait aller d'ici à Lankâ et revenir en deux
+bonds vigoureux? Qu'il réfléchisse mûrement et qu'il
+parle, celui qui possède en lui-même ce don merveilleux
+de franchir une distance! celui grâces auquel, revenus un
+jour d'ici, heureux et couronnés du succès, nous reverrons
+nos fortunes, nos épouses et nos fils!»</p>
+
+<p>À ces paroles d'Angada, qui que ce fût parmi les singes
+ne répondit un seul mot, et les chefs du peuple restèrent
+là tous immobiles.</p>
+
+<p>Gaya dit ces mots le premier: «Je puis nager dix
+yodjanas.»&mdash;«Et moi, dit Gavâksha, j'irai plus loin,
+jusqu'à vingt yodjanas!»&mdash;«Quant à moi, dit Gavaya,
+je peux franchir dans un seul jour trente yodjanas!»
+Ainsi parla dans cette assemblée des singes ce quadrumane
+vigoureux et cher à la fortune. Après lui, Çarabha,
+le singe d'une valeur incomparable, d'une bien grande
+vigueur et d'un aspect semblable au sommet d'une montagne,
+répondit ces mots aux paroles d'Angada: «Je
+puis aller quarante yodjanas dans un même jour!»</p>
+
+<p>«Parcourir cinquante yodjanas, ce m'est chose facile,
+nobles singes!» dit ensuite Gandhamâdana, le fortuné
+singe à la couleur d'or. Puis Maînda, pareil au mont
+Himâlaya, tint ce langage: «Ma force est capable de
+soutenir une marche de soixante yodjanas!»&mdash;«Et
+moi j'irai sans doute jusqu'à soixante-dix,» répondit au
+<i>bel</i> Angada Dwivida à la grande splendeur.</p>
+
+<p>Après celui-ci: «Singes, fit le sage Nîla, fils d'Agni,
+je puis nager quatre-vingts yodjanas!»&mdash;«Je pourrais
+bien fournir quatre-vingt-dix yodjanas complets!» dit
+avec assurance le fortuné Nala, ce noble singe de qui
+Viçvakarma fut le père. «Et moi, quatre-vingt-douze!»
+répond à son tour le vigoureux Târa, d'une force et d'un
+courage immenses. Profond comme l'Océan et rapide
+comme le vent, semblable au Mandara par sa taille et
+d'une splendeur égale à celle du soleil ou du feu, le singe
+Djâmbavat, saluant tous les chefs des quadrumanes, dit
+avec un sourire en présence des plus nobles simiens:</p>
+
+<p>«Certes! ni pour le saut, ni même pour la marche,
+ma force, ma vigueur et mon courage ne sont plus ce
+qu'ils étaient dans les jours de ma jeunesse, au temps de
+mes jeunes années!</p>
+
+<p>«Trois et trois fois, Djatâyou et moi nous décrivîmes
+un pradakshina autour de l'éternel Vishnou dans le sacrifice
+de Bali et pendant qu'il opérait ses trois pas célèbres.
+Je calcule où peut aller maintenant ma puissance
+de marcher: ce doit être sans doute jusqu'à cent yodjanas,
+moins neuf ou dix. Et cette force ne paraît pas suffisante
+pour atteindre le but proposé.»</p>
+
+<p>Tandis que Djâmbavat parlait en ces termes pleins de
+sens et de raison, le fils du Vent, Hanoûmat, semblable
+à une montagne, ne dit rien alors de sa force et de son
+courage. Mais, ayant salué ce grand singe, le magnanime
+Djâmbavat, Angada lui répondit ces belles et magnifiques
+paroles: «Je pourrais bien marcher cent yodjanas,
+il n'est aucun doute, singes; mais je ne pourrais
+supporter la fatigue d'un prompt retour. À cause de mon
+jeune âge et par son attention à tenir mon existence
+éloignée de la douleur, mon père, sans considérer mes
+défauts ou mes qualités, m'a toujours élevé dans les délices,
+et sa tendresse ne m'a jamais accoutumé à la fatigue.»</p>
+
+<p>Djâmbavat à la grande sagesse lui dit ces mots en souriant:
+«Il ne convient pas à toi, héros, de parler ainsi
+dans l'assemblée des singes. Nous savons tous, roi de la
+jeunesse, quelle est ta vigueur; tu peux revenir, ayant
+passé et repassé cent fois le grand Océan.</p>
+
+<p>«Tu es notre maître et le fils de notre maître, ô le
+plus grand des singes: réunis autour de ta grandeur, elle
+nous inspire dans la discussion des affaires. Il est donc
+impossible à toi de nous quitter pour t'en aller quelque
+part, comme il ne convient pas à nous-mêmes de te
+laisser aller seul, prince héroïque des simiens.»</p>
+
+<p>À ces paroles du noble pasteur des singes, Djâmbavat
+à l'éminente sagesse, Angada fit cette réponse d'un
+visage que la joie se partageait avec la tristesse: «Si je
+ne vais pas moi-même, ou si un autre chef ne va pas
+vite à Lankâ, nous courons tous un affreux danger!
+Certes! il nous faudra nous asseoir une seconde fois dans
+le jeûne de la mort; car, si nous revenons dans nos patries
+sans avoir effectué l'ordre que nous a donné le prudent
+monarque des singes, je n'y vois pas un moyen de
+sauver notre vie! Mais, si je vais <i>à Lankâ</i>, mon retour
+n'est qu'incertain. «Or, dit-on, un trépas douteux vaut
+mieux qu'une mort assurée.»</p>
+
+<p>Alors que le roi de la jeunesse, Angada, eut prononcé
+de telles paroles, tous les singes, portant les mains en
+coupe à leurs tempes, de s'écrier aussitôt: «Il est impossible
+que ta grandeur s'en aille d'ici nulle part à la
+distance d'un seul pas! À ta vue, nous croyons tous posséder
+Bâli même de nos yeux! Nous souffrirons tous avec
+toi ce qui peut t'arriver de Sougrîva, le bien ou le mal,
+le plaisir ou la douleur!»</p>
+
+<p>À ces belles paroles que les chefs des simiens adressaient
+au prince héréditaire, Djâmbavat aux longs bras
+passe les quadrumanes en revue dans sa pensée et répond,
+orateur disert, au fils de Bâli:</p>
+
+<p>«Prince des singes, je connais le héros quadrumane
+qui peut franchir cent yodjanas et revenir couronné du
+succès.»</p>
+
+<p>Quand il eut parcouru de ses regards cette armée
+abattue des singes, qui formait plusieurs centaines de
+milliers, Djâmbavat s'avança vers Hanoûmat, couché à
+part, sans mot dire, lui, habile dans toutes les matières
+des Çâstras et l'un des principaux de l'armée quadrumane:
+«Pourquoi, lui dit-il, pourquoi ne parles-tu pas,
+Hanoûmat?</p>
+
+<p>«Je suis vieux aujourd'hui, ma vigueur s'est évanouie;
+la saison où me voici maintenant est celle de la mort;
+tous les dons au contraire accompagnent l'âge dont jouit
+ta grandeur. Déploie donc, héros, déploie donc tes
+moyens! N'es-tu pas en effet le plus excellent des singes?
+De même que tous les êtres suivent le Dieu qui dispense
+la pluie; de même la vie du monde tend vers ce magnanime,
+qui toujours, dans une difficulté survenue, attaque
+l'obstacle avec énergie; car la chose de l'homme, n'est-ce
+pas l'exercice du courage?»</p>
+
+<p>Excité par le plus vénérable des singes, le fils du Vent,
+ce guerrier d'une vitesse renommée, se fit soudain une
+forme allongée propre à naviguer dans les airs, spectacle
+qui ravit alors toute l'armée des simiens.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que l'intelligent quadrumane se gonflait, son
+visage enflammé brillait, semblable au <i>soleil</i>, roi du ciel,
+ou tel qu'un feu sans fumée. Il se leva du milieu des singes,
+et, le poil hérissé, il s'inclina devant les grands et
+leur tint ce langage: «Qu'il en soit ainsi! Je passerai
+la mer, en déployant ma vigueur, et je reviendrai,
+ma mission accomplie: ayez, singes, ayez foi tous en
+moi!</p>
+
+<p>«Veuillez écouter quel est mon courage, quelle est ma
+force, quel fut mon auguste père, et <i>prêter l'oreille à</i>
+toute cette aventure de ma mère. Si je vous entretiens de
+ma race, c'est pour vous inspirer de la confiance en mon
+héroïque vigueur: ce n'est pas l'envie d'exciter l'admiration,
+ni l'orgueil, ni le penchant naturel à parler, qui
+m'ouvre la bouche.</p>
+
+<p>«Il est un limpide tîrtha de la mer occidentale, piscine
+renommée, où les saints anachorètes viennent se baigner
+avec recueillement: il est nommé Prabhâsa. Là, vivait
+un éléphant des plages célestes, appelé Dhavala: intrépide,
+méchant, doué d'une force épouvantable, il donnait
+sans pitié la mort à tous les solitaires. Ce monstre fondit
+un jour sur le saint anachorète Bharadwâdja, vénéré de
+tous les rishis et qui s'en allait dévotement se baigner
+dans les eaux du tîrtha.</p>
+
+<p>«Mon père, tel que la cime d'une montagne, se fit à la
+hâte une forme d'une affreuse épouvante et s'élança tout
+à coup sur l'impétueux pachyderme. Le terrible monarque
+des singes aussitôt de lui déchirer avec acharnement
+les yeux de ses dents et de ses ongles aux pointes finement
+acérées. Puis, fondant sur lui d'un bond rapide,
+mon père lui arracha de la bouche, quoi qu'il fît, ses deux
+longues défenses, et, lui en assénant deux coups rapides,
+le tua avec ses propres armes. Le <i>monstrueux</i> éléphant
+tomba sans vie sur la montagne, comme une autre montagne
+<i>qui s'écroule</i>.</p>
+
+<p>«Quand <i>il vit</i> tué ce terrible animal, l'anachorète prit
+mon père avec lui et s'en fut annoncer aux solitaires que
+le monstre n'était plus: «Cet éléphant, dont la rage dévasta
+entièrement le saint tîrtha, il est tombé <i>leur dit-il</i>,
+sous les coups de ce roi des singes aux prouesses infatigables!»
+<i>À cette nouvelle</i>, la société joyeuse des anachorètes
+de se rassembler tous les uns avec les autres et de
+résoudre: «Qu'il faut accorder à l'héroïque singe la
+grâce qu'il désire.» Tous ces ermites, les plus savants
+des hommes instruits dans les Védas, laissèrent donc à mon
+bien magnanime père de choisir lui-même cette faveur.
+«Je voudrais obtenir, fit-il, déclarant son choix, je voudrais
+obtenir, s'il plaît à la bienveillance des brahmes,
+un fils immortel, d'une beauté comme on peut la souhaiter,
+et d'une force qui fût celle de Mâroute même!»</p>
+
+<p>«Certainement, grand singe! lui répondirent les anachorètes
+satisfaits, il te naîtra un fils tel que tu le demandes!»
+Ils dirent; et, joyeux de cette grâce obtenue, mon
+père, à la force héroïque, vécut à sa fantaisie dans les
+bois aux senteurs de miel.</p>
+
+<p>«Ensuite de cette aventure, il arriva qu'Andjanâ, ma
+mère, se promenait un jour au temps de sa jeunesse. Cette
+beauté charmante, que le Malaya vit croître sous les ombrages
+de sa montagne céleste, était la fille du magnanime
+Koundjara, le monarque des singes. Parée de sandal
+rouge, elle venait de baigner sa tête dans la mer, et,
+laissant flotter ses cheveux humides, elle se tenait alors
+sur la cime du Malaya. Mâroute la vit en ce moment toute
+florissante de jeunesse et de beauté, l'étreignit dans ses
+bras, et, joignant ses mains en coupe, lui dit:</p>
+
+<p>«Belle aux grands yeux, je suis Mâroute, le souffle de
+toutes les âmes. Mon union, <i>toute mystique avec toi</i>,
+femme au charmant visage, ne peut te souiller d'une
+faute: il naîtra de toi un fils, qui sera d'une force immense
+et le monarque des singes. Beauté, splendeur,
+force, courage: tels que ces dons mêmes sont en moi,
+tels on les verra bientôt réunis dans ton fils.»</p>
+
+<p>«Il dit; et c'est ainsi que ma mère a jadis reçu la
+chaste faveur du beau Mâroute, ce vent, l'ami du feu, ce
+souffle rapide, impossible à mesurer, qui habite dans la
+région des airs et qui prête la respiration à tous les animaux.
+Je suis le propre fils de ce Mâroute à la course rapide,
+de ce magnanime à la terrifiante vélocité: je n'ai
+pas d'égal qui me le dispute à franchir une distance.</p>
+
+<p>«Tous les singes, auxquels Angada commande, je suffirai
+seul, en traversant moi-même la grande mer, à les
+délivrer de la crainte <i>qui les tourmente</i> comme à repousser
+d'eux la colère de Sougrîva.</p>
+
+<p>«Tel que Garouda, les ailes déployées, enlève un long
+serpent; tel je vais d'un vol rapide m'emparer du ciel,
+séjour des oiseaux. Vous, nobles singes, attendez-moi
+tous dans ces lieux; je vais franchir en courant les cent
+yodjanas.</p>
+
+<p>«Réjouissez-vous donc, singes! je verrai la Vidéhaine:
+mes pressentiments me le disent et je la vois déjà
+même avec les yeux de ma pensée.»</p>
+
+<p>À ce plus héroïque des singes, à ce fils du Vent, qui
+proclamait si haut sa puissance, l'habile Angada répondit
+en ces belles paroles: «Héros, singe rempli de vigueur,
+issu de Mâroute et fils de Kéçarin, tu viens d'étouffer dans
+le sein de tes pareils un chagrin bien cuisant. Les principaux
+des singes, réunis de concert, ces grands, qui tous
+aspirent au triomphe de ta mission, adresseront ici des
+vœux au ciel pour le succès de ton voyage.</p>
+
+<p>«Nous resterons ici tant que va durer ton voyage,
+notre pied <i>comme</i> enraciné dans le même vestige: en
+effet, c'est de toi, <i>noble</i> singe, que dépendent les existences
+de nous tous.» À peine eut-il recueilli ce langage,
+que lui tenaient Angada et l'assemblée des quadrumanes,
+le grand singe ayant salué ceux à qui cet hommage était
+dû, se mit à dilater ses proportions naturelles.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce fortuné prince, de qui la main terrassa toujours ses
+ennemis, Hanoûmat, environné des singes, monta sur le
+Mahéndra.</p>
+
+<p>Quand le singe pressa de ses deux pieds la noble montagne,
+elle rendit un mugissement: tel, dans sa colère,
+un grand éléphant qu'un lion a blessé. Les hauteurs brisées
+du sommet vomirent des ruisseaux pleins d'écume,
+les éléphants et les singes tremblèrent, la tige des grands
+arbres fut ébranlée. Écrasés dans le creux des rochers,
+où ils repairent, les serpents au venin mortel jettent de
+leur gueule un feu mêlé de fumée et une flamme épouvantable.</p>
+
+<p>Le noble singe, debout sur le sommet de la montagne,
+brillait alors, tel que Vishnou sur le point de franchir le
+monde en trois pas. Là, désireux de voir cette merveille
+et conduits par une vive curiosité, se rassemblent de tous
+côtés les Dieux, les Gandharvas, les Siddhas et les saints
+du plus haut rang, les animaux qui vivent sur la terre,
+ceux qui habitent au sein des mers, ceux qui nichent sur
+le tronc des arbres et ceux qui repairent dans le creux des
+rochers.</p>
+
+<p>Pour obtenir une bonne traversée de la grande mer, le
+singe aux longs bras de s'incliner avec recueillement, ses
+mains réunies aux tempes, en l'honneur des Immortels,
+du soleil et de la lune, de Mahéndra, du Vent, de Çiva,
+de Swayambhou, de Skanda, <i>le Dieu qui préside à la
+guerre</i>, d'Yama et de Varouna, de Râma, de Lakshmana,
+de Sîtâ même et du magnanime Sougrîva, des Bhoûtas,
+des Rishis, des Mânes et de <i>Kouvéra</i>, le sage monarque
+des Yakshas. Puis il embrassa les siens, et, les ayant salués
+d'un pradakshina, il s'élança dans la route pure et
+sans écueil, habitée par le vent. «Au retour!» s'écrièrent
+tous les singes. À cet adieu, il étendit ses longs bras et
+se tint la face tournée vers Lankâ.</p>
+
+<p>Il affermit ses pieds sur le sol rocheux et le grand mont
+vacilla. Au moment qu'il appuya son pas sur la montagne,
+une liqueur rouge comme le sandal stilla des arbres embaumés
+de fleurs et parsemés de jeunes pousses.</p>
+
+<p>L'eau suinte en bulles de mousse blanche par tous les
+côtés du grand mont, pressé sous le talon du singe vigoureux.
+Aussitôt qu'il assura le pied sur sa base, on vit
+chanceler soudain les belles cimes aimées des Siddhas
+et des Tchâranas, ces promenades chéries des Kinnaras.
+Toutes les fleurs tombèrent, secouées de la tête fleurie
+des arbres. À cette jonchée de fleurs aux suaves odeurs et
+qui, tombées de chaque arbre, couvraient le sol de tous
+côtés, on eût dit que la montagne était faite de fleurs.
+Quand il eut appuyé ferme ses pieds et baissé les deux
+oreilles, le noble singe, Hanoûmat de s'élancer avec toute
+sa grande vigueur.</p>
+
+<p>Ses deux bras, allongés dans les champs du ciel, resplendissaient
+pareils à deux cimeterres sans tache ou semblables
+à deux serpents vêtus d'une peau nouvelle.</p>
+
+<p>En quelque lieu de la mer que passe le grand singe,
+on voit les ondes entrer comme en furie, soulevées par
+l'air que déplace son corps. À la vue de ce tigre-simien,
+qui nage en plein ciel, les reptiles, qui ont leurs habitations
+dans la mer, pensent que c'est Garouda lui-même.
+Les poissons de tomber dans la stupeur, en voyant l'ombre
+de ce roi des singes couvrir dix yodjanas de sa largeur,
+et trois fois plus avec sa longueur. La grande ombre,
+en suivant le fils du Vent, se dessinait sur les ondes salées
+comme une file de nuages dans un ciel blanc, ou comme
+le fils de Vinatâ quand il courut enlever l'ambroisie.</p>
+
+<p>Les grands nuages, labourés par les bras du singe,
+éclataient de couleur pourpre, blanche, rouge et noire
+dans l'espace illuminé de foudres, enflammé d'éclairs et
+que la chute des tonnerres festonnait avec des guirlandes
+de feu. On le voit à différentes fois entrer dans la masse
+des nuages ou sortir, et tantôt se montrer aux yeux, tantôt
+se dérober comme la lune.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que le singe nageait ainsi dans l'espace, cette
+pensée vint à l'esprit d'une vieille Rakshasî, nommée
+Sinhikâ, qui pouvait se revêtir à son gré de toutes les
+formes: «Aujourd'hui, après un long temps, je vais
+apaiser ma faim; car je vois là dans les airs un bien grand
+animal, qui tombe enfin sous ma puissance!» Quand elle
+eut roulé dans son esprit cette pensée, elle saisit l'ombre
+comme un vêtement; et le singe, voyant qu'elle arrêtait
+son ombre, de songer en lui-même: «Oh! oh! me voilà
+secoué vivement, tel qu'une montagne dans un tremblement
+de terre, ou comme un grand navire battu dans
+l'Océan par un vent contraire!»</p>
+
+<p>Alors jetant les yeux en bas, en haut, de côté, le fils de
+Mâroute vit ce grand être qui s'élevait hors des ondes
+salées. «C'est là, on n'en peut douter, <i>se dit-il</i>, cette
+créature qu'on voit dans la grande mer happer l'ombre,
+ainsi que je l'ai ouï dire au monarque des singes.» À
+peine eut-il conjecturé de cette manière avec justesse que
+c'était Sinhikâ, le quadrumane ingénieux de gonfler soudain
+son corps, tel que le nuage dans la saison des pluies.
+Aussitôt qu'elle vit s'augmenter les proportions du grand
+singe, elle ouvrit démesurément une bouche pareille aux
+enfers. L'officieux et rusé quadrumane observe alors cette
+furie, ses membres <i>énormes</i> et sa vaste gueule toute
+grande ouverte.</p>
+
+<p>Le singe à l'immense vigueur se ramasse peu à peu,
+et, le corps devenu comme la foudre, il se plonge dans
+cette gueule béante; puis il déchire avec ses ongles acérés
+les entrailles de la Rakshasî et s'échappe rapidement,
+lui, qui possédait la vitesse du vent et celle de la
+pensée.</p>
+
+<p>Grâces à la sûreté de son coup d'œil, à sa force, à son
+adresse, à sa fermeté, à son audace, le singe maître de
+lui-même fit son retour au dehors avec une promptitude
+merveilleuse. Tuée par cet Indra des singes à la prodigieuse
+légèreté, à la rapidité du vent ou de la pensée, la
+Rakshasî tomba dans le grand bassin des eaux.</p>
+
+<p>Et, voyant la furie tombée morte sous les coups d'Hanoûmat,
+les Bhoûtas, ces Génies, habitants des airs:</p>
+
+<p>«Tu viens d'accomplir, mon ami, dirent-ils au noble
+singe, une prouesse épouvantable, en immolant cette colossale
+créature. Ta force a terrassé la furie, dont la
+crainte avait banni de cette région les Tchâranas, les
+Dieux et le roi même des Immortels. La sécurité est rendue
+à ces routes, où les habitants de l'air pourront aller
+maintenant à leur gré.</p>
+
+<p>«Mets à fin l'œuvre que tu as résolue: va donc, singe,
+et va sans péril!»</p>
+
+<p>Au milieu de ces applaudissements, le grand et docte
+singe, qui avait réussi dans sa ruse, se replongea entre
+les routes de l'air et continua son voyage d'un vol
+accéléré.</p>
+
+<p>Parvenu tout à fait sur le rivage ultérieur, ayant tourné
+ses regards sur lui-même, qui, semblable à un grand
+nuage, offusquait, pour ainsi dire, le ciel entièrement, le
+singe, toujours maître de son âme, fit cette réflexion:
+«J'exciterais à coup sûr, je pense, la curiosité des Rakshasas,
+s'ils me voyaient entrer dans leur ville avec ces
+membres démesurés.»</p>
+
+<p>Le singe alors diminua extrêmement son corps, et,
+pour se mettre à couvert <i>de la curiosité</i>, il revint à son
+état naturel, comme Vishnou, quand il eut opéré ses trois
+pas.</p>
+
+<p>Il s'avança vers Lankâ, ceinte de tous les côtés, <i>en
+haut</i>, par des remparts semblables à des masses blanches;
+en bas, par des fossés remplis d'eaux intarissables
+et bien profondes; cette ville, qu'environnait un grand
+retranchement fait d'or; cette ville, dont l'imagination ne
+peut se créer une idée; elle, jadis la résidence accoutumée
+de Kouvéra; elle, dont jadis le séjour était la récompense
+des bonnes œuvres. Pavoisée d'étendards et de
+drapeaux, ornée de balcons, les uns de cristal, les autres
+d'or, elle se couronnait avec des centaines de belvédères
+surétageant le faîte de ses maisons. Fondées sur le sol
+même du retranchement, on voyait des colonnes d'émeraude
+et de lapis-lazuli, si brillantes qu'elles semblaient
+aux yeux des centaines de lunes et de soleils, élever sur
+leurs chapitaux de <i>magnifiques</i> arcades.</p>
+
+<p>Hanoûmat, le fils du Vent, roula ces nouvelles pensées
+en lui-même: «Par quel moyen verrai-je la Mithilienne,
+<i>auguste</i> fille du <i>roi</i> Djanaka, sans être vu de Râvana, ce
+cruel monarque des Rakshasas?</p>
+
+<p>«Confiées aux mains d'un messager sans prudence, les
+affaires succombent sous les difficultés des lieux et des
+temps, comme les ténèbres s'évanouissent au lever du
+soleil.</p>
+
+<p>«Ici le vent, je pense, ici le vent lui-même ne pourrait
+aller incognito; car il n'est rien qui puisse échapper
+à la connaissance de ces indomptables Rakshasas! Si je
+me tiens ici, revêtu de la forme qui m'est propre, je cours
+vite à ma perte et l'affaire de mon seigneur échoue. Aussi
+vais-je me réduire à des proportions minimes dans cette
+forme elle-même et courir cette nuit à Lankâ pour exécuter
+les commissions de Râma.</p>
+
+<p>Aussitôt faites ces réflexions, Hanoûmat de gagner un
+bois vers le coucher du soleil et de s'y tenir caché dans
+l'attente du moment où il puisse tromper l'œil des Rakshasas.
+Ensuite, quand le jour a disparu, le vigoureux fils
+du Vent, qui doit pénétrer la nuit dans Lankâ, se réduit
+à la grosseur d'un chat, et, sautant sur le boulevard, il se
+met à contempler cette ville entière, fondée sur la cime
+d'un mont, qui semblait tenir <i>en</i> elle <i>son épouse</i>, couchée
+dans son sein.</p>
+
+<p>Tel que le ciel brille de ses constellations, elle étincelait
+de magnifiques palais, hauts comme la cime du Kêlâsa,
+blancs comme les nuages d'automne; palais de
+corail, de marbre, d'argent, d'or, de perles et de lapis-lazuli,
+aux védikas de lapis et de perles, aux portes d'or,
+au sol pavé de corail, aux étages desservis par des escaliers
+de pierreries. Elle s'en allait, pour ainsi dire, espionner
+les <i>secrets du</i> ciel par ses hautes maisons élancées
+dans les airs.</p>
+
+<p>Quand il eut observé la superbe cité du monarque des
+Rakshasas, cette Lankâ, si grande et si riche: «Il n'est
+pas d'ennemi, pensa le singe en lui-même, qui puisse
+enlever d'assaut cette ville, défendue, les armes levées à
+la main, par les forces de Râvana. Mais, quand je considère
+l'héroïque valeur de Râma aux longs bras et celle
+de Lakshmana, je renais à l'espérance.» Ensuite, revenu
+à la confiance, l'intelligent et sage fils du Vent s'élança
+d'un bond rapide à l'heure où le soir étend ses voiles, et
+pénétra dans la ville de Lankâ aux grandes rues bien
+distribuées.</p>
+
+<p>Alors, dans les demeures des Rakshasas, les rires, les
+cris et les causeries, sur lesquels dominait le son des
+instruments de musique; alors, <i>dis-je</i>, tous ces bruits se
+mêlaient ensemble pour former en quelque sorte la seule
+voix de Lankâ.</p>
+
+<p>Arrivé dans la grande rue, embaumée du parfum que
+l'éléphant amoureux distille de ses tempes, il vint cette
+pensée à l'esprit du singe intelligent, qui promenait ses
+regards de tous les côtés: «Je vais inspecter l'une après
+l'autre toutes les entrées de ces maisons princières qui
+ont l'éclat des constellations ou des planètes, et qui montent,
+pour ainsi dire, jusqu'au ciel.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>La lune, comme si elle eût prêté son ministère au
+singe, s'était levée, environnée par les bataillons des
+étoiles; et, brillante avec plusieurs milliers de rayons,
+elle fouillait dans les mondes par l'expansion de sa lumière.
+Le héros illustre des singes vit monter avec la
+splendeur de la nacre cet astre illuminant les régions
+éthérées dans la nuit, et qui, blanc comme le lait ou
+comme les fibres du lotus, nageait dans les deux, tel
+qu'un cygne dans un lac. Ce héros vit ensuite la splendide
+et radieuse planète, arrivée entre les deux moitiés
+de sa carrière, verser dans le ciel une abondante expansion
+de sa lumière et se promener <i>dans le troupeau des
+étoiles</i>, comme un taureau enflammé d'amour au milieu
+du parc aux génisses. Il vit l'astre aux rayons froids
+éteindre en s'élevant les chaleurs dont le monde avait
+souffert pendant le jour, enfler même les eaux de la
+grande mer, éclairer enfin toutes les créatures.</p>
+
+<p>Il était semblable aux <i>soirs du</i> Paradis, cet heureux
+soir, qui répandait tant de charmes dans la nuit par le
+<i>magnifique</i> lever de la lune éclatante; cette nuit où circulent
+et les Rakshasas et les animaux carnassiers, mais
+dans laquelle Râma envoyait <i>alors</i> ses pensées vers sa
+gracieuse épouse. Le singe intelligent voit dans ses
+courses les maisons pleines de gens ivres ou somnolents,
+de trônes, de chars, de chevaux, et remplies même des
+dépouilles conquises par la main des héros. Ils se rabaissent
+les uns les autres dans leurs discours, ils jettent à
+droite et à gauche leurs bras énormes, ils sèment de part
+et d'autre les propos obscènes et se provoquent mutuellement
+comme des gens ivres.</p>
+
+<p>Le singe vit encore là maintes sortes d'Yâtoudas d'une
+intelligence supérieure, d'une brillante nature, pleins de
+loi, riches en trésors de pénitence et l'âme recueillie dans
+la lecture des Védas. La vue des Rakshasas difformes lui
+inspira le dégoût; mais il vit avec plaisir ceux qui étaient
+doués d'une jolie forme, ceux qui étaient dignes, ceux
+qui avaient de la conduite et de la décence, ceux que
+distinguaient plusieurs bonnes qualités et qui n'étaient
+pas en désaccord avec leur noble origine. Il vit aussi
+leurs femmes de penchants bien purs, d'une haute majesté,
+épouses assorties aux maris, brillantes à l'égal des
+étoiles et dont le cœur était lié au cœur de leurs époux.</p>
+
+<p>Il vit là de nouvelles mariées, flamboyantes de beauté
+et que les oiseaux de leurs parures couvraient comme de
+fleurs<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>: elles tenaient embrassés leurs époux, telles
+que des lianes attachées récemment à des troncs de xanthocyme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b>
+<p>On sait que les jeunes filles de l'Inde se font des pendeloques
+et des atours avec ces brillants oiseaux-mouches, qui
+semblent des fleurs à la vivacité de leurs couleurs.</p></blockquote>
+
+<p>Tandis que le prince des singes promenait ainsi tour à
+tour ses yeux dans chaque maison, il y remarqua des
+femmes jolies, gracieuses, enivrantes de gaieté, suavement
+parées de fleurs. Mais il ne vit point Sîtâ, issue d'une
+origine miraculeuse, née dans la famille des rois et de
+qui le pied ne déviait jamais de sa route; cette princesse
+bien née, à la taille svelte comme une liane en fleurs, et
+qui n'avait pas encore vu couler de nombreuses années
+depuis le jour de sa naissance: cette femme distinguée,
+vertueuse plus que les plus vertueuses; elle, qui marchait
+dans la voie éternelle; elle, de qui l'image habitait dans
+le cœur de son époux et qui, pleine de son amour, appelait
+Râma de tous ses vœux.</p>
+
+<p>Voyant qu'il n'avait aperçu nulle part l'épouse de
+Râma, le plus grand des victorieux et le souverain des
+enfants de Manou, il demeura longtemps frappé de tristesse,
+mais enfin son âme revint à la sérénité.</p>
+
+<p>Le grand singe, aimé de la fortune, s'approcha de la
+demeure habitée par le monarque des Rakshasas.</p>
+
+<p>Un haut rempart couleur de soleil environnait son
+château, décoré, <i>non moins que défendu</i>, par des fossés,
+auxquels des masses de nélumbos formaient comme des
+pendeloques. Le singe en fit le tour, examinant ce palais
+aux arcades faites d'or, toutes semées de perles et de
+pierreries, aux enceintes d'argent, aux colonnes massives
+d'or. Alentour, se tenaient des héros infatigables, invincibles,
+à la grande âme, à la haute taille, habitués à
+monter des coursiers ou des chars d'or, d'argent ou
+d'ivoire, tapissés de riches pelleteries, soit de tigres, soit
+de lions.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Dans la demeure de Râvana, le noble singe vit tout
+émerveillé des chevaux marqués de signes heureux, avec
+la tête du perroquet, avec les ailes du héron, avec les
+yeux pareils au jasmin d'Arabie. Ils avaient le regard
+louche et les jambes longues: ils étaient d'une grande
+légèreté ou d'une vitesse égale à celle de la pensée. Il y
+en avait de rouges, de jaunes, de blancs, de noirs, de
+bais, de verts, de cramoisis et d'un rouge pâle, ou d'un
+pelage tacheté comme la peau de l'antilope aux pieds
+blancs. Les pays d'Aratta, de Vâlhi et de Kamboge les
+ont vus naître.</p>
+
+<p>Il contempla ce palais sublime, hérissé par les hampes
+des étendards, troublé par le cri des paons et semblable
+au mont appelé Mandara; cette demeure peuplée en tous
+lieux de quadrupèdes et de volatiles variés, admirables à
+voir, des plus nobles espèces et par nombreux milliers.
+Ce palais, éclairé d'une lumière incessante par l'éclat des
+pierreries les plus fines et la splendeur même de Râvana,
+comme le soleil brille de ses rayons, et desservi, suivant
+les règles de l'étiquette, par de nobles dames et <i>par les</i>
+femmes du plus haut rang; ce palais, tout stillant de
+rhum et de liqueurs spiritueuses; ce palais regorgeant de
+vases en pierreries.</p>
+
+<p>Vêtus en habit de femmes avec des manières de femme,
+on y voyait courir çà et là des animaux charmants, le
+corps et le sein radieux.</p>
+
+<p>Ensuite il entendit un son de tambour, de conques,
+d'instruments à cordes, mêlé au son des instruments de
+musique à vent.</p>
+
+<p>Il s'avança vers ce lieu, d'où partaient les accords, et
+vit le char nommé Poushpaka, resplendissant comme l'or.
+Il avait un demi-yodjana de long; sa largeur s'étendait
+égale à sa longueur<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>: il était soutenu sur des colonnes
+d'or avec des portes d'or et de pierres fines. Brillant,
+couvert de perles en multitude et planté d'arbres, où
+l'on cueillait du fruit au gré de tous les désirs, on y
+trouvait du plaisir en toutes les saisons, et sa douce
+atmosphère se balançait entre l'excès du chaud et du
+froid.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><p> L'yodjana fait cinq milles anglais, de 1609 mètres chacun:
+le char avait donc 4 kilomètres 22 mètres &#189; de long
+sur autant de large.</p></blockquote>
+
+<p>À la vue de ce grand char Poushpaka, aux arcades incrustées
+de corail, le noble singe monta dans cette voiture
+céleste et douée même d'un mouvement spontané.
+Le fils du Vent, Hanoûmat, vit au milieu d'elle un palais
+magnifique, long et large, tout à fait spacieux, embelli
+par beaucoup de bâtiments et couvert dans son pourtour
+de fenêtres en or, avec des portes, les unes d'or, les
+autres de lapis-lazuli: la présence du monarque ou de
+l'Indra même des Rakshasas en assurait la défense.</p>
+
+<p>Là, soufflait une senteur exquise, enivrante, céleste,
+exhalée des breuvages, des onguents de toilette et des
+bouquets de fleurs. La suave odeur montait, et, parente,
+elle disait çà et là au singe magnanime, son parent,
+comme si elle était Mâroute lui-même, revêtu d'une forme:
+«Approche! approche-toi!»</p>
+
+<p>Hanoûmat s'avance donc: il admire cette grande et
+resplendissante habitation, aussi chère au cœur de Râvana
+qu'une noble femme adorée; ce palais rayonnant
+de ses treillis d'or, au sol pavé de cristal, aux murs couverts
+de lambris d'ivoire, aux étages duquel on montait
+par des escaliers de pierreries.</p>
+
+<p>«N'est-ce point ici le Swarga? Ne serait-ce point ici
+le monde des Dieux? ou le séjour de la perfection suprême?»
+pensait Hanoûmat, observant mainte et mainte
+fois ce palais. Il vit là des lampes d'or, qui semblaient
+méditer, pensives comme des joueurs vaincus au jeu par
+des joueurs plus habiles. Il vit là des femmes d'une éclatante
+splendeur, assises par milliers sur des tapis dans
+une <i>grande</i> variété de costumes avec des bouquets et des
+robes de toutes les couleurs. Tombé sous l'empire du
+sommeil et de l'ivresse, quand la nuit fut arrivée au milieu
+de sa carrière, ce troupeau de femmes, renonçant au
+plaisir de ses jeux, s'endormit alors en mille attitudes.
+En ce moment, dans le sommeil des oiseaux, dans le silence
+des robes et des parures, la salle parut comme une
+forêt de lotus, où se taisent les abeilles et les cygnes.</p>
+
+<p>Alors cette pensée vint à l'esprit du singe: «Voilà sans
+doute les étoiles qu'on voit tomber de temps en temps,
+rejetées du ciel, et qui sont venues toutes se rassembler
+ici!» En effet, ces femmes rayonnaient là manifestement
+de la même couleur, du même éclat, de la même sérénité
+que les grandes étoiles à la splendeur éclatante.</p>
+
+<p>Là, sur des panavas, des tambours, des cymbales, des
+siéges, des lits magnifiques et de riches tapis, des femmes
+dorment fatiguées, celles-ci des jeux, celles-là du chant,
+les autres de la danse.</p>
+
+<p>Ici, un bras mis sur la tête et posé sous de fins tissus,
+sommeillent d'autres femmes, parées de bracelets d'or ou
+de coquillages. Celle-ci dort sur l'estomac d'une autre,
+celle-là sur un sein de la première: elles ont comme
+oreillers les cuisses, les flancs, les hanches et le dos les
+unes des autres.</p>
+
+<p>Ces belles à la taille svelte semblaient, par le tissu de
+leurs bras enlacés, une guirlande tressée de femmes;
+guirlande aussi brillante qu'au mois de Mâdhava, un bouquet
+de lianes en fleurs tressées dans un feston, autour
+duquel voltigent des abeilles enivrées.</p>
+
+<p>Ces dames étaient les filles des hommes, des Nâgas,
+des Asouras, des Daîtyas, des Gandharvas et des Rakshasas:
+telle se composait la cour de Râvana. Ainsi que
+resplendit le ciel par le troupeau des étoiles, ainsi brillait
+ce chariot <i>divin</i> par les visages, semblables à l'astre des
+nuits, et les pendeloques étincelantes, qui se jouaient à
+l'oreille de ces femmes.</p>
+
+<p>Tandis qu'il parcourait tout des yeux, Hanoûmat vit
+un siége éminent de cristal, orné de pierreries et semblable
+au trône des Immortels.</p>
+
+<p>Il vit, tel que l'astre des nuits, monarque des étoiles,
+un parasol blanc, orné de tous les côtés par les plus
+belles guirlandes suspendues à des rubans. Là, semblable
+à un nuage et revêtu d'une longue robe en argent, avec
+des bracelets d'or bruni, ses yeux rouges, ses vastes bras,
+tous ses membres oints d'un sandal rouge à l'exquise
+odeur, tel enfin que la nuée, grosse de foudres, qui rougit
+le ciel au crépuscule du soir ou du matin; là, couvert de
+superbes joyaux, plein d'orgueil, capable de revêtir à son
+gré toutes les formes et pareil au Mandara endormi avec
+ses riches forêts d'arbres et d'arbustes; là, <i>dis-je</i>, éventé
+par de nobles dames, le chasse-mouche et l'éventail en
+main, orné des plus belles parures, embaumé de parfums
+divers et dans les vapeurs du plus suave encens, mais se
+reposant alors des liqueurs bues et des jeux prolongés
+dans la nuit, apparut aux yeux du grand singe ce héros,
+l'amour des filles nées des Naîrritas et la joie des jeunes
+Rakshasîs, ce monarque souverain des Rakshasas, endormi
+sur un lit éblouissant de lumière.</p>
+
+<p>Le singe vit couchée dans un lit éclatant, disposé auprès
+du monarque, une femme charmante, douée admirablement
+de beauté. Reine du gynœcée, cette blonde
+favorite, semblable à la nuance de l'or, était là étendue
+sur un divan superbe: Mandaudarî était son nom.</p>
+
+<p>Hanoûmat la vit, telle que l'éclair flamboyant au sein
+du sombre nuage, illuminer ce riche palais avec sa
+beauté et ses parures d'or bruni, enchâssant des pierreries
+et des perles. Quand le Mâroutide aux longs bras
+l'eut considérée un moment, sa jeunesse et sa beauté si
+parfaites lui firent naître cette pensée: «Ce ne peut être
+que Sîtâ!» Il en fut d'abord saisi d'une grande joie et
+s'applaudit, émerveillé. Ensuite, le fils du Vent écarte
+cette conjecture et son esprit sage, embrassant une autre
+opinion, s'arrête à cette idée sur la princesse du Vidéha:</p>
+
+<p>«Cette dame,pensa-t-il, ne doit, séparée qu'elle est de
+Râma, ni dormir, ni manger, ni se parer, ni goûter à
+quelque breuvage. Elle ne doit pas se tenir à côté d'un
+autre homme, fût-ce Indra, le roi des Immortels! En
+effet, parmi les Dieux mêmes, il n'existe personne qui
+soit égal à Râma.»</p>
+
+<p>Il dit; et le prudent fils de Mâroute, promenant sur
+elle un nouveau regard, observa tels et tels gestes, d'où
+il conclut que ce n'était point Sîtâ.</p>
+
+<p>Le singe à la grande vigueur fouilla tout le palais de
+Râvana, sans rien omettre, et ne vit point la Djanakide.
+Ensuite la crainte d'avoir manqué au devoir lui inspira
+cette pensée:</p>
+
+<p>«Sans doute cette vue que j'ai promenée dans leur
+sommeil sur les épouses d'autrui, au milieu de son gynœcée,
+est une infraction énorme au devoir. En effet, il
+n'entre pas dans les choses permises à mes yeux de voir
+les épouses d'un autre, et j'ai parcouru ici de mes regards
+tout ce gynœcée d'autrui.» Puis il naquit encore cette
+réflexion dans l'esprit du magnanime, lui de qui la pensée
+avait pour unique fin sa commission et de qui le regard
+n'avait pas vu là autre chose que le but de son affaire:
+«J'ai considéré à mon aise, dans toute son extension, le
+gynœcée de Râvana, et mon âme n'en a conçu rien
+d'impur. En effet, la cause d'où procèdent les mouvements
+de tous les organes des sens est dans les dispositions
+bonnes ou mauvaises de l'âme, et la mienne est bien
+disposée. D'ailleurs il m'était impossible de chercher la
+Vidéhaine autre part: où trouver les femmes que l'on
+cherche si ce n'est toujours parmi les femmes?»</p>
+
+<p>Ensuite, brûlant de voir Sîtâ, le Mâroutide <i>Hanoûmat</i>
+de continuer ses recherches au milieu du palais, dans les
+maisons <i>ou berceaux</i> de lianes, dans les salles de tableaux,
+dans les chambres de nuit; mais il ne vit pas
+encore là cette femme au charmant visage.</p>
+
+<p>Hanoûmat, le fils du Vent, se remet à visiter, montant,
+descendant, s'arrêtant ici, marchant là, toutes les
+différentes salles consacrées à boire, les maisons où l'on
+garde les fleurs, les salles diverses de tableaux, les maisons
+d'amusements, les places publiques, les chars et les
+bocages plantés devant les maisons. Le quadrumane à la
+marche légère, tel qu'un autre Mâroute, le singe, réduit
+à la taille de quatre pouces, rôdait ainsi partout, ouvrant
+les portes, secouant les vantaux, entrant ici, sortant de
+là, d'un côté montant, d'un autre descendant un escalier.
+Il n'y a pas un endroit où n'aille Hanoûmat; il n'existe
+rien dans le gynœcée de Râvana où il ne porte ses pas.</p>
+
+<p>Il vit un riant bosquet: «Voilà un grand bocage
+d'açokas avec des arbres de très-belle taille, pensa Hanoûmat
+aux longs bras, le sage fils du Vent; il faut que
+je cherche là, car je n'ai pas encore fouillé ce parage.»</p>
+
+<p>Alors de s'élancer par bonds vers ce clos d'açokas,
+rapide comme la flèche au moment qu'elle part de la
+corde. Promptement arrivé là, ce grand, léger et vigoureux
+singe, fils de Mâroute, pénétra dans ce plantureux
+bocage, rempli d'arbres et de lianes par centaines.</p>
+
+<p>Tandis qu'il cherchait la vertueuse fille des rois à la
+taille charmante, le singe réveillait tous les oiseaux dans
+leur doux sommeil. Des pluies de fleurs tombaient des
+arbres, odorante averse de plusieurs teintes que les
+troupes des oiseaux, en s'envolant, soulevaient avec le
+vent de leurs ailes. Inondé là de ces fleurs, Hanoûmat le
+Mâroutide, au milieu du bocage d'açokas, brillait tel
+qu'une montagne faite de fleurs. Aussi, à cette vue du
+singe entré dans les massifs d'arbres et courant partout
+çà et là, tous les êtres de s'imaginer que c'était le printemps
+même.</p>
+
+<p>Le singe remarqua un grand çinçapâ d'or, qui étendait
+au large ses branches couvertes de nombreuses
+feuilles et de jeunes rameaux. Le grand singe courut en
+bondissant vers le çinçapâ au faîte élevé, arbre majestueux
+né au milieu de ces arbres d'or. Arrivé au pied, le
+brave Hanoûmat se mit à rouler ces pensées en lui-même:
+«D'ici je verrai la Mithilienne, qui soupire après la vue
+de son époux, marcher à son gré çà et là, ses yeux baignés
+de larmes, son cœur dans la tristesse, captive et
+toute pantelante, comme une daine séparée de son daim
+et tombée sous la griffe d'un lion.</p>
+
+<p>Après cette réflexion du magnanime Hanoûmat, soit
+qu'il cherchât dans le cercle de l'horizon l'épouse du monarque
+des hommes, soit qu'il jetât ses regards au pied
+de l'arbre couvert de fleur, Hanoûmat voyait tout, caché
+lui-même dans l'épaisseur de son feuillage.</p>
+
+<hr />
+
+<p>L'optimate singe aux longs bras vit des Rakshasîs
+difformes. Les unes avaient trois oreilles, les autres
+avaient des oreilles comme le fer d'un épieu; celle-ci
+avait d'amples oreilles et celle-là n'avait point d'oreilles;
+certaines n'avaient qu'un œil et certaines qu'une oreille.
+Telle aurait pu s'envelopper de ses oreilles comme d'une
+coiffe; telle, sur un cou long et grêle, soutenait sa tête
+d'une grosseur énorme: l'une avait de beaux cheveux,
+l'autre était chauve, les cheveux d'une autre lui faisaient
+comme un voile. Celle-ci était large du front et des
+oreilles, celle-là portait flasques et pendants le ventre et
+les mamelles: <i>beaucoup</i> avaient les dents saillantes, la
+bouche rompue, le visage laid et difforme.</p>
+
+<p>Elles avaient la face rébarbative et le teint noir ou
+tanné: irascibles, amies des rixes, elles tenaient à la
+main des marteaux, des maillets d'armes et de grandes
+piques en fer.</p>
+
+<p>Telle avait une gueule de crocodile, telle avait une hure
+de sanglier; telle cachait une âme sinistre sous un visage
+heureux; les unes étaient courtes, les autres longues,
+bossues, naines ou déhanchées. Certaines avaient les
+pieds d'un éléphant, d'un cane ou d'un chameau; celles-ci
+avaient le muffle soit d'un tigre, soit d'un buffle; celles-là
+une tête de serpent, d'âne, de cheval ou d'éléphant;
+d'autres avaient le nez campé sur le sommet du crâne.
+Il y en avait de bipèdes, de tripèdes, de quadrupèdes:
+celles-ci avaient de larges pieds, celles-là un cou et
+d'autres les mamelles d'une longueur démesurée. En
+voici avec une bouche et des yeux d'une grandeur immense;
+en voilà avec une langue et des ongles excessivement
+longs: telle avait le faciès d'une chèvre; telle
+autre le faciès d'une cavale; telle est vache par sa tête et
+telle autre a son cou emmanché avec le chef d'une truie.
+Certaine a le muffle d'une hyène et <i>sa compagne</i> celui
+d'une bourrique. Toutes ces Rakshasîs ont une force
+épouvantable. Le nez de celle-ci est court et le nez de
+celle-là prodigieusement long: telle a son nez de travers;
+le nez manque à telle autre.</p>
+
+<p>Elles tiennent des lances, des épées, des maillets d'armes;
+elles se repaissent de chair; elles ont les mains et
+la face ointes de graisse, elles ont tous leurs membres
+souillés de chair et de sang. Avides de graisse et de
+viande, elles boivent et mangent continuellement; elles
+font aliment de tout; mais, quoiqu'elles mangent toujours,
+elles ne sont jamais rassasiées.</p>
+
+<p>Le singe joyeux et le poil hérissé de plaisir vit enfin
+dans le cercle des Rakshasîs, telle que Rohinî dans la
+gueule de Râhoû, cette reine infortunée qui étreignait
+dans ses bras, comme une liane en fleurs, cet arbre sur
+les branches duquel Hanoûmat se tenait accroupi.</p>
+
+<p>Le singe vit cette charmante femme s'asseoir, pleine
+de sa tristesse, à la racine de l'arbre sisô, le visage troublé
+comme le croissant de la lune, <i>voilé par un nuage</i>,
+au commencement de sa quinzaine blanche.</p>
+
+<p>Dépouillée de ses parures et néanmoins telle encore
+que Lakshmî sans lotus à la main, accablée de honte, consumée
+par la douleur, pleine de langueur et le corps exténué,
+elle semblait Rohinî sous l'oppression de la planète
+Lohitânga; elle paraissait comme la richesse tombée;
+comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude;
+comme une espérance, qui s'est envolée; comme un
+ordre qui n'est plus soutenu par la puissance. Désolée,
+amaigrie par l'abstinence, baignant sa face de larmes,
+faible, très-délicate, l'âme épuisée de chagrins et le corps
+de souffrances, elle jetait épouvantée de nombreux et
+longs soupirs, comme l'épouse du roi des serpents.</p>
+
+<p>À l'aspect de cette femme souillée de taches et de poussière,
+triste et non parée, elle si digne des parures, et
+telle que la reine des constellations quand sa lumière est
+obscurcie par de sombres nuages, l'incertitude assiégea
+l'esprit du singe dans ses investigations.</p>
+
+<p>Le fils du Vent, Hanoûmat, la reconnut avec peine:
+aussi douteuse revient à l'homme dans un moment, où
+sa pensée n'y est pas attentive, la science qu'il doit à ses
+lectures.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après que le vigoureux quadrumane eut médité un instant,
+il tourna vers la Mithilienne ses yeux noyés de
+larmes et se mit à gémir dans une vive douleur. «C'est
+là, <i>se dit-il</i>, c'est là cette femme inébranlable dans sa
+fidélité à son époux, Sîtâ, la fille du magnanime Djanaka,
+ce roi de Mithila, si dévoué à son devoir! Elle, qui fendit
+la terre et sortit du champ déchiré par le soc de la charrue;
+elle, qui fut produite par la poussière jaune du guéret,
+pareille au pollen des lotus.</p>
+
+<p>«Délaissant tous ses plaisirs, entraînée par la force de
+sa piété conjugale, elle était, sans tenir compte des peines,
+entrée dans la forêt déserte. Là, contente de manger les
+fruits <i>sauvages</i> et les racines, heureuse d'obéir à son
+époux, elle goûtait dans les bois tout le bonheur qu'elle
+eût jamais goûté dans son palais. Cette princesse à la
+couleur d'or, qui accompagnait toutes ses paroles d'un
+sourire, infortunée, sans appui, elle endure ici un supplice
+épouvantable! Cette magnifique robe jaune, qui
+brille sur elle avec la teinte de l'or, est la même que j'ai
+vue avec les singes ce jour qu'elle fit tomber sur la montagne
+son vêtement supérieur.</p>
+
+<p>«Mais je veux interroger cette vertueuse Mithilienne,
+troublée par l'odieux Râvana, comme une fontaine par
+un homme altéré. Elle ne brille plus aujourd'hui, comme
+un lotus souillé de boue, cette femme en deuil, que le
+monstre aux dix têtes arracha violemment à ce lac d'Ikshwâkou!
+Elle, à cause de qui Râma est tourmenté de
+quatre sentiments: la pitié, la tendresse, le chagrin et
+l'amour. À cette pensée: «Ma femme est perdue!» sa
+pitié s'émeut; «elle pense à moi!» sa tendresse;
+«épouse fidèle!» son chagrin; «épouse adorée!» son
+amour.»</p>
+
+<p>S'étant réveillé au temps opportun, le puissant monarque
+des Rakshasas, sa robe et ses guirlandes tombées,
+<i>la tête</i> encore échauffée par l'ivresse, tourna sa pensée
+vers la Vidéhaine.</p>
+
+<p>Car, enchaîné fortement à Sîtâ, enivré d'amour jusqu'à
+la fureur, il ne pouvait cacher la passion effrénée
+dont son âme était consumée pour elle. Brûlant de voir
+la Mithilienne, il sortit de son palais: il était paré de tous
+ses joyaux et portait une magnificence incomparable.</p>
+
+<p>Une centaine de femmes seulement suivaient Râvana
+dans sa marche, comme les femmes des Gandharvas et
+des Dieux suivent Kouvéra, le rejeton de Poulastya. Là,
+ces femmes portaient, les unes des lampes d'or et de formes
+diverses, les autres un chasse-mouche fait avec la
+queue du gayal, celles-là des éventails. Celles-ci d'une
+politesse <i>distinguée</i> marchaient, tenant à leur main droite
+des vases massifs d'or et pleins de maints breuvages.</p>
+
+<p>Le fils du Vent alors entendit le son des noûpouras et
+des ceintures, qui gazouillaient aux pieds et sur les flancs
+de ces femmes du plus haut parage.</p>
+
+<p>Brillant de tous les côtés par l'éclat de plusieurs lampes,
+où brûlaient, portés devant lui, des parfums et des
+huiles de sésame, Râvana, plein d'ivresse, d'orgueil et de
+luxure, semblait au regard oblique de ses grands yeux
+rouges l'Amour, qui s'avance irrité sans arc à la main.</p>
+
+<p>À la vue de la splendeur infinie qu'il semait de tous les
+côtés: «C'est le monarque aux longs bras!» pensa le
+singe vigoureux à la grande énergie. L'intelligent quadrumane
+s'élance à terre et, gagnant une autre branche
+cachée au milieu des feuilles et des arbrisseaux, il s'y
+tient, désireux de voir ce que va faire le monstre aux dix
+têtes.</p>
+
+<p>À l'aspect de Râvana, l'auguste femme trembla, comme
+un bananier battu par le vent.</p>
+
+<p>Le Démon aux dix têtes vit l'infortunée Vidéhaine gardée
+par les troupes des Rakshasîs, en proie à sa douleur
+et submergée dans le chagrin, comme un vaisseau dans la
+grande mer. Il vit, inébranlable dans la foi jurée à son
+époux, il vit la <i>triste</i> captive assise alors sur la terre nue:
+telle une liane coupée de l'arbre conjugal et tombée sur
+le sol.</p>
+
+<p>Il vit, privée de l'usage des bains et des parfums, les
+membres hâlés, sa personne non parée, elle si digne de
+toute parure: il vit telle qu'une statue faite de l'or le plus
+pur, mais souillée de poussière, il vit Sîtâ fuir dans le
+char de ses désirs attelé avec les coursiers de la pensée
+vers le <i>grand et sage</i> Râma, ce lion des rois, qui possédait
+la science de son âme.</p>
+
+<p>Il la vit saisie de mouvements convulsifs à son approche.</p>
+
+<p>Elle parut à ses yeux comme une gloire, qui se dément,
+comme la foi en butte au mépris, comme une postérité
+détruite, comme une espérance envolée, comme une
+Déesse tombée du ciel, comme un ordre foulé aux pieds.</p>
+
+<p>Comme un autel souillé, comme la flamme éteinte du
+feu, comme le croissant de la lune, dont le rayon tombe
+du ciel sur la terre sans nous apporter de lumière.</p>
+
+<p>Il la vit accablée par sa douleur, poussant des soupirs
+et telle que l'épouse du roi des éléphants, qui, séparée
+du chef de son troupeau et tombée captive, est gardée
+dans un peloton <i>de chasseurs</i>.</p>
+
+<p>Consumée par le jeûne, le chagrin, la rêverie et la
+crainte, maigre, triste, se refusant la nourriture, se faisant,
+<i>pour ainsi dire</i>, un trésor de macérations, en proie
+à la douleur et ses mains jointes à ses tempes, comme
+une Déesse, elle demandait continuellement au ciel de
+conserver la vie à Râma et d'envoyer la mort à son persécuteur.</p>
+
+<p>Râvana tint ce langage avec amour à l'infortunée Sîtâ,
+cette femme sans joie, macérant son corps et fidèle à son
+époux: «À mon aspect, te cachant çà et là dans ta
+crainte, tu voudrais te plonger au sein de l'invisibilité. Il
+n'est ici, noble dame, ni hommes quelconques, ni Rakshasas
+mêmes: bannis donc la terreur, Sîtâ, que t'inspire
+ma présence. Prendre les femmes de force et les ravir
+avec violence, ce fut de toutes manières et dans tous les
+temps notre métier, dame craintive, à nous autres Démons
+Rakshasas.</p>
+
+<p>«Je t'aime, femme aux grands yeux! Sache enfin
+m'apprécier, ma bien-aimée, ô toi, en qui sont réunies
+toutes les perfections du corps, et qui es l'enchantement
+de tous les mondes! Ainsi, je ne te verrais plus armée
+de cette haine contre moi, noble dame. Reine, tu n'as
+rien à craindre ici; aie confiance en moi: accorde-moi
+ton amour, chère Vidéhaine, et ne reste point ainsi plongée
+dans le chagrin. Ces cheveux, que tu portes liés dans
+une seule tresse, <i>comme les veuves</i>, cette rêverie, cette
+robe souillée, cet éloignement des bains, le jeûne: ce ne
+sont pas là des choses qui siéent pour toi.</p>
+
+<p>«Ce qu'il te faut, ce sont les guirlandes variées, les
+parfums d'aloès et de sandal, les robes de toute espèce,
+les célestes parures, les plus riches bouquets de fleurs,
+des lits précieux, de magnifiques siéges, et le chant, et
+la danse, et les instruments de musique: car <i>je</i> t'égale
+à moi, princesse du Vidéha. Tu es la perle des femmes;
+revêts donc tes membres de leurs parures: comment
+peux-tu, noble dame, toi, femme de haut parage, te montrer
+ainsi devant mes yeux?</p>
+
+<p>«Elle passera cette jeunesse que tu pares avec tant de
+beauté; ce rapide fleuve du temps est comme l'eau; une
+fois écoulé, il ne revient plus!</p>
+
+<p>«Viçvakarma, l'artiste en belles choses, après qu'il
+t'eut faite, n'en a plus fait d'autre, je pense; car il
+n'existe pas, Mithilienne, une seconde femme qui te soit
+égale en beauté. À la vue de la jeunesse et des charmes
+dont tu es si bien douée, quel homme venu près de toi
+voudrait s'éloigner de ta présence, fût-il Brahma lui-même?</p>
+
+<p>«Mithilienne, sois mon épouse; abandonne cette folie:
+sois mon épouse favorite, à la tête de mes nombreuses
+femmes les plus distinguées. Les joyaux que j'ai ravis
+aux mondes avec violence, ils sont tous à toi, dame craintive,
+et ce royaume et moi-même. À cause de toi, je veux
+conquérir toute la terre, femme coquette, et la donner à
+Djanaka, ton père, avec les villes nombreuses qui en
+couvrent l'étendue.</p>
+
+<p>«Témoignes-en le désir, et l'on va te faire à l'instant
+une magnifique parure. Que les plus brillants joyaux étincellent,
+attachés sur ta personne! Que je voie, femme
+bien faite, la parure orner tes jolies formes, et ta <i>grâce</i>
+polie orner la parure même.</p>
+
+<p>«Jouis des pierreries diverses qui appartenaient au
+fils de Viçravas; jouis à ton gré, femme ravissante, de
+Lankâ et de moi. Râma n'est pas mon égal, Sîtâ, ni pour
+les austérités de la pénitence, ni pour les richesses, ni
+pour la rapidité même des pas: il ne m'égale ni en force,
+ni en valeur, ni en renommée. Jouis, dame craintive, ô
+toi, de qui la personne est embellie par ce brillant collier
+d'or, jouis donc avec moi du plaisir de ces forêts, nées
+sur les rivages de l'Océan, percées d'avenues et couvertes
+par une multitude d'arbres à la cime fleurie.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'elle eut écouté ce langage du Rakshasa terrible,
+Sîtâ oppressée, abattue, d'une voix triste, lui répondit
+ces mots prononcés avec lenteur: «<i>C'est</i> une chose
+honteuse, <i>que</i> je ne dois pas faire, moi, vertueuse épouse,
+entrée dans une famille pure et née dans une illustre famille.»</p>
+
+<p>Quand elle eut parlé de cette manière à l'Indra des
+Rakshasas, la chaste Vidéhaine au charmant visage tourna
+le dos à Râvana et lui dit encore ces paroles: «Je suis
+l'épouse d'un autre, je ne puis donc être une épouse convenable
+pour toi; allons! jette les yeux sur le devoir;
+allons! suis le sentier du bien! De même que tu défends
+tes épouses, ainsi dois-tu, nocturne Génie, défendre les
+épouses des autres.</p>
+
+<p>«Ou les gens de bien manquent ici, ou tu ne suis pas
+l'exemple des gens de bien: ce métier, dont tu parles,
+c'est ce que les sages nomment le crime. Bientôt Lankâ,
+couverte par des masses de pierreries, Lankâ, pour la
+faute de toi seul, va périr, malheureuse de ce qu'elle eut
+pour maître un insensé. À la vue du malheur tombé sur
+ton âme scélérate: «Quel bonheur! s'écrieront avec joie
+tous les hommes; ce monstre aux actions féroces a donc
+enfin trouvé la mort!»</p>
+
+<p>«Ni ton empire, ni tes richesses ne peuvent me séduire:
+je n'appartiens qu'à Râma, comme la lumière
+n'appartient qu'à l'astre du jour!</p>
+
+<p>«Ne fus-je pas légalement unie pour son épouse à ce
+bien magnanime, comme la science est unie au brahme,
+qui a dompté son âme et reçu l'initiation après le bain
+cérémoniel? Allons, Râvana! allons! rends-moi à Râma
+dans ma douleur, comme la femelle chérie d'un noble
+éléphant, qu'on ramène à son époux amoureux dans la
+grande forêt.</p>
+
+<p>«La raison te commande, Râvana, de sauver ta ville
+et de gagner l'amitié du vaillant Raghouide, à moins que
+tu ne désires une mort épouvantable.</p>
+
+<p>«Avant peu le Raghouide, mon époux, qui dompte ses
+ennemis; avant peu Râma, fondant sur toi, son odieux
+rival, m'arrachera de tes mains comme Vishnou aux trois
+pas ravit aux Asouras sa Lakshmî enflammée de splendeur.»</p>
+
+<p>À ces paroles de la Mithilienne, le monarque irrité des
+Rakshasas lui répondit ces mots dans une colère montée
+jusqu'à la fureur: «Tu crois sans doute que ta condition
+de femme te met à l'abri du supplice, et c'est là ce qui
+t'excite à me tenir sans crainte ce langage outrageant.
+Il n'est pas convenable de jeter une injure ni même des
+paroles qui déplaisent dans l'oreille d'un roi, surtout au
+milieu de grandes et d'éminentes personnes. Assurément,
+dit-on, une politesse distinguée est la parure des femmes;
+c'est un avantage, noble dame, qu'il ne t'est pas facile
+d'acquérir. Comment peux-tu conserver ici le désir de
+ton époux?</p>
+
+<p>«Au point où ma colère est montée, amassée comme
+elle est sur ta tête, il faudra bien que je t'envoie à la
+mort! Si tu vis maintenant, c'est grâce à ce que tu es
+une femme!»</p>
+
+<p>Indignée de ce langage, Sîtâ répondit avec colère au
+monarque des Rakshasas, comme la gloire pure qui s'adresse
+à la honte: «À la nouvelle du carnage que Râma
+fit dans le Djanasthâna, à la nouvelle qu'il avait tué Doûshana
+et Khara même, ta première pensée fut pour la
+vengeance, et tu m'as conduite ici.</p>
+
+<p>«Car notre habitation était vide alors de ces deux héroïques
+et nobles frères, sortis pour la chasse, tels que
+deux lions <i>d'une caverne</i>.</p>
+
+<p>«Les forces ne seront pas égales dans cette guerre,
+prête à fondre ici entre eux et toi. Bientôt accompagné du
+Soumitride, Râma s'en ira de ces lieux, emportant avec
+la tienne les vies de ton armée, comme le soleil passe,
+ayant tari une flaque d'eau.»</p>
+
+<p>Le monarque des Rakshasas, quand il eut ouï ces paroles
+amères de Sîtâ, répondit en ce langage odieux à
+cette femme d'un aspect aimable: «J'ai toujours été avec
+toi comme un flatteur, esclave des femmes; mais, à
+chaque fois, tu m'as traité comme un être à qui l'on paye
+en mépris la douceur de ses paroles.</p>
+
+<p>«Pour chacune des paroles outrageantes que tu m'as
+dites, Mithilienne, une horrible mort ne serait qu'un juste
+châtiment. Mais il me faut patienter encore deux mois:
+je t'accorde ce temps: puis, monte dans ma couche,
+femme aux yeux enivrants. Passé le terme de ces deux
+mois, si tu refuses de m'accepter pour ton époux, mes
+cuisiniers te couperont en morceaux pour mon déjeuner!</p>
+
+<p>«Râma ne pourra jamais te reconquérir, Mithilienne,
+comme Hiranyakaçipou ne put enlever Poulakshmî venue
+dans les mains d'Indra.»</p>
+
+<p>À la vue de cette <i>belle</i> Djanakide ainsi menacée par le
+monstre aux dix têtes, les jeunes filles aux grands yeux
+des Gandharvas et des Dieux furent saisies par la douleur.
+Résolues à la défendre, elles se mirent, avec les
+mouvements de leurs yeux obliques et les signes de leurs
+visages à rassurer Sîtâ contre les menaces du hideux
+Rakshasa.</p>
+
+<p>Raffermie par elles, Sîtâ, justement fière de sa belle
+conduite, tint ce langage utile pour lui-même à ce Râvana,
+qui fit verser tant de larmes au monde:</p>
+
+<p>«Il n'existe assurément aucun être, dévoué au soin
+d'acquérir la béatitude, qui ne veuille détourner tes pas
+de cette action criminelle. Il n'est, certes! pas dans les
+trois mondes un autre que toi pour oser même de pensée
+arrêter son désir sur moi, l'épouse du sage Râma, non
+plus qu'il n'oserait désirer Çatchî, l'épouse de <i>l'immortel</i>
+Indra. Après que tu m'as tenu un langage tel à moi, la
+femme de Râma, tu verras bientôt, vil Rakshasa, quelle
+résolution a prise ce héros d'une vigueur sans mesure! De
+même qu'un lièvre n'est pas l'égal d'un fier éléphant pour
+le combat: de même Râma est tel qu'un éléphant vis-à-vis
+de toi, et l'on te regarde, toi! comme un vil lièvre
+à côté de lui.</p>
+
+<p>«Quand tu viens rabaisser ainsi le rejeton d'Ikshwâkou,
+tu ne penses pas <i>ce que tu dis</i>; car tu ne saurais tenir
+le pied ferme dans la région de sa vue le temps <i>qu'a
+duré ta jactance</i>.</p>
+
+<p>«On ne peut m'ôter au vaillant Râma, tant qu'il vit;
+mais si le Destin a voulu disposer les choses comme elles
+sont, ce fut pour ta mort, sans aucun doute.»</p>
+
+<p>Après ces mots, Râvana, qui fait répandre tant de
+larmes au monde, impose un ordre à toutes les Rakshasîs
+épouvantables à la vue.</p>
+
+<p>«Rakshasîs, leur dit-il, faites ce qu'il faut, sans balancer,
+à l'ordre que je vous donne ici, pour que Sîtâ la
+Djanakide sache bientôt obéir à ma volonté! Employez
+pour la rompre tous les moyens, les présents et les caresses,
+les flatteries et les menaces: faites-la s'incliner
+vers moi à force de travaux mêmes et par de nombreux
+châtiments!»</p>
+
+<p>Quand il eut donné ce commandement aux furies, le
+monarque des Rakshasas, l'âme pleine de colère et d'amour,
+<i>sortit</i> abandonnant la Djanakide.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le monarque des Rakshasas était à peine sorti et retourné
+dans son gynœcée, que les Rakshasîs aux formes
+épouvantables s'élancèrent toutes vers Sîtâ. Ces furies
+aux visages difformes commencent par se moquer de leur
+captive; ensuite elles couvrent à l'envi de paroles choquantes
+et d'injures cette infortunée, à qui des louanges
+seules étaient si bien dues.</p>
+
+<p>«Quoi! Sîtâ, tu n'es pas heureuse d'habiter ce gynœcée,
+meublé de couches somptueuses et doué complétement
+des choses que l'on peut désirer? Pourquoi donc
+es-tu fière d'avoir un époux de condition humaine? Détourne
+ta pensée de Râma; tu ne dois plus jamais retourner
+vers lui!</p>
+
+<p>«Pourquoi ne veux-tu pas être l'épouse du monarque
+des Naîrritas, lui, de qui le bras a vaincu les trente-trois
+Dieux et le roi des Immortels? Pourquoi, ma belle, toi,
+simple humaine, ne pas élever ton ambition au-dessus
+d'un humain, ce Râma, qui ne jouit pas d'une heureuse
+fortune, qui est exilé de sa famille, qui vit dans le trouble,
+qui est enfin tombé du trône?»</p>
+
+<p>À ces mots des Rakshasîs, la Djanakide au visage de
+lotus répondit en ces termes, les yeux remplis de larmes:
+«Mon âme repousse comme un péché ce langage sorti de
+votre bouche, ces affreuses paroles, exécrées du monde.
+Qu'il soit malheureux ou banni de son royaume, l'homme
+qui est mon époux est l'homme que je dois vénérer,
+comme l'épouse de Bhrigou ne cessa point d'estimer cet
+anachorète à la grande vigueur. Il est donc impossible
+que je renie mon époux: n'est-il pas une divinité pour
+moi?»</p>
+
+<p>À ces mots de Sîtâ, les Rakshasîs, pleines de colère, se
+mettent à menacer çà et là avec des paroles féroces la
+malheureuse Vidéhaine. Hanoûmat, caché dans les branches
+du çinçapâ, entendit ces discours menaçants, que les
+furies déversaient à l'envi sur elle.</p>
+
+<p>Les Rakshasîs irritées se penchent de tous les côtés
+sur la tremblante Vidéhaine, lèchent avidement Sîtâ avec
+ces hideuses langues, dont leur grande bouche est couverte;
+et, saisissant leurs épées, empoignant leurs bipennes,
+lui disent, enflammées de courroux: «Si tu ne
+veux pas de Râvana pour ton époux, tu vas périr: n'en
+doute pas!»</p>
+
+<p>À ces menaces, elle de s'enfuir et de se réfugier, baignée
+de larmes, au tronc du çinçapâ. Là, harcelée de nouveau
+par les furies épouvantables, cette noble dame aux
+grands yeux se tient, noyée dans sa douleur, au pied du
+grand arbre; mais, de tous les côtés, les Rakshasîs n'en
+continuent pas moins d'effrayer la Vidéhaine maigre, le
+visage abattu, le corps vêtu d'une robe souillée.</p>
+
+<p>Ensuite une Rakshasî à l'aspect épouvantable, les
+dents longues, le ventre saillant, les formes encolérées,
+Vinatâ <i>ou la courbée</i>, c'est ainsi qu'elle était nommée,
+lui dit: «Il suffit de cette preuve, Sîtâ, que tu aimes ton
+époux. En tous lieux, ce qui passe la mesure est un malheur.
+Je suis contente de toi, noble dame: ce qu'on peut
+faire humainement, tu l'as fait! Mais écoute la parole de
+vérité que je vais dire, Mithilienne. Accepte comme époux
+Râvana, le souverain de tous les Rakshasas; ce Démon
+vaillant, beau, poli, qui sait dire à chacun des mots aimables;
+lui, <i>si</i> noble de caractère, égal dans les combats
+au grand Indra lui-même. Abandonne Râma, un malheureux,
+un homme! et que ton cœur incline vers Daçagrîva.
+Embaumée d'un onguent céleste et parée de célestes
+atours, sois désormais la souveraine de tous les mondes,
+comme Swâhâ est l'épouse du Feu et Çatchî l'épouse de
+<i>l'auguste</i> Indra.</p>
+
+<p>«Que veux-tu faire de ce Râma, un misérable, qui,
+<i>pour ainsi dire</i>, n'est déjà plus? Accepte Râvana comme
+un époux qui est tout dévoué à toi et de qui les pensées,
+belle dame sont toutes pour toi! Si tu ne suis pas ce
+conseil, que, moi! je te donne ici, nous allons toutes, à
+cette heure même, te manger!»</p>
+
+<p>Une autre furie, horrible à la vue et nommée la Déhanchée,
+dit en vociférant, les formes toutes courroucées
+et levant son poing: «C'est trop de paroles inconvenantes,
+que notre douceur et notre bienveillance pour toi nous
+ont fait écouter patiemment! À cause de toi, ma jeune
+enfant, nous sommes accablées de peines et de soins: à
+quoi bon tarder, Sîtâ? Aime Râvana, ou meurs! Si tu ne
+fais pas ce que je dis là, toutes les Rakshasîs vont te
+manger à cette heure même, n'en doute pas!»</p>
+
+<p>Ensuite Tête-de-cheval, rôdeuse épouvantable des
+nuits, la bouche en feu et les yeux enflammés dit, la tête
+penchée sur la poitrine, ces mots avec colère à l'épouse
+de Râma: «Longtemps nous avons mêlé nos caresses aux
+avis que nous t'avons donnés, Mithilienne, et cependant
+tu n'as pas encore suivi nos paroles salutaires et dites à
+propos. Tu fus amenée sur le rivage ultérieur de la mer
+inabordable pour d'autres, et tu es entrée, Mithilienne,
+dans le gynœcée terrible de Râvana. C'est assez verser
+de larmes! abandonne cet inutile chagrin! Le Dieu même
+qui brisa les cités <i>volantes</i> ne pourrait te délivrer, enfermée
+dans le sérail de Râvana et bien gardée ici par nous
+toutes. Suis donc le salutaire conseil, Mithilienne, qui
+t'est donné par moi. Cultive le plaisir et la joie, dépouille
+ce chagrin continuel. Tu ne sais pas, toi! Sîtâ, combien
+la jeunesse d'une femme est incertaine: savoure donc le
+plaisir, tandis que tu la tiens encore. Ivre de vin, parcours
+avec le monarque des Rakshasas ses délicieux jardins
+et ses bois d'agrément sur la pente des montagnes. Sept
+milliers de femmes se tiendront, Mithilienne, attentives à
+tes ordres. Accepte pour ton époux Râvana, le souverain
+de tous les Rakshasas: ou bien, si tu n'obéis pas comme
+il faut à la parole que j'ai dite, nous allons t'arracher le
+cœur et nous le mangerons!»</p>
+
+<p>Après elle, une Rakshasî d'un horrible aspect et nommée
+<i>Ventre-de-tonnerre</i> jeta ces mots, brandissant une
+grande pique: «Alors que je vis cette femme, devenue
+la proie de Râvana; elle de qui les yeux se jouaient
+comme une onde et le sein palpitait de crainte, il me vint
+une grande envie <i>de la manger</i>. Quel régal, pensais-je,
+de savourer son foie, sa croupe, sa poitrine, ses entrailles,
+sa tête et son cœur tout dégouttant de <i>sang</i> liquide!»</p>
+
+<p>La Rakshasî, nommée la Déhanchée prit de nouveau
+la parole: «Étranglons Sîtâ, fit-elle, et nous irons annoncer
+qu'elle est morte <i>de soi-même</i>. En effet, quand il
+aura vu cette femme sans respiration et passée dans l'empire
+d'Yama: «<i>Eh bien!</i> mangez-la!» nous dira le
+maître; je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>«&mdash;Partageons-la donc entre nous toutes, car je
+n'aime pas les disputes;» lui répondit une Rakshasî, qui
+avait nom Tête-de-chèvre.</p>
+
+<p>«&mdash;J'approuve ce que vient de nous dire ici Tête-de-chèvre.
+Qu'on apporte vite, reprit Çoûrpanakhâ, la furie
+aux ongles, dont chaque aurait pu faire un van<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>; qu'on
+apporte ici des liqueurs enivrantes et beaucoup de guirlandes
+variées. Quand nous aurons bien dîné avec la chair
+humaine, nous danserons sur la place où l'on brûle les
+victimes! Si elle ne veut pas faire comme il fut dit par
+nous, eh bien! mettons un genou sur elle et mangeons-la
+de compagnie!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><p>C'est la traduction du nom propre, <i>Çoûrpanakhâ</i>.</p></blockquote>
+
+<p>À de telles menaces, que lui jettent à l'envi ces Rakshasîs
+très-épouvantables, la fermeté échappe à Sîtâ, et
+cette femme, semblable à une fille des Dieux, se met à
+pleurer.</p>
+
+<p>Accablée par tant d'invectives effrayantes, que vomissaient
+toutes ces furies hideuses, la fille du roi Djanaka
+versait des larmes, baignant ses larges seins avec l'eau
+dont ses yeux répandaient les torrents; et, plongée dans
+sa triste rêverie, elle ne pouvait aborder nulle part à la
+fin de cette douleur. En ce moment les femmes de Râvana,
+qui avaient tenté Sîtâ par tous les artifices et rempli
+de concert les injonctions du maître avec le <i>plus grand</i>
+soin, firent silence autour d'elle.</p>
+
+<p>Aux paroles des Rakshasîs, la sage Vidéhaine répondit,
+effrayée au plus haut point et d'une voix que ses
+larmes rendaient bégayante: «Il ne sied pas qu'une
+femme de condition humaine soit l'épouse d'un Rakshasa:
+mangez toutes mon corps, si vous voulez; je ne ferai pas
+ce que vous dites!»</p>
+
+<p>Elle s'appuya sur une longue branche fleurie d'açoka,
+et là, brisée par le chagrin, l'âme en quelque sorte exhalée,
+elle reporta une pensée vers son époux: «Hélas!
+Râma!» s'écria-t-elle, assaillie par la douleur;» Hâ!
+Lakshmana!» fit-elle encore: «Hélas! Kâauçalyâ, ma
+belle-mère! Hélas! noble Soumitrâ!</p>
+
+<p>«Heureux les regards qui voient ce rejeton de Kakoutstha,
+à l'âme reconnaissante, aux paroles aimables,
+aux yeux teints comme les pétales du lotus, au cœur
+doué avec le courage des lions. De quel crime jadis mon
+âme dans un autre corps s'est-elle donc souillée, pour
+que je doive subir un tel chagrin et cette horrible torture!
+Honte à la condition humaine! Honte à celle de l'esclave,
+puisqu'il m'est impossible de rejeter la vie à ma volonté!
+Puisque Yama ne m'entraîne pas dans son empire, moi,
+ballottée dans une douleur sans rivage!»</p>
+
+<p>Tandis que la fille du roi Djanaka parlait ainsi, des
+larmes ruisselaient à son visage; et, malade, vivement
+affligée, la tête baissée à terre, la jeune femme se lamentait
+comme une égarée ou telle qu'une insensée; tantôt,
+comme engourdie au fond d'une tristesse inerte; tantôt,
+se débattant sur le sol comme une pouliche qui se roule
+dans la poussière.</p>
+
+<p>«Si Râma savait que je suis captive ici dans le palais
+de Râvana, sa main irritée enverrait aujourd'hui ses flèches
+dépeupler tout Lankâ de Rakshasas; il tarirait sa
+grande mer et renverserait la ville même!</p>
+
+<p>«Rien n'y serait épargné, en premier lieu, dans la
+race impure du vil Râvana; ensuite, dans chaque maison
+des Rakshasîs, qui tomberaient elles-mêmes sur leurs époux
+immolés; et la cité résonnerait alors de mes chants,
+comme elle retentit à cette heure de mes plaintes larmoyantes!
+Oui! Râma, secondé par Lakshmana; viderait
+tout Lankâ de Rakshasas, et l'on chercherait un jour la ville
+<i>sur la terre où maintenant elle s'élève</i>!</p>
+
+<p>À ce langage de Sîtâ, ses gardiennes sont remplies de
+colère: les unes s'en vont rapporter ses discours au cruel
+Râvana; les autres, furieuses à l'aspect épouvantable,
+s'approchent d'elle et recommencent à l'accabler de paroles
+outrageantes et même de paroles sinistres: «O
+bonheur! c'est maintenant, ignoble Sîtâ, puisque tu choisis
+un parti funeste; c'est maintenant que les Rakshasîs
+vont manger les chairs arrachées de tous les côtés sur tes
+membres!»</p>
+
+<p>Or, en ce moment, parlait un oiseau perché sur une
+branche, adressant à l'affligée mainte et mainte consolation
+puissante; corneille <i>fortunée</i>, elle envoyait à la captive
+sa douce parole de «bonjour,» et semblait annoncer
+à Sîtâ la <i>prochaine</i> arrivée de son époux.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le vaillant Hanoûmat entendit, sans que rien lui échappât,
+toutes ces paroles; le fils du Vent regarda cette reine
+<i>malheureuse</i> comme il eût regardé une Déesse elle-même
+au sein du Nandana; ensuite, il se mit à rouler dans son
+esprit mainte espèce de pensées: «Celle que les singes
+par milliers, par millions et par centaines de millions
+cherchent dans tous les points de l'espace, c'est moi, qui
+l'ai trouvée!</p>
+
+<p>«Les convenances m'imposent de rassurer une épouse
+qui aspire à la vue de son époux, ce <i>héros</i> doué véritablement
+d'une âme sans mesure. Elle ne trouve pas une
+fin à sa douleur, elle, qui jusqu'ici n'en avait pas connu
+les angoisses.</p>
+
+<p>«Si je m'en retourne sans avoir consolé dans son
+abandon cette infortunée, de qui l'âme est plongée dans
+la tristesse, cet oubli sera blâmé fortement comme une
+faute. Il m'est impossible de m'entretenir avec elle en
+présence de ces rôdeuses impures des nuits. Comment
+donc faire? se disait Hanoûmat, enfoncé dans ses réflexions.
+Si je ne la rassure pas entièrement aujourd'hui,
+elle abandonnera la vie, je ne puis en douter nullement.
+Et si Râma vient à me demander: «Qu'est-ce que t'a
+dit ma bien-aimée?» que lui répondrai-je, moi, qui
+n'aurai pas causé avec cette femme d'une taille ravissante?»</p>
+
+<p>Il dit; et, s'étant recueilli dans ses réflexions, le singe
+intelligent adopte enfin cette idée:</p>
+
+<p>«Je vais lui nommer Râma aux travaux infatigables,
+et lui parler dans un langage sanscrit, mais comme on le
+trouve sur les lèvres d'un homme <i>qui n'est pas un
+brahme</i>. De cette manière, je ne puis effrayer cette <i>infortunée</i>,
+de qui l'âme est allée dans sa pensée rejoindre
+son époux.»</p>
+
+<p>Le grand singe fit tomber ces mots avec lenteur dans
+l'oreille de Sîtâ: «Reine, que vit naître le Vidéha, ton
+époux Râma te dit <i>par ma bouche</i> ce qu'il y a de plus
+heureux; et le jeune frère de ton mari, Lakshmana, le
+héros, te souhaite la félicité!» Quand il eut dit ces mots,
+Hanoûmat, le fils du Vent, cessa; et la Djanakide, à ces
+douces paroles, ouvrit son cœur au plaisir et se réjouit.
+Ensuite, elle, de qui l'âme était assiégée par les soucis,
+elle de lever craintive sa tête aux jolis cheveux annelés
+et de regarder en haut sur le çinçapâ. Tremblante alors
+et l'âme tout émue, la modeste Sîtâ vit, assis au milieu
+des branches, un singe d'un aspect aimable. À la vue du
+noble quadrumane posé dans une attitude respectueuse:
+«Ce <i>que j'ai cru entendre</i> n'était qu'un songe;» pensa
+la dame de Mithila.</p>
+
+<p>Mais, ne voyant pas autre chose qu'un singe, son âme
+défaillit: elle resta longtemps comme une personne évanouie;
+et, quand elle eut enfin recouvré sa connaissance,
+cette femme aux grands yeux, Sîtâ de rouler ces pensées
+en elle-même: «C'est un songe! je me suis endormie
+un instant, épuisée de terreur et de chagrin; car il n'est
+plus de sommeil pour moi, depuis que j'ai perdu celui de
+qui le visage ressemble à la reine des nuits! En effet,
+toute mon âme s'en est allée vers lui; l'amour que je
+porte à mon époux égare souvent mon esprit; et, pensant
+à lui sans cesse, c'est lui que je vois, c'est lui que
+j'entends, au milieu de ma rêverie.</p>
+
+<p>«... Mais quelle est donc cette chose? car un songe
+n'a point de corps, et c'est un corps bien manifeste qui
+me parle ici! Adoration soit rendue à Çiva, au Dieu qui
+tient la foudre, à l'Être-existant-par-lui-même! Adoration
+soit rendue même au Feu! S'il y a quelque chose de
+réel dans ce que dit là cet habitant des bois, daignent
+ces Dieux faire que toutes les paroles en soient véritables!»</p>
+
+<p>Ensuite, Hanoûmat adressa une seconde fois la parole
+à Sîtâ, et, portant à sa tête les deux mains réunies, il
+rendit cet hommage à la Djanakide et lui dit: «Qui es-tu,
+femme aux yeux en pétales de lotus, à la robe de soie
+jaune, toi qui te tiens appuyée sur une branche de cet
+arbre et qui appartiens sans doute à la classe des Immortels?</p>
+
+<p>«Si tu es Sîtâ la Vidéhaine, que Râvana put un jour
+enlever de force dans le Djanasthâna, dis-moi, noble
+dame, la vérité.»</p>
+
+<p>Quand elle eut ouï ces paroles d'Hanoûmat, la Vidéhaine,
+que le nom de son époux avait remplie de joie, répondit
+en ces termes au grand singe, qui était venu se
+placer dans le milieu du çinçapâ: «Je suis la fille du magnanime
+Djanaka, le roi du Vidéha: on m'appelle Sîtâ,
+et je suis l'épouse du sage Râma.»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, le noble singe Hanoûmat lui
+répondit en ces termes, l'âme partagée entre la douleur
+et le plaisir:</p>
+
+<p>«C'est l'ordre même de Râma qui m'envoie ici vers
+toi en qualité de messager: Râma est bien portant, belle
+Vidéhaine; il te souhaite ce qu'il y a de plus heureux.
+Lakshmana aux longs bras, la joie de Soumitrâ, sa mère,
+te salue, inclinant sa tête devant toi, mais consumée par
+la douleur, car tu es toujours présente à la pensée de ton
+fils<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, comme un fils est toujours présent à la pensée de
+sa mère. Ce Démon, qui, un jour, dans la forêt, <i>te fait
+dire ici Lakshmana par ma bouche</i>; ce Démon, qui
+avait séduit tes regards, reine, sous la forme empruntée
+d'une gazelle ravissante au pelage d'or, mon frère aîné,
+qui pour moi est égal à un père, Râma aux yeux beaux
+comme des lotus, Râma, à qui le devoir est connu dans
+sa vraie nature, l'a tué avec justice en lui décochant une
+grande flèche aux nœuds droits.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b>
+<p>Il est comme le fils de Sîtâ, par suite de son mariage
+avec Râma. Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié cette
+maxime répétée mainte fois dans le cours du poëme: un frère
+aîné est comme le père de son frère puîné; le frère puîné est
+comme le fils de son frère aîné.</p></blockquote>
+
+<p>«Mârîtcha, en tombant, a jeté son cri au loin.</p>
+
+<p>«Le vertueux Lakshmana, pour te faire plaisir, obéit
+docilement aux paroles mordantes que tu lui fis entendre
+à cette occasion; car ton jeune beau-frère est pour toi,
+reine, toujours plein d'une respectueuse soumission...»</p>
+
+<p>À ces mots, le singe de s'incliner devant elle et Sîtâ
+de pousser à cette vue un long et brûlant soupir: «Si tu
+es Râvana lui-même, qui, aidé par la puissance de la magie,
+vient ajouter une nouvelle douleur à mon chagrin, lui
+dit cette femme au visage brillant comme la lune, tu ne
+fais pas une belle action. Mais salut à toi, noble singe, si
+tu es un messager envoyé par mon époux! Je demande
+que tu me fasses de lui un récit qui me ravira de plaisir.
+Raconte-moi les vertus de mon bien-aimé Râma: tu entraînes
+mon âme, beau singe, comme la saison chaude
+emporte la rive du fleuve. Mais ceci n'est, hélas! qu'un
+songe! c'est un songe qui présente le singe à mes yeux!
+car ce rêve, il m'enivre d'une grande béatitude, et la
+béatitude n'est donnée à personne ici-bas.</p>
+
+<p>«Oh! qu'il y a de charmes en toi, songe! puisque,
+dans mon triste abandon même, je te vois sous mes yeux
+comme un habitant des bois, qui m'est envoyé par le noble
+enfant de Raghou!</p>
+
+<p>«Cette vision aurait-elle sa cause dans le trouble de
+mon esprit? est-ce délire, hallucination, folie? ou n'est-ce
+qu'un effet du mirage?</p>
+
+<p>«Ou plutôt ce n'est pas égarement, ni délire, ou signe
+d'un trouble dans mon esprit: je vois bien que le singe
+est ici une réalité.»</p>
+
+<p>Ensuite, la fille du roi Djanaka eut le désir de connaître
+mieux le singe, et, cette pensée conçue, la Mithilienne
+de lui parler en ces termes:</p>
+
+<p>«Puisque tu es le messager de Râma, veuille bien encore,
+ô le meilleur des singes, me dire avec le secours des
+comparaisons quel est ce Râma, <i>allié</i> des <i>singes</i>, habitants
+des bois?»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, l'auguste fils du Vent lui répondit
+en ces mots doux à l'oreille:</p>
+
+<p>«Ce prince vertueux, qui a l'énergie de la vérité, qui
+est le Devoir même incarné, qui trouve son plaisir dans le
+bonheur de toutes les créatures, qui est le défenseur et le
+donateur de tous les biens, vigoureux comme le vent, invincible
+comme le grand Indra, aimé du monde comme
+la lune et resplendissant comme le soleil; ce roi, chéri de
+tout l'univers, semblable à Kouvéra, et qui possède autant
+de courage qu'il en est dans Vishnou à la force immense;
+ce monarque, sur la bouche duquel réside la vérité; ce
+Râma à la voix douce comme celle de Vrihaspati, et beau,
+joli, charmant comme l'Amour, qui s'est revêtu d'un
+corps; ce magnanime, qui a dompté la colère en lui-même,
+c'est le plus intrépide guerrier et le plus grand
+héros du monde! Sous l'ombre de son bras l'univers entier
+repose, et, dans un prochain combat il va tuer de
+ses dards enflammés de fureur, comme des serpents gonflés
+de leurs poisons, ce Râvana par qui tu fus enlevée
+de ton ermitage vide, un jour qu'il en eut fait écarter ce
+vigoureux fils de Raghou, sous les apparences mensongères
+d'une gazelle! Tu verras donc bientôt ce méchant goûter
+le fruit de son action! Envoyé par ton époux, je me
+présente ici devant tes yeux en qualité de son messager:
+ta séparation d'avec lui brûle son cœur de chagrin; il te
+souhaite une bonne santé!</p>
+
+<p>«Sous peu de temps, accompagné de Lakshmana et de
+Sougrîva, tu verras venir ici ton Râma au milieu des singes
+par dix millions comme Indra au milieu des Maroutes.
+Je suis le singe appelé Hanoûmat, le conseiller de
+Sougrîva et le messager de Râma, ce héros infatigable et
+ce lion des rois. J'ai franchi la grande mer et je suis entré
+dans la cité de Lankâ.</p>
+
+<p>«Je ne suis pas ce que tu penses, reine: abandonne ce
+doute, crois-en ma parole, Mithilienne, car jamais un
+mensonge n'a souillé ma bouche.»</p>
+
+<p>«Comme tu ne vois en moi qu'un singe, c'est évident!
+et non pas autre chose, reçois donc cet anneau, sur lequel
+est écrit le nom de Râma; car il me fut donné par ce
+magnanime comme un signe <i>qui devait m'accréditer</i>.</p>
+
+<p>«Râma sur cet anneau d'or, auguste reine, a gravé
+lui-même ces mots: «D'or, d'or, d'or!»</p>
+
+<p>Les membres palpitants de joie et la face baignée de
+larmes, la royale captive reçut alors cet anneau et le mit
+sur sa tête. À peine entendues les paroles que Râma lui
+envoyait, à peine vu l'anneau, elle versa de ses yeux noirs
+et charmants l'eau dont la source est dans la joie. Son
+visage pur aux belles dents et doué avec les dons les plus
+charmants parut comme l'astre des nuits, quand son disque
+sort affranchi de la gueule du <i>serpent</i> Râhou.</p>
+
+<p>La femme aux yeux de gazelle dit alors ces douces paroles
+au singe d'une voix suffoquée par ses larmes, mais
+où la joie se mêlait avec le chagrin:</p>
+
+<p>«Je veux offrir au temps convenable un sacrifice aux
+Dieux en reconnaissance de cet <i>événement</i>, ô le plus grand
+des singes. Quel bonheur! mon époux jouit encore de la
+vie! Lakshmana, oh! bonheur! vit encore! Je suis toute
+satisfaite d'apprendre ici par ton récit, après tant de jours
+écoulés, que mon époux et le héros Lakshmana se portent
+bien l'un et l'autre.»</p>
+
+<p>Elle dit ensuite au fils du Vent: «Je suis contente de
+toi, singe, puisses-tu jouir d'une longue vie! Sois heureux!
+toi, par qui me fut annoncé que mon époux est en
+bonne santé avec son frère puîné. Certes! je ne crois pas,
+noble singe, que tu sois un quadrumane vulgaire, toi, à
+qui ce Râvana n'inspire ni terreur, ni frémissement! Tu
+es bien digne de converser avec moi, ô le plus excellent
+des singes, puisque tu viens, envoyé par mon époux, qui
+a la science de son âme. Il est sûr que Râma n'eût pas
+envoyé, surtout en ma présence, un affidé qu'il n'aurait
+pas étudié et dont il n'eût pas expérimenté le courage!</p>
+
+<p>«Râma n'est-il pas dans le trouble? N'est-il pas rongé
+de chagrin?</p>
+
+<p>«Emploie-t-il sa main à des actions viriles et même à
+des œuvres divines? Est-ce que l'absence n'a point effacé
+<i>mon</i> amour dans le cœur de ce noble héros? <i>Non!</i> c'est
+lui, qui doit m'arracher de cette horrible calamité, lui,
+toujours digne des biens et jamais digne des maux!</p>
+
+<p>«Plongé dans une douleur profonde, Râma ne s'y noie
+donc pas? On le verra donc bientôt, singe, venir à cause
+de moi dans ces lieux, ce rejeton auguste de Raghou, ce
+Râma, fils du monarque des hommes!</p>
+
+<p>«Puissé-je vivre, Hanoûmat, jusqu'au temps où mon
+époux ait reçu tes nouvelles! Viendra-t-elle bientôt à
+cause de moi l'armée complète, l'épouvantable armée du
+magnanime Bharata, commandée par ses généraux et
+rassemblée sous les étendards? Est-ce que les singes à la
+force terrible viendront ici? Le beau Lakshmana, ce fils,
+qui est la joie de Soumitrâ, va-t-il de sa main habile à tirer
+l'arc jeter l'épouvante chez les Rakshasas avec la multitude
+de ses flèches? Mon vœu est que je puisse voir bientôt
+Râvana tué dans un combat, lui, ses parents, ses conjoints
+et ses fils, sous la main de Râma si terrible avec
+son arc sans égal!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>À ces belles paroles de Sîtâ, le fils du Vent lui répondit
+en ces termes d'une voix douce et les mains réunies
+en coupe à ses tempes: «Reine, <i>ton</i> Raghouide ne sait
+pas encore que tu es ici: à mon retour, ses flèches consumeront
+bientôt cette ville.</p>
+
+<p>«Là, si la Mort, si les habitants du ciel avec Indra
+osent tenir pied devant lui, ce noble fils de Kakoutstha
+leur fait mordre à tous la poussière du champ de bataille!</p>
+
+<p>«Plongé dans une grande affliction par ton absence
+de ses yeux, Râma ne trouve de calme nulle part, comme
+un taureau assailli par un lion.</p>
+
+<p>«Troublé de ce chagrin, né du malheur qui le sépare
+de toi, il ne pense ni à l'héroïsme, ni à l'exercice des
+armes, ni à la volupté, ni aux festins. Le seul plaisir
+qu'il trouve est celui, Vidéhaine, que lui donne son âme
+en se reportant vers toi: il gémit sans cesse, femme
+craintive; il se plonge mainte fois dans sa douleur profonde.</p>
+
+<p>«Son âme toujours avec toi n'a pas d'autre pensée:
+il rêve de toi dans le sommeil; à son réveil, il pense encore
+à toi. «Sîtâ!» dit le prince d'une voix douce à
+l'aspect, ou d'un fruit, ou d'une fleur, ou d'un autre
+objet qui ravit le cœur des femmes; et, <i>courant</i> saisir
+<i>la jolie</i> chose: «Ah! mon épouse!» fait-il, s'imaginant
+que c'est toi-même! «ah! Sîtâ! ah! femme au corps
+séduisant! ah! toi, de qui la vue est la merveille de mes
+yeux! où demeures-tu, Vidéhaine? où es-tu?» s'écrie-t-il
+en pleurant toujours. Du moment qu'il a vu dans les
+nuits se lever le charme de la nature, cette lune, ravissante
+par l'immense réseau de ses rayons froids, les yeux
+de Râma ne cessent point d'accompagner jusqu'au mont
+Asta la reine des étoiles, car l'amour, dont il est esclave,
+chasse le sommeil de ses paupières!»</p>
+
+<p>Quand elle eut écouté ce discours, Sîtâ, au visage beau
+comme la lune dans sa pléoménie, répondit au singe
+Hanoûmat ces paroles, où le juste se mariait à l'utile:
+«Ce langage que tu m'as tenu est de l'ambroisie mêlée à
+du poison, car si d'un côté Râma n'a pas une pensée
+dont je ne sois l'objet, son amour d'une autre part le
+rend malheureux.</p>
+
+<p>«Je l'espère, ô le meilleur des singes, mon époux
+viendra bientôt; car mon âme est pure et de nombreuses
+qualités sont en lui. Persévérance, force, énergie, courage,
+activité, reconnaissance, majesté: voilà, singe, les
+qualités de mon noble Raghouide.</p>
+
+<p>«Quand donc Râma, ce héros, <i>ou plutôt</i> ce soleil qui
+sème en guise de rayons un réseau de flèches, dissipera-t-il
+avec colère ces ténèbres que Râvana fit naître <i>sur
+notre ciel</i>?»</p>
+
+<p>À Sîtâ, qui parlait ainsi, consumée de chagrin par
+l'absence de Râma et le visage baigné de larmes, le
+noble singe répondit en ces termes: «Je vais aujourd'hui
+même te porter sur le sein de Râma, Mithilienne
+aux beaux cheveux annelés, comme le feu porte aux
+Dieux l'offrande sacrifice sur leurs autels.</p>
+
+<p>«Viens! monte sur mon dos, reine; assure tes mains
+dans ma crinière! Je te ferai voir ton Râma aujourd'hui
+même, regarde-moi bien! <i>oui!</i> ton Râma à la grande
+vigueur, assis, comme Pourandara, sur le front d'une
+montagne-reine, où il se tient dans un ermitage, les
+efforts de son âme tendus pour atteindre jusqu'à ta vue.
+Assise sur mon échine, traverse l'Océan par la voie des
+airs, comme la Déesse Pârvatî, montée sur le taureau.
+En effet, quand je fuirai, t'emportant avec moi, reine au
+charmant visage, tous les habitants de Lankâ ne sont
+point capables de suivre ma route.</p>
+
+<p>«Ou bien, si tu crains de monter sur mon dos, reine,
+de quel volatile ou quadrupède vivant sur la terre me
+faut-il emprunter la forme?»</p>
+
+<p>À ces paroles agréables du terrible singe Hanoûmat
+à la vigueur épouvantable, la Mithilienne en ces termes
+lui dit avec modestie: «Comment pourrais-tu, noble
+singe, toi de qui le corps est si petit, me porter de ces
+lieux jusqu'en présence de mon époux, le monarque des
+enfants de Manou?»</p>
+
+<p>Hanoûmat répondit à ces mots de Sîtâ: «Eh bien!
+Vidéhaine, vois seulement la forme que je vais prendre
+maintenant!» Alors, ce tigre des singes à la grande
+énergie, lui, auquel était donné de changer sa forme à
+volonté, il s'augmenta dans ses membres.</p>
+
+<p>Devenu semblable à un sombre nuage, le prince des
+quadrumanes se mit en face de Sîtâ et lui tint ce langage:
+«J'ai la force de porter Lankâ même avec ses chevaux
+et ses éléphants, ses arcades, ses palais et ses remparts,
+ses parcs, ses bois et ses montagnes!»</p>
+
+<p>Quand la fille du roi Djanaka vit semblable à une montagne
+le propre fils du Vent, cette princesse aux yeux
+grands comme les pétales des nymphées lui dit:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as la force, singe, de me porter dans
+cette course; mais il est essentiel de voir si l'affaire peut
+arriver sans naufrage au succès. Il est impossible que
+j'aille avec toi par les airs, ô le meilleur des singes: ton
+impétueuse vitesse, égale à toute la fougue du vent, me
+ferait tomber. Ensuite, il ne sied pas que l'épouse de ce
+Râma, aux yeux de qui le devoir siége avant tout, monte
+sur le dos même d'un être que l'on appelle d'un nom
+affecté au sexe mâle. Si autrefois, sans protecteur, esclave
+et n'étant pas la maîtresse de mes actes, il est arrivé
+que j'ai touché malgré moi le corps de Râvana, est-ce
+un motif pour que je fasse <i>librement</i> la même chose
+à <i>présent</i>?»</p>
+
+<p>À ce langage, le singe Mâroutide, aux louables qualités,
+répondit à Sîtâ: «Ce que tu dis, reine à l'aspect
+charmant, est d'une forme convenable; ce discours est
+assorti au caractère d'une femme qui siége au rang des
+<i>plus</i> vertueuses; il est digne enfin de tes vœux.</p>
+
+<p>«Tous ces détails, reine, et ce que tu as fait, et ce que
+tu as dit en face de moi, tout sera conté, sans que rien
+soit omis, au rejeton de Kakoutstha.</p>
+
+<p>«Si tu ne peux venir avec moi par la voie des airs,
+donne-moi un signe que Râma sache reconnaître.»</p>
+
+<p>À ces paroles d'Hanoûmat, la jeune Sîtâ, semblable à
+une fille des Dieux, lui répondit ces mots d'une voix que
+ses larmes rendaient balbutiante: «Dis au roi des hommes:
+«Sîtâ la Djanakide, vouée au soin de conserver ta
+faveur, est couchée, en proie à la douleur, au pied d'un
+açoka et dort sur la terre nue. Les membres pantelants
+de chagrin, aspirant de tout son cœur à ta vue, Sîtâ est
+plongée dans un océan de tristesse; daigne l'en retirer.
+Maître de la terre, tu es plein de vigueur, tu as des flèches,
+tu as des armes; et Râvana qui mérite le trépas vit encore!
+Que ne te réveilles-tu?</p>
+
+<p>«Un héros, toi! ceux qui le disent ne parlent pas avec
+justesse: en effet, quiconque a souillé l'épouse d'un héros
+ne peut garder la vie. Le héros défend son épouse et l'épouse
+sert le héros! Mais toi, héros, tu ne me défends
+pas: quel signe est-ce d'héroïsme?»</p>
+
+<p>«Tu lui diras ces choses et d'autres encore de manière
+à toucher son cœur de compassion pour moi, car le feu
+<i>ne</i> brûle <i>pas</i> une forêt, s'il <i>n'</i>est agité par le vent.»</p>
+
+<p>Quand elle eut ainsi donné fin à ces candides et justes
+paroles, Sîtâ, levant son visage pareil à l'astre des nuits,
+regarda une seconde fois dans le çinçapâ fait d'or. Cette
+noble dame vit, assis au milieu des branches avec sa taille
+d'un empan, le singe au langage aimable, tenant les deux
+mains réunies en coupe à ses tempes. À sa vue, la chaste
+Sîtâ, le cœur affligé, poussant un long soupir, adressa
+une seconde fois la parole au singe, qui se tenait là <i>dans
+cette respectueuse attitude</i>:</p>
+
+<p>«Raconte à mon époux ces <i>deux faits de notre vie intime</i>,
+ce qui sera <i>pour toi</i> le meilleur des signes <i>devant
+lui</i>: «Au pied du mont Tchitrakoûta, rempli confusément
+d'arbres et de lianes, dans les massifs des bocages,
+embaumés par les senteurs de fleurs variées, au temps
+que j'habitais avec toi un ermitage de pénitents, non loin
+du fleuve Mandâkinî et dans un lieu vanté des saints anachorètes,
+un jour, que j'avais recueilli au milieu des bois
+les racines et les fruits, je m'assis, humide du bain, sur
+ta cuisse, où tu m'avais attirée. Alors tu pris en jouant
+de l'arsenic rouge et tu me fis sur le front un tilaka, qui,
+<i>dans un embrassement</i>, fut imprimé sur ta poitrine.</p>
+
+<p>«Une autre fois, que j'avais étalé des viandes de cerf
+devant la porte de l'ermitage, une corneille voulut en dérober;
+mais je l'en empêchai, lui jetant des mottes de
+terre. La corneille s'irritant vient alors me frapper de tous
+côtés: en colère, à <i>mon tour</i>, je lève ma robe, <i>comme un
+bouclier</i>, contre les assauts du volatile. L'oiseau enlève
+de force, il mange la chair, que j'avais semée en l'honneur
+de tous les êtres; et toi, Râma, tu n'eus aucun souci
+que j'eusse perdu ma robe dans cette lutte. Furieuse,
+moquée de toi, fuyant çà et là, j'étais vaincue de tous
+côtés par la vigueur de l'oiseau, avide de nourriture.
+Enfin, épuisée de force, je courus à toi, <i>insoucieusement</i>
+assis, et je me réfugiai sur ton sein dans une colère que
+tu pris soin de calmer, toi, que cette <i>petite guerre</i> avait
+amusé.</p>
+
+<p>«Là, fondant sur moi à tire d'aile, le volatile me
+frappa encore aux deux seins. Tu me vis alors désolée,
+irritée par la corneille, essuyant mes yeux sur mon visage
+baigné de larmes; et ta main secourable, tirant une flèche
+<i>du carquois</i>, l'envoya contre l'oiseau. C'était l'arme de
+Brahma, que tu avais encochée: le trait flamboya dans
+les airs; et la corneille, visée par toi, s'enfuit, prenant
+des routes différentes. Dans son vol, que précipite la
+crainte, elle suit le tour de ce globe: tantôt elle se joue
+au sein du nuage pluvieux, tantôt au milieu des gazelles;
+mais le dard que tu as lancé la suit comme son ombre.
+Enfin n'ayant pu trouver la paix dans les mondes, c'est
+auprès de toi-même qu'elle vient chercher un asile.</p>
+
+<p>«Triste et consternée, elle reçut de toi ces paroles: «La
+flèche, que j'ai décochée, ne l'est jamais en vain. Quel
+membre veux-tu qu'elle détruise en toi?» L'oiseau choisit
+de perdre un œil, que le trait fit périr à l'instant. Tu n'as
+pas craint de lancer à cause de moi la flèche de Brahma lui-même
+sur une chétive corneille; et tu peux, maître du
+monde, épargner le <i>Démon</i> qui m'a ravie de tes bras!
+Courageux et fort, comme tu l'es, fils de Raghou, pourquoi
+ne décoches-tu point ta flèche au milieu des Rakshasas,
+toi, le plus adroit parmi tous ceux qui savent manier
+l'arc? Chef des hommes, aie donc, héros du grand arc,
+aie donc pitié de moi!»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, Hanoûmat répondit en ces termes:
+«Ton époux accomplira tout ce qui fut dit par toi, Mithilienne.
+Veuille me confier, noble dame, un signe, que
+Râma connaisse et qui mette la joie dans son cœur.»</p>
+
+<p>À ces mots, Sîtâ, regardant tout le gracieux tissu de ses
+cheveux entrelacés dans une tresse, délia sa longue natte
+et donna au singe Hanoûmat le joyau <i>qui retenait la chevelure
+attachée</i>: «Donne-le à Râma,» dit cette femme,
+semblable à une fille des Immortels. Le noble singe reçut
+le bijou, s'inclina pour saluer, décrivit un pradakshina autour
+de Sîtâ et se tint à côté, les mains réunies aux tempes.
+«Adieu! lui dit-il, femme aux grands yeux; ne veuille
+pas t'abandonner au chagrin!»</p>
+
+<p>Salué, au moment de son départ, avec des paroles heureuses,
+quand le singe eut incliné sa tête devant Sîtâ et
+se fut éloigné d'elle, il fit ces réflexions: «Il reste peu
+de chose dans cette affaire; j'ai vu la <i>princesse</i> aux yeux
+noirs: mettant de côté les trois moyens<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, qui sont dans
+l'ordre avant le quatrième, c'est à mes yeux celui-là que
+je dois employer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><p><i>Oupâyas</i>, moyens de succès au nombre de quatre pour
+réduire l'ennemi: l'action de semer la division, la conciliation,
+les présents et les mesures de rigueur.</p></blockquote>
+
+<p>«<i>Oui?</i> Je ne vois que l'énergie maintenant pour dénouer
+ce nœud: après que j'aurai tué <i>quelque</i> héros éminent
+des Rakshasas, viendra ensuite, de manière ou d'autre,
+le tour des moyens amiables.</p>
+
+<p>«Je détruirai donc, comme le feu dévore une forêt
+sèche, tout le magnifique bocage de ce roi féroce; bocage,
+riche de lianes et d'arbres variés; bocage, le charme de
+l'âme et des yeux, semblable au Nandana lui-même! Et
+ce parc dévasté allumera contre moi la colère du monarque.»</p>
+
+<p>À ces mots, le vaillant Hanoûmat de saccager ce bosquet
+royal, peuplé de maintes gazelles et rempli d'éléphants
+ivres d'amour. Bientôt ce bocage n'offrit plus aux
+regards que des formes hideuses par ses arbres cassés,
+ses bassins d'eau rompus, et ses montagnes réduites en
+poussière.</p>
+
+<p>Quand le grand singe, <i>émissaire</i> de l'auguste et sage
+monarque des hommes eut achevé cet immense dégât, il
+s'avança vers la porte en arcade, ambitieux de combattre
+seul contre les nombreuses et puissantes armées des Rakshasas.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Cependant le cri du singe et le brisement de la forêt
+avaient jeté le trouble et l'épouvante chez tous les habitants
+de Lankâ. Aussitôt que le sommeil eut abandonné
+leurs paupières, les Rakshasîs aux hideuses figures virent
+ce bocage dévasté et le géant héros des quadrumanes.</p>
+
+<p>Elles, à l'aspect du vigoureux simien, le corps démesuré,
+tel enfin qu'un nuage, de s'enquérir à la fille du roi
+Djanaka: «Qui est-il? De qui est-il né? D'où vient-il?
+Quel sujet l'a conduit ici? Et comment, fille de roi, se
+fait-il qu'il tienne ici conversation avec toi?»</p>
+
+<p>Alors, cette fille des rois, belle en toute sa personne:
+«Je ne crois pas le connaître, dit Sîtâ, parce qu'il est
+donné aux Rakshasas de prendre toutes les formes qu'ils
+veulent. Mais vous connaissez, vous! ce qu'il est et ce
+qu'il fait, car le serpent doit connaître les pas du serpent:
+il n'y a pas de doute!»</p>
+
+<p>À ces paroles de Sîtâ, les Rakshasîs furent saisies d'étonnement:
+les unes de rester là, les autres de s'en aller
+raconter cet événement à Râvana. Les mains réunies en
+coupe à leurs tempes, courbant leurs têtes jusqu'à terre,
+pleines d'effroi et les yeux égarés: «Roi, lui dirent-elles,
+un singe au corps épouvantable et d'une vigueur outre
+mesure se tient au milieu du bocage d'açokas, où il s'est
+entretenu avec Sîtâ. Nous avons interrogé la Djanakide
+plusieurs fois, <i>mais en vain</i>; cette femme aux yeux de
+gazelle ne veut pas nous révéler ce qu'il est. Ce doit être,
+soit un messager d'Indra, soit un émissaire de Kouvéra;
+ou Râma peut-être l'envoie à la recherche de Sîtâ. En
+peu de temps, sire, il a brisé tout le bocage; mais il n'a
+point saccagé la partie du bois où Sîtâ la Djanakide est
+assise. Est-ce par ménagement pour Sîtâ ou par fatigue?
+On ne sait; mais comment cette violence aurait-elle pu le
+fatiguer? Et d'ailleurs il <i>semble</i> garder la Djanakide. Il
+défend l'abord d'un çinçapâ aux branches semées de
+charmants boutons, arbre majestueux, dont Sîtâ s'est
+approchée. Veuille bien ordonner, sire, le châtiment de
+cet audacieux aux actes criminels, qui osa converser avec
+Sîtâ et dévaster le bocage.»</p>
+
+<p>À ces mots des furies, le souverain des Rakshasas, les
+yeux rouges de colère, flamboya comme le feu, qui dévore
+une oblation; et le monarque à la grande splendeur commanda
+sur-le-champ de saisir Hanoûmat.</p>
+
+<p>Aussitôt un héros au cœur généreux, de qui l'âme avait
+déjà précédé le corps au combat; ce héros, égal en puissance
+au fils de Daksha même, décrivit un pradakshina
+autour de son père; et, cet hommage rendu, l'invincible
+Indradjit monta dans son char, auquel un <i>art merveilleux</i>
+avait adapté une irrésistible impétuosité. Quatre lions aux
+dents aiguës et tranchantes le traînaient d'une vitesse
+épouvantable et pareille au vol de <i>Garouda</i>, le monarque
+des oiseaux.</p>
+
+<p>Le héros, maître du char, le plus adroit des archers,
+le plus habile de ceux qui savent manier les armes, courut
+sur le singe avec son chariot couleur du soleil. Le
+noble quadrumane se réjouit, dès qu'il entendit retentir
+son char, résonner son arc et vibrer sa corde. À la vue du
+héros Indradjit, qui s'avançait dans son véhicule, le singe
+poussa un effroyable cri, et rapide il grossit la masse de
+son corps. Indradjit, monté sur le céleste char, tenant
+son arc admirable dans sa main, le brandit avec un son
+égal au fracas du tonnerre.</p>
+
+<p>Alors ces deux héros à la grande force, à l'ardente
+fougue dans l'action, <i>au cœur</i> dur au milieu des combats,
+le singe et le fils du monarque des Rakshasas en vinrent
+aux mains comme deux rois des Dieux et des Démons,
+entre lesquels s'est allumée la guerre.</p>
+
+<p>Ensuite le singe démesuré, ne songeant pas combien
+étaient rapides les flèches du guerrier au grand char, excellent
+archer et le plus habile de ceux qui manient les
+armes, s'élança <i>tout à coup</i> dans les routes de son père.
+Là, Hanoûmat, qui avait la vitesse et la force du vent, se
+tint devant les flèches du héros et s'en moqua. Doués
+également de rapidité, experts l'un et l'autre dans les
+choses de la guerre, alors ces deux athlètes d'engager un
+combat terrible, qui retint enchaînées les âmes de tous
+les êtres. Le Rakshasa ne connaît pas le côté faible d'Hanoûmat
+et le Mâroutide ne connaît pas celui du Rakshasa:
+objets mutuels de leurs pensées, ils se tenaient donc l'un
+en face de l'autre, semblables à deux serpents qui ne
+sont point armés de poisons. Ensuite il vint cette pensée
+au fils du roi des Rakshasas touchant le plus grand héros
+des singes: «J'ai vu que cet animal est immortel; ainsi
+de quels moyens n'userai-je pas, <i>comme inutiles</i>, pour
+me saisir de lui?»</p>
+
+<p>Indradjit, à ces mots, de lier son rival avec la flèche de
+Brahma. Le singe devint au même instant incapable de
+tout mouvement et tomba sur la face de la terre. Maltraité
+par les Rakshasas, accablé par une nuée de projectiles,
+Hanoûmat ne savait comment se dégager du lien dont ce
+trait <i>puissant</i> le tenait garrotté.</p>
+
+<p>Quand le singe eut reconnu la puissance du trait <i>enchanté</i>,
+il songea que la grâce de Brahma lui avait donné
+un charme pour s'en délivrer: il récita donc la formule
+que lui avait enseignée le père des créatures. Mais, tout
+doué qu'il fût de vigueur, le Mâroutide ne put même s'affranchir
+de cette flèche avec les chants mystiques, dont il
+devait la science à la faveur de Brahma. «Hélas! s'écria-t-il,
+il n'est pas de remède contre ce dard lancé par les
+Rakshasas! Où vint frapper la flèche de Brahma, nulle
+autre n'en peut détruire l'effet: nous voilà tombés dans
+un grand péril!»</p>
+
+<p>Quand ils virent le Mâroutide enchaîné par ce trait
+merveilleux, aussitôt les Rakshasas de l'attacher avec des
+cordes multipliées de chanvre et des liens faits du liber
+enroulé des grands végétaux.</p>
+
+<p>À l'aspect de ce héros, le plus vaillant des quadrumanes,
+lié fortement avec l'écorce des arbres, Indradjit lui ôta
+son dard, lien formidable, dont la délivrance n'était pas
+connue au noble singe.</p>
+
+<p>Hanoûmat se résigna donc malgré lui à ses liens et au
+mépris des Rakshasas, ses ennemis: «Si du moins la
+curiosité, pensa-t-il, inspirait l'envie de me voir au monarque
+des Rakshasas!» Battu à coups de poings et de
+bâtons par ces cruels Démons, le Mâroutide fut, <i>ce qu'il
+désirait</i>, introduit en la présence du monarque des
+nocturnes Génies.</p>
+
+<p>Le fils du Vent aperçut le monstre aux dix visages, les
+yeux rouges et tout pleins de colère, assis dans un siége
+moelleux et dictant ses ordres aux principaux de ses ministres,
+distingués par l'âge, les bonnes mœurs et la famille.
+Alors ce magnanime prince des singes, fils de
+Mâroute, abordant le souverain à la grande vigueur, de
+s'annoncer à lui dans ces termes: «Je viens ici en qualité
+de messager, envoyé de sa présence par le monarque des
+singes.»</p>
+
+<p>Saisi d'un grand courroux à la vue du singe aux longs
+bras, aux yeux jaunes nuancés de noir, qui se tenait en
+face de lui, Râvana au vaste courage, les yeux rouges de
+sa colère allumée, dit à Prahasta, le plus éminent des
+Rakshasas, ces mots dictés par la circonstance: «Interroge
+ce méchant! Qui est-il? Quelle raison nous l'amène?
+Pour quel motif a-t-il brisé mon bocage? Pourquoi ses
+menaces contre les Rakshasas?»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque: «Rassure-toi! dit Prahasta:
+salut à toi, singe! Tu n'as rien à craindre ici?
+Est-ce Indra qui t'envoie maintenant chez les Rakshasas?
+Dis la vérité; n'aie pas d'inquiétude, singe, tu seras mis
+en liberté. Es-tu l'envoyé de Kouvéra? ou d'Yama? ou de
+Varouna? N'as-tu pris cette forme épouvantable <i>que</i> pour
+entrer dans cette ville? Viens-tu même envoyé par Vishnou,
+ambitieux de conquérir Lankâ? car ta vigueur n'est
+pas d'un quadrumane et tu n'as du singe que la forme!
+Conte-nous la vérité maintenant, et tu seras mis en liberté;
+mais si tu nous dis un mensonge, il te sera difficile
+de sauver ici ta vie!»</p>
+
+<p>À ces mots, le singe doué de la parole, le quadrumane
+à la grande vitesse, Hanoûmat, fils du Vent, tourna les
+yeux vers le monarque des Rakshasas et, lui parlant d'une
+âme ferme, il se fit connaître au Démon: «Je ne suis pas
+l'envoyé de Çakra, ni celui d'Yama, ni le messager de
+Varouna. Aucune alliance ne m'unit, soit au Dieu qui
+donne les richesses, soit à Vishnou: aucun d'eux ne m'a
+donc envoyé. Cette forme est la mienne, et c'est comme
+singe que je viens ici. Il ne m'était pas facile d'obtenir
+cette vue du monarque des Rakshasas; et, si j'ai détruit
+son bocage, c'est afin d'être amené en sa présence.</p>
+
+<p>«Il est impossible qu'une arme <i>fée</i> m'enchaîne avec
+ses liens, quelque longs même qu'ils soient, car jadis le
+père des créatures m'accorda cette faveur éminente. Mais,
+comme j'avais envie de voir ici le roi, j'ai permis à cette
+arme de m'attacher: «<i>Qu'importe!</i> ce fut là ma pensée;
+puisque j'ai le pouvoir de m'en délivrer!» Et j'ai subi
+même ces liens vils, non assurément par faiblesse, roi,
+mais, sache-le, pour atteindre au but de mon désir. Je
+suis venu dans ces lieux comme le messager du <i>plus
+grand des</i> Raghouides à la force sans mesure: écoute
+donc, sire, les paroles convenables, que je vais t'adresser
+ici en <i>cette qualité</i>.»</p>
+
+<p>Le prince courageux des singes regarda le Démon à la
+grande âme et lui tint sans trouble ce langage plein de
+sens: «Je suis venu dans ton palais suivant les ordres
+de Sougrîva. L'Indra des singes, ton frère, Indra des
+Rakshasas, te souhaite une bonne santé. Écoute les instructions
+que m'a données le magnanime Sougrîva, ton
+frère; paroles où le juste se marie à l'utile, paroles
+séantes, convenables ici et partout ailleurs.</p>
+
+<p>«Il fut un potentat, nommé Daçaratha, le roi des coursiers,
+des éléphants et des hommes: il était comme le
+père du monde entier; il égalait en splendeur le monarque
+des Immortels. Son fils aîné, prince charmant, aux
+longs bras et <i>de qui la vue</i> inspirait la joie, sortit de la
+ville aux ordres de son père et s'exila dans la forêt Dandaka.
+Accompagné de Lakshmana, son frère, et de Sîtâ,
+son épouse, il entra dans le sentier du devoir que suivent
+les grands saints. Il perdit au milieu de la forêt sa femme,
+la chaste Sîtâ, fille du magnanime Djanaka, roi du Vidéha.</p>
+
+<p>«Tandis qu'il cherchait la reine, ce fils du roi <i>Daçaratha</i>
+vint avec son frère puîné au mont Rishyamoûka,
+et là il eut une conférence avec Sougrîva. Celui-ci promit
+à celui-là de chercher Sîtâ, et l'autre s'engageait à rétablir
+Sougrîva dans le royaume des singes. Sougrîva fut
+ainsi réinstallé sur le trône, comme roi de tous les peuples
+singes, par la main de Râma, qui tua Bâli, ton ami, dans
+un combat. Enchaîné à la vérité et pressé d'acquitter sa
+promesse, le nouveau roi des quadrumanes a donc envoyé
+des singes par tous les points de l'espace à la recherche
+de Sîtâ. Des milliers de simiens, des myriades même et
+des centaines de millions la cherchent aujourd'hui en
+toutes les régions, sur la terre et dans le ciel. Moi, j'ai
+pour nom Hanoûmat, je suis le propre fils du Vent, et
+j'ai franchi légèrement à cause de Sîtâ <i>votre mer de</i>
+cent yodjanas.</p>
+
+<p>«Écoute entièrement le message que je t'apporte ici,
+grand roi: utile dans ce monde-ci, il peut même te procurer
+le bonheur dans l'autre monde. Ta majesté connaît
+la dévotion, le juste et l'utile; elle a ses propres femmes:
+il ne te sied donc pas, monarque à la grande sagesse, de
+faire violence aux épouses d'autrui. Si tu estimes cet avis
+utile pour toi, si tu le crois digne de tes amis et de toi-même,
+rends, héros, la Djanakide au roi des hommes.</p>
+
+<p>«J'ai vu cette reine; je suis parvenu à la chose où il
+était si difficile de parvenir chez toi: pour ce qui reste à
+faire en dernier lieu, c'est à Râma de l'exécuter ici. Je
+l'ai vue plongée dans le chagrin, cette reine aux grands
+yeux. Quand tu enlevas cette femme pour ta concubine
+royale, comment n'as-tu pas senti que tu prenais une
+lionne <i>pour te dévorer</i>? Le Dieu qui brisa les villes,
+<i>Indra même</i>, s'il commettait une offense à la face de
+Râma, ne goûtera plus désormais de bonheur: combien
+davantage un être de ta condition! Cette femme qui se
+tient ici charmante et de laquelle tu dis: «<i>Voilà donc</i>
+Sîtâ!» sache que c'est Kâlarâtri<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> elle-même pour tous
+les habitants de Lankâ!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><p>Une forme de <i>Kâli</i> ou <i>Dourgâ</i>, femme de Çiva et déesse
+de la destruction.</p></blockquote>
+
+<p>«Certes! mon bras fût-il seul, peut facilement détruire
+Lankâ, ses éléphants, ses chars et ses coursiers; mais ce
+n'est pas là que gît le point de la question. Râma, il en
+a fait la promesse en face du roi des singes, tranchera la
+vie du rival odieux par qui sa Mithilienne lui fut ravie.
+Rejette donc ce lacet de la mort que tu as lié toi-même à
+ton cou; rejette ce lacet dissimulé sous les formes charmantes
+de Sîtâ, et pense au moyen qui peut seul te
+sauver!»</p>
+
+<p>Enflammé de colère à ces mots du singe, le monarque
+des Rakshasas ordonne qu'il soit conduit à la mort.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râvana eut commandé le supplice d'Hanoûmat,
+Vibhîshana lui tint ce langage afin de l'en détourner. Informé
+que le roi était en colère et de quelle affaire il s'agissait,
+le <i>vertueux</i> Rakshasa d'examiner la chose d'après
+ses règles mêmes.</p>
+
+<p>Ensuite il honora le monarque avec politesse, et,
+versé dans l'art de manier un discours, il adressa au
+Poulastide assis dans sa résolution ce langage d'une extrême
+justesse: «Il n'est pas digne de toi, héros, d'envoyer
+ce singe à la mort: en effet, le devoir s'y oppose;
+c'est un acte blâmé dans cette vie et dans l'autre monde.
+Ce quadrumane est un grand ennemi, nul doute en cela;
+son crime est odieux, il est infini; mais, disent les sages,
+on doit respecter la vie des ambassadeurs. Il est plusieurs
+autres peines desquelles on peut user envers eux. Il
+est permis de les mutiler dans les membres, de faire
+tomber le fouet <i>sur leurs épaules</i>, de raser leurs cheveux,
+d'arracher même leurs insignes: le hérault de qui les
+paroles sont blessantes mérite de telles punitions; mais
+on ne voit pas que la mort de l'envoyé soit portée au
+nombre des châtiments.</p>
+
+<p>«O toi qui réjouis l'âme des Naîrritas, le héros né de
+Raghou ne peut lutter sur un champ de bataille avec toi,
+si plein de génie, de persévérance, de courage, si difficile
+à vaincre aux Asouras, et, qui plus est, aux Dieux. Il est
+même à toi des guerriers nombreux, attentifs, intelligents,
+bons soldats, héros même, les meilleurs de ceux
+qui manient les armes et nés dans les familles les mieux
+douées en grandes qualités. Tu combattras, sire, accompagné
+de leurs bataillons rassemblés contre ces deux fils
+de roi: que le singe aille donc libre vers eux, et fais
+promptement défier au combat ces deux hommes qui me
+semblent déjà morts!»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ce discours, le monarque puissant répondit
+à son frère en ces mots conformes aux circonstances
+du temps et du lieu: «Ta grandeur vient de
+parler avec justesse: on est blâmé pour donner la mort à
+des ambassadeurs; nécessairement, il faut infliger à
+celui-ci une peine autre que la mort. Les singes tiennent
+leur queue en grande estime; ils disent qu'elle est une
+parure: eh bien! qu'on mette sans tarder le feu à la
+queue de celui-ci, et qu'il s'en retourne avec sa queue
+brûlée! Que ses conjoints, ses parents, ses alliés, ses
+amis et le monarque des singes le voient tous vexé par la
+difformité de ce membre!»</p>
+
+<p>À ces mots les Rakshasas, de qui la colère avait accru
+la méchanceté, enveloppent sa queue avec de vieilles
+étoffes en coton. À mesure que l'on entourait sa queue de
+ces matières combustibles, le grand singe d'augmenter
+ses proportions, comme un incendie allumé dans les forêts
+quand la flamme s'attache au bois sec.</p>
+
+<p>Le prudent singe de rouler en lui-même beaucoup de
+pensées assorties aux circonstances du moment et du
+lieu: «Il est sûr que ces rôdeurs impurs des nuits sont
+trop faibles contre moi, tout lié que je suis; combien
+moins ne pourraient-ils m'arrêter si je voulais rompre ces liens
+et fuir, m'élançant <i>au milieu des airs</i>. Mais il faut
+nécessairement que je voie Lankâ éclairée par le jour.»</p>
+
+<p>Quand Hanoûmat, zélé pour le bien de Râma, eut ainsi
+arrêté sa résolution, le noble singe endura ces avanies,
+tout fort qu'il fût <i>pour les empêcher</i>. Ensuite, pleins de
+fureur et l'ayant arrosée d'huile, ces Démons à l'âme
+féroce attachent solidement la flamme à sa queue. Ils
+empoignent Hanoûmat, l'entraînent hors du palais et se
+font un jeu cruel de promener le grand singe, sa queue
+enflammée, dans toute la ville, qu'ils remplissent çà et là
+de bruit avec le son des conques et des tambourins.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils montrent Hanoûmat dans la ville avec la
+flamme au bout de sa queue, les Rakshasîs de s'en aller
+vite porter cette nouvelle à Sîtâ: «Ce singe à la face
+rouge qui eut un entretien avec toi, Sîtâ, lui disent-elles,
+voici que <i>nos</i> Rakshasas ont mis le feu à sa queue et le
+traînent ainsi partout!» À ces paroles cruelles et qui,
+pour ainsi dire, lui donnaient la mort, Sîtâ la Djanakide
+tourna son visage vers le grand singe et conjura le feu
+par ses incantations puissantes.</p>
+
+<p>Cette femme aux grands yeux adora le feu d'une âme
+recueillie: «Si j'ai signalé mon obéissance à l'égard de
+mon vénérable, dit-elle; si j'ai cultivé la pénitence ou si
+même je n'ai violé jamais la fidélité à mon époux, Feu,
+sois bon pour Hanoûmat! S'il est dans ce quadrumane
+intelligent quelque sensibilité pour moi, ou s'il me reste
+quelque bonheur, Feu, sois bon pour Hanoûmat! S'il a vu,
+ce <i>quadrumane</i> à l'âme juste, que ma conduite est sage
+et que mon cœur suit le chemin de la vertu, Feu, sois bon
+pour Hanoûmat!»</p>
+
+<p>À ces mots, un feu pur de toute fumée et d'une lumière
+suave flamboya dans un pradakshina autour de cette
+femme aux yeux doux comme ceux du faon de la gazelle,
+et sa flamme semblait ainsi lui dire: «Je suis bon pour
+Hanoûmat!»</p>
+
+<p>Ces pensées vinrent à l'esprit du singe dans cet embrasement
+de sa queue: «Voici le feu allumé; pourquoi
+son ardeur ne me brûle-t-elle pas? Je vois une grande
+flamme; pourquoi n'en éprouvé-je aucune douleur? Un
+ruisseau de fraîcheur circule même dans ma queue! C'est
+là, je pense, une chose merveilleuse!</p>
+
+<p>«Si le feu ne me brûle pas, c'est une faveur, que je
+dois sans doute à la bonté de Sîtâ, à la splendeur de
+Râma, à l'amitié, qui unit le feu au <i>vent</i>, mon père!»</p>
+
+<p>Le grand singe, marchant vers la porte de la ville,
+s'approche alors de cette <i>magnifique</i> entrée, qui s'élevait
+comme l'Himâlaya et d'où tombaient les faisceaux divisés
+de ses rayons éblouissants. Là, toujours maître de lui-même,
+le simien se rend aussi grand qu'une montagne;
+puis, il se ramasse tout à coup dans une extrême petitesse,
+fait tomber ses liens et, sitôt qu'il en est sorti, le fortuné
+singe redevient au même instant pareil à une montagne.
+Ses yeux, observant tout, virent une massue arborée
+dessus l'arcade: aussitôt le singe aux longs bras saisit
+l'arme solide toute en fer, et broya de ses coups les
+gardes mêmes de la porte.</p>
+
+<p>Les Rakshasas, échappés au carnage, de courir sans
+jeter un seul regard derrière eux, comme des gazelles
+épouvantées qu'un tigre chasse devant lui.</p>
+
+<p>Le grand singe avec sa queue toute en flammes se promena
+dans Lankâ sur les toits des palais, tel qu'un nuage
+d'où jaillissent les éclairs. Hanoûmat semait le feu, qui
+semblait, comme un fils, prêter au singe le concours zélé
+de sa flamme; et le Vent, qui aimait son fils, de souffler
+<i>en même temps</i> l'incendie allumé sur tous les palais.
+Aussi voyait-on le feu, d'une fureur augmentée par son
+alliance avec le vent, dévorer les habitations comme le feu
+de la mort.</p>
+
+<p>Les palais superbes, incrustés de gemmes, périssaient
+avec leurs treillis d'or, avec leurs pavés de perles et de
+pierreries; et les œils-de-bœuf en éclats tombaient sur
+le sol de la terre, comme les chars des saints tombent du
+ciel, quand ils ont <i>un jour</i> épuisé la récompense due à
+leurs bonnes œuvres. Hanoûmat vit en flammes tous les
+quartiers des palais admirables aux ornements d'argent,
+de corail, de perles, de lapis-lazuli et de diamants.</p>
+
+<p>Le feu est insatiable de bois, le noble singe est insatiable
+de feu, et la terre ne peut se rassasier de Rakshasas
+morts, que lui jette Hanoûmat. Le fils du Vent semait
+çà et là ses brûlantes guirlandes de flammes, et le feu
+<i>toujours</i> plus intense dévorait Lankâ avec ses Rakshasas.</p>
+
+<p>Effrayés par le bruit et vaincus par le feu, ces grands,
+ces terribles Démons à la force épouvantable, armés de
+traits divers, se précipitent sur le singe. Ils fondent sur
+lui avec des flèches pareilles en éclat aux rayons du soleil,
+et l'on voit cette multitude de Rakshasas envelopper le
+plus vaillant des quadrumanes comme un vaste et profond
+tourbillon dans les eaux du Gange. Les Démons nocturnes
+jettent à l'envi contre Hanoûmat des lances étincelantes,
+des traits barbelés, une grêle de haches; mais soudain le
+fils irrité du Vent se donne une forme épouvantable,
+arrache d'un palais une colonne incrustée d'or, la fait pirouetter
+cent fois, proclame autant de fois son nom, et,
+tel qu'Indra sous les coups de sa foudre abat les Asouras,
+il assomme les horribles Rakshasas.</p>
+
+<p>Vaincue par la force de sa colère, Lankâ, toute flamboyante
+de feux, enveloppée de flammes, les plus vaillants
+héros tués, les guerriers taillés en pièces, Lankâ semblait
+en ce moment frappée d'une malédiction.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut ruiné la ville, porté le trouble au cœur
+de Râvana, signalé sa force épouvantable et salué Sîtâ,
+ce vaillant meurtrier des ennemis, ce tigre des singes,
+brûlant de revoir enfin son maître, escalada le grand mont
+Arishta; montagne à la surface boisée, ténébreuse, couverte
+d'arbres en grand nombre et plantée de padmakas
+élevés, d'acwakarnas, de palmiers et de vigoureux sâlas.</p>
+
+<p>De la cime où il était monté, le héros, fils du Vent,
+contempla cette mer épouvantable, séjour des reptiles et
+des poissons. Tel que Mâroute au milieu des airs, le tigre
+des simiens, ce propre fils du Vent, s'élança dans la route
+la plus haute de son père. Accablée sous le poids du singe,
+la grande montagne alors poussa un gémissement, et, secouée
+par lui, elle semblait danser avec ses hautes cimes,
+les unes ébranlées, les autres même s'écroulant.</p>
+
+<p>On entendit un bruit épouvantable, pareil au fracas
+des nuées orageuses: c'était le rugissement des lions à la
+grande force écrasés au milieu des cavernes, leurs tanières.</p>
+
+<p>De nombreux serpents aux venins subtils, aux langues
+enflammées, à l'immense longueur, se débattent et se
+tordent, le cou et la tête écrasés.</p>
+
+<p>La belle montagne, foulée par le grand singe, fit jaillir,
+ici, un torrent d'eau; là, un ruisseau de sang; ailleurs,
+différents métaux; et, sous les pieds du quadrumane
+vigoureux, elle entra dans le sein de la terre avec ses
+arbres et ses hautes cimes.</p>
+
+<p>Hanoûmat non fatigué, de qui la voix était pareille au
+bruit des nuages tonnants, poussa un long cri et se plongea
+dans le lac sans rivage du ciel; <i>ce lac</i> pur, dont les nuées
+sont le jeune gazon et la vallisnérie, dont les étoiles de
+l'arcture sont les cygnes qui en sillonnent la surface.</p>
+
+<p>Dès qu'ils eurent ouï ce cri épouvantable d'Hanoûmat,
+la joie remplit aussitôt l'âme des singes impatients de revoir
+ce noble ami.</p>
+
+<p>Djâmbavat, le plus vertueux des quadrumanes, adressant
+la parole à tous les simiens, ainsi qu'à leur chef
+Angada, prononce alors ces mots, le cœur ému de plaisir:
+«C'est Hanoûmat qui a complétement réussi dans sa
+mission; il n'y a là nul doute; car, s'il avait échoué dans
+son entreprise, il n'aurait pas un tel empressement!» À
+peine entendu ce cri du magnanime avec le battement
+fougueux de ses bras et de ses cuisses, les singes contents
+de s'élancer <i>à l'envi</i> de tous les côtés.</p>
+
+<p>Déployant sa plus grande légèreté et d'une vigueur que
+doublait sa joie, Hanoûmat, à la vive splendeur, traversa
+de nouveau l'Océan par le milieu.</p>
+
+<p>Le grand et fortuné quadrumane, voyageur aérien,
+s'avançait ainsi dans le ciel même, séjour accoutumé du
+vent, et <i>sa fougue</i> arrachait, pour ainsi dire, les <i>bornes</i>
+aux dix points de l'espace.</p>
+
+<p>Remuant les masses de nuages et les traversant mainte
+et mainte fois, on le voit comme la lune, tantôt il apparaît
+à découvert, et tantôt il disparaît caché.</p>
+
+<p>À la vue du grand singe, qui semblable à une masse
+de feu précipitait sa course vers eux, tous les simiens
+alors se tinrent, les mains réunies en coupe à leurs
+tempes. Descendu sur la haute montagne avec une rapidité
+extrême, le Mâroutide prit enfin pied sur la cime,
+hérissée de grands arbres. Alors tous les chefs des singes
+environnent le magnanime Hanoûmat et se tiennent auprès
+de lui, tous d'une âme joyeuse. Ils honorent le singe
+très-distingué, fils naturel du Vent, et lui offrent des
+présents, du miel et des fruits. Les uns d'éclater en
+joyeux applaudissements; <i>les autres</i> poussent des cris de
+plaisir, ceux-là se balancent de contentement sur les
+branches des arbres.</p>
+
+<p>Hanoûmat à la puissante vigueur salua, inclinant son
+corps, le grand singe Djâmbavat à la vieillesse reculée
+et le prince de la jeunesse Angada.</p>
+
+<p>Quand il eut reçu d'eux les révérences et les honneurs,
+qu'il méritait justement, le vaillant quadrumane leur annonça
+brièvement sa nouvelle: «J'ai vu la reine!» À
+ces mots du fils de Mâroute: «J'ai vu la reine;» ces
+mots si heureux et semblables en douceur à l'ambroisie
+même, le <i>cœur des</i> singes fut <i>tout</i> rempli de joie.</p>
+
+<p>Le fils de Bâli, Angada le serre dans ses bras avec
+étreinte; il prend sa main dans la sienne; puis il s'asseoit.
+Tous les singes font cercle autour de lui dans ces
+bois charmants du grand mont de Mahéndra et se livrent
+à la joie la plus vive.</p>
+
+<p>Accroupis aux pieds du Mâroutide sur les grands blocs
+de la montagne, les principaux des singes, impatients de
+l'entendre conter de quelle manière il avait traversé la
+mer, comment il avait pu voir, et Lankâ, et Sîtâ, et Râvana,
+se tiennent de toutes parts autour de lui, et tous,
+les mains réunies en coupe à leurs tempes. Les yeux brillants
+de joie, ils demeurent tous en silence, attentifs, recueillis,
+et le visage dressé vers les paroles qu'allait dire
+Hanoûmat.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut raconté toutes ses aventures, Hanoûmat,
+le fils du Vent, prit de nouveau la parole dans le
+plus beau langage: «La victoire de Râma, le zèle de
+Sougrîva et ma grande natation aérienne pour aller vers
+la chaste Sîtâ, ont porté des fruits. Telles que sont les
+œuvres de cette noble dame, sa pénitence peut sauver
+les mondes, chefs des singes, ou les brûler même dans
+sa colère.</p>
+
+<p>«La puissance de Râvana, ce grand monarque des
+Rakshasas, est infinie de toute manière, puisqu'il a touché
+cette femme vertueuse et que son corps n'est point
+éclaté en cent morceaux! La flamme du feu, touchée avec
+la main, ne ferait pas elle-même ce que peut faire la fille
+du roi Djanaka, quand son âme est émue de colère. Environnée
+de Rakshasîs, cette dame charmante est accablée
+sous le poids du chagrin, et cependant c'est une fille
+des rois et la plus chaste des femmes qui gardent saintement
+la foi du mariage.</p>
+
+<p>«Au milieu des Rakshasîs mêmes, je ramenai la confiance
+dans le cœur de cette femme aux yeux tels, pour
+ainsi dire, que ceux du faon de la gazelle, aux cheveux
+noués d'une seule tresse, <i>comme les veuves</i>, environnée
+dans ce bocage délicieux par des Rakshasîs difformes, en
+butte à leurs menaces, infortunée <i>captive</i>, affermie dans
+la résolution de mourir, n'ayant pour couche que la terre,
+les membres sans couleur comme un étang de lotus à l'arrivée
+des neiges, l'âme détournée avec horreur de <i>l'impie</i>
+Râvana et tout absorbée dans la pensée de son époux.
+J'eus un entretien avec elle, je l'instruisis des choses
+dans la vérité. Apprenant que Râma s'était uni par une
+alliance avec Sougrîva, elle en fut ravie de joie, cette
+magnanime dame, qui, malgré ses douleurs, ne s'écarte
+pas de ses vœux, de sa résolution, de sa rare piété conjugale.»</p>
+
+<p>«Décidons maintenant tout ce qui est à faire dans la
+conjoncture.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut ouï son discours: «Puisque la chose
+est ainsi et qu'on vous l'a racontée comme elle est arrivée,
+dit le fils de Bâli à tous ses compagnons, quel autre parmi
+vous a besoin de voir la Vidéhaine, fille du roi <i>Djanaka</i>?
+Moi, fussé-je même sans aide, je suis capable de renverser
+dans un instant cette Lankâ, avec son peuple de Rakshasas,
+et d'exterminer le noctivague Râvana: combien
+plus, si j'étais accompagné de toutes vos grandeurs aux
+âmes parfaites, aux bonds vigoureux?</p>
+
+<p>«Ce qui retient ici mon courage, c'est le congé que
+j'attends de vos grandeurs.</p>
+
+<p>«N'est-ce pas quand nous aurons délivré cette reine
+aux yeux noirs et reconquis cette fille du roi Djanaka,
+qu'il nous sied d'aller nous montrer sous les yeux du magnanime
+fils de Raghou? <i>Autrement</i>, que diriez-vous
+là? «On a vu Sîtâ, mais on ne l'a pas ramenée!» parole
+honteuse pour des gens qui ont du cœur, du courage
+et de la vigueur!</p>
+
+<p>«<i>Quoi!</i> chacun ici est capable de franchir la mer, et
+pas un ne le serait d'héroïsme, quand vous n'avez pas
+d'égal dans les mondes, nobles singes, ni parmi les Daîtyas,
+ni même entre les Immortels!</p>
+
+<p>«Une fois Lankâ vaincue avec ses multitudes de Rakshasas,
+une fois Sîtâ enlevée de force à Râvana tué, alors
+nous, l'âme joyeuse et notre mission accomplie, nous ramènerons
+la fille du <i>roi</i> Djanaka au milieu de Râma et de
+Lakshmana!»</p>
+
+<p>Djâmbavat, à ce langage d'Angada, répondit en ces
+termes: «La pensée, héros aux longs bras, que tu viens
+d'exprimer ici n'est pas la mienne, prince à la grande
+sagesse. Fouillez, nous a-t-on dit, l'immense plage méridionale;»
+mais ni le roi des singes ni le sage Râma
+n'ont parlé de conquérir.</p>
+
+<p>«Comment pourrait-il vouloir que Sîtâ fût reconquise
+par nous? <i>S'il en était ainsi</i>, le Raghouide, ce roi le
+plus grand des rois, il renierait donc son illustre famille!
+Après que <i>notre</i> monarque s'est engagé lui-même, en
+face de tous les principaux des singes, à faire de sa personne
+la conquête de Sîtâ, comment pourrait-il abjurer
+sa promesse? Cette grande chose mise à fin ne lui donnerait
+aucune satisfaction, et vous auriez en vain fait montre
+d'héroïsme, ô les plus excellents des singes! Rendons-nous
+donc aux lieux où Râma nous attend avec Lakshmana
+et Sougrîva aux longs bras: portons cet événement
+à leurs oreilles.»</p>
+
+<p>«Bien!» lui répondent tous les singes; et, ce mot
+dit, ils aspirent au départ; ils s'élancent de la cime du
+Mahéndra et nagent de tous les côtés au sein des airs.</p>
+
+<p>Tous les chefs des singes avaient mis le Mâroutide à
+leur tête et ne pouvaient rassasier leurs yeux de contempler
+cet illustre Hanoûmat à l'éminente force; <i>Hanoûmat</i>,
+le plus excellent des simiens, que saluaient <i>à son passage</i>
+toutes les créatures.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent près d'un bois couvert d'arbres et de
+lianes, semblable au Nandana et nommé le Bois-du-Miel.
+Cette forêt, bien disposée, appartenait à Sougrîva;
+elle ravissait l'âme de toutes les créatures, mais elle était
+infranchissable à tous les êtres. Le singe Dadhimoukha
+aux longs bras, oncle du magnanime Sougrîva, le monarque
+des simiens, veillait continuellement sur le bois.</p>
+
+<p><i>Nos voyageurs</i> abordent ce parc du souverain des
+quadrumanes, lieu fortuné, délicieux, aimé du cœur, et
+sont transportés de joie à sa vue. Puis, enchantés à l'aspect
+de ce grand Bois-du-Miel, les singes, Djâmbavat à
+leur tête, de prier Hanoûmat, qui s'approche d'Angada
+et lui parle en ces termes: «Daigne nous accorder une
+faveur, à nous, qui avons réussi dans notre mission.»</p>
+
+<p>Le jeune prince loua d'une voix gracieuse Hanoûmat
+et lui répondit ces mots avec amitié: «Que désires-tu?
+parle!»</p>
+
+<p>À ces paroles, le fils du Vent, accompagné de ses proches,
+Hanoûmat reprit avec joie: «Fils du roi des simiens,
+daigne accorder en don aux chefs des singes le
+<i>Bois-du-Miel</i>, qui fut jadis à ton père; cette forêt inexpugnable,
+bien gardée, sans pareille, dont l'accès nous
+est défendu.»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu ce langage d'Hanoûmat: «<i>Eh
+bien!</i> lui répondit Angada, le plus éminent des simiens,
+que les singes boivent le miel! Après qu'Hanoûmat a <i>si
+bien</i> rempli sa mission, l'on ne peut se dispenser de satisfaire
+à sa demande, fût-elle même impossible: à plus
+forte raison, quand la chose est telle qu'est celle-ci.» À
+ces paroles tombées de la bouche d'Angada, les singes
+joyeux de s'écrier: «Bien! bien!» et d'honorer cet <i>auguste
+prince</i>.</p>
+
+<p>Les singes envahirent les arbres pleins des sucs du
+miel; ils remuèrent mainte et mainte fois toute la forêt;
+ils prenaient dans leurs bras des rayons tels, qu'un drona
+les eût à peine contenus, les jetaient joyeux par terre,
+et mangeaient et buvaient. Le plaisir de manger ces miels
+savoureux et bien parfumés les mit tous dans la joie et
+tous ils en devinrent <i>comme</i> fous d'ivresse.</p>
+
+<p>De ces quadrumanes à face ridée, les uns maltraitaient
+après boire les préposés à la garde des rayons, ceux-là se
+frappaient dans l'ivresse les uns les autres avec un reste
+de miel. Ici, des singes se roulent aux pieds des arbres;
+là, gorgés de mets, ils se font un lit de feuilles et dorment
+accablés d'ivresse. On voit des chefs de troupeaux
+quadrumanes arracher les arbres et <i>casser</i> la forêt: on
+en voit qui, le corps tout basané par le miel, boivent dans
+les rayons d'une soif insatiable. Les uns chantent, les autres
+déclament, en voici qui dansent, en voilà qui rient;
+ceux-ci boivent, ceux-là causent; tels dorment et tels
+racontent. Les uns se laissent tomber ivres de la cime des
+arbres; les autres, d'un rapide essor, s'élancent du sol
+de la terre et s'envolent de nouveau sur le sommet des
+branches. Tel en riant lutte avec un rival, tel fond en volant
+sur un autre, qui dort; tel s'élance à l'improviste
+devant tel autre qui s'avance; celui-ci vient en pleurant
+vers celui-là qui pleure. Il n'y avait pas un simien qui ne
+fût ivre; il n'y en avait pas un qui ne fût rassasié.</p>
+
+<p>Les singes empêchés ne tinrent pas compte alors de
+tous ceux que Dadhimoukha avait mis là par son ordre
+pour défendre le miel. On les tira par les bras, on leur
+fit voir les chemins du ciel; et, frappés, ils s'enfuirent
+épouvantés à tous les points de l'espace. Ils arrivent tremblants
+vers Dadhimoukha et lui disent: «Singe, Hanoûmat,
+Angada et les autres ont détruit le Bois-du-miel.
+Que ta grandeur veuille donc faire immédiatement ce qui
+doit l'être dans la circonstance! On nous a tirés par les
+genoux; on nous a fait voir la route des airs.»</p>
+
+<p>Aussitôt que le chef des surveillants, Dadhimoukha eut
+appris, enflammé de colère, que l'on avait saccagé le
+Bois-du-Miel, il se mit à ranimer le courage de ces quadrumanes:
+«Allez donc! marchons, <i>leur dit-il</i>; empêchons
+à toute force les singes d'un orgueil excessif, qui
+mangent ce miel exquis.»</p>
+
+<p>À ces mots, les héros, chefs des singes, retournent au
+Bois-du-Miel, où Dadhimoukha les accompagne. Il prend
+au milieu d'eux un arbre énorme et court avec furie,
+escorté par les plus grands des singes. Ceux-ci alors s'arment
+de pierres, d'arbres et même de lianes; ils se précipitent,
+bouillants de colère, où sont les nobles singes,
+<i>compagnons d'Hanoûmat</i>.</p>
+
+<p>Les vaillants singes, Hanoûmat à leur tête, voyant s'avancer
+Dadhimoukha furieux, de fondre sur lui dans une
+égale colère.</p>
+
+<p>Irrité, le vigoureux Angada saisit par les deux bras ce
+héros impétueux qui accourait avec son arbre; mais,
+tout aveuglé qu'il fût par l'ivresse, il en eut pitié: «C'est
+un <i>vieillard</i> vénérable!» et, ce disant, il se contenta de
+lui frotter les membres sur le sol de la terre.</p>
+
+<p>S'étant un peu débarrassé des singes, le noble quadrumane
+se rapprocha tout à fait des serviteurs, qui étaient
+accourus avec lui, et leur dit: «Singes, venez avec moi!
+allons où est notre maître, Sougrîva au long cou, avec le
+sage Râma. Car ces insensés, qui foulent aux pieds les
+ordres mêmes du souverain, ont mérité la mort; et Sougrîva,
+irrité de leurs violences, ôtera la vie à tous.» Quand
+Dadhimoukha, le garde vigoureux du bois, eut parlé de
+cette manière, il partit à la tête de tous les singes qui formaient
+son bataillon. Dans l'intervalle que mesure un
+clin d'œil, ce coureur des bois atteignit ces lieux où Sougrîva
+se tenait assis avec Râma et Lakshmana. Le singe
+Dadhimoukha, le chef aux longs bras des préposés à la
+surveillance du bois, descendit alors, environné de tous
+ses gardes forestiers. Là, d'un visage consterné, joignant
+les mains en coupe à ses tempes, il pressa du front les
+pieds fortunés de Sougrîva.</p>
+
+<p>Ensuite le monarque des simiens, ayant vu ce <i>noble</i>
+singe, le cœur dans le trouble et le front humilié, lui tint
+ce langage: «Relève-toi! relève-toi! pourquoi te vois-je
+prosterné à mes pieds? Tu n'as rien à craindre; je t'en
+donne l'assurance.</p>
+
+<p>«Dis-moi ce que tu veux au fond de ta pensée. La
+paix règne-t-elle dans le Bois-du-Miel? Singe, je désire
+le savoir.»</p>
+
+<p>Ainsi encouragé par le magnanime Sougrîva, le sage
+Dadhimoukha se lève et lui répond en ces termes: «Les
+singes ont détruit ce bois, que n'avaient pu surmonter
+jusqu'ici le monarque des ours, ni toi, bien-aimé <i>neveu</i>,
+ni Bâli même. Environné de tous ses compagnons, Hanoûmat
+à leur tête, le singe Angada, à la vue des rayons,
+nous a chassés tous et les a mangés.»</p>
+
+<p>Quand le singe eut informé Sougrîva de ces nouvelles,
+l'immolateur des héros ennemis, Lakshmana à la grande
+sagesse fit cette demande au monarque des simiens:
+«Sire, quelle affaire amène ce singe qui garde ton bois?
+Il vient de t'annoncer quelque chose d'un air affligé:
+quelle parole est-ce qu'il a dite?»</p>
+
+<p>À cette question, le monarque habile dans l'art de parler,
+Sougrîva de répondre en ces termes au magnanime
+Lakshmana: «Mon Bois-du-Miel fut saccagé par les
+chefs valeureux des bataillons quadrumanes, qui sont
+allés, sous la conduite d'Angada, scruter la plage méridionale.</p>
+
+<p>«Si Angada est entré sans aucun égard avec tous les
+singes, Hanoûmat à leur tête, dans mon Bois-du-Miel,
+c'est qu'il a vu la reine, je pense, ô fils, qui ajoute sans
+cesse à la joie de Soumitrâ, ta mère. C'est là, sans doute,
+ce qui a rendu les singes si osés d'envahir ma forêt et d'y
+boire le miel.»</p>
+
+<p>Ensuite, quand il eut ouï cette délicieuse parole, tombée
+des lèvres de Sougrîva, le vertueux Lakshmana s'en
+réjouit avec le <i>plus grand des</i> Raghouides. Sougrîva
+joyeux lui-même tint ce langage à Dadhimoukha: «Je
+suis content; n'aie pas d'inquiétude! Le singe a <i>bien</i>
+rempli sa mission: je dois pardonner cette faute d'un
+<i>serviteur</i>, qui a réussi dans son expédition. Retourne vite
+au Bois-du-Miel, continue à le garder comme il convient,
+et hâte-toi de m'envoyer tous les singes, Hanoûmat à
+leur tête.»</p>
+
+<p>Le fortuné s'en alla rapide, comme il était venu; il
+abaissa du haut des airs son vol sur la terre et pénétra
+dans la forêt. Entré dans le Bois-du-Miel, il vit les chefs
+des bataillons singes désenivrés, debout et tremblants
+tous de crainte maintenant que l'ivresse était dissipée.</p>
+
+<p>Le héros s'approcha d'eux, tenant ses mains réunies en
+coupe à ses tempes, et, d'un air joyeux, il dit ces paroles
+caressantes au <i>noble</i> Angada: «Gentil <i>singe</i>, l'obstacle
+que ces gens ont mis à ta marche ne doit pas allumer ta
+colère: il n'est personne qui ne pèche à son insu ou
+sciemment.</p>
+
+<p>«Je suis allé, noble singe, vers ton oncle et je lui ai
+dit, mon seigneur, l'arrivée de vous tous dans ces lieux.
+À la nouvelle que tu étais venu ici avec ces chefs de bataillons
+quadrumanes, à la nouvelle même que son bois
+fut envahi, c'est de la joie qu'il en ressentit, et non de la
+colère. «Hâte-toi de me les envoyer tous!» m'a dit Sougrîva,
+ton oncle, ce puissant roi des simiens. Allez donc
+à votre désir!»</p>
+
+<p>À ce langage affectueux que lui tient Dadhimoukha,
+le fils de Bâli adresse à tous les principaux des singes ces
+réjouissantes paroles: «Le roi, je m'en doutais, nobles
+singes, vient d'apprendre cet événement: c'est une joie
+<i>franche</i> qui fait parler ce quadrumane, et c'est la cause
+qui en porte ici la nouvelle à notre connaissance. Vous
+avez bu tous à souhait du miel jusqu'à l'ivresse: aussi
+convient-il maintenant de nous rendre aux lieux où le
+singe Sougrîva nous attend. Vos excellences doivent agir
+de telle manière, illustres chefs, qu'elles soient ma règle;
+car je ne suis qu'un serviteur au milieu de vos excellences.
+Suis-je vraiment le prince héréditaire? En ce cas,
+j'aurais le pouvoir de commander: mais il vous convient
+de me suivre, puisque vous avez terminé votre expédition.»</p>
+
+<p>À peine ont-ils ouï Angada émettre une aussi noble
+parole, tous les singes à la grande vigueur de s'écrier,
+l'âme ravie de joie: «Qui parlera jamais de cette manière,
+s'il tient le sceptre, ô le plus éminent des singes?
+En effet, aveuglé par l'ivresse de la puissance: «Je suis
+tout!» Voilà quelle est toujours la pensée d'un roi.»</p>
+
+<p>«Bien! fit Angada; je pars!» et, cela dit, le singe
+prit son essor au milieu des airs. Tous les principaux des
+singes mirent leur vol à la suite de son vol, et, comme
+une nuée de pierres lancée par des machines, ils dérobaient
+aux yeux l'atmosphère.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Sougrîva, le monarque des simiens, eut appris
+l'arrivée des singes, il dit à <i>son allié</i> Râma aux yeux de
+lotus, au cœur battu par le chagrin: «Console-toi, s'il
+te plaît! on a vu Sîtâ! <i>autrement</i>, il serait impossible que
+les singes revinssent ici, après qu'ils sont restés absents
+au delà du temps prescrit.</p>
+
+<p>«Console-toi, Râma, fils charmant de Kâauçalyâ! ne
+t'abandonne pas au chagrin! On a vu ta Sîtâ, le fait est
+certain, et ce n'est pas un autre qu'Hanoûmat!»</p>
+
+<p>Dans ce moment, l'on entendit au sein des cieux retentir
+de joyeuses clameurs: c'étaient les singes, qui, fiers
+des exploits d'Hanoûmat et criant, s'avançaient vers
+Kishkindhyâ et semblaient ainsi lui envoyer <i>devant eux</i>
+la nouvelle de leur succès. À l'ouïe de ces acclamations,
+le monarque des simiens releva sa grande queue et sentit
+la joie inonder son âme.</p>
+
+<p>Arrivés au mont Prasravana, les nobles singes courbent
+la tête devant Râma et devant le héros Lakshmana;
+ils se prosternent, le prince héréditaire à leur tête, aux
+pieds de Sougrîva, et commencent à raconter les nouvelles
+qu'ils apportent de Sîtâ.</p>
+
+<p>Le Mâroutide éloquent, Hanoûmat exposa de quelle
+manière il était parvenu à voir l'<i>auguste princesse</i>:</p>
+
+<p>«Captive dans le gynœcée de Râvana et sous la garde
+vigilante des Rakshasîs, la reine Sîtâ, digne de tout plaisir,
+est toujours ensevelie dans une profonde douleur. Infortunée,
+elle porte ses cheveux noués dans une seule
+tresse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; elle n'a de pensée que pour toi, son âme est
+tout absorbée en toi; et, les membres sans couleur,
+comme un lac de lotus à l'arrivée des neiges, elle n'a pour
+couche que la terre. L'âme détournée avec horreur de
+Râvana, elle est résolue de mourir. Telle Sîtâ parut à mes
+yeux mêmes, rejeton de Kakoutstha, quand j'eus trouvé un
+moyen pour m'approcher d'elle.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><p>Signe de deuil, où l'on reconnaît une femme, de qui l'époux
+est mort ou absent.</p></blockquote>
+
+<p>Quand Hanoûmat eut donné à Râma la perle d'une
+beauté céleste et brillante d'une splendeur native, il
+ajouta, les mains réunies en coupe à ses tempes: «Saisissant
+une occasion que lui offraient ses Rakshasîs, la
+charmante Sîtâ me dit ensuite, les yeux noyés dans les
+pleurs du chagrin:</p>
+
+<p>«Ne manque pas de conter entièrement à Râma, le plus
+élevé des hommes, ce héros, dont le courage est une vérité,
+ce que tes yeux ont vu et ce que tes oreilles ont entendu
+ici de ces <i>affreuses</i> Démones: répète-lui, et ces
+invectives que leur maître a vomies contre moi, et ce
+langage que m'a tenu, et cette épouvantable menace que
+m'a faite Râvana lui-même. Je n'ai plus que deux mois à
+vivre; c'est le terme, dans lequel m'a renfermée ce monarque
+des Rakshasas.»</p>
+
+<p>À ces mots, que lui adressait Hanoûmat, Râma le Daçarathide,
+ayant pressé la perle contre son cœur, se mit
+à pleurer avec Lakshmana. Quand il eut contemplé cette
+perle, la plus riche des perles, l'<i>époux infortuné</i>, bourrelé
+de chagrins, articula ces mots, les yeux noyés de larmes:
+«Tel que la vache périt d'amour loin du veau qu'on
+dérobe à sa tendresse, tel je languis; <i>mais</i> la vue de ce
+joyau est pour moi comme l'aspect de ma Vidéhaine. Cette
+parure fut donnée à la princesse du Vidéha par le <i>roi</i>
+son beau-père ce jour qu'elle devint sa bru: attachée entre
+ses tempes, elle brillait alors du plus vif éclat!</p>
+
+<p>«Cette perle, née dans les eaux, était en bien grande
+vénération; car le sage Indra jadis l'avait donnée au roi,
+<i>mon père</i>, comme un témoignage de la plus haute satisfaction.
+La vue de cette perle magnifique semblait à mes
+yeux la vue même de mon père: aujourd'hui, bon <i>Hanoûmat</i>,
+c'est comme la vue de Sîtâ qu'elle vient ici
+m'offrir avec la sienne!</p>
+
+<p>«Cette perle rare fut portée longtemps par ma bien-aimée:
+en la revoyant aujourd'hui, il me semble voir Sîtâ
+même. Que t'a dit ma Vidéhaine, beau singe! Ne te lasse
+pas de me le dire: verse l'eau de tes paroles sur mon
+cœur incendié par le feu du chagrin.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, le noble singe Hanoûmat répondit
+en racontant de nouveau les événements passés, qu'il
+avait reçus de Sîtâ comme un signe <i>pour l'accréditer</i>.</p>
+
+<p>«Belle reine, dis-je à cette femme d'une taille ravissante,
+monte sur mon dos, sans balancer. Je ferai voir
+à tes yeux aujourd'hui même l'auguste Râma, ce maître
+de la terre, assis entre Lakshmana et Sougrîva: c'est là
+mon dessein bien arrêté!» «Noble singe, me répondit ensuite
+la reine, m'asseoir de mon plein gré sur ton dos, ce
+n'est pas une chose que permette le devoir. Héros, mon
+corps, <i>il est vrai</i>, a touché le corps du Rakshasa; mais
+je n'étais pas maîtresse <i>de l'empêcher</i>: dois-je faire <i>volontairement</i>
+une chose toute semblable à cette heure,
+que la nécessité ne m'y contraint pas?</p>
+
+<p>«Va donc, tigre des singes, va seul où sont les deux
+fils du plus noble des hommes!</p>
+
+<p>«Veuille bien agir de telle sorte que mon époux aux
+longs bras m'arrache bientôt à cette vaste mer de chagrins.
+<i>Adieu</i>, ô le plus héroïque des singes! Que ton
+voyage soit heureux!»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ce discours, qu'Hanoûmat avait su
+dire avec <i>une pleine</i> convenance, Râma lui répondit en
+ces mots accompagnés de bienveillance: «Cette affaire si
+grande, <i>à jamais</i> célèbre dans le monde, impossible
+même de pensée à nul autre sur la face de la terre, Hanoûmat
+a donc pu l'accomplir! Je ne vois, certes! pas un
+être qui puisse franchir la vaste mer, excepté Garouda
+ou le vent, excepté Hanoûmat!</p>
+
+<p>«Mais voici une chose qui désole encore mon âme
+contristée: je ne puis récompenser le plaisir que m'a fait
+ce récit, par un don qui fasse un plaisir égal!»</p>
+
+<p>Quand l'Ikshwâkide eut ainsi roulé plusieurs idées en
+son âme ravie, il fixa bien longtemps des yeux amis sur
+Hanoûmat et lui tint affectueusement ce langage: «Cet
+embrassement est toute ma richesse, fils du Vent: reçois
+donc ce présent assorti au temps et à ma condition.»</p>
+
+<p>À ces mots, embrassant Hanoûmat avec des yeux noyés
+de larmes, il se plongea derechef au milieu de ses pensées.</p>
+
+<p>Ensuite le héros tint ce discours au singe Hanoûmat:
+«De toutes les manières, je suis capable de vous passer
+à la rive ultérieure de cette mer, soit au moyen d'un pont
+rapidement construit, soit par le desséchement de ses ondes
+mêmes. Dis-nous suivant la vérité, Hanoûmat, tout ce
+qu'il y a dans cette ville de Lankâ, sa force, sa grandeur,
+quels travaux défendent l'approche de ses portes, quels
+sont, et ses ouvrages fortifiés, et les richesses des Rakshasas;
+car tu le sais, puisque tu as pu voir là exactement
+et dans sa vraie nature ce qu'il en est à son égard.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, Hanoûmat, le fils du Vent et le
+plus habile entre ceux qui savent manier la parole, lui répondit
+à l'instant même et dans les termes suivants:
+«Écoute! et, suivant l'ordre <i>que tu viens de me tracer</i>,
+je vais décrire toutes ses fortifications, comment la ville
+est défendue et par quelles forces Lankâ est gardée.</p>
+
+<p>«La ville joyeuse vit dans les plaisirs; elle est remplie
+d'éléphants, tous enivrés pour les combats; elle est fermée
+de portes liées solidement; elle est environnée de fossés
+profonds. Elle a quatre portes vastes et très-hautes, sur
+lesquelles on voit se dresser des machines de guerre, engins
+formidables d'une grande force et de grande dimension.
+Ces portes sont barrées avec des poutres épouvantables
+de fer massif, travaillées avec art; et devant elles
+sont rangés des çataghnîs par centaines, que les troupes
+héroïques des Rakshasas ont forgés <i>de leurs mains</i>. Elle
+est immense, pleine de chars et de vigoureux Démons,
+premier obstacle que rencontre une armée d'ennemis arrivant
+sous les murs. Là est un rempart de fer, très-élevé,
+inexpugnable, embelli d'or même, de corail, de lapis-lazuli,
+de pierreries et de perles. Partout des fossés profonds,
+aux froides ondes, peuplés de poissons, mais infestés
+de crocodiles, inspirent l'effroi et portent <i>au cœur</i>
+une <i>mortelle</i> épouvante. Dans les portes sont quatre couloirs
+étroits du fer le plus dur, que défendent des machines
+de guerre et des archers nombreux, intrépides, à
+la grande taille. Supposé qu'une armée d'ennemis les
+franchisse, elle trouve devant elle trois nouveaux défilés,
+tous remplis d'engins meurtriers, disposés de tous les
+côtés autour des fossés. Derrière eux vient seul, <i>mais
+plus impraticable</i>, un dernier passage difficile, fort, bien
+solide, inébranlable, couvert de védikas en or et de nombreuses
+colonnes faites du même riche métal.</p>
+
+<p>«J'ai rompu ces défilés, comblé ces fossés, incendié
+toute la cité et fendu les remparts du côté où nous traversons
+l'empire de Varouna. Songe que la ville de Lankâ est
+<i>déjà comme</i> détruite par les singes!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après ce discours d'Hanoûmat, Râma, l'immolateur de
+ses ennemis, tint ce langage à Sougrîva, le singe au long
+cou: «Sougrîva, je suis d'avis que nous partions à l'instant
+même; car c'est une heure convenable pour la victoire:
+l'astre qui donne le jour est arrivé au milieu de
+sa carrière. En effet, aujourd'hui l'astérisme Phalgounî
+est au septentrion, et, demain, il sera joint par la constellation
+Hasta <i>ou la main</i>. Mets-toi donc en route, Sougrîva,
+entouré de ton armée entière. Les signes qui se
+révèlent à mes yeux sont tous propices: je ferai mordre
+la poussière au Démon, c'est évident, et je ramènerai la
+Mithilienne.</p>
+
+<p>«Que Nîla, environné par cent mille singes rapides,
+s'en aille visiter la route en avant de cette armée. Général
+Nîla, obéis à ma voix et conduis promptement les
+bataillons par un chemin où l'on trouve en suffisance
+des racines et des fruits, de l'eau et des bois aux frais
+ombrages!</p>
+
+<p>«Que le singe <i>nommé</i> Rishabha, <i>parce qu'il est</i> le
+taureau des singes et <i>qu'</i>il règne sur une multitude de
+simiens, s'avance, commandant l'aile droite de l'armée
+quadrumane. Non facile à vaincre, comme un éléphant,
+qui est dans la fièvre du rut, que Gandhamâdana aux pieds
+rapides se mette en marche, tenant sous ses ordres l'aile
+gauche de l'armée simienne. Moi, porté sur Hanoûmat,
+comme le roi des Immortels sur <i>le céleste éléphant</i> Aîrâvata,
+je marcherai au milieu de l'armée pour en diriger
+tout l'ensemble. Qu'après moi vienne immédiatement
+Lakshmana, monté sur Angada, comme Bhoutaiça<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> sur
+le proboscidien éthéré Sârvabhâauma. Que Djâmbavat,
+Soushéna et Végadarçi, que ces trois singes défendent
+nos derrières avec le magnanime roi des ours!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b>
+<p>Autrement dit Kouvéra; mais le nom de <span class="sc">Bhoutaiça</span>, <i>le
+seigneur des êtres</i>, est une dénomination plus ordinairement
+affectée au Dieu Çiva.</p></blockquote>
+
+<p>Ensuite Râma, au milieu des hommages que lui rendent
+et le monarque des quadrumanes et <i>son frère</i> Lakshmana,
+s'avance avec l'armée vers la plage méridionale.</p>
+
+<p>Commandés par Sougrîva, les singes à la vigueur indomptable
+suivaient les pas de Râma dans les transports
+de l'enthousiasme et de la joie. Volant, nageant, poussant
+des cris, badinant, soulevant mille bruits, ils s'avançaient
+ainsi vers la plage méridionale. Ils mangeaient des racines
+et des fruits à l'odeur suave; ils portaient, ceux-ci
+de grands arbres, ceux-là des éclats de montagne. Ivres
+d'orgueil, ils s'enlèvent brusquement l'un à l'autre sa
+place, ils s'invectivent; les uns tombent et se relèvent,
+ceux-là dans leur chute font choir les autres. «Certes! il
+faut que Râvana tombe sous nos coups avec tous ses
+noctivagues!» criaient les singes devant l'époux de
+Sîtâ.</p>
+
+<p>Cette grande et terrible armée des singes, pareille aux
+vagues de l'Océan, serpentait dans sa route avec un bruit
+immense, telle qu'une mer, dont la tempête a déchaîné
+la fougue impétueuse.</p>
+
+<p>Ensuite, d'une voix affectueuse et tout en cheminant
+sur Angada, le resplendissant Lakshmana dit à Râma ces
+mots d'une parfaite justesse: «Bientôt, ayant tué Râvana
+et reconquis la Vidéhaine, qui te fut ravie, tu dois revenir,
+couronné de succès, dans Ayodhyâ, la ville aux abondantes
+richesses. Je vois, fils de Raghou, sur la terre et
+dans le ciel de grands signes, tous heureux et qui te promettent
+la réussite dans ton expédition. Le vent accompagne
+les armées d'un souffle bon, agréable, doux, fortuné;
+ces quadrupèdes et ces volatiles, qui ramagent ou
+crient, ont des couleurs et des sons parfaits.</p>
+
+<p>«Une ruine certaine menace donc les Rakshasas, que
+la mort a déjà saisis dans cette heure même: j'en ai pour
+signes l'oppression des constellations et des planètes, qui
+leur sont affectées.»</p>
+
+<p>Le Soumitride joyeux parlait ainsi et consolait son frère.
+L'innombrable armée s'avançait, couvrant toute la surface
+de la terre: le sol en avait disparu sous la foule de
+ces héros ours et singes, de qui les armes étaient les
+ongles et les dents. La poussière, soulevée par les singes
+avec la pointe de leurs pieds, avec le bout de leurs mains,
+offusquait la clarté du soleil et dérobait aux yeux le monde
+terrestre.</p>
+
+<p>Toute la grande armée des simiens ravie, joyeuse,
+commandée par Sougrîva, cheminait sans relâche jour et
+nuit. Brûlante de combattre, elle s'avançait d'un pied
+hâté, par bonds rapides, et, tout impatiente de courir
+à la délivrance de Sîtâ, elle ne fit halte nulle part un seul
+instant.</p>
+
+<p>Les singes, ayant franchi et les sommets du Vindhya
+et ceux du Malaya, cette alpe sourcilleuse, arrivèrent,
+suivant l'ordre des bataillons, sur les bords de la mer au
+bruit épouvantable.</p>
+
+<p>Descendu sur la plaine, accompagné de son frère et de
+son allié, Râma de gagner promptement la majestueuse
+forêt du rivage; et là, dans cette vaste plage aux franges
+toutes baignées par les vagues, aux roches nettes et lavées
+par les ondes, ce héros, le plus aimable de ceux qui
+savent plaire: «Sougrîva, dit-il au roi des singes, nous
+voici arrivés au réceptacle des ondes salées.</p>
+
+<p>«Voici le moment venu pour nous de mettre en délibération
+les moyens de traverser ici la mer. Que personne
+dans les héros singes, quel qu'il soit et de quelque endroit
+qu'il vienne, ne quitte son armée pour aller dans ce bois,
+dont les périls sont cachés et qu'il faut reconnaître!»
+Ces paroles de Râma entendues, Sougrîva et Lakshmana
+firent camper l'armée sur les bords de cette mer aux
+rives plantées d'arbres.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le camp de l'armée bien attentive et bien en garde fut
+assis par Nîla dans un lieu favorable et suivant les règles
+sur le rivage septentrional de la mer. Alors deux généraux
+des singes, Maînda et Dwivida, battirent de tous
+côtés la campagne, voltigeant en éclaireurs à l'entour des
+armées.</p>
+
+<p>Tandis que l'armée était campée sur le bord du souverain
+des rivières et des fleuves, Râma tint ce discours à
+Lakshmana, qu'il voyait se tenir à ses côtés: «Le chagrin
+s'en va avec le temps qui s'écoule, c'est l'effet constant
+ici-bas: au contraire, l'absence de ma bien-aimée augmente
+de jour en jour mon chagrin.</p>
+
+<p>«Quand s'envolera donc la Djanakide, mon épouse, du
+milieu des Rakshasas dissipés devant elle comme un
+trait de la foudre, qui a fendu le sombre nuage? Telle
+que la riante fortune, quand verrai-je donc, victorieux
+de l'ennemi, la charmante Sîtâ aux yeux grands comme
+les pétales du lotus?</p>
+
+<p>«Quand me dépouillerai-je au plus vite de cet affreux
+chagrin que m'inspire l'absence de la Mithilienne, <i>et me
+revêtirai-je de la joie</i> comme d'un autre habit blanc?
+Cette femme d'une nature infiniment délicate, le jeûne et
+le chagrin ont dû la rendre plus délicate encore dans la
+situation où elle est tombée par l'adversité de sa fortune.
+Quand donc, ayant plongé mes flèches dans la
+poitrine du monarque des Rakshasas, quand pourrai-je
+donc ramener <i>ma</i> Sîtâ, noyée maintenant sous les vagues
+furieuses du chagrin?»</p>
+
+<p>Tandis que le judicieux Râma se livrait à ces plaintes,
+le soleil, dont le jour près de finir avait émoussé les
+rayons, parvint à la montagne où son astre se couche.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Hanoûmat, à la grande sagesse, était parti de Lankâ,
+incendiée par lui, quand la mère du monarque des noctivagues
+Démons, ayant appris, déchirée par la plus vive
+douleur, ce carnage des Rakshasas terribles, pleins de
+force et de courage, tint à Vibhîshana, son fils, ce langage
+dont la plus haute vérité formait la substance:
+«Hanoûmat fut envoyé ici par le fils de Raghou, versé
+dans la science de la politique et livré aux soins de chercher
+son épouse bien-aimée: le messager a vu la captive.</p>
+
+<p>«C'est là, mon fils, un grand écueil pour le monarque
+des Rakshasas: tu sais, prince à la vaste prévoyance,
+ce qui doit en résulter à coup sûr dans l'avenir. Car, ô
+toi, qui sais le devoir, un grand plaisir que l'on goûte en
+violant son devoir ne manque jamais d'apporter à l'homme
+une affreuse calamité pour augmenter la joie de ses ennemis.</p>
+
+<p>«Ce qu'a fait ton frère, Démon sans péché, est une
+action <i>justement</i> blâmée: elle produit en moi une douleur
+telle que si j'avais mangé une nourriture empoisonnée.
+Car, aussitôt reçue la nouvelle que Sîtâ fut enlevée,
+Râma, qui est le Devoir en personne, Râma, qui sait tous
+les chemins des flèches, va consommer un exploit digne
+de lui. Oui! dans sa colère, ayant saisi son arc, il peut
+tarir la mer elle-même, ce héros, <i>si</i> ferme dans le vœu
+de la vérité et dans la céleste force de ses flèches!</p>
+
+<p>«Quand je songe à ces grandes qualités dont fut doué
+ce rejeton du roi Daçaratha, la crainte agite mes sens et
+mon âme ne trouve point où se reposer dans la tranquillité!
+Singe aux grands yeux, héros à l'esprit infiniment
+délié, ne laisse point échapper le moment favorable. Fais
+aujourd'hui même, ô toi, qui sais manier la parole, fais
+écouter, si tu peux, à Râvana un langage utile et qui se
+lève <i>comme un astre</i> doux sur le ciel de l'avenir. Car
+moi, je n'ai pas la force, mon fils, de gouverner cet insensé,
+ce cœur qui a secoué le frein, cette âme qui a
+déserté le devoir. Fais entendre, ô le plus éloquent des
+êtres à qui la voix fut donnée en partage, fais entendre
+au plus vite ces mots de ta bouche au petit-fils de Poulastya:
+«Renvoie libre Sîtâ!» car c'est dans cette parole
+qu'est notre salut.</p>
+
+<p>«Tel qu'un pont enchaîne le vaste bassin des eaux, tel
+c'est par toi seul et par ta vie sage qu'on est maître de
+ce peuple enfoncé dans le vice.»</p>
+
+<p>À ces mots, le Démon serra les pieds fortunés de sa
+mère, joignit ses mains pour l'andjali, prit congé d'elle
+et s'en alla, impatient de voir le monarque des Rakshasas,
+non que les délices des sens, <i>où nageait son frère</i>,
+eussent allumé sa jalousie.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le monarque des Rakshasas vit le désastre épouvantable
+et glaçant de terreur dont le magnanime Hanoûmat,
+tel que s'il était Indra même, avait frappé sa ville
+de Lankâ, il dit, ses yeux rouges de fureur et sa tête
+légèrement inclinée par la colère, à tous les Démons, ses
+ministres, comme à Vibhîshana lui-même: «Hanoûmat
+est venu, il est entré dans cette ville, il a pénétré jusque
+dans mon gynœcée, où ses yeux ont vu la Vidéhaine.
+Hanoûmat a brisé le faîte de mon palais, il a tué les principaux
+des Rakshasas, il a bouleversé toute la cité de
+Lankâ! Que ferons-nous dans la circonstance? Ou que
+devons-nous faire immédiatement? Dites ce qui vous
+semble convenable ici pour nous: qu'est-ce que nous
+avons de mieux à faire dans cette conjoncture? En effet,
+le conseil, ont dit les nobles sages, est la racine de la
+victoire: ainsi, Démons à la grande force, veuillez bien
+délibérer au sujet de Râma.»</p>
+
+<p>À ce langage du monarque des Rakshasas, tous les
+Démons à la grande force, joignant leurs mains en coupe,
+répondent à Râvana, l'Indra des Rakshasas: «Le malheur
+qui est tombé sur ta ville, puissant roi, est le fait
+d'un être vulgaire; il ne faut pas que tu le prennes à
+cœur; nous tuerons le Raghouide! Sire, tu as une bien
+grande armée, pleine de pattiças, d'épées, de lances et de
+massues: pourquoi ta majesté conçoit-elle de la crainte?</p>
+
+<p>«Reste ici tranquille, puissant monarque! À quoi bon
+te fatiguer, mon seigneur? Ce guerrier aux longs bras,
+Indrajit <i>ton fils</i>, va broyer ton ennemi!»</p>
+
+<p>Ensuite un Rakshasa, nommé Prahasta, héros, pareil
+aux sombres nuages et général d'une armée, réunit ses
+mains en coupe et tint ce langage: «Ni les serpents, les
+oiseaux ou les vampires, ni les Gandharvas, les Dânavas
+ou les Dieux mêmes, combien moins les singes, ne pourraient
+te vaincre dans une bataille! Si Hanoûmat a pu
+nous tromper, c'est grâce à la négligence, comme à la
+folle confiance de tous les Rakshasas: autrement, ce coureur
+de bois n'eût point échappé vivant de nos mains,
+nous vivants! Que ta majesté nous le commande, et nous
+allons dépeupler de singes toute la terre, avec ses bois,
+ses montagnes et ses forêts, jusqu'à la mer, ses limites.»</p>
+
+<p>Tenant à la main son épouvantable massue, affamée de
+chair et de sang, le Démon Vajradanshtra dit ces paroles
+au monarque des Rakshasas: «À quoi bon nous occuper,
+noctivague, du misérable Hanoûmat, quand Sougrîva,
+Lakshmana et <i>surtout</i> l'invincible Râma sont encore debout?
+Aujourd'hui, je vais commencer, moi! par tuer
+Râma avec Lakshmana et Sougrîva; puis, je mets en déroute
+l'armée des singes et j'écrase les ennemis sous les
+coups de cette massue!»</p>
+
+<p>Un Rakshasa, nommé Triçiras, dit à son tour dans une
+bouillante colère: «On ne peut tolérer un tel outrage
+fait à nous tous! C'est une chose épouvantable qu'on ait
+détruit,&mdash;et surtout un vil singe,&mdash;le gynœcée de l'Indra
+fortuné des Rakshasas et sa ville capitale! <i>Je pars et</i>
+je reviens dans cette heure même, couvert du sang des
+quadrumanes immolés; car je ne puis supporter davantage
+cette horrible offense que l'on fit à mon seigneur!»</p>
+
+<p>Après lui un Démon, pareil à une montagne et léchant
+ses lèvres avec sa langue, qu'il promène autour de sa
+bouche, Yadjnahanou (c'est ainsi qu'il était nommé) jette
+ces mots dans sa colère: «Que tous les Rakshasas goûtent
+le plaisir dans la compagnie de leurs épouses: je
+veux dévorer à moi seul tous les princes des peuples quadrumanes!»</p>
+
+<p>Mais soudain, arrêtant les Démons qui sortent, les
+armes au poing, Vibhîshana les fait tous rentrer, et, joignant
+ses mains, adresse au monarque ce langage: «Une
+marche conduite avec circonspection et suivant les règles,
+mon ami, aboutit nécessairement à son but. On ne peut
+évaluer, noctivagues Démons, ni les armées, ni les forces
+<i>de ces quadrumanes: d'ailleurs</i>, il ne faut jamais se
+hâter de mépriser un ennemi. Râma avait-il commencé
+lui-même par offenser le roi des Rakshasas, pour que
+celui-ci vînt enlever dans le Djanasthâna la noble épouse
+de ce magnanime!</p>
+
+<p>«Si Khara vaincu périt sous les coups de Râma dans
+une bataille, il y avait nécessité pour celui-ci; car il faut
+que l'être, à qui la vie fut donnée, emploie toutes ses
+forces à défendre sa vie.</p>
+
+<p>«Un affreux danger nous menace à cause de cette fille
+des rois: que Sîtâ soit donc renvoyée à <i>son époux</i>! le
+salut de ta famille l'exige, il n'y a là nul doute.</p>
+
+<p>«Il n'est pas bon pour toi de s'aventurer dans une
+guerre funeste avec ce héros sage, dévoué à son devoir,
+plein de vaillance, à l'immense vigueur, à la grande âme,
+au bras exterminateur de ses ennemis! Pour sauver ta
+capitale avec ses Rakshasas et ta vie, jetée dans un péril
+extrême, suis la parole salutaire et vraie de tes amis:
+rends sa Mithilienne au Daçarathide! Arrache à la mort,
+et cette ville opulente avec les Rakshasas, et ton splendide
+gynœcée, Râvana, et tes serviteurs, et ton palais: rends
+sa Mithilienne au Daçarathide!</p>
+
+<p>«Renonce à la colère, par laquelle on détruit sa gloire
+et sa race; cultive la vertu, qui ajoute un nouveau lustre
+à la beauté de la gloire: prête une oreille favorable à ma
+voix; fais que nous puissions vivre, nous, nos parents,
+nos fils, et rends sa Mithilienne au Daçarathide!»</p>
+
+<p>À ce langage de Vibhîshana, discours salutaire et dont
+le devoir même avait inspiré la substance, l'intelligent
+Râvana se mit à délibérer avec ses ministres. Habile à
+manier la parole, ce monarque éloquent, superbe, entouré
+de superbes compagnons, parla en ces termes pleins de
+justesse: «On appelle sage l'homme qui, d'abord, ayant
+bien examiné sa force, celle des ennemis, les circonstances
+des temps et des lieux, ne commence une affaire qu'après
+<i>cet examen</i>.</p>
+
+<p>«Vous n'avez point à délibérer ni à raisonner ici sur
+le Destin, qui est une chose éternelle. Mais, comme l'inattention
+ou la vigilance portent des fruits, que tous les
+êtres animés doivent recueillir dans le monde, il n'est
+aucune chose humaine dont il ne faille s'occuper ici.</p>
+
+<p>«Quant à ce Destin, bien différent de la puissance humaine,
+n'y songez pas! Les esprits sensés n'observent
+que le chemin par où les malheurs peuvent arriver naturellement:
+<i>ils savent que</i> le sort est le maître de tout et
+les atteint comme il veut!</p>
+
+<p>«En effet, comment eût-il été possible qu'un être,
+qui n'est pas autre chose qu'un singe, eût fouillé ainsi
+tout Lankâ, si le Destin ne l'eût permis? Le Destin est
+donc la plus grande des merveilles!</p>
+
+<p>«Je tiens ici la Vidéhaine à ma discrétion, et je n'en
+ressens pas d'ivresse: n'est-ce pas <i>vous</i> donner ici une
+preuve assez grande que je suis maître de moi-même.
+Que des sages austères puissent me blâmer ici pour une
+offense que j'aurai faite à quelque saint anachorète: c'est
+une opinion que j'ai déjà conçue moi-même. <i>Mais</i> comment
+un homme, qui porte les insignes des anachorètes,
+peut-il, un arc, des flèches, une épée dans ses mains,
+poursuivre les <i>timides</i> hôtes des forêts? Où voit-on une
+seconde femme anachorète, qui demeure comme Sîtâ
+dans un ermitage et qui porte comme elle des pendeloques
+en or fin avec une robe de pourpre au tissu délié?
+Quel enfant de Manou, habitant, par vœu de pénitence
+au milieu des bois, entendit jamais là un son de noûpouras
+mêlé au gazouillement des parures et des ceintures de
+femme?»</p>
+
+<p><i>Râvana dit, et</i> Prahasta, expert en fait d'héroïsme et
+de guerre, ses propres sciences, Prahasta d'abord se mit
+à lui tenir ce langage: «Un homme instruit dans les
+Çâstras, habile à manier la parole, conciliant, sage, pur et
+né dans une noble race, voilà celui que les gens de bien
+estiment pour messager. Mais celui-ci était un espion
+que Râma nous envoya avec des qualités entièrement opposées!
+<i>Un espion</i>, qui vint jeter le désastre ici pour la
+ruine de son affaire à lui-même! En effet, seigneur, est-il
+possible de consentir à la demande d'un homme qui agit
+d'une telle manière, et, dans l'égarement de son intelligence,
+s'associe avec un être avide de combats?</p>
+
+<p>«Le voilà donc enfin arrivé ce temps fortuné des batailles,
+qu'attendent depuis si longtemps <i>nos</i> guerriers,
+toujours affamés de combats! Certes! les massues, les
+arcs, les haches, les piques de fer ne manquent point ici!</p>
+
+<p>«Les guerriers, de qui la <i>plus belle</i> parure est le courage,
+désirent les porter au milieu des combats!</p>
+
+<p>«La terre aspire à se joncher de cadavres et, tout
+arrosée de leur sang, comme d'un parfum liquide, à rire
+en quelque sorte elle-même avec la bouche, <i>entr'ouverte
+à son dernier soupir</i>, de ces guerriers aux belles dents!
+Que tes ordres soient donc envoyés aujourd'hui même à
+tous nos combattants!»</p>
+
+<p>Doué de constance, versé dans le devoir et dans les
+affaires, Vibhîshana, sur un ton doux, prit de nouveau la
+parole en ces termes: «Les conseils donnés par tes ministres
+étaient bons, amis, tout à fait en prévision de
+l'avenir et surtout d'une importance considérable. En
+effet, un ministre dévoué, rejetant loin de lui ce qui est
+simplement agréable et s'attachant à tout ce que l'affaire
+a de plus grave en elle-même, doit toujours dire uniquement
+ce qui est bien. Aussi vais-je, appuyé sur la confiance
+que m'inspirent tes grandes qualités, dire une chose
+que j'ai bien étudiée, roi des rois, dans ma pensée attentive.
+On poursuit dans ce bas monde les jouissances que
+procurent l'amour, la richesse et le devoir; mais c'est toujours
+avec l'œil du devoir qu'il faut examiner ici-bas la
+richesse et l'amour. Car l'homme qui, désertant le devoir,
+ne voit dans la richesse que la richesse et dans l'amour
+que le plaisir de l'amour, n'est pas un homme sage dans
+ses pensées.</p>
+
+<p>«Quel homme judicieux, s'il prend sa conviction dans
+la raison, oserait dans les conseils d'un roi donner une
+fausse couleur à l'attentat commis sur l'épouse d'autrui,
+et dire: C'est le devoir. Les actions que l'on raconte de
+Râma ont laissé des vestiges répandus çà et là: eh bien!
+où voit-on nulle part, dans un de ces vestiges, Râma
+s'écarter du devoir? Quand Râma sortit de sa demeure un
+arc dans sa main, quand il décocha même sa flèche contre
+un kshatrya, a-t-il en cela violé son devoir?</p>
+
+<p>«Suis donc mon avis! et que le vertueux Râma, s'il
+vient auprès de ta grandeur toute-puissante, reçoive de
+toi son épouse! Et quel homme, sire, n'eût-il aucune
+vertu, fût-il d'un rang vulgaire, se présenterait ici, devant
+ta majesté, remplie de belles qualités, et n'obtiendrait
+pas d'elle une gracieuse faveur? Si tu veux faire une
+chose digne de toi-même ou si tu veux observer le devoir,
+cette noble Sîtâ mérite, ô mon roi, que ta bienveillance
+lui rende sa liberté.»</p>
+
+<p>À peine le vigoureux monarque eut-il ouï le discours
+de son frère, que soudain la fureur colora son visage,
+comme le soleil parvenu à son couchant. Tous les ministres,
+à qui le caractère <i>du monarque</i> était bien connu,
+sentirent naître la crainte au fond du cœur, en voyant
+cette fureur violente de l'irascible souverain.</p>
+
+<p>Ensuite, après qu'il a frotté vivement de colère une
+main dans la paume de l'autre main, Râvana jette à Vibhîshana
+ces paroles dictées par un amer dépit: «Ce que ta
+grandeur a dit porte entièrement le sceau d'une pensée
+funeste pour moi: c'est un langage paré de qualités favorables
+à mes ennemis et qui n'est coupé nullement sur
+ma taille. Tu n'as point observé ici les égards que les
+hommes attentifs et bien nés se doivent mutuellement:
+il faut mettre le plus grand soin à respecter ces convenances,
+qui ne sont pas dépourvues de raison.</p>
+
+<p>«En venant ici devant le maître de la terre, tu fais bien
+voir que tout ce qu'il y a de sottise, de pauvreté, d'idiotisme,
+d'aveuglement et d'inintelligence au monde est ramassé
+tout entier dans toi-même. Oui! c'est comme si la
+sauterelle en se jouant allait follement sauter pour sa perte
+au milieu du feu: serait-ce donc un signe indubitable
+d'héroïsme?</p>
+
+<p>«Ce peuple, sans doute, ne savait pas quelle différence
+existe d'égarer à bien conduire, puisqu'il a reçu <i>des cieux</i>
+le sage Vibhîshana, de qui l'esprit est si dégagé des
+sens! Si les ennemis sont des héros dans la guerre et si
+nous sommes, nous, des lâches dans les combats, que
+n'allons-nous, par couardise et cédant à la force, demander
+grâce à l'ennemi!</p>
+
+<p>«Voilà ce qui est toujours à l'heure du combat la nature
+éternelle des gens peureux, étroits de cœur, à l'âme
+basse, tels enfin que toi-même!</p>
+
+<p>«Les hommes sans courage et sans vigueur ne brillent
+point à pourfendre les ennemis: leur âme est poltronne,
+de même nature et telle que la tienne!</p>
+
+<p>«Si Râma, dépouillant son orgueil, venait me demander
+grâce!... Est-il une chose faisable aux yeux des gens
+de bien, qu'ils ne soient disposés à faire si on vient les
+supplier? Nous devons étouffer notre haine à l'égard de
+notre ennemi surtout: c'est un devoir à vos excellences de
+pratiquer la compassion de toute votre âme envers
+l'homme qui demande votre assistance. Ne pas le faire,
+c'est unir le poison avec le sang, d'où résulte que le mélange
+ira bientôt allumer la guerre entre les deux substances.</p>
+
+<p>«Moi, fussé-je même seul dans ce combat, je suis
+capable de consumer par ma vigueur sur le champ de
+bataille Râma avec Lakshmana, comme un feu allumé
+dévore l'herbe sèche.</p>
+
+<p>«Ainsi, que la résolution de la guerre soit prise à
+l'instant par vos grandeurs, <i>si bien</i> douées pour la guerre,
+à l'exception toujours du vil et du lâche Vibhîshana lui-même.»</p>
+
+<p>Ensuite le sage, le généreux Vibhîshana, profond
+comme la mer et victorieux des sens, répondit ces nouvelles
+paroles au monarque des Rakshasas: «Rejeter les
+discours les plus vertueux pour s'engager dans une mauvaise
+route, c'est, disent les sages, un signe avant-coureur
+de la ruine.</p>
+
+<p>«Il n'est pas facile pour une âme aveuglée de remporter
+la victoire: et quelle victoire peuvent espérer les
+bons mêmes, s'ils retiennent dans leurs mains une chose
+avec injustice? Autant il est difficile de traverser la mer
+à la force des bras, autant est-il impossible aux âmes
+basses d'atteindre le devoir, ce but où visent les gens
+de bien et qu'on doit se proposer ici-bas et dans l'autre
+monde! Comme l'amour, la haine et les autres affections
+naissent toujours de l'âme; ainsi tous les bonheurs des
+gens heureux ici-bas ont pour cause le devoir. Et même
+une preuve suffisante que le devoir est l'auteur de tout ce
+qui arrive, c'est que l'homme en général a très-peu de
+bonheur et que les maux font la plus grande partie de sa
+fortune.</p>
+
+<p>«Est-il un bien quelconque, excellent, supérieur, d'acquisition
+facile, qui n'en soit le résultat? Si l'on veut observer
+d'un regard intelligent le bonheur de tous les
+êtres, on verra que le devoir en est la source.</p>
+
+<p>«Là où le guide est vertueux et ceux qui l'accompagnent
+doués eux-mêmes des vertus, on doit naturellement
+considérer avec justesse l'amour, l'utile et le devoir. Mais
+ici le guide est sans vertus et ses compagnons suivent
+<i>aveuglément ses pas</i>. Les choses étant ce qu'elles sont, à
+quoi bon ce conseil et que cherchez-vous à connaître? Ce
+qui mérite d'être appelé un conseil, c'est une assemblée
+où l'on examine sérieusement, et le bien, et le mal, et le
+douteux; les autres ne sont, à bien dire, qu'un mauvais
+emploi du nom.</p>
+
+<p>«J'abandonne un roi, esclave de l'amour et qui oublie
+son devoir dans ses conseils: je me retire à l'instant vers
+ce Râma, qui est sans cesse, lui dévoué, invariablement
+au devoir; car on m'a toujours dit que c'est un roi victorieux
+des Asouras et des Dieux; <i>un prince</i> qui n'abandonne
+jamais le faible abrité dessous sa protection; <i>un
+roi</i> qui est secourable à ses ennemis eux-mêmes! Je
+laisse avec une vive douleur ici tous mes parents divers,
+et je m'en vais, conseillé par le devoir, demander un
+asile à ce noble enfant de Manou. Une fois cela fait et moi
+parti, arrêtez, s'il est ici un conseiller qui sache indiquer
+la bonne voie, arrêtez convenablement une résolution
+qu'inspire l'intelligence d'une saine politique.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Tandis que son frère Vibhîshana parlait ainsi, le monarque
+des Rakshasas, plein de fureur, s'élança tout à
+coup de son siége, le cimeterre à la main, tel qu'un
+nuage sombre, tonnant, d'où jaillissaient de longs éclairs;
+et, poussé par le sentiment de la colère, il frappa du
+pied Vibhîshana sur le siége où il se tenait assis. Le
+prince tomba renversé de son trône sur la terre, comme
+le fragment d'une belle montagne, brisée par la chute de
+la foudre. La terreur saisit les ministres à la vue de cette
+rixe, comme elle saisit les créatures à l'aspect de la pleine
+lune tombée dans la gueule de Râhou. Prahasta se mit
+à calmer doucement le monarque irrité des Rakshasas et
+fit rentrer dans le fourreau son glaive, qu'il tenait à la
+main. Ramené dans sa nature, le terrible souverain se
+rasséréna, tel que la mer au temps où ses flots, revenus
+au calme, sont rentrés dans ses rivages.</p>
+
+<p>Les <i>grands</i> demeuraient là, formant un cercle autour
+du trône, où Râvana se tenait assis: tel que le hallo de
+la lune, merveilleux et beau spectacle! telle silencieuse
+resplendissait alors cette couronne de ministres. Ensuite,
+le vertueux Vibhîshana éteignit en lui-même le feu allumé
+de la colère et chercha dans sa pensée quelle marche son
+bien lui prescrivait d'observer. Doué de mansuétude et
+brillant d'une grande force morale, il suivit sans la franchir,
+comme un généreux coursier, la ligne que lui traçaient
+les inspirations de sa noble race. Quand il eut réfléchi
+un instant, pris, quitté et repris une résolution,
+Vibhîshana se levant tint alors ce langage dicté par le devoir:</p>
+
+<p>«Les affections de mon âme sont pour le devoir et ne
+sont pas nommées de l'amour ou de la colère. Ce coup de
+pied n'est donc pas un bien grand malheur à mes yeux.
+Dans ce monde, ceux qui sont vraiment à plaindre, ce
+sont les grands pécheurs, qui ont déserté le devoir et qui,
+en dépit de leur <i>auguste</i> naissance, ont asservi leurs
+âmes à la colère. Toutes vos excellences ont embrassé
+<i>les opinions de</i> cet homme, et c'est un malheur, où je
+vois le grand signe d'une catastrophe universelle.</p>
+
+<p>«Une flèche ne peut tuer qu'une seule vie sur le champ
+de bataille. Mais la pensée d'un roi à l'esprit aveuglé fait
+périr et lui-même et tout son peuple. La meilleure des
+flèches à la pointe acérée ne cause pas autant de mal que
+les péchés, une fois nés, de ces mortels, qui ont peu
+d'âme.</p>
+
+<p>«Toi, sur la tête de qui la ruine est suspendue et qui
+pousses ta famille à sa ruine, je te quitte et je m'en vais de
+ce pas avec colère, tel que les eaux d'un fleuve coulent
+vers l'Océan. À cette heure, où j'ai reconnu que ton esprit
+est faux, cruel, infracteur de la justice, puis-je faire
+autrement que de t'abandonner comme un éléphant qui
+est enfoncé dans la boue?»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râvana, que poussait la mort, eut, bouillant de
+colère, entendu ces paroles de Vibhîshana, il répondit à
+son frère en ces termes pleins d'amertume: «On peut
+habiter avec son ennemi, avec un serpent irrité; mais
+non avec l'homme, qui manque à ses promesses et qui sert
+nos ennemis! Je sais bien, Rakshasa, quel est en toute
+chose le caractère des parents: les infortunes des parents
+font toujours du plaisir aux parents. Oui! des parents
+comme toi dédaignent et méprisent <i>dans leur parent</i> un
+chef actif, héroïque, savant, qui sait le devoir et qui se
+plaît avec les gens de bien.</p>
+
+<p>«Félons, cœurs dissimulés, se réjouissant toujours des
+revers les uns des autres, les parents sont pour nous <i>des
+ennemis</i> terribles; et c'est d'eux que nous viennent les
+dangers. On entend quelque part, dans la forêt Padma,
+les éléphants mêmes chanter des çlokas à la vue des chasseurs
+qui viennent, tenant des cordes à leur main.
+Écoute-les, Vibhîshana!</p>
+
+<p>«Notre danger n'est pas dans ces cordes, ni dans le
+feu, ni dans les autres armes; il est dans nos parents,
+esclaves égoïstes de leurs intérêts: voilà ce qui est à
+craindre. Ils indiqueront sans doute le moyen de nous
+prendre! Le plus terrible de tous les dangers est toujours,
+pense-t-on, le danger que nous apportent les
+parents.</p>
+
+<p>«Il te déplaît, scélérat, que je sois honoré du monde!...
+Mais qui est monté sur le trône a les pieds sur le front
+de ses ennemis!»</p>
+
+<p>Après que le monarque aux dix têtes eut jeté ces paroles,
+le fortuné Vibhîshana, dont il avait excité la colère,
+lui répondit en ces termes, debout au milieu des
+ministres: «Il est donc vrai, Démon des nuits! les
+hommes pris de vertige et tombés sous la main de la mort
+n'acceptent jamais les paroles d'un ami, qu'inspire le dévouement
+à leur bien! Si un autre que toi, nocturne Génie,
+m'avait tenu ce discours, il eût cessé de vivre à l'instant
+même. Loin de moi, honte de ta race!» Après qu'il
+eut dit ces mots si amers, Vibhîshana, de qui la juste raison
+inspirait toujours les paroles, prit son vol tout à coup,
+le cimeterre à la main, suivi par quatre des ministres.</p>
+
+<p>Il revit sa mère, lui donna connaissance de tout, et, se
+replongeant au sein des airs, il se dirigea vers le mont
+Kêlâsa, où habite le monarque à la vigueur sans mesure,
+fils de Viçravas, avec ses nombreux Gouhyakas et ses
+Yakshas à la grande force. Il y avait alors dans le palais
+de ce roi divin l'auguste souverain des mondes, le chef
+<i>de tout, Çiva</i>, la vertu en personne.</p>
+
+<p>Environné de troupes nombreuses <i>d'immortels serviteurs</i>,
+le suprême seigneur de tous les Dieux, celui de
+qui le drapeau montre aux yeux un taureau, était venu
+avec Oumâ, sa compagne, visiter le Dieu qui préside aux
+richesses dans sa <i>brillante</i> demeure.</p>
+
+<p>Aussitôt ces deux grands Immortels de jouer entre eux
+aux dés. Sur ces entrefaites, l'époux d'Oumâ, voyant le
+prince des Rakshasas, Vibhîshana, le rejeton de Poulastya,
+qui venait à la montagne, dit ces paroles au maître
+des richesses: «Voici que Vibhîshana vient se réfugier
+vers toi, seigneur. Ce héros est tout plongé dans le ressentiment,
+parce qu'il a reçu un outrage du monarque des
+Rakshasas. Il a mis sur toi sa pensée et vient ici demeurer
+chez toi. Que ce héros vigoureux à la grande vaillance
+s'en aille promptement aujourd'hui même, engagé par
+toi, se présenter devant Râma. Ensuite, Vibhîshana
+étant venu chez lui, Râma, l'immolateur des ennemis et
+le plus élevé des hommes, doit sacrer ce Démon sur le
+trône des Rakshasas.»</p>
+
+<p>Vibhîshana, comme il parlait ainsi, arrive en ce lieu,
+descend sur la terre, tombe à ses genoux et courbe la
+tête à ses pieds. Le bienheureux Çiva lui dit avec l'auguste
+rejeton de Viçravas: «Lève-toi, Rakshasa! lève-toi!
+La félicité descende sur toi! Ne te livre point à la
+douleur. Obtiens, invincible guerrier, obtiens la couronne
+aussitôt que tombée du front même de Râvana. Rends-toi,
+mon ami, aux lieux où sont, et Râma aux longs bras,
+ce jardin <i>fortuné</i> des vertus, et le singe Sougrîva, et le
+majestueux Lakshmana. C'est là que Râma à la vive
+splendeur et le plus habile de ceux qui manient les armes
+te sacrera bientôt sur le trône de Lankâ, toi, venu d'ici
+vers lui, <i>vaillant</i> meurtrier des ennemis.»</p>
+
+<p>Dans ce moment, le monarque à la grande splendeur,
+fils de Viçravas, tint ce langage au prince des Rakshasas,
+Vibhîshana: «Partant d'ici, héros, tu seras bientôt roi
+de toutes les manières à Lankâ; c'est ce que nous avons
+déjà vu dans <i>l'avenir</i> depuis longtemps. Hâte-toi d'aller
+en ce jour même, pour l'anéantissement des Rakshasas,
+le salut de toutes les créatures et l'inauguration de toi-même
+sur le trône, vers ce héros né de Raghou, le plus
+vertueux de tous ceux par qui la vertu est cultivée. Accompagné
+de Râma, hâte-toi de consommer, prince à
+l'éminente fortune, l'affaire des habitants du ciel, des
+Rishis et de tous les êtres appliqués au devoir.</p>
+
+<p>«Immole Râvana, comme on tue l'homme d'un naturel
+pervers, sans pudeur, sans frein, qui cherche à s'enivrer
+de guerres, qui est le perpétuel obstacle des âmes placides
+et douces, vouées aux pratiques de la vie pénitente.
+Immole ce Démon aux dix têtes qui se fait un jeu de
+troubler le soma dans les grands sacrifices, qui se plaît à
+semer le danger sous les pas du voyageur et des autres,
+qui aime à vivre toujours au milieu des iniquités, comme
+on se tient près d'un jeune frère que l'on aime ou dans la
+compagnie des Dieux.</p>
+
+<p>«Parce que tu as quitté le tyran aux dix têtes comme
+on abandonne loin derrière soi le voyageur qui marche
+hors du vrai chemin et ne suit pas une bonne route, tu
+jouiras, Démon sans péchés, de la gloire et des plaisirs
+éternels dont nous jouissons nous-mêmes.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté ces paroles tombées des lèvres
+de son frère aîné, le prudent Vibhîshana, baissant la tête,
+demeura plongé dans ses réflexions. L'auguste et immortel
+Bhagavat dit au prince enseveli dans ses pensées:
+«Lève-toi, monarque des Rakshasas! lève-toi, Démon à
+la grande sagesse! obtiens le bonheur éternel, digne
+récompense de ta pénitence et de tes bonnes œuvres!
+Nous voyons toutes ces choses <i>dans l'avenir</i>, héroïque
+Vibhîshana, comme si elles étaient sous nos yeux.</p>
+
+<p>«Lève-toi donc et rends-toi vers l'immortel seigneur
+des villes, l'immortel et glorieux appui de toutes les créatures.
+Car c'est le trésor des vertus; c'est la voie suprême
+où circule ce qui se meut; c'est la racine de l'univers
+entier.»</p>
+
+<p>À ces mots prononcés là par l'Immortel au cou bleu,
+le singe aux longs bras de se lever avec ses ministres
+eux-mêmes. Puis, quand il eut adoré le Dieu Çiva et
+l'auguste Kouvéra, le vertueux Vibhîshana partit d'un vol
+rapide, et, se replongeant au sein des airs, il s'en alla
+chercher la présence du héros à la grande force.</p>
+
+<p>Les rois des singes, qui se tenaient sur la terre, le
+virent se tenant au milieu du ciel, où il ressemblait à la
+cime d'un mont et paraissait flamboyer de splendeur.
+Ceint des armes les plus excellentes, le fortuné Démon
+planait au sein de l'air, semblable à une montagne de
+nuages ou tel que la Mort vêtue d'un corps humain. Munis
+eux-mêmes d'armes offensives et de boucliers, ses quatre
+suivants à la force épouvantable reluisaient par l'éclat des
+parures.</p>
+
+<p>Dès que le vigoureux monarque des singes, l'invincible
+Sougrîva, l'eut aperçu, il dit à tous ses quadrumanes,
+Hanoûmat à leur tête, ces mots que lui dictait sa prudence:
+«Ce Rakshasa couvert d'armes et d'une cuirasse,
+qui vient ici, voyez! suivi par quatre Démons, accourt
+sans doute pour nous tuer.»</p>
+
+<p>À ces mots, arrachant des rochers et des arbres, tous
+les chefs des tribus quadrumanes de lui répondre en ces
+termes: «Donne-nous promptement tes ordres, sire,
+pour la mort de ces méchants; qu'ils tombent maintenant
+immolés sur la terre et baignés dans leur sang!»</p>
+
+<p>Tandis qu'ils se parlaient mutuellement, Vibhîshana,
+étant arrivé sur le bord septentrional de la mer, s'y tint,
+planant au milieu des airs. Le Démon à la grande sagesse,
+abaissant de là ses regards sur le monarque et sur
+les singes, leur dit en criant d'une voix forte: «Je suis
+venu, sachez-le, singes, pour voir le noble Râma. Il est
+un Rakshasa puissant, nommé Râvana; c'est le souverain
+des Rakshasas. C'est par lui que Sîtâ fut emportée du
+Djanasthâna, après qu'il eut tué Djatâyou. Je suis le
+frère puîné de ce monarque, et Vibhîshana est mon nom.
+Je <i>tentai</i> d'ouvrir ses yeux par différents et sages discours:
+«Allons! que Sîtâ, lui ai-je dit mainte et mainte
+fois, que Sîtâ soit rendue à Râma!» Mais Râvana, que la
+mort pousse en avant, ne voulut point agréer les bonnes
+paroles que je lui fis entendre: tel un malade qui veut
+mourir se refuse au médicament.</p>
+
+<p>«Accablé d'invectives, outragé par lui comme un esclave,
+je viens, abandonnant mes amis et mon épouse,
+me réfugier sous la protection de Râma. Je n'ai, certes,
+besoin ni des plaisirs, ni d'une autre opulence, ni de la
+vie: puisse mon abandon même de tous ces biens m'obtenir
+la faveur du prince fils de Raghou!</p>
+
+<p>«Annoncez promptement au magnanime Râma, le protecteur
+de toutes les créatures, que je suis venu solliciter
+sa protection.»</p>
+
+<p>Sougrîva s'en fut aussitôt trouver les deux Ikshwâkides:
+«Le frère puîné de Râvana, dit le monarque des
+singes, le héros Vibhîshana, comme on l'appelle, vient,
+accompagné de quatre ministres, se mettre sous ta protection.
+C'est Râvana lui-même, ce me semble, qui nous
+envoie ce Vibhîshana: la prudence veut qu'on s'assure
+de lui; c'est là mon avis, ô le meilleur des hommes patients.
+Il vient avec une pensée tortueuse, méchante, infernale,
+épier l'heure où tu seras sans défiance pour te
+frapper: homme sans péché, <i>méfie-toi!</i> c'est un ennemi
+caché! Mettons à mort dans un cruel supplice, avec ses
+quatre amis, ce frère puîné du sanguinaire Râvana, ce
+Vibhîshana qui s'est jeté dans nos mains.»</p>
+
+<p>Alors que Râma eut appris l'arrivée de Vibhîshana il
+dit à Sougrîva, constant dans la douceur, l'attention sur
+le temps présent et la vigilance pour le temps à venir:
+«Asseyons-nous là, Sougrîva! convoque tous les conseillers,
+Hanoûmat à leur tête, et les autres chefs des
+peuples quadrumanes. Réuni avec eux, je ferai l'examen
+que nous avons à faire. Ce que tu dis est juste, Sougrîva:
+oui! les rois sont environnés de piéges.»</p>
+
+<p>Ensuite, à la voix de Sougrîva, on vit se rassembler
+entièrement les chefs des tribus simiennes, tous héros,
+tous versés dans les affaires, tous adroits à lancer une
+flèche.</p>
+
+<p>Alors ces optimates singes, qui avaient ouï les paroles
+de Vibhîshana et qui désiraient agir pour le bien de
+Râma, lui dirent avec soumission: «Il n'est rien qui te
+soit inconnu dans les trois mondes, fils de Raghou: si tu
+nous consultes, docte roi, c'est donc par amitié, c'est
+qu'il te plaît d'honorer nos personnes. Que tes conseillers
+nombreux, qui savent la raison des choses et sont doués
+tous de sages conseils, parlent donc maintenant tour à
+tour, et, <i>s'il est nécessaire</i>, à deux et plusieurs fois.»</p>
+
+<p>À ces mots, Angada, rempli de prudence, leur dit ces
+bonnes paroles sur les précautions qu'il fallait observer
+à l'égard de Vibhîshana: «Il convient d'examiner à fond
+cet étranger, qui vient de chez l'ennemi; il ne faut point
+ajouter foi précipitamment au langage de Vibhîshana. Ces
+Démons aux pensées trompeuses circulent, dissimulant ce
+qu'ils sont; cachés dans les trous, ils épient l'instant de
+vous attaquer: un malheur <i>ici</i> serait <i>pour eux</i> un bonheur!»</p>
+
+<p>Le singe Çarabba réfléchit; puis il dit ces mots:
+«Qu'on expédie promptement un espion vers lui, tigre
+des hommes. Oui! qu'un émissaire observe de toute son
+attention le caractère de ce réfugié, et, sur l'examen fait,
+que l'on tienne à son égard la conduite exigée par la juste
+raison.»</p>
+
+<p>Djâmbavat, quadrumane savant, après qu'il eut considéré
+la chose dans son esprit illuminé par tous les Traités,
+exprima sa pensée dans ces termes exempts de reproche
+et dignes même d'éloge: «Sorti de chez le monarque des
+Rakshasas, en guerre déclarée avec nous et d'un naturel
+méchant, Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle aucune raison,
+ni de temps, ni de lieu; il faut donc l'observer sans
+rien négliger.»</p>
+
+<p>Après lui, Maînda, éloquent orateur, dit ces mots remplis
+de sens: «Que maintenant, sur l'ordre enjoint par ce
+monarque issu de Raghou, Vibhîshana soit interrogé sans
+précipitation avec des paroles douces. Quand tu sauras
+distinguer son caractère, ô le plus éminent des hommes,
+alors, s'il est perfide ou non, tu prendras une résolution,
+devant laquelle aura marché l'intelligence.»</p>
+
+<p>Ensuite Hanoûmat, doué de sagesse, Hanoûmat le plus
+grand des conseillers, tint ce langage doux, aimable, utile
+et rempli de sens:</p>
+
+<p>(Vrihaspati même parlant n'eût pas été capable de surpasser,
+quand Hanoûmat parlait, ce quadrumane savant,
+le plus vertueux des singes et le plus éloquent des êtres
+à qui fut donnée la parole:)</p>
+
+<p>«Ce n'est pas l'amour, ni l'envie d'un présent, ni l'orgueil,
+ni une ambition de supériorité, mais, comme il
+convient, sire, la gravité de cette affaire, qui va dicter
+mon discours.</p>
+
+<p>«Tes conseillers ont parlé d'envoyer, soit un espion,
+soit un émissaire: il n'existe pas de motif à cette mesure,
+puisqu'il n'en peut résulter aucun avantage. En effet, un
+espion ne peut connaître Vibhîshana tout d'un coup, et
+c'est une faute de traîner ici le temps en longueur: donc,
+il n'y a pas lieu d'envoyer un espion.</p>
+
+<p>«On dit encore: «Ce Vibhîshana vient ici, où ne l'appelle
+aucune raison, ni du temps, ni du lieu!» J'ai pour
+cette objection quelques mots à répondre: «Il en est ici
+du temps et du lieu ce qu'il en est des vertus ou des vices
+dans chaque homme: <i>ce sont les unes ou les autres qui
+font l'à-propos ou l'inopportun</i>. Ce qui est accompagné
+du moyen porte bientôt ses fruits.</p>
+
+<p>«Il a vu tes grands exploits et Râvana engagé dans
+une fausse route; il a su que tu avais immolé Bâli et
+mis Sougrîva sur le trône; il aspire à posséder <i>aussi</i> le
+trône <i>de son frère</i> et voit déjà, son âme le présageant,
+<i>que les choses auront ici la même fin</i>: voilà sans doute
+les considérations placées en première ligne devant ses
+yeux, <i>et les motifs</i> qui amènent Vibhîshana vers toi.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté le fils du Vent, l'invincible
+Râma lui répondit en ces termes: «J'ai moi-même quelque
+envie de parler sur Vibhîshana. Je désire que mes
+paroles soient toutes entendues par vos grandeurs, inébranlables
+dans la vertu. À Dieu ne plaise que je repousse
+jamais l'homme qui vient à moi sous les couleurs
+de l'amitié! S'il est en lui de la perfidie, le blâme des
+gens de bien <i>n'</i>en sera<i>-t-il pas</i> le châtiment?</p>
+
+<p>«Ne voyant donc en lui qu'un magnanime, entré dans
+une noble voie et qui vient à moi sans détour, veuillez
+bien retirer de lui vos soupçons.</p>
+
+<p>«Ce nocturne Génie, qu'il soit bon ou méchant, est-il
+capable, singes, de me nuire en la moindre chose?</p>
+
+<p>«On raconte que <i>jadis</i> une colombe accueillit avec
+politesse un <i>vautour, son</i> ennemi, qui était venu lui demander
+assistance, et lui offrit sa chair même en festin.
+Si une colombe, un simple volatile, donna l'hospitalité au
+meurtrier de son épouse, à plus forte raison dois-je accueillir
+ce Vibhîshana, ce frère de Râvana, <i>il est vrai</i>,
+mais appliqué à suivre le devoir et qui, malheureux,
+vient se réfugier vers moi, accompagné de ces démons!</p>
+
+<p>«Je promets d'assurer la sécurité de tous les êtres,
+ai-je dit quand je prononçai mes vœux, et d'épargner
+dans le combat ceux qui diront, implorant ma pitié: «Je
+me rends à toi!»</p>
+
+<p>«Conduis vers moi Vibhîshana, ô le meilleur des
+singes; je lui donne toute assurance: autrement, Sougrîva,
+ne serais-je pas un Râvana moi-même pour Vibhîshana?»</p>
+
+<p>Quand Râma eut accordé le sauf-conduit, ce frère puîné
+de Râvana fut invité par le roi des singes et descendit
+aussitôt du ciel avec ses compagnons. Le monarque intelligent
+des quadrumanes s'approcha de Vibhîshana, l'étreignit
+dans ses bras, lui fit ses compliments et lui montra
+le héros né de Raghou. Descendu à peine du ciel à
+terre avec ses fidèles suivants, le Rakshasa joyeux attache
+toutes ses armes aux premiers des arbres qui se trouvent
+devant lui. Imité par ses compagnons eux-mêmes,
+le vertueux Démon changea sa forme en une autre plus
+avenante et se prosterna aux genoux de Râma.</p>
+
+<p>Celui-ci, dont il cherchait à toucher les pieds, le fit
+relever, l'embrassa et lui dit cette douce parole: «Ta
+grandeur est mon amie?» À ce langage <i>poli</i>, Vibhîshana
+répondit en ces termes non moins polis, mariés au devoir
+et sur l'expression desquels se levait l'expression de ses
+qualités: «Je suis le frère puîné de Râvana et je fus outragé
+par lui. J'ai quitté Lankâ, mes richesses, mes amis,
+et je viens me réfugier vers ta majesté, secourable pour
+toutes les créatures. C'est à toi que je devrai tout, ma
+vie, mes richesses et l'empire même. Je ferai une alliance
+avec toi, héros à la grande sagesse, et je conduirai tes
+armées à la mort des Rakshasas et à la conquête de
+Lankâ.»</p>
+
+<p>Ces paroles dites au fils du roi des hommes, le Démon
+dans la race d'un saint<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a> n'ajouta point un seul mot et
+contempla silencieusement le magnanime Râma.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><p>Le rishi Poulastya.</p></blockquote>
+
+<p>À ces mots, Râma le héros d'embrasser Vibhîshana:
+«Mon ami, va chercher, dit-il à son frère, un peu d'eau
+à la mer et sacre au milieu des principaux singes à l'instant
+même ce Vibhîshana, par ma grâce, monarque des
+Rakshasas et roi de Lankâ; car, fils de Soumîtrâ, il a
+gagné ma faveur.» Il dit, et, sur l'ordre que lui donnait
+son frère, Lakshmana de sacrer Vibhîshana dans sa dignité
+au milieu des chefs quadrumanes. À la vue de la
+bienveillance que Râma témoignait au <i>pieux Démon</i>,
+tous les singes à l'instant d'applaudir avec de grandes
+clameurs: «Bien! bien!» s'écrièrent-ils.</p>
+
+<p>Ensuite, Hanoûmat et Sougrîva dirent à Vibhîshana:
+«Comment traverserons-nous cette mer, inébranlable
+asile des monstres marins? Indique-nous un moyen, mon
+ami, de franchir sains et saufs avec une armée cet empire
+de Varouna, souverain des rivières et des fleuves.»</p>
+
+<p>À ces paroles, Vibhîshana, le devoir en personne, de
+répondre: «Un monarque, issu de Sagara, n'a-t-il pas
+droit à réclamer le secours de la mer, car la main qui a
+creusé ce grand bassin des eaux, vaste et, <i>pour ainsi
+dire</i>, sans mesure, fut celle de Sagara? C'est donc un
+devoir pour la mer de rendre au petit-neveu de cet ancien
+roi les bons offices d'une parente: voilà quelle est
+mon opinion! En effet, Sagara, vous l'avez ouï dire, fut
+un des aïeux de Râma: aussi, prenant de nobles sentiments,
+la mer, à la vue de sa force immense, lui rendra
+certainement, <i>je le répète</i>, les bons offices d'une parente.»
+Ces paroles de Vibhîshana, le sage Démon, plurent
+au fils de Raghou, dont le caractère était naturellement
+fait pour le devoir.</p>
+
+<p>Et, par une déférence de politesse, le héros à la grande
+splendeur, habile dans ses travaux, dit ces mots que précédait
+un sourire, à Lakshmana comme à Sougrîva, le
+monarque des singes: «J'approuve, Lakshmana, ce conseil
+de Vibhîshana; dis-moi, sans tarder, Sougrîva, s'il te
+plaît également.»</p>
+
+<p>À ces mots, les deux héros, Lakshmana et Sougrîva,
+lui répondirent, <i>d'un commun accord</i>, en ces termes,
+d'une résolution bien arrêtée: «Les Dieux puissants,
+Indra même à leur tête, ne pourraient conquérir Lankâ,
+s'ils n'avaient d'abord jeté un pont sur cette mer, séjour
+épouvantable de Varouna! Suis, mon ami, cet avis, convenable
+ou non, de Vibhîshana: ne perdons pas de temps
+et que la mer soit liée d'un pont!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Trois nuits alors s'écoulèrent ainsi dans la compression
+des sens pour ce héros d'une grandeur infinie, couché
+sur le sol de la terre. Mais Râma eut beau réprimer ses
+sens et lui rendre tout l'honneur qu'elle méritait, la mer
+ne se montra point à ses yeux.</p>
+
+<p>Alors, s'irritant contre elle et voyant à ses côtés Lakshmana,
+il dit les yeux enflammés ces paroles avec colère:
+«Vois donc, Lakshmana, l'insolence de cette ignoble
+mer! Je l'honore, et pourtant elle ne veut pas m'accorder la vue
+de sa personne! La placidité, la patience, la
+douceur, l'attention à ne dire que des choses aimables,
+sont des qualités dont les fruits n'ont jamais de saveur
+pour les gens sans vertus. Le monde ne sait honorer que
+l'homme cruel, audacieux, qui se donne à soi-même des
+éloges et qui, dénué de raisons persuasives, ne parle jamais
+que le bâton levé.</p>
+
+<p>«Apporte-moi donc au plus tôt mon arc et mes flèches
+pareilles à des serpents! Je vais à l'instant même bouleverser
+dans ma colère cette mer qu'on ne peut émouvoir!»</p>
+
+<p>Ces mots dits, Râma de saisir dans les mains de Lakshmana
+ses flèches et son arc céleste, auquel soudain il
+attacha la corde.</p>
+
+<p>Il courba son grand arc, et ce mouvement ébranla,
+pour ainsi dire, la terre; puis il décocha ses dards acérés,
+tel qu'Indra lance ses tonnerres! Ces longs traits flamboyants,
+et dont la splendeur était semblable à celle du
+feu, volent rapidement au sein des eaux et font trembler
+tous les poissons de l'Océan.</p>
+
+<p>Au même instant s'élevèrent par milliers, semblables
+au mont Vindhya, les flots du souverain des fleuves,
+portant <i>jusqu'aux nues</i> les requins et les crocodiles.
+Hérissé par des multitudes de vagues monstrueuses et jonché
+par des masses de coquillages, le grand bassin des
+eaux s'agitait avec des ondes enveloppées de fumée. La
+terreur fouettait les reptiles aquatiques, la gueule en feu,
+les yeux enflammés. Ensuite, ayant éprouvé la puissance
+du héros et vu quelle terrible affaire il avait soulevé contre
+lui-même, le grand souverain qui règne sur les fleuves
+se fit voir en personne au fils du souverain qui régna sur
+le monde.</p>
+
+<p>Ouvrant donc près du <i>noble</i> Râma ses vastes flots, la
+mer se montre alors entourée de ses monstres aux gueules
+enflammées. Semblable au suave lapis-lazuli, portant une
+robe de pourpre et des guirlandes de fleurs rouges avec
+des parures faites d'or, la mer, accompagnée de ses ministres,
+s'approche de Râma, sans tarder, et, les mains
+réunies en coupe à ses tempes, lui adresse un discours
+modeste et doux. Le saluant d'abord avec son nom, elle
+dit: «Râma!» ensuite, la mer vigoureuse lui tint ce
+langage:</p>
+
+<p>«La terre, le vent, l'air, l'eau et la lumière, qui est
+la cinquième, se tiennent, mon ami, dans leur nature et
+suivent la voie éternelle <i>qui leur fut assignée</i>. Impérissable,
+j'ai reçu pour ma qualité la profondeur: être
+guéable serait un renversement de ma nature; je te répète
+là ce qui me fut dit <i>à l'origine des choses</i>. Un de
+tes aïeux à la grande splendeur et nommé Sagara fut jadis
+<i>en ces lieux</i> mon auteur, et c'est de son nom que je suis
+appelée Sâgara, moi, la souveraine des rivières et des
+fleuves. Je ne veux pas qu'on élève un pont sur moi; mais
+jette un môle dans mes eaux, Râma, et je t'y donnerai un
+chemin facile, par où passeront tes singes. L'origine de
+cette voie solide au milieu de la mer sera dès lors une
+merveille dans le monde; et c'est à toi surtout qu'il sied,
+Râma, de me laisser <i>à jamais</i> ce <i>monument</i> de toi.</p>
+
+<p>«Apprends de moi, mon ami, le moyen de traverser
+mon domaine. Râma, voici un singe appelé Nala: c'est
+le fils de Viçvakarma, qui l'a doué de ses dons; Nala, qui
+trouve son <i>plus grand</i> plaisir à procurer ton bien même.
+Que ce fortuné singe, capable de grands travaux, soit
+préposé à la construction du môle et qu'il fasse, ô le
+meilleur des hommes, une jetée dans mes eaux! Je consens
+à la supporter, vu l'importance de l'affaire qui amène
+ici ta majesté; j'empêcherai les monstres marins de rôder
+<i>au milieu de ces travaux</i>, et Mâroute lui-même retiendra
+son souffle. Enfin, je rendrai mes flots immobiles, à
+ton ordre comme à celui de Nala.»</p>
+
+<p>Quand il vit la mer tenir ce langage, Nala répondit au
+fils de Raghou: «Je mettrai en œuvre cette capacité,
+<i>insigne faveur</i> de mon père, et j'élèverai une vaste
+chaussée dans l'habitation des monstres marins: la reine
+des eaux a dit la vérité.»</p>
+
+<p>La mer, aussitôt qu'elle eut ouï ce langage de Nala,
+prit congé de Râma et rentra dans son domaine.</p>
+
+<p>À l'ordre de Sougrîva, les singes de s'élancer pleins
+d'empressement vers le bois par centaines de mille. Là,
+se chargeant d'açvakarnas, de shorées, de bambous et de
+roseaux, de koraïyas, de pentaptères arjounas, de nauclées,
+de tilâs, de mulsaris, de bakapoushpas et d'autres
+arbres; apportant même des cimes de montagne, les
+singes par centaines de mille en construisent une chaussée
+dans les eaux de la mer. Les uns, d'une force immense,
+arrachaient à l'envi des crêtes de montagnes ou des roches
+luisantes d'or, et venaient déposer leur faix dans la main
+de Nala.</p>
+
+<p>Des singes pareils à des éléphants élevaient ce môle de
+la mer avec des monts aussi gros qu'une ville et des
+arbres encore tout parés de fleurs.</p>
+
+<p>Le chemin s'en allait dans la mer, se dépliant sur les
+dix yodjanas de sa largeur, comme on voit dans la chaude
+saison un grand nuage se dérouler au souffle du vent.</p>
+
+<p>Ces travailleurs à la force immense, pour lier entre eux
+les intervalles de la jetée, couchèrent là des arbres attachés
+avec des arbrisseaux pullulants de sauterelles, avec
+des câbles de lianes et de roseaux.</p>
+
+<p>Les autres, par centaines de mille, chargeant d'un seul
+coup sur leurs épaules des sommets de montagnes, en
+formaient les assises du môle dans les eaux de la mer.
+Des singes rapides, vigoureux, secouaient impétueusement
+et renversaient même dans l'<i>Océan</i>, roi des fleuves,
+les arbres nés sur le rivage. C'était alors <i>partout</i> dans ce
+grand bassin des eaux un bruit confus de roches transportées
+et de cimes rompues.</p>
+
+<p>Sougrîva lui-même, grimpant de montagne en montagne
+et semblable à un nuage, en faisait descendre les
+sommets par centaines et par milliers. Le bel Angada
+rompit de sa main le faîte du mont Dardoura et le fit
+rouler dans les flots salés comme une nuée d'où jaillissent
+des éclairs. Ici Maînda et Dwivida même accouraient,
+voiturant d'un pied hâté une grande cime, qu'ils venaient
+d'arracher, toute revêtue encore de sa forêt de sandal
+fleurie de tous les côtés.</p>
+
+<p>Épouvantés du fracas, tous les quadrupèdes et les volatiles
+des bois, impuissants à <i>courir ou</i> voler, restaient
+nichés <i>ou tapis</i> dans les cimes des montagnes.</p>
+
+<p>Les plus hauts Rishis, les Siddhas, les Gandharvas et
+les Dieux, brûlants de voir cette merveille, tous alors
+d'accourir là, couvrant de leur multitude la plaine éthérée.
+Les Rishis, les Pitris, les Nâgas, les saints rois, les
+Yakshas et Garouda lui-même viennent contempler ce
+môle jeté dans la grande mer. Et, se tenant au sein des
+airs, non loin de Râma, tous lui rendent leurs hommages
+et parlent ainsi d'une voix douce: «Quel créateur, sans
+excepter même Indra, secondé par les Dieux, a fait jadis
+ou fera jamais un ouvrage tel que celui du noble Raghouide?</p>
+
+<p>«Autant que subsistera cette mer, aussi longtemps
+durera, comme elle est, cette <i>admirable</i> jetée: et tant
+que la renommée dira le nom de cette mer, elle publiera
+en même temps le nom de Râma<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b>
+<p>«Râma, dans son expédition contre l'île de Ceylan, rétablit
+momentanément par un miracle l'isthme ancien, qui a dû
+joindre Ceylan à l'Inde, et dont une chaîne d'îles, d'îlots et de
+rochers contigus semble être le reste. Les Hindous... appellent
+ces récifs <i>Pont de Râma</i>, dénomination à laquelle les Arabes ont
+substitué celle de <i>Pont d'Adam</i>... Ces bancs de sable, connus
+sous le nom de <i>Pont de Râma</i>, dit ailleurs Malte-Brun, joignent
+presque l'île de Ceylan au continent de l'Inde.» (<i>Géographie
+universelle</i>, 1841, t. V<sup>e</sup>, p. 300 et 314.)</p></blockquote>
+
+<hr />
+
+<p>Accourus à la hâte dans ces lieux: «Qui a lié d'une
+chaussée les deux rives de cette mer?» demandaient
+émerveillés les Tchâranas et les Vidyâdharas. «Celui,
+répondait-on, qui a lié d'une chaussée les deux rives de
+celle mer, c'est Râma.» Et ces mots dans un bruit confus
+<i>de voix</i> mêlées s'en allaient par les dix points de l'espace
+et venaient frapper les oreilles jusque sur la terre.</p>
+
+<p>De peur que l'astre du jour ne brûlât, si peu même
+que ce fût, les singes dans leurs fatigants travaux, des
+nuages, nés sous la voûte des cieux, interceptaient les
+rayons du soleil. Indra versait la pluie et Mâroute son haleine
+d'une manière <i>tout à fait</i> propice: on vit même les
+arbres distillant alors un miel semblable aux nourritures
+accoutumées des singes.</p>
+
+<p>Commencée à la rive septentrionale, la jetée se prolongeait
+jusqu'au rivage de Lankâ; et, d'une admirable
+beauté, on la voyait diviser la mer en deux parties. Large,
+bien exécutée, propice, faite pour tous les êtres, elle
+brilla désormais au front de l'Océan comme une raie de
+chair, qui partage les cheveux sur le milieu de la tête.</p>
+
+<p>La jetée construite, le passage des singes magnanimes
+par milliers de kotis exigea un mois entier.</p>
+
+<p>Enfin, ayant repris haleine et s'étant reposés tous,
+chacun dans son armée, ces quadrumanes fameux traversèrent
+l'Océan sur la voie qui était née sous leurs mains.
+Vibhîshana, une massue au poing, se tenait avec ses
+<i>quatre</i> amis sur la rive ultérieure de la mer afin de repousser
+l'approche des ennemis.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râma, le Daçarathide, eut traversé la mer avec
+son armée, le fortuné Râvana de parler ainsi à deux de
+ses ministres, Çouka et Sârana: «L'armée entière des
+singes a franchi l'infranchissable Océan, et Râma a lié
+d'une chaussée, qui n'existait pas avant ce jour, les deux
+rives de cette mer. On n'a jamais ni vu ni ouï dire qu'un
+pont fût jeté sur la mer elle-même: c'est donc le Destin
+qui, pour nous perdre, étend son bras <i>vers nous</i>! C'est
+Râma qui fit, Sârana, ce travail incroyable: la construction
+d'une telle chaussée en plein Océan trouble à cette
+heure mon esprit. Il faut nécessairement que je connaisse
+le nombre de cette armée simienne: une fois ces informations
+prises, je disposerai nos moyens de résistance.</p>
+
+<p>«Que vos excellences, revêtant le corps des singes,
+entrent <i>donc</i>, sans qu'on les remarque, dans cette armée,
+et veuillent bien en supputer les forces. Observez, et
+l'armée, et l'ordre suivi des marches, et quels desseins
+ont les guerriers, et la stature, et la vigueur, et qui sont
+les plus excellents des quadrumanes.»</p>
+
+<p>«<i>Il sera fait</i> ainsi!» répondent à cet ordre les démons
+Çouka et Sârana, qui s'en vont d'un vol rapide où
+est l'armée <i>des ennemis</i>. Là, revêtus d'une forme simienne,
+les deux ministres du monarque des Rakshasas
+entrent, sans avoir été remarqués, sous le déguisement
+que leur avait prêté la magie, dans l'armée des singes,
+dont l'imagination n'aurait pu se peindre une idée et dont
+l'aspect aurait fait dresser le poil d'épouvante.</p>
+
+<p>Çouka et Sârana virent cette grande armée assise ou
+courant par milliers sur le faîte des montagnes, sur les
+rives de la mer, dans les cavernes, dans les bois fleuris,
+le long des cataractes, et se mirent à computer de tous
+leurs soins. Mais <i>en vain</i>, Sârana et Çouka ne surent pas
+trouver le nombre de cette armée simienne, invincible,
+sans fin, indestructible.</p>
+
+<p>Vibhîshana reconnut sous leur déguisement ces deux
+magnanimes pour des espions venus de Lankâ. Ce héros
+à la grande vigueur les fit saisir par des singes aux forces
+épouvantables et dénonça les deux compagnons à Râma:
+«Sache que ces deux <i>faux singes</i>, lui dit-il, sont des
+espions qui nous viennent de Lankâ!»</p>
+
+<p>Alors, pleins de trouble et désespérant de leur vie à
+l'aspect de Râma, ceux-ci de joindre en coupe leurs
+mains suppliantes et de lui adresser tout frissonnants les
+paroles suivantes: «Nous sommes venus dans ton camp,
+héros, les délices de Raghou, parce que Râvana nous envoya
+tous deux, observer ici toute cette armée sous tes
+ordres.»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï ces mots, Râma le Daçarathide, qui
+trouvait son plaisir dans le salut de tous les êtres, dit en
+souriant ces paroles: «Si vous avez bien vu toute l'armée,
+si vous nous avez suffisamment observés, si vous
+avez tout fait de la manière qu'on vous l'avait dit, retournez-vous-en
+comme il vous plaira. Vous pouvez, à votre
+aise, emporter vos calculs à la ville de Lankâ. Je vais
+dans ce moment, noctivagues, vous donner un sauf-conduit;
+et, s'il est quelque chose que vous n'ayez pas encore
+<i>bien</i> vu, il vous est permis de le voir une seconde fois.</p>
+
+<p>«Mais une fois rentrés dans votre cité, n'oubliez pas
+de répéter au monarque des Rakshasas, le frère puîné du
+Dieu qui donne les richesses, ces paroles de moi, telles
+que je vous les dis: «Fais-nous voir autant qu'il est dans
+ta puissance, avec le secours de ton armée et de tes parents,
+cette vigueur que tu as déployée ce jour du temps
+passé, où tu m'as enlevé Sîtâ!</p>
+
+<p>«Vois, quand demain sera venu, toute la ville de
+Lankâ s'écrouler sous mes flèches avec ses remparts, avec
+ses portiques, avec son armée de Rakshasas!»</p>
+
+<p>À cet ordre, les deux Yâtavas <i>partent, ils</i> arrivent
+dans la cité de Lankâ, où Çouka et Sârana disent au roi
+des Rakshasas:</p>
+
+<p>«Arrêtés <i>dans notre mission</i> par Vibhîshana, la
+mort nous était due, monarque des Rakshasas; mais,
+conduits en présence du magnanime Râma, ce prince à
+la vigueur sans mesure nous fit rendre la liberté. C'est
+là que nous vîmes réunis dans un même lieu et semblables
+aux gardiens du monde ces quatre héros à la grande
+force, aux mains instruites dans le maniement des armes,
+au courage inébranlable: Râma, le beau Daçarathide,
+Lakshmana à l'immense vigueur, Sougrîva d'une splendeur
+éblouissante et Vibhîshana, ton frère.</p>
+
+<p>«Les voilà donc, ces héros quadrumanes, arrivés sous
+les murs de notre Lankâ inexpugnable. On ne trouve pas
+la fin de cette armée, qui a passé déjà et qui passe maintenant
+la mer sous la protection de Râma, qui semble,
+sire, un de ces Dieux préposés à la garde du monde. Loin
+d'ici la guerre! Que la paix soit résolue! Rends sa Mithilienne
+au fils du roi Daçaratha.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand il eut ouï ces paroles justes, hardies, bien dites
+par Sârana, le roi de lui répondre en ces termes: «Je ne
+rendrais pas même Sîtâ par la crainte du monde entier,
+les Dânavas, les Gandharvas et les Dieux vinssent-ils à
+fondre sur moi!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râvana, plein d'une bouillante colère,
+se leva du siége royal et, poussé par le désir de voir, il
+monta, rapide, sur le faîte de son palais, qui avait la
+blancheur de la neige et dont la hauteur eût égalé plusieurs
+palmiers, <i>l'un sur l'autre étagés</i>. Flamboyant de
+<i>tout</i> son corps, il abaissa les yeux sur la terre, et, accompagné de ces deux espions, il contempla cette grande
+armée. Il vit, et la mer, et les montagnes couvertes de
+héros simiens, et les contrées de la terre bien remplies de
+singes. Quand il eut considéré cette armée de quadrumanes,
+immense, incalculable, sans terme, le monarque
+fit ces demandes à Sârana:</p>
+
+<p>«Qui sont parmi eux les enfants des Dieux? Qui sont
+réduits à des forces purement humaines? Qui sont ici les
+singes de qui Sougrîva écoute les conseils? Qui sont les
+chefs des chefs? Indique-moi promptement, Sârana, les
+singes qui sont ici les généraux?»</p>
+
+<p>À ces mots du monarque de Rakshasas, l'interrogé, à
+qui les principaux des singes n'étaient pas inconnus, lui
+répondit: «Le singe qu'entourent mille centaines de
+capitaines et qui rugit, le front tourné vers Lankâ; ce héros
+de qui la grande voix fait trembler toute la cité avec
+ses remparts, ses portiques, ses bois, ses montagnes et
+ses forêts; ce général qui se tient à la tête des armées du
+magnanime Sougrîva, l'Indra de tous les singes, on l'appelle
+Nala. Il est fils de Viçvakarma, et c'est par lui que
+ce pont fut construit.</p>
+
+<p>«Semblable au faîte d'une montagne et pareil en couleur
+aux fibres du lotus, ce guerrier vigoureux, qui, tenant
+ses bras levés, creuse des pieds la terre et qui, la
+face tournée vers Lankâ dans une fureur débordée, ouvre
+à chaque instant sa bouche par des bâillements de
+colère, fait claquer à chaque pas sa queue et remplit du
+son les échos aux dix points de l'espace; ce héros qui,
+environné par un millier de padmas<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a> et par une centaine
+de cent milliards, te défie au combat, fut sacré
+comme roi de la jeunesse par Sougrîva, le monarque des
+singes: le nom qu'il porte, est Angada.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b>
+<p>Le padma est une quantité égale à dix milliers de millions.</p></blockquote>
+
+<p>«<i>Tu vois</i> ce singe blanc, qui semble d'argent, qui
+vient de s'aboucher à la tête de son armée avec Sougrîva
+et qui s'en retourne, divisant <i>par sa marche</i> les armées
+simiennes, au milieu desquelles sa vue répand la joie. Il
+promène ses pas sur les rives charmantes de la Gomatî,
+sur les flancs du mont Arbouda, et tient le sceptre en ces
+lieux, où s'élève, peuplée d'oiseaux variés, la montagne
+nommée Sankotchana. Ce quadrumane fortuné, distingué
+par l'intelligence et fameux dans les trois mondes, est
+appelé Koumouda.</p>
+
+<p>«Celui-ci d'une immense vigueur, et qui entraîne
+autour de lui cent et un mille guerriers, s'appelle Nîla,
+capitaine des capitaines et conseiller du magnanime
+Sougrîva, le monarque des singes.</p>
+
+<p>«Cet autre, de qui les cheveux épars, affreux à voir,
+longs de plusieurs brasses, descendent jusqu'à sa grande
+queue et ressemblent à la crinière d'un lion; <i>cet autre,
+dis-je</i>, roi de Lankâ, qui, d'un naturel irascible et dans
+une <i>bouillante</i> colère, aspire au combat, a nom Végavat,
+et sa force est égale à celle de Sougrîva. Environné par
+un millier de cent mille kotis, il se vante de broyer Lankâ
+sous les coups de son armée!</p>
+
+<p>«Ce général de couleur fauve, qu'on dirait un lion à
+sa longue crinière et qui, poussant des rugissements répétés,
+observe Lankâ d'une contenance plus modeste, est
+nommé Parvata. Il remplissait <i>avant ce jour</i> de ses cris
+éternels le Vindhya, qu'il habite, montagne azurée, délicieuse
+et charmante à la vue.</p>
+
+<p>«Ce général simien, qui tient là ses oreilles ouvertes
+et qui bâille <i>d'impatience</i>, qui ne détourne pas ses yeux
+et ne s'écarte pas de son armée, qui montre enfin tant
+de sécurité dans ces grands dangers, a pour demeure le
+mont Tchandra, sire, et pour nom Çarabha. Tous les singes,
+compagnons de ce puissant capitaine, sont au nombre
+de cent milliers et de quarante centaines.</p>
+
+<p>«Ce grand singe qui, dérobant le ciel, comme un
+grand nuage, se tient au milieu des chefs quadrumanes,
+comme Indra parmi les Dieux, là où, tel que le bruit des
+tambours, on entend les rois simiens appeler à grands
+cris le combat; ce général, vif, irascible, semblable à une
+montagne et toujours irrésistible dans une bataille, habite
+le Pâripâtra, mont sublime, et se nomme Pauasa.</p>
+
+<p>«En voici un autre, que suit une armée formidable,
+excellente, de singes, campés avec lui sur le rivage de la
+mer, comme une seconde mer. Ce général, appelé Vinata,
+habite le mont Dardoura et s'abreuve dans la rivière Parnâça:
+cent millions de guerriers sont répandus autour de
+lui.</p>
+
+<p>«Celui-là, qui, pareil au sombre nuage, les yeux enflammés,
+le visage doré comme le soleil, et tenant levée une
+roche immense, te défie au combat, se nomme Krathana.
+Son armée comprend soixante centaines de mille hôtes
+des bois.</p>
+
+<p>«Voici Gavaya, que la colère pousse vers toi, singe
+plein de splendeur et qui nourrit un corps dont la teinte
+est ressemblante à l'or. Dix milliers et dix centaines de
+kotis lui obéissent, tous singes prompts et d'une grande
+vigueur. À leur tête, il peut te vaincre sur un champ de
+bataille, ô toi qui domptes les cités des ennemis!»</p>
+
+<p>Après qu'il eut contemplé cette armée simienne aux
+nobles âmes, examiné la vigueur et l'héroïsme, entendu
+rapporter le nombre des singes, le monarque pâlit dans
+tout son corps et sentit faiblir sa résolution.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Sârana, le magnanime Rakshasa, eut fini de
+parler, Çouka saisit l'occasion, et, contemplant toute l'armée,
+il dit à Râvana:</p>
+
+<p>«Ces deux jeunes princes que tu vois là avec des formes
+célestes, sont Maînda et Dwivida: ils n'ont point
+d'égal au combat. Ils ont obtenu de Brahma la permission
+de manger l'ambroisie: aussi proclament-ils que leur
+seule force peut broyer la ville de Lankâ!</p>
+
+<p>«Ces deux autres, qui, semblables à des montagnes,
+se tiennent à leurs côtés, sont Dourmoukha et Soumoukha,
+fils du Trépas, égaux à leur père. Environnés par cent
+millions de guerriers, ils observent la ville et se vantent
+que leur force va réduire en poussière la cité de Lankâ!</p>
+
+<p>«Celui que tu vois là se tenir comme un éléphant enivré
+<i>pour les combats</i>; ce guerrier qui peut dans sa colère
+agiter, quoi qu'elle fasse, la mer elle-même par sa
+vigueur seule, est ce même singe qui a déjà triomphé de
+Lankâ et qui a déjà vu Sîtâ: vois-le revenu devant ces
+murs, lui que tes yeux ont vu dès avant ce jour. C'est le
+fils aîné de Kéçari, <i>ou plutôt</i>, dit la renommée, c'est le
+fils du Vent. On l'appelle Hanoûmat, et c'est lui-même
+qui a franchi la mer. On ne peut mettre obstacle à son
+chemin, comme il est impossible d'arrêter le vent dans sa
+route. Un jour, au temps qu'il était un enfant, comme il
+vit le soleil qui se levait, il s'élança vers lui; ce fait est
+certain: il franchit une route, qu'il parcourut jusqu'à
+trois mille yodjanas: «Je prendrai le soleil, avait-il dit,
+et le soleil n'ira plus sur moi!» Il avait arrêté cette résolution
+dans son âme, que sa force déjà enivrait d'orgueil.
+Mais, sans atteindre le soleil, ce Dieu, le plus invincible
+des êtres aux Dânavas, aux Rishis, aux Dieux mêmes, il
+tomba sur la montagne, où se lève <i>chaque jour</i> l'astre
+qui donne la lumière. Le singe au corps solide, précipité
+sur la face d'un rocher, s'y brisa quelque peu l'une des
+mâchoires: c'est de là qu'il est appelé Hanoûmat. Voilà
+ce que j'ai appris sur lui dans cette excursion même, où
+j'ai mis toute mon attention. Sa vigueur, ses formes, sa
+puissance est chose impossible à décrire.</p>
+
+<p>«Ce héros, qui est là tout près de lui; cet homme au
+teint bleuâtre, aux yeux comme les pétales du lotus; ce
+guerrier, le plus grand des Ikshwâkides; lui, de qui la
+valeur est célèbre dans le monde; lui, de qui le devoir
+ne s'écarte jamais et qui n'abandonne jamais le devoir;
+lui, qui est le plus instruit des hommes instruits dans les
+Védas et qui sait manier la céleste flèche de Brahma; ce
+prince, en qui réside avec la destruction même l'assemblage
+de toutes les armes; lui, qui pourrait fendre le ciel
+et déchirer la terre avec ses flèches; lui, de qui la colère
+est comme celle de la mort et le courage est comme celui
+d'Indra, c'est Râma le Daçarathide, à qui naguère tu es
+allé dans un ermitage du Djanasthâna ravir son épouse et
+qui vient ici te livrer bataille!</p>
+
+<p>«<i>Ce guerrier</i>, qui est à son côté droit avec un éclat
+d'or épuré, une large poitrine, les yeux dorés, les cheveux
+noirs et bouclés, c'est Lakshmana, l'exterminateur
+des ennemis, son frère, qu'il tient pour égal à sa vie. Habile
+à gouverner autant qu'il est habile à combattre, il a
+épuisé toute la science des armes; il est impétueux, difficile
+à vaincre, fort, courageux dans le combat, victorieux;
+c'est le bras droit de Râma; il est continuellement comme
+son âme qui se meut autour de lui.</p>
+
+<p>«Ce guerrier, qui, environné par un peloton d'Yâtavas
+est venu se placer au flanc gauche de Râma, c'est ton
+frère lui-même, Vibhîshana. Dans sa colère contre toi, il
+s'en est allé prêter l'appui de ses conseils au Raghouide;
+et ce roi fortuné des rois a fait sacrer Vibhîshana comme
+monarque de Lankâ.</p>
+
+<p>«Jadis, lancé par le vent, un grain de poussière entra
+dans l'œil gauche du maître des créatures, et le contact de
+<i>cet hôte incommode</i> lui causa une impression douloureuse.
+Brahma le prit donc avec la main gauche et l'envoya
+tomber au loin; puis cette pensée lui vint à l'esprit:
+«Que va-t-il naître de cela?»</p>
+
+<p>«À l'instant même s'éleva une forme de jeune fille
+aux yeux de lotus, aux regards tremblants comme l'éclair,
+au visage rond comme le disque de la lune, et brillant
+comme un flocon d'écume, sur lequel vacille un rayon de
+lumière. Brahma lui-même n'avait jamais rien vu, ni
+Pannagî, ni Asourî, ni Gandharvî, ni Déesse elle-même
+d'une égale beauté. Les gardiens célestes du monde, à sa
+vue, d'accourir en ce lieu. Alors, s'étant approché de
+Brahma, le soleil de lui parler en ces termes: «De qui
+est cette nymphe à la figure charmante? Quelle raison l'a
+conduite ici? Pourquoi cette fille des Nâgas, quittant sa
+ville de Bhogavatî, est-elle venue ici? Est-ce la Grandeur,
+la Perfection, Lakshmî, la Satisfaction, la Splendeur ou
+l'Aurore? Aussitôt le Pradjâpati de raconter cette histoire
+au Soleil.</p>
+
+<p>«Un jour qu'elle s'était baignée sur le sein du Mandara,
+le soleil dit ces mots à la nymphe, toute fière de sa
+jeunesse et de sa beauté: «Par l'opération d'une force
+écoulée de ma splendeur, il te naîtra un fils d'une immense
+vigueur, invincible dans les grandes batailles aux
+Rakshasas, aux Pannagas, aux Yakshas, aux Démons,
+aux Dieux; <i>un fils</i>, à qui les Tridaças eux-mêmes n'auraient
+pas la puissance d'ôter la vie.»</p>
+
+<p>«Dès qu'il eut gratifié la nymphe de cette faveur <i>éminente</i>,
+le Dieu partit aussitôt. Elle fut appelé Bâlâ par le
+soleil, parce qu'elle était dans la fleur de l'adolescence.</p>
+
+<p>«Ensuite, dans la saison qui abonde en toutes les espèces
+de fleurs, un jour que le bienheureux Indra se promenait,
+agité par l'amour, il vit cette jeune fille belle en
+toute sa personne; et ce Dieu, que tous les Dieux honorent,
+en fut ravi dans la plus haute admiration. De qui,
+<i>lui dit-il</i>, de qui es-tu la fille entre les Rakshasas, les
+Pannagas et les Yakshas? Tu ravis mon âme, belle timide,
+car tu es ce que j'ai vu de plus beau!»</p>
+
+<p>«Alors il toucha de sa main fraîche comme l'onde,
+par la nature de son essence divine, cette nymphe bien
+séduisante et lui dit encore ces paroles: «Deux singes
+d'une forme céleste, possédant toutes les sciences, prenant
+à leur gré toutes les formes, naîtront de toi, noble
+nymphe: bannis donc ta crainte. Ces glorieux jumeaux
+seront appelés Bâli et Sougrîva. Il est une caverne sainte,
+riche de fruits et de fleurs célestes; on la nomme Kishkindhyâ.
+C'est là qu'ils doivent exercer l'empire sur tous
+les héros simiens. Il naîtra dans la race d'Ikshwâkou un
+prince fameux, nommé Râma, qui sera Vishnou même
+sous une forme humaine: un de tes jumeaux est pour
+s'unir d'une alliance avec lui.»</p>
+
+<p>«Cet invincible seigneur de tous les rois simiens est
+celui-là même que tu vois debout ici tout près de Lakshmana:
+il surpasse les singes en splendeur, en renommée,
+en intelligence, en force, en noblesse, autant que l'Himâlaya
+dépasse en hauteur les montagnes. Il habite avec
+les principaux chefs la Kishkindhyâ, caverne pleine de
+singes, impénétrable et située au milieu d'une montagne.
+C'est autour de lui que resplendit cette guirlande d'or,
+où s'entrelacent cent lotus et dans laquelle réside la fortune,
+non moins agréable aux Dieux qu'elle est aimée des
+hommes. Cette guirlande et la belle Târâ, et l'empire
+éternel des singes, sont les dons que Râma fit à Sougrîva
+quand sa main eut donné la mort à Bâli.</p>
+
+<p>«Maintenant que tu as vu, grand monarque, cette armée
+impatiente de combattre et pareille à la planète qui
+vomit des flammes, déploie tes plus héroïques efforts de
+manière que tu remportes la victoire et non la défaite.»</p>
+
+<p>Râvana, saisi de colère, éclata en menaces à la fin du
+récit, et, courroucé, il jeta aux deux héros Çouka et Sârana,
+ces reproches d'une voix bégayante de fureur:
+«Tenir un discours si blessant au roi qui dispense et les
+faveurs et les peines, c'est un langage qui, certes, ne
+convient pas dans la circonstance à des conseillers qui
+vivent dans sa dépendance! Des paroles comme celles
+que vous avez dites l'un et l'autre siéent à des ennemis
+déclarés et qui s'avancent pour le combat; mais dans votre
+bouche, elles ne sont point à louer.</p>
+
+<p>«Certes! j'enverrais à la mort ces deux coupables, qui
+osent vanter les forces de mes ennemis, si leurs anciens
+services n'inclinaient mon courroux à la clémence: ils
+iraient voir à l'instant même, envoyés par moi, le Dieu
+<i>sombre</i> Yama!</p>
+
+<p>«Que ces deux méchants sortent d'ici et s'éloignent
+vite de ma présence! je ne veux plus vous avoir sous les
+yeux, vous de qui les paroles offensent!»</p>
+
+<p>À ces paroles, les deux <i>ministres</i> Çouka et Sârana,
+tout confus, de saluer ce monarque aux dix têtes avec le
+mot d'usage: «Triomphe!» et de sortir à l'instant.</p>
+
+<p>Il manda le Rakshasa Vidyoudjihva, magicien au
+grand corps, à l'immense vigueur; puis il entra dans le
+bocage où était la Mithilienne. Quand le puissant magicien
+fut venu, le monarque des Rakshasas lui dit: «Je veux
+au moyen de ta magie fasciner l'âme de Sîtâ, <i>cette</i> fille
+du roi Djanaka. Fais-moi donc à l'instant une tête enchantée
+avec un grand arc et sa flèche: puis, reviens à
+moi, noctivague, <i>une fois ton œuvre finie</i>.»</p>
+
+<p>«Oui!» répondit à ces mots le coureur de nuit Vidyoudjihva,
+qui bientôt mit sous les yeux de Râvana ce
+travail de magie parfaitement exécuté. Le roi, content
+de lui, gratifia d'une parure l'<i>habile enchanteur</i> et, d'un
+pas empressé, il entra dans le joli bosquet d'açokas.</p>
+
+<p>Là, il vit la triste Djanakide, venue elle-même dans ce
+bocage, plongée dans une affliction qu'elle ne méritait
+pas, rêvant à son époux et surveillée de loin par ses épouvantables
+Rakshasîs. Le monarque à l'âme vicieuse dit
+ces mots à l'adolescente fille du roi Djanaka, qui, <i>tristement</i>
+assise, détournait de lui sa face et tenait son visage
+baissé vers la terre:</p>
+
+<p>«J'ai toujours été avec toi comme un flatteur, esclave
+des femmes; mais, à chaque fois, tu m'as traité comme
+un être à qui l'on paye en mépris la douceur de ses paroles.
+Je refrène ma colère soulevée contre toi, Sîtâ, comme
+un habile cocher, abordant un chemin difficile, modère la
+course de ses chevaux. Ton époux, noble Dame, vers
+lequel ton âme se reporte sans cesse, quand elle répond
+à mes flatteries, est mort dans un combat. Ainsi, de toutes
+les manières, j'ai coupé ta racine et j'ai terrassé ton orgueil:
+grâce à ton malheur, tu seras donc mon épouse,
+Sîtâ!</p>
+
+<p>«Écoute quelle fut la mort de ton époux, aussi épouvantable
+que la mort de Vritra lui-même! Il est vrai que
+ton Raghouide, environné d'une armée nombreuse, commandée
+par Sougrîva, le roi des singes, a franchi l'Océan
+pour me tuer!</p>
+
+<p>«Abordé sur la rive méridionale de la mer, à l'heure
+où le soleil s'inclinait vers son couchant, il s'est campé
+avec une grande armée. Nos espions, se glissant au milieu
+de la nuit, ont d'abord visité ces troupes, qu'il ont trouvées
+lasses du voyage et dormant un agréable sommeil.
+Ensuite une grande armée de moi, que Prahasta commandait,
+a surpris dans cette nuit même le camp, où reposaient
+Râma et Lakshmana. Pleuvent alors de toutes parts
+au milieu des singes les kampanas, les crocs <i>aigus</i>, les
+bhallas, les tchakras-de-la-mort, les haches, une grêle de
+flèches, une tempête de pattiças, de bâtons en fer massif,
+de pilons, de massues, de lances, de maillets d'armes et de
+marteaux de guerre luisants, de traits, de <i>grands</i> disques,
+de moushalas et d'effrayants leviers tout en fer. Bientôt
+le terrible Prahasta d'une main ferme coupa de plusieurs
+coups avec une grande épée la tête de Râma, plongé dans
+le sommeil. Blessé dans le dos à l'instant qu'il se levait
+en sursaut, Lakshmana, mettant de lui-même un frein
+à sa valeur, s'enfuit avec les singes vers la plage orientale.</p>
+
+<p>«C'est ainsi que mon armée immola ton époux avec
+son armée. Sa tête me fut apportée ici couverte de poussière
+avec les yeux remplis de sang.»</p>
+
+<p>En ce moment, le monarque des Rakshasas dit aux
+oreilles mêmes de Sîtâ à l'une des Rakshasîs: «Fais entrer
+Vidyoudjihva aux actions féroces, qui m'apporta lui-même
+du champ de bataille la tête du Raghouide. À ces
+mots, la Rakshasî d'aller en courant vers le Rakshasa et
+d'introduire avec empressement le rôdeur <i>impur</i> des
+nuits. Vidyoudjihva, portant la tête et l'arc, se prosterna,
+le front jusqu'à terre, et se tint devant le monarque.
+Ensuite le puissant Râvana dit à l'épouvantable
+Démon, placé debout et près de lui:</p>
+
+<p>«Mets, sans différer, la tête de ce Daçarathide sous
+les yeux de Sîtâ! Allons! qu'elle voie, cette malheureuse,
+la dernière condition de son époux.»</p>
+
+<p>À ces paroles, l'esprit impur, ayant fait rouler aux
+pieds de Sîtâ une tête si chère à sa vue, disparut au
+même instant, et Râvana, jetant lui-même devant elle un
+grand arc tout resplendissant: «Voilà, dit-il, ce qu'on
+appelle dans les trois mondes l'arc de Râma! Cette arme,
+à laquelle tient sa corde, c'est Prahasta qui me l'apporta
+ici lui-même, après qu'il en eut tué le maître dans cette
+nuit de combat.»</p>
+
+<p>Quand Râvana vit Sîtâ, qui, fidèle à sa foi conjugale et
+déchirée par le malheur de son époux, versait des larmes:
+«Qu'as-tu, lui dit-il, à voir ici davantage? <i>Allons!</i> deviens
+mon épouse, noble dame!»</p>
+
+<p>À peine Sîtâ eut-elle vu cet arc gigantesque et la tête
+ravissante; à peine eut-elle vu, et les cheveux, et cette
+place de la tête, où leur extrémité se rattachait en gerbe,
+et le joyau étincelant de l'aigrette, que, tombée dans
+une profonde douleur et convaincue par tous ces traits
+exposés devant ses yeux, elle se mit à maudire Kêkéyî et
+à pousser des cris comme un aigle de mer.</p>
+
+<p>«Jouis, au comble de tes vœux, Kêkéyî! ce héros qui
+répandait la joie dans sa famille est tué, et toute sa
+race est détruite avec lui par une ambitieuse, amie de la
+discorde!»</p>
+
+<p>La chaste Vidéhaine eut à peine articulé ces mots, que,
+tremblante et déchirée par sa douleur, elle tomba sur la
+terre, comme un bananier tranché dans un bois. Dès que
+la respiration lui fut rendue et qu'elle eut recouvré sa
+connaissance, elle baisa cette <i>pâle</i> tête et gémit cette
+plainte avec des yeux troublés:</p>
+
+<p>«Je meurs avec toi, héros aux longs bras! <i>c'est là ce
+que demande</i> la foi que j'ai vouée à mon époux. Ce dernier
+état <i>de l'homme</i> est donc maintenant le tien, et mon veuvage
+m'arrache également la vie. Le premier et le <i>plus</i>
+saint asile de la femme, dit-on ici-bas, est celui qu'elle
+trouve auprès de son époux. Honte soit donc à moi, qui
+peux te voir dans cet état suprême <i>de la mort</i>!</p>
+
+<p>«En effet, toi qui fus renversé dans ton premier élan
+pour me sauver, n'est-ce point à cause de moi que tu fus
+tué dans cette lutte avec les Rakshasas? La parole de
+ceux qui t'avaient promis une longue vie n'était donc pas
+vraie, héros à la force inimaginable, puisque tu n'as
+point vécu de longues années. Comment as-tu pu tomber
+dans cette mort sans la voir, toi, versé dans les traités de
+la politique, habile à te garantir des malheurs et qui savais
+opposer la ruse à <i>la ruse</i>? Mais, quelque savant qu'il
+soit, la science de l'homme expire au moment qu'arrive
+le Destin contraire et que vient <i>l'heure</i> de la mort. Car
+la mort, impérissable et souveraine, moissonne également
+tous les êtres.</p>
+
+<p>«Sans doute, tu es allé dans le ciel, héros sans péché,
+te réunir à Daçaratha, ton père et mon beau-père, ainsi
+qu'à tes antiques aïeux? Là, tu contemples ces rois saints
+de ta race immaculée, qui, en célébrant les cérémonies
+des plus grands sacrifices, ont mérité de former dans le
+ciel une constellation.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne tournes-tu pas tes yeux sur moi, Râma?
+Pourquoi ne m'adresses-tu pas une parole, à moi qu'enfant
+tu pris enfant pour ton épouse et qui toujours accompagnai
+tes pas?</p>
+
+<p>«Lakshmana, revenu seul de <i>nous</i> trois, qui étions partis
+pour l'exil, répondra aux questions de Kâauçalyâ, insatiable
+de chagrins.</p>
+
+<p>«Il racontera donc, héros, ta mère l'interrogeant, et
+mon enlèvement par un Démon, et cette mort <i>fatale</i>, que
+tu as reçue des Rakshasas dans une heure où tu dormais.
+À la nouvelle que son fils <i>unique</i> fut tué dans le sommeil
+et qu'un Rakshasa m'avait déjà lui-même ravie à <i>mon
+époux</i>, elle quittera sans doute la vie, car tout son cœur
+se brisera. Allons, Râvana! fais-moi tuer promptement
+sur le corps de Râma! Joins l'épouse à son époux, et
+procure-moi ce bonheur, le plus grand <i>que je puisse
+goûter maintenant</i>.</p>
+
+<p>«Place ma tête sur cette <i>froide</i> tête, unis mon corps
+à son corps: je suivrai dans sa route mon époux magnanime!»</p>
+
+<p>Ainsi la fille du roi Djanaka gémissait, consumée par
+sa douleur, et contemplait avec ses yeux troubles <i>ce qu'elle
+croyait</i> l'arc et la tête de son époux. Mais, tandis qu'elle
+se lamente de cette manière, voici venir le général des
+armées, les mains réunies en coupe, désirant parler au
+puissant monarque. Dans le même instant, l'âme troublée
+de ce qu'il venait d'apprendre, le portier du palais courut
+annoncer au <i>noctivague</i> souverain la nouvelle effrayante
+et malheureuse, <i>que le général apportait à son maître</i>.
+«Triomphe, dit-il, fils d'une noble race!» Puis, après
+qu'il se fut incliné <i>sur la terre</i>, il raconta d'un air
+stupéfait la chose à l'Indra même des Rakshasas:
+«Prahasta est arrivé avec tous les conseillers; il désire
+t'informer d'une affaire un peu fâcheuse, qui <i>nous</i> est
+survenue.»</p>
+
+<p>À ces mots, le puissant monarque sortit avec empressement,
+et vit Prahasta, qui attendait non loin, accompagné
+des ministres. Mais à peine fut-il sorti, vivement
+ému, que la tête feinte s'évanouit et que l'arc gigantesque
+disparut avec elle.</p>
+
+<p>Ayant su que Sîtâ était <i>comme</i> aliénée <i>par sa douleur</i>,
+une Rakshasî, nommé Saramâ, s'approcha de la Vidéhaine
+pour la consoler. Car, pleine de compassion et ferme
+dans ses vœux, elle s'était prise d'affection pour Sîtâ et
+lui adressait toujours des paroles aimables. Elle vit donc
+alors Sîtâ, l'âme pénétrée de chagrin, assise et souillée
+de poussière, comme une cavale <i>qui s'est roulée</i> dans la
+poudre.</p>
+
+<p>Quand elle vit sa chère amie dans une telle situation,
+Saramâ, cherchant à la consoler, lui dit ces mots d'une
+voix émue par l'amitié: «Djanakide aux grands yeux,
+ne plonge pas ton <i>âme</i> dans ce trouble. Il est impossible
+qu'on ait surpris dans le sommeil ce Râma, qui a la science
+de son âme. La mort ne trouve même aucune prise dans
+ce tigre des hommes. On ne peut tuer les héros quadrumanes,
+qui ont pour armes de grands arbres et que
+Râma défend, comme le roi des Immortels défend les
+Dieux. Tu es fascinée par une illusion, ouvrage d'un terrible
+enchanteur. Bannis ton chagrin, Sîtâ! la félicité va
+renaître pour toi!»</p>
+
+<p>Tandis que la bonne Rakshasî parlait de cette manière
+avec Sîtâ, elle entendit un bruit épouvantable d'armées
+qui en venaient aux mains; et, quand elle eut distingué
+le bruit des tymbales frappées à grands coups de baguette,
+Saramâ dit ces mots à Sîtâ d'une voix douce:</p>
+
+<p>«Écoute! la tymbale effrayante, qui fait courir le
+brave à ses armes et qui fend le cœur du lâche, envoie
+dans les airs un son profond comme le bruit des nuées
+orageuses. Voici qu'on met le harnais aux éléphants déjà
+enivrés <i>pour les combats</i>; voici qu'on attelle aux chars
+les coursiers; on entend çà et là courir les fantassins,
+qui ont vite endossé la cuirasse, de toutes parts toute la
+rue royale est encombrée d'armées, comme la mer de
+grands flots impétueux à la fougue indomptable.</p>
+
+<p>«Cette épouvante des Rakshasas, belle aux yeux charmants
+comme les pétales du lotus, c'est Râma qui l'inspire,
+tel que le Dieu, armé de sa foudre sème la terreur
+chez les Daîtyas. Bientôt, sa colère éteinte dans le sang
+de Râvana, ton époux, d'une bravoure inconcevable,
+viendra te reprendre ici comme le prix de sa conquête!»</p>
+
+<hr />
+
+<p>De même que le ciel, en versant la pluie, redonne la
+joie à la terre; de même la bienveillante Yâtoudhânî remit
+dans la joie avec un tel discours cette âme égarée,
+où il était né un cuisant chagrin. Ensuite, cette bonne
+amie, qui désirait procurer le bien de son amie, lui tint
+ce langage à propos, elle qui savait les moments opportuns,
+et, débutant par mettre un sourire en avant de ses
+paroles: «Je puis m'en aller vers ton Râma, dit-elle, et
+revenir sans qu'on le sache, belle aux yeux noirs, après
+que je lui aurai fait part de tous ces discours.»</p>
+
+<p>À Saramâ qui parlait ainsi, la Vidéhaine répondit ces
+douces paroles d'une voix faible et <i>comme</i> étouffée par le
+chagrin qu'elle venait d'éprouver: «Si tu veux me rendre
+un service, si tu es mon amie, va et veuille bien t'informer
+ainsi: «Qu'est-ce que fait Râvana?»</p>
+
+<p>«Voici la grâce que je voudrais obtenir de toi, femme,
+de qui les promesses sont une vérité: c'est que je sache
+toutes les actions du monarque aux dix visages, ses discours
+touchant Râma et ce qu'il aura décidé même en
+conseil.»</p>
+
+<p>À ces mots d'elle, Saramâ, troublée par ses larmes,
+répondit à Sîtâ d'une voix douce ces nobles paroles:
+«Si c'est là ton désir, <i>belle</i> Djanakide, je pars à l'instant
+pour l'accomplir.» Elle dit et s'en alla près du puissant
+Démon, où elle entendit tout ce que Râvana délibérait
+avec ses ministres. Quand elle eut découvert les résolutions
+du cruel monarque, elle revint avec la même vitesse
+au charmant bocage d'açokas. Entrée là, elle vit Sîtâ qui
+l'attendait, Sîtâ, belle comme Laksmî sans lotus à la
+main.</p>
+
+<p>«Écoute, Mithilienne, ce qu'a résolu ton ravisseur.
+Aujourd'hui sa mère elle-même a supplié, Vidéhaine, le
+monarque des Rakshasas pour ta délivrance; et le plus
+vieux de ses ministres lui fit entendre bien longtemps ses
+représentations:</p>
+
+<p>«Qu'on traite avec les honneurs de l'hospitalité, ont-ils
+dit, le roi de Koçala, et qu'on lui rende sa Mithilienne.
+Que ses exploits merveilleux dans le Djanasthâna, sa
+traversée de la mer, la vue de ce qu'il est <i>comme Dieu</i>
+sous une forme <i>humaine</i>, et le carnage des Rakshasas
+nous suffisent pour exemple! En effet, quel homme aurait
+pu consommer de tels actes sur la terre?» Mais
+en vain ces avertissements lui sont-ils donnés longuement
+par sa mère et le plus vieux de ses conseillers, il n'a point
+la force de te rendre la liberté, comme l'avare ne peut
+se résoudre à lâcher son or. Ton ravisseur, Djanakide,
+ne pourra jamais prendre sur lui de te renvoyer sans
+combat. Voilà quelle résolution fut arrêtée par le monarque
+des Rakshasas dans le conseil de ses ministres; et
+cette pensée demeure immuable par le décret même de
+la mort. Ni Râma lui-même, ni aucun autre ne peut donc
+briser tes fers sans combat. Mais ne te fais nullement de
+cette difficulté un pénible souci. Le Raghouide saura
+bien, Sîtâ, reconquérir son épouse, et, Râvana une fois
+immolé par ses flèches, ton époux te remmènera dans sa
+ville, Mithilienne aux yeux noirs.»</p>
+
+<p>Au même instant, il s'éleva dans le camp de Râma un
+bruit de tambours mêlé au son des conques, et les montagnes
+en furent toutes ébranlées.</p>
+
+<p>Au bruit épouvantable qui s'élevait, envoyé au loin par
+un vent impétueux, la grande ville s'affaissa tout entière
+dans la peur, tant elle ne put supporter le tumulte des
+singes.</p>
+
+<p>Râvana le Rakshasa délibéra de concert avec ses ministres;
+il examina les choses; il établit dans Lankâ la
+plus vigoureuse défense. Il confia la porte orientale au
+Démon Prahasta, il mit le quartier du midi sous la garde
+de Mahâpârçwa et de Mahaudara. Il commanda pour la
+porte occidentale de la ville son fils Indradjit, le grand
+magicien, environné de nombreux Yâtavas. Il préposa
+<i>les deux compagnons</i> Çouka et Sârana sur la partie du
+nord: «C'est là que je serai de ma personne;» dit-il à
+ses ministres. Il mit Viroûpâsksha d'un grand courage et
+d'une grande force à la tête de la division postée au milieu
+de la ville. Quand il eut ainsi disposé les choses dans
+Lankâ, le souverain des Rakshasas, fasciné par la puissance
+de la mort, se crut déjà maître du succès.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Parvenus enfin sur le territoire des ennemis, les deux
+rois des hommes et des quadrumanes, le singe fils du
+Vent, Djâmbavat, le roi des ours, et le Rakshasa Vibhîshana,
+Angada, Lakshmana, Nala et le singe Nîla se réunirent
+tous en conseil pour délibérer.</p>
+
+<p>«La voilà donc qui se montre à nos yeux, <i>dirent-ils</i>,
+cette Lankâ inexpugnable aux Démons, aux Gandharvas,
+aux Dieux mêmes et par conséquent aux hommes!»</p>
+
+<p>Tandis qu'ils se parlaient ainsi, le vertueux Vibhîshana,
+prince habile dans toutes les affaires soumises à la délibération
+d'un conseil, tint ce langage utile à Râma, mais
+funeste à Râvana; discours aux excellentes idées et tissu
+même avec la substance de la raison:</p>
+
+<p>«<i>Mes quatre compagnons</i>, d'une vigueur sans mesure,
+Anala, Hara, Sampâti et Praghasa, sont allés, au
+moyen de la magie, dans la ville de Lankâ et sont revenus
+ici près de moi dans l'intervalle d'un clin d'œil seulement.
+Changés en oiseaux, ils sont tous entrés dans la
+cité de l'ennemi, et, visitant ses quartiers, ils ont vu
+toutes les dispositions faites pour la défense.»</p>
+
+<p>Aussitôt ouïes les paroles qu'avait dites ce frère puîné
+de Râvana, le Raghouide tint ce langage dans le but
+d'opposer victorieusement la force à la force des ennemis.
+«Environné de plusieurs milliers des plus grands héros
+simiens, que Nîla le singe fonde sur Prahasta le Rakshasa.
+Qu'appuyé d'une armée formidable, Angada, fils de Bâli,
+courre à la porte méridionale sur Mahâpârçwa et Mahaudara.
+Que le fils du Vent à la magnanimité sans mesure
+enfonce la porte du couchant et pénètre dans la ville, escorté
+par une foule de singes!</p>
+
+<p>«Quant à moi, me réservant la mort de Râvana, cet
+Indra puissant des Rakshasas, je forcerai, secondé par le
+Soumitride, la porte septentrionale de la ville. Enfin que
+Sougrîva, le roi des singes, et le monarque des ours, et
+le frère puîné de l'Indra même des Rakshasas se tiennent
+prêts à charger le corps d'armée posté au milieu de la
+ville.</p>
+
+<p>«Je défends à tous les simiens de prendre une forme
+humaine dans la bataille, afin que tous conservent les
+moyens de se reconnaître au milieu de la mêlée dans leurs
+divisions respectives. «C'est un singe!» diront nos gens,
+qui les distingueront à cette marque.»</p>
+
+<p>Après qu'il eut dit ces paroles à Vibhîshana pour le
+triomphe de ses armes, le sage Râma conçut la pensée de
+monter sur la cime du Souvéla.</p>
+
+<p>Parvenu avec les singes au sommet, il s'assit là sur une
+roche à la surface unie. Ensuite des troupes de simiens,
+couvrant la terre à la distance de trois yodjanas, gravirent
+toutes en sautant cette montagne, la face tournée vers le
+midi. Arrivés là de tous les côtés en peu de temps, ils
+virent <i>devant eux</i> la ville de Lankâ remplie de Rakshasas
+épouvantables, d'un immense courage et de formes différentes,
+impatients de combattre; tous les singes poussèrent
+de hautes clameurs, tels que des paons à la
+vue de nuages <i>pluvieux</i>. Ensuite le soleil, rougi par le
+crépuscule, disparut au couchant et la nuit vint promener
+la pleine lune comme une lampe <i>au milieu du ciel</i>.</p>
+
+<p>Quand il eut à propos arrêté mainte et mainte résolution,
+désirant une exécution immédiate, connaissant la
+vérité des choses dans leur enchaînement et leurs conséquences,
+se rappelant d'ailleurs à quels devoirs les rois
+sont obligés, le Daçarathide appela vers lui Angada, fils
+de Bâli, et lui dit ces mots avec le consentement de Vibhîshana:
+«Va, mon ami, vers le monarque aux dix têtes;
+ose traverser, exempt de crainte et libre d'inquiétude,
+la ville de Lankâ, et répète ces mots, recueillis de ma
+bouche, à ce Râvana, de qui la fortune est brisée, la
+puissance abattue, la raison égarée et qui cherche la
+mort:</p>
+
+<p>«Abusant des grâces que t'a données Brahma, l'orgueil
+est né dans ton cœur, vaniteux noctivague; et ta
+folie est montée jusqu'à outrager les rois, les Yakshas,
+les Nâgas, les Apsaras, les Gandharvas, les Rishis et
+même les Dieux! Je t'apporte ici le châtiment dû à ces
+<i>forfaits</i>, moi, de qui tu as suscité la colère par le rapt
+de mon épouse; et j'ai la force de tenir la peine levée
+sur ta tête, moi, <i>que tu vois déjà</i> placé devant la porte
+de Lankâ. De pied ferme dans le combat, je suivrai le
+chemin, Rakshasas, de tous les rois saints, des Maharshis
+et des Dieux. Montre-nous donc ici, roi des noctivagues,
+cette vigueur avec laquelle tu m'as enlevé Sîtâ, après que
+tu m'eus fait sortir <i>de mon ermitage</i> au moyen de la
+magie. Je ne laisserai pas un Rakshasa dans ce monde
+avec mes flèches acérées, si tu ne me rends la Mithilienne
+et ne viens implorer ma clémence. Renonce à la souveraineté
+de Lankâ, abdique l'empire, quitte le trône, et,
+pour sauver ta vie, insensé, fais sortir ma Vidéhaine. Ce
+Vibhîshana qui est venu me trouver, ce sage Démon, le
+plus vertueux des Rakshasas et comme le devoir incarné,
+va gouverner, sous ma protection, le vaste empire de
+Lankâ.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, infatigable en ses travaux, le
+fils de Târâ se plongea dans les airs et partit: on eût dit
+le feu revêtu d'un corps. Un instant après, le gracieux
+messager abattit son vol sur le palais du monarque, où il
+vit Râvana paisible et calme assis dans son trône au
+milieu de ses conseillers. Descendu près de lui, le
+jeune prince des singes, Angada aux bracelets d'or, se
+tint vis-à-vis, resplendissant comme un brasier flamboyant.</p>
+
+<p>Puis, s'étant fait connaître lui-même, il rendit, sans
+rien omettre, au despote, environné de ses ministres,
+les grandes, les suprêmes, les irréprochables paroles du
+Raghouide.</p>
+
+<p>À ces paroles mordantes, que lui jetait le roi des
+singes, Râvana fut saisi d'une violente colère, et, les yeux
+tout enflammés d'une fureur débordante, il dit alors plus
+d'une fois aux ministres: «Qu'on saisisse et qu'on châtie
+cet insensé!» À peine Râvana, de qui la splendeur
+égale celle du feu, a-t-il articulé ces mots, quatre épouvantables
+noctivagues s'emparent aussitôt d'Angada. Le
+héros se laissa prendre volontairement lui-même pour
+donner sa force en spectacle dans l'armée des Yâtoudhânas.
+Mais Angada étreignit aussitôt dans ses deux bras
+les <i>quatre noctivagues</i>, et, les emportant comme des
+serpents, il s'envola sur le comble du palais, semblable à
+une montagne. Rejetés par lui du haut des airs avec impétuosité,
+tous ces Rakshasas alors de tomber sur la terre
+sans connaissance et la vie brisée. Le fortuné Angada
+frappe alors de son pied la cime du palais, et ce comble
+<i>superbe</i> tomba du choc aux yeux mêmes du monstre aux
+dix têtes. Quand il eut brisé le sommet du palais et proclamé
+son nom: «Victoire, s'écria-t-il, au roi Sougrîva,
+le puissant monarque des singes! Et à Râma, le Daçarathide,
+et au vigoureux Lakshmana, et au vertueux roi
+Vibhîshana, le souverain des Rakshasas! car il obtiendra
+ce vaste empire de Lankâ, après qu'il t'aura couché
+mort dans la bataille.»</p>
+
+<p>Alors, joyeux, Angada se battit les bras avec ses
+mains, s'élança <i>dans les cieux</i>, revint en la présence du
+magnanime Râma, et, de retour aux pieds de Sougrîva,
+il rendit compte de toute <i>sa mission</i>. À peine Râma eut-il
+ouï ce rapport, tombé de la bouche d'Angada, qu'il fut
+ravi de la plus haute admiration et tourna ses pensées
+vers la guerre.</p>
+
+<p>L'outrage fait à son palais avait allumé dans Râvana
+la plus vive colère, et, prévoyant sa ruine à lui-même, il
+poussait de profonds soupirs.</p>
+
+<p>Alors et sous les regards mêmes du monarque des
+Rakshasas, les armées, dévouées au bien de Râma, escaladaient
+par sections la ville de Lankâ. Ces héros d'une
+vigueur infinie ébranlaient, soit à coups de poing, soit en
+frappant, les uns avec des arbres, les autres avec les pitons
+des montagnes, ces hautes portes et ces remparts solides,
+inébranlables; et remplissant, ou de terre sèche,
+ou de sommets arrachés des monts, les fossés aux ondes
+limpides, les singes combattaient vaillamment.</p>
+
+<p>Ils dévastaient les arcades faites d'or, ils secouaient
+les hautes portes, semblables aux cimes du Kêlâsa, et volant,
+bondissant, élevant des cris, les singes, pareils à
+de grandes montagnes, se ruaient tous sur Lankâ même.</p>
+
+<p>L'âme enveloppée de colère, Râvana aussitôt de commander
+à toutes les armées de sortir au pas de course. À
+son ordre, les héros joyeux de s'élancer par toutes les
+portes en masses compactes, tels que les courants de la
+mer. Au même instant une bataille épouvantable s'engage
+entre les Rakshasas et les singes, comme si les Dânavas
+en venaient aux mains avec les Dieux. Proclamant
+à haute voix leurs propres qualités, les terribles Démons
+frappent les singes avec des massues enflammées, des
+lances, des piques en fer ou des haches; et les singes de
+tous les côtés répondent aux coups des Rakshasas avec
+les dents et les ongles, avec des arbres aux grands
+troncs, avec des cimes de montagnes.</p>
+
+<p>D'autres affreux Démons blessaient du haut des remparts
+avec des javelots et des piques en fer les singes placés
+en bas sur la terre. Ceux-ci alors d'un vol rapide s'élancent
+irrités et précipitent à coups de poing les Rakshasas
+du haut des remparts.</p>
+
+<p>Dans ce moment, il s'engagea une série de combats
+singuliers entre les singes et les Rakshasas, qui se précipitaient
+à l'envi les uns contre les autres.</p>
+
+<p>Le Rakshasa Indradjit à la grande vigueur et d'une
+bravoure égale à celle de <i>Râvana</i>, son père, combattit
+avec Angada, fils de Bâli.</p>
+
+<p>Sampâti, toujours difficile à vaincre dans une lutte, en
+vient aux mains avec Pradjangha.</p>
+
+<p>Le vigoureux Hanoûmat lui-même entreprit Djâmboumâlî.
+Poussé d'une bouillante colère, Vibhîshana fit tête
+dans la bataille à Mitraghna d'une fougue irrésistible; et
+Nala à la grande vigueur croisa le fer avec le Rakshasa
+Tapana.</p>
+
+<p>Nîla à la vive splendeur se battit avec Soukarna, et
+Sougrîva, le roi des singes, affronta le duel avec Praghasa.
+Le sage Lakshmana se posa dans le combat à l'encontre
+de Viroûpâksha; mais Râma seul eut quatre ennemis
+à combattre, l'invincible Agnikétou, le Démon Raçmikétou,
+Souptaghna et Yadjnakétou.</p>
+
+<p>Beaucoup d'autres guerriers quadrumanes s'étaient
+couplés avec <i>beaucoup</i> d'autres guerriers Yâtavas pour
+se livrer des combats singuliers. Là, bouillonnait donc
+une épouvantable, immense, tumultueuse bataille de héros
+singes et Rakshasas, désirant tous également la victoire.
+Sortis du corps des Rakshasas et des singes, on
+voyait couler des fleuves de sang, roulant une foule de
+cadavres, où les cheveux des morts figuraient aux yeux
+des herbes fluviales.</p>
+
+<p>Habitué à rompre les armées des ennemis, le héros
+Indradjit, plein de colère, frappa de sa massue Angada,
+comme Indra lui-même frappe de son tonnerre. Mais le
+bel Angada lui brise dans la bataille son char aux admirables
+ais d'or, ses chevaux, son cocher, et pousse un
+cri <i>de victoire</i>. Sampâti, blessé par trois flèches de
+Pradjangha, asséna un coup du shorée, qu'il tenait, à
+son adversaire, et l'étendit sur le champ du combat. Atikâya,
+de qui la vigueur infinie pouvait briser l'orgueil
+des Démons et des Dieux, perça de ses flèches Rambha
+et Vinata même. Tapana fondit sur Nala, qui fondait sur
+lui; mais l'épouvantable singe d'un coup de sa paume lui
+enfonça les deux yeux. Le Démon à la main prompte de
+lui déchirer le corps avec ses flèches acérées, mais Nala
+d'assommer Tapana avec son poing, aussi lourd qu'une
+montagne.</p>
+
+<p>Bouillant de colère et debout sur son char, le vigoureux
+Djâmboumâlî perça dans le combat Hanoûmat entre
+les deux seins avec sa lance de fer. Mais le fils du Vent
+s'élança sur le char, et, frappant le Démon avec la paume
+seulement, il broya sa tête, pareille au sommet d'une
+montagne. Mitraghna de ses flèches aiguës avait hérissé
+le corps de Vibhîshana, et celui-ci dans sa colère assomma
+le Rakshasa d'un coup de sa massue. Praghasa,
+qui dévorait, pour ainsi dire, les bataillons, tomba sous
+l'alstonie, dont s'était armé le roi des singes, et Sougrîva
+de pousser un cri de victoire. Avec une seule flèche,
+Lakshmana eut raison de Viroûpâksha, ce Rakshasa
+d'un aspect épouvantable, qui semait des averses de
+flèches.</p>
+
+<p>Les traits de l'invincible Anikétou, ceux de Raçmikétou,
+de Souptaghna et du Rakshasa Yadjnakétou avaient
+blessé Râma. Mais, avec quatre flèches, Râma dans sa
+colère de trancher les têtes de ses quatre ennemis: les
+chefs <i>coupés</i> bondissent <i>hors des épaules</i> et croulent sur
+la terre.</p>
+
+<p>Debout lui-même sur un char, Vidyounmâlî transfora
+de ses dards aux ornements d'or le roi Soushéna et poussa
+maint cri <i>de victoire</i>; mais celui-ci, voyant un instant
+propice, <i>le saisit et</i> soudain lui broya son char sous le
+coup d'une grande cime de montagne. Alors, grâce à sa
+légèreté naturelle, le noctivague Vidyounmâlî sauta vite
+à bas du char et se tint pied à terre, une massue à la
+main.</p>
+
+<p>Aussitôt, enflammé de colère, Soushéna, le roi des
+singes, prit un vaste rocher et courut sur le noctivague.
+Néanmoins, d'un mouvement rapide, le rôdeur des nuits,
+Vidyounmâlî, frappa dans la poitrine avec sa massue le
+roi Soushéna au moment qu'il fondait sur lui. Mais le
+quadrumane, sans faire aucune attention à ce terrible
+coup de massue, envoya sa <i>lourde</i> roche tomber dans la
+poitrine même de son rival et <i>termina</i> ce grand combat.
+Tué par l'atteinte du rocher, le noctivague Vidyounmâlî
+tomba sur la terre, ayant son cœur moulu et sa vie
+brisée.</p>
+
+<p>Tandis que les Rakshasas et les singes combattaient
+ainsi, le soleil parvint à son couchant et fut remplacé
+dans les cieux par la nuit destructive des existences.
+Alors un combat de nuit infiniment épouvantable s'éleva
+entre ces guerriers qu'une haine mutuelle armait l'un
+contre l'autre et qui tous désiraient également la victoire:
+«Es-tu Rakshasa?» disaient les singes; «es-tu un singe?»
+criaient les Rakshasas; et tous, à ces mots, ils se frappaient
+dans le combat de coups réciproques au milieu de
+cette affreuse obscurité. «Fends!... déchire!... amène!»
+disaient les uns; «Traîne-le!... mets-les en fuite!» criaient
+les autres. On ne distinguait que ces mots dans un bruit
+confus au milieu de cette affreuse obscurité.</p>
+
+<p>Sous leurs cuirasses d'or, les noirs Démons apparaissaient
+dans les ténèbres comme de grandes montagnes,
+dont le feu consume les forêts et les herbes. Les ours,
+couleur de la nuit, circulaient pleins de fureur et dévoraient
+les noctivagues au milieu de cette affreuse obscurité.
+Remplis de colère, les Rakshasas à la vigueur
+immense criaient eux-mêmes çà et là, dévorant les quadrumanes
+au milieu de cette inextricable nuit.</p>
+
+<p>Les singes, élevant, abaissant leur vol, plongeaient à
+leur tour dans l'empire d'Yama les Rakshasas, qu'ils frappaient
+avec les poings et les dents. Répétant leurs assauts,
+ils déchiraient à belles dents, pleins d'une violente
+colère, et les coursiers aux riches panaches d'or, et les
+drapeaux semblables à la flamme du feu. Répétant leurs
+assauts, ils mettaient en pièces avec l'ongle et la dent les
+chars, les conducteurs, les fantassins, les éléphants et les
+guerriers habitués à combattre sur les éléphants.</p>
+
+<p>Râma et Lakshmana, visant avec justesse aux plus
+excellents des noctivagues, les frappaient de leurs flèches
+pareilles à la flamme du feu.</p>
+
+<p>Déroulée par le sabot des chevaux et soulevée par les
+roues des chars, une poussière épaisse dérobait aux yeux
+et les armées et toutes les plages du ciel.</p>
+
+<p>Le bruit confus des tambours, des tymbales et des patahas,
+mêlé d'un côté au son des conques et des flûtes,
+jouées par les terribles Démons aux formes changeantes,
+d'un autre aux gémissements des Rakshasas blessés, aux
+cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, frappaient
+les oreilles du plus épouvantable fracas. Le champ
+du combat, affreux à voir, affreux à marcher dans un bourbier
+de chair et de sang, n'offrait là que des bouquets
+d'armes au lieu de ses présents de fleurs.</p>
+
+<p>Alors, enflammé de colère, Indradjit, furieux, se mit à
+ravager de toutes parts l'armée d'Angada par une averse
+de flèches.</p>
+
+<p>Angada, ce roi vigoureux de la jeunesse, arrache,
+l'âme tout enveloppée de colère, un <i>vaste</i> rocher à la force
+de ses bras et pousse trois et quatre fois un cri. Submergé
+sous un torrent de flèches, le prince simien lance rapidement
+son roc et brise le char de son ennemi sous la chute
+impétueuse de cette masse. Indradjit, à qui le terrible
+singe avait tué ses chevaux et son cocher, abandonne son
+char à l'instant, et, puissant magicien, il se rend alors
+même invisible.</p>
+
+<p>Indradjit, humilié, ce héros méchant, habile à manier
+toutes les flèches et terrible dans les batailles, courut
+sacrifier au feu suivant les rites sur la place destinée à
+consumer les victimes. Tandis qu'il célébrait les cérémonies
+en l'honneur du feu, les Yâtavas s'empressèrent
+d'apporter là, où le Râvanide était, des bouquets de
+fleurs, des habits et des turbans couleur de sang: des
+flèches à la pointe aiguisée, des <i>morceaux de</i> bois, des
+myrobolans belerics, des vêtements rouges et une cuiller
+double en fer noir. De tous côtés, à l'entour du feu, ils
+jonchèrent le sol de flèches, de leviers en fer et de traits
+barbelés.</p>
+
+<p>Le guerrier, avide de combats, égorgea vivant un bouc
+noir et versa dans le feu, suivant les rites, le sang recueilli
+du cou. Une grande flamme, pure de fumée, s'allume
+soudain, et des signes, présage de victoire, se manifestent
+avec elle. Le feu s'enflamme de lui-même, et,
+tournant au midi la pointe de sa flamme, couleur d'or
+épuré, il accepte gracieusement l'oblation de beurre clarifié.
+Ensuite, du milieu des feux sacrés s'élança un char
+magnifique, attelé de quatre beaux coursiers avec des
+panaches d'or sur la tête.</p>
+
+<p>Resplendissant comme le feu enflammé, à peine le fortuné
+Démon, qui s'était rendu invisible, eut-il rassasié du
+sacrifice le feu, les Asouras, les Dânavas et même les
+Rakshasas; à peine eut-il fait prononcer par la voix des
+Brahmanes les bénédictions et les vœux pour un bon
+succès, qu'il monta dans ce char éblouissant, nonpareil,
+brillant de sa propre substance, tel enfin que l'or épuré.
+Attelé de quatre chevaux sans frein, il marchait invisible,
+couvert de riches vêtements, approvisionné de traits divers,
+armé de grandes lances à l'usage des chars, muni
+partout de bhallas et de flèches ressemblantes à des lunes
+demi-pleines. Un serpent d'or massif, paré de lapis-lazuli
+et pareil en éclat au soleil adolescent, <i>se déroulait
+sur le char</i>: c'était le drapeau qu'arborait Indradjit.</p>
+
+<p>Quand celui-ci eut sacrifié au feu avec les formules des
+prières consacrées chez les Rakshasas, il se tint à lui-même
+ce langage: «Aujourd'hui que j'aurai tué ces
+<i>deux insensés</i>, qui méritent la mort et que leur folle
+audace engage dans un combat, je vais rapporter une
+victoire délicieuse à Râvana, mon père!»</p>
+
+<p>Monté dans le char aérien et se tenant invisible aux
+yeux, il blesse alors de ses dards aiguisés Râma et Lakshmana.
+Les deux frères, enveloppés dans une tempête de
+ses flèches, saisissent leurs arcs et lancent dans les cieux
+des traits épouvantables. Mais ce couple de héros à la
+grande force eut beau couvrir le ciel par des nuages de
+flèches, aucun trait ne vint toucher le Rakshasa, pareil à
+un grand Asoura.</p>
+
+<p>Ayant fait naître des ténèbres, grâce à cette puissance
+de la magie dont il était doué, le Râvanide voila toutes
+les plages du ciel, enveloppées de brouillards et d'obscurité.
+Tandis qu'il se promenait ainsi dans les airs, on
+n'entendait, ni le bruit du char, ni celui des roues, ni le
+son de la corde vibrante à son arc: on n'entrevoyait
+même aucune forme de son corps.</p>
+
+<p>Enfin la colère fit parler Lakshmana: «Je vais, dit-il
+plein de courroux à son frère, décocher la flèche de
+Brahma pour la mort de tous les Rakshasas!»</p>
+
+<p>«Garde-toi bien, répondit celui-ci, de tuer pour un
+seul Rakshasa tous ceux qui vivent sur la terre et <i>de
+confondre avec les Rakshasas qui nous font la guerre</i>
+ceux qui ne combattent pas, ceux qui dorment, ceux qui
+sont cachés, ceux qui fuient et ceux qui viennent à nous
+les mains jointes!»</p>
+
+<p>Dans l'intervalle à peine d'un clin d'œil, le Râvanide
+lia par la vertu d'une flèche <i>enchantée</i> les deux frères,
+qui, tombés sur le champ de bataille, ne pouvaient plus
+même remuer les yeux. Tous les membres percés, couverts
+l'un et l'autre de javelots et de flèches, en vain
+cherchaient-ils à briser le charme, ils gisaient comme
+deux bannières du grand Indra qu'on plie <i>après une fête
+et</i> qu'on lie d'une corde.</p>
+
+<p>Héros, ils étaient couchés maintenant sur la couche des
+héros, ces deux frères ensevelis dans la douleur, baignés
+de sang et tous les membres hérissés de flèches! Il n'était
+pas dans tout le corps de ces deux guerriers une largeur
+de doigt sans blessure; il n'était pas si minime partie que
+les dards n'eussent percée ou même détruite.</p>
+
+<p>Ensuite les <i>singes</i>, hôtes des bois, portant leurs yeux
+dans le ciel et sur la terre, virent gisants les deux frères
+Daçarathides, que les flèches tenaient là garrottés.</p>
+
+<p>Vibhîshana et tous les singes furent saisis d'une vive
+douleur à la vue de ces deux héros, tombés sur la terre
+et couverts d'une grêle de flèches. Parcourant des yeux
+le firmament et toutes les plages du ciel, les simiens ne
+virent pas dans tout ce <i>vaste</i> champ de bataille Indradjit,
+qui se dérobait sous le voile de la magie. Mais Vibhîshana,
+regardant lui-même dans les airs avec des yeux
+éclairés de la même science, aperçut le fils de son frère,
+qui s'y tenait caché grâce aux prestiges de la magie.</p>
+
+<p>Le Râvanide, habile à trouver les articulations dans
+tous les membres, se mit à fatiguer de ses épouvantables
+flèches, présent d'<i>Agni</i>, tous les chefs des quadrumanes,
+et, les enchaînant avec la magie de ses dards, il faisait
+tomber ces héros fascinés sur la face de la terre. Quand
+il eut semé les blessures et la terreur au milieu des singes
+par les torrents de ses flèches, il éclata d'un rire bruyant
+et dit ces paroles: «Ces deux frères, compagnons de fortune,
+je les ai garrottés à la face même de l'armée avec
+cet affreux lien d'une flèche: voyez, Rakshasas!» À ces
+mots, charmés de cet exploit, tous les noctivagues, accoutumés
+à combattre avec l'arme de la fraude, sont ravis
+dans la plus haute admiration. Tous alors de crier à grand
+bruit, comme les nuées <i>tonnantes</i>; et tous, à cette nouvelle:
+«Râma est tué!» d'honorer à l'envi ce <i>vaillant</i>
+Râvanide.</p>
+
+<p>Ensuite l'indomptable Indradjit, victorieux dans cette
+bataille, entra d'un pied hâté dans la ville de Lankâ, rapportant
+la joie à tous les Naîrritas.</p>
+
+<p>Là, il s'approcha de Râvana, il s'inclina devant son
+père, les mains jointes, et lui annonça l'agréable nouvelle
+que Râma et Lakshmana n'étaient plus. À peine eut-il
+ouï que ses deux ennemis gisaient morts, Râvana joyeux
+de s'élancer vers son fils et de l'embrasser au milieu des
+Rakshasas. Il baisa d'une âme toute satisfaite son fils sur
+le front; et celui-ci répondit aux questions de son père,
+en lui racontant sa bataille entièrement. Aussitôt que Râvana
+eut ouï le récit de ce guerrier au grand char, il rejeta
+le souci, que le vaillant Daçarathide avait déjà fait
+naître dans son âme, inondée par un torrent de plaisir,
+et, dans les transports de sa joie, il congratula son fils.</p>
+
+<p>Le roi manda vers lui une vieille Rakshasî, personne
+éminente, dévouée, exécutant les choses à son moindre
+signe: elle était au-dessus des autres et se nommait
+Tridjatâ. Quand le monarque des Rakshasas vit la Démone
+accourue à la parole de son maître, celui-ci tint ce langage:</p>
+
+<p>«Dis à la Vidéhaine qu'Indradjit, <i>mon fils</i>, a tué Râma
+et Lakshmana, fais-la monter sur le char Poushpaka et fais-lui
+voir les deux frères morts sur le champ de bataille.
+Sans incertitude, sans crainte, sans préoccupation maintenant,
+il est évident que la Mithilienne va s'approcher de
+moi, <i>souriante</i> et parée de toutes ses parures.»</p>
+
+<p>À peine Tridjatâ et les Démones, ses compagnes, eurent-elles
+ouï ces paroles de Râvana le méchant, qu'elles
+s'en allèrent où était le char Poushpaka. Elles s'empressent
+de tirer le <i>céleste</i> chariot de sa remise, et viennent
+trouver la Mithilienne dans le bocage d'açokas.</p>
+
+<p>Le monarque des Rakshasas fit pavoiser Lankâ de drapeaux,
+de banderolles, d'étendards, et, plein de joie, fit
+proclamer dans toute la ville: «Râma et Lakshmana sont
+morts: c'est Indradjit qui les a tués!»</p>
+
+<p>Alors Sîtâ, du char, où elle était assise avec Tridjatâ,
+vit la terre couverte par des armées de héros quadrumanes,
+les Rakshasas, l'âme remplie de joie, mais l'aspect
+épouvantable, et les singes consumés par la douleur à
+côté de Râma et de Lakshmana. À la vue de ces deux héroïques
+Daçarathides, étendus sur le sein de la terre, la
+cuirasse détruite, l'arc échappé des mains, le corps, <i>pour
+ainsi dire</i>, tout revêtu de flèches, alors, noyée dans les
+pleurs du chagrin, tremblante, consumée par la douleur,
+elle se mit à gémir d'une manière lamentable.</p>
+
+<p>«Tous les doctes interprètes des marques naturelles,
+qui m'ont dit: «Tu seras mère et tu ne seras jamais
+veuve!» n'avaient donc pas dit la vérité, puisque Râma
+fut tué aujourd'hui! Les savants, qui m'appelaient tous:
+«Fortunée, parce que tu seras, disaient-ils, l'épouse d'un
+héros et d'un roi,» ne disaient donc pas la vérité, puisque
+Râma fut tué aujourd'hui! Quand ces doctes sacrificateurs,
+qui ont sans cesse les Çâstras dans leurs mains,
+me prédisaient tous que je serais une reine couronnée, ils
+ne disaient donc pas la vérité, puisque Râma fut tué aujourd'hui!
+Tous ces brahmes savants, qui m'ont assuré dans
+l'audition <i>des prières</i> que je serais bienheureuse et que
+j'étais fortunée, ils assuraient donc eux-mêmes un mensonge,
+puisque Râma fut tué aujourd'hui!»</p>
+
+<p>La Rakshasî Tridjatâ dit à l'infortunée, qui soupirait
+ces plaintes: «Reine, ne te livre pas au désespoir, car
+ton époux est vivant. On voit des marques certaines accompagner
+toujours la défaite des héros. En effet, quand
+le roi est tué, les chefs des guerriers ne sont pas <i>si</i> bouillants
+de colère et <i>si</i> brûlants d'exercer leur courage et
+leur impatiente ardeur.</p>
+
+<p>«Une armée qui a perdu son général est sans vigueur,
+sans énergie; elle se débande; elle est dans une
+bataille ce qu'est au milieu des eaux un navire qui a
+perdu son gouvernail. Au contraire, cette armée, pleine
+d'ardeur, sans trouble, ses légions en bon ordre, garde
+ici le Kakoutsthide, étendu sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>«Fais attention, Mithilienne, à cet indice; il est bien
+grand: ces deux héros ont perdu le sentiment, et cependant
+la beauté ne les a pas encore abandonnés. <i>Ce n'est
+pas ce qu'on voit</i> ordinairement; <i>car</i> le visage des hommes
+qui ont rendu le dernier soupir et dont l'âme s'est
+enfuie, inspire à tous les yeux une insurmontable aversion.
+Secoue, fille du roi Djanaka, secoue ce chagrin et
+cette douleur, qu'a jetés dans ton âme ce triste aspect de
+Râma et de Lakshmana: ils n'ont pas, ces deux héros,
+perdu la vie.»</p>
+
+<p>Semblable à une fille des Dieux, Sîtâ joignit les mains
+et répondit encore affligée à ces paroles de Tridjatâ:
+«Puisse-t-il en être ainsi!»</p>
+
+<p>Là, dans ce bosquet délicieux, l'épouse du monarque
+des hommes ne put goûter de joie au souvenir de ces deux
+princes, qu'elle venait de contempler étendus sur le
+champ de bataille; car cette vue l'avait blessée au cœur,
+telle qu'une jeune gazelle, par une flèche empoisonnée.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après beaucoup de temps écoulé, l'aîné des Raghouides,
+quoiqu'il fût tout criblé de flèches, reprit enfin sa connaissance,
+grâce à sa durabilité, grâce à l'union d'une
+plus grande part de l'âme divine dans sa nature humaine.</p>
+
+<p>Il tourna d'abord ses regards sur lui-même, et, se
+voyant inondé de sang, il gémit et des larmes lentes coulèrent
+de ses yeux. Mais, quand il vit Lakshmana tombé
+<i>près de lui</i>, alors, saisi par la douleur et le chagrin, désespéré,
+il prononça d'un accent plaintif le nom de sa
+mère, et, d'une voix brisée, il dit au milieu des singes:</p>
+
+<p>«Qu'ai-je à faire maintenant de Sîtâ, de Lankâ ou
+même de la vie, moi, qui, à cette heure, vois Lakshmana
+aux signes heureux couché <i>parmi les morts</i>? Je puis
+trouver ailleurs une épouse, un fils et même d'autres
+parents; mais je ne vois pas un lieu où je puisse obtenir
+de nouveau un frère consanguin. «Indra fait pleuvoir
+tous <i>les biens</i>;» c'est une parole des Védas; «mais il
+ne fait pas qu'il nous pleuve un frère!» c'est un adage
+qui n'est pas moins vrai. Soumitrâ est ma mère <i>par son
+hymen avec mon père</i>, et Kâauçalyâ est celle qui m'a
+donné le jour. Mais je ne fais aucune différence entre
+elles pour l'autorité d'une mère.»</p>
+
+<p>Dans ce même instant, le Vent s'approcha du héros
+gisant et lui souffla ces mots à l'oreille: «Râma! Râma
+aux longs bras, souviens-toi dans ton cœur de toi-même.
+Tu es Nârâyana le bienheureux, incarné dans ce monde
+pour le sauver des Rakshasas: rappelle-toi <i>seulement</i>
+le fils de Vinatâ, ce divin <i>Garouda</i>, à l'immense vigueur,
+qui dévore les serpents! Et soudain il viendra ici vous
+dégager l'un et l'autre de cet affreux lien, dont vous ont
+enchaîné des serpents <i>sous les apparences de flèches</i>.»</p>
+
+<p>Râma, les délices de Raghou, entendit ce langage du
+Vent et pensa au céleste Garouda, la terreur des serpents.
+Au même instant, il s'élève un vent <i>impétueux</i> avec des
+nuages accompagnés d'éclairs. L'eau de la mer est bouleversée,
+les montagnes sont ébranlées; tous les arbres
+nés sur le rivage sont brisés, arrachés avec les racines et
+renversés de mille manières dans les ondes salées au seul
+vent des ailes <i>de l'invincible oiseau</i>. Les serpents <i>de la
+terre</i> et les reptiles, habitants des eaux, tremblent d'épouvante.</p>
+
+<p>Un instant s'était à peine écoulé, que déjà tous les
+singes voyaient ce Garouda à la grande force, comme un
+feu qui flamboyait au milieu du ciel. À la vue de l'oiseau,
+qui vient à <i>tire d'aile</i>, tous les reptiles de s'enfuir çà et
+là. Et les serpents, qui se tenaient sous la forme de flèches
+sur le corps de ces deux robustes et nobles hommes, disparaissent
+<i>au plus vite</i> dans les creux de la terre.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il voit les princes Kakoutsthides, Garouda
+les salue et de ses mains il essuie leurs visages, resplendissants
+comme la lune. Toutes les blessures se ferment
+dès que l'oiseau divin les a touchés, et des couleurs égales
+sur tout le corps effacent dans un moment les cicatrices.
+Souparna, brillant comme l'or, les baisa tous deux, et,
+<i>sous l'impression de ce baiser</i>, il revint en eux-mêmes
+deux fois plus de force, de vigueur, d'énergie, de courage,
+de prévision et même d'intelligence <i>qu'ils n'avaient
+auparavant</i>. «Grâce à toi, lui dit Râma, nous
+avons échappé vite à cette profonde infortune, où le Râvanide
+nous avait plongés; nous sommes revenus promptement
+à la bonne santé; nous avons été délivrés du lien de
+ces flèches et nous avons obtenu même une force plus
+grande! Être fortuné, qui rehausses de célestes parures
+cette beauté dont tu es doué, qui es-tu, ô toi, qui,
+portant ces vêtements célestes, parfumes notre haleine de
+célestes guirlandes et de parfums célestes?»</p>
+
+<p>Souparna, le monarque des oiseaux, embrassa, l'âme
+pleine de joie et les yeux troublés par des larmes <i>de plaisir</i>,
+le noble rejeton de Kakoutstha et lui dit en souriant:
+«Je suis ton ami, Kakoutsthide, et, pour ainsi dire, une
+seconde âme que tu as hors de toi: je suis le propre fils
+de Kaçyapa et je suis né de Vinatâ, <i>son épouse</i>. Je suis
+Garouda, que l'amitié fit accourir à votre aide; car ni les
+Asouras au grand courage, ni les Dânavas à la grande
+force, ni les Dieux ou les Gandharvas, Indra même à leur
+tête, n'auraient pu vous délivrer de ces flèches au lien
+souverainement épouvantable, que le farouche Indradjit
+avait forgées par la puissance de la magie. En effet, tous
+ces dards plongés dans ton corps, c'étaient des serpents
+infernaux se nouant de l'un à l'autre, aux dents aiguës,
+au subtil venin, que le Rakshasa avait changés en flèches
+par la vertu de sa magie.</p>
+
+<p>«Fils de Raghou, il te faut déployer dans les batailles
+une grande vigilance; car tous les Rakshasas naturellement
+sont des êtres pour qui la fraude est l'arme habituelle
+de combat.»</p>
+
+<p>Il dit; et, sur ces mots, Garouda à la force impétueuse
+décrivit au milieu des singes un pradakshina autour du
+noble Râma, et, se plongeant au sein des airs, il partit,
+semblable au vent. À la vue de ce merveilleux spectacle
+et des Raghouides rendus à la santé, les simiens de pousser
+tous à l'envi des acclamations de triomphe, qui portent
+la terreur dans l'âme des Rakshasas.</p>
+
+<p>Les oreilles battues par le bruit vaste et profond de
+ces habitants des bois, les ministres de parler en ces
+termes: «Tels qu'on entend s'élever, comme le tonnerre
+des nuages, les cris immenses de ces milliers de singes
+joyeux, il a dû naître, c'est évident, au milieu d'eux un
+bien grand sujet d'allégresse; car voilà qu'ils ébranlent
+de leurs intenses clameurs toute la mer, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>À ces paroles de ses ministres, le monarque des Rakshasas:
+«Que l'on sache promptement, dit-il aux gens
+placés là près de lui autour de sa personne, la cause qui
+fait naître à cette heure une telle joie parmi ces coureurs
+des bois dans une circonstance née pour la tristesse!»</p>
+
+<p>À cet ordre, ils montent avec empressement sur le
+rempart et promènent leurs yeux sur les armées commandées
+par le magnanime Sougrîva. Ils virent les deux nobles
+princes debout et libres des liens, dont ces flèches
+magiques les avaient garrottés: cette vue alors consterna
+les Rakshasas. L'âme tremblante, ils descendent vite du
+rempart, et, tristes, ils se présentent devant l'Indra des
+Rakshasas avec un visage abattu. L'affliction peinte sur
+la figure, ces noctivagues, tous orateurs habiles, rapportent
+suivant la vérité cette fâcheuse nouvelle à Râvana.</p>
+
+<p>À ces mots, l'Indra puissant des Rakshasas, le visage
+consterné, l'âme enveloppée de tristes pensées, donna
+cet ordre au milieu des Rakshasas: «Sors, accompagné
+d'une nombreuse armée de guerriers aux formidables exploits,
+dit-il au Rakshasa nommé Dhoûmrâksha, et va
+combattre <i>à l'instant</i> Râma avec le peuple des bois!»</p>
+
+<p>Les vigoureux noctivagues aux formes épouvantables
+attachent leurs sonnettes, et, joyeux, poussant des cris,
+ils environnent Dhoûmrâksha. Les chefs des Rakshasas,
+inabordables comme des tigres, s'élancent revêtus de
+cuirasses, ceux-ci montés sur des chars pavoisés de <i>brillants</i>
+drapeaux et défendus par un filet d'or, ceux-là sur
+des ânes<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> aux hideuses figures, les uns sur des chevaux
+d'une vitesse incomparable, les autres sur des éléphants
+tout remplis d'une furieuse ivresse. Dhoûmrâksha, étourdissant
+les oreilles par un son éclatant, était monté sur un
+char divin, attelé d'ânes, aux ornements d'or, à la
+tête de lions et de loups.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b>
+<p>N'est-il pas curieux de trouver même ces ânes de guerre
+dans l'énumération des armées que Xerxès conduisit en Grèce?
+«Les Indiens, lit-on au livre VII d'Hérodote, montaient des
+chevaux de selle et des chars de guerre: ces chars étaient
+attelés de chevaux de trait ou d'ânes sauvages.</p></blockquote>
+
+<hr />
+
+<p>Aussitôt qu'ils voient sortir le Démon aux yeux couleur
+de sang, tous les singes joyeux, avides de combats
+poussent des cris. Et, du même temps, s'éleva un combat
+tumultueux entre les simiens et les Rakshasas. Ils tombèrent
+dans cette bataille, déchirés mutuellement par les
+javelots impitoyables.</p>
+
+<p>Son arc à la main et sur le front de la bataille, Dhoûmrâksha
+éparpillait en riant à tous les points de l'espace
+les singes fuyant sous les averses de ses flèches. Mais à
+peine eut-il vu le Rakshasa maltraiter son armée, soudain
+le Mâroutide empoigna un énorme rocher et furieux
+il fondit sur lui. Les yeux deux fois rouges de colère et
+déployant une force égale à celle du <i>Vent</i>, son père, il
+envoya la pesante roche tomber sur le char de l'ennemi.</p>
+
+<p>Mais Dhoûmrâksha, qui avait déjà levé sa massue,
+voyant arriver cette grande masse, se hâta de sauter lestement
+à bas du char, et se tint de pied ferme sur la
+terre. Le rocher brisa le char et tomba sur la plaine.</p>
+
+<p>Quand il eut rompu la voiture de l'ennemi, son timon
+et ses roues, cassé même son arc et son drapeau avec le
+char, Hanoûmat, le fils du Vent, se mit à répandre la terreur
+parmi les Démons à coups d'arbres enlevés, troncs
+et branches.</p>
+
+<p>Brisés, la tête fendue, le corps tout broyé sous le
+poids de ces arbres <i>énormes</i>, les Rakshasas, noyés dans
+leur sang, tombèrent sur la face de la terre.</p>
+
+<p>L'armée de Yâtavas une fois mise en déroute, le fils du
+Vent prit la cime d'une montagne et courut avec elle sur
+<i>le vaillant</i> Dhoûmrâksha.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, portant haut sa massue, de s'élancer
+rapidement contre Hanoûmat, qui fondait sur lui dans le
+combat avec des rugissements. Alors Dhoûmrâksha fit
+tomber avec impétuosité sa massue toute hérissée de
+pointes sur la poitrine d'Hanoûmat, enflammé de colère.
+Le Mâroutide à la grande valeur, que sa massue d'une
+forme épouvantable avait frappé au milieu des seins, n'en
+fut nullement ému. Et le singe qui possédait la force de
+Mâroute, sans même penser à ce terrible coup, déchargea,
+au milieu de la tête du Rakshasa la cime de montagne.
+Broyé sous la chute du lourd sommet, Dhoûmrâksha, tous
+ses membres vacillants, tomba soudain sur la terre,
+comme une montagne qui s'écroule.</p>
+
+<p>À la vue de leur chef renversé, les noctivagues échappés
+au carnage de rentrer dans Lankâ, tremblants et
+battus par les singes. Tout bouleversé, les genoux brisés,
+la poitrine et les cuisses rompues, les yeux rouges de
+sang, la tête pendante, vomissant de la bouche un sang
+<i>épais</i>, Dhoûmrâksha tomba par terre, sa connaissance
+éteinte.</p>
+
+<p>À peine eut-il appris la mort du héros, <i>qu'il avait envoyé
+au combat</i>, Râvana, plein de colère, dit ces mots
+à l'intendant de ses armées, qui s'était approché, les
+mains réunies en coupe: «Que des Rakshasas d'un épouvantable
+aspect, difficiles à vaincre et tous habiles au
+métier des armes, sortent à l'instant sous le commandement
+d'Akampana! Il a étudié les Traités <i>sur la guerre</i>,
+il sait défendre <i>une armée</i>; il est le plus excellent des
+hommes qui ont l'intelligence des batailles; il a toujours
+eu ma prospérité à cœur, il a toujours aimé les combats.»</p>
+
+<p>Monté sur un char et paré de pendeloques d'un or
+épuré, le fortuné Akampana sortit, environné de formidables
+Rakshasas.</p>
+
+<p>De nouveau, il s'alluma donc entre les singes et les
+Rakshasas une bataille infiniment épouvantable, où, de
+l'une et de l'autre part, on sacrifiait sa vie pour la cause
+de Râma et celle de Râvana.</p>
+
+<p>Il était impossible aux combattants de se voir les uns
+les autres sur le champ de bataille, enveloppés qu'ils
+étaient par les nuages de poussière, où le blanc, le
+pourpre, le jaune et le bistre se confondaient ensemble
+dans une teinte unique. Ils ne pouvaient distinguer au
+milieu de cette poussière, ni un char, ni même un coursier,
+ni un drapeau, ni une bannière, ni une cuirasse, ni
+même une arme quelconque. On entendait le cri tumultueux
+des guerriers s'entrechargeant et poussant des cris;
+mais aucune forme n'était perceptible dans cette bataille
+confuse. Les singes irrités frappaient les singes dans le
+combat, et les Rakshasas tuaient les Rakshasas dans cette
+mêlée.</p>
+
+<p>Bientôt la poussière fut abattue sur le sol, arrosée par
+un fleuve de sang, et la terre se montra aux yeux toute
+remplie par des centaines de cadavres.</p>
+
+<p>Alors ce guerrier, le plus habile de ceux qui savent
+combattre sur un char, le vigoureux Akampana, emporté
+par sa colère, de précipiter contre les simiens son char et
+ses chevaux, dont le <i>fouet ou l'aiguillon</i> excitait la vitesse.</p>
+
+<p>Les singes ne pouvaient tenir pied devant lui, à plus
+forte raison ne purent-ils combattre; et tous ils s'enfuirent,
+brisés par les flèches du général ennemi. Quand
+Hanoûmat vit ses proches tombés dans les mains de la
+mort ou réduits sous le pouvoir d'Akampana, il s'avança
+avec son immense vigueur. À peine tous les plus braves
+simiens ont-ils vu le grand singe dans la bataille, qu'ils
+se rallient et se pressent de tous les côtés autour du
+héros.</p>
+
+<p>Mais Akampana inonde avec une averse de flèches
+Hanoûmat, ferme devant lui et tel qu'une montagne,
+comme <i>Indra</i>, le grand Dieu, inonde avec un torrent de
+pluie <i>les sommets et les flancs</i> d'un mont. Le fils du
+Vent, Hanoûmat à la vive splendeur pousse un éclat de
+rire et court sur le Rakshasa d'un pas qui, pour ainsi
+dire, fait trembler la terre.</p>
+
+<p>Songeant qu'il n'avait pas d'arme et saisi de colère, il
+arracha un shorée, haut comme la cime d'une montagne.
+Le guerrier vigoureux tint d'une main l'arbre sourcilleux,
+et, poussant le plus effroyable cri, il remplit d'épouvante
+les Rakshasas. Ensuite il fondit sur Akampana pour le
+tuer, comme le Dieu courroucé de la foudre tua Namoutchi
+dans un grand combat. Mais le général des Rakshasas,
+le voyant porter haut son shorée, lui coupa de
+loin cette affreuse massue avec de grandes flèches en
+demi-lune. Hanoûmat fut saisi de stupéfaction, quand il
+vit cet arbre énorme qui, tranché au milieu des airs par
+le chef des Yâtavas, tombait, jonchant la terre de ses débris.
+Mais de nouveau le singe à la grande force, à la
+dévorante splendeur, arracha d'un mouvement rapide un
+shorée immense pour la mort de son ennemi. Il empoigna
+et, riant d'une joie extrême, se mit à brandir l'arbre colossal
+sur le champ de bataille.</p>
+
+<p>Furieux, il abattit et les éléphants, et les guerriers
+montés sur des éléphants, et les chars, et les coursiers
+attelés à des chars, et les troupes de fantassins Rakshasas.</p>
+
+<p>Quand ils virent Hanoûmat en courroux et qui, semblable
+au Dieu de la mort, arrachait les vies dans la bataille,
+les Démons prirent de nouveau la fuite. À l'aspect
+du singe accourant, plein de colère, et semant la terreur
+dans les Rakshasas, le héros à la grande force, Akampana,
+fut lui-même rempli de fureur.</p>
+
+<p>Aussitôt le guerrier vigoureux de percer Hanoûmat
+au milieu des seins avec quatorze flèches aiguës, habituées
+à fendre les articulations. Mais, tenant son arbre
+levé, il se précipita du plus vif élan et déchargea le
+shorée épouvantable rapidement sur la tête du noctivague
+Akampana. Celui-ci, à peine reçu en pleine tête le coup
+asséné par le singe, tombe soudain sur la terre et meurt.</p>
+
+<p>Tous les <i>plus</i> vigoureux des Rakshasas jettent leurs
+armes et, tournant le dos à l'ennemi, s'enfuient vers
+Lankâ, malmenés par les singes. Troublés, vaincus,
+brisés, les cheveux épars, les couleurs du visage effacées
+par la peur, soupirant, la tête perdue, fous d'épouvante,
+tournant à chaque instant leurs yeux effrayés derrière
+eux, ils entrèrent dans la ville, en s'écrasant les uns les
+autres.</p>
+
+<p>Alors, et tous les quadrumanes, Sougrîva même à leur
+tête, et Vibhîshana à la grande sagesse, et Lakshmana
+à la force sans mesure, et Râma lui-même, et les chœurs
+des Immortels s'empressèrent tous d'honorer le vaillant
+Mâroutide.</p>
+
+<p>Dès que Râvana eut appris d'une âme agitée cette
+défaite, il donna promptement de <i>nouveaux</i> ordres à ses
+Yâtavas:</p>
+
+<p>«Je rendrai à Râma et à Lakshmana le prix de leur
+inimitié: je sortirai pour l'extermination des ennemis et
+le gain de la victoire avec les chars, avec les coursiers,
+avec les éléphants, avec tous les Rakshasas, et j'irai
+moi-même d'un pied hâté au front de la bataille.»</p>
+
+<p>À la nouvelle que Râvana se laissait emporter au désir
+des combats, la noble et belle reine, qui avait nom Mandaudarî,
+se leva et vint <i>le trouver</i>. Elle prit Mâlyavat par
+la main; puis, accompagnée par Yoûpâksha, par les ministres
+versés dans la vérité des conseils et par les autres
+plus sages conseillers; environnée par les Yâtavas, qui
+tous portaient des jharjharas<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a> et des bambous, entourée
+de femmes, jeunes et vieilles, escortée de tous les côtés
+par des guerriers, qui tenaient des armes dans leurs
+mains inquiètes, la reine se rendit elle-même dans la
+salle où était le souverain des Rakshasas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b>
+<p>Bâton, aux extrémités duquel sont attachées de petites
+sonnettes ou des plaques en métal afin d'effrayer les serpents
+et les autres bêtes nuisibles, qui peuvent se trouver dans le
+chemin.</p></blockquote>
+
+<p>Aussitôt que le monarque aux dix têtes voit s'approcher
+la reine, il se lève précipitamment, <i>il marche à sa
+rencontre</i> d'un pied hâté, il embrasse Mandaudarî, sa
+belle épouse.</p>
+
+<p>Après que Râvana l'eut saluée comme il était convenable,
+il se rassit sur le trône, les yeux rougis par les
+<i>pleurs donnés aux</i> malheurs de Lankâ, l'âme troublée
+et soupirant après les combats. Et prenant la parole, suivant
+l'étiquette, d'une voix haute et profonde: «Reine,
+dit-il, quelle affaire t'amène ici? Empresse-toi de me
+l'apprendre.»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque, la reine de lui répondre
+en ces termes: «Écoute, grand roi, ce que j'ai à t'apprendre,
+je t'en supplie à mains jointes. Il n'entrera dans
+mes paroles aucune intention de t'offenser, ô toi, de qui
+l'honneur découle. J'ai pensé que ta majesté brûlait de
+combattre et qu'elle avait formé la résolution de sortir:
+c'est là, roi des rois, la cause de ma venue en ces
+lieux.</p>
+
+<p>«Il ne sied pas à toi, ô le plus éminent <i>des princes</i>, il
+ne sied pas à toi d'affronter le magnanime Râma, de qui
+tu as ravi l'épouse, ni le fils de Soumitrâ, ce Lakshmana
+qui n'a point son égal dans la guerre. Ce n'est pas simplement
+un homme, que ce Râma le Daçarathide, qui,
+seul de sa personne, immola tant de Rakshasas..., quatorze
+milliers, qui habitaient le Djanasthâna!</p>
+
+<p>«Il est impossible que tu réussisses: c'est l'opinion
+de ces ministres mêmes dans leur intelligence. Que la
+vertueuse épouse de Râma soit donc rendue à son
+époux!</p>
+
+<p>«Envoyons au plus grand des Raghouides, et de riches
+vêtements, et des joyaux, et Sîtâ elle-même, puissant roi,
+et des chars, et de l'or, et de l'argent, et du corail, des
+pierreries et des perles. Que Mâlyavat se rende vers lui
+en diligence, accompagné d'Yoûpâksha et de cet Atikâya
+<i>si</i> versé dans la connaissance des choses qui sont ou ne
+sont point à faire. Vibhîshana, qui les a précédés, aidera
+certainement ces trois envoyés, qui vont le rejoindre, à
+négocier la paix au camp des ennemis: sans doute, après
+qu'il aura salué Râma et honoré la Mithilienne, Vibhîshana
+lui-même, <i>en ton nom</i>, rendra ta captive à
+son époux.</p>
+
+<p>«La fortune des batailles est douteuse: ou l'on tue,
+ou l'on est tué: n'embrasse donc pas le parti des combats,
+et traite plutôt de la paix, monarque aux dix
+têtes.»</p>
+
+<p>À ces paroles de son épouse, le monarque des Rakshasas,
+poussant de longs et brûlants soupirs, regarda les
+membres de l'assemblée, prit ensuite la main de Mandaudarî
+et lui répondit en ces termes: «Ce langage, que tu
+m'as tenu par le désir de mon bien, reine chérie, n'est
+pas entré d'une manière fâcheuse dans mon esprit. Quand
+j'ai vaincu jadis les Nâgas, les Asouras, les Démons et les
+Dieux, comment irais-je m'incliner devant Râma, le protégé
+d'un singe! Que diraient les Dieux, s'ils me voyaient
+baisser la tête devant Râma le Kakoutsthide? Quelle serait
+ma vie dans la perte de ma splendeur!</p>
+
+<p>«Ne laisse pas entrer le souci dans ton cœur; je
+triompherai, femme au candide sourire; je tuerai les
+singes, et Lakshmana, et Râma lui-même. La peur de
+Râma ne me fera pas lui renvoyer sa Vidéhaine: Râma
+d'ailleurs ne voudrait plus de la paix maintenant. Au
+reste, je ne veux de sa paix ni aujourd'hui, ni dans un
+autre temps; va donc, aie confiance; tout cela, noble
+dame, est pour nous l'aube du plaisir.»</p>
+
+<p>Il dit et, d'une âme qui semblait joyeuse, il embrasse
+son épouse. La reine aussitôt rentra dans son brillant
+palais. <i>Elle partie</i>, Râvana de penser à cette guerre
+épouvantable qui avait éclaté, et, s'adressant aux Rakshasas:
+«Qu'on prépare vite mon char, dit-il, et qu'on
+l'amène ici promptement!»</p>
+
+<p>Alors, au milieu des conques, des tambours et des patahas
+résonnants, au milieu des applaudissements, des
+cris de guerre et des grincements de dents, au milieu des
+hymnes les plus doux chantés à sa gloire, alors s'avança
+le plus grand des rois Yâtavas.</p>
+
+<p>À l'aspect de Râvana, qui accourt d'un rapide essor
+avec son arc et son dard enflammé, le monarque des
+simiens se porte à sa rencontre, impatient de se mesurer
+avec lui dans un combat. Le souverain des singes arrache
+de ses bras vigoureux la cime d'une montagne, fond sur
+le roi des Rakshasas, et, levant cette masse, lance à Râvana
+le sommet que surmonte un plateau ombragé d'une
+forêt. Mais à la vue de ce mont qui vient sur lui, soudain
+le héros décacéphale de le couper avec des flèches pareilles
+au sceptre de la mort.</p>
+
+<p>Quand il eut fendu par morceaux cette montagne aux
+admirables et nombreux plateaux couverts d'arbres, au
+faîte aérien et sublime, le formidable monarque prit une
+flèche terrible, semblable à un grand serpent. Il encocha
+cette arme scintillante, pareille à une flamme et d'une
+vitesse égale à celle du vent; puis il envoya au souverain
+des troupes simiennes ce trait aussi rapide que le
+tonnerre du grand Indra. Le dard, lancé par la main de
+Râvana, ce dard à la pointe aiguë, au corps semblable à
+celui de la foudre, atteint Sougrîva et le perce avec impétuosité:
+tel Kârtikéya d'un coup de sa lance transperça
+le mont Krâauntcha.</p>
+
+<p>Le roi blessé par la flèche pousse un cri et tombe sur
+la terre, l'âme égarée, en proie à l'émotion de la douleur.
+À l'aspect du noble singe étendu sur le champ de bataille,
+les Yâtoudhânas, pleins de joie, la font éclater en acclamations:
+mais Gavâksha, Gavaya, Soudanshtra, Nala,
+Djyotirmoukha, Angada et Maînda arrachent les rochers
+d'une grosseur démesurée et courent à l'envi sur l'Indra
+même des Rakshasas. Ce terrible monarque rendit inutiles
+tous les coups des singes avec des centaines de traits
+à la pointe aiguë, et blessa les héros quadrumanes avec
+ses multitudes de flèches à l'empennure embellie d'or.</p>
+
+<p><i>Sur ces entrefaites</i>, le fils du Vent, Hanoûmat à la
+grande splendeur, voyant Râvana lancer partout ses projectiles,
+s'était avancé contre lui.</p>
+
+<p>Il s'approcha du char et, levant son bras droit, il fit
+trembler ce héros: «Eh quoi! les singes t'inspirent de la
+crainte, lui dit le sage Hanoûmat, à toi, qui as pu briser
+les Nâgas et les Yakshas, les Gandharvas, les Dânavas et
+les Dieux, grâce à ce que <i>la faveur obtenue de Brahma</i>
+te mit de leur côté à l'abri de la mort!</p>
+
+<p>«Ce bras de moi à cinq rameaux, ce bras droit que je
+tiens levé, arrachera de ton corps l'âme qui l'habite et
+dont il fut trop longtemps le séjour!»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, Râvana au terrifiant courage
+lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère:
+«Sus donc! attaque-moi sans crainte! couvre-toi d'une
+solide gloire! je n'éteindrai ta vie qu'après avoir expérimenté
+ce que tu as de vigueur!» À ce langage de Râvana le
+fils du Vent répondit: «Souviens-toi que c'est
+moi qui naguère t'enlevai ton fils Aksha!» Sur ces mots,
+le vigoureux monarque des Rakshasas, le Viçravaside à
+la splendeur flamboyante, asséna au fils du Vent un coup
+de sa paume dans la poitrine. À ce rude choc, le singe
+alors chancelle un instant; mais, saisi de colère, il frappe
+également de sa paume l'ennemi des Immortels.</p>
+
+<p>Sous le coup <i>violent</i> de ce quadrumane impétueux, le
+monarque aux dix têtes fut secoué comme une montagne
+dans un tremblement de terre. À l'aspect du Rakshasa
+ébranlé dans le combat par une paume <i>vigoureuse</i>, les
+Démons et les Dieux, les Siddhas, les Tchâranas et les
+plus grands saints poussent <i>à l'envi</i> des cris de joie.
+Quand il eut repris le souffle: «Bien, singe! tu as de la
+vigueur, lui dit Râvana à la vive splendeur; tu es un
+ennemi digne de moi!» Hanoûmat répondit à ces mots:
+«Honte soit de ma vigueur, puisqu'elle n'a pu briser ta
+vie, Râvana! Livre maintenant un combat sérieux! Pourquoi
+te vanter, insensé? Mon poing va te précipiter dans
+les abîmes d'Yama!» Ces paroles du quadrumane ne
+firent qu'ajouter à la fureur du noctivague; et celui-ci,
+l'âme tout enveloppée par le feu de la colère, jeta des
+flammes, pour ainsi dire.</p>
+
+<p>Les yeux affreusement rouges, le vigoureux Démon
+lève son poing épouvantable, qu'il fait tomber rapidement
+sur la poitrine du simien. Frappé de ce poing terrible
+dans sa large poitrine, le grand singe en fut tout ému,
+perdit connaissance et chancela. Aussitôt qu'il vit Hanoûmat
+privé de sentiment, Râvana, qui excellait à conduire
+un char, fondit sur Nîla rapidement, à toute vitesse.</p>
+
+<p>Quand le resplendissant Hanoûmat à la grande vigueur
+et plein de vaillance eut recouvré le sentiment, il ne
+songea point à tirer parti de la circonstance pour ôter la
+vie à Râvana; mais, arrêtant sur lui ses regards, il dit
+avec colère: «Guerrier versé dans la science des batailles,
+ce combat est inconvenant aux yeux de tout homme qui
+n'ignore pas les devoirs du kshatrya: tu ne devais pas
+m'abandonner pour t'en aller combattre avec un autre!»</p>
+
+<p>Mais le vigoureux monarque des Yâtavas, sans faire
+cas de ces paroles, coupa en sept morceaux, avec sept
+flèches, la cime de montagne lancée par Nîla.</p>
+
+<p>En ce moment, le fortuné Mâroutide asséna dans sa
+large poitrine à l'ennemi un coup de son poing semblable
+au tonnerre. Sous le choc de cette main fermée, le monarque
+à la grande vigueur tomba par terre à genoux,
+vacilla et s'évanouit. En voyant ce Râvana d'une valeur
+si terrible dans les batailles étendu sans connaissance,
+les Rishis, les Dânavas et les Dieux poussent à l'envi des
+cris de joie. Revenu à lui aussitôt, le Démon prit des flèches
+acérées et s'arma d'un grand arc.</p>
+
+<p>Le vaillant Râma, voyant le courage du puissant noctivague
+et tant de fameux héros des armées simiennes
+étendus sans vie, courut sus à Râvana dans ce combat
+même. Alors, s'étant approché de lui: «Monte sur mon
+dos, lui dit Hanoûmat, et dompte cet impur Démon!»&mdash;«Oui!»
+répondit à ces mots le Raghouide, qui, impatient
+de combattre et désireux de tuer le noctivague,
+monta vite sur le singe.</p>
+
+<p>Porté sur Hanoûmat, comme Indra même sur l'éléphant
+Aîrâvata, le monarque des hommes vit alors dans
+le champ de bataille Râvana monté sur son char. À cette
+vue, le héros à la grande vigueur, tenant haut son arme,
+de fondre sur lui, comme jadis Vishnou dans sa colère
+fondit sur Virotchana. Et, faisant résonner le nerf de
+son arc au bruit tel que la chute écrasante du tonnerre,
+Râma d'une voix profonde: «Arrête! arrête! dit-il au
+monarque des Yâtavas. Après un tel outrage que j'ai
+reçu de toi, où peux-tu aller, tigre des Rakshasas, pour
+te dérober à ma vengeance? Allasses-tu chercher un asile
+chez Indra, chez Yama ou vers le Soleil, chez l'Être-existant-par lui-même,
+vers Agni ou vers Çiva; allasses-tu
+même dans les dix points de l'espace, tu ne pourrais
+aujourd'hui échapper à ma colère!»</p>
+
+<p>Il s'approche et brise de ses dards à la pointe aiguë le
+char de Râvana, avec ses roues, avec ses chevaux, avec
+son cocher, avec son ample étendard, avec sa blanche
+ombrelle au manche d'or. Puis, soudain, il darde au
+Démon lui-même dans sa poitrine large et d'une forme
+bien construite une flèche pareille à l'éclair et au tonnerre:
+tel Indra au bras armé de la foudre terrassa dans ses
+combats l'Indra même des Dânavas. Atteint par la flèche
+de Râma, cet orgueilleux roi, que n'avaient pu ébranler
+dans leurs chutes ni les traits de la foudre, ni les lances
+du tonnerre, chancela sous le coup, et, <i>tout ébranlé</i>, déchiré
+par la douleur, consterné, laissa tomber son arc de
+sa main. À l'aspect de son vacillement, le magnanime
+Râma saisit un dard flamboyant en forme de lune demi-pleine
+et coupa rapidement sur la tête du souverain des
+Yâtavas sa radieuse aigrette couleur du soleil.</p>
+
+<p>Le vainqueur alors de jeter dans le combat ces paroles
+au monarque, semblable au serpent désarmé de poison,
+la splendeur éteinte, sa gloire effacée, l'aigrette de son
+diadème emportée, tel enfin que le soleil quand il n'a
+plus sa lumière: «Tu viens d'exécuter un grand, un
+bien difficile exploit; ton bras m'a tué mes plus vaillants
+guerriers: aussi pensé-je que tu dois être fatigué, et c'est
+pourquoi mes flèches ne t'enverront pas aujourd'hui dans
+les routes de la mort!»</p>
+
+<p>À ces mots, Râvana, de qui l'orgueil était renversé, la
+jactance abattue, l'arc brisé, l'aurige et les chevaux tués,
+la grande tiare mutilée, se hâta de rentrer dans Lankâ,
+consumé de chagrins et toute sa gloire éclipsée.</p>
+
+<p>Il s'approcha du siége royal, céleste, fait d'or; il s'assit,
+et, regardant ses conseillers, il parla en ces termes:
+«Toutes ces pénitences rigoureuses que j'ai pratiquées,
+elles ont donc été vaines, puisque moi, l'égal du roi des
+Dieux, je suis vaincu par un homme! La voici confirmée
+par l'événement, cette parole ancienne de Brahma:
+«Tu n'as rien à craindre, si ce n'est des hommes.» J'ai
+obtenu que ni les Pannagas ou les Rakshasas, ni les
+Yakshas ou les Gandharvas, ni les Dânavas ou même les
+Dieux ne pourraient m'ôter la vie; mais j'ai dédaigné de
+m'assurer contre les hommes. Voici même que ma ville,
+comme Nandî<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> me l'avait prédit un jour dans sa colère
+sur le mont Himâlaya, est assiégée par des êtres
+d'une figure semblable à son visage. Aujourd'hui les
+choses n'arrivent pas autrement qu'il ne fut dit par ces
+deux magnanimes. Elles n'étaient pas moins vraies, ces
+paroles que m'adressa le noble Vibhîshana. Ces discours
+sages de mon frère s'accomplissent: les événements qui
+surviennent sont justement ce qu'il avait prévu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b>
+<p>Singe et conseiller de Çiva, habitant comme lui sur les
+cimes de l'Himavat.</p></blockquote>
+
+<p>«Que Koumbhakarna d'un courage incomparable et
+qui a brisé l'orgueil des Dânavas et des Dieux soit réveillé
+du sommeil où il est plongé par la malédiction de Brahma!
+Ce <i>géant</i> aux longs bras dépasse dans le combat tous les
+Rakshasas comme une cime de montagne: il aura tué
+bientôt les singes et les deux princes Daçarathides.»</p>
+
+<p>À ces paroles du monarque, les Rakshasas de courir
+avec la plus grande hâte au palais de Koumbhakarna.</p>
+
+<p>Mais, rejetés au dehors par le vent de sa respiration,
+ces robustes Démons ne purent même y rester. Quelle que
+fût leur puissante vigueur, le souffle seul du géant les repoussa
+hors du palais: enfin, avec de grands efforts et
+beaucoup de peine, les Yâtavas parvinrent à rentrer dans
+cette habitation charmante au pavé d'or. Là, ils virent
+alors couché, dormant, tout son aspect glaçant d'effroi et
+le poil dressé en l'air, cet horrible chef des Naîrritas, ce
+mangeur de chair, effrayant par ses ronflements, soufflant
+comme un boa, avec une tempête de respiration
+épouvantable, sortant d'une bouche aussi grande que la
+bouche même de l'enfer.</p>
+
+<p>Alors, se plaçant à l'entour et <i>se tenant l'un à l'autre</i>
+fortement, ils s'approchent du géant, dont la vue semblait
+une montagne de noir collyre; puis, ces guerriers intrépides
+entassent devant lui un amas d'aliments haut comme
+le Mérou et capable de rassasier sa faim complétement.
+Ils firent là des tas de gazelles, de buffles et de sangliers;
+ils amoncelèrent une prodigieuse montagne de nourriture.
+Ensuite, ces ennemis des Dieux mirent devant
+Koumbhakarna des urnes de sang et différentes liqueurs
+spiritueuses. Ils oignirent d'un sandal précieux à l'odeur
+céleste, ils couvrirent le géant de riches habits, de guirlandes
+et de parfums aux senteurs les plus exquises.
+Enfin, ils répandent les émanations embaumées du plus
+suave encens autour de lui, ils entonnent des hymnes en
+l'honneur de Koumbhakarna, ils se mettent à réveiller de
+son lourd sommeil ce héros, immolateur des ennemis.
+Tels que des nuages <i>orageux</i>, les Yâtoudhânas font du
+bruit çà et là, ils secouent ses membres, et poussent des
+cris en même temps qu'ils frappent sur lui. Ils se fatiguent,
+mais ils ne peuvent le réveiller. Enfin ils tentent, pour
+le tirer du sommeil, un plus grand effort. Ils remplirent
+de leur souffle des trompettes reluisantes comme la lune,
+et, dans leur vive impatience, ils jetèrent tous à la fois
+des cris éclatants. Ils se frappaient les mains l'une contre
+l'autre <i>ou les bras avec leurs mains</i>, ils allaient et venaient
+de tous les côtés, soulevant pour le réveil de Koumbhakarna
+un bruit tumultueux. Ils battaient des chameaux,
+des ânes, des chevaux et des éléphants à grands coups de
+bâtons, de fouets et d'aiguillons: ils faisaient résonner de
+toutes leurs forces des tymbales, des conques et des tambours.
+Ils frappaient les membres du géant avec de grands
+marteaux, avec des maillets d'armes, avec des pattiças,
+avec des pilons même, levés autant qu'ils pouvaient. Les
+oiseaux tombaient tout d'un coup dans leur vol, étourdis
+par ce fracas de tymbales, de patahas, de conques, par
+ces cris de guerre, ces battements de mains et ces rugissements;
+bruit confus, qui s'en allait courant par tous les
+points de l'espace et se dispersait au milieu du ciel.</p>
+
+<p>Mais en vain; tant de tumulte ne réveillait pas encore
+ce magnanime Démon.</p>
+
+<p>Las <i>de tous ces vains efforts</i>, les noctivagues essayent
+d'un nouveau moyen: ils font venir de charmantes femmes
+aux colliers de pierreries éblouissants. Celles-ci
+étaient nées des Rakshasas ou des Nâgas, celles-là étaient
+les épouses des Gandharvas, celles-ci encore étaient les
+filles des hommes ou même des Kinnaras.</p>
+
+<p>Entrées dans ce palais magnifique au pavé d'or pur,
+elles se tiennent devant Koumbhakarna, <i>les unes</i> chantant,
+<i>les autres</i> jouant divers instruments du musique. Et
+voici que, dans leurs folâtres ébats, ces dames célestes
+aux célestes parures, ces nymphes, embaumées d'un céleste
+encens et parfumées de senteurs célestes, remplissent
+des odeurs les plus suaves cette splendide habitation.
+Toutes avaient de grands yeux, toutes avaient le doux
+éclat de l'or, toutes possédaient les dons <i>aimables</i> de la
+beauté, toutes étaient parées de <i>gracieux</i> atours.</p>
+
+<p>Réveillé par le gazouillement de leurs noûpouras, le
+ramage de leurs ceintures, le concert de leurs chants mariés
+au son de leurs instruments, leurs voix douces, leurs
+senteurs exquises et leurs divers attouchements, le géant
+crut n'avoir jamais goûté de plus délicieuses sensations.
+Le prince des noctivagues jette en l'air ses grands bras
+aussi hauts que des cimes de montagnes; il ouvre sa
+bouche semblable à un volcan sous-marin, et bâille hideusement.
+Cet horrible spasme achève de réveiller ce
+Démon à la force sans mesure: il pousse un soupir,
+comme le vent qui souffle à la fin du monde. Ensuite le
+Démon réveillé, ayant fait rougir ses yeux, <i>en les frottant</i>,
+promena ses regards de tous les côtés et dit aux noctivagues:
+«Pour quelle raison vos excellences m'ont-elles
+réveillé dans mon sommeil? Ne serait-il point arrivé quelque
+chose de fâcheux au monarque des Rakshasas? En
+effet, on ne trouble pas dans le sommeil une personne de
+mon rang pour une faible cause.»</p>
+
+<p>«Le roi souverain de tous les Rakshasas a <i>bien</i> envie
+de te voir. Veuille donc aller vers lui, répondent-ils; fais
+ce plaisir à ton frère.»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'il eut ouï la parole envoyée par son maître,
+l'invincible Koumbhakarna: «Je le ferai!» dit le géant
+à la grande vigueur, qui se leva de sa couche, et, joyeux,
+se lava le visage, prit un bain et revêtit ses plus riches
+parures. Ensuite il eut envie de boire et demanda au
+plus vite un breuvage, qui répand la force dans les veines.
+Soudain les noctivagues s'empressent d'apporter au
+géant, comme Râvana leur avait prescrit, des liqueurs
+spiritueuses et différentes sortes d'aliments pour la joie
+de son cœur. Le colosse affamé se jeta avidement, avec
+une bouche enflammée, avec des yeux ardents, sur la
+chair des buffles, sur les viandes de sangliers, sur les
+boissons préparées, et, <i>non moins</i> altéré, il but à longs
+traits du sang.</p>
+
+<p>À l'aspect de cet éminent Rakshasa, tel qu'à le voir on
+eût dit une montagne, et qui semblait marcher dans les
+airs, comme jadis l'auguste Nârâyana lui-même; à cet
+aspect du colosse, affreusement épouvantable, à la voix
+tonnante comme celle du nuage, à la langue flamboyante,
+aux longues dents aiguës et saillantes, aux grands bras,
+aux mains armées d'une lance et devant la vue duquel,
+inspirant la terreur, fuyaient tous les singes par les dix
+points de l'espace, Râma dit avec étonnement ces mots à
+Vibhîshana: «Dis-moi qui est ce colosse? Est-il un
+Rakshasa? Est-ce un Asoura? Je ne vis jamais avant ce
+jour un être de cette espèce?»</p>
+
+<p>À cette demande que lui adressait le prince aux travaux
+infatigables, Vibhîshana répondit en ces termes au
+rejeton de Kakoutstha: «C'est le fils de Viçravas, le
+noctivague Koumbhakarna, qui a pu vaincre dans la
+guerre Yama et le roi des Immortels.</p>
+
+<p>«Le vigoureux Koumbhakarna est fort de sa propre
+nature: la force des autres chefs Rakshasas vient des faveurs
+et des grâces qu'ils ont méritées <i>du ciel</i>; mais la
+force de Koumbhakarna ne vient que de son corps, héros
+aux longs bras; elle est innée en lui. Aussitôt sa naissance,
+ce magnanime, pressé déjà par la faim, mangea dix Apsaras,
+suivantes du puissant Indra. Par lui furent dévorés
+des êtres animés en bien grand nombre de milliers.</p>
+
+<p>«Enfin, accompagné des créatures, Indra se rendit au
+séjour de l'Être-existant-par-lui-même, et fit connaître
+au vénérable aïeul de tous les êtres la méchanceté de
+Koumbhakarna: «La terre sera bientôt vide, s'il continue
+à dévorer sans relâche, comme il fait, tous les êtres
+animés!» À ces paroles de Çakra, l'auguste père de tous
+les mondes manda vers lui Koumbhakarna et vit cet affreux
+géant. À l'aspect du colosse, le souverain maître
+des créatures fut saisi d'étonnement, et l'Être-existant-par-lui-même
+tint ce langage au vigoureux Koumbhakarna:
+«Assurément, c'est pour la destruction du monde,
+que tu fus engendré par le fils de Poulastya; mais, puisque
+tu n'emploies tes soins et cette force, dont tu es
+doué, qu'à ravager le monde, désormais tu vas dormir,
+semblable à un mort!»</p>
+
+<p>«Aussitôt, vaincu par la malédiction de Brahma, le
+Rakshasa tombe, <i>et s'endort</i>!</p>
+
+<p>«Quand il vit son frère étendu et plongé dans un profond
+sommeil, alors, agité par la plus vive émotion: «On
+ne jette pas à terre, dit Râvana, un arbre d'or, parce
+qu'il n'a point rapporté de fruits dans la saison. Souverain
+maître des créatures, il n'est pas séant que ton petit-fils
+dorme ainsi. L'auguste parole, dite par toi, ne peut
+l'être en vain: il dormira donc, ce n'est pas douteux;
+mais fixe pour lui un temps <i>alternatif</i> de sommeil et de
+veille.» À ces mots de Râvana: <i>«Eh bien!</i> répondit
+l'Être-existant-par-lui-même, il dormira six mois, et restera
+éveillé un seul jour. J'accorde toute la durée d'un
+jour à ce héros affamé pour se promener sur la terre, y
+faire des choses égales à lui-même et se pourvoir de nourriture.»</p>
+
+<p>«C'est Râvana lui-même, qui maintenant, épouvanté
+de ta valeur et tombé dans l'adversité, fit <i>sans doute</i> réveiller
+Koumbhakarna. Ce héros vigoureux va sortir,
+crois-le bien! et, dans sa violente colère aiguisée par la
+faim, il va dévorer les singes.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le prince des Rakshasas à la grande vigueur, mais encore
+plein de l'ivresse du sommeil, était arrivé dans la rue
+royale, environné de splendeur.</p>
+
+<p>Il vit la charmante demeure du monarque des Rakshasas,
+vaste habitation; revêtue d'une immense richesse
+d'or et qui offrait l'aspect du soleil, père de la lumière.
+Il s'approche du palais, il entre dans l'enceinte, il voit
+son auguste frère assis, le cœur troublé, dans le char
+Poushpaka.</p>
+
+<p>Alors le prince à la grande force, Koumbhakarna, d'embrasser
+les pieds de son frère, assis dans un palanquin.
+Mais Râvana se lève et, plein de joie, lui donne une accolade.
+Ensuite Koumbhakarna, embrassé et comblé par son
+frère des honneurs qu'exigeait l'étiquette, prit place
+sur un trône sublime et céleste. Quand le Démon à la
+grande vigueur se fut assis dans le siége, il adressa, les
+yeux rouges, avec colère, ces mots à Râvana:</p>
+
+<p>«Pourquoi, sire, m'as-tu fait réveiller sans aucun
+égard? Dis-moi d'où te vient cette crainte? À qui dois-je
+maintenant donner la mort? Ce danger te vient-il du roi
+des Dieux, sire, ou du monarque des eaux?»</p>
+
+<p>«Noctivague, mon frère, il y avait bien longtemps,
+répondit l'autre, que durait le sommeil, dont nous t'avons
+retiré aujourd'hui. Tu n'as donc pu connaître, plongé
+dans ce doux repos, en quelle infortune m'a jeté Râma.
+Jamais, ni les Gandharvas, ni les Daîtyas, les Asouras ou
+même les Dieux ne m'ont fait courir un péril égal au danger
+qui me vient de cet homme.</p>
+
+<p>«Tu n'as pu savoir comment Sîtâ fut jadis enlevée par
+moi. Râma, que ce rapt consume <i>de colère et de chagrin</i>,
+nous a précipités dans ces horribles transes. Accompagné
+de Sougrîva, ce vigoureux Daçarathide a franchi la mer,
+et maintenant il coupe <i>sans pitié</i> les racines <i>de</i> notre
+<i>existence</i>. Vois, hélas! aux portes mêmes de Lankâ nos
+bosquets d'agrément, que les singes, arrivés par une
+chaussée <i>inouïe</i>, revêtent d'une couleur tannée. Ils ont
+tué dans la guerre mes Rakshasas les plus éminents.</p>
+
+<p>«Sors donc, armé de ta lance et ton lasso à la main,
+comme la Mort!</p>
+
+<p>«Guerrier à la vigueur infinie, qu'aujourd'hui, rendu
+au bonheur, tout mon peuple, défendu par la vitesse et
+la force de ton bras, soit affranchi de ce péril extrême:
+immole, ennemi des Dieux, Râma et toute son armée!»</p>
+
+<p>Dès qu'il eut ouï ce discours, Koumbhakarna lui répondit
+en ces termes: «C'est assez t'abandonner aux
+soucis, tigre des Rakshasas! dépose ton chagrin et ta colère,
+veuille bien être calme. J'immolerai celui qui est
+la cause de tes chagrins.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, guerrier aux longs bras, sois dans la
+joie et Sîtâ dans la douleur, en voyant la tête de Râma,
+que je vais te rapporter du combat!</p>
+
+<p>«Amuse-toi, selon tes fantaisies, bois des liqueurs
+spiritueuses, vaque à tes affaires, chasse de toi le souci:
+aujourd'hui que son époux sera plongé dans l'empire de
+la Mort, Sîtâ va pour longtemps devenir ton esclave!»</p>
+
+<p>Le colosse saisit rapidement sa lance aiguë, exterminatrice
+des ennemis; arme épouvantable, flamboyante,
+toute de fer, pareille à la foudre du <i>puissant</i> Indra et
+d'un poids à l'équipollent du tonnerre. Quand il eut pris
+cette lance, ornée d'un or épuré, teinte du sang des ennemis,
+émoulue, qui avait mainte fois brisé l'orgueil des
+Dânavas et des Dieux, arraché à la vie des Yakshas et des
+Gandharvas, Koumbhakarna à la grande splendeur tint ce
+langage à Râvana: «J'irai seul, moi-même! Que ton armée
+reste ici!»</p>
+
+<p>Son cocher à l'instant de lui amener son char céleste,
+attelé de cent ânes et sur lequel flottaient des drapeaux
+de guerre; vaste char, semblable au sommet du <i>mont</i>
+Kêlâsa, monté sur huit roues, bruyant comme les grands
+nuages et long de cinq stades.</p>
+
+<p>Inondé par des pluies de fleurs, le front abrité d'une
+ombrelle, une pique émoulue à sa main, ivre du sang
+dont il s'était gorgé, et dans la fureur de l'ivresse, tel
+sortait le plus terrible combattant des Yâtavas.</p>
+
+<p>Grand, terrible, large de cent arcs, haut de six cents
+brasses, les yeux comme les roues d'un char, il ressemblait
+au sommet d'une montagne.</p>
+
+<p>«Au reste, la racine des maux de Lankâ, c'est l'aîné
+des Raghouides avec Lakshmana; lui mort, tout est mort,
+se disait-il: je vais donc le tuer dans cette bataille.»</p>
+
+<p>Tandis que le Rakshasa Koumbhakarna s'avançait, des
+prodiges d'un aspect sinistre se manifestaient de tous les
+côtés.</p>
+
+<p>Des chacals aux formes horribles glapirent et leurs
+gueules jetèrent des bouffées de flammes; les oiseaux annoncèrent
+des augures sinistres. Un vautour s'abattit sur
+le char du héros en marche pour le combat; son œil gauche
+tressaillit et son bras gauche trembla. Son pied frémit,
+son poil se hérissa, sa voix même changea de nature
+au moment qu'il entra sur le champ de bataille. Un météore
+igné tomba flamboyant du ciel avec un fracas épouvantable,
+la clarté du soleil fut éclipsée et le vent fut sans
+haleine.</p>
+
+<p>Mais, sans tenir compte de ces grands signes, qui tous
+se levaient pour annoncer la fin de sa vie, Koumbhakarna
+sortit, l'âme égarée par la puissance de la mort.</p>
+
+<p>Aussitôt que le vigoureux colosse eut passé le seuil de
+la cité, il poussa une clameur immense, qui fit résonner
+tout l'Océan, produisit <i>au milieu des airs</i> l'effet d'un
+ouragan impétueux et fit trembler, pour ainsi dire, les
+montagnes. Dès qu'ils virent s'avancer le monstre aux
+yeux épouvantables, que n'auraient pu tuer Yama, Maghavat
+et Varouna, tous les singes de courir çà et là.</p>
+
+<p>À la vue de Gavâksha, de Çarabha, de Nîla et du robuste
+Koumouda, qui s'enfuyaient, oublieux de leur vaillance,
+de leurs familles et d'eux-mêmes, le fils de Bâli,
+Angada, leur jeta ces paroles: «Où allez-vous, tremblants
+comme des singes vulgaires? Vous courez là? Revenez!
+Quoi! vous <i>croyez</i> sauver ainsi votre vie? Mais
+où irez-vous, chefs des singes, que la mort n'y soit pour
+vous? Puisque la mort est une nécessité, ce qui va le
+mieux à des gens tels que vous, c'est de mourir en combattant.»</p>
+
+<p>Rassurés avec peine et s'appuyant l'un sur l'autre, les
+singes restent enfin de pied ferme sur le front de la bataille,
+tenant à leurs mains des rochers et des arbres.
+Revenus sur leurs pas, les sylvicoles guerriers, bouillants
+d'ardeur, comme des éléphants pleins d'ivresse, se
+mettent à frapper dans une extrême fureur Koumbhakarna
+de tous les côtés; mais en vain le frappait-on avec
+des rochers, avec des sommets élevés de montagnes,
+avec des arbres aux cimes fleuries, il n'en était pas
+ébranlé.</p>
+
+<p>Irrité, Koumbhakarna de broyer dans un souverain
+effort les armées des singes vigoureux, comme un feu allumé
+dévore les forêts.</p>
+
+<p>Enfin, battus par le terrible Démon, les singes <i>tremblants</i>
+se sauvent dans la route même par laquelle tous
+ils avaient traversé la mer. Traversant d'un bond <i>ce large
+détroit</i>, courant en avant, le visage consterné d'épouvante,
+ils ne s'arrêtaient pas à regarder ces lieux profonds.
+Les uns franchissent la mer, les autres s'envolent
+dans les cieux; il en est qui grimpent sur les arbres; il
+en est qui plongent dans l'Océan. Ceux-ci de gravir sur
+les montagnes, ceux-là de se réfugier dans les cavernes;
+en voici qui tombent; en voilà qui ne se tiennent plus
+en bon ordre. Voyant les simiens rompus; «Arrêtez,
+singes! leur crie Angada; combattons! Que vous sert-il
+de fuir?</p>
+
+<p>«Si nous sauvons nos vies par la fuite, rompus en si
+grand nombre sous le bras d'un seul, notre renommée
+dans la guerre est à jamais perdue!»</p>
+
+<p>Aussitôt neuf généraux des armées quadrumanes, tenant
+levées de pesantes roches, courent sur le géant à la
+grande vigueur. Mais, rompus par le corps du géant, les
+rochers, pareils à des montagnes, ne broyent sous leur
+chute que son drapeau, son char, ses ânes et son cocher.
+Le héros en toute hâte se jette à bas du char, tenant levée
+sa lance, et s'envole rapidement au milieu des airs,
+tel qu'une montagne ailée.</p>
+
+<p>Il se promenait dans les armées des singes, foulant
+aux pieds les guerriers, comme un vigoureux éléphant,
+ses tempes baignées par une sueur de rut, brise de ses
+piétinements une forêt de roseaux.</p>
+
+<p>En ce moment du combat, Nîla de lancer une cime de
+montagne à Koumbhakarna; mais celui-ci voit arriver
+cette masse et la frappe de son poing. Sous l'atteinte de
+ce vigoureux coup, le sommet de montagne se brisa et
+tomba sur la face de la terre, en semant des étincelles
+et dispersant des flammes.</p>
+
+<p>On vit alors des milliers de simiens se précipiter à la
+fois contre le géant; et, grimpant sur Koumbhakarna, ils
+escaladèrent le colosse, tels qu'on eût cru voir des collines
+s'élever sur une montagne.</p>
+
+<p>Le vigoureux Démon, entraînant tous les simiens entre
+ses bras, se mit à les dévorer dans sa fureur, comme Garouda
+mange les serpents. Mais les singes, que le monstre
+jetait dans sa bouche, aussi grande que les enfers, trouvaient
+le moyen d'en sortir, <i>ceux-ci</i> par ses oreilles,
+<i>ceux-là</i> par ses fosses nasales.</p>
+
+<p>Ceux-ci, fuyant la mort, courent s'abriter sous la protection
+de Râma, qui s'élance et prend son <i>arc, cette</i>
+perle des arcs.</p>
+
+<p>Près d'en venir aux mains, il dit alors au colosse, tel
+qu'une montagne ou pareil à un nuage, chassé par le
+vent: «Avance près de moi, seigneur des Rakshasas!
+Me voici de pied ferme, mon arc et ma flèche dans les
+mains. Sache que je suis la mort venue ici pour toi: dans
+un moment, scélérat, tu vas exhaler ta vie!»</p>
+
+<p>«C'est Râma!» se dit Koumbhakarna à la grande
+splendeur. Il poussa en même temps un bruyant éclat de
+rire, qui brisa, pour ainsi dire, les cœurs de tous les
+quadrumanes hôtes des bois; et, quand il a ri d'une manière
+difforme, épouvantable, pareille au tonnerre des
+nuages, il tient ce langage au Raghouide:</p>
+
+<p>«Vois ce maillet d'armes que je porte, solide, épouvantable,
+tout en fer! avec lui, j'ai vaincu jadis les Dieux
+et les Dânavas. Montre-moi, tigre d'Ikshwâkou, cette vigueur
+agile de laquelle est doué ton corps; ensuite,
+quand j'aurai vu ta force et ton courage, je ferai de toi
+mon festin.»</p>
+
+<p>À ces mots, Râma lui décocha des flèches bien empennées;
+mais, atteint dans le combat par ces traits d'une
+vitesse égale à celle du tonnerre, le colosse n'en fut aucunement
+ému.</p>
+
+<p>Cet ennemi du grand Indra but des pores, <i>en quelque
+sorte</i>, ces flèches, comme des gouttes d'eau, et, brandissant
+son maillet d'armes, il en opposa la terrible fougue
+à l'impétuosité des projectiles <i>du vaillant</i> Raghouide.</p>
+
+<p>Mais Râma dans ce combat déploie soudain un arc céleste
+et plonge des flèches invincibles dans le cœur de
+Koumbhakarna. De la bouche du colosse en fureur, blessé
+par le Daçarathide et fondant sur lui rapidement, il sortit
+un mélange de flammes et de charbons.</p>
+
+<p>Dans son trouble, l'arme effroyable tomba de sa main
+sur la terre; et, quand il vit son bras désarmé, le géant à
+la grande vigueur se mit à faire un immense carnage à
+coups de pieds, à coups de poings. Le corps tout blessé
+par les flèches, baigné du sang qui ruisselait de ses
+membres comme les torrents d'une montagne, Koumbhakarna,
+inondé à la fois de sang et d'une colère bouillante,
+parcourut les armées, dévorant tout sans distinction,
+quadrumanes ou Rakshasas.</p>
+
+<p>Râma, défiant son ennemi, décocha au noctivague la
+grande flèche-du-vent et lui enleva du coup le bras, qui
+tomba au milieu des armées quadrumanes et frappa dans
+ses convulsions les bataillons des singes.</p>
+
+<p>Tel qu'une haute montagne, à qui la foudre coupa une
+aile, Koumbhakarna, que cette flèche avait dépouillé de
+son bras, déracine un shorée de l'autre main et fond avec
+cet arbre sur l'Indra même des hommes. Mais soudain,
+celui-ci, associant à la flèche d'Indra un dard pareil à
+l'éclair et au tonnerre, de lui trancher ce bras, que le
+géant élevait, armé de son énorme shorée. Ce bras coupé
+de Koumbhakarna, tombant comme un serpent échappé
+aux serres de Garouda, se débattit sur le sol et frappa les
+rochers, les arbres, les Rakshasas et les singes.</p>
+
+<p>Néanmoins le Rakshasa, poussant des cris, accourait
+avec la même furie, quoiqu'il fût sans bras: à cette vue,
+Râma saisit deux flèches émoulues en demi-lunes et lui
+trancha les deux pieds dans cette nouvelle phase du combat.
+Alors, ouvrant sa bouche semblable au volcan sous-marin,
+le Démon vociférant, les bras coupés et les jambes
+mutilées, s'avançait encore impétueusement vers le Raghouide:
+tel Râhou, dans les cieux, quand il veut dévorer
+la lune. Râma aussitôt de lui remplir sa gueule de
+flèches à la pointe aiguë, à l'empennure vêtue d'or; et le
+monstre, sa bouche pleine de traits, ne pouvant parler,
+râlait à grand'peine des sons inarticulés; il perdit même
+la connaissance.</p>
+
+<p>Râma choisit un autre dard céleste, d'une éternelle durée,
+que les Dieux et même Indra vénéraient comme le
+second sceptre de la Mort. Il envoya au noctivague cette
+arme à l'empennure variée d'or et de diamants, ce projectile
+d'un éclat pareil aux flammes ou aux rayons allumés
+du soleil, ce trait d'une vitesse égale à celle de l'éclair
+et du tonnerre déchaînés par le grand Indra.</p>
+
+<p>Soudain le trait coupe au roi des Yâtavas sa tête
+pareille au sommet d'une montagne, ce chef à la bouche
+armée de ses longues dents arrondies, au cou paré de son
+beau et resplendissant collier: tel Indra jadis abattit la
+tête de Vritra. Le Démon poussa un effroyable cri et
+tomba mort: son grand corps écrasa deux milliers de
+singes. La chute du géant sur la terre fit trembler tous les
+remparts et les portiques de Lankâ; la grande mer elle-même
+en fut agitée.</p>
+
+<p>Alors, pleins d'allégresse et le visage riant comme des
+lotus épanouis, les singes d'honorer en foule cet heureux
+et bien-aimé Raghouide, qui avait tué de sa main leur
+ennemi noctivague d'une force épouvantable. Alors les
+Maharshis, les Gouhyakas, les Dieux et les Asouras, les
+Bhoûtas, les Pannagas et Garouda même, les Yakshas,
+les Gandharvas, les Daîtyas, les Dânavas et les Dieux-rishis,
+tous de célébrer dans la joie cette valeur <i>insigne</i>
+du <i>noble</i> Râma.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À la nouvelle que le rejeton magnanime de Raghou
+avait tué Koumbhakarna, les Yâtavas se hâtent d'en porter
+la connaissance aux oreilles du monarque des Rakshasas.
+Apprenant que ce géant à la grande force avait
+perdu la vie dans la bataille, Râvana, consumé de chagrin,
+s'évanouit et tomba.</p>
+
+<p>Voyant le souverain plongé dans ses pénibles soucis,
+personne n'osait parler, et tous ils étaient absorbés dans
+leurs <i>tristes</i> pensées. Enfin le fils du monarque des
+Rakshasas, Indradjit, le plus grand des héros, voyant son
+père consterné et comme submergé par les flots de cet
+océan de chagrins, lui adressa la parole en ces termes:
+«Mon père, il n'est pas temps de s'abandonner au découragement,
+puisque Indradjit vit encore: oui! puissant
+roi des Naîrritas, qui que ce soit dans un combat, s'il est
+touché d'une flèche lancée par mon bras ennemi d'Indra,
+n'est capable de remporter sa vie sauve! Vois bientôt
+Râma couché sans vie avec Lakshmana sur le sol de la
+terre, le corps fendu, tout hérissé de mes flèches et les
+membres couverts de mes dards aigus.» À ces mots, l'ennemi
+du roi des Tridaças salua son père et, d'une âme
+intrépide, il monta dans son char, bien admirable, attelé
+des plus excellents coursiers et dont la vitesse égalait
+celle du vent. Quand ce guerrier à la vive splendeur, habitué
+à dompter les ennemis, fut monté dans ce char,
+pareil au char de Vishnou, il hâta sa marche vers le
+champ de bataille. De nombreux héros à la grande vigueur,
+les mains armées de harpons, d'arcs et d'épées,
+suivirent à l'envi l'un de l'autre les pas de ce magnanime.
+Le contempteur du roi des Dieux s'avançait à
+grand son de tymbales, au bruit terrible des conques, au
+milieu des hymnes chantés à sa gloire.</p>
+
+<p>Râvana dit à son fils, qu'il voyait sortir, environné
+d'une nombreuse armée: «Tu n'as pas au monde un
+héros qui puisse lutter avec toi, mon fils: tu as vaincu
+Indra même dans la guerre; à plus forte raison feras-tu
+mordre la poussière à ce Raghouide, un misérable, un
+homme!» Après ces mots de son père et quand il eut reçu
+les bénédictions pour la victoire, ce héros, monté sur le
+char attelé de rapides chevaux, s'en alla vite au lieu destiné
+à consumer les victimes. Arrivé sur le terrain des
+sacrifices, le Démon à la grande splendeur, habitué à
+dompter ses ennemis, fit placer de tous côtés les Rakshasas
+devant son char.</p>
+
+<p>Là, cet auguste prince, d'un éclat pareil à celui du feu,
+sacrifia au puissant Agni, suivant les rites avec les prières
+mystiques.</p>
+
+<p>Alors, il se mit à charmer par des incantations son
+arc, ses flèches et son char même entièrement.</p>
+
+<p>Il congédia son armée, et seul, une flèche et son arc à
+la main, invisible sur le champ de bataille, il répandit
+sur les armées des singes la pluie d'une tempête de flèches,
+tel qu'un sombre nuage déverse l'eau de ses flancs.</p>
+
+<p>Fascinés par sa magie et criant avec des sons discordants,
+les plus épouvantables des singes, le corps hérissé
+des flèches que lançait Indradjit, tombent sur la terre,
+comme des arbres sourcilleux, sur lesquels Indra jette sa
+foudre. Ils voyaient seulement les dards si horribles que
+l'exterminateur envoyait dans les armées des singes;
+mais ils n'entrevoyaient nulle part leur ennemi, ce terrible
+contempteur du roi des Dieux, que sa magie enveloppait
+d'invisibilité.</p>
+
+<p>L'invisible ennemi de frapper Sougrîva, Angada, Nîla,
+le vigoureux Hanoûmat, Soushéna, Dhoûmra, Çatabali,
+Dwivida et d'autres ennemis.</p>
+
+<p>Quand il eut déchiré avec ses dards empennés d'or les
+héros et le monarque des singes, il enveloppa Râma lui-même
+et Lakshmana dans les réseaux de ses pluies de
+flèches, aussi rapides que la foudre.</p>
+
+<p>Inondé par cette averse de projectiles, comme le roi
+des monts par la chute des pluies, Râma d'une beauté
+souveraine et merveilleuse jeta les yeux sur Lakshmana
+et lui tint ce langage: «Lakshmana, le prince des Rakshasas,
+ce vaillant guerrier, ennemi du roi des Dieux, a
+pris de nouveau le trait de Brahma; il immole cette armée
+de héros simiens, et, monté sur son char, il déploie
+toute sa magie. Comment peut-on maintenant réussir à
+tuer dans le combat cet Indradjit, son trait <i>ineffable</i> à la
+main, et le corps invisible aux yeux? Son dard infaillible
+est un don, je pense, de l'auguste Swayambhoû lui-même,
+inconcevable à la pensée. Supporte en ce moment avec
+moi d'une âme intrépide ces averses épouvantables de
+flèches.</p>
+
+<p>«Toute cette armée du monarque des simiens est taillée
+en pièces; elle a perdu ses héros les plus éminents. Mais,
+quand il nous aura vus, nous d'une fougue épouvantable
+dans la guerre, mis hors de combat et tombés sans connaissance,
+alors, sans doute, cet ennemi des Tridaças
+nous abandonnera; et, content de la gloire insigne, qu'il
+a recueillie dans sa bataille, cet odieux contempteur d'Indra
+et de ses Dieux, va bientôt s'en aller, environné de
+ses amis, raconter son triomphe au monarque des Rakshasas.»
+En effet, ces multitudes de flèches, lancées par
+Indradjit, couvrirent de blessures les deux nobles frères;
+et, quand il eut abattu ces deux puissants Raghouides, le
+prince des Rakshasas <i>mit fin</i> au combat en poussant un
+cri de victoire.</p>
+
+<p>Le terrible Démon avait couché morts ou blessés dans
+la huitième partie d'un jour soixante-quatre kotis de rapides
+quadrumanes.</p>
+
+<p>Après un long regard jeté sur cette épouvantable armée,
+répandue telle que les flots de la mer, Hanoûmat et
+Vibhîshana virent le vieux Djâmbavat couvert par des
+centaines de flèches. Accablé naturellement sous le faix
+de la vieillesse, ce héros, enveloppé de souffrances, était
+alors comme l'image d'un feu qui s'éteint. À sa vue, le
+rejeton de Poulastya, s'étant approché de lui: «Ces flèches
+acérées, noble vieillard, dit-il, n'auraient-elles pas
+entièrement brisé ta vie? Vis-tu encore, roi des ours? Te
+reste-t-il encore un peu de force?»</p>
+
+<p>Quand il eut ouï la voix de Vibhîshana, Djâmbavat, le
+monarque des ours, faisant couler de sa bouche les paroles
+avec peine, lui répondit ces mots: «Puissant roi
+des Naîrritas, je te vois de l'oreille. Mais, blessé par ces
+multitudes de flèches, plein de souffrances, je ne puis,
+Naîrrita, te voir de mes yeux. Celui que la nymphe Andjanâ
+et le Vent se glorifient d'avoir pour fils, Hanoûmat,
+le plus excellent des singes, a-t-il sauvé sa vie du combat?»
+À ce langage du moribond, Vibhîshana, voulant
+éprouver le caractère et la sagesse de ce roi, qui savait
+honorer les sages: «Pourquoi me fais-tu cette demande
+sur Hanoûmat, lui dit-il, sans t'inquiéter d'abord de ces
+deux illustres hommes qui sont les premiers objets de
+notre douleur, eux, sur la vie desquels repose même
+notre force!»</p>
+
+<p>À ces mots de Vibhîshana, Djâmbavat répondit:
+«Écoute pour quelle raison je t'ai fait cette demande sur
+le Mâroutide; c'est que, tigre des Naîrritas, si l'invincible
+Hanoûmat respire, cette armée, fût-elle morte, peut vivre
+encore! Si le souffle de la vie est resté au Mâroutide,
+nous sommes pleins de vie nous-mêmes, eussions-nous
+rendu le dernier soupir.»</p>
+
+<p>À peine ouïes ces belles paroles, Vibhîshana reprit:
+«Il vit, mon père, ce héros d'une vitesse égale à celle du
+vent: le prince, fils de Mâroute, conserve une splendeur
+pareille à celle du feu. Il est venu ici; et c'est toi, seigneur,
+qu'il cherchait maintenant de concert avec moi.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, le fils du Vent, s'approche alors du vieillard,
+le salue avec modestie et lui dit son nom. Quand ce
+vieux roi des ours entendit, les sens tout émus, cette parole
+d'Hanoûmat, il crut naître, pour ainsi dire, une seconde
+fois à la vie. Ensuite Djâmbavat à la grande splendeur
+lui tint ce langage: «Va, prince des simiens, et
+veuille sauver les quadrumanes; il n'y en a pas d'autre ici
+que toi, ô le plus vertueux des singes, qui soit <i>assez</i> doué
+de vigueur.</p>
+
+<p>«Après une route merveilleuse parcourue au-dessus
+de la mer, veuille bien diriger ta course, Hanoûmat, vers
+l'Himâlaya, roi des monts. Ensuite tu verras, héros à la
+prodigieuse vigueur, une montagne d'or, appelée Rishabha,
+au front sourcilleux, et la crête elle-même du
+Kêlâsa. Entre deux cimes, tu verras une admirable montagne
+d'un éclat incomparable: c'est la Montagne-des-simples,
+riche de toutes les herbes médicinales. Là,
+végétant sur le faîte, s'offriront à tes yeux, noble singe,
+quatre plantes à la splendeur enflammée, dont elles illuminent
+les dix points de l'espace. Une d'elles, herbe
+précieuse, ressuscite de la mort, une autre fait sortir les
+flèches des blessures, la troisième cicatrise les plaies, une
+autre enfin ramène <i>sur les membres guéris</i> une couleur
+égale et naturelle. Prends-les toutes, Hanoûmat, et
+veuille bien revenir ici promptement. Fais à tous les singes,
+fils du Vent, fais-nous présent de la vie!»</p>
+
+<p>À ces mots des torrents de force remplirent Hanoûmat,
+comme la mer elle-même est remplie par les courants
+impétueux des ondes.</p>
+
+<p>Après qu'il eut offert son adoration aux Dieux, le Mâroutide
+à la terrifiante vigueur entra dans sa grande mission
+pour le salut des Raghouides. Il releva sa queue
+semblable à un serpent, courba son dos, infléchit ses
+oreilles, ouvrit sa bouche, pareille au volcan sous-marin
+et s'élança dans les airs d'une vitesse impatiente et merveilleuse.
+Ses deux bras, tels que des serpents étendus
+par-devant lui, Hanoûmat, de qui la force égalait celle
+de Garouda, le roi des oiseaux, dirigea son vol, déchirant,
+pour ainsi dire, les plages du ciel, vers le Mérou,
+ce mont, le roi des monts; et le grand singe aperçut
+bientôt l'Himâlaya, doué richement de fleuves et de ruisseaux,
+orné de cataractes et de forêts, avec des cimes
+du plus magnifique aspect et semblables à des masses
+de nuages blancs.</p>
+
+<p>Le grand singe avait parcouru mille yodjanas quand il
+arriva sur la haute montagne, où il se mit à chercher les
+quatre inestimables panacées. Mais ces divines plantes
+qui pouvaient changer de forme, ayant su qu'Hanoûmat
+n'était venu dans ce lieu que pour s'emparer d'elles, se
+cachèrent à l'instant même dans l'invisibilité. Le noble
+singe, ne les voyant pas, s'irrite; il pousse un cri de colère,
+il ouvre sa bouche, il cligne tout indigné ses yeux
+et jette ces paroles au roi de la montagne:</p>
+
+<p>«Est-ce une sage pensée à toi de montrer une telle
+insensibilité pour le noble Raghouide? Vaincu par la force
+de mon bras, vois! à l'instant même, roi des grandes
+montagnes, tes débris vont ici joncher la terre!» Soudain
+ce magnanime, embrassant la cime, rompit violemment,
+d'un seul coup, dans sa fougue, le sommet flamboyant
+et le sépara de la montagne avec ses éléphants,
+son or et sa richesse de mille métaux.</p>
+
+<p>Quand il eut déraciné ce plateau, il s'élança dans les
+cieux avec lui et, déployant sa vitesse impétueuse, effrayant
+les mondes, les princes des Asouras, les Dieux
+mêmes et le roi des Souras, il s'en alla rapidement célébré
+à l'envi par les chœurs des Immortels et des Siddhas.
+Cette montagne répandait une splendeur éclatante sur le
+fils du Vent, tel qu'une montagne lui-même, comme le
+tchakra de feu jette dans les cieux sa lumière flamboyante
+sur Vishnou, quand ce Dieu s'est armé de son disque aux
+mille tranchants.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'ils ont aperçu Hanoûmat, les singes de
+pousser leurs acclamations de joie; le Mâroutide, <i>de son
+côté</i>, jette un cri de triomphe à la vue des singes, et les
+habitants de Lankâ eux-mêmes, au bruit de ces clameurs
+effrayantes, crient d'une manière encore plus épouvantable.
+Admiré par les plus nobles chefs des simiens et
+loué par Vibhîshana lui-même, le héros, tenant la cime
+de montagne, descendit au milieu de cette armée quadrumane.
+À peine les deux fils du monarque issu de
+Raghou ont-ils respiré l'odeur exhalée des célestes panacées,
+soudain les flèches sortent des plaies et leur corps
+est guéri même de toutes ses blessures.</p>
+
+<p>Alors tous les singes privés de la vie sortirent de la
+mort, comme on sort du sommeil à la fin de la nuit; et,
+poussant des cris <i>de joie</i>, ils se relevaient tout à coup,
+célébrant à l'envi ce glorieux fils du Vent!</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Indradjit, victorieux dans la guerre, eut mis
+l'armée des singes en déroute, il revint du combat et
+rentra dans la ville. <i>Mais bientôt</i>, saisi d'une grande
+colère au souvenir mainte et mainte fois renouvelé des
+Rakshasas, tombés morts <i>sous les coups des singes</i>, le
+héros prit de nouveau le chemin de la sortie. Dès qu'il
+eut franchi d'un pied rapide le seuil de la porte occidentale,
+le puissant noctivague résolut de mettre en œuvre
+la magie pour fasciner les quadrumanes hôtes des bois.</p>
+
+<p>Le cruel fit donc par la vertu de sa magie un fantôme
+de Sîtâ, montée dans son char: puis, guerrier habile en
+l'art des combats, il s'avança dans le champ de bataille,
+la face tournée vers les singes. À peine ont-ils vu le
+Rakshasa venir de la ville, ceux-ci, brûlants de combattre,
+s'élancent, enflammés de colère et les mains pleines de
+rochers. Devant eux marchait le noble Hanoûmat, tenant
+levé un faite de montagne, sommet immense et d'un poids
+accablant.</p>
+
+<p>Il vit, montée sur le char d'Indradjit, la Sîtâ, plongée
+au fond de la tristesse, les cheveux renoués dans une
+seule tresse et le corps exténué de jeûnes. À cette vue de
+la Mithilienne, assise dans le char, l'air consterné et les
+membres souillés d'impuretés, son âme se troubla et des
+larmes noyèrent son visage. À peine eut-il vu la Sîtâ
+morne, pleine de méfiance, amaigrie de privations, déchirée
+par le chagrin et montée sur le char du Râvanide:
+«Quel est son dessein?» pensa le grand singe; et là-dessus
+il fondit avec les plus vaillants des quadrumanes
+sur le fils de Râvana.</p>
+
+<p>Rempli de colère en voyant l'armée des singes, le Râvanide
+tire son glaive du fourreau et pousse un bruyant
+éclat de rire. Quand il se fut armé de cet excellent cimeterre,
+il saisit par son épaisse chevelure ce fantôme de
+Sîtâ, qui appelait à grands cris: «Râma! Râma!»</p>
+
+<p>Alors qu'il vit appréhender la Sîtâ, Hanoûmat, le fils
+du Vent tomba dans un profond abattement et versa de
+ses yeux l'eau dont la source est dans la douleur. Au
+comble de la colère, il dit au Râvanide avec menace:
+«Âme ignoble, méchante et vile, insensé, de qui la scélératesse
+inspire les résolutions, il n'est pas séant à toi de
+faire une chose telle, basse, ignominieuse!</p>
+
+<p>«Comment veux-tu ôter la vie à cette Mithilienne,
+enlevée à sa demeure, à son royaume, aux mains de
+Râma, innocente de toute injure et sans défense? De
+quelle offense cette dame s'est-elle rendue coupable envers
+toi, que tu veuilles ici la tuer?»</p>
+
+<p>À peine eut-il articulé ces mots sur le champ de bataille,
+Hanoûmat, plein de colère, fondit, environné des
+singes, sur le fils du monarque des Rakshasas. Mais le
+Démon aux faits épouvantables refoula dans un <i>rapide</i>
+combat cette formidable armée des orangs-outangs qui
+se ruaient contre lui. Indradjit, avec mille dards, sema
+le trouble dans l'armée des simiens, puis, adressant la
+parole au Mâroutide, le plus vaillant des singes: «Moi,
+qui te parle, dit-il, je tuerai sous tes yeux, à l'instant
+même, cette Mithilienne pour laquelle Sougrîva, toi et
+Râma, vous êtes venus ici. Une fois la vie arrachée à Sîtâ,
+je donnerai la mort à Sougrîva, à Râma, à Lakshmana,
+à toi, singe, et au lâche Vibhîshana. On doit respecter la
+vie des femmes, dis-tu: je te réponds qu'on a droit,
+singe, de faire ce qui peut causer de la peine à l'ennemi.»</p>
+
+<p>Indradjit, à ces mots, frappa de son glaive au taillant
+acéré ce fantôme de Sîtâ, versant des larmes. Tranchée
+par lui comme un fil, tombe alors sur la terre cette belle
+anachorète à la ravissante personne.</p>
+
+<p>Le fils du Vent, Hanoûmat, dit à tous les singes terrifiés,
+la face consternée, fuyant, aiguillonnés par la peur,
+chacun de son côté: «Singes, pourquoi fuyez-vous,
+troublés, le visage abattu, l'ardeur éteinte pour les combats?
+Où s'en est allée votre âme héroïque? Suivez-moi
+par derrière, je marche en avant au combat! car il ne sied
+pas de fuir à des héros nés en de nobles races.»</p>
+
+<p>Il dit: et les singes dont ces mots raniment le courage,
+d'empoigner aussitôt les cimes des montagnes ou des
+arbres nombreux et divers.</p>
+
+<p>Pénétré de colère et de chagrin, le grand singe Hanoûmat
+envoya tomber sur le char du Râvanide un pesant
+rocher. Mais, à peine voit-il arriver cette masse, le
+cocher détourne bien loin du coup son char attelé de
+coursiers dociles. Arrivé sur la place où avaient été le
+char et les chevaux, Indradjit et son cocher, le granit,
+sans toucher le but, rompit la terre et s'y plongea. La
+chute du rocher mit le trouble dans l'armée Rakshasî; et
+les singes par centaines de se ruer sur elle en poussant
+des cris.</p>
+
+<p>Arrivé en la présence du magnanime Râma, Hanoûmat
+lui tint avec douleur ce langage: «Fils de Raghou, tandis
+que nous combattions de tous nos efforts, le Râvanide
+a frappé de son épée, sous nos yeux, Sîtâ versant des
+pleurs. Consterné, l'âme troublée, je l'ai vue de mes
+yeux <i>gisante</i>, dompteur des ennemis, et, l'esprit enveloppé
+d'épaisses ténèbres, je suis venu t'en apporter la
+nouvelle.» À peine le Raghouide eut-il ouï ces paroles
+du singe, que, suffoqué par la douleur, il tomba sur la
+terre, son âme troublée et sa connaissance évanouie.</p>
+
+<p>Tandis que Lakshmana, frère dévoué, s'occupait à
+rendre le sentiment à Râma, Vibhîshana revint d'inspecter
+les troupes et de leur assigner des postes. Le héros
+aux vastes forces, s'étant approché de <i>l'infortuné</i> Raghouide,
+vit les singes consternés, en même temps que
+Sougrîva, en même temps que Lakshmana. Il vit aussi le
+Raghouide à la grande vigueur, joie de la race d'Ikshwâkou,
+tombé dans l'évanouissement et soutenu sur le
+sein de Lakshmana.</p>
+
+<p>À la vue de Râma, sans force et consumé par le chagrin:
+«Qu'est-ce?» dit Vibhîshana, le cœur affligé
+d'une peine intérieure. Lakshmana, voyant Vibhîshana
+plongé dans ses réflexions et la tête baissée: «Héros,
+lui dit-il, noyé dans ses larmes, ce prince vient d'apprendre
+à l'instant par la bouche d'Hanoûmat qu'Indradjit
+a tué Sîtâ, et soudain il est tombé dans cet évanouissement...»</p>
+
+<p>Mais Vibhîshana, interrompant le Soumitride au milieu
+de son récit, adresse à l'évanoui, revenu à la connaissance,
+ces paroles éminemment consolantes: «Dans
+ce qu'est venu te raconter Hanoûmat d'un air consterné,
+il n'y a pas moins de fausseté, je pense, qu'il n'y en aurait
+dans cette nouvelle: «Toute la mer est à sec!» Je
+sais, guerrier aux longs bras, quelles sont, à l'égard de
+Sîtâ les résolutions de l'impie Râvana: il ne lui fera pas
+ôter la vie. En effet, ses parents lui ont dit, au nom de
+son intérêt, en même temps qu'ils parlaient au nom du
+devoir: «Abandonne la Vidéhaine!» mais il n'a point
+écouté cette parole.</p>
+
+<p>«Secoue, tigre des hommes, secoue ce désespoir qui
+est tombé sur toi sans raison; car toute l'armée va perdre
+courage en te voyant la proie du chagrin.»</p>
+
+<p>Revêtu de son armure, le Soumitride, tenant alors ses
+flèches, portant son épée, couvert de sa cuirasse et rayonnant
+d'une grande quantité d'or, toucha les pieds de
+Râma et lui dit, plein de joie: «Dans un instant ces
+dards, lancés par mon arc, vont dévorer le corps de ce
+terrible <i>Démon</i>, comme le feu consume un tas d'herbes
+<i>sèches</i>.»</p>
+
+<p>Il dit, et, sur ces mots prononcés en face de son frère,
+Lakshmana joyeux sortit, brûlant de tuer le Râvanide
+dans un combat. Aussitôt Hanoûmat, environné par de
+nombreux milliers de singes, et Vibhîshana, escorté de
+ses ministres, suivent le frère de Râma.</p>
+
+<p>Le Râvanide, plein de fureur, semblable au noir Trépas,
+s'avance impétueux, monté dans son char, bien
+décoré, spacieux, hérissé d'armes et de cimeterres, attelé
+de chevaux noirs. Ensuite, quand il eut promené ses regards
+sur tous, et sur le Soumitride, et sur Vibhîshana,
+et sur les principaux des singes: «Voyez ma force! s'écria
+dans la plus ardente colère le puissant Râvanide aux longs
+bras. Tâchez maintenant de supporter dans cette guerre
+l'insupportable averse des flèches que va lancer mon
+arc, comme une pluie versée au milieu des airs. Qui tiendra
+pied devant moi, criant d'une voix semblable au
+<i>tonnerre du</i> nuage et semant d'une main prompte sur le
+champ de bataille les multitudes de mes flèches? Tout à
+l'heure, sous les coups de mes pattiças, de mes épées, de
+mes traits à sarbacane, je vous plongerai tous, percés de
+mes flèches aiguës, dans la <i>noire</i> habitation d'Yama!»</p>
+
+<p>À peine eut-il entendu cette jactance du prince des
+Yâtavas, Lakshmana, plein de colère, lui répondit en ces
+mots, prononcés d'une voix que la peur ne troublait pas:
+«On aborde aisément avec la langue au rivage des faits;
+mais le propre du sage, ô le plus vil des Rakshasas,
+c'est de prendre terre avec un acte à cette rive ultérieure
+des actes.</p>
+
+<p>«Le feu brûle sans parler et le soleil échauffe en silence;
+le vent brise les arbres, sans leur jeter un seul
+mot d'outrage.» Le puissant héros, à qui ce langage
+était adressé, Indradjit, habitué à vaincre dans les combats,
+saisit un arc épouvantable et se mit à lancer des
+flèches acérées. Décochés par le guerrier vigoureux, ces
+dards, pareils au poison des serpents, atteignent Lakshmana
+et continuent leur vol en sifflant comme des
+reptiles.</p>
+
+<p>Tous ses membres percés par cette multitude de
+flèches, le beau Lakshmana, baigné de sang, brillait
+alors sous la couleur d'un feu sans fumée.</p>
+
+<p>Indradjit, admirant son exploit, s'enorgueillit, jeta au
+loin un immense cri et tint ce langage: «Frappé de mes
+flèches, tu vas rester ici gisant, tes membres supérieurs
+déchirés, les sens troublés, ta cuirasse tombée sur la
+terre et ton arc en morceaux échappé de ta main!»</p>
+
+<p>Au fils de Râvana, à qui la colère avait dicté ces mots
+outrageants, Lakshmana répondit en ces termes convenables
+et pleins de raison: «Pourquoi viens-tu, Rakshasa,
+te vanter ici, n'ayant rien fait encore? C'est moi
+qui, sans t'avoir dit une seule injure, sans me vanter, ni
+mépriser ta <i>valeur</i>, te ferai mordre la poussière à cette
+heure même, ô le plus vil des Rakshasas!»</p>
+
+<p>À ces mots, Lakshmana d'une grande vitesse plongea
+dans le fils de Râvana une flèche à cinq nœuds, lancée
+d'une corde tirée jusqu'à son oreille. Atteint par ce trait,
+le Râvanide en colère de blesser à son tour Lakshmana
+avec trois dards bien décochés.</p>
+
+<p>Lakshmana irrité arrache ces terribles flèches et, d'un
+visage intrépide, jette dans le combat ces mots au Râvanide:
+«Ce tir, noctivague, n'est pas celui des héros, une
+fois arrivés sur un champ de bataille; car ces flèches,
+venues de ta main, sont légères et n'ont pas une
+grande force. Voici de quelle manière dans un combat
+tirent les héros qui désirent la victoire!» Le guerrier à
+ces mots le perça cruellement de ses flèches. Brisée par
+les dards sur le sein du noctivague, sa vaste cuirasse d'or
+tombe çà et là sur le fond du char, comme on voit filer
+dans le ciel une multitude d'étoiles. Sa cotte de maille
+enlevée par les flèches de fer, le héros Indradjit, tout sanglant
+de ses blessures, parut aux yeux dans la bataille
+comme un kinçouka en fleurs. Tous les membres hérissés
+de flèches, ces deux héros à la grande vigueur combattirent,
+inondés par leur sang de tous les côtés et respirant
+d'un souffle haletant. L'homme et le Démon exposaient
+aux yeux dans ce combat leur terrible vigueur:
+de l'un à l'autre passait une ardeur à détruire, légère,
+variée, sûre.</p>
+
+<p>Le ciel était labouré de leurs flèches entremêlées;
+leurs dards à milliers brisaient et fendaient les airs.</p>
+
+<p>Tantôt Lakshmana touchait le Râvanide et tantôt le
+Râvanide touchait Lakshmana: aussi régnait-il dans cette
+lutte de l'un avec l'autre une effrayante instabilité. Enfin
+Lakshmana de percer avec quatre dards les quatre chevaux
+noirs aux ornements d'or, qui traînaient ce lion des
+Rakshasas. Ensuite il saisit une flèche de fer étincelante,
+signalée, meurtrière des ennemis et telle qu'un
+serpent. Lancée par son arc, comme le tonnerre par un
+nuage, elle ravit le jour au cocher.</p>
+
+<p>Mais, <i>voyant</i> son attelage sans vie et son cocher mort,
+le Râvanide se jette à bas du char et fait pleuvoir sur le
+Soumitride une averse de flèches. Alors, semblable au
+grand Indra même, Lakshmana d'arrêter vigoureusement
+avec des centaines de flèches le guerrier aux chevaux
+massacrés, qui, forcé de combattre à pied, semait dans le
+champ de bataille ses traits formidables, acérés, invincibles.</p>
+
+<p>Indradjit, ayant brisé d'abord la cuirasse imbrisable
+de Lakshmana, lui plante trois dards bien empennés au
+<i>milieu</i> du front, en homme de qui la main est rapide.
+Lakshmana, déployant sa valeur, eut bientôt fiché cinq
+dards acérés dans le visage irrité d'Indradjit aux boucles
+d'oreille faites d'or. L'un et l'autre habiles archers, l'âme
+déterminée à la victoire, s'étant mis à portée, ils se frappèrent
+de coups mutuels dans tous les membres avec des
+flèches épouvantables.</p>
+
+<p>Ensuite, le frère puîné du Raghouide encocha une
+flèche excellente, bien faite, céleste, insurmontable, irrésistible,
+rayonnante de splendeur, aux nœuds droits, au
+toucher pareil à celui du feu ou mortel comme celui des
+serpents et qui portait au corps une incurable destruction.
+Jadis, combattant avec cette arme dans la
+guerre des Asouras et des Dieux, l'auguste Indra, cette
+puissante divinité aux coursiers fauves, extermina les
+Dânavas.</p>
+
+<p>Ce trait encoché au meilleur des arcs, Lakshmana, le
+protégé de Lakshmî, prononça en tirant la corde, ces
+mots utiles pour le succès de lui-même: «Aussi sûr que
+Râma le Daçarathide est une âme vertueuse, <i>un cœur</i>
+attaché à la vérité, un guerrier qui n'a point son égal pour
+le courage dans un combat singulier, tue ce Rakshasa!
+Aussi sûr qu'il fut dévoué à son père, qu'il est une grâce
+accordée aux Dieux, que c'est un jeu pour lui de lutter
+contre une multitude de héros, qu'il aime tous les êtres
+et compatit à leurs peines, tue ce Rakshasa!»</p>
+
+<p>Ces mots dits, l'héroïque Lakshmana tire jusqu'à son
+oreille et décoche au vaillant Démon sa flèche, qui va toujours
+droit au but. Elle fait tomber violemment du corps
+d'Indradjit sur le sol de la terre sa tête épouvantable,
+armée de son casque et parée de ses pendeloques flamboyantes.</p>
+
+<p>Alors ce Démon tué, tous les singes et Vibhîshana
+avec eux poussent des cris simultanés de joie: tels acclamèrent
+les Dieux à la mort de Vritra. Dans ce moment
+éclate au sein des airs un battement de mains, applaudissement
+des Bhoûtas, des magnanimes Rishis, des Gandharvas
+et des Apsaras elles-mêmes.</p>
+
+<p>À peine eut-elle appris sa mort, la grande armée des
+Rakshasas, maltraitée par les singes victorieux, se dispersa
+dans tous les points de l'espace. Après qu'ils ont
+envoyé une volée de traits, les Rakshasas tournent la face
+vers Lankâ, et, battus par les simiens, ils fuient, poussant
+des cris et la tête perdue. Malmenés par les singes,
+les uns entrent dans Lankâ tout tremblants, ceux-là se
+jettent dans la mer, ceux-ci gravissent les montagnes.</p>
+
+<p>Aussitôt que le fils du monarque des Rakshasas fut
+tombé, le souffle impétueux du vent se calma; le monde
+perdit son inquiétude et prit un aspect souriant. Aussitôt
+que ce Démon aux œuvres méchantes eut succombé, l'auguste
+Indra se réjouit avec tous les principaux Dieux; les
+cieux et les eaux deviennent purs; les Dânavas et les
+Dieux se félicitent. Une fois mort cet impie, qui portait
+l'épouvante dans tous les mondes, les Gandharvas, les
+Dieux et les Dânavas marchent de compagnie et proclament
+joyeux: «Que les Brahmes désormais se promènent
+sans inquiétudes, leur ennemi n'est plus!»</p>
+
+<p>De leur côté, les chefs des troupeaux quadrumanes,
+ayant vu frapper de mort dans le combat ce prince des
+Rakshasas, doué d'une irrésistible vigueur, poussent à
+l'envi des cris de joie. Se balançant, jetant des cris, se
+glorifiant, tous les singes s'étaient approchés et formaient
+un cercle autour du rejeton vaillant de Raghou, qui avait
+si bien touché le but. Remuant leurs queues, battant des
+mains, ils criaient à l'envi ces mots: «Victoire à Lakshmana!»
+L'âme remplie de joie et s'embrassant les uns
+les autres, ils échangeaient entre eux différentes histoires
+concernant ce <i>noble</i> frère de l'aîné des Raghouides.</p>
+
+<p>Les membres arrosés de sang, le guerrier puissant
+avait eu le corps sillonné de blessures dans ce combat
+par le terrible Rakshasa. Le vigoureux Lakshmana à la vive
+splendeur s'en revint, l'âme dans la joie, appuyé sur
+Vibhîshana et sur le singe Hanoûmat au lieu où l'attendaient
+Râma et Sougrîva.</p>
+
+<p>«Qu'est-il arrivé?» dit Râma, interrogeant Lakshmana,
+son frère. Alors, comme s'il en avait perdu le
+souvenir, ce héros ne raconta point lui-même la mort
+d'Indradjit au magnanime Raghouide. «Mais la tête du
+Râvanide fut coupée, dit Vibhîshana, par l'intrépide
+Lakshmana!» Et, joyeux, le noble transfuge exposa toute
+l'affaire. À cette nouvelle que son héroïque frère avait
+terrassé Indradjit, le Raghouide à la grande vigueur en
+conçut une joie sans égale.</p>
+
+<p>Puis, voyant avec douleur que des flèches avaient blessé
+cruellement son frère, le Raghouide alors fut près de s'évanouir,
+partagé qu'il était entre la joie et le chagrin. Il
+baisa sur la tête ce héros, donné pour l'accroissement de
+sa fortune et fit asseoir Lakshmana malgré lui et rougissant
+au milieu de sa cuisse. Après qu'il eut posé dans son
+sein le Soumitride avec amour, le Raghouide l'embrassa:
+il tourna mainte et mainte fois ses regards vers ce frère
+bien-aimé, le baisa au front une seconde fois, toucha
+doucement ses blessures et dit:</p>
+
+<p>«Cet exploit difficile, que tu viens d'accomplir, est
+heureux au plus haut degré. Tu as coupé dans ce combat,
+ô bonheur! le bras droit lui-même de ce criminel Râvana!
+En effet, héros, cet Indradjit était son <i>dernier</i> asile! Sur
+la nouvelle que son fils a mordu la poussière, Râvana, de
+qui tu as tué ce fidèle ami, sortira donc aujourd'hui avec
+une nombreuse foule de troupes!»</p>
+
+<p>Ensuite, ayant ranimé son frère et l'ayant serré dans
+ses bras étroitement, Râma, s'adressant à Soushéna, debout
+à son côté, lui parla en ces termes: «Tu vois percé
+de flèches ce fils de Soumitrâ, la joie de ses amis: veuille
+donc bien procurer, singe à la grande science, un remède
+qui le rende à la santé.»</p>
+
+<p>À ces mots, Soushéna, le roi des singes, mit sous les
+narines de Lakshmana le simple fortuné, sublime, né sur
+l'Himâlaya et nommé l'Extracteur-des-flèches. À peine
+celui-ci en eut-il respiré le parfum, que tous ses dards
+glissèrent du corps au même instant. Ses douleurs s'éteignirent
+et ses plaies furent cicatrisées.</p>
+
+<p>Entrés dans la ville de Lankâ, les noctivagues, reste
+échappé de l'armée détruite, s'en vont, éperdus, consternés,
+la cuirasse déchirée, le corps accablé de fatigue, au
+palais de Râvana et lui annoncent que le Râvanide a succombé
+dans la bataille sous le fer de Lakshmana.</p>
+
+<p>Le despote aux longs bras s'évanouit; hors de lui-même,
+il perdit le sentiment; et, quand la connaissance
+lui fut revenue longtemps après, ce roi, que la perte de
+son fils torturait de chagrin, ce monarque suprême des
+Rakshasas, gémit, consterné et dans le trouble des sens:</p>
+
+<p>«Hélas, mon fils! Indradjit aux vastes forces, toi, le
+plus formidable des armées Rakshasîs, comment aujourd'hui
+as-tu subi le joug de Lakshmana? Yama est un
+Dieu, que désormais j'estimerai davantage, lui, par qui
+tu fus attelé, mon ami, sous le grand joug de la mort!
+<i>Hélas!</i> c'est le chemin battu des héros, dans les troupes
+mêmes, où tout guerrier est un immortel. <i>Mais</i>, s'il a
+sacrifié sa vie pour son maître, l'homme au cœur mâle
+entre <i>aussitôt</i> dans le Swarga.</p>
+
+<p>«Abandonnant, et l'hérédité du trône, et Lankâ, et
+l'empire même des Rakshasas, et ta mère, et moi, et ton
+épouse, où t'en es-tu allé, après que tu nous eus tous délaissés!
+N'était-ce pas à toi, héros, de célébrer mes funérailles,
+alors que je serais descendu au séjour d'Yama? Et
+les rôles sont ici renversés!»</p>
+
+<p>Tandis qu'il gémissait ainsi, les yeux baignés de larmes,
+il tomba en défaillance.</p>
+
+<p>Le héros, affligé par la mort de son fils, Râvana, en
+proie à la plus vive douleur, tourna les regards de sa pensée
+vers Sîtâ et résolut de lui ôter la vie.</p>
+
+<p>«Mon fils, pour fasciner les singes, leur fit voir avec le
+secours de la magie un fantôme de même taille et de
+même figure; puis, ayant paru le tuer, s'écria: «La voici,
+<i>votre</i> Sîtâ!» Moi, au contraire, je veux pour mon plaisir
+faire de cette illusion une réalité; je tuerai cette Vidéhaine,
+<i>trop</i> fidèle au kshatrya, son époux!»</p>
+
+<p>Il dit; et le monarque eut à peine articulé ces mots
+adressés aux ministres, qu'il dégaina son épée de bonne
+trempe, éclatante comme un ciel sans nuage. Il sortit
+promptement du palais à pas rapides, et chaque pied,
+qu'il posait en colère sur le sol, ébranlait toute la
+terre.</p>
+
+<p>Dans ce même instant, un conseiller honnête, judicieux
+et doué de science, Avindhya tint ce langage au monarque
+des Rakshasas, <i>mal</i> contenu par ses ministres:
+«Comment donc, toi, en qui nos yeux voient un fils de
+Viçravas, peux-tu, sans manquer à ta dignité, égorger la
+Vidéhaine dans ce moment où la colère te fait oublier ce
+qui est le devoir? Tuer une femme est une action qui ne
+te sied d'aucune manière, à toi, né dans la plus éminente
+famille, recommandé par la célébration des sacrifices et
+distingué surtout par ta <i>haute</i> sagesse.</p>
+
+<p>«Regarde cette Vidéhaine, douée de toute beauté et si
+charmante à voir; puis, va dans cette bataille même décharger
+ta colère allumée sur le Raghouide! Une fois que
+tu auras tué dans un combat, il n'y a nul doute, Râma le
+Daçarathide, sa Mithilienne retombera de nouveau dans
+tes mains.»</p>
+
+<p>À ces mots, le vigoureux Démon retint le monarque
+malgré lui et réussit à l'emmener hors de la présence de
+Sîtâ. Le tyran à l'âme cruelle abaissa un long regard sur
+la beauté de sa captive, ornée de toutes les perfections, et
+sa colère s'éteignit au même instant. Il retourna donc à
+son palais et rentra dans la salle du conseil, environné de
+ses amis.</p>
+
+<p>Ensuite, monté dans son char, attelé de chevaux rapides,
+l'éminent héros sortit de la ville par cette porte
+même que tenaient investie Râma et Lakshmana. Aussitôt
+le soleil éteint sa lumière, les plages du firmament sont
+enveloppées d'obscurité, les nuages mugissent avec un
+bruit épouvantable et la terre chancelle. Une pluie de
+sang tombe du ciel, les coursiers bronchent dans leur
+chemin, un vautour s'abat sur son drapeau, et des chacals
+hurlent d'une manière sinistre. On vit une troupe de vautours
+qui volaient en cercle autour du roi magnanime;
+on vit enfin les coursiers réunis dans son attelage verser
+eux-mêmes des larmes.</p>
+
+<p>Mais, sans même penser à ces prodiges souverainement
+épouvantables, Râvana, que la mort poussait en
+avant pour sa ruine, sortit, aveuglé par sa folie. Cependant,
+au roulement des chars de ces Rakshasas, impatients
+de combattre, l'armée des singes eux-mêmes s'était
+avancée pour accepter la bataille.</p>
+
+<p>Enflammé de colère, le monarque aux vastes forces, à
+la vaillance éminente, déchire les corps des simiens par des
+grêles de flèches. Il s'avançait dans le champ de bataille,
+comme le soleil dans les plaines du ciel, et dardant ses
+flèches, telles que des rayons épouvantables, il courait
+furieux sur les généraux des singes. Hors d'eux-mêmes,
+agités par la crainte, le corps sillonné de blessures, les
+simiens alors de s'enfuir çà et là, tout baignés de leur
+sang. Mais bientôt les singes vaincus, faisant à la cause
+de Râma le sacrifice de leur vie, reviennent au combat,
+armés de roches et poussant des cris. Ils fondirent avec
+des arbres, avec leurs poings, avec des cimes de montagnes
+sur le fier Démon, qui les reçut de pied ferme dans le
+combat.</p>
+
+<p>Gandhamâdana blessé de huit et même dix flèches, il
+frappe avec dix traits Nala, qui se tenait <i>plus</i> loin.
+Maînda au grand corps percé avec sept dards bien épouvantables,
+il en met cinq dans Gaya sur le champ de bataille.
+Hanoûmat reçoit vingt, Nîla dix et Gavâksha vingt-cinq
+flèches; il frappe Çakradjânou avec cinq, Dwivida
+avec six, Panasa avec dix, Koumouda avec quinze et
+Djâmbavat avec sept traits. Il déchire Angada, le fils de
+Bâli, avec quatre-vingts flèches et perce Çarabba d'un
+seul trait dans la poitrine. Trois dards vont de sa main se
+loger dans Târa, huit dans Vinata; il fiche trois zagaies
+dans le front de Krathana; et, tournant de nouveau sa
+rage sur les armées des singes, Râvana les dévaste dans
+une grande bataille avec ses flèches rayonnantes comme le
+soleil et qui tranchent les articulations.</p>
+
+<p>Mais Sougrîva, à la vue des singes rompus et fuyants
+sur le champ de bataille, confia son corps d'armée à
+Soushéna et partit le front tourné vers l'ennemi. À ses
+côtés et derrière lui marchaient tous ses capitaines, ayant
+tous empoigné de hautes montagnes ou d'immenses et
+d'énormes arbres.</p>
+
+<p>Sougrîva sans perdre un instant fondit sur Matta. Il
+saisit une vaste, une épouvantable roche, pareille à une
+montagne, et le grand singe à la grande splendeur la jeta
+pour la mort du Rakshasa. Mais soudain le général des
+Yâtavas, ne laissant pas l'inaffrontable roche arriver à
+son but, la trancha dans son vol avec des traits acérés.
+Brisé en mille fragments par les multitudes de ses flèches,
+le bloc énorme tomba comme une troupe de vautours
+s'abat du ciel sur la terre.</p>
+
+<p>Enfin, saisi de courroux à la vue de sa roche cassée
+avant qu'elle ait porté coup, Sougrîva arrache et lance
+un shorée, que l'autre coupe encore en plus d'un morceau.
+Et, <i>cela fait</i>, le Rakshasa déchire avec ses dards le
+monarque des singes. Celui-ci dans le même temps voit
+une massue tombée à terre; il prend vite cette arme, il
+pare avec elle les flèches de l'ennemi, et d'un bond terrible
+il en frappe les coursiers du char.</p>
+
+<p>Aussitôt le héros à l'immense vigueur, de qui le monarque
+avait tué les chevaux, saute à bas de son grand
+char et saisit lui-même une massue. Les mains armées
+de la massue et du pilon, nos deux héros engagent un
+nouveau combat, en poussant des cris tels que deux taureaux
+ou comme deux nuées grosses de tonnerres. Ensuite
+le noctivague en colère de lancer à Sougrîva dans
+cette grande bataille sa massue flamboyante et lumineuse
+à l'égal du soleil. Le monarque des simiens envoya son
+pilon frapper la massue du Rakshasa, et le pilon brisé
+par cette massue tomba sur la terre.</p>
+
+<p>Alors l'invincible roi des singes prit sur le sol de la
+terre un moushala de fer épouvantable, partout enrichi
+d'or. Sougrîva lève ce trait, qu'il adresse au Rakshasa, et
+le Démon à son tour lui jette une seconde massue: les
+deux armes se brisent dans un choc mutuel et tombent à
+la fois sur le sol de la terre.</p>
+
+<p>Les deux engins de guerre s'étant ainsi rompus, ils
+continuent ce combat à coups de poing, remplis l'un et
+l'autre de force et d'énergie, tels que deux brasiers excités
+jusqu'à la flamme. Les deux héros se frappent mutuellement,
+ils rugissent mainte et mainte fois, ils se choquent
+rudement avec les mains, ils tombent de compagnie
+sur la face de la terre, ils se relèvent soudain, ils se chargent
+de nouveaux coups et jettent leurs bras dans l'air
+avec un désir mutuel de s'arracher la vie. Mais le Rakshasa
+à la grande force, à la grande vitesse, voit alors,
+non loin de lui, un cimeterre qu'il ramasse avec un bouclier;
+et Sougrîva, de son côté, prend un bouclier avec
+une épée, tombés sur la terre; puis, enveloppés de colère,
+ils fondent l'un sur l'autre avec des rugissements.
+Habiles dans l'art des combats, nos deux guerriers, tenant
+haut leurs glaives, décrivent l'un à la droite de l'autre
+un cercle à pas rapide sur le champ de bataille. Enflammés
+d'une colère mutuelle, ils ont tous deux pour but la
+victoire: doués également de courage, ils ont une égale
+envie de se donner la mort.</p>
+
+<p>Enfin Matta, d'une grande vigueur et d'une grande vitesse,
+Matta, renommé pour sa vaillance, décharge un
+coup mal combiné de cimeterre sur le grand bouclier du
+monarque des singes; mais, au moment qu'il veut relever
+son arme engagée dans l'écu, Sougrîva de son épée
+lui abat la tête, rayonnante dans la tiare dont elle était
+couronnée. Aussitôt que le tronc séparé du chef fut tombé
+sur le sol de la terre, toute l'armée du souverain des Yâtavas
+s'enfuit aux dix points de l'espace. Le singe, qui
+avait tué ce fier Démon, poussa joyeux un cri de victoire
+avec ses <i>phalanges</i> quadrumanes. La colère saisit l'auguste
+prince aux dix têtes, à la grande vaillance, à la
+vive splendeur, qui avait obtenu une grâce de Brahma et
+brisé dans les combats l'orgueil des Démons et même des
+Dieux.</p>
+
+<p>Alors, voyant Râvana, qui, semblable à une montagne
+et rugissant comme un nuage destructeur, s'avançait,
+monté dans son char et brandissant un arc épouvantable;
+Râma aux yeux de lotus saisit le plus excellent des arcs
+et dit ces paroles: «Oh! bonheur! le despote insensé
+des Naîrritas vient s'offrir à mes yeux! je vais donc engager
+un combat avec lui et goûter enfin le plaisir de lui
+ôter la vie!» Il dit, bande son arc, et tirant la corde
+jusqu'à son oreille, décoche un trait, que le monarque irrité
+des Rakshasas lui coupe avec trois bhallas.</p>
+
+<p>Alors un de ces combats épouvantables, acharnés, qui
+mettent fin à la vie, s'éleva entre ces deux héros, animés
+par un désir mutuel de la victoire. Le Rakshasa ne s'en
+émut pas, car il vit quelle était sa propre légèreté à décocher
+le trait, à briser le dard, à repousser la flèche ennemie.
+Cependant Râma, de qui ce combat excitait la colère,
+Râma à la force immense perce le noctivague avec
+des centaines de traits aigus, qui vibrent dans la blessure.</p>
+
+<p>Mais le monarque aux dix têtes, à la grande vigueur,
+s'avance irrité et décoche le trait des ténèbres, dard bien
+formidable et qui glace de la plus horrible épouvante. Le
+projectile envoyé brûle de tous côtés les singes: aussitôt,
+rompus et fuyants, les simiens font lever sur le sol un
+nuage de poussière. Ils ne furent pas capables de supporter
+ce trait, que Brahma lui-même avait fabriqué.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le Démon victorieux voit Râma, qui
+l'attend de pied ferme à côté de Lakshmana, son frère:
+tel Vishnou près duquel est Indra. Il vit devant lui ce Kakoutsthide,
+qui, appuyé sur un grand arc, semblait effleurer
+de sa tête la voûte du ciel; et, poussant avec rapidité
+son char sur le champ de bataille contre ce noble
+enfant de Raghou, il blessa, <i>chemin faisant</i>, beaucoup
+de singes.</p>
+
+<p>Voyant les simiens rompus dans la bataille, et Râvana
+qui fondait sur lui, Râma, tout horripilé de colère, empoigne
+son arc par le milieu. Et, brandissant cet arc
+immense, il défie au combat son ennemi à la grande
+fougue, à la voix tonnante, qui déchirait, pour ainsi dire,
+le ciel et la terre de ses cris.</p>
+
+<p>Lakshmana, qui désirait lui porter le premier coup avec
+ses dards aigus, courba son arc et lui décocha ses flèches,
+pareilles à la flamme du feu. Mais à peine l'excellent
+archer les avait-il envoyées au milieu des airs, soudain
+l'éblouissant Râvana d'arrêter les flèches avec des flèches;
+et de couper, montrant la légèreté de sa main, un
+trait de Lakshmana avec un dard, trois avec trois, dix
+avec dix.</p>
+
+<p>Quand le monarque, habitué à triompher dans les combats,
+eut vaincu le Soumitride, il s'approcha de Râma,
+qui se tenait là, immobile comme une montagne, les
+yeux rouges de colère; il fit pleuvoir sur lui des averses
+de flèches. À peine eut-il vu ces multitudes de zagaies
+partir de son arc et venir à lui d'une aile rapide, soudain
+l'aîné des Raghouides saisit des bhallas, avec le fer aigu
+desquels ce héros au grand arc trancha ces volées de
+traits enflammés, épouvantables, et tels que des serpents.</p>
+
+<p>Les deux guerriers firent crever l'un sur l'autre des
+nuages de flèches dans ce combat, le Raghouide sur
+Râvana et Râvana même sur le Raghouide. Attentifs à
+s'observer mutuellement et décrivant mainte évolution
+l'un autour de l'autre, tantôt de droite à gauche, tantôt
+de gauche à droite, ces deux héros, jusqu'alors invaincus,
+dirigeaient d'une manière habile et variée la fougue de
+leurs projectiles.</p>
+
+<p>Tels que les nuages couvrent le ciel au temps où la
+saison brûlante a disparu, tels ces divers projectiles acérés
+le voilaient de ténèbres, sillonnées par la flamme des
+éclairs.</p>
+
+<p>Tous deux, armés des arcs les plus grands, tous deux
+versés dans l'art des combats, tous deux les plus adroits
+entre ceux qui savent lancer une arme de jet, tous deux
+ils se livrèrent un combat furieux. L'un et l'autre semblaient
+un océan, qui fait rouler des vagues de flèches comme
+des flots épouvantables, battus par le souffle du vent sur
+deux mers <i>ennemies</i>.</p>
+
+<p>Enfin Râvana, d'une main vigoureuse, planta un bouquet
+de flèches de fer dans le front du vaillant Daçarathide.
+Mais celui-ci, portant sur sa tête comme une guirlande
+faite de lotus azurés, cette <i>hideuse</i> couronne lancée
+d'un arc terrible, n'en ressentit aucune émotion. Ensuite,
+récitant à voix basse la mystique formule qui a la vertu
+d'envoyer le trait de Çiva, le Raghouide, saisi de colère,
+encoche des flèches à son arc. Alors ce héros à la vive
+splendeur tire à soi le nerf de sa corde et lance à Râvana
+dans le combat ses flèches, pareilles à la flamme du feu.
+Mais, décochés par la <i>main</i> vigoureuse <i>du</i> Raghouide,
+ces dards tombent sur la cuirasse imbrisable du monarque
+des Yâtavas, sans lui faire de blessure.</p>
+
+<p>De nouveau, Râma à la grande vigueur envoya un second
+trait, celui des Gandharvas mêmes, frapper le tyran,
+debout sur son beau char. Mais le démon arrête ces dards,
+qui soudain, quittant leurs formes de flèches, entrent
+dans la terre en sifflant, comme des serpents à cinq
+têtes.</p>
+
+<p>Quand Râvana, plein de colère, eut vaincu le trait du
+Raghouide, il en choisit lui-même un autre, bien fait
+pour inspirer une insurmontable épouvante, celui des
+Asouras. Irrité et soufflant comme un serpent, le monarque
+à la vive splendeur lance à Râma des flèches terminées
+en muffles de tigres et de lions, en becs de hérons
+et de corbeaux: celles-ci ont une tête flamboyante de
+vautour; celles-là un museau de chacal; les unes ont des
+gueules de loup; les autres des hures de sanglier; il en
+est avec des bouches effroyablement béantes; en voici
+d'autres qui ont chacune cinq têtes, altérées de sang à
+lécher: tels sont les dards aigus et d'autres encore <i>non
+moins terribles</i>, que Râvana déchaîne contre son ennemi
+par la vertu de ses enchantements.</p>
+
+<p>Assailli dans le combat par les traits des Asouras, le
+Raghouide à la grande énergie riposte avec le trait du
+feu, arme céleste et souveraine. Il décoche maintes flèches
+différentes: celles-ci ont une face toute flamboyante
+de feu et ressemblent au soleil ou à la foudre; celles-là
+ont des langues pareilles à des éclairs; les unes ont pour
+chef une étoile ou une planète; les autres ont pour tête
+une lune, soit pleine, soit demi-pleine: telles ont pour
+fer un grand météore igné, telles autres sont à l'image
+d'une comète. Le trait du Raghouide ayant rompu le
+charme, les dards formidables de Râvana s'évanouissent
+alors par milliers au sein des airs: et les singes, habiles
+à revêtir les formes qu'ils veulent, de pousser à l'envi
+un cri de joie, en voyant s'évaporer ces armes dont Râma
+aux travaux infatigables a brisé la vertu.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand Râvana vit que le trait de son rival avait anéanti
+son trait, son courroux augmenta et devint sur-le-champ
+deux fois ce qu'était auparavant sa colère. Le monarque
+à la grande vigueur se mit donc à lancer contre ce noble
+fils de Raghou le trait épouvantable de Çiva, que lui avait
+composé Maga le magicien. Alors on voit partir en masse
+de son arc, et les harpons, et les massues, et les moushalas
+enflammés, au tranchant de tonnerre. On en voit
+sortir, impétueux et divers, les marteaux de guerre, les
+maillets d'armes, les cimeterres et les foudres allumées,
+comme les vents sortent <i>des nuages</i> à la retraite de
+l'hiver.</p>
+
+<p>Mais soudain, le plus habile entre ceux qui savent lancer
+une flèche, le Raghouide à la splendeur éclatante, de
+frapper le trait de Râvana avec un trait supérieur, celui
+des Gandharvas. À la vue de son trait vaincu par le magnanime
+Râma, le monarque tout flamboyant de lumière
+en décocha un autre, le Piçâtchide. Aussitôt les tchakras
+vastes, embrasés, à la fougue épouvantable, s'envolent
+de l'arc du Rakshasa aux dix têtes. Le ciel était rempli
+de ces armes ignées, qui se ruaient toutes à la fois: on
+aurait dit que le soleil, la lune et les planètes tombaient
+des mondes du Swarga.</p>
+
+<p>Mais soudain Râma de trancher à la face des armées
+ces disques terribles et les armes diverses que lui adresse
+le vigoureux Démon. À peine eut-il vu surmonter la puissance
+de son trait, le monarque des Yâtavas blessa le Raghouide
+avec dix flèches dans tous les membres. Cruellement
+percé de ces dards aigus en tout le corps, ce guerrier
+d'une céleste vigueur n'en fut pas même ébranlé quelque
+peu. Sa colère en fut excitée au plus haut point, et ce
+héros, accoutumé à vaincre dans les batailles, ficha des
+traits aigus dans tous les membres du terrible Démon.</p>
+
+<p>Dans cette conjoncture, le puissant Lakshmana prit avec
+colère sept flèches, et, d'une main vigoureuse, il envoya
+ces dards à la grande fougue trancher le drapeau du resplendissant
+monarque, dans le champ duquel une tête
+d'homme se détachait pour insigne. Puis, avec un seul
+trait, ce héros fortuné fit tomber à bas du char de ce <i>roi</i>
+magnanime la tête de son cocher, parée de pendeloques
+flamboyantes; et, dans le moment que le souverain des
+Rakshasas courbait son arc, semblable à une trompe
+d'éléphant, Lakshmana le rompit <i>dans ses mains</i> avec
+cinq et cinq flèches.</p>
+
+<p>De son côté, Vibhîshana d'assommer sous les coups
+de sa massue, au timon du char même de son frère, les
+bons coursiers pareils à des montagnes et couleur des
+sombres nuages. Ses chevaux tués, le rapide monarque
+saute légèrement à bas de son grand char et s'enflamme
+d'une colère violente contre <i>le héros</i> son frère. Aussitôt
+l'auguste souverain saisit et lance à Vibhîshana une
+longue pique de fer, qui flamboyait comme la flamme du
+feu. Mais Râma de la briser avec trois flèches avant
+qu'elle ait touché le but: cette lance, autour de laquelle
+s'enroulait une guirlande d'or, tombe cassée en trois
+morceaux.</p>
+
+<p>À la vue de cette arme que le magnanime Raghouide
+avait rompue dans ce grand combat, un immense cri <i>de
+victoire</i> s'éleva au milieu des singes.</p>
+
+<p>Râvana s'arme d'une autre lance de fer, luisante,
+inaffrontable, rayonnante d'une lumière innée et plus redoutable
+que la mort elle-même. Balancée dans la main
+du vigoureux et magnanime Démon, cette pique, d'une
+impétuosité nonpareille, flamboya au milieu du ciel
+comme un éclair.</p>
+
+<p>Mais soudain l'héroïque Lakshmana de s'élancer au
+même instant près de Vibhîshana exposé au danger de sa
+vie. Ce vaillant guerrier bande son arc et inonde avec
+une pluie de ses flèches Râvana, sa pique à la main et
+prêt de la darder en guise de javelot. Submergé dans
+cette averse de traits décochés par ce magnanime, le
+tyran ne pensa plus à diriger sa lance contre Vibhîshana
+et sa colère fut contrainte à se détourner de lui.</p>
+
+<p>Voyant que son frère était sauvé par Lakshmana, il
+tourna sa face vers le Soumitride et lui tint ce langage:
+«Puisque c'est toi qui sauves de la mort ce Vibhîshana
+si renommé pour sa force, <i>eh bien!</i> ma lance épargne le
+Rakshasa, mais elle va tomber sur toi!» Il dit; et, <i>brandissant</i>
+à ces mots sa lance au grand bruit, aux huit
+clochettes, au coup toujours sûr, meurtrière des ennemis
+et flamboyante d'une splendeur innée, Râvana, bouillant
+de colère, vise Lakshmana, lui darde sa pique, ouvrage
+enchanté de Maga le magicien, et pousse un cri.</p>
+
+<p>Enveloppée d'une lumière égale à celle de la foudre
+même de Çakra, cette pique, envoyée d'une effroyable
+vitesse, fondit sur le Soumitride au front de la bataille.
+Tandis que volait cette arme de fer, soudain Râma de lui
+adresser ces paroles à elle-même: «Que la fortune sauve
+Lakshmana! Sois vaine! N'arrive pas à ton but!»</p>
+
+<p>Il dit; mais pendant cette pensée le trait, à la grande
+splendeur et flamboyant comme la langue du roi des serpents,
+s'abattit avec une grande fougue sur la grande
+poitrine de Lakshmana. Celui-ci tomba sur la terre, le
+cœur fendu sous le coup de cette lance que le bras impétueux
+du tyran avait enfoncée bien profondément. À peine
+Râma, qui se trouvait à ses côtés, l'eut-il vu dans ce
+<i>déplorable</i> état, que son cœur en fut tout rempli de tristesse
+par le vif amour qu'il portait à son frère; il demeura
+un instant absorbé en lui-même, les yeux troublés
+de larmes; mais bientôt, flamboyant comme le feu à la
+fin d'un youga: «Ce n'est pas le moment de se laisser
+abattre!» L'héroïque Daçarathide, impatient d'arracher
+la vie au Démon, recommença contre lui un combat des
+plus tumultueux avec des flèches bien aiguisées.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après que le noctivague eut livré cette terrible bataille
+au Raghouide, il s'écarta un peu du combat, fatigué de
+cette lutte, et se reposa. Alors, mettant à profit ce moment
+de répit que lui donnait la retraite de son ennemi,
+Râma, ayant relevé dans son sein la tête de son frère, se
+mit, plein de tristesse, à pleurer d'une manière touchante
+son Lakshmana aux signes heureux: «Hélas! mon frère!
+toi que j'aimais d'un amour infini! Hélas! mon frère! toi
+qui étais ma vie! Renonçant à tous les plaisirs, tu m'avais
+suivi dans la forêt. Là, inspiré sans cesse par la tendresse
+fraternelle, tu fus toujours mon consolateur quand le
+malheur fondit sur moi, quand le rapt de Sîtâ m'eut
+rempli de chagrin: «Je vaincrai, <i>disais-tu</i>, le monarque
+des Rakshasas et je ramènerai ta Mithilienne!» Où t'en
+es-tu allé, Soumitride aux longs bras, si dévoué à ton
+frère?»</p>
+
+<p>Ensuite le monarque des simiens, Sougrîva à la grande
+science, réunissant les mains en coupe, dit ces mots à
+Râma, noyé dans sa douleur: «Ne conçois pas d'inquiétude
+à l'égard du Soumitride; abandonne, guerrier aux
+longs bras, abandonne ce chagrin et ne te laisse pas
+abattre. En effet, il est un médecin nommé Soushéna;
+qu'il vienne examiner le fils de Soumitrâ, ton frère bien-aimé...»</p>
+
+<p>Celui-ci venu se mit à examiner Lakshmana de tous
+les côtés.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut promené son examen sur tous les
+membres et sur les sens intimes du malade, Soushéna
+tint ce langage à l'aîné des Raghouides:</p>
+
+<p>«Ce Lakshmana, <i>de</i> qui <i>l'existence</i> accroît ta prospérité,
+n'a point quitté la vie; en effet, sa couleur n'a pas
+changé et son teint n'est pas devenu livide. Examinez
+son visage: il est clair et brillant; les paumes de ses
+mains ont la rougeur des lotus! Voyez reluire ses
+yeux!</p>
+
+<p>«Que l'ordre soit donné d'apporter ici le simple du
+Gandhamâdana! Qu'un homme blessé voie cette plante,
+c'est assez pour qu'il soit guéri de ses blessures. Ainsi,
+que les singes prennent leur vol sans tarder et qu'ils s'en
+aillent rapidement la chercher!» Les paroles de Soushéna
+entendues, Râma tint ce langage: «Sougrîva, confie
+cette mission au vigoureux Hanoûmat <i>et laisse-moi lui
+dire</i>: «Va, héros à la grande science, va au mont Gandhamâdana!
+car je ne vois pas un autre homme aussi capable
+de nous apporter cette panacée.»</p>
+
+<p>Il dit, à ces mots, le fils du Vent, habile dans l'art de
+manier le discours, Hanoûmat répondit en ces termes
+au noble fils de Raghou: «Si le sacrifice de ma vie pouvait
+rendre la vie à Lakshmana, je subirais volontiers la
+mort pour lui; à plus forte raison, la fatigue d'un
+voyage.»</p>
+
+<p>À peine le plus vaillant des singes eut-il parlé ainsi, que
+Sougrîva lui adressa la parole en ces termes: «Élève ton
+vol au-dessus de la mer, et dirige-toi, héros à la grande
+vigueur, à la vaste science, vers le mont Gandhamâdana!
+Explore ces lieux où croît la plante fortunée, qui fait tomber
+les flèches des blessures. Là, sont deux rois Gandharvas,
+nommés Hâhâ et Hoûhoû. Trente millions de
+guerriers Gandharvas à la force immense habitent cette
+montagne délicieuse, couverte de lianes et d'arbres variés.
+Il te faudra soutenir contre eux, on ne peut en douter,
+un combat épouvantable. Va! que ta route soit heureuse!
+Fais une bonne traversée!»</p>
+
+<p>Le fils du Vent les salua, ses mains en coupe, et se mit
+en chemin. Le héros Hanoûmat, qui voyageait par la cinquième
+voie<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, passa donc intrépidement au-dessus de
+Lankâ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b>
+<p>L'éther: les quatre autres sont la terre, l'eau, le feu,
+l'atmosphère.</p></blockquote>
+
+<p>Mais Râvana, car il aperçut le Mâroutide en sa course
+aérienne, tint alors ce langage à Kâlanémi, insurmontable
+Démon, le plus difficile à vaincre de tous les Rakshasas,
+monstre aux quatre faces, aux quatre bras, aux
+huit yeux, et de qui la seule vue inspirait la terreur:
+«Écoute ici mes paroles, noctivague éloquent! Le héros
+Hanoûmat, que tu vois là-haut, va au Gandhamâdana, où
+croît le simple fortuné qui extrait les flèches et guérit
+les blessures. Si tu réussis à l'arrêter, je te donne la
+moitié de mon royaume.»</p>
+
+<p>Kâlanémi se hâte vers le mont Gandhamâdana. Parvenu
+là, ce noctivague à la grande force bâtit dans un clin
+d'œil par la vertu de sa magie un délicieux ermitage, où
+ne manquaient ni les offrandes au feu, ni les sacrés tisons
+allumés, ni les habits d'anachorète faits d'écorce. Il se
+trouve au même instant revêtu avec le costume des
+ermites, les cheveux renoués dans une gerbe sainte, les
+ongles et la barbe longs, le ventre amaigri par le jeûne,
+un chapelet à sa main et des prières sur ses lèvres murmurantes.
+Quand il se fut donné ces traits sous les apparences
+d'une forme qui n'était pas la sienne, il se tint là,
+attendant l'arrivée du singe.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le sage Hanoûmat s'avançait d'une
+vigueur immense; les deux bras étendus à travers le ciel,
+ce héros aux longs bras nageait dans les airs bien au-dessus
+de la mer avec des mouvements accélérés.</p>
+
+<p>Hanoûmat parvint avec la rapidité du vent au mont
+Gandhamâdana. Il aperçoit là un ermitage céleste, enveloppé
+d'arbres variés. L'anachorète, voyant arriver Hanoûmat,
+se lève, vient à sa rencontre et lui dit: «Sois le
+bienvenu; voici la corbeille de l'hospitalité, voici de l'eau
+pour laver tes pieds, voici un siége, assieds-toi! Repose-toi
+à ton aise dans mon ermitage, ô le plus excellent des
+singes.»</p>
+
+<p>À ces mots du solitaire, Hanoûmat répondit en ces
+termes: «Écoute les paroles que je vais dire, ô le plus
+saint des ermites.</p>
+
+<p>«L'homicide Râvana a blessé dans la poitrine avec une
+lance de fer un grand héros, nommé Lakshmana, qui est
+le frère de Râma. Je vais donc au Gandhamâdana à cause
+d'un simple merveilleux qui naît sur la montagne et qui
+s'appelle Extracteur-des-flèches: j'ai mission d'en rapporter
+pour lui cette herbe souveraine, que le médecin a
+prescrite.»</p>
+
+<p>«Si même il en est ainsi, éminente personne, répondit
+celui qui d'un ermite n'avait que l'habit, tu peux néanmoins
+t'asseoir ici un moment. Tu es un hôte venu dans
+ma chaumière; accepte, héros, mes dons hospitaliers.
+J'ai obtenu ce lac céleste par la vertu d'une cruelle pénitence.
+Que je boive un peu de son eau, c'est assez pour
+apaiser ma faim.»</p>
+
+<p>À ces mots du perfide, Hanoûmat descendit vers ce
+lac, couvert de nymphæas rouges et de lotus bleus. Mais,
+tandis qu'il y boit de l'eau, soudain Grâhî, la crocodile<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>,
+happe le singe. Tout saisi qu'il était par elle, Hanoûmat,
+le singe à la vigueur immense, tira le monstre
+hors des ondes rapidement, et, levant la Grâhî dans ses
+bras, il se mit à la déchirer avec ses ongles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b>
+<p>On nous excusera de prêter un féminin à ce mot qui
+n'en a point dans notre langue: c'est encore là une nécessité
+de cette traduction.</p></blockquote>
+
+<p>Alors, se pâmant au milieu de l'air, voici que la crocodile
+tint ce langage: «Écoute, tigre des singes, Hanoûmat,
+fils du Vent. Sache que je suis une Apsara, nommée
+Gandhakâlî. Un jour que, montée dans un char couleur
+du soleil, resplendissant d'or épuré, je m'en allais par
+l'air au palais de Kouvéra, je ne vis pas, tant ma course
+était rapide, un saint ermite occupé à mortifier sa chair.
+Cet anachorète à l'éminente splendeur avait nom Yaksha.
+Mon char dans ce moment, noble singe, heurta le pénitent,
+ceint des armes de la malédiction. Alors, de son
+nimbe radieux, le solitaire aux violentes macérations me
+jeta ces mots:</p>
+
+<p>«Il est dans la plage du septentrion une montagne
+qui se nomme le Gandhamâdana. Près d'elle, à son côté
+méridional, est un grand lac: tu vivras dans ses ondes
+sous la forme d'un crocodile, ravisseur de tout ce qui a
+vie.» «Aussitôt je tombai, foudroyée par cette malédiction,
+sur le sol de la terre.» Et l'anachorète, se laissant
+fléchir à mes prières, conclut ainsi l'anathème: «Mais au
+temps où le héros Hanoûmat viendra au mont Gandhamâdana,
+tu obtiendras, n'en doute pas, la délivrance de
+cette métamorphose.»</p>
+
+<p>«Mon histoire t'est connue maintenant, quadrumane
+sans péché; je te l'ai racontée entièrement: c'est à toi,
+héros, que je dois ma délivrance: adieu! je retourne au
+palais de Kouvéra!»</p>
+
+<p>À ces paroles de la nymphe, Hanoûmat répondit ces
+mots: «Va donc avec une pleine assurance! je suis heureux,
+Apsara, de ce que j'ai brisé ta chaîne!»</p>
+
+<p>Quand il eut affranchi de sa métamorphose la bayadère
+céleste, le fils du Vent, Hanoûmat s'en alla au charmant
+ermitage où se tenait le Démon. Aussitôt que le Rakshasa,
+déguisé en ermite, le voit arriver, il prend des racines
+et des fruits: «Mange!» lui dit-il. Le chef quadrumane
+vit cette forme d'emprunt, et resta un moment
+à cette vue plongé dans ses idées et dans ses réflexions:
+«Je ne vois pas chez les saints ermites des apparences
+telles que je les trouve en celui-ci, pensa-t-il. Cette différence
+nécessairement doit avoir sa cause, et d'ailleurs
+les gestes de cet homme remplissent <i>malgré soi</i> d'épouvante.
+Ses traits mêmes ont quelque chose du Rakshasa:
+on s'aperçoit qu'il a changé de forme. Ne voit-on pas
+ces Démons, qui excellent dans la magie, circuler par le
+monde sous quelque forme qu'ils veulent? Évidemment,
+c'est un émissaire, qui vint ici, envoyé par le monarque
+des Yâtavas pour me donner la mort: je tuerai donc ce
+Démon à l'âme cruelle, qui veut m'ôter la vie!»</p>
+
+<p><i>Puis, s'adressant au Rakshasa</i>: «Tiens bon, scélérat,
+noctivague de mauvaises mœurs! Je sais maintenant
+qui tu es!»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, le Démon Kâlanémi démasqua
+sa forme naturelle, repoussante, affreuse à voir, et
+fit trembler le Mâroutide: «Où iras-tu, singe? lui dit-il.
+Oui! c'est le magnanime Râvana qui m'envoie ici pour
+satisfaire son envie de t'arracher la lumière. Ma force en
+magie est considérable et je m'appelle Kâlanémi. Je vais
+aujourd'hui, singe, dévorer ta chair jusqu'à la satiété!»</p>
+
+<p>À ces paroles, Hanoûmat sentit doubler son courage,
+et, les sourcils contractés sur le front, il défia Kâlanémi
+au combat. Aussitôt le singe et le Démon se prennent à
+bras le corps, une lutte s'engage; ils se frappent des
+bras ou des poings, de la queue ou des talons. L'un et
+l'autre d'une grande force, tous deux épouvantables, l'un
+et l'autre d'une effroyable valeur, ils ne laissèrent dans ce
+lieu, ni une roche, ni un arbre debout. Enfin le fils du
+Vent étreint dans le câble de ses bras le terrible Démon,
+qui, privé de souffle et la respiration supprimée, tombe
+sur la terre, pousse un vaste cri et descend au séjour
+d'Yama. Cette clameur du Rakshasa fit trembler tous les
+Gandharvas à la grande force et les trente millions des
+gardes vigoureux, <i>campés</i> sur la montagne.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Après qu'il eut donné la mort à l'inaffrontable Kâlanémi,
+le héros monta sur la céleste montagne, enrichie
+de métaux divers. Quand ils virent grimper Hanoûmat,
+les Gandharvas lui dirent: «Qui es-tu, toi, qui es venu,
+sous la forme d'un singe, au mont Gandhamâdana?»</p>
+
+<p>À ces mots, il répondit: «L'homicide Râvana a blessé
+dans la poitrine avec une lance de fer un grand héros,
+nommé Lakshmana, qui est le frère de Râma. C'est à
+cause de lui que je viens au mont Gandhamâdana chercher
+une plante salutaire, née dans ces lieux et nommée
+l'Extracteur-des-flèches.</p>
+
+<p>«Mon désir est que vous l'indiquiez, héros; veuillez
+m'accorder votre bienveillance. Dans la terre de Râma,
+le souverain des hommes, il sied à vos excellences de
+montrer un esprit tout à fait bienveillant et docile aux volontés
+de ce puissant monarque.»</p>
+
+<p>&mdash;«Dans la terre de qui? répondent à ces paroles entendues
+les Gandharvas à la grande force. Et de quel
+autre que de Hâhâ et de Hoûhoû, ces deux magnanimes
+Gandharvas, sommes-nous les serviteurs? Qu'on mette
+donc à mort, sans délai, ce singe lui-même, le plus vil de
+sa race!» À ces mots, les vigoureux Gandharvas l'environnent,
+et, remplis de fureur, le chargent de coups
+avec les poings et les pieds, avec des massues et des
+épées. Battu par ces Génies, orgueilleux de leurs forces,
+Hanoûmat, sans penser à leurs coups, s'enflamma de colère
+et les mit en désordre aussi vite que le feu dévore
+une meule d'herbes sèches. Il tua dans un clin d'œil tous
+ces trente millions de robustes guerriers.</p>
+
+<p>Ensuite le singe, fils du Vent, parcourut à la recherche
+du simple cette montagne céleste, remplie d'arbres et de
+lianes, séjour des tigres et des lions. Il eut beau chercher,
+tout rempli d'impatience, il ne put trouver cette
+plante salutaire. Enfin le noble singe entoura de ses
+bras et déracina, comme en se jouant, l'inébranlable plateau
+de cette montagne, large de cinq et longue de sept
+yodjanas sur dix en hauteur, retraite aimée par toutes
+les sortes de volatiles, embellie de la présence des Kinnaras,
+enrichie de métaux variés, ombragée d'arbres différents
+et chargés de fleurs; cette montagne, pleine de
+lions et de gazelles, hantée des éléphants et des tigres,
+qui versait partout dans ses grottes une eau semblable à
+des perles, qui se couronnait de maintes et maintes fleurs,
+qui prêtait çà et là des siéges aux Vidyâdharas et aux Génies
+Ouragas, où des lianes s'enroulaient à l'entour des
+arbres divers, où maint oiseau s'ébattait dans toutes les
+variétés du vol.</p>
+
+<p>Déracinée avec tant de vigueur par l'auguste fils du
+Vent, la montagne pleura et des larmes de métaux coulèrent
+de ses yeux. Hanoûmat, qui possédait la force du
+vent, saisit à la hâte cette montagne, dont les échos répondaient
+aux cris des plus magnifiques animaux, <i>ses
+habitants</i>, de chaque espèce; il s'élança lestement avec
+elle au milieu des airs et partit avec rapidité.</p>
+
+<p>À l'aspect du singe, volant ainsi chargé dans les airs,
+les Pannagas, les Vidyâdharas, les Gandharvas et les
+Dieux s'entredirent stupéfaits: «Nous n'avons pas encore
+vu dans les trois mondes un grand fait aussi merveilleux!
+Le héros capable d'accomplir un exploit tel:
+tuer dans un combat les Gandharvas et déraciner une
+montagne, quel autre peut-il être que Hanoûmat lui-même?
+Gloire à toi, héros aux longs bras, qui possèdes
+une telle vigueur! Tu as libéré Gandhakâlî de sa malédiction,
+tu as exterminé les gardes du Gandhamâdana,
+tu as déraciné la montagne et tu voles avec elle, portée
+dans tes bras! Certes! les œuvres qui ont aujourd'hui
+signalé ta vigueur sont égales aux œuvres mêmes des
+Immortels.»</p>
+
+<p>Hanoûmat, tenant son agréable cime de montagne,
+arriva en peu de temps à Lankâ. Troublés à la vue du
+singe, une montagne dans ses mains, aussitôt les Rakshasas,
+qui habitaient cette ville, de courir, agités par la
+crainte. Alors ce valeureux fils du Vent, chargé de sa
+grande alpe, descendit près de Lankâ. Il rendit compte
+de sa mission à Sougrîva, Râma et Vibhîshana: «Je n'ai
+pas trouvé sur le Gandhamâdana cette plante salutaire.
+J'ai donc apporté ici la cime entière de cette montagne.</p>
+
+<p>Le noble Raghouide s'empresse alors de louer Hanoûmat
+à la grande force: «L'œuvre que tu as faite, héros
+des singes, est égale aux actions des Dieux mêmes. Mais
+il faut reporter cette montagne aux lieux où tu l'as prise;
+car c'est le théâtre où les Dieux viennent toujours s'ébattre
+à chaque nouvelle ou pleine lune.» Soushéna d'un regard
+étonné contempla cette montagne, riche de racines et
+de fruits, ombragée par des lianes et des arbres divers,
+couverte par ses différents arbustes; il monta sur la céleste
+montagne, parée avec toutes les espèces de métaux. Arrivé
+sur la cime, il aperçut l'herbe salutaire. Aussitôt vu, il
+arracha le simple fortuné, le recueillit avec empressement
+et descendit au pied de la montagne. Soushéna, le plus
+habile des médecins, macéra ce végétal dans une pierre et
+le fit respirer avec le plus grand soin au guerrier blessé.
+L'héroïque meurtrier des héros ennemis, Lakshmana, en
+eut à peine senti l'odeur, qu'il fut délivré de ses flèches
+et guéri de ses blessures. À l'instant même il se releva
+de la terre où il était couché.</p>
+
+<p>Le voyant libre de la pique, Râma fut comblé de joie:
+«Viens! viens!» dit-il à son frère; et, les yeux noyés
+de pleurs, il serra étroitement le Soumitride avec amour
+dans ses bras, le baisa au front, versa des larmes de
+plaisir, l'embrassa une seconde fois et lui dit: «Héros,
+je te vois donc, ô bonheur! ressuscité de la mort!»</p>
+
+<p>Les singes de s'écrier joyeux à la vue de Lakshmana,
+qui s'était remis debout sur le sol de la terre: «Bien!
+bien!» Ils rendent à l'envi des honneurs à Soushéna, le
+plus habile des médecins; Sougrîva le comble de louanges,
+et le Kakoutsthide à la grande splendeur lui dit en
+souriant: «Grâce à toi, je revois Lakshmana <i>vivant</i>, ce
+frère bien-aimé!»</p>
+
+<p>À la vue de Lakshmana debout, libre de ses flèches
+et sans blessures, les singes poussèrent de tous les côtés
+un cri de victoire. L'aspect de cette montagne, qu'ils
+n'avaient pas encore vue là jusqu'à cette heure, excite
+leur curiosité; et tous, joignant les mains, ils s'approchent
+de Sougrîva. Ils ont un grand désir, <i>lui disent-ils</i>,
+de visiter cette montagne; et le magnanime roi d'en
+accorder à tous la permission.</p>
+
+<p>Alors, montés sur le Gandhamâdana, ils y voient des
+aiguières célestes de saints anachorètes et des fruits de
+toutes les sortes. Ils se baignent dans les sources de la
+montagne; ils mangent ses fruits et, dans un instant, les
+singes eurent consommé tout ce qu'il y avait de fruits et
+de racines. Puis, leur faim apaisée, leur soif étanchée
+dans ces ondes fraîches, les simiens descendent au pied
+de la montagne.</p>
+
+<p>Quand Râma les vit descendus: «Héros, dit-il à Sougrîva,
+donne tes ordres au fils du Vent. Qu'il remporte
+cette montagne et qu'elle soit remise à la même place,
+d'où elle fut arrachée.»</p>
+
+<p>Aussitôt Sougrîva de parler au Mâroutide un langage
+conforme à celui de Râma; et le fils du Vent, à cet ordre
+de son magnanime souverain, s'incline devant les
+chefs quadrumanes, enlève dans ses bras la montagne
+sublime et s'élance avec elle rapidement au milieu des
+airs.</p>
+
+<p>Le monarque aux dix têtes vit passer la montagne
+emportée dans le ciel; et, s'adressant aux Rakshasas, que
+leur force enivrait d'orgueil, à Tâladjangha, le Démon
+très-épouvantable, à Sinhavaktra, de qui le ventre s'arrondissait
+en cruche, à Oulkâmoukha d'une force immense,
+à Tchandralékha, à Hastikarna aux longs bras et
+au noctivague Kankatounda:</p>
+
+<p>«Que le singe Hanoûmat, leur dit-il à cette vue, soit
+arrêté au plus vite par la vertu de vos enchantements!
+En récompense, ô les plus terribles des Rakshasas, vous
+recevrez de moi un honneur au-dessus duquel il n'est
+rien de supérieur.» À ces mots de Râvana, les noctivagues
+se couvrent tous les membres de leurs cuirasses,
+prennent à la main des projectiles variés et s'élancent tous
+au milieu des airs.</p>
+
+<p>Quand ils virent l'inaffrontable Mâroutide voyageant,
+sa montagne à la main, les Rakshasas vigoureux lui
+adressèrent tous ce langage: «Qui es-tu sous les formes
+d'un singe, toi qui marches tenant une montagne? Ne
+crains-tu ni les Rakshasas, ni les Daîtyas, ni les Dieux
+mêmes? Qui peut te sauver de nos mains à cette heure,
+où te voilà pris? Tu vois en nous Brahma, le grand Çiva,
+Yama, Vishnou, Kouvéra et Indra, tous rayonnants de
+splendeur, qui viennent ici, conduits par le désir de t'arracher
+la vie!»</p>
+
+<p>Aux paroles de ces Démons, le fils du Vent répondit en
+ces termes: «Fussiez-vous les trois mondes, qui viennent,
+secondés par les Asouras, les Pannagas et les Dieux,
+je vous tuerai tous, m'appuyant sur la seule force de mon
+bras!»</p>
+
+<p>Ce disant, Hanoûmat, sachant bien qu'il avait affaire à
+des courtisans de Râvana, fit tête aux six Rakshasas,
+unissant leurs efforts contre lui. Ne pouvant user de ses
+bras, qui portaient la montagne, et réduit à combattre
+avec les pieds seulement, le singe à la grande vigueur
+maltraita les Démons à la grande force. Il écrasa les uns
+avec le coup de sa poitrine, les autres avec le coup de son
+genou; il frappa ceux-ci avec ses pieds, ceux-là avec ses
+dents. D'autres, liés dans le câble de sa queue par le magnanime
+singe porteur de la montagne, pendaient au
+sein des airs; et ces Démons robustes, ondulants au milieu
+du vide, semblaient un collier de grands saphirs
+bleus, entrelacés dans un fil d'or. Après de violents efforts
+Tâladjangha, entouré de la formidable queue, parvint
+avec beaucoup de peine à se dégager de la chaîne et
+prit la fuite.</p>
+
+<p>Quand le vigoureux fils du Vent eut tué les Rakshasas,
+il continua son chemin, tenant sa montagne et resplendissant
+au milieu du ciel. Alors tous les Dieux avec les Gandharvas,
+les Vidyâdharas et les Tchâranas de lui jeter
+cette acclamation: «Gloire à toi, Hanoûmat, qui nous
+montres une telle vigueur! Où verra-t-on jamais un autre
+que toi capable d'accomplir un exploit tel avec une puissance
+infinie et d'exterminer les Rakshasas dans les airs,
+sans quitter cette montagne!»</p>
+
+<p>Au milieu de ces applaudissements, il arrive au Gandhamâdana
+et remet sa montagne à la même place d'où
+elle fut arrachée.</p>
+
+<p>Cependant le monarque aux dix têtes s'était retiré à
+l'écart, et, par la vertu de sa magie, il avait créé un char
+éblouissant, pareil au feu, muni complétement de projectiles
+et d'armes, aussi épouvantable à voir qu'Yama, le
+trépas et la mort. Des coursiers à face humaine et d'une
+vitesse nonpareille s'attelaient à ce char fortuné, solidement
+cuirassé, enrichi d'or partout, et conduit par un habile
+cocher, <i>quoiqu</i>'il se mût à la seule pensée de l'esprit.</p>
+
+<p>Monté dans ce char, le roi décacéphale, <i>visant d'un œil</i>
+attentif, assaillit Râma sur le champ de bataille avec les
+plus terribles dards, semblables au tonnerre. «Il est
+inégal, dirent les Gandharvas, les Dânavas et les Dieux,
+ce combat, où Râma est à pied sur la terre et Râvana
+monté dans un char!»</p>
+
+<p>À ces paroles des Immortels, Çatakratou<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> d'envoyer
+sur-le-champ à Râma son char, conduit par son cocher
+Mâtali. On vit descendre aussitôt du ciel et s'approcher
+du Kakoutsthide le char fortuné du monarque des Dieux
+avec son drapeau à la hampe d'or, avec ses parois admirablement
+incrustées d'or, avec son timon fait de lapis-lazuli,
+avec les cent zones de ses clochettes; véhicule nonpareil,
+tel que l'astre adolescent du jour, que traînaient
+de bons coursiers au poil fauve, semblables au soleil
+même, ornés avec une profusion d'or, agitant <i>sur le front</i>
+des panaches d'or et <i>secouant sur le corps</i> des chasse-mouches
+blancs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><p>Indra.</p></blockquote>
+
+<p>Quand ils virent ce char descendu des cieux, Râma,
+Lakshmana, Sougrîva, Hanoûmat et Vibhîshana furent
+tout saisis d'étonnement. «Il arrivera quelque chose! se
+dirent-ils émerveillés. Sans doute, ceci est une ruse, que
+le tyran cruel des Rakshasas, ce Râvana, qui est armé
+d'une magie puissante, met en jeu pour nous tromper.»</p>
+
+<p>À ces mots des précédents, Sougrîva tint ce langage:
+«Visitons nous tous, char, attelage et cocher!» Mais à
+la vue des chevaux qui se tenaient sur la terre, prêts au
+combat et rapides comme la pensée: «Héros, dit Vibhîshana
+à la grande science, monte sans crainte, avec
+une pleine confiance, dans ce char. Je connais toute la
+magie des Rakshasas qui sont ici: il n'existe, meurtrier
+des ennemis, aucun char de cette espèce chez le monarque
+des Rakshasas. Et, de plus, je vois ici de ces présages
+qui annoncent le succès.»</p>
+
+<p>Alors Mâtali, cocher de l'Immortel aux mille yeux,
+tenant son aiguillon et monté dans le char, s'approche
+du Kakoutsthide à la vue même du monarque aux dix
+têtes, et, les mains réunies en coupe, il adresse à Râma
+ces paroles: «Mahéndra, ce Dieu aux mille regards,
+t'envoie pour la victoire, Kakoutsthide, ce char fortuné,
+exterminateur des ennemis, et ce grand arc, fait à la
+main d'Indra, et cette cuirasse pareille au feu, et ces
+flèches semblables au soleil, et ces lances de fer, luisantes,
+acérées. Monte donc, héros, dans ce char céleste,
+et, conduit par moi, tue le Démon Râvana, comme jadis,
+avec moi pour cocher, Mahéndra fit mordre la poussière
+aux Dânavas!»</p>
+
+<p>Râma, saisi d'une religieuse horreur, se mit à la
+gauche du char et décrivit autour de lui un pradakshina;
+il fit ses révérences à Mâtali, et, songeant qu'il était un
+Dieu, il honora les Dieux avec lui. Cet hommage rendu,
+le héros, instruit à manier les traits divins, monta pour
+la victoire dans ce char céleste; et, quand il eut attaché
+autour de sa poitrine la cuirasse du grand Indra, il rayonna
+de splendeur à l'égal du monarque même qui règne sur
+les gardiens du monde.</p>
+
+<p>Mâtali, le plus habile des cochers, contint d'abord ses
+coursiers; puis, les fouetta de sa pensée au gré du héros
+qui savait dompter les ennemis. Alors s'éleva, char contre
+char, un terrible, un prodigieux combat. Le Daçarathide,
+versé dans l'art de lancer un trait surnaturel, paralysa
+tous ceux du roi ennemi, le gandharvique avec le
+gandharvique, le divin avec le divin.</p>
+
+<p>Le monarque aux dix têtes, bouillant de colère, saisit
+un nouveau dard souverain, épouvantable, et décocha au
+Raghouide le trait même des Nâgas. Soudain, transformées
+en serpents au venin subtil, les flèches aux ornements
+d'or, que Râvana lance de son arc, fondent sur le
+Kakoutsthide. Affreux, apportant avec eux la terreur,
+la tête en feu, la gueule béante, vomissant la flamme de
+leurs bouches, ils assaillent Râma lui-même. Toutes les
+plages du ciel étaient remplies, toutes les régions intermédiaires
+étaient couvertes de ces reptiles flamboyants au
+poison mortel, au toucher pareil à celui de Vâsouki.</p>
+
+<p>Quand Râma vit ces hideux serpents voler de tous les
+côtés, il mit en lumière un épouvantable trait, le dard
+terrifiant de Garouda. Les flèches aux ornements d'or et
+brillantes comme le feu, décochées par le grand arc de
+Râma, dévoraient, comme autant de Garoudas, les dards
+des ennemis transformés en serpents. Irrité de voir son
+trait anéanti, le monarque des Rakshasas fit alors tomber
+sur Râma d'épouvantables averses de flèches.</p>
+
+<p>Quand il eut rempli de mille dards ce prince aux infatigables
+exploits, il perça Mâtali avec une foule de traits.
+Après qu'il eut abattu le drapeau d'or sur le fond du char,
+Râvana de blesser avec la rapidité de ses flèches les coursiers
+mêmes d'Indra. À la vue du Raghouide accablé par
+son ennemi, les Dânavas et les Dieux tremblèrent. La
+terreur saisit tous les rois des singes et Vibhîshana avec
+eux. La mer, pour ainsi dire, toute en flammes, enveloppée
+de fumée, ses flots bouleversés, montait avec fureur
+dans les airs et touchait presque au flambeau du
+jour. Le soleil avec des rayons languissants apparaissait
+horrible, couleur de cuivre, collé en quelque sorte contre
+une comète et le sein maculé.</p>
+
+<p>Le monarque aux dix têtes, aux vingt bras, son
+arc à la main, se montrait alors inébranlable comme
+le mont Maînaka. Et Râma lui-même, refoulé par le
+terrible Daçagrîva, ne pouvait arrêter le torrent de ses
+flèches sur le champ de bataille. Enfin, les sourcils contractés
+sur le front et ses yeux rouges de colère, il entra
+dans la plus ardente fureur, consumant de sa flamme,
+pour ainsi dire, le puissant Démon.</p>
+
+<p>Aussitôt les Asouras et les Dieux rallument entre eux
+leur <i>ancienne</i> guerre, ils entre-croisent des acclamations
+passionnées: «Victoire à toi, Daçagrîva!» s'écrient
+d'un côté les Asouras. «Victoire à toi, Râma!» crient
+d'un autre les Dieux mainte et mainte fois.</p>
+
+<p>Dans ce moment Râvana à l'âme vicieuse, qui désirait
+lancer un <i>nouveau</i> coup au Raghouide, mit la main sur
+un long projectile. Enflammé de colère, pour ainsi dire,
+il saisit une lance épouvantable, sans pareille, insurmontable,
+effroi de toutes les créatures, au tranchant de diamant,
+à la grande splendeur, exterminatrice de tous les
+ennemis, inaffrontable pour Yama lui-même et semblable
+au trépas.</p>
+
+<p>L'Indra puissant des Rakshasas lève son arme, il
+pousse un grand cri épouvantable, il ébranle de cet horrible
+son la terre, le ciel, les points cardinaux et les
+plages intermédiaires. Au rugissement affreux du monarque
+aux terribles exploits, tous les êtres de trembler, la
+mer de s'agiter et les plus hauts rishis de s'écrier: «Dieu
+veuille sauver les mondes!» Après que le monarque aux
+vastes forces eut pris cette grande lance et qu'il eut jeté
+cette clameur, il tint à Râma cet amer langage: «Tiens
+bon maintenant, Raghouide! Mais cette lance va trancher
+ta vie.» Et le monarque à ces mots lui darde sa
+lance.</p>
+
+<p>À la vue de cette arme flamboyante et d'un aspect
+épouvantable, le Raghouide vigoureux, levant son arc,
+envoie contre elle ses dards aigus. Il frappa cette lance
+au milieu de son vol avec des torrents de flèches, comme
+la mer combat avec les torrents de ses ondes le feu qui
+s'élève pour <i>la destruction du monde</i> à la fin d'un
+youga.</p>
+
+<p>Mais, tel que le feu dévore les sauterelles, la grande pique
+de l'Yâtou consuma les traits que lui décochait l'arc de
+son rival. En voyant ses dards brisés au milieu des airs et
+réduits en cendres au seul toucher de cette lance, le Raghouide
+fut saisi de colère. Il empoigne dans une ardente
+fureur la pique de fer que Mâtali avait apportée et qu'Indra
+lui-même estimait grandement. À peine eut-il <i>d'une
+main</i> vigoureuse élevé cette arme, bruyante de ses <i>nombreuses</i>
+clochettes, que le ciel en fut tout illuminé, comme
+par le météore de feu qui incendie le monde à la fin d'un
+youga. Il envoya cette pique frapper la grande lance du
+monarque des Yâtavas, qui, brisée en plusieurs morceaux,
+tomba, ses clartés éteintes.</p>
+
+<p>Ensuite Râma de lui abattre ses coursiers aussi rapides
+que la pensée avec des traits acérés, perçants, à la
+grande vitesse, au toucher pareil à celui du tonnerre. Cela
+fait, le Raghouide blesse Râvana de trois flèches aiguës
+dans la poitrine, et lui fiche de toutes ses forces trois autres
+dards au milieu du front. Le corps tout percé de
+flèches, le sang ruisselant de ses membres, l'Indra blessé
+des Rakshasas paraissait alors comme un açoka en fleurs
+planté au milieu des armées.</p>
+
+<p>Ensuite l'héroïque Daçarathide, tout brûlant de courroux,
+se mit à rire et tint ce langage mordant à Râvana:
+«En châtiment de ce que tu entraînas du Djanasthâna ici
+mon épouse, tu vas perdre la vie, ô le plus vil des Rakshasas!
+Abusant d'un moment, où j'avais quitté ma Vidéhaine,
+tu me l'as ravie, triste, violentée, sans égard à
+sa qualité d'anachorète, et tu penses: «Je suis un héros!»
+Tu exerces ton courage sur des femmes sans défense,
+ravisseur des épouses d'autrui; tu fais une action d'homme
+lâche, et tu penses: «Je suis un héros!» Tu renverses
+les bornes, Démon sans pudeur, tu désertes les bonnes
+mœurs, tu prends la mort comme par orgueil, et tu
+penses: «Je suis un héros!» Parce que des Rakshasas
+faibles, tremblants, t'honorent comme d'un culte, tu
+penses en ton orgueil et ta hauteur: «Je suis un héros!»
+Tu m'as ravi mon épouse au moyen de la magie, qui fit
+<i>paraître à mes yeux</i> ce fantôme de gazelle: c'était bien
+montrer complétement ton courage et tu fis là un exploit
+merveilleux!</p>
+
+<p>«Je ne dors, ni la nuit, ni le jour, noctivague aux
+actions criminelles; non! Râvana, je ne puis goûter de
+repos, tant que je ne t'aurai pas arraché de ta racine!
+Qu'ici donc aujourd'hui même, de ton corps percé de mes
+dards et abattu sans vie, les oiseaux du ciel tirent les entrailles,
+comme Garouda tire les serpents!»</p>
+
+<p>À ces mots, l'héroïque meurtrier des ennemis, Râma
+d'inonder avec les averses de ses flèches Râvana, qui se
+tenait dans la foule <i>de ses Rakshasas</i>. La colère avait
+doublé en ce guerrier aux travaux infatigables dans la
+guerre son courage, sa force et son ardeur pour le combat.</p>
+
+<p>En butte aux averses de flèches que décochait Râma,
+aux pluies de pierre que jetaient les singes, le trouble
+envahit le cœur du monarque aux dix têtes. Toutes les
+flèches, tous les javelots divers lancés par lui ne suffisaient
+plus aux nécessités du combat; tant il marchait
+rapidement vers l'heure fixée pour sa mort! Aussitôt que
+le cocher, par qui ses coursiers étaient gouvernés, le vit
+tomber dans un tel affaissement, il se mit, troublé lui-même,
+à tirer peu à peu le char de son maître hors du
+champ de bataille.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Irrité jusqu'à la démence, aveuglé par la puissance de
+la mort, Râvana, saisi de la plus ardente colère, dit à son
+cocher: «Pourquoi, sans tenir compte de mon désir,
+me traitant avec mépris, comme un être faible, timide,
+léger, sans âme, comme un homme de force vile, dépourvu
+de courage et destitué d'énergie, ta grandeur fait-elle
+sortir mon char du milieu des ennemis?</p>
+
+<p>«Fais vite retourner le char avant que mon ennemi
+ne soit retiré, si tu n'es pas un rebelle, ou si tu n'as
+point mis en oubli ce que sont mes qualités.»</p>
+
+<p>À ce langage amer, que le monarque insensé adressait
+au judicieux cocher, celui-ci répondit avec respect ces
+paroles salutaires:</p>
+
+<p>«Écoute! Je vais te dire pour quel motif ce char fut
+détourné par moi du combat, comme un fleuve impétueux
+serait détourné de la mer.</p>
+
+<p>«Je pense, héros, que le grand travail de cette journée
+t'a causé de la fatigue: en effet, je ne te vois plus la
+même ardeur, ni l'air aussi dispos. À force de traîner ce
+fardeau, les coursiers du char sont couverts de sueur; ils
+sont abattus, accablés par la fatigue. J'ai fait ce qui était
+convenable pour suspendre un instant ce combat entre
+vous et te procurer du repos, à toi et même aux coursiers
+du char.»</p>
+
+<p>Râvana, satisfait de ce langage, dit, altéré de combat:
+«Cocher, fais tourner vite à ce char le front vers le Raghouide!
+Râvana ne veut pas revenir sans avoir tué son
+ennemi dans la bataille!» Stimulé par ces mots de Râvana,
+le cocher aussitôt de pousser rapidement ses coursiers,
+et, dans un instant, le grand véhicule du souverain
+des noctivagues fut arrivé devant le char du Raghouide.</p>
+
+<p>À l'aspect de ce char pareil aux nuages, qui, attelé de
+chevaux noirs, se précipitait sur lui, et, revêtu d'une formidable
+splendeur, semblait soutenu sur les humides
+nuées au milieu des airs, Râma dit à Mâtali, cocher du
+puissant Indra:</p>
+
+<p>«Mâtali, vois ce char de l'ennemi qui fond sur nous
+avec colère et d'un bruit égal à celui d'une montagne
+qui se déchire, fendue par un coup de tonnerre. Marche
+au-devant du char de mon rival et tiens ferme, sans négligence;
+je veux l'anéantir, comme le vent dissipe le
+nuage qui s'est élevé <i>dans les cieux</i>. Je le sais, il n'est
+rien qui soit à corriger en toi, digne du char d'Indra;
+mais je désire combattre, c'est là ma seule pensée: c'est
+donc une chose que je rappelle à ta mémoire; ce n'est
+pas un avis que je veuille te donner.» Satisfait par ce
+langage de Râma, Mâtali, le plus excellent des cochers,
+poussa rapidement son char.</p>
+
+<p>Il fut grand le combat de ces deux guerriers, affrontés
+l'un contre l'autre, animés par un désir mutuel de s'arracher
+la vie et comme deux éléphants rivaux, ivres <i>de colère
+et d'amour</i>. Bientôt les Rishis du plus haut rang, les
+Siddhas, les Gandharvas et les Dieux, intéressés à la
+mort de Râvana, se rassemblent pour contempler ce duel
+en char.</p>
+
+<p>Le combat de ces deux rivaux fut léger, varié, savant;
+ils se portaient mutuellement des blessures, enflammés
+par l'ambition de triompher. Étalant toute leur vitesse de
+main et frappant les dards avec les dards, ils encombraient
+le ciel de flèches pareilles à des serpents. En même
+temps s'élevèrent des prodiges horribles, épouvantables,
+qui annonçaient la défaite de Râvana et le triomphe de
+Râma.</p>
+
+<p>Lankâ parut comme incendiée jour et nuit d'une aurore
+et d'un crépuscule, qui ressemblaient aux fleurs du rosier
+de la Chine. Il s'éleva de grands météores ignés avec des
+trombes de vent furieuses et un épouvantable bruit: Râvana
+en trembla et la terre en fut ébranlée.</p>
+
+<p>De toutes parts tombèrent d'un ciel sans nuages sur
+l'armée de Râvana les foudres épouvantables d'Indra avec
+un bruit que l'oreille ne pouvait supporter. Ses coursiers
+mêmes, transpirant des étincelles de leurs membres et
+versant des pleurs en larges gouttes de leurs yeux, rendaient
+à la fois et de l'eau et du feu.</p>
+
+<p>«Il faut vaincre!» se disait le Kakoutsthide; «Il faut
+mourir!» se disait Râvana. Tous deux ils firent voir dans
+cette bataille la suprême essence du courage.</p>
+
+<p>Enfin le vigoureux monarque aux dix têtes encoche à
+son arc des flèches, et, visant le drapeau arboré sur le
+char du Raghouide, il envoie ses dards avec colère. Mais,
+sans toucher le drapeau flottant sur le char de Pourandara,
+les flèches viennent frapper la pique en fer debout
+sur le véhicule et tombent <i>amorties</i> sur le sol de la terre.</p>
+
+<p>Alors, bouillant de courroux, le fort Râma bande son
+arc et songe à rendre, coup pour coup, la pareille à son
+ennemi. Il vise le drapeau de Râvana et lui décoche un
+trait, flamboyant de sa propre splendeur, irrésistible et
+tel qu'un grand serpent.</p>
+
+<p>Cette flèche, après qu'elle eut tranché l'étendard, s'abattit
+sur la terre, et le drapeau coupé du monarque
+tomba du char sur la plaine.</p>
+
+<p>À la vue de son étendard abattu, le décacéphale aux
+vastes forces fut comme embrasé dans le combat par le
+feu qui s'allume au souffle de la colère, et, incapable de
+modérer sa fureur, il fit pleuvoir une averse de flèches.</p>
+
+<p>Debout sur les chars, ils s'abordèrent, le timon de l'un
+affronté au timon de l'autre, les étendards aux étendards
+et les coursiers tête contre tête.</p>
+
+<p>Aussitôt, encochant à son arc une flèche semblable à
+un serpent, Râma, versé dans la science des astras les
+plus grands, abattit du corps une des têtes de Râvana.
+Les trois mondes virent donc alors gisante sur la terre
+cette grande tête coupée. Mais, sur les épaules de Râvana,
+tout à coup s'éleva une autre pareille tête, que le
+magnanime Raghouide à la main prompte abattit également.
+On vit décollée encore la seconde tête de Râvana;
+mais, à peine eut-il coupé cette <i>horrible</i> tête, que Râma
+en vit une nouvelle naître à sa place. On la voit tomber,
+comme les autres, sous les traits de Râma, semblables à
+la foudre; mais autant il en coupe dans sa colère, autant
+il en renaît sur les épaules de Râvana. Ainsi, dans ce
+combat, il était impossible à Râma d'obtenir la mort du
+cruel Démon. Enfin il trancha l'une après l'autre une
+centaine de têtes égales en splendeur; mais on n'en vit
+pas davantage se briser la vie du monarque des Rakshasas.</p>
+
+<p>À son tour, du char où il tenait, le monarque irrité
+des Rakshasas fatiguait Râma dans cette bataille avec
+une averse de traits en fer.</p>
+
+<p>La scène de ce grand, de ce tumultueux, de cet épouvantable
+combat fut, tantôt le ciel, tantôt la terre, ou
+même encore le sommet de la montagne. Il dura sept
+jours entiers, ce grand duel, qui eut pour témoins les
+Rakshasas, les Ouragas, les Piçâtchas, les Yakshas, les
+Dânavas et les Dieux. Le repos ne suspendit alors ce
+combat, ni un jour, ni une nuit, ni une heure, ni une
+seule minute.</p>
+
+<p>Enfin, Mâtali rappela au Raghouide <i>ce qu'il paraissait
+avoir oublié</i>: «Pourquoi suis-tu cette marche,
+héros, comme si tu ne savais pas <i>ce qu'est ton adversaire</i>?</p>
+
+<p>«Décoche-lui pour la mort, seigneur, le trait de
+Brahma: en effet c'est Brahma lui-même qui sera ainsi
+l'auteur de sa mort. Il ne te faut pas, Raghouide, lui couper
+les membres supérieurs; car la mort ne peut lui être
+donnée par la tête: la mort, seigneur, n'a entrée chez lui
+que par les autres membres.»</p>
+
+<p>Râma, au souvenir de qui les choses étaient rappelées
+par ces mots de Mâtali, prit alors un dard enflammé,
+soufflant comme un serpent.</p>
+
+<p>Brahma à la splendeur infinie l'avait fabriqué jadis
+pour Indra et l'avait donné au roi des Dieux qui désirait
+la victoire sur les trois mondes. Cette flèche avait dans
+sa partie empennée le vent; à sa pointe le feu et le soleil;
+dans sa pesanteur, le Mérou et le Mandara, bien que son
+corps fût composé d'air. Brahma fit asseoir dans ses
+nœuds les Divinités qui portent la terreur, Kouvéra, Varouna,
+le Dieu qui tient la foudre, et la Mort un lasso
+dans sa main. Les membres souillés du sang ravi à une
+foule d'êtres, arrosée de moelle, affreuse, épouvantable,
+la terreur de tout, avide de lécher comme un serpent et
+donnant toujours dans le combat une abondante pâture
+aux grues, aux vautours, aux corbeaux, aux Rakshasas,
+aux chacals, aux quadrupèdes carnassiers, elle avait les
+formes de la mort et portait la terreur avec elle.</p>
+
+<p>Dans le moment qu'il ajustait à son arc ce trait excellent,
+la peur fit trembler tous les êtres et la terre elle-même
+chancela. Irrité, il imprime une forte courbure à
+son arc, et, bouillant de courroux, lance à Râvana cette
+flèche qui détruit les articulations. Accompagnée du plus
+efficace des astras et décochée par cet arc magnanime de
+Çakra, la flèche partit avec la mission de tuer l'ennemi.</p>
+
+<p>Aussi impossible d'être arrêté dans son vol que la mort
+elle-même, le trait s'abattit sur le Démon et brisa le
+cœur de ce Râvana à l'âme cruelle. Il mit fin rapidement
+à son existence, il ravit le souffle à Râvana, et, quand il
+eut traversé le tyran, il revint, aussitôt son œuvre accomplie,
+et rentra de lui-même dans son carquois.</p>
+
+<p>Soudain l'arc avec son trait échappe à la main du monarque
+et tombe avec le souffle exhalé de sa vie. Sa splendeur
+éteinte, sa fougue anéantie, son âme expirée, il
+croula de son char sur la terre, comme Vritra sous un
+coup de la foudre.</p>
+
+<p>Tremblants d'épouvante à la vue de leur maître tombé
+sur la terre, les noctivagues sans défenseur, faible reste
+des Rakshasas tués, s'enfuient çà et là de tous les côtés.
+Privés du roi, sous le bras duquel était leur asile et maltraités
+par les simiens triomphants, ils courent, chassés
+par la terreur, à Lankâ, leurs visages ruisselants de
+larmes pitoyables. Ensuite, les singes victorieux poussent
+des cris joyeux, proclamant la victoire de Râma et
+la mort de Râvana.</p>
+
+<p>Au moment où fut tué ce Rakshasa, l'ennemi du monde,
+le tambour des Dieux résonna bruyamment au milieu des
+airs. Un immense cri s'éleva au sein même du ciel:
+«Victoire!» Et le vent, chargé de parfums célestes,
+souffla de sa plus caressante haleine. Une pluie de fleurs
+tomba du firmament sur la terre, et le char de Râma fut
+tout inondé de ces fleurs divines aux suaves odeurs.</p>
+
+<p>Les mélodieuses voix des Immortels joyeux criaient au
+milieu des airs: «Bien! bien!» et s'associaient dans les
+éloges de Râma. Nârada, Toumbourou, Gârgya, Hâhâ,
+Hoûhoû et Soudâma, ces rois des Gandharvas, chantèrent
+eux-mêmes devant le Raghouide <i>victorieux</i>. Ménakâ,
+Rambhâ, Ourvaçî, Pantchatchoûdâ et Tilauttamâ, <i>ces nobles
+Apsaras</i>, dansèrent, elles cinq, devant le Kakoutsthide,
+joyeuses de la mort qu'il avait infligée au Démon.</p>
+
+<p>Râma, que la mort de Râvana, tué de sa main, transportait
+de la joie la plus vive, dit alors ces paroles polies
+à Sougrîva, de qui les désirs étaient remplis, à son ami
+Angada, à Lakshmana, à Vibhîshana, enfin à tous les généraux
+des ours et des singes:</p>
+
+<p>«Grâce à la force et au courage de vos excellences,
+grâce à la vigueur de vos bras, le voici mort ce Râvana,
+le monarque des Rakshasas, qui fit tant pleurer le monde!
+Aussi longtemps que le monde subsistera, les hommes
+s'entrediront le haut fait si prodigieux que vous avez accompli
+et qui ajoute beaucoup à vos gloires!»</p>
+
+<p>Râma, les charmant de sa voix, répéta deux et trois
+fois cette pensée, et rappela aux singes et aux ours différentes
+choses, et justes, et convenables, qu'ils avaient
+faites <i>dans la guerre</i>.</p>
+
+<p>À ces mots du Raghouide, ils répondent joyeux: «Ta
+splendeur seule a consumé ce criminel et ses généraux.
+Où trouver en nous, gens de peu de vigueur, assez de
+force pour accomplir dans les combats un fait immense
+comme ce qui fut exécuté par toi, noble Raghouide!»</p>
+
+<p>Ainsi honoré par eux de tous les côtés, ce monarque de
+la terre éclatait en splendeur, comme Indra le fortuné,
+recevant les hommages des grands Dieux. Ensuite, le
+vent revint au calme, les dix points cardinaux se firent
+sereins, le ciel fut sans nuage, les Divinités se rallièrent
+à l'entour du grand Indra, leur chef, et le soleil même
+rayonna d'une lumière inaltérable.</p>
+
+<p>Quand Vibhîshana vit Râvana, son frère, expiré sous
+les flèches de Râma, il se mit à gémir, l'âme assiégée
+par la violence du chagrin: «Héros courageux, célèbre
+dans la guerre, versé dans toute la science des astras,
+pourquoi ton corps sans vie est-il couché sur la terre,
+hélas! toi qui possèdes un lit somptueux? <i>Tu gis</i>, tes
+longs bras, ornés de sandal, étendus sans mouvement,
+ton diadème rejeté <i>du front</i>, ce diadème d'un éclat égal
+à celui de l'astre du jour! Le voici donc arrivé maintenant,
+héros, ce <i>malheur</i>, que j'avais prévu: car, aveuglé
+par la folie de l'amour, tu as dédaigné mes paroles!</p>
+
+<p>«Le voici donc étendu mort sur la terre, le corps
+écrasé dans les griffes du lion d'Ikshwâkou, ce grand,
+cet amoureux éléphant de Râvana; lui, de qui la splendeur
+était comme une défense; lui, pour qui sa race était
+comme une forêt de bambous, théâtre de sa colère; lui,
+de qui la passion furieuse était comme la trompe, inondée
+par la mada<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, ruisselant de ses tempes!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b>
+<p>«<i>Succus qui elephantis, tempore quo coïtum appetunt, è
+temporibus effluit</i>.» (<span class="sc">Bopp</span>, au mot cité.)</p></blockquote>
+
+<hr />
+
+<p>À la nouvelle que le Raghouide à la grande âme avait
+tué Râvana, les Rakshasîs, aliénées par la douleur, sortirent
+du gynœcée. Agitées de nombreuses convulsions,
+souillées des poussières de la terre, se battant la poitrine
+et la tête avec des bras luisants d'or, les cheveux déliés,
+accablées de chagrin, comme un troupeau de génisses,
+qui a perdu son taureau, elles sortirent avec les
+Rakshasas par la porte septentrionale.</p>
+
+<p>Entrées dans cet épouvantable champ de bataille, elles
+cherchent leur époux sans vie: «Hélas! mon noble
+mari!» s'écrient-elles de tous les côtés. «Hélas! mon
+protecteur.» Elles parcourent cette terre au sein jonché
+de cadavres, pleine de vautours et de chacals, résonnante
+aux cris des hérons et des corbeaux, et qui n'était plus
+qu'un bourbier de sang.</p>
+
+<p>Absorbées dans le chagrin et les yeux baignés de
+larmes, se lamentant comme de <i>plaintives</i> éléphantes,
+elles ne brillaient point alors ces femmes qui pleuraient
+un époux tué dans ce terrible monarque. Elles virent là
+ce vaillant Râvana au grand corps, à la grande splendeur,
+tombé sur la terre et semblable à une montagne <i>écroulée</i>
+de noir collyre. À la vue de leur époux mort, couché dans
+la poussière du champ de bataille, elles se laissent tomber
+sur ses membres, comme des lianes coupées avec les arbres
+d'une forêt.</p>
+
+<p>Celle-ci l'embrasse avec respect et pleure dans cette
+posture, celle-là prend ses pieds, une autre lui passe ses
+bras autour du cou. Telle jette ses bras en l'air, puis
+se roule sur la terre; l'une s'évanouit, en voyant la face
+de Râvana glacée par la mort; l'autre soulève dans son
+giron la tête du monarque et pleure accablée de chagrin,
+lavant ce pâle visage de ses larmes, comme <i>l'aurore</i>
+inonde un lotus de gelée blanche.</p>
+
+<p>Ainsi désolées à l'aspect de leur époux immolé dans la
+bataille, elles manifestaient leur désespoir sous différentes
+formes et se lamentaient à l'envi l'une de l'autre.</p>
+
+<p>Tandis que les épouses et concubines royales se désolaient
+dans le champ de carnage, la plus auguste des
+épouses et la bien-aimée du roi contemplait son époux
+avec tristesse. Et quand elle eut promené ses regards
+sur le monarque aux dix têtes, son mari, tombé sous les
+coups de Râma aux prodigieux exploits, Mandaudarî se
+mit alors à gémir d'une manière touchante: «N'est-il
+pas vrai, héros aux bras puissants, frère puîné de Kouvéra,
+n'est-il pas vrai qu'Indra n'eût pas été capable de
+tenir pied en face de ta colère <i>sur un champ de bataille</i>?
+Terrifiés à ta vue, les Rishis, les Gandharvas
+renommés, les Tchâranas, les Yakshas et les Dieux s'enfuyaient
+à tous les points de l'espace. Tu dors, abattu
+dans le combat sous la main de Râma, qui n'est qu'un
+homme! N'en rougis-tu pas, monarque des Rakshasas?</p>
+
+<p>«Je refuse ma foi à cette action de Râma, toute faite
+qu'elle soit à la face des armées: <i>non!</i> ce n'a pas été
+sa main <i>d'homme</i> qui t'a broyé, toi, gonflé de force partout.
+Je croirais plutôt que c'est Vishnou, qui vint en
+personne pour ta mort sous les formes de Râma et qui
+entra dans son corps à notre insu, grâce aux artifices de
+la magie.</p>
+
+<p>«Alors que Khara, ton frère, dans le Djanasthâna, fut
+tué avec les Rakshasas nombreux qui l'environnaient,
+son meurtrier déjà n'était pas un homme. Alors que, dans
+la forêt, Bâli, cent fois supérieur à toi pour la force, fut tué
+par ce Râma dans la guerre, son meurtrier déjà n'était
+pas un homme. Alors qu'une épouvantable chaussée fut
+jetée par les singes dans la grande mer, je soupçonnais
+déjà dans mon cœur que Râma n'était pas un homme.</p>
+
+<p>«Que la paix soit faite avec le Raghouide!» te disais-je;
+mais tu n'accueillis pas mes paroles, et de là vient son
+triomphe <i>en ce jour</i>. Tu t'es follement épris de Sîtâ,
+monarque des Rakshasas, pour la perte de ton empire,
+de ta personne et de moi-même. Il y a des femmes qui
+lui sont égales, il y a des femmes qui lui sont même supérieures
+en beauté; mais, devenu l'esclave de l'amour, tu
+n'as point compris cela.</p>
+
+<p>«La Mithilienne va donc maintenant se promener
+joyeuse avec Râma, tandis que moi, infortunée, je suis
+tombée dans une mer épouvantable de chagrins! moi,
+qui m'enivrai de plaisir, accompagnée par toi sur le Kêlâsa,
+dans le Nandana, sur le Mérou, dans les bocages du
+Tchaîtraratha et dans les jardins suaves des Dieux!</p>
+
+<p>«La voilà donc, hélas! venue, cette nuit suprême de
+moi, cette nuit qui fait mon veuvage et que je n'ai jamais
+prévue telle, insensée que j'étais! Mon père est le souverain
+des Dânavas, mon époux était le monarque des Rakshasas,
+et j'avais pour fils Çatrounirdjétri; aussi étais-je
+fière! Mais aujourd'hui je n'ai plus de famille, j'ai perdu
+en toi mon protecteur et je vais passer dans la tristesse
+mes éternelles années!</p>
+
+<p>«Lève-toi, sire! Pourquoi es-tu couché là? Pourquoi
+ne me dis-tu pas une parole, à moi, ton épouse chérie?
+Honore en moi, noctivague aux longs bras, la mère de
+ton fils!</p>
+
+<p>«La voici donc rompue en morceaux cette lance avec
+laquelle tu immolais tes ennemis dans les combats, cette
+lance brillante comme le soleil et semblable à la foudre
+même du Dieu qui manie le tonnerre! Tranchée à coups
+de flèches, les tronçons de ta massue jonchent la terre de
+tous côtés, cette massue à la vigueur infinie, armé de laquelle,
+héros, tu brillais naguère! Honte soit à mon cœur
+qui, écrasé par le chagrin, n'éclate pas en mille parties
+quand je te vois là descendu au tombeau!»</p>
+
+<p>Elle dit; et gémissant ainsi, les yeux troublés de larmes
+et le cœur assailli par l'amour, la reine tomba dans un
+<i>triste</i> évanouissement.</p>
+
+<p>Alors, toutes les femmes du roi, ses compagnes, pleurant
+et désespérées elles-mêmes, environnent et s'empressent
+de relever Mandaudarî, plongée dans un tel désespoir:
+«Reine, lui disent-elles, il n'a pas compris la
+marche inconstante des choses humaines; le malheur
+vient par toutes les conditions de la vie: honnie soit
+même cette splendeur instable des rois!» À ces paroles,
+elle se mit à pleurer avec de bruyants sanglots, et, la
+tête baissée, elle mouilla ses deux seins avec les gouttes
+épaisses de ses larmes.</p>
+
+<p>Le Daçarathide invita les parents à faire la cérémonie
+qui devait ouvrir au guerrier mort les portes du Swarga;
+car il vit dans leur pensée qu'ils avaient le désir de célébrer
+ses obsèques. Aussitôt, à la voix de Sougrîva, les
+singes à la force épouvantable de rassembler çà et là des
+bois d'aloès et de sandal.</p>
+
+<p>Les généraux des singes reviennent chargés de cruches
+remplies d'une eau puisée dans les quatre vastes mers; ils
+rapportent à grande hâte des fleurs cueillies sur les sept
+monts et sur les autres montagnes de la terre. Ils apportent
+des faisceaux de kouças, l'herbe pure, du beurre
+clarifié, du lait nouveau et du lait coagulé, la cuiller du
+sacrifice, des feux consacrés par les prières, et des amas
+de bois. Vibhîshana lui-même fit venir de sa maison
+l'agnihotra, que les brahmes ne laissent jamais seul. Il
+fit cette partie des funérailles suivant l'ordre des cérémonies,
+consigné dans le rituel, de manière qu'elle fût
+jointe aux récompenses de l'obligation, en même temps
+qu'associée à ce qui était non défectueux, impérissable,
+très-saint et hautement vénéré.</p>
+
+<p>D'abord, les serviteurs déposent Râvana dans un lieu
+pur. Ensuite, on dresse un vaste, un très-grand bûcher,
+que surmontent des bûches de sandal, mêlées à des nâgésars,
+auxquels sont unis de généreux aloès; bûcher
+riche de tous les parfums, incomparable par ses grands
+arbres de sandal jaune. Ils portent sur la pile terminée le
+monarque vêtu d'une robe de lin, et, s'inclinant, les
+Rakshasas déposent le corps couché sur un lit.</p>
+
+<p>Aussitôt les prêtres, versés dans la science des Védas,
+commencent en l'honneur du roi la cérémonie dernière;
+ils immolent pour le monarque des Rakshasas la suprême
+victime des morts. Ils orientent l'autel au sud-est et portent
+le feu à sa place consacrée. Vibhîshana, qui s'approche
+en silence, y dépose la cuiller du sacrifice.</p>
+
+<p>Tous les brahmes alors, le visage noyé de larmes, répandent,
+suivant le rite, à pleines cuillers, sur le mort un
+beurre liquide et clarifié dont l'antilope a fourni la matière.
+Ils mettent un char à ses pieds, un mortier dans
+un grand intervalle; d'autres placent sur le bûcher différents
+arbres à fruit. Ils déposent le moushala du magnanime
+au lieu fixé pour lui, suivant la règle établie par un
+des Maharshis et prescrite dans les Çâstras.</p>
+
+<p>À la suite de ces choses, les Rakshasas immolent en
+l'honneur du monarque une victime de bétail qu'ils oignent
+tout entière de beurre clarifié, couchent dans un
+tapis et jettent dans le feu du sacrifice. Puis, l'âme consumée
+de tristesse et la face baignée de larmes, ils inondent
+Râvana de grains frits, de parfums, de bouquets et
+d'autres oblations.</p>
+
+<p>Enfin Vibhîshana, suivant les prescriptions du rite,
+applique le feu au bûcher; et la flamme, se développant
+éclatante, dévore aussitôt le monarque aux dix têtes.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Alors, congédiant le char divin, resplendissant à l'égal
+du soleil qu'Indra lui avait prêté, Râma à la grande
+science fit ses révérences à Mâtali: «Tu as déployé une
+grande puissance, tu m'as rendu le plus éminent service,
+lui dit-il; retourne maintenant, je t'en donne congé, dans le
+séjour des Immortels.» Il dit; et sur la permission ainsi
+donnée, le cocher d'Indra, Mâtali, remonte dans son char
+et s'élève aussitôt vers le ciel.</p>
+
+<p>Le vaillant Râma dit ces paroles au singe Hanoûmat,
+ce héros qui ressemblait à une grande montagne et qui
+s'approcha, les mains réunies en coupe à ses tempes:
+«Demande, mon ami, la permission à Vibhîshana, le puissant
+monarque; puis entre dans la ville de Lankâ et va
+souhaiter le bonjour à la princesse de Mithila. Annonce à
+ma Vidéhaine, ô le plus éminent des victorieux, que je
+suis en bonne santé, de même que Sougrîva, de même que
+Lakshmana, et que Râvana fut tué dans la bataille. Raconte
+à ma Vidéhaine ces agréables nouvelles d'ici, et
+veuille bien revenir aussitôt qu'elle t'aura donné ses commissions.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Quand le singe à la grande splendeur se fut introduit
+dans le palais opulent de Râvana, il vit, dépouillée de
+tous honneurs Sîtâ, la vertueuse épouse de Râma. La tête
+courbée, le corps incliné, l'air modeste, il salua la Mithilienne
+et se mit à lui répéter toutes les paroles de son
+époux:</p>
+
+<p>«J'ai remporté la victoire, <i>te fait dire ton époux</i>;
+sois tranquille, Sîtâ, et dépose tes soucis; j'ai tué Râvana,
+ton ennemi, sous le joug duquel <i>gémissait</i> Lankâ! Ton
+séjour dans l'habitation de Râvana ne doit plus t'inspirer
+de crainte: en effet, ce royaume de Lankâ est tombé sous
+l'obéissance de Vibhîshana.»</p>
+
+<p>À ces mots, Sîtâ de se lever en sursaut; mais, la joie
+fermant tout passage à sa voix, cette femme au visage
+brillant comme l'astre des nuits ne put articuler une seule
+parole. Ensuite, le plus illustre des singes dit à Sîtâ,
+plongée dans le silence: «À quoi penses-tu, reine?
+Pourquoi ne me parles-tu pas?»</p>
+
+<p>À cette question d'Hanoûmat, elle, qui jamais ne quitta
+le chemin du devoir, Sîtâ, au comble du bonheur, lui tint
+ce langage d'une voix que sa joie rendait balbutiante:
+«À peine eus-je entendu une si agréable nouvelle, l'éminente
+victoire de mon époux, que, subjuguée par la joie,
+je devins sans parole un moment. En effet, je ne vois
+rien, singe, mon ami (et c'est la vérité, que je dis là),
+<i>non!</i> je ne vois rien sur la terre qui soit égal aux
+charmes de ton récit, ni l'or, ni les vêtements, ni même
+les pierreries. Aussi fus-je saisie d'une joie telle, que
+j'en perdis la parole.»</p>
+
+<p>À ces mots de la Vidéhaine, le singe, joignant ses
+deux mains en coupe et debout en face de Sîtâ, lui tint ce
+langage dicté par la joie: «Femme vertueuse, appliquée
+au bonheur de ton époux, ô toi qui es pour ton mari la
+joie de sa victoire, il te sied de parler en ces paroles
+d'amour. Elles sont égales, reine, ces bonnes et fécondes
+paroles de toi, au don le plus magnifique par des multitudes
+de pierreries; elles valent même tout l'empire des
+Dieux! Avec cette richesse, je pourrais acheter tous les
+biens, un royaume et le reste. Maintenant que je vois
+Râma victorieux et son rival immolé, il est une grâce que
+je sollicite de toi, reine, une seule, mais grande, à laquelle
+je tiens. Daigne me l'accorder gracieusement; ensuite,
+on te fera voir ton époux.</p>
+
+<p>«J'ai vu naguère plus d'une fois ces Rakshasîs aux
+visages hideux vomir sur toi des paroles outrageantes,
+suivant les injonctions de Râvana.</p>
+
+<p>«J'ai donc envie de tuer ces affreuses Démones bien
+épouvantables, aux cruelles mœurs: daigne m'accorder
+cette grâce.»</p>
+
+<p>À ces mots d'Hanoûmat, la Vidéhaine, fille du roi
+Djanaka, réfléchit un moment; puis elle se mit à rire et
+lui fit cette réponse: «Que le noble singe ne s'irrite pas
+contre des servantes, forcées d'obéir, qui se meuvent par
+la volonté d'un autre et qui vivent soumises dans la domesticité
+du roi.</p>
+
+<p>«Tout ce qui m'est arrivé de leur fait, je l'ai subi en
+châtiment des mauvaises œuvres que j'avais commises
+avant <i>ces jours</i> et par la faute de l'adversité de ma fortune.
+C'est ma destinée seule qui m'avait lié à cette déplorable
+condition: telle est vraiment l'opinion de mon
+esprit. Faible, je sais pardonner à de <i>faibles</i> servantes.»</p>
+
+<p>À ce langage de Sîtâ, Hanoûmat, qui savait manier la
+parole, fit cette réponse à l'illustre épouse de Râma:
+«Sîtâ, la noble épouse de Râma, vient de parler comme
+il était convenable. Donne-moi tes commandements,
+reine, et je retourne où m'attend le Raghouide.» À ces
+mots d'Hanoûmat, la fille du roi Djanaka repartit:
+«Chef des singes, je désire voir mon époux.»</p>
+
+<p>Le singe à la grande science s'approche de Râma et dit
+cette noble parole au héros, le plus habile entre ceux qui
+savent manier l'arc: «Ta Mithilienne, <i>que j'ai trouvée</i>
+absorbée dans la peine et les yeux troubles de pleurs,
+n'eut pas plutôt appris ta victoire, qu'elle a désiré jouir
+de ta vue.» À ces mots d'Hanoûmat, soudain Râma, le
+plus vertueux des hommes vertueux, Râma, noyé de
+larmes, s'abandonna à ses réflexions.</p>
+
+<p>Après qu'il eut, en regardant la terre, poussé de longs
+et brûlants soupirs, il dit à Vibhîshana, le monarque des
+Rakshasas: «Fais venir ici la princesse de Mithila, Sîtâ,
+ma Vidéhaine, aussitôt qu'elle aura baigné sa tête, répandu
+sur elle un fard céleste et revêtu de célestes parures.»</p>
+
+<p>À peine eut-il parlé, que Vibhîshana partit d'un pied
+hâté; il entra dans le gynœcée, et, les mains réunies en
+coupe, il dit à Sîtâ: «Baigne-toi la tête, Vidéhaine; revêts
+de célestes parures et monte dans un char, s'il te
+plaît; ton époux désire te voir.» À ces mots, la Vidéhaine
+répondit à Vibhîshana: «Je désire aller voir mon
+époux avant même de m'être lavée, monarque des Rakshasas.»
+Ces paroles entendues, Vibhîshana repartit:
+«Reine, tu dois faire comme ton époux veut que tu
+fasses.»</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle eut ouï ces mots, la vertueuse Mithilienne,
+pour qui son mari était comme une divinité, cette
+reine toute dévouée à l'amour et à la volonté de son
+époux: «Qu'il en soit donc ainsi!» répondit-elle. Sur-le-champ,
+de jeunes femmes lavent sa tête et font sa toilette;
+on la revêt de robes précieuses, on la pare de
+riches joyaux; puis, Vibhîshana fait monter Sîtâ dans une
+litière magnifique, couverte de tapis somptueux, et l'emmène,
+escortée de Rakshasas en grand nombre.</p>
+
+<p>Enflammés de curiosité, les principaux des singes, désirant
+voir la Mithilienne, se tenaient sur le passage par
+centaines de mille. «De quelle beauté donc est cette Vidéhaine?
+se disaient-ils. Quelle est cette perle des femmes,
+à cause de laquelle ce monde des singes fut mis en si
+grand péril? Elle, pour qui fut tué un roi, ce Râvana, le
+monarque des Rakshasas, et fut jetée dans les eaux de la
+grande mer une chaussée longue de cent yodjanas!»</p>
+
+<p>Au milieu de ces paroles, qu'il entendait répéter de
+tous les côtés, Vibhîshana mit la riche litière en tête et
+s'avança vers Râma lui-même. Il s'approcha du magnanime,
+plongé dans ses réflexions, tout victorieux qu'il fût,
+et lui dit joyeux en s'inclinant: «Je l'ai amenée!»</p>
+
+<p>À peine eut-il appris qu'elle était venue, celle qui
+avait longtemps habité dans la maison d'un Rakshasa,
+trois sentiments d'assaillir à la fois Râma, la joie, la colère
+et la tristesse. Il fit aller ses yeux de côté et se mit à
+réfléchir avec incertitude; ensuite il dit à Vibhîshana
+ces paroles opportunes:</p>
+
+<p>«Monarque des Rakshasas, mon ami, toi qui toujours
+t'es complu dans mes victoires, que la Vidéhaine
+paraisse au plus tôt en ma présence.» À ces mots du
+Raghouide, Vibhîshana fit alors en grande hâte repousser
+le monde de tous les côtés. Aussitôt des serviteurs, coiffés
+de turbans faits en peau de serpent, le djhardjhara et le
+bambou dans la main, parcourent d'un pied hâté la multitude,
+refoulant de toutes parts les assistants.</p>
+
+<p>Quand Râma vit de tous côtés ces foules se rejeter en
+arrière, pleines de terreur et de hâte, il arrêta ce mouvement
+par un sentiment de politesse et d'amour. Irrité
+et brûlant de ses yeux, pour ainsi dire, le Démon à la
+grande science, Râma de jeter ces mots sur le ton du reproche
+à Vibhîshana: «Pourquoi, sans égard pour moi,
+vexes-tu ces gens? Ne leur fais pas de violence, car je
+regarde chacun d'eux comme s'il était de ma famille.»</p>
+
+<p>Attentive aux paroles de son époux, Sîtâ, se voyant
+négligée, en conçut une secrète colère difficile à tenir
+sous le voile. Ensuite la Djanakide, ayant regardé son
+époux, réfléchit, et, femme, elle comprima sa joie cachée
+au fond du cœur.</p>
+
+<p>Le sage Râma dit alors ces mots à Vibhîshana d'une
+voix forte et pareille au bruit d'une masse de grands nuages:</p>
+
+<p>«Ce ne sont pas les maisons, ni les vêtements, ni l'enceinte
+retranchée <i>d'un sérail</i>, ni l'étiquette d'une cour,
+ni tout autre cérémonial des rois, qui mettent une femme
+à l'abri des regards: le voile de la femme, c'est la vertu
+de l'épouse! Celle que voici nous est venue de la guerre;
+elle est plongée dans une grande infortune; je ne vois
+donc pas de mal à ce que les regards se portent sur elle,
+surtout en ma présence. Fais-lui quitter sa litière, amène
+la Vidéhaine à pied même près de moi: que ces hommes des
+bois puissent la voir!» Il dit; et Vibhîshana, tout en
+méditant ce langage, conduisit la Mithilienne auprès du
+magnanime Râma.</p>
+
+<p>À peine ouïes les paroles du Raghouide sur la Mithilienne,
+les singes et tous les généraux de Vibhîshana avec
+le peuple de se regarder les uns les autres et de s'entre-dire:
+«Que va-t-il faire? On entrevoit chez lui une colère
+secrète; elle perce même dans ses yeux.» Ils furent tous
+agités de crainte aux gestes de Râma; la peur naquit dans
+leurs âmes, et, tremblants, ils changèrent de visage.</p>
+
+<p>Lakshmana, Sougrîva et le fils de Bâli, Angada, étaient
+remplis tous de confusion; et, ensevelis dans leurs pensées,
+ils ressemblaient à des morts. À l'indifférence qu'il
+marquait pour son épouse, à ses manières effrayantes,
+Sîtâ parut à leurs yeux comme un bouquet de fleurs qui
+n'a plus de charmes et que <i>son maître</i> abandonne.</p>
+
+<p>Suivie par Vibhîshana et les membres fléchissants de
+pudeur, la Mithilienne s'avança vers son époux. On la vit
+s'approcher de lui, telle que Çrî elle-même revêtue d'un
+corps, ou telle que la Déesse de Lankâ, ou telle enfin que
+Prabhâ, la femme du soleil. À la vue de Sîtâ, la plus noble
+des épouses, tous les singes furent transportés dans
+la plus haute admiration par la force de sa grâce et de sa
+beauté.</p>
+
+<p>Quand, le visage inondé par des larmes de pudeur, au
+milieu de ces peuples assemblés, elle se fut approchée de
+son époux, la Djanakide se tint près de lui, comme la
+charmante Lakshmî à côté de Vishnou. À l'aspect de cette
+femme qui animait un corps d'une beauté céleste, le Raghouide
+versa des pleurs, mais ne lui dit point un seul
+mot, car le doute était né dans son âme. Ballotté au milieu
+des flots de la colère et de l'amour, Râma, le visage
+pâle, avait ses yeux empourprés d'une extrême rougeur,
+tant il s'efforçait d'y retenir ses larmes!</p>
+
+<p>Il voyait devant lui cette reine debout, l'âme frissonnante
+de pudeur, ensevelie dans ses pensées, en proie à
+la plus vive affliction et comme une <i>veuve</i> qui n'a plus
+son protecteur. Elle, cette jeune femme, qu'un Démon
+avait enlevée de force et tourmentée dans une <i>odieuse</i>
+captivité; elle, à peine vivante et qui semblait revenir du
+monde des morts; elle, que la violence arracha de son
+ermitage un instant désert; elle, sans reproche, innocente,
+à l'âme pure, elle n'obtenait pas de son époux une
+seule parole! Aussi, les yeux déjà baignés par des larmes
+de pudeur au milieu des peuples assemblés, fondit-elle
+en <i>des torrents de</i> pleurs, quand elle se fut approchée
+de Râma, en lui disant: «Mon époux!»</p>
+
+<p>À ce mot, qu'elle soupira avec un sanglot, une larme
+vint troubler les yeux des capitaines simiens; et tous ils
+se mirent à pleurer, saisis de tristesse. Le Soumitride, qui
+sentit naître son émotion, se couvrit aussitôt la face de
+son vêtement et fit un effort pour contenir ses larmes et
+rester impassible dans sa fermeté.</p>
+
+<p>Enfin Sîtâ à la taille charmante, ayant remarqué cette
+grande révolution qui s'était opérée dans son époux, rejeta
+sa timidité et se mit en face de lui. L'auguste Vidéhaine
+secoua son chagrin, elle s'arma de courage, elle
+refoula ses larmes en elle-même par sa force d'âme et la
+pureté de sa conscience. On la vit arrêter sur le visage de
+son époux un regard où plus d'un sentiment se peignit:
+c'étaient l'étonnement, la joie, l'amour, la colère et même
+la douleur.</p>
+
+<p>Ballotté sur le doute, Râma, quand il vit ainsi la reine,
+se mit à lui exposer l'état secret de son cœur: «Je t'ai
+conquise des mains de l'ennemi par la voie des armes,
+noble Dame: reste donc à faire bravement ce que demandent
+les circonstances. J'ai assouvi ma colère, j'ai lavé
+mon offense, j'ai retranché du même coup mon déshonneur
+et mon ennemi. Aujourd'hui, j'ai fait éclater mon
+courage; aujourd'hui, ma peine a rendu son fruit; j'ai
+accompli ma promesse: je dois être ici égal à moi-même.</p>
+
+<p>«Pour ce qui est de ton rapt en mon absence par un
+Démon travesti sous une forme empruntée, c'est le Destin
+qui est l'auteur de cette faute; la fraude s'est faite
+ici l'égale du courage. <i>Mais</i> qu'aurait-il de commun avec
+une grande valeur, cet homme à l'âme petite, qui n'essuierait
+pas avec énergie la honte qui a rejailli sur lui?</p>
+
+<p>«Aujourd'hui même la traversée de la mer et le ravage
+de Lankâ, tout ce grand exploit d'Hanoûmat a porté son
+fruit <i>heureux</i>. La fatigue des armées et celle de Sougrîva,
+qui déploya tant de courage dans les combats
+et de lumière dans les conseils pour notre bien, porte
+aujourd'hui tout son fruit. La grande fatigue de Vibhîshana,
+qui, désertant le parti d'un frère vicieux, est venu
+se rallier au mien, porte également son fruit aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Il dit; et, tandis que Râma tenait ce langage, Sîtâ, les
+yeux tout grands ouverts, comme ceux d'une gazelle, était
+inondée par ses larmes. À cette vue, la colère du Raghouide
+s'en accroît davantage, et, contractant ses <i>noirs</i>
+sourcils sur le front, jetant des regards obliques, il envoie
+à Sîtâ ces mordantes paroles au milieu des singes et des
+Rakshasas:</p>
+
+<p>«Ce que doit faire un homme pour laver son offense,
+je l'ai fait, par cela même que je t'ai reconquise: j'ai
+donc sauvé mon honneur. Mais sache bien cette chose:
+les fatigues que j'ai supportées dans la guerre avec mes
+amis, c'est par ressentiment, noble Dame, et non pour toi,
+que je les ai subies! Tu fus reconquise des mains de l'ennemi
+par moi dans ma colère; mais ce fut entièrement,
+noble Dame, pour me sauver du blâme encouru et laver
+la tache imprimée sur mon illustre famille.</p>
+
+<p>«Ta vue m'est importune au plus haut degré, comme
+le serait une lampe mise dans l'intervalle de mes yeux!
+Va donc, je te donne congé; va, Djanakide, où il te
+plaira! Voici les dix points de l'espace, <i>choisis</i>! il n'y a
+plus rien de commun entre toi et moi. En effet, est-il un
+homme de cœur, né dans une noble maison, qui, d'une
+âme où le doute fit son trait, voulût reprendre son
+épouse, après qu'elle aurait habité sous le toit d'un autre
+homme?</p>
+
+<p>«Place comme il te plaira ton cœur, Sîtâ! car il n'est
+pas croyable que Râvana, t'ayant vue si ravissante et
+douée de cette beauté céleste, ait pu jamais trouver du
+charme dans aucune autre des jeunes femmes qui habitent
+son palais!»</p>
+
+<p>Quand elle entendit pour la première fois ces paroles
+affreuses de son époux au milieu des peuples assemblés,
+la Mithilienne se courba sous le poids de la pudeur. La
+Djanakide rentra dans ses membres, pour ainsi dire, et,
+blessée par les flèches de ces paroles, elle versa un torrent
+de larmes. Ensuite, essuyant son visage baigné de
+pleurs, elle dit ces mots lentement et d'une voix bégayante
+à son époux: «Tu veux me donner à d'autres,
+comme une bayadère, moi qui, née dans une noble famille,
+Indra des rois, fus mariée dans une race illustre.
+Pourquoi, héros, m'adresses-tu, comme à une épouse
+vulgaire, un langage tel, choquant, affreux à l'oreille et
+qui n'a point d'égal? Je ne suis pas ce que tu penses,
+guerrier aux longs bras; mets plus de confiance en moi;
+<i>j'en suis digne</i>, je le jure par ta vertu elle-même!</p>
+
+<p>«C'est avec raison que tu soupçonnes les femmes, si
+leur conduite est légère; mais dépose le doute à mon
+égard, Râma, si tu m'as bien étudiée. S'il m'est arrivé de
+toucher les membres de ton ennemi, mon amour n'a rien
+fait ici pour la faute; le seul coupable, c'est le Destin!
+Mon cœur, néanmoins, la seule chose qui fût en mon pouvoir,
+n'a jamais cessé de résider en toi; que ferai-je désormais,
+esclave en des membres qui ne sont pas à moi?
+Jamais, en idée seulement, je n'ai failli envers toi: puissent
+les Dieux, nos maîtres, me donner la sécurité d'une
+manière aussi vraie que cette parole est certaine! Si mon
+âme, prince, qui donne l'honneur, si mon naturel chaste
+et notre vie commune n'ont pu me révéler à toi, ce
+malheur me tue pour l'éternité.</p>
+
+<p>«Quand Hanoûmat, envoyé par toi, s'est montré la
+première fois dans Lankâ, où j'étais captive, pourquoi,
+héros, ne m'as-tu pas rejetée dès ce moment? Aussitôt
+cette parole, vaillant guerrier, abandonnée par toi, j'eusse
+abandonné la vie à la vue même de ce noble singe. Tu
+n'aurais pas en vain subi tant de fatigue et mis ta vie en
+péril; cette armée de tes amis ne se fût pas consumée en
+des travaux sans fruit.</p>
+
+<p>«Mais, sous l'empire même de la colère, ce que tu
+mis avant tout, comme un esprit léger, monarque des
+hommes, ce fut ma qualité seule d'être une femme. J'étais
+née du roi Djanaka, appelée que je fusse d'un nom qui
+attribuait ma naissance à la terre; mais, ni ma conduite,
+ni mon caractère, tu n'as rien estimé de moi. Ma main,
+qu'adolescent tu avais pressée en mon adolescence, tu ne
+l'as point admise pour garant; ma vertu et mon dévouement,
+tu as tout rejeté derrière toi!»</p>
+
+<p>Sîtâ parlait ainsi en pleurant et d'une voix que ces
+larmes rendaient balbutiante; puis, s'étant recueillie dans
+ses pensées, elle dit avec tristesse à Lakshmana: «Fils
+de Soumitrâ, élève-moi un bûcher; c'est le remède à mon
+infortune: frappée injustement par tant de coups, je n'ai
+plus la force de supporter la vie. Dédaignée par mon
+époux, dans l'assemblée de ces peuples, je vais entrer
+dans le feu; c'est la <i>seule</i> route <i>ici</i> qu'il m'est séant de
+suivre.»</p>
+
+<p>À ces mots de la Mithilienne, <i>l'intrépide</i> meurtrier
+des héros ennemis, Lakhsmana, flottant parmi les ondes
+de l'incertitude, fixa les yeux sur le visage de son frère;
+et, comme il vit l'opinion de Râma se manifester dans
+l'expression de ses traits, le robuste guerrier fit un bûcher
+pour se conformer à sa pensée. En effet, qui que ce
+fût alors n'aurait pu calmer Râma, tombé sous le pouvoir
+de la douleur et de la colère, ni lui adresser une parole,
+ni même le regarder.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle eut décrit un pradakshina autour de
+Râma debout et la tête baissée, la Vidéhaine s'avança
+vers le feu allumé. Elle s'inclina d'abord en l'honneur
+des Dieux, puis en celui des brahmes; et, joignant ses
+deux mains en coupe à ses tempes, elle adressa au Dieu
+Agni cette prière, quand elle fut près du bûcher: «De
+même que je n'ai jamais violé, soit en public, soit en secret,
+ni en actions, ni en paroles, <i>ni de l'esprit</i>, ni du
+corps, ma foi donnée au Raghouide; de même que mon
+cœur ne s'est jamais écarté du Raghouide: de même,
+toi, feu, témoin du monde, protége-moi de tous les
+côtés!»</p>
+
+<p>Après qu'elle eut parlé ainsi, la Vidéhaine, impatiente
+de s'élancer dans les flammes, fit le tour du feu et dit
+encore ces mots: «Agni, ô toi qui circules dans le
+corps de tous les êtres, sauve-moi, ô le plus vertueux des
+Dieux, toi qui, placé dans mon corps, est en lui comme
+un témoin!» À ces paroles entendues, tous les généraux
+simiens de pleurer beaucoup, et, tombant une à une, les
+larmes couvrent bientôt leur visage.</p>
+
+<p>Alors, s'étant prosternée devant son époux, Sîtâ d'une
+âme résolue entra dans les flammes allumées. Une multitude
+immense, adultes, enfants, vieillards, était rassemblée
+en ce lieu; ils virent tous la Mithilienne éplorée
+se plonger dans le bûcher. Au moment qu'elle entra dans
+le feu, singes et Rakshasas de pousser un hélas! hélas!
+dont la clameur intense éclata comme quelque chose de
+prodigieux. Semblable à l'or bruni le plus excellent, Sîtâ,
+parée de bijoux d'or épuré, s'élança dans les flammes
+allumées, comme une victime, que l'on jette dans le feu
+du sacrifice.</p>
+
+<p>À ces cris des peuples: «<i>Hélas! hélas!</i>» Râma, le
+devoir incarné, mais l'âme courroucée, demeura un moment
+les yeux troubles de larmes. Soudain Kouvéra, le
+roi <i>des richesses</i>, Yama avec les Mânes, le Dieu aux mille
+regards, monarque des Immortels, et Varouna, le souverain
+des eaux, le fortuné Çiva aux trois yeux, de qui le
+drapeau a pour emblème un taureau, l'auguste et bienheureux
+créateur du monde entier, Brahma, et le roi Daçaratha,
+porté dans un char au milieu des airs et revêtu
+d'une splendeur égale à celle du roi des Dieux, tous d'accourir
+ensemble vers ces lieux. Tous, se hâtant sur leurs
+chars semblables au soleil, ils arrivent sous les murs de
+Lankâ.</p>
+
+<p>Ensuite, le plus éminent des Immortels et le plus
+savant des esprits savants, le saint créateur de l'univers
+entier, étendit un long bras, dont sa main était la digne
+parure, et dit au Raghouide, qui se tenait devant lui, ses
+deux mains réunies en coupe: «Comment peux-tu voir
+avec indifférence que Sîtâ se jette dans le feu d'un bûcher?
+Comment, ô le plus grand des plus grands Dieux,
+ne te reconnais-tu pas toi-même? Quoi! c'est toi qui es
+en doute sur la chaste Vidéhaine, comme un époux vulgaire!»</p>
+
+<p>À ces mots du roi des Immortels, Râma, joignant ses
+deux mains aux tempes, répondit au plus éminent des
+Dieux: «Je suis, il me semble, un simple enfant de Manou,
+Râma, le fils du roi Daçaratha. <i>S'il en est d'une
+autre manière</i>, daigne alors ton excellence me dire qui
+je suis et d'où je proviens.» Au Kakoutsthide, qui parlait
+ainsi: «Écoute la vérité, Kakoutsthide, ô toi de qui
+la force ne s'est jamais démentie! répondit l'Être à la
+splendeur infinie existant par lui-même. Ton excellence
+est Nârâyana, ce Dieu auguste et fortuné, de qui l'arme
+est le tchakra. Ton arc est celui qu'on appelle Çârnga; tu
+es Hrishikéça, tu es l'homme le plus grand des hommes.</p>
+
+<p>«Tu es la demeure de la vérité; tu es vu au commencement
+et à la fin des mondes; mais on ne connaît de toi ni
+le commencement ni la fin. «Quelle est son essence?»
+se dit-on. On te voit dans tous les êtres; dans les troupeaux,
+dans les brahmes, dans le ciel, dans tous les points
+de l'espace, dans les mers et dans les montagnes!</p>
+
+<p>«<i>Dieu</i> fortuné aux mille pieds, aux cent têtes, aux
+mille yeux, tu portes les créatures, la terre et ses montagnes.
+Que tu fermes les yeux, on dit que c'est la nuit;
+si tu les ouvres, on dit que c'est le jour: les Dieux étaient
+dans ta pensée, et rien de ce qui est n'est sans toi.</p>
+
+<p>«On dit que la lumière fut avant les mondes; on dit
+que la nuit fut avant la lumière; mais ce qui fut avant ce
+qui est avant tout, on raconte que c'est toi, l'âme suprême.
+C'est pour la mort de Râvana que tu es entré
+ici-bas dans un corps humain. Ce fut donc pour nous que
+tu as consommé cet exploit, ô la plus forte des colonnes
+qui soutiennent le devoir. Maintenant que l'impie Râvana
+est tué, retourne joyeux dans ta ville.»</p>
+
+<p>Cependant le feu <i>ardent et</i> sans fumée avait respecté
+la Djanakide, placée au milieu du bûcher: tout à coup,
+voilà qu'il s'incarne dans un corps et soudain il s'élance,
+tenant Sîtâ dans ses bras. Le Feu mit de son sein dans le
+sein de Râma la jeune, la belle, la sage Vidéhaine aux
+joyaux d'or épuré, aux cheveux noirs bouclés, vêtue d'une
+robe écarlate, parée de fraîches guirlandes de fleurs et
+semblable au soleil enfant.</p>
+
+<p>Alors ce témoin <i>incorruptible</i> du monde, le Feu, dit à
+Râma: «Voici ton épouse, Râma; il n'existait aucune
+faute en elle.</p>
+
+<p>«Cette femme vertueuse à la conduite sage n'a failli
+envers toi, ni de parole, ni de pensée, ni par l'esprit, ni
+par les yeux. Dans une heure, où tu l'avais quittée, héros,
+le Démon Râvana d'une irrésistible vigueur l'emporta
+malgré sa résistance loin de la forêt solitaire. Enfermée
+dans son gynœcée, triste, absorbée dans ton <i>souvenir</i>,
+n'ayant de pensée que pour toi, surveillée de tous les côtés
+par des Rakshasîs difformes, tentée et menacée de
+toutes les manières, ta Mithilienne, en son âme retournée
+toute vers toi, n'a jamais songé au Rakshasa.</p>
+
+<p>«Reçois-la pure, sans tache: il n'existe pas en elle la
+moindre faute: je t'en suis le garant. Le feu voit tout ce
+qu'il y a de manifeste et tout ce qu'il y a de caché: aussi,
+ta Sîtâ m'est-elle connue, à moi, qui <i>viens de</i> l'observer
+<i>ici même</i> en face de mes yeux!»</p>
+
+<p>À ces mots, le héros à la grande splendeur, à l'inébranlable
+énergie, Râma, plein de constance et le plus
+vertueux des hommes vertueux, répondit au plus excellent
+des Dieux: «Il fallait nécessairement que Sîtâ fût
+soumise dans les mondes, grand Dieu, à l'épreuve de cette
+purification; car elle avait longtemps, elle femme charmante,
+habité dans le gynœcée de Râvana. «Râma, ce fils
+du roi Daçaratha, est un insensé; son âme n'est qu'une
+esclave de l'amour,» auraient dit les mondes, si je
+n'eusse point fait passer la Djanakide par cette purification.
+Cependant je savais bien que la fille du roi Djanaka
+n'avait pas changé de cœur, qu'elle m'était dévouée et
+que sa pensée errait sans cesse autour de moi. Mais,
+pour lui attirer la confiance des trois mondes dans cette
+assemblée des peuples, je n'ai point arrêté Sîtâ, quand
+elle s'est jetée au milieu du feu. Râvana lui-même n'aurait
+pu triompher de cette femme aux grands yeux, défendue
+par sa vertu seule, comme l'Océan ne peut franchir
+son rivage. Oui! cette âme cruelle n'aurait pas été
+capable de souiller même de pensée la Mithilienne, aussi
+impossible à toucher que la flamme du feu allumé. Non!
+Sîtâ n'a point donné son cœur à un autre, comme la
+splendeur ne fait pas divorce avec le soleil!»</p>
+
+<p>Après qu'il eut écouté ce discours du magnanime
+Râma, l'antique aïeul des créatures, l'auguste Swayambhou
+adressa au héros qu'il aimait ce langage, expression
+de son âme joyeuse, paroles ornées, douces, suaves, judicieuses
+et mariées au devoir: «Quand tu auras consolé
+Bharata de sa tristesse, et la pieuse Kâauçalyâ, et Kêkéyî,
+et Soumitrâ, la royale mère de Lakshmana; quand
+tu auras ceint le diadème dans Ayodhyâ et ramené la
+joie dans la foule de tes amis; quand tu auras fait naître
+une lignée dans la race des magnanimes Ikshwâkides,
+prodigué aux brahmes des richesses et gagné une renommée
+sans pareille, veuille bien alors revenir de la terre
+au ciel.</p>
+
+<p>«Vois-tu là dans un char, Kakoutsthide, le roi Daçaratha,
+<i>qui fut</i> ton illustre père et ton gourou dans ce monde
+des enfants de Manou? Sauvé par toi, son fils, c'est aujourd'hui
+un bienheureux, à qui fut ouvert le monde d'Indra:
+incline-toi devant lui avec Lakshmana, ton frère.»</p>
+
+<p>À ces mots de l'antique aïeul des créatures, le Kakoutsthide
+avec Lakshmana de toucher les pieds de son père,
+assis au sommet d'un char. Tous deux ils virent Daçaratha,
+flamboyant de sa propre splendeur, vêtu d'une robe
+pure de toute poussière; et, monté dans son char, l'ancien
+souverain de la terre fut pénétré d'une immense joie
+à la vue de ses deux fils, qu'il préférait au souffle même
+de sa vie.</p>
+
+<p>Le roi Daçaratha dit à son fils ces mots, qui débutaient
+par le flatter: «Séparé de toi, Râma, je n'attache pas un
+grand prix au Swarga ni au bonheur d'habiter avec les
+princes des Dieux. Certes, heureuse est-elle cette Kâauçalyâ,
+qui te verra joyeuse rentrer dans ton palais, victorieux
+de ton ennemi et dégagé de ton vœu! Certes,
+heureux sont-ils ces hommes qui te verront bientôt,
+Râma, de retour dans ta ville et sacré dans ton empire
+comme le monarque de la terre! Heureux aussi lui-même
+ce Lakshmana, ton frère, si dévoué au devoir; lui de qui
+la gloire est montée jusqu'au ciel et couvre à jamais la
+terre! Ta Vidéhaine est pure, mon fils, elle connaît le
+devoir et tient ses yeux toujours attachés sur le devoir.</p>
+
+<p>«Ce qui existe, soit en mal, soit en bien, dans l'univers
+entier, est à la connaissance des Dieux; et moi, que
+voici devant toi, Daçaratha, ton père, j'atteste sa pureté
+moi-même!</p>
+
+<p>«Tu as vu, héros, quatorze années s'écouler pendant
+que tu habitais pour l'amour de moi les forêts, en compagnie
+de ta Vidéhaine et de Lakshmana. Ton séjour
+dans les bois est donc aujourd'hui une dette acquittée et
+ta promesse est accomplie. Ta piété filiale a sauvegardé,
+mon fils, la vérité de ma parole, et la mort de Râvana,
+immolé de ta main dans la bataille, a satisfait les Dieux.
+Maintenant, paisible avec tes frères dans ton royaume,
+goûte le bonheur d'une longue vie.»</p>
+
+<p>Au roi des hommes, qui parlait ainsi, Râma fit cette
+réponse, les mains réunies en coupe: «Je suis heureux
+de voir que ta majesté, objet naturel de ma vénération,
+est contente de moi. Mais je voudrais obtenir de ton
+amour une grâce utile: c'est que tu rendes, ô toi qui
+sais le devoir, ta faveur à Kêkéyî et Bharata. «Je t'abandonne
+avec ton fils!» telles sont les paroles qui furent
+jetées par toi-même à Kêkéyî. Que cette malédiction,
+seigneur, ne frappe ni cette mère ni son fils!»</p>
+
+<p>«J'y consens!» repartit Daçaratha le père à Râma le
+fils. «Quelle autre chose veux-tu que je fasse?» reprit-il
+encore avec affection. Là-dessus, Râma lui dit: «Jette
+sur moi un regard propice!» Ensuite, Daçaratha fit de
+tels adieux à son fils Lakshmana: «O toi, qui cultives le
+devoir, tu recueilleras sur la terre, avec la <i>récompense
+du</i> devoir, une vaste renommée, et tu obtiendras, par la
+faveur de Râma, le Swarga et la grandeur suprême.</p>
+
+<p>«Sois docilement soumis, Dieu t'assiste! à Râma, ô
+toi qui ajoutes sans cesse aux joies de Soumitrâ, ta mère.
+Tu accompliras le devoir dans toute son étendue, tu recueilleras
+une immense renommée, et les hommes raconteront
+dans les mondes ton dévouement fraternel.»</p>
+
+<p>Quand il eut parlé de cette manière à Lakshmana, le
+monarque dit à Sîtâ: «Ma fille!» et, d'une voix douce,
+il adressa hautement ces mots à la Vidéhaine, qui se
+tenait là, formant l'andjali de ses mains réunies. Il ne
+faut pas ouvrir ton cœur, Vidéhaine, au ressentiment que
+pourrait y conduire cette répudiation <i>apparente</i>: c'est le
+désir même de ton bien qui inspira cette conduite au sage
+Râma pour <i>amener ici la reconnaissance de</i> ta pureté.
+L'action vaillante, sceau de ta pureté, que tu as faite
+aujourd'hui, ma fille, éclipsera la gloire des femmes <i>dans
+les siècles à venir</i>.</p>
+
+<p>Après qu'il eut éclairé de ses conseils la Djanakide et
+ses deux fils, le monarque issu de Raghou, Daçaratha,
+flamboyant, s'éleva dans son char vers le monde d'Indra.
+Il suivait le chemin fréquenté par les Dieux; et, ses regards
+baissés vers la surface de la terre, il s'éloignait,
+sans quitter des yeux le visage de son fils aussi beau que
+l'astre des nuits.</p>
+
+<p>Tandis que le Kakoutsthide <i>déifié</i> s'en allait, Indra, au
+comble de la joie, dit ces mots à Râma, qui se tenait
+devant lui, ses mains réunies en coupe à ses tempes:
+«Ce n'est jamais en vain qu'on nous a vus, monarque
+des hommes; nous sommes contents: dis-moi donc ce
+que ton cœur désire.»</p>
+
+<p>À ces mots, le Raghouide, d'une âme sereine, lui fit
+joyeux cette réponse: «Si je t'ai plu, Dieu, souverain
+du monde entier des Immortels, je vais te demander une
+grâce; daigne me l'accorder. Que tous les singes, qui,
+vaincus <i>dans ces combats</i>, sont tombés à cause de moi
+dans l'empire d'Yama, ressuscitent, gratifiés d'une vie
+nouvelle. Que des ruisseaux limpides coulent dans ces
+lieux où sont les singes et qu'il naisse pour eux des racines,
+des fruits et des fleurs dans le temps même qui
+n'en est point la saison.»</p>
+
+<p>À ces mots du magnanime, le grand Indra lui répondit
+en ces termes dictés par la bienveillance: «Tu désires
+le salut des <i>héros, tes</i> amis, <i>et des guerriers</i>, qui te sont
+venus en aide, c'est un vœu qui te sied, fils chéri de
+Kâauçalyâ, et qui est digne de toi. Néanmoins, cette
+immense faveur dont tu parles, mon ami, qu'on rende
+les morts à la vue <i>des vivants</i>, aucun autre que toi,
+guerrier aux longs bras, ne le fera jamais dans les mondes
+eux-mêmes des Immortels; mais, à cause de la parole
+qui te fut dite par moi, il en sera aujourd'hui même ainsi.
+Ours, golângoulas, gens du peuple et chefs, tous les
+singes vont se relever, comme <i>on voit sortir de leur
+couche</i>, à la fin du sommeil, ceux qui sont endormis.</p>
+
+<p>«On verra ici, guerrier au grand arc, des arbres
+chargés de fleurs et de fruits, dans un temps qui n'en est
+point la saison, et des rivières couler avec des ondes
+pures.»</p>
+
+<p>Aussitôt que le monarque illustre des Dieux eut articulé
+ces paroles, Çakra de verser une pluie mêlée d'ambroisie
+sur le champ de bataille. À peine l'ondée vivifiante
+les a-t-elle touchés qu'au même instant, rendus à la vie,
+tous les singes magnanimes se relèvent: on eût dit qu'ils
+se réveillaient à la fin d'un sommeil. Eux, que l'ennemi
+avait renversés morts, les membres déchirés de blessures,
+tous, se relevant guéris et dispos, ils ouvraient de grands
+yeux pleins d'étonnement.</p>
+
+<hr />
+
+<p><i>À la suite de ces choses</i>, Vibhîshana dit, les mains
+jointes, ces paroles au dompteur des ennemis, Râma,
+qui avait passé la nuit commodément couché: «Que de
+nobles dames, habiles dans l'art de parer, les mains
+chargées d'eau pour le bain, de parfums, de guirlandes
+variées, du sandal le plus riche, de vêtements et d'atours,
+viennent ici et qu'elles te baignent suivant l'étiquette.»
+À ces mots, le Kakoutsthide répondit à Vibhîshana:
+«Bharata aux longs bras, fidèle à la vérité, est plongé
+dans la douleur à cause de moi, et, voué à la pénitence
+dans un âge encore si tendre, il se tourmente le corps.
+Sans lui, ce fils de Kêkéyî, sans Bharata, qui marche
+dans la voie du devoir, je fais peu de cas du bain, des
+vêtements et des parures. Occupe-toi de me procurer un
+prompt retour dans ma ville. Car le chemin qui mène
+dans Ayodhyâ est très-difficile à pratiquer.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma: «Fils du monarque de la terre,
+lui répondit Vibhîshana, je te ferai conduire en ta ville.
+Il est un char nommé Poushpaka, char nonpareil, céleste,
+resplendissant comme le soleil et qui va de lui-même. Il
+appartenait à Kouvéra, mon frère; mais Râvana, plus fort,
+l'en a dépouillé après une bataille qu'il a gagnée sur lui.
+Ce véhicule, dont l'éclat ressemble à celui de l'astre du
+jour, est ici. Monté dans ce char, tu seras conduit par
+lui-même sans inquiétude jusque dans Ayodhyâ.»</p>
+
+<p>À ces mots, Vibhîshana d'appeler avec empressement
+le char semblable au soleil; ce véhicule, ouvrage de
+Viçvakarma, aux flancs marquetés de cristal poli, aux
+siéges magnifiques de lazulithe, au son mélodieux par
+les multitudes de clochettes qui gazouillaient, balancées
+de tous côtés autour de lui, ce char, qui se mouvait de
+lui-même, resplendissant, impérissable, céleste, ravissant
+l'âme, embelli de portes d'or, couvert de tissus, où
+l'or se mariait avec la soie, et qui, ombragé de mille
+étendards ou drapeaux blancs, ressemblait au sommet
+du Mérou.</p>
+
+<p>Quand il vit arrivé le char Poushpaka, le monarque
+des Rakshasas dit au Raghouide: «Que ferai-je?» Le
+héros à la grande splendeur, ayant réfléchi, lui répondit
+ces mots, où dominait le sentiment de l'amitié: «Que
+tous ces <i>quadrumanes</i> habitants des bois, qui ont mis à
+fin leur expédition, en soient récompensés, Vibhîshana,
+par divers présents de chars et de pierreries. C'est avec
+leur appui que tu as conquis Lankâ, monarque des Rakshasas:
+rejetant loin d'eux la crainte de la mort, ils n'ont
+jamais reculé dans les batailles. Les chefs contents des
+légions simiennes obtiendront ainsi, grâce à ta reconnaissance,
+l'estime qu'ils méritent, et, dignes d'honneur,
+ils seront honorés par toi.</p>
+
+<p>«Le héros puissant, qui sait donner, connaît la substance
+de son devoir et pratique ainsi les obligations imposées
+à un maître de la terre, n'est-il pas adoré du
+guerrier?»</p>
+
+<p>Il dit, et Vibhîshana s'empresse d'honorer tous les simiens
+jusqu'au dernier avec des largesses de pierreries
+et d'or. Accompagné de son frère, et quand il eut pris
+dans son anka l'illustre Vidéhaine, rougissante de pudeur,
+le Raghouide, monté dans le char, tint ce langage
+à tous les singes, à Sougrîva d'une extrême vigueur,
+comme à Vibhîshana le Rakshasa: «Tout ce que doivent
+faire des amis, vous l'avez fait, héros des singes; je
+vous donne congé, il vous est donc loisible à tous de vous
+retirer où bon vous semble. Mais ce qu'on peut attendre,
+Sougrîva, d'un allié, d'un ami, d'un cœur appliqué, ta
+majesté, qui marche dans le devoir, l'a fait pour moi
+complétement. Retourne à Kishkindhyâ et gouverne là
+ton empire, Sougrîva!</p>
+
+<p>«Je t'ai donné Lankâ pour ton royaume, Vibhîshana
+aux longs bras. Les habitants du ciel, Indra même avec
+eux, ne t'y vaincront jamais, souverain des Rakshasas, ô
+toi, le plus fidèle aux devoirs du kshatrya. Je retourne
+dans Ayodhyâ au palais de mon père; je vous demande la
+permission de partir et je vous fais à tous mes adieux.»</p>
+
+<p>À ces mots de Râma, les généraux quadrumanes, le
+monarque des singes et Vibhîshana le Rakshasa, tous,
+joignant les mains, de lui dire: «Nous désirons t'accompagner
+jusqu'à la cité d'Ayodhyâ; nous désirons voir ton
+sacre, vœu de notre cœur. Quand nous aurons vu cette
+auguste cérémonie et salué Kâauçalyâ, nous reviendrons
+après un court séjour, ô le plus grand des rois, dans nos
+habitations.»</p>
+
+<p>Le vertueux Kakoutsthide répondit: «Je trouverai dans
+votre société, si vous faites route avec moi, ce qu'il y a de
+plus aimable que l'aimable même: ce sera pour moi un
+bonheur que de rentrer dans Ayodhyâ en la compagnie
+de toutes vos excellences. Hâte-toi de monter dans le
+char avec tes généraux, Sougrîva; monte aussi avec tes
+ministres, Vibhîshana, monarque des Rakshasas.»</p>
+
+<p>À l'instant Sougrîva avec les rois des singes et Vibhîshana
+avec ses conseillers de monter, pleins de joie, dans
+le céleste Poushpaka. Quand ils sont tous embarqués,
+Râma commande au véhicule de partir, et le char nonpareil
+de Kouvéra s'élève au milieu du ciel même.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Le char s'était envolé comme un grand nuage soulevé
+par le vent. De là, promenant ses yeux de tous côtés, le
+guerrier issu de Raghou dit à Sîtâ la Mithilienne, au visage
+tel que l'astre des nuits: «Regarde, Vidéhaine, la
+cité bâtie par Viçvakarma, cette Lankâ debout sur la
+cime du Trikoûta, qui ressemble au sommet du Kêlâça.
+Regarde ce champ de bataille; ce n'est qu'une fange de
+chair et de sang, vaste boucherie, Sîtâ, de singes et de
+Rakshasas!</p>
+
+<p>«Voici l'endroit où Méghanâda nous ayant liés par sa
+magie, Lakshmana et moi, les singes avaient perdu toute
+espérance. Tous les simiens ont beaucoup pleuré dans la
+pensée que Râma était descendu au tombeau; mais Garouda
+nous eut bientôt délivrés du lien <i>mortel</i> de ces
+flèches. Ici, tombé sous mon dard à cause de toi, femme
+aux grands yeux, gisait le monarque des Yâtavas, cet
+épouvantable Râvana, que Brahma lui-même avait comblé
+de ses grâces. C'est à cette place que se lamenta d'une
+manière si touchante l'épouse du cruel souverain, appelée
+Mandaudarî.</p>
+
+<p>«Maintenant, reine, s'offre à nos regards l'Océan, roi
+des fleuves: il eut <i>en quelque façon</i> pour ancêtre un de
+mes aïeux; aussi a-t-il fait alliance avec moi. Cette montagne,
+qui nous montre son dos, c'est le Souléva, où
+nous avons passé la nuit, dame au charmant visage, après
+la traversée de l'Océan. Voici la chaussée que j'ai construite
+à cause de toi, femme aux grands yeux, à travers
+cette mer, le domaine des requins; cette gloire n'aura pas
+de fin.</p>
+
+<p>«Ici, reine, sur le sol de la terre, jonché du graminée
+kouça, je couchai trois nuits pour obtenir que la mer
+voulût bien se montrer à mes yeux sous une forme humaine.
+Cette montagne, qui ressemble à une masse de
+grands nuages, c'est le Dardoura, où le singe Hanoûmat
+alla prendre son élan. Kishkindhyâ aux admirables forêts
+se montre à nos yeux, Sîtâ; c'est la charmante ville de
+Sougrîva, où Bâli fut tué par moi. À la porte de Kishkindhyâ,
+tu vois s'élever la cime lumineuse du Mâlyavat:
+c'est là, reine, que j'ai passé les quatre mois de la saison
+pluvieuse, loin de toi, femme aux grands yeux, et portant
+le poids de ma douleur, après que j'eus arraché la
+vie au terrible Bâli et sacré <i>le nouveau roi</i> Sougrîva.</p>
+
+<p>«À présent, voici devant nos yeux la Pampâ aux bois
+variés, aux étangs de lotus, où, privé de toi, Sîtâ, je
+promenais çà et là mes plaintes continuelles.</p>
+
+<p>«Là avait coutume de se percher le roi des vautours,
+Djatâyou à la grande force, ton défenseur, qui tomba
+sous les coups de Râvana.</p>
+
+<p>«Voilà, femme au charmant visage, voila enfin notre
+chaumière de feuillage, d'où Râvana, le monarque des
+Yâtavas, <i>osa</i> t'enlever, malgré ta résistance. C'est là
+que vint s'offrir à nos yeux Çoûrpanakhâ, cette Rakshasî
+terrible, à qui Lakshmana, reine, coupa le nez et les
+oreilles.</p>
+
+<p>«Maintenant, c'est l'amœne et délicieuse Godâvarî
+aux limpides ondes, qui nous apparaît avec l'ermitage
+d'Agastya, entouré de bananiers.</p>
+
+<p>«Ces chaumières que tu vois là-bas, femme à la taille
+svelte, sont les habitations des ascètes, qui ont pour chef
+le noble Atri, flamboyant à l'égal du feu même ou du soleil.</p>
+
+<p>«Le toit qui se montre ici, Vidéhaine, c'est le grand
+ermitage d'Atri, le révérend anachorète, de qui l'épouse
+Anasoûyâ t'avait donné un fard merveilleux. Cette montagne
+plus loin, c'est le Tchitrakoûta, où le fils de Kêkéyî
+vint m'apporter ses <i>vaines</i> supplications. Ce fleuve qui
+roule au pied, c'est la sainte Mandâkinî aux ondes très-limpides,
+où j'offris aux mânes de mon père une oblation
+de racines et de fruits.</p>
+
+<p>«Voici maintenant l'Yamounâ, rivière charmante aux
+bois variés, et l'ermitage de Bharadwâdja, près d'un lieu
+béni pour les sacrifices. Cet autre cours d'eau, Sîtâ, c'est
+la Gangâ, qui roule ses flots dans trois lits; et voici la
+ville même de Çringavéra, où demeure Gouha, mon ami.
+À présent, vois-tu, femme à la taille déliée, cet ingoudi;
+c'est là, c'est à son pied, que nous avons couché la première
+nuit, après que nous eûmes traversé la Bhâgirathî.</p>
+
+<p>«Enfin, j'aperçois le palais de mon père..... Ayodhyâ!
+Incline-toi devant elle, Sîtâ, ma Vidéhaine, t'y voilà revenue!»</p>
+
+<p>Alors, témoignant leur joie par des bonds réitérés,
+tous les singes, et Sougrîva, et Vibhîshana avec eux, de
+contempler cette magnifique cité.</p>
+
+<hr />
+
+<p>À peine les foules pressées l'ont-elles aperçu arrivant
+comme un second soleil et d'une marche rapide, que le
+ciel est percé d'un immense cri de joie, lancé par la
+bouche des vieillards, des enfants et des femmes, s'écriant
+tous: «Voici Râma!» Descendus alors des chevaux,
+des éléphants et des chars, les hommes, ayant mis
+pied à terre, de contempler ce noble Raghouide assis
+dans <i>l'intelligent</i> véhicule, comme la lune est portée
+dans le ciel. Bharata, passé <i>de la tristesse</i> à la joie, s'approcha,
+les mains jointes, de Râma et l'honora du salut:
+«Sois le bienvenu!» prononcé avec le respect que méritait
+son frère. On fit monter Bharata dans le char. Alors
+ce prince, dévoué à la vérité, s'avança rempli de joie aux
+pieds de Râma et l'honora encore d'une nouvelle génuflexion.</p>
+
+<p>Mais celui-ci fit aussitôt relever son frère, qui s'offrait
+dans la route de ses yeux après une si longue absence,
+le plaça contre son cœur et joyeux le serra dans ses bras.
+Le magnanime Kêkéyide à l'âme domptée s'approcha de
+la reine Sîtâ suivant la manière qu'exigeait la bienséance,
+et salua ses nobles pieds.</p>
+
+<p>Les singes, qui prenaient à leur gré telles ou telles
+apparences, s'étaient revêtus de formes humaines et tous
+ils interrogeaient avec empressement Bharata sur la
+santé de sa majesté. Celui-ci dit à Vibhîshana d'une voix
+caressante: «Grâce à ton aide, on a terminé heureusement
+une guerre d'une extrême difficulté.»</p>
+
+<p>Alors Çatroughna, s'étant incliné devant Râma, puis
+devant Lakshmana, vint saluer ensuite avec modestie les
+pieds de Sîtâ.</p>
+
+<p>Râma, s'étant approché de sa mère, enchaînée à l'observance
+d'un vœu, les yeux noyés de larmes, pâle,
+maigre, déchirée par le chagrin, se prosterna, lui toucha
+les pieds et remplit de joie à sa vue le cœur de sa mère.
+Cette révérence faite, il s'inclina devant Soumitrâ et devant
+l'illustre Kêkéyî. De là, il s'avança près de Vaçishta,
+environné des ministres, et courba son front devant lui,
+comme il l'eût courbé devant Brahma l'éternel.</p>
+
+<p>Les citadins, qui s'étaient approchés en troupes, purent
+alors contempler Râma. «Sois le bienvenu, prince aux
+longs bras, fils chéri de Kâauçalyâ!» disaient à Râma
+tous les habitants de la cité, joignant les mains à leurs
+tempes. Le frère aîné de Bharata voyait, tels que des
+lotus épanouis, ces andjalis par milliers que les citadins
+lui présentaient à son passage.</p>
+
+<p>En ce moment, à la voix de Râma, le char d'une
+grande vitesse, attelé de cygnes et rapide comme la
+pensée, descendit sur le sol de la terre. Ensuite, ayant
+pris les deux sandales, Bharata, qui savait le devoir, les
+chaussa lui-même aux pieds du monarque des hommes;
+et, ses mains réunies au front, il dit à Râma: «Par bonheur,
+maître, tu te souviens encore de nous, qui sommes
+restés sans maître si longtemps. Par la crainte et sur la
+défense de ta majesté, personne, qui en eût besoin, n'a
+dérobé un fruit <i>dans ton absence</i>. Tout cet empire est à
+toi; c'est un dépôt que je te rends. Aujourd'hui le but
+de ma naissance est rempli et mes vœux sont comblés,
+puisque je te vois enfin revenu ici pour régner dans
+Ayodhyâ. Que ta majesté passe en revue les greniers,
+les trésors, le palais, les armées et la ville; j'ai tout décuplé,
+grâce à la force qu'elle m'a prêtée.»</p>
+
+<p>À peine ont-ils entendu Bharata parler en ces mots
+dictés par l'amour fraternel, les singes et Vibhîshana
+le Rakshasa de verser tous des larmes. Râma dans
+sa joie fit alors asseoir Bharata sur sa cuisse et s'en
+alla, monté sur le char, accompagné des armées, à l'ermitage
+du Kêkéyide. Arrivé là, suivi des escadrons, il
+quitta le sommet du char, descendit et se tint sur le sol
+de la terre.</p>
+
+<p>Le frère aîné de Bharata dit alors au char, dont la vitesse
+égalait celle de la pensée: «Va, je te l'ordonne,
+vers le Dieu Kouvéra.» Aussitôt reçu le congé que Râma
+lui donnait, ce léger véhicule s'enfonça dans la plage
+septentrionale et roula vers le palais du Dieu qui dispense
+à son gré les richesses. Quand il vit son char, Kouvéra
+lui dit: «Porte Râma, et sois désormais, ne l'oublie
+point, à son service comme tu es au mien.» À cet
+ordre, le char se mit à la disposition de Râma; et le Raghouide,
+quand il eut appris cette nouvelle, en fit ses remerciements
+à Kouvéra.</p>
+
+<p>Le fils des rois et le fléau des ennemis, Bharata, à l'éclatante
+splendeur, ayant salué d'un air modeste le monarque
+des singes, lui tint ce langage: «Nous étions
+quatre frères, et toi maintenant, Sougrîva, tu fais le cinquième;
+car un ami est, <i>comme ses amis</i>, un fils de
+l'amitié, et ses traits de famille sont les services qu'il a
+rendus.»</p>
+
+<p>Ensuite le fils bien-aimé de Kêkéyî, ses deux mains
+réunies en coupe à ses tempes, dit à Râma, son frère
+aîné, de qui le courage ne se démentit jamais: «Que ma
+mère n'en soit point offensée! cet empire qui me fut
+donné, je te le rends, comme ta majesté me l'avait elle-même
+donné. Comme un pont, qui s'écroule, brisé par
+la grande furie des eaux, un royaume dont la couronne
+n'est pas légitime est, à mon avis, une charge bien difficile
+à porter.</p>
+
+<p>«<i>Fais-toi</i> sacrer aujourd'hui <i>et</i> que les rois te contemplent
+dans ta splendeur flamboyante, comme le soleil
+qui brûle au milieu du jour! Endors-toi et réveille-toi
+<i>chaque jour</i> au cliquetis des noûpouras d'or, aux concerts
+des troupes de musiciens, aux chants de voix mélodieuses.
+Aussi longtemps que la terre, <i>ton empire</i>, accomplira
+sa révolution, aussi longtemps exerce, toi! la
+domination sur tout le globe.»</p>
+
+<p>Aussitôt et sur l'ordre de Çatroughna, des barbiers
+habiles à la main douce et prompte donnent leurs soins à
+Râma.</p>
+
+<p>Alors, ses membres lavés, oints d'essences, parés avec
+des bouquets de fleurs blanches, son djatâ d'anachorète
+bien peigné, le corps flamboyant de magnifiques joyaux
+et revêtu de somptueux habits avec des pendeloques
+éblouissantes, Râma, éclatant de beauté, apparut comme
+enflammé d'une céleste splendeur.</p>
+
+<p>Toutes les femmes du <i>feu roi</i> Daçaratha firent elles-mêmes
+la toilette ravissante de la sage Djanakide.</p>
+
+<p>Ensuite, au commandement de Çatroughna, le cocher
+ayant attelé ses coursiers, vint avec le char décoré en
+toutes ses parties. Râma, au courage infaillible, monta
+dessus et, voyant Lakshmana avec ses frères placés eux-mêmes
+sur le char, il se mit en marche, assis auprès
+d'eux et tout flamboyant de splendeur.</p>
+
+<p>Bharata prit les rênes, Çatroughna portait l'ombrelle,
+et Lakshmana, s'emparant de l'éventail, fit son soin d'éventer
+le noble Râma. Alors on entendit au milieu des
+airs une suave mélodie: c'étaient les louanges de Râma,
+que chantaient les chœurs des saints, les troupes des
+vents et les Dieux. Après le char venait le plus grand
+des singes, Sougrîva à la vive splendeur, monté sur l'éléphant
+appelé Çatroundjaya, pareil à une montagne.
+Tous les quadrumanes s'étaient revêtus des formes humaines,
+et, parés de tous les atours, ils s'avançaient,
+portés sur des milliers de magnifiques éléphants. C'est
+ainsi que marchait, remplissant de joie sa ville, cet Indra
+des hommes, au bruit des tambours, au son des tymbales
+et des conques.</p>
+
+<p>Des grains frits, de l'or, des vaches, des jeunes filles,
+des brahmes et des hommes, les mains pleines de confitures,
+bordaient le passage du Raghouide.</p>
+
+<p>Il racontait aux ministres l'amitié, qu'il avait trouvée
+dans Sougrîva, la force merveilleuse d'Hanoûmat et les
+hauts faits des singes. Apprenant ce qu'étaient les exploits
+des quadrumanes et la vigueur des Rakshasas, les
+habitants de la ville capitale furent saisis d'admiration.</p>
+
+<p>C'est au milieu de ces récits, que Râma, environné
+des singes, entra dans Ayodhyâ, cité charmante, décorée
+en ce moment de guirlandes, pavoisée d'étendards,
+pleine d'un peuple gras et joyeux, avec ses places publiques,
+ses marchés et ses grandes rues bien arrosées, ses
+routes jonchées de fleurs, sans un intervalle, qui ne fût
+pas rempli de vieillards et d'enfants, au milieu desquels on
+entendait les femmes dire au monarque arrivé dans sa
+capitale: «Les habitants de cette ville désiraient te voir,
+sire, avec leurs frères, avec leurs fils, et, par bonheur,
+les dieux leur ont fait cette grâce aujourd'hui! Kâauçalyâ
+eut beaucoup de chagrin, Kakoutsthide; elle souffrit de
+ton absence infiniment, elle et dans la ville tous les habitants
+d'Ayodhyâ, sans aucune exception. Délaissée par
+toi, Râma, cette ville était comme un ciel qui n'a point
+de soleil, comme une mer à laquelle on a ravi ses perles,
+comme une nuit où ne brille pas la lune. Aujourd'hui
+que nous te voyons enfin près de nous, toi, notre salut,
+Ayodhyâ, guerrier aux longs bras, peut justifier son
+nom<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> à la face des ennemis, qui ambitionnent sa conquête.
+Tandis que nous habitions loin de toi, confiné
+dans les forêts, ces quatorze années, Râma, ont coulé
+pour nous avec une lenteur de quatorze siècles!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b>
+<p>On n'a pas oublié ce que veut dire <i>ayodhyâ</i> et l'on
+voit qu'il y a ici un jeu de mots intraduisible: «<i>Ayodhyâ</i> nous
+semble aujourd'hui <i>ayodhyâ</i>, c'est-à-dire, l'<i>Imprenable</i> est
+imprenable aujourd'hui que tu es dans la ville.»</p></blockquote>
+
+<p>Telles, douces, amicales, Râma entendait sur son passage
+les voix réunies des hommes et des femmes lui envoyer
+de ces paroles en témoignage d'affection.</p>
+
+<p>Arrivé dans la ville habitée par les rejetons d'Ikshwâkou,
+le glorieux monarque des hommes se rendit au palais
+de son père. Il entra, et Kâauçalyâ, ayant baisé Râma
+et Lakshmana sur la tête, prit Sîtâ dans son anka et
+déposa le chagrin qui avait envahi son âme.</p>
+
+<p>Ensuite, parlant à Bharata d'un langage auquel était
+joint l'à-propos et où la raison était mêlée aux convenances,
+elle dit à ce fils des rois aux pas bien assurés dans le devoir:
+«Que Sougrîva goûte ici le plaisir d'habiter ce grand
+bocage d'açokas et ce palais magnifique, pavé d'or et de
+lazulithe. Que cette maison voisine, très-vaste, belle, richement
+décorée, céleste, soit donnée, mon ami, à Vibhîshana.
+Que des habitations au gré de leurs désirs
+soient données promptement à tous les rois folâtres des
+singes, en observant l'ordre établi des rangs.» À peine
+eut-il entendu ces paroles, Bharata au courage sûr comme
+la vérité prit Sougrîva par la main et l'introduisit alors
+dans le palais.</p>
+
+<p>«Seigneur, dit à Sougrîva ce frère attentif de Râma,
+expédie promptement des courriers pour le sacre du roi;
+car c'est demain, au point du jour, l'heure où l'astérisme
+Poushya est dans sa jonction, que l'on doit sacrer
+le Raghouide.</p>
+
+<p>Aussitôt le monarque des simiens donna quatre cruches
+d'or, embellies de pierres fines, à quatre chefs des singes.
+«Qu'on revienne promptement, leur dit-il, avec ces cruches
+pleines d'eau puisée dans les quatre mers, et qu'on
+soit de retour avant le temps où l'aube reparaît!» À ces
+mots, les singes magnanimes, semblables à des montagnes,
+s'élancent rapidement au milieu du ciel comme des vents
+impétueux.</p>
+
+<p>Rishabha dans sa cruche d'or, couronnée avec les
+branches du sandal rouge, apporta d'un vol léger une
+onde empruntée à la mer du midi. Djâmbavat avait rempli
+dans les eaux de la mer occidentale son urne, incrustée
+de pierreries, qu'il avait ornée avec les pousses nouvelles
+de grands aloës. Végadarçi, portant sa course jusqu'à
+l'Océan septentrional, en rapporta sans tarder l'onde fortunée
+dans son vase, qu'il avait paré de rameaux fleuris.
+Soushéna revint à la hâte de l'autre mer, où il avait rempli
+sa cruche ornée d'armilles et de bracelets.</p>
+
+<p>Çatroughna, environné des ministres, annonça donc
+au saint archibrahme que les éléments du sacrifice
+étaient prêts. Ensuite, quand apparut, dans un moment
+propice, au temps où l'astérisme Poushya était dans sa
+jonction, l'aube sans tache, l'auguste Vaçishta, environné
+des brahmes, fit asseoir Râma le magnanime avec Sîtâ
+dans un trône de pierreries donné par un des Maharshis
+et tournant sa face à l'orient. Le prêtre alors, suivant les
+rites et conformément aux règles consignées dans les
+Çâstras, annonça aux brahmes le sacre qu'on allait conférer
+à ce noble prince issu de Raghou.</p>
+
+<p>Puis, Vaçishta, Vâmadéva, Djâvâli et Vidjaya, Kaçyapa,
+Gautama, le brahme Kâtyâyana, Viçvâmitra à l'éblouissante
+splendeur et les autres chefs des brahmanes donnent
+le sacre au monarque des hommes avec l'eau bien
+limpide et parfumée, comme les Vasous eux-mêmes
+avaient sacré jadis Indra aux mille yeux.</p>
+
+<p>Râma fut consacré en présence de toutes les Divinités
+réunies là dans les airs, avec le suc de toutes les herbes
+médicinales, au milieu des ritouidjes, des brahmes, des
+jeunes vierges, des principaux officiers de l'armée et des
+<i>notables</i> commerçants, tous joyeux et rangés suivant
+l'ordre. Sacré, il rayonna d'une splendeur nonpareille.
+Çatroughna lui-même portait le magnifique parasol blanc;
+Sougrîva, le monarque des singes, tenait le blanc chasse-mouche
+et le blanc éventail. Le souverain des Rakshasas,
+Vibhîshana, plein de joie, saisit, pour éventer Râma, un
+autre beau chasse-mouche avec un autre incomparable
+éventail, semblable à l'astre des nuits.</p>
+
+<p>Engagé à lui faire ce don par le roi des Dieux, le Vent
+donna au Raghouide une guirlande d'or, composée de
+cent lotus et flamboyante de sa nature. Le monarque des
+Yakshas, qui vint lui-même à cette assemblée, fit présent
+à Râma d'un collier de perles, entremêlé de gemmes
+et de pierres fines; et ce fut encore à l'invitation de Mahéndra.
+Le Kakoutsthide fut loué par les sept rishis, qui
+l'exaltèrent avec des bénédictions pour la victoire.</p>
+
+<p>Ces louanges portaient aux oreilles une suave mélodie:
+les musiciens des Dieux chantèrent et les Apsaras dansèrent
+elles-mêmes pour honorer la fête où fut sacré le
+sage Râma. Pendant l'inauguration du monarque, la terre
+se couvrait de moissons, les fruits avaient plus de saveur
+et les bouquets de fleurs exhalaient une senteur plus exquise.
+Râma, <i>pour les honoraires du sacre</i>, donna aux
+brahmes cent fois cent taureaux, mille vaches laitières
+multiplié par mille et, de plus, trente kotis d'or. Il donna
+aux brahmes dans sa joie des chars, des joyaux, des vêtements,
+des lits, des siéges et beaucoup de villages à
+plusieurs fois.</p>
+
+<p>L'éminent héros donna lui-même à Sougrîva une guirlande
+d'or magnifique, enrichie de pierreries et semblable
+aux rayons du soleil. Le présent que reçut Angada, fils
+de Bâli, fut une paire de bracelets d'un beau travail, ornés
+d'admirables diamants, entremêlés de lapis et d'autres
+pierreries. Râma fit cadeau à sa Vidéhaine d'un superbe
+collier en perles d'un brillant égal aux rayons de la lune,
+et dont les plus fines pierreries augmentaient encore la
+richesse.</p>
+
+<p>En ce moment la Mithilienne, cette noble fille du roi
+Djanaka, se mit à détacher de son cou un collier et tourna
+les yeux vers le singe Hanoûmat. Elle regarda tous les
+quadrumanes et son époux à plusieurs fois. Le Raghouide,
+ayant vu ces gestes: «Noble dame, dit-il à son épouse,
+donne ce collier au guerrier dont tu fus le plus contente,
+à celui dans qui tu as trouvé toujours du courage, de la
+vigueur et de l'intelligence.»</p>
+
+<p><i>À ces mots</i>, la dame aux yeux noirs donna le collier
+au fils du Vent. Et le prince des singes, Hanoûmat, resplendit,
+avec ce collier, tel qu'une montagne avec une
+<i>ceinture de</i> nuées blanches, dont les rayons de la lune
+jaunissent le sommet.</p>
+
+<p>Ainsi honorés, leurs désirs accomplis, gratifiés de magnifiques
+pierres fines, mis aux premières places avec
+politesse, comblés de biens et d'hommages, partirent,
+ayant séjourné là <i>quelques heures</i>, tous les ours, les
+Rakshasas et les singes, l'âme peinée de quitter Râma.</p>
+
+<p>Le héros né de Raghou dit au fils du Vent sur le point
+de partir lui-même: «Hanoûmat, prince des singes, je
+ne t'ai pas récompensé comme il faut. Choisis donc une
+grâce; car le service que tu m'as rendu est bien grand.»
+À ces mots, des larmes de joie troublant ses yeux, celui-ci
+dit à Râma: «Que mon âme reste jointe à mon corps,
+sire, aussi longtemps qu'il sera parlé de Râma sur la
+terre; je demande cette grâce, si tu veux m'en accorder
+une.»</p>
+
+<p>À peine eut-il articulé ces mots que Râma lui fit cette
+réponse: «Qu'il en soit ainsi! La félicité descende sur
+toi! Jouis de la vie, sans maladie, sans vieillesse, toujours
+vigoureux et jeune, aussi longtemps que la terre soutiendra
+les mers et les montagnes!»</p>
+
+<p>La Mithilienne alors de lui faire aussi une grâce non-pareille:
+«Que les différentes choses à manger, fils de
+Mâroute, se présentent d'elles-mêmes à toi sur la terre!
+Que les chœurs des Apsaras, les Gandharvas, les Dânavas
+et les Dieux t'honorent comme un Immortel en tous lieux
+où tu seras. Que partout il naisse pour l'amour de toi ou
+ruisselle à ton gré, quadrumane sans péché, des fruits pareils
+à l'ambroisie et des ondes limpides!»</p>
+
+<p>«Ainsi soit-il!» reprit le singe, qui partit les yeux
+mouillés de larmes; et tous ses compagnons de s'en aller,
+comme ils étaient venus, à leurs différentes habitations,
+s'entretenant tout le voyage, tant ils aimaient Râma, des
+grandes aventures de ce noble Raghouide.</p>
+
+<p>Après le départ de tous les singes, l'homicide <i>généreux</i>
+des ennemis tint ce langage au vertueux Lakshmana, qui
+toujours lui fut si dévoué: «Gouverne avec moi, ô toi qui
+sais le devoir, cette terre qu'ont habitée les rejetons des
+monarques nos ancêtres, et porte, comme roi de la jeunesse,
+ce timon <i>des affaires</i>, qui n'a rien de supérieur à
+ta force et que nos aïeux ont jadis porté.»</p>
+
+<hr />
+
+<p>Chaque jour, l'auguste et vertueux Râma étudiait lui-même
+avec ses frères toutes les affaires de son vaste empire.
+Pendant son règne plein de justice, toute la terre,
+couverte de peuples gras et joyeux, regorgea de froment
+et de richesses. Il n'y avait pas de voleur dans le monde,
+le pauvre ne touchait à rien, et jamais on n'y vit des
+vieillards rendre les honneurs funèbres à des enfants.
+Tout vivait dans la joie: la vue de Râma enchaîné au devoir
+maintenait le sujet dans son devoir, et les hommes
+ne se nuisaient pas les uns aux autres.</p>
+
+<p>Tant que Râma tint les rênes de l'empire, on était sans
+maladie, on était sans chagrin, la vie était de cent années,
+chaque père avait un millier de fils. Les arbres, invulnérables
+aux saisons et couverts sans cesse de fleurs, donnaient
+sans relâche des fruits; le Dieu du ciel versait la
+pluie au temps opportun et le vent soufflait d'une haleine
+toujours caressante.</p>
+
+<p>Tant que Râma tint le sceptre de l'empire, les classes
+vivaient renfermées dans leurs devoirs et dans leurs occupations
+respectives; les créatures s'adonnaient à la pratique
+de la vertu.</p>
+
+<p>Doué de tous les signes heureux, dévoué à tous ses
+devoirs, c'est ainsi que Râma, dans lequel étaient réunies
+toutes les qualités, gouvernait la monarchie du monde.
+Devenu maître de tout l'empire et victorieux de ses ennemis,
+ce prince, à la haute renommée, offrit mainte espèce
+de grands sacrifices, où les brahmes furent comblés de
+riches honoraires.</p>
+
+<hr />
+
+<p>Ce poëme fortuné, qui donne la gloire, qui prolonge
+la vie, qui rend les rois victorieux, est l'œuvre primordiale
+que jadis composa Valmîki.</p>
+
+<p>Il sera délivré du péché, l'homme, qui pourra tenir
+dans le monde son oreille sans cesse occupée au récit de
+cette histoire admirable <i>ou variée</i> du Raghouide aux travaux
+infatigables. Il aura des fils, s'il veut des fils; il aura
+des richesses, s'il a soif de richesses, l'homme qui écoutera
+lire dans le monde ce que fit Râma.</p>
+
+<p>La jeune fille qui désire un époux obtiendra cet époux,
+la joie de son âme: a-t-elle des parents bien-aimés qui
+voyagent dans les pays étrangers, elle obtiendra qu'ils
+soient bientôt réunis avec elle. Ceux qui dans le monde
+écoutent ce poëme, que Valmîki lui-même a composé,
+acquièrent <i>du ciel</i> toutes les grâces, objets de leurs désirs,
+telles qu'ils ont pu les souhaiter.</p>
+
+<h2>FIN DU RAMAYANA.</h2>
+
+<hr />
+
+<h1>INDEX</h1>
+
+<h4>DE QUELQUES NOMS OU MOTS IGNORÉS OU PEU CONNUS DES
+PERSONNES QUI NE SONT PAS ENCORE BIEN FAMILIARISÉES AVEC
+L'ANTIQUITÉ, LA LITTÉRATURE ET L'HISTOIRE DE L'INDE.</h4>
+
+<hr />
+
+
+<p><b>A</b></p>
+
+<p><b>Agnihotra</b>, le feu sacré en général.</p>
+
+<p><b>Andjali</b>, salut ou marque de respect: mettre les deux mains jointes
+ensemble, les paumes ouvertes, en forme de coupe et les porter au
+front.</p>
+
+<p><b>Anka</b>, la partie du corps qui est comprise entre la hanche gauche
+et l'aisselle du même côté.</p>
+
+<p><b>Apsara</b>, nymphes du Paradis, les bayadères du ciel.</p>
+
+<p><b>Asta</b>, montagne à l'occident, derrière laquelle le soleil est supposé
+descendre se coucher.</p>
+
+<p><b>Asoura</b>, ennemis des Dieux, les plus grands des Démons, en hostilité
+continuelle avec les Souras ou les Dieux.</p>
+
+
+<p><b>B</b></p>
+
+<p><b>Bhagavat</b>, <i>vénérable</i>, <i>adorable</i>, appellation commune à tous les Dieux,
+mais principalement consacrée à Brahma.</p>
+
+<p><b>Brahma</b>, la première personne de la Trinité indienne, ou la puissance
+créatrice personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation
+par les merveilles du monde.</p>
+
+
+<p><b>Ç</b></p>
+
+<p><b>Çakra</b>, <i>validus</i>, <i>robore</i> ou <i>vi præditus</i>. V. Indra.</p>
+
+<p><b>Çâstra</b>, ouvrages de sciences ou de littérature en général, mais plus
+ordinairement de théologie, de philosophie, de politique et de jurisprudence.</p>
+
+<p><b>Çataghnî</b>, machine de guerre. Les racines du mot veulent dire
+<i>qui tue cent</i> hommes. L'opinion générale est que la <i>çataghnî</i> était
+une arme à feu.</p>
+
+<p><b>Çîva</b>, troisième personne de la Trinité indienne, la puissance destructive
+et reproductive personnifiée de l'Être irrévélé dans sa manifestation
+par les choses créées.</p>
+
+
+<p><b>D</b></p>
+
+<p><b>Daçagrîva</b>, c'est-à-dire <i>decem habens colla</i>, un surnom de Râvana.</p>
+
+
+<p><b>G</b></p>
+
+<p><b>Gandharva</b>, musiciens célestes, Demi-Dieux, qui habitent le ciel
+d'Indra et composent l'orchestre à tous les banquets des principales
+Divinités.</p>
+
+<p><b>Garouda</b>, volatile merveilleux, moitié homme et moitié oiseau, la
+monture de Vishnou. C'est le vautour indien, grand destructeur de
+serpents, exalté jusqu'à la condition divine.</p>
+
+
+<p><b>H</b></p>
+
+<p><b>Hrishikéça</b>, un nom de Vishnou et par conséquent de Krishna ou
+Vishnou incarné.</p>
+
+
+<p><b>I</b></p>
+
+<p><b>Indra</b>, le roi des Dieux, le rassembleur de nuages, le <i>Jupiter tonans</i>
+de la mythologie indienne; nom propre qui devient un nom commun:
+l'<i>Indra des hommes</i>, l'<i>Indra des quadrupèdes</i>, l'<i>Indra des oiseaux</i>,
+pour dire le roi de ceux-ci ou de ceux-là.</p>
+
+<p><b>Ikshwâkou</b>, le fondateur de la ville d'Ayodhyâ, la moderne Ouddé,
+et le premier roi de la race solaire, d'où vint à Râma, son descendant,
+le nom d'Ikshwâkide.</p>
+
+
+<p><b>K</b></p>
+
+<p><b>Kakoutstha</b>, un des rois de la race solaire, le fils de Bhagîratha et
+le père de Raghou. Nous avons formé de ce nom le patronymique
+Kakoutsthide pour son descendant Râma.</p>
+
+<p><b>Kinnara</b>, un ordre des musiciens du ciel.</p>
+
+<p><b>Kouvéra</b>, le roi des demi-dieux appelés Yakshas, le dieu des richesses
+et le frère aîné du tyran Râvana.</p>
+
+<p><b>Kshatrya</b>, un homme de la seconde caste, celle des guerriers et des
+rois.</p>
+
+
+<p><b>L</b></p>
+
+<p><b>Lohitânga</b>, la planète de <i>Mars</i>.</p>
+
+
+<p><b>M</b></p>
+
+<p><b>Mâdhava</b>, le deuxième mois de l'année, avril-mai, un des mois du
+printemps.</p>
+
+<p><b>Mâroute</b>, le vent, le Dieu du vent. Les Maroutes ou les vents sont au
+nombre de 49, division du rhumb ou de la boussole indienne.</p>
+
+<p><b>Moushala</b>, <i>pistillum</i>, <i>teli genus</i>, dit Bopp.</p>
+
+
+<p><b>N</b></p>
+
+<p><b>Naîrrita</b>, mauvais Génies, Démons. Ce mot est quelquefois employé
+dans le poëme comme synonyme de <i>Rakshasa</i>.</p>
+
+<p><b>Nârâyana</b>, <i>l'esprit qui marche sur les eaux</i>, un nom de Vishnou et de
+Krishna, mais considéré spécialement comme la divinité qui préexistait
+avant tous les mondes.</p>
+
+<p><b>Noûpoura</b>, armilles ou bracelets d'or, souvent accompagnés de pierreries,
+que les femmes portent au-dessus de la cheville du pied.</p>
+
+
+<p><b>P</b></p>
+
+<p><b>Panava</b>, une sorte d'instrument de musique, un petit tambour.</p>
+
+<p><b>Pannagas</b>, Demi-Dieux serpents.</p>
+
+<p><b>Pattiça</b>, espèce d'arme en forme de hache.</p>
+
+<p><b>Piçâtchas</b>, espèce de Démons analogues aux vampires.</p>
+
+<p><b>Pourandara</b>, <i>le briseur de villes</i>. V. Indra.</p>
+
+<p><b>Pradakshina</b>, salutation respectueuse: tourner autour d'une personne,
+ayant soin de lui présenter toujours le côté droit.</p>
+
+
+<p><b>R</b></p>
+
+<p><b>Raghou</b>, un roi de la race solaire, un des aïeux de Râma, d'où lui
+vint ce nom patronymique si usité de <i>Râghava</i> ou de <i>Raghouide</i>.</p>
+
+<p><b>Râhou</b>, mauvais Génie, la personnification des éclipses du soleil et de
+la lune.</p>
+
+<p><b>Rakshasa</b>, Démons, espèces de vampires, hantant les cimetières,
+animant les corps sans vie, dévorant les hommes, troublant les
+sacrifices, sorte de Titans en guerre avec les Dieux. On donne à
+leurs femmes le nom de Rakshasî.</p>
+
+<p><b>Rohinî</b>, la personnification du quatrième astérisme lunaire, une des
+filles de Daksha et l'épouse la plus aimée de Lunus, une des 27 nymphes,
+personnifications des 27 astérismes lunaires, que Tchandra ou
+Lunus est censé avoir épousées.</p>
+
+
+<p><b>S</b></p>
+
+<p><b>Shorée</b>, arbre de charpente, le <i>shorea robusta</i>.</p>
+
+<p><b>Soma</b>, l'asclépiade acide ou le <i>sarcostema viminalis</i>, dont le jus est
+offert aux Dieux dans les sacrifices.</p>
+
+<p><b>Souparna</b>. V. <span class="sc">Garouda</span>.</p>
+
+<p><b>Soura</b>, Dieu, opposé à Asoura, Démon. Ce mot vient de la racine
+<i>sour</i>, briller, <i>splendere</i>.</p>
+
+<p><b>Swarga</b>, le ciel d'Indra, le Paradis, le séjour qui attend les bons et
+les héros après cette vie.</p>
+
+<p><b>Swayambhou</b>, c'est-à-dire, l'<i>être, qui existe par soi-même</i>, un des
+noms de Brahma.</p>
+
+
+<p><b>T</b></p>
+
+
+<p><b>Tchakra</b>, disque acéré, arme de guerre tranchante de tous les côtés:
+c'est l'arme terrible de Vishnou.</p>
+
+<p><b>Tchârana</b>, bons Génies, les panégyristes des Dieux.</p>
+
+<p><b>Tilaka</b>, marque faite avec une terre colorante ou des onguents sur
+le front et entre les deux sourcils, soit comme ornement, soit comme
+distinction de secte.</p>
+
+
+<p><b>V</b></p>
+
+<p><b>Varouna</b>, le Neptune indien, le Dieu des eaux.</p>
+
+<p><b>Vâsoukî</b>, le roi des serpents. Il sert de trône à Vishnou.</p>
+
+<p><b>Viçvakarma</b>, l'architecte des Dieux, l'artiste des Souras, le Vulcain
+de la mythologie indienne. Il était fils de Brahma et son nom
+veut dire <i>cujuslibet peritus operis</i>.</p>
+
+<p><b>Vidyâdhara</b>, Demi-Dieux, habitants des airs.</p>
+
+<p><b>Virotchana</b>, fils de Prahlâda et père de Bali, d'où celui-ci est
+nommé le Virotchanide.</p>
+
+<p><b>Vishnou</b>, la deuxième personne de la Trinité indienne, la puissance
+conservatrice du monde personnifiée.</p>
+
+<p><b>Vritra</b>, Démon qui fut tué par Indra. C'est le loup Fenris des poésies
+Scandinaves, l'emblème de l'obscurité primitive dissipée aux
+rayons de la lumière originelle.</p>
+
+
+<p><b>Y</b></p>
+
+<p><b>Yama</b>, le Dieu des morts et des enfers, le Pluton indien. Il est le fils
+du Soleil, d'où il est appelé Vivasvatide.</p>
+
+<p><b>Yâtou</b>, au pluriel, Yâtavas, et</p>
+
+<p><b>Yatoudhâna</b>, mauvais Génies, soumis à l'empire de Râvana.</p>
+
+<p><b>Yatoudhânî</b>, c'est le féminin de ce mot.</p>
+
+<p><b>Yodjana</b>, mesure itinéraire, cinq milles anglais de 1,609 mètres
+chacun.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Râmâyana - tome second, by Valmiky
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÂMÂYANA - TOME SECOND ***
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+
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+that
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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