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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les joyeuses Bourgeoises de Windsor + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot 1787-1874 + +Release Date: March 1, 2007 [EBook #20720] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 6 + Le marchand de Venise, Les joyeuses Bourgeoises de + Windsor, Le roi Jean, La vie et la mort du roi Richard II, + Henri IV (1re partie). + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + + LES + JOYEUSES BOURGEOISES + DE WINDSOR + + + COMÉDIE + + + + NOTICE + SUR + LES JOYEUSES BOURGEOISES + DE WINDSOR + + +Selon une tradition généralement reçue, la comédie des _Joyeuses +Bourgeoises de Windsor_ fut composée par l'ordre d'Élisabeth, qui, +charmée du personnage de Falstaff, voulut le revoir encore une fois. +Shakspeare avait promis de faire mourir Falstaff dans Henri V[1] mais +sans doute, après l'y avoir fait reparaître encore, embarrassé par la +difficulté d'établir les nouveaux rapports de Falstaff avec Henri devenu +roi, il se contenta d'annoncer au commencement de la pièce la maladie et +la mort de Falstaff, sans la présenter de nouveau aux yeux du public. +Élisabeth trouva que ce n'était pas là tenir parole, et exigea un nouvel +acte de la vie du gros chevalier. Aussi paraît-il que _les Joyeuses +Bourgeoises_ ont été composées après Henri V, quoique dans l'ordre +historique il faille nécessairement les placer avant. Quelques +commentateurs ont même cru, contre l'opinion de Johnson, que cette pièce +devait se placer entre les deux parties de Henri IV; mais il y a, ce +semble, en faveur de l'opinion de Johnson qui la range entre Henri IV et +Henri V, une raison déterminante, c'est que dans l'autre supposition +l'unité, sinon de caractère, du moins d'impression et d'effet, serait +entièrement rompue. + +[Note 1: _Voyez_ l'épilogue de la deuxième partie d'Henri IV.] + +Les deux parties de Henri IV ont été faites d'un seul jet, ou du moins +sans s'écarter d'un même cours d'idées; non-seulement le Falstaff de la +seconde partie est bien le même homme que le Falstaff de la première, +mais il est présenté sous le même aspect; si dans cette seconde partie, +Falstaff n'est pas tout à fait aussi amusant parce qu'il a fait fortune, +parce que son esprit n'est plus employé à le tirer sans cesse des +embarras ridicules où le jettent ses prétentions si peu d'accord avec +ses goûts et ses habitudes, c'est cependant avec le même genre de goûts +et de prétentions qu'il est ramené sur la scène; c'est son crédit sur +l'esprit de Henri qu'il fait valoir auprès du juge Shallow, comme il se +targuait, au milieu de de ses affidés, de la liberté dont il usait avec +le prince; et l'affront public qui lui sert de punition à la fin de la +seconde partie de Henri IV n'est que la suite et le complément des +affronts particuliers que Henri V, encore prince de Galles, s'est amusé +à lui faire subir durant le cours des deux pièces. En un mot, l'action +commencée entre Falstaff et le prince dans la première partie, est +suivie sans interruption jusqu'à la fin de la seconde, et terminée alors +comme elle devait nécessairement finir, comme il avait été annoncé +qu'elle finirait. + +_Les Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ offrent une action toute +différente, présentent Falstaff dans une autre situation, sous un autre +point de vue. C'est bien le même homme, il serait impossible de le +méconnaître; mais encore vieilli, encore plus enfoncé dans ses goûts +matériels, uniquement occupé de satisfaire aux besoins de sa +gloutonnerie. Doll Tear-Sheet abusait encore au moins son imagination; +avec elle il se croyait libertin; ici il n'y songe même plus; c'est à se +procurer de l'argent qu'il veut faire servir l'insolence de sa +galanterie; c'est sur les moyens d'obtenir cette argent que le trompe +encore sa vanité. Élisabeth avait demandé à Shakspeare, dit-on, un +Falstaff amoureux; mais Shakspeare, qui connaissait mieux qu'Élisabeth +les personnages dont il avait conçu l'idée, sentit qu'un pareil genre de +ridicule ne convenait pas à un pareil caractère, et qu'il fallait punir +Falstaff par des endroits plus sensibles. La vanité même n'y suffirait +pas; Falstaff sait prendre son parti de toutes les hontes; au point où +il en est arrivé, il ne cherche même plus à les dissimuler. La vivacité +avec laquelle il décrit à M. Brook ses souffrances dans le panier au +linge sale n'est plus celle de Falstaff racontant ses exploits contre +les voleurs de Gadshill, et se tirant ensuite si plaisamment d'affaire +lorsqu'il est pris en mensonge. Le besoin de se vanter n'est plus un de +ses premiers besoins; il lui faut de l'argent, avant tout de l'argent, +et il ne sera convenablement châtié que par des inconvénients aussi +réels que les avantages qu'il se promet. Ainsi le panier de linge sale, +les coups de bâton de M. Ford, sont parfaitement adaptés au genre de +prétentions qui attirent à Falstaff une correction pareille; mais bien +qu'une telle aventure puisse, sans aucune difficulté, s'adapter au +Falstaff des deux _Henri IV_, elle l'a pris dans une autre portion de sa +vie et de son caractère; et si on l'introduisait entre les deux parties +de l'action qui se continue dans les deux _Henri IV_, elle refroidirait +l'imagination du spectateur, au point de détruire entièrement l'effet de +la seconde. + +Bien que cette raison paraisse suffisante, on en pourrait trouver +plusieurs autres pour justifier l'opinion de Johnson. Ce n'est cependant +pas dans la chronologie qu'il faudrait les chercher. Ce serait une +oeuvre impraticable que de prétendre accorder ensemble les diverses +données chronologiques que, souvent dans la même pièce, il plaît à +Shakspeare d'établir; et il est aussi impossible de trouver +chronologiquement la place des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ entre +_Henri IV_ et _Henri V_, qu'entre les deux parties de _Henri IV_. Mais, +dans cette dernière supposition, l'entrevue entre Shallow et Falstaff +dans la seconde partie de _Henri IV_, le plaisir qu'éprouve Shallow à +revoir Falstaff après une si longue séparation, la considération qu'il +professe pour lui, et qui va jusqu'à lui prêter mille livres sterling, +deviennent des invraisemblances choquantes: ce n'est pas après la +comédie des _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_, que Shallow peut être +attrapé par Falstaff. Nym, qu'on retrouve dans _Henri V_, n'est point +compté dans la seconde partie de _Henri IV_, au nombre des gens de +Falstaff. Il serait assez difficile, dans les deux suppositions, de se +rendre compte du personnage de Quickly, si l'on ne supposait que c'est +une autre Quickly un nom que Shakspeare a trouvé bon de rendre commun à +toutes les entremetteuses. Celle de _Henri IV_ est mariée; son nom n'est +donc point un nom de fille; la Quickly des _Joyeuses Bourgeoises_ ne +l'est pas. + +Au reste, il serait superflu de chercher à établir d'une manière bien +solide l'ordre historique de ces trois pièces; Shakspeare lui-même n'y a +pas songé. On peut croire cependant que, dans l'incertitude qu'il a +laissée à cet égard, il a voulu du moins qu'il ne fût pas tout à fait +impossible de faire de ses _Joyeuses Bourgeoises de Windsor_ la suite +des _Henri IV_. Pressé à ce qu'il paraît par les ordres d'Élisabeth, il +n'avait d'abord donné de cette comédie qu'une espèce d'ébauche qui fut +cependant représentée pendant assez longtemps, telle qu'on la trouve +dans les premières éditions de ses oeuvres, et qu'il n'a remise que +plusieurs années après sous la forme où nous la voyons maintenant. Dans +cette première pièce, Falstaff, au moment où il est dans la forêt, +effrayé des bruits qui se font entendre de tous côtés, se demande si ce +n'est pas _ce libertin de prince de Galles qui vole les daims de son +père_. Cette supposition a été supprimée dans la comédie mise sous la +seconde forme, lorsque le poëte voulut tâcher apparemment d'indiquer un +ordre de faits un peu plus vraisemblable. Dans cette même pièce comme +nous l'avons à présent, Page reproche à Fenton _d'avoir été_ de la +société du prince de Galles et de Poins. Du moins n'en est-il plus, et +l'on peut supposer que le nom de _Wild-Prince_ demeure encore pour +désigner ce qu'a été le prince de Galles et ce que n'est plus Henri V. +Quoi qu'il en soit, si la comédie des _Joyeuses Bourgeoises_ offre un +genre de comique moins relevé que la première partie de _Henri IV_, elle +n'en est pas moins une des productions les plus divertissantes de cette +gaieté d'esprit dont Shakspeare a fait preuve dans plusieurs de ses +comédies. + +Plusieurs nouvelles peuvent se disputer l'honneur d'avoir fourni à +Shakspeare le fond de l'aventure sur laquelle repose l'intrigue des +_Joyeuses Bourgeoises de Windsor_. C'est probablement aux mêmes sources +que Molière aura emprunté celle de son _École des Femmes_; ce qui +appartient à Shakspeare, c'est d'avoir fait servir la même intrigue à +punir à la fois le mari jaloux et l'amoureux insolent. Il a ainsi donné +à sa pièce, sauf la liberté de quelques expressions, une couleur +beaucoup plus morale que celle des récits où il a pu puiser, et où le +mari finit toujours par être dupe, et l'amant heureux. + +Cette comédie paraît avoir été composée en 1604. + + LES + JOYEUSES BOURGEOISES + DE WINDSOR + + COMÉDIE + + PERSONNAGES + + SIR JOHN FALSTAFF. + FENTON. + SHALLOW, juge de paix de campagne. + SLENDER, cousin de Shallow. + M. FORD. HÔTE deux propriétaires, habitants + M. PAGE. } de Windsor. + WILLIAM PAGE, jeune garçon, fils de M. Page. + SIR HUGH EVANS, curé gallois[2]. + LE DOCTEUR CAIUS, médecin français. + L'HÔTE DE LA JARRETIÈRE. + BARDOLPH, } + PISTOL, } suivants de Falstaff. + NYM. } + ROBIN, page de Falstaff. + SIMPLE, domestique de Slender. + RUGBY, domestique du docteur Caius. + MISTRISS FORD. + MISTRISS PAGE. + MISTRISS ANNE PAGE, sa fille, amoureuse de Fenton. + MISTRISS QUICKLY, servante du docteur Caius. + Domestiques de Page, de Ford, etc. + +La scène est à Windsor et dans les environs. + +[Note 2: Il paraît que le titre de _sir_ fut longtemps donné aux membres +du clergé inférieur.] + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +A Windsor, devant la maison de Page. + +_Entrent_ LE JUGE SHALLOW, SLENDER et _sir_ HUGH EVANS. + + +SHALLOW.--Tenez, sir Hugh, ne cherchez pas à m'en dissuader. Je veux +porter cela à la chambre étoilée. Fût-il vingt fois sir John Falstaff, +il ne se jouera pas de Robert Shallow, écuyer. + +SLENDER.--Écuyer du comté de Glocester, juge de paix et _coram_. + +SHALLOW.--Oui, cousin Slender, et aussi _Cust-alorum_[3]. + +[Note 3: _Cust-alorum_, abréviation de _custos rotulorum_, garde des +registres.] + +SLENDER.--Oui, des _ratolorum_! gentilhomme de naissance, monsieur le +curé, qui signe _armigero_ dans tous les actes, billets, quittances, +citations, obligations: _armigero_ partout. + +SHALLOW.--Oui, c'est ainsi que nous signons et avons toujours signé sans +interruption ces trois cents dernières années. + +SLENDER.--Tous ses successeurs l'ont fait avant lui et tous ses ancêtres +le peuvent faire après lui, ils peuvent vous montrer, sur leur casaque, +la douzaine de loups de mer[4] blancs. + +SHALLOW.--C'est une vieille casaque. + +EVANS.--Il peut très-bien se trouver sur une vieille casaque une +douzaine de _lous-lous_ blancs[5]. Cela va parfaitement ensemble, c'est +un animal familier à l'homme, un emblème d'affection. + +SHALLOW.--Le loup de mer est un poisson frais[6]; ce qui fait le sel de +la chose, c'est que la casaque est vieille. + +[Note 4: _White luce_ (brochets). Il a fallu changer le brochet en loup +de mer, pour conserver quelque chose du jeu de mots que fait ensuite +Evans entre _luce_ (brochet), et _louse_ (pou). _Loulou_ est un mot +populaire et enfantin pour désigner cette espèce de vermine.] + +[Note 5: Le Gallois Evans parle un jargon qu'il nous a paru difficile de +rendre en français. Ce genre de plaisanterie, souvent fatigant dans +l'original, est à peu près impossible à faire passer dans une autre +langue.] + +[Note 6: _The luce is fresh fish; the salt fish is an old coat_. Les +commentateurs n'ont pu rendre raison du sens de cette phrase, en effet +difficile à expliquer. Il paraît probable que poisson frais (_fresh +fish_) était une expression vulgaire pour désigner une noblesse +nouvelle, et que Shallow veut dire que ce qui indique l'ancienneté de sa +maison, et ce qui en fait un poisson salé (_salt fish_), c'est +l'ancienneté de la casaque.] + +SLENDER.--Je puis écarteler, cousin? + +SHALLOW.--Vous le pouvez sans doute en vous mariant. + +EVANS.--Il gâtera tout[7], s'il écartèle. + +[Note 7: _It is marring indeed, if he quarter it_. Shallow lui a dit +qu'il pouvait écarteler en se mariant (_marrying_). Evans lui répond +qu'en effet écarteler (_quarter_) est le moyen de tout gâter +(_marring_). Ce jeu de mots était impossible à rendre; il a même été +nécessaire de changer la réplique d'Evans. _If he has a quarter of your +coat, there is but three skirts for yourself_. «S'il a un quart de votre +casaque, vous n'en aurez que trois quarts.» + +_Quarter_ signifie également quart, quartier et écarteler.] + +SHALLOW.--Pas du tout. + +EVANS.--Par Notre-Dame, s'il écartèle votre casaque il la mettra en +pièces; vous n'en aurez plus que les morceaux. Mais cela ne fait rien; +passons; ce n'est pas là le point dont il s'agit.--Si le chevalier +Falstaff a commis quelque malhonnêteté envers vous, je suis un membre de +l'Eglise: et je m'emploierai de grand coeur à faire entre vous quelques +raccommodements et arrangements. + +SHALLOW.--Non, le conseil en entendra parler: il y a rébellion. + +EVANS.--Il n'est pas nécessaire que le conseil entende parler d'une +rébellion: il n'y a pas de crainte de Dieu dans une rébellion. Le +conseil, voyez-vous, aimera mieux entendre parler de la crainte de Dieu, +que d'une rébellion. Comprenez-vous? Prenez avis de cela. + +SHALLOW.--Ah! sur ma vie, si j'étais encore jeune, ceci se terminerait à +la pointe de l'épée. + +EVANS.--Il vaut mieux que vos amis soient l'épée et terminent l'affaire, +et puis j'ai aussi dans ma cervelle un projet qui pourrait être d'une +bonne prudence.--Il y a une certaine Anne Page qui est la fille de M. +George Page, et qui est une assez jolie fleur de virginité. + +SLENDER.--Mistriss Anne Page? Elle a les cheveux bruns et parle +doucement comme une femme. + +EVANS.--C'est cela précisément; c'est tout ce que vous pouvez désirer de +mieux; et son grand-père (Dieu veuille l'appeler à la résurrection +bienheureuse!) lui a donné, à son lit de mort, sept cents bonnes livres +en or et argent, pour en jouir sitôt qu'elle aura pris ses dix-sept ans. +Ce serait un bon mouvement si vous laissiez là vos bisbilles pour +demander un mariage entre M. Abraham et mistriss Anne Page. + +SLENDER.--Son grand-père lui a laissé sept cents livres? + +EVANS.--Oui, et son père est bon pour lui donner une meilleure somme. + +SHALLOW.--Je connais la jeune demoiselle; elle a d'heureux dons de la +nature. + +EVANS.--Sept cents livres avec les espérances, ce sont d'heureux dons +que cela. + +SHALLOW.--Eh bien! voyons de ce pas l'honnête M. Page.--Falstaff est-il +dans la maison? + +EVANS.--Vous dirai-je un mensonge? Je méprise un menteur comme je +méprise un homme faux, ou comme je méprise un homme qui n'est pas vrai. +Le chevalier, sir John, est dans la maison, et, je vous prie, +laissez-vous conduire par ceux qui vous veulent du bien. Je vais frapper +à la porte pour demander M. Page. (_Il frappe_.) Holà! holà! que Dieu +bénisse votre logis! + +(Entre Page.) + +PAGE.--Qui est là? + +EVANS.--Une bénédiction de Dieu, et votre ami, et le juge Shallow, et +voici le jeune monsieur Slender qui pourra, par hasard, vous conter une +autre histoire, si la chose était de votre goût. + +PAGE.--Je suis fort aise de voir Vos Seigneuries en bonne santé. +Monsieur Shallow, je vous remercie de votre gibier. + +SHALLOW.--Monsieur Page, je suis bien aise de vous voir. Grand bien vous +fasse. J'aurais voulu que le gibier fût meilleur. Il avait été tué +contre le droit.--Comment se porte la bonne mistriss Page? et je vous +aime toujours de tout mon coeur, là, de tout mon coeur. + +PAGE.--Monsieur, je vous remercie. + +SHALLOW.--Monsieur, je vous remercie: que vous le veuillez où non, je +vous remercie. + +PAGE.--Je suis bien aise de vous voir, mon bon monsieur Slender. + +SLENDER.--Comment se porte votre lévrier fauve, monsieur? J'entends dire +qu'il a été dépassé à Cotsale. + +PAGE.--On n'a pas pu décider la chose, monsieur. + +SLENDER.--Vous n'en conviendrez pas, vous n'en conviendrez pas. + +SHALLOW.--Non, il n'en conviendra pas.--C'est votre faute, c'est votre +faute.--C'est un beau chien. + +PAGE.--Non, monsieur, c'est un roquet. + +SHALLOW.--Monsieur, c'est un bon chien et un beau chien; on ne peut pas +dire plus, il est bon et beau. Sir John Falstaff est-il ici? + +PAGE.--Oui, monsieur; il est à la maison, et je souhaiterais pouvoir +interposer mes bons offices entre vous. + +EVANS.--C'est parler comme un chrétien doit parler. + +SHALLOW.--Il m'a offensé, monsieur Page. + +PAGE.--Monsieur, il en convient en quelque sorte. + +SHALLOW.--Pour être avouée, la chose n'est pas réparée; cela n'est-il +pas vrai, monsieur Page? il m'a offensé; oui offensé, sur ma foi: en un +mot, il m'a fait une offense.--Croyez-moi: Robert Shallow, écuyer, dit +qu'il est offensé. + +(Entrent sir John Falstaff, Bardolph, Nym, Pistol.) + +PAGE.--Voilà sir John. + +FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez donc porter plainte au +roi contre moi? + +SHALLOW.--Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mon daim et enfoncé +la porte de ma réserve. + +FALSTAFF.--Mais je n'ai pas baisé la fille de votre garde. + +SHALLOW.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.--Vous aurez à en répondre. + +FALSTAFF.--Je vais répondre sur-le-champ: j'ai fait tout cela. Voilà ma +réponse. + +SHALLOW.--Le conseil connaîtra de l'affaire. + +FALSTAFF.--Il vaudrait mieux pour vous que personne[8] n'en connût rien; +on se moquera de vous. + +EVANS.--_Pauca verba_, sir John, et de bonnes choses. + +FALSTAFF.--De bonnes chausses? de bons-bas[9]?--Slender, je vous ai +fracassé la tête: quelle affaire avez-vous avec moi? + +SLENDER.--Vraiment je l'ai dans ma tête, mon affaire contre vous, et +contre vos coquins de filous, Bardolph, Nym et Pistol. Ils m'ont conduit +à la taverne, m'ont enivré, et puis m'ont pris tout ce que j'avais dans +mes poches. + +BARDOLPH.--Comment! fromage de Banbury? + +SLENDER.--Bien, bien il ne s'agit pas de cela. + +PISTOL.--Comment, Méphistophélès[10]? + +SLENDER.--A la bonne heure, mais il ne s'agit pas de cela. + +NYM.--Une balafre. Je dis: _pauca, pauca_. Une balafre, voilà la +chose[11]. + +[Note 8: _'Twere better for you, if it were known in counsel_. «Il +vaudrait mieux pour vous que cela ne fût connu qu'en secret +(_counsel_).» Falstaff joue ici sur le mot de _council_ (conseil), dont +s'est servi Shallow.] + +[Note 9: Evans a dit, avec sa mauvaise prononciation: _Good worts_ pour +_good words_ (de bonnes paroles). Falstaff répond: _Good worts_, _good +cabbage_. _Cabbage_ signifie chou, et _worts_ est un vieux mot ayant la +même signification. On a cherché à rendre ce jeu de mots par un +équivalent.] + +[Note 10: Nom d'un diable au service de Faust.] + +[Note 11: _That is my humour_. Il paraît que le mot _humour_ était une +expression à la mode dont on faisait un grand abus du temps de +Shakspeare. Il le met à tout propos, et hors de propos, dans la bouche +de Nym. On n'a vu que le mot _chose_ qui pût le remplacer convenablement +dans toutes les occasions.] + +SLENDER.--Oh! où est Simple, mon valet? Le savez-vous, mon cousin? + +EVANS.--Paix, je vous prie.--A présent, entendons-nous: il y a, comme je +l'entends, les trois arbitres dans cette affaire, il y a M. Page, +_videlicet_ M. Page; et il y a moi, _videlicet_ moi; finalement et +dernièrement enfin, le troisième est l'hôte de la _Jarretière_. + +PAGE.--Nous trois, pour connaître de l'affaire, et rédiger +l'accommodement entre eux. + +EVANS.--Parfaitement, j'écrirai un précis de l'affaire sur mes +tablettes. Et nous travaillerons ensuite sur la chose avec une aussi +grande prudence que nous le pourrons. + +FALSTAFF.--Pistol? + +PISTOL.--Il écoute de ses oreilles. + +EVANS.--Par le diable et sa grand'mère, quelle phrase est-ce là? _Il +écoute de son oreille_! C'est là de l'affectation. + +FALSTAFF.--Pistol, avez-vous pris la bourse de monsieur Slender? + +SLENDER.--Oui, par ces gants, il l'a prise, ou bien que je ne rentre +jamais dans ma grande chambre! Et il m'a pris sept groats en pièces de +six pence, et six carolus de laiton, et deux petits palets du roi +Edouard, que j'avais achetés deux schellings et deux pence chaque, de +Jacob le meunier. Oui, par ces gants. + +FALSTAFF.--Pistol, cela est-il vrai? + +EVANS.--Non, c'est faux, si c'est une bourse filoutée. + +PISTOL, _à Evans_.--Sauvage de montagnard que tu es! (_A +Falstaff_.)--Sir John, mon maître, je demande le combat contre cette +lame de fer-blanc. Je dis que tu en as menti ici par la bouche; je dis +que tu en as menti, figure de neige et d'écume, tu en as menti. + +SLENDER.--Par ces gants, alors, c'est donc cet autre. + +(Montrant Nym.) + +NYM.--Prenez garde, monsieur, finissez vos plaisanteries. Je ne tomberai +pas tout seul dans le fossé, si vous vous accrochez à moi! Voilà tout ce +que j'ai à vous dire. + +SLENDER.--Par ce chapeau, c'est donc celui-là, avec sa figure rouge. +Quoique je ne puisse pas me souvenir de ce que j'ai fait, quand une +fois, vous m'avez eu enivré, je ne suis pourtant pas tout à fait un âne, +voyez-vous. + +FALSTAFF, _à Bardolph_.--Que répondez vous, Jean et l'Ecarlate[12]? + +[Note 12: _Scarlet and John_. Noms de deux des compagnons de Robin +Hood.] + +BARDOLPH.--Qui, moi, monsieur? Je dis que ce galant homme s'est enivré +jusqu'à perdre ses cinq sentiments de nature. + +EVANS.--Il faut dire les cinq sens. Ah! par Dieu, ce que c'est que +l'ignorance! + +BARDOLPH.--Et qu'étant ivre, monsieur, il aura été, comme on dit, mis +dedans; et qu'ainsi, fin finale, il aura passé le pas. + +SLENDER.--Oui, vous parliez aussi latin ce soir-là. Mais c'est égal, +après ce qui m'est arrivé, je ne veux plus m'enivrer jamais de ma vie, +si ce n'est en honnête, civile, et sainte compagnie. Si je m'enivre, ce +sera avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non pas avec des coquins +d'ivrognes. + +EVANS.--Comme Dieu me jugera, c'est là une intention vertueuse! + +FALSTAFF.--Vous avez entendu, messieurs, qu'on a tout nié. Vous l'avez +entendu. + +(Mistriss Anne Page entre dans la salle, apportant du vin. Mistriss Page +et mistriss Ford la suivent.) + +PAGE.--Non, ma fille: remportez ce vin, nous boirons là dedans. + +(Anne Page sort.) + +SLENDER.--O ciel! c'est mistriss Anne Page! + +PAGE.--Ha! vous voilà, mistriss Ford. + +FALSTAFF.--Par ma foi, mistriss Ford, vous êtes la très-bien arrivée. +Permettez, chère madame... + +(Il l'embrasse.) + +PAGE.--Ma femme, souhaitez la bienvenue à ces messieurs. Venez, +messieurs, vous mangerez votre part d'un pâté chaud de gibier. Allons, +j'espère que nous noierons toutes vos querelles dans le verre. + +(Tous sortent excepté Shallow, Evans et Slender.) + +SLENDER.--Je donnerais quarante schellings pour avoir ici mon livre de +sonnets et de chansons. (_Entre Simple_.) Comment, Simple? D'où +venez-vous? Il faut donc que je me serve moi-même, n'est-ce pas?--Vous +n'aurez pas non plus le livre d'énigmes sur vous? L'avez-vous? + +SIMPLE.--Le livre d'énigmes! Comment, ne l'avez-vous pas prêté à Alix +Short cake, à la fête de la Toussaint dernière, quinze jours avant la +Saint-Michel? + +SHALLOW.--Venez, mon cousin; avancez, mon cousin. Nous vous attendons. +J'ai à vous dire ceci, mon cousin. Il y a comme qui dirait une +proposition, une sorte de proposition faite d'une manière éloignée par +sir Hugh, que voilà. Me comprenez-vous? + +SLENDER.--Oui, oui; vous me trouverez raisonnable: si la chose l'est, je +ferai ce que demande la raison. + +SHALLOW.--Oui, mais songez à me comprendre. + +SLENDER.--C'est ce que je fais, monsieur. + +EVANS.--Prêtez l'oreille à ses avertissements, monsieur Slender. Je vous +expliquerai la chose, si vous êtes capable de cela. + +SLENDER.--Non, je veux agir comme mon cousin Shallow me le dira. Je vous +prie, excusez-moi: il est juge de paix du canton, quoique je ne sois +qu'un simple particulier. + +EVANS.--Mais ce n'est pas là la question: la question est concernant +votre mariage. + +SHALLOW.--Oui, c'est là le point, mon cher. + +EVANS.--Vous marier[13], c'est là le point, et avec mistriss Anne Page. + +[Note 13: _Marry is it_. Evans joue ici sur le mot _marry_ qui signifie +_marier_ et _vraiment_.] + +SLENDER.--Eh bien! s'il en est ainsi, je veux bien l'épouser, sous +toutes conditions raisonnables. + +EVANS.--Mais pouvez-vous aimer cette femme? Apprenez-nous cela de votre +bouche ou de vos lèvres; car divers philosophes soutiennent que les +lèvres sont une portion de la bouche: en conséquence, parlez clair et +net. Êtes-vous porté de bonne volonté pour cette fille? + +SHALLOW.--Cousin Abraham Slender, pourrez-vous l'aimer? + +SLENDER.--Je l'espère, monsieur; j'agirai comme il convient à un homme +qui veut agir par raison. + +EVANS.--Eh! non. Par les bienheureuses âmes d'en haut, vous devez +répondre de ce qui est possible. Pouvez-vous tourner vos désirs vers +elle. + +SHALLOW.--C'est ce qu'il faut nous dire: si elle a une bonne dot, +voulez-vous l'épouser? + +SLENDER.--Je ferais bien plus encore à votre recommandation, mon cousin, +toute raison gardée. + +SHALLOW.--Eh! non. Concevez-moi donc, comprenez-moi, cher cousin; ce que +je fais, c'est pour vous faire plaisir: vous sentez-vous capable d'aimer +cette jeune fille? + +SLENDER.--Je l'épouserai, monsieur, à votre recommandation. Si l'amour +n'est pas grand au commencement, le ciel pourra bien le faire décroître +sur une plus longue connaissance, quand nous serons mariés et que nous +aurons plus d'occasions de nous connaître l'un l'autre. J'espère que la +familiarité engendrera le mépris. Mais, si vous me dites, épousez-la, je +l'épouserai; c'est à quoi je suis très-dissolu, et très-dissolument. + +EVANS.--C'est répondre très-sagement, excepté la faute qui est dans le +mot _dissolu_; dans notre sens, c'est _résolu_ qu'il veut dire. Son +intention est bonne. + +SHALLOW.--Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention. + +SLENDER.--Oui, ou je veux bien être pendu, là! + +(Rentre Anne Page.) + +SHALLOW.--Voici la belle mistriss Anne. Je voudrais rajeunir pour +l'amour de vous, mistriss Anne. + +ANNE.--Le dîner est sur la table; mon père désire l'honneur de votre +compagnie. + +SHALLOW.--Je suis à lui, belle mistriss Anne. + +EVANS.--La volonté de Dieu soit bénie! Je ne veux pas être absent au +bénédicité. + +(Sortent Shallow et Evans.) + +ANNE.--Vous plaît-il d'entrer, monsieur? + +SLENDER.--Non, je vous remercie, en vérité, de bon coeur: je suis fort +bien. + +ANNE.--Le dîner vous attend, monsieur. + +SLENDER.--Je ne suis point un affamé: en vérité je vous remercie. (_A +Simple_.) Allez, mon ami; car, après tout, vous êtes mon domestique; +allez servir mon cousin Shallow. (_Simple sort_.) Un juge de paix peut +avoir quelquefois besoin du valet de son ami, voyez-vous. Je n'ai encore +que trois valets et un petit garçon, jusqu'à ce que ma mère soit morte: +mais qu'est-ce que ça fait? en attendant je vis encore comme un pauvre +gentilhomme. + +ANNE.--Je ne rentrerai point sans vous, monsieur; on ne s'assiéra point +à table que vous ne soyez venu. + +SLENDER.--Sur mon honneur, je ne mangerai pas. Je vous remercie tout +autant que si je mangeais. + +ANNE.--Je vous prie, monsieur, entrez. + +SLENDER.--J'aimerais mieux me promener par ici. Je vous remercie.--J'ai +eu le menton meurtri l'autre jour en tirant des armes avec un maître +d'escrime. Nous avons fait trois passades pour un plat de pruneaux +cuits: depuis ce temps je ne puis supporter l'odeur de la viande +chaude.--Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi? Avez-vous des ours dans +la ville? + +ANNE.--Je pense qu'il y en a, monsieur, je l'ai entendu dire. + +SLENDER.--J'aime fort ce divertissement, voyez-vous; mais je suis aussi +prompt à me fâcher que qui que ce soit en Angleterre.--Vous avez peur +quand vous voyez un ours en liberté, n'est-ce pas? + +ANNE.--Oui, en vérité, monsieur. + +SLENDER.--Oh! actuellement c'est pour moi boire et manger. J'ai vu +_Sackerson_ en liberté vingt fois, et je l'ai pris, par sa chaîne. Mais, +je vous réponds, les femmes criaient et glapissaient que cela ne peut +pas s'imaginer: mais les femmes, à la vérité, ne peuvent pas les +souffrir; ce sont de grosses vilaines bêtes. + +(Rentre Page.) + +PAGE.--Venez, cher monsieur Slender, venez; nous vous attendons. + +SLENDER.--Je ne veux rien manger: je vous rends grâces, monsieur. + +PAGE.--De par tous les saints, vous ne ferez pas votre volonté: allons, +venez, venez. + +(Le poussant pour le faire avancer.) + +SLENDER.--Non, je vous prie; montrez-moi le chemin. + +PAGE.--Passez donc, monsieur. + +SLENDER.--C'est vous, mistriss Anne, qui passerez la première. + +ANNE.--Non pas, monsieur; je vous prie, passez. + +SLENDER.--Vraiment, je ne passerai pas le premier; non, vraiment, là, je +ne vous ferai pas cette impolitesse. + +ANNE.--Je vous en prie, monsieur. + +SLENDER.--J'aime mieux être incivil qu'importun. C'est vous-même qui +vous faites impolitesse, là, vraiment. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Au même endroit. + +_Entrent sir_ HUGH EVANS et SIMPLE. + + +EVANS.--Allez droit devant vous, et enquérez-vous du chemin qui mène au +logis du docteur Caius. Il y a là une dame Quickly qui est chez lui +comme une manière de nourrice, ou de bonne, ou de cuisinière, ou de +blanchisseuse, ou de laveuse et de repasseuse. + +SIMPLE.--C'est bon, monsieur. + +EVANS.--Non pas; il y a encore quelque chose de mieux. Donnez-lui cette +lettre; c'est une femme qui est fort de la connaissance de mistriss Anne +Page. Cette lettre est pour lui demander et la prier de solliciter la +demande de votre maître auprès de mistriss Anne. Allez tout de suite, je +vous prie. Je vais achever de dîner; on va apporter du fromage et des +pommes. + +(Ils sortent) + + +SCÈNE III + +Une chambre dans l'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ FALSTAFF, L'HÔTE, BARDOLPH, NYM, PISTOL et ROBIN. + + +FALSTAFF.--Mon hôte de la _Jarretière_? + +L'HÔTE.--Que dit mon gros gaillard? Parle savamment et sagement. + +FALSTAFF.--Franchement, mon hôte, il faut que je réforme quelques-uns de +mes gens. + +L'HÔTE.--Congédie, mon gros Hercule: chasse-les allons, qu'ils +détalent. Tirez, tirez. + +FALSTAFF.--Je vis céans, à raison de dix livres par semaine. + +L'HÔTE.--Tu es un empereur, un César, un Kaiser, un casseur[14], comme +tu voudras. Je prendrai Bardolph à mes gages: il percera mes tonneaux, +il tirera le vin. Dis-je bien, mon gros Hector? + +[Note 14: _Cæsar_, _Keisar_, _Pheezar_, _Keisar_ est la prononciation +allemande pour César, et Pheezar peut venir de _pheeze_ (peigner, +étriller); mais il fallait un mot qui présentât quelque sorte de +consonance avec _Keisar_.] + +FALSTAFF.--Faites cela, mon cher hôte. + +L'HÔTE.--J'ai dit: il peut me suivre. (_A Bardolph_.) Je veux te voir +travailler la bière, et frelater le vin. Je n'ai qu'une parole: +suis-moi. + +(L'hôte sort.) + +FALSTAFF.--Bardolph, suis-le. C'est un excellent métier que celui de +garçon de cave. Un vieux manteau fait un justaucorps neuf; un domestique +usé fait un garçon de cave tout frais. Va; adieu. + +BARDOLPH.--C'est la vie que j'ai toujours désirée. Je ferai fortune. + +PISTOL.--O vil individu de Bohémien, tu vas donc tourner le robinet? + +NYM.--Son père était ivre quand il l'a fait. La chose n'est-elle pas +bien imaginée?--Il n'a point l'humeur héroïque. Voilà la chose. + +FALSTAFF.--Je me réjouis d'être ainsi défait de ce briquet: ses larcins +étaient trop clairs: il volait comme on chante quand on ne sait pas la +musique, sans garder aucune mesure. + +NYM.--La chose est de savoir profiter, pour voler, du plus petit repos. + +PISTOL.--Les gens sensés disent, subtiliser. Fi donc, voler! la peste +soit du mot. + +FALSTAFF.--C'est bien, mes enfants; mais je suis tout à fait percé par +les talons. + +PISTOL.--En ce cas, gare les engelures. + +FALSTAFF.--Il n'y a pas de remède. Il faut que j'accroche de côté ou +d'autre, que je ruse. + +PISTOL.--Les petits des corbeaux doivent avoir leur pâture. + +FALSTAFF.--Qui de vous connaît Ford, de cette ville? + +PISTOL.--Je connais l'individu; il est bien calé. + +FALSTAFF.--Mes bons garçons, il faut que je vous apprenne où j'en suis. + +PISTOL.--A deux aunes de tour et plus. + +FALSTAFF.--Trêve de plaisanterie pour le moment, Pistol. Je suis gros, +si vous voulez, de deux aunes de tour; mais je n'ai pas gros[15] à +dépenser: je m'occupe de faire ressource. En deux mots, j'ai le projet +de faire l'amour à la femme de Ford. J'entrevois des dispositions de sa +part: elle discourt, elle découpe à table, elle décoche des oeillades +engageantes. Je puis traduire le sens de son style familier: et toute +l'expression de sa conduite, rendue en bon anglais, est, _je suis à sir +John Falstaff_. + +[Note 15: _Indeed I am in the waist two yards about; but I am now about +no waste_. On voit dans la seconde partie de _Henri IV_ le même jeu de +mots entre _waist_ (taille) et _waste_ (dépense).] + +PISTOL.--Il l'a bien étudiée; il traduit le langage de sa pudeur en bon +anglais. + +NYM.--L'ancre est jetée bien avant. Me passerez-vous la chose? + +FALSTAFF.--Le bruit du pays, c'est qu'elle tient les cordons de la +bourse de son mari: elle a une légion de séraphins. + +PISTOL.--Et autant de diables à ses trousses. Allons, je dis: _garçon, +cours sus_. + +NYM.--La chose devient engageante. Cela est très-bon: faites-moi la +chose des séraphins. + +FALSTAFF.--Voici une lettre que je lui ai bel et bien écrite; et puis, +une autre pour la femme de Page, qui vient aussi tout à l'heure de me +faire les yeux doux, et de me parcourir de l'air d'une femme qui s'y +entend. Les rayons de ses yeux venaient reluire, tantôt sur ma jambe, +et tantôt sur mon ventre majestueux. + +PISTOL.--Comme le soleil brille sur le fumier. + +NYM.--La chose est bonne. + +FALSTAFF.--Oh! elle a fait la revue de mes dons extérieurs avec une +telle expression d'avidité, que l'ardeur de ses regards me grillait +comme un miroir brûlant. Voici de même une lettre pour elle. Elle tient +aussi la bourse: c'est une vraie Guyane, toute or et libéralité. Je veux +être à toutes deux leur receveur; et elles seront toutes deux mes +payeuses[16]: elles seront mes Indes orientales et occidentales, et +j'entretiendrai commerce dans les deux pays. Toi, va, remets cette +lettre à madame Page; et toi, celle-ci à madame Ford. Nous prospérerons, +enfants, nous prospérerons. + +[Note 16: _I will be cheater to them both, and they shall be exchequers +to me._ Jeu de mots entre _cheater_ (trompeur) et _escheator_ (officier +de l'Echiquier).] + +PISTOL.--Deviendrai-je un Mercure, un Pandarus de Troie, moi qui porte +une épée à mon côté? Quand cela sera, que Lucifer emporte tout! + +NYM.--Je ne veux point de la bassesse de la chose, reprenez votre chose +de lettre. Je veux tenir une conduite de réputation. + +FALSTAFF, _à Robin_.--Tenez, mon garçon, portez promptement ces lettres; +cinglez, comme ma chaloupe, vers ces rivage dorés. (_Aux deux autres_.) +Vous, coquins, hors d'ici; courez, disparaissez comme des flocons de +neige. Allez, travaillez hors d'ici, tournez-moi vos talons. Cherchez un +gîte, et faites-moi vos paquets. Falstaff veut prendre l'humeur du +siècle, faire fortune comme un Français: coquins que vous êtes! moi; moi +seul avec mon page galonné. + +(Sortent Falstaff et Robin.) + +PISTOL.--Puissent les vautours te serrer les boyaux! Avec une bouteille +et des dés pipés, j'attraperai de tous côtés le riche et le pauvre. Je +veux avoir des testons en poche, tandis que toi, tu manqueras de tout, +vil Turc phrygien. + +NYM.--J'ai dans ma tête des opérations qui feront la chose d'une +vengeance. + +PISTOL.--Veux-tu te venger? + +NYM.--Oui, par le firmament et son étoile! + +PISTOL.--Avec la langue ou le fer? + +NYM.--Moi! avec les deux choses.--Je veux découvrir à Page la chose de +cet amour-là. + +PISTOL.--Et moi pareillement, je prétends aussi raconter à Ford comment +Falstaff, ce vil garnement, veut tâter de sa colombe, saisir son or, et +souiller sa couche chérie. + +NYM.--Je ne laisserai point refroidir ma chose: J'exciterai la colère de +Page à employer le poison. Je lui donnerai la jaunisse; ce changement de +couleur a des effets dangereux. Voilà la vraie chose. + +PISTOL.--Tu es le Mars des mécontents: je te seconde; marche en avant. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une pièce de la maison du docteur Caius. + +_Entrent mistriss_ QUICKLY, SIMPLE et RUGBY. + + +QUICKLY.--M'entends-tu, Jean Rugby? Jean Rugby! Je te prie, monte au +grenier, et regarde si tu ne vois pas revenir mon maître, M. le docteur +Caius. S'il rentre et qu'il rencontre quelqu'un au logis, nous allons +entendre, comme à l'ordinaire, insulter à la patience de Dieu et à +l'anglais du roi. + +RUGBY.--Je vais guetter. + +(Rugby sort.) + +QUICKLY.--Va, et je te promets que, pour la peine, nous mangerons ce +soir une bonne petite collation à la dernière lueur du charbon de terre. +C'est un brave garçon, serviable, complaisant autant que le puisse être +un domestique dans une maison; et qui, je vous en réponds, ne fait point +de rapports, n'engendre point de querelle. Son plus grand défaut est +d'être adonné à la prière: de ce côté-là il est un peu entêté; mais +chacun a son défaut. Laissons cela.--Pierre Simple est votre nom, +dites-vous? + +SIMPLE.--Oui, faute d'un meilleur. + +QUICKLY.--Et monsieur Slender est le nom de votre maître? + +SIMPLE.--Oui vraiment. + +QUICKLY.--Ne porte-t-il pas une grande barbe, ronde comme le couteau +d'un gantier? + +SIMPLE.--Non vraiment: il a un tout petit visage, avec une petite barbe +jaune; une barbe de la couleur de Caïn. + +QUICKLY.--Un homme qui va tout doux, n'est-ce pas? + +SIMPLE.--Oui vraiment; mais qui sait se démener de ses mains aussi bien +que qui que ce soit que vous puissiez rencontrer d'ici où il est. Il +s'est battu avec un garde-chasse. + +QUICKLY.--Que dites-vous? Oh! je le connais bien: ne porte-t-il pas la +tête en l'air comme cela, et ne se tient-il pas tout roide en marchant? + +SIMPLE.--Oui vraiment, il est tout comme cela. + +QUICKLY.--Allons, allons, que Dieu n'envoie pas de plus mauvais lot à +Anne Page. Dites à M. le curé Evans que je ferai de mon mieux pour votre +maître. Anne est une bonne fille, et je souhaite.... + +(Rentre Rugby.) + +RUGBY.--Sauvez-vous: hélas! voilà mon maître, qui vient! + +QUICKLY.--Nous serons tous exterminés. Courez à cette porte, bon jeune +homme; entrez dans le cabinet. (_Elle enferme Simple dans le cabinet_.) +Il ne s'arrêtera pas longtemps.--Hé! Jean Rugby! holà! Jean! où es-tu +donc, Jean? Viens; viens. Va, Jean; informe-toi de notre maître: je +crains qu'il ne soit malade puisqu'il ne rentre point. (_Elle chante_.) +La, re, la, la rela, etc. + +(Le docteur Caius rentre.) + +CAIUS.--Qu'est-ce que vous chantez là[17]? Je n'aime point les +bagatelles. Allez, je vous prie, chercher dans mon cabinet une boîte +verte, un coffre vert, vert. + +[Note 17: De même que dans le rôle d'Evans, on a supprimé dans celui du +docteur Caius, le jargon que lui avait attribué Shakspeare, et qui était +celui d'un Français estropiant l'anglais. Du reste, cela ne se trouve +guère ainsi que dans la première scène. Shakspeare se préoccupait peu de +l'uniformité des détails.] + +QUICKLY.--J'entends bien; vous allez l'avoir.--Heureusement qu'il n'est +pas entré pour la chercher lui-même. S'il avait trouvé le jeune homme! +Les cornes lui seraient venues à la tête. + +CAIUS.--Ouf! ouf! ma foi il fait fort chaud. Je m'en vais à la cour.--La +grande affaire. + +QUICKLY.--Est-ce ceci, monsieur? + +CAIUS.--Oui, mettez-le dans ma poche, dépêchez vitement. Où est le +coquin Rugby? + +QUICKLY.--Eh! Jean Rugby, Jean? + +RUGBY.--Me voilà, monsieur. + +CAIUS.--Vous êtes Jean Rugby; c'est pour vous dire que vous êtes un +Jean, Rugby. Allons, prenez votre rapière, et venez derrière mes talons +à la cour. + +RUGBY.--C'est tout prêt, monsieur; là contre la porte. + +CAIUS.--Sur ma foi, je tarde trop longtemps. Qu'ai-je oublié? Ah! ce +sont quelques simples dans mon cabinet, je ne voudrais pas les avoir +laissés pour un royaume. + +QUICKLY.--Ah! merci de moi! il va trouver le jeune homme, et devenir +furieux. + +CAIUS.--O diable! diable! qu'est-ce qu'il y a dans mon cabinet. +Trahison! larron!--Rugby, ma grande épée. + +(Poussant dehors Simple.) + +QUICKLY.--Mon bon maître, soyez tranquille? + +CAIUS.--Et pourquoi serai-je tranquille! + +QUICKLY.--Le jeune garçon est un honnête homme. + +CAIUS.--Que fait-il, cet honnête homme, dans mon cabinet? Je ne veux +point d'honnête homme dans mon cabinet. + +QUICKLY.--Je vous conjure, ne soyez pas si flegmatique, écoutez +l'affaire telle qu'elle est. Il m'est venu en commission de la part du +pasteur Evans. + +CAIUS.--Bon. + +SIMPLE.--Oui, en conscience, pour la prier de... + +QUICKLY, _à Simple_.--Paix, je vous en prie. + +CAIUS, _à Quickly_.--Tenez votre langue, vous. (_A Simple_.) Vous, +dites-moi la chose. + +SIMPLE.--Pour prier cette honnête dame, votre servante, de dire quelques +bonnes paroles à mistriss Anne Page en faveur de mon maître, qui la +recherche en vue de mariage. + +QUICKLY.--Voilà tout cependant: en vérité voilà tout; mais je n'ai pas +besoin moi d'aller mettre mes doigts au feu. + +CAIUS.--Sir Hugh Evans vous a envoyé? Baillez-moi une feuille de papier, +Rugby. (_A Simple_.) Vous, attendez un moment. + +(Il écrit.) + +QUICKLY, _bas à Simple_.--C'est un grand bonheur qu'il soit si calme. Si +ceci l'avait jeté dans ses grandes furies, vous auriez vu un train et +une mélancolie!--Mais malgré tout cela, mon garçon, je ferai tout ce que +je pourrai pour votre maître, car le fin mot de tout cela, c'est que le +docteur français, mon maître.... je peux bien l'appeler mon maître, +voyez-vous, car je garde sa maison, je lave tout le linge, je brasse la +bière, je fais le pain, je récure, je prépare le manger et le boire, +enfin je fais tout moi-même. + +SIMPLE.--C'est une forte charge que d'avoir comme cela quelqu'un sur les +bras. + +QUICKLY.--Qu'en pensez-vous? Ah! je crois bien, vraiment, que c'est une +charge! Et se lever matin, et se coucher tard!--Néanmoins je vous le +dirai à l'oreille; mais ne soufflez pas un mot de ceci, mon maître est +lui-même amoureux de mistriss Anne; mais, nonobstant cela, je connais le +coeur d'Anne. Il n'est ni chez vous ni chez nous. + +CAIUS, _à Simple_.--Vous, faquin, remettez ce billet à sir Hugh: +palsambleu! c'est un cartel; je lui couperai la gorge dans le parc, et +j'apprendrai à ce faquin de prêtre de se mêler des choses. Vous ferez +bien de vous en aller: il n'est pas bon que vous restiez. Palsambleu! +je lui couperai toutes ses deux oreilles[18]. Palsambleu! je ne lui +laisserai pas un os qu'il puisse jeter à son chien. + +[Note 18: _All his two stones_.] + +(Simple sort.) + +QUICKLY.--Hélas! il ne parle que pour son ami. + +CAIUS.--Peu m'importe pour qui.--Ne m'avez-vous pas promis que j'aurais +Anne Page pour moi? Palsambleu! je tuerai ce Jean de prêtre, et j'ai +choisi notre hôte de la _Jarretière_ pour mesurer nos épées. Palsambleu! +je veux avoir Anne Page pour moi. + +QUICKLY.--Monsieur, la jeune fille vous aime, et tout ira bien. Il faut +laisser jaser le monde. Eh! vraiment... + +CAIUS.--Rugby, venez à la cour avec moi. Palsambleu, si je n'ai pas Anne +Page, je vous mettrai à la porte.--Marchez sur mes talons, Rugby. + +(Caius sort avec Rugby.) + +QUICKLY.--Ce que vous aurez, c'est la tête d'un fou. Non; je connais la +pensée d'Anne sur ceci. Il n'y a pas une femme à Windsor gui connaisse +mieux la pensée d'Anne que moi, et qui ait plus d'empire sur son esprit +que moi. Dieu merci. + +FENTON, _derrière le théâtre_.--Y a-t-il quelqu'un ici? Holà? + +QUICKLY.--Qui peut venir ici, je me demande? Approchez de la maison, je +vous prie. + +(Entre Fenton.) + +FENTON.--Eh bien! ma bonne femme, qu'y a-t-il? Comment te portes-tu? + +QUICKLY.--Très-bien quand Votre Seigneurie a la bonté de me le demander. + +FENTON.--Quelles nouvelles? Comment se porte la jolie mistriss Anne? + +QUICKLY.--Oui, par ma foi, monsieur, elle est jolie, et honnête, et +douce, et de vos amies; je puis bien vous le dire, Dieu merci! + +FENTON.--Penses-tu que je puisse réussir? Ne perdrai-je pas mes peines? + +QUICKLY.--Véritablement, monsieur, tout est dans les mains d'en-haut: +mais pourtant, monsieur Fenton, je jurerais sur l'Évangile qu'elle vous +aime. Votre Seigneurie n'a-t-elle pas une petite verrue au-dessus de +l'oeil? + +FENTON.--Oui, vraiment, j'en ai une; mais que s'ensuit-il? + +QUICKLY.--Ah! c'est un bon conte, monsieur Fenton... Anne est une si +drôle de fille!--Mais, je le proteste, la plus honnête fille qui jamais +ait mangé pain. Nous avons jasé hier une heure entière sur cette +verrue.--Je ne rirai jamais que dans la société de cette jeune fille. +Mais, à vous dire vrai, elle est trop portée à la mélancolie, à la +rêverie; rien que pour vous au moins, suffit, poursuivez. + +FENTON.--Fort bien.--Je la verrai aujourd'hui. Tiens, voilà de l'argent +pour toi. Parle pour moi; et si tu la vois avant moi, fais-lui mes +compliments. + +QUICKLY.--Si je le ferai? Oui, par ma foi, nous lui parlerons; et au +premier moment où nous reprendrons notre confidence, j'en dirai +davantage à Votre Seigneurie sur la verrue, et aussi sur les autres +amoureux. + +FENTON.--Bon, adieu; je suis pressé en ce moment. + +QUICKLY.--Ma révérence à Votre Seigneurie. (_Fenton sort_.) C'est sans +mentir, un honnête gentilhomme; mais Anne ne l'aime point. Je sais les +sentiments d'Anne mieux que personne.--Allons, rentrons.--Qu'est-ce que +j'ai oublié? + +(Elle sort.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Devant la maison de Page. + +_Entre mistriss_ PAGE _tenant une lettre_. + + +MISTRISS PAGE.--Quoi! dans les jours brillants de ma beauté, j'aurais +échappé aux lettres d'amour, et aujourd'hui je m'y trouverais exposée. +Voyons. (_Elle lit_.) «Ne me demandez point raison de l'amour que je +sens pour vous; car, quoique l'amour puisse appeler la raison pour son +directeur, il ne la prend jamais pour son conseil. Vous n'êtes pas +jeune, je ne le suis pas non plus. Voilà que la sympathie commence. Vous +êtes gaie, je le suis aussi. Ha! ha! nouveau degré de sympathie entre +nous. Vous aimez le vin d'Espagne, j'en fais autant. Pourriez-vous +souhaiter plus de sympathie? Qu'il te suffise, mistriss Page, du moins +si l'amour d'un soldat peut te suffire, que je t'aime. Je ne dirai +point: _Aie pitié de moi_, ce n'est pas le style d'un soldat; mais je +dis: _Aime-moi_.--_Signé_, + + «Ton dévoué chevalier + Tout prêt pour toi à guerroyer + De tout son pouvoir; + Le jour, la nuit, + Ou à quelque lumière que ce soit, + + «John Falstaff.» + +Quel vilain juif, Hérode! O monde, monde pervers! Un homme presque tout +brisé de vieillesse, vouloir se donner encore pour un jeune galant! Quel +diantre d'imprudence cet ivrogne de Flamand a-t-il donc pu saisir dans +ma conduite, pour oser ainsi s'attaquer à moi? Quoi! il ne s'est pas +trouvé trois fois en ma compagnie. Qu'ai-je donc pu lui dire?--J'eus +soin de contenir ma gaieté, Dieu me pardonne.--En vérité, je veux +présenter un bill au prochain parlement, pour la répression des +hommes.--Comment me vengerai-je de lui? car je prétends me venger, aussi +vrai que son ventre est fait tout entier de puddings. + +(Entre mistriss Ford.) + +MISTRISS FORD.--Mistriss Page, vous pouvez m'en croire, j'allais chez +vous. + +MISTRISS PAGE.--Et, ma parole, je venais aussi chez vous.--Vous avez +bien mauvais visage. + +MISTRISS FORD.--Oh! c'est ce que je ne croirai jamais. Je puis montrer +la preuve du contraire. + +MISTRISS PAGE.--A la bonne heure; mais moi du moins je vous vois ainsi. + +MISTRISS FORD.--Soit, je le veux bien. Je vous dis pourtant qu'on +pourrait vous montrer la preuve du contraire. O mistriss Page, +conseillez-moi. + +MISTRISS PAGE.--De quoi s'agit-il, voisine? + +MISTRISS FORD.--O voisine, sans une petite bagatelle de scrupule, je +pourrais parvenir à un poste d'honneur. + +MISTRISS PAGE.--Envoyez pendre la bagatelle, voisine, et prenez +l'honneur. Qu'est-ce que c'est?--Moquez-vous des bagatelles. Que +voulez-vous dire? + +MISTRISS FORD.--Si je voulais aller en enfer seulement pour une toute +petite éternité, ou quelque chose de pareil, je pourrais tout à l'heure +avoir l'ordre de la chevalerie. + +MISTRISS PAGE.--Toi! tu badines.--Sir Alice Ford! tu serais un chevalier +bâtard, ma chère, tu ne tiendrais pas de place, je t'en réponds, sur le +livre de la chevalerie. + +MISTRISS FORD.--Nous brûlons le jour!--Lisez ceci, lisez. Voyez comment +je pourrais être titrée.--Me voilà décidée à mal parler des gros hommes, +tant que j'aurai des yeux capables de distinguer les hommes sur +l'apparence: et cependant celui-ci ne jurait point; il louait la +modestie dans les femmes; il s'élevait si sagement et de si bon goût +contre ce qui n'était pas convenable, que j'aurais juré que ses +sentiments s'accordaient avec ses discours; mais ils n'ont aucun rapport +et ne vont pas du tout ensemble; c'est comme le centième psaume sur +l'air _des jupons verts_. Quelle tempête, je vous en prie, a jeté sur +notre terre de Windsor cette baleine, le ventre plein de tant de tonnes +d'huile? Comment en tirerai-je vengeance? Je pense que le meilleur parti +serait de l'amuser d'espérances, jusqu'à ce que le feu maudit de la +luxure l'ait fondu dans sa graisse.--Avez-vous jamais rien entendu de +semblable? + +MISTRISS PAGE.--Lettre pour lettre, si ce n'est que le nom de Page +diffère du nom de Ford. Pour te consoler pleinement de cet injurieux +mystère, voici la soeur jumelle de ta lettre; mais la tienne peut +prendre l'héritage, car je proteste que la mienne n'y prétend rien.--Je +répondrais qu'il a un millier de ces lettres tout écrites, avec un blanc +pour les noms. Et quant aux noms, cela va assurément à plus de mille, et +nous n'avons que la seconde édition. Il les fera imprimer sans doute, +car il est fort indifférent sur le choix, puisqu'il veut nous mettre +toutes les deux sous presse. J'aimerais mieux être une Titane, et avoir +sur le corps le mont Pélion.... Allez, je vous trouverai vingt +tourterelles libertines avant de trouver un homme chaste. + +MISTRISS FORD.--En effet, c'est en tout la même lettre, la même main, +les mêmes mots. Que pense-t-il donc de nous? + +MISTRISS PAGE.--Je n'en sais rien. Ceci me donne presque envie de +chercher querelle à ma vertu. Voilà que je vais en agir avec moi comme +avec une nouvelle connaissance. Sûrement, s'il n'avait reconnu en moi +quelque faible que je n'y connais pas, il ne serait jamais venu à +l'abordage avec cette insolence. + +MISTRISS FORD.--A l'abordage, dites-vous? oh! je réponds bien qu'il ne +passera pas le pont. + +MISTRISS PAGE.--Et moi de même. S'il arrive jusqu'aux écoutilles, je +renonce à tenir la mer. Vengeons-nous de lui, assignons-lui chacune un +rendez-vous; feignons d'encourager sa poursuite; promenons-le finement +d'amorces en amorces, jusqu'à ce que ses chevaux restent en gage chez +notre hôte de la _Jarretière_. + +MISTRISS FORD.--Oh! je suis de moitié avec vous dans toutes les +méchancetés qui ne compromettront pas la délicatesse de notre honneur. +Oh! si mon mari voyait cette lettre, elle fournirait un aliment éternel +à sa jalousie. + +MISTRISS PAGE.--Regardez, le voilà qui vient, et mon bon mari avec lui. +Celui-ci est aussi loin de la jalousie, que je suis loin de lui en +donner sujet: et, je l'espère, la distance est immense. + +MISTRISS FORD.--Vous êtes la plus heureuse des deux. + +MISTRISS PAGE.--Allons comploter ensemble contre notre gras +chevalier.--Retirons-nous de côté. + +(Elles se retirent de côté.) + +(Entrent Ford, Pistol, Page, Nym.) + +FORD.--Non, j'espère qu'il n'en est rien. + +PISTOL.--L'espoir, dans certaines affaires, n'est autre chose qu'un +chien écourté[19]. Sir John convoite ta femme. + +[Note 19: _Curtail dog_. On croyait que couper la queue à un chien était +le moyen de lui ôter le courage. Ainsi, les paysans n'ayant pas droit de +chasse étaient obligés de couper la queue à leurs chiens.] + +FORD.--Eh! mon cher monsieur, ma femme n'est plus jeune. + +PISTOL.--Il attaque de côté et d'autre, riche et pauvre, et la jeune et +la vieille, l'une en même temps que l'autre, il veut manger à ton +écuelle. Ford, sois sur tes gardes. + +FORD.--Il aimerait ma femme? + +PISTOL.--Du foie le plus chaud.--Préviens-le, ou tu vas te trouver fait +comme sir Actéon aux pieds de corne. Oh! l'odieux nom! + +FORD.--Quel nom, monsieur? + +PISTOL.--Le nom de corne. Adieu, prends garde, tiens l'oeil ouvert; car +les voleurs cheminent de nuit: prends tes précautions avant que l'été +arrive; car alors les coucous commenceront à chanter.--Venez, sir +caporal Nym.--Croyez-le, Page, il vous parle raison. + +(Pistol sort.) + +FORD.--J'aurai de la patience. J'approfondirai ceci. + +NYM.--Et c'est la vérité. Je n'ai pas la chose de mentir. Il m'a offensé +dans des choses. Il voulait que je portasse sa chose de lettre, mais +j'ai une épée, et elle me coupera des vivres dans ma nécessité.--Il aime +votre femme: c'est le court et le long de la chose. Je me nomme le +caporal Nym; je parle et je soutiens ce que j'avance: ceci est la +vérité; je me nomme Nym, et Falstaff aime votre femme. Adieu; je n'ai +pas la chose de vivre de pain et de fromage, voilà la chose. Adieu. + +(Nym sort.) + +PAGE.--Voilà la chose, dit-il. Ce gaillard-là a un grand talent pour +mettre les choses à rebours du bon sens. + +FORD.--Je prétends trouver Falstaff. + +PAGE.--Je n'ai jamais vu un drôle si compassé et si affecté. + +FORD.--Si je découvre quelque chose, nous verrons. + +PAGE.--Je ne croirais pas un tel hâbleur[20], quand le curé de la ville +me serait caution de sa sincérité. + +FORD.--Celui-ci m'a tout l'air d'un honnête homme et d'un homme de sens. +Nous verrons. + +PAGE, _à sa femme_.--Ah! te voilà, Meg[21]? + +[Note 20: _Cataian_, voyageur revenant du Cataï. C'était le nom qu'on +donnait aux menteurs.] + +[Note 21: Diminutif de Marguerite.] + +MISTRISS PAGE.--Où allez-vous, George?--Écoutez. + +MISTRISS FORD, _à son mari_.--Qu'est-ce, mon cher Frank? Pourquoi +êtes-vous mélancolique? + +FORD.--Moi mélancolique! Je ne suis point mélancolique.--Retournez au +logis; allez. + +MISTRISS FORD.--Oh! sûrement, vous avez en ce moment quelques lubies en +tête.--Venez-vous, mistriss Page? + +MISTRISS PAGE.--Je vous suis.--Vous reviendrez dîner, George? (_Bas à +mistriss Ford_.) Tenez, voyez-vous cette femme qui vient là? ce sera +notre messagère auprès de ce misérable chevalier. + +(Entre mistriss Quickly.) + +MISTRISS FORD, _à mistriss Page_.--Sur ma parole, j'y songeais; elle est +toute propre à cela. + +MISTRISS PAGE.--Vous allez voir ma fille Anne? + +QUICKLY.--Oui ma foi; et comment se porte, je vous prie, la chère +mistriss Anne? + +MISTRISS PAGE.--Entrez avec nous, vous la verrez. Nous avons à causer +avec vous. + +(Mistriss Page, mistriss Ford et Quickly sortent.) + +PAGE.--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur Ford? + +FORD.--Vous avez entendu ce que m'a dit cet homme? Ne l'avez-vous pas +entendu? + +PAGE.--Et vous, vous avez entendu ce que m'a dit son compagnon? + +FORD.--Les croyez-vous sincères? + +PAGE.--Qu'ils aillent se faire pendre, ces gredins-là. Je ne pense pas +que le chevalier ait aucune idée de ce genre: c'est une paire de valets +qu'il a chassés et qui viennent l'accuser d'un dessein sur nos femmes. +Ce n'est pas autre chose que des coureurs de grands chemins, maintenant +qu'ils manquent de service. + +FORD.--Ils étaient à ses gages? + +PAGE.--Eh! sans doute. + +FORD.--Je n'en aime pas mieux l'avis qu'ils nous donnent. Sir John loge +à la _Jarretière_? + +PAGE.--Oui, il y loge. S'il est vrai qu'il en veuille à ma femme, je la +lâche sur lui de tout mon coeur, et s'il en obtient autre chose que de +mauvais compliments, je le prends sur mon front. + +FORD.--Je ne doute point de la vertu de ma femme; cependant, je ne les +laisserais pas volontiers tous les deux ensemble. On peut être trop +confiant: je ne veux rien prendre sur mon front; je ne me tranquillise +pas si aisément. + +PAGE.--Tenez, voilà notre hôte de la _Jarretière_ qui vient en parlant +bien haut: il faut qu'il ait du vin dans la tête, ou de l'argent dans la +bourse, pour porter une face si joyeuse.--Bonjours notre hôte. + +(Entrent l'hôte et Shallow.) + +L'HÔTE.--Eh! qu'est-ce que c'est donc, mon gros? Un gentilhomme comme +toi? un justicier? + +SHALLOW.--Je vous suis, mon hôte, je vous suis.--Vingt fois bonsoir, +cher monsieur Page. Monsieur Page, voulez-vous venir avec nous? Nous +allons bien nous divertir. + +L'HÔTE.--Dis-lui ce que c'est, cavalier de justice, dis-le-lui, mon +gros. + +SHALLOW.--Un combat à mort, monsieur, un duel entre sir Hugh, le prêtre +gallois, et Caius, le médecin français. + +FORD.--Notre cher hôte de la _Jarretière_, j'ai un mot à vous dire. + +L'HÔTE.--Que me veux-tu, mon gros? + +(Ils se mettent à l'écart.) + +SHALLOW, _à Page_.--Voulez-vous venir avec nous voir cela? Mon joyeux +hôte a été chargé de mesurer leurs épées; et il a, je crois, assigné +pour rendez-vous, des lieux tout opposés: car on dit, je vous en +réponds, que le prêtre ne plaisante pas. Écoutez-moi, je vais vous +conter toute l'attrape. + +L'HÔTE, _à Ford_.--N'as-tu pas quelque prise de corps contre mon +chevalier, mon hôte du bel air. + +FORD.--Non, en vérité: mais je vous donnerai un pot de vin d'Espagne +brûlé, si vous m'introduisez auprès de lui, en lui disant que je +m'appelle Brook. Il s'agit d'une plaisanterie. + +L'HÔTE.--La main, mon gros. Tu auras tes entrées et tes sorties: dis-je +bien? et ton nom sera Brook.--C'est un joyeux chevalier.--Venez-vous? +Allons, chers coeurs. + +SHALLOW.--Je viens avec vous, mon hôte. + +PAGE.--J'ai ouï dire que le Français maniait bien l'épée. + +SHALLOW.--Bon, bon, nous savons quelque chose de mieux que cela, +monsieur. Aujourd'hui vous faites grand bruit de vos intervalles, de vos +passes, de vos estocades, et je ne sais quoi. Le coeur, monsieur Page, +le coeur, tout est là. J'ai vu le temps où, avec ma longue épée; vous +quatre, grands gaillards que vous êtes, je vous aurais tous fait filer +comme des rats. + +L'HÔTE.--Venez, enfants, venez. Partons-nous? + +PAGE.--Nous sommes à vous.--J'aimerais mieux les entendre se chamailler +que les voir se battre. + +(Page, Shallow et l'hôte sortent.) + +FORD.--Si Page veut se confier comme un imbécile, et se repose si +tranquillement sur sa fragile moitié, je ne sais pas, moi, me mettre si +facilement l'esprit en repos. Elle l'a vu hier chez Page; et ce qu'ils y +ont fait, je n'en sais rien. Allons, je veux pénétrer au fond de tout +ceci; mon déguisement me servira à sonder Falstaff. Si je la trouve +fidèle, je n'aurai pas perdu ma peine; si elle ne l'est pas, ce sera +encore de la peine bien employée. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +L'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ FALSTAFF et PISTOL. + + +FALSTAFF.--Je ne te prêterai pas un penny. + +PISTOL.--Eh bien! je ferai donc de la terre une huître que j'ouvrirai +avec mon épée.--Je vous rembourserais par mon service. + +FALSTAFF.--Pas un penny. J'ai trouvé bon, monsieur, de vous prêter mon +crédit pour emprunter sur gages. J'ai tourmenté mes bons amis, afin +d'obtenir trois répits pour vous et votre camarade Nym, sans quoi vous +eussiez tous deux regardé à travers une grille, comme une paire de +singes. Je suis damné en enfer pour avoir juré à des gentilshommes de +mes amis que vous étiez de bons soldats et des gens de coeur; et lorsque +mistriss Bridget perdit le manche de son éventail[22], je protestai sur +mon honneur que tu ne l'avais pas. + +[Note 22: Les éventails d'alors étaient un paquet de plumes qu'on +faisait tenir dans un manche d'or, d'argent ou d'ivoire travaillé.] + +PISTOL.--N'as-tu pas partagé avec moi? N'as-tu pas eu quinze pence? + +FALSTAFF.--Es-tu fou, coquin, es-tu fou de penser que je veuille exposer +mon âme gratis? En un mot, cesse de te pendre après moi; je ne suis pas +fait pour être ta potence.--Va, il ne te faut rien autre chose qu'un +couteau court, et un peu de foule: va vivre dans ton domaine de +Pickt-hatch[23]: va.--Vous ne voulez pas porter une lettre pour moi, +faquin?--Vous, vous tenez à votre honneur! vous, abîme de bassesse! +Quoi! c'est tout ce que je puis faire que de conserver l'exacte +délicatesse de mon honneur, moi, moi, moi-même: quelquefois laissant de +côté la crainte du ciel, et mettant mon honneur à couvert sous la +nécessité, je suis tenté de ruser, de friponner, de filouter; et vous, +coquin, vous prétendrez retrancher vos haillons, votre oeil de chat de +montagne, vos propos de taverne et vos impudents jurements, sous l'abri +de votre honneur! Vous ne voulez pas faire ce que je vous dis, vous? + +[Note 23: _Pickt-hatch_ paraît être le nom donné en argot à quelque +quartier connu pour les vols et la quantité de mauvais lieux qu'il +renfermait.] + +PISTOL.--Je me radoucis. Que peut-on demander de plus à un homme? + +(Entre Robin.) + +ROBIN.--Monsieur, il y a là une femme qui voudrait vous parler. + +FALSTAFF.--Qu'elle approche. + +(Entre Quickly.) + +QUICKLY.--Je donne le bonjour à Votre Seigneurie. + +FALSTAFF.--Bonjour, ma bonne femme. + +QUICKLY.--Plaise à Votre Seigneurie, ce nom ne m'appartient pas. + +FALSTAFF.--Ma bonne fille, donc. + +QUICKLY.--J'en puis jurer, comme l'était ma mère quand je suis venue au +monde. + +FALSTAFF.--J'en crois ton serment. Que me veux-tu? + +QUICKLY.--Pourrai-je accorder à Votre Seigneurie un mot ou deux? + +FALSTAFF.--Deux mille, ma belle, et je t'accorderai audience. + +QUICKLY.--Il y a, monsieur, une mistriss Ford.--Je vous prie, venez un +peu plus de ce côté.--Moi, je demeure avec le docteur Caius. + +FALSTAFF.--Bon, poursuis; mistriss Ford, dites-vous? + +QUICKLY.--Votre Seigneurie dit la vérité. Je prie Votre Seigneurie, un +peu plus de ce côté. + +FALSTAFF.--Je te réponds que personne n'entend.--Ce sont là mes gens, ce +sont là mes gens. + +QUICKLY.--Sont-ce vos gens? Que Dieu les bénisse et en fasse ses +serviteurs! + +FALSTAFF.--Bon: mistriss Ford!--Quelles nouvelles de sa part? + +QUICKLY.--Vraiment, monsieur, c'est une bonne créature! Jésus! Jésus! +Votre Seigneurie est un peu folâtre: c'est bien; je prie Dieu qu'il vous +pardonne, et à nous tous! + +FALSTAFF.--Mistriss Ford...--Eh bien! Mistriss Ford... + +QUICKLY.--Tenez, voici le court et le long de l'affaire. Vous l'avez +mise en train de telle sorte, que c'est une chose surprenante. Le plus +huppé de tous les courtisans qu'il y a quand la cour est à Windsor +n'aurait jamais pu la mettre en train comme cela; et cependant nous +avons eu céans des chevaliers et des lords, et des gentilshommes avec +leurs carrosses. Oui, je vous le garantis, carrosses après carrosses, +lettres sur lettres, présents sur présents, et qui sentaient si bon! +c'était tout musc, et je vous en réponds, tout frétillants d'or et de +soie, et avec des termes si élégants et des vins sucrés des meilleurs et +des plus fins: il y avait, je vous assure, de quoi gagner le coeur de +quelque femme que ce fût. Eh bien, je vous réponds qu'ils n'obtinrent +pas d'elle un seul coup d'oeil. Moi-même on m'a donné, ce matin, vingt +angelots; mais je défie tous les angelots, et de toutes les couleurs, +comme on dit, de réussir autrement que par les voies honnêtes.--Et je +vous assure que le plus fier d'eux tous n'en a pas pu obtenir seulement +de goûter au même verre. Pourtant il y avait des comtes; bien plus, des +gardes du roi[24]. Eh bien, je vous réponds que pour elle c'est tout un. + +[Note 24: _Pensioners_. Les pensionnaires étaient des jeunes gens des +premières familles d'Angleterre, qui formaient au roi une espèce de +garde.] + +FALSTAFF.--Mais que me dit-elle, à moi? Abrégez. Au fait, mon cher +Mercure femelle. + +QUICKLY.--Vraiment elle a reçu votre lettre, dont elle vous remercie +mille fois, et elle vous donne notification que son mari sera absent +entre dix et onze. + +FALSTAFF.--Dix et onze? + +QUICKLY.--Oui, d'honneur: alors vous pourrez venir, et voir, dit-elle, +le portrait que vous savez.--Monsieur Ford, son mari, sera dehors. +Hélas! cette douce femme passe bien mal son temps avec lui: cet homme +est une vraie jalousie. La pauvre créature, elle mène une triste vie +avec lui! + +FALSTAFF.--Dix et onze! Femme, dites-lui bien des choses de ma part; Je +n'y manquerai pas. + +QUICKLY.--Bon, c'est bien dit. Mais j'ai encore une autre commission +pour Votre Seigneurie. Madame Page vous fait bien ses compliments de +tout son coeur; et je vous le dirai à l'oreille, c'est une femme modeste +et très-vertueuse; une dame, voyez-vous, qui ne vous manquera pas plus à +sa prière du soir et du matin qu'aucune autre de Windsor, sans dire de +mal des autres. Elle m'a chargé de dire à Votre Seigneurie que son mari +s'absente rarement du logis; mais elle espère qu'elle pourra trouver un +moment. Jamais je n'ai vu femme raffoler d'un homme à ce point. Sûrement +vous avez un charme. Avouez, là, de bonne foi. + +FALSTAFF.--Non, je t'assure. Sauf l'attraction de mes avantages +personnels, je n'ai point d'autres charmes. + +QUICKLY.--Votre coeur en soit béni! + +FALSTAFF.--Mais dis-moi une chose, je t'en prie. La femme de Ford et la +femme de Page se sont-elles fait confidence de leur amour pour moi? + +QUICKLY.--Ce serait vraiment une belle plaisanterie! Elles n'ont pas si +peu de bon sens, j'espère: le beau tour, ma foi! Mais madame Page +souhaiterait que vous lui cédassiez à quelque prix que ce soit votre +petit page. Son mari est singulièrement entiché du petit page; et, pour +dire vrai, monsieur Page est un honnête mari: il n'y a pas une femme à +Windsor qui mène une vie plus heureuse que madame Page! Elle fait ce +qu'elle veut, dit ce qu'elle veut, reçoit tout, paye tout, se couche +quand il lui plaît; tout se fait comme elle veut: mais elle le mérite +vraiment; car, s'il y a une aimable femme à Windsor, c'est bien elle. Il +faut que vous lui envoyiez votre page; je n'y sais point de remède. + +FALSTAFF.--Eh bien, je le lui enverrai. + +QUICKLY.--Faites donc. Vous voyez bien qu'il pourra aller et venir entre +vous deux; et, à tout événement, donnez-vous un mot d'ordre, afin de +pouvoir connaître les sentiments l'un de l'autre, sans que le jeune +garçon ait besoin d'y rien comprendre; car il n'est pas bon que des +enfants aient le mal devant les yeux. Les vieilles gens, comme on dit, +ont de la discrétion; ils connaissent le monde. + +FALSTAFF.--Adieu; fais mes compliments à toutes deux. Voici ma bourse, +et je reste encore ton débiteur.--Petit, va avec cette femme.--Ces +nouvelles me tournent la tête. + +(Sortent Quickly et Robin.) + +PISTOL.--Cette coquine-là est une messagère de Cupidon: forçons de +voiles, donnons-lui la chasse; préparez-vous au combat; feu! J'en fais +ma prise, ou que l'Océan les engloutisse tous. + +(Pistol sort.) + +FALSTAFF.--Tu fais donc de ces tours, vieux Falstaff? Suis ton +chemin.--Je tirerai parti de ton vieux corps, plus que je n'ai encore +fait. Ainsi elles courent après toi; et après avoir dépensé tant +d'argent, tu vas en gagner. Je te remercie, bon vieux corps. Laissons +dire à l'envie qu'il est construit grossièrement; s'il l'est +agréablement, qu'importe? + +(Entre Bardolph.) + +BARDOLPH.--Sir John, il y a là en bas un monsieur Brook qui désire vous +parler et faire connaissance avec vous, et il a envoyé à Votre +Seigneurie du vin d'Espagne pour le coup du matin. + +FALSTAFF.--Brook est son nom? + +BARDOLPH.--Oui, chevalier. + +FALSTAFF.--Qu'il monte. De pareils brocs sont bien venus chez moi, +lorsqu'il en coule une pareille liqueur.--Ah! ah! mistriss Ford et +mistriss Page, je vous tiens toutes deux. Allons. _Via_! + +(Bardolph sort.) + +(Rentrent Bardolph avec Ford déguisé.) + +FORD.--Dieu vous garde, monsieur. + +FALSTAFF.--Et vous aussi, monsieur. Souhaitez-vous me parler? + +FORD.--Excusez, si j'ose m'introduire ainsi chez vous sans cérémonie. + +FALSTAFF.--Vous êtes le bienvenu. Que désirez-vous? Laisse-nous, garçon. + +(Bardolph sort.) + +FORD.--Monsieur, vous voyez un homme qui a dépensé beaucoup d'argent. Je +m'appelle Brook. + +FALSTAFF.--Cher monsieur Brook, je désire faire avec vous plus ample +connaissance. + +FORD.--Mon bon sir John, je recherche la vôtre: non que mon dessein soit +de vous être à charge; car vous saurez que je me crois plus que vous en +situation de prêter de l'argent: c'est ce qui m'a en quelque sorte +encouragé à m'introduire d'une manière si peu convenable; car on dit +que, quand l'argent va devant, toutes les portes s'ouvrent. + +FALSTAFF.--L'argent est un bon soldat, il pousse en avant. + +FORD.--Vraiment oui, j'ai ici un sac d'argent qui me gêne. Si vous +voulez m'aider à le porter, sir John, prenez le tout ou la moitié pour +me soulager du fardeau. + +FALSTAFF.--Je ne sais pas, monsieur, à quel titre je puis mériter d'être +votre porteur. + +FORD.--Je vous le dirai, monsieur, si vous avez la bonté de m'écouter. + +FALSTAFF.--Parlez, cher monsieur Brook; je serai enchanté de vous +rendre service. + +FORD.--J'entends dire que vous êtes un homme lettré, monsieur.--Je serai +court, et vous m'êtes connu depuis longtemps, quoique malgré mon désir +je n'aie jamais trouvé l'occasion de me faire connaître de vous. Ce que +je vais vous découvrir m'oblige d'exposer au jour mes propres +imperfections: mais, mon bon sir John, en jetant un oeil sur mes +faiblesses quand vous m'entendrez les découvrir, tournez l'autre sur le +registre des vôtres; alors j'échapperai peut-être plus facilement au +reproche, car personne ne sait mieux que vous combien il est naturel de +pécher comme je le fais. + +FALSTAFF.--Très bien. Poursuivez. + +FORD.--Il y a dans cette ville une dame dont le mari se nomme Ford. + +FALSTAFF.--Bien, monsieur. + +FORD.--Je l'aime depuis longtemps, et j'ai, je vous le jure, beaucoup +dépensé pour elle. Je la suivais avec toute l'assiduité de l'amour, +saisissant tous les moyens de la rencontrer, ménageant avec soin la plus +petite occasion seulement de l'apercevoir. Non content des présents que +j'achetais sans cesse pour elle, j'ai donné beaucoup autour d'elle pour +savoir quels seraient les dons qui lui plairaient. Bref, je l'ai +poursuivie comme l'amour me poursuivait, c'est-à-dire d'une aile +vigilante. Mais quelque récompense que j'aie pu mériter, soit par mes +intentions, soit par mes efforts, je n'en ai reçu assurément aucune, à +moins que l'expérience ne soit un trésor; celui-là je l'ai acquis à +grands frais, ce qui m'a instruit à dire que: + + L'amour, comme notre ombre, fuit + L'amour réel qui le poursuit; + Poursuivant toujours qui le fuit, + Et fuyant qui le poursuit. + +FALSTAFF.--N'avez-vous jamais tiré d'elle de promesse de vous +satisfaire? + +FORD.--Jamais. + +FALSTAFF.--L'avez-vous sollicitée à cet effet? + +FORD.--Jamais. + +FALSTAFF.--De quelle nature était donc votre amour? + +FORD.--Il ressemblait à une belle maison bâtie sur le terrain d'un +autre. Ainsi, pour m'être trompé de place, j'ai perdu mon édifice. + +FALSTAFF.--Mais à quel propos me faites-vous cette confidence? + +FORD.--Quand je vous l'aurai appris, vous saurez tout, sir John. On dit +que, bien qu'elle paraisse si sévère envers moi, en quelques autres +occasions elle pousse si loin la gaieté, qu'on en tire des conséquences +fâcheuses pour elle. Voici donc, sir John, le fond de mon projet. Vous +êtes un homme de qualité, parlant admirablement bien, admis dans les +grandes sociétés, recommandable par votre place et par votre personne, +généralement cité pour vos exploits guerriers, vos manières de cour et +vos profondes connaissances. + +FALSTAFF.--Ah! monsieur.... + +FORD.--Vous pouvez m'en croire, et d'ailleurs vous le savez bien. Voilà +de l'argent; dépensez, dépensez-le; dépensez plus, dépensez tout ce que +je possède; et prêtez-moi seulement, en échange, autant de votre temps +qu'il en faut pour faire jouer les batteries de l'amour contre la vertu +de la femme de ce Ford: employez toutes vos ruses de galanterie; +forcez-la de se rendre à vous. Si quelqu'un peut la vaincre, c'est vous +plus que tout autre. + +FALSTAFF.--Conviendrait-il à l'ardeur de votre passion que je gagnasse +ce que vous voudriez posséder? Il me semble que vous choisissez des +remèdes bien étranges. + +FORD.--Oh! concevez mon but. Elle s'appuie avec tant d'assurance sur la +solidité de sa vertu, que la folie de mon coeur n'ose se découvrir à +elle. Elle me paraît trop brillante pour que je puisse lever les yeux +sur elle. Mais si j'arrivais devant elle avec quelques preuves de fait +en main, mes désirs auraient un exemple alors, et un titre pour se faire +valoir: je pourrais alors la forcer dans ses retranchements d'honneur, +de réputation, de foi conjugale, et mille autres défenses, qui me +présentent maintenant une résistance beaucoup trop imposante. Que +dites-vous de ceci, sir John? + +FALSTAFF.--Monsieur Brook, je commence d'abord par user sans façon de +votre argent; ensuite mettez votre main dans la mienne: enfin, comme je +suis gentilhomme, vous aurez, si cela vous plaît, la femme de Ford. + +FORD.--Oh, mon cher monsieur! + +FALSTAFF.--Monsieur Brook, vous l'aurez, vous dis-je. + +FORD.--Ne vous faites pas faute d'argent, sir John, vous n'en manquerez +pas. + +FALSTAFF.--Ne vous faites pas faute de mistriss Ford, monsieur Brook, +vous ne la manquerez pas. Je puis vous le confier: j'ai un rendez-vous +avec elle, qu'elle-même a provoqué. Son assistante ou son entremetteuse +sortait justement quand vous êtes entré; je vous dis que je serai chez +elle entre dix et onze. C'est à cette heure-là que son maudit jaloux, +son mari, doit être absent. Revenez me trouver ce soir, vous verrez +comme j'avance les affaires. + +FORD.--Je suis bien heureux d'avoir fait votre connaissance! Avez-vous +jamais vu Ford, monsieur? + +FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce pauvre faquin de cocu! Je ne +le connais pas: pourtant je lui fais tort en l'appelant pauvre. On dit +que ce jaloux de bec cornu a des monceaux d'or; c'est ce qui fait pour +moi la beauté de sa femme. Je veux l'avoir comme une clef du coffre de +ce coquin de cornard. Ce sera ma ferme. + +FORD.--Je voudrais, monsieur, que le mari vous fût connu, pour que vous +puissiez au besoin éviter sa rencontre. + +FALSTAFF.--Qu'il aille se faire pendre, ce manant de mangeur de +croûtes[25]. Je veux lui faire une peur à ne savoir où donner de la +tête. Je vous le tiendrai en respect avec ma canne suspendue comme un +météore sur les cornes du cocu. Tu verras, maître Brook, comme je +gouvernerai le paysan; et pour toi, tu auras soin de sa femme.--Reviens +me trouver de bonne heure ce soir. Ford est un gredin, et j'y ajouterai +quelque chose de plus; je te le donne, maître Brook, pour un gredin et +un cocu. Reviens me trouver ce soir. + +[Note 25: _Salt butter_, beurre salé, expression de mépris dont on se +sert pour désigner ceux qui manquent des commodités de la vie.] + +(Falstaff sort.) + +FORD.--Damné pendard de débauché! le coeur me crève de colère. Qu'on +vienne me dire encore que cette jalousie est absurde!--Ma femme lui a +envoyé un message; l'heure est fixée; l'accord est fait. Qui l'aurait pu +penser? Voyez si ce n'est pas l'enfer que d'avoir une femme perfide! Mon +lit sera déshonoré, mes coffres mis au pillage, mon honneur en pièces; +et ce n'est pas le tout que de subir ces infâmes outrages, il me faut +accepter d'abominables noms, et cela de la part de celui qui me fait +l'affront! Quels titres! quels noms! Appelez-moi Amaimon; cela peut se +soutenir; Lucifer, c'est bien; Barbason, à la bonne heure; et pourtant +ce sont les qualifications du diable, des noms de démons: mais cocu! +cocu complaisant! Le diable même n'a pas un nom semblable.--Page est un +âne, un âne fieffé; il veut se fier à sa femme, il ne veut pas être +jaloux! J'aimerais mieux confier mon beurre à un Flamand, mon fromage au +prêtre gallois Hugh, mon flacon d'eau-de-vie à un Irlandais, ma haquenée +à un filou pour s'aller promener, que ma femme à sa propre garde. Tantôt +elle complote, tantôt elle projette, tantôt elle manigance; et ce +qu'elles ont mis dans leur tête, il faut qu'elles l'exécutent; elles +crèveront plutôt que de ne pas l'exécuter. Le ciel soit loué de m'avoir +fait jaloux!--C'est à onze heures.--Je le préviendrai; je surprendrai ma +femme; je me vengerai de Falstaff, et me rirai de Page.--Allons, allons, +plutôt trois heures trop tôt qu'une minute trop tard.--Cocu! cocu! oh! +fi, fi, fi! + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Dans le parc de Windsor + +_Entrent_ CAIUS et RUGBY. + + +CAIUS.--Jack Rugby! + +RUGBY.--Monsieur? + +CAIUS.--Quelle heure est-il, Jack? + +RUGBY.--Il est plus que l'heure, monsieur, à laquelle sir Hugh avait +promis de venir. + +CAIUS.--Palsambleu! il a sauvé son âme en ne venant pas. Il a bien prié +dans sa Bible puisqu'il ne vient pas. Palsambleu! Jack Rugby, il est +mort s'il vient. + +RUGBY.--Il est prudent, monsieur; il savait que Votre Seigneurie le +tuerait, s'il venait. + +CAIUS.--Palsambleu! un hareng n'est pas si bien mort qu'il le sera, +quand je l'aurai tué. Rugby, prenez votre rapière: je veux vous dire +comment je le tuerai. + +RUGBY.--Hélas! je ne sais pas tirer des armes, monsieur. + +CAIUS.--Faquin! prenez votre rapière. + +RUGBY.--Restez coi; voici du monde. + +(Entrent l'hôte, Shallow, Slender et Page.) + +L'HÔTE.--Dieu te soit en aide, gros docteur! + +SHALLOW.--Dieu vous garde, monsieur le docteur Caius! + +PAGE.--Vous voilà, mon bon monsieur le docteur! + +SLENDER.--Je vous donne le bonjour, monsieur. + +CAIUS.--Pour quelle raison êtes-vous venus ici un, deux, trois, quatre? + +L'HÔTE.--Pour te voir te battre, te voir parer, riposter, te voir ici, +te voir là, te voir pousser tes bottes d'estoc, de taille, puis ta +seconde, ta flanconnade. Est-il mort, mon Éthiopien? est-il mort, mon +Francisco? Que dit mon Esculape, mon Galien, mon coeur de sureau? Est-il +mort, gros flairant? Est-il mort? + +CAIUS.--Palsambleu! c'est un poltron que ce prêtre, s'il en est un dans +le monde; il n'ose pas montrer son nez. + +L'HÔTE.--Tu es un roi castillan, mon urinal, un Hector de Grèce, mon +garçon! + +CAIUS.--Je vous prie, soyez tous témoins que je l'ai attendu seul, cinq +ou six, deux, trois heures, et qu'il ne vient pas. + +SHALLOW.--C'est qu'il se montre le plus sage, messire docteur. Il est le +médecin des âmes, et vous le médecin des corps: si vous alliez +combattre tous deux, vous agiriez contre l'esprit de vos professions. +N'est-il pas vrai, monsieur Page? + +PAGE.--Monsieur Shallow, vous avez été vous-même un fameux bretteur, +quoique vous soyez maintenant un homme de paix. + +SHALLOW.--Mille-z-yeux, monsieur Page, tout vieux que je suis +aujourd'hui, et officier de paix, je ne puis voir une épée nue que les +doigts ne me démangent. Nous avons beau devenir juges et docteurs, et +ecclésiastiques, monsieur Page, il nous reste toujours quelque +arrière-goût de notre jeunesse. Nous sommes les enfants des femmes, +monsieur Page. + +PAGE.--C'est une vérité, monsieur Shallow. + +SHALLOW.--Cela se retrouve toujours, monsieur Page. Monsieur le docteur +Caius, je viens pour vous ramener chez vous: je suis juge de paix. Vous +vous êtes montré un sage médecin; et monsieur Evans s'est montré un sage +et paisible ecclésiastique. Il faut que je vous ramène, et que vous +m'accompagniez, monsieur le docteur. + +L'HÔTE, _s'avançant gravement_.--Sous le bon plaisir de la justice.... +Un mot d'avis, monsieur de _Papier-mâché_[26]. + +[Note 26: _Muck water_. On n'est pas bien d'accord sur le sens de cette +expression; mais il est clair, par la suite du dialogue, que c'est un +terme de mépris. On a cru pouvoir rendre en français par _papier +mâché_.] + +CAIUS.--Papier mâché! Que veut dire ce mot? + +L'HÔTE.--Papier mâché, dans notre langue, veut dire bravoure, mon gros. + +CAIUS.--Palsambleu! j'ai plus de papier mâché dans ma personne que +l'Anglais. Ce diable de mâtin de prêtre, je lui couperai ses oreilles! + +L'HÔTE.--Il te chantera pouille solidement, mon gros. + +CAIUS.--Chante pouille! Qu'est-ce que cela veut dire? + +L'HÔTE.--Cela veut dire qu'il te demandera pardon. + +CAIUS.--Palsambleu! voyez-vous; il me chantera pouille. Je veux, moi, +qu'il en soit ainsi. + +L'HÔTE.--Je l'y obligerai, ou qu'il s'aille promener. + +CAIUS.--Je vous remercie bien de cela. + +L'HÔTE.--Et de plus, mon gros.... mais, un moment. (_A part aux +autres_.) Vous, monsieur mon convive, et monsieur Page, et vous aussi, +cavalier Slender, allez tous à Frogmore, en passant par la ville. + +PAGE.--Sir Hugh y est, n'est-ce pas? + +L'HÔTE.--Il est là. Voyez de quelle humeur il sera; et moi je viens à +travers champs, et vous amène ce docteur. Est-ce bien comme cela? + +SHALLOW.--Nous y allons. (_Tous à Caius_.) Adieu, mon bon monsieur le +docteur. + +(Page, Shallow et Slender sortent.) + +CAIUS.--Palsambleu! je veux tuer le prêtre; car il veut parler à Anne +Page, le faquin. + +L'HÔTE.--Qu'il meure: mais d'abord rengaine ton impatience. Jette de +l'eau froide sur ta colère, et viens à Frogmore par le chemin des +champs. Je te mènerai à une ferme où mistriss Anne est invitée à un +repas, et là, tu lui feras la cour. Dis-je-bien, mon galant? + +CAIUS.--Palsambleu! je vous remercie de cela. Palsambleu! je vous aime. +Je vous procurerai les bonnes pratiques, tous les comtes, les +chevaliers, les lords, les gentilshommes mes patients. + +L'HÔTE.--Comme de ma part je serai ton antagoniste auprès de miss Anne. +Dis-je bien? + +CAIUS.--Palsambleu! c'est bien dit: fort bien. + +L'HÔTE.--Venez donc. + +CAIUS.--Marchez sur mes talons, Jack Rugby. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Dans la campagne, près de Frogmore. + +_Entrent_ SIR HUGH EVANS et SIMPLE. + + +EVANS.--Bon serviteur de monsieur Slender, de votre nom, ami Simple, +dites-moi, je vous prie, dans quels endroits avez-vous cherché le sieur +Caius, qui se qualifie docteur en médecine? + +SIMPLE.--Vraiment, monsieur, du côté de Londres, du côté du parc, de +tous côtés; du côté du vieux Windsor, partout, en vérité, excepté du +côté de la ville. + +EVANS.--Je vous prie ardemment de regarder aussi de ce côté-là. + +SIMPLE.--J'y vais, monsieur. + +(Simple sort.) + +EVANS.--Bénédiction sur mon âme! Je suis plein de colère et tout mon +esprit est tremblant. Je serai bien content s'il m'a attrapé. Comme j'ai +de la mélancolie! Je lui briserais la tête avec sa fiole d'urines, si je +trouvais une bonne occasion pour la chose.--Bénédiction sur mon âme. + +(Il chante.) + + Au bord des profondes rivières dont la chute + Est accompagnée des mélodieux madrigaux + + Que chantent les oiseaux, + Nous ferons des lits de roses + Et mille siéges odoriférants, + Au bord des... + +Miséricorde! J'ai bien plus envie de pleurer. + +(Il chante.) + + Les oiseaux chantaient leurs mélodieux madrigaux, + Tandis que j'étais assis près de Babylone, + Et qu'un millier de siéges odoriférants, + Au bord des... + +SIMPLE.--Le voici, sir Hugh; il vient par ici. + +EVANS.--Il est le bienvenu. + +(Il chante.) + + Au bord des rivières dont la chute... + +Dieu fasse prospérer le bon droit! Quelles armes porte-t-il? + +SIMPLE.--Il n'a pas d'armes, monsieur; voilà aussi mon maître et +monsieur Shallow qui viennent du côté de Frogmore avec un autre +monsieur. Ils sont sur la descente par ici. + +EVANS.--Je vous prie donnez-moi ma robe, ou plutôt gardez-la entre vos +bras. + +(Page, Shallow et Slender entrant, et feignant d'être surpris de trouver +Evans dans ce costume, dont ils prétendent ignorer les raisons). + +SHALLOW.--Eh! qui vous savait ici, monsieur le curé? Bien le bonjour, +sir Hugh. Surprenez un joueur sans ses dés, et un docteur sans ses +livres, vous crierez miracle. + +SLENDER.--Ah! douce Anne Page! + +PAGE.--Le ciel vous tienne en santé, cher sir Hugh! + +EVANS.--Que Dieu dans sa miséricorde vous donne à tous sa bénédiction. + +SHALLOW.--Quoi! la science et l'épée? Les étudiez-vous toutes deux, +monsieur le curé? + +PAGE.--Et toujours jeune, sir Hugh? Comment, en simple pourpoint, dans +ce jour humide et nébuleux? + +EVANS.--Il y a des causes et des raisons pour cela. + +PAGE.--Nous sommes venus vous chercher, monsieur le curé, pour faire une +bonne oeuvre. + +EVANS.--Fort bien: quelle bonne oeuvre? + +PAGE.--Nous avons laissé là-bas un très-respectable personnage qui, +ayant reçu sans doute une insulte de quelqu'un, oublie toute patience et +toute gravité à un point que vous ne sauriez imaginer. + +SHALLOW.--J'ai vécu quatre-vingts ans[27] et plus, mais je n'ai jamais +vu un homme de son état, de sa gravité et de sa science, oublier ainsi +tout ce qu'il se doit à lui-même. + +[Note 27: _Four score_. L'action de la pièce est, selon toute apparence, +placée dans le printemps de 1414. Shallow, étant à Saint-Clément, a été +maltraité par Jean de Gaunt, comme nous l'apprend Falstaff dans la +seconde partie de _Henri IV_. Jean de Gaunt était né en 1339. On peut +supposer à Shallow cinq ans de plus que lui, ce qui le fait naître en +1334, et lui donne quatre-vingts ans en 1414.] + +EVANS.--Quel est-il? + +PAGE.--Je crois que vous le connaissez: c'est monsieur le docteur Caius, +notre célèbre médecin français. + +EVANS.--Par la volonté de Dieu et la colère de mon âme, j'aimerais mieux +vous entendre parler d'un plat de potage. + +PAGE.--Pourquoi? + +EVANS.--Il n'en sait pas plus sur Hippocrate ou Galien... et de plus +c'est un crétin. Je vous le donne pour le crétin le plus poltron que +vous puissiez désirer de connaître. + +PAGE.--Je parie que c'est lui qui devait se battre avec le docteur. + +SLENDER.--Ah! douce Anne Page! + +(Entrent Caius, l'hôte et Rugby.) + +SHALLOW.--En effet, ses armes l'indiquent. Retenez-les tous deux.--Voilà +le docteur Caius. + +PAGE.--Allons, mon bon monsieur le curé, rengainez votre épée. + +SHALLOW.--Et vous la vôtre, mon bon monsieur le docteur. + +L'HÔTE.--Désarmons-les, puis laissons-les disputer ensemble. Qu'ils +conservent leurs membres, et estropient notre anglais! + +CAIUS, _bas à son ennemi_.--Je vous prie, laissez-moi vous dire un mot à +l'oreille. Pourquoi n'êtes-vous pas venu me trouver? + +EVANS, _bas_.--Je vous prie, ayez patience. (_Haut_.) Nous prendrons +notre temps. + +CAIUS.--Palsambleu! vous êtes un poltron de Jean le chien, un Jean le +singe. + +EVANS, _bas_.--Je vous prie, ne donnons pas ici de quoi rire à ces +messieurs. (_Haut_.) Je vous fendrai votre tête de poltron avec votre +urinal, pour vous apprendre à manquer au rendez-vous que vous donnez. + +CAIUS.--Comment, diable, Jack Rugby, mon hôte de la _Jarretière_, ne +l'ai-je pas attendu pour le tuer, ne l'ai-je pas attendu sur la place +que j'ai indiquée? + +EVANS.--Comme j'ai une âme chrétienne, voici incontestablement la place +indiquée. J'en prends pour jugement mon hôte de la _Jarretière_. + +L'HÔTE.--Paix, tous deux, Gallois et Gaulois, docteur des Gaules, et +prêtre de Galles, médecin de l'âme et médecin du corps. + +CAIUS.--Ah! voilà qui est très-vraiment bon! excellent! + +L'HÔTE.--Paix, vous dis-je; écoutez votre hôte de la _Jarretière_. +Suis-je politique? Suis-je subtil? Suis-je un Machiavel? Perdrai-je mon +docteur? Non, il me donne des potions et des consultations. Perdrai-je +mon curé, mon prêtre, mon sir Hugh? non, il me donne la parole et les +paraboles. Donne-moi ta main, docteur terrestre; bon.--Donne-moi, ta +main docteur céleste; bon.--Enfants de l'art, je vous ai trompés tous +deux: je vous ai adressés à deux places différentes. Vos coeurs sont +fiers, votre peau est sauve: qu'une bouteille de vin des Canaries soit +la fin de tout ceci; venez, mettez leurs épées en gage: suivez-moi, +enfant de paix; venez, venez, venez. + +SLENDER.--O douce Anne Page! + +(Shallow, Slender, Page et l'hôte sortent.) + +CAIUS.--Ah! je vois ce que c'est. Vous faites des sots de nous deux. Ah! +ah! + +EVANS.--C'est bon, il a fait de nous deux ses joujoux. Je désire que +nous soyons bons amis, et que nous mettions un peu ensemble nos deux +cervelles pour une vengeance de ce teigneux, de ce calleux de craqueur, +l'hôte de la _Jarretière_. + +CAIUS.--Palsambleu! de tout mon coeur. Il m'a promis de me mener là où +est Anne Page. Palsambleu, il s'est trop moqué de moi. + +EVANS.--Je lui fendrai sa caboche. Venez, je vous prie. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +La grande rue de Windsor. + +_Entrent_ MISTRISS PAGE et ROBIN. + + +MISTRISS PAGE.--Allons, marchez devant, mon petit gaillard: vous aviez +le poste de suivant, mais vous voilà devenu guide. Qu'aimez-vous mieux +de me montrer le chemin, ou de regarder les talons de votre maître? + +ROBIN.--J'aime mieux, ma foi, vous servir comme un homme, que de le +suivre comme un nain. + +MISTRISS PAGE.--Oh! vous êtes un petit flatteur: je le vois, vous ferez +un courtisan. + +(Entre Ford.) + +FORD.--Heureuse rencontre, mistriss Page! Où allez-vous? + +MISTRISS PAGE.--Eh! vraiment, monsieur, chez votre femme. Est-elle au +logis? + +FORD.--Oui, et si désoeuvrée qu'elle pourrait vous servir de pendant +pour le besoin de société.--Je pense que si vos maris étaient morts, +vous vous marieriez toutes les deux. + +MISTRISS PAGE.--Soyez-en sûr, à deux autres maris. + +FORD.--Où avez-vous fait l'emplette de ce joli poulet? + +MISTRISS PAGE.--Je ne peux pas me rappeler le maudit nom de celui qui +l'a donné à mon mari. Comment s'appelle votre chevalier, petit? + +ROBIN.--Sir John Falstaff. + +FORD.--Sir John Falstaff! + +MISTRISS PAGE.--Lui-même, lui-même; je ne puis jamais retrouver son nom. +Mon bon mari et lui se sont épris d'une telle amitié... Ainsi, votre +femme est chez elle? + +FORD.--Oui, je vous le dis, elle y est. + +MISTRISS PAGE.--Excusez, monsieur, je suis malade quand je ne la vois +pas. + +(Mistriss Page et Robin sortent.) + +(Ford s'avance sous la halle.) + +FORD.--Page a-t-il bien sa tête? A-t-il ses yeux? A-t-il ombre de bon +sens? Sûrement tout cela dort, rien de tout cela ne lui sert plus. Quoi! +ce petit garçon porterait une lettre à vingt milles, aussi facilement +qu'un canon donne dans le but à deux cents pas. Il vous fait les +arrangements de sa femme, fournit à sa folie des tentations et des +occasions.--La voilà qui va chez la mienne, et le valet de Falstaff avec +elle. Il n'est pas difficile de deviner l'approche d'un pareil +orage.--Le valet de Falstaff avec elle!--O les bons complots!--Tout est +arrangé: et voilà nos femmes révoltées qui se damnent de +compagnie.--C'est bien, je te surprendrai! Je donne ensuite la torture à +ma femme; je déchire le voile modeste de l'hypocrite mistriss Page; +j'affiche Page lui-même pour un Actéon tranquille et volontaire; et, +témoins des effets de ma colère, tous mes voisins crieront: C'est bien +fait! (_L'horloge sonne_.) L'horloge me donne le signal, et l'assurance +du fait justifie mes perquisitions. Quand j'aurai trouvé Falstaff, on +m'en louera plus qu'on ne m'en raillera; et aussi sûr que la terre est +solide, Falstaff est chez moi.--Allons. + +(Entrent Page, Shallow, Slender, l'hôte, sir Hugh Evans, Caius et +Rugby.) + +SHALLOW.--Bien charmés de vous rencontrer, mon sieur Ford. + +FORD.--Fort bien; bonne compagnie, sur ma foi. J'ai bonne chère au +logis, et, je vous prie, venez tous dîner avec moi. + +SHALLOW.--Quant à moi, il faut que vous m'en dispensiez, monsieur Ford. + +SLENDER.--Il faut bien que vous m'excusiez aussi. Nous sommes convenus +de dîner avec mistriss Anne, et je n'y manquerais pas pour plus d'argent +que je ne le puis dire. + +SHALLOW.--Nous sollicitons un mariage entre mistriss Anne Page et mon +cousin Slender, et nous devons avoir réponse aujourd'hui. + +SLENDER.--J'espère que vous êtes pour moi, père Page. + +PAGE.--Tout à fait, monsieur Slender; je me déclare en votre +faveur.--Mais ma femme, monsieur le docteur Caius, est entièrement pour +vous. + +CAIUS.--Oui, palsambleu! et la jeune fille m'aime: ma gouvernante +Quickly m'a dit tout cela. + +L'HÔTE.--Hé! que dites-vous du jeune M. Fenton; il danse, il pirouette, +il est tout brillant de jeunesse, fait des vers, parle en beaux termes, +est parfumé de toutes les odeurs d'avril et de mai. Allez, c'est lui qui +l'aura; ses boutons ont fleuri[28]. C'est lui qui l'aura. + +[Note 28: C'était la coutume parmi les jeunes paysans, lorsqu'ils +étaient amoureux, de porter dans leur poche des boutons d'une certaine +plante appelée, en raison de cet usage, _boutons des jeunes gens_ +(_batchelor's buttons_). Selon que les boutons s'ouvraient ou se +flétrissaient, ils jugeaient du succès de leur amour.] + +PAGE.--Jamais de mon aveu, je vous le promets. Ce jeune homme n'a rien: +il a été de la société de notre libertin prince et de Poins: il est +d'une sphère trop élevée, il en sait trop. Non, il ne se servira pas de +mes doigts pour remettre ensemble les débris de sa fortune. S'il prend +ma fille, qu'il la prenne sans dot. Mon argent attend mon consentement, +et mon consentement n'est pas pour lui. + +FORD.--Que du moins quelques-uns de vous viennent dîner avec moi. Sans +compter la bonne chère, vous vous amuserez. Je veux vous faire voir un +monstre: vous serez des nôtres, monsieur Page; vous en serez, cher +docteur; et vous aussi, sir Hugh. + +SHALLOW.--Adieu donc; bien du plaisir.--Nous en ferons notre cour plus à +notre aise chez monsieur Page. + +(Shallow et Slender sortent.) + +CAIUS.--Jean Rugby, retournez au logis; je reviendrai bientôt. + +(Rugby sort.) + +L'HÔTE.--Adieu, chers coeurs; je vais trouver mon honnête chevalier +Falstaff, et boire avec lui du vin de Canarie. + +(L'hôte sort.) + +FORD, à part.--Je crois que je vais d'abord là-dedans lui servir d'une +bouteille qui le fera danser.--Venez-vous, mes chers messieurs? + +EVANS.--Nous venons avec vous voir le monstre. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Une pièce dans la maison de Ford. + +_Entrent_ MISTRISS FORD et MISTRISS PAGE. + + +MISTRISS FORD.--Ici, Jean; ici, Robert. + +MISTRISS PAGE.--Vite, vite, et le panier de lessive? + +MISTRISS FORD.--Je vous en réponds. Robin! allons donc. + +(Entrent des domestiques avec un panier.) + +MISTRISS PAGE.--Venez, venez, venez donc. + +MISTRISS FORD.--Posez-le là. + +MISTRISS PAGE.--Donnez vos ordres à vos gens: le temps nous presse. + +MISTRISS FORD.--Rappelez-vous bien ce que je vous ai prescrit, Jean, et +vous, Robert. Tenez-vous prêts là, à la porte dans la brasserie; et, +quand vous m'entendrez vous appeler précipitamment, venez sur-le-champ: +vous chargerez sans hésiter, sans délai, ce panier sur vos épaules: cela +fait, portez-le en toute hâte au lavoir, là, dans le pré de Datchet, +portez-le et videz-le dans le fossé boueux près du bord de la Tamise. + +MISTRISS PAGE.--Vous exécuterez ceci de point en point? + +MISTRISS FORD.--Je le leur ai dit et redit; ils savent leur leçon par +coeur.--Sortez, pour revenir dès que vous m'entendrez vous appeler. + +(Les domestiques sortent.) + +MISTRISS PAGE.--Ah! voilà le petit Robin. + +(Robin entre.) + +MISTRISS PAGE.--Eh bien! mon petit espion, quelles nouvelles en poche? + +ROBIN.--Sir John, mon maître, est à la porte de derrière. Mistriss Ford, +il désire votre compagnie. + +MISTRISS PAGE.--Regardez-moi, petit patelin: nous avez-vous été fidèle? + +ROBIN.--Oui, je le jure: mon maître ignore que vous soyez ici. Il m'a +menacé même d'une éternelle liberté, si je vous contais les nouvelles; +car, m'a-t-il dit, il me chasserait pour toujours. + +MISTRISS PAGE.--Tu es un bon enfant. Ta discrétion t'habillera: cela te +vaudra des chausses et un pourpoint; mais je vais me cacher. + +MISTRISS FORD.--Allez.--Toi, va dire à ton maître que je suis seule. +Mistriss Page, souvenez-vous de votre rôle. + +(Robin sort.) + +MISTRISS PAGE.--Je te le promets. Si j'y manque, sifflez-moi. + +(Mistriss Page sort.) + +MISTRISS FORD.--Allez, allez.--Nous corrigerons ces humeurs malsaines, +cette grosse citrouille mouillée.--Il faut lui apprendre à distinguer +les tourterelles des geais. + +(Falstaff entre.) + +FALSTAFF.--T'ai-je obtenu, mon céleste bijou[29]? Je mourrais maintenant +sans regret. N'ai-je pas assez vécu? C'est ici le terme de mon ambition. +O bienheureux moment! + +[Note 29: Citation d'_Astrophel et Stella_ de Sidney.] + +MISTRISS FORD.--O mon cher sir John! + +FALSTAFF.--Mistriss Ford, je ne sais point mentir, je ne sais point +flatter. O mistriss Ford! je vais pêcher par un souhait qui m'échappe: +je voudrais que votre mari fût mort! Je te le dis devant le seigneur des +seigneurs, je te ferais milady. + +MISTRISS FORD.--Moi votre lady, sir John! Hélas! je serais une pauvre +lady. + +FALSTAFF.--Que la cour de France m'en présente une égale à toi! Je vois +d'ici ton oeil égaler l'éclat du diamant: tu as deux sourcils arqués +précisément de la forme qu'il faut pour soutenir la coiffure en +portrait, la coiffure à voiles, toute espèce de coiffure en point de +Venise. + +MISTRISS FORD.--Un simple mouchoir, sir John: c'est la seule coiffure +qui aille à mon visage et pas trop bien encore. + +FALSTAFF.--Tu es une traîtresse de parler ainsi. Tu ferais une femme de +cour accomplie, et tu poses le pied avec une fermeté qui te donnerait +une démarche parfaite dans un panier à demi-cercles! Je vois bien ce que +tu serais, sans la fortune ennemie. La nature est ton amie; allons, il +faut bien que tu en conviennes. + +MISTRISS FORD.--Croyez-moi, il n'y a en moi rien de ce que vous dites. + +FALSTAFF.--Et qu'est-ce donc qui m'a forcé à t'aimer? laisse-moi te +persuader qu'il y a en toi quelque chose d'extraordinaire. Tiens, je ne +sais pas mentir ni dire que tu es ceci, comme ces chrysalides sucrées +qui vous viennent semblables à des femmes, sous un habit d'homme, +sentant comme la boutique d'un droguiste dans le temps des herbes +fraîches. Non, je ne le puis pas: mais je t'aime, je n'aime que toi, et +tu le mérites. + +MISTRISS FORD.--Ah! ne me trahissez pas, sir John! Je crains que vous +n'aimiez mistriss Page. + +FALSTAFF.--Vous pourriez tout aussi bien dire, que j'aime à me promener +devant la porte d'un créancier, qui m'est plus odieuse que la gueule +d'un four à chaux. + +MISTRISS FORD.--En ce cas, le ciel sait combien je vous aime; et vous +l'éprouverez un jour. + +FALSTAFF.--Persévère dans ces bons sentiments, je les mériterai. + +MISTRISS FORD.--Et moi, je vous dis, vous les méritez, sans quoi je ne +les aurais pas. + +ROBIN, _derrière le théâtre_.--Mistriss Ford! mistriss Ford!--voilà +mistriss Page, toute rouge, toute essoufflée, les yeux tout troublés, +qui voudrait vous parler à l'instant. + +FALSTAFF.--Il ne faut pas qu'elle me voie: je vais me cacher derrière la +tapisserie. + +MISTRISS FORD.--Oui, de grâce: cette femme est la médisance même. +(_Falstaff se cache. Entrent mistriss Page et Robin_.) De quoi +s'agit-il? qu'est-ce que c'est? + +MISTRISS PAGE.--O mistriss Ford, qu'avez-vous fait? Vous êtes +déshonorée, vous êtes perdue, perdue pour jamais! + +MISTRISS FORD.--De quoi s'agit-il, chère mistriss Page? + +MISTRISS PAGE.--O ciel, est-il possible, mistriss Ford!... ayant un si +honnête homme de mari, lui donner un pareil sujet de soupçon! + +MISTRISS FORD.--Quel sujet de soupçon? + +MISTRISS PAGE.--Quel sujet de soupçon!--Rentrez en vous-même.--Que vous +m'avez trompée! + +MISTRISS FORD.--Comment? Hélas! de quoi s'agit-il? + +MISTRISS PAGE.--Votre mari va paraître, femme, avec toute la justice de +Windsor, pour chercher un gentilhomme, qui est, dit-il, en ce moment +chez lui, de votre consentement, pour profiter criminellement de son +absence. Vous êtes perdue! + +MISTRISS FORD, _à part_.--Parlez plus haut.--(_Haut_.) J'espère que cela +n'est pas. + +MISTRISS PAGE.--Plaise au ciel qu'il ne soit pas vrai que vous ayez un +homme ici! Du moins est-il certain que votre mari arrive suivi de la +moitié de la ville pour le chercher. Je suis venue devant pour vous +avertir: si vous vous sentez innocente, oh! j'en suis charmée. Mais si +vous avez en effet un ami chez vous, qu'il sorte, qu'il sorte au plus +tôt.--Ne restez point interdite; rappelez vos sens, défendez votre +réputation, ou dites adieu pour la vie à toute espèce de bonheur. + +MISTRISS FORD.--Que ferai-je? ma chère amie; il y a un gentilhomme dans +la maison, et je crains bien moins ma honte que le danger qui le menace. +Je donnerais mille livres pour qu'il fût hors de la maison. + +MISTRISS PAGE.--Eh! par mon honneur, laissez là vos _je donnerais, je +donnerais_; voilà votre mari qui arrive.--Savez-vous quelque moyen de le +faire évader?--Vous ne pouvez le cacher dans la maison.--Comme vous +m'avez trompée!--Mais j'aperçois un panier.--S'il est d'une taille +raisonnable, il peut s'y fourrer. Nous pouvons le couvrir de linge sale, +comme si c'était pour l'envoyer blanchir. C'est précisément le moment de +la lessive, envoyez-le par vos gens au pré Datchet. + +MISTRISS FORD.--Il est trop gros pour y entrer. Que deviendrai-je? + +(Falstaff rentre.) + +FALSTAFF.--Laissez-moi voir; laissez-moi voir: oh! laissez-moi +voir.--J'y tiendrai, j'y tiendrai.--Suivez le conseil de votre +amie.--J'y tiendrai. + +MISTRISS PAGE.--Et quoi? sir John Falstaff! chevalier, est-ce là votre +lettre? + +FALSTAFF.--Je t'aime, je n'aime que toi, aide-moi à sortir d'ici, +laisse-moi me fourrer là dedans.... Jamais... + +(Il entre, s'entasse dans le panier qu'on achève de couvrir de linge +sale.) + +MISTRISS PAGE.--Robin, aidez-nous à couvrir votre maître. Appelez vos +gens, mistriss Ford.--Ah! perfide chevalier! + +MISTRISS FORD.--Eh! Jean! Robert, Jean! _(Robin sort. Les deux +domestiques entrent_.) Tenez, emportez ces hardes: passez une perche +dans les deux anses; mon Dieu, que vous êtes lents! Portez-les à la +blanchisseuse dans le pré Datchet: vite, allez. + +(Entrent Ford, Page, Caius, sir Hugh Evans.) + +FORD.--Approchez, je vous prie. Si j'ai soupçonné sans cause, vous aurez +droit de vous moquer de moi: ne m'épargnez pas dans ce cas les +plaisanteries; je les mérite. Arrêtez; où portez-vous ceci? + +ROBERT.--Vraiment, à la rivière. + +MISTRISS FORD.--Eh! qu'avez-vous besoin de savoir où ils le portent? +Sont-ce là vos affaires? Il vaudrait mieux que vous vinssiez vous mêler +de la lessive! + +FORD.--C'est pour laver. Si je pouvais me laver aussi de cette corne de +cerf[30]. Cerf, cerf, cerf, je vous le dis, véritable cerf, je vous en +réponds, et cerf de la saison encore. _(Les valets sortent emportant le +panier_.) Messieurs, j'ai rêvé cette nuit; je vous dirai mon rêve. +Commençons par chercher mes clefs; les voilà. Montez, parcourez, visitez +mes chambres, furetez partout; notre renard est pris, j'en suis garant: +laissez-moi fermer d'abord cette issue, et maintenant fouillez le +terrier. + +[Note 30: _Buck! I wish I could wash myself of the Buck!_ Ford joue sur +le mot _buck_ qui signifie également lessive, lessiver et daim. Le jeu +de mots a été impossible à rendre littéralement.] + +PAGE.--Cher monsieur Ford, calmez-vous; c'est trop vous faire injure à +vous-même. + +FORD.--Soit, monsieur Page, soit. Montons, messieurs; vous allez avoir +du plaisir. Suivez-moi, messieurs. + +EVANS.--Ce sont là des visions, et des jalousies bien fantastiques. + +CAIUS.--Palsambleu! ce n'est pas la mode en France: on ne voit point de +jaloux en France. + +PAGE.--Suivons-le, messieurs, puisqu'il le veut: voyons le résultat de +ses recherches. + +(Evans, Page et Caius sortent.) + +MISTRISS PAGE.--L'aventure n'est-elle pas doublement réjouissante? + +MISTRISS FORD.--Je ne sais pas de mon mari ou de sir John, lequel des +deux je suis le plus contente d'avoir attrapé. + +MISTRISS PAGE.--Dans quelles transes il devait être, quand monsieur Ford +a demandé ce qu'il y avait dans le panier? + +MISTRISS FORD.--J'ai peur qu'il n'ait besoin d'être lavé aussi. Nous lui +aurons rendu service en l'envoyant au bain. + +MISTRISS PAGE.--Qu'il s'aille faire pendre ce débauché coquin; je +voudrais voir tous ceux de son espèce dans des angoisses pareilles. + +MISTRISS FORD.--Il faut que mon mari ait eu quelque raison particulière +de soupçonner que sir John était ici. Je ne l'ai jamais vu si brutal +dans sa jalousie. + +MISTRISS PAGE.--Je trouverai moyen de le savoir; mais il faut nous +divertir encore aux dépens de Falstaff. Sa fièvre de libertinage ne +cédera pas à cette seule médecine. + +MISTRISS FORD.--Nous lui enverrons cette sotte carogne de mistriss +Quickly, pour nous excuser de ce qu'on l'aura jeté à l'eau, et lui +donner une nouvelle espérance qui lui attirera une nouvelle correction. + +MISTRISS PAGE.--C'est bien pensé. Donnons-lui rendez-vous demain à huit +heures pour venir recevoir un dédommagement. + +(Rentrent Ford, Page, Caius et sir Hugh Evans.) + +FORD.--Il est introuvable.--Peut-être le fat s'est-il vanté de choses +qui passaient son pouvoir. + +MISTRISS PAGE.--Entendez-vous? + +MISTRISS FORD.--Oui, oui, paix. Vous en usez bien avec moi, monsieur +Ford, n'est-il pas vrai? + +FORD.--Oui, oui, madame. + +MISTRISS FORD.--Que le ciel rende vos actions meilleures que vos +pensées! + +FORD.--Amen. + +MISTRISS PAGE.--Monsieur Ford, vous vous faites un grand tort. + +FORD.--Bien, bien, c'est à moi à supporter cela. + +EVANS.--S'il y a quelqu'un dans la maison, dans les chambres, dans les +coffres et dans les armoires, que le ciel me pardonne mes péchés au jour +du grand jugement. + +CAIUS.--Palsambleu! je dis de même, il n'y a pas une âme ici. + +PAGE.--Eh! fi! monsieur Ford, n'avez-vous pas de honte! Quel esprit, +quel démon vous a suggéré ces idées? Je ne voudrais pas avoir une +pareille maladie pour tous les trésors du château de Windsor. + +FORD.--C'est ma faute, monsieur Page; j'en subis la peine. + +EVANS.--Vous souffrez d'une mauvaise conscience. Votre femme est une +aussi honnête femme qu'on la puisse choisir entre cinq mille, et je dis +encore entre cinq cents. + +CAIUS.--Palsambleu! je vois bien que c'est une honnête femme. + +FORD.--A la bonne heure. Messieurs, je vous ai promis à dîner. Venez, en +attendant, vous promener dans le parc; je vous en prie, pardonnez-moi. +Je vous conterai pourquoi j'ai fait tout cela.--Allons, ma femme, +allons, mistriss Page, pardonnez-moi, je vous en prie. Je vous en prie +du fond du coeur, pardonnez-moi. + +PAGE.--Allons, messieurs, entrons. Mais, par ma foi, nous le ferons +enrager; et moi, je vous invite à venir déjeuner demain matin chez moi, +et après cela à la chasse à l'oiseau. J'ai un faucon admirable pour le +bois. Est-ce chose dite? + +FORD.--Tout à fait. + +EVANS.--S'il y en a un, je serai le second de la compagnie. + +CAIUS.--S'il y en a un ou deux, je serai le troisième[31]. + +[Note 31: _Turd_ (excrément) pour _third_ (troisième).] + +FORD.--Monsieur Page, venez, je vous en prie. + +(Ils sortent. Evans et Caius demeurent seuls.) + +EVANS.--Et vous, je vous prie, souvenez-vous demain de ce pouilleux de +coquin d'hôte. + +CAIUS.--C'est bon, oui de tout mon coeur. + +EVANS.--Ce pouilleux de coquin avec ses tours et ses moqueries. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une pièce dans la maison de Page. + +_Entrent_ FENTON et MISTRISS ANNE PAGE. + + +FENTON.--Je vois que je ne puis pas gagner l'amitié de ton père. Cesse +donc de me renvoyer à lui, chère Nan. + +ANNE.--Hélas! comment donc faire? + +FENTON.--Aie le courage d'agir par toi-même. Il m'objecte ma trop grande +naissance; il prétend que je cherche seulement à réparer au moyen de ses +richesses le désordre mis dans ma fortune. Il me cherche encore d'autres +querelles. Il me reproche les sociétés désordonnées où j'ai vécu; il me +soutient qu'il est impossible que je t'aime autrement que comme un +héritage. + +ANNE.--Peut-être qu'il dit vrai. + +FENTON.--Non; j'en jure devant le ciel sur tout mon bonheur à venir. Il +est vrai, je l'avouerai, la fortune de ton père fut le premier motif qui +m'engagea à t'offrir mes soins; mais, en cherchant à te plaire, je te +trouvai d'un bien plus grand prix que l'or monnoyé, ou les sommes +pressées dans des sacs; et ce n'est plus qu'à la fortune de te posséder +que j'aspire maintenant. + +ANNE.--Mon cher monsieur Fenton, ne vous lassez pas pourtant de +rechercher la bienveillance de mon père: monsieur Fenton, recherchez-la +toujours. Si l'empressement et les plus humbles prières ne peuvent rien, +eh bien, alors, écoutez un mot.... + +(Ils se retirent pour causer à l'écart.) + +(Entrent Shallow, Slender et Quickly.) + +SHALLOW.--Dame Quickly, rompez leur colloque: mon parent désire parler +pour son compte. + +SLENDER.--Allons, il faut que je fasse ici mon coup. En avant, il ne +s'agit que d'oser. + +SHALLOW.--Ne vous effrayez pas, neveu. + +SLENDER.--Oh! elle ne m'effraye pas; je ne m'inquiète pas de cela, si ce +n'est que j'ai peur. + +QUICKLY.--Ecoutez donc, monsieur Slender voudrait vous dire deux mots. + +ANNE.--Je suis à lui dans l'instant. C'est celui que choisit mon père. +(_A part_.) Quelle foule de défauts disgracieux et ridicules sont +embellis par trois cents livres de rente! + +QUICKLY.--Et comment se porte le cher monsieur Fenton? Un mot, je vous +prie. + +SHALLOW.--Elle vient. Ferme, cousin. O mon garçon! tu avais un père.... + +SLENDER.--J'avais un père, mistriss Anne. Mon oncle peut vous dire de +bons tours de lui.--Mon cher oncle, je vous conjure, racontez à mistriss +Anne l'histoire des deux oies que mon père vola dans une basse-cour. + +SHALLOW.--Mistriss Anne, mon neveu vous aime. + +SLENDER.--Oui, je vous aime autant que j'aime aucune autre femme du +comté de Glocester. + +SHALLOW.--Il vous entretiendra conformément à votre qualité. + +SLENDER.--Je vous en réponds. Robe longue ou robe courte[32], personne, +dans le rang d'écuyer, ne m'en revaudra. + +[Note 32: _Come curt and long tail_, viennent courte et longue queue. +C'est-à-dire, viennent des gens obligés de couper la queue à leur chien, +et de ceux qui ont le droit de la lui laisser longue: ce qui était une +des marques distinctives des différentes classes.] + +SHALLOW.--Il vous donnera cent cinquante livres de douaire. + +ANNE.--Mon bon monsieur Shallow, laissez-le faire sa cour lui-même. + +SHALLOW.--Vraiment, je vous en remercie; je vous remercie de cet +encouragement. Cousin, elle vous appelle: je vous laisse. + +ANNE.--Eh bien! monsieur Slender? + +SLENDER.--Eh bien! mistriss Anne? + +ANNE.--Expliquez vos volontés. + +SLENDER.--Mes volontés, c'est là un vilain discours à entendre, +vraiment: la plaisanterie est bonne. Grâce au ciel, je n'ai pas encore +songé à les mettre par écrit, mes volontés; je ne suis pas si malade, +grâce au ciel. + +ANNE.--Je demande seulement, monsieur Slender, ce que vous me voulez? + +SLENDER.--Quant à moi, en mon particulier, je ne vous veux rien, ou peu +de chose. Votre père et mon oncle ont fait quelques arrangements; si +cela réussit, à la bonne heure, sinon, au chanceux la chance. Ils +peuvent vous dire mieux que moi comment les choses vont. Tenez, demandez +à votre père: le voilà qui vient. + +(Entrent Page et mistriss Page.) + +PAGE.--Eh bien! cher Slender! Aime-le, ma fille Anne.--Comment, +qu'est-ce que c'est? Que fait ici M. Fenton? C'est m'offenser, monsieur, +que d'obséder ainsi ma maison. Je vous ai dit, ce me semble, que j'avais +disposé de ma fille. + +FENTON.--Monsieur Page, ne vous fâchez pas. + +MISTRISS PAGE.--Mon bon monsieur Fenton, cessez d'importuner ma fille. + +PAGE.--Elle n'est point faite pour vous. + +FENTON.--Monsieur, voudrez-vous m'écouter? + +PAGE.--Non, mon cher monsieur Fenton.--Entrons, monsieur Shallow; mon +fils Slender, entrons.--Instruit comme vous l'êtes de mes vues, vous me +manquez, monsieur Fenton. + +(Page, Shallow et Slender sortent.) + +QUICKLY, _à Fenton_.--Parlez à mistriss Page. + +FENTON.--Chère mistriss Page, aimant votre fille d'une façon aussi +honorable que je le fais, je crois devoir soutenir mes prétentions sans +reculer, malgré les obstacles, les rebuts et les procédés désobligeants. +Accordez-moi votre appui. + +ANNE.--Ma bonne mère, ne me mariez pas à cet imbécile. + +MISTRISS PAGE.--Ce n'est pas mon intention: je vous cherche un meilleur +époux. + +QUICKLY.--C'est le docteur, mon maître. + +ANNE.--Hélas! j'aimerais mieux être enterrée vivante, ou assommée à +coups de navets[33]. + +[Note 33: _Bow'd to death with turnips_.] + +MISTRISS PAGE.--Allons, ne vous chagrinez pas. Monsieur Fenton, je ne +serai ni votre amie, ni votre ennemie. Je saurai de ma fille si elle +vous aime, et ce que j'apprendrai à cet égard déterminera mes +sentiments. Jusque-là, adieu, monsieur: il faut que Nancy rentre; son +père se fâcherait. + +(Mistriss Page et Anne sortent.) + +FENTON.--Adieu, ma chère madame; adieu, Nan. + +QUICKLY.--C'est mon ouvrage.--_Comment_, ai-je dit, _voudriez-vous +sacrifier votre enfant à un imbécile ou à un médecin_? Voyez-vous, +monsieur Fenton?--C'est mon ouvrage. + +FENTON.--Je te remercie, et je te prie, ce soir, de trouver le moment de +donner cette bague à ma chère Nan: voilà pour ta peine. + +(Il sort.) + +QUICKLY.--Va, que le ciel t'envoie le bonheur! Quel bon coeur il a! Une +femme passerait à travers l'eau et le feu pour servir un si bon coeur. +Mais pourtant je voudrais que mon maître obtint mistriss Anne, ou je +voudrais que M. Slender l'obtint; ou, en vérité, je voudrais que ce fût +M. Fenton. Je ferai mon possible pour tous les trois; car je l'ai +promis, et je tiendrai ma parole; mais spécieusement[34] à M. +Fenton.--Mais nos dames m'ont donné une autre commission pour le +chevalier sir John Falstaff. Quelle bête je suis de m'amuser ici. + +(Elle sort.) + +[Note 34: Elle veut dire spécialement.] + + +SCÈNE V + +Une chambre dans l'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ FALSTAFF et BARDOLPH. + + +FALSTAFF.--Bardolph, holà! + +BARDOLPH.--Me voilà, monsieur. + +FALSTAFF.--Va me chercher une pinte de vin d'Espagne, et mets une rôtie +dedans. (_Bardolph sort_.) Ai-je vécu si longtemps pour être emporté +dans un panier comme un tas de viande de rebut, et pour être jeté dans +la Tamise? Bien, bien, si jamais je m'expose à pareil tour, je veux bien +qu'on prenne ma cervelle pour la fricasser au beurre, et la donner au +premier chien pour ses étrennes. Les coquins m'ont renversé dans le +canal avec aussi peu de remords que s'ils avaient noyé une portée de +quinze petits chiens encore aveugles; et on peut juger à ma taille que +je plonge avec quelque vélocité. Le fond touchât-t-il aux enfers, j'y +arriverais. Heureusement que la rivière se trouvait basse et remplie de +sable en cet endroit. J'aurais été noyé: une mort que j'abhorre, car +l'eau fait enfler un homme; et voyez quelle figure j'aurais quand je +serais enflé, une vraie montagne de chair morte. + +(Rentre Bardolph avec le vin.) + +BARDOLPH.--Mistriss Quickly est là, monsieur, qui veut vous parler. + +FALSTAFF.--Allons, mettons d'abord un peu de vin d'Espagne dans l'eau de +la Tamise. Mon ventre est aussi glacé que si j'avais avalé des pelotes +de neige en guise de pilules pour me rafraîchir les reins. Appelle-la. + +BARDOLPH.--Entrez, la femme. + +(Entre Quickly.) + +QUICKLY.--Avec votre permission.--Je vous demande pardon. Je donne le +bonjour à Votre Seigneurie. + +FALSTAFF.--Ote-moi tous ces calices; prépare-moi un pot de vin d'Espagne +avec du sucre. + +BARDOLPH.--Et des oeufs, monsieur? + +FALSTAFF.--Non, simple, naturel. Je ne veux point de germe de poulet +dans mon breuvage.--(_Bardolph sort_.) Eh bien! + +QUICKLY.--Vraiment, monsieur, je viens trouver Votre Seigneurie de la +part de mistriss Ford. + +FALSTAFF.--Mistriss Ford! J'en ai assez de l'eau de son coquemar[35]: on +m'a mis dedans; j'en ai le ventre Plein. + +[Note 35: _I have ford enough_. Falstaff joue ici sur le mot _ford_, qui +signifie un cours d'eau peu profond. Il a fallu rendre cette +plaisanterie par une autre.] + +QUICKLY.--Hélas, mon Dieu! La pauvre femme, ce n'est pas sa faute; il +faut s'en prendre à ses gens: ils se sont mépris sur ses ordres. + +FALSTAFF.--Moi aussi, je me suis mépris quand je me suis fié à la folle +promesse d'une femme. + +QUICKLY.--Ah! monsieur, elle s'en désole, que le coeur vous en +saignerait si vous la voyiez.--Son mari va ce matin chasser à l'oiseau; +elle vous conjure de venir une seconde fois chez elle entre huit et +neuf. Elle m'a chargé de vous le faire savoir promptement; elle vous +dédommagera de votre aventure, je vous en réponds. + +FALSTAFF.--Eh bien! je consens à l'aller visiter. Dites-lui de réfléchir +sur ce que vaut un homme. Qu'elle considère sa propre fragilité, et +qu'elle apprécie mon mérite. + +QUICKLY.--C'est ce que je lui dirai. + +FALSTAFF.--N'y manquez pas. Entre huit et neuf, dites-vous? + +QUICKLY.--Huit et neuf, monsieur. + +FALSTAFF.--Bon, retournez: elle peut compter sur moi. + +QUICKLY.--Que la paix soit avec vous, monsieur. + +(Elle sort.) + +FALSTAFF.--Je m'étonne de ne point voir paraître monsieur Brook; il +m'avait fait prier de l'attendre chez moi; j'aime fort son argent. Ah! +le voici. + +(Entre Ford.) + +FORD.--Dieu vous garde, monsieur. + +FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Brook, vous venez sans doute pour savoir ce +qui s'est passé entre moi et la femme de Ford. + +FORD.--C'est en effet l'objet qui m'amène, sir John. + +FALSTAFF.--Monsieur Brook, je ne veux pas vous tromper; je me suis rendu +chez elle à l'heure marquée. + +FORD.--Eh bien! monsieur, comment avez-vous été traité? + +FALSTAFF.--Très désagréablement, monsieur Brook. + +FORD.--Comment donc? Aurait-elle changé de sentiment? + +FALSTAFF.--Non, monsieur Brook, mais son pauvre cornu de mari, monsieur +Brook, que la jalousie tient dans de continuelles alarmes, nous est +arrivé pendant l'entrevue, au moment où finissaient les embrassades, +baisers, protestations, c'est-à-dire le prologue de notre comédie. Il +amenait après lui une bande de ses amis que, dans son mal, il avait +ameutés et excités à venir faire dans la maison la recherche de l'amant +de sa femme. + +FORD.--Quoi! tandis que vous étiez là? + +FALSTAFF.--Tandis que j'étais là. + +FORD.--Et Ford vous a cherché sans pouvoir vous trouver? + +FALSTAFF.--Écoutez donc. Par une bonne fortune, arrive à point nommé une +mistriss Page: celle-ci nous donne avis de l'approche de Ford: la femme +de Ford ayant la tête perdue, elles m'ont fait sortir dans un panier de +lessive. + +FORD.--Dans un panier de lessive? + +FALSTAFF.--Oui, pardieu, dans un panier de lessive; elle m'ont pressé, à +m'étouffer, sous un tas de chemises, de jupes sales, de chaussons, de +bas sales, de serviettes grasses: ce qui faisait bien, monsieur Brook, +le plus puant composé d'infâmes odeurs qui ait jamais affligé l'odorat. + +FORD.--Mais restâtes-vous longtemps dans cette situation? + +FALSTAFF.--Vous allez entendre, monsieur Brook, tout ce que j'ai +souffert pour mettre cette femme à mal en votre considération! Quand je +fus ainsi empilé dans le panier, deux coquins de valets de Ford +arrivèrent; sur l'ordre que leur donna leur maîtresse de me porter au +pré de Datchet, en qualité de linge sale, ils me prirent sur leurs +épaules, et rencontrèrent à la porte leur coquin de jaloux de maître qui +leur demanda une ou deux fois ce qu'ils avaient dans leur panier. Je +frissonnais de peur que cet enragé de lunatique ne voulût y regarder; +mais le destin qui a décrété qu'il serait cocu retint sa main: c'est +bien; il entra pour faire sa recherche, et moi je sortis paquet de +linge. Mais observez la suite, monsieur Brook: je souffris les angoisses +de trois morts différentes; d'abord la frayeur inconcevable de me voir +découvert par ce vilain jaloux de bélier à deux jambes; ensuite, d'être +plié, comme le serait une bonne lame d'Espagne, dans la circonférence +d'un baril, la pointe contre la garde, les talons contre la tête; enfin, +d'être renfermé, comme un corps en dissolution, dans des linges puants +qui fermentaient dans leur propre graisse. Pensez à cela un homme de mon +acabit; pensez à cela, moi qui crains le chaud comme beurre, un homme +continuellement fondant et en eau; c'est un miracle que je n'aie pas +étouffé. Puis au plus haut degré de ce bain, quand j'étais à moitié cuit +dans la graisse, comme un ragoût hollandais, être jeté dans la Tamise, +et refroidi dans le courant comme un fer à cheval rougi au feu! Pensez à +cela, être jeté là tout brûlant! pensez à cela, monsieur Brook. + +FORD.--En bonne vérité, monsieur, je suis désolé que vous ayez souffert +tout cela pour l'amour de moi. Voilà mes espérances perdues; vous ne +ferez plus aucune tentative auprès d'elle. + +FALSTAFF.--Monsieur Brook, plutôt que d'y renoncer ainsi, je consens +d'être jeté dans l'Etna comme je l'ai été dans la Tamise. Le mari va ce +matin chasser à l'oiseau; et elle m'a fait donner un second rendez-vous. +On m'attend de huit à neuf, monsieur Brook. + +FORD.--Il est déjà huit heures passées, monsieur. + +FALSTAFF.--En vérité? Je pars donc pour mon rendez-vous. Revenez tantôt +à votre loisir; vous apprendrez comment je mène les choses, et pour +couronner l'oeuvre, elle sera à vous. Adieu, adieu, vous l'aurez, +monsieur Brook. Monsieur Brook, vous ferez Ford cocu. + +(Il sort.) + +FORD.--Hé! comment? est-ce une vision? est-ce un songe? Éveillez-vous, +monsieur Ford, éveillez-vous; éveillez-vous, monsieur Ford: voilà un +trou de fait dans votre plus bel habit, monsieur Ford. Voilà ce que +c'est que le mariage: voilà ce que c'est que d'avoir du linge et des +paniers de lessive. Bien; j'afficherai ce que je suis; je prendrai le +débauché: il est dans ma maison; il ne peut m'échapper, et c'est, je +crois, impossible qu'il le puisse. Il ne peut couler dans une bourse, ou +se glisser dans la boîte au poivre; mais, de peur que le diable qui le +conduit ne lui prête son secours, je veux fouiller les endroits où il +est impossible qu'il se trouve. Puisque je ne puis éviter d'être ce que +je suis, la certitude d'être ce que je ne voudrais pas ne me rendra pas +résigné. Si j'ai des cornes assez pour en enrager, eh bien! à la bonne +heure, je me montrerai enragé[36]. + +(Il sort.) + +[Note 36: _If I have horns to make one mad, I will be hornmad_. Le sens +d'_hornmad_ n'est pas bien déterminé. On ne sait si c'est fou de +jalousie, ou fou par l'influence de la lune. _Horns_, croissant: le jeu +de mots ne pouvait se rendre en français.] + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +La rue. + +_Entrent_ MISTRISS PAGE, MISTRISS QUICKLY et WILLIAM. + + +MISTRISS PAGE.--Le crois-tu déjà chez mistriss Ford? + +QUICKLY.--Sûrement, il y est déjà, ou tout près d'arriver: mais ma foi, +il est fièrement en colère de ce qu'on l'a jeté dans l'eau. Mistriss +Ford vous prie de venir sur-le-champ. + +MISTRISS PAGE.--Je serai chez elle dans un moment: je ne veux que +conduire mon petit bonhomme à l'école. Voici son maître.--Je vois que +c'est aujourd'hui jour de congé. (_Evans entre_.) Comment, sir Hugh, +est-ce que vous n'avez pas de classe aujourd'hui? + +EVANS.--Non; monsieur Slender veut qu'on laisse les enfants jouer. + +QUICKLY.--Que son coeur en soit béni! + +MISTRISS PAGE.--Sir Hugh, mon mari dit que mon fils ne profite pas du +tout dans ses études. Je vous en prie, faites-lui quelques questions sur +son rudiment. + +EVANS.--Ici, William; levez la tête, allons. + +MISTRISS PAGE.--Venez ici, mon enfant; levez la tête, répondez à votre +maître. N'ayez pas peur. + +EVANS.--William, combien de nombres dans les noms? + +WILLIAM.--Deux. + +QUICKLY.--Vraiment, j'aurais cru que les noms étaient impairs, car on +dit: pair ou non[37]. + +EVANS.--Finissez voire babil. Qu'est-ce que c'est blanc[38], William? + +[Note 37: _Od's nouns_. Les méprises de Quickly provenant ou des défauts +de prononciation d'Evans, ou de certaines consonnances entre les mots +latins et quelques mots anglais d'un sens différent, ne peuvent se +rendre littéralement.] + +[Note 38: _Albus_. C'est sur le mot _pulcher_ qu'Evans interroge +William. Quickly entend _polcats_ (putois) et s'écrie qu'il y a des +choses plus belles que les putois.] + +WILLIAM.--_Albus_. + +QUICKLY.--Arbuste? Qui est-ce qui a jamais vu un arbuste blanc? + +EVANS.--Vous êtes la femme la plus simple; taisez-vous, je vous prie. +Qu'est-ce que c'est _lapis_, William? + +WILLIAM.--Une pierre. + +EVANS.--Et qu'est-ce que c'est une pierre, William? + +WILLIAM.--Un caillou. + +EVANS.--Non, c'est _lapis_. Je vous prie, mettez cela dans votre +cervelle. + +WILLIAM.--_Lapis_. + +EVANS.--C'est bon, William. William, qui prête les articles? + +WILLIAM.--Les articles sont empruntés du pronom, et on les décline +ainsi: _Singulariter, nominativo: Hic, hæc, hoc._ + +EVANS.--_Nominativo, hic, hæc, hoc_. Je vous en prie, faites attention. +_Genitivo, hujus._ Bien! qu'est-ce que c'est que l'accusatif? + +WILLIAM.--_Accusativo, hunc_. + +EVANS.--Je vous en prie, rappelez-vous, enfant. _Accusativo, hunc, hanc, +hoc_. + +QUICKLY.--Hein, quand, coq. C'est du latin pour la basse-cour, sur ma +parole[39]. + +[Note 39: «Hein, quand, coq.» Evans, dans le texte, au lieu de _hunc, +hanc, hoc_, prononce _hing, hang, hog_, et Quickly dit que _hang hog_ +(pendez le cochon) est en latin pour _faire du lard_ (_latin for +bacon_).] + +EVANS.--Cessez vos bavardages, la femme. Qu'est-ce que c'est que le cas +vocatif, William? + +WILLIAM.--_O! Vocativo, O!_ + +EVANS.--Souvenez-vous bien, William, le vocatif est _caret_[40]. + +[Note 40: Evans prend pour le vocatif lui-même, le mot _caret_, mis à +quelques mots; afin d'avertir que le vocatif manque.] + +QUICKLY.--Au moins est-ce quelque chose de bon qu'une carotte. + +EVANS.--Finissez donc, la femme. + +MISTRISS PAGE.--Paix donc. + +EVANS.--Qu'est-ce que c'est que le cas génitif au pluriel, William? + +WILLIAM.--Le cas génitif? + +EVANS.--Oui. + +WILLIAM.--Génitif, _horum, harum, horum_. + +QUICKLY.--Qu'allez-vous lui parler du cas où se trouve Jenny[41] la +coquine? enfant, ne parlez jamais de cette créature-là. + +[Note 41: La colère de Quickly porte ici sur le mot _horum_ qu'elle +confond avec _whore_, et sur les mots _hic_ et _hoc_ qu'elle prend pour +les verbes anglais _to hick_ et _to hock_. Il a fallu, pour être +intelligible, avoir recours à d'autres consonnances.] + +EVANS.--N'avez-vous pas de honte, la femme? + +QUICKLY.--Non. Vous avez tort d'apprendre ces choses-là à cet enfant. A +quoi bon lui aller dire que c'est là le _hic_, lui parler de tous les +_cancans_, et puis lui raconter des histoires de coquines; tenez, cela +est vilain à vous. + +EVANS.--As-tu la cervelle dérangée, la femme? N'as-tu donc pas +l'intelligence des cas, des nombres, des genres? Tu es une aussi bête +créature de chrétienne que je le puisse désirer. + +MISTRISS PAGE.--Je t'en prie, tais-toi. + +EVANS.--A présent, William, dites-moi quelques déclinaisons de vos +pronoms. + +WILLIAM.--Ma foi, je les ai oubliées. + +EVANS.--_Ki, ke, cod_. Si vous oubliez vos _kies_, vos _koes_, vos +_cods_, vous aurez le fouet. A présent, vous pouvez aller jouer. Allez. + +MISTRISS PAGE.--Il est plus avancé que je ne croyais. + +EVANS.--Il a la mémoire prompte. Adieu, mistriss Page. + +MISTRISS PAGE.--Adieu, mon bon sir Hugh. (_Sir Hugh sort._) Allez à la +maison, petit garçon; nous, nous n'avons pas de temps à perdre. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une pièce dans la maison de Ford. + +_Entrent_ MISTRISS FORD et FALSTAFF. + + +FALSTAFF.--Mistriss Ford, votre chagrin a fait évanouir le mien. Je +vois que votre amour pour moi connaît les égards qui me sont dus, et je +promets de m'acquitter envers vous avec scrupule; non-seulement, +mistriss Ford, en ce qui concerne le simple devoir de l'amour, mais dans +tous ses alentours, circonstances et dépendances. Mais êtes-vous +tranquille sur votre mari aujourd'hui? + +MISTRISS FORD.--Il est à la chasse à l'oiseau, tendre sir John. + +(Mistriss Page derrière le théâtre.) + +MISTRISS PAGE.--Holà, commère Ford, holà! + +MISTRISS FORD.--Passez dans la chambre, sir John. + +(Entre mistriss Page.) + +MISTRISS PAGE.--Bonjour, ma belle. Dites-moi, qui avez-vous au logis? + +MISTRISS FORD.--Quoi? personne que mes gens. + +MISTRISS PAGE.--Bien sûr? + +MISTRISS FORD.--Non en vérité. _(Bas)_. Parlez plus haut. + +MISTRISS PAGE.--Vraiment; allons, je suis bien contente que vous n'ayez +personne ici. + +MISTRISS FORD.--Pourquoi? + +MISTRISS PAGE.--Pourquoi, voisine! Votre mari est retombé dans ses +premières folies. Il faut l'entendre là-bas, avec mon mari, comme il +prend la chose à coeur, comme il déclame contre tous les gens mariés, +comme il maudit toutes les filles d'Ève, de quelque couleur qu'elles +puissent être: il faut le voir se frapper le front en criant: Percez, +paraissez; en telle sorte que je n'ai jamais vu de frénésie au monde que +je ne sois tentée de prendre pour de la douceur, de la modération, de la +patience, auprès de la maladie qui le travaille maintenant. Je vous +félicite bien de n'avoir pas au logis le gros chevalier. + +MISTRISS FORD.--Comment? Parle-t-il de lui? + +MISTRISS PAGE.--Il ne parle que de lui, et déclare avec serment que, +tandis qu'il le cherchait hier, on l'emportait dans un panier: il +proteste à mon mari qu'il est encore ici aujourd'hui: il lui a fait +quitter la chasse, ainsi qu'au reste de la société, pour essayer encore +une fois de leur prouver la justice de ses soupçons. Mais je suis bien +aise que le chevalier ne soit pas ici, il verra sa sottise. + +MISTRISS FORD.--Est-il encore loin, mistriss Page? + +MISTRISS PAGE.--Tout près, au bout de la rue: il va arriver dans +l'instant. + +MISTRISS FORD.--Je suis perdue, le chevalier est ici. + +MISTRISS PAGE.--Eh bien! vous êtes perdue, sans ressource, et pour le +chevalier, c'est un homme mort. Quelle femme êtes-vous donc? Faites-le +sortir, faites-le sortir. Un peu de bonté vaut encore mieux qu'un +meurtre. + +MISTRISS FORD.--Et par où sortira-t-il? Où pourrons-nous le cacher. Le +mettrons-nous encore dans le panier? + +(Rentre Falstaff.) + +FALSTAFF.--Non, je ne veux plus me mettre dans le panier; ne puis-je +m'évader avant qu'il arrive? + +MISTRISS PAGE.--Hélas! trois frères de monsieur Ford, armés de +pistolets, gardent la porte, afin que rien ne sorte: sans cela, vous +auriez pu vous échapper, avant qu'il vint.--Mais que faites-vous là? + +FALSTAFF.--Que ferai-je?--Je vais me fourrer dans la cheminée. + +MISTRISS FORD.--C'est là qu'ils viennent tous en rentrant décharger +leurs fusils de chasse. Descendez dans le four. + +FALSTAFF.--Où est-il? + +MISTRISS FORD.--Il vous y chercherait encore, sur ma vie. La maison n'a +pas une armoire, un coffre, une cassette, un trou, un puits, une voûte +dont il ne tienne un état par écrit pour s'en souvenir dans l'occasion; +et il fait la revue d'après sa note. Il n'y a pas moyen de vous cacher +dans la maison. + +FALSTAFF.--Il faut donc en sortir? + +MISTRISS PAGE.--Si vous sortez sous votre propre figure, vous êtes +mort.--A moins que vous ne sortiez déguisé... + +MISTRISS FORD.--Comment pourrons-nous le déguiser? + +MISTRISS PAGE.--Hélas! en vérité, je n'en sais rien. Il n'y a pas de +robe de femme assez large pour lui, sans quoi avec un chapeau de femme, +un masque et une coiffe, il pourrait n'être pas reconnu. + +FALSTAFF.--Mes chères amies, imaginez quelque chose, tout ce qu'il vous +plaira plutôt que de laisser arriver un malheur. + +MISTRISS FORD.--La tante de ma servante, la grosse femme de Brentford, a +laissé une robe là-haut. + +MISTRISS PAGE.--Sur ma parole, c'est là notre affaire. Elle est aussi +grosse que lui. Vous avez aussi son chapeau de frise et son +masque.--Montez vite là-haut, sir John. + +MISTRISS FORD.--Allez, allez, cher sir John, tandis que madame Page et +moi vous chercherons quelque coiffe à votre tête. + +MISTRISS PAGE.--Vite, vite, je vous aurai bientôt accommodé. Passez +toujours la robe. + +(Falstaff sort.) + +MISTRISS FORD.--Je voudrais bien que mon mari le rencontrât sous cette +mascarade. Il ne peut souffrir la vieille femme de Brentford, il prétend +qu'elle est sorcière, il lui a défendu la maison, et l'a menacée de la +battre. + +MISTRISS PAGE.--Que le ciel puisse le conduire sous la canne de ton +mari, et qu'ensuite le diable conduise la canne! + +MISTRISS FORD.--Mais mon mari vient-il sérieusement? + +MISTRISS PAGE.--Oui, très sérieusement. Il parle même du panier. Il +faut, je ne sais comment, qu'il en ait appris quelque chose. + +MISTRISS FORD.--C'est ce que nous allons savoir. Je vais faire emporter +de nouveau le panier par mes gens, de manière qu'il le rencontre à la +porte comme la dernière fois. + +MISTRISS PAGE.--C'est bon, mais il va être ici dans l'instant. Songeons +à la toilette de la sorcière de Brentford. + +MISTRISS FORD.--Laissez-moi d'abord donner mes ordres à mes gens pour le +panier. Montez, je vais vous porter une coiffe. + +MISTRISS PAGE.--Puisse-t-il être pendu, le vilain débauché! nous ne +saurions le maltraiter assez. Nous laisserons dans ce que nous allons +faire une preuve que les femmes peuvent en même temps être joyeuses et +vertueuses. Nous n'agissons pas, nous autres qu'on voit toujours rire et +plaisanter. Le vieux proverbe a dit vrai: _C'est le cochon paisible qui +mange tout ce qu'il trouve_[42]. + +[Note 42: _Still swine eat all the draff_.] + +(Elle sort.) + +(Entrent les domestiques.) + +MISTRISS FORD.--Allez, vous autres, reprendre le panier sur vos épaules; +votre maître est presque à la porte: s'il vous ordonne de le mettre à +terre, obéissez-lui.--Allons, dépêchez. + +(Elle sort.) + +PREMIER DOMESTIQUE.--Viens, toi, soulevons notre charge. + +SECOND DOMESTIQUE.--Prions Dieu qu'il ne soit pas rempli encore d'un +chevalier! + +PREMIER DOMESTIQUE.--J'espère que non. J'aimerais autant porter le même +volume en plomb. + +(Entrent Ford, Page, Shallow, Caius et Evans.) + +FORD.--D'accord, monsieur Page. Mais si la chose est prouvée, avez-vous +quelque secret pour faire que je ne sois pas un sot?--A bas le panier, +marauds!--Qu'on appelle ma femme!--Allons; jeune galant du panier, +sortez.--O suppôts d'infamie que vous êtes!--Il y a une fédération, une +ligue, une cabale, une conspiration contre moi; mais le diable en aura +la honte. Holà! ma femme, sortez, paraissez, paraissez; paraissez donc +quand je vous appelle; venez nous montrer quelles honnêtes hardes vous +envoyez au blanchissage. + +PAGE.--Eh! mais vraiment, ceci passe les bornes, monsieur Ford: on ne +peut pas vous laisser en liberté plus longtemps, il faudra vous +enfermer. + +EVANS.--C'est de la folie; il est aussi fou qu'un chien enragé. + +(Entre mistriss Ford.) + +SHALLOW.--Cela n'est pas bien, monsieur Ford; en vérité, cela n'est pas +bien. + +FORD.--C'est précisément ce que je dis, monsieur. Avancez ici, mistriss +Ford, mistriss Ford, l'honnête femme, l'honnête femme, l'épouse modeste, +la vertueuse créature qui a un sot jaloux de mari, avancez. Je vous +soupçonne à tort, mistriss, n'est-il pas vrai? + +MISTRISS FORD.--Le ciel me soit témoin que vous êtes injuste, si vous me +soupçonnez de rien de malhonnête. + +FORD.--Très-bien dit, front d'airain: soutenez ce ton. Allons, drôle, +sortez. + +(Il jette les hardes hors du panier.) + +PAGE.--Cela est trop fort. + +MISTRISS FORD.--N'avez-vous pas de honte? Laissez là ces hardes. + +FORD.--Je vous démasquerai. + +EVANS.--Cela est déraisonnable. Quoi vous voulez chercher querelle au +linge de votre femme! Allons, laissez, laissez. + +FORD.--Videz le panier, vous dis-je. + +MISTRISS FORD.--Comment, monsieur, comment? + +FORD.--Monsieur Page, comme il fait jour, un homme a été emporté hier de +ma maison dans ce panier. Pourquoi ne peut-il pas s'y trouver encore +aujourd'hui? j'ai la certitude qu'il est dans la maison. Mes avis sont +sûrs, ma jalousie est fondée en raison. Otez-moi tout ce linge. + +MISTRISS FORD.--Si vous trouvez là un homme à tuer il faut qu'il soit de +l'espèce des mouches. + +PAGE.--Il n'y a point là d'homme. + +SHALLOW.--- Par ma fidélité, cela n'est pas bien, monsieur Ford, vous +vous faites tort. + +EVANS.--Monsieur Ford, mettez-vous en prière, et ne suivez pas les +inclinations de votre coeur. C'est jalousie que tout cela. + +FORD.--A la bonne heure. Celui que je cherche n'est pas là. + +PAGE.--Ni ailleurs que dans votre cervelle. + +FORD.--Aidez-moi à fouiller partout cette seule fois. Si je ne trouve +rien, vous êtes dispensés d'excuser ma folie: faites de moi le sujet de +vos plaisanteries de table, qu'on dise de moi: jaloux comme Ford qui +cherchait le galant de sa femme dans une coquille de noix. Mais veuillez +me satisfaire encore une fois; une dernière fois cherchez avec moi. + +MISTRISS FORD.--Eh! madame Page, descendez, ainsi que la vieille femme: +mon mari veut monter dans la chambre. + +FORD.--La vieille femme? Quelle vieille femme? + +MISTRISS FORD.--La vieille de Brentford, la tante de ma servante. + +FORD.--Qui, cette sorcière, cette malheureuse, cette impudente coquine? +Ne lui ai-je pas interdit ma maison? C'est-à-dire, qu'elle vient ici +rendre quelque message. Nous autres simples mortels, nous ne pouvons pas +savoir tout ce qui passe par la main d'une diseuse de bonne aventure. +Elle se sert de charmes, de caractères, de figures et autres menteries +de cette espèce. Cela est hors de notre portée; nous n'y connaissons +rien. Descendez, sorcière que vous êtes, vieille bohémienne; descendez, +quand je vous le dis. + +MISTRISS FORD.--Non, mon bon cher mari. Mes bons messieurs, empêchez-le +de frapper la vieille femme. + +(Entre Falstaff habillé en femme, conduit par mistriss Page.) + +MISTRISS PAGE.--Venez, mère Babil[43], venez; donnez-moi la main. + +[Note 43: _Mother prat. To prate_ signifie babiller; il a fallu traduire +le nom pour donner quelque sens à la réplique de Ford.] + +FORD.--Ah! je lui en donnerai du _babil_. Hors de chez moi, sorcière. +(_Il le bat_.) Vieux graillon, coquine, drôlesse, salope que vous êtes. +Ah! je vous conjurerai, moi, je vous dirai la bonne aventure. + +(Falstaff sort.) + +MISTRISS PAGE.--N'avez-vous pas de honte? Je crois, en vérité que vous +avez tué cette pauvre femme. + +MISTRISS FORD.--Vraiment, cela pourrait bien être.--Cela vous fera +honneur. + +FORD.--Je voudrais qu'elle fût pendue, la sorcière. + +EVANS.--A vrai dire, je crois bien que la femme est une sorcière. Je +n'aime pas qu'une femme ait une grande barbe, et j'ai vu une grande +barbe sous son masque. + +FORD.--Messieurs, voulez-vous me suivre? Je vous en conjure; suivez-moi; +vous serez témoins du résultat de mes soupçons. Si je ne fais pas lever +une pièce, ne me croyez plus quand j'aboierai. + +PAGE.--Allons, prêtons-nous encore à sa fantaisie. Venez, messieurs. + +(Page, Ford, Shallow et Evans sortent.) + +MISTRISS PAGE.--Je vous réponds qu'il a été pitoyablement arrangé. + +MISTRISS FORD.--Dites donc impitoyablement. + +MISTRISS PAGE.--J'opine pour que le bâton soit béni et suspendu sur +l'autel: il a servi à une action méritoire. + +MISTRISS FORD.--Pensez-vous qu'autorisées comme nous le sommes par notre +dignité de femmes et le témoignage d'une bonne conscience, nous +puissions pousser plus loin notre vengeance? + +MISTRISS PAGE.--Je crois bien que l'esprit de libertinage doit avoir +reçu son compte, et qu'à moins de s'être engagé au diable par dits et +dédits[44], il ne songera plus à attenter à notre honneur. + +[Note 44: _In fee simple, with fine and recovery_.] + +MISTRISS FORD.--Dirons-nous à nos maris les tours que nous lui avons +joués? + +MISTRISS PAGE.--Certainement, ne fût-ce que pour ôter de l'esprit du +vôtre les fantaisies qu'il y a mises. S'ils jugent dans leur sagesse que +ce pauvre gros mauvais sujet de chevalier ne soit pas encore assez puni, +nous continuerons d'être les ministres de la vengeance. + +MISTRISS FORD.--Je vous garantis qu'ils voudront lui en faire +publiquement la honte. Quant à moi, je pense que la raillerie ne serait +pas complète si on ne la terminait par un affront public. + +MISTRISS PAGE.--Allons donc tout de suite mettre les fers au feu, et ne +laissons rien refroidir. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE III + +Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ L'HÔTE et BARDOLPH. + + +BARDOLPH.--Monsieur, les Allemands vous demandent trois chevaux. Leur +duc, en personne, arrive demain à la cour, et ils vont au-devant de lui. + +L'HÔTE.--Qu'est-ce? Quel est ce duc qui voyage si secrètement? Je n'ai +pas entendu dire qu'il vînt à la cour. Fais-moi parler avec ces +étrangers. Ils parlent anglais? + +BARDOLPH.--Oui, monsieur, je vais vous les envoyer. + +L'HÔTE.--Ils auront mes chevaux, mais ils les payeront; je les épicerai. +Ils disposent de ma maison depuis huit jours, et j'ai délogé pour eux +mes autres hôtes. Il faut qu'ils payent, je les arrangerai. Allons, +viens. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une pièce dans la maison de Ford. + +_Entrent_ PAGE, FORD, MISTRISS PAGE, MISTRISS FORD et SIR HUGH EVANS. + + +EVANS.--C'est bien là la plus belle invention féminine que j'aie jamais +rencontrée. + +PAGE.--Et il vous a fait remettre ces deux lettres en même temps? + +MISTRISS PAGE.--Dans le même quart d'heure. + +FORD.--Pardonne-moi, ma femme. Désormais fais ce que tu voudras; je +soupçonnerai plutôt le soleil d'être froid, que toi d'être légère. Tu as +fait rentrer dans une âme hérétique une inébranlable foi en ta vertu. + +PAGE.--C'est bien, c'est bien, en voilà assez. Ne soyez pas aussi +extrême dans la réparation que vous l'avez été dans l'offense; mais +occupons-nous de notre projet. Il faut donc, pour en avoir publiquement +le plaisir, que nos femmes donnent encore un rendez-vous à ce gros vieux +coquin, et là nous le surprendrons et l'accablerons de ridicule. + +FORD.--Je ne vois point pour cela de meilleure idée que la leur. + +PAGE.--Quoi! de lui faire dire qu'elles l'attendent à minuit dans le +parc? Allons donc, il ne s'y fiera jamais. + +EVANS.--Vous dites qu'il a été jeté dans la rivière, et qu'il a été +rudement battu sous la robe de la vieille femme? Il doit, ce me semble, +avoir des terreurs qui l'empêcheront de venir. Sa chair, je pense, est +mortifiée: il n'aura plus de désirs. + +PAGE.--Je le pense de même. + +MISTRISS FORD.--Imaginez seulement ce qu'on peut faire de lui quand il y +sera, et nous nous chargeons d'imaginer à nous deux les moyens de l'y +amener. + +MISTRISS PAGE.--Il y a un vieux conte sur Herne le chasseur, autrefois +garde de la forêt de Windsor, et qui, tant que dure l'hiver, revient +toutes les nuits à minuit précis tourner autour d'un chêne avec un grand +bois de cerf sur la tête. Dans son passage, il flétrit l'arbre, +ensorcelle le bétail, change en sang le lait des vaches, et porte une +chaîne qu'il secoue avec un bruit effroyable. Vous avez entendu parler +de cet esprit, et vous savez que nos crédules et superstitieux ancêtres +y ajoutaient foi, et qu'ils ont transmis à notre âge, comme une vérité, +le conte de Herne le chasseur. + +PAGE.--Comment, nous ne manquons point de gens encore qui n'oseraient, +dans la nuit, passer auprès du chêne de Herne. Mais qu'en voulez-vous +faire? + +MISTRISS FORD.--Eh! vraiment, c'est la base de notre projet. Il faut que +Falstaff vienne nous trouver au pied du chêne, déguisé sous la figure de +Herne, avec de grandes cornes énormes sur la tête. + +PAGE.--Soit: admettons qu'il y vienne. Et sous ce déguisement, qu'en +ferez-vous? Quel est votre plan? + +MISTRISS PAGE.--Nous y avons songé, et le voici. Nous déguiserons Nan +Page, ma fille, et mon petit garçon, ainsi que trois ou quatre enfants +de leur taille, en farfadets, en fées, en lutins, avec des habillements +blancs et verts, des couronnes de bougies allumées sur leurs têtes, et +des sonnettes dans leurs mains. On les cacherait dans quelque fossé des +environs, et au moment où nous aborderions Falstaff elle et moi, ils en +sortiraient tout à coup en faisant entendre des chants bizarres. A leur +vue, nous fuirions toutes deux remplies de frayeur; ils l'entoureraient, +et, selon l'usage des fées, se mettraient à pincer l'impur chevalier, +lui demandant comment, à l'heure de leurs ébats magiques, il ose, sous +cette figure profane; pénétrer dans leurs asiles sacrés. + +MISTRISS FORD.--Et jusqu'à ce qu'il ait avoué la vérité, nos génies +supposés le pinceraient d'importance, et le brûleraient avec leurs +bougies. + +MISTRISS PAGE.--Quand il aura tout avoué, nous paraîtrons tous; nous +désencornerons l'esprit, et le ramènerons à Windsor en nous moquant de +lui. + +FORD.--Si nos jeunes gens ne sont pas très-bien instruits, ils ne +joueront jamais leur rôle. + +EVANS.--J'enseignerai aux enfants à se conduire, et je veux aussi, comme +un de ces babouins, brûler le chevalier avec mon flambeau. + +FORD.--Cela sera excellent. Je me charge d'acheter les masques. + +MISTRISS PAGE.--Ma Nan sera la reine des fées. Je la déguiserai joliment +avec une robe blanche. + +PAGE.--Je vais aller acheter l'étoffe (_à part_), et dire en secret à +Slender d'enlever ma Nan, pour l'aller épouser à Eton. (_Haut_.) Allons, +envoyez à l'instant chez Falstaff. + +FORD.--Et moi j'y retournerai sous mon nom de Brook, afin qu'il me dise +ses projets. Je suis persuadé qu'il viendra. + +MISTRESS PAGE.--Sans nul doute. Allez vous occuper de nous fournir tout +le déguisement de nos lutins avec les accessoires. + +EVANS.--Dépêchons-nous, ce sera un plaisir admirable, et une +très-vertueuse fourberie. + +(Ford, Page et Evans sortent.) + +MISTRISS PAGE.--Mistriss Ford, chargez-vous d'envoyer Quickly à sir +John, pour savoir ce qu'il pense. (_Mistriss Ford sort_.) Pour moi, je +vais chez le docteur; il a mon agrément. Je ne consentirai pas à ce +qu'un autre que lui devienne le mari de Nan Page. Slender a de bons +biens, mais c'est un idiot. Mon mari le préfère à tous, mais le docteur +a des écus et de bons amis à la cour. Il aura ma fille; c'est lui qui +l'aura, dussent mille autres meilleurs que lui venir la demander. + +(Elle sort.) + + +SCÈNE V + +Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ L'HÔTE et SIMPLE. + + +L'HÔTE.--Que cherches-tu ici, butor, lourde caboche? Qu'est-ce? Dis, +parle, réponds, vite, prompt, preste et leste. + +SIMPLE.--Vraiment, monsieur l'hôte, je souhaiterais parler à sir John +Falstaff, de la part de M. Slender. + +L'HÔTE.--Voilà sa chambre, sa maison, son château, son lit de maître et +son lit volant[45]. Sur la muraille est peinte tout fraîchement et tout +nouvellement l'histoire de l'Enfant prodigue. Allez, frappez, appelez; +il vous parlera comme un anthropophaginien[46]. Frappez, vous dit-on. + +[Note 45: _Running bed_. Il y avait alors dans toutes les chambres à +coucher un lit fixe (_standing bed_), où couchait le maître, et une +espèce de coffre ou lit placé sous le premier, qu'on tirait le soir +(_running bed_) et où couchait le domestique.] + +[Note 46: _Anthropophaginian_. L'hôte s'amuse presque toujours à +embarrasser ceux de ses interlocuteurs qui n'ont pas une grande +intelligence de la langue, par des mots bizarres ou employés à +contre-sens.] + +SIMPLE.--Une vieille femme, une grosse femme est montée dans sa chambre. +Je prendrai la liberté, monsieur, de demeurer jusqu'à ce qu'elle +descende: pour dire le vrai, c'est à elle que je viens parler. + +L'HÔTE.--Ah! une grosse femme! Elle pourrait voler le chevalier. Je vais +l'appeler.--Eh! mon gros chevalier, gros sir John, parle-nous du creux +de tes poumons militaires. Es-tu là? C'est ton hôte, ton Ephésien[47] +qui t'appelle. + +[Note 47: _Ephesian_. Cette expression est employée dans la première +partie de _Henri IV_: «des Ephésiens de la vieille Église.» Elle doit +signifier _fidèle, loyal_.] + +FALSTAFF, _d'en haut_.--Qu'est-ce que c'est, mon hôte? + +L'HÔTE.--Voilà un Tartare bohémien qui attend que ta grosse femme +descende: laisse-la descendre, mon gros, laisse-la descendre. Mes +appartements sont honnêtes. Fi! des tête-à-tête! fi! + +(Entre Falstaff.) + +FALSTAFF.--Mon hôte, j'avais tout à l'heure chez moi une grosse vieille +femme; mais elle est partie. + +SIMPLE.--Je vous en prie, monsieur, n'était-ce pas la devineresse de +Brentford? + +FALSTAFF.--Eh! oui, coquille de moule, c'était elle. Que lui +voulez-vous? + +SIMPLE.--Mon maître, monsieur, mon maître Slender, m'a envoyé après elle +quand il l'a vue passer dans la rue, pour savoir si un certain monsieur +Nym, qui lui a volé une chaîne, a la chaîne ou non. + +FALSTAFF.--J'ai parlé de cela à la vieille femme. + +SIMPLE.--Et que dit-elle, monsieur, je vous prie? + +FALSTAFF.--Ma foi, elle dit que l'homme qui a volé la chaîne de M. +Slender est précisément celui-là même qui la lui a dérobée. + +SIMPLE.--J'aurais voulu pouvoir parler à la femme en personne. J'avais +d'autres choses à lui demander encore de sa part. + +FALSTAFF.--Quelles choses? Dites-les-nous. + +L'HÔTE.--Oui, allons, sur-le-champ. + +SIMPLE.--Je ne peux pas les dissimuler. + +FALSTAFF.--Dissimule-les, ou tu es mort. + +SIMPLE.--Eh bien, monsieur, ce n'est pas autre chose que concernant +mistriss Anne Page, pour savoir si c'est la destinée de mon maître de +l'avoir, ou non. + +FALSTAFF.--Oui, oui, c'est sa destinée. + +SIMPLE.--Quoi, monsieur? + +FALSTAFF.--De l'avoir ou non. Allez, rapportez-lui que la vieille femme +me l'a dit ainsi. + +SIMPLE.--Puis-je prendre la liberté de le lui dire ainsi, monsieur? + +FALSTAFF.--Oui, mon garçon[48], prenez cette grande Liberté. + +[Note 48: _Master tike_. Maître tique. Il est impossible de rendre et +même de comprendre le sens de ce sobriquet.] + +SIMPLE.--Je remercie Votre Seigneurie. Je réjouirai mon maître par ces +bonnes nouvelles. + +(Simple sort.) + +L'HÔTE.--Tu es un savant, tu es un savant, sir John. Avais-tu réellement +une devineresse chez toi? + +FALSTAFF.--Oui, j'en avais une, mon hôte, une qui m'a appris plus de +choses que je n'en avais su dans toute ma vie, et je n'ai rien payé pour +cela: c'est moi qu'on a payé pour apprendre. + +(Entre Bardolph.) + +BARDOLPH.--Hélas! merci de nous, monsieur; nous sommes volés, volés, en +conscience. + +L'HÔTE.--Où sont mes chevaux? Rends-moi bon compte de mes chevaux, +coquin. + +BARDOLPH.--Partis avec les filous. Aussitôt que nous avons dépassé Éton, +j'étais en croupe derrière l'un d'eux; ils me prennent et me jettent +dans un fossé plein de boue: tous trois piquent, et les voilà partis +comme trois diables allemands, trois docteurs Faust. + +L'HÔTE.--Ils ont été à la rencontre de leur duc, coquin; ne dis point +qu'ils ont pris la fuite: les Allemands sont d'honnêtes gens. + +(Entre sir Hugh Evans.) + +EVANS.--Où est notre hôte? + +L'HÔTE.--De quoi s'agit-il, monsieur? + +EVANS.--Tenez l'oeil à vos écots. Un de mes amis qui vient de se rendre +à la ville, m'a dit qu'il y avait trois Allemands[49] qui ont volé à +tous les hôtes de Readings, de Maidenhead et de Colebrook, leurs chevaux +et leur argent. Je vous en informe par bonne volonté, voyez-vous. Vous +êtes prudent, vous êtes rempli de sarcasmes et de plaisanteries pour +rire: il ne convient pas que vous soyez dupé. Adieu. + +(Il sort.) + +[Note 49: _Couzin germans, hat have cozened_. Jeu de mots intraduisible +sur _cosen_ (filouter), _cosener germans_ (filous allemands) et +l'expression française de cousins germains.] + +(Entre Caius.) + +CAIUS.--Où est mon hôte de la _Jarretière_? + +L'HÔTE.--Le voici, monsieur le docteur, dans la perplexité, et dans un +dilemme fort obscur. + +CAIUS.--Je ne sais pas ce que c'est; mais on me dit que vous faites de +grands préparatifs pour un duc de Germanie. Sur ma foi, on ne sait pas à +la cour qu'il vienne un duc comme cela. Je vous dis ceci par bonne +volonté. Adieu. + +(Il sort.) + +L'HÔTE.--Au secours! haro! Cours, traître!--Assistez-moi, chevalier. Je +suis ruiné. Cours vite. Crie haro, crie. Traître, je suis ruiné. + +(L'hôte et Bardolph sortent.) + +FALSTAFF, seul.--Je voudrais que le monde entier fût dupé, puisque je +l'ai été, moi, et de plus battu. Si l'on venait à savoir à la cour +comment j'ai été métamorphosé, et comment dans cette métamorphose j'ai +été baigné et bâtonné, ils me feraient fondre ma graisse goutte à goutte +pour en huiler les bottes des pêcheurs. Je réponds qu'ils +m'assommeraient de leurs bons mots, jusqu'à ce que je fusse aplati comme +une poire tapée. Je n'ai jamais prospéré depuis le jour où je trichai à +la prime.--Oui, si j'avais l'haleine assez longue pour dire mes prières, +je ferais pénitence. + +(Entre Quickly.) + +FALSTAFF.--Ah! vous voilà? De quelle part venez-vous? + +QUICKLY.--De la part de toutes deux, ma foi. + +FALSTAFF.--Que le diable prenne l'une, et sa femme l'autre: elles seront +toutes deux bien pourvues. J'ai plus souffert pour l'amour d'elles, que +la malheureuse inconstance du coeur de l'homme ne me permet de +supporter. + +QUICKLY.--Et n'ont-elles rien souffert? Si fait, je vous en réponds. +L'une d'elles surtout, mistriss Ford, la bonne âme, est bleue et noire +de coups, à ce qu'on ne lui voie pas une place blanche sur tout le +corps. + +FALSTAFF.--Que me parles-tu de bleu et de noir? J'en ai, moi, de toutes +les couleurs de l'arc-en-ciel à force d'avoir été battu. J'ai risqué +même d'être appréhendé au corps pour la sorcière de Brentford. Sans +l'adresse admirable avec laquelle j'ai su prendre tout à fait les +manières d'une simple vieille, ce gredin de constable me faisait mettre +aux ceps comme sorcière, aux ceps de la canaille. + +QUICKLY.--Permettez, sir John, que je vous parle dans votre chambre; +vous apprendrez comment vont les affaires, et je vous réponds que vous +n'en serez pas mécontent: voici une lettre qui vous en dira quelque +chose. Pauvres gens, que de peines pour vous ménager une rencontre! +Sûrement l'un de vous ne sert pas bien le ciel, puisque vous êtes si +traversés. + +FALSTAFF.--Montez dans ma chambre. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE VI + +Une autre pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ FENTON et L'HÔTE. + + +L'HÔTE.--Ne me parlez point, monsieur Fenton: j'ai trop de chagrin; je +veux tout laisser là. + +FENTON.--Écoute-moi seulement; seconde mon dessein: foi de gentilhomme, +je te donnerai cent livres en or au delà de ce que tu as perdu. + +L'HÔTE.--Je vous écoute, monsieur Fenton, et du moins je vous promets le +secret. + +FENTON.--Je vous ai parlé plusieurs fois de mon tendre amour pour la +belle Anne Page, qui a répondu à mon affection, en ce qui dépend d'elle, +autant que je le puis désirer. J'ai là une lettre d'elle dont le contenu +vous étonnera. Les détails de la plaisanterie dont elle me fait part s'y +trouvent tellement mêlés avec ce qui me concerne, que je ne puis vous +montrer chaque chose séparément et sans vous mettre au fait de tout. Le +gros Falstaff doit y jouer un grand rôle. Vous verrez là (_lui montrant +la lettre_) tout le plan de la scène; écoutez-moi donc bien, mon cher +hôte.--Ma douce Nan doit se rendre vers minuit au chêne de Herne, pour y +représenter la reine des fées. Pour quel objet, vous le verrez ici. Son +père lui a recommandé, tandis que chacun serait vivement occupé de son +rôle, de s'esquiver sous son déguisement avec Slender, et de se rendre +avec lui à Éton, pour l'y épouser immédiatement; elle a feint de +consentir.--En même temps sa mère, toujours opposée à ce mariage, et +fidèle à son protégé Caius, a de même donné le mot au docteur pour +l'enlever tandis que chacun songerait à son affaire, et la conduire au +doyenné, où un prêtre l'attend pour la marier sur l'heure; et Anne, +soumise en apparence aux projets de sa mère, a aussi donné sa promesse +au docteur. Maintenant, écoutez le reste: le père compte que sa fille +sera habillée tout en blanc; et que Slender, dans le moment favorable, +la reconnaissant à ce vêtement, la prendra par la main, la priera de le +suivre, et qu'elle s'en ira avec lui; la mère de son côté, pour la mieux +désigner au docteur, car ils seront tous déguisés et masqués, compte la +vêtir d'une manière singulière, avec une robe verte flottante, des +rubans pendants et des ornements brillants autour de sa tête. Quand le +docteur verra l'occasion propice, il doit lui pincer la main, et à ce +signal la jeune fille a promis qu'elle le suivrait. + +L'HÔTE.--Et qui compte-t-elle tromper, son père ou sa mère? + +FENTON--Tous les deux, bon hôte, pour venir avec moi. Ce que je vous +demande, c'est d'engager le vicaire à m'attendre dans l'église entre +minuit et une heure pour unir nos coeurs dans le lien d'un légitime +mariage. + +L'HÔTE.--C'est bien; arrangez votre affaire; je vais trouver le vicaire; +amenez la jeune fille, vous ne manquerez pas de prêtre. + +FENTON.--Je t'en aurai une éternelle obligation, sans compter la +récompense que tu recevras sur-le-champ. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE + + + + + ACTE CINQUIÈME + +SCÈNE I + +Une pièce dans l'hôtellerie de la _Jarretière_. + +_Entrent_ FALSTAFF ET MISTRISS QUICKLY. + + +FALSTAFF.--Trêve de bavardage, je t'en prie. Adieu; je m'y rendrai. +Voici la troisième tentative; le nombre impair me portera bonheur, +j'espère. Allons, va-t'en. On dit qu'il y a dans les nombres impairs une +vertu divine, soit qu'ils s'appliquent à la naissance, à la fortune ou à +la mort. Adieu. + +QUICKLY.--Je vous aurai une chaîne, et je vais faire de mon mieux pour +vous procurer une paire de cornes. + +FALSTAFF.--Adieu, vous dis-je: le temps se perd, allez, levez la tête, +et rengorgez-vous. (_Sort mistriss Quickly. Entre Ford._) Ah! vous +voilà, monsieur Brook; monsieur Brook, les choses s'éclairciront ce +soir, ou jamais. Trouvez-vous vers minuit dans le parc, auprès du chêne +de Herne; vous y verrez des merveilles. + +FORD.--Mais n'êtes-vous pas allé hier, monsieur, au rendez-vous qu'on +vous avait donné? + +FALSTAFF.--J'y allai comme vous me voyez, monsieur Brook, en pauvre +vieil homme, mais j'en revins en pauvre vieille femme; son mari, le +coquin de Ford, a dans le corps le plus fameux enragé démon de jalousie, +monsieur Brook, qui se soit jamais avisé de gouverner un fou de son +espèce. Je vous dirai qu'il m'a cruellement battu sous ma figure de +vieille femme; sous ma figure d'homme je ne craindrais pas Goliath, une +aune de tisserand en main: je sais comme un autre que la vie n'est +qu'une navette[50]. Je suis pressé, venez avec moi; je vous conterai +tout cela, monsieur Brook. Depuis le temps où je plumais la poule, +négligeais mes leçons et fouettais le sabot, je n'avais pas su ce que +c'est que d'être battu jusqu'aujourd'hui. Suivez-moi, je vous dirai +d'étranges choses de ce coquin de Ford. J'en serai vengé cette nuit et +je vous livrerai sa femme. Votre expédition est réglée; j'ai la Ford +dans mes mains. Venez, d'étranges affaires se préparent, monsieur Brook, +venez. + +(Ils sortent.) + +[Note 50: _Life is a shuttle._ Allusion à des paroles de l'Écriture.] + + +SCÈNE II + +Le parc de Windsor. + +_Entrent_ PAGE, SHALLOW ET SLENDER. + + +PAGE.--Venez, venez. Il faut nous tapir dans ces fossés du château, +jusqu'à ce que les flambeaux de nos lutins nous donnent le signal. Mon +fils Slender, songez à ma fille. + +SLENDER.--Oui vraiment, j'ai parlé avec elle, et nous sommes convenus +d'un mot du guet pour nous reconnaître l'un l'autre. J'irai à elle; elle +sera en blanc; je dirai _chut_, elle répondra _budget_; et, voyez-vous, +par là nous nous reconnaîtrons l'un l'autre. + +SHALLOW.--Voilà qui est bien; mais qu'avez-vous besoin de votre _chut_; +ou de son _budget_? Le blanc l'annoncera et la désignera de reste. Dix +heures ont sonné. + +PAGE.--La nuit est noire. Des follets, des lumières y figureront au +mieux. Que le ciel protège notre divertissement! Personne ici ne songe à +mal que le diable, et nous le reconnaîtrons à ses cornes.--Allons, +suivez-moi. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +La grande rue de Windsor. + +_Entrent_ MISTRISS PAGE, FORD ET _le_ DOCTEUR CAIUS. + + +MISTRISS PAGE.--Monsieur le docteur, ma fille est en vert. Dès que vous +trouverez votre moment, prenez son bras, menez-la au doyenné, et hâtez +la cérémonie. Entrez toujours dans le parc: il faut que nous deux nous +nous y rendions ensemble. + +CAIUS.--Je sais ce que je dois faire. Adieu. + +MISTRISS PAGE.--Bon succès, docteur. (_Il sort._) Mon mari se réjouira +moins du tour qu'on prépare à Falstaff, qu'il ne se fâchera du mariage +de Nancy avec le docteur. Mais n'importe. Mieux vaut une petite +gronderie qu'un grand crève-coeur. + +MISTRISS FORD.--Où est Jean avec sa troupe de lutins? et Hugh, notre +diable gallois? + +MISTRISS PAGE.--Ils sont tous accroupis dans une ravine voisine du chêne +de Herne, avec des lumières cachées. Au moment où Falstaff viendra nous +joindre, il les feront tous à la fois briller au milieu de la nuit. + +MISTRISS FORD.--Il est impossible qu'il ne soit pas effrayé. + +MISTRISS PAGE.--S'il n'est pas effrayé, au moins sera-t-il honni; et +s'il s'effraye, il sera mieux honni encore. + +MISTRISS FORD.--Nous le conduisons joliment dans le piége. + +MISTRISS PAGE.--Pour punir de tels libertins et leurs vilains désirs, un +piége n'est pas une trahison. + +MISTRISS FORD.--L'heure approche. Au chêne, au chêne. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE IV + +Le parc de Windsor. + + +_Entrent_ EVANS ET _des_ FÉES. + +EVANS.--Trottez, trottez, petites fées: venez, et souvenez-vous bien de +vos rôles. De la hardiesse, je vous prie. Suivez-moi dans le ravin; et +quand je vous dirai le mot du guet, faites ce que je vous ai dit. +Allons, allons, trottez, trottez. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Une autre partie du parc. + +_Entre_ FALSTAFF _déguisé avec un bois de cerf sur la tête_. + + +FALSTAFF.--L'horloge de Windsor a sonné minuit; l'heure s'avance.--Dieux +au sang amoureux, assistez-moi maintenant. Souviens-toi, Jupiter, que tu +devins taureau pour ton Europe: l'amour s'assit entre tes cornes. O +puissance de l'amour qui, dans quelques occasions, fait d'une bête un +homme, et dans quelques autres fait de l'homme une bête! tu devins cygne +aussi, Jupiter, pour l'amour de Léda. Oh! tout-puissant amour! combien +le dieu alors se rapprochait de la nature d'une oie! Le premier péché te +changea en bétail; péché de bête! oh! Jupiter! et le second te +transforme en volaille, penses-y, Jupiter; péché de volage[51].--Quand +les dieux sont si lascifs, que feront les pauvres humains? Quant à moi, +je suis cerf de Windsor, et, je puis le dire, le plus gras de la forêt! +Jupin, rafraîchis et calme mon automne, ou ne trouve pas mauvais que je +dépense l'excès de mon embonpoint[52]. Qui vient ici? Est-ce ma biche? + +[Note 51: _A foul fault_, dit Falstaff, jouant sur le mot _fowl_ +(oiseau) et le mot _foul_ (coupable, odieux). Il a fallu chercher +quelque espèce d'équivalent à cette plaisanterie.] + +[Note 52: _Send me a cool rut-time, Jove, or who can blame me to piss my +tallow?_] + +(Entrent mistriss Ford et mistriss Page.) + +MISTRESS FORD.--Sir John, est-ce vous, mon cerf, mon vigoureux cerf[53]? + +[Note 53: _My male deer._ Le jeu de mots sur _deer_ (daim) et _dear_ +(cher) s'est déjà rencontré plusieurs fois: il a été impossible de le +rendre ici même par un équivalent.] + +FALSTAFF.--Oui, ma biche aux poils noirs[54]. Que maintenant le ciel +fasse pleuvoir des patates[55], fasse résonner sa foudre sur l'air des +_Vertes manches_, m'envoie une grêle d'épices, une neige de panicots, +qu'une tempête de stimulants vienne m'assaillir! Voilà mon asile. + +(Il l'embrasse.) + +[Note 54: _Black scut._] + +[Note 55: _Potatoes._ Les patates, lorsqu'on les introduisit en +Angleterre, y passaient pour un stimulant. Probablement l'air des +_Vertes manches_ rappelait à Falstaff quelque idée gaillarde, et, au +lieu d'épices, il demande une grêle de _kissing comfits_; ce qu'il a +fallu rendre autrement pour être intelligible en français. Pour les +_kissing comfits_, voyez les notes de _Roméo et Juliette_.] + +MISTRESS FORD--Mistriss Page est venue avec moi, mon cher coeur. + +FALSTAFF.--Partagez-moi comme un chevreuil offert à deux juges; prenez +chacune un quartier. Je garde pour moi mes côtes; mes épaules seront +pour le garde du bois[56]. Quant à mes cornes, je les lègue à vos maris. +Ha! ha! suis-je l'homme du bois? Sais-je imiter Herne le +chasseur?--Allons, Cupidon se montre enfin garçon de conscience; il fait +restitution.--Comme il est vrai que je suis un esprit loyal, soyez les +bienvenues. + +[Note 56: _The fellow of this walk._ Dans les règles de la vénerie, les +épaules de la bête revenaient de droit au garde du bois.] + +(Bruit derrière le théâtre.) + +MISTRISS PAGE.--Hélas! quel bruit est-ce là? + +MISTRESS FORD.--Le ciel nous pardonne nos péchés! + +FALSTAFF.--Qu'est-ce que cela peut-être? + +MISTRISS FORD ET MISTRESS PAGE.--Fuyons, fuyons. + +(Elles se sauvent en courant.) + +FALSTAFF.--Je pense que le diable ne veut pas me voir damné, de peur que +l'huile contenue dans ma personne ne mette le feu à l'enfer; autrement +il ne me traverserait pas ainsi. + +(Entrent sir Hugh Evans en satyre, mistriss Quickly et Pistol. Anne Page +en reine des fées, accompagnée de son frère et de plusieurs autres +jeunes garçons déguisés en fées avec des bougies allumées sur la tête.) + +QUICKLY.--Esprits noirs, gris, verts et blancs qui vous réjouissez au +clair de la lune et sous les ombres de la nuit; enfants sans père[57], +entre les mains de qui repose l'immuable destinée, rendez-vous à votre +devoir et remplissez vos fonctions. Lutin crieur, faites l'appel des +Fées. + +[Note 57: _You orphan-heirs of fixed destiny._ Les commentateurs sont +demeurés dans l'embarras sur le sens de ce passage qui ne paraît +cependant pas très-difficile à saisir. Dans les superstitions relatives +aux fées, lutins et esprits follets, etc., on attribue à ces êtres +mystérieux tous les effets de ce que nous appelons hasard, tout +événement qui n'est pas le résultat d'une prédétermination connue. +Ainsi, confondant poétiquement l'agent avec son action, Shakspeare a pu +prendre les fées, les lutins, etc., pour les hasards eux-mêmes, et, dans +ce sens, les appeler _orphans_, orphelins, enfants sans père. Ensuite +_heir_, dans la langue de Shakspeare, signifie pour le moins aussi +souvent possesseur qu'héritier. Il n'est pas douteux que le double sens +du mot, joint surtout à celui d'_orphans_ (héritiers orphelins), n'ait +ici séduit Shakspeare qui ne résiste jamais à ce genre de séduction; +mais il paraît également clair que, par _heirs of fixed destiny_, il a +entendu ceux entre les mains de qui réside, est déposée l'immuable +destinée; et, peut-être ici, le vague de l'expression convient-il assez +bien au genre d'idées qu'avait à rendre le poëte.] + +PISTOL.--Esprits, écoutez vos noms; silence, atomes aériens. _Cri, cri_, +élance-toi aux cheminées de Windsor, et là où le feu ne sera pas +couvert, le foyer point balayé, pince les servantes jusqu'à les rendre +violettes comme des mûres. Notre rayonnante reine hait les malpropres et +la malpropreté. + +FALSTAFF, _bas, tremblant_.--Ce sont des lutins! quiconque leur parle +est mort. Je vais fermer les yeux et me coucher à terre; leurs oeuvres +sont interdites à l'oeil de l'homme. + +EVANS.--Où est _Bède_? Allez, et quand vous trouverez une jeune fille +qui, avant de se coucher, ait dit trois fois ses prières, réjouissez son +imagination, et donnez-lui le profond sommeil de l'insouciante enfance; +mais pour celles qui dorment sans songer à leurs péchés, pincez-leur les +bras, les jambes, le dos, les épaules, les côtés et le menton. + +QUICKLY.--A l'ouvrage, à l'ouvrage; esprits, parcourez le château de +Windsor, en dedans et en dehors. Fées, répandez les dons du bonheur dans +chacune de ses salles sacrées; que jusqu'au jour du jugement il demeure +entier autant que magnifique, digne de son possesseur, et son possesseur +digne de lui. Nettoyez avec le parfum du baume et des fleurs les plus +précieuses les siéges destinés aux différentes dignités de l'ordre, les +statues ornées, les cottes d'armes, et les écussons à jamais sanctifiés +par les plus loyales armoiries. Et pendant la nuit, fées des prairies, +ayez soin, en chantant, de former un cercle semblable à celui de la +Jarretière. Que l'endroit qui en portera l'empreinte devienne d'un vert +plus frais et plus fertile que celui d'aucune des prairies qu'on ait +jamais pu voir. _Honni soit qui mal y pense_ y sera écrit par vous, en +touffes de couleur d'émeraude, en fleurs incarnates bleues et blanches, +semblables aux saphirs, aux perles et à la riche broderie qui s'attache +au-dessous du genou fléchissant de cette brillante chevalerie. Les fées +écrivent en caractères de fleurs. Allez, dispersez-vous, mais n'oublions +pas la danse d'usage que nous devons former autour du chêne de Herne +jusqu'à ce que l'horloge ait sonné une heure. + +EVANS.--Je vous prie, prenons-nous les mains dans l'ordre accoutumé; +vingt vers luisants nous serviront de lanternes pour conduire notre +danse autour de l'arbre. Mais arrêtez, je sens un homme de la moyenne +terre. + +FALSTAFF.--Que les cieux me défendent de ce lutin gallois! il me +changerait en un morceau de fromage. + +EVANS.--Vil insecte, tu as été rejeté dès ta naissance. + +QUICKLY.--Que le feu d'épreuve touche le bout de son doigt; s'il est +chaste, la flamme retournera en arrière et il n'en sentira aucune +douleur; mais s'il tressaille, sa chair renferme un coeur corrompu. + +PISTOL.--A l'épreuve, venez! + +EVANS.--Venez voir si son bois prendra feu. + +(Ils le brûlent avec leurs flambeaux.) + +FALSTAFF.--Oh! oh! oh! + +QUICKLY.--Corrompu, corrompu, souillé de mauvais désirs! Fées, +entourez-le; que vos chants lui reprochent sa honte; et, en tournant, +pincez-le en cadence. + +EVANS.--Cela est juste; il est plein de vices et d'iniquités. + +(Chant.) + + Honte aux coupables désirs, + Honte à l'impureté et à la luxure: + La luxure est un feu + Allumé dans le sang par l'incontinence des désirs du coeur; + Ses flammes s'élèvent insolemment, + Excitées par la pensée, et aspirent toujours plus haut. + Pincez-le, fées, toutes ensemble; + Pincez-le pour punir son infamie; + Pincez-le, brûlez-le, tournez autour de lui, + Jusqu'à ce que vos flambeaux, la lumière des étoiles + Et le clair de lune aient cessé de briller. + +(Durant ce chant, les fées pincent Falstaff. Le docteur Caius arrive +d'un côté et enlève une des fées habillée de vert; Slender vient par une +autre route, enlève une des fées vêtue de blanc; puis Fenton survient et +s'échappe avec Anne Page. Un bruit de chasse se fait entendre derrière +le théâtre; toutes les fées s'enfuient. Falstaff arrache ses cornes et +se relève.) + +(Entrent Page et Ford, mistriss Page et mistriss Ford. Ils se saisissent +de Falstaff.) + +PAGE.--Non, ne fuyez pas ainsi.--Je crois que nous vous avons attrapé +pour le coup: n'avez-vous donc pas pour vous échapper d'autre +déguisement que celui de Herne le chasseur? + +MISTRISS PAGE.--Allons, je vous prie, venez: ne poussons pas plus loin +la plaisanterie. Eh bien, mon cher sir John, que dites-vous maintenant +des femmes de Windsor? Et vous, mon mari, voyez: cette belle paire de +cornes ne convient-elle pas mieux à la forêt qu'à la ville? + +FORD.--Eh bien, mon cher monsieur, qui de nous deux est le sot?... +Monsieur Brook, Falstaff est un gredin, gredin de cocu. Voilà ses +cornes, monsieur Brook; et de toutes les jouissances qu'il s'était +promises sur ce qui appartient à Ford, il n'a eu que celle de son panier +de lessive, de sa canne, et de vingt livres sterling qu'il faudra rendre +à M. Brook. Ses chevaux sont saisis pour gage, monsieur Brook. + +MISTRISS FORD.--Sir John, le malheur nous en veut; nous n'avons jamais +pu parvenir à nous trouver ensemble. Allons, je ne vous prendrai plus +pour mon amant; mais je vous tiendrai toujours pour cher[58]. + +[Note 58: _My deer_. Toujours le même jeu de mots entre _deer_ et +_dear_. On a tâché d'y substituer celui de _cher_ et _chair_, une +traduction parfaitement fidèle étant impossible.] + +FALSTAFF.--Je commence à voir qu'on a fait de moi un âne. + +MISTRISS FORD.--Oui; et aussi un boeuf gras: les preuves subsistent. + +FALSTAFF.--Ce ne sont donc pas des fées? J'ai eu deux ou trois fois +l'idée que ce n'étaient pas des fées; et cependant les remords de ma +conscience, le saisissement soudain de toutes mes facultés, m'ont +aveuglé sur la grossièreté du piége, et m'ont fait croire dur comme fer, +contre toute rime et toute raison, que c'étaient des fées. Voyez donc +comme l'esprit peut faire de nous un sot, quand il est employé à mal. + +EVANS.--Sir John Falstaff, servez Dieu, renoncez à vos mauvais désirs, +et les fées ne vous pinceront plus. + +FORD.--Bien dit, Hugh l'esprit! + +EVANS.--Et vous, renoncez à vos jalousies, je vous en prie. + +FORD.--Jamais il ne m'arrivera de me défier de ma femme, que lorsque tu +seras en état de lui faire ta cour en bon anglais. + +FALSTAFF.--Me suis-je donc desséché, brûlé le cerveau au soleil, au +point qu'il ne m'en reste pas assez pour échapper à une grossière +déception? Un bouc gallois m'aura fait danser à sa guise, et pourra me +coiffer d'un bonnet de fou de son pays? Il serait grand temps qu'on +m'étranglât avec une boule de fromage grillé. + +EVANS.--Le fromage n'est pas bon avec le beurre; et votre ventre est +tout beurre. + +FALSTAFF. Fromage et beurre! Ai-je assez vécu pour recevoir la leçon +d'un gaillard qui vous met l'anglais en capilotade? En voilà plus qu'il +ne faut pour décréditer par tout le royaume la débauche et les courses +nocturnes. + +MISTRISS PAGE.--Eh quoi, sir John, pensez-vous que quand même nous +aurions banni la vertu de nos coeurs, par la tête et par les épaules, et +que nous aurions voulu nous damner sans scrupule, le diable eût jamais +pu nous rendre amoureuses de vous? + +FORD.--D'un vrai pudding, d'un ballot d'étoupes. + +MISTRISS PAGE.--D'un essoufflé! + +PAGE.--Vieux, glacé, flétri, et d'une bedaine intolérable. + +FORD.--D'une langue de Satan! + +PAGE.--Pauvre comme Job! + +FORD.--Et aussi méchant que sa femme. + +EVANS.--Et adonné aux fornications, aux tavernes, au vin d'Espagne, et à +la bouteille, et aux liqueurs, et à la boisson, et aux jurements, et aux +impudences, et aux ci et aux çà. + +FALSTAFF.--Fort bien, je suis le sujet de votre éloquence: vous avez le +pion sur moi; je suis confondu; je ne suis pas même en état de répondre +à ce blanc-bec de Gallois, et l'ignorance même me foule aux pieds. +Traitez-moi comme il vous plaira. + +FORD.--Vraiment, mon cher, nous allons vous conduire à Windsor, à un +monsieur Brook à qui vous avez filouté de l'argent, et dont vous aviez +consenti à vous faire l'entremetteur: je pense que la restitution de cet +argent vous sera une douleur beaucoup plus amère que tout ce que vous +avez déjà enduré. + +MISTRISS FORD.--Non, mon mari, laissez-lui cet argent en réparation; +abandonnez-lui cette somme, et comme cela nous serons tous amis. + +FORD.--Allons, soit; voilà ma main: tout est pardonné. + +PAGE.--Allons, gai chevalier; tu feras collation ce soir chez moi, où tu +riras aux dépens de ma femme, comme elle rit maintenant aux tiens: +dis-lui que monsieur Slender vient d'épouser sa fille. + +MISTRISS PAGE, _à part_.--Les docteurs en doutent: s'il est vrai qu'Anne +Page soit ma fille, elle est actuellement la femme du docteur Caius. + +(Entre Slender.) + +SLENDER.--Oh! oh! oh! père Page. + +PAGE.--Qu'est-ce que c'est, mon fils, qu'est-ce que c'est? est-ce fini? + +SLENDER.--Oui, fini..... Je le donne au plus habile homme du comté de +Glocester, pour y connaître quelque chose, ou je veux être pendu, là, +voyez-vous. + +PAGE.--Et de quoi s'agit-il donc, mon fils? + +SLENDER.--J'arrive là-bas à Éton pour épouser mademoiselle Anne Page; et +elle s'est trouvée être un grand nigaud de garçon: si ce n'avait pas été +dans l'église, je l'aurais étrillé, ou il m'aurait étrillé. Si je +n'avais pas cru que c'était Anne Page, que je ne bouge jamais de la +place; et c'est un postillon du maître de poste! + +PAGE.--Sur ma vie, vous vous êtes donc trompé? + +SLENDER.--Eh! qu'avez-vous besoin de me le dire? Je le sais bien, +morbleu! puisque j'ai pris un garçon pour une fille. Si je m'étais +trouvé l'avoir épousé à cause de la figure qu'il avait dans sa robe de +femme, j'aurais été bien avancé. + +PAGE.--C'est la faute de votre bêtise. Ne vous avais-je pas dit comment +vous reconnaîtriez ma fille à la couleur de ses habits? + +SLENDER.--Je me suis adressé à celle qui était en blanc; je lui ai dit +_chut_, et elle m'a répondu _budget_, comme nous en étions convenus, +mistriss Anne et moi; et cependant ce n'était pas mistriss Anne, mais un +postillon de la poste. + +EVANS.--Jésus! monsieur Slender, n'y voyez-vous donc pas assez clair +pour ne pas épouser un garçon. + +PAGE.--Oh! je suis cruellement vexé. Que faire? + +MISTRISS PAGE.--Cher George, ne vous fâchez pas: je savais votre +dessein; en conséquence, j'ai fait habiller ma fille en vert, et, pour +dire la vérité, elle est maintenant avec le docteur au doyenné, où on +les marie. + +(Entre Caius.) + +CAIUS.--Où est mistriss Anne Page? palsambleu! je suis attrapé; j'ai +épousé un garçon, un paysan; ce n'est point Anne Page. Palsambleu! je +suis attrapé. + +MISTRISS PAGE.--Quoi! n'avez-vous pas pris celle qui était en vert? + +CAIUS.--Oui, palsambleu! et c'est un garçon. Palsambleu! je vais +soulever tout Windsor. + +(Il sort.) + +FORD.--C'est étrange! Qui donc aura emmené la véritable Anne Page? + +PAGE.--Le coeur ne me dit rien de bon. Voici monsieur Fenton. (_Entrent +Fenton et mistriss Anne Page_.) Que venez-vous faire ici, monsieur +Fenton? + +ANNE.--Pardon, mon bon père; ma bonne mère, pardon. + +PAGE.--Quoi? mademoiselle, comment arrive-t-il que vous ne soyez pas +avec monsieur Slender? + +MISTRISS PAGE.--Par quel hasard n'êtes-vous pas avec monsieur le +docteur, jeune fille? + +FENTON.--Vous la troublez: écoutez-moi, vous allez savoir toute la +vérité. Chacun de vous la mariait honteusement, sans qu'il y eût aucun +amour mutuel. La vérité est qu'elle et moi depuis longtemps engagés l'un +à l'autre, nous le sommes maintenant d'une manière si solide, que rien +ne peut nous séparer. La faute qu'elle a commise est vertu; et cette +fraude ne doit point être traitée ni de supercherie criminelle, ni de +désobéissance, ni de manque de respect, puisque par là votre fille évite +des jours de malheur et de malédiction que lui aurait fait passer un +mariage forcé. + +FORD.--Allons, ne restez pas interdits, il n'y a pas de remède: en +amour, c'est le ciel qui choisit les conditions; l'argent achète des +terres, le sort livre les femmes. + +FALSTAFF.--Je suis bien aise de voir qu'en ne voulant que tirer sur moi +seul, quelques-uns de vos traits sont retombés sur vous. + +PAGE.--Allons, en effet, quel remède?--Fenton, le ciel t'accorde le +bonheur! il faut bien accepter ce qu'on ne peut éviter. + +FALSTAFF.--Quand les chiens de nuit courent, toutes espèces de bêtes +sont prises. + +EVANS.--Je danserai et je mangerai des dragées à vos noces. + +MISTRISS PAGE.--Allons, je me rends aussi.--Monsieur Fenton que le ciel +vous accorde de longs et longs jours de bonheur! Bon mari, allons tous +au logis rire, devant un bon feu de campagne, de cette joyeuse histoire; +et sir John comme les autres. + +FORD.--Ainsi soit-il.--Sir John, vous tiendrez votre parole à monsieur +Brook: il passera la nuit avec mistriss Ford. + +(Tous sortent.) + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les joyeuses Bourgeoises de Windsor, by +William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOYEUSES BOURGEOISES DE WINDSOR *** + +***** This file should be named 20720-8.txt or 20720-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/0/7/2/20720/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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