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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:24:50 -0700 |
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diff --git a/20664-8.txt b/20664-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9d778de --- /dev/null +++ b/20664-8.txt @@ -0,0 +1,19365 @@ +The Project Gutenberg EBook of Traduction nouvelle, Tome II, by Aristophane + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Traduction nouvelle, Tome II + Les Oiseaux; Lysistrata; Les Thesmophoriazouses ou les + femmes aux Fêtes de Dèmètèr; Les Grenouilles; Les + Ekklèsiazouses ou l'Assemblée des Femmes; Ploutos + +Author: Aristophane + +Commentator: Sully Prudhomme + +Translator: Eugène Talbot + +Release Date: February 25, 2007 [EBook #20664] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME II *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe, +Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading +Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +ARISTOPHANE + +EUGÈNE TALBOT + + + +TRADUCTION NOUVELLE + +PRÉFACE DE SULLY PRUDHOMME + +TOME SECOND + + +_PARIS_ + +ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR +23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 + +M DCCC XCVII + + + + +LES OISEAUX + +(L'AN 415 AVANT J.-C.) + + +Deux citoyens, Pisthétéros (Fidèle ami) et Evelpide (Bon espoir), +dégoûtés de la vie que l'on mène à Athènes, se déterminent à bâtir une +ville aérienne, Néphélocokkygia (Nuéecoucouville). Tous les hommes +veulent y venir habiter, mais le poète, enlevant le sceptre aux dieux +qui ne savent plus maintenir l'ordre sur la terre, chasse +impitoyablement de la cité nouvelle les prêtres, les devins, les +philosophes, les poètes, les législateurs, les avocats. On crée des +divinités à l'image des oiseaux, à qui appartient désormais l'empire du +monde, et les anciens dieux, bloqués dans l'Olympe, où n'arrive plus +l'odeur des offrandes, sont forcés d'entrer en composition avec +Pisthétéros. + + +_PERSONNAGES DU DRAME_ + + EVELPIDÈS. + PISTHÉTÆROS. + LE ROITELET, serviteur de la huppe. + LA HUPPE. + CHOEUR D'OISEAUX. + LE PHOENIKOPTÈRE. + HÉRAUTS. + UN PRÊTRE. + UN POÈTE. + UN DISEUR D'ORACLES. + LE ROSSIGNOL. + PROKNÈ. + MÉTÔN, géomètre. + UN INSPECTEUR. + UN VENDEUR DE DÉCRETS. + MESSAGERS. + IRIS. + UN PARRICIDE. + KINÉSIAS, poète dithyrambique. + UN SYKOPHANTE. + PROMÈTHEUS. + POSÉIDÔN. + UN TRIBALLE. + HÈRAKLÈS. + UN ESCLAVE DE PISTHÉTÆROS. + XANTHIAS. } esclaves, + MANODOROS ou MANÈS } personnages muets. + + +_La scène se passe dans un endroit sauvage, rocailleux, au fond d'une +forêt._ + + +LES OISEAUX + +EVELPIDÈS, _au geai_. + +Est-ce tout droit que tu me dis d'aller, du côté où l'on voit cet arbre? + +PISTHÉTÆROS, _tenant une corneille_. + +La peste te crève! La voilà qui me croasse de revenir en arrière! + +EVELPIDÈS. + +Pourquoi, malheureux, sautillons-nous de haut en bas? Nous nous tuons à +chercher ainsi notre route de côté et d'autre. + +PISTHÉTÆROS. + +Je me suis fié, pour mon malheur, à cette corneille, qui m'a fait +parcourir deux mille stades de chemin. + +EVELPIDÈS. + +Et moi je me suis fié, pour mon infortune, à ce geai, qui m'a rongé les +ongles des doigts. + +PISTHÉTÆROS. + +En quel endroit de la terre sommes-nous? je n'en sais rien. + +EVELPIDÈS. + +D'ici, retrouverais-tu ta patrie, toi? + +PISTHÉTÆROS. + +Non, de par Zeus! pas plus qu'Exèkestidès. + +EVELPIDÈS. + +Malheur! + +PISTHÉTÆROS. + +Allons, mon ami, suis cette route. + +EVELPIDÈS. + +Certes, il nous a joué un vilain tour, cet oiseleur du marché à la +volaille, ce fou de Philokratès, en me disant que ces deux guides seuls, +parmi les oiseaux, nous diraient où est Tèreus, la huppe, changé en +oiseau. Il nous a vendu une obole ce geai, fils de Tharrélidès, et trois +oboles cette corneille qui, l'un et l'autre, ne savent rien que mordre. +Eh bien! qu'as-tu, maintenant, à ouvrir le bec? Est-ce que tu vas encore +nous mener de façon à tomber des rochers? Ici, il n'y a pas de route. + +PISTHÉTÆROS. + +Et ici, de par Zeus! pas le moindre sentier. + +EVELPIDÈS. + +La corneille ne dit donc rien au sujet de la route? Pas de croassements? + +PISTHÉTÆROS. + +Pas plus maintenant que tout à l'heure. + +EVELPIDÈS. + +Enfin, que dit-elle de la route? + +PISTHÉTÆROS. + +Que veux-tu qu'elle dise, sinon qu'en les rongeant, elle me mangera les +doigts? + +EVELPIDÈS. + +N'est-il pas étrange, assurément, que, avec notre désir d'aller aux +corbeaux et nos préparatifs achevés, nous ne puissions ensuite trouver +la route? En effet, ô vous, hommes qui assistez à cet entretien, nous +sommes malades du mal contraire à celui de Sakas. N'étant pas citoyen, +il veut l'être à toute force, et nous qui sommes d'une tribu et d'une +famille honorables, citoyens comme nos concitoyens, sans en être chassés +par personne, nous prenons des deux pieds notre vol loin de notre +patrie, non point par haine pour cette ville qui n'est pas seulement +grande et heureusement douée par la nature, mais ouverte à tous pour y +dépenser leur avoir. En effet, les cigales ne chantent qu'un ou deux +mois sur les jeunes figuiers, tandis que les Athéniens chantent toute +leur vie l'air des procès. Voilà pourquoi nous avons entrepris ce +voyage, et comment, pourvus d'une corbeille, d'une cruche et de myrte, +nous errons tous deux à la recherche d'un lieu tranquille, où nous +puissions nous établir et séjourner. Nous nous dirigeons du côté de +Tèreus la huppe, pour le prier de nous dire si, dans la région où il a +porté son vol, il a vu quelque part cette sorte de ville. + +PISTHÉTÆROS. + +Holà! hé! + +EVELPIDÈS. + +Qu'est-ce donc? + +PISTHÉTÆROS. + +Depuis longtemps la corneille m'indique quelque chose là-haut. + +EVELPIDÈS. + +Et ce geai aussi ouvre le bec comme pour me montrer quelque chose. Il +n'est pas possible qu'il n'y ait pas par là des oiseaux. Nous le saurons +tout de suite en faisant du bruit. + +PISTHÉTÆROS. + +Alors, sais-tu ce qu'il faut faire? Heurte ta jambe contre cette roche. + +EVELPIDÈS. + +Et toi ta tête; ce sera un double bruit. + +PISTHÉTÆROS. + +Alors, toi, une pierre; prends et frappe. + +EVELPIDÈS. + +Très bien, si cela te plaît. Esclave, esclave! + +PISTHÉTÆROS. + +Que dis-tu? Au lieu de la Huppe, tu appelles: «Esclave!» En place +d'«Esclave!» il te fallait crier: «Epopoï!» + +EVELPIDÈS. + +Epopoï! Veux-tu que je frappe encore une fois? Epopoï! + +LE ROITELET. + +Quels sont ces gens? Qui est-ce qui crie en appelant mon maître? + +EVELPIDÈS. + +Apollôn sauveur, quelle ouverture de bec! + +LE ROITELET. + +Malheur à moi! ce sont deux oiseleurs! + +EVELPIDÈS. + +Voilà un être affreux et d'une vilaine conversation! + +LE ROITELET. + +Allez tous deux à la malheure! + +EVELPIDÈS. + +Mais nous ne sommes pas des hommes! + +LE ROITELET. + +Qu'êtes-vous donc? + +EVELPIDÈS. + +Je suis le Peureux, oiseau de Libyè. + +LE ROITELET. + +Des contes! + +EVELPIDÈS. + +Regarde plutôt à mes pieds. + +LE ROITELET. + +Et l'autre? Quel oiseau est-ce? Tu ne parles pas? + +PISTHÉTÆROS. + +Je suis l'Emmerdé, oiseau du Phasis. + +EVELPIDÈS. + +Et toi, quel animal es-tu, au nom des dieux? + +LE ROITELET. + +Je suis un oiseau esclave. + +EVELPIDÈS. + +Tu as été vaincu par quelque coq? + +LE ROITELET. + +Non pas; mais lorsque mon maître est devenu huppe, il demanda que, moi +aussi, je devinsse oiseau, afin d'avoir un compagnon et un serviteur. + +EVELPIDÈS. + +Est-ce qu'un oiseau a besoin d'un serviteur? + +LE ROITELET. + +Lui, du moins, je le crois, parce que jadis il était homme. Tantôt il +veut manger des anchois de Phalèron; je cours lui chercher des anchois +dans une écuelle; tantôt il désire de la purée: il lui faut une cuillère +et une marmite; je cours chercher la cuillère. + +EVELPIDÈS. + +C'est un coureur que cet oiseau. Sais-tu ce qu'il te faut faire, +Roitelet? Appelle-nous ton maître. + +LE ROITELET. + +Mais, de par Zeus! il vient de s'endormir, après avoir mangé des baies +de myrte et quelques moucherons. + +EVELPIDÈS. + +Malgré cela, éveille-le! + +LE ROITELET. + +Je suis sûr qu'il va se mettre en colère; mais, pour vous plaire, je +l'éveillerai. _(Il sort.)_ + +PISTHÉTÆROS, _au Roitelet qui s'en va._ + +Puisses-tu périr de malemort, toi qui as failli me tuer. + +EVELPIDÈS. + +Ah! malheureux que je suis! mon geai s'est envolé de frayeur. + +PISTHÉTÆROS. + +Tu es bien le plus lâche des animaux: ta frayeur a fait partir le geai. + +EVELPIDÈS. + +Dis-moi, toi-même n'as-tu pas fait partir la corneille, en tombant? + +PISTHÉTÆROS. + +Non pas, de par Zeus! + +EVELPIDÈS. + +Où est-elle alors? + +PISTHÉTÆROS. + +Elle s'est envolée. + +EVELPIDÈS. + +Et tu ne l'as pas fait partir! O mon bon, comme tu es brave! + +LA HUPPE. + +Ouvre l'huis, pour que je sorte. + +EVELPIDÈS. + +Par Hèraklès! quel est cet animal? Quel plumage! Quel appendice de +triple aigrette! + +LA HUPPE. + +Quelles sont ces gens qui me cherchent? + +EVELPIDÈS. + +Les douze dieux semblent t'avoir mis en piteux état. + +LA HUPPE. + +Ne vous riez pas de moi en voyant mon plumage! Car, ô étrangers, +autrefois j'étais homme. + +EVELPIDÈS. + +Nous ne rions pas de toi. + +LA HUPPE. + +Mais de quoi? + +EVELPIDÈS. + +Ton bec nous paraît risible. + +LA HUPPE. + +C'est pourtant comme cela que Sophoklès me traite indignement dans ses +tragédies, moi Tèreus. + +EVELPIDÈS. + +Tu es donc Tèreus? Simple oiseau ou paon? + +LA HUPPE. + +Oiseau. + +EVELPIDÈS. + +Où sont donc tes plumes? + +LA HUPPE. + +Elles sont tombées. + +EVELPIDÈS. + +Est-ce par suite de quelque maladie? + +LA HUPPE. + +Non; mais, en hiver, tous les oiseaux muent, et nous reprenons ensuite +d'autres plumes. Mais vous deux, dites-moi, qui êtes-vous? + +EVELPIDÈS. + +Nous? Des mortels. + +LA HUPPE. + +De quel pays? + +EVELPIDÈS. + +De celui où sont les belles trières. + +LA HUPPE. + +Êtes-vous hèliastes? + +EVELPIDÈS. + +Absolument le contraire: antihèliastes. + +LA HUPPE. + +On sème donc là-bas de cette graine? + +EVELPIDÈS. + +Tu n'en recueillerais pas beaucoup en cherchant dans nos champs. + +LA HUPPE. + +Quelles pressantes affaires vous ont fait venir ici? + +EVELPIDÈS. + +Le désir de converser avec toi. + +LA HUPPE. + +Et pourquoi? + +EVELPIDÈS. + +Parce que, d'abord, tu as été homme comme nous, jadis; parce que tu as +dû de l'argent, comme nous, jadis; parce que tu aimais à ne pas le +rendre, comme nous, jadis. Puis, ayant changé ta nature en celle +d'oiseau, tu as promené ton vol circulaire sur la terre et sur la mer. +Et c'est la raison pour laquelle tu as l'intelligence de l'homme mêlée à +celle de l'oiseau. Aussi sommes-nous venus ici tous deux vers toi te +prier de nous dire s'il y a quelque cité de laine épaisse, comme une +couverture moelleuse où l'on goûte le repos. + +LA HUPPE. + +Alors tu cherches une ville plus grande que celle des fils de Kranaos? + +EVELPIDÈS. + +Pas plus grande, mais qui nous convienne mieux. + +LA HUPPE. + +Il est clair que tu cherches un gouvernement aristocratique. + +EVELPIDÈS. + +Moi? Pas du tout: je déteste même le fils de Skellios. + +LA HUPPE. + +Quelle ville habiteriez-vous donc le plus volontiers? + +EVELPIDÈS. + +Celle où la plus grande affaire serait d'entendre à ma porte, dès le +matin, quelque ami me dire: «Au nom de Zeus Olympien, présente-toi chez +moi de bonne heure, toi et tes enfants, au sortir du bain: je dois +donner un repas de noces; n'y manque pas surtout; autrement, ne mets +jamais les pieds chez moi, quand je serai dans le malheur.» + +LA HUPPE. + +De par Zeus! tu as la passion des grandes infortunes! Et toi? + +PISTHÉTÆROS. + +J'ai une passion semblable, moi. + +LA HUPPE. + +Et laquelle? + +PISTHÉTÆROS. + +Celle d'une cité où, en me rencontrant, le père d'un joli garçon me dise +d'un ton de reproche, comme offensé par moi: «Vraiment, Stilbonidès, en +voilà une belle conduite! Tu rencontres mon fils revenant du bain et du +gymnase, et pas un baiser, pas une parole, pas une caresse, pas un +attouchement de toi, l'ami du père!» + +LA HUPPE. + +Mon pauvre homme, pour quelles tristes choses tu te passionnes! Eh bien, +il y a une ville heureuse, telle que vous le dites, sur les côtes de la +mer Erythræa. + +EVELPIDÈS. + +Malheur! Ne nous parle pas d'une ville maritime: un beau matin on y +verrait aborder la Salaminienne amenant un huissier. As-tu une ville +hellénique à nous proposer? + +LA HUPPE. + +Pourquoi n'iriez-vous pas habiter Lépréon, en Élis? + +EVELPIDÈS. + +Par les dieux! sans l'avoir vue, j'ai en horreur Lépréon, à cause de +Mélanthios. + +LA HUPPE. + +Il y a encore dans la Lokris la ville des Opontiens; vous pourriez y +habiter. + +EVELPIDÈS. + +Mais moi je ne voudrais pas être Opontien, pour un talent d'or. Et +quelle est la vie qu'on mène chez les oiseaux? Tu dois le savoir +parfaitement. + +LA HUPPE. + +Pas désagréable à vivre: premièrement il faut s'y passer de bourse. + +EVELPIDÈS. + +Vous avez ainsi retiré de la vie une grande source de fraudes. + +LA HUPPE. + +Notre nourriture, cueillie dans les jardins, est le sésame blanc, le +myrte, les pavots et la menthe. + +EVELPIDÈS. + +Mais alors vous êtes en quête d'une vie de nouveaux mariés. + +PISTHÉTÆROS. + +Hé! hé! J'entrevois un grand dessein pour la race des oiseaux: elle +deviendrait puissante, si vous m'obéissiez. + +LA HUPPE. + +Et comment t'obéirions-nous? + +PISTHÉTÆROS. + +Comment vous m'obéiriez? Tout d'abord ne voltigez pas n'importe où, bec +ouvert: c'est une habitude malséante. Chez nous quand il y a des gens +volages, on dit: «Quel est cet oiseau?» Et Téléas répond: «C'est un +homme sans équilibre, un oiseau qui vole, un être inconsidéré, qui ne +saurait jamais rester en place.» + +LA HUPPE. + +Par Dionysos! tes railleries portent juste. Que pourrions-nous donc +faire? + +PISTHÉTÆROS. + +Bâtissez une ville. + +LA HUPPE. + +Et quelle ville bâtirions-nous, nous autres oiseaux? + +PISTHÉTÆROS. + +Vrai? Oh! la sotte parole lâchée! Regarde en bas. + +LA HUPPE. + +Je regarde. + +PISTHÉTÆROS. + +Tourne le cou. + +LA HUPPE. + +De par Zeus! quelle jouissance, si je me déboîte la tête! + +PISTHÉTÆROS. + +As-tu vu quelque chose? + +LA HUPPE. + +Oui, les nuages et le ciel. + +PISTHÉTÆROS. + +Eh bien! n'est-ce pas le pôle des oiseaux? + +LA HUPPE. + +Le pôle? Comment cela? + +PISTHÉTÆROS. + +Comme qui dirait le lieu. Attendu que cela tourne et traverse tout, on +l'appelle pôle. Une fois bâti et fortifié par vous, on l'appellera +police. Alors vous régnerez sur les hommes, ainsi que sur les +sauterelles; et les dieux, vous les ferez mourir de faim comme les +Mèliens. + +LA HUPPE. + +De quelle manière? + +PISTHÉTÆROS. + +L'air est entre le ciel et la terre; et de même que, quand nous voulons +aller à Delphoe, nous demandons passage aux Boeotiens, ainsi, quand les +hommes sacrifieront aux dieux, si les dieux ne nous paient pas tribut, +votre ville, étrangère pour eux, et l'espace empêcheront de monter la +fumée des cuisses. + +LA HUPPE. + +Iou! Iou! Par la Terre, les filets, les nuées, les rets, je n'ai jamais +entendu dessein mieux imaginé. Aussi suis-je tout prêt à bâtir la ville +avec toi, si le projet a l'approbation des autres oiseaux. + +PISTHÉTÆROS. + +Qui donc leur exposera l'affaire? + +LA HUPPE. + +Toi. Jadis ils étaient barbares; mais moi je leur ai enseigné le +langage, depuis mon long séjour avec eux. + +PISTHÉTÆROS. + +Comment les convoqueras-tu? + +LA HUPPE. + +Aisément. Je vais entrer tout de suite dans le taillis, éveiller ma +chère Aèdôn, et nous leur ferons appel. Dès qu'ils auront entendu notre +voix, ils voleront ici à tire-d'ailes. + +PISTHÉTÆROS. + +O toi, le plus aimable des oiseaux, ne tarde pas davantage. Je t'en +prie, entre au plus vite dans le taillis, et éveille Aèdôn. + +LA HUPPE. + +Allons, ma compagne, cesse de sommeiller; fais jaillir de ta bouche +divine les notes des hymnes sacrés; gémis sur mon fils et le tien, le +déplorable Itys, en gazouillements harmonieux, sortis de ton bec agile. +Ta voix pure monte à travers le smilax couronné de feuillage, jusqu'au +trône de Zeus où Phoebos à la chevelure d'or répond à tes élégies par le +son de sa lyre d'ivoire et préside aux danses des dieux; et de leurs +bouches immortelles s'élance le concert plaintif des bienheureuses +divinités. _(On entend le son d'une flûte.)_ + +PISTHÉTÆROS. + +O Zeus souverain! quelle voix charmante pour un si petit oiseau! Quelle +douceur de miel répandue sur le taillis entier! + +EVELPIDÈS. + +Holà! + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'y a-t-il? Te tairas-tu? + +EVELPIDÈS. + +Pourquoi? + +PISTHÉTÆROS. + +La Huppe prépare de nouveaux chants. + +LA HUPPE, _dans le taillis_. + +Epopopopopopopopopopoï! Io, Io! Venez, venez, venez, venez, venez ici, ô +mes compagnons ailés; vous qui paissez les sillons fertiles des +laboureurs, tribus innombrables de mangeurs d'orge, famille des +cueilleurs de graines, au vol rapide, au gosier mélodieux; vous qui, +dans la plaine labourée, gazouillez, autour de la glèbe, cette chanson +d'une voix légère: «Tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio, tio;» et vous +aussi qui dans les jardins, sous les feuillages du lierre, faites +entendre vos accents; et vous qui, sur les montagnes, becquetez les +olives sauvages et les arbouses, hâtez-vous de voler vers mes +chansons.--Trioto, trioto, totobrix!--Et vous, vous encore qui, dans les +vallons marécageux, dévorez les cousins à la trompe aiguë, qui habitez +les terrains humides de rosée et les prairies aimables de Marathôn, +francolin au plumage émaillé de mille couleurs, troupe d'alcyons volant +sur les flots gonflés de la mer, venez apprendre la nouvelle. Nous +rassemblons ici toutes les tribus des oiseaux au long cou. Un vieillard +habile est venu, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez +tous à cette conférence, ici, ici, ici, ici.--Torotorotorotorotix. +Kikkabau, kikkabau. Torotorotorotorolililix. + +PISTHÉTÆROS. + +Vois-tu quelque oiseau? + +EVELPIDÈS. + +Non, par Apollôn! pas un; et pourtant je suis là bouche béante à +regarder le ciel. + +PISTHÉTÆROS. + +Ce n'était guère la peine, ce semble, que la Huppe allât couver dans le +taillis, à la façon du pluvier. + +LE PHOENIKOPTÈRE. + +Torotix, torotix. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais, mon bon, on s'avance, c'est quelque oiseau qui arrive. + +EVELPIDÈS. + +Oui, de par Zeus! un oiseau. Quel est-il? N'est-ce pas un paon? + +PISTHÉTÆROS. + +La Huppe nous le dira. Quel est cet oiseau? + +LA HUPPE. + +Ce n'est pas un de ces oiseaux ordinaires comme vous en voyez tous les +jours, mais un oiseau de marais. + +PISTHÉTÆROS. + +Oh! oh! il est beau, et d'un rouge phoenikien. + +LA HUPPE. + +Sans doute; aussi l'appelle-t-on Phoenikoptère. + +EVELPIDÈS. + +Ohé! dis donc, toi! + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'as-tu à crier? + +EVELPIDÈS. + +Un autre oiseau que voici. + +PISTHÉTÆROS. + +Par Zeus! c'en est effectivement un autre; il doit être étranger. Quel +peut être ce singulier prophète, cet oiseau de montagnes? + +LA HUPPE. + +Son nom est le Mède. + +PISTHÉTÆROS. + +Le Mède! Oh! souverain Hèraklès! Comment, s'il est Mède, a-t-il pu, sans +chameau, voler ici? + +EVELPIDÈS. + +En voici un autre qui a pris une aigrette. + +PISTHÉTÆROS. + +Quel prodige est-ce là? Tu n'es donc pas la seule huppe, et il y en a +une autre. + +LA HUPPE. + +Mais celle-ci est née de Philoklès, par la huppe; et moi, je suis le +grand-père de cette dernière: c'est comme si tu disais: «Hipponikos issu +de Kallias, et Kallias d'Hipponikos.» + +PISTHÉTÆROS. + +Kallias est donc un oiseau? Comme il mue! + +EVELPIDÈS. + +C'est qu'étant généreux, il est plumé par les sykophantes, et les +femelles lui arrachent aussi des plumes. + +PISTHÉTÆROS. + +O Poséidôn! voici un autre oiseau de couleurs nuancées: comment +l'appelle-t-on? + +LA HUPPE. + +Lui? Le katophagas! + +PISTHÉTÆROS. + +Il y a donc d'autres katophagas que Kléonymos? + +EVELPIDÈS. + +Comment alors se fait-il, si ce n'est pas Kléonymos, qu'il ait perdu son +aigrette? + +PISTHÉTÆROS. + +Mais cependant que signifie cette affluence d'oiseaux à aigrettes? +Viennent-ils pour le diaulos? + +LA HUPPE. + +Ils font comme les Kariens, mon bon, qui habitent les aigrettes de la +terre, pour cause de sûreté. + +PISTHÉTÆROS. + +O Poséidôn, ne vois-tu pas quelle terrible agglomération d'oiseaux? + +EVELPIDÈS. + +Souverain Apollôn, quelle nuée! Iou! Iou! Leurs ailes étendues ne +laissent plus voir l'entrée. + +PISTHÉTÆROS. + +Voici la perdrix, et cet autre, de par Zeus! c'est le francolin; puis le +pénélops, et celui-ci l'alcyon. + +EVELPIDÈS. + +Et quel est celui qui vient derrière? + +PISTHÉTÆROS. + +Celui-ci? Le kèrylos. + +EVELPIDÈS. + +Ce kèrylos est donc un oiseau? + +PISTHÉTÆROS. + +Est-ce qu'il n'y a pas Sporgilos? Voici la chouette. + +EVELPIDÈS. + +Que dis-tu? Qui a donc amené une chouette à Athènes? + +PISTHÉTÆROS. + +A la suite pie, tourterelle, alouette, éléas, hypothymis, colombe, +nertos, épervier, ramier, coucou, rouget, kéblépyris, porphyris, +kerkhné, plongeon, pie-grièche, orfraie, pivert. + +EVELPIDÈS. + +Iou! Iou! Que d'oiseaux! + +PISTHÉTÆROS. + +Iou! Iou! Que de merles! Comme ils gazouillent, comme ils arrivent à +grands cris! + +EVELPIDÈS. + +Est-ce qu'ils nous menacent? Oh! là, là! Ils ouvrent le bec, ils nous +regardent, toi et moi. + +PISTHÉTÆROS. + +Cela me paraît être ainsi. + +LE CHOEUR. + +Popopopopopop! Où est celui qui m'a appelé? Dans quel endroit se +tient-il? + +LA HUPPE. + +Je suis ici depuis longtemps, et je ne lâche pas mes amis. + +LE CHOEUR. + +Tititititititititi! Quelle bonne idée as-tu à me communiquer? + +LA HUPPE. + +D'un intérêt commun, sûre, juste, agréable, utile. Deux hommes d'un +jugement délié sont venus ici me trouver. + +LE CHOEUR. + +Où? Comment? Que dis-tu? + +LA HUPPE. + +Je dis que, de chez les hommes, deux vieillards sont venus me parler +d'une affaire prodigieuse. + +LE CHOEUR. + +Oh! quelle faute! C'est la plus grosse depuis que je suis né! Que +dis-tu? + +LA HUPPE. + +Que mes paroles ne t'effraient pas. + +LE CHOEUR. + +Qu'as-tu fait? + +LA HUPPE. + +J'ai accueilli deux hommes qui désirent vivement notre alliance. + +LE CHOEUR. + +Et tu as fait cela? + +LA HUPPE. + +Je l'ai fait, et je m'en réjouis. + +LE CHOEUR. + +Et ils sont maintenant chez nous? + +LA HUPPE. + +Comme je suis chez vous moi-même? + +LE CHOEUR. + +Ea! Ea! Trahison! Sacrilège! Un ami, nourri avec nous des produits de +nos campagnes, a violé nos antiques lois, violé les serments des +oiseaux. Il m'a attiré dans un piège, il m'a jeté en proie à une race +impie qui, depuis qu'elle existe, m'a déclaré la guerre. Nous aurons, +plus tard, une explication avec cet oiseau; mais il faut commencer par +le châtiment de ces deux vieillards et les mettre en pièces. + +PISTHÉTÆROS. + +C'en est fait de nous! + +EVELPIDÈS. + +C'est pourtant toi seul qui es la cause de tous les maux qui nous +arrivent. Pourquoi m'as-tu amené ici? + +PISTHÉTÆROS. + +Afin de t'avoir pour compagnon. + +EVELPIDÈS. + +Pour me faire pleurer de grands malheurs. + +PISTHÉTÆROS. + +En vérité, tu radotes absolument. Comment pleureras-tu donc, quand une +fois tu auras les deux yeux arrachés? + +LE CHOEUR. + +Io! Io! En avant, attaque, élance-toi sur l'ennemi, verse le sang, +déploie tes ailes de toutes parts, enveloppe-le. Il faut qu'ils +gémissent tous les deux et qu'ils servent de pâture à notre bec. Il n'y +a ni montagne ombragée, ni nuage aérien, ni mer chenue, qui les dérobe à +ma poursuite. Hâtons-nous de les plumer et de les déchirer. Où est le +taxiarkhe? Qu'il lance l'aile droite! + +EVELPIDÈS. + +Nous y voilà! Où fuirai-je, infortuné? + +PISTHÉTÆROS. + +Eh! l'ami! Tu ne tiens pas bon? + +EVELPIDÈS. + +Pour être écharpé par ce monde-là? + +PISTHÉTÆROS. + +Et comment te figures-tu leur échapper? + +EVELPIDÈS. + +Je ne sais pas trop comment. + +PISTHÉTÆROS. + +Moi, je te dirai qu'il faut combattre de pied ferme et prendre les +marmites. + +EVELPIDÈS. + +A quoi ces marmites nous serviront-elles? + +PISTHÉTÆROS. + +La chouette ne nous attaquera pas. + +EVELPIDÈS. + +Mais ces oiseaux armés de serres crochues? + +PISTHÉTÆROS. + +Empoigne la broche et brandis-la devant toi. + +EVELPIDÈS. + +Et mes yeux? + +PISTHÉTÆROS. + +Couvre-les avec ce vinaigrier ou avec ce plat. + +EVELPIDÈS. + +O homme de génie, quelle bonne invention, quel stratagème! Tu l'emportes +sur Nikias, en fait de machines. + +LE CHOEUR. + +Eleleleu! En avant, bec baissé: pas de délai! tire, déchire, frappe, +écorche, et casse d'abord la marmite. + +LA HUPPE. + +Mais, dites-moi, vous les plus cruels de tous les animaux, pourquoi +voulez-vous mettre à mal ces deux hommes qui ne vous ont rien fait, et +déchirer des gens de la parenté et de la tribu de ma femme? + +LE CHOEUR. + +Devons-nous les épargner plus que des loups? De quels autres plus grands +ennemis tirerions-nous vengeance? + +LA HUPPE. + +Mais s'ils sont vos ennemis de race, ils sont vos amis de coeur, et +c'est pour vous donner un conseil utile qu'ils viennent vers vous. + +LE CHOEUR. + +Quel conseil utile pourraient nous donner, quelle parole nous faire +entendre, ceux qui furent les ennemis de nos pères? + +LA HUPPE. + +Mais, certes, c'est de leurs ennemis que les sages apprennent le plus. +La prudence sauve tout. D'un ami on n'a rien à apprendre; un ennemi vous +y contraint. Et d'abord les cités ont appris de leurs ennemis, et non de +leurs amis, à bâtir des murailles élevées, à construire des vaisseaux +longs: et cette science sauve nos enfants, notre ménage, notre avoir. + +LE CHOEUR. + +Eh bien! écoutons leurs paroles, c'est notre avis: nous y trouvons +avantage; on peut entendre quelque sage conseil de la bouche même de ses +ennemis. + +PISTHÉTÆROS. + +Ils ont l'air de se relâcher de leur colère. Retire ta jambe en arrière. + + +LA HUPPE. + +C'est justice, et vous m'en devez de la reconnaissance. + +LE CHOEUR. + +Non, jamais jusqu'ici, en aucune affaire, nous ne t'avons été opposés. + +PISTHÉTÆROS. + +Plus pacifique est leur conduite envers nous. La marmite et les deux +plats, pose-les à terre. La lance ou plutôt la broche en main, +promenons-nous à l'intérieur du camp, l'oeil sur la marmite, et de près, +car il ne faut pas fuir. + +EVELPIDÈS. + +A merveille; mais, si nous mourons, en quel endroit de la terre +serons-nous enterrés? + +PISTHÉTÆROS. + +Le Kéramique nous recevra. Pour être enterrés aux frais de l'État, nous +dirons aux stratèges que c'est en combattant contre les ennemis que nous +sommes morts à Ornéæ. + +LE CHOEUR. + +Que chacun reprenne son rang à la même place; déposez votre courage et +votre colère, comme un hoplite, et informons-nous quelles sont ces gens, +d'où ils viennent, et dans quelle intention. Ohé! la Huppe, je +t'appelle. + +LA HUPPE. + +Tu m'appelles, et que veux-tu savoir? + +LE CHOEUR. + +Qui sont ces hommes? D'où viennent-ils? + +LA HUPPE. + +Deux étrangers de la sage Hellas. + +LE CHOEUR. + +Quelle aventure les a conduits chez les Oiseaux? + +LA HUPPE. + +Le goût de notre genre de vie, le désir d'habiter et de rester toujours +avec toi. + +LE CHOEUR. + +Que dis-tu? Et quels sont leurs propos? + +LA HUPPE. + +Incroyables, inouïs. + +LE CHOEUR. + +Voient-ils quel avantage peut résulter de leur séjour auprès de moi, et +qui les engage à demeurer ici pour avoir de quoi vaincre leur ennemi ou +rendre service à leurs amis? + +LA HUPPE. + +Ils parlent d'une grande félicité, indicible, incroyable; que tout est à +toi ici, là, partout, et ils s'efforcent de le prouver. + +LE CHOEUR. + +Sont-ils fous? + +LA HUPPE. + +On ne peut dire combien ils sont sensés. + +LE CHOEUR. + +Quoi! Ils ont leur bon sens? + +LA HUPPE. + +Les plus fins renards: subtilité, astuce, rouerie, fleur de ruse de la +tête aux pieds. + +LE CHOEUR. + +Qu'ils me parlent, qu'ils me parlent, fais-les venir. Car d'entendre +d'eux les choses que tu me dis, j'en ai des ailes au dos. + +LA HUPPE. + +Allons, toi et toi, reprenez cette armure, et suspendez-la, avec espoir +de la bonne chance, dans l'âtre, près de la crémaillère. Quant à toi, +expose à ceux-ci les projets en vue desquels je les ai réunis, parle. + +PISTHÉTÆROS. + +Non, par Apollôn! je n'en ferai rien, à moins qu'ils ne conviennent avec +moi d'une convention pareille à celle que fit avec sa femme ce singe de +fabricant d'épées, de ne point me mordre, de ne point m'arracher les +testicules, de ne pas me fouiller... + +LE CHOEUR. + +Le... Mais non, pas du tout. + +PISTHÉTÆROS. + +Non, je veux dire les deux yeux. + +LE CHOEUR. + +Je te le promets. + +PISTHÉTÆROS. + +Jure-le-moi à l'instant. + +LE CHOEUR. + +Je le jure, à condition que j'aurai les suffrages de tous les juges et +de tous les spectateurs. + +PISTHÉTÆROS. + +Convenu. + +LE CHOEUR. + +Et, si je manque de parole, de ne l'emporter que d'une voix. + +LE HÉRAUT. + +Écoutez, peuples! Que les hoplites reprennent leurs armes sur-le-champ, +qu'ils retournent chez eux et qu'ils voient ce que nous aurons inscrit +sur les tableaux. + +LE CHOEUR. + +Rusé toujours et partout, tel est le caractère essentiel de l'homme. +Parle-moi, cependant. Peut-être as-tu par devers toi quelque avis utile +que tu négliges de me dire, ou quelque moyen d'étendre ma puissance, qui +a échappé à mon manque de pénétration. Toi, dis-moi ce que tu veux faire +dans notre intérêt mutuel; car si tu réussis à me procurer quelque +avantage, le profit en sera commun. Et, d'abord, pour quel motif es-tu +venu? quelle a été ton intention? Dis-le hardiment; nous ne romprons +point la trêve avant de t'avoir entendu. + +PISTHÉTÆROS. + +De par Zeus! j'en brûle d'envie: j'ai un discours en pâte, que rien ne +m'empêche de pétrir. Esclave, apporte une couronne. De l'eau à verser +sur les mains! Qu'on me l'apporte vite. + +EVELPIDÈS. + +Est-ce que nous allons nous mettre à table, ou quelque chose comme cela? + +PISTHÉTÆROS. + +Non, de par Zeus! mais j'essaie de dire quelque chose de grand, de +succulent, qui remue l'âme de ceux qui sont là: tant je souffre pour +vous qui, jadis, ayant été rois... + +LA HUPPE. + +Nous, rois? Et de qui? + +PISTHÉTÆROS. + +Vous! De tout ce qui existe; de moi, d'abord, de celui-ci et de Zeus +lui-même; car vous êtes plus anciens et plus vieux que Kronos, que les +Titans et que la Terre. + +LA HUPPE. + +Que la Terre? + +PISTHÉTÆROS. + +Oui, par Apollôn! + +LA HUPPE. + +De par Zeus! je ne m'en doutais pas. + +PISTHÉTÆROS. + +C'est que tu es un ignorant, un insouciant, et que tu n'as jamais +feuilleté Æsopos, qui dit que l'alouette naquit avant tous les autres +oiseaux, avant la Terre même; ensuite que son père mourut de maladie; +que la Terre n'existait pas encore; qu'il resta cinq jours sans +sépulture; et qu'elle, dans cet embarras, ensevelit son père dans sa +tête. + +EVELPIDÈS. + +Ainsi, le père de l'alouette est maintenant enseveli à Képhalè? + +PISTHÉTÆROS. + +Eh bien! si les oiseaux ont précédé la Terre, précédé les dieux, leur +ancienneté ne légitime-t-elle pas leur royauté? + +EVELPIDÈS. + +Oui, par Apollôn! Il faut donc absolument que tu aiguises ton bec en vue +de l'avenir. + +LA HUPPE. + +Zeus ne se pressera pas de céder le sceptre au pivert. + +PISTHÉTÆROS. + +Que ce ne soient pas les dieux, mais les oiseaux qui, jadis, aient régné +sur les hommes, on en a beaucoup de preuves. Et tout d'abord je vous +citerai le coq qui, le premier, a été chef et souverain de tous les +Perses, avant Daréios et Mégabyzos: aussi l'appelle-t-on l'oiseau +persan, à cause de cette antique souveraineté. + +EVELPIDÈS. + +C'est donc pour cela qu'aujourd'hui même, il marche comme le Grand Roi, +la tête couronnée, seul entre les oiseaux, de la tiare droite. + +PISTHÉTÆROS. + +Il avait alors tant de vigueur, de grandeur et de puissance, +qu'aujourd'hui encore, par un effet de son ancienne force, dès qu'il +fait entendre son chant matinal, tous courent à l'ouvrage, forgerons, +potiers, corroyeurs, cordonniers, baigneurs, boulangers, armuriers, +tourneurs de lyres et de boucliers: ils se chaussent et vont au travail +quand la nuit dure encore. + +EVELPIDÈS. + +Tu peux m'interroger là-dessus. Il est cause que j'ai eu le malheur de +perdre une læna en laine de Phrygia. Invité à un banquet qui se donnait +à la ville pour le dixième jour après la naissance d'un enfant, je bois +et je m'endors. Alors, avant que les autres se soient assis à table, le +coq chante, et moi, croyant qu'il est jour, je sors pour me rendre à +Alimos; bientôt, à peine me suis-je glissé hors des murs, qu'un voleur +d'habits me frappe d'un coup de bâton dans le dos; je tombe, je veux +crier, mais il m'avait subtilisé mon manteau. + +PISTHÉTÆROS. + +Le milan était alors chef et roi des Hellènes. + +LA HUPPE. + +Des Hellènes? + +PISTHÉTÆROS. + +Et c'est lui qui, le premier, leur apprit, lorsqu'il était roi, à +s'incliner devant les milans. + +EVELPIDÈS. + +Par Dionysos! un jour que je m'étais incliné de la sorte en voyant un +milan, je m'étendis, la bouche ouverte, et j'avalai une obole! Voilà +comment je rapportai à la maison mon sac vide. + +PISTHÉTÆROS. + +A leur tour, l'Ægyptos et la Phoenikè tout entière ont eu pour roi le +coucou, et quand le coucou criait: «Coucou!» alors tous les Phoenikiens +moissonnaient le blé et l'orge dans les champs. + +EVELPIDÈS. + +Et de là sans doute le proverbe authentique: «Coucou! Les circoncis aux +champs!» + +PISTHÉTÆROS. + +Telle était la force de leur pouvoir, que, dans toutes les villes des +Hellènes où il y avait un roi, Agamemnôn ou Ménélaos, un oiseau siégeait +sur les sceptres, et partageait les présents offerts au prince. + +EVELPIDÈS. + +Eh bien! j'ignorais cela, moi: aussi l'étonnement me prenait quand un +Priamos paraissait, dans les tragédies, portant un oiseau qui se +dressait pour observer si Lysikratès recevrait quelque présent. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais voici le plus fort de tout: Zeus, qui règne aujourd'hui, est +représenté ayant un aigle sur la tête, en sa qualité de roi; sa fille +porte une chouette, et Apollôn, comme serviteur, un épervier. + +EVELPIDÈS. + +Par Dèmètèr! tu dis vrai. Pourquoi ont-ils ces attributs? + +PISTHÉTÆROS. + +Afin que, dans les sacrifices, lorsqu'on dépose entre leurs mains, +suivant le rit prescrit, les entrailles des victimes, les oiseaux en +aient leur part, même avant Zeus. Pas un homme alors ne jurait par un +dieu, mais tous juraient par les oiseaux. Lampôn, aujourd'hui même +encore, jure par l'oie quand il fait quelque friponnerie, tellement tout +le monde alors vous tenait pour grands et pour saints, tandis qu'on vous +traite maintenant d'esclaves, de niais, de Manès; on vous jette des +pierres comme à des fous, et, jusque dans les lieux sacrés, il n'y a pas +un oiseleur qui ne vous tende lacets, pièges, gluaux, barreaux, réseaux, +filets, rets. Une fois pris, ils vous vendent en masse: les acheteurs +vous tâtent. Encore, s'ils se contentaient d'agir de la sorte, en vous +faisant rôtir et servir, mais ils râpent du fromage, qu'ils mêlent à de +l'huile, du silphion et du vinaigre, ils écrasent le tout où ils versent +un assaisonnement doux et gras, puis ils vous arrosent de cette sauce +bouillante ainsi que des charognes. + +LE CHOEUR. + +Homme, tu viens de nous tenir un bien triste, bien triste langage. +Combien je déplore la lâcheté de mes pères, qui ne m'ont pas transmis +les honneurs légués par leurs ancêtres! Enfin la divinité et la bonne +chance te font venir à moi comme un sauveur. Aussi je te confie mes +petits et moi-même en toute sécurité. Mais que faut-il faire? +Dis-le-nous maintenant: car la vie sera sans prix pour nous, si nous ne +recouvrons pas, de quelque manière, notre souveraineté. + +PISTHÉTÆROS. + +Et d'abord mon avis est qu'il y ait une ville des oiseaux, et que tout +l'espace circulaire et intermédiaire soit clos de grosses briques cuites +comme à Babylôn. + +LA HUPPE. + +O Kébryôn! ô Porphyriôn! quel redoutable rempart! + +PISTHÉTÆROS. + +Ensuite, quand le mur sera élevé, on redemandera l'empire à Zeus; et, +s'il dit qu'il ne veut pas, s'il ne revient pas tout de suite sur sa +décision, il faut lui déclarer la guerre sainte et défendre aux dieux de +traverser, en vrais libertins, votre domaine, pour descendre coucher +avec des Alkmènès, des Alopès, des Sémélès: s'ils y viennent, mettez le +scellé sur leurs instruments de plaisir, afin qu'ils n'en aient plus la +jouissance. Pour les hommes, je vous engage à leur dépêcher un autre +oiseau, qui leur enjoigne de la part des oiseaux, rois du monde, de +sacrifier désormais aux oiseaux et ensuite aux dieux, puis d'adjoindre +convenablement à chaque divinité l'oiseau qui aura le plus de rapport +avec elle. Sacrifie-t-on à Aphroditè, il faut offrir du froment à la +piette. Si on offre une brebis à Poséidôn, il faut donner du froment au +canard. Si l'on sacrifie à Hèraklès, il faut sacrifier à la mouette des +gâteaux miellés. Si l'on immole un bélier à Zeus, roi des dieux, le +roitelet, en sa qualité de roi des oiseaux, devra recevoir, avant Zeus +même, le sacrifice d'un moucheron mâle. + +EVELPIDÈS. + +Je suis ravi de ce sacrifice d'un moucheron. Qu'il tonne maintenant, le +pauvre Zeus! + +LA HUPPE. + +Mais comment les hommes nous prendront-ils pour des dieux, et non pour +des geais, nous qui volons et qui avons des ailes? + +PISTHÉTÆROS. + +Tu extravagues. Hé! de par Zeus! Hermès, tout dieu qu'il est, vole et +porte des ailes, ainsi qu'un grand nombre d'autres dieux. Et d'abord la +Victoire prend son vol avec des ailes d'or; et, de par Zeus! l'Amour en +fait autant. Et Homèros prétend qu'Iris ressemble à une timide colombe. + +LA HUPPE. + +Et Zeus tonnant ne lance-t-il pas sur nous la foudre ailée? + +PISTHÉTÆROS. + +Si donc les hommes, par ignorance, vous comptent pour rien et ne croient +qu'aux dieux de l'Olympos, il faut alors lancer une nuée de moineaux et +d'oiseaux granivores qui pillent toutes les semences de leurs campagnes, +et que Dèmètèr leur mesure le froment, quand ils seront dans la misère. + +EVELPIDÈS. + +Elle ne voudra pas, de par Zeus! mais tu la verras alléguer des +prétextes. + +PISTHÉTÆROS. + +En outre, que les corbeaux fondant sur les attelages qui labourent la +terre, et sur les troupeaux, leur crèvent les yeux, en manière de +preuve, et qu'ensuite le médecin Apollôn les guérisse; on le paie pour +cela. + +EVELPIDÈS. + +Oh! non, pas avant que j'aie vendu mes deux petits boeufs. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais si les hommes vous regardent toi comme dieu, toi comme la vie, toi +comme la Terre, toi comme Kronos, toi comme Poséidôn, tous les biens +leur arriveront. + +LA HUPPE. + +De ces biens dis-m'en un seul. + +PISTHÉTÆROS. + +Premièrement les sauterelles ne rongeront plus les vignes en fleurs: un +bataillon de chouettes et de crécerelles les dévorera. Les moucherons et +les kinips ne mangeront plus les figues: tout cela sera nettoyé par une +troupe de grives. + +LA HUPPE. + +Et pour les enrichir, que ferons-nous? Car chez eux c'est une passion +violente. + +PISTHÉTÆROS. + +A ceux qui vous consulteront, on donnera les meilleures mines; on +indiquera au devin les marchés avantageux, et il ne périra plus un seul +marin. + +LA HUPPE. + +Comment n'en périra-t-il plus? + +PISTHÉTÆROS. + +Toujours l'oiseau, consulté sur la navigation, répondra: «Aujourd'hui, +ne mets pas à la voile, il y aura tempête. Aujourd'hui, mets à la voile, +il y aura profit.» + +EVELPIDÈS. + +J'achète un bateau et je navigue: je ne veux plus rester chez vous. + +PISTHÉTÆROS. + +Ils indiqueront aux hommes les trésors enfouis par leurs pères; ils +savent où est l'argent. Aussi dit-on partout: «Personne ne sait où gît +mon trésor, si ce n'est peut-être quelque oiseau.» + +EVELPIDÈS. + +Je frète un bateau, j'achète une pioche, et je déterre les vases pleins +d'or. + +LA HUPPE. + +Mais comment leur donner la santé, qui est chez les dieux? + +PISTHÉTÆROS. + +S'ils sont heureux, n'est-ce pas la meilleure santé? Sache-le, un homme +malheureux ne se porte jamais bien. + +LA HUPPE. + +Comment parviendront-ils à la vieillesse? car elle est aussi dans +l'Olympos; ou faudra-t-il qu'ils meurent enfants? + +PISTHÉTÆROS. + +Mais, par Zeus! les oiseaux ajouteront trois cents ans à leur vie. + +LA HUPPE. + +Pris sur qui? + +PISTHÉTÆROS. + +Sur qui? Sur eux-mêmes. Ne sais-tu pas que la corneille babillarde vit +cinq âges d'hommes? + +EVELPIDÈS. + +Ah! ah! Comme voilà pour nous de bien meilleurs rois que Zeus! + +PISTHÉTÆROS. + +Bien meilleurs, n'est-ce pas? Et d'abord nous n'avons pas besoin de leur +bâtir des temples de marbre, ni de les fermer avec des portes d'or: ils +habiteront sous l'épaisseur des bois, sous les yeuses; puis les +vénérables parmi les oiseaux auront pour temple un olivier. Sans aller à +Delphoe ou auprès d'Ammôn, nous leur offrirons ici des sacrifices. +Debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, nous leur +présenterons une poignée d'orge ou de blé et nous les prierons, les +mains étendues, de nous donner une part de leurs biens, et nous les +aurons aussitôt en échange de quelques grains de froment. + +LE CHOEUR. + +O vieillard, qui m'es devenu si cher, après m'avoir été si odieux, il +n'est plus possible que je m'écarte désormais volontairement de tes +avis. Confiant dans tes paroles, j'ai menacé, j'ai juré que si, lié avec +moi par des promesses loyales, sincères, sacrées, tu marches contre les +dieux, unis toi et moi par la même pensée, les dieux n'useront pas +longtemps le sceptre qui est à moi. Oui, tout ce qu'il faut exécuter par +la force, nous nous en chargeons; tout ce qui dépend du conseil et de la +délibération repose sur toi. + +LA HUPPE. + +Non, de par Zeus! ce n'est plus pour nous le moment de sommeiller, ni de +temporiser à la façon de Nikias; mais il faut agir au plus vite. Et +d'abord entrez dans mon nid, sur ma paille, sur les feuilles sèches que +voici, et dites-moi votre nom. + +PISTHÉTÆROS. + +C'est chose facile: mon nom est Pisthétæros. + +LA HUPPE. + +Et lui? + +EVELPIDÈS. + +Evelpidès, du dême de Krios. + +LA HUPPE. + +Bonne chance à tous les deux! + +PISTHÉTÆROS. + +Nous acceptons l'augure. + +LA HUPPE. + +Entrez donc. + +PISTHÉTÆROS. + +Allons. Toi, sers-nous de guide. + +LA HUPPE. + +Allez. + +PISTHÉTÆROS. + +Hé! hé! l'ami! reviens vite sur tes pas. Voyons, voyons, dis-nous un +peu. Comment, moi et mon compagnon, vivrons-nous avec vous la gent +ailée, étant tous deux sans ailes? + +LA HUPPE. + +Facilement. + +PISTHÉTÆROS. + +Vois maintenant comme dans les fables æsopiques il est dit que le renard +fit un jour imprudemment société avec l'aigle. + +LA HUPPE. + +Ne crains rien. Vous mangerez d'une certaine racine qui vous donnera des +ailes à tous les deux. + +PISTHÉTÆROS. + +Entrons donc. Tiens, Xanthias et toi, Manodoros, prenez notre bagage. + +LE CHOEUR. + +Holà, toi! Je t'appelle, je t'appelle! + +LA HUPPE. + +Pourquoi m'appelles-tu? + +LE CHOEUR. + +Emmène ces gens faire un bon dîner avec toi; mais le rossignol aux doux +chants, dont la voix égale celle des Muses, laisse-le ici près de nous, +en nous quittant, afin que nous en soyons charmés. + +PISTHÉTÆROS. + +Oh! de par Zeus! cède à leurs désirs. Fais sortir l'aimable oiseau des +joncs à ombelles. + +EVELPIDÈS. + +Fais-le sortir, au nom des dieux, afin que nous voyions l'oiseau +chanteur. + +LA HUPPE. + +Puisqu'il vous plaît ainsi, je dois le faire. Sors, Proknè, et +montre-toi à nos hôtes. _(Proknè paraît.)_ + +PISTHÉTÆROS. + +O Zeus vénéré, quelle jolie petite personne ailée! Quelle délicatesse, +quel éclat! + +EVELPIDÈS. + +Sais-tu que je la cajolerais avec plaisir? + +PISTHÉTÆROS. + +Quelle riche parure d'or! On dirait d'une vierge. + +EVELPIDÈS. + +Je serais tout à fait en humeur de lui donner des baisers. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais, mon pauvre garçon, elle a un bec long de deux broches. + +EVELPIDÈS. + +Eh bien, de par Zeus! il n'y a qu'à enlever l'écaillé qui lui couvre la +tête, et à lui donner ensuite de bons baisers. + +LA HUPPE. + +Allons-nous-en. + +PISTHÉTÆROS. + +Guide-nous, et à la Bonne Fortune! + +PARABASE _ou_ CHOEUR. + +O aimée, ô charmante, ô la plus chérie de toute la gent ailée, compagne +de mes chants, rossignole, nourrie avec moi, tu es venue, tu es venue, +on te voit, tu m'apportes ton chant suave. Allons, toi qui modules sur +la flûte harmonieuse des accents printaniers, prélude à mes anapestes. +_(On entend le son d'une flûte.)_ + +Voyons, humains, aveugles de nature, êtres semblables à des feuilles, +créatures de rien, pétris de boue, pareils à des ombres, inintelligents, +privés d'ailes, éphémères, infortunés mortels, qu'on prendrait pour des +songes, prêtez l'oreille à nous, qui sommes immortels, durant toujours, +aériens, exempts de vieillesse, occupés de pensées impérissables. Quand +vous aurez appris parfaitement de nous les phénomènes d'en haut, la +nature des oiseaux, la genèse des dieux et des fleuves, de l'Érébos et +du Khaos, votre science parfaite vous permettra de dire adieu de ma part +à Prodikos pour le reste. + +Le Khaos, la Nuit, le noir Érébos et le vaste Tartaros existaient au +commencement: il n'y avait ni terre, ni air, ni ciel. Dans le sein +infini de l'Érébos, la Nuit aux ailes noires enfante d'abord un oeuf +sans germe, d'où, après des révolutions d'années, naquit le gracieux +Érôs au dos brillant de deux ailes d'or, semblable aux tourbillons +roulés par le vent. Érôs, uni au Khaos ailé et ténébreux, dans le vaste +Tartaros, engendra notre race, et la produisit tout d'abord à la +lumière. Ainsi, à l'origine, la race des immortels n'existait pas +encore, avant qu'Érôs eût tout uni. Les éléments une fois unis les uns +aux autres, parut le Ciel, l'Océan, la Terre et les dieux bienheureux, +race éternelle. Voilà comment nous sommes les plus anciens de tous les +bienheureux: que nous sommes fils d'Érôs, mille preuves l'attestent. +Nous avons des ailes et nous sommes avec ceux qui aiment. Nombre de +beaux garçons, qui avaient juré le contraire, au déclin de leur +jeunesse, ont éprouvé notre puissance, et se sont prêtés à des amants +qui offraient l'un une caille, l'autre un porphyrion, celui-ci une oie, +celui-là un oiseau persique. Les mortels, c'est de nous, oiseaux, qu'ils +reçoivent les plus grands services. D'abord nous leur indiquons les +saisons, printemps, hiver, automne: semer, lorsque la grue, sonnant de +la trompette, émigré vers la Libyè et avertit le nocher de suspendre le +gouvernail et de dormir; elle conseille à Orestès de se tisser une læna, +afin qu'il n'aille pas, parce qu'il grelotte, dépouiller autrui. Le +milan, à son tour, par sa venue, annonce une autre saison, c'est-à-dire +le moment de tondre la toison printanière des brebis; puis l'hirondelle, +quand il faut vendre la læna et acheter un vêtement de toile. Nous +sommes pour vous Ammôn, Delphoe, Dôdônè, Phoebos Apollôn. Vous commencez +par aller vers les oiseaux pour régler toutes choses, commerce, vivres, +choix d'un époux; vous regardez comme oiseau tout ce qui sert à la +divination: une parole est pour vous un oiseau; un éternuement, vous +l'appelez oiseau; une rencontre, oiseau; une voix, oiseau; un esclave, +oiseau; un âne, oiseau. N'est-il pas évident que nous sommes pour vous +un prophétique Apollôn? + +Si donc vous nous croyez des dieux, vous pouvez user de nous comme de +Muses prophétiques, brises, saisons, hiver, été, moyenne chaleur: nous +n'irons pas nous asseoir là-haut majestueusement, au milieu des nuages, +comme Zeus; mais, présents, nous vous donnerons à vous-mêmes, à vos +enfants et aux enfants de vos enfants, richesse, bonheur, santé, paix, +jeunesse, rire, choeurs de danse, festins, et le lait des oiseaux: si +bien que vous serez écrasés sous les biens, tant vous serez riches tous. + +Muse bocagère--tio tio tio tio tio tio tiotinx--aux accords variés, toi +avec qui, moi, dans les bois ou sur les sommets montagneux,--tio, tio, +tio, tiotinx,--assis sous un frêne à la chevelure feuillue,--tio, tio, +tio, tiotinx,--de mon gosier flexible je tire des chants religieux en +l'honneur de Pan, mêlés aux danses consacrées à la Mère qui règne sur +les montagnes,--to to to to to to to to totinx,--et là, Phrynikhos, +comme une abeille, cueille le fruit de ses chants parfumés d'ambroisie +et ne cesse d'en apporter les doux accents,--tio tio tio tiotinx. + +Si quelqu'un de vous, spectateurs, désire mener désormais une vie +agréable avec les oiseaux, qu'il vienne vers nous. En effet, ce qui est +ici honteux ou interdit par la loi, tout cela est beau chez nous autres +oiseaux. Si la loi proclame honteux ici de battre son père, il est beau +chez nous, ici, de courir sus à son père et de le frapper en disant: +«Dresse ton éperon, si tu combats.» S'il y a chez vous un esclave +fugitif marqué d'un fer chaud, on l'appellera chez nous un francolin aux +plumes bigarrées. S'il se trouve chez vous un Phrygien, tel que +Spintharos, ce sera ici un Phrygilos de la race de Philèmôn. Si c'est un +esclave de Karia comme Exèkestidès, qu'il choisisse parmi nous ses +aïeux, et on verra paraître des confrères. Si le fils de Pisias veut +livrer les portes aux infâmes, qu'il devienne perdrix, oiselet de son +père: chez nous il n'y a pas de honte à fuir comme une perdrix. + +C'est ainsi que les cygnes--tio tio tio tio tio tio tiotinx--mêlent +ensemble leur voix et battent des ailes pour chanter Apollôn,--tio tio +tio tiotinx,--posés sur la rive de l'Hèbros,--tio tio tio +tiotinx;--leur voix a traversé les nuages éthérés: l'étonnement a saisi +les diverses tribus des bêtes sauvages; les flots se calment sous une +sérénité sans brise,--totototototototototinx;--tout l'Olympos en +retentit; la surprise saisit les divinités souveraines; filles de +l'Olympos, les Kharites et les Muses répètent la mélodie,--tio tio tio +tiotinx. + +Rien n'est meilleur ni plus agréable que d'avoir des ailes. Et d'abord +si l'un de vous, spectateurs, était ailé, et qu'il fût tourmenté par la +faim devant les choeurs tragiques, il n'aurait qu'à s'envoler chez lui, +y dîner, et, rassasié, revoler vers nous. Si parmi vous un Patroklidès +quelconque se sentait pressé de besoin, il ne salirait pas son manteau, +mais il s'envolerait, puis, après avoir pété et repris haleine, il +reprendrait son vol. S'il se trouvait chez nous quelque amant, et qu'il +aperçût le mari de sa maîtresse au banc des conseillers, il partirait +d'entre vous en déployant ses ailes, cajolerait la femme et reviendrait +ensuite à sa place. Ainsi, avoir des ailes, n'est-ce pas ce qu'il y a de +plus précieux? Et, de fait, Diitréphès, qui n'a que des ailes d'osier, a +été élu phylarkhe, puis hipparkhe: sorti de rien, il s'est élevé très +haut, et il est aujourd'hui un hippalektryôn aux plumes jaunes. + +PISTHÉTÆROS. + +Voilà qui est fait. Par Zeus! je n'ai jamais vu d'affaire plus +plaisante. + +EVELPIDÈS. + +De quoi ris-tu? + +PISTHÉTÆROS. + +De tes bouts d'aile. Sais-tu à quoi tu ressembles absolument avec ton +plumage? A une oie grossièrement ébauchée. + +EVELPIDÈS. + +Et toi à un merle, dont la tête a été plumée. + +PISTHÉTÆROS. + +C'est nous qui nous sommes imposé ces ressemblances, et, pour parler +avec Æskhylos, non pas à l'aide des plumes d'autrui, mais avec les +nôtres. + +EVELPIDÈS. + +Voyons, que faut-il faire? + +PISTHÉTÆROS. + +Il faut d'abord donner à notre ville un nom grand, magnifique, et +ensuite sacrifier aux dieux. + +EVELPIDÈS. + +C'est aussi mon avis. + +LA HUPPE. + +Voyons, quel nom donnerons-nous à la ville? + +PISTHÉTÆROS. + +Voulez-vous que ce grand nom soit emprunté à Lakédæmôn? Lui +donnerons-nous le nom de Sparte? + +EVELPIDÈS. + +Par Hèraklès! moi donner le nom de Sparte à ma cité! Je ne voudrais pas +du tout, même pour mon grabat, avoir de la sparterie. + +PISTHÉTÆROS. + +Alors, quel nom lui donnerons-nous? + +EVELPIDÈS. + +Un terme emprunté aux nuages et aux régions éthérées, quelque chose de +bien ronflant. + +PISTHÉTÆROS. + +Veux-tu Néphélokokkygia? + +EVELPIDÈS. + +Iou! Iou! Le beau nom vraiment, le grand nom que tu as trouvé là! Est-ce +que c'est la Néphélokokkygia où sont les biens immenses de Théagénès et +tous ceux d'Æskhinès? + +PISTHÉTÆROS. + +C'est plutôt la plaine de Phlégra, où les dieux écrasèrent de leurs +traits la révolte des Fils de la Terre. + +EVELPIDÈS. + +Chose brillante que cette ville! Mais quel dieu en sera le patron? Pour +qui tisserons-nous le péplos? + +PISTHÉTÆROS. + +Pourquoi ne choisissons-nous pas Athèna Polias? + +EVELPIDÈS. + +Oh! comme ce serait une ville bien policée que celle où une déesse, née +femme, se dresserait armée de pied en cap, et où Klisthénès manierait +la navette! + +PISTHÉTÆROS. + +Et qui gardera le rempart pélasgique? + +LA HUPPE. + +Un oiseau, l'un des nôtres, de race persique, qu'on proclame partout le +plus brave de tous, le poussin d'Arès. + +EVELPIDÈS. + +O noble poussin, que voilà donc un dieu bien fait pour habiter sur des +rochers! + +PISTHÉTÆROS. + +Or çà, maintenant, toi, va-t'en dans les airs te mettre au service de +ceux qui construisent les murs; porte des moellons, mets-toi tout nu et +gâche du mortier, monte l'auge, tombe de l'échelle, pose des +sentinelles, entretiens le feu constamment, fais la ronde, une clochette +à la main, et endors-toi ici: envoie ensuite un héraut vers les dieux, +là-haut, et un autre de là-haut vers les hommes, en has, et de là +reviens vers moi. + +EVELPIDÈS. + +Et toi, qui restes ici, pleure auprès de moi. + +PISTHÉTÆROS. + +Va, mon bon, où je t'envoie; car sans toi rien de ce que je dis ne +s'exécutera. Pour moi, je vais offrir un sacrifice aux nouvelles +divinités, et appeler un prêtre qui préside à la cérémonie. Enfant, +enfant, apporte la corbeille et le bassin. + +LE PRÊTRE. + +Je fais ce que tu fais, je veux ce que tu veux: je t'engage à adresser +aux dieux de grandes et solennelles prières et à immoler une victime en +signe de reconnaissance. Va, va, va; fais retentir l'hymne pythien, et +que Khæris accompagne nos chants! + +PISTHÉTÆROS, _au joueur de flûte._ + +Toi, cesse de souffler. Par Hèraklès! qu'est-ce que cela? De par Zeus! +j'ai vu bien des prodiges; mais je n'avais pas encore vu de corbeau +muselé. Prêtre, fais ton office: sacrifie aux nouveaux dieux. + +LE PRÊTRE. + +Je le fais. Mais où est celui qui tient la corbeille? Invoquez la Hèstia +des oiseaux, le milan protecteur du Foyer, les oiseaux, olympiens et +olympiennes, dieux et déesses, toutes et tous. + +PISTHÉTÆROS. + +O Épervier de Sounion, salut, prince pélasgique. + +LE PRÊTRE. + +Salut encore au Cygne pythien et dèlien, à Lèto, mère des cailles, à +Artémis Chardonneret. + +PISTHÉTÆROS. + +Il n'y a plus d'Artémis Kolænis, mais Artémis Chardonneret. + +LE PRÊTRE. + +Et Sabazios Pinson, et l'Autruche, mère vénérée des hommes!... + +PISTHÉTÆROS. + +Souveraine Kybélè, Autruche, mère de Kléokritos! + +LE PRÊTRE. + +Donne aux Néphélokokkygiens santé et prospérité, ainsi qu'aux citoyens +de Khios. + +PISTHÉTÆROS. + +Je suis heureux de voir des citoyens de Khios établis partout. + +LE PRÊTRE. + +Aux héros, aux oiseaux, aux enfants des héros, au porphyrion, au +pélican, au pélékinos, au flexis, au tétras, au paon, à la hulotte, à la +sarcelle, à l'élasa, au héron, au plongeon, au bec-figue, à la mésange! + +PISTHÉTÆROS. + +Finis, ou va-t'en aux corbeaux, finis ton appel! Iou! Iou! A quel +sacrifice, malheureux, invites-tu les aigles de mer et les vautours? Ne +vois-tu pas qu'un seul milan s'envolerait en emportant tout cela? Loin +de nous, toi et tes bandelettes! Je ferai bien moi-même et sans plus ce +sacrifice. + +LE PRÊTRE. + +Il faut encore que, pour l'aspersion, j'entonne un nouvel hymne sacré, +et que j'invoque les Bienheureux, ou du moins l'un d'eux, si toutefois +vous avez là quelque mets convenable. Car vos offrandes présentes ne +sont guère que des poils et des cornes. + +PISTHÉTÆROS. + +Adressons nos sacrifices et nos prières aux dieux ailés. + +UN POÈTE. + +Néphélokokkygia la bienheureuse, célèbre-la, Muse, dans tes chants +mélodieux! + +PISTHÉTÆROS. + +Quel est cet être? D'où vient-il? Dis-moi, qui es-tu? + +LE POÈTE. + +Je suis un chanteur d'hymnes, aux sons doux comme le miel, un zélé +serviteur des Muses, selon Homèros. + +PISTHÉTÆROS. + +Au fait, tu es un esclave et tu as les cheveux longs! + +LE POÈTE. + +Non pas, mais nous tous, poètes, nous sommes, selon Homèros, les zélés +serviteurs des Muses. + +PISTHÉTÆROS. + +Il n'est donc pas étonnant que tu aies un manteau troué. Mais pourquoi +donc, ô poète, as-tu la malechance de venir ici? + +LE POÈTE. + +J'ai fait des vers pour votre Néphélokokkygia, nombre de beaux +dithyrambes et de parthénies dans le goût de Simonidès. + +PISTHÉTÆROS. + +Et quand les as-tu faits? depuis combien de temps? + +LE POÈTE. + +Il y a longtemps, longtemps, que je chante cette cité. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais je célèbre à l'instant même son dixième jour, et je viens de la +nommer comme on fait pour les petits enfants. + +LE POÈTE. + +La parole des Muses est rapide; elle vole comme les coursiers. Et toi, +vénérable fondateur d'Ætna, toi de qui le nom rappelle les sacrifices +sacrés, fais-nous tel don que tu voudrais pour ta personne; que ta +bienveillance nous l'accorde. + +PISTHÉTÆROS. + +Ce maudit poète va nous donner de la tablature, si nous ne lui octroyons +quelque chose qui nous en débarrasse. Holà! toi qui as une casaque +par-dessus ta tunique, quitte-la et fais-en présent à ce poète habile. +Prends cette casaque: tu m'as l'air tout transi. + +LE POÈTE. + +Ma Muse chérie reçoit volontiers ce présent; mais toi, prête-moi une +oreille attentive à ce chant pindarique. + +PISTHÉTÆROS. + +Cet homme ne nous délivrera pas de lui! + +LE POÈTE. + +Parmi les Skythes nomades erre Stratôn, qui n'a pas même un léger tissu +pour se vêtir: il s'en va sans gloire, sans casaque et sans tunique. Tu +comprends ce que je dis? + +PISTHÉTÆROS. + +Je comprends que tu veux recevoir la tunique. Dépouille-toi; il faut +rendre service au poète. Prends et va-t'en. + +LE POÈTE. + +Je m'en vais, et, en m'en allant, je composerai ces vers pour honorer la +ville: «Dieu au trône d'or, célèbre la cité frissonnante et glacée: j'ai +parcouru des plaine neigeuses et fécondes. Tra la la la!» + +PISTHÉTÆROS. + +Mais, de par Zeus! te voilà maintenant à l'abri du froid, avec la +tunique que tu as reçue. Par Zeus! je ne pensais pas que ce maudit homme +eût si promptement entendu parler de notre ville. Reprends l'aspersoir +et fais le tour de l'autel. + +LE PRÊTRE. + +Faites silence! + +UN DISEUR D'ORACLES. + +Ne touche pas au bouc. + +PISTHÉTÆROS. + +Qui es-tu? + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Qui? Un diseur d'oracles. + +PISTHÉTÆROS. + +Va-t'en gémir. + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Malheureux! ne traite pas légèrement les choses divines. Il y a un +oracle de Bakis, qui concerne directement Néphélokokkygia. + +PISTHÉTÆROS. + +Pourquoi, alors, n'as-tu pas énoncé cet oracle avant que j'eusse bâti la +ville? + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Le ciel m'en empêchait. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais il n'y a rien de tel que d'entendre les paroles mêmes. + +LE DISEUR D'ORACLES. + +«Quand les loups et les vieilles corneilles habiteront ensemble l'espace +qui sépare Korinthos de Sikyôn...» + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'est-ce que les Korinthiens ont de commun avec moi? + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Par ces mots, Bakis désigne l'air. «... Que d'abord on immole à Pandôra +un bélier à la toison blanche; et que celui qui, le premier, sera le +prophète de vraies paroles, on lui donne un manteau propre et des +chaussures neuves.» + +PISTHÉTÆROS. + +Y a-t-il aussi les chaussures? + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Prends le papyrus. «Qu'on lui donne aussi une fiole et une large part +des entrailles.» + +PISTHÉTÆROS. + +Y a-t-il aussi le don des entrailles? + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Prends le papyrus. «Et si tu fais, jeune homme, ce que je te prescris, +tu seras aigle dans les nuées; mais si tu ne le fais pas, tu ne seras ni +tourterelle, ni aigle, ni pivert.» + +PISTHÉTÆROS. + +Y a-t-il encore cela? + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Prends le papyrus. + +PISTHÉTÆROS. + +Cet oracle, assurément, ne ressemble en rien à celui que j'ai écrit sous +la dictée d'Apollôn: «Si un charlatan vient, sans être appelé, gêner les +sacrificateurs et réclamer une part des entrailles, il faut, à l'instant +même, lui caresser les côtes.» + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Tu divagues, je crois. + +PISTHÉTÆROS. + +Prends le papyrus. «Et ne le ménage pas, fût-ce un aigle dans les nuées, +fût-ce Lampôn ou le grand Diopithès.» + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Y a-t-il cela? + +PISTHÉTÆROS. + +Prends le papyrus et va-t'en aux corbeaux! + +LE DISEUR D'ORACLES. + +Malheur à moi! + +PISTHÉTÆROS. + +Cours tout de suite ailleurs débiter tes oracles. + +MÉTÔN. + +Je viens auprès de vous. + +PISTHÉTÆROS. + +Autre fâcheux! Que viens-tu faire ici? Quel est ton dessein? l'idée de +ton voyage? ta démarche de porteur de kothurne? + +MÉTÔN. + +Je veux toiser l'air et vous le partager en rues. + +PISTHÉTÆROS. + +Au nom des dieux, quel homme es-tu? + +MÉTÔN. + +Qui je suis? Métôn, que connaissent la Hellas et Kolônos. + +PISTHÉTÆROS. + +Dis-moi, qu'est-ce que tu as avec toi? + +MÉTÔN. + +Des mesures de l'air. Sache, en effet, tout d'abord, que l'air dans son +entier est absolument semblable à un four. A l'aide de cette règle +courbe, tombant d'en haut, et en y ajustant le compas... Comprends-tu? + +PISTHÉTÆROS. + +Je n'y comprends rien. + +MÉTÔN. + +J'applique une règle droite, de manière à ce que tu aies un cercle +tétragone; au centre est l'Agora, les rues qui y conduisent sont droites +et convergentes au centre, ainsi que d'un astre, qui est rond de sa +nature, partent des rayons droits qui brillent dans tous les sens. + +PISTHÉTÆROS. + +Cet homme est un Thalès... Métôn? + +MÉTÔN. + +Qu'est-ce donc? + +PISTHÉTÆROS. + +Tu sais combien je t'aime, moi? Mais, si tu veux m'en croire, rebrousse +chemin. + +MÉTÔN. + +Quel danger y a-t-il? + +PISTHÉTÆROS. + +Le même qu'à Lakédæmôn: la xénélasia; il y pleut nombre de coups à +travers la ville. + +MÉTÔN. + +Est-ce que vous êtes en sédition? + +PISTHÉTÆROS. + +Non pas, de par Zeus! + +MÉTÔN. + +Comment, alors? + +PISTHÉTÆROS. + +Nous avons pris la résolution unanime de balayer tous les charlatans. + +MÉTÔN. + +Je m'esquive. + +PISTHÉTÆROS. + +Je ne sais pas trop si tu n'es pas en retard: l'orage approche: il est +là. + +MÉTÔN. + +Malheur à moi! + +PISTHÉTÆROS. + +Ne l'avais-je pas dit depuis longtemps? Va-t'en prendre tes mesures +ailleurs! + +UN INSPECTEUR. + +Où sont les proxènes? + +PISTHÉTÆROS. + +Quel est ce Sardanapalos? + +L'INSPECTEUR. + +Je viens ici en qualité d'Inspecteur, élu par la fève, pour surveiller +Néphélokokkygia. + +PISTHÉTÆROS. + +En qualité d'Inspecteur? Et qui t'envoie ici? + +L'INSPECTEUR. + +Un mauvais décret de Téléas. + +PISTHÉTÆROS. + +Veux-tu, moyennant salaire, ne rien faire et décamper? + +L'INSPECTEUR. + +Oui, au nom des dieux. Je pourrais, en effet, assister à l'assemblée, si +je restais là-bas. Je suis chargé d'une affaire pour Pharnakès. + +PISTHÉTÆROS. + +Va-t'en avec ceci: c'est ton salaire. _(Il le bat.)_ + +L'INSPECTEUR. + +Qu'est-ce que c'est que cela? + +PISTHÉTÆROS. + +L'assemblée relative à Pharnakès. + +L'INSPECTEUR. + +Des témoins! On me frappe, moi, un Inspecteur! + +PISTHÉTÆROS. + +Tu ne décampes pas? Tu n'emportes pas les urnes? N'est-ce pas étrange? +On envoie déjà des Inspecteurs à notre ville, avant même qu'on ait +sacrifié aux dieux! + +UN VENDEUR DE DÉCRETS. + +«Si quelque Néphélokokkygien fait tort à un Athénien...» + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'est-ce que ce maudit papyrus? + +LE VENDEUR DE DÉCRETS. + +Je suis Vendeur de décrets, et je viens ici vous vendre les lois +nouvelles. + +PISTHÉTÆROS. + +Lesquelles? + +LE VENDEUR DE DÉCRETS. + +«Ordre aux Néphélokokkygiens d'user des mesures, des poids et des +décrets prescrits aux Olophyxiens.» + +PISTHÉTÆROS. + +Et toi tu vas user tout de suite de ceux qui sont prescrits aux +Ototyxiens. + +LE VENDEUR DE DÉCRETS. + +Hé! l'homme! que fais-tu? + +PISTHÉTÆROS. + +Remporte-moi ces lois! Je t'en ferai voir aujourd'hui de rudes. + +L'INSPECTEUR, _revenant_. + +J'assigne Pisthétæros, pour fait d'outrages, au mois de Mounykhiôn. + +PISTHÉTÆROS. + +Vraiment, l'homme! Tu es encore ici? + +LE VENDEUR DE DÉCRETS. + +«Et si quelqu'un chasse les magistrats et ne les reçoit pas, +conformément à la stèle...» + +PISTHÉTÆROS. + +Ah! quelle misère! Et toi aussi te voilà encore! + +L'INSPECTEUR. + +Je te mettrai à mal, et je te fais condamner à dix mille drakhmes. + +PISTHÉTÆROS. + +Et moi je vais briser tes urnes. + +L'INSPECTEUR. + +Souviens-toi du moment où tu as fait tes ordures près de la stèle, le +soir. + +PISTHÉTÆROS. + +Fi! Qu'on le saisisse! Eh bien! tu ne restes pas? + +LE PRÊTRE. + +Allons-nous-en d'ici au plus vite; et à l'intérieur sacrifions le bouc +aux dieux. + +LE CHOEUR. + +Désormais c'est à moi, qui vois tout, qui domine tout, que tous les +mortels offriront des sacrifices et de solennelles prières. Car mes +regards embrassent la terre entière; je préserve les fruits en fleur, en +détruisant la race des bêtes de toute espèce, qui, dans la terre, +dévorent de leurs mâchoires insatiables les germes sortant du calice, et +sur les arbres les fruits qui s'y étalent; je tue celles qui, dans les +jardins embaumés, portent le ravage de leur contact funeste: les +reptiles et les animaux voraces qui tombent sous mon aile périssent tous +jusqu'au dernier. + +Aujourd'hui, plus que jamais, on proclame cet édit: «Celui de vous qui +tuera Diagoras de Mèlos, recevra un talent; si quelqu'un tue quelqu'un +des tyrans morts, il recevra un talent.» Nous aussi, nous voulons +aujourd'hui promulguer ce décret: «Si quelqu'un de vous tue Philokratès +le Strouthien, il recevra un talent; s'il l'amène vif, il en aura +quatre; car c'est lui qui, faisant des paquets de pinsons, en vend sept +pour une obole; puis il souffle les grives, les étale et les torture; +aux merles, il passe des plumes dans les narines; il rassemble des +pigeons et les tient clos, puis il les contraint à servir d'appelants, +enfermés dans le filet.» Voilà le décret que nous voulons publier; et si +quelqu'un de vous nourrit des oiseaux captifs dans sa cour, nous lui +disons de leur donner la volée. Si vous n'obéissez pas, saisis par les +oiseaux, enchaînés aussitôt, vous servirez d'appelants. + +Heureuse la gent ailée! L'hiver, ils ne s'enveloppent point de lænas; +l'été, le rayon lumineux ne nous accable pas d'une chaleur suffocante. +Mais c'est dans des prés fleuris que j'habite, au sein des feuillages, +lorsque la divine cigale, folle de soleil, émet son chant strident à la +chaleur de midi: j'hiverne dans les antres creux, jouant avec les +nymphes des montagnes; au printemps, nous paissons le myrte virginal, +aux baies blanches, et les fruits du jardin des Kharites. + +Aux juges nous voulons dire un mot sur la victoire: nos biens, s'ils +nous l'accordent, nous les leur donnerons à tous, présents plus précieux +que ceux qui furent offerts à Alexandros. Et d'abord, chose que tout +juge souhaite le plus, les chouettes ne vous manqueront jamais, celles +du Laurion: elles logeront chez vous, elles nicheront dans vos bourses, +et pondront de la petite monnaie. En outre, vous habiterez comme dans +des temples, vu que nous élèverons le faîte de vos maisons en forme +d'aigle. Si vous exercez une modeste magistrature, et si vous voulez y +rapiner quelque chose, nous donnerons à vos mains les serres de +l'épervier. Si vous dînez quelque part, nous vous enverrons un vaste +jabot. Mais si vous ne nous accordez pas le prix, faites-vous forger des +ombrelles de cuivre, et portez-les comme on en met aux statues. Gare à +celui de vous qui n'en aura pas: quand vous aurez une khlamyde blanche, +vous éprouverez alors notre pire vengeance: tous les oiseaux foireront +sur vous. + +PISTHÉTÆROS. + +Oiseaux, nos sacrifices ont été favorables. Mais je m'étonne qu'il ne +vienne des remparts aucun messager nous annoncer comment s'y passent les +affaires. En voici un pourtant qui accourt, hors d'haleine, comme le +long de l'Alphéios. + +UN PREMIER MESSAGER. + +Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où, où est-il, où? Où est +Pisthétæros, notre chef? + +PISTHÉTÆROS. + +Le voici. + +PREMIER MESSAGER. + +On a bâti la muraille. + +PISTHÉTÆROS. + +Bonne nouvelle! + +PREMIER MESSAGER. + +Très bel ouvrage et des plus magnifiques! En haut, elle est si large que +Proxénidès le Vautour et Théagénès, sur deux chars qui se croiseraient, +feraient courir leur attelage, les chevaux en fussent-ils grands comme +le Cheval de bois. + +PISTHÉTÆROS. + +Par Hèraklès! + +PREMIER MESSAGER. + +La longueur, je l'ai mesurée moi-même, est de cent stades. + +PISTHÉTÆROS. + +Par Poséidôn! c'est ce qui s'appelle grand. Et quels ouvriers ont bâti +cette oeuvre gigantesque? + +PREMIER MESSAGER. + +Les oiseaux. Nul autre qu'eux n'était là: ni tuilier ægyptien, ni +tailleur de pierre, ni charpentier: ils ont tout fait de leurs mains: +aussi suis-je émerveillé. De la Libyè sont venues trente mille grues, +qui avaient avalé les pierres d'assises; les râles les ont équarries de +leurs becs: dix mille cigognes façonnaient les briques, tandis que l'eau +était portée en l'air par les pluviers et les autres oiseaux de rivière. + +PISTHÉTÆROS. + +Qui leur préparait le mortier? + +PREMIER MESSAGER. + +Des hérons dans des auges. + +PISTHÉTÆROS. + +Et comment transportaient-ils ce mortier? + +PREMIER MESSAGER. + +Voici, mon bon, une invention des plus ingénieuses. Les oies, se servant +de leurs pattes comme de pelles, battaient le mortier et l'entassaient +dans les auges. + +PISTHÉTÆROS. + +Ah! vraiment, que ne ferait-on pas avec les pattes? + +PREMIER MESSAGER. + +En même temps, de par Zeus! les canes, la ceinture serrée, portaient des +briques; en haut, la truelle au dos, comme des mères leurs enfants, le +mortier au bec, voltigeaient les hirondelles. + +PISTHÉTÆROS. + +Quel besoin, après cela, de salarier des mercenaires? Voyons, +maintenant, quels oiseaux ont construit la charpente du mur? + +PREMIER MESSAGER. + +Comme charpentiers des plus habiles étaient les pélicans, qui, de leurs +becs, équarrissaient les portes: on eût dit le bruit des haches dans un +chantier naval. Et maintenant tout est garni de portes, verrouillé et +bien gardé; on fait la ronde, la cloche circule, partout sont posées des +sentinelles et des feux allumés sur les tours. Mais je cours vite me +laver: à toi à présent de faire le reste. + +LE CHOEUR. + +Eh bien, que fais-tu? Tu t'étonnes de ce que la muraille a été bâtie si +vite? + +PISTHÉTÆROS. + +Oui, par les dieux! et cela en vaut la peine; car, en vérité, tout cela +me paraît mensonges. Mais voici un garde qui nous arrive de la ville en +messager; il a l'oeil tout en feu. + +DEUXIÈME MESSAGER. + +Iou Iou! Iou Iou! Iou Iou! + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'y a-t-il? + +DEUXIÈME MESSAGER. + +Le plus affreux outrage! Je ne sais quel dieu, envoyé par Zeus, a +franchi nos portes et pris son vol en l'air, à l'insu des geais, nos +gardes de jour. + +PISTHÉTÆROS. + +Terrible affaire, indigne forfait! Mais quel dieu? + +DEUXIÈME MESSAGER. + +Nous ne savons pas: il avait des ailes, c'est ce que nous savons. + +PISTHÉTÆROS. + +Il fallait absolument envoyer des péripoles à sa poursuite! + +DEUXIÈME MESSAGER. + +Mais nous avons envoyé trente mille éperviers comme archers à cheval; +toute la gent aux ongles crochus s'est mise en campagne, crécerelle, +buse, vautour, chouette, aigle; leur élan, leurs ailes, leurs battements +agitent l'air, à la recherche du dieu. Il n'est pas bien loin, il doit +être près d'ici. + +PISTHÉTÆROS. + +Il faut donc prendre les frondes et les flèches: que tout serviteur soit +ici! Vise, frappe! Donne-moi une fronde. + +LE CHOEUR. + +Une guerre éclate, guerre indicible, entre moi et les dieux. Que tout le +monde garde l'air nuageux, fils de l'Érébos, pour qu'aucun dieu ne le +traverse à mon insu; que chacun ait l'oeil au guet à l'entour. Comme +s'il planait près d'ici un génie aérien, un bruit d'ailes se fait +entendre. + +PISTHÉTÆROS. + +Holà! toi, où, où, où voles-tu? Reste tranquille, ne bouge pas, demeure +ici: suspends ta course. Qui es-tu? D'où viens-tu? Dis tout de suite +d'où part ton essor. + +IRIS. + +Je viens de chez les dieux de l'Olympos. + +PISTHÉTÆROS. + +Quel est ton nom? Navire ou Casquette? + +IRIS. + +Iris la rapide. + +PISTHÉTÆROS. + +Paralienne ou Salaminienne? + +IRIS. + +Qu'est-ce cela? + +PISTHÉTÆROS. + +Est-ce qu'il n'y a pas là, pour la saisir, une buse ailée? + +IRIS. + +Me saisir? Qu'est-ce donc que cette indignité? + +PISTHÉTÆROS. + +Tu pousseras de grands soupirs. + +IRIS. + +C'est quelque chose d'inimaginable. + +PISTHÉTÆROS. + +Par quelles portes as-tu franchi la muraille, misérable? + +IRIS. + +Mais je ne sais pas, de par Zeus! par quelles portes. + +PISTHÉTÆROS. + +Tu l'entends, comme elle raille. T'es-tu présentée aux officiers des +geais? Tu ne dis rien? Avais-tu un cachet scellé par les cigognes? + +IRIS. + +Qu'est-ce que cette absurdité? + +PISTHÉTÆROS. + +Tu n'en avais pas? + +IRIS. + +Es-tu dans ton bon sens? + +PISTHÉTÆROS. + +Aucun sauf-conduit ne t'a été donné par un chef des oiseaux? + +IRIS. + +De par Zeus! pas un seul ne m'en a donné, pauvre fou. + +PISTHÉTÆROS. + +Et c'est comme cela que tu prends ton vol en silence au travers d'une +ville étrangère et de l'espace? + +IRIS. + +Et par quelle autre route doivent voler les dieux? + +PISTHÉTÆROS. + +De par Zeus! je ne sais pas, moi; mais par celle-là, non. + +IRIS. + +Tu me manques d'égards, maintenant. + +PISTHÉTÆROS. + +Sais-tu que jamais aucune Iris n'aurait été plus justement mise à mort, +si l'on te traitait comme tu mérites! + +IRIS. + +Mais je suis immortelle. + +PISTHÉTÆROS. + +Tu n'en mourrais pas moins. Ce serait, à mon avis, user avec nous d'un +procédé des plus étranges, si, quand le reste nous obéit, vous autres +dieux vous faisiez les insolents, et ne compreniez pas qu'il vous faut +céder, à votre tour, aux plus forts. Mais, dis-moi, où diriges-tu ta +navigation aérienne? + +IRIS. + +Moi? Je vole vers les hommes, de la part de mon père, pour leur dire de +sacrifier aux dieux de l'Olympos, d'immoler brebis et boeufs sur les +autels, et de remplir les rues de fumée. + +PISTHÉTÆROS. + +Que dis-tu? A quels dieux? + +IRIS. + +A quels dieux? A nous, les dieux du ciel. + +PISTHÉTÆROS. + +Vous êtes des dieux? + +IRIS. + +Y a-t-il quelque autre dieu? + +PISTHÉTÆROS. + +Les oiseaux sont aujourd'hui des dieux pour les hommes: c'est à eux +qu'il faut sacrifier, et non à Zeus, de par Zeus! + +IRIS. + +Insensé, insensé, n'excite pas le courroux terrible des dieux, de peur +que la Justice, armée de la cognée de Zeus, n'extermine toute race, et +que la flamme ne brûle ton corps et les portiques de tes demeures des +mêmes traits que Lykimnios. + +PISTHÉTÆROS. + +Écoute toi-même: cesse ces criailleries: sois tranquille. Voyons, me +prends-tu pour un Lydien ou un Phrygien, et penses-tu m'épouvanter avec +tes grands mots? Sais-tu que, si Zeus m'ennuie encore, je me jette sur +ses palais et sur la demeure d'Amphiôn, avec les aigles porte-feu, et je +réduis tout en cendres; puis je détacherai dans le ciel, contre lui, des +porphyrions revêtus de peaux de léopard, au nombre de plus de six cents. +Un seul porphyrion lui donna, jadis, tant de mal! Quant à toi, sa +messagère, si tu me causes quelque ennui, je commence par t'étendre les +jambes en l'air, tout Iris que tu es, puis je t'ouvre les cuisses et tu +seras étonnée comment un homme si vieux renouvelle, trois fois de suite, +son assaut. + +IRIS. + +Puisses-tu crever, imbécile, avec un pareil langage! + +PISTHÉTÆROS. + +Ne vas-tu pas te sauver? Décampe vite! Gare les coups! + +IRIS. + +Si mon père ne met pas fin à tes insultes... + +PISTHÉTÆROS. + +Ah, mais! Est-ce que tu ne t'envoles pas ailleurs en foudroyer de plus +novices? + +LE CHOEUR. + +Nous défendons aux dieux, issus de Zeus, de traverser désormais notre +ville, et aux mortels de leur envoyer par ici la fumée. + +PISTHÉTÆROS. + +Il est étrange que le héraut envoyé par nous aux mortels ne soit pas +encore de retour. + +LE HÉRAUT. + +O Pisthétæros, ô le fortuné, ô le très sage, ô le très illustre, ô le +très sage, ô le très charmant, ô le trois fois heureux, ô... souffle-moi +donc. + +PISTHÉTÆROS. + +Que dis-tu? + +LE HÉRAUT. + +D'une couronne d'or, pour ta sagesse, te couronnent et t'honorent tous +les peuples. + +PISTHÉTÆROS. + +Je l'accepte. Et pourquoi les peuples me font-ils cet honneur? + +LE HÉRAUT. + +O fondateur d'une très illustre ville aérienne, tu ne sais pas quelle +vénération elle te procure parmi les hommes, et combien tu as de gens +passionnés pour ce pays. En effet, avant que tu eusses fondé cette +ville, tous les hommes avaient alors la lakonomanie, on laissait croître +les cheveux, on jeûnait, on était sale, on sokratisait, on portait des +bâtons; aujourd'hui on a changé de mode, on a l'ornithomanie, on se +plaît à faire tout à l'instar des oiseaux: et d'abord, dès la pointe du +jour, tout le monde déniche, comme nous, pour aller à la pâture; puis on +vole droit aux affiches, on y dévore les décrets. L'ornithomanie est si +forte, qu'un grand nombre d'entre eux ont pris des noms d'oiseaux. +Perdrix est le nom d'un marchand de vin boiteux; Ménippos s'appelle +hirondelle; Opontios le borgne, corbeau; Philoklès, alouette; Théagénès, +oie-renard; Lykourgos, ibis; Kæréphôn, chauve-souris; Syrakosios, pie; +Midias, caille; et c'est bien son nom, car il ressemble à une caille +frappée d'un rude coup sur la tête. Tous, dans leur passion pour les +oiseaux, se mettent à gazouiller des chansons, où il est question +d'hirondelle, de sarcelle, d'oie, de colombe, et puis des ailes ou, pour +le moins, un peu de plumes: voilà ce qui se passe là-bas. Je ne te dis +plus qu'une chose, c'est que plus de dix milliers d'hommes viennent de +là-bas ici te demander des plumes et des serres recourbées; il faut donc +que tu t'en procures pour tous ces émigrants. + +PISTHÉTÆROS. + +Nous n'avons donc, de par Zeus! qu'à nous mettre à l'oeuvre. Toi, va au +plus vite remplir d'ailes tous les paniers d'osier et toutes les +corbeilles; que Manès m'apporte ici les ailes, et moi je recevrai les +arrivants. + +LE CHOEUR. + +Avant peu on pourra saluer cette ville du nom de populeuse. + +PISTHÉTÆROS. + +Pourvu que la Fortune soit favorable. + +LE CHOEUR. + +Les coeurs sont épris de ma cité. + +PISTHÉTÆROS, _à l'Esclave._ + +Apporte donc vite. + +LE CHOEUR. + +Que manque-t-il à cette ville pour en rendre le séjour agréable à +l'homme? La Sagesse, l'Amour, les divines Kharites, le doux visage de +l'aimable Paix. + +PISTHÉTÆROS. + +Quelle lenteur à servir! Tu ne peux donc pas te presser davantage? + +LE CHOEUR. + +Qu'on apporte vite un panier d'ailes! Et toi, presse-le de nouveau, en +le frappant, comme je fais: il est tout à fait lent comme un âne. + +PISTHÉTÆROS. + +Oui, Manès est un paresseux. + +LE CHOEUR. + +Toi d'abord, mets ces ailes en ordre: les musicales ensemble, puis les +prophétiques, et enfin les marines. Ensuite, d'une façon intelligente, +tu verras à donner à chaque homme les plumes qui lui conviennent. + +PISTHÉTÆROS, _à Manès_. + +Par les crécerelles! je ne supporterai plus de te voir ainsi paresseux +et lent! + +UN PARRICIDE. + +Que ne suis-je l'aigle qui plane dans les airs, pour voler au-dessus des +flots d'azur de la plaine stérile! + +PISTHÉTÆROS. + +Le messager n'était point, à ce qu'il semble, un faux messager. Voici +un homme qui s'avance en chantant des aigles. + +LE PARRICIDE. + +Ah! il n'est rien de plus doux que de voler. Moi, j'aime les lois des +oiseaux: j'ai l'ornithomanie, et je vole, et je veux habiter parmi vous, +et je suis passionné pour vos lois. + +PISTHÉTÆROS. + +Quelles lois? Car les oiseaux ont beaucoup de lois. + +LE PARRICIDE. + +Toutes; mais surtout celle qui trouve beau chez les oiseaux d'étrangler +et de mordre son père. + +PISTHÉTÆROS. + +En effet, de par Zeus! nous regardons comme tout à fait brave de battre +son père, quand on n'est encore que poussin. + +LE PARRICIDE. + +Voilà pourquoi je viens habiter ici, parce que je désire étrangler mon +père et avoir tout son bien. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais il y a aussi chez nous autres oiseaux une loi antique, inscrite sur +les colonnes des cigognes: «Quand le père cigogne a nourri ses petits, +et qu'il les a mis en état de voler, les petits, à leur tour, doivent +nourrir leur père.» + +LE PARRICIDE. + +De par Zeus! j'ai fait une jolie affaire en venant ici, s'il me faut +encore nourrir mon père! + +PISTHÉTÆROS. + +Pas du tout; puisque tu es venu ici, mon cher, avec tant d'empressement, +je vais t'emplumer comme un oiseau orphelin. Et d'ailleurs, jeune homme, +je ne te donnerai pas un mauvais conseil, mais un bon, que j'ai reçu +jadis, étant enfant: «Ne frappe pas ton père.» Puis, d'une main prends +cette aile, de l'autre ces ergots: figure-toi que tu as une crête de +coq, monte la garde, fais la guerre, vis de ta solde, et laisse vivre +ton père... Seulement, puisque tu as l'humeur belliqueuse, prends ton +vol vers la Thrakè, et combats. + +LE PARRICIDE. + +Par Dionysos! je trouve que tu parles bien, et je t'obéirai. + +PISTHÉTÆROS. + +Tu agiras sensément, j'en prends Zeus à témoin. + +KINÉSIAS. + +Je prends l'essor vers l'Olympos sur mes ailes légères: dans mon vol je +parcours, l'une après l'autre, les routes de la mélodie. + +PISTHÉTÆROS. + +Voilà une occupation qui réclame une cargaison d'ailes. + +KINÉSIAS. + +D'un esprit et d'un corps intrépides, j'en cherche une nouvelle. + +PISTHÉTÆROS. + +Nous saluons Kinésias, l'homme-tilleul. Pourquoi venir ici, +clopin-clopant, sur ton pied bot? + +KINÉSIAS. + +Je veux devenir oiseau, mélodieux rossignol. + +PISTHÉTÆROS. + +Assez de mélodies; dis-moi ce que tu demandes. + +KINÉSIAS. + +Par toi muni d'ailes, je veux m'élever au-dessus des airs, et tirer des +nuées des préludes vaporeux et neigeux. + +PISTHÉTÆROS. + +Le moyen de tirer des préludes des nuées? + +KINÉSIAS. + +C'est d'elles que dépend notre art. Les dithyrambes sont aériens, +ténébreux, sombrement azurés, emportés sur des ailes. Écoute, tu le +sauras tout de suite. + +PISTHÉTÆROS. + +Non, pas moi. + +KINÉSIAS. + +Si, toi, par Hèraklès! Je parcours pour toi tous les espaces aériens, +sous la forme des oiseaux ailés qui fendent l'éther avec leur long col. + +PISTHÉTÆROS. + +Hôop! + +KINÉSIAS. + +Puissé-je planer au-dessus des mers, emporté par le souffle des vents! + +PISTHÉTÆROS. + +Par Zeus! je vais mettre un terme à ce souffle. + +KINÉSIAS. + +Et tantôt suivant les sentiers de Notos, tantôt approchant mon corps de +Boréas, fendre le sillon sans rivages de l'éther!--Tu as inventé, +vieillard, des procédés gracieux et habiles. + +PISTHÉTÆROS. + +Quoi! Tu n'es pas content de fendre l'air? + +KINÉSIAS. + +C'est ainsi que tu traites un poète cyclique que s'arrachent constamment +les tribus? + +PISTHÉTÆROS. + +Veux-tu, en restant chez nous, organiser pour la tribu Kékropide un +choeur d'oiseaux légers comme Léotrophidès? + +KINÉSIAS. + +Tu te moques de moi, c'est évident. Toutefois, je ne cesserai point, +sache-le, que je n'aie des ailes pour voler à travers les airs. + +UN SYKOPHANTE. + +Quels sont ces oiseaux indigents, au plumage bigarré? Dis-le-moi, +hirondelle aux ailes étendues et tachetées. + +PISTHÉTÆROS. + +Le fléau qui surgit n'est pas mince: voici quelqu'un qui vient ici en +fredonnant. + +LE SYKOPHANTE. + +Hirondelle aux ailes étendues et tachetées, je t'appelle une seconde +fois. + +PISTHÉTÆROS. + +C'est à son manteau qu'il m'a l'air de chanter un skolie; il semble +avoir besoin du retour des hirondelles. + +LE SYKOPHANTE. + +Où est celui qui donne des ailes aux arrivants? + +PISTHÉTÆROS. + +Le voici; mais il faut dire pour quel usage. + +LE SYKOPHANTE. + +Des ailes, il me faut des ailes: ne m'en demande pas davantage. + +PISTHÉTÆROS. + +Est-ce que tu as l'idée de voler droit à Pellènè? + +LE SYKOPHANTE. + +Non, de par Zeus! Je suis huissier près les îles, sykophante... + +PISTHÉTÆROS. + +Heureux métier! + +LE SYKOPHANTE. + +Et dénicheur de procès. J'ai donc besoin de prendre des ailes pour rôder +autour des villes et faire des assignations. + +PISTHÉTÆROS. + +Avec des ailes, assigneras-tu plus adroitement? + +LE SYKOPHANTE. + +Non, de par Zeus! mais c'est afin que les voleurs ne me molestent pas: +avec les grues je reviendrai de là-bas, lesté d'un grand nombre de +procès. + +PISTHÉTÆROS. + +Quoi! c'est donc là ton métier? Dis-moi, jeune comme tu es, tu dénonces +les étrangers? + +LE SYKOPHANTE. + +Que ferais-je? Je n'ai pas appris à bêcher. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais il y a, de par Zeus! d'autres occupations honnêtes, où un homme de +ton âge pourrait gagner sa vie bien plus loyalement qu'à tramer des +procès. + +LE SYKOPHANTE. + +Mon bon, ne me donne pas des conseils, mais des ailes. + +PISTHÉTÆROS. + +En te parlant ainsi, je te donne des ailes. + +LE SYKOPHANTE. + +Et comment, avec des paroles, donnes-tu des ailes à un homme? + +PISTHÉTÆROS. + +Les paroles donnent des ailes à tout le monde. + +LE SYKOPHANTE. + +A tout le monde? + +PISTHÉTÆROS. + +N'entends-tu pas, chaque jour, des pères, chez les barbiers, tenir à des +jeunes gens ce langage: «C'est au plus haut point que les discours de +Diitréphès ont donné à mon fils des ailes pour l'équitation»? Un autre +dit que son fils s'est envolé vers la tragédie sur les ailes de +l'esprit. + +LE SYKOPHANTE. + +Ainsi les discours donnent des ailes? + +PISTHÉTÆROS. + +C'est ce que je dis. Les discours font prendre l'essor à la pensée; ils +enlèvent l'homme: c'est ainsi que moi je veux te donner des ailes par de +sages discours et te tourner vers un métier honorable. + +LE SYKOPHANTE. + +Mais je ne veux pas! + +PISTHÉTÆROS. + +Que feras-tu donc? + +LE SYKOPHANTE. + +Je ne ferai pas rougir ma race: la vie de sykophante m'est échue de père +en fils. Donne-moi donc des ailes rapides et légères, d'épervier ou de +crécerelle, afin que, après avoir assigné les étrangers, je revienne ici +soutenir l'accusation et revole vite là-bas. + +PISTHÉTÆROS. + +J'entends. Tu dis: afin que l'étranger soit condamné ici avant d'être +arrivé? + +LE SYKOPHANTE. + +Tu entends parfaitement. + +PISTHÉTÆROS. + +Et ensuite, pendant qu'il cingle vers nos côtes, toi, tu revoles là-bas +pour faire main-basse sur son bien? + +LE SYKOPHANTE. + +Tu as tout compris. C'est absolument comme une toupie. + +PISTHÉTÆROS. + +J'entends! Comme une toupie. Eh bien, j'ai là, de par Zeus! ces très +bonnes ailes de Kerkyra. + +LE SYKOPHANTE. + +Malheur à moi! Tu tiens un fouet. + +PISTHÉTÆROS. + +Non, ce sont des ailes, pour te faire aller aujourd'hui comme une +toupie. + +LE SYKOPHANTE. + +Malheureux que je suis! + +PISTHÉTÆROS. + +Est-ce que tu ne vas pas t'envoler d'ici? Déguerpis, misérable, digne de +mille morts: tu sentiras bientôt l'amertume de ta fourberie qui donne +des entorses à la justice. Pour nous, ramassons nos ailes et partons. + +LE CHOEUR. + +Beaucoup d'objets nouveaux et merveilleux se sont produits devant notre +vol, et nous avons vu des choses étonnantes. Il y a un arbre +extraordinaire privé de coeur: il se nomme Kléonymos; il ne sert à rien: +lâche, du reste, et de haute taille. Au printemps, il bourgeonne à point +et fleurit en calomnies; l'hiver, pour feuilles, il sème des boucliers. + +Il y a au loin, dans la région ténébreuse, un pays dépourvu de lampes, +où les hommes dînent et vivent avec les héros, excepté le soir: car, +alors, il ne ferait pas bon de les rencontrer. Si quelque mortel +rencontrait de nuit le héros Orestès, il serait mis nu par lui, et roué +de coups des pieds à la tête. + +PROMÈTHEUS. + +Infortuné que je suis! Prenons garde que Zeus ne me voie. Où est +Pisthétæros? + +PISTHÉTÆROS. + +Oh! oh! Qu'est-ce que cela? Un homme voilé? + +PROMÈTHEUS. + +Vois-tu quelque dieu derrière moi? + +PISTHÉTÆROS. + +Non, par Zeus! je ne vois rien. Mais qui es-tu? + +PROMÈTHEUS. + +Quelle heure du jour est-il? + +PISTHÉTÆROS. + +Quelle heure? Un peu plus de midi. Mais qui es-tu? + +PROMÈTHEUS. + +Est-il l'heure de la rentrée des boeufs, ou plus tard? + +PISTHÉTÆROS. + +Ah! comme je t'ai en horreur! + +PROMÈTHEUS. + +Que fait donc Zeus? Dissipe-t-il ou assemble-t-il les nuages? + +PISTHÉTÆROS. + +Tu vas gémir en grand! + +PROMÈTHEUS. + +Alors je me découvre. + +PISTHÉTÆROS. + +Mon cher Promètheus. + +PROMÈTHEUS. + +Retiens-toi, retiens-toi; ne crie pas. + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'y a-t-il? + +PROMÈTHEUS. + +Silence, ne prononce pas mon nom: tu me perds, si Zeus me voit ici. Mais +si tu veux que je te dise comment vont toutes les affaires là-haut, +prends cette ombrelle et tiens-la au-dessus de ma tête, afin que les +dieux ne me voient pas. + +PISTHÉTÆROS. + +Iou! iou! tu as là une idée excellente et digne de Promètheus. Mets-toi +vite dessous et parle hardiment. + +PROMÈTHEUS. + +Écoute, alors. + +PISTHÉTÆROS. + +Je t'écoute, parle. + +PROMÈTHEUS. + +C'en est fait de Zeus. + +PISTHÉTÆROS. + +Depuis quand? + +PROMÈTHEUS. + +Depuis que vous avez bâti dans l'air. Aucun homme ne sacrifie plus aux +dieux, et l'odeur des cuisses n'est plus montée jusqu'à nous depuis ce +temps-là. Mais nous jeûnons comme aux Thesmophoria, faute de sacrifices. +Les dieux barbares affamés, et hurlant comme des Illyriens, menacent +Zeus de faire une descente contre lui, s'il ne fait pas rouvrir les +marchés, où l'on mette en vente des quartiers de victimes. + +PISTHÉTÆROS. + +Y a-t-il donc d'autres dieux que vous, des dieux barbares qui habitent +au-dessus de vos têtes? + +PROMÈTHEUS. + +Ne sont-ils donc point barbares, ceux parmi lesquels Exèkestidès a +trouvé un patron? + +PISTHÉTÆROS. + +Et quel est le nom de ces dieux barbares? + +PROMÈTHEUS. + +Leur nom? Les Triballes. + +PISTHÉTÆROS. + +J'entends. De là vient l'expression: «Sois étripé!» + +PROMÈTHEUS. + +Absolument. Mais je vais te dire une chose certaine. Il va venir ici, +pour négocier, des envoyés de Zeus et des Triballes de là-haut. Vous ne +consentez à rien si Zeus ne restitue pas le sceptre aux oiseaux et s'il +ne te donne pour femme Basiléia. + +PISTHÉTÆROS. + +Qui est-ce, Basiléia? + +PROMÈTHEUS. + +Une très jolie fille qui administre la foudre de Zeus et tout le reste, +prudence, équité, sagesse, marine, calomnie, trésorier, triobole. + +PISTHÉTÆROS. + +Elle administre tout cela pour lui? + +PROMÈTHEUS. + +Comme je te le dis; et, si tu l'obtiens de lui, tu as tout. Voilà +pourquoi je suis venu ici, c'était afin de te le dire; car, de temps +immémorial, je suis bienveillant pour les hommes. + +PISTHÉTÆROS. + +En effet, c'est grâce à toi seul, parmi les dieux, que nous faisons des +grillades. + +PROMÈTHEUS. + +Je hais tous les dieux, comme tu le sais, toi. + +PISTHÉTÆROS. + +De par Zeus! tu as toujours été leur ennemi. + +PROMÈTHEUS. + +Un vrai Timôn. Mais comme il faut que je m'en retourne vite, donne-moi +l'ombrelle, afin que si Zeus m'aperçoit de là-haut, j'aie l'air +d'accompagner une kanéphore. + +PISTHÉTÆROS. + +Prends aussi ce siège et emporte-le. + +LE CHOEUR. + +Chez les Skiapodes est un marais, où Sokratès, qui ne se lave jamais, +évoque les âmes. Pisandros y vint aussi, demandant à voir son âme, qui +l'avait planté là, de son vivant: pour victime, il amenait une chamelle +au lieu d'un agneau: il l'égorgea, et s'éloigna comme Odysseus; à ce +moment sortit des enfers, pour boire le sang de la chamelle, Khæréphôn, +la Chauve-Souris. + +POSÉIDÔN. + +La ville de Néphélokokkygia s'offre à nos regards: nous y venons en +députation... Holà! toi, que fais-tu? Tu places ton manteau sur la +gauche? Tu ne le jettes pas à droite? Quoi donc, malheureux? Tu es du +tempérament de Læspodias. O démocratie, à quoi nous as-tu réduits, +puisque les dieux ont choisi un pareil représentant? + +LE TRIBALLE. + +Tiens-toi tranquille. + +POSÉIDÔN. + +Foin de toi! C'est toi que j'ai vu de beaucoup le plus barbare de tous +les dieux. Voyons, que ferons-nous, Hèraklès? + +HÈRAKLÈS. + +Tu m'as entendu dire que je veux étrangler l'homme qui a ainsi bloqué +les dieux. + +POSÉIDÔN. + +Mais, mon bon, nous avons été choisis comme députés pour négocier. + +HÈRAKLÈS. + +J'ai doublement envie de t'étrangler. + +PISTHÉTÆROS. + +Donne-moi la râpe au fromage; apporte du silphion; qu'on apporte du +fromage; ranime les charbons. + +HÈRAKLÈS. + +Homme, nous sommes trois dieux, ici présents, qui t'adressons nos +saluts. + +PISTHÉTÆROS. + +Je racle le silphion. + +HÈRAKLÈS. + +Quelles sont ces viandes? + +PISTHÉTÆROS. + +Celles de quelques oiseaux coupables de soulèvement illégal contre les +oiseaux amis du peuple. + +HÈRAKLÈS. + +Et tu racles ton silphion avant de nous répondre? + +PISTHÉTÆROS. + +Ah! salut, Hèraklès. Qu'y a-t-il? + +POSÉIDÔN. + +Nous venons, envoyés par les dieux, pour négocier au sujet de la guerre. + +UN ESCLAVE. + +Il n'y a pas d'huile dans la lékythe. + +PISTHÉTÆROS. + +Il faut cependant que les oiseaux soient bien marinés. + +HÈRAKLÈS. + +Nous, nous ne retirons de la guerre aucun profit; vous, si vous devenez +amis de nous autres dieux, vous aurez de l'eau du ciel dans les citernes +et vous passerez constamment des jours faits pour les alcyons. C'est +pour tout cela que nous venons, munis de pleins pouvoirs. + +PISTHÉTÆROS. + +Jamais, au grand jamais, nous n'avons commencé la guerre contre vous, et +maintenant nous voulons, de bon coeur, si vous voulez aussi faire ce qui +est juste, entrer en accommodement. Or voici ce qui est juste: que Zeus +rende le sceptre à nous autres oiseaux. Alors les arrangements sont +conclus; après quoi, j'invite les envoyés à dîner. + +HÈRAKLÈS. + +Pour moi, cela me suffit, et j'y consens. + +POSÉIDÔN. + +Comment, malheureux? Tu es un niais et un goinfre: tu dépouilles ton +père de sa toute-puissance. + +PISTHÉTÆROS. + +Vraiment? Mais vous, les dieux, ne serez-vous pas plus forts si les +oiseaux règnent ici-bas? Aujourd'hui, cachés sous les nuages, les +mortels échappent à vos yeux et parjurent votre nom. Quand vous aurez +les oiseaux pour alliés, si quelqu'un jure par le corbeau et par Zeus, +le corbeau volera furtivement sur le parjure et lui crèvera l'oeil à +coups de bec. + +POSÉIDÔN. + +Par Poséidôn! voilà qui est bien dit. + +HÈRAKLÈS. + +C'est aussi mon avis. + +PISTHÉTÆROS, _au Triballe._ + +Et toi, que t'en semble? + +LE TRIBALLE. + +Nabaisatreu. + +PISTHÉTÆROS. + +Vois-tu? Il approuve aussi. Écoutez encore un autre bien que nous vous +ferons. Si un homme, après avoir voué un sacrifice à quelque dieu, s'y +soustrait en disant: «Les dieux peuvent attendre,» et s'y refuse par +avarice, nous punirons également cette conduite. + +POSÉIDÔN. + +Voyons, de quelle manière? + +PISTHÉTÆROS. + +Lorsque cet homme sera à compter son argent, ou assis dans un bain, un +milan fondra lui dérober en secret le prix de deux brebis, et le portera +au dieu. + +HÈRAKLÈS. + +Je vote encore pour que le sceptre leur soit rendu. + +POSÉIDÔN. + +Demande maintenant au Triballe. + +HÈRAKLÈS. + +Triballe, es-tu d'avis de gémir? + +LE TRIBALLE. + +Saunaka Baktarikrousa. + +HÈRAKLÈS. + +Il dit que c'est très bien parler. + +POSÉIDÔN. + +Si c'est là votre avis à tous deux, c'est aussi le mien. + +HÈRAKLÈS. + +Eh bien! nous sommes d'accord pour ce qui est du sceptre. + +PISTHÉTÆROS. + +Et, de par Zeus! il y a une autre condition, dont je me souviens, moi; +je laisse Hèra à Zeus, mais il faut qu'on me donne pour femme la jeune +Basiléia. + +POSÉIDÔN. + +Tu n'as pas envie de faire la paix. Retournons chez nous. + +PISTHÉTÆROS. + +Je n'en ai cure. Cuisinier, il faut nous faire un bon coulis. + +HÈRAKLÈS. + +Être singulier, Poséidôn, où vas-vu? Ferons-nous la guerre pour une +femme? + +POSÉIDÔN. + +Que devons-nous faire? + +HÈRAKLÈS. + +Quoi? Négocions. + +POSÉIDÔN. + +Hé, malheureux! ne vois-tu pas qu'on te trompe depuis longtemps? Tu te +ruines toi-même. Car si Zeus meurt, après leur avoir donné l'empire, te +voilà dans la pauvreté: c'est à toi que sont tous les biens que Zeus +laisserait en mourant. + +PISTHÉTÆROS. + +O malheur! Comme on t'en fait accroire! Viens ici à l'écart, que je te +parle. Ton oncle te trompe, pauvre garçon. Des biens paternels il ne te +revient pas une obole: c'est la loi: tu es bâtard et non fils légitime. + +HÈRAKLÈS. + +Moi bâtard? Que dis-tu? + +PISTHÉTÆROS. + +Sans doute, de par Zeus! puisque tu es né d'une femme étrangère. Et +comment crois-tu qu'Athèna fût son héritière, elle sa fille, si elle +avait des frères légitimes? + +HÈRAKLÈS. + +Mais si mon père voulait me donner ses biens en mourant, à moi bâtard? + +PISTHÉTÆROS. + +La loi ne le lui permet pas. Et ce Poséidôn même, qui t'excite +maintenant, serait le premier à te disputer l'héritage des biens +paternels, en disant qu'il est frère légitime. Je vais te dire la loi de +Solôn: «Le bâtard est exclu de la succession, s'il y a des enfants +légitimes, et, s'il n'y a pas d'enfants légitimes, les biens passent aux +plus proches parents.» + +HÈRAKLÈS. + +Et moi je n'ai rien de la fortune paternelle? + +PISTHÉTÆROS. + +Rien, de par Zeus! Mais, dis-moi, ton père t'a-t-il fait inscrire sur +le registre de ta phratrie? + +HÈRAKLÈS. + +Pas le moins du monde; et, en vérité, il y a longtemps que je m'en +étonnais. + +PISTHÉTÆROS. + +Mais pourquoi cette bouche en l'air et ce regard de travers? Si tu te +mets avec nous, je te ferai roi, et je te donnerai à boire le lait des +oiseaux. + +HÈRAKLÈS. + +Ta seconde condition me paraît juste; et la jeune fille, je te la donne, +à toi. + +PISTHÉTÆROS. + +Que dis-tu? + +POSÉIDÔN. + +Je m'y oppose. + +PISTHÉTÆROS. + +Toute l'affaire dépend du Triballe. (_Au Triballe._) Qu'en dis-tu? + +LE TRIBALLE. + +Beau jeune fille et grand Basilina à oiseau je donne. + +HÈRAKLÈS. + +Il dit qu'il l'accorde. + +POSÉIDÔN. + +De par Zeus! cet homme-là ne dit pas qu'il veut la donner, à moins +qu'il ne dise qu'elle marche comme les hirondelles. + +PISTHÉTÆROS. + +Il dit donc qu'il faut la donner aux hirondelles. + +POSÉIDÔN. + +Traitez entre vous deux et arrangez-vous. Moi, puisque c'est votre avis, +je me tairai. + +HÈRAKLÈS. + +Tout ce que tu demandes, je suis d'avis de te l'accorder. Mais viens au +ciel avec nous pour recevoir Basiléia et tout le reste. + +PISTHÉTÆROS. + +Ces oiseaux-là ont été tués fort à propos pour les noces. + +HÈRAKLÈS. + +Voulez-vous que je reste ici pour faire cuire les viandes? + +POSÉIDÔN. + +Faire cuire les viandes? ce sont propos de vrai goinfre. Ne viens-tu pas +avec nous? + +HÈRAKLÈS. + +Je m'en serais bien donné! + +PISTHÉTÆROS. + +Qu'on m'apporte ici une khlamyde nuptiale! + +LE CHOEUR. + +A Phanæ, près de la klepsydre, est la race malfaisante des +englottogastres, qui moissonnent, sèment et vendangent avec leurs +langues, et cueillent aussi les figues. C'est une race barbare, des +Gorgias, des Philippos. C'est à cause de ces Philippos englottogastres +que partout, en Attique, la langue des victimes est coupée à part. + +UN MESSAGER. + +O vous, dont le bonheur extrême est au-dessus de toute parole, ô race +trois fois heureuse des oiseaux légers, recevez votre roi dans vos +demeures fortunées. Il s'avance sous nos yeux, plus lumineux qu'un +astre, vers son palais brillant d'or, et le disque du soleil ne rayonne +pas d'un plus vif éclat. Ainsi vient-il, ayant une femme d'une indicible +beauté, brandissant la foudre, le trait ailé de Zeus: une senteur +ineffable embaume les profondeurs célestes; spectacle enchanteur. Et des +effluves d'encens soulèvent des spirales de fumée. Mais le voici +lui-même. Que la Muse divine ouvre sa bouche sainte à des chants +propices. + +LE CHOEUR. + +Recule, écarte-toi, avance, reviens! Voltigez d'une aile heureuse autour +de cet homme heureux. O! pheu! pheu! quelle fraîcheur! quelle beauté! O! +quel heureux mariage tu contractes pour notre ville! De grands, de +grands bonheurs sont l'oeuvre de la race des oiseaux en faveur de cet +homme. Accueillons-le par des chants de fiançailles et d'hyménée, lui et +la Royauté. Jadis Hèra, dans l'Olympos, fut ainsi conduite par les +Moires vers le trône souverain du grand maître des dieux: tel fut leur +hyménée. Hymen, ô! hyménée, ô! Érôs au teint fleuri, aux ailes d'or, +tendait les rênes en arrière, guidant les noces de Zeus et de la +bienheureuse Hèra. Hymen, ô! hymen, ô! + +PISTHÉTÆROS. + +Je suis charmé de vos hymnes, charmé de vos chants, ravi de vos +paroles. Voyons, maintenant, chantez les mugissements souterrains du +tonnerre, les éclairs brûlants de Zeus, sa foudre terrible et +étincelante. + +LE CHOEUR. + +O immense lumière dorée de l'éclair, traits immortels de Zeus, qui +portent la flamme, ô bruissements terrestres, ô tonnerres et pluies +d'orage, par lesquels, en ce moment, il ébranle la terre. C'est à toi +qu'il doit l'empire du monde et que Basiléia est l'épouse de Zeus! +Hymen, ô! hyménée, ô! + +PISTHÉTÆROS. + +Suivez à présent le cortège des époux, nombreuses tribus de la gent +ailée, rendez-vous au palais de Zeus, au lit nuptial... Tends-moi la +main, heureuse épouse, saisis mes ailes et danse avec moi. Je t'enlève +doucement dans les airs avec moi. + +LE CHOEUR. + +Halalalé! Io, Pæan! Tènella! Victoire! ô le plus grand des dieux! + +FIN DES OISEAUX + + + + +LYSISTRATA + +(L'AN 412 AVANT J.-C.) + + +Cette pièce est une protestation contre la guerre, poussée aux dernières +limites des hardiesses de l'ancienne comédie. Lysistrata, épouse d'un +magistrat athénien, forme une ligue avec Calonice, Myrrhina, Lampito et +d'autres femmes, pour hâter la conclusion d'une trêve entre les +Athéniens et les Spartiates. Elles s'engagent par un serment solennel à +se séparer de leurs maris, jusqu'à ce que la paix soit faite. Elles +s'emparent ensuite de la citadelle et résistent à toute proposition qui +ne tend pas à une trêve immédiate. On conclut enfin un accommodement: le +traité se négocie, les portes de la citadelle s'ouvrent, et la pièce se +termine par des chants, des danses et des festins. + +_PERSONNAGES DU DRAME_ + + LYSISTRATA. + KALONIKÈ. + MYRRHINA. + LAMPITO. + CHOEUR DE VIEILLARDS. + CHOEUR DE FEMMES. + STRATYLLIS. + UN PROBOULOS. + SKYTHES, personnages muets. + QUELQUES FEMMES. + KINÉSIAS. + UN ENFANT. + MANÈS, personnage muet. + UN HÉRAUT DE LAKÉDÆMÔN. + ENVOYÉS LAKÉDÆMONIENS. + UN ATHÉNIEN. + LA PAIX, personnage muet. + QUELQUES FLANEURS. + UN SERVITEUR. + +_La scène se passe à Athènes, sur une place publique_. + + + +LYSISTRATA. + +Ah! si on les avait convoquées au temple de Bakkhos, ou de Pan, ou de +Kolias, ou de Génétyllis, il serait impossible de passer, à cause des +tambourins. Aujourd'hui, il n'y a ici pas une femme, sauf ma voisine, +qui sort de chez elle. Bonjour, Kalonikè. + +KALONIKÈ. + +Et à toi aussi, bonjour, Lysistrata. Qu'est-ce donc qui te tracasse? +N'aie pas cet air sombre, chère enfant: cela ne te va pas de darder les +sourcils. + +LYSISTRATA. + +Moi, Kalonikè, le coeur me bout, et je souffre mille maux, pour nous +autres femmes, de voir nos maris nous regarder comme des êtres +malfaisants. + +KALONIKÈ. + +Et nous le sommes, de par Zeus! + +LYSISTRATA. + +On leur avait dit de se trouver ici pour délibérer sur une affaire +d'importance, elles dorment et ne viennent pas. + +KALONIKÈ. + +Mais, ma chère, elles viendront. Il n'est pas facile aux femmes de +sortir. De nous, l'une est occupée auprès de son mari, l'autre éveille +son esclave, celle-ci couche son enfant, celle-là le baigne, une autre +lui donne à manger. + +LYSISTRATA. + +Mais il y a, pour elles, des affaires plus pressantes que celles-là. + +KALONIKÈ. + +Qu'est-ce donc, ma chère Lysistrata? Dans quelle intention convoques-tu +les femmes? Pour quelle affaire? Est-elle grande? + +LYSISTRATA. + +Grande. + +KALONIKÈ. + +Est-elle grosse? + +LYSISTRATA. + +De par Zeus! elle est grosse. + +KALONIKÈ. + +Pourquoi alors ne venons-nous pas? + +LYSISTRATA. + +Ce n'est pas ce que tu crois, car nous nous serions pressées de venir. +Mais il s'agit d'une affaire que j'ai méditée et retournée durant de +nombreuses insomnies. + +KALONIKÈ. + +Il faut que ce soit mince pour avoir été tant retourné. + +LYSISTRATA. + +Si mince que des femmes dépend le salut de la Hellas tout entière. + +KALONIKÈ. + +Des femmes: il dépend donc de peu de chose. + +LYSISTRATA. + +Les affaires de la cité sont en notre pouvoir. Avant peu il n'y aura +plus de Péloponésiens. + +KALONIKÈ. + +Voilà qui est au mieux, de par Zeus! + +LYSISTRATA. + +Les Boeotiens sont tous exterminés. + +KALONIKÈ. + +Non, pas tous: fais grâce aux anguilles! + +LYSISTRATA. + +Pour Athènes, je ne dirai rien de semblable. Imagine-moi autre chose. +S'il y a union entre les femmes d'ici, celles de la Boeotia et celles +du Péloponèsos, nous sauverons la Hellas. + +KALONIKÈ. + +Mais comment, nous autres les femmes, exécuterons-nous ce dessein sacré +et glorieux, nous qui demeurons sédentaires, couronnées de fleurs, +vêtues de robes jaunes, parées de kimbériques droites et de péribaris? + +LYSISTRATA. + +C'est précisément là ce qui nous sauvera, je l'espère, les robes jaunes, +les parfums, les péribaris, l'orcanette et les tuniques diaphanes. + +KALONIKÈ. + +Comment cela? + +LYSISTRATA. + +Pas un homme maintenant ne s'armera de la lance contre les autres... + +KALONIKÈ. + +Alors, par les deux Dieux, je me fais teindre une robe en jaune. + +LYSISTRATA. + +Et ne prendra un bouclier... + +KALONIKÈ. + +J'endosserai une kimbérique. + +LYSISTRATA. + +Ni une épée. + +KALONIKÈ. + +J'achèterai des péribaris. + +LYSISTRATA. + +Eh bien, les femmes ne devraient-elles pas être arrivées? + +KALONIKÈ. + +Sans doute, de par Zeus! elles devraient s'être abattues ici depuis +longtemps. + +LYSISTRATA. + +Hélas! ma pauvre amie, tu vas voir que, en vraies Athéniennes, elles +feront toujours tout plus tard qu'il ne faut. Je ne vois venir aucune +femme de la Paralia ou de Salamis. + +KALONIKÈ. + +Je sais pourtant que, dès la pointe du jour, elles se sont embarquées +sur des bateaux légers. + +LYSISTRATA. + +Et celles que je prévoyais et que je supposais devoir arriver ici les +premières, les Akharniennes, elles ne viennent pas. + +KALONIKÈ. + +Cependant la femme de Théagénès, pour savoir si elle devait venir, a +consulté l'oracle d'Hékatè. Mais en voici qui nous arrivent, et d'autres +encore, et puis encore d'autres. Iou! Iou! D'où sont-elles? + +LYSISTRATA. + +D'Anagyros. + +KALONIKÈ. + +De par Zeus! on dirait, ce me semble, un soulèvement d'Anagyros. + +MYRRHINA. + +Sommes-nous en retard, Lysistrata? Que dis-tu? Tu gardes le silence? + +LYSISTRATA. + +Je ne t'approuve pas, Myrrhina, d'arriver si tard pour une affaire +d'importance. + +MYRRHINA. + +C'est que j'ai eu de la peine, dans l'obscurité, à trouver ma ceinture. +Mais si la chose est pressante, parle à celles qui sont présentes. + +LYSISTRATA. + +Non, de par Zeus! attendons un peu que les Boeotiennes et les +Péloponésiennes soient arrivées. + +MYRRHINA. + +Tu as tout à fait raison, et voici déjà Lampito qui s'avance. O chère +Lakédæmonienne, salut, Lampito. Quelle beauté, ma très douce, brille en +toi! Quel teint frais! Quelle sève dans toute ta personne! Tu +étoufferais un taureau! + +LAMPITO. + +Je le crois bien, par les Gémeaux! Je fais de la gymnastique et je me +donne des coups de talon dans le derrière. + +LYSISTRATA. + +Que tu as donc une belle gorge! + +LAMPITO. + +Vous me tâtez comme une victime. + +LYSISTRATA. + +Et d'où est cette autre jeune fille? + +LAMPITO. + +C'est, par les Gémeaux! une noble Boeotienne, qui vous arrive. + +LYSISTRATA. + +De par Zeus! la Boeotienne a un joli jardin. + +KALONIKÈ. + +Eh oui, de par Zeus! très soigné et gentiment épilé. + +LYSISTRATA. + +Et quelle est cette autre enfant? + +LAMPITO. + +Une fille de bonne maison, par les Gémeaux! une Korinthienne. + +LYSISTRATA. + +De bonne maison, de par Zeus! comme toutes celles qui nous viennent de +là. + +LAMPITO. + +Mais enfin, qui est-ce qui a convoqué cette assemblée de femmes? + +LYSISTRATA. + +C'est moi. + +LAMPITO. + +Dis-moi donc ce que tu veux de nous. + +MYRRHINA. + +Oui, de par Zeus! ma chère amie. + +KALONIKÈ. + +Dis-nous l'affaire que tu regardes comme si importante. + +LYSISTRATA. + +Je vais vous la dire; mais, auparavant, laissez-moi vous faire une +petite question. + +MYRRHINA. + +Comme tu voudras. + +LYSISTRATA. + +Ne regrettez-vous pas que les pères de vos enfants soient absents pour +la guerre? Car je sais que nous avons toutes un mari là-bas. + +MYRRHINA. + +Mon mari, voyez le malheur, est depuis cinq mois en Thrakè à garder +Eukratès. + +KALONIKÈ. + +Le mien, depuis plus de sept mois, est à Pylos. + +LAMPITO. + +Le mien revient à peine de l'armée, qu'il reprend son bouclier, sa +route, son vol, et part. + +LYSISTRATA. + +Et il ne nous est pas resté le moindre tison de galant! Depuis que les +Milèsiens nous ont trahis, je n'ai plus vu d'engin de huit doigts, dont +le cuir nous vînt en aide. Voulez-vous donc, si je trouve un moyen, vous +unir à moi pour mettre fin à la guerre? + +MYRRHINA. + +Oui, par les deux Déesses! dussé-je mettre cette robe en gage et en +boire l'argent aujourd'hui même. + +KALONIKÈ. + +Moi, je serais prête à me partager en deux comme une sole, et à donner +la moitié de moi-même. + +LAMPITO. + +Et moi, je gravirais jusqu'à la pointe du Taygéton, si je devais y voir +la paix. + +LYSISTRATA. + +Je vais parler, je ne dois plus vous en faire mystère. Femmes, si nous +voulons contraindre nos maris à faire la paix, il faut nous abstenir... + +KALONIKÈ. + +De quoi? Dis. + +LYSISTRATA. + +Le ferez-vous? + +KALONIKÈ. + +Nous le ferons, dussions-nous mourir. + +LYSISTRATA. + +Donc, il faut nous abstenir de la cohabitation... Pourquoi +détournez-vous les yeux? Où allez-vous? Eh bien! Vous faites la moue, +vous secouez la tête! Pourquoi changer de couleur? Pourquoi cette larme +qui coule? Le ferez-vous ou ne le ferez-vous pas? Vous hésitez? + +MYRRHINA. + +Non, je ne le ferai pas! Que la guerre continue! + +KALONIKÈ. + +Ni moi non plus, de par Zeus! Que la guerre continue! + +LYSISTRATA. + +C'est toi qui dis cela, ma sole? Tout à l'heure tu disais que tu étais +prête à donner la moitié de toi-même! + +KALONIKÈ. + +Oui, oui, tout ce que tu voudras. Mais, s'il le faut, je veux passer à +travers le feu. Avant tout, la cohabitation! Pas possible, ma chère +Lysistrata. + +LYSISTRATA. + +Et toi? + +MYRRHINA. + +Moi aussi, j'aime mieux passer à travers le feu. + +LYSISTRATA. + +O lubricité commune à tout mon sexe! Il n'est pas étonnant qu'on fasse +sur nous des tragédies. Nous ne sommes que flots de Poséidôn et barques +où l'on monte. Mais toi, ma chère Lakédæmonienne, si tu restes seule +avec moi, nous pouvons encore sauver l'affaire; décidons ensemble. + +LAMPITO. + +C'est chose difficile, par les Gémeaux! de dormir seules, sans l'autre +sexe. Il le faut pourtant: car la paix avant tout. + +LYSISTRATA. + +O la plus chérie et la seule vraiment femme! + +KALONIKÈ. + +Mais réellement, en nous abstenant de ce que tu dis, et fasse le Ciel +que cela ne soit pas, est-ce que ce moyen assurerait mieux la paix? + +LYSISTRATA. + +Certainement, par les deux Déesses! Si nous nous tenions chez nous bien +fardées, si nous nous présentions nues, sauf une tunique de fin lin, +épilées tout ras, il y aurait tension chez nos maris et désir de nous +embrasser; et si alors nous ne voulions pas, si nous pratiquions +l'abstinence, ils se hâteraient d'entrer en arrangement, j'en suis +certaine. + +LAMPITO. + +Oui, c'est ainsi que Ménélaos, voyant la gorge nue d'Hélénè, jeta, je +crois, son épée. + +KALONIKÈ. + +Mais si nos maris nous laissent là, malheureuse? + +LYSISTRATA. + +Alors, selon le mot de Phérékratès, on écorchera une chienne écorchée. + +KALONIKÈ. + +Viande creuse que ces contrefaçons! Mais s'ils nous prennent et nous +entraînent de force dans la chambre? + +LYSISTRATA. + +Cramponne-toi aux portes. + +KALONIKÈ. + +Et s'ils frappent, que faire? + +LYSISTRATA. + +Céder, mais de mauvaise grâce. Il n'y a pas de plaisir à cela, quand on +y met de la violence. Il faut les tourmenter de toutes les manières. +Sans doute ils seront vite à bout. Jamais l'homme n'éprouvera une vraie +jouissance, si la femme n'y a point de part. + +KALONIKÈ. + +Si c'est là votre avis, c'est aussi le nôtre. + +LAMPITO. + +Nous déciderons nos maris à faire la paix tout à fait loyalement et sans +détour. Mais la cohue athénienne, comment l'amènera-t-on à ne pas +déraisonner? + +LYSISTRATA. + +N'aie crainte, nous nous chargeons des nôtres. + +LAMPITO. + +Non pas, tant que leurs trières auront des pieds, et qu'il y aura une +masse inépuisable d'argent chez la Déesse. + +LYSISTRATA. + +De ce côté même tout est bien préparé. Nous nous emparerons aujourd'hui +de l'Akropolis: il est enjoint aux plus âgées d'accomplir le fait; +d'après nos prescriptions, elles feindront d'offrir un sacrifice, et +elles se rendront maîtresses de l'Akropolis. + +LAMPITO. + +Tout ira pour le mieux, de la manière que tu dis. + +LYSISTRATA. + +Et pourquoi, tout de suite, Lampito, ne pas nous engager par un serment +inviolable? + +LAMPITO. + +Prononce le serment, et puis nous jurerons. + +LYSISTRATA. + +Bien dit. Où est la femme skythe? Que regardes-tu? Pose ici un bouclier +renversé, et qu'on m'amène la victime. + +KALONIKÈ. + +Lysistrata, quel serment nous feras-tu jurer? + +LYSISTRATA. + +Lequel? Sur un bouclier, comme autrefois dans Æskhylos, après avoir +immolé une brebis. + +KALONIKÈ. + +Garde-toi, Lysistrata, de jurer sur un bouclier, quand il s'agit de la +paix. + +LYSISTRATA. + +Quel sera donc alors notre serment? + +KALONIKÈ. + +Si nous prenions un cheval blanc, pour le sacrifier? + +LYSISTRATA. + +Où trouver un cheval blanc? + +KALONIKÈ. + +Sur quoi jurerons-nous donc? + +LYSISTRATA. + +Eh bien! moi, de par Zeus! si tu le veux bien, je vais te le dire. +Plaçons là une grande coupe noire creuse: immolons dedans une amphore de +vin de Thasos, et jurons sur cette coupe de n'y point verser d'eau. + +LAMPITO. + +Par la Terre! quel ineffable serment! Comme je l'approuve! + +LYSISTRATA. + +Qu'on apporte de l'intérieur une coupe et une amphore. + +KALONIKÈ. + +O femmes chéries, le superbe vase! Quelle joie pour quiconque s'en +empare sur-le-champ! + +LYSISTRATA. + +Prends-le et mets la main sur la victime: «Divine Persuasion, et toi, +Coupe amie de la joie, fais un favorable accueil aux offrandes des +femmes.» + +KALONIKÈ. + +Quel beau sang! Que la couleur en est vermeille! + +LAMPITO. + +Et il a un bouquet délicieux, j'en jure par Kastor! + +MYRRHINA. + +Femmes, laissez-moi jurer la première. + +KALONIKÈ. + +Non pas, par Aphroditè! puisque le sort ne t'a pas désignée. + +LYSISTRATA. + +Lampito, mettons toutes la main sur la coupe, et que l'une de vous +répète, en votre nom, ce que moi je vais dire. Vous, faites le même +serment et observez-le. «Aucun amant ni aucun époux... + +KALONIKÈ. + +«Aucun amant ni aucun époux... + +LYSISTRATA. + +«Qui vienne à moi, tête levée.» Dis. + +KALONIKÈ. + +«Qui vienne à moi, tête levée.» Hélas! mes genoux fléchissent, +Lysistrata. + +LYSISTRATA. + +«Chez moi je mènerai une vie de recluse... + +KALONIKÈ. + +«Chez moi je mènerai une vie de recluse... + +LYSISTRATA. + +«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée... + +KALONIKÈ. + +«Vêtue d'une robe jaune, et bien parée... + +LYSISTRATA. + +«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi. + +KALONIKÈ. + +«Afin que mon mari s'éprenne vivement de moi. + +LYSISTRATA. + +«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari... + +KALONIKÈ. + +«Jamais, de bon gré, je ne céderai à mon mari... + +LYSISTRATA. + +«Et si, malgré moi, il me prend de vive force... + +KALONIKÈ. + +«Et si, malgré moi, il me prend de vive force... + +LYSISTRATA. + +«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement... + +KALONIKÈ. + +«Je m'y prêterai mal, et sans faire un mouvement... + +LYSISTRATA. + +«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse... + +KALONIKÈ. + +«Et je ne lèverai point au plafond mes jambes chaussées à la perse... + +LYSISTRATA. + +«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage. + +KALONIKÈ. + +«Et je ne me tiendrai pas comme une lionne sur un couteau à fromage. + +LYSISTRATA. + +«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin... + +KALONIKÈ. + +«Fidèle à ce serment, je pourrai boire de ce vin... + +LYSISTRATA. + +«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe! + +KALONIKÈ. + +«Si je l'enfreins, que l'eau remplisse cette coupe!» + +LYSISTRATA. + +Le jurez-vous toutes? + +MYRRHINA. + +Oui, de par Zeus! + +LYSISTRATA. + +Voyons, alors, je sacrifie la victime. + +KALONIKÈ. + +Laisse-m'en une part, ma chère, pour cimenter dès à présent notre +mutuelle affection. + +LAMPITO. + +Quels sont ces cris? + +LYSISTRATA. + +C'est ce que je vous disais. Les femmes sont à l'Akropolis de la Déesse: +elles s'en sont emparées. Pour toi, Lampito, va-t'en mettre ordre à +toutes nos affaires, et laisse-nous celles-ci en otages. Nous, +rendons-nous avec les autres à l'Akropolis, et formons-y une barricade +de poutres. + +KALONIKÈ. + +Ne crois-tu pas que les hommes ne vont pas tarder à se mettre en +campagne contre nous? + +LYSISTRATA. + +Je ne m'en soucie guère. Ni les menaces, ni la flamme, dont leur venue +s'armera, ne leur feront ouvrir ces portes, s'ils ne se soumettent à nos +conditions. + +KALONIKÈ. + +Par Aphroditè! non, jamais; ou l'on aurait tort de nous appeler femmes +invincibles et de malicieuse humeur. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Avance, Drakès; conduis-nous d'un bon pas, quoique tu souffres de +l'épaule à porter ce fardeau de bois d'olivier vert. Il arrive bien des +choses imprévues dans une longue vie, pheu! On n'eût jamais pensé, ô +Strymodoros, qu'on apprendrait que les femmes, nourries par nous, peste +réelle du foyer, s'empareraient de la statue sainte, prendraient mon +Akropolis, et, à l'aide de barricades et de leviers, fermeraient les +Propylæa. Mais, le plus vite possible, courons vers la ville, ô +Philourgos: enveloppons de ces souches toutes celles qui ont tramé ce +complot et l'ont mis à exécution; formons-en un seul bûcher, brûlons-les +de nos propres mains et d'une résolution unanime, et d'abord la femme de +Lykôn. + +Non, j'en jure par Dèmètèr! moi vivant, nous ne servirons pas à leurs +éclats de rire. Kléoménès, qui s'empara le premier de l'Akropolis, ne +s'en tira pas sain et sauf: malgré sa fierté lakonienne, il n'échappa +qu'en me livrant ses armes; ayant une casaque tout à fait chétive, +crasseuse, sordide, ni épilé, ni lavé, depuis six ans. Voilà l'homme que +j'ai pris d'assaut, de vive force, avec mes dix-sept rangs de boucliers, +et dormant devant les portes. Et ces femmes, ennemies d'Euripidès et de +tous les dieux, je ne pourrais point, par ma présence, réprimer leur +audace? Alors, qu'il n'y ait plus de trophée pour moi dans la +Tétrapolis! + +Mais voici devant moi le reste du chemin qui mène à la ville, la pente +où j'ai hâte d'arriver: il faut aviser à traîner notre bois sans âne +bâté; ces fagots me meurtrissent l'épaule. Cependant, marchons et +soufflons le feu, de peur que, à mon insu, il ne s'éteigne au terme de +la route. O Phu! ô Phu! Iou! Iou! quelle fumée! + +Quel fléau, souverain Hèraklès, s'exhalant de ce réchaud, me mord les +yeux comme un chien enragé! C'est le feu de Lemnos dans toute sa force; +sans cela, il ne ferait pas une si cruelle morsure à ma chassie. Cours +vite à la ville et secours la Déesse. Aujourd'hui plus que jamais, ô +Lakhès, venons-lui en aide. Phu! Phu! Iou! Iou! quelle fumée! + +Ce feu veille, et vit, grâce aux dieux. Si nous commencions par déposer +nos fagots et que nous fissions tomber un sarment de vigne dans le +réchaud, est-ce que nous ne l'agencerions pas de manière à le lancer +comme un bélier contre les portes? Si, à notre ordre, les femmes +n'enlèvent pas les barricades, il faut mettre le feu aux portes et les +étouffer dans la fumée. Déposons donc notre fardeau. Pheu! quelle fumée! +Babæax! Quel est celui des stratèges de Samos qui va nous aider à +décharger notre bois? Enfin, voilà mon épine dorsale débarrassée de ce +qui m'écrasait. C'est ton affaire, ô réchaud, d'enflammer vivement le +charbon. Qu'on m'apporte au plus vite une lampe allumée! Souveraine +Victoire, aide-nous, en réprimant l'impudence actuelle des femmes de la +ville, à ériger un trophée! + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Il me semble, femmes, voir des flammes et de la fumée: on dirait un feu +qui brûle; il faut se hâter au plus vite. Vole, vole, Nikodikè, avant +que Kalykè et Kritylla périssent dans les flammes, victimes de lois +funestes et de vieillards maudits. C'est ce que je crains. Arriverai-je +trop tard à leur secours? Ce matin, dès l'aube, j'ai eu grand'peine à +remplir ce vase à la fontaine, en raison de la foule, du tumulte et du +fracas des cruches: bousculée par des servantes et par des esclaves +marqués au fer chaud, j'ai enlevé prestement mon urne, et j'en apporte +l'eau au secours de mes compagnes exposées au feu. + +Car j'entends dire que de vieux radoteurs s'avancent vers la ville, +porteurs de grosses branches, comme pour chauffer un bain: c'est un +poids de trois talents; et ils crient, avec d'horribles menaces, qu'il +faut rôtir ces femmes abominables. O Déesse, fais que je ne les voie +jamais brûlées, mais qu'elles délivrent de la guerre et de ses fureurs +la Hellas et ses citoyens! C'est pour cela, Déesse à l'aigrette d'or, +protectrice de la Ville, qu'elles occupent ton sanctuaire. Je t'invoque +pour alliée, ô Tritogénéia! Si quelque homme essaie de les brûler, porte +de l'eau avec nous. + +STRATYLLIS, _appelant au secours_. + +Lâchez-moi! holà! + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Qu'est-ce donc, ô les plus méchants des hommes? Jamais des gens de bien +n'eussent agi de la sorte, ni des hommes pieux. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +C'est qu'il nous arrive une chose tout à fait imprévue. Un essaim de +femmes se présente au secours des portes. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Vous avez peur de nous? Est-ce que nous ne vous paraissons pas +nombreuses? Et cependant vous ne voyez pas encore de nous la dix +millième partie. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Phædria, allons-nous les laisser bavarder ainsi? Ne faudrait-il pas +casser quelque bâton en frappant sur elles? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Plaçons nos urnes à terre, afin que, si quelqu'un porte la main sur +nous, nous ne soyons pas gênées. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Ah! de par Zeus! si on leur avait frotté deux ou trois fois les +mâchoires comme à Boupalos, elles n'auraient pas une si belle voix. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Eh bien, voyons, qu'on frappe; je suis là, je m'offre; mais jamais nulle +chienne ne t'enlèvera les genitoires. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Si tu ne te tais pas, mes coups te sauveront de la vieillesse. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Viens donc seulement toucher du doigt Stratyllis! + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Et si je l'assomme de coups de poings, quel mal me feras-tu? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Je te mords et je t'arrache les poumons et les entrailles. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Pas de poète plus sage qu'Euripidès, disant qu'il n'y a pas d'animal +aussi impudent que les femmes. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Prenons notre cruche d'eau, Rhodippè. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Pourquoi, ennemie des dieux, es-tu venue ici avec cette eau? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Et toi, avec ce feu, vieille tombe? Est-ce pour te brûler toi-même? + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Moi, je vais te construire un bûcher, pour y cuire tes amies. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Moi, je vais éteindre ton bûcher. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Éteindre mon feu, toi! + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Le fait même va te le prouver. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Je ne sais qui m'empêche de te rôtir avec cette torche. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Si tu as de la crasse, je te fournirai un bain. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Toi, un bain à moi, malpropre? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Et même un bain nuptial. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Entendez-vous son impudence? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Je suis libre! + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Je t'empêcherai, moi, de crier comme tu le fais. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Mais tu ne siégeras plus parmi les hèliastes. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Mets le feu à sa chevelure. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +A l'oeuvre, Akhéloos. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +A moi! Malheureux! + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Était-elle chaude? + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Oh! chaude! N'as-tu pas fini? Que fais-tu? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Je t'arrose, pour que tu reverdisses. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Mais je suis sec et tout grelottant. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Eh bien, puisque tu as du feu, tu te réchaufferas. + +UN PROBOULOS. + +Quels bruyants éclats a produits cette orgie féminine, et ces +tambourins, et cette troupe bachique, et ces lamentations sur la +terrasse en l'honneur d'Adônis, que j'entendais, l'autre jour, du lieu +même de l'assemblée! Dèmostratos, cet homme digne de malemort, disait +qu'il fallait cingler vers la Sikélia, et sa femme criait en dansant: +«Aie! Aie! Adônis!» Dèmostratos disait qu'il fallait lever des hoplites +à Zakynthè, et sa femme, prise d'ivresse, sur la terrasse, criait: +«Pleurez Adônis!» Et cet infâme Kholozygès, ennemi des dieux, s'épuisait +en efforts. Voilà jusqu'où sont allés leurs déréglements. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Que serait-ce, si tu savais quelle a été leur insolence? Entre autres +outrages, elles nous ont inondés de l'eau de leurs cruches, à ce point +qu'il nous faut secouer nos vêtements comme si nous les avions mouillés +d'urine. + +LE PROBOULOS. + +Par Poséidôn, souverain de la mer! c'est justice: car nous nous faisons +les complices de la perversité des femmes, nous leur enseignons la +débauche et nous développons en elles le germe de ces complots. Nous +allons dans les boutiques dire des choses comme celle-ci: «Orfèvre, le +collier que tu as monté pour ma femme, hier soir qu'elle dansait, le +gland du fermoir est tombé. Moi, il faut que je vogue vers Salamis; toi, +si tu as le temps, use de ton art, afin d'aller ce soir lui rajuster ce +gland.» Un autre, s'adressant à un cordonnier jeune et pourvu d'un engin +sérieux: «Cordonnier, dit-il, la courroie blesse le petit doigt du pied +de ma femme, qu'elle a très sensible: viens vers midi l'élargir de +manière à ce qu'il prête plus largement.» Or, voici ce qui résulte de +tout ceci: moi, Proboulos, quand j'ai levé des rameurs, et que, alors, +j'ai besoin d'argent, les femmes me ferment la porte au nez. Mais que +sert de rester planté là? Qu'on m'apporte des leviers, afin que je +châtie leur insolence. Qu'as-tu, malheureux, à rester bouche béante? Et +toi, de quel côté regardes-tu? Tu laisses tout, pour avoir l'oeil vers +le cabaret? Allons! glissez des leviers sous les portes, et faites-les +sauter! Moi-même je vais soulever les leviers avec vous. + +LYSISTRATA. + +Ne faites rien sauter avec vos leviers. Me voici moi-même. Qu'est-il +besoin de leviers? Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du +bon sens. + +LE PROBOULOS. + +Vraiment, scélérate? Où est l'archer? Saisis cette femme et attache-lui +les mains au dos. + +LYSISTRATA. + +J'en prends Artémis à témoin, s'il me touche du bout du doigt, tout +agent public qu'il est, il lui en cuira. + +LE PROBOULOS. + +Hé! l'homme! Tu as peur? Saisis-la-moi à bras-le-corps. Toi, mets-toi +avec lui, et achevez de la lier! + +PREMIÈRE FEMME. + +Par Pandrosos! si tu la touches du bout du doigt, je te piétine, et je +te fais rendre tripes. + +LE PROBOULOS. + +Ah! rendre tripes! Où est l'autre archer? Lie d'abord celle-là, qui +parle si bien! + +LYSISTRATA. + +Par Phosphoros! si tu la touches du bout du doigt, tu demanderas bientôt +une ventouse. + +LE PROBOULOS. + +Qu'est-ce à dire? Où est l'archer? Empoigne-la. Ah! je couperai court, +moi, à votre sortie. + +PREMIÈRE FEMME. + +Par Artémis Taurique! si tu t'approches d'elle, je t'arrache les +cheveux, malgré tes gémissements et tes cris. + +LE PROBOULOS. + +Malheureux que je suis! L'archer m'abandonne. Non, jamais nous ne nous +laisserons vaincre par des femmes! Allons, Skythes, marchons contre +elles! Serrez les rangs! + +LYSISTRATA. + +Par les deux Déesses! vous saurez que nous avons ici de notre côté +quatre cohortes de femmes vaillantes et bien équipées. + +LE PROBOULOS. + +Skythes, attachez-leur les mains au dos! + +LYSISTRATA. + +Femmes armées pour notre défense, accourez de là dedans, vendeuses de +graines, d'oeufs et de légumes, vendeuses d'ail, de ragoûts et de pain. +Tirez, frappez, arrachez; couvrez-les d'injures et de honte! Mais non; +cessez, revenez, ne les dépouillez pas! + +LE PROBOULOS. + +Hélas! quelle triste chance pour mes archers! + +LYSISTRATA. + +Mais quelle était donc ton idée? Croyais-tu n'avoir affaire qu'à des +servantes, ou te figurais-tu que les femmes n'ont pas de coeur? + +LE PROBOULOS. + +Hé! Par Apollon! elles n'en ont que trop, surtout si le cabaret est +proche. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Voilà bien des paroles perdues, ô Proboulos de cette contrée! Pourquoi +entres-tu en pourparlers avec ces animaux? Ignores-tu dans quel bain +elles viennent de nous tremper, nous et nos vêtements, et cela sans +lessive? + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Mais, mon cher, il ne faut pas se hasarder légèrement à porter la main +sur autrui. Si tu le fais, tu ne manqueras pas d'avoir les yeux pochés. +J'aime à rester paisiblement chez moi, comme une jeune fille, sans faire +de mal à personne, sans déranger même un fétu, mais il ne faut pas, +comme une guêpe, m'exciter et m'irriter. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +De par Zeus! quel moyen de venir à bout de ces bêtes sauvages? C'est +intolérable. Mais il te faut pourtant examiner avec moi leur cas +pathologique et dans quelle intention elles se sont emparées de la +citadelle de Kranaos, aux énormes rochers, de l'inaccessible Akropolis, +du temple sacré. Questionne-les, sois peu crédule, use de tous les +moyens. Ce serait une honte de ne pas donner de solution à une telle +affaire, à cause de notre insouciance. + +LE PROBOULOS. + +Or, de par Zeus! je désire savoir, avant tout, pourquoi vous avez ainsi +barricadé notre citadelle avec des poutres. + +LYSISTRATA. + +Afin de mettre l'argent en sûreté et de vous ôter tout sujet de guerre. + +LE PROBOULOS. + +C'est donc pour l'argent que nous faisons la guerre? + +LYSISTRATA. + +Et que tout le reste est désordre, que Pisandros a de quoi voler et que +ceux qui aspirent au pouvoir fomentent continuellement quelque trouble. +Qu'ils fassent donc maintenant tout ce qu'il leur plaira; ils ne +toucheront plus désormais à cet argent. + +LE PROBOULOS. + +Mais que feras-tu? + +LYSISTRATA. + +Tu me le demandes? Nous l'administrerons nous-mêmes. + +LE PROBOULOS. + +Vous administrerez vous-mêmes l'argent? + +LYSISTRATA. + +Que trouves-tu là d'extraordinaire? N'est-ce pas nous qui administrons +absolument nos affaires privées, en vue de votre intérêt? + +LE PROBOULOS. + +Ce n'est pas la même chose. + +LYSISTRATA. + +Comment pas la même chose? + +LE PROBOULOS. + +Les frais de la guerre se soldent de cet argent? + +LYSISTRATA. + +D'abord, pas de guerre. + +LE PROBOULOS. + +Le moyen de nous sauver autrement? + +LYSISTRATA. + +C'est nous qui vous sauverons. + +LE PROBOULOS. + +Vous? + +LYSISTRATA. + +Oui, nous! + +LE PROBOULOS. + +Misère! + +LYSISTRATA. + +Nous te sauverons, même contre ton gré. + +LE PROBOULOS. + +C'est affreux, ce que tu dis là! + +LYSISTRATA. + +Tu te fâches! Il faudra pourtant en passer par là. + +LE PROBOULOS. + +Par Dèmètèr! c'est de l'injustice! + +LYSISTRATA. + +Force est de se défendre, mon cher. + +LE PROBOULOS. + +Et si je ne le veux pas? + +LYSISTRATA. + +Pour cela même et raison de plus. + +LE PROBOULOS. + +Mais d'où vous est venue l'idée de vous mêler de la guerre et de la +paix? + +LYSISTRATA. + +Nous le dirons. + +LE PROBOULOS. + +Dis-le tout de suite, pour n'avoir point à en gémir. + +LYSISTRATA. + +Écoute, et tâche de contenir tes mains. + +LE PROBOULOS. + +Je ne puis: j'ai trop grand'peine à retenir ma colère. + +PREMIÈRE FEMME. + +Tu n'en gémiras que davantage. + +LE PROBOULOS. + +Dis donc, la vieille, garde pour toi ce croassement. _(A Lysistrata.)_ +Et toi, parle. + +LYSISTRATA. + +Je le fais. Précédemment, pendant la dernière guerre, nous avons +supporté, de toute notre modération, ce que vous autres hommes vous avez +fait. Vous ne nous permettiez pas le moindre grognement; et cependant +vous n'aviez pas de quoi nous satisfaire, nous qui savions bien à quoi +nous en tenir. Souvent, au logis, nous apprenions que vous aviez pris +des résolutions sinistres sur quelque grande affaire. Alors, cachant +notre douleur sous un sourire, nous vous demandions: «Qu'est-ce qu'on a +décidé au sujet d'une trêve? Qu'allez-vous porter aujourd'hui sur la +stèle à la connaissance du peuple?--Qu'est-ce que cela te fait? +répondait mon mari. Tais-toi.» Et je me taisais. + +PREMIÈRE FEMME. + +C'est moi qui ne me serais jamais tue! + +LE PROBOULOS. + +Tu aurais eu à gémir, si tu n'avais pas gardé le silence. + +LYSISTRATA. + +Aussi, chez moi je me taisais. Une autre fois, informée que vous aviez +pris une résolution des plus mauvaises: «Comment, lui dis-je, cher +époux, pouvez-vous agir si follement?» Et lui tout aussitôt me regardant +de travers: «Si tu ne te mets pas, dit-il, à tisser ta toile, ta tête +s'en ressentira: la guerre est le partage des hommes.» + +LE PROBOULOS. + +De par Zeus! il avait raison de tenir ce langage. + +LYSISTRATA. + +Comment, raison? misérable! Si vous prenez des résolutions mauvaises, il +ne sera pas permis de vous avertir? Et puis, lorsque, dans toutes les +rues, nous vous entendions crier à haute voix: «Il n'y a plus un homme +en ce pays!» et que, de par Zeus! un autre faisait écho, alors, et sans +tarder, il nous a paru bon de faire cause commune pour sauver la Hellas, +en réunissant toutes les femmes. Le moyen, en effet, d'attendre? Si donc +vous voulez écouter nos sages conseils et vous taire, à votre tour, +comme nous, nous rétablirons vos affaires. + +LE PROBOULOS. + +Vous, nos affaires? Tu me dis quelque chose d'étrange et d'intolérable. + +LYSISTRATA. + +Tais-toi. + +LE PROBOULOS. + +Devant toi, maudite, me taire, moi, parce que tu portes un voile autour +de la tête? Plutôt à l'instant cesser de vivre! + +LYSISTRATA. + +Si c'est là ce qui te gêne, reçois de moi ce voile, prends-le, mets-le +autour de ta tête et tais-toi. Prends aussi ce panier, file la laine, +ceins-toi, et mange des fèves: la guerre sera l'affaire des femmes. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Femmes, laissez là les urnes, afin que, à notre tour, nous venions en +aide à nos amies. Pour moi, je ne me lasserai jamais de danser, et mes +genoux ne seront pas fatigués d'un labeur pénible. Je veux tout +affronter avec ces femmes remplies de valeur, de caractère, de grâce, +d'audace, de sagesse, de patriotisme et de haute prudence. O toi, la +plus courageuse des femmes, et vous, filles de mères âpres comme des +ortie, venez avec ardeur, ne faiblissez pas; car vous courez encore sous +un vent favorable. + +LYSISTRATA. + +Oui, si Érôs au coeur doux et la déesse de Kypros Aphroditè soufflent le +désir sur nos seins et sur nos cuisses, si les hommes surexcités se +ruent vers le plaisir, la tête droite comme un bâton, je crois que les +Hellènes nous donneront désormais le nom de Lysimakès. + +LE PROBOULOS. + +Et qu'aurez-vous fait? + +LYSISTRATA. + +Vous empêcher tout d'abord de courir en armes à l'Agora, comme des +forcenés. + +UNE FEMME. + +Très bien, par Aphroditè de Paphos! + +LYSISTRATA. + +Et de fait, aujourd'hui, ils se jettent en armes à travers le marché aux +marmites et aux légumes, comme des korybantes. + +LE PROBOULOS. + +De par Zeus! ainsi doivent agir les braves. + +LYSISTRATA. + +Certes, n'est-ce pas une chose ridicule, qu'un homme s'arme d'un +bouclier et d'une gorgôn pour acheter des coracins? + +UNE FEMME. + +De par Zeus! moi j'ai vu un homme chevelu, un phylarkhonte à cheval, +jeter dans son casque d'airain des jaunes d'oeufs pris à une vieille. Un +autre, un Thrakien, agitant sa pelte et son javelot, comme Tèreus, +effrayait une marchande de figues, et avalait les plus mûres. + +LE PROBOULOS. + +Comment donc pourrez-vous mettre fin à toutes ces affaires troublées et +ramener l'ordre dans le pays? + +LYSISTRATA. + +Tout simplement. + +LE PROBOULOS. + +Comment? Indiquez-le-moi. + +LYSISTRATA. + +De même que, quand notre fil est embrouillé, nous le prenons de cette +façon sur nos fuseaux, et nous le tirons de-ci et de-là, ainsi nous +mettrons fin à cette guerre, si on nous le permet, en envoyant de-ci et +de-là des légations. + +LE PROBOULOS. + +Alors, c'est avec de la laine, du fil et des fuseaux, que vous croyez +mettre fin aux tristes affaires, pauvres folles? + +LYSISTRATA. + +Oui, si vous aviez le moindre sens, c'est d'après notre laine que vous +gouverneriez toute votre politique. + +LE PROBOULOS. + +Comment cela? Voyons, dis-le. + +LYSISTRATA. + +Et d'abord, il fallait, comme nous le faisons pour la laine, lavée dans +un bassin, afin que le crottin s'en détache, chasser de la ville, à +coups de verges, les hommes à tendances perverses, et trier les +mauvaises herbes; puis, ceux qui s'agglomèrent en peloton pour s'emparer +des charges, les mettre à part et leur tondre la tête; ensuite les jeter +dans une corbeille, pour faire la conciliation, cardant ensemble +métèques, étrangers, amis, débiteurs du Trésor, tout cela pêle-mêle. Et, +de par Zeus! quant aux villes peuplées de colons de ce pays, les +regarder comme autant de pelotons offerts à nos mains, chacun à part, et +alors, de cet amas, prendre un peloton, en tirer le fil et n'en faire +plus qu'un seul, afin d'en former une grosse pelote qui serve à tisser +une læna pour Dèmos. + +LE PROBOULOS. + +N'est-il pas étrange qu'elles nettoient et pelotonnent tout cela, elles +qui n'ont aucune part à la guerre? + +LYSISTRATA. + +Mais, cependant, maudit homme, ne portons-nous pas plus que le double du +fardeau? Et, d'abord, nous enfantons des fils pour les envoyer dans les +rangs des hoplites. + +LE PROBOULOS. + +Tais-toi: ne rappelle pas nos malheurs. + +LYSISTRATA. + +Ensuite, au lieu de nous livrer au plaisir et de jouir de notre +jeunesse, nous couchons seules à cause du service militaire. Et encore +laissons de côté ce qui nous regarde; mais il y a des jeunes filles qui +vieillissent dans leur couche, et je m'en afflige. + +LE PROBOULOS. + +Est-ce que les hommes ne vieillissent pas aussi? + +LYSISTRATA. + +Mais, de par Zeus! ce n'est pas la même chose. Un homme, à son retour, +fût-il grisonnant, épouse tout de suite une jeune fille. Mais la saison +d'une femme est courte; si elle n'en profite pas, personne ne veut +l'épouser, et elle passe sa vie à consulter les destins. + +LE PROBOULOS. + +Mais quiconque est encore capable de montrer sa vigueur... + +LYSISTRATA. + +Et toi, qu'attends-tu pour mourir? La place est libre. Achète une bière; +moi, je te pétrirai un gâteau de miel; prends-le, ainsi qu'une +couronne. + +PREMIÈRE FEMME. + +Reçois de moi ces offrandes. + +DEUXIÈME FEMME. + +Prends aussi cette couronne de mes mains. + +LYSISTRATA. + +Que te manque-t-il? Que désires-tu? Descends dans la barque. Kharôn +t'appelle: tu l'empêches de partir. + +LE PROBOULOS. + +N'est-il pas cruel pour moi d'être traité ainsi? De par Zeus! je vais +aller me montrer à mes collègues dans l'état où je suis. + +LYSISTRATA. + +Nous reproches-tu de ne t'avoir pas encore exposé? Dans trois jours tu +recevras de nous, dès le matin, l'offrande affectée à la troisième +journée. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Ce n'est pas le moment de dormir pour quiconque est homme libre. Allons! +citoyens, attaquons cette besogne; il en émane comme une odeur +d'affaires plus nombreuses et plus grandes: j'y flaire à plein nez la +tyrannie de Hippias. Je crains surtout que certains Lakoniens, +rassemblés ici chez Klisthénès, n'excitent perfidement ces femmes, +ennemies des dieux, à s'emparer du trésor et du salaire dont je vivais. +C'est chose terrible, en effet, qu'elles se mettent à faire la leçon aux +citoyens, et que des femmes parlent de boucliers d'airain et de notre +réconciliation avec les Lakoniens, auxquels on ne doit pas plus se fier +qu'à la gueule du loup. Oui, citoyens, tout ce qu'elles ont tramé contre +nous, tend à la tyrannie. Mais jamais elles ne me tyranniseront: je +serai sur mes gardes; «je porterai toujours mon épée sous une branche de +myrte»; et je me tiendrai en armes auprès d'Aristogitôn, et je ne +bougerai pas de ses côtés: car il me prend envie de casser la mâchoire +de cette vieille, ennemie des dieux. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Non, quand tu rentreras dans ton logis, ta mère ne te reconnaîtra pas. +Mais, ô vieilles chéries, posons d'abord ceci à terre. Nous commençons, +citoyens ici rassemblés, une suite de conseils utiles à la ville; et +c'est justice, parce qu'elle m'a élevée dans le luxe et la splendeur. +Dès l'âge de sept ans, j'étais arrhéphore; à dix ans, je moulais l'orge +pour la Déesse; puis, vêtue de la krokote, je fus ourse dans les +Brauronia; devenue belle fille, je fus kanéphore et portai un collier de +figues. Ne dois-je donc pas donner d'utiles conseils à la patrie? +Quoique je sois femme, ne m'enviez pas le droit de proposer le meilleur +remède aux affaires présentes. Et, de fait, je paie ma part de l'impôt, +puisque j'apporte des hommes, tandis que ces maudits vieillards ne +paient rien. Oui, après avoir dépensé les fonds publics gagnés dans la +guerre médique, vous n'apportez rien en retour, et nous risquons, en +outre, d'être ruinées par vous. Est-ce qu'il y a, pour vous, lieu de +grogner? Si tu m'agaces, j'emploie ce lourd kothurne à te casser la +mâchoire. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +N'est-ce pas là le comble de l'insolence? Et il me semble que la chose +ne fera que s'aggraver. Mais il faut y remédier: c'est le devoir de tout +homme bien outillé. Et d'abord, dépouillons-nous de notre exomis, de +manière que l'homme sente l'homme de près; il ne convient donc pas de se +barder d'étoffe. Mais allons, braves aux pieds de loup, comme nous +sommes allés au Lipsydrion, lors de notre jeunesse. Aujourd'hui, en ce +moment même, il nous faut rajeunir, prendre des ailes, et secouer de +tout notre corps cette vieillesse: car si quelqu'un de nous donne la +moindre prise à ces femmes, elles ne manqueront pas de faire un +vigoureux coup de main; elles construiront des navires; elles essaieront +de combattre sur mer et de naviguer contre nous, comme Artémisia: si +elles se tournent vers le maniement du cheval, j'efface des rôles les +cavaliers; car la femme est un être très chevalin, fort sur la monture, +et qui tient bon à la course. Vois les Amazones que Mikôn a peintes +combattant contre des hommes. Oui, il faut leur ajuster à toutes un +carcan bien troué, et leur y serrer le cou. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Par les deux Déesses! si tu m'échauffes, je lâche sur toi ma truie, et +j'agirai aujourd'hui de manière que, bien frotté par moi, tu appelles +tes concitoyens. Nous aussi, femmes, déshabillons-nous au plus vite, +pour exhaler une odeur de femmes, irritées jusqu'à mordre. Qu'un de vous +s'avance contre moi, et désormais il ne mangera plus ni ail, ni fèves +noires. Tu n'as même qu'à dire un mot d'outrage, ma colère t'accouchera +comme l'escarbot l'aigle pondeuse. Et, de fait, je ne me préoccuperai +pas de vous tant que vivront près de moi Lampito et Ismènia, la jeune, +chère et noble Thèbaine. Nul pouvoir ne prévaudra, fisses-tu sept +décrets, misérable, haï de tout le monde et de tes voisins. Hier, +célébrant une fête de Hékatè, je voulus faire venir du voisinage une +amie de mes enfants, fille honnête et aimable, une anguille de Boeotia: +on refusa de me l'envoyer à cause de tes décrets, et vous ne cesserez +ces décrets que quand, vous prenant la jambe, on vous aura cassé le cou. + +LE CHOEUR DES FEMMES, _à Lysistrata_. + +O toi qui présides à notre glorieuse entreprise, pourquoi viens-tu vers +moi avec cet air sombre? + +LYSISTRATA. + +C'est la conduite de ces méchantes femmes, c'est le caractère féminin +qui me fait courir, découragée, de haut en bas. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Que dis-tu? Que dis-tu? + +LYSISTRATA. + +La vérité! La vérité! + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Q'y a-t-il de fâcheux? Dis-le à tes amies. + +LYSISTRATA. + +Mais la chose est honteuse à dire et difficile à taire. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Ne me cache pas ce qui nous est arrivé de mal. + +LYSISTRATA. + +Nous sommes en rut, pour tout trancher d'un mot. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +O Zeus! + +LYSISTRATA. + +A quoi bon invoques-tu Zeus? La chose est comme elle est. Je ne peux +plus les empêcher, moi, de vouloir des hommes: elles s'enfuient. La +première que j'ai surprise nettoyait l'issue voisine de l'antre de Pan; +une autre se laissait glisser à l'aide d'une poulie; celle-ci préparait +son évasion; celle-là, perchée sur un oiseau, songeait à s'abattre sur +la maison d'Orsilokhos, lorsque je l'arrêtai hier par les cheveux. Elles +forgent tous les prétextes, pour s'en aller d'ici chez elles. Tiens, en +voici une qui sort! Holà! Où cours-tu? + +PREMIÈRE FEMME. + +Je veux aller chez moi: j'ai à la maison de la laine de Milètos, qui se +mange aux vers. + +LYSISTRATA. + +Quels vers? Ne vas-tu pas rentrer? + +PREMIÈRE FEMME. + +Je reviendrai tout de suite, j'en jure par les deux Déesses; je n'ai +qu'à étendre sur le lit, tout simplement. + +LYSISTRATA. + +N'étends rien, et ne t'en va pas du tout. + +PREMIÈRE FEMME. + +Faut-il donc laisser gâter ma laine? + +LYSISTRATA. + +Oui, si c'est nécessaire. + +DEUXIÈME FEMME. + +Malheureuse que je suis! Et mon lin! Je l'ai laissé à la maison sans le +teiller! + +LYSISTRATA. + +En voilà une autre qui sort pour aller teiller son lin! Vite, rentre +ici. + +DEUXIÈME FEMME. + +Mais, j'en jure par la Déesse de la lumière, dès que je l'aurai mis en +état, je rentre. + +LYSISTRATA. + +Ne mets rien en état; car, si tu commençais, une autre en voudrait faire +autant. + +TROISIÈME FEMME. + +O divine Ilithyia, retarde l'enfantement, jusqu'à ce que je sois arrivée +dans un lieu profane. + +LYSISTRATA. + +Que veulent dire ces sornettes? + +DEUXIÈME FEMME. + +Je vais accoucher tout de suite. + +LYSISTRATA. + +Mais tu n'étais pas enceinte hier. + +DEUXIÈME FEMME. + +Je le suis aujourd'hui. Laisse-moi aller trouver la sage-femme, +Lysistrata, au plus vite! + +LYSISTRATA. + +Quel conte tu nous fais! Qu'as-tu là de dur? + +DEUXIÈME FEMME. + +Un enfant mâle. + +LYSISTRATA. + +Mais non, par Aphroditè! on dirait quelque chose de creux comme un +chaudron. Je vais le savoir. Ah! drôle de femme, tu as le casque sacré +de Pallas, et tu te disais enceinte. + +DEUXIÈME FEMME. + +Oui, je le suis, de par Zeus! + +LYSISTRATA. + +Alors pourquoi ce casque? + +DEUXIÈME FEMME. + +Pour que les douleurs ne me prennent pas dans l'Akropolis, je ferai mon +nid dans ce casque, comme les colombes. + +LYSISTRATA. + +Que dis-tu? C'est une défaite: la chose est claire. N'attendras-tu pas +ici le cinquième jour des couches? + +DEUXIÈME FEMME. + +Mais je ne puis plus dormir dans l'Akropolis depuis que j'ai vu le +serpent, qui lui sert de gardien. + +PREMIÈRE FEMME. + +Et moi, malheureuse, je suis exténuée par les chouettes, dont les cris +continuels m'empêchent de dormir. + +LYSISTRATA. + +Maudites femmes, finissez-en avec vos mensonges. Vous regrettez vos +maris, c'est clair. Mais croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Ils +passent, je le sais, des nuits cruelles. Mais tenez bon, chères amies; +patientez encore un peu; un oracle nous promet la victoire, si nous +restons unies. Voici cet oracle. + +PREMIÈRE FEMME. + +Dis-nous ce qu'il dit. + +LYSISTRATA. + +Silence alors. «Quand les hirondelles, fuyant les huppes, se seront +réunies dans un seul lieu, et se seront abstenues de commerce avec les +mâles, alors finiront les maux, et Zeus tonnant mettra dessus ce qui +était dessous.» + +PREMIÈRE FEMME. + +Nous aurons le dessus. + +LYSISTRATA. + +«Mais si les hirondelles se divisent, et s'envolent du temple sacré, nul +autre oiseau ne leur sera comparable pour l'incontinence.» + +PREMIÈRE FEMME. + +Voilà, de par Zeus! un oracle clair. Grands dieux! ne nous laissons +point abattre par le malheur. Rentrons. Il serait honteux, mes amies, de +ne pas accomplir l'oracle. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Je veux vous dire une histoire, que j'ai entendu raconter lorsque +j'étais encore enfant. Il y avait une fois un jeune homme, appelé +Mélaniôn, qui, fuyant le mariage, s'enfonça dans le désert: il demeurait +sur les montagnes, allait à la chasse aux lièvres, faisait des filets, +avait un chien; et puis il ne revint plus chez lui, tant il avait de +haine pour les femmes. Nous, nous ne sommes pas moins chastes que +Mélaniôn. + +UN VIEILLARD. + +Ma vieille, je veux te baiser. + +UNE FEMME. + +Tu pourras te passer d'oignon. + +LE VIEILLARD. + +Et te donner des coups de pied. + +LA FEMME. + +Tu as une forêt de poils. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Myronidès aussi était rude, couvert partout de poils noirs, redouté de +tous ses ennemis, comme Phormiôn. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Je veux également, moi, vous conter une histoire semblable à celle de +Mélaniôn. Timôn était un être intraitable, la figure comme retranchée +derrière un buisson d'épines, un émule des Erinys. Ce Timôn, plein de +haine pour la perversité des hommes, s'enfuit loin d'eux en les +maudissant. C'est ainsi qu'il haïssait les hommes pervers, mais il était +fort tendre pour les femmes. + +UNE FEMME. + +Veux-tu que je te casse la mâchoire? + +UN VIEILLARD. + +Je n'ai pas peur de toi. + +LA FEMME. + +Si je te lâchais un coup de pied? + +LE VIEILLARD. + +Tu vas montrer ton derrière. + +LA FEMME. + +Tu verrais que, toute vieille que je suis, il n'est pas chevelu, mais +épilé à la lampe. + +LYSISTRATA. + +Iou! Iou! Femmes, venez vers moi, vite. + +PREMIÈRE FEMME. + +Qu'y a-t-il? Dis-moi pourquoi ce cri? + +LYSISTRATA. + +Un homme! Un homme! Je le vois accourir comme un forcené, tout enflammé +des feux d'Aphroditè. + +MYRRHINA. + +O Déesse de Kypros, de Kythèra et de Paphos, suis, en droite ligne, la +route que tu as commencée! + +UNE FEMME. + +Où est-il, cet inconnu? + +LYSISTRATA. + +Près du temple de la Déesse Verdoyante. + +MYRRHINA. + +Oui, de par Zeus! + +PREMIÈRE FEMME. + +Mais qui est-ce? + +LYSISTRATA. + +Regardez. Quelqu'une de vous le reconnaît-elle? + +MYRRHINA. + +Hé oui, de par Zeus! moi! C'est mon mari Kinésias. + +LYSISTRATA. + +Mets-toi donc à l'oeuvre: fais-le griller, mets-le sens dessus dessous, +séduis-le, aime sans aimer, cède-lui tout, sauf ce que défend le serment +sur la coupe. + +MYRRHINA. + +N'aie crainte, je m'en charge. + +LYSISTRATA. + +Et moi je reste, pour t'aider à le séduire et à prolonger son tourment. +Vous autres, retirez-vous. + +KINÉSIAS. + +Malheureux que je suis! Quel spasme nerveux! quelle rigidité des +membres, comme si on me tournait sur une roue! + +LYSISTRATA. + +Quel est celui-là, qui se tient en deçà des sentinelles? + +KINÉSIAS. + +Moi! + +LYSISTRATA. + +Un homme? + +KINÉSIAS. + +Oui, un homme. + +LYSISTRATA. + +Ne vas-tu pas décamper? + +KINÉSIAS. + +Qui es-tu, toi qui me chasses ainsi? + +LYSISTRATA. + +La sentinelle de jour. + +KINÉSIAS. + +Au nom des dieux, hâte-toi de m'appeler Myrrhina. + +LYSISTRATA. + +Bon! Que je t'appelle Myrrhina! Et qui es-tu, toi? + +KINÉSIAS. + +Son mari, Kinésias de Pæonia. + +LYSISTRATA. + +Ah! bonjour, mon très cher; ton non n'est ni obscur, ni inconnu parmi +nous. Constamment, en effet, ta femme l'a à la bouche. Qu'elle prenne un +oeuf ou une pomme: «C'est, dit-elle, pour Kinésias.» + +KINÉSIAS. + +Ah! grands dieux! + +LYSISTRATA. + +Et, j'en atteste Aphroditè, si la conversation tombe sur les hommes, +aussitôt ta femme de s'écrier: «Tout le reste n'est que bagatelle au +prix de Kinésias.» + +KINÉSIAS. + +Va donc tout de suite; appelle-la-moi. + +LYSISTRATA. + +Comment cela? Que me donneras-tu, à moi? + +KINÉSIAS. + +Moi, de par Zeus! à toi tout ce que tu voudras! J'ai ceci, et ce que +j'ai, je te le donne. + +LYSISTRATA. + +Eh bien, je descends tout de suite, et je te l'appelle. + +KINÉSIAS. + +Oui, tout de suite, va vite. La vie pour moi n'a plus aucun charme, +depuis qu'elle est sortie de la maison. J'y rentre avec ennui; tout m'y +semble désert. Nul des mets que je mange ne me fait plaisir; car je suis +tout tendu. + +MYRRHINA, _à Lysistrata qui est restée dehors_. + +Je l'aime, oui, je l'aime; mais il ne veut pas être aimé de moi: ne +m'appelle donc pas pour lui. + +KINÉSIAS. + +O ma douce petite Myrrhina, pourquoi agis-tu comme cela? Descends ici. + +MYRRHINA. + +Oh! non, de par Zeus! non. + +KINÉSIAS. + +Quand c'est moi qui t'appelle, tu ne descendras pas, Myrrhina? + +MYRRHINA. + +Tu n'as pas du tout besoin de m'appeler. + +KINÉSIAS. + +Pas besoin! Mais je n'en puis plus. + +MYRRHINA. + +Je m'en vais. + +KINÉSIAS. + +Non, je t'en prie: écoute au moins notre garçonnet. Petit, tu n'appelles +pas maman? + +L'ENFANT. + +Maman, maman, maman! + +KINÉSIAS. + +Eh bien, qu'éprouves-tu? Tu n'as pas pitié de ce pauvre enfant, non lavé +et non allaité depuis six jours? + +MYRRHINA. + +Moi, certainement, j'en ai pitié; mais c'est son père qui n'en a aucun +soin. + +KINÉSIAS. + +Descends, ma chérie, auprès de ton garçon. + +MYRRHINA. + +Ce que c'est que d'être mère! Il faut que je descende. + +KINÉSIAS. + +Qu'est-ce que j'éprouve? Elle me semble plus jeune, et son regard +beaucoup plus caressant. Ses rigueurs à mon égard et ses dédains ne +servent qu'à irriter mes désirs. + +MYRRHINA. + +O doux petit enfant d'un méchant père, reçois le plus doux baiser de ta +maman. + +KINÉSIAS. + +Ah! méchante, que tu fais donc mal de te laisser entraîner par les +autres femmes: tu me fais de la peine et tu t'affliges toi-même. + +MYRRHINA. + +Ne me touche pas; à bas la main! + +KINÉSIAS. + +Les affaires de la maison, les miennes et les tiennes sont, par ta +faute, dans le pire état. + +MYRRHINA. + +Je ne m'en soucie guère. + +KINÉSIAS. + +Et tu ne te soucies pas non plus de ta toile déchiquetée par les poules? + +MYRRHINA. + +Nullement, de par Zeus! + +KINÉSIAS. + +Tes sacrifices à Aphroditè datent de bien longtemps; ne reviens-tu pas? + +MYRRHINA. + +Non, de par Zeus! à moins que vous ne fassiez la paix et que vous ne +mettiez fin à la guerre. + +KINÉSIAS. + +Hé bien, si tu le veux, nous ferons la paix. + +MYRRHINA. + +Alors, si tu le veux, je reviendrai ici; maintenant, je suis liée par un +serment. + +KINÉSIAS. + +Au moins, couche un instant avec moi. + +MYRRHINA. + +Pas du tout, et pourtant je ne saurais nier que je t'aime. + +KINÉSIAS. + +Tu m'aimes? Pourquoi donc alors ne veux-tu pas te coucher, ma +Myrrhinette? + +MYRRHINA. + +O drôle d'homme! Devant cet enfant! + +KINÉSIAS. + +Hé, de par Zeus! Manès, remporte-le à la maison. Tu vois, l'enfant ne te +gêne plus. Pourquoi ne te couches-tu pas? + +MYRRHINA. + +Mais, malheureux, où pourrait-on faire cela? + +KINÉSIAS. + +Dans la grotte de Pan, la place est bonne. + +MYRRHINA. + +Mais comment me purifier pour rentrer dans l'Akropolis? + +KINÉSIAS. + +Très facilement; tu te laveras à la klepsydre. + +MYRRHINA. + +Mais, puisque j'ai juré, je me parjurerai, malheureux! + +KINÉSIAS. + +Que tout retombe sur moi! Ne t'inquiète pas de ton serment. + +MYRRHINA. + +Attends, je vais apporter un petit lit pour nous deux. + +KINÉSIAS. + +Inutile; la terre nous suffit. + +MYRRHINA. + +Au nom d'Apollôn, je ne souffrirai pas, moi, que, si pressé que tu +sois, tu couches par terre. + +KINÉSIAS. + +Combien ma femme m'aime, c'est aisé à voir. + +MYRRHINA. + +Allons, couche-toi, pour en finir: je me déshabille. Mais, cependant, +malepeste! il faut apporter une natte. + +KINÉSIAS. + +Pourquoi, une natte? Pas pour moi. + +MYRRHINA. + +Au nom d'Artémis, il serait honteux de coucher sur des sangles. + +KINÉSIAS. + +Donne-moi un baiser. + +MYRRHINA. + +Voilà. + +KINÉSIAS. + +Ah! ah! Reviens vite. + +MYRRHINA. + +Voilà la natte. Couche-toi, je me déshabille. Mais, quel malheur! tu +n'as pas d'oreiller. + +KINÉSIAS. + +Je n'en ai pas besoin, moi. + +MYRRHINA. + +A moi, de par Zeus! il en faut un. + +KINÉSIAS. + +L'engin que j'ai là est traité comme Hèraklès. + +MYRRHINA. + +Allons, lève-toi! + +KINÉSIAS. + +As-tu maintenant tout? + +MYRRHINA. + +Tout absolument. + +KINÉSIAS. + +Viens à présent, mon trésor. + +MYRRHINA. + +Je détache ma ceinture; mais souviens-toi. Ne me trompe pas au sujet de +la paix. + +KINÉSIAS. + +Non, de par Zeus! ou je meure! + +MYRRHINA. + +Tu n'as pas de couverture. + +KINÉSIAS. + +Ah! de par Zeus! je n'en ai pas besoin; je veux t'avoir entre mes bras. + +MYRRHINA. + +Sois tranquille, tu vas le faire: je reviens à l'instant. + +KINÉSIAS. + +Cette femme-là me fera mourir avec ses couvertures. + +MYRRHINA. + +Redresse-toi. + +KINÉSIAS. + +Mais c'est tout dressé. + +MYRRHINA. + +Veux-tu que je te parfume? + +KINÉSIAS. + +Mais non, de par Apollôn! + +MYRRHINA. + +Par Aphroditè, il le faut, que tu le veuilles ou non. + +KINÉSIAS. + +Que la fiole soit bientôt vide, ô Zeus souverain! + +MYRRHINA. + +Tends la main, prends et frotte-toi. + +KINÉSIAS. + +Par Apollôn, ce parfum n'est pas agréable, à moins qu'il ne le devienne +en frottant: il ne sent pas la couche nuptiale. + +MYRRHINA. + +Maladroite! J'ai apporté du parfum de Rhodos. + +KINÉSIAS. + +C'est bon; laissons cela, folle que tu es! + +MYRRHINA. + +Tu veux rire. + +KINÉSIAS. + +Qu'il aille à la malheure celui qui le premier a distillé ce parfum! + +MYRRHINA. + +Prends cette fiole. + +KINÉSIAS. + +Mais j'en tiens une autre. Allons, mauvaise, couche-toi et ne m'apporte +plus rien. + +MYRRHINA. + +Je le ferai, j'en atteste Artémis. Je me déchausse. Mais, mon chéri, +décide quelque chose en faveur de la paix. + +KINÉSIAS. + +J'y songerai. _(Myrrhina s'en va)_. Comment, elle m'a exténué, elle m'a +tué, cette femme, et elle me laisse là écorché vif! Hélas! que je +souffre! Sur qui passer mon envie, trompé par la plus belle de toutes? +Comment élèverai-je cet enfant? Où est Kynalopex? Gage-moi une nourrice! + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Un mal affreux, infortuné, met au supplice ton âme déçue. Et moi, j'ai +pitié de toi; hélas! hélas! Quels reins, en effet, pourraient y tenir? +Quelle vigueur? Quel appareil prolifique? Quelles hanches? Quelle +tension de nerfs? Et n'avoir personne à caresser le matin! + +KINÉSIAS. + +O Zeus! les horribles convulsions! + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Voilà pourtant où t'a réduit en ce moment la plus détestable, la plus +scélérate des femmes! + +KINÉSIAS. + +De par Zeus! dis la plus chérie, la plus douce. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Comment la plus douce? Une méchante, une coquine, j'en atteste Zeus. +Oui, Zeus! puisses-tu, comme la paille, l'enlever dans un tourbillon et +dans un orage, la rouler, puis la lâcher, de manière que, entraînée vers +la terre, elle tombe soudain sur un engin viril qui l'embroche! + +UN HÉRAUT. + +Où est le Conseil des Anciens d'Athènes, où sont les Prytanes? Je viens +leur annoncer du nouveau. + +LE PROBOULOS. + +Qui es-tu, toi? Un homme ou Konisalos? + +LE HÉRAUT. + +Je suis un héraut, ô grand enfant; et, j'en atteste les Gémeaux, je +viens de Spartè pour la trêve. + +LE PROBOULOS. + +Et c'est pour cela que tu portes une lance sous l'aisselle? + +LE HÉRAUT. + +Moi, non, de par Zeus! + +LE PROBOULOS. + +Pourquoi te détournes-tu? Pourquoi tirer ainsi ta khlamyde? Est-ce que +la marche t'a donné des tumeurs dans l'aine? + +LE HÉRAUT. + +Par Kastor! assurément cet homme est fou! + +LE PROBOULOS. + +Mais tu es dans un état scandaleux, homme sans pudeur! + +LE HÉRAUT. + +Moi, non, de par Zeus! Pas de plaisanteries. + +LE PROBOULOS. + +Qu'est-ce donc que cela? + +LE HÉRAUT. + +Une skytale lakonienne. + +LE PROBOULOS. + +Soit! C'est une skytale lakonienne. Mais comme à un homme qui la sait, +dis-moi la vérité. Comment vont vos affaires à Lakédæmôn? + +LE HÉRAUT. + +Toute Lakédæmôn est en l'air, et tous les alliés sont en rut: il leur +faut Pellènè. + +LE PROBOULOS. + +D'où vous est tombé ce fléau? Vient-il de Pan? + +LE HÉRAUT. + +Non; mais Lampito, je crois, à donné le signal, et alors les autres +femmes de Spartè, comme enfermées par la même barrière, ont toutes exclu +leurs maris de leur couche. + +LE PROBOULOS. + +Comment faites-vous? + +LE HÉRAUT. + +Nous nous morfondons. A travers la ville, nous marchons courbés, comme +si nous portions des lanternes. Les femmes, en effet, ne veulent pas +laisser manier leur jardinet avant que tous, d'un commun accord, nous +ayons fait la paix avec la Hellas. + +LE PROBOULOS. + +C'est une conspiration organisée surtout entre les femmes; je comprends +maintenant. Mais va dire au plus vite, relativement à la trêve, qu'on +envoie ici des ministres plénipotentiaires. Je dirai au Conseil d'en +envoyer d'autres ici, en leur montrant ce qui nous tourmente au milieu +du corps. + +LE HÉRAUT. + +Je vole. Tu ne dis que des choses excellentes. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Il n'y a pas de fauve plus invincible que la femme: ni le feu, ni la +panthère ne sont plus impudents. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Tu sais cela, et pourtant tu me fais la guerre, quand tu pourrais, +méchant, avoir en moi une constante amie. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Non, jamais je ne cesserai de haïr les femmes. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Comme tu voudras. Pour le moment, je ne te laisserai pas dans cette +nudité. Je vois combien tu es ridicule. Allons, je vais aller te mettre +cette exomis. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +C'est, de par Zeus! une bonne chose que vous faites: je l'avais retirée +dans un mauvais accès de colère. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Tout de suite tu as l'air d'un homme, et puis tu n'es plus ridicule. Si +tu ne m'avais pas fait de peine, je saisirais et j'enlèverais cette bête +que tu as à présent dans l'oeil. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +C'est donc là ce qui me faisait mal: prends cet anneau; retire la bête +et montre-la-moi, après l'avoir enlevée. De par Zeus! il y a longtemps +qu'elle me pique l'oeil. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Je suis prête à le faire, quoique tu sois un homme désagréable. O Zeus! +l'énorme moucheron que tu avais là! Ne vois-tu pas? C'est un moucheron +de Trikorynthos. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +De par Zeus! quel soulagement tu m'as apporté! Depuis longtemps il me +crevait l'oeil comme un puits. Maintenant qu'il est enlevé, mes larmes +coulent en abondance. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Je t'essuierai, tout méchant que tu es, et je te donnerai un baiser. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Pas de baiser. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Que tu le veuilles ou non. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Allez à la malheure! Comme elles sont de nature câline, et qu'on a +raison de dire ce mot, qui n'est pas mal formulé: «Pas moyen de vivre +avec ces drôlesses, et pas moyen de vivre sans elles!» + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Allons, je te promets, pour le moment et pour l'avenir, de ne te faire +aucun tort, et tu t'engages à ne me rien faire de mal. Réunissons-nous +donc et chantons en commun. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Nous ne nous disposons pas, ô hommes, à dire le moindre mal d'aucun +citoyen, mais plutôt à en dire tout le bien possible, et à agir dans le +même sens. Il suffit des maux présents. Or, faites-nous savoir, homme ou +femme, si quelqu'un a besoin de recevoir un peu d'argent, deux ou trois +mines. Il y en a là beaucoup, et nous avons des bourses. Si jamais la +paix arrive, quiconque nous fera un emprunt aujourd'hui, ne rendra point +ce qu'il aura reçu. Nous devons traiter quelques hôtes de Karystos, +hommes beaux et bons. J'ai de la purée et un petit porc, que j'ai +immolé: vous aurez à manger une chair tendre et de bonne mine. Venez +donc chez moi aujourd'hui; il faut que ce soit de bonne heure, après le +bain, vous et vos enfants. Vous entrerez sans rien dire à personne, mais +allant tout droit, comme chez vous, hardiment; et la porte sera... +fermée. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Voici les députés de Spartè: ils viennent avec leurs barbes traînantes: +on dirait qu'ils ont une cage à porcs entre les cuisses. Hommes +Lakoniens, tout d'abord, salut; puis, dites-nous comment vous allez. + +UN LAKONIEN. + +Il n'est pas besoin de vous dire beaucoup de paroles: vous pouvez voir +dans quel état nous sommes. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Oh! oh! le mal acquiert une intensité effrayante; on dirait une +inflammation de la pire espèce. + +LE LAKONIEN. + +C'est à n'y pas croire. Mais que dire? Envoyez-nous quelqu'un qui, à +n'importe quelle condition, traite avec nous de la paix. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Mais je vois aussi de nos compatriotes qui, en vrais lutteurs, écartent +les vêtements de leurs ventres, si bien qu'on dirait une maladie +d'athlètes. + +UN ATHÉNIEN. + +Qui me dira où est Lysistrata? voilà où nous en sommes, nous autres +hommes. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Autre chanson sur la même maladie. Êtes-vous pris de tensions de nerfs +le matin? + +L'ATHÉNIEN. + +Oui, de par Zeus! et cet état-là nous tue. Si on ne conclut pas la paix +au plus vite, il nous faudra nous rabattre sur Klisthénès. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Si vous êtes sages, remettez vos vêtements, afin de n'être pas vus par +quelque mutilateur de Hermès. + +L'ATHÉNIEN. + +De par Zeus! tu parles d'or. + +LE LAKONIEN. + +Au nom des Gémeaux, c'est tout à fait cela. Voyons, remettons nos +vêtements. + +L'ATHÉNIEN. + +Salut, Lakoniens; nous sommes dans un piteux état. + +LE LAKONIEN. + +Oui, mon très cher, c'eût été une triste chose, si des hommes m'avaient +vu ainsi la lance en arrêt. + +L'ATHÉNIEN. + +Voyons, Lakonien, il faut dire carrément ce qui est. Pourquoi êtes-vous +ici? + +LE LAKONIEN. + +On nous envoie traiter de la paix. + +L'ATHÉNIEN. + +Bien dit, et nous aussi. Que n'appelons-nous donc Lysistrata, qui seule +peut nous mettre d'accord? + +LE LAKONIEN. + +Oui, au nom des Gémeaux, appelez même Lysistratos. + +L'ATHÉNIEN. + +Nous n'avons pas besoin, ce me semble, de l'appeler: elle nous a +entendus, elle vient d'elle-même. + +LE CHOEUR DES VIEILLARDS. + +Salut à la plus courageuse de toutes. Voici l'instant de te montrer +redoutable et bonne, humble et vénérable, sévère et indulgente, afin que +les chefs des Hellènes, séduits par tes charmes, s'abandonnent à toi et +te remettent, d'un commun accord, le jugement de leurs griefs. + +LYSISTRATA. + +La besogne n'est pas difficile, si on les prend au milieu de leurs +désirs et n'essayant pas de se consoler les uns les autres. Je le saurai +bientôt. Où est la Paix?--Va prendre et amène-moi d'abord les Lakoniens, +mais pas d'une main rude et arrogante: ne fais pas comme nos hommes les +malappris, mais comme il convient aux femmes, en toute douceur. S'ils ne +t'offrent pas la main, amène-les par où tu sais. Amène-moi aussi les +Athéniens, et prends-les par où ils se donneront.--Lakoniens, tenez-vous +près de moi.--Vous, de ce côté.--Écoutez ce que j'ai à dire. Je ne suis +qu'une femme, mais j'ai du bon sens. De moi-même, je ne suis pas mal +partagée en fait de raison; et de la bouche de mon père et des +vieillards j'ai recueilli beaucoup de discours, qui ne m'ont pas mal +instruite. Je veux vous adresser à tous en commun des railleries que +vous méritez, vous qui, arrosant les autels de la même eau lustrale, en +vrais parents, à Olympia, aux Thermopyles, à Pytho (et combien d'autres +localités je pourrais citer, si je voulais m'étendre!), perdez, sous les +yeux de l'armée des Barbares, vos ennemis, et les Hellènes et leurs +villes! Voilà déjà une partie de ce que j'ai à vous dire. + +UN ATHÉNIEN. + +Moi, je meurs de désirs. + +LYSISTRATA. + +Pour vous, Lakoniens, car je m'adresse à vous, ne vous souvient-il plus +comment le Lakonien Périklidas vint un jour à Athènes, en suppliant, et +s'assit auprès des autels, pâle, vêtu de pourpre, demandant des secours? +Car alors Messènè vous inquiétait, et un dieu ébranlait votre terre. +Parti avec mille hoplites, Kimôn sauva Lakédæmôn entière. Traités ainsi +par les Athéniens, vous ravagez le pays qui vous a rendu ce bon service. + +L'ATHÉNIEN. + +Oui, de par Zeus! ils ont tort, Lysistrata. + +UN LAKONIEN. + +Nous avons tort; mais impossible de dire combien son derrière est beau. + +LYSISTRATA. + +Et vous, Athéniens, pensez-vous que je vais vous passer sous silence? Ne +vous souvenez-vous plus que les Lakoniens, au temps où vous portiez la +peau de mouton, venant, à leur tour, la lance en main, mirent à mort un +grand nombre de Thessaliens, un grand nombre d'amis ou d'alliés de +Hippias? Se faisant seuls vos champions dans cette journée, ils vous +rendirent la liberté, qui permit au peuple de quitter la peau de mouton, +pour revêtir la læna retrouvée. + +LE LAKONIEN. + +Je n'ai jamais vu plus digne femme. + +L'ATHÉNIEN. + +Ni jamais de plus beaux appas. + +LYSISTRATA. + +Pourquoi donc, après vous être rendu de si nombreux services, vous +faites-vous la guerre et ne mettez-vous pas fin à votre méchanceté? +Pourquoi ne pas conclure la paix? Qui vous empêche? + +LE LAKONIEN. + +Nous le voulons bien, si l'on veut nous rendre l'enkyklos. + +LYSISTRATA. + +Lequel, mon cher? + +LE LAKONIEN. + +Pylos, que, depuis longtemps, nous demandons et convoitons. + +L'ATHÉNIEN. + +Par Poséidôn! nous ne ferons jamais cela. + +LYSISTRATA. + +Laissez-la-leur, mes amis. + +L'ATHÉNIEN. + +Alors où mettrons-nous le désordre? + +LYSISTRATA. + +Demandez une autre place en échange. + +L'ATHÉNIEN. + +Eh bien! donnez-nous donc Ékhinousa, et le golfe Maliaque, qui est +derrière, et les Jambes de Mégara. + +LE LAKONIEN. + +Par les Gémeaux! pas tout cela, espèce de fou! + +LYSISTRATA. + +Laissez donc cela: ne disputez pas à propos de jambes. + +L'ATHÉNIEN. + +Je voudrais déjà mettre habit bas et labourer la terre. + +LE LAKONIEN. + +Et moi tout d'abord la fumer, j'en prends les Gémeaux à témoin. + +LYSISTRATA. + +Commencez par faire la paix, et puis vous agirez. Si donc vous désirez +la conclure, mettez l'affaire en délibération et communiquez-la à nos +alliés. + +L'ATHÉNIEN. + +A quels alliés, ma chère? Nous n'en pouvons plus. Crois-tu que tous nos +alliés ne soient d'avis de coucher avec leurs femmes? + +LE LAKONIEN. + +Et les nôtres aussi, j'en atteste les Gémeaux. + +L'ATHÉNIEN. + +Et les Karystiens également, de par Zeus! + +LYSISTRATA. + +Bien dit. Maintenant purifiez-vous, et nous, femmes, nous vous recevrons +dans l'Akropolis, avec les paniers que nous avons. Là, engagez les uns +aux autres vos serments et votre foi; puis chacun prendra sa femme et +s'en ira avec elle. + +L'ATHÉNIEN. + +Allons-y au plus vite. + +LE LAKONIEN. + +J'irai où tu voudras. + +L'ATHÉNIEN. + +De par Zeus! au plus tôt, dépêchons. + +LE CHOEUR DES FEMMES. + +Stromates bigarrés, lænas, xystis, bijoux d'or à moi, je n'ai nul regret +à les offrir à tous vos enfants, pour qu'ils les portent, si l'une de +vos filles est kanéphore. Oui, je vous permets à tous de prendre chez +moi ce qui s'y trouve: il n'y a rien de si bien scellé, dont on ne +puisse rompre les cachets, et emporter ce qu'il y a dedans. Personne, en +cherchant, n'y verra rien, quelqu'un de vous fût-il plus clairvoyant +que moi. Si quelqu'un de vous n'a pas de provisions pour nourrir ses +serviteurs et ses nombreux petits-enfants, il peut prendre chez moi du +grain tout broyé, et y voir un pain d'un boisseau, d'une belle venue. +Ainsi, que ceux des pauvres qui le veulent viennent chez moi avec des +sacs et des besaces, ils recevront du blé. Manès, un esclave à moi, leur +en fournira. Toutefois, je vous préviens de ne pas approcher de ma +porte: autrement, gare au chien! + +UN FLANEUR. + +Ouvre la porte, toi. + +UN SERVITEUR. + +Veux-tu bien t'en aller? Pourquoi restez-vous là? Moi, je vais prendre +une torche et vous brûler. Le poste est désagréable. + +LE FLANEUR. + +Je n'en ferai rien. + +LE SERVITEUR. + +S'il faut absolument le faire pour vous plaire, cela nous portera +malheur. + +LE FLANEUR. + +Et nous serons malheureux avec toi. + +LE SERVITEUR. + +Vous ne partez pas? Vos cheveux en pâtiront. Partez donc pour que les +Lakoniens s'en aillent tranquillement d'ici, après avoir fait bonne +chère. + +UN ATHÉNIEN. + +Je ne vis jamais pareil festin. Les Lakoniens mêmes y étaient charmants. +Nous étions, dans le vin, des convives très sages. + +DEUXIÈME ATHÉNIEN. + +C'est justice; à jeun nous n'avons pas le sens commun. Si les Athéniens +veulent croire à mes paroles, nous nous enivrerons dans toutes nos +députations. Maintenant, quand nous entrons à jeun à Lakédæmôn, nous +regardons aussitôt par où jeter le désordre; si bien que ce qu'ils +disent nous ne l'entendons pas, et ce qu'ils ne disent pas, nous +l'interprétons mal. Aussi nos rapports sur ce qui est ne sont pas +conformes à ce qui est. Mais aujourd'hui tout nous plaît. Qu'on chante +la chanson de Télamôn, au lieu de chanter celle de Klitagoras, nous +applaudirons tout de même, et nous n'hésiterons pas à nous parjurer. + +PREMIER ATHÉNIEN. + +Mais voilà ces gens qui pour la seconde fois reviennent ici. Ne +décampez-vous pas, gibier d'étrivières? + +DEUXIÈME ATHÉNIEN. + +De par Zeus! les voilà qui sortent déjà. + +UN LAKONIEN. + +Mon tendre ami, prends tes flûtes, afin que je danse et que je chante +quelque chose de beau en l'honneur des Athéniens et de nous-mêmes. + +DEUXIÈME ATHÉNIEN. + +Oui, prends tes flûtes, au nom des dieux. Rien ne me réjouit plus que de +vous voir danser. + +LE CHOEUR DES LAKONIENS. + +Inspire ces jeunes gens, Mnémosynè, ainsi que la Muse, qui me connaît +et qui connaît les Athéniens. Ceux-ci, près d'Artémision, s'élancèrent, +semblables à des dieux, sur les vaisseaux des Mèdes et les vainquirent. +Pour nous, Léonidas nous conduisit, pareils, ce semble, à des sangliers +aiguisant leurs défenses: une sueur abondante florissait le long de nos +joues et coulait abondamment de nos jambes. C'est que les Perses étaient +aussi nombreux que les sables du rivage. Souveraine des bois, Artémis +chasseresse, viens ici, vierge divine, présider à notre alliance, pour +qu'elle dure longtemps. Qu'aujourd'hui une amitié éternelle résulte de +nos traités; et mettons fin à nos ruses de renard. Viens ici, vierge +chasseresse. + +LYSISTRATA. + +Voyons maintenant, puisque tout est pour le mieux, Lakoniens, emmenez +vos femmes; que le mari se tienne près de sa femme et la femme près de +son mari; ensuite, pour cet heureux événement, formons des danses en +l'honneur des dieux, et gardons-nous à l'avenir de retomber dans les +mêmes fautes. + +LE CHOEUR DES ATHÉNIENS. + +Introduis le choeur, fais appel aux Kharites, invoque Artémis et son +jumeau, l'aimable dieu des choeurs qu'on appelle à grands cris, puis le +dieu de Nysa, suivi des Mænades, Bakkhos au regard étincelant, et Zeus +qui fait briller la flamme, et son épouse auguste et bienheureuse, et +les dæmones, que nous prenons pour témoins, toujours présents, de la +noble paix conclue sous les auspices de la divine Kypris. Alala! Io! +Pæan! Sautez! Iè! comme pour une victoire, Iè! Evoé! Evoé! Evoé! Evoé! + +LYSISTRATA. + +Lakonien, après ta nouvelle chanson, fais entendre une chanson nouvelle. + +CHOEUR DES LAKONIENS. + +Le Taygéton à l'aimable sommet, quitte-le, Muse lakonienne, et viens +célébrer avec nous Apollôn, dieu souverain d'Amyklæ, Athèna Khalkioeque, +et les vaillants Tyndarides, qui s'exercent sur les bords de l'Eurotas. +Voyons, élance-toi, bondis d'un vol léger: chantons Spartè, qui aime les +choeurs des dieux et le bruit des pas. Comme des coursiers, les jeunes +filles, sur les bords de l'Eurotas, bondissent et frappent la terre d'un +pied rapide, laissant aller leurs chevelures, ainsi que des bakkhantes +qui agitent leurs thyrses, en se jouant. A la tête du choeur est la +fille de Lèda, chaste et belle. Allons, rattache ta chevelure avec une +bandelette, et bondis comme une biche. Que tes applaudissements animent +la danse, et chante la plus puissante des divinités, Khalkioeque, déesse +des combats. + +FIN DE LYSISTRATA + + + + +LES +THESMOPHORIAZOUSES + +OU + +LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR + +(L'AN 412 AVANT J.-C.) + + +S'emparant du bruit qui faisait d'Euripide un misogyne, Aristophane, +dans les Thesmophoriazouses, s'amuse à le tourner en ridicule. Euripide, +averti que les femmes méditent un complot contre lui et que, enfermées +dans le temple des Thesmophores, elles délibèrent sur sa perte, envoie +pour prendre sa défense son beau-père Mnèsilokhos, déguisé en femme. +Celui-ci est vite reconnu et maltraité. Euripide, déguisé successivement +en Ménélas, en Persée, en nymphe Écho et en vieille femme, finit par se +dérober aux coups qui le menacent et aux étreintes d'un archer scythe, +dont le bredouillement et la grossièreté, violemment épicées, provoquent +des accès de grosse gaieté, comme les facéties drolatiques des deux +Suisses dans _Monsieur de Pourceaugnac_. + +_PERSONNAGES DU DRAME_ + + MNÈSILOKHOS, beau-père d'Euripidès. + EURIPIDÈS. + UN SERVITEUR D'AGATHÔN. + AGATHÔN. + CHOEUR D'AGATHÔN. + UN HÉRAUT. + CHOEUR DES THESMOPHORIAZOUSES. + SEPT FEMMES. + KLISTHÉNÈS. + UN PRYTANE. + UN ARCHER SKYTHE. + THRATTA. + ÉLAPHIÔN, courtisane et danseuse. Personnage muet. + TÉRÈDÔN, joueuse de flûte. Personnage muet. + +_La scène se passe devant la maison d'Agathôn, et ensuite dans le +Thesmophorion ou Temple de Dèmètèr_. + +LES +THESMOPHORIAZOUSES + +OU + +LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR + + +MNÈSILOKHOS. + +O Zeus! l'hirondelle, quand paraîtra-t-elle? Cet homme me tuera en me +mettant en mouvement dès le matin. Puis-je, avant que la rate me crève, +savoir de toi où tu me conduis, Euripidès? + +EURIPIDÈS. + +Il est inutile que tu entendes tout ce que tu vas bientôt voir de tes +yeux devant toi. + +MNÈSILOKHOS. + +Comment dis-tu? Répète? Il est inutile que j'entende?... + +EURIPIDÈS. + +Ce que tu dois voir. + +MNÈSILOKHOS. + +Et inutile que je voie?... + +EURIPIDÈS. + +Ce que tu dois entendre. + +MNÈSILOKHOS. + +Que me contes-tu là? Cependant tu parles à merveille. Tu prétends que je +ne dois ni entendre, ni voir. + +EURIPIDÈS. + +Ce sont, en effet, deux fonctions naturelles distinctes. + +MNÈSILOKHOS. + +Ne pas entendre et ne pas voir? + +EURIPIDÈS. + +C'est bien cela. + +MNÈSILOKHOS. + +Comment distinctes? + +EURIPIDÈS. + +Voici comment cette distinction s'est faite. Lorsque l'æther se mit à +fonctionner à part et à engendrer des animaux doués du mouvement, afin +de leur donner la vue, il imagina d'abord de faire l'oeil rond comme le +disque du soleil, et puis il creusa les oreilles en guise d'entonnoir. + +MNÈSILOKHOS. + +Et c'est grâce à cet entonnoir que je n'entends ni ne vois. De par Zeus! +je suis bien aise de savoir cela. La belle chose que les entretiens avec +les sages! + +EURIPIDÈS. + +Tu pourrais en apprendre bien d'autres de ma bouche. + +MNÈSILOKHOS. + +Que ne peux-tu, outre ces bienfaits, trouver à m'enseigner le moyen de +ne plus clocher de la jambe! + +EURIPIDÈS. + +Viens ici, et prête attention. + +MNÈSILOKHOS. + +Voici. + +EURIPIDÈS. + +Vois-tu cette petite porte? + +MNÈSILOKHOS. + +Oui, par Hèraklès! Je le crois du moins. + +EURIPIDÈS. + +Fais silence maintenant. + +MNÈSILOKHOS. + +Que je fasse silence sur la porte? + +EURIPIDÈS. + +Écoute. + +MNÈSILOKHOS. + +J'écoute et fais silence sur la porte. + +EURIPIDÈS. + +C'est là que se trouve habiter l'illustre Agathôn, le poète tragique. + +MNÈSILOKHOS. + +Qu'est-ce que cet Agathôn? + +EURIPIDÈS. + +C'est un certain Agathôn. + +MNÈSILOKHOS. + +Le basané, le vigoureux? + +EURIPIDÈS. + +Non pas, mais un autre. Ne l'as-tu jamais vu? + +MNÈSILOKHOS. + +Il a une barbe épaisse. + +EURIPIDÈS. + +Ne l'as-tu jamais vu? + +MNÈSILOKHOS. + +Non, de par Zeus! que je sache. + +EURIPIDÈS. + +Tu t'es pourtant rencontré de près avec lui; mais peut-être sans le +connaître.... Retirons-nous à l'écart. Voici un de ses serviteurs qui +sort, portant du feu et des branches de myrte: c'est sans doute un +sacrifice pour sa poésie. + +LE SERVITEUR D'AGATHÔN. + +Silence dans tout le peuple: bouche close. Car le thiase des Muses a élu +domicile dans la demeure de mon maître et y module ses chants. Que le +paisible æther retienne l'haleine des vents, et que le calme règne sur +l'azur des flots. + +MNÈSILOKHOS. + +Bombax! + +EURIPIDÈS. + +Tais-toi. Que dis-tu? + +LE SERVITEUR. + +Que la gent ailée s'endorme: que les pieds des bêtes sauvages errant +dans les bois perdent leur agilité. + +MNÈSILOKHOS. + +Bombalobombax! + +LE SERVITEUR. + +Le poète harmonieux Agathôn, notre maître, se dispose.... + +MNÈSILOKHOS. + +A se prostituer? + +LE SERVITEUR. + +Qui donc a parlé? + +MNÈSILOKHOS. + +Le paisible æther. + +LE SERVITEUR. + +A charpenter les assises d'un drame. Il équarrit de nouvelles tirades +poétiques: il tourne tels vers et coud ensemble tels autres; il forge +des pensées, invente des antonomases, les coule en cire, les arrondit, +les met au creuset. + +MNÈSILOKHOS. + +Et joue de l'arrière-train. + +LE SERVITEUR. + +Quel rustre approche de cette enceinte? + +MNÈSILOKHOS. + +Un homme, tout prêt, avec toi et avec ton poète harmonieux, sous votre +enceinte, d'arrondir, de tourner cet engin et de le mettre au creuset. + +LE SERVITEUR. + +Quand tu étais jeune, tu devais être un joli drôle, vieillard! + +EURIPIDÈS. + +Mon brave, laisse cet homme tranquille; et toi, fais-moi venir ici +Agathôn par tous les moyens. + +LE SERVITEUR. + +Inutile de m'en prier: il va lui-même sortir bientôt, car il s'est mis à +versifier et, en hiver, il n'est pas facile d'arrondir des strophes sans +venir devant la porte, au soleil. + +EURIPIDÈS. + +Alors, que dois-je faire? + +LE SERVITEUR. + +Attends qu'il sorte. + +EURIPIDÈS. + +O Zeus! que songes-tu que j'aie à faire aujourd'hui? + +MNÈSILOKHOS. + +Par les dieux! je veux savoir ce que cela signifie. Pourquoi tes +gémissements, tes lamentations? Tu ne dois me cacher rien, à moi ton +beau-père. + +EURIPIDÈS. + +Un grand malheur se manigance contre moi. + +MNÈSILOKHOS. + +Lequel? + +EURIPIDÈS. + +Ce jour va décider si Euripidès doit vivre ou mourir. + +MNÈSILOKHOS. + +Et comment? Aujourd'hui les tribunaux ne doivent pas juger; le Conseil +n'a pas de séance parce que c'est le troisième jour, le jour du milieu +des Thesmophoria. + +EURIPIDÈS. + +C'est précisément là ce qui présage ma perte. Les femmes ont tramé un +complot contre moi, et elles vont, aujourd'hui même, se réunir dans le +Thesmophorion, pour délibérer sur ma ruine. + +MNÈSILOKHOS. + +Et pour quel motif? + +EURIPIDÈS. + +Parce que dans mes tragédies je dis du mal d'elles. + +MNÈSILOKHOS. + +Par Poséidôn! tu n'as que ce que tu mérites! Mais quel expédient as-tu +pour te tirer de là? + +EURIPIDÈS. + +Engager le poète tragique Agathôn à se rendre aux Thesmophoria. + +MNÈSILOKHOS. + +Pourquoi faire? dis-moi. + +EURIPIDÈS. + +Il se mêlerait à l'assemblée des femmes et, s'il le fallait, il +parlerait. + +MNÈSILOKHOS. + +Ouvertement ou par ruse? + +EURIPIDÈS. + +Par ruse, revêtu d'une robe de femme. + +MNÈSILOKHOS. + +Le procédé est joli, et tout à fait dans ta manière. En fait d'astuce, à +nous le gâteau! + +EURIPIDÈS. + +Silence! + +MNÈSILOKHOS. + +Qu'y a-t-il? + +EURIPIDÈS. + +Agathôn sort. + +MNÈSILOKHOS. + +Où est-il? + +EURIPIDÈS. + +L'homme roulé dans la machine. + +MNÈSILOKHOS. + +Je suis donc aveugle. Je ne vois pas un homme ici, je vois Kyrènè. + +EURIPIDÈS + +Silence! Il se prépare à mélodier. + +MNÈSILOKHOS. + +Des sentiers de fourmis ou des gazouillements plaintifs? + +AGATHÔN. + +Prenez la torche consacrée aux Déesses souterraines, jeunes filles, et, +au sein de votre patrie et de la liberté, mêlez les danses aux cris. + +LE CHOEUR D'AGATHÔN. + +De quelle divinité est-ce la fête? Dis-le-moi. La foi me rend prêt à +honorer les dieux. + +AGATHÔN. + +Voyons, Muse, célèbre maintenant le lanceur de flèches d'or, Phoebos, +qui a fondé les remparts d'une cité sur la terre du Simoïs. + +LE CHOEUR D'AGATHÔN. + +Salut à Phoebos dans mes chants les plus beaux, à Phoebos vainqueur dans +les combats poétiques. + +AGATHÔN. + +Chantez aussi celle qui se plaît aux chênaies montagneuses, Artémis la +vierge chasseresse. + +LE CHOEUR D'AGATHÔN. + +A mon tour, je chante et je glorifie l'auguste fille de Lèto, Artémis, +qui ne connaît point la couche nuptiale. + +AGATHÔN. + +Et Lèto, et les sons de la lyre asiatique imitant par le rhythme les +mouvements rhythmés des Kharites Phrygiennes. + +LE CHOEUR D'AGATHÔN. + +J'honore la puissante Lèto, et la kithare, mère des hymnes, aux mâles et +nobles accents, dont l'éclat fait étinceler les yeux de la Déesse, émue +par la soudaineté de notre voix. En retour, chante le souverain Phoebos. +Salut, heureux fils de Lèto. + +MNÈSILOKHOS. + +Combien est douce cette mélodie, ô vénérable Génétyllidès! Elle est +féminine, voluptueuse comme un baiser à bouche demi-close, si bien qu'en +l'écoutant, un chatouillement m'a saisi par-dessous mon siège. Et toi, +jeune homme, qui que tu sois, je veux t'interroger à la manière +d'Æskhylos, dans sa _Lykourgia_... D'où vient cet efféminé? Quelle est +sa patrie? Son vêtement? Pourquoi cette vie désordonnée? Un luth et une +robe couleur de safran? Une lyre et une résille? Une lékythe et une +ceinture? N'est-ce pas un contraste? Qu'y a-t-il de commun entre un +miroir et une épée? Toi-même, enfant, qui es-tu? Prétends-tu être un +homme? Où est ce qui fait l'être viril? Où est ta læna? ta chaussure +lakonienne? Serais-tu une femme? Alors où est ta gorge? Que réponds-tu? +Pourquoi garder le silence? D'ailleurs, je te devine à ton chant, +puisque toi-même tu ne veux rien dire. + +AGATHÔN. + +O vieillard, vieillard, c'est de la jalousie que provient le blâme que +je viens d'entendre; mais je n'en éprouve aucune douleur. Je porte un +costume en rapport avec ma pensée. Il faut qu'un poète s'ajustant aux +drames qu'il doit composer, y adapte son caractère. Si on compose des +drames à femmes, il faut que le corps prenne des manières féminines. + +MNÈSILOKHOS. + +Ainsi tu chevauches, quand tu composes _Phædra_? + +AGATHÔN. + +Si on fait des drames à hommes, il faut que le corps soit viril. Ce que +nous n'avons pas, l'imitation doit en suivre la piste. + +MNÈSILOKHOS. + +Si tu mets en scène des satyres, appelle-moi, je collaborerai derrière +toi dans la posture requise. + +AGATHÔN. + +D'ailleurs, il est de mauvais goût qu'un poète se montre grossier et +velu. Vois Ibykos, Anakréôn de Téos, Alkæos, qui ont donné de la saveur +à l'harmonie, ils portaient des mitres et dansaient l'Ionienne. Et +Phrynikhos, que tu as entendu, il était beau et couvert de beaux +vêtements; et voilà pourquoi beaux également étaient ses drames. La +nécessité veut que les oeuvres reproduisent la nature de l'ouvrier. + +MNÈSILOKHOS. + +Philoklès était laid: il a fait des pièces laides; Xénoklès était +méchant: il a fait des pièces méchantes; Théognis était froid: froids +ses vers. + +AGATHÔN. + +Absolue nécessité: et c'est parce que je le savais que j'ai soigné ma +personne. + +MNÈSILOKHOS. + +Comment cela, au nom des dieux? + +EURIPIDÈS. + +Cesse d'aboyer: j'étais comme lui à son âge, quand je commençais à +écrire. + +MNÈSILOKHOS. + +De par Zeus! je ne suis pas jaloux de ton éducation. + +EURIPIDÈS. + +Mais le motif pour lequel je suis venu, laisse-le-moi dire. + +AGATHÔN. + +Parle. + +EURIPIDÈS. + +Agathôn, sage est l'homme, qui a le talent de bien resserrer beaucoup de +pensées en peu de mots. Or, frappé d'un étrange malheur, je suis venu en +suppliant vers toi. + +AGATHÔN. + +De quoi as-tu besoin? + +EURIPIDÈS. + +Les femmes doivent me tuer aujourd'hui pendant les Thesmophoria, parce +que je dis du mal d'elles. + +AGATHÔN. + +En quoi pouvons-nous t'être utiles? + +EURIPIDÈS. + +En tout. Si, t'asseyant en secret au milieu des femmes et ayant l'air +d'en être une, tu prends ma défense, il est clair que tu me sauves. Seul +tu es en état de parler convenablement en ma faveur. + +AGATHÔN. + +Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même te défendre en personne? + +EURIPIDÈS. + +Je vais te le dire. D'abord je suis connu, ensuite je grisonne et j'ai +de la barbe; toi tu es joli garçon, le teint blanc, rasé de près, voix +de femme, délicat, charmant à voir. + +AGATHÔN. + +Euripidès. + +EURIPIDÈS. + +Qu'est-ce à dire? + +AGATHÔN. + +N'as-tu pas écrit quelque part: «Tu aimes à voir la lumière, crois-tu +que ton père ne l'aime pas aussi?» + +EURIPIDÈS. + +Oui. + +AGATHÔN. + +N'espère donc pas qu'aujourd'hui nous nous exposions à ton mal: nous +serions fous. Mais ce qui t'est personnel, supporte-le toi-même. C'est +justice de supporter les malheurs, non par la ruse, mais par la +patience. + +MNÈSILOKHOS. + +En effet, toi, débauché, tu t'es élargi le derrière, non par des +paroles, mais par la patience. + +EURIPIDÈS. + +Qu'est-ce qui te fait craindre de te rendre là-bas? + +AGATHÔN. + +Il m'arriverait encore pire qu'à toi. + +EURIPIDÈS. + +Comment? + +AGATHÔN. + +Comment? J'aurais l'air de dérober les mystères nocturnes des femmes, et +de leur ravir la Kypris féminine. + +MNÈSILOKHOS. + +Allons donc! Dérober! De par Zeus! tu veux dire être cajolé. Mais, de +par Zeus! le prétexte est spécieux. + +EURIPIDÈS. + +Eh bien! Le feras-tu? + +AGATHÔN. + +Ne t'en flatte pas. + +EURIPIDÈS. + +O trois fois malheureux! C'est fait de moi. + +MNÈSILOKHOS. + +Euripidès, mon bon ami, mon gendre, ne t'abandonne pas toi-même. + +EURIPIDÈS. + +Comment donc vais-je faire? + +MNÈSILOKHOS. + +Envoie cet homme où l'on gémit longuement, et fais de moi ce que tu +veux, je suis à toi. + +EURIPIDÈS. + +Voyons alors, puisque tu te livres à moi. Quitte ce vêtement. + +MNÈSILOKHOS. + +Il est par terre. Et que veux-tu faire de moi? + +EURIPIDÈS. + +Raser ce poil et brûler celui d'en bas. + +MNÈSILOKHOS. + +Fais-le, si bon te semble, puisque j'ai tant fait que de me dévouer. + +EURIPIDÈS. + +Agathôn, tu portes toujours sur toi quelque rasoir, prête-nous-en un +maintenant. + +AGATHÔN. + +Prends-en un toi-même dans l'étui. + +EURIPIDÈS. + +Tu es un brave homme. (_A Mnèsilokhos._) Assieds-toi: enfle la joue +droite. + +MNÈSILOKHOS. + +Holà là! + +EURIPIDÈS. + +Pourquoi cries-tu? Je t'enfonce une broche dans le gosier, si tu ne te +tais pas. + +MNÈSILOKHOS. + +Attatata, iattatata! + +EURIPIDÈS. + +Où cours-tu? + +MNÈSILOKHOS. + +Au temple des Déesses Vénérables. Par Dèmètèr! je ne reste pas ici pour +être mutilé. + +EURIPIDÈS. + +Mais tu vas être un comble de ridicule, avec la moitié de ta figure +rasée! + +MNÈSILOKHOS. + +Je n'en ai cure. + +EURIPIDÈS. + +Au nom des dieux, ne m'abandonne pas. Viens ici. + +MNÈSILOKHOS. + +Suis-je assez malheureux! + +EURIPIDÈS. + +Ne bouge pas: lève la tête. Par où te tournes-tu? + +MNÈSILOKHOS. + +Mu, mu! + +EURIPIDÈS. + +Pourquoi ces mu, mu? Tout va pour le mieux. + +MNÈSILOKHOS. + +Hélas! Quel malheur! Je suis engagé dans les troupes légères. + +EURIPIDÈS. + +Ne t'inquiète pas: tu es charmant tout à fait. Veux-tu te regarder? + +MNÈSILOKHOS. + +Oui, apporte un miroir. + +EURIPIDÈS. + +Te vois-tu? + +MNÈSILOKHOS. + +De par Zeus! ce n'est pas moi; c'est Klisthénès. + +EURIPIDÈS. + +Lève-toi, que je te brûle les poils: penche-toi. + +MNÈSILOKHOS. + +Malheur des malheurs! je vais être pourceau. + +EURIPIDÈS. + +Qu'on m'apporte de l'intérieur une torche ou une lampe! Penche-toi. +Prends garde à l'extrémité de la queue. + +MNÈSILOKHOS. + +Oui, de par Zeus! Mais tu me brûles. Malheur à moi! De l'eau! de l'eau! +voisins, ou mon derrière va prendre feu. + +EURIPIDÈS. + +Courage! + +MNÈSILOKHOS. + +Courage, quand on m'incendie? + +EURIPIDÈS. + +Allons donc! ce n'est pas une affaire pour toi: le plus pénible est +fait. + +MNÈSILOKHOS. + +Hélas! Quelle suie! Je suis tout noir dans la région des fesses. + +EURIPIDÈS. + +Sois sans crainte: on va te laver cela à l'éponge. + +MNÈSILOKHOS. + +Il gémira, celui qui me lavera le derrière! + +EURIPIDÈS. + +Agathôn, puisque tu refuses de te dévouer toi-même, prête-nous du moins +cette robe et cette ceinture: car tu ne peux pas dire que tu n'en as +pas. + +AGATHÔN. + +Prenez et usez-en; je ne refuse pas. + +MNÈSILOKHOS. + +Que dois-je prendre? + +EURIPIDÈS. + +Que prendre? Prends d'abord et mets cette robe jaune. Par Aphroditè! +elle a une bonne odeur de mâle. + +MNÈSILOKHOS. + +Passe-la-moi vite. Donne maintenant la ceinture. + +EURIPIDÈS. + +Voici. + +MNÈSILOKHOS. + +Allons, maintenant, mets-moi des anneaux aux jambes. + +EURIPIDÈS. + +Il te faut encore une résille et une mitre. + +AGATHÔN. + +Voici le couvre-tête que je porte la nuit. + +EURIPIDÈS. + +De par Zeus! c'est tout à fait ce qu'il faut. + +MNÈSILOKHOS. + +M'ira-t-il bien? + +EURIPIDÈS. + +Oui, de par Zeus! c'est à merveille. Voyons, où y a-t-il un mantelet? + +AGATHÔN. + +Prends celui qui est sur le lit. + +EURIPIDÈS. + +Il faut des chaussures. + +AGATHÔN. + +Prends les miennes. + +MNÈSILOKHOS. + +M'iront-elles? + +EURIPIDÈS. + +Tu aimes, il est vrai, à te chausser large. + +AGATHÔN. + +Essaie-les. Et maintenant que tu as tout ce qu'il te faut, qu'on me +roule au plus vite à l'intérieur. + +EURIPIDÈS. + +Cet homme nous a vraiment l'air d'une femme. Si tu parles, prends bel et +bien le son de voix féminin. + +MNÈSILOKHOS. + +J'essaierai. + +EURIPIDÈS. + +Va donc. + +MNÈSILOKHOS. + +Non, par Apollôn! à moins que tu ne me jures... + +EURIPIDÈS. + +Quoi? + +MNÈSILOKHOS. + +De me sauver par tous les moyens, s'il fond sur moi quelque chose de +fâcheux. + +EURIPIDÈS. + +Je le jure par l'Æther, séjour de Zeus. + +MNÈSILOKHOS. + +Pourquoi pas plutôt par la famille de Hippokratès? + +EURIPIDÈS. + +Eh bien! je jure par tous les dieux sans exception. + +MNÈSILOKHOS. + +Souviens-toi donc que «c'est le coeur qui a juré et que la langue n'a +point juré». Moi, je ne me suis pas lié par un serment. + +EURIPIDÈS. + +Hâte-toi: pars vite. Le signal de l'assemblée paraît sur le +Thesmophorion. Moi, je m'en vais. + +MNÈSILOKHOS. + +Viens donc, Thratta, suis-moi. Thratta, regarde ces torches embrasées: +quelle épaisse fumée elles répandent! Ah! belles Thesmophores, +accordez-moi une heureuse fortune ici et puis dans ma maison. Thratta, +dépose la corbeille, tires-en le gâteau, afin que je le prenne pour +sacrifier aux deux Déesses. Souveraine vénérée, Dèmètèr chérie, et toi, +Perséphonè, fais que, maintes fois, je t'offre maints sacrifices, et +surtout qu'aujourd'hui je me dérobe aux regards. Puisse ma fille nubile +épouser un homme riche, d'ailleurs sot et niais, et qu'elle tourne son +esprit et son coeur du côté de la gaudriole. Mais où donc, où +m'assoirai-je en bonne place, afin d'entendre les oratrices? Toi, +va-t'en, Thratta; détale. Il n'est pas permis aux esclaves d'écouter les +discours. + +UNE FEMME HÉRAUT. + +Observez, observez un religieux silence. Implorez les deux Thesmophores +Dèmètèr et Kora, Ploutos, Kalligénéia, Kourotrophos, Hermès, les +Kharites, pour que l'assemblée et la réunion actuelle produisent les +plus beaux et les meilleurs effets, très utiles à la cité des Athéniens +et heureuses pour nous! Que celle qui fera ou qui dira le mieux en +faveur du peuple des Athéniens et des femmes remporte la victoire! +Faites ces souhaits pour votre propre bonheur. Iè Pæan! Ie Pæan! +Réjouissons-nous! + +LE CHOEUR. + +Nous approuvons ces voeux, et nous prions la race divine de se montrer +favorable à ces prières. Zeus au grand nom, et toi, Dieu à la lyre d'or, +qui possèdes la sainte Dèlos, et toi, vierge puissante, à l'oeil gris et +à la lance d'or, qui habites la cité invincible, viens ici; et toi +aussi, qui portes divers noms, vierge chasseresse, rejeton de Lèto au +visage d'or. Et toi, vénérable Poséidôn, souverain des mers, roi des +ondes salées, quitte le gouffre poissonneux, qu'agitent les tempêtes; et +vous, filles marines de Nèreus, et vous, Nymphes errantes des montagnes. +Que la lyre d'or se mêle à nos prières. Nobles Athéniennes, qu'un ordre +parfait règne dans notre assemblée! + +LA FEMME HÉRAUT. + +Invoquez les dieux Olympiens et les déesses Olympiennes, les dieux +Pythiens et les déesses Pythiennes, les dieux Dèliens et les déesses +Dèliennes, et les autres dieux. Si quelqu'un conspire une perfidie +contre le peuple femme, ou offre la paix à Euripidès et aux Mèdes, afin +de causer quelque dommage aux femmes, si on aspire à la tyrannie ou au +rappel du tyran; si on dénonce une femme qui a supposé un enfant; si une +servante, confidente des galanteries de sa maîtresse, les dit à +l'oreille du mari; ou si une autre, chargée d'un message, fait un +rapport mensonger; si un séducteur trompe à l'aide de mensonges, et ne +donne pas ce qu'il a promis; si une vieille femme fait des présents à +son amant; si une hétaïre, trahissant celui qui l'aime, reçoit de la +main d'un autre; si un cabaretier ou une cabaretière fraude sur la +mesure du kongion ou des kotyles, demandez aux dieux leur perte et celle +de leur famille, et, pour vous, suppliez-les de vous accorder à tous de +nombreux biens. + +LE CHOEUR. + +D'un commun accord nous demandons que ces voeux soient accomplis pour la +cité, accomplis pour le peuple, et que le succès aille à celles qui +auront donné les meilleurs avis. Quant à celles qui trompent, qui +violent les serments solennels pour leur intérêt et aux dépens des +autres, ou qui cherchent à changer les décrets et la loi; celles enfin +qui révèlent nos secrets à nos amis, et qui introduisent les Mèdes dans +notre pays, pour le ruiner, ce sont des impies, des fléaux de la cité. +Pour toi, Zeus tout-puissant, exauce nos prières, si bien que les dieux +nous soient propices, quoique nous soyons des femmes! + +LA FEMME HÉRAUT. + +Écoutez toutes. Voici la décision du Conseil des femmes, Timokléia, +présidente; Lysilla, secrétaire; Sostrata, rapporteuse: + +«Une assemblée sera tenue dès le matin du jour médial des Thesmophoria, +temps où nous avons le plus de loisir, à l'effet de délibérer avant tout +sur Euripidès et sur le châtiment qu'il mérite, car il est prévenu de +nous avoir outragées toutes.» + +Qui veut prendre la parole? + +PREMIÈRE FEMME. + +Moi! + +LA FEMME HÉRAUT. + +Commence d'abord par ceindre cette couronne, avant de parler. + +LE CHOEUR. + +Silence, tais-toi; écoutez. La voilà qui crache comme font les orateurs: +elle paraît en avoir long à dire. + +PREMIÈRE FEMME. + +Femmes, ce n'est aucune idée d'ambition, j'en atteste les deux Déesses, +qui me fait lever pour prendre la parole; mais l'indignation que +j'éprouve, malheureuse, à nous voir, depuis si longtemps, en butte aux +insultes d'Euripidès, ce fils d'une marchande d'herbes, et à ses +invectives incessantes et de toute nature. Car quels outrages ne +répand-il pas sur nous? Il nous calomnie partout où se réunissent des +spectateurs, des tragédiens et des choeurs, nous appelant adultères, +débauchées, biberonnes, traîtresses, bavardes, malsaines, grand fléau +des hommes. Aussi nos maris, au sortir des planches du théâtre, nous +regardent en dessous, et examinent tout de suite s'il n'y a pas là +quelque amant caché. Il ne nous est plus permis de rien faire comme +autrefois, tant il a donné de mauvaises idées à nos maris. Ainsi, une +femme tresse-t-elle une couronne, on la croit amoureuse. Renverse-t-elle +un vase en allant et venant dans la maison, le mari demande aussitôt +pour qui elle a brisé la poterie: il est probable que c'est pour +l'étranger de Korinthos. Une fille est-elle malade? son père ne manque +pas de dire: «Ce teint-là ne me convient pas pour une fille.» Ce n'est +pas tout; une femme qui n'a pas d'enfants veut en supposer un: elle ne +peut pas s'isoler un instant; les hommes restent là, tout près. Les +vieillards, qui naguère épousaient de jeunes femmes, il les a si bien +calomniés, que pas un vieillard aujourd'hui ne veut se marier, sur la +foi de ce vers: + + _Vieillard qui se marie a pour femme un tyran_. + +C'est encore à cause de lui que sur les gynécées on applique des cachets +et du bois pour nous garder, et que l'on nourrit des chiens molosses, +épouvantail des amants. Or, cela même est excusable; mais nous n'avons +plus, comme autrefois, la liberté de disposer à notre gré, dans le +ménage, de l'orge, de l'huile, du vin: cela nous est interdit. Les +hommes portent toujours sur eux des petites clefs secrètes, tout ce +qu'il y a de plus perfide, venant de Lakonie, munies de trois crans. +Avant cela, pour ouvrir une porte, nous usions d'un cachet semblable au +leur, du prix d'un triobole; mais maintenant cette peste d'Euripidès les +a stylés à faire usage de cachets de bois vermoulu. Je suis donc d'avis +maintenant de nous défaire de notre ennemi d'une manière quelconque; +soit par le poison, soit par tout autre moyen, pourvu qu'il meure. Voilà +ce que je dis hautement: pour le reste, je le consignerai sur le +registre de la secrétaire. + +LE CHOEUR. + +Jamais je n'ai entendu femme pérorer avec plus de sagacité, ni +s'exprimer avec plus d'éloquence. Tout ce qu'elle dit est juste: elle a +scruté toutes les idées, elle a tout pesé dans la balance du bon sens, +elle a trouvé divers arguments serrés avec justesse et heureusement +rencontrés, si bien que si Xénoklès, fils de Karkinos, parlait à côté +d'elle, vous jugeriez toutes, je crois, qu'il ne dit rien qui vaille. + +DEUXIÈME FEMME. + +Je ne viens, moi-même, que pour dire quelques mots. En effet, l'oratrice +a bien formulé nos griefs. Cependant ce que j'ai souffert, je veux vous +le dire. Mon mari est mort à Kypros, me laissant cinq petits enfants, +que j'ai beaucoup de peine à élever en tressant des couronnes sur le +marché aux myrtes. Jusqu'ici, toutefois, je gagnais ma vie tant bien que +mal. Mais voici que cet homme, dans les tragédies qu'il compose, a +persuadé aux gens qu'il n'y a point de dieux, de telle sorte que ma +vente a diminué de moitié. Je vous le dis donc à vous toutes, et je le +répète, il faut châtier cet homme et pour beaucoup de raisons. Les +grossièretés sauvages qu'il entasse contre nous, femmes, viennent de ce +qu'il a été élevé au milieu de légumes grossiers. Mais je me rends à +l'Agora: j'ai à tresser pour les hommes vingt couronnes par moi +promises. + +LE CHOEUR. + +Cette liberté de langage offre quelque chose de plus piquant que le +premier discours. Que de traits lancés à propos! Qu'elle a du bon sens! +Quel raffinement de pensées! Rien d'inintelligible: tout est +convaincant. Oui, il faut tirer des outrages de cet homme une vengeance +éclatante. + +MNÈSILOKHOS. + +Femmes, votre ressentiment violent contre Euripidès, qui a dit tant de +vilaines choses de vous, n'a rien qui me surprenne: il devait échauffer +votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je déteste cet homme. +Autrement je serais folle. Cependant entre nous il faut parler raison. +Nous sommes seules: pas un mot ne sortira d'ici. Pourquoi +l'accusons-nous, et supportons-nous avec peine qu'il ait révélé deux ou +trois de nos forfaits, quand notre conduite en a dix mille? Moi tout +d'abord, pour n'en pas citer d'autre, j'ai beaucoup de vilaines choses +sur la conscience, entre autres celle-ci, qui est fort laide. J'étais +mariée depuis trois jours, mon mari dormait près de moi. J'avais un +amant qui m'avait séduite à l'âge de sept ans. Celui-ci, pris d'un vif +désir de m'avoir, vient gratter à la porte. Je comprends aussitôt, et je +me glisse hors du lit, en cachette. Mon mari me demande: «Où +vas-tu?--Où? j'ai la colique, mon ami, j'ai mal au ventre; je vais aux +lieux d'aisances.--Va,» me dit-il. Puis il se met à broyer des fruits de +cèdre, de l'aneth, de la sauge. Moi, je verse de l'eau sur les gonds et +je m'échappe auprès de mon amant. Je me livre à lui, à demi couchée sur +l'autel du Dieu des Rues, et me tenant attachée au laurier. Et voyez, +Euripidès n'a jamais soufflé un mot de cela, pas plus que de nos +complaisances pour des esclaves et des muletiers, à défaut d'autres. Il +n'en dit rien, ni du soin que nous prenons, après nos libertinages +nocturnes, de manger de l'ail le matin, pour que le mari, trompé par +l'odeur en revenant du rempart, ne soupçonne aucun méfait. Euripidès, tu +le vois, n'en a jamais parlé. S'il injurie Phædra, qu'est-ce que cela +nous fait? Il n'a jamais dit qu'une femme, déployant au grand jour, +devant son mari, la largeur de son manteau, fait échapper son amant +caché dessous: il ne l'a jamais dit. J'en sais une autre qui prétendit +durant dix jours qu'elle était en travail d'accouchement, jusqu'à ce +qu'elle eût acheté un enfant. Le mari court partout afin d'acheter des +remèdes qui hâtent la délivrance: une vieille apporte dans une marmite +l'enfant, qui a la bouche remplie de miel pour l'empêcher de crier. Sur +un signe de la vieille, la femme se met à crier: «Va-t'en, va-t'en, mon +mari, il me semble que je vais accoucher.» L'enfant gigote dans la +marmite, le mari s'éloigne tout joyeux. On ôte le miel de la bouche de +l'enfant, qui se met à crier. Alors la maudite vieille, qui a apporté +l'enfant, accourt souriante vers le mari et lui dit: «Un lion, un lion +t'est né, c'est tout ton portrait, c'est toi des pieds à la tête, y +compris les insignes de ta virilité, une vraie pomme de pin.» Ne sont-ce +pas là nos méfaits? Oui, certes, par Artémis. Et nous nous emportons +contre Euripidès, qui ne nous en fait pas plus que nous n'en avons fait? + +LE CHOEUR. + +Voilà qui est étrange! Où a-t-elle trouvé cela? Quel pays a produit une +pareille effrontée? Une femme d'une langue aussi perverse, si +ouvertement éhontée, je ne pensais pas qu'il y en eût parmi nous, ni +capable d'une telle audace. Mais tout peut arriver, et j'approuve le +vieux proverbe: «Il faut regarder sous chaque pierre, de peur qu'il n'en +sorte un orateur prêt à mordre.» Mais il n'y a rien au monde de pire que +les femmes naturellement sans pudeur, si ce n'est les femmes +elles-mêmes. + +TROISIÈME FEMME. + +J'en jure par Aglauros, femmes, vous avez perdu le sens ou vous êtes +sous l'influence d'un philtre, ou victimes d'un malheur étrange, pour +permettre que cette peste vous insulte toutes. S'il y en avait une parmi +vous... Eh bien! allons-y nous-mêmes avec nos servantes, prendre quelque +part de la cendre, lui épiler le bas-ventre, afin qu'elle apprenne, +étant femme, à ne pas parler mal des femmes dorénavant. + +MNÈSILOKHOS. + +Pas d'épilation, femmes! Si en toute franchise il est ici permis à +chaque citoyenne de dire son avis, et si j'ai exposé ce qui me semblait +juste à l'égard d'Euripidès, dois-je, pour cela, être épilée et punie +par vous? + +TROISIÈME FEMME. + +Quoi! ne pas être punie, toi qui seule as eu le front de prendre la +défense d'un homme qui nous a couvertes d'opprobres, et qui choisit pour +sujets tout ce qu'il y a de femmes coupables, des Mélanippas, des +Phædras, mais de Pénélopè jamais, parce qu'elle passait pour une femme +vertueuse? + +MNÈSILOKHOS. + +J'en sais la raison: c'est qu'on ne pourrait nommer une seule Pénélopè +parmi les femmes d'aujourd'hui, mais que toutes sont des Phædras. + +TROISIÈME FEMME. + +Vous entendez, femmes, ce que dit cette drôlesse: nous toutes sans +exception! + +MNÈSILOKHOS. + +Mais, de par Zeus! je n'ai pas dit tout ce que je sais. Voulez-vous que +j'en dise davantage? + +TROISIÈME FEMME. + +Tu ne le pourrais. Tu as exhalé tout ce que tu savais. + +MNÈSILOKHOS. + +Mais non, de par Zeus! ce n'est pas encore la dix millième partie de ce +que nous faisons. Ainsi je n'ai pas dit, tu vas voir, que nous nous +servons de nos lames d'or pour pomper le vin. + +PREMIÈRE FEMME. + +La peste te crève! + +MNÈSILOKHOS. + +Et qu'à la fête des Apatouria nous donnons des viandes à nos amants, et +qu'ensuite nous accusons le chat!... + +TROISIÈME FEMME. + +Ah! malheur! tu extravagues. + +MNÈSILOKHOS. + +Que celle-ci a tué son mari d'un coup de hache, je ne l'ai pas dit; ni +qu'une autre a rendu le sien fou au moyen de philtres, ou qu'un jour, +fouillant sous la baignoire... + +TROISIÈME FEMME. + +Va-t'en à la malemort! + +MNÈSILOKHOS. + +Une Akharnienne a enterré son père. + +TROISIÈME FEMME. + +Peut-on entendre patiemment de pareilles choses? + +MNÈSILOKHOS. + +Comment, ta servante étant accouchée d'un garçon, tu le lui as +soustrait à ton usage et tu lui as substitué ta petite fille. + +TROISIÈME FEMME. + +Par les deux Déesses! tu me paieras ce propos-là: je t'arracherai la +toison. + +MNÈSILOKHOS. + +De par Zeus! tu ne me toucheras pas. + +TROISIÈME FEMME. + +Tiens! vois! + +MNÈSILOKHOS. + +Vois aussi! + +TROISIÈME FEMME. + +Prends mon manteau, Philista. + +MNÈSILOKHOS. + +Approche seulement, et, par Artémis! je te... + +TROISIÈME FEMME. + +Que feras-tu? + +MNÈSILOKHOS. + +Le gâteau de sésame que tu as mangé, je te le ferai rendre par en bas. + +LE CHOEUR. + +Trêve aux injures: voici une femme qui se hâte d'accourir vers nous. +Avant qu'elle arrive, faites silence, afin que nous écoutions posément +ce qu'elle a à nous dire. + +KLISTHÉNÈS. + +Chères amies, avec qui je suis en conformité de goûts, ma sympathie pour +vous se voit à mon menton imberbe. J'ai la passion des femmes, et je +prends votre défense toujours. A l'instant même j'ai entendu parler +d'une grosse affaire qui vous concerne, et dont on s'entretenait tout à +l'heure sur l'Agora. Je viens donc en messager vous en faire part, afin +que vous veilliez attentivement et que vous vous teniez sur vos gardes +contre un danger grave et redoutable, s'il fondait sur vous à +l'improviste. + +LE CHOEUR. + +Qu'y a-t-il, mon enfant? Car il convient de t'appeler un enfant, tant +que tu as ainsi les joues glabres. + +KLISTHÉNÈS. + +On dit qu'Euripidès a envoyé ici aujourd'hui son beau-père, un +vieillard. + +LE CHOEUR. + +Et pour quoi faire? Dans quelle intention? + +KLISTHÉNÈS. + +Afin que tout ce que vous projetteriez ou seriez près de faire, il le +sût en épiant vos paroles. + +LE CHOEUR. + +Et comment s'est-il caché parmi les femmes, lui, un homme? + +KLISTHÉNÈS. + +Euripidès l'a flambé, épilé, et, des pieds à la tête, accoutré comme une +femme. + +MNÈSILOKHOS. + +Et vous croyez cela? Quel homme serait assez bête pour se laisser épiler +ainsi? Je ne le crois pas, moi, j'en atteste les deux vénérables +Déesses. + +KLISTHÉNÈS. + +Tu radotes: car, moi, je ne serais pas venu l'annoncer, si je ne l'avais +appris de gens bien informés. + +LE CHOEUR. + +On nous annonce là une terrible chose. Mais, ô femmes, il n'y a pas à +hésiter; il faut découvrir cet homme, et chercher partout comment il a +pu rester caché à nos regards. Et toi, cherche avec nous; nous t'aurons +ainsi double reconnaissance, mon ami. + +KLISTHÉNÈS, _à une quatrième femme._ + +Voyons d'abord, qui es-tu, toi? + +MNÈSILOKHOS, _à part_. + +Où me fourrer? + +KLISTHÉNÈS. + +Il faut que toutes passent à l'inspection. + +MNÈSILOKHOS, _à part_. + +Malheur à moi! + +QUATRIÈME FEMME. + +Tu me demandes qui je suis? La femme de Kléonymos. + +KLISTHÉNÈS. + +Vous savez quelle est cette femme? + +LE CHOEUR. + +Oui, nous le savons. Mais regarde bien les autres. + +KLISTHÉNÈS. + +Quelle est celle-ci, qui porte un enfant? + +QUATRIÈME FEMME. + +De par Zeus! c'est ma nourrice! + +MNÈSILOKHOS, _à part_. + +Je suis perdu! (_Il fait un mouvement pour s'enfuir._) + +KLISTHÉNÈS. + +Holà! toi! Où vas-tu? Reste ici! Quel mal arrive-t-il? + +MNÈSILOKHOS. + +Laisse-moi aller pisser. + +KLISTHÉNÈS. + +Tu es une effrontée! Fais vite ton affaire: je t'attends ici. + +LE CHOEUR. + +Attends, et examine-la attentivement: c'est la seule ici, mon cher, que +nous ne connaissions pas. + +KLISTHÉNÈS. + +Tu mets bien du temps pour pisser, toi! + +MNÈSILOKHOS. + +De par Zeus! mon pauvre ami, j'ai une rétention d'urine: hier, j'ai +mangé du cresson. + +KLISTHÉNÈS. + +Qu'est-ce que tu chantes avec ton cresson? Allons, viens ici, devant +moi. + +MNÈSILOKHOS. + +Pourquoi me tires-tu comme cela? Je suis malade. + +KLISTHÉNÈS. + +Dis-moi, quel est ton mari? + +MNÈSILOKHOS. + +Tu me demandes quel est mon mari. Connais-tu un tel... du dême de +Kothôkidæ? + +KLISTHÉNÈS. + +Un tel? Qui? + +MNÈSILOKHOS. + +Oui, un tel qui une fois... un tel, fils d'un tel... + +KLISTHÉNÈS. + +Tu es folle, tu en as l'air! Es-tu déjà venue ici? + +MNÈSILOKHOS. + +De par Zeus! tous les ans. + +KLISTHÉNÈS. + +Quelle est ta camarade de chambre? + +MNÈSILOKHOS. + +C'est celle qui!... (_A part._) C'est fait de moi! + +KLISTHÉNÈS. + +Tu ne réponds pas. + +CINQUIÈME FEMME. + +Ne va pas plus loin: je vais la questionner à fond sur les cérémonies de +l'an dernier. Éloigne-toi, car tu ne dois pas entendre, en ta qualité +d'homme.--Allons, dis-moi, toi, quelle fut la première cérémonie +accomplie par nous. + +MNÈSILOKHOS. + +Voyons donc! Quelle a été la première cérémonie? Nous avons bu. + +CINQUIÈME FEMME. + +Et la seconde? + +MNÈSILOKHOS. + +Nous avons bu à nos santés. + +CINQUIÈME FEMME. + +Tu sais cela de quelqu'un. Et la troisième? + +MNÈSILOKHOS. + +Xénylla a demandé une tasse, parce qu'il n'y avait pas de pot de +chambre. + +CINQUIÈME FEMME. + +Tu es fou. Ici, viens ici, Klisthénès. Voilà l'homme que tu dis. + +KLISTHÉNÈS. + +Qu'ai-je à faire? + +CINQUIÈME FEMME. + +Déshabille-le: il déraisonne. + +MNÈSILOKHOS. + +Quoi! vous allez mettre nue une mère de neuf enfants? + +KLISTHÉNÈS. + +Allons, vite, ôte ta ceinture, effrontée! + +CINQUIÈME FEMME. + +Elle me fait l'effet d'être une vigoureuse gaillarde; mais, de par Zeus! +elle n'a pas de gorge comme nous! + +MNÈSILOKHOS. + +C'est que je suis bréhaigne, et je n'ai jamais eu d'enfant. + +CINQUIÈME FEMME. + +Ah! maintenant! Et tout à l'heure tu en avais neuf. + +KLISTHÉNÈS. + +Tiens-toi droit. De quel côté baisses-tu cet engin? + +CINQUIÈME FEMME. + +Il a relevé la tête, et il a une bonne couleur, le misérable! + +KLISTHÉNÈS. + +Où est-il? + +CINQUIÈME FEMME. + +Il se remet à saillir en avant. + +KLISTHÉNÈS. + +Mais non. + +CINQUIÈME FEMME. + +Ah! il recule de nouveau! + +KLISTHÉNÈS. + +Hé! l'homme, tu as là un isthme: tu tires l'objet en haut et en bas plus +souvent que les Korinthiens! + +CINQUIÈME FEMME. + +Le scélérat! Voilà pourquoi, en défendant Euripidès, il nous insultait. + +MNÈSILOKHOS. + +Malheureux, dans quelles affaires je me suis empêtré! + +CINQUIÈME FEMME. + +Que ferons-nous? + +KLISTHÉNÈS. + +Gardez-le bien, de peur qu'il ne se dérobe par la fuite. Moi, je vais +faire mon rapport aux Prytanes. + +LE CHOEUR. + +Nous donc, après cela, tenons les lampes allumées, mettons-nous à +l'oeuvre, ferme et virilement, quittons nos manteaux, et cherchons si +quelque autre homme a pénétré parmi nous, parcourons toute la Pnyx, +fouillons les tentes et les issues. + +Et d'abord il faut partir d'un pied léger et examiner tout en silence. +L'essentiel est de ne pas tarder, n'ayant pas le temps de différer +davantage; il faut donc nous presser de faire tout de suite et +promptement notre ronde. Mets-toi sur la piste, explore vite tous les +coins, où un autre traître serait caché. Promène l'oeil de tous côtés, +et regarde bien tout à droite et à gauche: car si nous saisissons +l'auteur d'un acte impie, il en subira la peine, et de plus ce sera pour +tous les autres une leçon de ce qui attend l'effronterie, le crime et le +sacrilège: il proclamera qu'il y a des dieux; et par cela même il +enseignera aux hommes à vénérer les divinités, à respecter la justice, à +se soumettre aux lois sacrées, et à pratiquer ce qui est bien. Que s'ils +ne le font pas, il arrivera ceci. Qu'un d'eux soit pris à commettre un +acte impie, enflammé de fureur, égaré par le délire, en agissant de la +sorte, il fera voir clairement à tous les mortels, hommes et femmes, +qu'un dieu punit la violation des lois et l'impiété, et que le châtiment +frappe sans délai. + +Mais il nous semble avoir bien fouillé partout, et nous ne voyons pas un +autre homme caché ici. + +SIXIÈME FEMME. + +Où fuis-tu? Holà! holà! l'homme! T'arrêteras-tu? Malheureuse que je +suis! malheureuse! Il vient de m'arracher mon enfant du sein, et il a +disparu. + +MNÈSILOKHOS. + +Crie! Mais tu ne lui donneras plus jamais à téter, si vous ne me lâchez +pas. Ici même, je la frappe aux cuisses avec ce couteau, et le sang de +ses veines rougira l'autel. + +SIXIÈME FEMME. + +Malheureuse que je suis! Femmes, ne viendrez-vous pas à mon secours? Me +refuserez-vous vos cris et votre aide? Ne souffrez pas qu'on me ravisse +mon unique enfant. + +LE CHOEUR. + +Oh! Oh! vénérables Moires, quel nouvel attentat frappe mes regards? Quel +amas d'oeuvres d'audace et d'effronterie! Quel nouvel acte il vient de +commettre! Mes amies, quel acte que celui-ci! + +MNÈSILOKHOS. + +Ah! comme je confondrai votre excès d'insolence! + +LE CHOEUR. + +N'y a-t-il pas là toutes sortes d'indignités et qui passent la mesure? + +SIXIÈME FEMME. + +Oui, c'est une indignité qu'il m'ait ravi mon enfant. + +LE CHOEUR. + +Que dire à cela, quand on voit qu'il ne rougit même pas? + +MNÈSILOKHOS. + +Je ne suis pas près de cesser. + +SIXIÈME FEMME. + +D'où que tu viennes, tu auras de la peine à t'échapper, pour aller dire +qu'après un tel forfait, tu n'as eu aucun mal. + +MNÈSILOKHOS. + +Puisse cela ne jamais arriver! C'est ce que je souhaite. + +LE CHOEUR. + +Quel dieu, oui, quel dieu, parmi les Immortels, viendrait en aide à +l'auteur de ces actes injustes? + +MNÈSILOKHOS. + +Vous criez en vain. Je ne lâcherai pas l'enfant. + +LE CHOEUR. + +Par les deux Déesses, tu vas cesser de rire de tes outrages et tu ne +tiendras plus ces propos impies. Tes actes sacrilèges auront de nous la +rétribution qu'ils méritent. Avant peu, victime d'un retour vers le +malheur, tu seras à la discrétion de la fortune. (_S'adressant à une des +femmes._) Mais prends ces femmes avec toi, et apporte du bois pour +brûler ce scélérat et le griller au plus vite. + +SIXIÈME FEMME. + +Allons chercher des sarments, Mania! (_A Mnèsilokhos._) Je veux +aujourd'hui te réduire en charbon. + +MNÈSILOKHOS. + +Grille, brûle! Toi, petite, quitte tout de suite ta robe krètique, et de +ces femmes n'accuse de ta mort que ta mère. Mais qu'est-ce à dire? Cette +fillette est devenue une outre pleine de vin, avec une chaussure +persique. O femmes débauchées, et biberonnes, comme de tout vous faites +des inventions pour boire: grand bien pour le cabaretier, mais grand mal +pour nous, fléau des meubles et des étoffes! + +SIXIÈME FEMME. + +Apporte un tas de fagots, Mania. + +MNÈSILOKHOS. + +Oui, apporte; mais toi, réponds-moi à ceci. Tu dis que tu as mis au +monde cette enfant? + +SIXIÈME FEMME. + +Oui, je l'ai portée dix mois. + +MNÈSILOKHOS. + +Tu l'as portée? + +SIXIÈME FEMME. + +J'en jure par Artémis! + +MNÈSILOKHOS. + +Un trikotyle, n'est-ce pas? Dis-moi. + +SIXIÈME FEMME. + +Qu'as-tu fait, impudent? Tu as dépouillé mon enfant, un si petit être! + +MNÈSILOKHOS. + +Si petit? + +SIXIÈME FEMME. + +Tout petit, de par Zeus! + +MNÈSILOKHOS. + +Quel âge a-t-il? Trois ou quatre ans de bouteille? + +SIXIÈME FEMME. + +Il est né à peu près aux dernières Dionysia. Mais rends-le-moi. + +MNÈSILOKHOS. + +Non, par Apollôn! + +SIXIÈME FEMME. + +Alors, nous te brûlons. + +MNÈSILOKHOS. + +C'est cela! Brûlez-moi, mais cette petite est égorgée à l'instant. + +SIXIÈME FEMME. + +Non, non! je t'en conjure. Fais-moi tout ce que tu voudras plutôt qu'à +elle. + +MNÈSILOKHOS. + +Tu es de ta nature une tendre mère. Mais je ne l'en égorgerai pas moins. + +SIXIÈME FEMME. + +Hélas! Ma fille! Donne-moi la coupe, Mania, afin que je recueille le +sang de mon enfant. + +MNÈSILOKHOS. + +Tiens-la dessous: c'est la seule grâce que je t'accorderai. + +SIXIÈME FEMME. + +Va-t'en à la malemort! Tu es un être détestable et cruel. + +MNÈSILOKHOS. + +Cette peau est pour la prêtresse. + +SIXIÈME FEMME. + +Qu'est-ce qui est pour la prêtresse? + +MNÈSILOKHOS. + +Ceci, prends. + +SEPTIÈME FEMME + +Infortunée Mika, qui t'a privée de ta fille? Qui t'a ravi ton enfant +chérie? + +SIXIÈME FEMME. + +Ce monstre-là. Mais, puisque te voici, garde-le bien pendant qu'avec +Klisthénès, je vais dénoncer aux Prytanes ce qu'il a fait. + +MNÈSILOKHOS. + +Voyons, quel sera mon moyen de salut? Quelle tentative? Quelle +invention? La cause de tout ceci, celui qui m'a jeté dans ces affaires +ne paraît pas encore. Allons, quel messager pourrais-je lui envoyer? Il +y a, à ma connaissance, un expédient renouvelé de Palamèdès. Ainsi que +lui, j'écrirai sur le plat d'une rame que j'abandonnerai aux flots. Mais +je n'ai pas de rames sous la main. Où? Où, malheureux, trouverai-je donc +des rames? Où? Eh! Pourquoi ne pas jeter à bas ces statues? J'écrirai +dessus en guise de rame. Cela vaut beaucoup mieux. Bois pour bois des +deux parts. O mes mains, mettez-vous à la besogne qui va me tirer +d'affaire. Allons, feuillets de mes tablettes polies, recevez les +empreintes du stylet, messagères de mes infortunes. Oh! oh! Voilà un P +(Rho) défectueux! Il sort de la ligne! Quel sillon! Partez, élancez-vous +sur toutes les routes, par-ci, par-là; hâtez-vous, il le faut. + +PARABASE _OU_ CHOEUR. + +Pour nous, maintenant, disons du bien de nous-mêmes dans notre parabase. +Il est d'usage qu'un chacun dise beaucoup de mal de la gent féminine, +comme quoi nous sommes un fléau pour les hommes; que de nous viennent +tous les maux, querelles, discordes, sédition funeste, douleur, guerre. +Mais voyons, si nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous? Oui, +si nous sommes réellement un fléau, pourquoi nous défendez-vous de +sortir et d'être prises à regarder dehors? Pourquoi vous donner tant de +peine à vouloir garder votre fléau? Si votre femme est sortie un instant +et que vous la rencontriez devant la porte, vous devenez fous furieux, +vous qui devriez rendre grâce au ciel et vous réjouir de ce que vous +trouvez le fléau absent et que vous ne l'avez plus chez vous. Si nous +nous endormons dans la maison des autres, lasses du jeu, chacun cherche +son fléau et rôde autour des lits. Si nous regardons par la fenêtre, +vous cherchez à voir le fléau. Si nous nous retirons par pudeur, chacun +désire beaucoup plus voir le fléau se pencher de nouveau dehors. Il est +donc évident que nous sommes bien meilleures que vous. La preuve est +aisée à voir. Voyons, comme preuve, lequel des deux sexes est le pire: +nous disons que c'est vous, et vous nous. Examinons, et mettons-les en +présence l'un de l'autre: opposons-les, femme à homme, nominalement. +Kharminos est au-dessous de Nausimakha: le fait est certain; Kléophôn +est, de tout point, pire que Salabakkho. Depuis longtemps pas un de vous +n'ose se mesurer avec Aristomakhè, l'héroïne de Marathôn, ni avec +Stratonikè. Quant à Euboulè, parmi les Conseillers de l'an dernier, qui +abandonnèrent à d'autres leurs fonctions, quel est celui qui valait +mieux qu'elle? Nul de vous ne le dira. Ainsi nous pouvons nous vanter +d'être bien meilleures que les hommes. Il n'y a pas de femme qui, après +avoir volé cinquante talents à l'État, parcoure la ville sur un char. +Leur plus grand larcin est un panier de blé, volé au mari, et rendu le +jour même. + +Mais nous en montrerions bon nombre parmi les hommes qui en font autant. +En outre, ils sont bien plus que nous gourmands, voleurs d'habits, +bouffons et vendeurs d'esclaves. Et certes, en ce qui touche à l'avoir +paternel, ils sont au-dessous de nous pour le conserver. Ainsi nous +possédons encore aujourd'hui l'ensouple, la traverse, la corbeille, le +parasol, tandis que beaucoup de vous autres hommes ont perdu, en +sortant de leur maison, la hampe et la lance, et bon nombre d'autres, +dans les combats, ont rejeté loin de leurs épaules ce qui les +ombrageait. En réelle justice, nous aurions, nous femmes, de nombreux +reproches à faire aux hommes. En voici un qui les dépasse tous. Il +convient que, si l'une de nous a mis au monde un citoyen utile à la +ville, taxiarkhe ou stratège, elle reçût quelque honneur, qu'on lui +donnât la première place dans les Sténia ou dans les Skira, et dans les +autres fêtes que nous célébrons. La femme qui aurait mis au monde un +citoyen lâche et méchant, mauvais triérarkhe ou pilote inhabile, +s'assoirait la dernière, le haut de la tête rasé, après la mère d'un +brave. Est-il juste, en effet, citoyens, que la mère de Hyperbolos soit +assise, vêtue de blanc, la chevelure flottante, près de la mère de +Lamakhos, et qu'elle prête à intérêt, elle à qui ses débiteurs, si elle +avait prêté à quelqu'un et qu'elle exigeât l'intérêt, devraient refuser +l'intérêt, empocher de force son argent et lui dire: «Tu mérites bien un +produit, toi qui as produit une si jolie production!» + +MNÈSILOKHOS. + +Je suis devenu louche, à force d'écarquiller les yeux. Personne. D'où +peut venir l'obstacle? Il est impossible qu'il n'ait pas honte de la +froideur du _Palamèdès_. Par quel drame pourrais-je bien l'attirer? Ah! +je sais. Je vais contrefaire sa nouvelle Hélénè. Justement j'ai un +habillement de femme. + +SEPTIÈME FEMME. + +Quel tour brasses-tu encore? Qu'est-ce que tu as à inventer? Tu +trouveras Hélénè amère, si tu ne te tiens pas convenablement jusqu'à ce +qu'un des Prytanes soit venu. + +MNÈSILOKHOS, _en Hélénè_. + +«Voici le Nilos aux rives animées par des vierges charmantes; ses eaux +sont une rosée divine qui mouille la terre blanche d'Ægyptos, et son +peuple qui aime le syrmæa noir.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Tu es un fin matois, j'en atteste la lumineuse Hécatè. + +MNÈSILOKHOS. + +«Ma patrie, à moi, n'est pas sans gloire; c'est Spartè, et mon père +Tyndaros.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Lui ton père, à toi, misérable! Dis plutôt Phrynondas. + +MNÈSILOKHOS. + +«Hélénè est mon nom.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Tu te déguises encore en femme, avant d'avoir été puni de ton premier +travestissement féminin. + +MNÈSILOKHOS. + +«Une foule de guerriers sont morts pour moi sur les rives du +Skamandros.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Que n'as-tu fait comme eux! + +MNÈSILOKHOS. + +«Et moi, je suis ici, tandis que mon époux infortuné, Ménélaos, n'arrive +pas! Pourquoi donc suis-je encore en vie?» + +SEPTIÈME FEMME. + +C'est la faute des corbeaux. + +MNÈSILOKHOS. + +«Mais je sens comme chatouiller mon coeur. Ne fais pas mentir, ô Zeus! +la venue de l'espérance.» + +EURIPIDÈS, _en Ménélaos_. + +«A quel maître appartient ce superbe palais? Donnera-t-il l'hospitalité +à des étrangers sortis de l'onde salée, battus par l'orage et +naufragés?» + +MNÈSILOKHOS. + +«Ce palais est celui de Proteus.» + +EURIPIDÈS. + +«De quel Proteus?» + +SEPTIÈME FEMME. + +O trois fois misérable! Il ment, j'en atteste les deux Déesses! Proteus +est mort depuis dix ans. + +EURIPIDÈS. + +«Quelle terre a touché notre esquif?» + +MNÈSILOKHOS. + +«L'Ægyptos.» + +EURIPIDÈS. + +«Infortuné! Où la tempête nous a-t-elle jetés!» + +SEPTIÈME FEMME. + +Est-ce que tu crois à cet homme, digne de mille morts, débitant des +sornettes? C'est ici le Thesmophorion. + +EURIPIDÈS. + +«Proteus est-il à l'intérieur, ou sorti?» + +SEPTIÈME FEMME. + +Il est impossible que tu n'aies pas encore le mal de mer, étranger; tu +viens d'entendre dire que Proteus est mort, et tu demandes s'il est à +l'intérieur ou sorti! + +EURIPIDÈS. + +«Hélas! Il est mort! Où est la tombe où il repose!» + +MNÈSILOKHOS. + +«C'est le monument même où nous sommes assises.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Puisses-tu périr misérablement, et périr encore, toi qui as l'audace +d'appeler monument funèbre un autel! + +EURIPIDÈS. + +«Pourquoi es-tu assise sur ce monument sépulcral, ô étrangère, +enveloppée d'un vêtement lugubre?» + +MNÈSILOKHOS. + +«Je suis contrainte de partager la couche nuptiale du fils de Proteus.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Pourquoi, misérable, tromper encore cet étranger? + +Étranger, ce fourbe est venu ici, parmi nous autres femmes, pour voler +de l'or. + +MNÈSILOKHOS. + +«Aboie, en lançant sur mon corps tes invectives.» + +EURIPIDÈS. + +«Étrangère, quelle est cette vieille qui t'insulte?» + +MNÈSILOKHOS. + +«C'est Théonoè, la fille de Proteus.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Non, par les deux Déesses, je suis Kritylla, fille d'Antithéos, du dême +de Gargettos. Toi, tu es un scélérat. + +MNÈSILOKHOS. + +«Tout ce que tu voudras, dis-le. Car je n'épouserai jamais ton frère. Je +ne trahirai jamais Ménélaos mon époux, qui combat devant Troia.» + +EURIPIDÈS. + +«Femme, qu'as-tu dit? Tourne vers moi tes brillantes prunelles!» + +MNÈSILOKHOS. + +«Je ne l'ose, ayant eu le visage outragé!» + +EURIPIDÈS. + +«Qu'est-ce ceci? Je me sens privé de la parole. O dieux! Quel visage +aperçois-je? Qui es-tu, femme?» + +MNÈSILOKHOS. + +«Toi-même, qui es-tu? Car nous avons, toi et moi, la même +préoccupation.» + +EURIPIDÈS. + +«Es-tu Hellène, ou une femme étrangère?» + +MNÈSILOKHOS. + +«Hellène. Dis-moi aussi quelle est ta patrie.» + +EURIPIDÈS. + +«Je trouve, femme, que tu ressembles tout à fait à Hélénè.» + +MNÈSILOKHOS. + +«Et moi que tu ressembles à Ménélaos, au moins d'après ces lavandes.» + +EURIPIDÈS. + +«Tu vois en personne ce mortel si infortuné!» + +MNÈSILOKHOS. + +«Oh! que tu as tardé à te rendre dans les bras de ton épouse! +Prends-moi, prends-moi, cher époux. Entoure-moi de tes bras. Laisse-moi +te donner un baiser. Emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, +saisis-moi vite, vite.» + +SEPTIÈME FEMME. + +Il gémira, j'en atteste les deux Déesses, celui qui t'emmènera; je le +frappe de cette torche. + +EURIPIDÈS. + +«Ma femme, la fille de Tyndaros, tu veux m'empêcher de la conduire à +Spartè?» + +SEPTIÈME FEMME. + +Tu m'as l'air d'être aussi un profond scélérat, et tu sembles +d'intelligence avec lui: ce n'est pas pour rien que, depuis longtemps, +vous jasez de l'Ægyptos. Mais celui-ci au moins subira sa peine. Le +Prytane s'avance, ainsi que l'archer. + +EURIPIDÈS. + +Cela va mal. Il faut s'esquiver en tapinois. + +MNÈSILOKHOS. + +Et moi, malheureux! que vais-je faire? + +EURIPIDÈS. + +Sois tranquille, je ne te trahirai jamais, tant que j'aurai le souffle +et que mes dix mille ruses ne me feront pas défaut. + +SEPTIÈME FEMME. + +L'hameçon n'a rien pris. + +LE PRYTANE. + +Est-ce là le scélérat dont nous a parlé Klisthénès? Hé! l'homme! +Pourquoi te caches-tu? Archer, emmène-le, attache-le au carcan; puis +reste là de planton, et veille à ce que personne ne puisse s'en +approcher. Le fouet en main, frappe quiconque s'avancerait. + +SEPTIÈME FEMME. + +De par Zeus! tout à l'heure un faiseur de voiles a failli me l'enlever. + +MNÈSILOKHOS. + +Prytane, au nom de cette main droite, que tu aimes à tendre creuse +lorsqu'on te donne de l'argent, accorde-moi une légère faveur, quoique +je sois près de mourir. + +LE PRYTANE. + +Quelle faveur? + +MNÈSILOKHOS. + +Quand on m'aura mis tout nu, ordonne à l'archer de me lier au carcan, +pour que, vieux comme je suis, en robe jaune et en mitre, je ne prête +pas à rire aux corbeaux qui vont me manger. + +LE PRYTANE. + +Le Conseil a décidé qu'on te lierait, ayant tout cela, afin que les +passants voient à plein que tu es un gredin. + +MNÈSILOKHOS. + +Iappapæax! Ah! robe jaune, que de maux tu m'as faits, et il n'est plus +un seul espoir de salut! + +LE CHOEUR. + +Allons, maintenant, livrons-nous à nos jeux, comme c'est ici la coutume +des femmes, quand nous célébrons les saintes orgies des deux Déesses, +aux jours sacrés, que Pausôn observe aussi en jeûnant et en suppliant +souvent les Déesses que les fêtes renaissent des fêtes; car tel est son +souci. + +Élance-toi, pars d'un pied léger, en rond; mets la main dans la main; +que chacune marque le rhythme de la danse et s'avance d'un pied rapide. +Que le cercle des danseuses ait l'oeil de tous les côtés. + +Chantez aussi la race des dieux Olympiens et célébrez-les d'une voix +unanime, dans vos mouvements passionnés. + +Si on se figure que dans ce temple je vais, moi femme, dire du mal des +hommes, on n'est pas dans le droit sens. Mais il faut, comme il +convient, essayer un nouveau pas et dessiner une danse gracieuse. + +Avance-toi, chantant le Dieu à la lyre sonore, et la Déesse armée d'un +carquois, Artémis, la chaste souveraine. Salut, ô toi qui lances les +traits au loin; donne-nous la victoire. + +Chantons comme il le faut Hèra, qui préside aux mariages, prend part à +toutes les danses et garde les clefs de l'hymen. + +Je prie Hermès, Dieu des pasteurs, Pan et les Nymphes chéries, de +sourire de bon coeur à nos danses qui leur agréent. Mets-toi de tout +coeur à la danse en battant des mains. + +Femmes, livrons-nous à nos jeux, comme c'est la coutume, et jeûnons +rigoureusement. Retourne-toi d'un autre côté, marque du pied la cadence +et fais retentir tous les chants. + +Guide-nous toi-même, Bakkhos, couronné de lierre; dans nos orgies +dansantes, je te chanterai, Evios, ô Dionysos, Bromios, fils de Sémélè, +qui te plais à danser avec les Nymphes sur les montagnes, redisant +l'hymne aimable: «Evios, Evios, Evoé.» + +Autour de toi se fait entendre Ekho, nymphe du Kithærôn; les montagnes +ombragées par de noirs feuillages et les vallons rocheux frémissent; et +les spirales du lierre l'entourent de leurs pétales fleurissants. + +L'ARCHER, _attachant Mnèsilokhos au pilori_. + +Tu vas geindre ici en plein air. + +MNÈSILOKHOS. + +Archer, je t'en supplie. + +L'ARCHER. + +Ne me supplie point, toi. + +MNÈSILOKHOS. + +Lâche la cheville. + +L'ARCHER. + +Oui, je vais le faire. + +MNÈSILOKHOS. + +Ah! malheur! malheur! Tu me serres davantage. + +L'ARCHER. + +Encore plus, veux-tu? + +MNÈSILOKHOS. + +Attatæ! Iattatatæ! Va-t'en à la malemort! + +L'ARCHER. + +Tais-toi, misérable vieux! Moi, j'apporte une natte, pour garder toi. + +MNÈSILOKHOS. + +Voilà les belles jouissances que me procure Euripidès! Mais, ô dieux! ô +Zeus Sauveur! il y a encore de l'espoir. Il ne paraît pas vouloir +m'abandonner. Perseus, en se sauvant, m'a fait signe de me +métamorphoser en Andromédè. Et de fait me voilà attaché. Il est clair +qu'il viendra me délivrer. Autrement, il ne se serait pas envolé dans +les airs. + +EURIPIDÈS, _en Perseus_. + +Vierges chéries, aimées, comment approcherai-je et me déroberai-je au +Skythe? (_A Ekho_.) M'entends-tu, toi qui habites au fond des grottes. +Au nom de la Pudeur, je t'en supplie, laisse-moi m'approcher d'une +épouse. + +MNÈSILOKHOS, _en Andromédè_. + +Il est sans pitié, celui qui m'a enchaîné ainsi, moi le plus infortuné +des mortels. Échappé avec peine à une vieille dégoûtante, je n'en suis +pas moins perdu. Ce Skythe continue à rester de planton, et il me tient +là misérable, sans amis, suspendu, en proie aux corbeaux. Vois-tu? Je ne +suis point ici parmi les choeurs des jeunes filles de mon âge, avec la +corbeille aux suffrages, mais enlacée dans des liens serrés, je suis +exposée en pâture à un monstrueux Glaukétès. Pour moi pas de pæan +nuptial, mais un chant d'esclavage: redites, femmes, d'une voix +gémissante, les maux que j'ai soufferts, malheureuse! Infortunée que je +suis, infortunée par la volonté de mes parents! Souffrances injustes, où +j'implore, en arrachant à Hadès des soupirs et des larmes, hélas! hélas! +l'homme qui m'a rasé d'abord, qui m'a fait ensuite endosser cette robe +jaune, et qui a fini par m'envoyer dans ce temple, au milieu des femmes, +hélas! Inflexible dæmôn de la Fatalité! Je suis maudit! Qui verrait ma +souffrance sans être touché de l'excès de mes maux? Que l'astre embrasé +de l'æther détruise le barbare! Je n'ai plus la douceur de voir la +lumière immortelle, depuis que je suis attaché, affolé par la douleur +qui m'étrangle et qui m'entraîne vers le rapide chemin des morts. + +EURIPIDÈS, _en Ekho_. + +Salut, fille chérie! Que Képheus, ton père, qui t'a exposée, soit +anéanti par les dieux! + +MNÈSILOKHOS, _en Andromédè_. + +Qui es-tu, toi qui prends en pitié ma souffrance? + +EURIPIDÈS. + +Ekho, fidèle interprète des sons, moi qui, l'an dernier, dans ce même +lieu, vins en aide à Euripidès. Mais, mon enfant, il te faut faire en +sorte de gémir lamentablement. + +MNÈSILOKHOS. + +Et toi, de répéter mes lamentations. + +EURIPIDÈS. + +Je n'y manquerai pas. Commence. + +MNÈSILOKHOS. + +O Nuit sainte, que ton attelage est lent à faire rouler ton char sur le +dos de l'æther sacré, au travers de l'auguste Olympos! + +EURIPIDÈS. + +Olympos! + +MNÈSILOKHOS. + +Pourquoi, moi Andromédè, de préférence aux autres, ai-je des maux en +partage? + +EURIPIDÈS. + +En partage? + +MNÈSILOKHOS. + +Triste mort! + +EURIPIDÈS. + +Triste mort! + +MNÈSILOKHOS. + +Tu m'assommes, vieille, de ton babil. + +EURIPIDÈS. + +De ton babil. + +MNÈSILOKHOS. + +Par Zeus! tu te montres ici insupportable à l'excès! + +EURIPIDÈS. + +A l'excès! + +MNÈSILOKHOS. + +Mon bon, laisse-moi monodier seul; fais-moi plaisir: finis. + +EURIPIDÈS. + +Finis. + +MNÈSILOKHOS. + +Va aux corbeaux! + +EURIPIDÈS. + +Va aux corbeaux! + +MNÈSILOKHOS. + +La peste! + +EURIPIDÈS. + +La peste! + +MNÈSILOKHOS. + +Chansons! + +EURIPIDÈS. + +Chansons! + +MNÈSILOKHOS. + +Tu plaisantes! + +EURIPIDÈS. + +Tu plaisantes! + +MNÈSILOKHOS. + +Gémis. + +EURIPIDÈS. + +Gémis. + +MNÈSILOKHOS. + +Pleure. + +EURIPIDÈS. + +Pleure. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Hé! l'homme! Tu bavardes. + +EURIPIDÈS. + +Hé! l'homme! Tu bavardes. + +L'ARCHER SKYTHE. + +J'appellerai les Prytanes. + +EURIPIDÈS. + +J'appellerai les Prytanes. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Chose étrange! + +EURIPIDÈS. + +Chose étrange! + +L'ARCHER SKYTHE. + +D'où cette voix? + +EURIPIDÈS. + +D'où cette voix? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Toi parler? + +EURIPIDÈS. + +Toi parler? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Il t'en cuira! + +EURIPIDÈS. + +Il t'en cuira! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Tu te moques de moi? + +EURIPIDÈS. + +Tu te moques de moi? + +MNÈSILOKHOS. + +De par Zeus! c'est la femme qui est près de toi. + +EURIPIDÈS. + +Près de toi. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Où est la gredine? Elle s'enfuit. Où donc, où t'enfuis-tu? + +EURIPIDÈS. + +Où donc, où t'enfuis-tu? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Tu ne m'échapperas pas! + +EURIPIDÈS. + +Tu ne m'échapperas pas! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Tu ronronnes encore! + +EURIPIDÈS. + +Tu ronronnes encore! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Empoigne la coquine! + +EURIPIDÈS. + +Empoigne la coquine! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Bavarde et maudite femme! + +EURIPIDÈS, _en Perseus_. + +Grands dieux! En quelle terre de barbares sommes-nous venus d'un vol +rapide? A travers l'æther fendant ma route, j'y place mes pieds ailés, +moi Perseus, me dirigeant vers Argos, où je porte la tête de la Gorgôn. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Que dit-il? Tu parles de la tête de Gorgo, un scribe? + +EURIPIDÈS. + +Je dis, moi, la tête de la Gorgôn. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Et moi aussi je dis Gorgo. + +EURIPIDÈS. + +Soit! Quel est ce rocher que j'aperçois, et cette jeune fille semblable +aux déesses, enchaînée comme un navire au mouillage? + +MNÈSILOKHOS. + +Étranger, aie pitié d'une femme au comble de l'infortune! Délivre-moi de +ces liens! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Ne parle pas, toi, maudite femme! Tu vas mourir, et tu oses parler! + +EURIPIDÈS. + +O vierge! j'ai pitié de te voir enchaînée! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Elle pas vierge, mais vieillard fautive, voleuse, coquine. + +EURIPIDÈS. + +Tu bredouilles, Skythe. Cette vierge est Andromédè, fille de Képheus. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Regarde le bas du ventre. Est-ce que cela te paraît mince? + +EURIPIDÈS. + +Donne-moi la main, que j'approche de cette jeune fille; donne, Skythe. +Tous les hommes ont leur faible; moi, je suis pris d'amour pour elle. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Je ne suis pas jaloux de toi. Si son derrière est tourné de ce côté, je +ne t'envie pas d'en travailler les fesses. + +EURIPIDÈS. + +Pourquoi ne me laisses-tu pas la délier, Skythe, pour me jeter dans les +embrassements et dans la couche d'une épouse? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Si tu es si convoiteur de ces vieilles fesses, tu n'as qu'à percer la +planche pour faire brèche par derrière. + +EURIPIDÈS. + +De par Zeus! je vais rompre ses liens. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Gare le fouet! + +EURIPIDÈS. + +N'importe, je vais le faire. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Ta tête, avec ce coutelas, je te la coupe. + +EURIPIDÈS. + +Aïe! aïe! Que faire? A quelles raisons recourir? Elles ne seraient pas +comprises de cette nature barbare. Offre aux sots des pensées neuves, tu +perdras ta peine. Cherchons donc un autre artifice bon pour lui. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Le malin renard, il machine quelque chose contre moi! + +MNÈSILOKHOS. + +Souviens-toi, Perseus, comme tu me laisses malheureuse. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Tu veux encore recevoir des coups de fouet. + +LE CHOEUR. + +Pallas, amie des danses, doit être invoquée par moi dans nos choeurs: +vierge, jeune fille intacte, protectrice de notre cité, qui fait seule +sa force respectée, et qui mérite d'être appelée porte-clefs. Parais, +ennemie naturelle des tyrans: le peuple des femmes t'invoque; viens vers +moi avec la Paix, amie des fêtes. + +Venez enfin bienveillantes, propices, Déesses vénérables, vers votre +bois sacré. Il n'est point permis aux hommes de voir les orgies sacrées +des deux Déesses, où vous montrez à la lueur des lampes votre visage +immortel. Venez, approchez, nous vous en conjurons, ô Thesmophores +vénérées. Si jamais vous êtes venues, touchées par nos prières, venez +aujourd'hui, nous vous en supplions, venez vers nous. + +EURIPIDÈS. + +Femmes, si vous voulez dorénavant faire la paix avec moi, vous le pouvez +tout de suite. Désormais, vous n'entendrez plus de moi aucune mauvaise +parole; voilà mes propositions. + +LE CHOEUR. + +Quel besoin te contraint de nous tenir ce langage? + +EURIPIDÈS. + +L'homme attaché à ce poteau est mon beau-père. Si je le remmène, jamais +vous ne m'entendrez dire du mal de vous; mais si vous ne me l'accordez +pas, les tours que vous jouez maintenant, je les révélerai à vos maris, +revenus de l'armée. + +LE CHOEUR. + +Pour ce qui est de nous, sache que nous nous laissons persuader. Mais ce +barbare, le persuader, c'est affaire à toi. + +EURIPIDÈS, _en vieille femme_. + +Oui, c'est mon affaire. Pour toi, Élaphion, ce que je t'ai recommandé en +route, n'oublie pas de le faire. Et d'abord, passe devant et retrousse +ta robe. Et toi, Térédôn, joue-nous une persique. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Quelle est cette musique? quelle bombance me met en train? + +EURIPIDÈS. + +Archer, cette jeune fille va préluder à ses exercices: elle est venue +pour danser devant quelques conviés. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Qu'elle danse, qu'elle s'exerce, je ne l'en empêche pas. Légère comme +une biche, une puce sur une toison! + +EURIPIDÈS. + +Défais cette robe du haut, mon enfant; assieds-toi sur les genoux du +Skythe, et allonge les pieds pour que je les déchausse. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Ah! oui, oui, assieds-toi, assieds-toi. Ah! oui, oui, petite fille. Oh! +que cette gorge est ferme: c'est une rave. + +EURIPIDÈS, _à Térédôn_. + +Toi, vite un air de flûte. (_A Élaphion_.) As-tu encore peur du Skythe? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Les belles fesses! Il t'en cuira, si tu ne restes pas ici. Hein! quelle +belle attitude a l'instrument! + +EURIPIDÈS. + +Cela va bien. Remets ta robe: c'est le moment de nous enfuir. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Ne va-t-elle pas d'abord me donner un baiser? + +EURIPIDÈS. + +Certainement, baise-le. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Oh! oh! oh! Papapapæ! quelle langue douce! C'est du miel attique. +Pourquoi ne couche-t-elle pas avec moi? + +EURIPIDÈS. + +Adieu, archer, c'est impossible. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Si, si, bonne vieille, fais-moi ce plaisir. + +EURIPIDÈS. + +Tu donneras donc une drakhme. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Oui, oui, je donnerai à toi. + +EURIPIDÈS. + +L'argent, alors. Donne! + +L'ARCHER SKYTHE. + +Mais je n'en ai pas. Tiens, prends ce carquois. + +EURIPIDÈS. + +Et puis tu la ramènes? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Suis-moi, mon enfant! Et toi, bonne vieille, garde le vieux. Ton nom, +quel est-il? + +EURIPIDÈS. + +Artémisia, rappelle-toi ce nom. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Artamouxia. (_Il sort avec Élaphion_.) + +EURIPIDÈS. + +Hermès, Dieu de la ruse, tu conduis tout à merveille. Skythe naïf, cours +avec celle que tu emmènes. Moi, je délivre le prisonnier. (_A +Mnèsilokhos_.) Toi, en véritable homme, une fois délivré, fuis au plus +vite, et rends-toi auprès de ta femme et de tes enfants, chez toi. + +MNÈSILOKHOS. + +Je n'y manquerai pas, dès que je serai délivré. + +EURIPIDÈS. + +Te voilà délivré. A l'oeuvre, fuis avant que l'archer te surprenne. + +MNÈSILOKHOS. + +C'est ce que je fais. + +L'ARCHER SKYTHE. + +O bonne vieille, que tu as une jolie petite fille, pas grognon, mais +douce.--Eh bien, où est donc la vieille? Je suis un homme perdu! Où est +allé le vieux? Ah! petite vieille, vieille! Je ne suis pas content, +vieille femme! Artamouxia! La vieille s'est jouée de moi! Et toi, loin +d'ici au plus vite! On a raison de t'appeler carquois: tu as servi à me +mettre dedans. Ah! que faire! Où est la vieille? Artamouxia! + +LE CHOEUR. + +Tu appelles une vieille qui portait un instrument de musique? + +L'ARCHER SKYTHE. + +Oui, oui! Tu l'as vue? + +LE CHOEUR. + +Elle est partie par là, et un vieux la suivait. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Le vieux avait une robe jaune. + +LE CHOEUR. + +Oui; tu pourrais les atteindre en les poursuivant par là. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Maudite vieille, par quelle route s'est-elle enfuie? Artamouxia! + +LE CHOEUR. + +Tout droit, en montant. Où cours-tu? Reviens donc par ici, tu cours du +côté opposé. + +L'ARCHER SKYTHE. + +Malheureux! Elle court toujours. Artamouxia! + +LE CHOEUR. + +Cours, cours! Va-t'en chez les corbeaux! Pour moi, c'est assez jouer. Il +est temps que chacune rentre chez elle. Que la faveur des deux +Thesmophores soit notre bonne récompense! + +FIN DES THESMOPHORIAZOUSES + + + + +LES GRENOUILLES + +(L'AN 406 AVANT J.-C.) + + +Cette pièce, dirigée comme la précédente contre Euripide, le prend +surtout par le côté littéraire. La mort d'Eschyle et de Sophocle ayant +laissé un grand vide sur la scène, Aristophane suppose que Dionysos, le +dieu du théâtre, descend aux Enfers pour en ramener un tragique. +Euripide y dispute le prix de la tragédie à Eschyle. Chacun des deux +rivaux vante ses qualités et attaque les défauts de son adversaire. +Enfin on apporte une balance où Dionysos pèse les vers des deux poètes. +Eschyle l'emporte. C'est lui que Dionysos ramènera sur la terre, et +pendant son absence le sceptre tragique restera aux mains de Sophocle. +Le titre de la pièce vient des grenouilles qui peuplent les marais des +Enfers. + +_PERSONNAGES DU DRAME_ + + XANTHIAS. + DIONYSOS. + HÈRAKLÈS. + UN MORT. + KHARÔN. + CHOEUR ACCESSOIRE DE GRENOUILLES. + CHOEUR DE MYSTES. + ÆAKOS. + SERVANTE DE PERSÉPHONÈ. + UNE CABARETIÈRE. + PLATHANÈ. + EURIPIDÈS. + ÆSKHYLOS. + PLOUTÔN. + DITYLAS. {Personnages muet. + SKEBLYAS. { + PARDOKAS. { + +_Le lieu de la scène est d'abord sur le chemin des Enfers, et ensuite +dans les Enfers mêmes_. + + + +LES GRENOUILLES. + + +Dionysos est vêtu d'une peau de lion, armé d'une massue comme Hèraklès, +et chaussé de kothurnes. Xanthias, monté sur un âne, porte sur son dos +le bagage de son maître. + +XANTHIAS. + +Dirai-je, mon maître, quelqu'un de ces bons mots qui ont le privilège de +faire toujours rire les spectateurs? + +DIONYSOS. + +De par Zeus! tout ce que tu voudras, sauf le mot: «Je suis éreinté.» +Garde-toi de le dire; il m'échauffe la bile. + +XANTHIAS. + +Pas non plus quelque autre facétie? + +DIONYSOS. + +Si, excepté: «Je suis exténué.» + +XANTHIAS. + +Pourquoi? Ne puis-je dire quelque chose de bien risible? + +DIONYSOS. + +De par Zeus! dis-le sans crainte. J'en excepte seulement une chose. + +XANTHIAS. + +Laquelle? + +DIONYSOS. + +De dire, en changeant ton paquet d'épaule, que tu as envie de chier. + +XANTHIAS. + +Et que, portant moi-même un si lourd fardeau, si personne ne me soulage, +je vais péter. + +DIONYSOS. + +Rien de tout cela, je t'en supplie, sinon quand je devrai vomir. + +XANTHIAS. + +A quoi bon alors porter tout ce bagage, si je ne fais rien de ce qu'a +l'habitude de faire Phrynikhos? Lykis également et Amipsias introduisent +toujours des porteurs de fardeaux dans leur comédie. + +DIONYSOS. + +N'en fais rien. Quand je vois au théâtre ces sortes d'inventions, j'en +sors plus vieux d'un an. + +XANTHIAS. + +O trois fois malheureuse cette épaule! Elle est rompue, et ne dit pas un +mot pour rire. + +DIONYSOS. + +N'est-ce pas une honte et le comble de la mollesse, que moi Dionysos, +fils de Stamnios, j'aille à pied et me fatigue, tandis que je donne à +celui-ci une monture, pour qu'il ne souffre pas et qu'il n'ait pas de +fardeau à porter? + +XANTHIAS. + +Moi, je ne porte rien? + +DIONYSOS. + +Comment porterais-tu, puisqu'on te porte? + +XANTHIAS. + +Oui, mais j'ai ceci à porter. + +DIONYSOS. + +Comment? + +XANTHIAS. + +Et c'est très lourd. + +DIONYSOS. + +Mais ce fardeau que tu portes, n'est-ce pas l'âne qui le porte? + +XANTHIAS. + +Non pas certes ce que j'ai et que je porte, de par Zeus! non. + +DIONYSOS. + +Comment portes-tu, toi qui es porté par un autre? + +XANTHIAS. + +Je ne sais, mais cette épaule est brisée. + +DIONYSOS. + +Si tu prétends que l'âne ne te sert de rien, à ton tour, prends l'âne et +porte-le. + +XANTHIAS. + +Malheureux que je suis! Pourquoi n'étais-je pas au dernier combat naval? +Je te ferais longuement gémir. + +DIONYSOS. + +Descends, maraud; je vais m'approcher de cette porte, où je dois aller +d'abord. Enfant, enfant, holà! enfant! + +HÈRAKLÈS. + +Qui a frappé à la porte? Qui que ce soit, il frappe en vrai centaure. +Dis-moi, qu'y a-t-il? + +DIONYSOS. + +Xanthias! + +XANTHIAS. + +Qu'est-ce? + +DIONYSOS. + +As-tu remarqué? + +XANTHIAS. + +Quoi? + +DIONYSOS. + +Comme il a eu peur de moi. + +XANTHIAS. + +De par Zeus! tu deviens fou. + +HÈRAKLÈS. + +Par Dèmètèr! je ne puis m'empêcher de rire. J'ai beau me mordre les +lèvres, il faut que je rie. + +DIONYSOS. + +Mon garçon, avance: j'ai besoin de toi. + +HÈRAKLÈS. + +Oh! je ne suis pas capable d'étouffer mon rire, quand je vois cette peau +de lion par-dessus une robe jaune. Quelle idée! Un kothurne, une massue! +Quel amalgame! En quel pays as-tu voyagé? + +DIONYSOS. + +J'ai monté Klisthénès. + +HÈRAKLÈS. + +Et tu as combattu sur mer? + +DIONYSOS. + +Et nous avons coulé bas douze ou treize vaisseaux ennemis. + +HÈRAKLÈS. + +Vous? + +DIONYSOS. + +Oui, par Apollôn! + +XANTHIAS. + +Et ensuite je m'éveillai. + +DIONYSOS. + +J'étais sur le vaisseau à lire l'_Andromédè_, quand un désir soudain +vient frapper mon coeur, tout ce qu'il a de plus violent. + +HÈRAKLÈS. + +Un désir? De quelle espèce? + +DIONYSOS. + +Petit comme Molôn. + +HÈRAKLÈS. + +D'une femme? + +DIONYSOS. + +Non. + +HÈRAKLÈS. + +D'un garçon? + +DIONYSOS. + +Nullement. + +HÈRAKLÈS. + +D'un homme? + +DIONYSOS. + +Taratata! + +HÈRAKLÈS. + +Tu étais avec Klisthénès! + +DIONYSOS. + +Ne me raille pas, frère. Je ne suis pas du tout à mon aise et ce violent +désir me met au supplice. + +HÈRAKLÈS. + +Mais lequel, frère chéri? + +DIONYSOS. + +Je ne puis le dire. Toutefois je te l'expliquerai par allusion. As-tu +quelquefois eu une envie soudaine de purée? + +HÈRAKLÈS. + +De la purée? Babæax! Dix mille fois dans ma vie. + +DIONYSOS. + +Mon explication est-elle claire ou en faut-il une autre? + +HÈRAKLÈS. + +Inutile pour la purée: je comprends parfaitement. + +DIONYSOS. + +Hé bien, c'est le désir qui me consume pour Euripidès. + +HÈRAKLÈS. + +Quoi! pour un homme mort? + +DIONYSOS. + +Et pas un mortel ne me détournerait d'aller le trouver. + +HÈRAKLÈS. + +Chez Hadès, en bas? + +DIONYSOS. + +Oui, de par Zeus! et plus bas encore. + +HÈRAKLÈS. + +Que veux-tu? + +DIONYSOS. + +J'ai besoin d'un bon poète. Il n'y en a plus: ceux qui vivent sont +mauvais. + +HÈRAKLÈS. + +Quoi donc? Iophôn ne vit-il plus? + +DIONYSOS. + +Il ne reste que lui de bon, si toutefois il l'est; car je ne sais pas au +juste ce qu'il en est réellement. + +HÈRAKLÈS. + +Et Sophoklès, supérieur à Euripidès, ne peux-tu pas le faire remonter, +s'il faut que tu retires quelqu'un d'ici? + +DIONYSOS. + +Non, pas avant d'avoir pris Iophôn à part et de m'être assuré de ce +qu'il fait sans Sophoklès. D'ailleurs, Euripidès, en fin matois, fera +tous ses efforts pour s'échapper et revenir avec moi, tandis que +l'autre, bonhomme ici, est bonhomme là-bas. + +HÈRAKLÈS. + +Agathôn, où est-il? + +DIONYSOS. + +Il m'a quitté; il est parti: bon poète et regretté de ses amis. + +HÈRAKLÈS. + +Où est-il, l'infortuné? + +DIONYSOS. + +Au banquet des Bienheureux. + +HÈRAKLÈS. + +Et Xénoklès? + +DIONYSOS. + +Qu'il crève, de par Zeus! + +HÈRAKLÈS. + +Et Pythangélos! + +XANTHIAS. + +Et de moi pas un mot; et mon épaule est brisée épouvantablement! + +HÈRAKLÈS. + +N'y a-t-il donc pas ici d'autres jouvenceaux, faiseurs de tragédies, +plus que par dix mille, et plus bavards qu'Euripidès de plus de la +longueur d'un stade? + +DIONYSOS. + +Ce sont de frêles rejetons, babillards, orchestres d'hirondelles, +gâte-métier, promptement épuisés, dès qu'ils ont obtenu un choeur et +pissé contre la Muse tragique. Mais un poète de génie, tu n'en trouveras +pas un, en cherchant bien, qui produise de généreux accents. + +HÈRAKLÈS. + +Que veut dire ce génie? + +DIONYSOS. + +Le poète de génie est celui qui fait entendre des expressions hardies, +telles que «l'Æther, palais de Zeus», «le pied du Temps», «un coeur qui +ne veut pas jurer par un serment sacré», «une langue qui jure sans la +participation du coeur». + +HÈRAKLÈS. + +Cela te plaît? + +DIONYSOS. + +Peu s'en faut que je n'en raffole. + +HÈRAKLÈS. + +Ce sont de pures sottises, tu le sens toi-même. + +DIONYSOS. + +«N'habite pas mon esprit, tu as une maison.» + +HÈRAKLÈS. + +En vérité je trouve cela tout à fait détestable. + +DIONYSOS. + +Enseigne-moi l'art des bons repas. + +XANTHIAS. + +Et de moi pas un mot! + +DIONYSOS. + +Quant au motif pour lequel, sous cet accoutrement imité du tien, j'ai +entrepris ce voyage, c'est pour apprendre de toi, au besoin, les hôtes +dont tu as fait usage, quand tu es descendu chez Kerbéros; dis-moi les +ports, les boulangeries, les maisons de débauche, les stations, les +auberges, les fontaines, les routes, les villes, les restaurants, les +cabarets où il y a le moins de punaises. + +XANTHIAS. + +Et de moi pas un mot! + +HÈRAKLÈS. + +Malheureux! tu oseras faire ce voyage? + +DIONYSOS. + +Ne me dis rien là contre, mais indique la route la plus prompte pour +descendre chez Hadès, en bas. Qu'elle ne soit ni trop chaude, ni trop +froide. + +HÈRAKLÈS. + +Voyons, laquelle t'indiquerai-je d'abord? Laquelle? Il y en a une: qui +serait de prendre une corde et un escabeau, et de te pendre. + +DIONYSOS. + +Assez! c'est une route étouffante, que tu me proposes... + +HÈRAKLÈS. + +Il y a encore un chemin raccourci et bien battu: celui du mortier. + +DIONYSOS. + +Tu veux dire la ciguë? + +HÈRAKLÈS. + +Oui. + +DIONYSOS. + +Il est froid, glacial, et il engourdit tout de suite les deux jambes. + +HÈRAKLÈS. + +Veux-tu que je t'en indique un en pente et rapide? + +DIONYSOS. + +Oui, de par Zeus! d'autant que je ne suis pas marcheur. + +HÈRAKLÈS. + +Rends-toi de ce pas au Kéramique. + +DIONYSOS. + +Et puis? + +HÈRAKLÈS. + +Monte au haut de la tour. + +DIONYSOS. + +Qu'y faire? + +HÈRAKLÈS. + +Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les +spectateurs crieront: «Lancez!...» lance-toi toi-même. + +DIONYSOS. + +Où? + +HÈRAKLÈS. + +En bas! + +DIONYSOS. + +Mais je me briserais les deux membranes du cerveau: je ne veux pas +prendre cette route. + +HÈRAKLÈS. + +Laquelle, alors? + +DIONYSOS. + +Celle que tu as jadis suivie. + +HÈRAKLÈS. + +Mais le trajet est long. Tu arriveras d'abord à un marais immense et +très profond. + +DIONYSOS. + +Comment le traverserai-je? + +HÈRAKLÈS. + +Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque moyennant un +péage de deux oboles. + +DIONYSOS. + +Oh! quel pouvoir ont partout les deux oboles! Comment sont-elles +descendues là? + +HÈRAKLÈS. + +C'est Thèseus qui les a portées. Après cela tu verras des milliers de +serpents et des monstres effroyables. + +DIONYSOS. + +N'essaie pas de me frapper de terreur: tu ne me feras pas changer de +résolution. + +HÈRAKLÈS. + +Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a +jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l'enfant dont il +abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux +serment, ou transcrit des vers de Morsimos. + +DIONYSOS. + +Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique +de Kinésias. + +HÈRAKLÈS. + +Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes; tu verras une +brillante lumière, comme ici; des buissons, des myrtes, d'heureux +thiases d'hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements. + +DIONYSOS. + +Et qui sont ceux-là? + +HÈRAKLÈS. + +Les initiés. + +XANTHIAS. + +Et moi, de par Zeus! je suis l'âne qui porte les mystères. Non, je ne +supporterai pas cela pendant plus longtemps. + +HÈRAKLÈS. + +Ils te diront tout au long ce qu'il te faudra, car ils demeurent tout +auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités, +frère. + +DIONYSOS. + +Et à toi, de par Zeus! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage. + +XANTHIAS. + +Avant de l'avoir déposé? + +DIONYSOS. + +Et au plus vite! + +XANTHIAS. + +Non, vraiment, je t'en conjure, loue plutôt un des morts qu'on +transporte, et qui se rend ici. + +DIONYSOS. + +Et si je n'en trouve pas? + +XANTHIAS. + +Alors emmène-moi. + +DIONYSOS. + +Bien dit. Or, voilà justement un mort qu'on emporte. Hé! le mort! c'est +à toi que je parle, à toi, le mort! Dis, l'homme, veux-tu porter un +petit paquet chez Hadès? + +LE MORT. + +Comment est-il? + +DIONYSOS. + +Le voici. + +LE MORT. + +Tu paieras deux drakhmes de commission. + +DIONYSOS. + +De par Zeus! pas tant que cela. + +LE MORT. + +Continuez votre route, vous autres. + +DIONYSOS. + +Attends un peu, l'ami, que je m'arrange avec toi. + +LE MORT. + +Si tu n'allonges pas deux drakhmes, pas un mot. + +DIONYSOS. + +Voici neuf oboles. + +LE MORT. + +J'aimerais mieux revivre là-haut. + +XANTHIAS. + +Fait-il le fier, ce coquin-là! Ne lui en cuira-t-il pas? J'irai +moi-même. + +DIONYSOS. + +Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque! + +KHARÔN. + +Oh! op! aborde! + +XANTHIAS. + +Qu'est-ce que cela? + +DIONYSOS. + +Cela? De par Zeus! c'est le marais qu'on nous a dit, et je vois la +barque. + +XANTHIAS. + +Par Poséidôn! et celui-ci, c'est Kharôn lui-même. + +DIONYSOS. + +Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! + +KHARÔN. + +Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l'asile du +Lèthè, ou vers la toison de l'âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les +corbeaux, ou vers le Ténaros? + +DIONYSOS. + +Moi. + +KHARÔN. + +Embarque vite! + +DIONYSOS. + +Où te proposes-tu d'aborder? Est-ce réellement chez les corbeaux? + +KHARÔN. + +Oui, de par Zeus! pour t'obliger. Embarque. + +DIONYSOS. + +Esclave, ici! + +KHARÔN. + +Je ne passe pas d'esclave, à moins qu'il n'ait combattu sur mer pour sa +peau. + +XANTHIAS. + +De par Zeus! impossible: j'avais mal aux yeux. + +KHARÔN. + +Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais. + +XANTHIAS. + +Où m'arrêterai-je? + +KHARÔN. + +Auprès de la pierre d'Avænos, près des hôtelleries. + +DIONYSOS. + +Comprends-tu? + +XANTHIAS. + +Je comprends bien. Malheureux que je suis! Quelle rencontre ai-je faite +en sortant? + +KHARÔN. + +Assieds-toi à la rame.--S'il y en a encore à embarquer, qu'on se +hâte!--Eh bien, que fais-tu là? + +DIONYSOS. + +Ce que je fais? Pas autre chose que d'être assis à la rame, comme tu +m'en as donné l'ordre, toi. + +KHARÔN. + +Assieds-toi donc ici, gros ventru. + +DIONYSOS. + +Voici. + +KHARÔN. + +Avance les bras, étends-les. + +DIONYSOS. + +Voici. + +KHARÔN. + +Pas de plaisanterie! Rame ferme et du coeur à l'ouvrage! + +DIONYSOS. + +Mais comment pourrai-je, n'étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me +mettre à ramer? + +KHARÔN. + +Très simplement: tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois +que tu t'y seras mis! + +DIONYSOS. + +Lesquels? + +KHARÔN. + +Des grenouilles à la voix de cygne: c'est ravissant. + +DIONYSOS. + +Commande, alors? + +KHARÔN. + +Oh! op, op! Oh! op, op! + +LES GRENOUILLES. + +Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax! Filles marécageuses des +eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant +harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l'honneur de +Dionysos Nysèïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la +fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh! coax coax! Mais vous n'en +avez sans doute nul souci. + +LES GRENOUILLES. + +Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +Foin de vous avec votre coax! Vous n'avez pas autre chose que coax? + +LES GRENOUILLES. + +Et c'est tout naturel, faiseur d'embarras! car je suis aimée des Muses à +la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du +chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des +roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la +lyre. Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +Et moi, j'ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et +bientôt, à force de remuer, il va dire: «Brekekekex coax coax!» Aussi, +race musicienne, cessez. + +LES GRENOUILLES. + +Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées +ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses +des airs nombreux qu'on chante en nageant; ou si, fuyant la pluie de +Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos choeurs variés au +bruissement des bulles, répétons: Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +Je vous l'interdis. + +LES GRENOUILLES. + +Nous en souffrirons cruellement. + +DIONYSOS. + +Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant. + +LES GRENOUILLES. + +Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +La peste soit de vous! + +LES GRENOUILLES. + +Peu m'importe! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour +nous crierons: Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +Vous ne l'emporterez pas sur moi. + +LES GRENOUILLES. + +Ni toi sur nous. + +DIONYSOS. + +Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée: «Brekekekex +coax coax,» jusqu'à ce que je domine votre coax. + +LES GRENOUILLES _et_ DIONYSOS. + +Brekekekex coax coax! + +DIONYSOS. + +Je devais finir par faire cesser votre coax. + +KHARÔN. + +Assez, assez! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage. + +DIONYSOS. + +Prends ces deux oboles.--Xanthias! Où est Xanthias? Hé! Xanthias! + +XANTHIAS. + +Iau! + +DIONYSOS. + +Viens ici. + +XANTHIAS. + +Salut, maître. + +DIONYSOS. + +Qu'y a-t-il par là-bas? + +XANTHIAS. + +Ténèbres et fange. + +DIONYSOS. + +As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous +parlait? + +XANTHIAS. + +Et toi? + +DIONYSOS. + +Par Poséidôn! j'en vois à présent. Allons, que ferons-nous? + +XANTHIAS. + +Le meilleur est d'aller plus loin; car c'est ici le lieu, disait-il, où +sont les monstres horribles. + +DIONYSOS. + +Comme il gémira! Il faisait le fendant, pour m'effrayer, me sachant +brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès. +Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon +voyage. + +XANTHIAS. + +De par Zeus! j'entends je ne sais quel bruit. + +DIONYSOS. + +Par où, par où est-ce? + +XANTHIAS. + +Par derrière. + +DIONYSOS. + +Marche derrière. + +XANTHIAS. + +Non, c'est par devant. + +DIONYSOS. + +Marche devant. + +XANTHIAS. + +Hé! de par Zeus! je vois un monstre énorme. + +DIONYSOS. + +Comment est-il? + +XANTHIAS. + +Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt boeuf, tantôt mulet, puis +femme charmante. + +DIONYSOS. + +Où est-elle? Que j'aille de son côté. + +XANTHIAS. + +Mais ce n'est plus une femme; c'est un chien. + +DIONYSOS. + +C'est donc Empousa! + +XANTHIAS. + +Tout son visage alors est en feu. + +DIONYSOS. + +A-t-elle une jambe d'airain? + +XANTHIAS. + +Oui, de par Zeus! et l'autre est une jambe d'âne, sois-en certain. + +DIONYSOS. + +Où me sauverai-je? + +XANTHIAS. + +Et moi? + +DIONYSOS. + +Prêtre, sauve-moi, pour boire avec toi. + +XANTHIAS. + +C'est fait de nous, souverain Hèraklès. + +DIONYSOS. + +Hé! l'homme! Ne me nomme pas, je t'en conjure, ne prononce pas mon nom. + +XANTHIAS. + +Dionysos, alors. + +DIONYSOS. + +Encore moins ce nom que l'autre. + +XANTHIAS. + +Va droit devant toi.--Ici, ici, maître! + +DIONYSOS. + +Qu'y a-t-il? + +XANTHIAS. + +Rassure-toi: nous avons réussi: il nous est permis de dire comme +Hégélokhos: «Au sortir des flots je vois le chat.» Empousa a disparu. + +DIONYSOS. + +Jure-le! + +XANTHIAS. + +Oui, de par Zeus! + +DIONYSOS. + +Jure encore! + +XANTHIAS. + +De par Zeus! + +DIONYSOS. + +Jure! + +XANTHIAS. + +De par Zeus! + +DIONYSOS. + +Malheureux! Comme j'ai pâli en la voyant! + +XANTHIAS. + +Mais celui-ci a eu encore plus peur que toi. + +DIONYSOS. + +Hélas! D'où tant de maux ont-ils fondu sur moi? Quels dieux dois-je +accuser de vouloir ma perte? «L'Æther palais de Zeus» ou «le pied du +Temps»? + +XANTHIAS. + +Hé! hé! + +DIONYSOS. + +Qu'y a-t-il? + +XANTHIAS. + +Tu n'as pas entendu? + +DIONYSOS. + +Quoi? + +XANTHIAS. + +Le son des flûtes. + +DIONYSOS. + +Je l'ai entendu; et l'odeur mystique des torches envoie ses exhalaisons +jusqu'à nous. Retirons-nous à l'écart, pour écouter. + +LE CHOEUR DES MYSTES. + +Iakkhos, ô Iakkhos! Iakkhos, ô Iakkhos! + +XANTHIAS. + +C'est cela même, mon maître. Ce sont les jeux habituels des Mystes, dont +il nous a parlé. Ils chantent Iakkhos, comme Diagoras. + +DIONYSOS. + +C'est ce qui me semble aussi. Le meilleur est donc de demeurer +tranquilles, pour bien voir ce qu'il en est. + +LE CHOEUR. + +Iakkhos, toi qui habites ces retraites vénérées, Iakkhos, ô Iakkhos! +viens sur ce gazon présider aux danses, parmi les thiases sacrés, +agitant sur ton front la couronne de myrte aux mille fruits et toute +frémissante. D'un pied hardi figure ces attitudes libres, joyeuses, +pleines de grâce, religieuses: la danse sainte des Mystes sacrés. + +XANTHIAS. + +O respectable et vénérée fille de Dèmètèr, qu'elle est suave pour moi +l'odeur de la chair des porcs! + +DIONYSOS. + +Tu ne pourras pas rester coi, si tu sens quelque tripe. + +LE CHOEUR. + +Ranime la flamme des torches en les secouant dans tes mains, Iakkhos, ô +Iakkhos! astre lumineux de l'initiation nocturne! La prairie brille de +feux, le genou des vieillards recouvre sa souplesse. Ils chassent les +chagrins de l'âge et les ennuis des années écoulées, grâce à la +solennité. Et toi, qui brilles d'une vive lumière, viens et guide sur +cet humide tapis de fleurs une jeunesse dansante, heureux Iakkhos! + +Qu'il garde un religieux silence et qu'il s'éloigne de nos choeurs, +celui qui, étranger à ces chants, n'a point une âme pure; ou qui n'a vu +ni les orgies, ni les danses des Muses; ou qui n'a pas été initié au +langage bachique de Kratinos le taurophage; ou qui se plaît aux propos +bouffons et déplacés; ou qui, loin d'apaiser une sédition ennemie et +d'être bienveillant pour ses concitoyens, les excite et les enflamme, en +vue de son propre intérêt; ou qui, placé à la tête d'une cité en proie +aux orages, est corrompu par les présents; ou qui livre soit une +forteresse, soit des vaisseaux; ou qui d'Ægina, comme Thorykiôn, ce +misérable percepteur des vingtièmes, envoie à Épidauros des denrées +prohibées: des cuirs, du lin, de la poix; ou qui conseille de prêter de +l'argent aux ennemis pour des constructions navales; ou qui souille +d'excréments les images de Hékatè, en mêlant ses chants à la ronde des +choeurs; ou tout orateur qui rogne le salaire des poètes, parce qu'il a +été bafoué dans les antiques solennités de Dionysos: à tous ceux-là je +dis, je redis, je répète et redis encore pour la troisième fois, de +céder la place à nos choeurs mystiques! Et vous, élevez la voix et +chantez nos hymnes nocturnes en usage pour cette fête! + +Que chacun maintenant s'avance hardiment dans les retraites fleuries de +nos prés, du pied frappant la terre, décochant la raillerie, le mot +plaisant, la satire. Assez de festins! En avant! Chante de tout coeur, +exalte par ta voix Sotéira, qui promet d'assurer à jamais le salut de ce +pays, malgré le mauvais vouloir de Thorykiôn. Chantez à présent un autre +genre d'hymnes à la Reine des Récoltes, à la divine Dèmètèr; que vos +hommages éclatent en merveilleuses mélodies! + +Dèmètèr, souveraine des chastes orgies, sois-nous favorable et protège +le choeur qui t'est consacré; fais que je puisse toujours et sans +trouble me livrer aux jeux et à la danse; me répandre en mots plaisants +et en propos sérieux, dignes de ta fête, et, vainqueur en badinage et en +raillerie, être couronné de bandelettes! + +Voyons, maintenant, appelez ici par vos chants l'aimable Dieu, qui prend +toujours part à vos danses. + +Iakkhos vénéré, inventeur des douces mélodies de cette fête, guide nos +pas auprès de la Déesse, et montre que, sans fatigue, tu accomplis une +longue route. + +Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car c'est toi qui as déchiré, +pour provoquer le rire et pour être simple, ce brodequin et ces +vêtements négligés, et qui as trouvé de la sorte moyen de rire +impunément et de danser. + +Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi: car, il n'y a qu'un instant, du +coin de l'oeil, j'ai vu une fillette tout à fait charmante, jouant avec +ses compagnes, et, par un trou de sa tunique, sa gorge saillir. + +Iakkhos, ami de la danse, conduis-moi. + +DIONYSOS. + +Moi, j'aime toujours à être l'un des vôtres, et je veux, en dansant, +m'ébattre avec cette fillette. + +XANTHIAS. + +Et moi aussi. + +LE CHOEUR. + +Voulez-vous que nous nous moquions ensemble d'Arkhédèmos qui, à sept +ans, n'était pas encore inscrit dans sa phratrie, et qui, maintenant, +démagogue parmi les morts d'en haut, y tient le premier rang de la +perversité? J'apprends que Klisthénès sur les tombeaux s'épile le +derrière et se gratte les joues, puis, le front contre terre, il gémit, +il appelle Sébinos, d'Anaphlystos. On dit aussi que Kallias, l'illustre +fils de Hippobinos, s'est vêtu d'un pelage de lionne, pour aller +combattre sur mer. + +DIONYSOS. + +Pourriez-vous nous dire où est la demeure de Ploutôn? Nous sommes deux +étrangers, arrivés récemment. + +LE CHOEUR. + +Ne va pas plus loin, et ne me réitère pas la question; mais sache que tu +es arrivé devant la porte même. + +DIONYSOS. + +Esclave, reprends tes paquets. + +XANTHIAS. + +Toujours la même affaire! C'est donc la Korinthos de Zeus que ces +paquets! + +LE CHOEUR. + +Dansez une ronde, maintenant, en l'honneur de la Déesse, et jouez dans +ce bocage fleuri, vous qui êtes admis à cette fête religieuse. Moi, je +me joins aux filles et aux femmes, à l'endroit où elles célèbrent la +fête nocturne de la Déesse, et je porterai le flambeau sacré. + +Allons dans les prairies émaillées de roses et de fleurs former, selon +notre coutume, ces belles danses que conduisent les Moires +bienheureuses. Pour nous seuls brille le soleil, et sa lumière nous +réjouit, nous tous qui avons été initiés, et qui avons mené une conduite +pieuse à l'égard des étrangers et de nos concitoyens. + +DIONYSOS. + +Or çà, comment frapperai-je à cette porte? De quelle manière frappent +donc les gens de ce pays? + +XANTHIAS. + +Ne perds pas de temps, mais attaque la porte à la façon de Hèraklès, +dont tu as l'accoutrement et le courage. + +DIONYSOS. + +Holà, esclave! + +ÆAKOS. + +Qui est là? + +DIONYSOS. + +Hèraklès le vigoureux. + +ÆAKOS. + +Effronté, impudent, téméraire, scélérat, très scélérat, le plus scélérat +des êtres, c'est toi qui nous as enlevé le chien Kerbéros, en lui +serrant le cou, et qui t'es dérobé par la fuite avec l'animal confié à +ma garde. Mais aujourd'hui je te tiens. Les pierres noires du Styx et le +rocher sanglant de l'Akhérôn t'enferment; les chiens errants du Kokytos +et l'Ékhidna aux cent têtes déchireront tes entrailles; la murène +tartésienne te dévorera les poumons; les Gorgones tithrasiennes mettront +en lambeaux tes reins et tes entrailles rouges de sang, et moi je cours +les chercher d'un pied rapide. + +XANTHIAS. + +Hé! qu'as-tu fait? + +DIONYSOS. + +J'ai tout lâché. Invoque le Dieu. + +XANTHIAS. + +Drôle de corps! Lève-toi vite avant qu'un étranger te voie. + +DIONYSOS. + +Je tombe en défaillance. Allons, applique-moi une éponge sur le coeur. + +XANTHIAS. + +Voici, prends. + +DIONYSOS. + +Applique. + +XANTHIAS. + +Où est-il? Dieux d'or, c'est là que tu as le coeur? + +DIONYSOS. + +Il a eu peur, et il m'est descendu dans le bas-ventre. + +XANTHIAS. + +O le plus poltron des dieux et des hommes! + +DIONYSOS. + +Moi poltron, parce que je t'ai demandé une éponge? Pas un autre homme ne +l'eût fait. + +XANTHIAS. + +Qu'est-ce à dire? + +DIONYSOS. + +Un lâche serait resté dans la matière odorante; moi, je me suis levé et +torché. + +XANTHIAS. + +Exploit viril, par Poséidôn! + +DIONYSOS. + +Je le crois, de par Zeus! Mais toi, n'as-tu pas eu peur du fracas de ses +paroles et de ses menaces? + +XANTHIAS. + +Non, de par Zeus! je ne m'en suis point inquiété. + +DIONYSOS. + +Eh bien, comme tu es brave et vaillant, fais-toi moi, prends cette +massue et cette peau de lion, puisque tu as du coeur au ventre. Moi, je +serai ton skeuophore, à mon tour. + +XANTHIAS. + +Soit! Fais vite: il faut bien obéir. Regarde Hèraklèo-Xanthias; vois si +je suis un lâche, et si j'ai une âme comme la tienne. + +DIONYSOS. + +De par Zeus! tu as vraiment l'air du gibier à fouet de Mélitè. Voyons, +maintenant, je vais prendre ce bagage. + +LA SERVANTE DE PERSÉPHONÈ. + +Sois le bienvenu, ami Hèraklès: entre ici. Dès que la Déesse a su ton +arrivée, aussitôt elle a cuit des galettes, mis au feu des marmites de +pois cassés, deux ou trois de purée, fait rôtir un boeuf entier, griller +des gâteaux et des kottabes. Mais entre. + +XANTHIAS. + +C'est au mieux: approuvé. + +LA SERVANTE. + +Par Apollôn! je ne te laisserai pas aller: elle a fait bouillir de la +volaille, rissolé des dragées et trempé le vin le plus doux. Mais entre +avec moi. + +XANTHIAS. + +Parfaitement bien. + +LA SERVANTE. + +Tu te moques; je ne te lâcherai pas: tu auras là dedans une joueuse de +flûte très jolie, et deux ou trois danseuses. + +XANTHIAS. + +Comment dis-tu? Des danseuses? + +LA SERVANTE. + +Fraîches de jeunesse et récemment épilées. Mais entre; car le cuisinier +allait bientôt retirer les poissons du feu, et on dressait la table. + +XANTHIAS. + +Eh bien, dis tout de suite aux danseuses de là dedans que je vais +entrer.--Esclave, suis-moi de ce côté, et apporte le bagage. + +DIONYSOS. + +Holà, arrête un peu! Tu ne prends pas au sérieux sans doute ma +plaisanterie de te déguiser en Hèraklès? Pas de niaiseries, Xanthias, +reprends vite et porte de nouveau les bagages. + +XANTHIAS. + +Qu'est-ce à dire? Tu ne songes pas assurément à me reprendre ce que tu +m'as donné toi-même? + +DIONYSOS. + +Non pas bientôt, mais c'est tout de suite que je le fais. Quitte cette +peau. + +XANTHIAS. + +Moi, j'en atteste les dieux, et c'est à eux que je me confie. + +DIONYSOS. + +Quels dieux? Quelle ineptie et quelle folie de te mettre dans la tête, +toi un esclave et un mortel, que tu es le fils d'Alkmènè. + +XANTHIAS. + +Cela suffit, c'est bon. Voici. Peut-être un jour auras-tu besoin de moi, +si un dieu le veut. + +LE CHOEUR. + +Il est d'un homme sensé, prudent, et qui a beaucoup navigué, de se +porter toujours vers la paroi solide du navire plutôt que de se tenir, +comme une image peinte, dans la même attitude. Mais se retourner du côté +le plus avantageux est le fait d'un habile homme, à la façon de +Thèraménès. + +DIONYSOS. + +Ne serait-ce pas ridicule, si Xanthias, un esclave, s'étalant sur des +tapis de Milètos, cajolait une danseuse et demandait un pot de chambre, +tandis que moi, les yeux fixés sur lui, je me gratterais le ventre, et +que lui, mauvais comme il est, m'assénant un coup de poing sur la +mâchoire, me briserait les dents de devant? + +UNE CABARETIÈRE. + +Plathanè, Plathanè, viens ici; voici le gredin qui, entré l'autre jour +dans notre cabaret, nous a mangé seize pains. + +PLATHANÈ. + +De par Zeus! c'est lui-même. + +XANTHIAS. + +Cela va mal pour quelqu'un. + +LA CABARETIÈRE. + +Et de plus vingt portions de viandes bouillies, d'une demi-obole +chacune. + +XANTHIAS. + +Quelqu'un en portera la peine. + +LA CABARETIÈRE. + +Et avec cela beaucoup d'ail. + +DIONYSOS. + +Tu plaisantes, femme, et tu ne sais ce que tu dis. + +LA CABARETIÈRE. + +Tu te figurais donc, parce que tu avais des kothurnes, que je ne te +reconnaîtrais pas? Mais quoi? Je n'ai encore rien dit de tant de +salaison. + +PLATHANÈ. + +Ni moi, de par Zeus! voyez le malheur! de ce fromage jaune qu'il a avalé +avec les claies d'osier. + +LA CABARETIÈRE. + +Et, comme je lui demandais l'argent, il me regarda de travers et se mit +à mugir. + +XANTHIAS. + +C'est tout à fait de lui; il se conduit de même partout. + +LA CABARETIÈRE. + +Et il a tiré son épée d'un air furieux. + +PLATHANÈ. + +De par Zeus! malheureux! + +LA CABARETIÈRE. + +Et nous deux, saisies de crainte, nous nous élançons vers le grenier, +tandis qu'il disparaît d'un bond, emportant les nattes qu'il a prises. + +XANTHIAS. + +C'est bien son fait; mais il fallait agir. + +LA CABARETIÈRE. + +Va vite, appelle Kléôn, qui me protège. + +PLATHANÈ. + +Et toi, appelle-moi, si tu le rencontres, Hyperbolos, pour que nous +l'écrasions. + +LA CABARETIÈRE. + +O gueule vorace, avec quel plaisir je briserais, à coups de pierre, les +mâchoires à l'aide desquelles tu as mangé mes provisions! + +PLATHANÈ. + +Et moi, comme je te jetterais dans le Barathron! + +LA CABARETIÈRE. + +Moi, je te couperais, armée d'une faux, le gosier par où tu as englouti +les tripes. + +PLATHANÈ. + +Mais je vais trouver Kléôn, qui aujourd'hui débrouillera tes méfaits, en +t'appelant en justice. + +DIONYSOS. + +Que je meure de malemort, si je n'aime pas Xanthias! + +XANTHIAS. + +Je sais, je sais ta pensée: finis, finis ce propos. Je ne voudrais plus +être Hèraklès. + +DIONYSOS. + +Ne dis pas cela, mon petit Xanthias. + +XANTHIAS. + +Et comment serais-je le fils d'Alkmènè, moi tout ensemble esclave et +mortel? + +DIONYSOS. + +Je sais que tu es fâché, et que tu as raison de l'être. Même tu me +battrais que je ne t'en voudrais pas. Mais si dorénavant je te reprends +ce costume, que je périsse misérablement, tranché dans la racine, moi, +ma femme, mes enfants et le chassieux Arkhédèmos! + +XANTHIAS. + +Je reçois ton serment, et, à ces conditions, j'accepte. + +LE CHOEUR. + +A toi, maintenant, puisque tu as repris le costume que tu avais au +début, de faire de nouveau le jeune homme, de regarder encore de +travers, en souvenir du Dieu que tu représentes. Mais si l'on te prend à +niaiser, si tu te laisses aller à quelque faiblesse, il te faudra, de +toute nécessité, reprendre encore les paquets. + +XANTHIAS. + +Votre conseil n'est pas mauvais, braves gens; mais il se trouve que je +viens de penser tout cela moi-même. Si les choses tournent bien, il +essaiera de nouveau de me dépouiller, je le sais. Mais je n'en montrerai +pas moins un courage viril, un regard pénétrant comme l'origan. Il va le +falloir, car j'entends le bruit d'une porte. + +ÆAKOS, _à ses esclaves_. + +Garrottez vite ce voleur de chiens, afin qu'on le punisse! Dépêchez! + +DIONYSOS. + +Cela va mal pour quelqu'un. + +XANTHIAS. + +Allez aux corbeaux! N'approchez pas! + +ÆAKOS. + +Hé! hé! Tu veux te battre? Ditylas, Skéblyas, Pardokas, venez ici, +marchez contre cet homme! + +DIONYSOS. + +N'est-ce pas une indignité que celui-là batte les gens, qui a l'habitude +de les voler? + +XANTHIAS. + +Cela dépasse toutes les bornes! + +DIONYSOS. + +Oui, c'est une indignité, une monstruosité. + +XANTHIAS. + +J'en atteste Zeus, si jamais je suis venu ici, je consens à mourir, ou +si je t'ai volé la valeur d'un cheveu. Et je t'en donnerai une preuve +tout à fait éclatante. Mets à la question l'esclave que voici, et, si tu +me trouves coupable, tue-moi sans hésiter. + +ÆAKOS. + +Et quel genre de question? + +XANTHIAS. + +N'importe laquelle: garrottage à l'échelle, pendaison, étrivières à +pointes, écorchure, torture, infusion de vinaigre dans les narines, +entassement de briques, tout le reste, sauf le fouet avec des poireaux +et de l'ail nouveau. + +ÆAKOS. + +Bien dit; et si j'estropie ton esclave en le frappant, on te comptera de +l'argent. + +XANTHIAS. + +A moi, pas du tout: mets-le à la question, emmène-le. + +ÆAKOS. + +Ici même, pour qu'il parle sous tes yeux. Toi, dépose ton paquet tout de +suite; et, quoi que tu dises, pas un mensonge. + +DIONYSOS. + +Je dis qu'on ne doit pas me mettre à la question, moi, un Immortel: +autrement, ne t'en prends qu'à toi-même. + +ÆAKOS. + +Que dis-tu? + +DIONYSOS. + +Je dis que je suis un Immortel, Dionysos, fils de Zeus, et que voici +l'esclave. + +ÆAKOS. + +Tu l'entends? + +XANTHIAS. + +Oui, j'entends. Et c'est pour cela qu'il faut fouetter beaucoup plus +fort. Étant dieu, il ne le sentira pas. + +DIONYSOS. + +Quoi donc? Puisque tu prétends être dieu, pourquoi ne reçois-tu pas les +mêmes coups que moi? + +XANTHIAS. + +C'est juste. Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier ou se +montrer sensible aux coups, conclus que celui-là n'est pas dieu. + +ÆAKOS. + +Non, on ne saurait nier que tu ne sois un brave. Tu vas au-devant de ce +qui est juste. Allons, déshabillez-vous! + +XANTHIAS. + +Comment donc nous appliqueras-tu la question d'une façon équitable? + +ÆAKOS. + +Aisément: coup par coup à chacun. + +XANTHIAS. + +Bien dit. Tiens, regarde si tu me vois remuer. + +ÆAKOS. + +Voilà, je t'ai frappé. + +XANTHIAS. + +Non, de par Zeus! + +ÆAKOS. + +En effet, je ne le croirais pas. Mais je vais à celui-ci, et je frappe. + +DIONYSOS. + +Quand donc? + +ÆAKOS. + +Mais j'ai frappé. + +DIONYSOS. + +Comment se fait-il que je n'aie pas éternué! + +ÆAKOS. + +Je ne sais. Je vais recommencer sur l'autre. + +XANTHIAS. + +Finis-en. Iattatai! + +ÆAKOS. + +Que signifie ce «Iattatai»? As-tu souffert? + +XANTHIAS. + +Non, de par Zeus! Je pensais au temps où les Hèrakléia se célèbrent à +Dioméia. + +ÆAKOS. + +Homme pieux! Passons maintenant à l'autre. + +DIONYSOS. + +Iou! Iou! + +ÆAKOS. + +Qu'est-ce donc? + +DIONYSOS. + +J'aperçois des cavaliers. + +ÆAKOS. + +Pourquoi pleures-tu? + +DIONYSOS. + +Je sens l'odeur de l'oignon. + +ÆAKOS. + +Dis si tu as souci de quelque chose. + +DIONYSOS. + +Je n'ai souci de rien. + +ÆAKOS. + +Il faut revenir à celui-ci. + +XANTHIAS. + +Holà! + +ÆAKOS. + +Qu'est-ce donc? + +XANTHIAS. + +Ote-moi cette épine. + +ÆAKOS. + +Que signifie cela? Il faut retourner à l'autre. + +DIONYSOS. + +Apollôn, Dieu souverain de Dèlos ou de Pytho! + +XANTHIAS. + +Il a souffert: n'as-tu pas entendu? + +DIONYSOS. + +Moi? Pas du tout: je me rappelais un iambe de Hipponax. + +XANTHIAS. + +Tu ne fais rien comme cela: secoue les intestins! + +ÆAKOS. + +Allons, de par Zeus! présente le ventre. + +DIONYSOS. + +Poséidôn!... + +XANTHIAS. + +On a souffert. + +DIONYSOS. + +Qui règne sur les caps de la mer Ægée, ou sur les flots d'azur, au fond +des abîmes. + +ÆAKOS. + +Par Dèmètèr! je ne puis pas savoir lequel de vous deux est dieu. Mais +entrez. Le maître et Perséphonè, dieux tous les deux, en jugeront. + +DIONYSOS. + +Bien dit. Mais j'aurais voulu que tu t'en fusses avisé avant de +m'appliquer des coups. + +PARABASE _ou_ CHOEUR. + +Muse, assiste à nos choeurs sacrés, et viens prendre plaisir à mes +chants, en voyant cette foule nombreuse d'hommes assis, dont les dix +mille intelligences sont plus ambitieuses que celle de Kléophôn, de qui +les lèvres bavardes émettent un son strident, comme l'hirondelle de +Thrakè, assise sur un arbre barbare. Il croasse le chant lamentable du +rossignol, jusqu'à ce qu'il périsse, eût-il les suffrages égaux. + +Il est juste que le Choeur sacré conseille et enseigne ce qui est utile +à l'État. Et d'abord il nous semble bon que les citoyens soient égaux et +exempts de crainte. Si quelqu'un a commis la faute d'être dupe des +artifices de Phrynikhos, je dis qu'il faut que ces délinquants d'alors +puissent exposer leur cause et se disculper de leurs méfaits passés. +J'ajoute que personne d'indigne ne doit faire partie de la cité. Car il +est honteux que ceux qui se sont trouvés à une seule bataille navale +soient tout de suite des Platæens, et d'esclaves deviennent maîtres. Ce +n'est pas que je dise que la mesure n'a pas été bonne; je l'approuve: +c'est le seul acte de bon sens que vous ayez fait. Mais il convient +aussi que ceux qui ont pris part avec vous, ainsi que leurs pères, à de +nombreux combats sur mer, et vos alliés par la race, obtiennent le +pardon, réclamé par eux, d'une faute unique. Relâchez-vous de votre +colère, hommes d'une nature très sage; faisons de bon gré nos parents et +nos concitoyens honorés tous les hommes qui ont pris part à nos combats +sur mer. Si nous sommes si arrogants et si renchéris sur ce point, au +moment où la ville est à la merci des flots, dans l'avenir nous ne +semblerons pas avoir gardé notre bon sens. + +Si j'ai l'esprit assez juste pour voir la vie et le caractère de ceux +qui auront bientôt à gémir, c'est le tour de ce singe, qui trouble +maintenant la ville, du petit Kligénès, le pire de tous les baigneurs, +qui emploient un mélange de sable, de cendre, de pseudonitre et de craie +de Kimolos: il n'attendra pas longtemps. Voyant cela, il n'a rien de +pacifique; car de peur d'être dépouillé, quand il est ivre, il ne marche +jamais sans bâton. + +Souvent la ville nous a paru en user à l'égard des citoyens beaux et +bons, comme pour la vieille monnaie et la nouvelle. Les premières ne +sont pas falsifiées: ce sont les plus belles de toutes les monnaies, à +ce qu'il semble, les seules frappées au bon coin et d'un son légal; et +cependant, nulle part, ni chez les Hellènes, ni chez les Barbares, nous +n'en faisons usage, préférant ces méchantes pièces de bronze, frappées +hier ou avant-hier au plus mauvais coin. Il en est de même pour ceux des +citoyens que nous savons bien nés, modérés, hommes justes, beaux et +bons, nourris dans les palestres, dans les choeurs, dans la musique, +nous les couvrons de boue, tandis que les hommes faits de bronze, +étrangers, aux cheveux roux, méchants issus de méchants, nous en usons +pour tout: derniers venus dont jadis la ville n'eût pas facilement voulu +pour victimes expiatoires. Du moins aujourd'hui, insensés, changez de +conduite, usez de nouveau de ceux qui sont utiles: si vous réussissez, +on vous donnera raison; et, si vous tombez, ce sera d'une branche +respectable; si vous avez quelque chose à souffrir, vous paraîtrez aux +sages avoir honorablement souffert. + +ÆAKOS. + +Par Zeus Sauveur! c'est un brave homme que ton maître. + +XANTHIAS. + +Comment ne serait-ce pas un brave homme, lui qui ne sait que boire et +faire l'amour? + +ÆAKOS. + +Pourquoi ne t'a-t-il pas battu, lorsqu'il t'a pris en flagrant délit de +dire, toi esclave, que tu étais le maître? + +XANTHIAS. + +Il aurait eu à en gémir. + +ÆAKOS. + +Tu t'es montré bon esclave en faisant ce que je me plais à faire +moi-même. + +XANTHIAS. + +Tu te plais à cela? Comment, je t'en prie? + +ÆAKOS. + +Il me semble que je suis épopte, quand je maudis mon maître en cachette. + +XANTHIAS. + +Et lorsque, en grognant, roué de coups, tu t'en vas vers la porte? + +ÆAKOS. + +Je suis également ravi. + +XANTHIAS. + +Et quand tu te mêles de mille affaires? + +ÆAKOS. + +De par Zeus! je ne sache rien au-dessus. + +XANTHIAS. + +O Zeus, Dieu de la fraternité! Et lorsque tu écoutes ce que disent les +maîtres. + +ÆAKOS. + +C'est plus que du délire. + +XANTHIAS. + +Et quand tu le racontes à ceux qui sont à la porte? + +ÆAKOS. + +Moi? De par Zeus! quand je le fais, je suis au comble de la jouissance. + +XANTHIAS. + +Par Phoebos Apollôn, donne-moi la main, faisons un échange de baisers, +et dis-moi, au nom de Zeus, mon compagnon de fouettade, dis-moi quel est +ce tapage de là dedans, ces cris, cette dispute. + +ÆAKOS. + +C'est entre Æskhylos et Euripidès. + +XANTHIAS. + +Ah! + +ÆAKOS. + +C'est une affaire, une grosse affaire en mouvement; grande émotion chez +les morts; débat grave tout à fait. + +XANTHIAS. + +A propos de quoi? + +ÆAKOS. + +Il y a ici une loi, qui porte que, dans les arts grands et ingénieux, +tout homme supérieur à ses confrères sera nourri au Prytanéion et +siégera auprès de Ploutôn... + +XANTHIAS. + +Je comprends. + +ÆAKOS. + +Jusqu'au moment où il arrivera un autre artiste plus habile que lui; +alors il faut qu'il lui cède la place. + +XANTHIAS. + +Or, en quoi cela trouble-t-il Æskhylos? + +ÆAKOS. + +Il occupait le trône tragique, comme étant le premier dans son art. + +XANTHIAS. + +Et qui est-ce qui l'occupe maintenant? + +ÆAKOS. + +Lorsque Euripidès descendit ici, il fit un étalage devant les voleurs +d'habits, les coupeurs de bourse, les parricides, les perceurs de murs, +qui foisonnent chez Hadès, et ces gens-là, entendant ses pour et contre, +ses tours de souplesse, ses artifices, en raffolèrent, et le jugèrent le +plus habile: lui, dans sa présomption, s'empara du trône où siégeait +Æskhylos. + +XANTHIAS. + +Et on ne l'a pas lapidé! + +ÆAKOS. + +Non, de par Zeus! La foule criait qu'il fallait un jugement pour décider +lequel des deux est le plus habile dans son art. + +XANTHIAS. + +Les gredins! + +ÆAKOS. + +De par Zeus! leurs cris allaient jusqu'au ciel. + +XANTHIAS. + +A côté d'Æskhylos, n'y en a-t-il pas d'autres qui soient ses partisans? + +ÆAKOS. + +Les gens de bien sont rares, comme ici _(montrant les spectateurs)_. + +XANTHIAS. + +Et qu'est-ce que Ploutôn compte faire? + +ÆAKOS. + +Ouvrir tout de suite un débat, un jugement, une épreuve de leur talent. + +XANTHIAS. + +Et comment Sophoklès n'a-t-il pas aussi réclamé le trône? + +ÆAKOS. + +Loin de là, de par Zeus! Quand il est descendu ici, il a embrassé +Æskhylos, lui a tendu la main, et lui a laissé le trône; mais +maintenant, a dit Klidèmidès, il va lui servir d'éphèdre: si Æskhylos +est vainqueur, il lui cède la place; sinon, il dit qu'il disputera à +Euripidès la supériorité dans leur art. + +XANTHIAS. + +La chose va-t-elle se faire? + +ÆAKOS. + +De par Zeus! avant peu. Ici même, la grande lutte va s'agiter, et le +talent dramatique sera pesé dans une balance. + +XANTHIAS. + +Eh quoi? Ils vont peser la tragédie? + +ÆAKOS. + +Oui, ils apporteront des règles, des toises à vers, des moules +compacts... + +XANTHIAS. + +Ils vont mouler de la brique? + +ÆAKOS. + +Des diamètres, des équerres. Euripidès dit qu'il soupèsera les tragédies +vers par vers. + +XANTHIAS. + +Je pense qu'Æskhylos doit avoir de la peine à supporter cela. + +ÆAKOS. + +Il a des regards de taureau, il baisse la tête. + +XANTHIAS. + +Mais qui jugera l'affaire? + +ÆAKOS. + +Ce n'était pas chose facile; car il y avait disette de gens sensés. Les +Athéniens n'agréaient pas à Æskhylos. + +XANTHIAS. + +Peut-être y voyait-il beaucoup de perceurs de murs. + +ÆAKOS. + +Et d'ailleurs il regardait comme une plaisanterie de connaître du génie +des poètes. Ils ont fini par s'en remettre à ton maître, expert en fait +d'art. Mais entrons: quand les maîtres s'intéressent à une chose, pour +nous gare les coups! + +LE CHOEUR. + +Certes, le poète au courroux frémissant sentira en lui de la colère, +quand il verra son rival bavard aiguiser ses dents; alors, pris d'une +folie terrible, il fera rouler ses yeux. Ce sera une lutte panachée de +paroles à crins de cheval, de subtilités glissant sur l'épieu, de +copeaux mis en mouvement par un poète rivalisant avec les mots +bondissants d'un génie créateur. Celui-ci, hérissant la crinière hirsute +de son cou chevelu, fronçant un sourcil redoutable, va venir rugissant, +arrachant les mots comme des planches clouées, avec le souffle d'un +géant. L'autre, artisan de paroles, langue experte, bien affilée, +déliée, rongeant le frein de l'envie, épiloguera sur des mots disséqués, +travail d'un robuste poumon. + +EURIPIDÈS, _à Dionysos_. + +Je ne quitterai pas le trône; cesse de me le conseiller; je prétends +être supérieur à celui-ci dans notre art. + +DIONYSOS. + +Æskhylos, pourquoi gardes-tu le silence? Tu entends ce qu'il dit. + +EURIPIDÈS. + +Il va d'abord prendre un ton solennel, comme il le fait d'ordinaire dans +ses tragédies, où se déploie son charlatanisme. + +DIONYSOS. + +Homme important, pas de paroles si arrogantes! + +EURIPIDÈS. + +Je le connais, et j'ai, depuis longtemps, percé à jour ce créateur +d'hommes farouches, ce poète au langage hautain, à la bouche sans frein, +sans règle, sans mesure, emportée, pleine d'entassements emphatiques. + +ÆSKHYLOS. + +Vraiment, c'est toi, le fils d'une déité agreste, qui me parles ainsi, +toi, un débitant de collections de sottises, un faiseur de mendiants, un +rapetasseur de haillons; mais il t'en cuira de tenir ces propos. + +DIONYSOS. + +Finis, Æskhylos; que la colère ne t'échauffe pas la bile. + +ÆSKHYLOS. + +Non, certes, pas avant que j'aie montré clairement si ce faiseur de +boiteux a sujet de faire le fier. + +DIONYSOS. + +Une brebis, une brebis noire! Esclaves, amenez-la; un orage menace +d'éclater. + +ÆSKHYLOS. + +O assembleur de monodies krètiques, introducteur dans l'art d'hyménées +incestueux! + +DIONYSOS. + +Modère-toi, vénérable Æskhylos; et toi, pour éviter la grêle, misérable +Euripidès, dérobe-toi vite, si tu es sage, de peur que, dans sa colère, +il ne te lance à la tête quelque grand mot qui en fasse jaillir +«Tèléphos»! Toi, Æskhylos, apaise ton courroux; mais, en critiquant, +critique avec modération. Il ne convient pas que des poètes s'injurient +comme des boulangères; et toi, tu cries tout de suite comme de l'yeuse +enflammée. + +EURIPIDÈS. + +Moi, je suis tout prêt, sans broncher, à mordre ou à être mordu le +premier, si bon lui semble, sur les vers, sur les morceaux lyriques, sur +le nerf de la tragédie, et, j'en atteste Zeus! sur Pèleus, sur Æolos, +sur Méléagros, et même sur Tèléphos. + +DIONYSOS. + +Et toi, que résous-tu de faire? Parle, Æskhylos. + +ÆSKHYLOS. + +Moi, j'aurais désiré ne pas combattre ici; car la partie n'est pas +égale. + +DIONYSOS. + +Pourquoi? + +ÆSKHYLOS. + +C'est que ma poésie n'est pas morte avec moi, tandis que la sienne est +morte avec lui, si bien qu'il aura matière à parole. Toutefois, puisque +c'est ton désir, il faut agir ainsi. + +DIONYSOS. + +Voyons, maintenant, qu'on apporte ici l'encens et le feu pour prier le +ciel, avant leur lutte ingénieuse, de me faire juger ce débat en habile +connaisseur. Et vous, chantez un hymne aux Muses. + +LE CHOEUR. + +O neuf Vierges, filles de Zeus, chastes Muses, vous qui voyez les âmes +subtiles et ingénieuses des forgeurs de pensées, lorsqu'ils entrent en +dispute, armés de leurs artifices les plus déliés, venez contempler la +puissance de deux bouches très éloquentes, fournissez-leur des paroles +et le prisme des vers. C'est aujourd'hui le grand combat du génie: la +lutte est près de s'engager. + +DIONYSOS. + +Faites tous deux quelque prière, avant de dire vos vers. + +ÆSKHYLOS. + +Dèmètèr, qui as nourri mon esprit, puissé-je me montrer digne de tes +Mystères! + +DIONYSOS. + +Toi aussi, prends et brûle de l'encens. + +EURIPIDÈS. + +C'est juste; car j'ai aussi d'autres dieux que j'invoque. + +DIONYSOS. + +Des dieux à toi, de fabrique nouvelle? + +EURIPIDÈS. + +Assurément. + +DIONYSOS. + +Eh bien! adresse-toi à ces dieux particuliers. + +EURIPIDÈS. + +Æther, qui me sers de nourriture, volubilité de la langue, finesse de +l'esprit, subtilité de l'odorat, donnez la force persuasive aux +réfutations que je vais prononcer. + +LE CHOEUR. + +Certes, nous brûlons d'entendre les paroles rhythmées de ces deux hommes +habiles et leurs ingénieux procédés. Leur langue est acérée; ni l'un ni +l'autre n'a le coeur dépourvu d'audace; leur âme est intrépide. Il faut +donc s'attendre à ce que l'un ne dise rien que d'élégant et de limé, et +que l'autre, s'armant de paroles tout d'une pièce, fonde sur son +adversaire et mette en déroute les nombreux artifices de ses vers. + +DIONYSOS. + +Mais il faut se hâter de prendre la parole. Seulement n'usez que de +termes polis, sans figures, et sans rien de ce qu'un autre pourrait +dire. + +EURIPIDÈS. + +De moi-même et de mes titres poétiques je ne parlerai qu'en dernier +lieu, mais je veux d'abord le convaincre d'être un hâbleur, un +charlatan, qui trompe les spectateurs grossiers, formés à l'école de +Phrynikhos. Et d'abord, par exemple, il faisait asseoir un personnage +voilé, Akhilleus ou Niobè, dont il ne montrait pas le visage, vrais +figurants de tragédie, ne soufflant pas un mot. + +DIONYSOS. + +De par Zeus! c'est tout à fait cela. + +EURIPIDÈS. + +Le choeur, cependant, débitait des tirades de chants, jusqu'à quatre de +suite, et sans discontinuer; mais eux se taisaient toujours. + +DIONYSOS. + +Moi, j'aimais ce silence; il ne me déplaisait pas moins que le bavardage +d'aujourd'hui. + +EURIPIDÈS. + +C'est que tu étais un imbécile, sache-le bien! + +DIONYSOS. + +Je le crois aussi. Mais pourquoi le drôle agissait-il ainsi? + +EURIPIDÈS. + +Par charlatanisme, pour que le spectateur demeurât dans l'attente du +moment où Niobè parlerait; en attendant, le drame allait son train. + +DIONYSOS. + +Le vaurien! Que de fois j'ai été dupé par lui! mais pourquoi ces regards +furieux, cette impatience? + +EURIPIDÈS. + +C'est parce que je le confonds. Puis, après ces radotages, lorsque le +drame était arrivé à la moitié, il lançait une douzaine de termes +beuglants, ayant sourcils et aigrettes, affreux, épouvantables, inconnus +aux spectateurs. + +ÆSKHYLOS. + +Malheur à moi! + +DIONYSOS. + +Silence! + +EURIPIDÈS. + +Il ne disait rien d'intelligible: pas un mot. + +DIONYSOS. + +Ne grince pas des dents. + +EURIPIDÈS. + +Ce n'étaient que Skamandros, abîmes, aigles à bec de griffon sculptés +sur l'airain des boucliers, mots guindés à cheval, pas commodes à +saisir. + +DIONYSOS. + +De par les dieux! il m'est arrivé, à moi, de veiller une grande partie +de la nuit, cherchant son hippalektryôn jaune, quel oiseau c'était! + +ÆSKHYLOS. + +Ignorant, c'était comme un emblème sculpté sur les vaisseaux. + +DIONYSOS. + +Moi, je croyais que c'était le fils de Philoxénos, Éryxis. + +EURIPIDÈS. + +Était-il donc nécessaire de mettre un coq dans des tragédies? + +ÆSKHYLOS. + +Et toi, ennemi des dieux, dis-nous ce que tu as fait. + +EURIPIDÈS. + +Chez moi, j'en atteste Zeus! jamais comme chez toi de hippalektryôns, ni +de capricerfs, comme on en dessine sur les tapis médiques. J'avais reçu +de tes mains la tragédie, gonflée de termes ampoulés et de propos +pesants; je l'ai tout d'abord allégée, et j'ai diminué ce poids, à +l'aide de petits vers, de digressions, de poirées blanches, étendues de +suc de sornettes extrait des livres anciens; ensuite je l'ai nourrie de +monodies, dosées de kèphisophôn; puis je ne radotais pas au hasard, et +je ne brouillais pas tout à l'aventure; mais le premier qui sortait +exposait tout de suite l'origine du drame. + +DIONYSOS. + +Cela valait mieux, de par Zeus! que de rappeler la tienne. + +EURIPIDÈS. + +Alors, dès les premiers vers, nul ne restait inactif; mais tout le monde +parlait dans ma pièce, femme, esclave ou maître, jeune fille ou vieille. + +ÆSKHYLOS. + +Ne méritais-tu pas la mort pour cette audace? + +EURIPIDÈS. + +Non, par Apollôn! Je faisais une oeuvre démocratique. + +DIONYSOS. + +Laissons cela de côté, mon cher; car la discussion sur ce point ne +serait pas pour toi une très belle affaire. + +EURIPIDÈS. + +De plus j'ai appris à ces gens-ci à parler. + +ÆSKHYLOS. + +J'en conviens, mais avant de le leur apprendre, que n'as-tu craqué par +le milieu! + +EURIPIDÈS. + +Et puis la mise en oeuvre des règles subtiles, les coins et recoins des +mots, réfléchir, voir, comprendre, ruser, aimer, intriguer, soupçonner +le mal, songer à tout. + +ÆSKHYLOS. + +J'en conviens. + +EURIPIDÈS. + +Introduisant sur la scène la vie intime, nos habitudes quotidiennes, de +manière à provoquer la critique: car chacun s'y connaissant pouvait +critiquer mon procédé. Mais je ne faisais pas un fracas capable de +troubler la raison, je ne les frappais point d'étonnement avec des +Kyknos et des Memnôns guindés sur des chevaux dont les harnais +résonnent. Tu vas connaître quels sont ses disciples et les miens. A lui +Phormisios, Mégænétos de Magnésia, hérissés de trompettes, de lances et +de barbes, dont les sarcasmes plient les pins; à moi Klitophôn et le +gracieux Thèraménès. + +DIONYSOS. + +Thèraménès, cet homme habile et prêt à tout, qui, tombant dans quelque +méchante affaire, et voyant l'imminence, se tire de peine, en disant +qu'il n'est pas de Khios, mais de Kéos? + +EURIPIDÈS. + +Voilà comment je suis parvenu à leur former le jugement, en introduisant +dans mon art le raisonnement et la réflexion; de sorte que maintenant +ils comprennent et pénètrent tout, gouvernent mieux leur maison +qu'autrefois, en se disant: «Où en est cette affaire? Qu'est devenu +ceci? Qui a pris cela?» + +DIONYSOS. + +Oui! de par les dieux! Aujourd'hui tout Athénien rentrant chez lui crie +à ses serviteurs et s'informe: «Où est la marmite? Qui a mangé la tête +de l'anchois? Le plat que j'ai acheté l'an dernier n'existe plus. Où est +l'ail d'hier? Qui a mangé les olives?» Auparavant, c'étaient des sots, +bouche béante, plantés là, comme des Mammakythes et des Mélitides. + +LE CHOEUR. + +«Tu vois cela, brillant Akhilleus!» Et toi, voyons, que vas-tu répondre? +Seulement, que la passion ne t'emporte pas au delà des oliviers: car son +attaque a été vive. Mais, ô mon brave, ne riposte pas avec colère; +cargue tes voiles et ne fais usage que de leur extrémité; puis avance +doucement, doucement, et veille à ne prendre le vent que quand tu le +sentiras doux et régulier. Alors toi, qui, le premier des Hellènes, as +crénelé les hauteurs du langage, relevé les jeux de la tragédie, +déchaîne sans peur le torrent. + +ÆSKHYLOS. + +Je suis irrité de cette rencontre; mes entrailles s'indignent d'avoir à +contredire cet homme; mais qu'il ne prétende point m'avoir jeté dans +l'embarras. Réponds-moi, qu'est-ce qui rend un poète digne d'admiration? + +EURIPIDÈS. + +L'adresse et la justesse, avec laquelle nous rendons les hommes +meilleurs dans les cités. + +ÆSKHYLOS. + +Si donc tu ne l'as point fait, mais si de bons et généreux tu les as +rendus tout à fait pervers, de quoi, dis-le-moi, es-tu passible? + +DIONYSOS. + +De la mort: ne le demande pas. + +ÆSKHYLOS. + +Vois donc quels hommes il a, tout d'abord, reçus de mes mains: généreux, +hauts de quatre coudées, ne se dérobant point aux charges publiques, ni +flâneurs, ni bouffons, comme aujourd'hui, ni toujours prêts au mal, mais +respirant lances et javelots, casques aux blanches aigrettes, armets, +bottines, boucliers à sept cuirs de boeuf. + +EURIPIDÈS. + +Voilà qui va mal: il m'assommera avec ses casques. Mais comment fais-tu +pour leur enseigner la bravoure? + +DIONYSOS. + +Réponds, Æskhylos, et ne donne pas l'essor à ta jactance farouche. + +ÆSKHYLOS. + +En faisant un drame rempli d'Arès. + +DIONYSOS. + +Lequel? + +ÆSKHYLOS. + +_Les Sept devant Thèbæ_. Tous les spectateurs souhaitaient d'être hommes +de guerre. + +DIONYSOS. + +En cela tu as mal fait: tu as rendu les Thèbains plus ardents au combat. +Aussi mérites-tu d'être frappé. + +ÆSKHYLOS. + +Il ne tenait qu'à vous de vous exercer; mais vous ne vous êtes point +tournés de ce côté. Depuis, en faisant représenter _les Perses_, je vous +ai appris à désirer vaincre toujours les ennemis; et j'ai produit un +chef-d'oeuvre admirable. + +DIONYSOS. + +Moi, j'éprouvai une grande joie, en apprenant la mort de Daréios, +lorsque le choeur, battant des mains, s'écria: «Iau! Iau!» + +ÆSKHYLOS. + +Voilà les sujets où les poètes doivent s'exercer. Remarquez, en effet, +dès l'origine, combien les poètes de génie ont été utiles. Orpheus a +enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musæos, les remèdes des +maladies et les oracles; Hèsiodos, l'agriculture, la saison des fruits, +les labours; et le divin Homèros, d'où lui est venu tant d'honneur et de +gloire, si ce n'est d'avoir enseigné, mieux que personne, la tactique, +les vertus et les armures des guerriers? + +DIONYSOS. + +Il n'a pourtant rien appris à ce grand niais de Pantaklès: en effet, +tout récemment, faisant partie d'une pompe, il avait attaché son casque +à sa tête, oubliant d'y adapter l'aigrette. + +ÆSKHYLOS. + +Mais il a formé un grand nombre d'autres héros, parmi lesquels est le +vaillant Lamakhos. Ma muse, tout imprégnée de lui, a célébré les vertus +héroïques des Patroklès, des Teukros au coeur de lion, afin d'entraîner +chaque citoyen à s'égaler à eux, dès qu'il entend la trompette. Mais, de +par Zeus! je ne mettais point en scène des Phædras impudiques, ni des +Sthénéboeas, et je ne sache point avoir jamais créé le personnage d'une +femme amoureuse. + +EURIPIDÈS. + +Non, de par Zeus! car Aphroditè n'était rien pour toi. + +ÆSKHYLOS. + +Et qu'il en soit toujours ainsi! Mais qu'elle règne sans cesse attachée +à toi et aux tiens! Car elle a fini par te perdre toi-même. + +DIONYSOS. + +De par Zeus! c'est tout à fait cela. Les crimes que tu imputais aux +femmes des autres, tu en as été toi-même frappé. + +EURIPIDÈS. + +Eh! malheureux! Quel tort mes Sthénéboeas font-elles à l'État? + +ÆSKHYLOS. + +Que tu as poussé des femmes honnêtes, épouses d'honnêtes citoyens, à +boire la ciguë, prises de honte en face de tes Bellérophôns. + +EURIPIDÈS. + +Est-ce que j'ai mis en oeuvre une fausse légende relative à Phædra? + +ÆSKHYLOS. + +Non, elle est réelle. Mais le poète doit jeter un voile sur le mal, ne +pas le produire au jour, ni sur la scène. Ce qu'est le maître pour +l'éducation de l'enfance, le poète l'est pour l'âge viril. Nous ne +devons rien dire que d'absolument bien. + +EURIPIDÈS. + +Lors donc que tu nous parles des Lykabèttos ou des hauteurs du Parnasos, +est-ce enseigner des choses bonnes, quand il fallait user d'un langage +humain? + +ÆSKHYLOS. + +Mais, malheureux, il faut pour les grandes sentences, pour les grandes +pensées, créer des expressions à la hauteur. D'ailleurs, il est naturel +que les demi-dieux se servent de mots sublimes, comme ils sont habillés +de vêtements plus magnifiques que les nôtres. Ce que j'avais ennobli, tu +l'as ravalé, toi. + +EURIPIDÈS. + +De quelle manière? + +ÆSKHYLOS. + +D'abord, tu as revêtu les rois de haillons pour paraître dignes de +compassion aux yeux des hommes. + +EURIPIDÈS. + +Quel mal ai-je fait en cela? + +ÆSKHYLOS. + +Cela fait que pas un riche ne veut être triérarkhe, mais s'enveloppe de +haillons, pleure et dit qu'il est pauvre. + +DIONYSOS. + +Par Dèmètèr! ils ont par-dessous un khitôn de laine fine, et tel, qui +ment ainsi, on le voit poindre tout à coup sur le marché aux poissons. + +ÆSKHYLOS. + +C'est encore toi qui as enseigné le goût du bavardage et des arguties, +fait déserter les palestres, montré à serrer le derrière des jeunes +diseurs de riens, appris aux matelots à tenir tête à leurs chefs. Au +contraire, de mon vivant, ils ne savaient que crier: «Hé! la galette!» +ou bien: «Rhyppapæ!» + +DIONYSOS. + +Oui, par Apollôn! Puis péter au nez des thalamistes, embrener les +camarades de gamelle, détrousser les habitants des ports de relâche. +Maintenant ils disputent, et ils voguent à l'aventure, soit par ici, +soit par là. + +ÆSKHYLOS. + +De quels crimes n'est-il pas l'auteur? N'a-t-il pas mis en scène des +entremetteuses, des femmes accouchant dans des temples, des soeurs +incestueuses, et d'autres qui disent que vivre c'est ne pas vivre? Voilà +comment notre ville est remplie de scribes et de bouffons, singes +populaires, qui trompent le peuple sans cesse: si bien que personne +n'est plus en état aujourd'hui de porter le flambeau, faute d'exercice. + +DIONYSOS. + +Personne, de par Zeus! Aussi, aux Panathènæa, j'ai failli mourir de +rire, en voyant courir un lourdaud, plié en deux, blanc, gras, laissé en +arrière, se donnant un mal affreux. Ceux qui étaient aux portes du +Kéramique lui frappent le ventre, les côtes, les reins, les fesses; en +réponse à ces claques, le battu éteint son flambeau, et s'enfuit. + +LE CHOEUR. + +Sérieuse est l'affaire, grand débat, lutte rudement engagée. Le jugement +sera difficile à rendre; car, si l'un attaque avec vigueur, l'autre sait +se retourner et résister avec prestesse. Mais ne restez pas toujours sur +le même terrain. Vous avez mille moyens, et d'autres encore, de lancer +vos attaques. Tous les points que vous avez à débattre, exposez-les; +allez de l'avant; déployez les arguments vieux ou nouveaux, et n'hésitez +point à dire quelque chose de subtil et d'ingénieux. Si vous craignez +que l'ignorance des spectateurs ne saisisse pas vos finesses de +langage, n'ayez pas peur. Il ne peut plus se faire qu'il en soit ainsi. +Ils ont été à la guerre: chacun a son livre, où il apprend la sagesse. +Ce sont, d'ailleurs, des créatures d'élite et aujourd'hui plus aiguisées +que jamais. Ne redoutez donc rien, déployez tout votre talent; vous êtes +devant des spectateurs éclairés. + +EURIPIDÈS. + +Eh bien, je m'attaquerai d'abord à tes prologues. C'est la première +partie de la tragédie, c'est donc le premier point que j'examinerai dans +cet habile poète. Il n'était pas clair dans l'énoncé des faits. + +DIONYSOS. + +Et quel est celui de ses prologues que tu critiques? + +EURIPIDÈS. + +Une foule. Récite-moi d'abord celui de l'_Orestéia_. + +DIONYSOS. + +Que tout le monde se taise. Parle, Æskhylos. + +ÆSKHYLOS. + +«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel, sois mon +sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette contrée et +j'y rentre.» As-tu là quelque mot à reprendre? + +EURIPIDÈS. + +Plus de douze. + +ÆSKHYLOS. + +Mais il n'y a en tout ici que trois vers. + +EURIPIDÈS. + +Chacun d'eux a au moins vingt fautes. + +ÆSKHYLOS. + +Ne vois-tu pas que tu dis une niaiserie? + +EURIPIDÈS. + +C'est le dernier de mes soucis. + +DIONYSOS. + +Æskhylos, je te conseille de te taire; sinon, outre ces trois iambes, tu +seras responsable de plusieurs encore. + +ÆSKHYLOS. + +Moi, me taire devant lui? + +DIONYSOS. + +Si tu m'en crois. + +EURIPIDÈS. + +Et de fait, dès le début, il a commis une faute immense comme le ciel. + +ÆSKHYLOS. + +Où dis-tu que j'ai commis une faute? + +EURIPIDÈS. + +Répète ce que tu as dit tout d'abord. + +ÆSKHYLOS. + +«Hermès souterrain, qui veilles sur le royaume paternel.» + +EURIPIDÈS. + +Orestès ne dit-il pas cela sur la tombe de son père mort? + +ÆSKHYLOS. + +Je ne dis pas autre chose. + +EURIPIDÈS. + +Veut-il dire que Hermès, quand le père d'Orestès mourait sous les coups +d'une femme, par une odieuse perfidie, veillait sur le royaume paternel? + +ÆSKHYLOS. + +Ce n'est pas Hermès, dieu de la ruse, mais Hermès Secourable qu'il +invoque sous le titre de Souverain, et il dit nettement qu'il tient ces +fonctions de son père. + +EURIPIDÈS. + +Ta faute est encore plus grosse que je ne voulais le dire, s'il tient de +son père ces fonctions souveraines. + +DIONYSOS. + +Ainsi son père en aurait fait un fossoyeur. + +ÆSKHYLOS. + +Dionysos, tu bois un vin dépourvu de bouquet. + +DIONYSOS. + +Passe à l'autre vers; et toi, observe les fautes. + +ÆSKHYLOS. + +«Sois mon sauveur et mon aide, je t'en supplie: car je viens dans cette +contrée, et j'y rentre.» + +EURIPIDÈS. + +C'est deux fois la même chose que nous dit l'habile Æskhylos. + +DIONYSOS. + +Comment deux fois? + +EURIPIDÈS. + +Vois bien la phrase; je vais te la dire: «Je viens dans cette contrée, +et j'y rentre.» + +DIONYSOS. + +De par Zeus! c'est comme si quelqu'un disait à son voisin: «Prête-moi ta +huche, ou, si tu veux, ton pétrin.» + +ÆSKHYLOS. + +Ce n'est pas cela du tout, insigne bavard, mais mon expression est +excellente. + +DIONYSOS. + +Comment cela? Indique-moi de quelle manière tu l'entends. + +ÆSKHYLOS. + +Venir dans une contrée est le fait de tout homme qui en est étranger: +car il y vient sans avoir éprouvé aucune infortune; mais un exilé «y +vient et y rentre». + +DIONYSOS. + +Bien, par Apollôn! Que dis-tu, Euripidès? + +EURIPIDÈS. + +Je dis qu'Orestès n'est pas rentré dans sa patrie: il est venu en +secret, sans l'aveu des maîtres du pays. + +DIONYSOS. + +Bien, par Hermès! Mais je ne te comprends pas. + +EURIPIDÈS. + +Passe à un autre. + +DIONYSOS. + +Allons, achève, Æskhylos, et vivement. Toi, aie l'oeil sur le mauvais. + +ÆSKHYLOS. + +«Au sommet de ce tombeau, je prie mon père de m'écouter, de m'entendre.» + +EURIPIDÈS. + +Cette redite des mots «écouter, entendre», est une tautologie toute +pure. + +ÆSKHYLOS. + +Mais, malheureux, il parle à des morts, auxquels il ne nous suffit pas +de dire trois fois la même chose. Et toi, comment faisais-tu tes +prologues? + +EURIPIDÈS. + +Je vais le dire; et, si j'emploie deux fois la même expression, ou si tu +vois du remplissage déborder de mon style, conspue-moi. + +DIONYSOS. + +Allons, dis; je n'ai rien à faire qu'à t'écouter et à constater l'allure +droite du vers de tes prologues. + +EURIPIDÈS. + +«OEdipous était d'abord un heureux homme.» + +ÆSKHYLOS. + +De par Zeus! non pas; mais de sa nature destiné au malheur, puisque, +avant même sa naissance, Apollôn prédit qu'il tuerait son père. Ainsi +comment était-il tout d'abord un heureux homme? + +EURIPIDÈS. + +«Et ensuite il devint le plus malheureux des mortels.» + +ÆSKHYLOS. + +De par Zeus! non pas; car il ne cessa jamais de l'être. En effet, à +peine est-il né qu'on l'expose, en plein hiver, dans un vase de terre, +de peur que, si on l'élevait, il ne devînt le meurtrier de son père; il +se rend ensuite chez Polybos, avec ses pieds enflés; puis, jeune encore, +il épouse une vieille femme, et, pour comble d'étrangeté, sa propre +mère; enfin, il se crève les yeux. + +DIONYSOS. + +Certes, il aurait été heureux, s'il avait été stratège avec Érasinidès. + +EURIPIDÈS. + +Tu radotes; je suis un excellent faiseur de prologues. + +ÆSKHYLOS. + +Assurément, de par Zeus! je n'éplucherai pas chacune de tes paroles; +mais avec l'aide des dieux, d'un seul petit lékythe je mettrai à néant +tes prologues. + +EURIPIDÈS. + +Toi, mes prologues, d'un seul petit lékythe! + +ÆSKHYLOS. + +D'un seul. Tu fais de façon qu'on peut adapter quoi que ce soit, «petite +toison, petit lékythe, petit sac», à tes iambes: je le montrerai tout de +suite. + +EURIPIDÈS. + +Voyons; toi, le montrer? + +ÆSKHYLOS. + +Je l'affirme. + +DIONYSOS. + +Il faut le prouver: parle. + +EURIPIDÈS. + +«Ægyptos, selon la tradition répandue, accompagné de ses cinquante fils, +faisant voile vers Argos...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +EURIPIDÈS. + +Qu'est-ce que c'est que ce lékythe? Ne va-t-on pas le faire crier? + +DIONYSOS. + +Récite-lui un autre prologue, afin qu'il voie encore. + +EURIPIDÈS. + +«Dionysos, qui, armé de thyrses et couvert de peaux de faon, danse sur +le Parnasos, à la lueur des torches...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +DIONYSOS. + +Hélas! nous voilà de nouveau frappés par le petit lékythe. + +EURIPIDÈS. + +Mais cela n'arrivera plus: il ne pourra pas à ce prologue ajuster son +petit lékythe. «Il n'est pas d'homme heureux en tout point: l'un, issu +d'une illustre origine, n'a pas de quoi vivre; l'autre, d'une basse +naissance...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +DIONYSOS. + +Euripidès! + +EURIPIDÈS. + +Qu'y a-t-il? + +DIONYSOS. + +Je crois qu'il te faut carguer la voile: ce petit lékythe va souffler +violemment. + +EURIPIDÈS. + +Par Dèmètèr! je ne m'en ferai pas de souci: à l'instant même il va être +brisé. + +DIONYSOS. + +Allons, dis-en un autre; mais gare le petit lékythe. + +EURIPIDÈS. + +«Kadmos, fils d'Agènor, ayant un jour quitté la ville de Sidôn...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +DIONYSOS. + +Ah! mon pauvre ami, achète ce petit lékythe, pour qu'il ne gâte pas nos +prologues. + +EURIPIDÈS. + +Eh quoi! moi, j'achèterais quelque chose de lui? + +DIONYSOS. + +Oui, si tu m'en crois. + +EURIPIDÈS. + +Jamais; j'ai encore à dire beaucoup de prologues, auxquels il ne se +trouvera pas moyen d'adapter son petit lékythe. «Pélops, fils de +Tantalos, étant venu à Pisa sur de rapides coursiers...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +DIONYSOS. + +Tu vois, il a encore ajusté son petit lékythe. Allons, mon bon, cède-le +maintenant, à quelque prix que ce soit; pour une obole, tu en auras un +tout à fait bel et bon. + +EURIPIDÈS. + +Non, non, de par Zeus! J'ai encore bien des prologues. «OEneus dans les +champs...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +EURIPIDÈS. + +Laisse-moi d'abord dire le vers tout entier. «OEneus, dans les champs, +ayant fait une abondante récolte et offert les prémices...» + +ÆSKHYLOS. + +A perdu son petit lékythe. + +DIONYSOS. + +Pendant le sacrifice? Et qui donc le lui a enlevé? + +EURIPIDÈS. + +Laisse-le, mon cher: qu'il essaie avec celui-ci. «Zeus, comme on l'a dit +en toute vérité...» + +DIONYSOS. + +Tu es perdu; il va dire: «A perdu son petit lékythe.» Ce lékythe, en +effet, est à tes prologues comme un pic qui s'attache aux yeux. Mais, +au nom des dieux, passons à la partie lyrique. + +EURIPIDÈS. + +Ah! je puis démontrer qu'il est un mauvais compositeur de choeurs, +faisant toujours des tautologies. + +LE CHOEUR. + +Comment l'affaire va-t-elle aller? Je suis inquiet de voir quel reproche +il peut adresser à un poète qui a composé un si grand nombre de très +beaux vers supérieurs à ceux d'aujourd'hui. Je m'étonne qu'il reprenne +rien à ce roi des fêtes bachiques, et je crains pour lui. + +EURIPIDÈS. + +Oui, d'admirables chants lyriques: on le verra bientôt. Je vais réunir +tous les choeurs en un seul. + +DIONYSOS. + +Et moi j'en compterai les fragments avec ces cailloux. + +EURIPIDÈS. + +«Héros de la Phthia, Akhilleus, pourquoi, à la nouvelle du carnage, hé! +ne cours-tu pas soulager les travaux? Habitants des marais, nous +honorons Hermès, Dieu de cette race; hé! ne cours-tu pas soulager les +travaux?» + +DIONYSOS. + +Cela fait, Æskhylos, deux travaux pour toi. + +EURIPIDÈS. + +«O le plus illustre des Akhæens, fils d'Atreus, qui règnes sur un peuple +nombreux, dis-moi; hé! ne cours-tu pas soulager les travaux?...» + +DIONYSOS. + +Æskhylos, c'est pour toi le troisième travail. + +EURIPIDÈS. + +«Silence, Mélissonomes, on va ouvrir le temple d'Artémis; hé! ne +cours-tu pas soulager les travaux? Je puis rappeler l'heureux et +favorable départ de nos guerriers; hé! ne cours-tu pas soulager les +travaux?» + +DIONYSOS. + +Zeus Souverain, quelle infinité de travaux! Je veux aller aux bains: ces +travaux m'ont donné des douleurs néphrétiques. + +EURIPIDÈS. + +Attends; écoute auparavant cet autre chant fixe, arrangé sur des airs de +kithare. + +DIONYSOS. + +Allons, fais vite; mais n'ajoute pas de travaux. + +EURIPIDÈS. + +Comment ce couple de rois Akhæens, qui règne sur la jeunesse +hellénique... Tophlattothratto phlattothrat, envoie la Sphinx +redoutable, la Chienne puissante, Phlattothratto phlattothrat, armé de +la lance et d'un bras vigoureux. L'oiseau guerrier, Phlattothratto +phlattothrat, livre aux chiens audacieux, qui traversent les airs, +Phlattothratto phlattothrat, le parti qui incline vers Aïas, +Phlattothratto phlattothrat. + +DIONYSOS. + +Qu'est-ce que ce phlattothrat? Vient-il de Marathôn, ou bien as-tu +recueilli les chansons d'un tireur d'eau? + +ÆSKHYLOS. + +Moi, j'ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point +paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que +Phrynikhos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux skolies de +Mélétos, aux airs de flûte kariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela +sera bientôt mis en évidence. Qu'on m'apporte une lyre! Mais à quoi bon +une lyre pour lui? Où est la joueuse de coquilles? Viens ici, Muse +d'Euripidès; à toi revient la tâche de moduler ces vers. + +DIONYSOS. + +Jamais cette Muse n'a imité les Lesbiennes, jamais. + +ÆSKHYLOS. + +«Alcyons, qui gazouillez sur les flots intarissables de la mer, le corps +parfumé de gouttes de rosée; et vous, araignées, qui, dans les coins, +ti-ti-ti-ti-tissez avec vos doigts la trame d'une toile déliée, +chef-d'oeuvre de la navette harmonieuse, où le dauphin se plaît à +bondir, au son de la flûte, autour des proues azurées. Oracles, stades, +pampre, délice de la vigne; enlacements qui soutiennent le raisin. +Entoure-moi de tes bras, ô mon enfant!» Vois-tu quel rhythme? + +DIONYSOS. + +Je le vois. + +ÆSKHYLOS. + +Quoi, vraiment! Tu le vois? + +DIONYSOS. + +Je le vois. + +ÆSKHYLOS. + +Et, après cela, tu oses critiquer mes chants, toi qui, pour les tiens, +prends modèle sur les douze postures de Kyrènè. Voilà tes vers lyriques; +mais je veux encore examiner le procédé de tes monodies. «O noire +obscurité de la Nuit, quel songe funeste m'envoies-tu du fond des +ténèbres, ministre de Hadès, doué d'une âme inanimée, fils de la sombre +Nuit, dont le terrible aspect fait frissonner, enveloppé d'un noir +linceul, aux regards farouches, farouches, muni d'ongles allongés? + +«Femmes, allumez-moi la lampe; de vos urnes puisez la rosée des fleuves; +chauffez l'eau, pour que je me purifie de ce songe divin. O Dieu des +mers, c'est cela même. O mes compagnes, contemplez ces prodiges. Glyka +m'a enlevé mon coq et a disparu. Nymphes des montagnes, ô Mania, +arrêtez-la. Et moi, infortunée, j'étais alors tout entière à mon oeuvre, +ti-ti-ti-tissant de mes mains le lin qui garnissait mon fuseau, faisant +un peloton, pour le porter de grand matin à l'Agora et pour le vendre. +Pour lui, il s'envolait, il s'envolait dans l'air, sur les pointes +rapides de ses ailes. Et à moi il ne m'a laissé que les douleurs, les +douleurs, et les larmes, les larmes coulant, coulant de mes yeux. +Infortunée! Allons, Krètois, fils de l'Ida, prenez vos flèches, venez à +mon aide, donnez l'essor à vos pieds, investissez la maison. Toi, +Diktynna, déesse virginale, belle Artémis, parcours, avec tes chiens, la +demeure entière. Et toi, fille de Zeus, Hékatè, prends deux torches dans +tes mains agiles, et éclaire-moi jusque chez Glyka, afin que j'y +découvre son larcin.» + +DIONYSOS. + +Laissez là les chants. + +ÆSKHYLOS. + +J'en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la +balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et +déterminera le poids de nos expressions. + +DIONYSOS. + +Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en +marchand de fromage. + +LE CHOEUR. + +Les habiles sont inventifs; car voici une merveille singulière, neuve, +pleine d'étrangeté, et quel autre l'eût imaginée? Réellement, moi, si +l'on m'eût dit quelque chose de ce qui arrive, je ne l'aurais pas cru, +mais j'aurais pensé que c'était une plaisanterie. + +DIONYSOS. + +Voyons, maintenant, mettez-vous près des balances. + +ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS. + +Voici. + +DIONYSOS. + +Que chacun de vous, en les tenant, récite un vers, et ne lâchez pas +avant que j'aie crié: «Coucou!» + +ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS. + +Nous y sommes. + +DIONYSOS. + +A présent récitez un vers, la main sur la balance. + +EURIPIDÈS. + +«Plût aux dieux que le navire Argo n'eût jamais volé sur les flots!» + +ÆSKHYLOS. + +«Fleuve Sperkhios, gras pâturages des génisses.» + +DIONYSOS. + +Coucou! lâchez! Ce dernier vers descend bien plus bas que celui de +l'autre. + +EURIPIDÈS. + +Quelle en est la cause? + +DIONYSOS. + +Parce qu'il a mis un fleuve dans le plateau et qu'il a rendu son vers +humide selon le procédé des vendeurs de laine. Toi, tu as mis dans le +plateau un vers ailé. + +EURIPIDÈS. + +Eh bien, qu'il en dise un autre et qu'il le fasse peser. + +DIONYSOS. + +Prenez encore la balance. + +ÆSKHYLOS _et_ EURIPIDÈS. + +Voici. + +DIONYSOS. + +Parle. + +EURIPIDÈS. + +«La Persuasion n'a pas d'autre temple que l'éloquence.» + +ÆSKHYLOS. + +«Seule parmi les divinités, la Mort est insensible aux présents.» + +DIONYSOS. + +Lâchez, lâchez! C'est celui-ci qui l'emporte encore sur l'autre: il a +mis au plateau la Mort, le plus lourd des maux. + +EURIPIDÈS. + +Et moi la Persuasion; mon vers est excellent. + +DIONYSOS. + +Mais la Persuasion est légère et elle n'a pas de sens. Cherche un autre +vers, qui emporte la balance du côté favorable pour toi, un vers +vigoureux, grand. + +EURIPIDÈS. + +Voyons, où en ai-je un de cette espèce? Où? + +DIONYSOS. + +Je te le dirai: «Akhilleus a amené au jeu de dés deux et quatre.» +Parlez; ceci est pour vous la dernière épreuve. + +EURIPIDÈS. + +«Sa main saisit une massue lourde comme le fer.» + +ÆSKHYLOS. + +«Char sur char, mort sur mort.» + +DIONYSOS. + +Tu as encore le dessous cette fois. + +EURIPIDÈS. + +Comment cela? + +DIONYSOS. + +Il a mis au plateau deux chars et deux morts: c'est un poids que ne +soulèveraient pas cent Ægyptiens. + +ÆSKHYLOS. + +Qu'il ne m'oppose plus un vers, mais qu'il mette dans la balance +lui-même, ses enfants, sa femme, Kèphisophôn; qu'il s'y tienne après, +lui et ses livres; à moi dire deux de mes vers, cela me suffira. + +DIONYSOS. + +Ce sont des amis, je ne les jugerai point; car je ne veux être pour +aucun d'eux un objet de haine; je regarde l'un comme sage, et l'autre me +plaît. + +PLOUTÔN. + +Ainsi tu n'auras point fait ce pour quoi tu étais venu? + +DIONYSOS. + +Et si je prononce? + +PLOUTÔN. + +Pars, et emmène celui des deux que tu auras préféré, afin de n'être pas +venu pour rien. + +DIONYSOS. + +A la bonne heure! Eh bien, sachez de moi ceci. Je suis descendu ici +chercher un poète. + +EURIPIDÈS. + +Dans quelle intention? + +DIONYSOS. + +Afin que la ville sauvée organise des choeurs. Celui de vous deux qui +donnera à la République un bon avis, j'ai résolu de l'emmener. Et +d'abord quel est à l'un et à l'autre votre sentiment sur Alkibiadès; +car l'État est en travail d'enfant. + +EURIPIDÈS. + +Et que pense-t-on de lui? Et quel sentiment a-t-on à son égard? + +DIONYSOS. + +Quel sentiment? On le regrette, on le hait, et on veut l'avoir. Mais ce +que vous deux vous pensez de lui, dites-le! + +EURIPIDÈS. + +Je hais un citoyen lent à servir sa patrie, prompt à lui causer les plus +grands torts, habile pour lui-même, et inutile pour l'État. + +DIONYSOS. + +Bien, par Poséidôn! Et toi, quel est ton sentiment? + +ÆSKHYLOS. + +Il ne faut pas nourrir un lionceau dans une ville; et, si l'on en +nourrit un, il faut obéir à ses caprices. + +DIONYSOS. + +Par Zeus Sauveur! j'ai de la peine à décider: l'un a parlé sagement; +l'autre, clairement. Mais dites-moi encore l'un et l'autre votre +sentiment sur le moyen de sauver l'État. + +EURIPIDÈS. + +Ce serait de donner Kléokritos pour ailes à Kinésias, afin que le +souffle des vents les emporte par delà le rivage de la mer. + +DIONYSOS. + +Plaisant spectacle, mais quel en est le sens? + +EURIPIDÈS. + +En cas de combat naval, ils auraient des fioles pleines de vinaigre, +dont ils arroseraient les yeux des ennemis. Mais j'ai une idée et je +veux vous la dire. + +DIONYSOS. + +Parle. + +EURIPIDÈS. + +Ce qui n'est pas, en ce moment, digne de confiance, ayons-y confiance; +et ce qui est digne de confiance, n'y ayons pas confiance. + +DIONYSOS. + +Comment? Je ne comprends pas. Parle moins savamment et plus clairement. + +EURIPIDÈS. + +Si ceux des citoyens qui ont maintenant notre confiance, nous nous en +défions, et si ceux dont nous n'usons pas, nous en faisons usage, nous +sommes sauvés. Car si, en ce moment, il y en a qui font notre malheur, +comment, en opérant le contraire, ne serions-nous pas sauvés? + +DIONYSOS. + +Très bien, ô Palamèdès, ô très sage nature! As-tu trouvé cela tout +seul, ou est-ce Kèphisophôn? + +EURIPIDÈS. + +Moi seul. Les fioles sont de Kèphisophôn. + +DIONYSOS. + +Et toi, que dis-tu? + +ÆSKHYLOS. + +Dis-moi d'abord de quels hommes la République fait usage en ce moment. +Est-ce des honnêtes gens? + +DIONYSOS. + +Le moyen! Elle les déteste profondément; mais les méchants, elle les +aime. + +ÆSKHYLOS. + +Non pas, mais elle s'en sert malgré elle. Comment donc sauver un État à +qui ne convient ni drap fin, ni bure? + +DIONYSOS. + +Trouve un moyen, de par Zeus! de le sauver encore du naufrage. + +ÆSKHYLOS. + +Je le dirai là-haut; ici je ne veux pas. + +DIONYSOS. + +Non certes; mais envoie-lui d'ici même le bonheur. + +ÆSKHYLOS. + +Ce serait regarder la terre des ennemis comme nôtre, et la nôtre comme +celle des ennemis; nos vaisseaux comme nos revenus, et nos revenus comme +une ruine. + +DIONYSOS. + +Bien; mais le juge mange cela, à lui tout seul. + +PLOUTÔN. + +Décides-tu? + +DIONYSOS. + +A vous de décider; je choisirai celui que mon coeur préfère. + +EURIPIDÈS. + +Souviens-toi maintenant des dieux par lesquels tu as juré de m'emmener +avec toi, et choisis tes amis. + +DIONYSOS. + +«La langue a juré»; mais je choisis Æskhylos. + +EURIPIDÈS. + +Qu'as-tu fait, ô le plus odieux des hommes? + +DIONYSOS. + +Moi? J'ai donné la victoire à Æskhylos. Pourquoi non? + +EURIPIDÈS. + +Après avoir fait l'action la plus honteuse, oses-tu me regarder? + +DIONYSOS. + +Qu'y a-t-il de honteux, si les spectateurs n'en jugent pas ainsi? + +EURIPIDÈS. + +Méchant, me laisseras-tu donc parmi les morts? + +DIONYSOS. + +Qui sait si la vie n'est pas une mort, le souffle un dîner, le sommeil +une toison? + +PLOUTÔN. + +Entrez donc, Dionysos, à l'intérieur. + +DIONYSOS. + +Pourquoi? + +PLOUTÔN. + +Pour que je vous traite en hôtes, avant votre départ. + +DIONYSOS. + +Bien dit, j'en prends Zeus à témoin. Je ne suis pas fâché de l'affaire. + +LE CHOEUR. + +Heureux l'homme d'une sagesse accomplie! Beaucoup de preuves +l'attestent. Celui-ci, pour s'être montré sage, reverra sa maison, au +grand avantage de ses concitoyens, au grand avantage de ses parents et +de ses amis, parce qu'il a été intelligent. Il est donc bon de ne pas +demeurer assis auprès de Sokratès, pour bavarder, dédaignant la musique +et méprisant les sublimités de l'art tragique. Tenir des discours +emphatiques, débiter des subtilités niaises, et passer à cela une vie +oisive, c'est le fait d'un homme qui a perdu la raison. + +PLOUTÔN. + +Pars avec joie, Æskhylos; sauve notre patrie par de sages leçons et +instruis les fous: ils sont nombreux. Emporte et donne ceci à Kléophôn, +cela aux receveurs publics Myrmex et Nikomakhos, et ceci à Arkhénomos. +Dis-leur de venir vite ici vers moi, et de ne point tarder. S'ils ne se +hâtent pas, je jure par Apollôn de les marquer au front, de leur lier +les pieds, et de les jeter vite sous terre avec Adimantos, fils de +Leukolophos. + +ÆSKHYLOS. + +Ainsi ferai-je. Et toi, donne ma place à Sophoklès pour qu'il la garde +et me la conserve, si jamais je reviens ici. Car je le regarde comme le +second dans l'art dramatique. Mais n'oublie pas que cet intrigant, ce +menteur, ce fourbe, ne doit jamais s'asseoir sur mon siège, même de +force. + +PLOUTÔN. + +Vous, éclairez-le de vos torches sacrées, et, en lui faisant cortège, +chantez à sa gloire ses hymnes et ses choeurs. + +LE CHOEUR. + +Et d'abord accordez un heureux voyage au poète qui remonte à la lumière, +ô vous, divinités souterraines; puis inspirez à la République les bonnes +idées qui font les grandes prospérités; par là, en effet, vous mettrez +fin pour toujours à de grands malheurs et au tumulte affreux des armes. +Quant à Kléophôn et à tous ceux qui le veulent, qu'ils aillent combattre +dans les champs de leur patrie! + +FIN DES GRENOUILLES + + + + +LES EKKLÈSIAZOUSES + +OU + +L'ASSEMBLÉE DES FEMMES + +(L'AN 373 AVANT J.-C.) + + +C'est à l'utopie communiste que le poète s'en prend cette fois. Les +Athéniennes, sous l'influence de Praxagora, s'introduisent déguisées +dans l'assemblée du peuple, font passer une loi qui les investit du +gouvernement, et établissent la communauté des biens. L'application du +nouveau régime donne lieu à une suite de scènes des plus gaies dont la +conclusion, que le poète s'abstient d'indiquer, saute aux yeux +d'elle-même, marquée au coin de l'esprit et de la raison. + +_PERSONNAGES DU DRAME_ + + PRAXAGORA. + QUELQUES FEMMES. + CHOEUR DE FEMMES. + BLÉPYROS, mari de PRAXAGORA. + UN CITOYEN. + KHRÉMÈS. + PREMIER CITOYEN (dévoué). + DEUXIÈME CITOYEN (non dévoué). + UN HÉRAUT. + QUELQUES VIEILLES. + UNE JEUNE FILLE. + UN JEUNE HOMME. + UNE SERVANTE. + LE MAÎTRE. + Personnages muets: + PARMÉNÔN. + SIMÔN. + +_La scène se passe sur une place publique d'Athènes_. + +LES EKKLÈSIAZOUSES + +ou + +L'ASSEMBLÉE DES FEMMES + + +PRAXAGORA. + +O brillant éclat de la lampe d'argile, commodément suspendue dans cet +endroit accessible aux regards, nous ferons connaître ta naissance et +tes aventures; façonnée par la course de la roue du potier, tu portes +dans tes narines les splendeurs éclatantes du soleil: produis donc au +dehors le signal de ta flamme, comme il est convenu. A toi seule notre +confiance; et nous avons raison, puisque, dans nos chambres, tu honores +de ta présence nos essais de postures aphrodisiaques: témoin du +mouvement de nos corps, personne n'écarte ton oeil de nos demeures. +Seule tu éclaires les cavités secrètes de nos aines, brûlant la fleur de +leur duvet. Ouvrons-nous furtivement des celliers pleins de fruits ou de +liqueur bachique, tu es notre confidente, et ta complicité ne bavarde +pas avec les voisins. Aussi connaîtras-tu les desseins actuels, que j'ai +formés, à la fête des Skira, avec mes amies. Seulement, nulle ne se +présente de celles qui devaient venir. Cependant voici l'aube: +l'assemblée va se tenir dans un instant, et il nous faut prendre place, +en dépit de Phyromakhos, qui, s'il vous en souvient, disait de nous: +«Les femmes doivent avoir des sièges séparés et à l'écart.» Que peut-il +être arrivé? N'ont-elles pas dérobé les barbes postiches, qu'on avait +promis d'avoir, ou leur a-t-il été difficile de voler en secret les +manteaux de leurs maris? Ah! je vois une lumière qui s'avance: +retirons-nous un peu, dans la crainte que ce ne soit quelque homme qui +approche par ici. + +PREMIÈRE FEMME. + +Il est temps, avançons; tout à l'heure, quand nous nous sommes mises en +marche, le héraut de la nuit disait pour la seconde fois: «Cocorico!» + +PRAXAGORA. + +Et moi, à vous attendre, j'ai veillé toute la nuit. Mais, voyons, je +vais avertir la voisine, en grattant légèrement à la porte; car il ne +faut pas que son mari la voie. + +PREMIÈRE FEMME. + +J'ai entendu, en me chaussant, le frôlement de tes doigts; je ne dormais +pas. Mon mari, ma chère, un marin de Salamis, m'a tournée et retournée +toute la nuit entre les draps, et c'est tout à l'heure que j'ai pu +prendre ses habits. + +PRAXAGORA. + +J'aperçois Klinarétè, Sostrata, et Philænétè, venant avec elles. +Hâtez-vous donc! Glykè a fait serment que la dernière venue nous +paierait trois kongia de vin et un khoenix de pois. + +PREMIÈRE FEMME. + +Voyez-vous Melistikhè, la femme de Smikytiôn, qui accourt avec les +chaussures de son mari? + +PRAXAGORA. + +C'est la seule qui me paraisse l'avoir quitté à son aise. + +DEUXIÈME FEMME. + +Eh! ne voyez-vous pas Geusistrata, la femme du cabaretier, ayant une +lampe à la main? Et la femme de Philodorètos, et celle de Khérétadès? + +PRAXAGORA. + +Je vois accourir une foule d'autres femmes, qui sont l'élite de la +ville. + +TROISIÈME FEMME. + +Pour moi, ma très chère, j'ai eu grand'peine à m'enfuir en me glissant. +Mon mari a toussé toute la nuit, pour s'être bourré, le soir, de +sardines. + +PRAXAGORA. + +Asseyez-vous donc, afin que je vous demande, puisque je vous vois +réunies, si vous avez fait ce dont on était d'accord aux Skira. + +QUATRIÈME FEMME. + +Moi, d'abord, j'ai rendu mes aisselles plus hérissées qu'un taillis, +comme c'était convenu. Quand mon mari me quittait pour aller à l'Agora, +je me frottais d'huile tout le corps, en plein air, et je m'exposais +debout au soleil. + +CINQUIÈME FEMME. + +Moi, de même: j'ai commencé par jeter le rasoir hors de la maison, afin +de devenir toute velue et de ne plus ressembler en rien à une femme. + +PRAXAGORA. + +Avez-vous les barbes que je vous ai recommandé à toutes d'avoir pour +notre assemblée? + +QUATRIÈME FEMME. + +Par Hékatè! moi, j'en ai une belle. + +CINQUIÈME FEMME. + +Et moi, peu s'en faut, plus belle que celle d'Épikratès. + +PRAXAGORA. + +Et vous, que dites-vous? + +QUATRIÈME FEMME. + +Elles disent oui, puisqu'elles font un signe d'assentiment. + +PRAXAGORA. + +Je vois aussi que vous avez le reste prêt: chaussures lakoniennes, +bâtons, manteaux d'homme, comme nous l'avions dit. + +SIXIÈME FEMME. + +Moi, le bâton que j'ai apporté est celui de Lamias, dérobé pendant son +sommeil. + +PRAXAGORA. + +Est-ce un de ces bâtons sous lesquels il pète? + +PREMIÈRE FEMME. + +Par Zeus Sauveur! il serait mieux en état que personne, s'il était +revêtu de la peau de Panoptès, de faire paître le troupeau populaire. + +SIXIÈME FEMME. + +Et moi, de par Zeus! j'ai apporté ceci pour carder, pendant l'assemblée. + +PRAXAGORA. + +Pendant l'assemblée, malheureuse! + +SIXIÈME FEMME. + +Oui, par Artémis! je le ferai. Entendrai-je moins bien, si je carde? Mes +petits enfants sont tout nus. + +PRAXAGORA. + +Quelle idée as-tu de carder, quand il ne faut montrer aux assistants +aucune partie de notre corps! Nous nous ferions une belle affaire, si, +devant le peuple assemblé, l'une de nous, rejetant son manteau et +s'élançant à la tribune, montrait son Phormisios. Si, au contraire, +nous prenons place les premières, nous resterons inconnues, enveloppées +de nos manteaux. Avec cette longue barbe attachée à notre visage, qui, +en nous voyant, ne nous prendra pas pour des hommes? Ainsi Agyrrhios n'a +pas été reconnu, grâce à la barbe de Pronomos. C'était alors une femme; +et maintenant, tu vois, il remue les plus grandes affaires de l'État: +allons donc, et mettons-nous à l'oeuvre, tandis que les astres brillent +au ciel; car l'assemblée à laquelle nous nous proposons de nous rendre +doit commencer à l'aurore. + +PREMIÈRE FEMME. + +De par Zeus! il faut que je prenne séance, sous la pierre, en face des +Prytanes. + +PRAXAGORA. + +Oui, par le jour qui va naître! osons l'acte d'audace qui nous permettra +de prendre en main les affaires de la Ville et de rendre service à +l'État. Car à présent nous ne naviguons ni à la voile, ni à la rame. + +SEPTIÈME FEMME. + +Et comment une assemblée de sexe féminin aura-t-elle des orateurs? + +PRAXAGORA. + +Ce sera on ne peut plus facile. On dit, en effet, que les jeunes gens +les plus dissolus sont les meilleurs parleurs. Nous avons cette bonne +chance-là. + +SIXIÈME FEMME. + +Je ne sais; mais le mal est l'inexpérience. + +PRAXAGORA. + +Aussi nous sommes-nous réunies ici dans l'intention de préparer ce qu'il +faudra dire. Hâte-toi donc d'attacher cette barbe à ton menton, ainsi +que toutes celles qui ont quelque habitude de la parole. + +HUITIÈME FEMME. + +Et qui de nous, ma chère, ne sait point parler? + +PRAXAGORA. + +Voyons donc, toi, attache ta barbe, et, tout de suite, deviens homme. +Moi, je vais mettre des couronnes et m'attacher une barbe comme vous, +pour le cas où je voudrais parler. + +DEUXIÈME FEMME. + +Tiens, ô ma très douce Praxagora, vois combien, par malheur, cette chose +est ridicule. + +PRAXAGORA. + +Comment ridicule? + +PREMIÈRE FEMME. + +On dirait qu'on a suspendu des sépias grillées en guise de barbe. + +PRAXAGORA. + +Que le purificateur porte le chat à la ronde. En avant! Ariphradès, +cesse de bavarder: passe et assieds-toi. Qui veut prendre la parole? + +HUITIÈME FEMME. + +Moi. + +PRAXAGORA. + +Ceins donc cette couronne, et bonne chance! + +HUITIÈME FEMME. + +Voici. + +PRAXAGORA. + +Parle. + +HUITIÈME FEMME. + +Eh bien! Parlerai-je avant de boire? + +PRAXAGORA. + +Comment, avant de boire? + +HUITIÈME FEMME. + +Pourquoi, en effet, ma chère, me suis-je couronnée? + +PRAXAGORA. + +Va-t'en vite; tu nous en aurais peut-être fait autant à l'assemblée. + +HUITIÈME FEMME. + +Quoi donc? Les hommes ne boivent donc pas à l'assemblée? + +PRAXAGORA. + +Allons! Tu crois qu'ils boivent! + +HUITIÈME FEMME. + +Oui, par Artémis! et du plus pur. Aussi les décrets qu'ils formulent, +pour qui les considère avec attention, sont comme de gens frappés +d'ivresse. Et, de par Zeus! ils font aussi des libations. En vue de +quoi toutes ces prières, si le vin n'était pas là? Puis ils s'injurient +en hommes qui ont trop bu, et, au milieu de leurs excès, ils sont +emportés par les archers. + +PRAXAGORA. + +Toi, va t'asseoir; tu n'es bonne à rien. + +HUITIÈME FEMME. + +De par Zeus! j'aurais mieux fait de ne pas mettre de barbe; il me semble +que je vais mourir de soif. + +PRAXAGORA. + +Y en a-t-il une autre qui veuille prendre la parole? + +NEUVIÈME FEMME. + +Moi. + +PRAXAGORA. + +Viens; ceins la couronne: l'affaire est en train. Tâche maintenant de +parler virilement, de faire un beau discours: appuie-toi dignement sur +ton bâton. + +NEUVIÈME FEMME. + +«J'aurais désiré qu'un autre de vos orateurs habituels vous fît entendre +d'excellentes paroles, afin de rester auditeur paisible. Pour le moment, +je ne souffrirai pas, en ce qui est de moi, qu'on creuse une seule +citerne qui garde l'eau dans les cabarets. J'en prends à témoin les deux +Déesses...» + +PRAXAGORA. + +Les deux Déesses! Malheureuse, où as-tu l'esprit? + +NEUVIÈME FEMME. + +Qu'y a-t-il? Je ne t'ai pas encore demandé à boire. + +PRAXAGORA. + +Non, de par Zeus! mais tu es homme, et tu as juré par les deux Déesses: +pour le reste, ce que tu as dit était très bien. + +NEUVIÈME FEMME. + +Oui, par Apollôn! + +PRAXAGORA. + +Cesse pourtant; je ne veux pas mettre un pied devant l'autre pour me +rendre à l'assemblée, que tout ne soit parfaitement réglé. + +HUITIÈME FEMME. + +Donne-moi la couronne, je veux parler de nouveau; je crois avoir +maintenant médité mon affaire à merveille. «Selon moi, femmes +rassemblées ici...» + +PRAXAGORA. + +Malheureuse, tu dis: «Femmes,» et tu t'adresses à des hommes! + +HUITIÈME FEMME. + +La faute en est à cet Épigonos: je regardais de son côté; j'ai cru +parler à des femmes. + +PRAXAGORA. + +Retire-toi aussi, et va t'asseoir. J'ai résolu de parler moi-même pour +vous toutes, et de prendre cette couronne. Je prie les dieux de +m'accorder la réussite de nos projets. + +«Je souhaite, à l'égal de vous-mêmes, l'intérêt de ce pays, mais je +souffre et je m'indigne de tout ce qui se passe dans notre cité. Je la +vois toujours dirigée par des pervers; et si l'un d'eux est honnête +homme une seule journée, il est pervers durant dix jours. Se tourne-t-on +vers un autre, il fera encore plus de mal. C'est qu'il n'est pas commode +de mettre dans le bon sens des gens difficiles à contenter. Vous avez +peur de ceux qui veulent vous aimer, et vous implorez, l'un après +l'autre, ceux qui ne le veulent pas. Il fut un temps où nous ne tenions +pas du tout d'assemblée, et Agyrrhios était à nos yeux un méchant. +Aujourd'hui des assemblées ont lieu. Celui qui y reçoit de l'argent ne +tarit pas d'éloges; mais celui qui n'en reçoit pas juge dignes de mort +ceux qui cherchent dans l'assemblée un moyen de trafiquer.» + +PREMIÈRE FEMME. + +Par Aphroditè! tu dis bien cela. + +PRAXAGORA. + +Malheureuse! Tu as nommé Aphroditè. Tu ferais une jolie chose, si tu +disais cela à l'assemblée. + +PREMIÈRE FEMME. + +Mais je ne le dirais pas. + +PRAXAGORA. + +N'en prends pas, dès maintenant, l'habitude. + +«Lorsque nous délibérions sur la question de l'alliance, on disait que, +si elle n'avait pas lieu, c'en était fait de la ville. Quand elle fut +faite, on se fâcha, et celui qui l'avait conseillée s'enfuit en toute +hâte. Il faut équiper une flotte: le pauvre en est d'avis; les riches et +les laboureurs sont d'un avis contraire. Vous fâchez-vous contre les +Korinthiens, ils se fâchent contre toi: en ce moment, ils sont bien +disposés à ton égard; sois bien disposé à leur égard, en ce moment. +Argéios est un ignorant; mais Hiéronymos est un habile. Un espoir de +salut se ranime, mais il est restreint. Thrasyboulos lui-même n'a pas +été appelé.» + +PREMIÈRE FEMME. + +L'habile homme! + +PRAXAGORA. + +Voilà un éloge convenable! + +«C'est vous, ô peuple, qui êtes la cause de ces maux. Trafiquant des +affaires publiques, chacun considère le gain particulier qu'il en +tirera: et la chose commune roule comme Æsimos. Pourtant, si vous m'en +croyez, vous pouvez encore être sauvés. Je dis qu'il nous faut remettre +le gouvernement aux mains des femmes. C'est à elles, en effet, que nous +confions, dans nos maisons, la gestion et la dépense.» + +PREMIÈRE FEMME. + +Bien, bien, de par Zeus! bien! + +DEUXIÈME FEMME. + +Parle, parle, mon bon. + +PRAXAGORA. + +«Combien elles nous surpassent en qualités, je vais le faire voir. Et +d'abord toutes, sans exception, lavent les laines dans l'eau chaude, à +la façon antique, et tu n'en verras pas une faire de nouveaux essais. La +ville d'Athènes, en agissant sagement, ne serait-elle pas sauvée, si +elle ne s'ingéniait d'aucune innovation? Elles s'assoient pour faire +griller les morceaux, comme autrefois; elles portent les fardeaux sur +leur tête, comme autrefois; elles célèbrent les Thesmophoria, comme +autrefois; elles pétrissent les gâteaux, comme autrefois; elles +maltraitent leurs maris, comme autrefois; elles ont chez elles des +amants, comme autrefois; elles, s'achètent des friandises, comme +autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent +aux ébats amoureux, comme autrefois. Cela étant, citoyens, en leur +confiant la cité, pas de bavardages inutiles, pas d'enquêtes sur ce +qu'elles devront faire. Laissons-les gouverner tout simplement, ne +considérant que ceci, c'est que, étant mères, leur premier souci sera de +sauver nos soldats. Ensuite, qui assurera mieux les vivres qu'une mère +de famille? Pour fournir l'argent, rien de plus entendu qu'une femme. +Jamais, dans sa gestion, elle ne sera trompée, vu qu'elles sont +elles-mêmes habituées à tromper. J'omets le reste: suivez mes avis, et +vous passerez la vie dans le bonheur.» + +PREMIÈRE FEMME. + +Très bien, ma très douce Praxagora; à merveille! Mais, malheureuse, où +t'es-tu donc si bien instruite? + +PRAXAGORA. + +Au temps des fuites, j'habitai avec mon mari sur la Pnyx, j'entendis les +orateurs et je m'instruisis. + +PREMIÈRE FEMME. + +Je ne m'étonne pas, ma chère, que tu sois éloquente et habile. Nous +autres femmes, nous te choisissons, dès à présent, pour chef: à toi +d'accomplir ce que tu médites. Mais si Képhalos s'avance pour +t'injurier, comment lui répondras-tu dans l'assemblée? + +PRAXAGORA. + +Je lui dirai qu'il est fou. + +PREMIÈRE FEMME. + +Tout le monde le sait. + +PRAXAGORA. + +Qu'il est atteint d'humeur noire. + +PREMIÈRE FEMME. + +On le sait également. + +PRAXAGORA. + +Que, s'il fabrique mal les pots, il mène la ville bel et bien. + +PREMIÈRE FEMME. + +Et si Néoklidès, le chassieux, t'insulte? + +PRAXAGORA. + +Je lui ai déjà dit de regarder dans le cul d'un chien. + +PREMIÈRE FEMME. + +Et si l'on te saisit à bras-le-corps? + +PRAXAGORA. + +Je rendrai mouvement pour mouvement, n'étant point inexpérimentée dans +ce genre de lutte. + +PREMIÈRE FEMME. + +Voici seulement un point imprévu, c'est, si les archers t'enlèvent, ce +que tu feras. + +PRAXAGORA. + +Je me défendrai avec les hanches; car jamais je ne me laisserai prendre +par le milieu. + +PREMIÈRE FEMME. + +Nous, s'ils t'enlèvent, nous leur donnerons l'ordre de te lâcher. + +DEUXIÈME FEMME. + +Voilà qui est par nous imaginé à merveille; mais de quelle manière +lèverons-nous les mains, nous n'y avons pas encore songé: car nous +sommes habituées à lever les jambes. + +PRAXAGORA. + +Ce n'est pas facile. Cependant il faut lever la main, en montrant +l'autre bras nu jusqu'à l'épaule. Allons, maintenant, relevez vos +manteaux; mettez vite les chaussures lakoniennes, comme vous le voyez +faire à vos maris chaque fois qu'ils se rendent à l'assemblée ou qu'ils +franchissent la porte. Quand vous aurez fait tout cela de votre mieux, +attachez vos barbes; puis, quand vous les aurez soigneusement adaptées, +enveloppez-vous des vêtements d'hommes que vous aurez soustraits, et +ensuite mettez-vous en marche, appuyées sur vos bâtons, chantant quelque +vieille chanson, en imitant la façon des gens de la campagne. + +DEUXIÈME FEMME. + +Bien dit, mais prenons les devants; car je crois que d'autres femmes +viendront aussi des champs dans la Pnyx. + +PRAXAGORA. + +Mais hâtez-vous, parce qu'il est d'usage que ceux qui ne se sont pas +trouvés dès le matin dans la Pnyx, se retirent sans en rapporter même un +clou. + +LE CHOEUR. + +Voici le moment de nous mettre en marche, citoyens; car souvenez-vous de +vous servir toujours de ce mot, de peur qu'il ne vous échappe. Et de +fait, le danger ne serait pas mince, si nous étions prises à oser, dans +l'obscurité, une pareille entreprise. + +Allons à l'assemblée, citoyens. Le thesmothète a menacé quiconque +n'arriverait pas dès le point du jour tout poudreux, content de saumure +à l'ail, le regard de travers, de ne pas toucher le triobole. Mais, +Kharitinidès, Smikythos, Drakès, allez vite, et veillez attentivement à +ne rien négliger de ce que vous avez à faire. Le salaire reçu, +asseyons-nous ensuite les uns près des autres, afin de voter tout ce +qu'il faut à nos amies. Que dis-je? C'est nos amis qu'il fallait +prononcer. Voyons comment nous expulserons tous ces gens venant de la +ville, qui, jadis, lorsqu'on ne devait, à l'arrivée, toucher qu'une +obole, restaient à babiller, la tête ceinte de couronnes. Maintenant on +se bouscule dans la presse. Non, lorsque le brave Myronidès était +arkhonte, personne n'eût osé administrer, pour de l'argent, les affaires +de la ville. Chacun venait, apportant de quoi boire dans une petite +outre, avec du pain, deux oignons et trois olives. Mais aujourd'hui, on +cherche à gagner un triobole, quand on travaille à l'oeuvre publique: on +est des gâcheurs de plâtre. + +BLÉPYROS. + +Quelle affaire! Par où ma femme a-t-elle passé? Voici bientôt l'aurore, +et elle ne paraît pas. Et moi je suis couché, ayant depuis longtemps +besoin d'aller, cherchant dans l'obscurité à prendre mes chaussures. +Cependant il y a quelque temps déjà que Kopros frappe à la porte: je +prends la mantille de ma femme et je mets ses chaussures persiques. Mais +où trouverait-on bien un endroit propre pour se soulager le ventre? La +nuit, tous les endroits sont bons. A l'heure qu'il est, personne ne me +verra chier. Hélas! malheureux que je suis de m'être marié vieux. +Combien je mérite de recevoir des coups! Elle n'est pas sortie pour rien +faire d'honnête. Quoi qu'il en soit, il faut que je chie. + +UN CITOYEN. + +Qui est là? N'est-ce pas le voisin Blépyros? De par Zeus! c'est +lui-même. Dis-moi, qu'est-ce que tu as donc là de rougeâtre? Kinésias +t'aurait-il par hasard embrené? + +BLÉPYROS. + +Non, mais je suis sorti, vêtu de la robe safranée dont s'habille ma +femme. + +LE CITOYEN. + +Mais ton manteau, où est-il? + +BLÉPYROS. + +Je ne saurais le dire. J'ai cherché et je n'ai rien trouvé sur mes +couvertures. + +LE CITOYEN. + +Alors, tu n'as pas prié ta femme de dire où il était. + +BLÉPYROS. + +Non, de par Zeus! car il se trouve qu'elle n'est pas à la maison: elle +s'est évadée furtivement, et je crains qu'elle ne fasse quelque équipée. + +LE CITOYEN. + +Par Poséidôn! je suis, de mon côté, dans la même situation: ma femme a +disparu, ayant le manteau que je porte; et ce n'est pas la seule chose +qui me tourmente: elle a pris mes chaussures, et je ne puis les +retrouver nulle part. + +BLÉPYROS. + +Par Dionysos! c'est comme moi pour mes chaussures lakoniennes; me +sentant pris du besoin d'aller, j'ai mis vite ces kothurnes à mes pieds, +afin de ne pas chier sur ma couverture, qui était toute propre. + +LE CITOYEN. + +Qu'y a-t-il donc? Est-ce qu'une de ses amies l'aurait invitée à un +festin? + +BLÉPYROS. + +C'est mon avis; car elle n'est pas dépravée, que je sache. + +LE CITOYEN. + +Mais tu chies donc des cordes! Pour moi, c'est le moment de me rendre à +l'assemblée, afin d'y retrouver mon manteau, le seul que j'aie. + +BLÉPYROS. + +Moi aussi, quand j'aurai fini; mais j'ai là une poire qui obstrue le +passage des matières. + +LE CITOYEN. + +Est-ce celle dont parlait Thrasyboulos aux Lakoniens? + +BLÉPYROS. + +Par Dionysos! elle tient ferme. Que faire? Car ce n'est pas la seule +chose qui me chagrine; mais, quand je mangerai, par où passeront ensuite +les excréments? Maintenant la porte est verrouillée par cet homme, quel +qu'il soit, par cet Akradousien. Qui donc me fera venir un médecin, et +lequel? Un qui soit habile dans la science des derrières? Amynôn, je le +sais? Mais peut-être refusera-t-il. Qu'on appelle Antisthénès par tous +les moyens! C'est un homme qui, en raison de ses soupirs, sait ce que +veut un derrière qui a besoin d'aller. O vénérable Ilithyia, ne me +laisse pas crever d'un verrouillage au derrière, et servir de pot de +chambre aux comiques. + +KHRÉMÈS. + +Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne chies-tu pas? + +BLÉPYROS. + +Moi! Non, de par Zeus! je me relève. + +KHRÉMÈS. + +N'as-tu pas mis la robe de ta femme? + +BLÉPYROS. + +Dans l'obscurité, je me suis trouvé mettre la main dessus. Mais d'où +viens-tu? dis-moi. + +KHRÉMÈS. + +De l'assemblée. + +BLÉPYROS. + +Est-ce qu'elle est déjà dissoute? + +KHRÉMÈS. + +Oui, de par Zeus! et dès le matin. Et certes, ô Zeus bienveillant! la +marque rouge m'a donné fort à rire, répandue tout à l'entour. + +BLÉPYROS. + +Tu as reçu le triobole? + +KHRÉMÈS. + +Plût aux dieux! Je suis arrivé trop tard, et j'ai honte, de par Zeus! de +ne rien rapporter que mon sac. + +BLÉPYROS. + +Quelle en est la cause? + +KHRÉMÈS. + +Une affluence d'hommes, telle qu'on n'en vit jamais d'aussi épaisse dans +la Pnyx. En les voyant, nous les prîmes tous pour des cordonniers. En +effet, on avait sous les yeux une assemblée de visages excessivement +blancs. Voilà comment je ne reçus rien, ni moi, ni bien d'autres. + +BLÉPYROS. + +Alors, je ne recevrais rien, si j'y allais maintenant? + +KHRÉMÈS. + +Le moyen? Pas même, j'en atteste Zeus! si tu étais venu dès le second +chant du coq. + +BLÉPYROS. + +Malheureux que je suis! «Antilokhos, pleure sur ma vie plutôt que sur le +triobole!» Car tout mon avoir est perdu... Mais quelle affaire a réuni +de si bon matin une si grande foule? + +KHRÉMÈS. + +Rien, sinon que les Prytanes ont mis en délibération les moyens de +sauver l'État. Aussitôt le chassieux Néoklidès a paru le premier. Alors +le peuple s'est mis à crier avec une force que tu peux te figurer: +«N'est-il pas indigne que cet homme ait le front de prendre la parole, +et cela quand il s'agit du salut de l'État, lui qui n'a pas su sauver +ses paupières?» Lui, alors, criant et jetant les yeux autour de lui: +«Que devais-je donc faire?» dit-il. + +BLÉPYROS. + +«Broyer de l'ail avec du jus de silphion, en y mêlant du tithymale de +Lakonie, et t'en frotter les paupières le soir,» voilà ce que je lui +aurais dit, si je m'étais trouvé là. + +KHRÉMÈS. + +Après lui, le très habile Evæôn s'est avancé nu, à ce qu'il semblait au +plus grand nombre; mais il prétendait, lui, qu'il avait un manteau. Il a +tenu ensuite les discours les plus démocratiques. «Voyez, dit-il, que +moi-même j'ai besoin d'être sauvé, et il s'en faut de quatre statères. +Je dirai néanmoins comment vous sauverez la société et les citoyens. Si +les foulons fournissent des lænas à ceux qui en ont besoin, au premier +moment où le soleil se détourne, jamais aucun de nous n'attrapera de +pleurésie. Que ceux qui n'ont ni lit, ni couvertures, aillent coucher, +après le bain, chez les corroyeurs; et si l'un d'eux ferme sa porte, en +hiver, qu'il soit condamné à trois peaux de mouton.» + +BLÉPYROS. + +Par Dionysos! c'est parfait. Il eût dû ajouter, et personne ne l'aurait +contredit: «Que les marchands de farine d'orge doivent fournir trois +khoenix à tous les pauvres pour leur nourriture, sous peine de gémir +longuement: c'est le seul moyen de profiter du bien de Nausikydès.» + +KHRÉMÈS. + +Après cela, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nikias, +s'est élancé pour haranguer le peuple, et il a commencé par dire qu'il +faut abandonner aux femmes le gouvernement de l'État. Alors grand +tumulte et cris: «Qu'il parle bien!» dans la bande des cordonniers. Mais +les gens de la campagne éclatent en murmures. + +BLÉPYROS. + +Ils avaient raison, de par Zeus! + +KHRÉMÈS. + +Mais ils étaient en minorité. Pour lui, il domine leurs clameurs, +disant beaucoup de bien des femmes et beaucoup de mal de toi. + +BLÉPYROS. + +Et qu'a-t-il dit? + +KHRÉMÈS. + +D'abord il a dit que tu es un vaurien. + +BLÉPYROS. + +Et toi? + +KHRÉMÈS. + +Ne m'interroge pas encore là-dessus. Puis un voleur. + +BLÉPYROS. + +Moi seul? + +KHRÉMÈS. + +Et puis, de par Zeus! un sykophante. + +BLÉPYROS. + +Moi seul? + +KHRÉMÈS. + +Toi, de par Zeus! et toute cette foule-ci. + +BLÉPYROS. + +Qui prétend le contraire? + +KHRÉMÈS. + +Il a dit que la femme est un être bourré d'esprit et capable d'acquérir +de la fortune, ajoutant que nulle d'entre elles ne divulgue les secrets +des Thesmophoria, tandis que toi et moi nous révélons toujours les +décisions du Conseil. + +BLÉPYROS. + +Par Hermès! il n'a pas menti sur ce point. + +KHRÉMÈS. + +Il disait ensuite qu'elles se prêtent entre elles des habits, des bijoux +d'or, de l'argent, des coupes, seule à seule, et sans témoins; qu'elles +rendent tous ces objets et ne se font point tort, chose, dit-il, si +fréquente parmi nous. + +BLÉPYROS. + +Oui, par Poséidôn! même quand il y a des témoins. + +KHRÉMÈS. + +Qu'elles ne font ni délations, ni procès, ni soulèvement contre le +peuple; mais qu'elles ont de nombreuses et excellentes qualités; et +autres grands éloges des femmes. + +BLÉPYROS. + +Et qu'a-t-on résolu? + +KHRÉMÈS. + +Que tu leur remettes le gouvernement de la cité, à elles; d'autant que +c'est la seule chose qui ne se soit jamais faite dans la ville. + +BLÉPYROS. + +Et cela a été résolu? + +KHRÉMÈS. + +Comme je te le dis. + +BLÉPYROS. + +Tout va leur être subordonné de ce qui est confié aux citoyens? + +KHRÉMÈS. + +Il en est ainsi. + +BLÉPYROS. + +Et je n'irai plus au tribunal, mais ma femme? + +KHRÉMÈS. + +Ce ne sera plus toi qui élèveras les enfants que tu as, mais ta femme. + +BLÉPYROS. + +Je n'aurai plus le souci des affaires dès le point du jour? + +KHRÉMÈS. + +Non, de par Zeus! les femmes en auront désormais le soin. Toi, tu pètes +à ton aise, sans bouger de la maison. + +BLÉPYROS. + +Il y a une chose à redouter pour notre groupe, quand elles auront en +main les rênes de la cité, c'est qu'elles ne nous prennent de force. + +KHRÉMÈS. + +Pourquoi faire? + +BLÉPYROS. + +Pour les baiser. + +KHRÉMÈS. + +Et si nous ne pouvons pas? + +BLÉPYROS. + +Elles ne nous donneront pas de quoi dîner. + +KHRÉMÈS. + +Mais toi, de par Zeus! fais en sorte de dîner et de baiser, le tout +ensemble. + +BLÉPYROS. + +Ce qu'on fait par contrainte est toujours très pénible. + +KHRÉMÈS. + +Mais si l'intérêt de la ville l'exige, il faut que tout homme agisse +ainsi. C'est une tradition émanant de nos pères que nos décisions +insensées et extravagantes ont toujours eu pour nous la meilleure issue. +Favorisez cette issue, vénérable Pallas et vous autres dieux! Mais je +m'en vais: à toi, bonne santé. + +BLÉPYROS. + +Et à toi également, Khrémès. + +LE CHOEUR. + +Marche, avance. Y a-t-il quelqu'un des hommes qui nous suive? +Retourne-toi, fais attention, veille sur toi-même avec soin. Il y a bon +nombre de mauvaises gens. Prends garde qu'on n'épie nos mouvements par +derrière. Fais avec tes pieds le plus de bruit possible en marchant. +Quelle honte ce serait pour nous toutes aux yeux des hommes, si cette +affaire était découverte! Enveloppe-toi donc bien. Regarde de tous +côtés, à gauche, à droite, pour qu'il n'arrive point malheur à +l'entreprise. Mais hâtons-nous. Nous sommes déjà tout près de l'endroit +d'où nous sommes parties pour l'assemblée, après nous y être réunies. On +peut voir la maison d'où vient notre stratège, celle qui a trouvé +l'affaire, sanctionnée, en ce moment, par les citoyens. Il faut donc +que, sans plus tarder, sans plus attendre, nous détachions nos barbes, +de peur que quelqu'un ne nous voie et peut-être ne nous dénonce. Ainsi +retire-toi à l'ombre; va par ici, du côté de ce mur, l'oeil au guet; et +reprends tes vêtements, comme tu étais. Ne tarde pas. Notre stratège +revient de l'assemblée; nous la voyons. Hâtez-vous toutes; prenez en +haine votre barbe au menton. Les femmes arrivent, après avoir déjà +repris leur costume. + +PRAXAGORA. + +Femmes, le succès a favorisé l'entreprise que nous avions projetée. +Dépouillez au plus vite vos lænas, avant qu'aucun homme vous aperçoive: +loin de vous les chaussures d'hommes; débouclez les courroies +lakoniennes qui y adhèrent; laissez là les bâtons. Toi, cependant, +dispose avec soin la toilette de celles-ci; moi, je veux me glisser à +l'intérieur, avant que mon mari me voie, et remettre son manteau où je +l'ai pris, ainsi que les autres objets que j'ai emportés. + +LE CHOEUR. + +Tout est arrangé comme tu l'as dit. C'est ton affaire de nous indiquer +comment nous devons agir dans tes intérêts et en pleine obéissance. +Jamais je ne me suis trouvée en relations avec une femme plus habile que +toi. + +PRAXAGORA. + +Restez maintenant, afin que j'use de l'avis de vous toutes, à propos de +l'autorité dont on m'a tout à l'heure investie. Dans le tumulte et dans +les dangers vous avez été on ne peut plus courageuses. + +BLÉPYROS. + +Hé! d'où viens-tu, Praxagora? + +PRAXAGORA. + +Qu'est-ce que cela te fait, mon cher? + +BLÉPYROS. + +Ce que cela me fait? C'est naïf. + +PRAXAGORA. + +Tu ne diras pas, du moins, que je viens de chez un amant. + +BLÉPYROS. + +Pas de chez un seul, peut-être. + +PRAXAGORA. + +Il t'est possible de t'en assurer. + +BLÉPYROS. + +Comment? + +PRAXAGORA. + +Si ma tête exhale un parfum. + +BLÉPYROS. + +Quoi! Est-ce qu'une femme ne peut être cajolée sans parfum? + +PRAXAGORA. + +Pas moi, du moins, les dieux m'assistent! + +BLÉPYROS. + +Où t'es-tu donc enfuie silencieusement dès l'aurore, en prenant mon +manteau? + +PRAXAGORA. + +Une femme, une de mes meilleures amies, m'a envoyé chercher cette nuit, +prise de mal d'enfant. + +BLÉPYROS. + +Ne pouvais-tu pas me dire que tu y allais? + +PRAXAGORA. + +Comment n'avoir pas souci d'une femme dans cette situation-là, mon cher +mari? + +BLÉPYROS. + +Il fallait me le dire. Il y a là quelque méfait. + +PRAXAGORA. + +Non, par les deux Déesses! J'y ai couru comme j'étais. Elle me priait de +venir de n'importe quelle manière. + +BLÉPYROS. + +Eh bien, ne devais-tu pas prendre tes vêtements? Mais tu as endossé les +miens, et jeté là ta robe; puis tu t'es enfuie, me laissant comme un +mort exposé, à cela près que tu ne m'avais pas mis de couronne, ou placé +près de moi un lékythe. + +PRAXAGORA. + +Il faisait froid; je suis frêle et délicate. Pour me tenir chaud, je me +suis enveloppée comme cela. Tu étais couché chaudement, et dans tes +couvertures, quand je t'ai laissé, mon cher mari. + +BLÉPYROS. + +Mais mes chaussures lakoniennes sont parties avec toi, ainsi que mon +bâton, et pourquoi faire? + +PRAXAGORA. + +Pour sauver le manteau, je me suis chaussée à ta manière, faisant du +bruit avec les pieds, et frappant les pierres avec ton bâton. + +BLÉPYROS. + +Sais-tu que tu as perdu un setier de blé, que j'aurais dû gagner à +l'assemblée? + +PRAXAGORA. + +N'en aie cure. Elle a fait un fort garçon. + +BLÉPYROS. + +L'assemblée? + +PRAXAGORA. + +Non, de par Zeus! mais celle chez laquelle j'ai couru. L'assemblée +a-t-elle eu lieu? + +BLÉPYROS. + +Oui, de par Zeus! Tu ne te rappelles pas que je te l'ai dit hier? + +PRAXAGORA. + +Je me le rappelle maintenant. + +BLÉPYROS. + +Tu ne sais donc pas ce qui a été résolu? + +PRAXAGORA. + +Non, de par Zeus! je n'en sais rien. + +BLÉPYROS. + +Tu peux donc rester assise à manger des sépias. On dit qu'on va vous +donner le gouvernement. + +PRAXAGORA. + +Pourquoi faire? Pour tisser? + +BLÉPYROS. + +Non, de par Zeus! mais pour administrer. + +PRAXAGORA. + +Quoi? + +BLÉPYROS. + +Tout ce qui concerne les affaires de l'Etat. + +PRAXAGORA. + +Par Aphroditè, la République va être heureuse désormais. + +BLÉPYROS. + +Comment cela? + +PRAXAGORA. + +Pour beaucoup de raisons. On n'osera plus dorénavant lui faire subir des +traitements honteux, faux témoignages, délations. + +BLÉPYROS. + +Au nom des dieux, ne fais pas une chose qui m'ôterait mon gagne-pain. + +LE CHOEUR. + +Hé, mon brave homme, laisse parler ta femme! + +PRAXAGORA. + +Plus de vols; plus de jalousie à l'égard du prochain; plus de nudité; +plus de misère; plus d'injures; plus de gages pris sur le débiteur. + +LE CHOEUR. + +Par Poséidôn, voilà de belles choses, si ce ne sont pas des mensonges! + +PRAXAGORA. + +Mais je les réaliserai de telle sorte que tu me rendras témoignage et +que celui-ci n'aura pas à me contredire. + +LE CHOEUR. + +Voici, pour toi, le moment de tenir en éveil ton esprit avisé et tes +sentiments démocratiques, afin de venir en aide à tes amies. C'est le +bonheur commun que doit avoir en vue la finesse de ton intelligence, +pour égayer le peuple, sagement policé, des mille ressources de la vie, +et pour lui faire voir ce qu'il peut. L'occasion est favorable. Notre +cité a besoin d'un plan habilement conçu. Mais ne tente que des choses +qui n'aient pas encore été faites ni proposées jusqu'ici. Car nos gens +détestent d'avoir sous les yeux des vieilleries souvent vues... +Seulement, il ne faut pas tarder; mets vite tes idées en pratique, car +la promptitude est ce qui agrée le plus aux spectateurs. + +PRAXAGORA. + +Que ce que j'indiquerai soit le meilleur, j'en ai la confiance. Mais que +les spectateurs veuillent du nouveau et qu'ils ne soient pas trop +attachés aux choses antiques, voilà ce que je redoute avant tout. + +BLÉPYROS. + +Pour ce qui est d'innover, sois sans crainte, vu que la nouveauté nous +semble préférable à tout autre gouvernement, ainsi que le dédain des +vieilleries. + +PRAXAGORA. + +Tout d'abord que personne, en ce moment, ne me contredise ni ne +m'interroge avant de connaître ma pensée et d'écouter ma parole. Je dis +qu'il faut que tous ceux qui possèdent mettent tous leurs biens en +commun, et que chacun vive de sa part; que ni l'un ne soit riche, ni +l'autre pauvre; que l'un ait de vastes terres à cultiver et que l'autre +n'ait pas de quoi se faire enterrer; que l'un soit servi par de nombreux +esclaves, et que l'autre n'ait pas un seul suivant: enfin, j'établis +une vie commune, la même pour tous. + +BLÉPYROS. + +Comment sera-t-elle commune pour tous? + +PRAXAGORA. + +Toi, tu mangeras de la merde avant moi. + +BLÉPYROS. + +Est-ce que nous nous partagerons aussi la merde? + +PRAXAGORA. + +Non, de par Zeus! mais ta brusquerie m'a interrompue. Or, voici ce que +je voulais dire: je mettrai d'abord en commun la terre, l'argent, toutes +les propriétés d'un chacun; ensuite, avec tous ces biens mis en commun, +nous vous nourrirons, gérant, épargnant, organisant avec soin. + +BLÉPYROS. + +Et celui de nous qui ne possède pas de terres, mais de l'argent, des +darikes, des richesses cachées? + +PRAXAGORA. + +Il les déposera à la masse; et, s'il ne les dépose pas, il sera parjure. + +BLÉPYROS. + +Mais c'est comme cela qu'il les a gagnées. + +PRAXAGORA. + +Elles ne lui serviraient absolument de rien. + +BLÉPYROS. + +Comment cela? + +PRAXAGORA. + +Rien ne se fera plus sous l'impulsion de la pauvreté; tout appartiendra +à tous, pains, salaisons, gâteaux, lænas, vin, couronnes, pois chiches. +Quel profit à ne point mettre à la masse? Dis ce que tu en penses. + +BLÉPYROS. + +Ne sont-ce pas, en ce moment, les plus voleurs, ceux qui ont tout cela? + +PRAXAGORA. + +Jadis, mon cher, quand nous usions des lois anciennes; aujourd'hui que +la vie sera en commun, quel profit de ne pas mettre à la masse? + +BLÉPYROS. + +Si quelqu'un voit une fillette qui lui plaise et s'il veut en jouir, il +lui sera permis de prendre sur ce qu'il a pour lui faire un présent, et +de participer aux biens de la communauté, tout en couchant avec elle. + +PRAXAGORA. + +Mais il pourra coucher avec elle gratis. J'entends que toutes les femmes +soient communes à tous les hommes, et fassent des enfants avec qui +voudra. + +BLÉPYROS. + +Mais comment cela, si tous vont à la plus jolie et cherchent à l'avoir? + +PRAXAGORA. + +Les plus laides et les plus camuses se tiendront auprès des plus belles: +si tu veux en avoir une de celles-ci, c'est par la laide que tu devras +commencer. + +BLÉPYROS. + +Mais comment nous autres vieux, si nous couchons avec les laides, ne +trouverons-nous pas notre instrument en défaut, avant d'en venir où tu +dis? + +PRAXAGORA. + +Elles ne résisteront pas. + +BLÉPYROS. + +A quoi? + +PRAXAGORA. + +Du courage, sois sans crainte; elles ne résisteront pas. + +BLÉPYROS. + +A quoi? + +PRAXAGORA. + +A la jouissance: et voilà pour ce qui te regarde. + +BLÉPYROS. + +Votre idée ne manque pas d'un certain sens. Elle est calculée de manière +que la cavité de nulle de vous ne soit vide. Mais les hommes, que +feront-ils? Elles fuiront les laids et elles courront après les beaux. + +PRAXAGORA. + +Mais les plus laids guetteront les plus jolis garçons à l'issue du repas +et les observeront dans les endroits publics; et il ne sera pas permis +aux femmes de coucher avec les beaux, avant de s'être mises en liesse +avec les laids et les petits. + +BLÉPYROS. + +Ainsi, à présent, le nez de Lysikratès aura des aspirations aussi fières +que celui des beaux jeunes gens. + +PRAXAGORA. + +Oui, par Apollôn! c'est un décret démocratique; et ce sera une grande +confusion pour les fiérots et les porteurs de bagues, lorsqu'un +mal-chaussé lui dira: «Cède le pas tout de suite, et attends, pendant +que je fais la chose, que je t'accorde le second tour.» + +BLÉPYROS. + +Mais comment, en vivant ainsi, chacun de nous pourra-t-il reconnaître +ses enfants? + +PRAXAGORA. + +A quoi bon? Les enfants reconnaîtront pour leurs pères tous les hommes +plus âgés qu'eux. + +BLÉPYROS. + +N'étrangleront-ils pas bel et bien, à la file, tout vieillard, faute de +le connaître, puisque, aujourd'hui même, ils étranglent leur père qu'ils +connaissent? Que sera-ce, s'il leur est inconnu? Comment alors ne lui +chieront-ils pas sur le nez? + +PRAXAGORA. + +Mais les assistants ne le permettront pas. Autrefois, ils n'avaient nul +souci qu'on frappât le père des autres; maintenant, quand on entendra +quelqu'un de battu, chacun, craignant que son père n'ait été frappé, +luttera contre les auteurs de cet acte. + +BLÉPYROS. + +Tout cela, tu ne l'as pas sottement dit, cependant, si Épikouros ou +Leukolophos m'appelait son papa, ce me serait très désagréable à +entendre. + +PRAXAGORA. + +Il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus désagréable que cela. + +BLÉPYROS. + +Quoi donc? + +PRAXAGORA. + +Qu'Aristyllos te donnât un baiser, disant qu'il est ton père. + +BLÉPYROS. + +Il gémirait et jetterait les hauts cris. + +PRAXAGORA. + +Et toi tu sentirais la kalaminthe. Seulement, il y a longtemps qu'il est +de ce monde et avant que le décret fût rendu, si bien que tu n'as pas à +craindre ses baisers. + +BLÉPYROS. + +Ce serait pour moi une cruelle souffrance. Mais qui cultivera la terre? + +PRAXAGORA. + +Les esclaves. Toi, tu n'auras de souci, lorsque l'ombre du cadran sera +de dix pieds, que d'aller, gros et gras, vers le dîner. + +BLÉPYROS. + +Et les vêtements? Comment s'en procurera-t-on? C'est une question à +faire. + +PRAXAGORA. + +Ceux que vous avez tout d'abord vous suffisent: les autres, nous vous +les tisserons. + +BLÉPYROS. + +Encore une question. Comment, si quelqu'un est condamné par les +magistrats à payer quelque chose à un autre, s'acquittera-t-il de cette +amende? Car la prendre sur le fonds commun, ce n'est pas juste. + +PRAXAGORA. + +Mais d'abord il n'y aura pas de procès. + +BLÉPYROS. + +Que de gens cela va ruiner! + +PRAXAGORA. + +J'ai fait rendre ce décret. Et en effet, malheureux, pourquoi y en +aurait-il? + +BLÉPYROS. + +Pour beaucoup de raisons, j'en prends Apollôn à témoin. Une d'abord, si +l'on nie une dette. + +PRAXAGORA. + +Mais où le prêteur prendra-t-il de quoi prêter, si tous les biens sont +en commun? Ce serait un voleur manifeste. + +BLÉPYROS. + +Par Dèmètèr, tu donnes de bonnes raisons. Mais, dis-moi donc, les hommes +qui se portent à des voies de fait sur les autres et qui, au sortir d'un +bon repas, les maltraitent, comment paieront-ils? Je crois que ce point +t'embarrasse. + +PRAXAGORA. + +Avec la pitance qu'ils allaient manger. Quand on en sera privé, on ne +commettra plus d'outrages si honteusement punis par le ventre. + +BLÉPYROS. + +Ainsi il n'y aura plus de voleur? + +PRAXAGORA. + +Comment voler sa propre part? + +BLÉPYROS. + +On ne sera plus dépouillé la nuit? + +PRAXAGORA. + +Non: que tu couches soit chez toi, soit dehors, comme auparavant, +puisque la vie sera facile à tous. Si l'on te dépouille, tu feras un +présent. Car à quoi bon résister? On ira au fonds commun se faire donner +un autre vêtement meilleur que le premier. + +BLÉPYROS. + +On ne jouera plus aux dés? + +PRAXAGORA. + +A propos de quoi le ferait-on? + +BLÉPYROS. + +Quel régime établiras-tu? + +PRAXAGORA. + +La vie commune à tous. Je veux faire de la ville une seule habitation, +où tout se tiendra, de manière à ce qu'on passe de l'un chez l'autre. + +BLÉPYROS. + +Et les repas, où les feras-tu servir? + +PRAXAGORA. + +Les tribunaux et les portiques, je ferai de tout des salles à manger. + +BLÉPYROS. + +A quoi la tribune te servira-t-elle? + +PRAXAGORA. + +J'y placerai les kratères et les cruches d'eau; de jeunes enfants y +chanteront les exploits des braves à la guerre, et flétriront les +lâches, que la honte éloignera du festin. + +BLÉPYROS. + +Par Apollôn! voilà qui est gentil. Et les urnes pour les suffrages, où +les mettras-tu? + +PRAXAGORA. + +Je les déposerai sur l'Agora. Là, debout, près de la statue de +Harmodios, je tirerai tous les noms, jusqu'à ce que celui dont le nom +sortira, sache à quelle lettre il a la chance de dîner. Le héraut criera +à ceux qui ont «bêta» de l'accompagner au Portique Basilique pour dîner; +à ceux qui ont «thêta» de se rendre au Portique qui commence par la même +lettre; à ceux qui ont «Kappa» de se diriger vers le Portique où se +vend la farine d'orge. + +BLÉPYROS. + +Pour croquer tout? + +PRAXAGORA. + +Non, de par Zeus! mais pour y dîner. + +BLÉPYROS. + +Et celui pour qui ne sera pas sortie la lettre indicatrice du dîner, +sera-t-il évincé par tous? + +PRAXAGORA. + +Il n'en sera point ainsi chez nous. Nous fournirons tout à tous en +abondance, si bien que chacun, pris d'ivresse, s'en ira couronné, et sa +torche à la main. Les femmes, allant au-devant de vous, dans les +carrefours, après le repas, vous diront: «Viens ici près de nous: il y a +là une jolie fille.--Chez moi, criera une autre bien haut, de l'étage +supérieur, il y en a une très belle et très blanche; mais il faut +commencer par coucher avec moi.» Les plus laids suivront les jolis +garçons en disant: «Où cours-tu, jeune homme? Tu ne gagneras rien +d'aller ainsi. Les camus et les laids ont droit aux premières caresses: +vous, cependant, sous le vestibule, maniez les feuilles du figuier à +deux fruits, et amusez-vous.» Eh bien, maintenant, dis-moi, tout cela +vous plaît-il? + +BLÉPYROS. + +Tout à fait. + +PRAXAGORA. + +Il faut, à présent, que je me rende à l'Agora, afin de recevoir les +biens mis en commun; je vais prendre pour héraut une femme qui ait une +bonne voix. Force m'est d'agir ainsi, puisqu'on m'a choisie pour +gouverner. Je dois aussi pourvoir à la table commune, de manière à ce +que vos banquets commencent dès aujourd'hui. + +BLÉPYROS. + +Nous allons donc banqueter tout de suite? + +PRAXAGORA. + +Comme je te le dis. Ensuite je veux supprimer les filles publiques, +absolument toutes. + +BLÉPYROS. + +Pourquoi? + +PRAXAGORA. + +C'est fort clair. Afin qu'elles n'aient par les prémices des jeunes +gens. Il ne faut pas que des esclaves, bien parées, usurpent sur la +Kypris des femmes libres: il suffit qu'elles couchent avec des esclaves, +s'épilant le bas-ventre pour le plaisir des êtres vêtus de la katônakè. + +BLÉPYROS. + +Voyons, maintenant; je vais te suivre de près, afin d'attirer les +regards et pour qu'on dise: «C'est le mari de la stratège: ne +l'admirez-vous pas?» + +_(Il y avait ici un choeur, qui est perdu.)_ + +PREMIER CITOYEN. + +Me voici prêt à porter mes meubles sur l'Agora et à faire l'inventaire +de mon bien. + +Viens ici bellement, belle Kinakhyra, toi le premier des ustensiles que +je sors de chez moi; bien frottée, tu vas servir de kanéphore, toi dans +laquelle j'ai versé beaucoup de mes sacs. Où est la diphrophore? Viens +ici, marmite. De par Zeus! comme tu es noire! Tu ne le serais pas plus +si tu avais eu la chance de cuire la drogue avec laquelle Lysikratès se +noircit. Tiens-toi près d'elle et viens ici, coiffeuse. Apporte ici +cette cruche, hydriaphore, là. Et toi, sors, pour venir ici, joueuse de +kithare. Souvent tu m'as fait lever pour aller à l'assemblée, de bonne +heure, presque à la nuit, avec ton chant matinal. Que le skaphéphore +s'avance. Apporte les rayons de miel; place auprès les rameaux +d'olivier; prends aussi les deux trépieds et le lékythe. Quant aux +petits pots et à la menue vaisselle, laisse-les. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Moi! j'irais déposer mon bien! Je serais assurément un pauvre sire, et +d'un esprit borné. Non, par Poséidôn! jamais! Je veux d'abord examiner +la chose à diverses reprises et la peser avec soin. Mes sueurs et mes +épargnes, je ne vais pas à la légère les risquer si sottement, avant de +m'être assuré comment va toute cette affaire.--Hé! l'homme! que veulent +dire ces meubles? Les as-tu transférés là pour un déménagement, ou bien +les portes-tu pour les mettre en gage? + +PREMIER CITOYEN. + +Pas du tout. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Pourquoi est-ce en si bon ordre? Est-ce une pompe préparée pour le +héraut Hiérôn? + +PREMIER CITOYEN. + +Non, de par Zeus! Je vais les transporter, dans l'intérêt de la ville, +sur l'Agora, conformément aux lois décrétées. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Les transporter? + +PREMIER CITOYEN. + +Absolument. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Tu es un grand homme, de par Zeus Sauveur! + +PREMIER CITOYEN. + +Comment? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Comment? C'est facile. + +PREMIER CITOYEN. + +Qu'est-ce à dire? Ne dois-je pas obéir aux lois? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +A quelles lois, malheureux? + +PREMIER CITOYEN. + +Aux lois décrétées. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Décrétées? Que tu es donc bête! + +PREMIER CITOYEN. + +Bête? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Oui, le plus sot de tous les hommes. + +PREMIER CITOYEN. + +Parce que je fais ce qui est prescrit? Or ce qui est prescrit doit être +fait par l'homme de bon sens, et avant tout. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Tu veux dire par l'imbécile. + +PREMIER CITOYEN. + +Tu ne songes donc pas à déposer ton avoir? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Je m'en garderai bien, avant d'avoir vu ce que veut le plus grand +nombre. + +PREMIER CITOYEN. + +Qu'est-ce que ce peut être, sinon de se préparer à déposer leurs biens? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Il me faudra le voir pour le croire. + +PREMIER CITOYEN. + +On le dit pourtant dans les rues. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +On le dira. + +PREMIER CITOYEN. + +On affirme qu'on va porter son paquet. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +On le portera. + +PREMIER CITOYEN. + +Tu me tues de ne pas le croire. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +On ne le croira pas. + +PREMIER CITOYEN. + +Que Zeus t'écrase! + +DEUXIÈME CITOYEN. + +On t'écrasera. Penses-tu qu'un citoyen, ayant le sens commun, fasse son +apport? Cela n'est pas dans notre caractère: nous savons prendre, et +voilà tout, de par Zeus! Ainsi font les dieux: on peut le voir d'après +les mains de leurs statues. Quand nous les prions de nous accorder des +biens, elles sont là, tendant la main, non pour donner, mais pour +recevoir. + +PREMIER CITOYEN. + +Malheureux homme, laisse-moi faire mon devoir. Il faut que je lie ce +paquet. Où est la courroie? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Réellement, tu vas porter cela? + +PREMIER CITOYEN. + +Oui, de par Zeus! Attachons donc ensemble ces deux trépieds. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Quelle folie! Ne pas attendre ce que feront les autres; et alors... + +PREMIER CITOYEN. + +Que faire? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Attendre et différer encore. + +PREMIER CITOYEN. + +A quoi bon? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Si, par hasard, il arrivait un tremblement de terre, un coup de foudre +sinistre, ou qu'une belette vînt à passer, on cesserait d'apporter, ô +tête fêlée! + +PREMIER CITOYEN. + +Ce serait gentil pour moi, si je ne trouvais pas à placer tout cela. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Crains plutôt de ne savoir où le reprendre. N'aie pas peur, tu +déposeras, même le dernier jour du mois. + +PREMIER CITOYEN. + +Comment? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Je connais nos gens, prompts à voter, puis, ce qui a été décidé, +refusant de le mettre en pratique. + +PREMIER CITOYEN. + +Ils déposeront, mon cher. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et s'ils ne déposent pas, quoi? + +PREMIER CITOYEN. + +Assurément, ils apporteront. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et s'ils n'apportent pas, quoi? + +PREMIER CITOYEN. + +Nous les y contraindrons. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et s'ils sont les plus forts, quoi? + +PREMIER CITOYEN. + +Je m'en vais, laissant mes meubles. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et s'ils les vendent, quoi? + +PREMIER CITOYEN. + +Puisses-tu crever! + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et si je crève, quoi? + +PREMIER CITOYEN. + +Tu feras bien. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et toi, tu veux encore déposer? + +PREMIER CITOYEN. + +Oui, moi. Aussi bien je vois mes voisins faire leur apport. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Certainement Antisthénès va faire le sien, lui qui trouverait beaucoup +plus convenable de chier pendant plus de trente jours. + +PREMIER CITOYEN. + +Gémis. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Kallimakhos, le maître des choeurs, contribuera-t-il pour quelque chose? + +PREMIER CITOYEN. + +Plus que Kallias. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Cet homme-là perdra son avoir. + +PREMIER CITOYEN. + +Tu dis des étrangetés. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Qu'y a-t-il d'étrange? Comme si je ne voyais pas continuellement de +semblables décrets! Ne sais-tu pas celui qui a été rendu sur le sel? + +PREMIER CITOYEN. + +Je le sais. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Et ce que nous avons décrété sur les monnaies de cuivre, le sais-tu? + +PREMIER CITOYEN. + +Ah! quel tort m'a fait ce maudit coin de monnaie! J'avais vendu des +raisins, et je revenais la mâchoire pleine de pièces de cuivre; je vais +ensuite à l'Agora pour acheter de l'orge; au moment même où j'avance mon +sac, le héraut se met à crier que personne désormais ne doit recevoir de +cuivre, vu que l'argent seul a cours. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Naguère ne jurions-nous pas tous que l'État retirerait cinq cents +talents du quarantième, imaginé par Euripidès? Et aussitôt chacun +d'appeler Euripidès un homme d'or. Puis, lorsque, en y regardant de plus +près, on reconnut que c'était comme la Korinthos de Zeus, et que +l'affaire déplut, chacun enduisit de poix ce même Euripidès. + +PREMIER CITOYEN. + +Ce n'est plus la même chose, mon ami; nous gouvernions alors, maintenant +ce sont les femmes. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Pour ma part, je veillerai bien, de par Poséidôn! à ce qu'elles ne +pissent pas sur moi. + +PREMIER CITOYEN. + +Je ne sais ce que tu radotes là. Toi, esclave, emporte le paquet. + +LE HÉRAUT. + +Citoyens assemblés, voici l'état actuel des choses. Venez, rendez-vous +vite auprès de la stratège, afin que, selon que le sort vous aura +désignés, chacun de vous aille s'asseoir au dîner. Les tables sont +couvertes des meilleurs mets et toutes prêtes, les lits ornés de +couvertures et de tapis: les kratères sont pleins; les parfumeuses se +tiennent en ordre; les salaisons sont sur le gril, les lièvres à la +broche; on pétrit les gâteaux, on tresse les couronnes; on passe au feu +les friandises; les jeunes filles font cuire des marmites de purée. +Smoeos, au milieu d'elles, portant une stole de cavalier, essuie la +vaisselle des femmes. Gérès arrive ayant une tunique fine et une +élégante chaussure; il ricane avec un autre jeune homme: sa chaussure +est par terre et son manteau rejeté. Venez donc, le porteur de galettes +est là: allons, jouez des mâchoires! + +DEUXIÈME CITOYEN. + +De toute manière, j'y veux aller. Pourquoi resterais-je ici, puisque +l'État l'exige? + +PREMIER CITOYEN. + +Où veux-tu aller, toi qui n'as point apporté ton avoir? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Au dîner. + +PREMIER CITOYEN. + +Pas le moins du monde, si les femmes ont du bon sens, avant d'avoir fait +ton apport. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Eh bien, je le ferai. + +PREMIER CITOYEN. + +Quand? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +En ce qui me touche, mon cher, il n'y aura point de retard. + +PREMIER CITOYEN. + +Comment cela? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Je veux dire que d'autres paieront encore après moi. + +PREMIER CITOYEN. + +Et, en attendant, tu viens t'asseoir à la table? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Que veux-tu que je fasse? Il faut faire tout son possible pour savoir +servir l'État, quand on est des bien pensants. + +PREMIER CITOYEN. + +Mais, si on t'en empêche, quoi? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Je m'élancerai tête baissée. + +PREMIER CITOYEN. + +Et si on te fouette, quoi? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Nous les citerons en justice. + +PREMIER CITOYEN. + +Et si l'on se moque de toi, quoi? + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Debout, devant les portes... + +PREMIER CITOYEN. + +Que feras-tu? dis-moi. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Des mains des porteurs j'enlèverai les plats. + +PREMIER CITOYEN. + +Va donc le dernier.--Toi, Sikôn, et toi, Parménôn, emportez tout ce +bagage. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Voyons, je t'aide à le porter. + +PREMIER CITOYEN. + +Pas de cela du tout. Je crains que, devant la stratège, ce que j'aurai +déposé tu ne te l'attribues à toi-même. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +J'en prends Zeus à témoin, il me faut quelque machination pour garder le +bien que j'ai, et cependant avoir ma part de la cuisine commune. Il me +semble avoir trouvé juste. Allons tout de suite du côté du dîner, et pas +de retard. + +_(Ici, suivant toute probabilité, se plaçait un choeur.)_ + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Pourquoi les hommes ne viennent-ils point? L'heure est déjà passée. Et +moi, fardée de céruse, je suis là, parée de ma robe jaune, sans rien +faire, fredonnant à part moi une mélodie, et folâtrant pour recevoir +entre mes bras le premier homme qui passera. Muses, descendez ici, sur +ma bouche, et inspirez-moi quelque refrain d'Ionia. + +UNE JEUNE FILLE. + +Allons, tu as mis le nez dehors avant moi, vieille puanteur. Tu te +figurais, en mon absence, vendanger une vigne abandonnée et attirer +quelqu'un en chantant. Mais moi, si tu persistes, je chanterai de mon +côté. Ce moyen, quoique peu agréable aux spectateurs, a cependant je ne +sais quoi de divertissant et de comique. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Cause avec cet homme-ci et disparais. Toi, joueur de flûte, mon cher +petit, prends tes flûtes et flûte-nous une mélodie digne de moi et de +toi. Si quelqu'un veut prendre du plaisir, c'est avec moi qu'il doit +coucher. Car les jeunes filles n'ont pas la science qu'ont les femmes +mûres; et pas une ne saurait plus que moi chérir celui des amants avec +qui je serais: elle s'envolerait vers un autre. + +LA JEUNE FILLE. + +Ne sois pas jalouse des jeunes: la volupté réside sur leurs cuisses +délicates et fleurit sur leurs rondeurs. Mais toi, la vieille, te voilà +allongée et parfumée pour faire les délices de la Mort. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Puisse choir ton pertuis et s'effondrer ton lit quand tu voudras faire +l'amour! Puisses-tu trouver un serpent dans ta couche et l'attirer vers +toi en voulant baiser! + +LA JEUNE FILLE. + +Aïe! aïe! Que deviendrai-je? Il ne me vient point d'amant. Je suis +laissée seule ici. Ma mère s'en est allée ailleurs; et, pour le reste, +ce n'est pas la peine d'en parler. O ma nourrice, je t'en prie, appelle +Orthagoras pour jouir de tes droits, je t'en conjure. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +C'est à la façon ionienne, pauvre petite, que cela te démange; et tu +m'as l'air de pratiquer le «Lambda» à la mode des Lesbiens. + +LA JEUNE FILLE. + +Mais tu ne m'enlèveras pas mes jouissances; tu ne détruiras pas ma +fraîcheur, et tu ne me la raviras point. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Chante tant que tu voudras et avance le cou comme une chatte, personne +n'ira vers toi avant de venir à moi. + +LA JEUNE FILLE. + +Sans doute pour te porter en terre. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Voilà du nouveau. + +LA JEUNE FILLE. + +Du nouveau? vieille puanteur! + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Ah! que non pas! + +LA JEUNE FILLE. + +Peut-on parler de nouveautés à une vieille? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Ce n'est pas ma vieillesse qui te chagrine. + +LA JEUNE FILLE. + +Quoi donc? Ton fard et ta céruse? Pourquoi me parles-tu? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Et toi, pourquoi mets-tu ton nez à l'air? + +LA JEUNE FILLE. + +Moi? Je chante, à part moi, pour Épigénès, mon amant. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Ton amant? En as-tu d'autre que Gérés? + +LA JEUNE FILLE. + +Il te le prouvera: tout à l'heure il sera près de moi. C'est lui-même, +le voici. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Il n'a pas besoin de toi, vilaine. + +LA JEUNE FILLE. + +De par Zeus! vieille étique, il te le fera voir; moi, je me retire. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Moi aussi, pour que tu saches que j'ai bien plus de raison que toi. + +UN JEUNE HOMME. + +Plût au ciel qu'il me fût permis de coucher avec cette jeune fille, et +de ne pas avoir à subir d'abord l'accouplement avec cette vieille +coureuse! C'est insupportable pour un homme libre. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Tu gémiras, de par Zeus! mais tu t'accoupleras avec moi. Nous ne sommes +plus au temps de Kharixénès. Il est juste d'agir conformément à la loi, +puisque nous sommes en démocratie. Mais je me retire à l'écart pour +observer ce qu'il va faire. + +LE JEUNE HOMME. + +Faites, ô dieux, que je trouve seule cette belle fille, vers laquelle +l'ivresse entraîne depuis longtemps mon désir! + +LA JEUNE FILLE. + +J'ai trompé cette maudite vieille. Elle a disparu, croyant que je +restais à l'intérieur. C'est bien celui-là même que je remémorais. Viens +ici, viens ici, toi que j'aime, viens à moi. Avance, et passe entre mes +bras la nuit tout entière. Une passion violente m'a saisie pour les +boucles de tes cheveux: un désir étrange s'est emparé de moi; il me +dévore, il me tient. Sois-moi favorable, Érôs, je t'en supplie, et fais +qu'il vienne partager ma couche. + +LE JEUNE HOMME. + +Viens ici, viens ici; accours m'ouvrir cette porte, sinon je tombe et +j'expire. Amie, je veux me pâmer sur ton sein et sur tes rondeurs +intimes. Kypris, pourquoi me frappes-tu de folie pour elle? Fais qu'elle +vienne partager ma couche. + +LA JEUNE FILLE. + +Tout ce que je dis cependant n'exprime qu'à demi mon supplice. O toi, +cher amant, je t'en conjure, ouvre-moi; couvre-moi de baisers: c'est +pour toi que je souffre. + +LE JEUNE HOMME. + +O mon précieux bijou, rejeton de Kypris, abeille de la Muse, nourrisson +des Kharites, image de la Volupté, ouvre-moi; couvre-moi de baisers: +c'est pour toi que je souffre. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Hé! l'homme! Pourquoi frappes-tu? Est-ce moi que tu cherches? + +LE JEUNE HOMME. + +Où prends-tu cela? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Tu frappais à la porte. + +LE JEUNE HOMME. + +Que je meure! + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Qu'es-tu venu chercher avec ton flambeau? + +LE JEUNE HOMME. + +Je cherche un Anaphlystien. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Qui? + +LE JEUNE HOMME. + +Par Sébinos! que tu attends peut-être. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Oui, par Aphroditè! que tu le veuilles ou non. + +LE JEUNE HOMME. + +Mais nous ne nous occupons pas, pour le moment, des sexagénaires: nous +les renvoyons à une autre époque: nous n'avons affaire qu'à celles qui +n'ont pas la vingtaine. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Sous l'ancien gouvernement, il en allait ainsi, mon bon; mais +aujourd'hui on nous sert les premières, c'est la loi. + +LE JEUNE HOMME. + +Si on le veut bien, suivant la règle du jeu de dames. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Mais tu ne dînes pas suivant la règle du jeu de dames. + +LE JEUNE HOMME. + +Je ne sais ce que tu dis: il faut que je frappe à cette porte. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Mais c'est à ma porte que tu dois d'abord frapper. + +LE JEUNE HOMME. + +Nous n'avons pas, pour le moment, besoin d'un tamis. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Je sais que je suis aimée: tu es surpris, en cet instant, de me trouver +devant la porte; avance la bouche. + +LE JEUNE HOMME. + +Mais, ma bonne, je redoute ton amant. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Qui? + +LE JEUNE HOMME. + +Le plus distingué des peintres. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Qui est-ce? + +LE JEUNE HOMME. + +Celui qui peint les lékythes pour les morts. Mais va-t'en, de peur qu'il +ne te voie sur les portes. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Je sais, je sais ce que tu veux. + +LE JEUNE HOMME. + +Et moi, ce que tu veux, de par Zeus! + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Non, par Aphroditè, qui m'a favorisée par le sort! je ne te lâcherai +pas. + +LE JEUNE HOMME. + +Tu es folle, la vieille! + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Tu plaisantes: je t'entraînerai vers mes couvertures. + +LE JEUNE HOMME. + +A quoi bon achèterions-nous des crochets, quand nous pouvons faire +descendre cette vieille pour tirer les seaux du puits? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Ne te moque pas de moi, mon cher, mais suis-moi jusque chez moi. + +LE JEUNE HOMME. + +Je n'en vois pas la nécessité, à moins que tu n'aies versé pour moi le +cinq centième à l'État. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Par Aphroditè! tu y es contraint: moi, j'aime à coucher avec ceux de ton +âge. + +LE JEUNE HOMME. + +Et moi, je ne puis souffrir celles du tien: jamais je ne m'y déciderai, +jamais. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +De par Zeus! ceci t'y forcera. + +LE JEUNE HOMME. + +Qu'est-ce que c'est? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Un décret, qui t'enjoint de venir chez moi. + +LE JEUNE HOMME. + +Dis-moi quelle en est la teneur. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Je vais te le dire: «Les femmes ont décrété que, si un jeune homme +convoite une jeune fille, il ne pourra jouir d'elle avant d'avoir +commencé par faire la chose avec une vieille; et, s'il ne veut pas +d'abord prendre ce plaisir, et s'il convoite la jeune fille, les +vieilles femmes auront le droit de le prendre et de le traîner par +l'endroit sensible.» + +LE JEUNE HOMME. + +Malheur à moi! Je vais aujourd'hui devenir un Prokoustès. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Il faut obéir à nos lois. + +LE JEUNE HOMME. + +Eh quoi! Mais si je suis arraché de vos mains par un homme du peuple ou +un ami qui survienne? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Au delà d'un médimne un homme ne peut disposer de rien. + +LE JEUNE HOMME. + +Le refus par serment n'est donc pas possible? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +On n'admet pas de détours. + +LE JEUNE HOMME. + +J'alléguerai que je suis marchand. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Tu jetteras les hauts cris. + +LE JEUNE HOMME. + +Que faut-il donc faire? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Viens chez moi. + +LE JEUNE HOMME. + +Est-ce pour moi une nécessité? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Un ordre à la Diomédès. + +LE JEUNE HOMME. + +Étends d'abord une couche d'origan, puis mets dessous quatre branches +brisées, ceins ta tête de bandelettes; dispose les lékythes et place le +vase d'eau devant la porte. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Tu achèteras aussi une couronne pour moi. + +LE JEUNE HOMME. + +Oui, de par Zeus! si tu dures plus que la lumière des cires; car je +pense que tu vas tomber morte tout de suite, en entrant. + +LA JEUNE FILLE. + +Où entraînes-tu ce jeune homme? + +PREMIÈRE VIEILLE. + +C'est mon bien que j'emmène. + +LA JEUNE FILLE. + +Tu n'as pas le sens commun. Il n'a pas l'âge, étant ce qu'il est, pour +coucher avec toi: tu serais sa mère plutôt que sa femme. Si vous faite +prévaloir cette loi, vous remplirez d'OEdipous la terre entière. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +O méchante peste, c'est la jalousie qui te suggère ce propos; mais je me +vengerai de toi. + +LE JEUNE HOMME. + +Par Zeus Sauveur! tu m'as rendu service, ma douce amie, en me +débarrassant de cette vieille: aussi, en retour de ce bienfait, je te +paierai, ce soir, un grand et gros tribut. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Hé! la fille! Tu violes la loi. Où emmènes-tu ce jeune homme? Le texte +écrit ordonne qu'il couche d'abord avec moi. + +LE JEUNE HOMME. + +Ah! quel malheur! D'où sors-tu, vieille maudite? Ce fléau est encore +pire que l'autre. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Viens ici. + +LE JEUNE HOMME, _à la jeune fille_. + +Ne me laisse pas entraîner de force par cette vieille, je t'en conjure. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Ce n'est pas moi, c'est la loi qui t'entraîne. + +LE JEUNE HOMME. + +Non pas la loi, mais je ne sais quelle Empousa, couverte d'ulcères +sanguinolents. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Suis-moi, mon mignon; fais vite, et ne raisonne pas. + +LE JEUNE HOMME. + +Non, pour l'instant; laisse-moi d'abord aller à la selle, afin de me +redonner du coeur. Autrement, tu vas me voir faire de peur quelque chose +de rouge. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Du courage, va; tu chieras à l'intérieur. + +LE JEUNE HOMME. + +Je crains d'en faire plus que je ne veux. Mais je te donnerai deux +bonnes cautions. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Ne me les donne pas. + +TROISIÈME VIEILLE. + +Holà, toi? Où vas-tu avec cette femme? + +LE JEUNE HOMME. + +Je ne vais pas; on m'entraîne. Mais, qui que tu sois, vieille, puissent +de nombreux bonheurs t'arriver, à toi, qui ne m'as pas abandonné dans le +malheur! O Hèraklès, ô Pans, ô Korybantes, ô Dioskoures! ce monstre est +encore plus hideux que l'autre. Car enfin, je le demande, quelle chose +est-ce que cela? Est-ce une guenon plâtrée de céruse, où une vieille qui +revient de chez les morts? + +TROISIÈME VIEILLE. + +Ne raille pas; viens et suis-moi. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Non, par ici. + +TROISIÈME VIEILLE. + +Je ne te lâcherai pas le moins du monde. + +PREMIÈRE VIEILLE. + +Ni moi non plus. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous allez m'écarteler, vieilles dignes de malemort. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +C'est moi que tu dois suivre de par la loi. + +TROISIÈME VIEILLE. + +Non pas, s'il se présente une autre vieille encore plus laide. + +LE JEUNE HOMME. + +Mais si vous commencez par me mettre à mal, voyons, comment irai-je +trouver cette belle fille? + +TROISIÈME VIEILLE. + +Tu y aviseras; mais fais ce que je te dis. + +LE JEUNE HOMME. + +Laquelle des deux dois-je chevaucher pour être quitte? + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Ne le sais-tu pas? Viens ici. + +LE JEUNE HOMME. + +Que celle-ci me lâche donc! + +TROISIÈME VIEILLE. + +Ici, viens donc ici, près de moi. + +LE JEUNE HOMME. + +Si elle me lâche. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Non, de par Zeus! je ne te lâcherai pas. + +TROISIÈME VIEILLE. + +Ni moi non plus. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous seriez d'insupportables batelières. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Pourquoi? + +LE JEUNE HOMME. + +En tirant les passagers, vous les mettriez en pièces. + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Tais-toi, et viens ici. + +TROISIÈME VIEILLE. + +Non, de par Zeus! mais vers moi. + +LE JEUNE HOMME. + +C'est vraiment ici le cas du décret de Kannônos: il faut que je me coupe +en deux pour baiser l'une et l'autre. Comment pourrais-je mouvoir deux +rames à la fois? + +DEUXIÈME VIEILLE. + +Tout bonnement: tu n'as qu'à manger une casserole d'oignons. + +LE JEUNE HOMME. + +Est-il malheur égal au mien? Me voici près de la porte; on m'entraîne. + +TROISIÈME VIEILLE, _à l'autre vieille_. + +Cela ne t'avancera pas beaucoup; j'entrerai avec toi. + +LE JEUNE HOMME. + +Non, de par tous les dieux! Mieux vaut encore subir un seul mal que +deux. + +TROISIÈME VIEILLE. + +Par Hékatè! que tu le veuilles ou non, ce sera. + +LE JEUNE HOMME. + +O triple malheur! Il faut satisfaire cette vieille puante la nuit tout +entière et le jour; puis, une fois délivré de celle-ci, j'ai affaire à +une Phrynè, qui a un lékythe aux mâchoires. Suis-je assez malheureux? +Oui, par Zeus Sauveur! je suis un homme bien misérable d'être emprisonné +avec de pareilles bêtes. Toutefois, s'il m'advient une série continue de +malheurs, en naviguant sur ces deux catins, qu'on m'enterre sur le seuil +même de l'entrée; puis, que celle qui survivra, placée sur l'entablement +de mon tombeau, soit enduite de poix, les pieds garnis de plomb fondu +autour des talons, et dressée en guise de lékythe. + +UNE SERVANTE. + +O peuple heureux, heureuse moi-même, et très heureuse ma maîtresse; et +vous qui êtes devant ces portes; et vous tous, voisins, habitants du +dême, et moi, outre les autres, simple servante, qui ai parfumé ma tête +de bonnes essences, j'en atteste Zeus! Mais plus exquises encore que +tout cela sont les amphores de vin de Thasos: le fumet en reste +longtemps dans la tête, tandis que tous les autres arômes s'évaporent. +Oui, les amphores sont de beaucoup préférables, de beaucoup grands +dieux! Verse-moi d'un vin pur; il inspire la gaieté toute la nuit, quand +on a su choisir celui qui a le meilleur bouquet. Mais dites-moi, femmes, +où est mon maître, l'époux de celle qui m'a prise à son service? + +LE CHOEUR. + +En restant ici, nous pensons que tu le trouveras. + +LA SERVANTE. + +Effectivement; le voici qui vient dîner. O mon maître, homme heureux, +trois fois heureux! + +LE MAÎTRE. + +Moi? + +LA SERVANTE. + +Toi, vraiment; et pas un autre homme. Car peut-on être plus fortuné que +toi, qui, sur une population de plus de trente mille citoyens, es le +seul qui n'ait point dîné? + +LE CHOEUR. + +Oui, tu viens de désigner nettement un heureux homme. + +LA SERVANTE. + +Eh bien! Où vas-tu? + +LE MAÎTRE. + +Je vais du côté du dîner. + +LA SERVANTE. + +Par Aphroditè! tu es de beaucoup le dernier de tous. Toutefois ta femme +m'a ordonné de te prendre et d'emmener ces jeunes filles avec toi. Il +est resté du vin de Khios et d'autres bonnes choses. Ainsi ne tardez +pas; et s'il se trouve quelque spectateur bienveillant, quelque juge au +coup d'oeil impartial, qu'il vienne avec nous: nous le pourvoirons de +tout. Aie donc pour tous des paroles affables; ne dédaigne personne; +mais invite généreusement vieillards, jeunes gens, enfants: le dîner est +préparé pour tout le monde... si chacun s'en va chez soi. + +LE MAÎTRE. + +Je me rends donc au festin, et je porte ce flambeau, comme c'est +l'usage. + +LE CHOEUR. + +Mais qu'est-ce que tu attends? Pourquoi n'emmènes-tu pas ces jeunes +filles avec toi? Moi, pendant la marche, je chanterai quelque chanson de +table. Seulement, je veux donner un petit avis. Que les sages, pour me +juger, se rappellent ce que j'ai dit de sage; que ceux qui ont ri de bon +coeur me jugent d'après ce qui les a fait rire: c'est ainsi que je prie +à peu près tout le monde de me juger. Et que le sort ne me soit point +préjudiciable, s'il nous a choisis les premiers. Mais remettez-vous tout +cela dans la mémoire, fidèles à votre serment, à votre habitude +impartiale de juger les choeurs; et ne ressemblez pas à ces hétaïres +éhontées qui ne gardent jamais que le dernier souvenir. Allons, allons, +c'est le moment! Chères amies, si nous voulons achever l'affaire, il +faut nous rendre en dansant au dîner. Ajustez vos pieds au mode +krètique, et toi, marche en avant. + +LE MAÎTRE. + +Ainsi fais-je. + +LE CHOEUR. + +Et vous, les jambes fines, observez la cadence! Bientôt on va servir +lépas, salaisons, poissons cartilagineux, têtes de squale à la sauce +piquante, silphion assaisonné au miel, grives, merles, pigeons, crêtes +de coq grillées, poules d'eau, colombes, lièvres au vin cuit, tranches +de volailles avec les ailes. Et toi, dûment prévenu, vite, vite, prends +une assiette, un jaune d'oeuf, et cours te mettre à table.. Les autres +mangent déjà! Jambes en l'air. Iè! Ie! A table! Évoé, évoé, évoé! +Victoire! Évoé, évoé, évoé, évoé! + +FIN DES EKKLÈSIAZOUSES + + + + +PLOUTOS + +(L'AN 409 ET 390 AVANT J.-C.) + + +Un homme pauvre, nommé Chrémylos, rencontre un aveugle qu'il emmène chez +lui. Cet aveugle est le dieu de la richesse. Guéri dans le temple +d'Esculape, le dieu n'enrichira plus ni les intrigants ni les coquins. +Rien de plus plaisant que la scène où Hermès, dégoûté du service des +dieux, et ne voulant être ni portier, ni marchand, ni voleur, consent à +devenir agent d'affaires. A cette gaieté vive et preste, la scène entre +Chrémylos, Blepsidèmos et la Pauvreté joint une vigueur de raison amère +et de sagacité morale du plus haut intérêt. + +_PERSONNAGES DU DRAME_ + + KARIÔN. + KHRÉMYLOS. + PLOUTOS. + CHOEUR DE PAYSANS. + BLEPSIDÈMOS. + PÉNIA (la Pauvreté). + LA FEMME DE KHRÉMYLOS. + UN HOMME JUSTE. + UN SYKOPHANTE. + UNE VIEILLE. + UN JEUNE HOMME. + HERMÈS. + UN PRÊTRE DE ZEUS. + +_La scène se passe devant la maison de Khrémylos_. + +PLOUTOS + + +KARIÔN. + +Que c'est une triste chose, de par Zeus et les dieux! que d'être +l'esclave d'un maître en démence! Car si le serviteur se trouve donner +de très bons conseils et s'il plaît au maître de ne pas les suivre, il +en résulte nécessairement du mal pour le serviteur. Ce corps, la +divinité ne nous permet pas d'en être les maîtres, mais à celui qui nous +a achetés; enfin c'est comme cela. Loxias, qui rend ses oracles de son +trépied d'or, mérite justement ce reproche, puisque, médecin et prophète +clairvoyant, dit-on, il renvoie mon maître en proie à son humeur noire, +marchant derrière un homme aveugle, tout au rebours de ce qu'il devrait +faire, car, nous qui voyons, nous guidons les aveugles. Lui, il suit, et +il m'y force, et cela sans me répondre le moindre mot. Pour moi, +toutefois, il n'y a pas moyen que je me taise, si tu ne me dis, ô mon +maître, pour quelle raison nous suivons cet homme; mais je te donnerai +de la tablature, et tu ne me battras pas, ceint d'une couronne. + +KHRÉMYLOS. + +Non, de par Zeus! mais je t'ôterai ta couronne, si tu m'ennuies, et il +t'en cuira davantage. + +KARIÔN. + +Plaisanterie! Je ne cesserai pas avant que tu m'aies dit quel est cet +homme. C'est par bonté pour toi que je te le demande avec tant +d'instance. + +KHRÉMYLOS. + +Eh bien, je ne te le cacherai point; car je crois que de mes +serviteurs, tu es le plus dévoué et le plus cachottier. Moi, religieux +et homme juste, je faisais de mauvaises affaires, et j'étais pauvre. + +KARIÔN. + +Je le sais. + +KHRÉMYLOS. + +Les autres s'enrichissaient, sacrilèges, rhéteurs, sykophantes, +vauriens. + +KARIÔN. + +Je te crois. + +KHRÉMYLOS. + +Voulant donc consulter le Dieu, je fis le voyage, non pour moi +malheureux, qui vois le carquois de ma vie presque épuisé; mais pour mon +fils, le seul qui me reste, afin qu'il sache s'il doit changer de +conduite et devenir pervers, injuste, corrompu, persuadé que dans la vie +c'est là le bonheur. + +KARIÔN. + +Qu'a répondu Phoebos du milieu de ses guirlandes? + +KHRÉMYLOS. + +Tu vas le savoir. Clairement le Dieu m'a dit ceci: que le premier que je +rencontrerais, en sortant, j'eusse à ne point le laisser de côté et à +l'engager à m'accompagner chez moi. + +KARIÔN. + +Et quel est le premier que tu as rencontré? + +KHRÉMYLOS. + +Celui-ci. + +KARIÔN. + +Et tu n'as pas compris la pensée du Dieu, qui te disait de la façon la +plus claire, ô le plus stupide des hommes, de former ton fils aux moeurs +du pays? + +KHRÉMYLOS. + +D'après quoi juges-tu cela? + +KARIÔN. + +C'est qu'il est de toute évidence, même pour un aveugle, que le plus +avantageux est de ne rien faire de raisonnable, dans le temps où nous +sommes. + +KHRÉMYLOS. + +Il n'y a pas moyen que ce soit là le sens de l'oracle, il doit en avoir +un autre plus élevé. Si cet homme nous dit quel il est, en vue de quoi +et pour quel besoin il est venu ici avec nous, nous saurons quel est +pour nous le sens de l'oracle. + +KARIÔN. + +Voyons donc, qui es-tu au juste? Dis-le-nous, ou j'agis en conséquence. +Il faut parler au plus vite. + +PLOUTOS. + +Moi, je te dis que tu vas gémir. + +KARIÔN. + +Tu apprends de lui ce qu'il en est. + +KHRÉMYLOS. + +C'est à toi qu'il s'adresse, non à moi. Tu es grossier et brutal avec +lui dans tes questions. Toi, si tu aimes avoir affaire à un homme +d'humeur loyale, réponds-moi. + +PLOUTOS. + +Va gémir, c'est ce que je te réponds. + +KARIÔN. + +Accueille l'homme et le présage du Dieu. + +KHRÉMYLOS. + +Non, par Dèmètèr, tu ne riras pas toujours. + +KARIÔN. + +Si tu ne parles pas, méchant, tu vas faire une méchante fin. + +PLOUTOS. + +Braves gens, éloignez-vous de moi. + +KHRÉMYLOS. + +Pas du tout. + +KARIÔN. + +Voici, selon moi, ce qu'il y a de mieux à faire, ô mon maître. Je vais +mettre cet homme à malemort: je le conduis, en effet, sur le bord d'un +précipice; puis je le laisse là, je m'en vais, et il se casse le cou en +tombant. + +KHRÉMYLOS. + +Emporte-le vite. + +PLOUTOS. + +Eh, pas du tout! + +KHRÉMYLOS. + +Ne répondras-tu pas? + +PLOUTOS. + +Mais une fois que vous saurez qui je suis, je ne doute pas que vous ne +me maltraitiez et que vous ne vouliez point me lâcher. + +KHRÉMYLOS. + +Si, j'en atteste les dieux, mais cela dépend de ta volonté. + +PLOUTOS. + +Lâchez-moi maintenant tout de suite. + +KHRÉMYLOS. + +Eh bien, nous te lâchons. + +PLOUTOS. + +Écoutez-moi tous deux: car je dois, ce me semble, vous dire ce que +j'étais prêt à vous cacher. Je suis Ploutos. + +KARIÔN. + +O le plus scélérat de tous les hommes! Tu gardais le silence et tu es +Ploutos! + +KHRÉMYLOS. + +Toi Ploutos, en cet état si misérable? O Phoebos Apollôn, Zeus, dieux et +dæmons! O Zeus! que dis-tu? Es-tu réellement lui? + +PLOUTOS. + +Oui. + +KHRÉMYLOS. + +Lui-même? + +PLOUTOS. + +Tout à fait lui. + +KHRÉMYLOS. + +D'où vient donc, dis-moi, que tu te présentes si sale? + +PLOUTOS. + +J'arrive de chez Patroklès, qui ne s'est jamais lavé depuis qu'il est au +monde. + +KHRÉMYLOS. + +Et ta cécité, d'où vient-elle? Dis-le-moi. + +PLOUTOS. + +De Zeus, qui l'a faite dans sa jalousie pour les hommes. Moi, en effet, +étant jeune, je l'ai menacé de ne visiter que les hommes justes, sages, +rangés: alors il me rendit aveugle pour m'empêcher d'en reconnaître +aucun. Tant il est jaloux des gens de bien! + +KHRÉMYLOS. + +Cependant il est honoré exclusivement par les hommes de bien et par les +justes. + +PLOUTOS. + +Je suis de ton avis. + +KHRÉMYLOS. + +Eh bien, voyons. Si tu te reprenais à voir comme auparavant, fuirais-tu +désormais les méchants? + +PLOUTOS. + +Comme je te le dis. + +KHRÉMYLOS. + +Et irais-tu chez les gens de bien? + +PLOUTOS. + +Assurément; car il y a longtemps que je n'en ai vu. + +KHRÉMYLOS. + +Et cela n'a rien d'étonnant: je n'en vois pas, moi qui vois clair. + +PLOUTOS. + +Lâchez-moi maintenant; vous savez désormais tout ce qui me concerne. + +KHRÉMYLOS. + +Non, de par Zeus! mais nous nous attachons d'autant plus à toi. + +PLOUTOS. + +Ne disais-je pas que vous me donneriez de la tablature? + +KHRÉMYLOS. + +O toi, je t'en conjure, cède et ne m'abandonne pas. Car tu ne trouveras +pas, en le cherchant, un homme d'un meilleur caractère, j'en prends Zeus +à témoin: il n'y en a pas d'autre que moi. + +PLOUTOS. + +C'est ce qu'ils disent tous; mais une fois qu'ils me tiennent en réalité +et qu'ils sont devenus riches, aussitôt ils passent les bornes de la +perversité. + +KHRÉMYLOS. + +Il en est ainsi, mais ils ne sont pas tous méchants. + +PLOUTOS. + +Si, de par Zeus! tous sans exception. + +KARIÔN. + +Tu pousseras de longs gémissements. + +KHRÉMYLOS. + +Toi, cependant, pour bien connaître les nombreux avantages que tu +trouveras à demeurer avec nous, prête-moi ton attention, afin de les +apprendre. J'espère, en effet, j'espère, si le Dieu y consent, te guérir +de ton ophthalmie et te rendre la vue. + +PLOUTOS. + +N'en fais rien absolument: je ne veux pas voir de nouveau. + +KHRÉMYLOS. + +Que dis-tu? + +KARIÔN. + +Cet homme est né pour être malheureux. + +PLOUTOS. + +Zeus lui-même, je le sais, lorsqu'il connaîtrait leur folie, +m'écraserait. + +KHRÉMYLOS. + +Hé! n'est-ce pas ce qu'il fait à présent, en te laissant errer à +tâtons? + +PLOUTOS. + +Je ne sais; mais j'ai grand'peur de lui. + +KHRÉMYLOS. + +Vrai, ô le plus lâche de tous les dæmons? Crois-tu donc que la +toute-puissance de Zeus et les foudres vaudraient un triobole, si tu +revoyais clair, même quelques instants? + +PLOUTOS. + +Méchant, ne parle pas ainsi. + +KHRÉMYLOS. + +Sois tranquille, je te ferai voir que tu es beaucoup plus puissant que +Zeus. + +PLOUTOS. + +Moi, dis-tu? + +KHRÉMYLOS. + +Oui, par le Ciel! Et d'abord qui donne à Zeus le pouvoir sur les dieux? + +KARIÔN. + +L'argent; car il en a beaucoup. + +KHRÉMYLOS. + +Eh bien! Qui lui fournit cet argent?? + +KARIÔN. + +Celui-ci. + +KHRÉMYLOS. + +En vue de quoi lui sacrifie-t-on? N'est-ce pas en vue de celui-ci? + +KARIÔN. + +Oui, de par Zeus! on lui demande toujours la richesse. + +KHRÉMYLOS. + +Celui-ci donc en est cause; et facilement, s'il voulait, il mettrait fin +à tout cela. + +PLOUTOS. + +Et comment? + +KHRÉMYLOS. + +Pas un homme, dorénavant, n'offrirait ni un boeuf, ni un gâteau, ni la +moindre chose, si tu ne le voulais pas. + +PLOUTOS. + +Comment? + +KHRÉMYLOS. + +Comment? Il n'y aura pas moyen de faire un achat, si tu n'es pas là pour +donner de l'argent; de sorte que le pouvoir de Zeus, s'il te cause +quelque ennui, tu le détruis à toi seul. + +PLOUTOS. + +Que dis-tu? C'est moi qui suis cause qu'on lui sacrifie? + +KHRÉMYLOS. + +Je l'affirme. De par Zeus! les hommes n'ont rien de brillant, de beau, +d'agréable, qui ne vienne de toi. Tout le cède à la richesse. + +KARIÔN. + +Moi, par exemple, c'est pour un peu d'argent que je suis devenu esclave +et pour avoir été moins riche. + +KHRÉMYLOS. + +Les hétaïres korinthiennes, dit-on, quand c'est un pauvre qui va les +trouver, ne font pas attention à lui; mais si c'est un riche, elles +s'empressent de lui offrir leur derrière. + +KARIÔN. + +On dit aussi que les garçons en font autant, non par amour, mais pour le +gain. + +KHRÉMYLOS. + +Non pas les bons, mais les infâmes: car les bons ne demandent pas +d'argent. + +KARIÔN. + +Quoi donc? + +KHRÉMYLOS. + +Celui-ci un bon cheval, celui-là des chiens de chasse. + +KARIÔN. + +Comme ils rougissent, sans doute, de demander de l'argent, ils +enfarinent d'un autre nom leur infamie. + +KHRÉMYLOS. + +Tous les métiers, toutes les inventions humaines te doivent la +naissance: l'un taille le cuir, assis dans sa boutique. + +KARIÔN. + +Un autre travaille l'airain, un autre le bois. + +KHRÉMYLOS. + +Celui-ci affine l'or, qu'il a reçu de toi. + +KARIÔN. + +Celui-là, de par Zeus! vole sur les routes; cet autre perce les murs. + +KHRÉMYLOS. + +L'un est foulon. + +KARIÔN. + +L'autre lave les laines. + +KHRÉMYLOS. + +Ici on tanne les cuirs. + +KARIÔN. + +Là on lave les oignons. + +KHRÉMYLOS. + +Un autre, pris en adultère, est épilé à cause de toi. + +PLOUTOS. + +Malheureux que je suis! J'ignorais tout cela. + +KARIÔN. + +Le Grand Roi, n'est-ce pas à cause de lui qu'il étale son faste? Et les +assemblées ne se tiennent-elles pas à cause de lui? + +KHRÉMYLOS. + +Quoi donc? N'est-ce pas toi qui équipes les trières? Réponds-moi. + +KARIÔN. + +N'est-ce pas lui qui entretient à Korinthos notre garnison étrangère? Et +Pamphilos, n'est-ce pas à cause de lui qu'il gémira? + +KHRÉMYLOS. + +Et le marchand d'aiguilles avec Pamphilos? + +KARIÔN. + +Et Agynios, n'est-ce pas à cause de lui qu'il pète? + +KHRÉMYLOS. + +Et à cause de toi que Philepsios raconte ses histoires? Et notre +alliance avec les Ægyptiens, n'en es-tu pas la cause, et que Laïs aime +Philonidès? + +KARIÔN. + +Et que la tour de Timothéos... + +KHRÉMYLOS. + +Tombe sur toi!--Enfin, n'est-ce pas par toi que se font toutes les +affaires? Tu es seulissime la cause de toutes choses, biens ou maux, +sois-en certain. + +KARIÔN. + +La victoire, dans les guerres, est donc du côté desquels celui-ci a seul +fait pencher la balance. + +PLOUTOS. + +Ainsi, moi, je suis capable, sans personne, de faire tant de choses? + +KHRÉMYLOS. + +Et, de par Zeus! beaucoup d'autres encore. Aussi personne, absolument +personne ne se lasse de toi. De tout le reste on est vite rassasié. +D'amour... + +KARIÔN. + +De pain. + +KHRÉMYLOS. + +De musique. + +KARIÔN. + +De friandises. + +KHRÉMYLOS. + +D'honneurs. + +KARIÔN. + +De gâteaux. + +KHRÉMYLOS. + +De gloire. + +KARIÔN. + +De figues. + +KHRÉMYLOS. + +D'ambition. + +KARIÔN. + +De bouillie. + +KHRÉMYLOS. + +De commandement. + +KARIÔN. + +De lentilles. + +KHRÉMYLOS. + +Mais de toi, personne ne s'en est lassé jamais. Possède-t-on treize +talents, on désire le plus vivement en avoir seize. Les a-t-on gagnés, +on en veut quarante, sans quoi on dit que la vie n'est pas vivable. + +PLOUTOS. + +Vous me semblez tous les deux parler à merveille: je n'ai peur que d'une +chose. + +KHRÉMYLOS. + +Laquelle? Dis-le-moi. + +PLOUTOS. + +C'est comment de ce pouvoir, que vous prétendez être le mien, je +pourrai, moi, m'emparer. + +KHRÉMYLOS. + +De par Zeus! tout le monde a raison de dire qu'il n'y a pas d'être plus +poltron que Ploutos. + +PLOUTOS. + +Pas du tout: c'est quelque voleur qui m'a calomnié; entré dans une +maison, il n'eut rien à y prendre, ayant trouvé tout fermé, alors il a +nommé peur ma prévoyance. + +KHRÉMYLOS. + +N'en prends aucun souci: car si tu te montres homme empressé à favoriser +nos affaires, je te rendrai plus clairvoyant que Lynkeus. + +PLOUTOS. + +Comment pourras-tu le faire, n'étant qu'un mortel? + +KHRÉMYLOS. + +J'ai quelque bon espoir d'après ce que m'a dit Phoebos, en agitant le +laurier delphique. + +PLOUTOS. + +Est-il donc aussi du secret? + +KHRÉMYLOS. + +Comme je le dis. + +PLOUTOS. + +Attention! + +KHRÉMYLOS. + +Ne t'inquiète de rien, mon bon. Car moi, sache-le bien, quand j'en +devrais mourir, j'en viendrai à bout. + +KARIÔN. + +Et, si tu le permets, j'en suis. + +KHRÉMYLOS. + +Nous aurons encore beaucoup d'autres alliés, tous les honnêtes gens qui +n'ont pas de pain. + +PLOUTOS. + +Oh! oh! tu parles là de piètres alliés. + +KHRÉMYLOS. + +Nullement, s'ils deviennent riches une seconde fois.--Mais voyons, toi, +cours vite. + +KARIÔN. + +Qu'ai-je à faire? Parle. + +KHRÉMYLOS. + +Appelle nos compagnons, les laboureurs. Tu les trouveras, sans doute, +aux champs, dans une extrême misère, et tu leur diras de se rendre ici, +chacun pour son compte, afin de prendre leur part de Ploutos ici +présent. + +KARIÔN. + +J'y vais; mais ce morceau de viande, il faut que quelqu'un de la maison +vienne le prendre et l'emporter. + +KHRÉMYLOS. + +J'en aurai soin; mais hâte-toi, cours.--Et toi, Ploutos, le plus +puissant de tous les dieux, entre avec moi dans cette demeure: c'est la +maison que tu dois remplir aujourd'hui de richesses, acquises bien ou +mal. + +PLOUTOS. + +Mais il m'en coûte toujours beaucoup, j'en atteste les dieux, d'entrer +de plain-pied dans une maison absolument étrangère. Aucun bien n'en est +résulté pour moi, jamais. Si je me trouve entrer chez un avare, aussitôt +il m'enfouit sous la terre; et lorsqu'un honnête homme, de ses amis, +vient lui demander un peu d'argent, il jure qu'il ne m'a vu jamais. Si +je me trouve entrer chez un prodigue, il me livre en proie à des filles +ou à des dés, et, en peu d'instants, on me jette tout nu à la porte. + +KHRÉMYLOS. + +C'est que tu n'es tombé chez un homme modéré jamais. Or, moi, c'est mon +caractère constamment. J'aime l'économie plus que personne, et aussi la +dépense, quand il le faut. Mais entrons; je veux te montrer à ma femme +et à mon fils unique, l'être que j'aime le plus au monde après toi. + +PLOUTOS. + +Je te crois. + +KHRÉMYLOS. + +A quoi servirait-il de ne point te dire la vérité? + +_(Le choeur manque.)_ + +KARIÔN. + +O vous qui, souvent, avez mangé le même ail que mon maître, amis, +concitoyens, qui aimez le travail, venez, hâtez-vous, accourez: ce n'est +pas le moment de se mettre en retard, mais l'instant précis où il faut +payer de sa présence. + +LE CHOEUR. + +Hé! ne vois-tu pas que nous nous sommes hâtés d'accourir empressés, +autant que le peuvent des hommes affaiblis par l'âge? Mais peut-être +crois-tu que je dois courir avant que tu m'aies dit pour quel motif ton +maître nous a convoqués ici. + +KARIÔN. + +Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Mais tu n'entends pas très bien. Mon +maître vous dit que vous allez tous changer en une vie agréable votre +existence misérable et pénible. + +LE CHOEUR. + +Qu'est-ce à dire, et comment va s'opérer le changement qu'il promet? + +KARIÔN. + +Il est arrivé ici, bonnes gens, ramenant un vieillard sale, courbé, +misérable, ridé, chauve, édenté; et je crois même, j'en prends le Ciel à +témoin, qu'il est circoncis. + +LE CHOEUR. + +C'est une nouvelle d'or que tu nous annonces! Comment dis-tu? Répète-moi +cela. Tu nous le représentes arrivant avec un monceau de richesses. + +KARIÔN. + +Au moins est-ce un monceau des infirmités de la vieillesse. + +LE CHOEUR. + +Crois-tu, si tu t'es joué de nous, que tu t'en tireras indemne, surtout +quand j'ai là mon bâton? + +KARIÔN. + +Que je sois tout à fait de ma nature un homme en tout comme cela, vous +le figurez-vous? Et pensez-vous que je ne dise rien de sensé? + +LE CHOEUR. + +Quel air sérieux chez ce retors! Tes jambes vont crier: «Iou! Iou!» +Elles font appel aux khoenix et aux entraves. + +KARIÔN. + +La lettre que tu as tirée au sort aujourd'hui te désigne pour juger dans +le cercueil: pourquoi n'y vas-tu pas? Kharôn te donnera ton insigne. + +LE CHOEUR. + +Puisses-tu crever! Que tu es donc grossier et fripon par nature, toi qui +nous trompes, et qui n'as pas le coeur de nous dire pourquoi ton maître +nous a mandés ici, nous qui, chargés de labeurs, privés de loisirs, +sommes accourus avec empressement, laissant de côté de nombreuses +racines d'ail. + +KARIÔN. + +Eh bien, je ne vous le cacherai pas davantage. C'est Ploutos, mes amis, +que mon maître amène: il va vous enrichir. + +LE CHOEUR. + +Serait-il vrai que nous allons tous devenir riches? + +KARIÔN. + +Oui, de par les dieux! et même des Midas, s'il vous vient des oreilles +d'âne. + +LE CHOEUR. + +Quelle joie pour moi! quel ravissement! Je veux danser de plaisir, si ce +que tu dis est réellement vrai. + +KARIÔN. + +Et moi je veux--Threttanélo--imiter le Kyklops et vous faire marcher +ainsi à coups de pied. Allons, mes enfants, redoublez vos cris, bêlez à +la façon des brebis et des chèvres odorantes: suivez, le phallos en +arrêt, et, comme des boucs, soyez tout à l'amour. + +LE CHOEUR. + +Et nous, de notre côté,--Threttanélo,--nous chercherons le Kyklops en +bêlant, et si nous t'attrapons gorgé de vin, la besace pleine de légumes +sauvages, imprégné de rosée, ivre-mort au milieu de tes brebis et gisant +endormi, nous prendrons un grand pieu brûlé par le bout et nous te +crèverons l'oeil. + +KARIÔN. + +Et moi, cette Kirkè qui par ses philtres magiques contraignit, à +Korinthos, les compagnons de Philonidès à manger, comme des pourceaux, +le gâteau de fange qu'elle avait pétri elle-même, je reproduirai toutes +ses façons d'agir. Et vous, grognant de plaisir, suivez votre mère, +petits cochons. + +LE CHOEUR. + +Si tu es cette Kirkè qui use des philtres magiques pour barbouiller les +compagnons, nous, dans notre joie, pour imiter le fils de Lærtès, nous +te prendrons par les génitoires, nous te frotterons le nez de fiente, +comme à un bouc; et toi, en véritable Aristyllos, la bouche +entr'ouverte, tu crieras: «Suivez votre mère, petits cochons!» + +KARIÔN. + +Allons, voyons, maintenant, faites trêve de railleries, et reprenez sur +un autre ton; moi, je vais, de ce pas, en cachette de mon maître, +prendre une bouchée de pain et de viande, et ensuite me remettre à +l'ouvrage. + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +KHRÉMYLOS. + +Vous souhaiter d'être en joie, chers concitoyens, c'est une formule déjà +vieille et surannée; mais je vous embrasse, pour votre zèle à venir, +pour votre ardeur, pour votre empressement. Secondez-moi aussi dans tout +le reste, et soyez les sauveurs du Dieu. + +LE CHOEUR. + +Sois tranquille: car tu croiras, en me voyant, avoir devant toi Arès en +personne. Il serait étrange si, pour toucher le triobole, nous nous +foulions les uns les autres à l'assemblée, et si tu laissais enlever +Ploutos lui-même. + +KHRÉMYLOS. + +Mais j'aperçois notre Blepsidèmos qui vient à nous: on voit qu'il a +entendu parler de l'affaire, à en juger par son allure et par sa +promptitude. + +BLEPSIDÈMOS. + +Qu'y a-t-il donc? Comment et par quel moyen Khrémylos s'est-il enrichi +tout à coup? Je ne puis le croire. Cependant, par Hèraklès! on ne se +lassait pas de dire parmi les gens assis chez les barbiers, que notre +homme était tout à coup devenu riche. Mais, pour moi, ce qu'il y a +d'étrange, c'est que, faisant une bonne affaire, il y associe ses amis: +il accomplit là un acte vraiment extraordinaire. + +KHRÉMYLOS. + +Je ne te cache rien, je te dis tout. Oui, de par les dieux! Blepsidèmos, +mes affaires sont en meilleur état qu'hier: je puis donc partager avec +toi; car tu es de mes amis. + +BLEPSIDÈMOS. + +Vraiment, comme on le dit, tu es devenu riche? + +KHRÉMYLOS. + +Je le serai bientôt, si le Dieu le veut: car il y a, il y a quelque +péril dans l'affaire. + +BLEPSIDÈMOS. + +Lequel? + +KHRÉMYLOS. + +C'est que... + +BLEPSIDÈMOS. + +Vite, achève ce que tu veux dire. + +KHRÉMYLOS. + +Si nous réussissons, nous sommes heureux à jamais; si nous échouons, +c'est un effondrement complet. + +BLEPSIDÈMOS. + +Ce fardeau me semble trop lourd, et il ne me convient pas. La soudaineté +de cet excès de richesse et la crainte qui la suit sont d'un homme qui +n'a rien fait de bon. + +KHRÉMYLOS. + +Comment, rien de bon? + +BLEPSIDÈMOS. + +Peut-être, de par Zeus! reviens-tu de là-bas, après avoir volé de +l'argent ou de l'or dans le temple du Dieu, et maintenant sans doute tu +t'en repens. + +KHRÉMYLOS. + +Apollôn, qui détournes les fléaux! J'en atteste Zeus, cela n'est pas! + +BLEPSIDÈMOS. + +Trêve de plaisanteries, mon bon: je le sais pertinemment. + +KHRÉMYLOS. + +Ne forme pas sur moi de pareils soupçons. + +BLEPSIDÈMOS. + +Hélas! il n'y a pas, assurément, un seul homme qui fasse rien de bien. +Tous sont esclaves de l'intérêt. + +KHRÉMYLOS. + +Par Dèmètèr! tu ne parais pas être dans ton bon sens. + +BLEPSIDÈMOS. + +Combien il est changé de ses habitudes d'autrefois! + +KHRÉMYLOS. + +Tu tournes à l'humeur noire, mon pauvre homme, j'en atteste le ciel! + +BLEPSIDÈMOS. + +Ses yeux mêmes sont égarés: il est évident qu'il a fait un mauvais +coup. + +KHRÉMYLOS. + +Je devine ton croassement; tu veux me prendre en délit de vol pour en +avoir ta part. + +BLEPSIDÈMOS. + +En avoir ma part? Et de quoi? + +KHRÉMYLOS. + +Mais ce n'est pas du tout cela, c'est autre chose. + +BLEPSIDÈMOS. + +Peut-être n'as-tu pas volé, mais dérobé. + +KHRÉMYLOS. + +Tu perds la tête. + +BLEPSIDÈMOS. + +Est-il vrai que tu n'as fait tort à personne? + +KHRÉMYLOS. + +Non, vraiment. + +BLEPSIDÈMOS. + +Par Hèraklès! voyons, de quel côté se retourner? Il ne veut pas dire la +vérité. + +KHRÉMYLOS. + +Tu m'accuses avant de savoir l'affaire qui me concerne. + +BLEPSIDÈMOS. + +Mon cher, je veux arranger la chose à peu de frais, avant qu'elle +s'ébruite dans la ville: quelques pièces de monnaie fermeront la bouche +aux rhéteurs. + +KHRÉMYLOS. + +Tu es homme, j'en atteste les dieux, à avancer trois mines, et, en bon +ami, à m'en compter douze. + +BLEPSIDÈMOS. + +Je vois quelqu'un assis près du bèma, tenant un rameau de suppliant, +avec ses enfants et sa femme, semblable en tout aux Hèrakléides de +Pamphilos. + +KHRÉMYLOS. + +Non, misérable; mais les gens de bien, les hommes habiles et honnêtes, +voilà les seuls que, moi, j'enrichirai. + +BLEPSIDÈMOS. + +Que dis-tu? As-tu donc volé tant que cela? + +KHRÉMYLOS. + +Hélas! Malheur! Tu me feras mourir! + +BLEPSIDÈMOS. + +C'est toi-même qui te perds, ce me semble. + +KHRÉMYLOS. + +Mais non, malheureux, puisque j'ai Ploutos. + +BLEPSIDÈMOS. + +Toi, Ploutos? Lequel? + +KHRÉMYLOS. + +Le Dieu lui-même. + +BLEPSIDÈMOS. + +Où est-il? + +KHRÉMYLOS. + +Là dedans. + +BLEPSIDÈMOS. + +Chez qui? + +KHRÉMYLOS + +Chez moi. + +BLEPSIDÈMOS. + +Chez toi? + +KHRÉMYLOS. + +Absolument. + +BLEPSIDÈMOS. + +Aux corbeaux! Ploutos chez toi? + +KHRÉMYLOS. + +J'en atteste les dieux. + +BLEPSIDÈMOS. + +Tu dis vrai? + +KHRÉMYLOS. + +Vrai. + +BLEPSIDÈMOS. + +Par Hestia? + +KHRÉMYLOS. + +Par Poséidôn! + +BLEPSIDÈMOS. + +Le Dieu des mers, dis-tu? + +KHRÉMYLOS. + +Et, s'il y a un autre Poséidôn, par un autre! + +BLEPSIDÈMOS. + +Et tu ne l'envoies pas chez nous, qui sommes tes amis? + +KHRÉMYLOS. + +Les choses n'en sont point encore là. + +BLEPSIDÈMOS. + +Que dis-tu? Pas encore au partage? + +KHRÉMYLOS. + +Non, de par Zeus! Il faut d'abord... + +BLEPSIDÈMOS. + +Quoi? + +KHRÉMYLOS. + +Que nous lui rendions la vue. + +BLEPSIDÈMOS. + +La vue à qui? Parle. + +KHRÉMYLOS. + +A Ploutos. Qu'il voie, comme auparavant, d'une manière ou d'une autre. + +BLEPSIDÈMOS. + +Est-il aveugle réellement? + +KHRÉMYLOS. + +J'en atteste le ciel. + +BLEPSIDÈMOS. + +Il n'est pas étonnant qu'il ne soit jamais venu chez moi. + +KHRÉMYLOS. + +Mais, si les dieux le veulent, aujourd'hui il y viendra. + +BLEPSIDÈMOS. + +Ne faudrait-il pas appeler quelque médecin? + +KHRÉMYLOS. + +Quel médecin y a-t-il à présent dans la ville? Où il n'y a pas de +récompense, il n'y a pas d'art. + +BLEPSIDÈMOS. + +Cherchons. + +KHRÉMYLOS. + +Il n'y en a pas. + +BLEPSIDÈMOS. + +Je n'en vois pas non plus. + +KHRÉMYLOS. + +Non, de par Zeus! mais, comme j'y songeais déjà, le faire coucher dans +le temple d'Asklèpios, voilà le meilleur. + +BLEPSIDÈMOS. + +C'est ce qu'il y a de mieux à faire, j'en atteste les dieux. Ne tarde +pas; tâche d'en finir. + +KHRÉMYLOS. + +J'y vais. + +BLEPSIDÈMOS. + +Hâte-toi donc. + +KHRÉMYLOS. + +C'est ce que je fais. + +PÉNIA. + +O vous deux qui osez faire une oeuvre brûlante, impie, illégale, chétifs +bouts d'homme, où donc, où fuyez-vous? Ne vous arrêterez-vous pas? + +BLEPSIDÈMOS. + +Par Hèraklès! + +PÉNIA. + +Mais je vous traiterai misérablement comme des misérables. Vous osez un +trait d'audace qu'on ne saurait tolérer, tel qu'un autre ne l'a jamais +tenté, ni dieu, ni homme: aussi, vous êtes perdus. + +KHRÉMYLOS. + +Qui es-tu donc, toi? Tu me parais bien pâle. + +BLEPSIDÈMOS. + +C'est peut-être quelque Érinys de tragédie: elle a le regard furieux et +tragique. + +KHRÉMYLOS. + +Mais elle n'a pas de torches. + +BLEPSIDÈMOS. + +Alors, si nous la faisions crier? + +PÉNIA. + +Qui croyez-vous donc que je sois? + +KHRÉMYLOS. + +Une cabaretière ou une marchande d'oeufs. Car, autrement, tu ne crierais +pas si fort, n'ayant éprouvé de nous aucun mal. + +PÉNIA. + +Vraiment? Ne m'avez-vous pas fait la plus cruelle injustice, en +cherchant à me chasser de tout pays? + +KHRÉMYLOS. + +Ne te reste-t-il donc pas le Barathron? Mais il fallait dire tout de +suite et sur l'heure qui tu es. + +PÉNIA. + +Quelqu'un qui vous fera repentir aujourd'hui tous les deux d'avoir +essayé de me bannir d'ici. + +BLEPSIDÈMOS. + +N'est-ce pas la cabaretière du voisinage, qui me trompe constamment sur +les kotyles? + +PÉNIA. + +Je suis Pénia, qui habite avec vous depuis nombre d'années. + +BLEPSIDÈMOS. + +Seigneur Apollôn, ô dieux! où fuir? + +KHRÉMYLOS. + +Hé! l'homme! Que fais-tu, ô le plus lâche des animaux? Veux-tu rester! + +BLEPSIDÈMOS. + +Pas le moins du monde. + +KHRÉMYLOS. + +Tu ne resteras pas? Nous, deux hommes, nous fuirons devant une femme? + +BLEPSIDÈMOS. + +Mais, malheureux, c'est Pénia, le plus redoutable de tous les monstres. + +KHRÉMYLOS. + +Demeure, je t'en prie, demeure. + +BLEPSIDÈMOS. + +De par Zeus! je n'en ferai rien. + +KHRÉMYLOS. + +Je te le dis, nous commettrions, de tous les actes, le plus honteux qui +soit possible, si nous laissions là le Dieu tout seul, pour fuir +tremblants devant cette femme et sans nulle résistance. + +BLEPSIDÈMOS. + +Quelles armes, quel pouvoir nous donneraient confiance? Est-il une +cuirasse, un bouclier, que la coquine n'ait mis en gage? + +KHRÉMYLOS. + +Sois tranquille: à lui tout seul, le Dieu, je le sais, déjouera +facilement ses tours. + +PÉNIA. + +Vous avez le front de grommeler, infâmes, quand on vous a pris en +flagrant délit. + +KHRÉMYLOS. + +Mais toi, digne de malemort, pourquoi viens-tu nous injurier, quand on +ne t'a pas fait le moindre mal? + +PÉNIA. + +Croyez-vous donc, j'en jure par les dieux, ne pas m'en faire, quand +vous essayez de rendre la vue à Ploutos? + +KHRÉMYLOS. + +En quoi te faisons-nous du tort, quand nous cherchons le moyen de faire +du bien à tous les hommes? + +PÉNIA. + +Et quel bien pouvez-vous leur faire? + +KHRÉMYLOS. + +Lequel? D'abord de te chasser de la Hellas. + +PÉNIA. + +Me chasser? Quel plus grand mal imagineriez-vous faire aux hommes? + +KHRÉMYLOS. + +Oui, si nous négligions d'exécuter notre dessein. + +PÉNIA. + +Eh bien, je veux, sur ce point, vous donner tout d'abord une raison. Je +vous démontrerai que je suis la cause unique de tous les biens, et que +vous me devez la vie. Si je ne le prouve, faites tout de suite de moi ce +que bon vous semblera. + +KHRÉMYLOS. + +Tu oses, infâme, tenir un pareil langage? + +PÉNIA. + +Laisse-toi renseigner; car je crois pouvoir te montrer aisément que tu +commets tout ce qu'il y a de pire, en disant que tu vas enrichir les +gens de bien. + +KHRÉMYLOS. + +O gourdins, ô carcans, ne nous viendrez-vous point en aide? + +PÉNIA. + +Il ne faut pas s'emporter et crier avant de savoir. + +KHRÉMYLOS. + +Et qui pourrait ne pas crier: «Iou! Iou!» en entendant de pareilles +choses? + +PÉNIA. + +Quiconque a le sens commun. + +KHRÉMYLOS. + +A quelle amende te soumets-tu, si tu perds ta cause? + +PÉNIA. + +A ce que tu voudras. + +KHRÉMYLOS. + +C'est bien dit. + +PÉNIA. + +Et vous, si vous perdez, vous devrez subir la même peine. + +KHRÉMYLOS. + +Penses-tu que vingt morts suffisent? + +BLEPSIDÈMOS. + +Oui, pour elle; mais, pour nous, il suffira de deux seulement. + +PÉNIA. + +Vous n'y échapperez point, en agissant de la sorte. Car quelle bonne +raison ferait-on valoir contre moi? + +LE CHOEUR. + +C'est maintenant qu'il faut dire de sages paroles, pour la confondre, en +réfutant son discours: pas de mollesse, ne donnez rien au hasard. + +KHRÉMYLOS. + +Il est évident, je crois, et tout le monde le reconnaît sans exception, +qu'il est juste que les gens de bien soient heureux et que les méchants +et les athées éprouvent un sort contraire. Nous donc, mus d'un vif +désir, nous avons trouvé, non sans peine, le moyen de convertir cette +idée belle, généreuse, en un acte utile à jamais. En effet, si Ploutos +recouvre aujourd'hui la vue et s'il n'erre plus en aveugle, il ira chez +les gens de bien pour ne les plus quitter; et, quant aux méchants et aux +athées, il les fuira. De la sorte, il fera que les honnêtes gens, +devenus riches, respecteront les dieux. Qui pourrait imaginer rien de +meilleur pour tous les hommes? + +BLEPSIDÈMOS. + +Personne, assurément; je suis là pour l'attester: ne l'interrogez donc +pas. + +KHRÉMYLOS. + +A voir, en ce moment, comment se passe pour nous la vie humaine, qui ne +croirait que tout y est folie, voire même extravagance? En effet, le +plus grand nombre d'hommes qui aient des richesses sont les méchants, +dont l'injustice les a gagnées. Beaucoup d'autres, fort honnêtes gens, +vivent dans la misère et dans le besoin, n'ayant souvent que toi pour +compagne. Je dis donc que, si Ploutos recouvre la vue, ce sera une route +ouverte à qui voudra procurer de plus grands biens aux hommes. + +PÉNIA. + +O vous deux, de tous les hommes les plus disposés à radoter, vieillards, +compagnons de niaiserie et de démence, s'il arrivait ce que vous +désirez, je prétends que vous n'en profiteriez ni l'un ni l'autre. Car +que Ploutos recouvre la vue et qu'il se donne à tous également, pas un +homme ne voudra exercer un art, une industrie, pas un. Or, quand vous +aurez tous deux détruit ces métiers, qui voudra forger le fer, +construire des vaisseaux, tourner des roues, couper le cuir, faire de +la brique, blanchir, corroyer, fendre avec la charrue le sol de la terre +pour en tirer les fruits de Dèo, puisqu'il vous sera permis de vivre +oisifs et libres de tous soucis? + +KHRÉMYLOS. + +Tu niaises pour niaiser; car tous ces travaux que tu viens de nous +énumérer, nos esclaves les exécuteront. + +PÉNIA. + +Mais comment auras-tu des esclaves? + +KHRÉMYLOS. + +Eh mais, nous en achèterons avec notre argent. + +PÉNIA. + +Et d'abord qui sera le vendeur, si celui-là même a de l'argent? + +KHRÉMYLOS. + +Un homme épris du gain, un trafiquant venant de Thessalia, d'où sont les +rusés marchands d'esclaves. + +PÉNIA. + +Mais tout d'abord il n'y aura plus un seul marchand d'esclaves, d'après +le discours même que tu tiens. Car quel riche courra le risque de sa vie +pour faire ce commerce? Si bien que, contraint toi-même de labourer, de +piocher, de faire tous les autres travaux, tu mèneras une existence +beaucoup plus douloureuse que celle d'aujourd'hui. + +KHRÉMYLOS. + +Que cela retombe sur ta tête! + +PÉNIA. + +Tu n'auras plus de lit pour y dormir: ils auront disparu; ni tapis, car +qui voudra tisser, ayant de l'or? ni gouttes d'essence pour parfumer +votre jeune épouse; ni étoffes teintes à grands frais pour la parer de +formes changeantes. Or, à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de +tous ces biens? Chez moi, au contraire, se trouve abondamment tout ce +dont vous manquez: car moi, comme une maîtresse sédentaire, je force +l'artisan, par le besoin et par la pauvreté, à chercher de quoi vivre. + +KHRÉMYLOS. + +Mais quel bien peux-tu donc procurer, que des brûlures gagnées au bain, +des enfants affamés, un tas de vieilles femmes? Je ne te parle pas des +légions de poux, de cousins, de puces, foule innombrable, qui bourdonne, +gênante, autour de notre tête, nous réveille et nous dit: «Tu mourras de +faim, mais lève-toi!» Pour habits, tu donnes des haillons; pour lit, une +litière de jonc, pleine de punaises, qui éveillent les gens endormis; +pour tapis, une natte pourrie; pour oreiller, une pierre énorme sous la +tête; pour nourriture, au lieu de pain, des racines de mauve; comme +gâteaux, des raves sèches; pour escabeau, un couvercle de cruche cassée; +pour pétrin, une douve de tonneau, et fendue encore. Sont-ce là les +biens nombreux dont tu prétends être la source pour tous les hommes? + +PÉNIA. + +Ce n'est pas du tout ma vie que tu as dépeinte; tu as esquissé celle des +mendiants. + +KHRÉMYLOS. + +Mais ne disons-nous pas que la pauvreté est soeur de la mendicité? + +PÉNIA. + +Oui, vous assimilez Dionysos à Thrasyboulos, mais ce n'est point là, +j'en jure par Zeus, la condition de ma vie, et ce ne doit point l'être. +La vie du mendiant, dont tu parles, est vivre sans rien avoir; celle du +pauvre est vivre d'épargne et de travail assidu, sans nul superflu, mais +sans manquer de rien. + +KHRÉMYLOS. + +Quelle vie heureuse, par Dèmètèr! tu nous as représentée, si ton épargne +et ton travail ne te laissent pas de quoi te faire enterrer! + +PÉNIA. + +Tu t'efforces de railler et de jouer la comédie, sans nul souci de ce +qui est sérieux. Tu ne sais pas que, mieux que Ploutos, je rends les +hommes meilleurs d'esprit et de corps. Avec lui, ils sont podagres, +ventrus, les cuisses épaisses, outrageusement gras; avec moi, ils sont +minces, à taille de guêpe, redoutables à l'ennemi. + +KHRÉMYLOS. + +C'est sans doute en les faisant jeûner que tu leur donnes cette taille +de guêpe? + +PÉNIA. + +Pour ce qui est des moeurs, je vais vous expliquer et vous prouver que +la modestie habite avec moi et l'insolence avec Ploutos. + +KHRÉMYLOS. + +Ainsi, voler et percer les murs est tout à fait modeste? + +BLEPSIDÈMOS. + +Oui, de par Zeus! du moment qu'on se cache, comment ne serait-ce pas +modeste? + +PÉNIA. + +Vois donc les orateurs dans les cités: tant qu'ils sont pauvres, ils +sont justes envers le peuple et l'État; mais une fois enrichis des +dépouilles publiques, ils deviennent injustes, attaquent le +gouvernement et font la guerre au peuple. + +KHRÉMYLOS. + +Oui, dans tout cela, tu ne mens pas d'un mot, bien que tu sois mauvaise +langue. Cependant tu n'en gémiras pas moins, et tu n'auras pas à faire +la fière, toi qui cherches à nous persuader que Pénia vaut mieux que +Ploutos. + +PÉNIA. + +Et, de ton côté, tu ne pourras me réfuter sur ce point: tu radotes et tu +bats de l'aile. + +KHRÉMYLOS. + +D'où vient alors que tous les hommes te fuient? + +PÉNIA. + +C'est que je les rends meilleurs. Prends un exemple d'après les enfants: +ils fuient leurs pères, qui ont pour eux les meilleures intentions. Tant +c'est chose difficile de discerner ce qui est juste! + +KHRÉMYLOS. + +Tu diras donc que Zeus ne discerne pas bien ce qu'il y a de meilleur; +car il garde Ploutos avec lui. + +BLEPSIDÈMOS. + +Et c'est toi qu'il nous envoie. + +PÉNIA. + +Mais vous avez tous les deux l'esprit réellement chassieux de chassies +qui datent de Kronos: Zeus est pauvre, et je vais vous le prouver +clairement. S'il était riche, comment dans le concours olympique, créé +par lui, où il a assemblé régulièrement tous les cinq ans la Hellas +entière, ferait-il proclamer les athlètes vainqueurs pour les couronner +d'une couronne d'olivier? Il vaudrait mieux qu'elle fût d'or, s'il +était riche. + +KHRÉMYLOS. + +Mais cela même ne prouve-t-il pas qu'il fait cas de la richesse? C'est +par économie et parce qu'il ne veut faire aucune dépense, qu'il donne +ces bagatelles aux vainqueurs, et qu'il garde la richesse pour lui. + +PÉNIA. + +Tu cherches à lui imputer un méfait bien plus honteux que la pauvreté, +si, étant riche, il se montre aussi bas, aussi épris du gain. + +KHRÉMYLOS. + +Que Zeus te confonde en te couronnant d'une couronne d'olivier! + +PÉNIA. + +Osez me répondre que tous les biens ne vous viennent pas de la pauvreté! + +KHRÉMYLOS. + +On peut demander à Hékatè lequel vaut mieux d'être riche ou pauvre. Elle +exige que ceux qui possèdent et qui sont riches offrent un festin tous +les mois, et que les pauvres l'enlèvent avant qu'il soit servi. Mais +crève, et ne dis pas un traître mot. Tu ne me persuaderas pas, même si +tu me persuades. + +PÉNIA. + +O ville d'Argos, tu entends ce qu'il dit. + +KHRÉMYLOS. + +Appelle Pausôn, ton commensal. + +PÉNIA. + +Que ferai-je, malheureuse? + +KHRÉMYLOS. + +Va-t'en aux corbeaux! Vite, loin de nous! + +PÉNIA. + +Où donc irai-je? + +KHRÉMYLOS. + +Au carcan! Allons, point de retard; en route! + +PÉNIA. + +Certes, un jour vous me rappellerez ici. + +KHRÉMYLOS. + +Alors, tu reviendras; mais, pour le moment, disparais! Mieux vaut pour +moi être riche, et te laisser crier à ton aise, en te cognant la tête. + +BLEPSIDÈMOS. + +Et moi, de par Zeus! devenu riche, je veux faire bonne chère avec mes +enfants et ma femme, sortir du bain tout gras de parfums, pétant au nez +des travailleurs et de la pauvreté. + +KHRÉMYLOS. + +Voilà enfin cette coquine partie! Maintenant, moi et toi, emmenons au +plus vite le Dieu, pour le faire coucher dans le temple d'Asklèpios. + +BLEPSIDÈMOS. + +Ne perdons pas de temps, de peur qu'on ne vienne derechef nous empêcher +de faire le nécessaire. + +KHRÉMYLOS. + +Esclave! Kariôn! Apporte vite les tapis: il faut conduire Ploutos avec +les rites accoutumés; prends tout ce qui est prêt dans la maison. + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +KARIÔN. + +O vous, qui souvent avez fait maigre chère dans les fêtes de Thèseus, +vieillards, nourris de quelques grains d'orge, que vous êtes heureux, +quelle bonne chance pour vous et pour tous ceux qui sont gens de bien! + +LE CHOEUR. + +Qu'est-il donc arrivé, mon cher, à tes amis? Tu as l'air d'un conteur de +bonne nouvelle. + +KARIÔN. + +Il est arrivé à mon maître le plus grand bonheur, ou, pour mieux dire, à +Ploutos lui-même: il était aveugle; il a recouvré la vue, ses prunelles +brillent: un remède salutaire d'Asklèpios lui a procuré cette chance. + +LE CHOEUR. + +Tes paroles provoquent mon allégresse, mes cris de joie. + +KARIÔN. + +C'est le moment de se réjouir, bon gré, mal gré. + +LE CHOEUR. + +Je célébrerai ce fils d'un illustre père, éclatante lumière des hommes, +Asklèpios. + +LA FEMME DE KHRÉMYLOS. + +Que veulent dire ces cris? Est-ce quelque bonne nouvelle? Il y a +longtemps que, pleine d'impatience, je suis assise dans la maison, à +t'attendre. + +KARIÔN. + +Vite, vite, apporte du vin, maîtresse, afin que tu boives aussi: tu te +plais à cet exercice, et beaucoup. Tous les bonheurs, je te les apporte +en bloc. + +LA FEMME. + +Et où sont-ils? + +KARIÔN. + +Dans mes paroles; tu le sauras bientôt. + +LA FEMME. + +Finis-en donc: achève ce que tu as à dire. + +KARIÔN. + +Écoute alors: je vais te conter toute l'affaire des pieds à la tête. + +LA FEMME. + +A la tête, non, je ne veux pas. + +KARIÔN. + +Tu ne veux pas des biens qui t'arrivent? + +LA FEMME. + +Je ne veux point d'affaires. + +KARIÔN. + +Aussitôt donc que nous sommes arrivés auprès du Dieu, conduisant +l'homme, alors le plus misérable, et maintenant un être au comble du +bonheur et de la félicité, nous avons commencé par le mener à la mer, +puis nous l'avons baigné. + +LA FEMME. + +Quel bonheur, de par Zeus! c'était pour un vieillard d'être baigné dans +la mer froide! + +KARIÔN. + +Ensuite, nous nous rendons au sanctuaire du Dieu. Après avoir consacré +sur l'autel gâteaux et offrandes, livrés à la flamme noire de Hèphæstos, +nous couchons Ploutos d'après le rite voulu, et chacun de nous s'arrange +un lit de paille. + +LA FEMME. + +Y avait-il quelques autres personnes implorant le Dieu? + +KARIÔN. + +Tout d'abord Néoklidès, qui, bien qu'aveugle, surpasse en adresse les +voleurs clairvoyants; puis un grand nombre d'autres, atteints de toutes +sortes de maladies. Après qu'il eut éteint les lampes, le ministre du +Dieu nous enjoint de dormir, nous disant que, si l'on entend du bruit, +nous ayons à nous taire; nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je +ne pouvais fermer l'oeil: certain plat de bouillie, placé à peu de +distance de la tête d'une vieille, m'entraînait fatalement à me glisser +par là. Portant en haut mes regards, j'aperçois le prêtre qui enlève les +gâteaux et les figues sèches de dessus la table sainte; après quoi, il +fait le tour des autels, l'un après l'autre, afin de voir si quelque +galette y est restée, et il les met ensuite pieusement dans une sacoche. +Alors moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le +plat de bouillie. + +LA FEMME. + +Malheureux homme! Tu n'as pas eu peur du Dieu? + +KARIÔN. + +Non, de par les dieux! Je craignais qu'il n'arrivât avant moi à la +bouillie, ayant ses bandelettes: son prêtre m'en avait donné l'exemple. +La vieille, entendant le bruit que je faisais, étend la main: moi je +siffle, je la saisis et je la mords, comme si j'étais un serpent sacré. +Aussitôt, elle retire la main et s'enveloppe, sans bouger, dans ses +couvertures, lâchant, par peur, un vent plus puant que celui d'un chat. +Enfin, moi, je me bourre de bouillie; puis, quand j'en suis plein, je me +recouche. + +LA FEMME. + +Et le Dieu ne venait donc pas? + +KARIÔN. + +Pas encore. Mais, après cela, je fais quelque chose de tout à fait +drôle. Au moment où il s'approche, je lâche un énorme pet; car mon +ventre était tout gonflé. + +LA FEMME. + +Sans doute alors cette gentillesse le met en colère. + +KARIÔN. + +Non; mais Iaso, qui le suivait, rougit, et Panakéia se détourne, en se +bouchant le nez: car je ne vesse pas à l'odeur d'encens. + +LA FEMME. + +Et le Dieu? + +KARIÔN. + +Lui, de par Zeus! il n'y fit pas attention. + +LA FEMME. + +Tu veux dire que c'est là un Dieu grossier. + +KARIÔN. + +Non pas, de par Zeus! mais c'est un mange-merde. + +LA FEMME. + +Ah! misérable! + +KARIÔN. + +Après cela, je me blottis vite, de frayeur; et lui, faisant le tour des +malades, les examine successivement avec une grande attention. Ensuite, +un esclave lui apporte un mortier en pierre, un pilon et une petite +boîte. + +LA FEMME. + +En pierre? + +KARIÔN. + +Mais non, de par Zeus! pas la boîte. + +LA FEMME. + +Toi, comment voyais-tu cela, coquin digne de mort, puisque tu dis que tu +étais blotti? + +KARIÔN. + +A travers mon manteau: car il ne manque pas de trous, Zeus m'en est +témoin. Avant tout, il se met à délayer un cataplasme pour Néoklidès, en +versant trois têtes d'ail. Il pile ensuite le tout dans un mortier avec +un mélange de gomme et de lentisque, l'arrose de vinaigre sphettien, et +l'applique sur les paupières retournées, pour augmenter la douleur. Le +patient crie, hurle, s'enfuit à toutes jambes; mais le Dieu lui dit en +riant: «Demeure ici avec ton cataplasme, afin que je t'empêche de te +parjurer dans l'assemblée.» + +LA FEMME. + +Quel dieu patriote et sage! + +KARIÔN. + +Cela fait, il s'assoit auprès de Ploutos, et, d'abord, il lui tâte la +tête, puis, pressant un linge bien propre, il lui essuie les paupières: +Panakéia lui enveloppe la tête d'un voile de pourpre, ainsi que le +visage; le Dieu souffle, et aussitôt deux énormes dragons s'élancent +hors du temple. + +LA FEMME. + +Bons dieux! + +KARIÔN. + +Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous la pourpre, lèchent les +paupières, à ce qu'il m'a semblé; et, en moins de temps, maîtresse, que +tu n'en mets à boire dix kotyles de vin, Ploutos se dresse voyant clair. +Moi, de plaisir, je bats des mains, et je réveille mon maître. Aussitôt +le Dieu disparaît, et les serpents rentrent dans le temple. Mais les +gens couchés auprès de Ploutos l'embrassent comme tu penses, et restent +éveillés toute la nuit, jusqu'à ce que brille le jour. Pour moi, je +remercie le Dieu de toutes mes forces pour avoir vite redonné la vue à +Ploutos et rendu Néoklidès plus aveugle. + +LA FEMME. + +Quelle puissance tu as, souverain maître! Alors, dis-moi où est Ploutos. + +KARIÔN. + +Il vient. Mais il y avait autour de lui une foule immense. Les hommes +justes depuis longtemps, et réduits à une petite vie, l'embrassaient et +lui serraient tous la main de plaisir. Les riches et ceux qui menaient +une vie large, acquise aux dépens de la justice, fronçaient le sourcil +et prenaient en même temps un air rébarbatif. Les premiers lui faisaient +cortège, la tête couronnée, le rire aux lèvres, les bénédictions à la +bouche; la terre résonnait sous les pas des vieillards marchant en +mesure. Allons, tous, d'un commun accord, dansez, bondissez, tournez en +rond; car on ne viendra pas vous annoncer à l'entrée: «Il n'y a plus +d'orge dans le sac.» + +LA FEMME. + +Par Hékatè! je veux, pour cette bonne nouvelle, te tresser une couronne +de gâteaux cuits au four, en retour de ce que tu annonces. + +KARIÔN. + +Ne tarde pas d'un instant, car voici déjà la troupe près de nos portes. + +LA FEMME. + +Eh bien! Je vais au logis chercher des ablutions nécessaires à des yeux +nouvellement reconquis; j'y vais. + +KARIÔN. + +Et moi, je veux aller à leur rencontre. + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +PLOUTOS. + +Et d'abord je me prosterne devant Hèlios, puis sur la terre illustre de +la vénérable Pallas, pays même de Kékrops, qui m'a donné l'hospitalité. +Je rougis de ma triste destinée. Quels hommes je fréquentais, sans le +savoir! et ceux qui étaient dignes de mon amitié, je les fuyais par +ignorance! Malheureux que je suis! Comme en ceci, de même qu'en cela, +j'agissais de travers! Mais je remettrai toutes ces choses en état, et +désormais je ferai voir à tous les hommes que je me donnais contre mon +gré aux méchants. + +KHRÉMYLOS. + +Allez aux corbeaux! Combien sont insupportables les amis qui surgissent +tout à coup, dès qu'on est riche! Ils me tourmentent et me froissent les +os des jambes, en me montrant chacun leur tendresse. Car qui n'est pas +venu me saluer? Quelle foule de vieillards m'a entouré, comme une +couronne, sur l'Agora! + +LA FEMME. + +O le plus chéri des hommes! et toi, et toi, soyez en liesse. Voyons, +maintenant: selon l'usage, je vais répandre ces ablutions, que j'ai +prises pour toi. + +PLOUTOS. + +Nullement. Quand j'entre dans votre maison pour la première fois, y +voyant clair, il convient non d'emporter, mais d'apporter. + +LA FEMME. + +Ne recevras-tu pas ces ablutions? + +PLOUTOS. + +Seulement chez vous, près du foyer, comme c'est l'usage. Nous éviterons +ainsi une vraie charge. Car il ne sied pas à un poète dramatique de +jeter aux spectateurs des figues et des friandises, pour les forcer à +rire. + +LA FEMME. + +Tu dis vrai; et voilà déjà Dexinikos qui se levait pour attraper des +figues. + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +KARIÔN. + +Qu'il est doux, braves gens, d'être heureux, et cela sans rien emporter +de chez soi! Un amas de bonheur a fait invasion dans notre maison, sans +que nous ayons commis une injustice. Être riche ainsi est vraiment une +agréable chose. La huche est pleine d'orge blanche, et les amphores d'un +vin noir, qui fleure bon. Tous nos coffres regorgent d'argent et d'or, +que c'est merveille. Le puits est rempli d'huile, les lékythes +débordent d'essences, et le fruitier de figues. Vinaigriers, pots, +marmites, toute la vaisselle est devenue d'airain. Les vieux plats usés +où l'on sert le poisson sont d'un argent brillant à l'oeil. Nos lieux +d'aisances sont tout à coup devenus d'ivoire. Nous autres esclaves, nous +jouons à pair ou non avec des statères; et, par raffinement, nous ne +nous torchons plus avec des pierres, mais avec des têtes d'ail. En ce +moment, mon maître, ceint d'une couronne, immole, dans la maison, un +porc, un bouc et un bélier. Moi, j'ai été chassé par la fumée: je ne +pouvais plus rester à l'intérieur, elle me piquait les yeux. + +UN HOMME JUSTE. + +Viens avec moi, enfant, et allons trouver le Dieu. + +KARIÔN. + +Hé! quel est celui qui s'avance? + +L'HOMME JUSTE. + +Un homme naguère misérable, aujourd'hui heureux. + +KARIÔN. + +Il paraît certain que tu es du nombre des gens de bien. + +L'HOMME JUSTE. + +Assurément. + +KARIÔN. + +Alors, qu'est-ce qu'il te faut? + +L'HOMME JUSTE. + +Je viens auprès du Dieu, qui est pour moi la cause de grands biens. +J'avais reçu de mon père une fortune suffisante, et je la mettais au +service de mes amis besogneux, croyant que c'est employer utilement la +vie. + +KARIÔN. + +Sans doute cette fortune t'a promptement manqué? + +L'HOMME JUSTE. + +Comme tu dis. + +KARIÔN. + +Et alors, après cela, tu es devenu misérable? + +L'HOMME JUSTE. + +Comme tu dis. Et je croyais, moi, que, ayant jusque-là fait du bien à +mes amis dans la détresse, je les trouverais fidèles, si quelque jour +j'en avais besoin. Mais ils se détournaient de moi et semblaient ne plus +me voir. + +KARIÔN. + +Et ils se moquaient de toi, j'en suis sûr. + +L'HOMME JUSTE. + +Comme tu dis. La pauvreté de mon ménage causait ma perte. Mais à présent +il n'en est plus ainsi: et voilà pourquoi je viens auprès du Dieu, afin +de lui adresser des actions de grâces. + +KARIÔN. + +Et que peut faire au Dieu ce manteau, porté par l'esclave qui +t'accompagne? Dis-le-moi. + +L'HOMME JUSTE. + +Je viens le consacrer en même temps au Dieu. + +KARIÔN. + +Le portais-tu, lorsque tu fus initié aux grands mystères? + +L'HOMME JUSTE. + +Nullement; mais il m'a servi à grelotter treize ans. + +KARIÔN. + +Et ces chaussures? + +L'HOMME JUSTE. + +Elles ont aussi pâti des hivers avec moi. + +KARIÔN. + +Les as-tu apportées aussi comme offrandes? + +L'HOMME JUSTE. + +Oui, de par Zeus! + +KARIÔN. + +Ils sont charmants, les dons que tu apportes au Dieu. + +UN SYKOPHANTE. + +Hélas! Malheureux! C'est fait de moi, chétif! O trois fois, quatre fois, +cinq fois, douze fois, dix mille fois malheureux! Iou! Iou! Je suis +emmêlé dans une triste série d'infortunes. + +KARIÔN. + +Apollôn préservateur, et vous, dieux propices, quel mal est-il donc +arrivé à cet homme? + +LE SYKOPHANTE. + +N'éprouvé-je pas aujourd'hui une cruelle infortune, ayant perdu tout ce +que j'avais chez moi, grâce à ce Dieu? Puisse-t-il redevenir aveugle, si +la justice ne nous a point abandonnés! + +L'HOMME JUSTE. + +Je crois à peu près comprendre l'affaire. Voici un homme en mauvaise +passe, et qui a un air de faux aloi. + +KARIÔN. + +De par Zeus! c'est avec raison qu'il est ainsi frappé. + +LE SYKOPHANTE. + +Où est-il, où est ce Dieu qui promettait de nous rendre tous riches, +sur-le-champ, à lui seul, s'il se reprenait à voir clair? Et cependant +il en a rendu quelques-uns beaucoup plus misérables. + +KARIÔN. + +Qui donc a-t-il si maltraité? + +LE SYKOPHANTE. + +Moi-même. + +KARIÔN. + +Étais-tu donc un méchant, un perceur de murs? + +LE SYKOPHANTE. + +Non, de par Zeus! Mais vous ne valez rien l'un et l'autre, et il n'est +pas possible que vous n'ayez point mon argent. + +KARIÔN. + +O Dèmètèr! quel furieux sykophante nous est venu là! Il est certain +qu'il est atteint de boulimie. + +LE SYKOPHANTE. + +Toi, tu ne vas pas tarder à venir immédiatement à l'Agora. Il faut que +sur la roue et dans les tourments tu avoues tes méfaits. + +KARIÔN. + +Comme tu vas gémir, toi! + +L'HOMME JUSTE. + +Au nom de Zeus Sauveur, le Dieu a bien mérité de tous les Hellènes, s'il +met à malemort les mauvais sykophantes. + +LE SYKOPHANTE. + +Malheureux que je suis! Est-ce que tu es complice de ces moqueries? Où +as-tu été prendre ce vêtement? Hier encore, je t'ai vu avec un manteau +percé. + +L'HOMME JUSTE. + +Je ne fais aucun cas de toi. Cet anneau que je porte, je l'ai acheté une +drakhme à Eudèmos. + +KARIÔN. + +Mais il ne garantit pas de la morsure d'un sykophante. + +LE SYKOPHANTE. + +N'est-ce point là le comble de l'outrage? Vous plaisantez et vous ne +dites pas ce que vous faites ici. Vous n'y êtes pour rien de bon. + +KARIÔN. + +Non, de par Zeus! pas pour ton bien; sois-en convaincu. + +LE SYKOPHANTE. + +De par Zeus! vous allez dîner tous les deux à mes dépens. + +KARIÔN. + +En réalité, puisses-tu crever, toi et ton témoin, sans vous être rempli +le ventre! + +LE SYKOPHANTE. + +Le nierez-vous, scélérats? Il y a là dedans une grande quantité de +poissons salés et de viandes rôties. Hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! +hu! hu! hu! _(Il flaire.)_ + +L'HOMME JUSTE. + +Misérable! Tu flaires quelque chose? + +KARIÔN. + +Le froid peut-être, avec le manteau usé qui l'enveloppe. + +LE SYKOPHANTE. + +Et vous supportez de pareilles choses, Zeus, et vous, dieux! Ces gens-là +m'insulter? J'ai raison de m'indigner, moi, homme de bien et patriote, +maltraité de la sorte! + +L'HOMME JUSTE. + +Toi patriote et homme de bien? + +LE SYKOPHANTE. + +Comme pas un. + +L'HOMME JUSTE. + +Voyons, je t'interroge; réponds-moi. + +LE SYKOPHANTE. + +Qu'est-ce à dire? + +L'HOMME JUSTE. + +Es-tu laboureur? + +LE SYKOPHANTE. + +Me crois-tu atteint de mélancolie? + +L'HOMME JUSTE. + +Marchand, alors? + +LE SYKOPHANTE. + +Oui, j'en prends le titre, quand cela tourne bien. + +L'HOMME JUSTE. + +Soit! As-tu appris quelque métier? + +LE SYKOPHANTE. + +Non, de par Zeus! + +L'HOMME JUSTE. + +Comment et de quoi vivais-tu donc, ne faisant rien? + +LE SYKOPHANTE. + +Je surveille les affaires publiques ou privées, toutes. + +L'HOMME JUSTE. + +Toi? Et de quel droit? + +LE SYKOPHANTE. + +Je le veux. + +L'HOMME JUSTE. + +Comment donc serais-tu un honnête homme, ô perceur de murs, si tu n'as +d'autre fonction que de te faire détester? + +LE SYKOPHANTE. + +Ce n'est pas mon affaire, imbécile, de servir de toutes mes forces les +intérêts de la ville? + +L'HOMME JUSTE. + +Est-ce les servir que de se donner beaucoup de mouvement pour rien? + +LE SYKOPHANTE. + +Oui, si l'on vient en aide aux lois établies, et si l'on ne transige +pas avec les coupables. + +L'HOMME JUSTE. + +Est-ce pour rien que la ville a établi les fonctions judiciaires? + +LE SYKOPHANTE. + +Mais qui accuse? + +L'HOMME JUSTE. + +Celui qui veut. + +LE SYKOPHANTE. + +Ne suis-je pas cet homme, moi? C'est donc à moi que reviennent les +affaires de l'État? + +L'HOMME JUSTE. + +De par Zeus! elles ont alors un mauvais prostate. Mais ne préférerais-tu +pas, l'âme tranquille, vivre sans rien faire? + +LE SYKOPHANTE. + +C'est mener la vie d'un mouton que tu veux dire, quand on n'a aucune +occupation dans la vie. + +L'HOMME JUSTE. + +Ainsi tu ne changerais pas? + +LE SYKOPHANTE. + +Non, quand tu me donnerais Ploutos lui-même et le silphion de Battos. + +L'HOMME JUSTE. + +Mets vite habit bas. + +KARIÔN. + +Hé! l'homme! on te parle. + +L'HOMME JUSTE. + +Puis, ôte ta chaussure. + +KARIÔN. + +C'est à toi qu'il dit tout cela. + +LE SYKOPHANTE. + +Qu'il y vienne donc, celui de vous qui voudra! + +KARIÔN. + +Eh bien! je suis celui-là, moi! + +LE SYKOPHANTE. + +Malheur à moi! on me dépouille en plein jour. + +KARIÔN. + +Ah! tu crois bon de te mettre à manger le bien des autres? + +LE SYKOPHANTE, _à un témoin_. + +Vois-tu ce qu'on fait? Je te prends à témoin. + +L'HOMME JUSTE. + +Mais il se sauve à belles jambes, celui que tu prenais à témoin. + +LE SYKOPHANTE. + +Hélas! on me laisse tout seul. + +KARIÔN. + +Tu cries maintenant? + +LE SYKOPHANTE. + +Malheur! hélas! encore une fois! + +KARIÔN. + +Donne-moi donc, toi, ce vieux manteau, que je couvre ce sykophante! + +L'HOMME JUSTE. + +Non pas, il est depuis longtemps consacré à Ploutos. + +KARIÔN. + +Où ferait-il meilleur effet que jeté sur les épaules de ce scélérat, de +ce perceur de murs? Il convient de parer Ploutos de vêtements +respectables. + +L'HOMME JUSTE. + +Et que fera-t-on des chaussures, dis-moi? + +KARIÔN. + +Je les attacherai tout de suite à son front, comme on suspend des +offrandes à des branches d'olivier. + +LE SYKOPHANTE. + +Je m'en vais; car je reconnais que je suis beaucoup plus faible que +vous. Mais, si je rencontre quelque compagnon, fût-il de bois de +figuier, je tirerai vengeance aujourd'hui de ce Dieu qui, à lui tout +seul, renverse ouvertement la démocratie, sans consulter le Conseil et +l'assemblée des citoyens. + +L'HOMME JUSTE. + +Or, maintenant que tu marches revêtu de mon armure, cours au bain: +prends-y la première place et chauffe-toi. Moi-même j'ai occupé ce poste +autrefois. + +KARIÔN. + +Mais le baigneur viendra le jeter à la porte en le prenant par les +génitoires; car, dès qu'il l'aura vu, il reconnaîtra que c'est un fripon +de mauvaise marque. Pour nous, entrons, afin que tu adresses tes prières +au Dieu. + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +UNE VIEILLE FEMME. + +Hé! amis vieillards, sommes-nous bien devant la maison du nouveau Dieu, +ou nous sommes-nous absolument trompée de route? + +LE CHOEUR. + +Non; tu es arrivée à la porte même, ma belle enfant: tu t'informes juste +à point. + +LA VIEILLE. + +Voyons, maintenant, je vais appeler quelqu'un de ceux du dedans. + +KHRÉMYLOS. + +Non; c'est inutile, car me voici moi-même tout venu. Seulement il faut +nous dire au plus tôt pourquoi tu es venue. + +LA VIEILLE. + +J'ai souffert des choses indignes, injustes, mon très cher ami. Depuis +que ce Dieu a recouvré la vue, il m'a fait la vie non vivable. + +KHRÉMYLOS. + +Qu'est-ce donc? Serais-tu donc, toi, un sykophante femelle? + +LA VIEILLE. + +Non pas, de par Zeus! + +KHRÉMYLOS. + +Aurais-tu donc, pour boire, tiré une mauvaise lettre? + +LA VIEILLE. + +Tu railles; et moi j'ai des ennuis cuisants. + +KHRÉMYLOS. + +Ne finiras-tu pas par nous dire quels sont ces ennuis? + +LA VIEILLE. + +Écoute donc. J'avais pour ami un jeune homme, pauvre il est vrai, mais +beau, bien fait et honnête. Si j'avais besoin de quelque chose, il +m'accordait tout gracieusement, gentiment, et moi je le payais de +retour. + +KHRÉMYLOS. + +Que te demandait-il donc spécialement, de son côté? + +LA VIEILLE. + +Pas grand'chose; car il était avec moi d'une réserve extraordinaire: +tantôt il me demandait vingt drakhmes d'argent pour un manteau, tantôt +huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter un khitôn pour +ses soeurs, un mantelet pour sa mère, ou il avait besoin de quatre +médimnes de blé. + +KHRÉMYLOS. + +En effet, tu nous dis là, par Apollôn! des demandes bien modestes, et il +est clair qu'il y mettait de la réserve. + +LA VIEILLE. + +Ce n'étaient pas effectivement, ainsi qu'il le disait, des demandes +intéressées, mais des échanges d'amitié; en portant mon manteau, il se +rappelait mon souvenir. + +KHRÉMYLOS. + +Tu parles d'un homme éperdument amoureux. + +LA VIEILLE. + +Mais, maintenant, le perfide n'a plus les mêmes sentiments: il est +absolument changé. Avec ce gâteau et beaucoup d'autres friandises que je +lui avais envoyés sur ce plat, je lui faisais dire que je viendrais ce +soir. + +KHRÉMYLOS. + +Qu'a-t-il fait? Dis-le-moi. + +LA VIEILLE. + +Il m'a renvoyé cette tarte au lait à la condition que je ne viendrais +plus jamais le voir, et, en outre, il m'a fait dire que «jadis les +Milèsiens étaient braves». + +KHRÉMYLOS. + +Il est évident que ce garçon n'est pas un imbécile: depuis qu'il est +riche, il n'aime plus les lentilles; quand il était pauvre, il mangeait +de tout. + +LA VIEILLE. + +Alors, chaque jour, j'en jure par les deux Déesses! il était constamment +à ma porte. + +KHRÉMYLOS. + +Pour un transport? + +LA VIEILLE. + +Non, de par Zeus! mais pour le seul plaisir d'entendre ma voix. + +KHRÉMYLOS. + +Et pour recevoir quelque chose. + +LA VIEILLE. + +Et, j'en atteste Zeus, s'il me voyait triste, il m'appelait d'une voix +douce: «Mon petit canard, ma petite colombe.» + +KHRÉMYLOS. + +Après quoi, sans doute, il demandait pour avoir des chaussures. + +LA VIEILLE. + +Lors des grands mystères, j'en prends Zeus à témoin, quelqu'un m'ayant +regardée sur mon char, il me battit pour cela toute la journée, tant ce +garçon était jaloux. + +KHRÉMYLOS. + +C'est probablement qu'il aimait à manger seul. + +LA VIEILLE. + +Il disait que j'avais les mains tout à fait belles. + +KHRÉMYLOS. + +Lorsqu'elles lui présentaient vingt drakhmes. + +LA VIEILLE. + +Il prétendait que ma peau sentait bon. + +KHRÉMYLOS. + +Sans doute, de par Zeus! quand tu lui versais du Thasos. + +LA VIEILLE. + +Que mon regard n'était que tendresse et beauté. + +KHRÉMYLOS. + +Notre homme n'était pas maladroit, mais il s'entendait à gruger les +ressources d'une vieille en chaleur. + +LA VIEILLE. + +Ainsi, mon cher, le Dieu n'agit pas en droiture, quand il dit qu'il +vient toujours en aide aux opprimés. + +KHRÉMYLOS. + +Que devrait-il faire? Dis-le, et ce sera fait. + +LA VIEILLE. + +La justice veut, j'en atteste Zeus, que l'on contraigne celui que j'ai +bien traité à me traiter bien, à son tour; autrement, il n'est pas juste +qu'il reçoive aucune faveur. + +KHRÉMYLOS. + +Ne s'acquittait-il pas chaque nuit avec toi? + +LA VIEILLE. + +Mais il disait qu'il ne m'abandonnerait jamais de ma vie. + +KHRÉMYLOS. + +Fort bien, mais à présent il croit que tu ne vis plus. + +LA VIEILLE. + +En effet, mon cher ami, le chagrin m'a desséchée. + +KHRÉMYLOS. + +Dis plutôt putréfiée, si tu veux m'en croire. + +LA VIEILLE. + +Tu me ferais donc passer par un anneau. + +KHRÉMYLOS. + +Oui, si cet anneau était le cercle d'un crible. + +LA VIEILLE. + +Mais, à propos, voici le jeune homme que je suis dès longtemps en train +d'accuser: il a l'air de se rendre à un gala. + +KHRÉMYLOS. + +On le dirait: il s'avance, en effet, portant une couronne et un +flambeau. + +LE JEUNE HOMME. + +Salut! + +KHRÉMYLOS. + +C'est à toi qu'il s'adresse. + +LE JEUNE HOMME. + +Ma vieille amie, tu es devenue blanche en peu de temps, de par le Ciel! + +LA VIEILLE. + +Malheureuse! De quelle insulte je suis abreuvée! + +KHRÉMYLOS. + +Il paraît qu'il y a longtemps qu'il ne t'a vue. + +LA VIEILLE. + +Longtemps, misérable! Il était chez moi hier. + +KHRÉMYLOS. + +Il lui arrive le contraire des autres, assurément: quand il est ivre, il +y voit, sans doute, plus clair. + +LA VIEILLE. + +Non, mais il continue d'être d'une humeur insolente. + +LE JEUNE HOMME. + +O Poséidôn, souverain des mers! ô vieilles divinités! que de rides elle +a sur le visage! + +LA VIEILLE. + +Ah! ah! N'approche pas ce flambeau! + +KHRÉMYLOS. + +Elle a raison: si une seule étincelle tombait sur elle, elle brûlerait +comme une vieille branche d'olivier. + +LE JEUNE HOMME. + +Veux-tu jouer un moment avec moi? + +LA VIEILLE. + +Où, méchant? + +LE JEUNE HOMME. + +Ici: prends des noix. + +LA VIEILLE. + +A quel jeu? + +LE JEUNE HOMME. + +A «Combien as-tu de dents?» + +KHRÉMYLOS. + +Je vais deviner aussi. Elle en a réellement trois ou quatre. + +LE JEUNE HOMME. + +A l'amende! Elle n'a qu'une seule molaire. + +LA VIEILLE. + +O le plus méchant de tous les hommes! tu ne me parais pas dans ton bon +sens, de me laver la tête devant tant de monde. + +LE JEUNE HOMME. + +Tu y gagnerais gros, si on te lavait tout entière. + +KHRÉMYLOS. + +Non pas, car elle est, pour le moment, bien fardée; mais si on lavait +cette céruse, on verrait à plein les rides de son visage. + +LA VIEILLE. + +Tout vieux que tu es, tu me parais bien peu sage. + +LE JEUNE HOMME. + +Il essaie, en effet, de te cajoler; il te caresse la gorge, et il croit +que je ne le vois pas. + +LA VIEILLE. + +Non, par Aphroditè! ce n'est pas à moi, infâme! + +KHRÉMYLOS. + +J'en jure par Hékatè! ce n'est pas cela certainement, je serais en +démence. Mais, jeune homme, je ne puis te pardonner de haïr cette belle +enfant. + +LE JEUNE HOMME. + +Moi, je l'adore. + +KHRÉMYLOS. + +Et pourtant elle t'accuse. + +LE JEUNE HOMME. + +De quoi? + +KHRÉMYLOS. + +Elle soutient que tu es un insolent, qui lui a dit: «Jadis les Milèsiens +étaient braves.» + +LE JEUNE HOMME. + +Moi, je ne te la disputerai pas. + +KHRÉMYLOS. + +Pourquoi? + +LE JEUNE HOMME. + +Par respect pour ton âge; avec un autre, je ne souffrirais pas cette +façon d'agir. A présent, va-t'en, la joie au coeur, et emmène la fille. + +KHRÉMYLOS. + +Je comprends ton idée; tu ne te soucies pas, sans doute, d'être avec +elle. + +LA VIEILLE. + +Et qui le souffrira? + +LE JEUNE HOMME. + +Je ne saurais dialoguer avec une vieille qui fait l'amour depuis treize +mille ans. + +KHRÉMYLOS. + +Cependant, puisque tu trouvais le vin bon à boire, il faut maintenant +avaler la lie. + +LE JEUNE HOMME. + +C'est que c'est une lie tout à fait vieille et rance. + +KHRÉMYLOS. + +La passoire corrigera tout cela. + +LE JEUNE HOMME. + +Mais entrons; je veux aller offrir au Dieu ces couronnes que je porte. + +LA VIEILLE. + +Et moi, je veux aussi lui parler. + +LE JEUNE HOMME. + +Alors, moi, je n'entre pas. + +KHRÉMYLOS. + +Du courage, n'aie crainte, elle ne te fera pas violence. + +LE JEUNE HOMME. + +Ce que tu dis est tout à fait juste. J'ai assez longtemps goudronné +cette bonne femme. + +LA VIEILLE. + +Marche; moi, j'entre derrière toi. + +KHRÉMYLOS. + +Combien cette vieille, j'en prends à témoin Zeus, roi du ciel, est une +huître fortement collée à ce jeune homme! + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +KARIÔN. + +Qui est-ce qui frappe à la porte? Qu'est-ce à dire? Personne ne paraît. +C'est probablement la porte qui, en bruissant, a gémi. + +HERMÈS. + +J'ai à te parler, Kariôn; demeure. + +KARIÔN. + +Holà! dis-moi, est-ce toi qui frappais si rudement à la porte? + +HERMÈS. + +Non, de par Zeus! mais j'allais le faire, quand tu m'as prévenu en +ouvrant. Va, cours vite appeler ton maître, puis sa femme et ses +enfants, puis les serviteurs, puis le chien, puis toi-même, puis le +cochon. + +KARIÔN. + +Dis-moi, qu'y a-t-il? + +HERMÈS. + +Zeus, mon pauvre homme, veut vous entasser tous dans le même plat, et +vous jeter ensemble dans le Barathron. + +KARIÔN. + +On coupe la langue au porteur de semblables nouvelles! Mais pourquoi +songe-t-il à nous traiter de la sorte? + +HERMÈS. + +Parce que vous avez fait la pire de toutes les choses. Depuis que +Ploutos a recommencé à voir clair, ni encens, ni laurier, ni gâteau, ni +victime, personne ne sacrifie plus la moindre offrande aux dieux. + +KARIÔN. + +Et, de par Zeus! nul ne vous offrira rien; car jadis vous ne songiez +guère à nous. + +HERMÈS. + +Pour ce qui est des autres dieux, j'en ai un médiocre souci; mais moi, +je me meurs, je suis anéanti. + +KARIÔN. + +Tu as raison. + +HERMÈS. + +Autrefois, dans les cabarets, j'avais, dès le matin, et sur-le-champ, +toutes sortes de bonnes choses, gâteaux au vin, miel, figues, tout ce +qu'il plaît à Hermès de manger. Aujourd'hui, réduit à la misère, je +demeure couché les jambes croisées. + +KARIÔN. + +N'est-ce pas de toute justice, toi qui faisais condamner à l'amende ceux +qui te procuraient ces biens? + +HERMÈS. + +Malheureux que je suis! c'en est fait du gâteau pétri à mon intention le +quatrième jour du mois! + +KARIÔN. + +Tu regrettes ce qui n'est plus, et tu l'appelles en vain. + +HERMÈS. + +Ah! jambon que je dévorais! + +KARIÔN. + +Eh bien! joue des jambes, ici, en plein air. + +HERMÈS. + +Entrailles toutes chaudes que je dévorais! + +KARIÔN. + +Ce sont des douleurs d'entrailles qui semblent te tourmenter! + +HERMÈS. + +Ah! coupe remplie d'un égal mélange! + +KARIÔN. + +Avale celle-ci; fuis et ne te laisse pas devancer! + +HERMÈS. + +Serais-tu homme à rendre service à un ami? + +KARIÔN. + +Si le service demandé, je puis le lui rendre. + +HERMÈS. + +Si tu me procurais un pain bien cuit, et si tu me donnais à manger un +fort morceau de viande des victimes que vous immolez là dedans? + +KARIÔN. + +Mais c'est défendu. + +HERMÈS. + +Cependant, lorsque tu dérobais quelque objet à ton maître, je faisais +toujours qu'il ne s'en aperçût pas. + +KARIÔN. + +Afin d'en avoir ta part, perceur de murs: il t'en revenait un gâteau +bien cuit. + +HERMÈS. + +Qu'ensuite tu mangeais tout seul. + +KARIÔN. + +Tu ne partageais pas les coups avec moi, lorsque j'étais pris à faire +mal. + +HERMÈS. + +Ne rappelle plus les maux, si tu as pris Phylè; mais, au nom des dieux, +recevez-moi chez vous. + +KARIÔN. + +Comment! Tu quitterais les dieux pour rester ici? + +HERMÈS. + +C'est que chez vous tout est beaucoup mieux. + +KARIÔN. + +Qu'est-ce donc? Te semble-t-il plus honnête de déserter ainsi? + +HERMÈS. + +La patrie pour chacun est où l'on est bien. + +KARIÔN. + +De quelle utilité nous serais-tu, en demeurant ici? + +HERMÈS. + +Établissez-moi près de la porte, afin de la tourner. + +KARIÔN. + +De la tourner? Nous n'avons pas besoin de tours. + +HERMÈS. + +Mais marchand. + +KARIÔN. + +Non; nous sommes riches. Qu'avons-nous besoin de nourrir un Hermès +revendeur? + +HERMÈS. + +Mais au moins agent d'affaires. + +KARIÔN. + +Agent d'affaires? Pas le moins du monde. Présentement, il ne faut point +d'affaires, mais des coeurs loyaux. + +HERMÈS. + +Mais guide. + +KARIÔN. + +Non, le Dieu y voit clair et nous n'avons plus besoin d'être guidés. + +HERMÈS. + +Alors, je présiderai aux jeux. Eh bien, que dis-tu? Il convient, en +effet, à Ploutos, de faire célébrer des jeux musicaux et gymniques. + +KARIÔN. + +Qu'il est bon d'avoir plusieurs noms! Le voilà qui a trouvé des moyens +de vivre. Ce n'est pas sans raison que tous les juges tâchent de se +faire inscrire en même temps à plusieurs tribunaux. + +HERMÈS. + +Entrerai-je à cette condition? + +KARIÔN. + +Entre, et va au puits laver les entrailles, pour avoir l'air tout de +suite d'un bon serviteur. + +LE CHOEUR. + +_(Lacune.)_ + +UN PRÊTRE DE ZEUS. + +Qui peut me dire au juste où est Khrémylos? + +KHRÉMYLOS. + +Qu'y a-t-il, mon très bon? + +LE PRÊTRE. + +Rien que de fâcheux. Car, depuis que Ploutos s'est remis à voir clair, +je meurs de faim. Je n'ai rien à manger, moi, prêtre de Zeus Sauveur. + +KHRÉMYLOS. + +Au nom des dieux, quelle en est la cause? + +LE PRÊTRE. + +Personne ne veut plus sacrifier. + +KHRÉMYLOS. + +Pourquoi? + +LE PRÊTRE. + +Parce que tous sont riches. Jadis, quand ils n'avaient rien, le +marchand, sauvé du péril, immolait une victime, ou l'accusé absous dans +un procès; un autre faisait-il un sacrifice solennel, il m'invitait, +moi, prêtre. Aujourd'hui, pas un absolument ne sacrifie, personne +n'entre dans le temple, si ce n'est plusieurs milliers pour soulager +leur ventre. + +KHRÉMYLOS. + +Eh bien, n'en prends-tu pas ta part légitime? + +LE PRÊTRE. + +Aussi j'ai résolu de dire adieu à Zeus Sauveur et de m'établir ici. + +KHRÉMYLOS. + +Courage! Tout ira bien, si le Dieu le permet. Zeus Sauveur est ici: il +est venu de lui-même. + +LE PRÊTRE. + +Tout ce que tu dis là est excellent. + +KHRÉMYLOS. + +Attends un peu, et nous allons mettre tout de suite Ploutos à la place +où Zeus gardait autrefois l'opisthodome de la Déesse. Qu'on m'apporte +ici des torches allumées, afin que tu les portes devant le Dieu. + +LE PRÊTRE. + +C'est tout à fait ainsi qu'il faut faire. + +KHRÉMYLOS. + +Qu'on appelle Ploutos au dehors. + +LA VIEILLE FEMME. + +Et moi, que ferai-je? + +KHRÉMYLOS. + +Ces marmites, qui nous servent à l'inauguration du Dieu, mets-les sur ta +tête, et porte-les solennellement: tu as pour cet effet une robe de +diverses couleurs. + +LA VIEILLE. + +Mais ce pour quoi je suis venue? + +KHRÉMYLOS. + +Tout s'arrangera suivant ton gré. Le jeune homme ira chez toi ce soir. + +LA VIEILLE FEMME. + +Si, de par Zeus! tu me garantis que ce jeune homme viendra chez moi, je +porterai les marmites. + +KHRÉMYLOS. + +Ces marmites sont tout à fait à l'opposé des autres: dans les autres +marmites la vieillesse se voit par-dessus; dans celles-ci on la voit +par-dessous. + +LE CHOEUR. + +Nous n'avons plus, pour nous, à demeurer ici; retirons-nous à la suite +des autres: il faut, en chantant, leur servir de cortège. + +FIN + + + + +TABLE + + Les Oiseaux + Lysistrata + Les Thesmophoriazouses ou les femmes aux Fêtes de Dèmètèr + Les Grenouilles + Les Ekklèsiazouses ou l'Assemblée des Femmes + Ploutos + + + +_Achevé d'imprimer_ +le onze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-sept + +PAR + +ALPHONSE LEMERRE +6, RUE DES BERGERS, 6 +_A PARIS_ + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome II, by Aristophane + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TRADUCTION NOUVELLE, TOME II *** + +***** This file should be named 20664-8.txt or 20664-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/0/6/6/20664/ + +Produced by Pierre Lacaze, Marilynda Fraser-Cunliffe, +Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreading +Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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