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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3 + +Author: Duc de Rovigo + +Release Date: April 10, 2007 [EBook #21023] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR +NAPOLÉON. + + * * * * * + +TOME TROISIÈME. + + * * * * * + +PARIS, + +A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22. + +MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25. + +1828. + + * * * * * + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +L'Autriche menace de reprendre les armes.--Dispositions pour la +contenir.--Mesures administratives.--Organisation de la +Prusse.--L'empereur échelonne ses troupes sur la Vistule.--Prétentions +de l'Angleterre.--Blocus continental. + + +Pendant que nous achevions de disperser les forces qui nous étaient +opposées, l'empereur s'occupait d'asseoir sa position. Nous longions la +Bohême pour courir aux Russes; l'Autriche en prit occasion d'affecter +des craintes pour sa neutralité; et, comme si nous n'eussions pas eu +assez de l'hiver et des Moscovites, elle feignit de redouter que nous ne +franchissions les gorges de ses montagnes que pour la chercher. +L'empereur ne pouvait se méprendre au prétexte: l'irruption de la +Bavière lui avait appris le cas qu'il devait faire de la foi des +cabinets. Il appela une nouvelle conscription, la fit rapidement arriver +sur le Rhin, admit sous ses drapeaux les troupes de l'électeur de Hesse, +qui venaient d'être licenciées. Il les envoya, partie en France, partie +en Hollande et à Naples; il les éloigna, en un mot, des lieux où on eût +pu les ameuter contre nous. Il ne se borna pas à ces mesures; il fit +armer les places, occuper les débouchés qui couvrent l'Italie; il réunit +des troupes considérables à Vérone, à Brescia, sur l'Izonso; le roi de +Bavière en assembla sur l'Inn. Nous fûmes bientôt en mesure sur tous les +points. + +Un autre objet non moins important était de régulariser l'action de la +conquête. L'empereur y pourvut avec la supériorité de vues qui lui était +propre; il donna une nouvelle organisation aux vastes possessions que le +sort des armes lui avait livrées; il divisa la Prusse en quatre +départemens, auxquels il assigna pour chefs-lieux, Berlin, Custrin, +Stettin et Magdebourg. Il fixa les limites de chacun, conserva les +subdivisions, les institutions qui pouvaient faciliter la marche des +affaires; il ne déplaça aucun fonctionnaire, laissa chacun gérer son +emploi, juger, administrer, et se borna à exiger qu'ils ne tournassent +pas contre lui la portion d'autorité dont il leur continuait +l'exercice[1]. Un administrateur général des finances et des domaines, +un receveur général des contributions, furent chargés de surveiller, de +diriger l'action de cette vaste machine, et de prendre les mesures que +les circonstances exigeraient. Chaque département reçut aussi un +commissaire impérial, qui assistait aux délibérations des chambres de +guerre et des domaines, et chaque province un intendant, qui remplissait +les fonctions de préfet. Des receveurs particuliers furent institués +pour veiller aux recettes, constater les versemens. + +Les mouvemens, les passions qui agitaient la Prusse, exigeaient des +moyens de répression capables de réprimer le pillage et la malveillance. +Des brigades de gendarmerie furent détachées; le gouverneur général +devait en déterminer l'emplacement et la force, mais elles ne pouvaient +se recruter que parmi les propriétaires du pays. Les commandans +particuliers conservèrent, en outre, auprès d'eux, des piquets de +troupes françaises. + +Berlin, comme centre du mouvement, méritait une attention particulière. +L'empereur unit sa magistrature aux élections: deux mille bourgeois se +réunirent, et choisirent soixante magistrats, pour les gouverner. Ils +formèrent également une garde nationale de seize cents hommes pour faire +la police de leur ville. + +Les revenus, qui s'étendirent bientôt à la Hesse, au Hanovre, au duché +de Brunswick, au Mecklembourg et aux villes anséatiques, prévinrent le +gaspillage, assurèrent des rentrées abondantes, et pourvurent aux +besoins de l'armée, sans fouler le peuple. + +L'empereur était encore occupé à organiser la Prusse, lorsque les +députés du palatinat de Posen vinrent lui présenter les voeux de leurs +concitoyens, et le solliciter de proclamer l'indépendance de leur +patrie. Il les accueillit avec une bienveillance particulière, mais +refusa de faire la reconnaissance qu'ils demandaient. «La France, leur +dit-il, n'a jamais reconnu les différens partages de la Pologne; je ne +puis néanmoins proclamer votre indépendance que lorsque vous serez +décidés à défendre vos droits, comme nation, les armes à la main, par +toutes sortes de sacrifices, celui même de la vie. On vous a reproché +d'avoir, dans vos continuelles dissensions civiles, perdu de vue les +vrais intérêts et le salut de votre patrie. Instruits par vos malheurs, +réunissez-vous, et prouvez au monde qu'un même esprit anime toute la +nation polonaise.» + +Je cite cette réponse parce qu'elle fait voir combien sont dénués de +sens les reproches que l'on a faits à l'empereur de n'avoir pas proclamé +l'indépendance de la Pologne au début de la campagne de 1812. +L'indépendance est une force; rien ne peut l'empêcher de la reconnaître +lorsqu'elle existe, tandis que la proclamer lorsqu'elle n'existe pas, +c'est prendre pour un intérêt étranger un engagement dont on ne peut +mesurer les suites. L'empereur répéta, en 1812, ce qu'il avait dit en +1807, et ne pouvait, sans compromettre la France, faire plus qu'il n'a +fait. + +Je reviens aux affaires de Prusse. Avec quelque instance que +Frédéric-Guillaume eût sollicité un armistice, l'empereur n'avait mis +qu'une médiocre confiance en ses protestations. C'était moins d'ailleurs +ce prince que l'Angleterre qu'il voulait atteindre, et il savait que +celle-ci, toujours ardente à provoquer la guerre, était insensible aux +malheurs de ses alliés. Il prit ses mesures en conséquence; il disposa +ses corps de manière à prendre immédiatement possession des places dont +il exigeait l'abandon, et à marcher aux alliés suivant que l'armistice +serait ou ne serait pas ratifié. Ses ordres avaient été donnés dans +cette double hypothèse; rien n'était précis comme les instructions qu'il +avait fait expédier au grand-duc de Berg. + +«L'empereur, mandait à ce prince le major-général, me charge de vous +faire connaître qu'il vient de recevoir des dépêches du maréchal Davout, +datées de Sampolno, le 20, à deux heures du matin. Il résulte de ces +dépêches que les Russes sont arrivés, le 13, à Varsovie, et que, le 18, +ils avaient une avant-garde d'infanterie et de cavalerie le long de la +rivière de Bsura, c'est-à-dire à plus de dix lieues de Varsovie, sur +Jochazew et Lowicz. Par l'ordre que j'ai envoyé à ... le 18, je lui ai +prescrit, dans le cas où il ne serait pas entré à Thorn, de longer la +rive gauche de la Vistule, en s'étendant sur la droite. Le maréchal +Augereau a eu l'ordre de suivre les mouvemens du maréchal Lannes à une +journée en arrière. Sur ces entrefaites, l'armistice est venu. Le +maréchal Duroc est arrivé, le 20, à Grandentz pour rejoindre le +quartier-général du roi de Prusse; et, dans le cas où le roi de Prusse +aurait ratifié la suspension, l'empereur avait décidé que le maréchal +Lannes, avec son corps d'armée, occuperait Thorn; que le maréchal +Augereau occuperait Grandentz et Dantzick, et qu'enfin le maréchal +Davout occuperait Varsovie, mais dans le nouvel état de choses, S. M. +pense que le maréchal Davout seul ne suffirait pas pour occuper +Varsovie, même pendant le temps de l'armistice. L'intention de +l'empereur, monseigneur, est donc que vous vous rendiez à Varsovie avec +la brigade du général Milhaud, qui a été augmentée du 1er régiment de +hussards; avec la brigade du général Lasalle, partie aujourd'hui de +Berlin; avec les divisions Klein, Beaumont et Nansouty: ils sont avec le +maréchal Davout depuis plusieurs jours; enfin, avec le corps d'armée de +M. le maréchal Davout tout entier et celui de M. le maréchal Lannes, ce +qui fera plus de cinquante mille hommes. Si la suspension d'armes est +ratifiée, la cavalerie légère bordera la rivière de Bug, et le reste de +vos troupes à cheval sera cantonné à plusieurs jours de Varsovie, de +manière à pouvoir vivre facilement; et ces troupes s'étendraient +davantage à mesure que les Russes s'éloigneraient, et que les +dispositions de la suspension d'armes se trouveraient exécutées. Le +corps du maréchal Augereau occuperait Thorn, Grandentz et Dantzick, +tenant ses principales forces à Thorn. Voilà, monseigneur, les +dispositions pour le cas d'armistice. + +«Si, dans la supposition contraire, la suspension d'armes n'est pas +ratifiée par le roi de Prusse, le maréchal Augereau maintiendra sa +brigade de cavalerie sur l'extrémité de la gauche, près de Grandentz, +bordant la Vistule, et il filera avec toute son infanterie, en suivant, +à une marche en arrière, le maréchal Lannes, à la rive gauche de la +Vistule, par Bresec et Koweld; de manière que, si vous pouviez penser +que l'ennemi voulût risquer une bataille avant d'évacuer Varsovie, le +maréchal Augereau puisse vous joindre, hormis sa cavalerie, qui +resterait toujours détachée le long de la Vistule pour observer la +gauche. Vous aurez bien soin, monseigneur, si l'ennemi passait la +Vistule à Varsovie, que le corps du maréchal Augereau se trouvât +toujours assez élevé le long de ce fleuve pour défendre le passage entre +Varsovie et Thorn, et maintenir la jonction du corps d'armée qui se +réunira à Posen avec celui de Varsovie. Ainsi donc vous recevrez cette +lettre le 24; vous expédierez de suite les ordres ci-joints aux +maréchaux Lannes et Augereau, et vous vous porterez de votre personne à +Sampolno, de manière à pouvoir arriver à Varsovie, avant le 30 du mois, +avec votre réserve de cavalerie et avec les corps des maréchaux Davout +et Lannes, si la suspension d'armes est ratifiée, et vous laisserez le +corps du maréchal Augereau à Thorn pour occuper Grandentz et Dantzick; +et si la suspension d'armes n'est pas ratifiée, vous arriverez à +Varsovie avec votre réserve de cavalerie, les corps des maréchaux +Davout, Lannes et Augereau, et vous aurez sur le champ de bataille +quatre-vingt mille hommes. + +«Le 24 de ce mois, la tête du corps du maréchal Ney arrivera à Posen, où +son corps d'armée sera réuni le 26, fort d'environ douze mille hommes, +par les corps qu'il a été obligé de laisser, tant pour la garnison de +Magdebourg que pour l'escorte de prisonniers. + +«Le 25, le corps entier du maréchal Soult sera réuni à +Francfort-sur-l'Oder. Enfin le prince Jérôme reçoit l'ordre de partir le +24 du blocus de Glogau, avec le corps bavarois, fort d'environ quatorze +à quinze mille hommes, et sera rendu le 28 de ce mois à Kalitsch. + +«Je viens d'ordonner à la division de dragons du général Becker, qui est +avec le maréchal Lannes, de vous joindre à Sampolno; le 25e de dragons, +qui est parti aujourd'hui de Berlin, a reçu l'ordre de rejoindre la +division Becker.» + +L'empereur, comme on vient de le voir, avait échelonné les troupes avec +une admirable prévoyance. Il était prêt; que la guerre fût suspendue ou +se continuât, il était également en mesure. Mais ces dispositions +n'atteignaient l'Angleterre que par ricochet: c'était cette puissance +qu'il s'agissait de toucher au vif. La victoire avait agrandi notre +influence; nous disposions d'une étendue de côtes immense; nous étions +maîtres de l'embouchure de la plupart des grands fleuves. L'empereur +résolut de la frapper avec les armes dont elle faisait usage. Elle avait +mis notre littoral en interdit; elle avait proclamé un blocus que ses +flottes étaient hors d'état de réaliser: il s'empara de cette conception +vigoureuse, et résolut de lui fermer le continent. La mesure était +sévère; mais l'Angleterre méconnaissait tous les droits: il fallait +mettre un terme à ses violences, la contraindre d'abjurer ses injustes +prétentions. La marche de la civilisation a depuis long-temps assigné des +bornes à la guerre: restreinte aux gouvernemens, l'action de ce fléau ne +s'étend plus aux individus; les propriétés ne changent plus de mains, +les magasins sont respectés, les personnes restent libres; les +combattans, ceux qui portent les armes, sont, de toute la population +vaincue, les seuls individus exposés à perdre leur liberté. Ces +principes sont consacrés par une foule de traités reconnus par tous les +peuples. Cependant les Anglais affichèrent tout à coup des prétentions +qu'ils n'avaient jamais élevées avant que la prise de Toulon et la +guerre de l'Ouest n'eussent anéanti notre marine. Ériger en maximes que +les propriétés particulières qui se trouvaient à bord des bâtimens de +commerce sous pavillon ennemi devaient être saisies et les passagers +faits prisonniers, c'était nous ramener aux siècles de barbarie où +paysans et soldats étaient réduits en esclavage, où personne n'échappait +au vainqueur qu'en lui payant rançon. Le ministre des relations +extérieures, chargé de développer la matière, flétrit justement les +odieuses prétentions de l'Angleterre et les considérations dont elle les +appuyait. Ses rapports firent sur nous une impression dont je conserve +encore le souvenir, le dernier surtout; il est ainsi conçu: + +«Trois siècles de civilisation ont donné à l'Europe un droit des gens +que, selon l'expression d'un écrivain illustre, la nature humaine ne +saurait assez reconnaître. + +«Ce droit est fondé sur le principe que les nations doivent se faire +dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu'il +est possible. + +«D'après la maxime que la guerre n'est point une relation d'homme à +homme, mais d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont +ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, non pas même comme +membres ou sujets de l'État, mais uniquement comme ses défenseurs, le +droit des gens ne permet pas que le droit de la guerre, et le droit de +conquête qui en dérive, s'étendent aux citoyens paisibles sans armes, +aux habitations et aux propriétés privées, aux marchandises du commerce, +aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux +bâtimens non armés qui les voiturent sur les rivières ou sur les mers; +en un mot, à la puissance et aux biens des particuliers. + +«Ce droit, né de la civilisation, en a favorisé les progrès. C'est à lui +que l'Europe est redevable du maintien et de l'accroissement de ses +prospérités, au milieu des guerres fréquentes qui l'ont divisée. + +«L'Angleterre seule a repris l'usage des temps barbares. La France a +tout fait pour adoucir du moins un mal qu'elle n'avait pu empêcher. +L'Angleterre, au contraire, a tout fait pour l'aggraver. Non contente +d'attaquer les navires du commerce, et de traiter comme prisonniers de +guerre les équipages de ces navires désarmés, elle a réputé ennemi +quiconque appartenait à l'État ennemi, et elle a aussi fait prisonniers +de guerre les facteurs du commerce et les négocians qui voyageaient pour +les affaires de leur négoce. + +«Restée long-temps en arrière des nations du continent qui l'ont +précédée dans la route de la civilisation, et en ayant reçu d'elles tous +les bienfaits, elle a conçu le projet insensé de les posséder seule et +de les leur ôter. C'est dans cette vue que, sous le nom de droit de +blocus, elle a inventé et mis en pratique la théorie la plus +monstrueuse. + +«D'après la raison et l'usage de tous les peuples policés, le droit de +blocus n'est applicable qu'aux places fortes. L'Angleterre a prétendu +l'étendre aux places du commerce non fortifiées, aux navires, à +l'embouchure des rivières. + +«Une place n'est bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne +puisse tenter d'en approcher, sans s'exposer à un danger imminent. +L'Angleterre a déclaré bloqués des lieux devant lesquels elle n'avait +pas un bâtiment de guerre. Elle a fait plus: elle a osé déclarer en état +de blocus des côtes immenses; et tout un vaste empire. + +«Tirant ensuite d'un droit chimérique et d'un fait supposé la +conséquence qu'elle pouvait justement faire sa proie, et la faisait en +effet, de tout ce qui allait aux lieux mis en interdit par une simple +déclaration de l'amirauté britannique, et de tout ce qui en provenait, +elle a effrayé les navigateurs neutres, et les a éloignés des ports que +leur intérêt et que la loi des nations les invitaient à fréquenter. + +«Le droit de défense naturelle permet d'opposer à son ennemi les armes +dont il se sert, et de faire réagir contre lui ses propres fureurs et sa +folie. + +«Puisque l'Angleterre a osé déclarer la France entière en état de +blocus, que la France déclare à son tour que les îles britanniques sont +bloquées! Puisque l'Angleterre répute ennemi tout Français, que tout +Anglais ou sujet de l'Angleterre trouvé dans les pays occupés par les +armées françaises soit fait prisonnier de guerre! Puisque l'Angleterre +attente aux propriétés privées des négocians paisibles, que les +propriétés de tout Anglais ou sujet de l'Angleterre, de quelque nature +qu'elles soient, soient confisquées; que tout commerce de marchandises +anglaises soit déclaré illicite, et que tout produit de manufactures des +colonies anglaises trouvé dans les lieux occupés par les troupes +françaises soit confisqué! + +«Puisque l'Angleterre veut interrompre toute navigation et tout commerce +maritime, qu'aucun navire venant des îles ou des colonies britanniques +ne soit reçu ni dans les ports de France, ni dans ceux des pays occupés +par l'armée française; et que tout navire qui tenterait de se rendre de +ces ports en Angleterre soit saisi et confisqué! + +«... Aussitôt que l'Angleterre admettra le droit des gens que suivent +universellement les peuples policés; aussitôt qu'elle reconnaîtra que le +droit de guerre est un et le même sur mer que sur terre, que ce droit et +celui de conquête ne peuvent s'étendre ni aux propriétés privées, ni aux +individus non armés et paisibles, et que le droit de blocus doit être +restreint aux places fortes réellement investies, Votre Majesté fera +cesser ces mesures rigoureuses, mais non pas injustes, car la justice +entre les nations n'est que l'exacte réciprocité.» + +L'empereur adopta les considérations et les mesures que lui proposait +son ministre. Il interdit tout commerce, toute correspondance avec +l'Angleterre; il déclara ce pays en état de blocus[2], l'isola +tout-à-fait du continent, et le plaça dans une situation dont il ne +tarda pas à sentir les fâcheuses conséquences. + + + + +CHAPITRE II. + +L'armée entre en Pologne.--Chute du grand-maréchal.--Fatigues et +privations des troupes.--L'armée prend ses cantonnemens.--Le +quartier-général revient à Varsovie. + + +Ces mesures prises, l'empereur se mit en route pour la Pologne. Il +savait que l'armée russe continuait sa marche; il lui importait, pour le +succès de ses opérations ultérieures, de ne pas lui laisser le temps de +franchir la Vistule; autrement nous aurions été obligés de prendre nos +quartiers d'hiver dans une mauvaise position, entre l'Oder et la +Vistule, ou bien de repasser l'Oder pour hiverner en Prusse. Dans ce +cas, nous aurions découvert la Silésie, où nous avions des opérations à +suivre; nous aurions vu, en outre, l'armée prussienne se recruter de +tous les Polonais, qui, au lieu de cela, se rangèrent sous nos drapeaux. + +D'après ces considérations, l'empereur se détermina à mettre l'armée en +campagne au mois de décembre; elle marcha à la fois sur Varsovie, Thorn +et Dirschau; elle ne rencontra ni obstacle, ni troupes russes, si ce +n'est quelques centaines de cosaques, à quinze ou vingt lieues en deçà +de Varsovie, auxquels elle ne fit point attention. Elle arriva sur les +bords du fleuve, dont on rétablit les ponts de bateaux avec les moyens +du pays. + +Celui de Varsovie venait d'être brûlé; il était sur pilotis, on le +reconstruisit en bateaux; celui de Thorn, également sur pilotis, n'était +que légèrement endommagé; celui de Dirschau, qui était en bateaux, fut +rétabli de même. + +Nous avions trouvé dans les arsenaux de Berlin tous les moyens de la +monarchie prussienne; réunis à ceux que nous avions, ils nous mettaient +à même d'aplanir en un instant des difficultés qui paraissaient +insurmontables. Par exemple, ces trois ponts furent rétablis si vite, +que les troupes ne furent pas retardées une heure: elles eurent à +traverser des boues affreuses entre l'Oder et la Vistule. + +L'empereur fit ce trajet en voiture; celle qui était devant la sienne +versa, la nuit, dans un mauvais passage. Le maréchal Duroc, qui s'y +trouvait, eut la clavicule droite cassée; on fut obligé de le laisser +sur la place, et de l'envoyer chercher du premier village que l'on +rencontra. + +L'empereur arriva le lendemain à Varsovie; son entrée dans cette ville +mit la Pologne en délire; il ne put y rester. L'armée russe +s'approchait, il n'y avait pas un instant à perdre; il fit passer la +majeure partie de l'armée par Varsovie pour la porter sur le Bug. + +Le reste s'avança par Thorn, et vint par sa droite se mettre en +communication avec ce qui avait passé à Varsovie; tout ce qui avait +traversé la Vistule plus bas que Thorn marcha sur Marienbourg et Elbing. + +Dantzick, dès ce moment, n'eut plus de communication avec sa métropole +(Koenigsberg) que par la langue de sable qui sépare le Frisch-Haff de la +mer. + +La droite de l'armée, qui avait passé à Varsovie, eut bientôt rencontré +les Russes; ils se retirèrent par des plaines de terre noire et légère +qui étaient transformées en étangs de boue: il fallait quadrupler les +attelages de l'artillerie pour la faire avancer; aussi en avaient-ils +laissé une bonne partie en chemin. + +L'empereur faisait manoeuvrer les corps qui avaient paru à Thorn, pour +venir couper la route de Preuss-Eylau à Varsovie, de manière à faire +abandonner ce chemin aux Russes; mais malheureusement ils trouvaient +aussi de la boue, et ne marchaient qu'à très petites journées pour ne +pas abandonner leur artillerie. + +Le besoin de subsistances se fit bientôt sentir; on trouvait de quoi se +chauffer et nourrir les chevaux, mais aucun chariot de vivres n'était +encore entré même à Varsovie, et d'ailleurs il n'aurait pu arriver où +était l'armée; il n'y avait donc que la gaîté du caractère du soldat qui +pouvait lui donner la force de supporter toutes ces privations et toutes +ces fatigues. L'empereur se montrait beaucoup au milieu d'eux dans ces +momens de souffrance; il était toujours à cheval, et ne s'épargnait ni à +la boue, ni à la fatigue, ni aux dangers: aussi les soldats +l'accueillaient-ils toujours avec plaisir. Il causait avec eux; souvent +ils lui disaient les choses les plus singulières; un jour qu'il faisait +un temps affreux, l'un d'eux lui dit: «Il faut que vous ayez un fameux +coup dans la tête, pour nous mener sans pain par des chemins comme ça.» +L'empereur répondit: «Encore quatre jours de patience, et je ne vous +demande plus rien; alors vous serez cantonnés.» Et les soldats de +répondre: «Allons, quatre jours encore; eh bien! ce n'est pas trop, mais +souvenez-vous-en, parce que nous nous cantonnerons tout seuls après.» Il +aimait les soldats qui prenaient la liberté de lui parler, et riait +toujours avec eux; il était persuadé que ceux-là étaient les plus +braves. + +À force d'opiniâtreté et de patience, on parvint enfin à joindre l'armée +russe à l'entrée de la forêt, au-delà de la petite ville de Pultusk, où +elle s'était formée pour couvrir la route qui mène par Macloff à +Preuss-Eylau, ainsi que celle qui mène par Ostrolenka vers Grodno. + +L'empereur la fit attaquer sur-le-champ. On avait de part et d'autre +très peu de canons, de sorte que la mousqueterie fut vive; et comme à +chaque heure il nous arrivait quelque nouveau corps qui parvenait à se +tirer de la boue, nous eûmes, vers trois heures après midi, une +supériorité numérique si forte, que l'on attaqua de front la ligne +russe, qui fut rompue et dispersée dans les bois. On la poursuivit +pendant plusieurs jours. La partie de cette armée qui avait pris la +route de Preuss-Eylau tomba sur une suite d'échelons de corps de troupes +qui lui firent éprouver des pertes considérables, et lui prirent environ +cinquante ou soixante pièces de canon, avec sept ou huit mille hommes +prisonniers. + +L'empereur tint parole aux troupes: il trouva qu'il y aurait eu de +l'inhumanité à leur en demander davantage; il fit prendre des +cantonnemens à l'armée. + +Elle fut placée à cheval sur la Vistule, l'infanterie le plus resserrée +possible; la grosse cavalerie sur la rive gauche. La cavalerie légère +eut un mauvais hiver à passer, parce qu'elle resta dans le pays +qu'avaient abandonné les deux armées, et où elle fut sans cesse harcelée +par les cosaques. + +L'armée russe se retira jusque derrière la Pregel, occupant Koenigsberg +comme point central. + +L'empereur vint s'établir à Varsovie; c'était le 1er janvier 1807: il +comptait y rester jusqu'au retour de la belle saison, et employer ce +temps à tâcher de faire la paix. + +Il envoya ordre à M. de Talleyrand de venir le joindre à Varsovie, et de +faire connaître aux ministres accrédités près de lui par les puissances +étrangères, qu'il désirait qu'ils y vinssent aussi. Cette mesure eut +plusieurs bons effets: d'abord ces divers agens étaient plus promptement +et plus exactement informés de tout ce qu'il y avait à leur communiquer, +et ensuite ils n'étaient pas dupes de tous les mauvais contes qui se +débitent dans une grande ville comme Paris. L'Autriche envoya, de +Vienne, au quartier impérial, à la place de M. de Metternich, qui resta +à Paris, le général Vincent. Je n'ai pas su si cette disposition avait +été la conséquence d'un désir manifesté par la France, ou une mesure du +gouvernement autrichien. + +Tant de monde réuni à Varsovie en avait fait de nouveau une capitale. Il +y avait une exactitude dans tous les services de la maison civile de +l'empereur, qui faisait que le luxe et les agrémens de la manière de +vivre de France le suivaient partout, sans que cela fît ni étalage, ni +efforts: on était accoutumé à emballer et déballer avec une promptitude +incroyable; j'ai vu la même argenterie qui servait à Paris, servir à +l'armée, et retourner à Paris sans être endommagée le moins du monde. + +Le séjour de Varsovie eut pour nous quelque chose d'enchanteur; au +spectacle près, c'était la même vie qu'à Paris: il y avait deux fois par +semaine concert chez l'empereur, à la suite desquels il tenait un cercle +de cour où se formaient beaucoup de parties de société. Un grand nombre +de dames de la première qualité s'y faisaient admirer par l'éclat de +leur beauté et par une amabilité remarquable. On peut dire avec raison +que les dames polonaises inspireraient de la jalousie à tout ce qu'il y +a de femmes gracieuses dans les autres pays les plus civilisés; elles +joignent, pour la plupart, à l'usage du grand monde, un fonds +d'instruction qui ne se trouve pas communément, même chez les +Françaises, et qui est fort au-dessus de celui qu'on remarque dans les +villes où l'habitude de se réunir est la suite d'un besoin. Il nous a +paru que les Polonaises, obligées de passer la belle moitié de l'année +dans leurs terres, s'y adonnaient à la lecture ainsi qu'à la culture des +talens, et que c'était ainsi que, dans les capitales, où elles vont +passer l'hiver, elles paraissent supérieures à toutes leurs rivales. + +L'empereur, comme les officiers, paya tribut à leur beauté. Il ne put +résister aux charmes de l'une d'entre elles; il l'aima tendrement, et +fut payé d'un noble retour. Elle reçut l'hommage d'une conquête qui +comblait tous les désirs et la fierté de son coeur, et c'est la nommer +que dire qu'aucun danger n'effraya sa tendresse, lorsqu'au temps des +revers, il ne lui restait plus qu'elle pour amie. + +C'était ainsi que se passait le temps à Varsovie. Les devoirs n'y +étaient cependant pas négligés. L'empereur travaillait à ravitailler son +armée et à se créer des approvisionnemens: la gelée était venue sécher +les chemins, les convois pouvaient voyager; mais le désordre de nos +administrations était à son comble, et au milieu d'un pays bien pourvu +nous étions au moment d'éprouver les plus insupportables privations. + +À cette occasion, l'empereur prit un peu d'humeur contre l'intendant +général. Il n'y avait cependant pas trop de sa faute, il ne pouvait +qu'écrire et requérir; mais comme chaque général, dans les cantonnemens +occupés par les troupes sous ses ordres, agissait en maître absolu, il +défendait aux employés civils d'exécuter les réquisitoires de +l'intendant. + +L'empereur fut obligé de soigner lui-même ce service, et de donner des +ordres sévères pour faire cesser les abus d'autorité, qui n'auraient pas +manqué de nous devenir funestes; en même temps, pour obvier à tout ce +qu'ils pourraient entraîner à l'avenir, il fit faire les +approvisionnemens de l'armée par la régence polonaise, qui écrivit +directement à tous ses agens dans les provinces: on leur donna ordre de +dresser procès-verbal de la moindre difficulté que leur feraient +éprouver les officiers-généraux ou autres employés militaires qui +tenteraient de les empêcher d'obéir aux réquisitoires qu'ils étaient +chargés d'exécuter pour l'approvisionnement de l'armée. + +L'ordre s'établit alors, et nous vîmes arriver l'abondance à Varsovie. +Toutes les distributions furent assurées, et les magasins regorgèrent +bientôt. Il ne restait plus qu'à établir le service des hôpitaux, à +assurer à nos malades les moyens de soulager leurs souffrances et de +réparer leurs forces; l'empereur s'appliqua avec un soin particulier à +pourvoir à tout ce qu'exigeait leur fâcheuse position. On peut juger de +sa sollicitude à cet égard par les instructions suivantes qu'il avait +déjà adressées de Posen à l'intendant général. + + Posen, le 12 décembre. + +«1° Il sera confectionné sans le moindre délai, à Berlin, six mille +matelas; on emploiera à cet effet les cent vingt mille livres de laine +qui se trouvent en magasin, et les seize mille aunes de toile +d'emballage ou de coutil qui sont tant à Berlin qu'à Spandau. À mesure +que deux cents matelas seront faits, ils seront envoyés à Posen, et +ainsi de tous successivement. + +«2° Douze mille tentes seront sur-le-champ employées pour confectionner +neuf mille paires de draps, et douze mille autres tentes seront +également employées pour la confection de quarante mille chemises, et +pour celle de quarante mille pantalons, affectés au service des +hôpitaux. À mesure que cinq mille de chacun de ces objets seront +confectionnés, on les enverra par la voie la plus prompte à Posen, pour +être affectés au service des hôpitaux dans la Pologne. + +«3° Il sera passé à Posen un marché pour la confection de mille +paillasses. M. l'intendant général fera requérir dans la Basse-Silésie +deux mille couvertures et deux mille matelas; il fera également requérir +à Stettin deux mille couvertures et deux mille matelas. Il sera requis +dans le département de Custrin, et plus particulièrement à Landsberg et +Francfort, quatre mille couvertures. + +«4° Le prix des objets requis ainsi qu'il est ordonné ci-dessus, sera +fixé par l'intendant général, et la valeur en sera déduite sur la +contribution imposée à chaque département. À mesure qu'il y aura mille +couvertures de fournies de celles requises dans le département de +Custrin, elles seront dirigées sur Posen. On fera en sorte qu'il y en +ait mille de livrées avant le 18 décembre; il faut, à cet effet, prendre +de préférence celles qui sont déjà faites. + +«5° Il sera attaché à chaque hôpital, en Pologne, un prêtre catholique +comme chapelain; il sera nommé par l'intendant général. Ce prêtre sera +aussi chargé de la surveillance des infirmiers, et il lui sera alloué à +cet effet une somme de 100 francs par mois, qui lui sera payée le 30 de +chaque mois. + +«Les infirmiers seront payés tous les jours par les soins du chapelain, +à raison de 20 sous par jour, et indépendamment d'une ration de vivres +qui leur sera distribuée. Le directeur de l'hôpital paiera les +infirmiers en présence du chapelain, sur les fonds mis à sa disposition, +ainsi qu'il sera dit ci-après. + +«6° L'intendant général, sur les fonds mis à sa disposition par le +ministre de la guerre, prendra des mesures pour que chaque directeur +d'hôpital ait toujours en caisse, et par avance, un fonds égal à 12 +francs pour chaque malade que l'hôpital doit contenir par son +organisation. Ce fonds servira à payer la solde des infirmiers, à +subvenir à l'achat des menus besoins, comme oeufs, lait, etc. La viande, +le pain et le vin seront fournis par l'administration; en conséquence, +il est expressément défendu, et sous la responsabilité de chacun, de +faire aucune réquisition aux municipalités pour les petits alimens ou +menus besoins. Tous les huit jours, le commissaire des guerres chargé de +la surveillance de l'hôpital fera connaître à l'intendant général la +dépense faite sur le fonds de 12 francs par malade que peut contenir +l'hôpital, et qui aura été payée par l'économe pour le paiement des +infirmiers et pour l'achat des petits alimens, ainsi que pour le +blanchissage, afin que l'intendant général fasse de nouveaux fonds pour +remplacer ce qui aura été dépensé au fur et à mesure. + +«Les commissaires des guerres chargés de la surveillance des hôpitaux en +sont responsables. + +«7° Cet ordre étant commun à tous les hôpitaux de l'armée, à l'exception +du chapelain dans les hôpitaux hors de la Pologne, S. M. ordonne que +vingt-quatre heures après que les présentes dispositions seront connues +à qui de droit, toutes les pharmacies soient approvisionnées pour deux +mois, et pour le nombre de malades que les hôpitaux doivent contenir, en +payant comptant les médicamens aux apothicaires du lieu qui les +fourniront, et sur les fonds que l'intendant général mettra à cet effet +à la disposition des directeurs d'hôpitaux. S. M. ordonne que tout ce +qui peut être dû jusqu'à ce jour aux différens apothicaires qui, sur les +lieux, ont fourni nos hôpitaux, sera payé sans délai par les soins de +l'intendant général, et ce qui peut être dû, à Posen, aux apothicaires +leur sera payé aujourd'hui. + +«L'intendant général prendra les mesures nécessaires, et le ministre de +la guerre mettra à sa disposition les fonds dont il aura besoin. + +«8° L'inventaire général des achats de médicamens dont les pharmacies +des hôpitaux doivent être approvisionnées pour deux mois, sera envoyé au +bureau général des hôpitaux de l'armée; mais lesdits médicamens seront +payés avant la livrée desdits inventaires, et le seront sur les lieux +d'après l'ordonnance du commissaire des guerres chargé de la police de +l'hôpital, sur le crédit que lui aura ouvert l'intendant général. Les +intendans de province ou de département sont autorisés à faire acquitter +d'urgence ces ordonnances, sauf aux receveurs de province ou de +département à porter les ordonnances acquittées en paiement. + +«9° Lorsqu'un médicament ne se trouvera pas dans la pharmacie de +l'hôpital, d'après l'approvisionnement fait en conséquence des +dispositions ci-dessus, le directeur d'hôpital sera, dans ce cas seul, +autorisé à acheter ce médicament où il le trouvera, sur le fonds des +petits alimens, c'est-à-dire sur celui de 12 francs; et dans les huit +jours au plus tard, toute dépense faite sur ce fonds par l'économe sera +visée par le commissaire des guerres chargé de la police de l'hôpital. + +«10° Il sera pris des mesures pour qu'il soit fabriqué du bon pain +affecté au service des hôpitaux, et fait avec de la farine de froment; +M. l'intendant général fera, autant qu'il pourra, distribuer du vin de +Stettin, qui est le meilleur qu'on puisse se procurer.» + +Indépendamment de ces minutieux détails que j'ai pris plaisir à citer, +parce qu'ils prouvent toute la sollicitude de l'empereur pour les +blessés, d'autres soins l'occupaient encore: il passait une partie de la +nuit avec M. de Talleyrand; il songeait sérieusement à faire la paix, et +à ce qu'il pouvait être obligé d'entreprendre pour en finir, si on ne +parvenait pas à nouer une négociation. + +Cette pensée, ainsi que les détails de son armée, ne l'occupaient +cependant pas exclusivement. Pendant ses absences, le conseil des +ministres se tenait à Paris sous la présidence de l'archichancelier; +mais il ne s'y rapportait que des affaires d'un intérêt général. Les +rapports y étaient faits comme à l'empereur, et accompagnés d'un projet +de décret; mais lorsqu'il s'agissait de quelque chose de délicat qui +touchait la politique ou se rattachait à quelque projet d'un intérêt +particulier, les ministres lui en écrivaient confidentiellement, et +presque toujours il décidait sans l'intermédiaire de personne. + +Quant au grand travail de tout le personnel de l'administration des +affaires locales des départemens ou des communes, il passait par la +secrétairerie d'État; ce qui donnait à M. Maret un crédit et une +influence considérable au-dehors. + +Ce travail des ministres était apporté de Paris à l'armée par un +auditeur au conseil d'État, qui, en arrivant au quartier-général, +descendait chez le secrétaire d'État pour lui remettre tous les +portefeuilles dont sa voiture était remplie. Celui-ci les lisait tous, +et prenait ensuite les ordres de l'empereur pour le travail. Cette +habitude eut un mauvais résultat en ce qu'elle mécontenta plusieurs +ministres. Cela se conçoit aisément, parce que tout le travail +administratif passant d'abord entre les mains du secrétaire d'État, il +était naturel que ce fût lui qui, en le portant à la signature, donnât à +l'empereur des détails que le ministre avait omis pour abréger le +travail: c'est là précisément ce qui est devenu funeste, parce que le +succès d'une proposition d'un ministre quelconque dépendait de M. Maret. + +Par exemple, dans les nominations aux places de finance, de tribunaux et +de l'administration de l'intérieur, il était devenu impossible de faire +passer l'homme que le ministre ne voulait pas admettre. Après une +révolution comme la nôtre, il n'y a guère d'hommes (dans la catégorie de +ceux propres aux emplois) qui n'aient eu quelque part à des faits que +l'opinion n'a pas toujours approuvés, et c'était là que l'on trouvait +facilement une cause d'exclusion, lorsqu'on voyait sur un travail de +proposition le nom de l'homme qui déplaisait. Comme le ministre qui le +proposait n'avait pas prévu un refus, et qu'il fallait bien pourvoir à +l'emploi vacant dans son département, M. Maret proposait de suite un +autre sujet; l'empereur en était satisfait, et appelait cela du zèle à +lui aplanir les difficultés. On se gardait bien de lui dire que les +ministres étaient fort mécontens de voir à chaque instant leurs +propositions ou tronquées ou rejetées; cela faisait rejaillir sur eux +une sorte de déconsidération: on les appelait méchamment les premiers +commis du secrétaire d'État. Personne ne s'abusait: on faisait croire à +l'empereur que l'on disait à Paris «que l'on ne comprenait rien à son +activité; qu'il n'était pas possible de lui en imposer, même sur les +moindres choses; qu'il lisait tout.» Basse adulation qui eut des +conséquences fâcheuses. Il se forma autour de la secrétairerie d'État +une clientelle composée de tous les postulans qui étaient en instance +auprès des autres ministères; avec eux arrivèrent les coteries de femmes +et d'hommes qui protégeaient telle personne au préjudice de telle autre, +et avec celles-ci les intrigues, qui sont toujours aux aguets du vent +qui souffle, et qui trouvèrent le moyen de s'introduire dans la +secrétairerie d'État: en sorte que ce n'était pas assez d'être agréé par +le ministre dans le département duquel on était placé, il fallait encore +être agréable au secrétaire d'État et à ses amis, d'abord pour être +nommé, puis ensuite pour être conservé, et être à l'abri de toute +atteinte et des suites de mauvais rapports. + +Cette manière de travailler commença à Varsovie; elle était trop commode +à l'empereur, auquel on ne parlait pas des plaintes qu'elle excitait, et +trop avantageuse à quelqu'un qui recherchait le pouvoir, pour qu'elle +changeât jamais. Les ministres, malgré leur répugnance, durent s'y +soumettre, mais n'en furent pas plus satisfaits[3]. + +Je n'ai cité ceci que parce que j'ai vu, quelques années après, combien +de mal nous en avons éprouvé: j'ai été le premier à oser en faire la +remarque à l'empereur, et à lui dire que les nombreux ennemis que tout +cela nous faisait se réunissaient à ceux que nous n'avions pas cessé +d'avoir, et qu'un jour pourrait venir où le tort qu'ils nous feraient +serait irréparable. + + + + +CHAPITRE III. + +Les Russes essaient de nous surprendre dans nos quartiers +d'hiver.--Mouvement de Mohrungen.--L'empereur me confie le commandement +du 5e corps.--Bataille d'Eylau.--Bernadotte.--Affaire d'Ostrolenka. + + +Le mois de janvier s'écoulait assez paisiblement; l'armée se reposait; +la tête de l'empereur n'était guère occupée de ce qui se passait à +Paris, mais bien de ce qui pouvait arriver autour de lui. + +L'Autriche venait de rassembler un corps d'observation de quarante mille +hommes en Bohême; il pouvait devenir offensif le lendemain d'un revers, +surtout depuis que les souverains avaient adopté de ne plus déclarer la +guerre que par les hostilités, sans avertir ni faire connaître de +motifs. + +L'empereur était très-préoccupé de ce qui pourrait résulter dans un cas +de succès comme dans un cas de malheur, et allait se déterminer à tenter +une nouvelle ouverture, lorsqu'une entreprise de l'armée russe vint +l'obliger de remettre la sienne en mouvement, le 31 janvier, par une +gelée à fendre les pierres. Voici comment cela arriva: + +Le corps du maréchal Bernadotte était à notre extrême gauche; son +quartier-général était à Mohrungen. Il avait ordre d'étendre sa gauche +le plus possible, mais de manière à ne donner aucune inquiétude à +l'ennemi, avec lequel on voulait passer l'hiver en repos. Dans cette +position, il couvrait les opérations que l'on se disposait à ouvrir +devant Dantzick, et pour lesquelles on rassemblait un corps dont je +parlerai plus bas. On avait envoyé le général Victor pour en prendre le +commandement; mais il fut enlevé en chemin par un parti prussien sorti +de Colberg, et qui ne craignit pas de pousser jusqu'aux environs de +Varsovie. + +Le maréchal Lefebvre fut envoyé pour remplacer le général Victor. La +rigueur de la saison ne permettait pas d'ouvrir la terre devant +Dantzick. La garnison n'entreprenait rien; ainsi le complétement du +corps qui devait agir contre cette place ne devenait pas pressant: on se +contenta d'observer. + +À la droite du maréchal Bernadotte était le maréchal Ney, qui avait, +comme tout le monde, l'ordre de se tenir en repos. Tout à coup il lui +prend fantaisie, sans ordre, de porter son corps d'armée en avant. On +lui imputa des intentions d'intérêt personnel; on eut tort: on ne met +pas une armée en marche pour cela. À la vérité, le maréchal Ney marcha +sans en avoir reçu l'ordre, et découvrit, par son mouvement, la droite +du maréchal Bernadotte; mais aussi il rencontra en pleine route l'armée +russe qui venait à l'improviste fondre sur Bernadotte par son centre; +mouvement qui, sans cela, serait resté ignoré. Ney donna de suite +l'alarme à toute l'armée, jusqu'à Varsovie. + +On fut bientôt revenu de l'opinion que l'ennemi ne voulait que repousser +des maraudeurs. On se convainquit qu'il était en pleine opération, dans +l'espérance de nous surprendre dans nos cantonnemens, de pouvoir nous +jeter au-delà de la Vistule, et, selon les circonstances, achever +l'hivernage sur ses bords, ou passer ce fleuve sur le pont de Dantzick. + +Il n'y avait pas un moment à perdre; l'ennemi avait déjà l'initiative +sur nous, lorsque l'empereur envoya ordre à ses différens corps d'armée +de se centraliser, et de le rejoindre sur la route de Varsovie à +Koenigsberg. Il ordonna à Bernadotte de refuser sa gauche, et de se +retirer lui-même, s'il y était obligé, de manière à refuser toute la +gauche de l'armée, et de laisser l'ennemi s'enfoncer sur la +Basse-Vistule; c'est ce qu'exécuta ce maréchal. Il revint jusqu'à une +petite ville qu'on appelle Strasbourg. L'ennemi, en s'avançant sur notre +gauche, nous donnait autant d'avance par notre droite, qui marchait +toujours, que lui-même en prenait du côté opposé. + +L'armée russe, indépendamment de sa masse principale, qui partait de +Koenigsberg, avait un corps de vingt-deux mille hommes en observation sur +le Bug, et menaçant Varsovie. + +Les choses en étaient là lorsque l'empereur quitta cette ville en même +temps que les troupes. Il s'arrêta à Pultusk, où le maréchal Lannes +était resté malade, ayant été obligé de quitter le commandement du +cinquième corps, qui avait passé par cette ville pour aller s'opposer à +ce corps russe, qui était sur le Haut-Bug. Il alla voir ce maréchal, et +le trouva en si mauvais état, qu'il le fit transporter à Varsovie. + +L'empereur passa ce jour-là à dix lieues plus loin que Pultusk; le soir, +étant couché, il me fit appeler et me demanda si je me sentais en état +d'aller commander le cinquième corps en place du maréchal Lannes. +J'acceptai; et, pendant que le prince de Neufchâtel écrivait les ordres +dont j'avais besoin, l'empereur me donna ses instructions: elles étaient +d'observer le corps russe de si près, qu'il ne pût ni faire un mouvement +sur lui pendant qu'il allait attaquer la grande armée russe, ni surtout +marcher à Varsovie, que je devais couvrir à tout prix; et enfin, si ce +corps russe n'était pas tellement fort que je pusse le culbuter, de le +faire, mais à coup sûr; me recommandant de ne pas me laisser séduire par +un espoir de succès. + +Je quittai l'empereur, et passai chez le major-général, qui me remit une +lettre de commandement, avec les instructions qui devaient me diriger. +Les deux pièces étaient ainsi conçues: + + _Au général Savary._ + + Praznitz, le 31 janvier. + +«Je vous préviens, général, que la santé de M. le maréchal Lannes ne lui +permettant pas de commander son corps d'armée, S. M. vous donne une +marque éclatante de la confiance qu'elle porte à vos talens militaires, +en vous nommant commandant en chef du 5e corps. + +«Vous partirez sur-le-champ pour vous rendre au quartier-général, à +Brock, où le plus ancien général de division de ce corps d'armée vous +fera recevoir. Vous ferez mettre votre nomination à l'ordre du corps +d'armée; vous jouirez des honneurs, appointemens et traitemens attachés +au grade de général en chef.» + + _Ordres et instructions pour le général Savary._ + +«Le 5e corps de la grande armée, que vous commandez, général, occupe en +ce moment Brock; le corps russe commandé par le général Essen occupe +Nur. Si les forces de ce général ne sont pas trop considérables, vous +devez l'attaquer, et le culbuter dans sa position de Nur; mais, pour peu +que les renseignemens que l'on aurait portassent à penser que le corps +du général Essen, au lieu de s'être affaibli, se serait augmenté, vous +vous bornerez à occuper Brock et Ostrolenka avec votre cavalerie. + +«Vous consulterez le général Gazan et le général Campana, qui, étant +depuis long-temps en présence de l'ennemi, connaissent ses mouvemens. + +«Que l'on reste en observation, qu'on attaque l'ennemi, ou qu'on n'ait +point de succès, le principal but du corps d'armée que vous commandez +est de couvrir la rive droite de la Narew, depuis la rivière de l'Omulew +(c'est-à-dire la petite rivière qui se jette près d'Ostrolenka) jusqu'à +Siérock; de garder la position de Siérock et la rive droite du Bug, +depuis Siérock jusqu'à la partie autrichienne. + +«Il serait très utile, général, de faire construire un petit pont au +confluent de la Narew dans le Bug, c'est-à-dire au-dessus du confluent. +C'est un travail peu considérable, et ce pont sur le Bug rendrait +beaucoup plus faciles les subsistances à tirer de Varsovie. + +«Vous ordonnerez que l'on travaille avec activité à la tête de pont de +Pultusk; car, en cas d'événement, la plus grande partie de votre corps +d'armée devrait se retirer sur Pultusk ou sur Ostrolenka; un régiment et +quelques pièces d'artillerie se retireraient aussi sur le Bug pour +garder la rive gauche de cette rivière. Vous sentez bien que ce que je +vous dis là est hypothétique, mais vous prouve la nécessité de +travailler à la tête de pont. + +«Envoyez dans la Gallicie pour savoir si les nouvelles que l'on donne, +et qui font connaître que le général Essen se retire, sont vraies. + +«Je dois vous faire observer qu'il faudra mettre quelque infanterie à +Ostrolenka avec quelques pièces de canon, sans quoi votre cavalerie +serait trop inquiétée. Jamais cette infanterie ne peut être compromise, +puisqu'en passant le pont elle se trouve couverte.» + +Je me mis aussitôt en route, et allai prendre le commandement de ce 5e +corps, à Brock, en avant de Pultusk, au-delà de la Narew. + +Je n'y fus pas très bien reçu, parce que tous les généraux de division +qui y étaient employés étaient mes aînés en grade; il fallut donc, par +de bons procédés, leur rendre supportable ce qui leur paraissait une +injustice. + +Ce corps était composé de deux divisions d'infanterie, une aux ordres du +général Suchet, l'autre commandée par le général Gazan; de trois +régimens de cavalerie légère et d'une division de dragons, aux ordres du +général Becker: il devait être appuyé par le corps des grenadiers +réunis, commandés par le général Oudinot, qui en achevait la formation à +Varsovie, et avait reçu ordre de venir se placer à Pultusk. + +J'avais pris le commandement du 5e corps le 2 février; le 5, je reçus +ordre de quitter ma position de Brock, et de venir me placer à +Ostrolenka pour me mettre en communication avec l'empereur, qui avait +rencontré l'avant-garde ennemie à Hoff, et se disposait à lui livrer +bataille. + +Les troupes étaient bien souffrantes; elles étaient sans cesse à la +maraude pour trouver quelques pommes de terre. Je fis, par cette raison, +mon mouvement sur Ostrolenka par Pultusk, en remontant la Narew, au lieu +de le faire par un mouvement de flanc gauche, qui m'aurait fait perdre +un nombre considérable d'hommes isolés et de maraudeurs. + +Je vis bientôt que j'avais mal fait; la faute tenait à ce que je +connaissais mal la topographie du pays. Si mon commandement avait daté +de quelques jours de plus, je n'aurais pas exposé la division Becker à +une défaite dont l'habileté de son général la préserva. Néanmoins je ne +me laissai pas décourager; je bouillonnais d'impatience d'en venir aux +mains à la première occasion que la fortune m'offrirait. Heureusement +pour moi, l'empereur était occupé d'autres choses; il ne vit que le +résultat de mon mouvement, qui, en définitive, s'était fait sans +accident, sans quoi j'aurais eu la tête lavée de main de maître, pour +m'y être pris comme je l'avais fait. + +En approchant de l'armée ennemie, l'empereur resserrait les corps de la +sienne; il leur avait envoyé à chacun, par un officier différent, +l'ordre d'être rendus à Preuss-Eylau dans la journée du 8, _de manière à +pouvoir livrer bataille le 9_; il avait ajouté cette phrase afin que +chacun amenât tout ce dont il prévoyait avoir besoin. + +Le malheur voulut que celui de ces officiers qui allait au corps du +maréchal Bernadotte fût un jeune homme sans expérience, qui, sans +prendre aucun renseignement en chemin, se dirigea sur le lieu qu'on lui +avait indiqué; il alla, de cette manière, se faire prendre par les +cosaques, sans avoir détruit sa dépêche, qui fut portée au général en +chef de l'armée russe. Ce petit accident, qui n'aurait eu que peu +d'importance dans toute autre circonstance, eut, comme on le verra, des +conséquences désastreuses dans celle-ci. + +En voyant le contenu de l'ordre, le général Benningsen abandonna ses +projets, et ne songea qu'à réunir son armée; elle était déjà rassemblée. +Il prit immédiatement le chemin de Koenigsberg, et se trouva, le 7 +février, en mesure d'attaquer l'armée française, qui ne devait être +réunie que dans la journée du 8, de manière à pouvoir opérer le 9. + +L'empereur arriva la veille à Eylau avec le 7e corps, commandé par le +maréchal Augereau, la garde et le corps du maréchal Davout, à peu de +distance. Il fut en effet attaqué par toute l'armée russe le 8, à sept +heures du matin, par une neige très épaisse. Le 7e corps, serré en +colonne, fit une résistance extrêmement vigoureuse; mais la supériorité +du feu des ennemis parvint à éteindre le sien en décomposant les +régimens qui formaient ce corps. Le maréchal Davout arriva, et donna +vivement. Les ennemis marchaient toujours; déjà ils étaient près de +Preuss-Eylau, lorsque l'empereur fit donner la garde, dont l'artillerie +l'arrêta. Le combat de canon s'engagea, et devint terrible. Le maréchal +Soult et le maréchal Ney arrivèrent sur ces entrefaites. L'action +continua; des charges de cavalerie, conformément aux instructions qu'ils +avaient reçues, souvent répétées, empêchaient les progrès des Russes, +mais ne mettaient pas l'empereur en état d'entreprendre quelque chose de +décisif; on attendait le maréchal Bernadotte, qui avait quatre divisions +d'infanterie et deux de cavalerie. On ignorait l'aventure arrivée à +l'officier qui lui avait porté des ordres; on était impatient; on +envoyait à sa rencontre dans toutes les directions: ce fut en vain. On +fut obligé de gagner la nuit comme l'on put, et on s'estima heureux +d'avoir pu coucher sur le champ de bataille après tout ce que l'on avait +perdu. + +Ce combat d'Eylau n'avait été donné par les Russes que pour faire +respecter leur retraite, qu'ils effectuèrent ensuite sur Koenigsberg, +sans coup férir. On les suivit, pour l'honneur des armes, avec de la +cavalerie; mais, pendant ce temps, on évacuait de Preuss-Eylau les +blessés avec tout le matériel inutile. + +On accusa le général Bernadotte de n'être pas arrivé sur le champ de +bataille, encore bien que l'ordre ne lui fût pas parvenu. Ceci paraît +singulier; mais le fait est qu'il était en communication avec la +division de cuirassiers du général d'Hautpoult, lorsque celui-ci reçut +l'ordre de se réunir à l'empereur pour livrer bataille. Il a même dit +qu'il avait averti Bernadotte de son départ, et de ce qu'on allait +faire. Quoi qu'il en soit, d'Hautpoult arriva, fut tué, en sorte qu'on +ne put donner suite à cette affaire. D'ailleurs comment Bernadotte +n'avait-il pas marché d'après la communication que lui avait faite le +général d'Hautpoult? Il avait trop d'expérience de la guerre et de ses +événemens pour ne pas voir que, s'il n'avait pas reçu d'ordre direct, +c'est que quelque méprise ou quelque accident avait empêché qu'il ne lui +parvînt. Il attendit; enfin, il marcha lui-même avec son corps, autant +pour s'informer de ce qui se passait que pour mettre sa responsabilité à +couvert; mais il était trop tard. Arrivé près d'Osterode, il apprit le +mouvement rétrograde de l'armée, qui venait se placer derrière la +Passarge. + +L'empereur eut l'air d'attribuer à la prise de l'officier une négligence +sur laquelle son opinion était arrêtée, il se souvint d'Iéna; mais le +mal était fait, il ne lui en parla qu'en termes de douceur. + +Après cette mauvaise journée d'Eylau, nous nous trouvâmes heureux de +passer le reste de l'hiver derrière la Passarge, tandis que, sans la +prise de l'officier porteur de la dépêche de l'empereur au maréchal +Bernadotte, l'armée russe aurait continué son mouvement offensif sur la +Basse-Vistule; et l'empereur l'eût forcée de combattre acculée, ou au +Frisch-Haff, ou à la Vistule. Que l'on juge maintenant de la différence +qu'il y aurait eu dans les résultats: l'armée russe ne pouvait pas +manquer d'être détruite, la paix se serait faite sur-le-champ; au lieu +de cela, le succès de nos armes devint douteux, et la fierté empêcha +réciproquement de se rien proposer. + +La position militaire de l'empereur était moins bonne qu'en partant de +Varsovie, tandis qu'elle aurait dû être infiniment meilleure; elle eut +des inconvéniens de toute espèce, dont un autre que lui ne se serait +jamais tiré. Avant d'en tracer le tableau, je vais achever de parler de +la bataille d'Eylau, que les Russes prétendent avoir gagnée, et que nous +voulons n'avoir pas perdue. + +Bernadotte ayant déclaré qu'il n'avait pas reçu l'ordre de marcher, et +Berthier soutenant le lui avoir envoyé, on alla aux recherches sur le +registre des expéditions, et l'on trouva que l'officier qui avait été +porteur de cet ordre était un jeune élève de l'école de Fontainebleau, +qui rejoignait un régiment du corps du maréchal Bernadotte; on avait mal +à propos profité de son départ pour la transmission d'un ordre aussi +important. L'empereur en leva les épaules de pitié, et ne dit pas un mot +de reproche à Berthier. Bernadotte fut en partie justifié, quoiqu'il +n'eût fait aucun cas de l'avis que lui avait donné d'Hautpoult en +quittant sa position pour rejoindre la grande armée. + +Si l'on appelle gagner une batailler, rester maître du champ de bataille +et suivre la retraite de son ennemi, il n'y a pas de doute que nous +n'ayons gagné celle d'Eylau; elle l'eût été bien mieux, et d'une manière +incontestable si l'armée russe, au lieu de se retirer sur Koenigsberg, +eût encore suivi son premier plan de se porter sur la Vistule, et eût +été forcée de l'abandonner par suite de la bataille. Au lieu de cela, +elle a suivi tranquillement son plan de retraite, elle ne peut donc +avoir perdu la bataille; il est bien vrai qu'elle n'a tiré aucun +avantage de sa supériorité, et que, si elle avait été commandée par un +homme comme l'empereur, c'en était fait de l'armée française; cela est +d'autant plus extraordinaire de la part du général russe, qu'il +connaissait le plan d'opérations de l'empereur, et qu'il n'a attaqué que +parce qu'il était convaincu qu'il surprendrait l'armée française dans +son mouvement de réunion, et que, de plus, il était assuré que +Bernadotte, avec quatre divisions d'infanterie et deux de cavalerie, ne +s'y trouverait pas. Ces considérations obscurcissent le succès des +Russes, surtout si l'on remarque que leur armée, dont le but avait été +de nous jeter derrière la Vistule, fut obligée d'aller passer le reste +de l'hiver derrière Koenigsberg, et de laisser l'armée française se +replacer dans la position qu'elle occupait auparavant derrière la +Passarge; elle couvrait ainsi le blocus de Dantzick, dont le siége fut +commencé au mois de mars, et mené jusqu'à la fin sans que les Russes +entreprissent de le faire lever (cette place ne capitula que le 12 de +mai). En cela, au moins, l'armée russe a manqué le but pour lequel elle +s'était mise en mouvement. + +D'un autre côté, si l'on appelle perdre la bataille, la perte +considérable qu'a éprouvée l'armée française, dont les corps +combattaient l'un après l'autre, à mesure qu'ils arrivaient sur le champ +de bataille, contre toute l'armée russe, on peut dire, sous ce point de +vue, que les Français ont perdu la bataille; car cette perte fut telle +qu'il devenait impossible à notre armée de rien entreprendre d'offensif +le lendemain, et qu'elle aurait été complétement battue, si les Russes, +au lieu de se retirer, l'eussent attaquée de nouveau, parce que +Bernadotte ne pouvait arriver que le surlendemain. + +Si l'on prétendait que, parce que le plan qu'avait l'empereur d'acculer +l'armée ennemie au Frisch-Haff, ou à la Vistule, pour la combattre avec +tous ses moyens réunis, a totalement manqué, il a perdu la bataille, ce +serait une erreur: ce plan ne manqua pas par suite de la bataille, mais +bien parce que, d'une part, les Russes se retirèrent, et que, de +l'autre, le corps de Bernadotte n'avait pas rejoint. + +L'empereur aurait eu toute son armée réunie, que si l'armée russe, ayant +été informée de son projet, eût pris le parti de la retraite avant que +notre droite l'eût débordée, au lieu de poursuivre son premier mouvement +sur la Vistule, le plan de l'empereur aurait encore échoué, et à plus +forte raison avec toutes les circonstances qui survinrent. + +Le fait est que les deux armées ont manqué chacune leur but; qu'elles se +sont trouvées après la bataille dans la même position qu'avant de +s'ébranler, et que leurs pertes ont été réciproquement sans résultats; +mais cet événement donna au moral et à l'opinion une secousse qui ne fut +point favorable à l'empereur, et sans son extrême habileté, il eût eu +des conséquences bien fâcheuses, que j'expliquerai plus loin. Je vais +auparavant terminer le récit des événemens militaires qui firent suite à +ceux d'Eylau. + +L'empereur m'écrivit ce qui venait d'arriver en me mandant que, si je ne +pouvais rien entreprendre sur les ennemis, je vinsse me mettre en +communication avec la grande armée, dans la position qu'elle prenait +derrière la Passarge. La dépêche ne m'en disait pas autant que +l'officier qui en était porteur m'en racontait. + +Après avoir réfléchi à ma situation, je me décidai à sortir de ma +position et à marcher aux ennemis: je fis porter ma cavalerie légère en +avant, et la fortune lui fit prendre un officier russe en dépêche, qui +était expédié en retour par le général en chef du corps d'observation +sur le Haut-Bug[4], au général en chef Benningsen, commandant la grande +armée russe. Par le contenu des lettres dont il était porteur, je vis +que le général Benningsen avait fait sonner haut son succès d'Eylau; +qu'il n'avait pas parlé de sa retraite, et avait donné ordre aux +généraux Essen et Muller, commandant le corps du Haut-Bug, de marcher +franchement sur moi et de m'attaquer; cet officier m'apprit qu'il avait +laissé ces deux généraux faisant leurs préparatifs pour exécuter cet +ordre. + +J'étais à Sniadow, en avant d'Ostrolenka, lorsque cette circonstance +m'arriva, et j'y fus informé qu'un corps russe de quatre à cinq mille +hommes avait été envoyé pour me tourner par ma gauche, et avait déjà +passé la Narew, qui était gelée partout, à Tikolshin. Je ne crus pas +prudent de sortir de ma position d'Ostrolenka, d'autant plus que j'avais +encore un ou deux jours à marcher avant de joindre les Russes, et que, +pendant ce temps, ce corps de quatre à cinq mille hommes pouvait être +arrivé par la rive droite de la Narew et m'y faire beaucoup de mal; +d'ailleurs, les Russes venaient eux-mêmes m'attaquer, il était inutile +que je leur diminuasse le trajet en perdant de mes avantages. Je revins +donc le lendemain reprendre ma première position, et portai un corps de +troupes sur la rive droite de la Narew à la rencontre de celui que les +Russes y avaient envoyé. + +Je ne tardai pas à être resserré par l'armée russe; le 15 février, je +l'étais à un point extrême, et je devais m'attendre à un événement; +j'adoptai pour dispositions de garder Ostrolenka en défensive, et de +prendre vivement l'offensive sur le corps qui venait par la rive droite. +Pour cela, je fis repasser mes troupes sur la rive droite derrière +Ostrolenka, ne laissant que trois brigades d'infanterie placées hors de +l'insulte du canon, dans les dunes de sable qui entourent cette ville; +je plaçai mon artillerie de manière à flanquer, de la rive droite, les +ailes des brigades d'infanterie dont je viens de parler; ma cavalerie me +fut inutile, et je la laissai en repos. + +Je fis attaquer, le 16, de grand matin, le corps russe qui descendait la +rive droite de la Narew; il fut mené vivement par le général Gazan, qui +le rencontra en marche pour venir l'attaquer lui-même; il le refoula sur +une chaussée étroite entre deux bois, sans qu'il pût jamais s'arrêter +pour se déployer; et comme le général Gazan avait eu la précaution de le +faire prolonger par des colonnes d'infanterie qui passaient des deux +côtés de la route dans les deux bois, il le mena battant plus de deux +lieues, le fusillant à mi-portée de mousqueterie. Cette attaque eut un +succès si prompt, qu'il surpassa mon espérance. + +J'entendais une bien vive canonnade à Ostrolenka; j'y envoyai le général +Reille, qui était chef d'état-major du corps d'armée; il y arriva bien à +propos pour me suppléer: les Russes débouchaient par les trois routes +qui arrivent à cette petite ville; ils la canonnaient avec à peu près +cinquante bouches à feu, et les officiers qui commandaient les troupes +demandaient des ordres. + +Je voyais bien que l'on n'était pas très disposé à faire quelque chose +pour ma propre gloire; mais je ne fus pas dupe, et j'étais déterminé à +me faire obéir. + +J'envoyai ordre au général Reille de tenir Ostrolenka jusqu'à mon +arrivée, ajoutant que je partais pour m'y rendre; je laissai Gazan +poursuivre son succès, en le prévenant de ne pas aller trop loin, parce +que je ne pouvais pas le faire échelonner, ayant besoin de mes troupes à +Ostrolenka où je courais. + +J'y arrivai comme le général Reille venait de soutenir le choc de +l'attaque des trois colonnes russes, qui vinrent, sans tirer un coup de +fusil, sous la protection du feu de leur artillerie, pour forcer la +ville. + +Le général Reille les attendit bravement jusqu'à portée de pistolet; +alors, comme ils ne pouvaient plus être protégés par leurs canons, il +fit habilement débusquer ses troupes et les accueillit par toute la +mitraille et la mousqueterie qu'il avait de prêtes à leur envoyer: il +les arrêta sur place, et son feu continuant avec la même vivacité, il +les fit rebrousser chemin. + +Les deux colonnes qui venaient par les deux ailes pour forcer la ville +par le bord de la Narew, furent repoussées par le canon de la rive +droite. Le premier moment de fureur des Russes une fois passé, je fis à +la hâte repasser toute l'infanterie et la cavalerie sur la rive gauche; +je me déployai en avant de la ville, et après m'être formé, et couvert +de mon artillerie, je marchai droit aux ennemis et les menai battant +jusqu'à la nuit; je leur tuai beaucoup de monde, surtout à l'attaque du +général Gazan; je leur pris sept pièces de canon et trois drapeaux. Ils +me laissèrent environ mille blessés sur le terrain, mais je ne fis pas +un grand nombre de prisonniers; parce que je ne pus pas les poursuivre, +le général Oudinot ayant reçu l'ordre de partir avec son corps pour +rejoindre l'empereur. + +Je perdis dans cette action le général Campana, qui fut tué; le général +Boussard fut grièvement blessé, ainsi que presque tous les colonels des +régimens que j'avais engagés. + +Je fus satisfait, parce que le but de l'empereur était bien rempli: les +Russes s'en allèrent reprendre la position qu'ils avaient quittée pour +venir m'attaquer. La tranquillité de Varsovie fut assurée et la +communication avec l'empereur couverte. L'empereur lui-même fut +satisfait, il me fit l'honneur de me l'écrire et de m'envoyer le +grand-cordon de la Légion-d'Honneur avec le brevet d'une pension viagère +de 20,000 francs: il y avait un certain nombre de ces pensions sur la +Légion-d'Honneur; le général d'Hautpoult, qui venait de mourir, en avait +laissé une vacante. Mais comme chaque chose doit porter son correctif +avec soi, Berthier m'adressa une longue dépêche[5] qu'il sema de +conseils, d'assertions propres à tempérer la satisfaction que le succès +et les félicitations de l'empereur m'avaient causée. Ces conseils, sa +longue expérience l'autorisait sans doute à les donner, et je les reçus +avec reconnaissance; mais sa constance à reproduire une évaluation dont +je lui avais fait connaître l'inexactitude m'étonna. Je le lui +témoignai, il persista; de mon côté, je restai bien convaincu que +j'avais devant moi les forces que j'aurais à combattre. + + + + +CHAPITRE IV. + +L'empereur à Osterode.--État de l'opinion.--Fouché.--Agitation du +cabinet de Madrid.--Mesures diverses de l'empereur--Le divan arme contre +les Russes.--Mission du général Gardanne. + + +Je me mis en mesure d'exécuter les ordres que m'avait transmis le +major-général; je me portai à Pultusk et me mis en communication avec +Osterode, où l'empereur s'était établi. J'étais à peine arrivé dans la +première de ces deux places, qu'il envoya le maréchal Masséna pour +prendre le commandement du cinquième corps, m'enjoignant de le rejoindre +le plus tôt possible. + +Je le fis en passant par Varsovie, où M. de Talleyrand était encore avec +le corps diplomatique, que l'on s'applaudissait beaucoup de n'avoir pas +laissé à Paris dans une semblable circonstance; les contes qui se +débitaient auraient gâté l'opinion et le jugement de tous ses membres. + +M. de Talleyrand servait l'empereur on ne pouvait pas mieux; il avait à +ménager l'Autriche, à laquelle l'événement d'Eylau donnait la tentation +d'en venir aux mains, d'autant plus qu'il venait d'y avoir à Vienne des +altercations entre notre ambassadeur et quelques personnages importans, +et que ces différends se seraient volontiers mis sur le compte de la +politique pour justifier une aigreur que l'on voulait exciter, afin de +la faire suivre d'une rupture. Heureusement, notre ambassadeur tint +ferme et fut prudent, et, par cette conduite, il aida M. de Talleyrand à +maintenir l'harmonie. D'un autre côté, il avait à donner de la confiance +à la régence polonaise, qui était fort effrayée, précisément au moment +où l'empereur lui demandait des efforts en tous genres. + +L'administration de l'armée avait été transférée à Thorn; je trouvai +l'empereur à Osterode, à peu de choses près comme au bivouac; +travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la même +chambre: il résistait à tout ce qui l'entourait, ainsi qu'au grand-duc +de Berg et au maréchal Berthier, qui le sollicitaient de repasser la +Vistule; lui seul tenait tête. Il venait de recevoir de Paris la +nouvelle de l'arrivée du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette +capitale; les esprits en étaient retournés: ce n'étaient que +lamentations partout; les fonds publics avaient éprouvé une baisse +notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si, à la suite de +cela, il repassait la Vistule: sa position morale était horrible; il +luttait contre tous; il tint tête à l'orage, eut du courage pour tout le +monde, et son inflexible opiniâtreté fit rentrer la raison dans les +têtes d'où elle était sortie. + +Il écrivit d'une manière sévère au ministre de la police sur la baisse +des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de +sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu à un pareil discrédit, ou bien +qu'il avait laissé le champ libre à la malveillance, habile à saisir +tout ce qui peut nuire à l'autorité souveraine. + +Le ministre, effrayé par la seule pensée de voir, pour la seconde fois +de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une +lettre du général Defrance à son beau-père, dans laquelle il lui +racontait l'événement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de +carabiniers, reprendre les cantonnemens qu'il avait auparavant derrière +la Vistule. Il envoya cette lettre à l'empereur, comme la cause du +mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-père du +général Defrance l'avait fait circuler. + +L'empereur gronda le général Defrance; mais le ministre avait fait un +lourd mensonge: il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait +de la frayeur dont tout le monde était atteint, chaque fois que l'on +voyait les destinées de la France et de chaque famille soumises à un +coup de canon. Mais il ne l'osait pas, et l'empereur, tout en grondant +le général Defrance, ne fut pas dupe du verbiage de son ministre; il +s'occupa moins de tout ce qui se passait à Paris que de ce qu'il avait à +faire à l'armée. + +Il faisait réunir les élémens du corps du maréchal Lefebvre, qui devait +commencer le siége de Dantzick. Les pertes d'Eylau l'avaient obligé de +supprimer le 7e corps, dont les régimens étaient réduits à un bataillon; +le maréchal Augereau, qui l'avait commandé, ayant été blessé d'un coup +de feu, partit pour la France; une partie de ses troupes forma le noyau +du corps assiégeant. + +Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demandé +au souverain de ce pays de porter son armée à Posen; elle y était +arrivée, et il la fit venir devant Dantzick au corps de siége. Il y +ajouta des troupes de Baden et de quelques principautés d'Allemagne, de +même que quelques corps francs qu'il avait fait former des déserteurs; +enfin il eut à la fin de mars une armée de siége respectable, quoique +composée de troupes de toutes les nations. + +C'était lui seul qui soignait les détails infinis que cela entraînait; +en même temps, il avait son armée mobile à renforcer. + +Après la bataille d'Iéna et l'occupation de la Prusse, il avait offert +la paix au roi de Prusse; après celle d'Eylau il aurait eu l'air de la +demander: d'ailleurs, le roi de Prusse s'était mis dans la dépendance de +l'empereur de Russie, dont les troupes étaient sa sauvegarde; il +n'aurait rien pu faire sans le lui communiquer, et l'empereur de Russie +n'était pas à l'armée, il était à Saint-Pétersbourg; une négociation +aurait donc été impossible à nouer. Cependant on essaya de parlementer; +on saisit des prétextes frivoles, mais on ne trouva que hauteur et +fierté, quelquefois même de l'arrogance. + +Tout en ne négligeant pas les moyens d'amener un rapprochement, on +suivait vivement ceux de se rendre respectable. + +On appela le corps du maréchal Mortier, qui était en Poméranie; il prit +le n° 7; on le grossit de quelques troupes saxonnes, et il remplit +complétement le vide qu'avait fait la disparition du corps d'Augereau. + +Le prince Jérôme avait assez avancé les opérations en Silésie pour qu'on +pût lui retirer quelque chose; on lui prit deux divisions bavaroises: il +jeta les hauts cris, mais on ne l'écouta pas. + +On fit venir en poste, de France, tout ce qui était dans les dépôts des +différens régimens; on imprima décidément un grand mouvement à la +Pologne, et on ne craignit pas de se compromettre avec elle, ni de la +compromettre vis-à-vis de qui que ce fût. + +L'empereur envoya ordre à son ambassadeur à Constantinople de faire +déclarer la guerre aux Russes par les Turcs; c'étaient les travaux +d'Hercule, cependant il fut obéi. + +Il écrivit au roi d'Espagne pour réclamer l'exécution des conditions de +l'alliance qu'il avait contractée avec lui, et lui demander de faire +passer en France un corps de troupes dont il détermina la force, et de +le mettre à sa disposition pour l'appeler sur l'Elbe au besoin, bien +entendu qu'il passait dès-lors à la solde de la France. Enfin il peignit +la situation de l'Europe au sénat, et demanda qu'on rappelât, par +précaution, la conscription de 1807, ce qui fut fait. + +Il fut partout servi à souhait, hormis de l'Espagne, qui fit des +observations que je n'ai pas trop bien connues; mais elle avait fait +paraître, au mois d'octobre précédent, une proclamation au peuple +espagnol, tendant à le porter aux armes. Comme le gouvernement n'avait +donné à ce sujet aucune explication préalable, on ne put se défendre +d'inquiétude, d'autant plus que l'empereur avait déjà été trompé deux +fois, et que les souverains paraissaient avoir renoncé à toute espèce de +loyauté vis-à-vis de lui, ne reconnaissant de juste que ce qui pouvait +être exécuté. + +Cependant nos liaisons avec l'Espagne étaient si étroites et si +anciennes, que l'on se défendait encore, quoique mal, d'un mauvais +soupçon. On avait déjà su que l'intrigue ennemie, qui poursuivait notre +politique, de cabinet en cabinet, avait trouvé quelque accès près de +celui de Madrid, où le prince de la Paix, qui y était soutenu en grande +partie par la pensée qu'il nous était agréable, avait dû se relâcher et +céder pour ne pas faire éclater l'orage qui le menaçait. Les intrigues +des favoris, des confesseurs, des chevaliers, avaient quelquefois porté +le trouble dans l'intérieur de la famille du roi, qui avait été obligé +de parler en maître à ses enfans, et d'envoyer dans leurs terres ou au +couvent les courtisans et les confesseurs. + +À la distance où était l'empereur, on n'en voyait le mal qu'avec un +verre à multiplians, en sorte que, quoiqu'ayant l'air rassuré, on resta +impatient de savoir à quoi on devait attribuer ce changement subit de la +part de l'Espagne; elle en avait trop fait par sa proclamation pour le +maintien de la sécurité, et pas assez pour faire la guerre, si tel avait +été son projet. + +L'empereur reçut bien toutes les excuses qu'on lui donna, d'autant qu'il +était occupé ailleurs sérieusement; il ne devait donc pas fournir à ses +ennemis une circonstance favorable pour se rapprocher de l'Espagne, mais +il n'en resta pas moins convaincu qu'il y avait quelque chose à revoir +dans ses affaires avec ce pays. + +Il en insista d'autant plus sur l'entrée en France du contingent +espagnol, et on le lui fournit; il le fit venir dans les villes +anséatiques pour relever les Hollandais, qui vinrent remplacer le corps +de Mortier dans la Poméranie; un autre corps espagnol passa en Italie. + +Tous les ordres qu'il avait à donner pour le recrutement et le +ravitaillement de l'armée étaient partis; tout ce qu'il avait à +communiquer à ses alliés l'était aussi, et enfin les coups de levier qui +devaient ébranler de tous côtés la puissance de ses ennemis étaient +donnés; il avait envoyé jusqu'en Perse, pour porter cette puissance à +prendre les armes. Ses ennemis personnels ont envenimé cette démarche, +en lui donnant un motif d'ambition, dont le but aurait été de +s'approcher de l'Inde: l'empereur n'a pas donné à son ambassadeur +d'autres instructions que de suivre avec activité tout ce qui pouvait +amener les Persans à établir une armée régulière, et à les rendre assez +menaçans pour obliger les Russes à diviser les forces qu'ils avaient +contre lui[6]. Les Anglais eux-mêmes gagnaient à cela, et sont +aujourd'hui les plus intéressés à reprendre l'ouvrage de l'empereur dans +cette partie. + +La Perse doit devenir pour l'Inde, ce que la Pologne et la Suède ont été +pour l'Europe jusqu'à leur destruction. + +Si au lieu d'être resté dans un trou comme Osterode, où chacun était +sous sa main et où il pouvait faire marcher tout le monde, l'empereur +eût été se mettre dans une grande ville, il aurait employé trois mois +pour faire ce qu'il obtint en moins d'un mois. + + + + +CHAPITRE V. + +Siége de Dantzick.--Le général Kalkreuth.--L'ambassadeur du shah de +Perse arrive à Finkenstein.--L'armée ennemie se remet en +campagne.--Bernadotte et Soult.--Affaire de Heelsberg.--Murat s'entête à +faire donner la cavalerie.--L'empereur envoie à son secours.--Je suis +chargé de conduire les fusiliers de la garde à l'ennemi.--Belle conduite +de cette jeunesse. + + +Aussitôt que le soleil eut reparu et séché la terre, l'empereur fit +camper toute l'infanterie dans chaque corps d'armée; dès-lors il vint +établir son quartier-général à Finkenstein, où il resta jusqu'au +renouvellement des opérations qui terminèrent la campagne. + +C'est de là qu'il fit commencer sérieusement le siége de Dantzick; cette +place n'était pas encore bloquée par la langue de terre qui sépare le +Frisch-Haff de la mer, et le gouverneur, le général Manstein, avait été +relevé par le maréchal Kalkreuth. Cette ville, d'un immense +développement, exigea des remuemens de terre considérables, et le siége +fut long, laborieux et savant; les détails seraient trop longs à +rapporter ici. + +On l'attaqua avec l'artillerie prussienne que l'on tira de Stettin, de +Custrin et de Breslau; on fut obligé de faire la descente du fossé dans +les règles, et de faire brèche. On en était là, nous étions pressés par +la belle saison, qui devait probablement remettre les armées en +campagne, lorsque la garnison demanda, vers la mi-mai, à sortir avec les +honneurs de la guerre, pour aller rejoindre son armée. + +Tout bien considéré, l'empereur imagina qu'en faisant traîner le siége +plus long-temps, il s'exposait à voir la saison trop avancée pour +espérer finir la campagne cette même année, au lieu qu'en réunissant à +son armée le corps de siége, et en marchant de suite, il était +vraisemblable qu'il trouverait encore l'armée russe en cantonnement, où +on la croyait hors d'état d'agir, puisqu'elle n'entreprenait rien pour +faire lever le siége; alors il y avait lieu d'espérer que le résultat +serait décisif et amenerait la paix. + +Il ordonna donc qu'on accordât à M. de Kalkreuth les conditions qu'il +demandait, et le maréchal Lefebvre, avec son corps d'armée, entra dans +la place vers le 14 ou 15 de mai: cette ville fut d'une immense +ressource pour nous; on y établit l'administration de l'armée, et on se +prépara à commencer les hostilités. + +La Perse venait d'envoyer un ambassadeur à l'empereur; il vint de +Constantinople joindre notre quartier-général à Finkenstein. L'empereur +le mena à Dantzick pour voir le spectacle d'une armée européenne; ce +grave Oriental ne concevait pas pourquoi, puisque nous étions ennemis, +nous ne faisions pas couper la tête à tous les habitans: il était +curieux de tout, la parade l'amusait beaucoup; il demandait comment il +pouvait se faire que tous les soldats marchassent ensemble, et il aimait +particulièrement la musique militaire. Il demandait si l'empereur +voudrait bien lui donner quelques uns des musiciens, comme s'ils avaient +été des esclaves. + +L'empereur ne resta à Dantzick que le temps nécessaire pour voir la +place, et visiter les travaux du siége; il les approuva tous. Il donna +audience de congé à l'ambassadeur de Perse, qui retourna chez lui, à +Téhéran (en Perse), et l'on envoya comme notre ambassadeur en ce pays le +général Gardanne, gouverneur des pages. Il faisait cette campagne comme +aide-de-camp de l'empereur, et lui témoigna le désir d'aller en Perse; +il emmena avec lui des officiers de toutes armes, et partit. La paix se +fit pendant qu'il était encore à Constantinople. + +Il y avait à peine sept à huit jours que l'empereur était rentré à +Finkenstein, de retour de Dantzick, que le maréchal Ney fut attaqué le 5 +juin à Guttstadt, où il avait son quartier-général: comme il était très +en avant de la ligne de l'armée, il fut tourné par sa gauche, perdit son +parc de munitions, et eut beaucoup de difficultés à revenir se placer +derrière la Passarge; il s'y maintint cependant jusqu'à ce que toute +l'armée fût rassemblée. + +Au moment où les hostilités recommencèrent, l'armée était postée ainsi: + +Bernadotte occupait la gauche derrière la Passarge, depuis le +Frisch-Haff, ayant sa droite au pont de Spanden, où il avait fait faire +une bonne tête de pont; il avait à sa droite le maréchal Soult, dont le +quartier était à Mohrungen; ses troupes étaient sur la Passarge, dont il +avait fait couper le pont. + +L'empereur fut mécontent de la coupure de ce pont; il nous disait: +«Voyez, Bernadotte a agi plus militairement, il a gardé son pont, et +Soult, qui aurait dû le garder plutôt que Bernadotte, l'a coupé; par là +il s'est mis dans l'impossibilité d'aller secourir Ney, que les Russes +n'auraient pas attaqué peut-être, s'ils avaient su que Soult avait +conservé un pont sur la Passarge, parce que le corps qui a tourné Ney se +serait exposé à une destruction totale.» + +À la droite de Soult était le maréchal Ney, et à la droite de ce dernier +Davout. + +Le reste était en deuxième ligne. + +Après l'affaire de Guttstadt, les Russes vinrent pour forcer aussi le +maréchal Bernadotte dans sa tête de pont de Spanden; ils y furent +repoussés, et le maréchal blessé à la tête par une balle qui lui entra +derrière l'oreille. Il fut obligé de quitter l'armée, et fut relevé par +le général Victor, qui venait d'être échangé contre le général Blücher, +pris à Lubeck, comme on peut se le rappeler. + +Les Russes firent la faute de ne pas se retirer de suite et de nous +donner le temps d'arriver. + +Le maréchal Soult, qui était à la gauche du maréchal Ney, vint sur +Guttstadt; la droite, où était le corps du maréchal Davout, se porta +également d'Osterode sur Guttstadt. + +Le général Victor et le maréchal Mortier, qui étaient à la gauche et au +centre, marchèrent devant eux, en passant la Passarge à Spanden. + +Les grenadiers réunis, la garde, ainsi que des troupes nouvellement +arrivées de France en poste, marchèrent aussi des environs de +Finkenstein sur Guttstadt; la cavalerie en fit de même. + +Ce mouvement s'exécuta avec une rapidité incroyable; le 8 juin, tout +était concentré derrière la Passarge, que l'on passa le 9. On poussa +devant soi la cavalerie légère ennemie, et on entra le même soir à +Guttstadt. Le 10, de grand matin, l'on partit en descendant l'Alle, et +vers le soir on accula l'arrière-garde ennemie sur le bord de cette +rivière, à Heelsberg; la majeure partie de l'armée ennemie occupait la +rive droite, qui est beaucoup plus élevée que la rive gauche; toute son +artillerie y était portée. + +Le grand-duc de Berg s'entêta à faire donner plusieurs fois sa +cavalerie, qui avait fait des merveilles toute la matinée, mais qui, +arrivée sous le feu de ce canon, fut assaillie de boulets qui +l'obligèrent à rétrograder; elle le fit en désordre; les Russes la +firent poursuivre par quelques escadrons, qui achevèrent de la mettre en +déroute totale. + +Heureusement pour elle, l'empereur, qui, du point où il observait, +l'avait vue s'engager maladroitement, avait bien vite fait marcher la +brigade des fusiliers de la garde avec douze pièces de canon pour +prévenir une échauffourée; il m'en donna le commandement. + +Cette brigade, nouvellement formée, n'était pas encore une troupe sûre. +Elle était composée de deux régimens de très beaux jeunes gens. + +Pour arriver dans la plaine où manoeuvrait le grand-duc de Berg, j'avais +un long défilé de marais et un village à traverser; je ne me mis pas en +mouvement sans inquiétude, parce que c'était le seul chemin par lequel +notre cavalerie pouvait se retirer, si elle avait été culbutée avant que +j'eusse achevé de passer; cependant il le fallait, et je le fis au pas +le plus accéléré possible, et sur le plus grand front que je pouvais +montrer: bien m'en prit, car à peine étais-je formé dans la plaine, à +deux cent cinquante toises de l'autre côté du défilé, ayant en avant +deux bataillons déployés et mes deux ailes serrées en colonne, et à +peine ma dernière pièce était-elle en batterie, que je fus enveloppé par +la déroute de notre cavalerie, qui revenait sur le défilé pêle-mêle avec +la cavalerie russe. Je n'eus que le temps d'ouvrir le feu de tout mon +front; il arrêta la cavalerie russe et donna à la nôtre le temps de se +rallier et de se reformer. + +Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'infanterie et du +canon, qu'ils avaient placé dans des redoutes ébauchées, en avant de +Heelsberg, du côté par où nous arrivions. Il fallut s'engager avec +ceux-là. La canonnade et la fusillade furent vives, et j'aurais eu une +mauvaise journée, si une des divisions du maréchal Soult, commandée par +le général Saint-Hilaire, qui était à ma droite, ainsi qu'une du +maréchal Lannes[7], commandée par le général Verdier, qui était à ma +gauche, n'eussent pas joint leurs feux aux miens; néanmoins je fus bien +maltraité: je couchai encore à deux cents toises en avant du terrain sur +lequel j'avais combattu; mais j'éprouvai une perte considérable: j'eus à +regretter la mort du général de brigade Roussel, et j'eus plusieurs +caissons de munitions, entre autres un d'obus, qui sautèrent pendant le +combat, et qui nous firent beaucoup de mal, étant formés dans un ordre +serré. + +Sans l'intrépidité du commandant de notre artillerie, le colonel +Greiner, qui fit un feu des plus vifs et des plus meurtriers, j'aurais +été enfoncé et par conséquent sabré et pris par toute la cavalerie russe +qui m'entourait et qui venait déjà de maltraiter la nôtre; le danger +était d'autant plus grand, que la division Saint-Hilaire était en +retraite décidée. + +J'eus une explication vive avec le grand-duc de Berg, qui m'envoya, dans +le plus chaud de l'action, l'ordre de me porter en avant et d'attaquer; +j'envoyai l'officier qui me l'apportait à tous les diables, en lui +demandant s'il ne voyait pas ce que je faisais. Ce prince, qui voulait +commander partout, aurait voulu que je cessasse mon feu, dans le moment +le plus vif, pour me mettre en marche; il ne voulait pas voir que +j'aurais été détruit avant d'arriver: il y avait un quart d'heure que +mon artillerie échangeait de la mitraille avec celle des Russes, et il +n'y avait que la vivacité de la mienne qui me donnât de la supériorité. + +La nuit arriva bien à propos: pendant que tout sommeillait, l'empereur +m'envoya chercher pour venir lui parler. Il était content du coup +d'essai de cette jeune troupe; mais il me gronda pour avoir manqué au +grand-duc de Berg; et en me défendant, je me hasardai à lui dire que +c'était un extravagant qui nous ferait perdre un jour quelque bonne +bataille; et qu'enfin il vaudrait mieux pour nous qu'il fût moins brave, +et eût un peu plus de sens commun. L'empereur me fit taire en me disant +que j'étais passionné, mais il n'en pensa pas moins. + +Le lendemain, c'était le 11 juin, les Russes restèrent toute la journée +en avant d'Heelsberg; on releva de part et d'autre ses blessés; et nous +en avions autant que si nous avions eu une grande bataille. L'empereur +était de fort mauvaise humeur; le maréchal Davout venait d'arriver, il +le fit manoeuvrer sur notre gauche, et son seul mouvement fit évacuer aux +Russes leur position en avant d'Heelsberg; ils repassèrent l'Alle, et +dans la nuit du 11 au 12 ils partirent pour Friedland. + +L'empereur coucha le 12 à Heelsberg, et, selon son habitude, il alla +visiter la position que les ennemis avaient occupée la veille; il devint +furieux lorsqu'il vit que l'on avait été assez imprudent pour venir se +faire mitrailler d'un bord de la rivière à l'autre, comme cela était +arrivé. + +C'est à Heelsberg qu'il apprit du bourguemeister, que l'empereur de +Russie était l'avant-veille en ville avec le roi de Prusse, et qu'ils en +étaient partis avant l'armée. Le 13 nous partîmes de bon matin pour +aller à Preuss-Eylau; l'empereur y coucha la nuit du 13 au 14. Notre +cavalerie ne put fournir un rapport précis de la marche de l'armée +ennemie, en sorte que ce fut encore l'empereur, qui, de son cabinet, +ordonna de marcher sur trois directions où il était impossible que +l'armée russe n'eût pas été chercher à passer pour gagner les bords de +la Pregel et couvrir Koenigsberg; il jugeait des opérations de l'ennemi +d'après ce qu'il aurait fait à sa place. + +Il fit marcher le maréchal Soult avec le grand-duc de Berg sur +Koenigsberg, où ce dernier affirmait que s'était retirée l'armée ennemie; +il fit marcher le corps de Davout à la droite de celui du maréchal +Soult, et l'empereur garda avec lui le reste de l'armée. + +Il avait fait marcher dès la veille, après midi, par le chemin de +Friedland; c'était le général Oudinot, qui, avec les grenadiers réunis, +était en tête de la colonne, sous les ordres du maréchal Lannes; la +division des cuirassiers du général Nansouty était de cette colonne. + + + + +CHAPITRE VI. + + +L'armée russe repasse sur la rive droite.--L'empereur ne peut croire à +cette imprudence.--Nos colonnes débouchent.--Belle conduite du général +Dupont.--L'action devient générale.--Bataille de Friedland.--Les Russes +sont culbutés. + + +Les grenadiers du général Oudinot étaient en face de Friedland le matin +du 14, à la pointe du jour. L'armée russe était de l'autre côté de la +rivière; elle apprend qu'il n'y a devant elle que cette division de +grenadiers, et conçoit le projet d'aller à elle et de l'attaquer avec +toute la supériorité qu'elle était en mesure de lui opposer, ne se +doutant pas qu'elle serait soutenue aussi promptement. Effectivement +elle passe le pont, et attaque avec furie le maréchal Lannes; il avait +les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous étions dans la saison des +grands jours, qui, sous cette latitude-là, n'ont presque pas de nuit. + +L'empereur est presque aussitôt averti; il part de Preuss-Eylau, +pressant la marche de la garde à pied et à cheval, ainsi que celle du +maréchal Ney, du maréchal Mortier et du corps de Bernadotte, que +commandait le général Victor. + +Il ne tarda guère à arriver sur le champ de bataille, où il trouva le +maréchal Lannes, qui venait de prendre une position à l'entrée des bois +qui bordent la circonférence de la plaine autour de Friedland. Il avait +soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infériorité de +forces, un combat qui avait déjà coûté passablement de monde. + +L'empereur, en arrivant, alla lui-même reconnaître l'armée russe; il ne +croyait pas qu'elle resterait de ce côté-ci de Friedland; il ne +concevait pas son but, puisqu'elle était inférieure en forces à ce qu'il +pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il +envoya en reconnaissance tous les officiers qui étaient autour de lui. +Il me donna, à moi, l'ordre de m'en aller seul, le long du bois qui +était à notre droite, chercher un point d'où l'on pût découvrir le pont +de Friedland, et, après avoir bien observé si les Russes passaient sur +notre rive ou bien s'ils repassaient sur la rive droite, de venir lui en +rendre compte. + +Je pus exécuter cet ordre avec facilité; je revins trouver l'empereur, +et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient pas, mais +qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque +demi-heure on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu'ainsi il +fallait s'attendre à ce qu'ils seraient prêts dans une bonne heure. + +«Hé bien! moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc une heure sur eux, +et, puisqu'ils le veulent, je vais leur en donner; aussi-bien c'est +aujourd'hui l'anniversaire de Marengo; c'est un jour où la fortune est +pour moi.» Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois à la +lisière desquels s'était placé le maréchal Lannes; l'artillerie seule +était sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois; par +bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges +percées qui permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie +et une de cavalerie ou d'artillerie. + +Tout ce que l'empereur attendait était arrivé; on laissa une demi-heure +au soldat pour se reposer; on s'assura, par les plus minutieuses +observations, si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était +amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui était sur le +terrain, fit déboucher tout à la fois: ses instructions étaient données +comme pour une manoeuvre d'exercice; aussi on ne s'arrêta point. Il y +avait un défilé à passer pour joindre les Russes à la mousqueterie. +L'empereur avait prévu l'embarras, et chaque colonne le traversa par un +passage différent, de sorte qu'elles se formèrent toutes ensemble de +l'autre côté. La majeure partie de la cavalerie était à notre gauche. + +L'empereur pressa l'attaque: le maréchal Ney occupait la droite sur le +champ de bataille; à sa gauche, en échelons, était le corps du général +Victor; à la gauche de celui-ci était le maréchal Mortier, qui avait peu +de monde, et à la gauche de Mortier était le maréchal Lannes. + +En deuxième ligne, au centre, était la garde, et en deuxième ligne, à sa +gauche, était la brigade de fusiliers, dont l'empereur me fit reprendre +le commandement pour cette action. Lors du commencement de l'attaque +l'armée était généralement en échelons, la droite en tête, refusant +légèrement sa gauche. + +Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses troupes +s'emportèrent, et voulurent, d'un premier élan, insulter jusqu'au pont +de Friedland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement +ramenée, qu'elle aurait entraîné infailliblement le reste de ce corps +d'armée si la première division du corps de Victor, commandée par le +général Dupont, n'eût fait, fort à propos, sans l'ordre de son maréchal, +un changement de direction à droite, et n'eût chargé rudement tout ce +qui poursuivait le maréchal Ney. + +J'ai entendu l'empereur louer, d'une manière toute particulière, ce +mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup +avancé la bataille. Le maréchal Ney arrêta ses troupes, les reforma, et +attaqua de nouveau, si rapidement, que l'on s'aperçut à peine de son +accident. + +Le mouvement que venait de faire le général Dupont avait allumé le feu +d'un bout à l'autre de la ligne, et c'est à cette bataille, comme à +celle d'Eylau, que l'on vit encore déployer une artillerie effroyable; +le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait Victor, avait réuni +quarante-huit pièces de canon dans la même batterie; c'est avec cela +qu'il reçut l'attaque de la colonne russe qui venait à lui. Le général +en chef russe vit bientôt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait des +forces considérables où il ne croyait rencontrer qu'une division; il +aurait voulu être encore de l'autre côté de la rivière; mais il ne +pouvait entreprendre d'y repasser sans s'exposer à perdre son armée: le +gant était jeté, il aima mieux le ramasser de bonne grâce. Nous étions +déjà si près de lui qu'il n'eut que le temps de se former en beaucoup de +carrés, qui se flanquaient réciproquement, et une fois dans cette +position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une +destruction devenue inévitable. Ses masses étaient amoncelées en avant +de Friedland; acculées à la ville elles formaient le centre d'un +demi-cercle dont nous occupions presque toute la circonférence. Chaque +coup de nos canons portait, et démolissait les carrés russes l'un après +l'autre. Vers six heures du soir, l'empereur les fit aborder à la +mousqueterie, ce fut leur coup de grâce: leurs masses furent tellement +décomposées, que l'on ne remarquait plus d'ordre dans leurs +dispositions, et, par suite d'un instinct naturel à l'homme, tous ceux +qui faisaient partie de ces débris cherchèrent leur salut en fuyant vers +le pont. Ils furent obligés d'y renoncer parce que l'artillerie de notre +centre, qui tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux. +Ils se jetèrent alors pêle-mêle dans la rivière avant de s'être assurés +s'il y avait un gué: beaucoup s'y noyèrent[8], mais d'autres trouvèrent +un gué en face de notre gauche; dès-lors rien ne put retenir le reste, +qui s'enfuit vers ce point, sans ordre et semblable à un troupeau de +moutons. + +Les Russes avaient à leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie, qui +protégeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par +lesquels nous aurions dû les faire charger; mais, par une fatalité sans +exemple, les quarante escadrons ne reçurent aucun ordre, et ne montèrent +même pas à cheval; ils restèrent, pendant toute la bataille, pied à +terre, sur un vaste terrain, en arrière de notre gauche. En voyant cela, +j'ai regretté sincèrement le grand-duc de Berg: s'il eût été là, il +n'eût pas manqué d'employer ces quarante escadrons, et certes pas un +Russe n'échappait. + +La nuit était close, et le feu éteint; notre armée coucha dans la +position où elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au +bivouac, et, le lendemain, à la pointe du jour, il était à cheval, +parcourant les lignes de ses troupes, dont les soldats dormaient encore, +et étaient fort fatigués. Il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre +des honneurs, ainsi que cela était d'usage; il passa ensuite sur le +champ de bataille des Russes: c'était un spectacle hideux à voir; on +suivait l'ordre des carrés russes par la ligne des monceaux de leurs +cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux +morts. On pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains +eussent de bien grands intérêts à démêler en faveur de leurs peuples +pour nécessiter une semblable destruction. + +On prit à Friedland beaucoup d'artillerie, environ quinze ou vingt mille +blessés et quatre ou cinq mille prisonniers. + + + + +CHAPITRE VII. + +L'empereur reçoit la nouvelle de la prise de Koenigsberg.--Je suis nommé +gouverneur de cette place.--Ressources de toute espèce.--Affluence des +blessés qui rejoignent leurs corps.--Organisation et tenue des +hôpitaux.--Les Russes demandent un armistice.--Entrevue de Tilsitt. + + +L'armée russe, qui ne consistait plus que dans quelques bataillons des +régimens des gardes, prit en toute hâte le chemin du Niémen par +Tilsitt[9]. + +Nous partîmes de suite pour la suivre, et arrivâmes le même jour 15, à +Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brûlé le pont; mais il y +avait un bon gué pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le +bois dont ce pays-là est couvert. L'empereur resta à Vehlau la journée +du 16, pour faire défiler son armée; il y reçut le même jour la nouvelle +de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma +le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas +d'autres instructions que d'empêcher le pillage, de bien soigner les +hôpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour +l'armée qui marchait sur Tilsitt. + +J'arrivai à Koenigsberg le 17; le maréchal Soult y avait son +quartier-général, et son corps d'armée était campé sous les murs de +cette grande ville. + +En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien étonné d'y +trouver de quoi nourrir toute la grande-armée pendant au moins quatre +mois: c'était un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si +l'on avait dû continuer la guerre. La ligne d'opérations fut établie par +cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder. + +L'empereur était si prévoyant, que, dès les premiers jours de mon +installation à Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule +où nous avions des établissemens, des colonnes entières de soldats de +tous les corps, qui, sortant des hôpitaux où ils avaient été bien guéris +de leurs blessures, avaient été formés en bataillons de marche, et +réunis à des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers +de différens corps sortis aussi des hôpitaux. À leur arrivée à +Koenigsberg, ils étaient équipés complétement, et encadrés dans les corps +auxquels ils appartenaient avant d'aller à l'hôpital. + +Il y avait des jours où je recevais jusqu'à sept mille hommes de toutes +armes: or, j'ai été trente jours à Koenigsberg, pendant lesquels j'ai +reçu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoyés aux différens +corps de l'armée. Cette affluence, et les fonctions dont j'étais revêtu, +me firent porter mon attention sur une branche d'administration à +laquelle j'avais donné peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de +connaître l'organisation et la tenue des hôpitaux. Je fis des +recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'était pas +moins admirable dans sa sollicitude pour les blessés, que dans ses +combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois +plus tard l'intendant général, montre l'intérêt avec lequel il suivait +tous les détails qui intéressaient la vie des hommes; je reproduis +quelques fragmens de cette pièce remarquable, parce qu'elle fera +apprécier le reproche d'indifférence pour les victimes de la guerre, si +grotesquement imaginé par des écrivains qui sûrement ne l'ont jamais +faite. + + _Première époque._ + +«Après le combat de Saalfeld et la bataille d'Iéna, le nombre des +blessés s'élevait à plus de cinq mille; la marche rapide de l'armée par +des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hôpitaux de +suivre le mouvement général; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours +que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et +ceux bien insuffisans que l'on prit à l'ennemi: il fallut se procurer +des ressources dans le pays même. On frappa des réquisitions d'effets et +de denrées; on établit des hôpitaux sur tous les points susceptibles de +recevoir des malades, les principaux furent à Saalfeld, Iéna, Erfurt, +Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne +d'évacuation fut établie sur l'armée, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam +et Berlin: elle fut ensuite prolongée jusqu'à Posen. + +«Ce fut dans cette dernière ville qu'on travailla à se procurer des +ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner +des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'être +prises au campement à Berlin: cette ressource était précieuse dans le +moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille +cinq cent trente-cinq couvertures furent livrés par les villes de +Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture était imputable +sur la contribution de guerre, et coûta 316,225 francs 44 centimes; +cependant les effets du magasin général, partis de Broberg, étaient +dirigés sur Custrin. Les ordonnances des corps d'armée, et les +commissaires des guerres des divisions remplaçaient à mesure, par des +réquisitions, les effets qui avaient été consommés dans les différentes +affaires. + +«La défaite du général Blücher, et la prise de Lubeck, avaient fourni +beaucoup de blessés; la fatigue avait aussi développé des maladies: des +hôpitaux furent ouverts à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et +entretenus aux frais du pays. En général la plupart des dépenses des +hôpitaux, jusqu'à l'arrivée de l'armée française à Varsovie, furent +supportées par les villes conquises; la caisse de l'armée fournit des +fonds pour la solde des officiers de santé et autres employés, ainsi que +pour les achats d'alimens légers et d'autres dépenses extraordinaires +dans plusieurs établissemens. + +«De cette manière, dans moins de deux mois et demi, une ligne +d'évacuation fut établie depuis Iéna, Hambourg et Lubeck, jusqu'à +Varsovie. + +«Avant le premier janvier 1807, tous les hôpitaux établis dans le +Wurtemberg et la Bavière étaient évacués, et les malades en étaient tous +sortis, à l'exception d'environ deux cents incurables qui furent évacués +sur Strasbourg; et le seul hôpital qui fût encore en activité dans cette +partie, était celui de _Braunau_, qui recevait les malades de la +garnison. + +«Pendant cette époque, la mortalité fut dans la proportion de cinquante +sur mille malades, ou de vingt-un hommes pour dix mille journées. + + _Deuxième époque._ + +«Cette époque a été la plus pénible pour le service des hôpitaux: +l'armée se trouvait dans un pays où les communications étaient +difficiles, soit par le mauvais état des chemins, soit par le défaut de +moyens de transport; cependant, après l'affaire de Pultusk, il y avait +en Pologne plusieurs milliers de blessés ou de malades, et il fallait +créer ou organiser des hôpitaux pour les recevoir. Les emplacemens +étaient peu convenables; on n'avait ni effets, ni fournitures, ni +ustensiles. + +«Les employés et les officiers étaient en nombre insuffisant; plusieurs +avaient été retenus dans les établissemens qui se trouvaient sur les +derrières de l'armée; cependant, avant la fin du mois de janvier, il y +avait vingt-un hôpitaux en activité dans la seule ville de _Varsovie_, +et plus de dix mille malades y avaient été reçus. Le mobilier et +quelques denrées provenaient de réquisitions; mais on avait passé des +marchés pour la fourniture du pain, du vin et des médicamens. Les +malades arrivaient dans ces établissemens sur des voitures ou des +traîneaux; ceux qui étaient légèrement blessés, s'y rendaient à pied: +c'est ainsi qu'on trouva moyen d'évacuer en partie les établissemens de +première ligne de _Nasielzk_ et _Pultusk_. + +«Après la bataille d'Eylau, on eut besoin de faire de nouveaux efforts; +on était éloigné des grandes villes, qui eussent pu offrir de grandes +ressources. Les hôpitaux que l'on réussit à établir se trouvèrent +encombrés, parce que les évacuations étaient difficiles. + +«L'empereur ayant désiré que l'on constatât, par un recensement exact, +le nombre de nos blessés après la bataille d'_Eylau_, et aux affaires +qui l'avaient précédée, il fut fait le même jour une revue nominative +dans tous ces hôpitaux: le résultat en est établi dans un des états +ci-joints. + +«On ouvrit des hôpitaux à Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg, +Dirschau, Marienverder, Marienbourg, et Elbing. + +«Dans quelques uns de ces établissemens, le vin, les alimens légers +étaient payés sur le fonds des hôpitaux; il en était de même pour les +dépenses de propreté et de médicamens. + +«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de +soixante-dix-neuf sur mille malades, ou de vingt-neuf sur dix mille +journées. + + _Troisième époque._ + +«Dans les premiers jours de mai, les circonstances étaient beaucoup plus +favorables: la prise de Dantzick le 27 mai, et postérieurement +l'occupation de Koenigsberg, facilitaient l'arrivage des subsistances et +le passage des évacuations. Elles se faisaient par le Frisch-Haff, sur +Elbing et Dantzick, et ensuite sur Bromberg, par Marienbourg, Mewe, +Marienverder, etc. L'encombrement des hôpitaux de la Pologne avait cessé +en partie; on avait précédemment évacué sur Breslau environ trois mille +malades; ils y trouvèrent de superbes casernes qui servirent d'hôpitaux. +Le pays fournit le mobilier, les subsistances, les médicamens; on n'eut +besoin que de quelques officiers de santé français pour surveiller et +diriger le traitement: le plus grand nombre de ces malades sortit après +guérison. + +«Cependant, le nombre des malades augmenta journellement jusqu'au mois +de juin 1807. Il était, le 30, de vingt-sept mille trois cent +soixante-seize, et on calculait, à cette époque, que le nombre des +établissemens en activité pouvait en recevoir plus de cinquante-sept +mille; mais la prompte paix qui fut le résultat de la victoire de +Friedland, obligea de resserrer la ligne des hôpitaux, pour évacuer le +pays qui allait être rendu à l'ennemi. + +«Tous les malades qui se trouvaient sur la rive droite de la Vistule +durent être envoyés à _Thorn_ et _Bromberg_ avant le 31 juillet; il n'y +eut d'exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de Koenigsberg, +Elbing, Marienverder et Marienbourg. + +«Au 24 juillet, il n'y avait plus que quatre cent soixante-dix malades à +Koenigsberg; jusqu'au 25 août il y eut six cent quatorze entrans, sept +cent trente-quatre sortans et quarante-deux morts; ainsi, à cette +dernière époque, il restait deux cent huit malades, qui furent presque +tous évacués après guérison. + +«Cet hôpital fut formé le 20 novembre 1807. Par suite de cette mesure +d'évacuation, les hôpitaux de Thorn et de Bromberg étaient menacés +d'encombrement; il fallait prévenir cet inconvénient: on passa un marché +pour le transport des malades par le canal de la _Netz_, et on les +évacua sur Custrin, Berlin, Spandau, Potsdam et Magdebourg; plus de +vingt mille malades furent transportés de cette manière. Ceux qui +appartenaient au 3e corps restèrent en Pologne, et ceux du 4e furent +répartis dans les hôpitaux entre l'_Oder_ et la _Vistule_. + +«L'hôpital d'Elbing et celui de Marienbourg furent conservés. Le premier +fut supprimé le 26 mars 1808, après la guérison de presque tous les +malades; le dernier subsiste encore et va être évacué. + +«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de +quatre-vingt-quinze sur mille malades, ou de trente-cinq sur dix mille +journées. + + _Quatrième époque._ + +«Au mois de décembre 1807, les évacuations étaient finies; les malades +ne sortaient des hôpitaux qu'après guérison, pour rejoindre leurs corps. +La ligne d'établissement s'étendait depuis _Elbing_ jusqu'à _Mayence_, +et embrassait la Pologne, la Silésie, la Saxe, la Poméranie, la +Westphalie, le Hanovre et les villes anséatiques. Chaque établissement +recevait les malades des corps cantonnés aux environs, en sorte que les +hommes guéris n'avaient qu'un court trajet à faire pour rejoindre leurs +régimens. Dès le mois de septembre 1807, les officiers de santé français +avaient remplacé les officiers de santé du pays, que le besoin du moment +avait forcé de mettre en activité. + +«Les hôpitaux avaient des fournitures et des effets en quantité +suffisante; les comptes et les registres de l'état civil étaient tenus +avec autant de soin que dans l'intérieur. Le pays faisait presque tous +ces frais, comme par le passé; les officiers de santé, les employés et +les servans français étaient seuls payés par la caisse des hôpitaux. Il +n'y avait eu exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de +_Leipsick_, de _Weisserfels en Saxe_: on avait passé un marché à la +journée, à raison de 1 fr. 50 cent. pour l'un, et de 1 fr. 60 cent. pour +l'autre. Enfin, dans plusieurs établissemens, et notamment dans ceux de +la Pologne, on acheta le pain blanc, les alimens légers, et quelques +objets de pansement et de médicamens; cette objection avait cessé +entièrement lorsqu'on avait eu connaissance de la décision de +l'empereur, du 31 octobre 1807, qui laissait les dépenses quelconques +des hôpitaux à la charge du pays où ils étaient établis. + +«Depuis cette époque, le service dans toute l'étendue de l'armée a été à +la charge des villes. + +«Ce principe a éprouvé depuis une autre modification, relativement au +duché de _Varsovie_; l'empereur, d'après une convention conclue avec la +cour de Saxe, ordonna que toutes les dépenses de l'armée en Pologne +seraient acquittées par la caisse française, et même remboursées à +partir du 17 septembre 1807. Les paiemens devaient se faire en bons de +Saxe, et le remboursement était l'objet d'une liquidation, dont +l'ordonnateur en chef du 3e corps eut la direction. + +«Une somme de 575,000 francs en bons de Saxe, fut mise à la disposition +de cet ordonnateur pour assurer le service des hôpitaux de la Pologne; +mais on ne trouvait point d'entrepreneurs pour les hôpitaux, ce qui +laissait beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir; ces incertitudes +cessèrent, le ministre de l'intérieur du duché de _Varsovie_ consentit à +un accommodement, au moyen duquel la journée du soldat revint à 2 fr. 30 +cent. et celle d'officier à 3 francs, payables en bons, ou susceptibles +de compensation avec la valeur des magasins réunis à la Pologne. Ces +prix étaient très élevés, mais le 3e corps ayant quitté la Pologne, il +n'y eut pas beaucoup de malades dans les hôpitaux du duché. + +«Vers le commencement du printemps de 1808, le nombre des malades +augmenta beaucoup, et plusieurs points furent menacés d'encombrement: on +ouvrit quelques nouveaux établissemens, et on donna de l'extension à +ceux qui existaient déjà, et toute inquiétude fut bientôt dissipée à cet +égard. + +«Cependant, il y avait dans les hôpitaux un grand nombre de militaires, +que leurs infirmités ou leurs blessures rendaient incapables de servir; +ils couraient risque d'y contracter de nouvelles maladies. + +«Ce fut l'objet d'un rapport à son altesse le prince vice-connétable, +qui autorisa le renvoi de ces invalides en France, après leur avoir fait +subir deux inspections. La première, dans l'hôpital où ils se +trouvaient; la dernière, qui était définitive, dans trois villes +centrales, _Berlin_, _Hanovre_, et _Francfort-sur-le-Mein_. Cette +inspection eut pour résultat de débarrasser l'armée de quelques +centaines de bouches inutiles. + +«Trois cent quatre-vingt-seize militaires furent visités à Berlin, et +trente-neuf à Hanovre; sur ce nombre, soixante-quatorze furent réformés +définitivement, et deux cent soixante-un furent envoyés en convalescence +aux dépôts de leurs corps. On n'a pas eu de renseignemens exacts sur +l'inspection qui devait avoir lieu à _Francfort_, parce que M. le +maréchal duc de Valmy l'a fait faire à Mayence, et que les résultats en +ont été adressés directement au ministre de la guerre. Elle a dû être +moindre que celle du _Hanovre_. + +«La position stationnaire de l'armée fit penser qu'on pourrait profiter +de la belle saison pour établir des hôpitaux près les eaux minérales. +_Warbrunn_, en Silésie, et _Rehbourg_, dans le Hanovre, furent désignées +par le premier médecin comme les points les plus convenables. +Malheureusement les corps d'armée ne purent envoyer leurs malades aussi +promptement qu'il eût été à désirer, et l'étendue de chaque +établissement ne permettait pas de les traiter tous à la fois. Les +malades durent être admis successivement; plus de cinq cents militaires, +soldats et officiers, ont pris les eaux, et le sixième de ce nombre en a +ressenti les effets salutaires. Les corps qui ont envoyé des malades aux +eaux sont le 3e et le 4e, et la division de grenadiers. Les 5e et 6e ont +fourni principalement des officiers. Celui du prince de Ponte-Corvo n'a +envoyé qu'une trentaine d'hommes, parce que les événemens survenus en +Danemarck ne lui ont pas permis d'en envoyer un plus grand nombre. Les +hôpitaux d'eaux minérales ont été formés le 1er octobre. + +«Au mois de juin 1808 les ambulances de tous les corps d'armée se +trouvaient approvisionnés au grand complet; mais l'empereur, ayant +décidé qu'il serait attaché à chaque régiment d'infanterie et de +cavalerie de la grande armée, un caisson d'ambulance, muni d'objets de +premiers secours, des mesures furent prises pour l'exécution de cette +décision. + +«Les régimens qui n'avaient pas de caissons reçurent des fonds pour en +faire construire sur le modèle adopté par le ministre directeur de +l'administration de la guerre, et on demanda en France le linge à +pansement, la charpie et les caisses de chirurgie qui devaient servir à +l'approvisionnement de ces caissons. Soixante assortimens de ce genre +furent envoyés et distribués aux 1er, 5e et 6e corps, à la division des +grenadiers, et à vingt-deux régimens de la réserve de cavalerie. + +«Cinquante-six nouveaux assortimens envoyés de France sont encore +arrivés à Berlin, et sont destinés aux différens régimens de l'armée du +Rhin et des villes anséatiques. + +«On n'a point acheté ces objets dans ces pays, parce qu'ils auraient +coûté beaucoup plus; et d'ailleurs la qualité en est bien meilleure en +France. Cette observation est surtout applicable au linge à pansement et +aux caisses de chirurgie. + +Pendant tout le cours de 1808 on a travaillé à faire blanchir et réparer +les effets du magasin général, et ceux qui y ont été versés des autres +établissemens de l'armée, et on a cherché à compléter +l'approvisionnement de charpie et de linge dans le cas où l'armée +devrait entrer en campagne. Quatre mille livres de charpie et douze +mille aunes de toile blanche ont été achetées à Berlin; deux mille +matelas ont été confectionnés avec des laines qui existaient en magasin; +le linge hors de service a été converti en bandes et compresses. On a +fait quarante caisses de linge préparé, et autant de caisses de premiers +secours pour la pharmacie. Enfin on s'est procuré six mille paires de +draps à une place. Cette dernière fourniture complétait un +approvisionnement indispensable pour la guerre, et elle était +avantageuse dans tous les cas par la modicité du prix d'achat. La paire +de draps revenait à 16 francs 70 centimes, pendant qu'elle était estimée +20 francs en France, malgré la différence de qualité dans la toile. + +«Tous ces objets furent emballés, et le magasin fut prêt à suivre le +mouvement de l'armée. + +On donna des ordres pour faire expédier sur le magasin général tous les +objets appartenant à l'administration française dans les hôpitaux, à +mesure que ces objets devenaient disponibles par la diminution du nombre +des malades; et on calcula approximativement que ces objets, une fois +réunis, formeraient environ vingt-quatre mille demi-fournitures. + +«Le magasin général des médicamens était approvisionné pour assurer le +service de l'armée pendant deux mois. Dans le courant de mars, +l'empereur donna l'ordre d'y verser le quinquina saisi par les douanes à +Hambourg. Il y en avait trois mille quatre cent vingt livres, suivant le +procès-verbal de réception dressé à Berlin le 9 avril. Malgré cette +précieuse ressource, on ne s'écarta point du système d'économie qu'on +avait suivi jusqu'alors. Afin de ménager les ressources du pays, on fit +des essais pour le remplacement du quinquina par des amers ou l'écorce +du marronnier; mais les épreuves n'ayant point été assez multipliées, il +n'a pas été possible d'apprécier bien au juste l'efficacité des +médicamens qu'on essayait. + +Les travaux du matériel n'ont pas fait négliger les autres parties du +service. Les registres de l'état civil ont été tenus avec une régularité +qui ne laissait rien à désirer. Les feuilles d'appel des militaires +décédés dans les hôpitaux de l'armée ont été dressées afin de faciliter +les moyens de satisfaire aux demandes des familles; enfin, on a suivi +ponctuellement les dispositions arrêtées par le ministre directeur de +l'administration de la guerre, pour la destination à donner aux effets +laissés par des morts. On s'est assuré chaque mois de l'exécution +précise de ces dispositions dans tout l'arrondissement de l'armée. + +«Pendant cette époque, le nombre des morts a été dans la proportion de +trente-cinq sur mille malades, ou de treize sur dix mille journées.» + +Qu'on juge d'après ces détails, qu'on aura sans doute trouvés bien +longs, si l'empereur était un homme à coeur dur qui livrait bataille pour +le plaisir de la livrer, et pour qui les souffrances de ses soldats +n'étaient rien. Qu'on me cite un souverain qui ait gémi davantage du +prix auquel s'achète la gloire, et qui ait fait preuve d'une sollicitude +plus paternelle pour les blessés? Mais il est un fait que personne ne +contestera, c'est l'enthousiasme et le dévoûment que les soldats avaient +alors pour sa personne; c'est, au moment où je parle, le respect +religieux qu'ils ont tous gardé pour sa glorieuse mémoire. Ils disent +que ce n'est pas lui qui causait leurs maux, et que c'était à lui seul +qu'ils devaient les consolations et les bienfaits. + +Qu'on me pardonne cette digression, je reprends le fil de mon récit. + +L'armée avait réparé ses pertes; elle avait des magasins dans +Koenigsberg, dans Dantzick et tout le long de la Vistule; une navigation +par le Frisch-Haff de Dantzick à Koenigsberg, un canal superbe de +Koenigsberg à Tilsitt; on pouvait donc transporter dans cette dernière +ville une surabondance de tout. + +De plus, les ennemis avaient fait construire à Koenigsberg un équipage de +ponts de bateaux, qu'ils destinaient au passage de la Vistule; je +trouvai cet équipage tout entier avec ses agrès à Koenigsberg; ainsi ce +n'était donc pas le passage du Niémen qui nous aurait arrêtés. Avec cela +plus d'armée russe, tout au plus vingt ou vingt-cinq mille Prussiens, en +y comptant ce qui était rentré de la garnison de Dantzick. + +En outre, l'empereur avait les corps des maréchaux Davout et Soult qui +ne s'étaient pas trouvés à la bataille, et il était au 20 juin, ayant +détruit l'armée ennemie. + +Je demande à tout homme raisonnable si un souverain qui aurait aimé la +guerre, qui l'aurait préférée à tout, qui aurait eu une ambition +dangereuse pour la sûreté des autres États, si, dis-je, un souverain +possédé de ce mal pouvait désirer une position meilleure? et si l'on ne +doit pas rendre justice à celui qui a renoncé à tous les avantages qu'il +avait, pour accepter les conditions qu'on est venu lui demander, tandis +que peu de mois auparavant on avait refusé les siennes! + +Il n'y a nul doute que, dans cette position, l'empereur pouvait ce qu'il +aurait voulu; quels qu'eussent été ses projets, leur exécution ne l'eût +pas obligé de passer plus que l'automne en Pologne. + +Par exemple, s'il eût passé le Niémen (cela pouvait être fait avant le +24 juin), il est incontestable qu'il se fût trouvé sur la Dwina dans les +premiers jours de juillet; il n'y avait pas de bataille à redouter; il +n'y avait pas d'armée ennemie; qu'arrivé à Wilna, il eût proclamé +l'indépendance de la Pologne, et il y a d'autant moins de doute qu'elle +n'eût éclaté avec transport, que les Polonais vinrent même avant Tilsitt +demander s'ils pouvaient commencer. Il enlevait d'abord à l'armée russe +les moyens de se recruter et de se remonter; elle n'aurait pu le faire +qu'avec des Russes, et par conséquent au milieu d'une infinité +d'embarras, parce qu'on ne l'aurait pas laissée en paix. + +L'empereur avait, pour armer les Polonais, tous les arsenaux prussiens, +indépendamment de tout ce qu'il avait tiré d'ailleurs, comme de France, +par exemple; qui est-ce qui aurait pu s'opposer à l'exécution de ce +projet, qu'enfin il aurait bien fallu suivre si la paix ne s'était pas +faite? Ce n'auraient pas été les Russes ni les Prussiens. + +Était-ce l'Autriche? Il n'y avait plus que cette puissance qui fût +intéressée à intervenir. + +Or, nous avions une armée considérable en Italie et en Dalmatie; et +avant que l'armée russe eût été ravitaillée, nous aurions eu le temps de +descendre sur les Autrichiens et de terminer avec eux, pendant que l'on +aurait habillé et exercé les Polonais; ce qui aurait bien été aussi vite +fait que chez les Russes. On eût donc été en état de se présenter en +campagne la saison suivante, si l'on y avait été obligé. + +L'empereur avait ordonné qu'on réunît dans le Dauphiné et lieux +environnans, la portion de conscription provenant des départemens +méridionaux; elle aurait pu passer en Italie pour y grossir l'armée. + +Cependant, malgré tous ces avantages, la paix s'est conclue; on est bien +obligé de convenir qu'au moins il n'y a pas eu d'opposition de la part +de l'empereur, et qu'il n'avait pas d'autre projet de ce côté-là. + +C'est ici le moment de parler d'autres choses que des événemens de +guerre, et de se rendre un compte fidèle de tout ce qui s'est passé +depuis l'arrivée de l'empereur à Tilsitt, jusqu'à son départ pour Paris. + +À Tilsit, il y eut un parlementage entre notre avant-garde et +l'arrière-garde russe. Un officier de celle-ci fut envoyé avec une +lettre à l'adresse du général en chef de l'armée française, pour +proposer un armistice. On sut que l'empereur de Russie était de l'autre +côté du Niémen, dans un village très peu éloigné. L'empereur ne voulait +pas être trompé, comme cela était déjà arrivé; il voulait bien faire la +paix; mais, si elle ne devait pas se conclure, il ne voulait point d'un +armistice qui n'aurait été qu'à son désavantage. Pour éviter toutes ces +observations que l'on rend moins bien dans une lettre que dans une +conversation, il envoya le maréchal Duroc porter sa réponse. Je crois +qu'il fut reçu par le prince Labanow[10], qui était arrivé depuis peu +avec quelques milliers de basquirs, de kalmouks et de cosaques, le tout +formant à peu près dix mille hommes. Cela ne produisit pas d'autre effet +sur nous que de nous persuader que c'était le _nec plus ultra_ des +efforts de la puissance russe dans cette campagne, d'autant plus que +c'était la première fois qu'elle avait recours à l'emploi des peuplades +asiatiques. + +Le prince Labanow, qui n'avait pas de pouvoir pour traiter l'objet de la +mission du maréchal Duroc, en référa à l'empereur de Russie, qui était +très près et commandait son armée; il proposa au maréchal Duroc de le +voir. Celui-ci répondit que si l'empereur de Russie témoignait le désir +d'avoir des explications sur l'objet de sa mission ou de l'entendre de +lui, il ne faisait non seulement aucune difficulté de se rendre près de +lui, mais qu'il saisirait avec empressement cette occasion de lui rendre +ses hommages. Cette disposition du maréchal Duroc satisfit tant le +prince Labanow, qu'il l'eut bientôt amené chez l'empereur de Russie. + +Je crois bien que le maréchal Duroc n'avait pas commission de proposer +une entrevue; mais il avait au moins l'ordre de ne pas la refuser, si on +la désirait; c'est-à-dire de se borner à répondre que cela n'avait pas +été prévu, lorsqu'il avait été dépêché, mais que si c'était l'intention +de l'empereur Alexandre, il allait retourner en faire part à l'empereur, +et lui rapporterait sa réponse. Je le crois d'autant mieux, que le +maréchal Duroc est revenu à Tilsit, et est retourné une seconde fois +près de l'empereur de Russie, et que c'est à la suite de cette seconde +mission que l'on a préparé tout à Tilsit pour cette célèbre entrevue. Ce +qui me confirme dans cette opinion, c'est que j'ai vu entre les mains de +M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Koenigsberg, la lettre par +laquelle l'empereur lui ordonnait de venir à Tilsit, et dans laquelle il +y avait cette phrase: «On me demande une entrevue: je ne m'en soucie que +médiocrement; cependant je l'ai acceptée; mais si la paix n'est pas +faite dans quinze jours, je passe le Niémen.» + +Je reçus en même temps l'ordre de disposer l'équipage de pont que +j'avais trouvé dans l'arsenal, de manière à pouvoir l'expédier au +premier mot. Je fis part de cette circonstance à M. de Talleyrand. «Ne +vous pressez pas, me répondit ce ministre; à quoi bon pousser au-delà du +Niémen? qu'aller chercher derrière ce fleuve? Il faut que l'empereur +abandonne ses idées sur la Pologne; cette nation n'est propre à rien, on +ne peut organiser que le désordre avec elle. Nous avons un autre compte +bien autrement important à régler. Voici une occasion honorable d'en +finir avec ceux-ci, il ne faut pas la laisser échapper.» Je ne compris +rien d'abord au discours ni aux prévisions du diplomate; ce ne fut que +plus tard, lorsque je le vis dérouler ses projets sur l'Espagne, que je +me les expliquai. M. de Talleyrand partit le même soir pour Tilsit, +après, toutefois, avoir envoyé un courrier à Constantinople pour +prévenir le général Sébastiani de ce qui allait probablement se faire. + +L'entrevue eut effectivement lieu, le lendemain ou le surlendemain du +second retour du maréchal Duroc. L'empereur, qui était gracieux dans +tout ce qu'il faisait, avait fait établir, au milieu de la rivière, un +large radeau, sur lequel était construit un grand salon bien décoré et +bien couvert, avec deux portes opposées, précédées chacune d'une petite +salle d'attente; on n'aurait rien fait de mieux avec les ouvriers de +Paris. La toiture était surmontée de deux girouettes, l'une à l'aigle de +Russie, l'autre à l'aigle de France; les deux portes d'entrée étaient +également surmontées des mêmes armes. + +Le radeau fut placé au plus juste milieu du fleuve, présentant les deux +portes d'entrée du salon aux deux rives opposées. + +Les deux empereurs arrivèrent en même temps sur les deux rives, et +s'embarquèrent au même moment; mais l'empereur Napoléon ayant un canot +bien armé, monté par des marins de la garde, arriva le premier dans le +salon, et alla à la porte opposée, qu'il ouvrit; il se plaça sur le bord +du radeau pour recevoir l'empereur Alexandre, qui avait encore un peu de +trajet à faire, n'ayant pas eu d'aussi bons rameurs que l'empereur +Napoléon. + +L'accueil qu'ils se firent fut amical, au moins il en eut l'air; ils +restèrent assez long-temps ensemble, et se quittèrent avec le même +extérieur que l'on avait remarqué lorsqu'ils s'étaient abordés. + +Le lendemain, l'empereur de Russie vint s'établir à Tilsit, avec un +bataillon de sa garde; on avait eu soin de faire évacuer la portion de +la ville où il devait loger, ainsi que le bataillon; et quoique l'on fût +très à l'étroit, on ne pensa jamais à se donner du large en s'étendant +dans la partie destinée aux Russes. + +Le jour de l'entrée de l'empereur Alexandre à Tilsit, toute l'armée prit +les armes; la garde impériale borda la haie sur trois rangs, depuis +l'embarcadaire jusqu'au logement de l'empereur, et jusqu'à celui de +l'empereur de Russie; l'artillerie le salua de cent un coups de canon, +au moment où il mit pied à terre à l'endroit où l'empereur Napoléon +l'attendait pour le recevoir; il avait poussé la recherche jusqu'à +envoyer de chez lui tout ce qui devait meubler la chambre à coucher de +l'empereur Alexandre[11]; le lit était un lit de campagne de l'empereur; +il l'offrit à l'empereur Alexandre, qui parut accepter ce cadeau avec +plaisir. + +Cette réunion, la première de ce genre et de cette importance dont +l'histoire nous ait transmis le souvenir, attira à Tilsit une foule de +curieux de cent lieues à la ronde; M. de Talleyrand était arrivé, et +l'on commença à parler d'affaires après les complimens d'usage. + +Le ministre des affaires étrangères de Russie était M. de Budberg, homme +absolument incapable de négocier avec M. de Talleyrand: aussi les +questions se décidaient-elles par les deux souverains. + +Ces conférences impériales durèrent une quinzaine de jours; on parlait +d'affaires le matin, on dînait ensemble, et pour passer le reste de la +journée on faisait manoeuvrer quelques unes des troupes des corps d'armée +qui étaient aux environs. + +L'empereur de Russie avait plus à traiter pour la Prusse que pour lui. +L'empereur Napoléon avait plusieurs intérêts; d'abord la Pologne, +c'est-à-dire la partie qu'il occupait et à laquelle il avait fait +prendre les armes, puis la Turquie, à laquelle il avait fait déclarer la +guerre aux Russes. + +La Suède avait le malheur d'être gouvernée par un prince qui avait pris +conseil de la haine, et qui ne voulait pas comprendre que lorsque la +France se battait avec la Russie, cela devait tourner au profit de la +Suède comme de la Pologne et de la Turquie; il était en guerre contre +nous, et, quoi qu'on ait tenté, on ne put faire changer la politique de +ce prince, qui, dans cette occasion montra moins de sens que les Turcs. + +Ces derniers avaient été malheureux dans leur guerre; après s'être +réveillés lentement d'un long assoupissement, ils entrèrent en campagne, +comme ils avaient coutume de le faire; mais l'Europe était changée, et +leurs antagonistes, déjà redoutables pour eux dans leurs guerres +précédentes, avaient plus qu'eux suivi les progrès des lumières; la +Porte vit trop tard qu'il lui fallait faire des efforts extraordinaires; +elle s'y détermina, et au moment de les employer, il éclata dans ce pays +une révolution de sérail qui les neutralisa: le sultan fut déposé, et +retenu prisonnier par un de ses propres neveux, qui s'était assuré des +moyens de faire réussir sa coupable entreprise. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Révolution de sérail.--Le sultan Sélim est étranglé.--Son successeur se +montre peu favorable à la France.--L'empereur ne sait que présumer de la +politique turque.--Il abandonne les intérêts des Osmanlis.--Les +Grecs.--Considérations générales sur les vues et la politique de +l'empereur.--Méprise de la France. + + +L'ambassadeur de France, le général Sébastiani, surpris par cet +événement, ne se déconcerta pas, et songea à précipiter l'usurpateur. Il +trouva les moyens de communiquer avec le sultan déposé et captif, et +déjà il avait fait mettre l'armée turque en marche sur Constantinople, +dont elle n'était pas éloignée, lorsque cet usurpateur, effrayé du sort +qui va l'atteindre, entre comme un furieux chez son oncle, et l'étrangle +de ses propres mains. Cependant l'armée turque arriva, et il fut fait +justice de cet homme dénaturé. Un autre neveu de l'infortuné sultan lui +succéda. + +Je n'ai su ces événemens que sommairement; mais il est vrai que ce +mouvement que l'armée turque fut obligée de faire devint funeste aux +provinces de cet empire qui sont situées sur la rive gauche du Danube, +lesquelles passèrent de suite sous la domination russe. L'armée turque +ne put pas les reconquérir. + +Cette révolution de Constantinople changea réciproquement la politique +de l'Europe envers cette puissance, et la sienne envers le reste de +l'Europe. Il arriva malheureusement que nous traitions de la paix dans +un moment où nous devions stipuler pour un sultan avec lequel nous +ignorions sur quel pied et en quels termes nous allions être. Le temps +était trop court pour s'assurer à la fois des intentions du nouveau +sultan, et pour régler avec les Russes la position dans laquelle on +voulait se placer. Cependant la Turquie ne pouvait pas y être considérée +comme un objet indifférent; on ne pouvait s'expliquer pour quelle cause +cette révolution de sérail s'était faite; puisque le sultan étranglé +était notre allié et notre ami, on soupçonna son successeur de favoriser +la faction ennemie de la France. On le crut d'autant mieux que ce sultan +avait fait décapiter le prince Sutzo, comme agent du parti français; il +avait effectivement rendu compte à notre ambassadeur, que la Porte, dont +il était alors premier drogman, traitait de la paix avec l'Angleterre, +ce qui était vrai. + +À travers toutes les catastrophes orientales, on jugea que, quoi que +l'on fît à Constantinople, on ne s'y établirait jamais d'une manière +durable. Les Russes y entretenaient avec activité une influence qui +était leur affaire principale, et depuis qu'ils étaient possesseurs de +la majeure partie des côtes de la mer Noire et des embouchures des +fleuves qui s'y jettent après avoir traversé les États russes, leur +domination s'y faisait sentir sans qu'on pût y apporter du contre-poids. +La nation grecque commençait à entrevoir le moment où elle secouerait le +joug sous lequel elle gémit depuis si long-temps. Le gouvernement turc +était sans ressort, et n'offrait aucun point d'appui où poser le levier +dont le jeu pouvait l'affermir. On venait de perdre le seul prince avec +lequel on pût stipuler d'une manière à peu près sûre. + +En Europe, on considérait les Turcs moins comme une nation que comme une +grande tribu à laquelle les Grecs sont devenus supérieurs, et qu'ils +pourraient bien un jour rejeter en Asie, étant aidés par une forte +puissance. On préféra donc s'arranger avec la Russie, indépendamment des +Turcs, et au moyen de la politique, qui justifie les actions des +souverains, nous nous servîmes de la circonstance de la mort du sultan +pour abandonner la nation. Fîmes-nous bien? fîmes-nous mal? je ne m'en +établis pas le juge; mais du moins il faut convenir que nous ne fîmes +point une action loyale, d'autant plus que c'était nous qui leur avions +fait faire la guerre. + +Une considération qui détermina encore à abandonner les Turcs fut +celle-ci: nous traitions en gardant la majeure partie de nos conquêtes; +c'était la résolution prise; on ne pouvait donc pas raisonnablement +exiger que les Russes rendissent les provinces turques dont ils +s'étaient emparés, sans que la Porte puisse les reconquérir. Or, si déjà +les Russes menaçaient de ruiner l'empire de Constantinople, que +devait-il devenir après la perte de ses provinces? Pour le soutenir, il +fallait évidemment soutenir la guerre avec tous les moyens de la nation, +et par conséquent ne se dessaisir d'aucun des avantages dont on se +trouvait pourvu, et renoncer à l'ouvrage dont on s'occupait pour +commencer celui qu'il y aurait eu à faire; c'est-à-dire marcher à la +destruction de l'empire russe. Ce plan fut proposé à l'empereur; mais il +était occupé d'une autre idée; il voulait mettre fin à la guerre, et +contracter une alliance dont il avait besoin en Europe. Il croyait +pouvoir le faire avec l'empereur de Russie, pour lequel il se sentait de +l'attraction. + +Si l'on partait du point qui avait, jusqu'à cette époque, servi de +régulateur à la politique de la France vis-à-vis des puissances +orientales, il n'y a nul doute que l'on serait autorisé à dire que c'est +une grande faute que d'avoir abandonné les Turcs à Tilsitt; moi-même, +quoique soumis à l'empereur en tout, j'ai trouvé que nous manquions à la +loyauté; mais, en examinant les choses de près et sans passion, on ne +peut s'empêcher de justifier l'empereur, s'il a eu le projet de prendre +dans le Levant une position meilleure, d'autant plus qu'il avait bien +pénétré ce qui devait infailliblement arriver dans ces contrées, surtout +lui n'étant plus sur la scène du monde, et la France sous une minorité. + +Dans le cours de son administration, il avait fait faire beaucoup +d'observations sur l'Orient, et il y avait été bien servi. + +Pendant que toutes les nations de l'Europe avaient les regards tournés +vers la révolution française, et qu'en général les idées anciennes +faisaient petit à petit place aux nouvelles, avec lesquelles on était +successivement obligé de transiger, les Turcs sont restés dans leur +léthargie, et ont fini par se trouver à une distance très grande de +celle à laquelle ils étaient déjà, à la fin de leur dernière guerre avec +la Russie et l'Autriche. + +La disparition de la Pologne et de la Suède a particulièrement pesé sur +eux; les moyens de ces deux puissances, jadis leurs alliées, étant +passés entre les mains de leurs ennemis, leur sort est devenu +indubitable, et il ne faut pas être profond politique pour voir que la +Turquie ne sera bientôt plus qu'une vassale de la Russie. + +Toutes les nations qui ont intérêt à la conservation des Turcs, n'ont +pas fait assez d'attention aux différentes routes que les Russes se sont +ouvertes à travers ce pays; tout le monde a été plus ou moins accessible +à la séduction du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui fera payer fort cher +les services qu'il a rendus pour la destruction de la France. Il y a +travaillé avec ardeur, parce que cela assurait l'exécution de ses +projets à venir, en ne la faisant dépendre que de lui; mais il n'a pas +cessé de faire marcher sa politique dans le Levant, et, depuis +vingt-cinq ans, il s'est distribué dans les îles de la Grèce et dans la +Géorgie plus de bagues, de diamans au chiffre de l'empereur de Russie, +qu'il n'y en a eu de données dans toutes les autres cours de l'Europe. + +Les Grecs, qui sont naturellement observateurs et commerçans, n'ont pas +tardé à s'apercevoir de ce qui pouvait les favoriser. La mesure qu'a +prise le gouvernement français de rendre le commerce du Levant libre, +servira les Grecs au gré de leurs désirs, et ils ont commencé à voir +luire l'espérance depuis qu'en France et en Italie ils ont part aux +mêmes faveurs de commerce que les nationaux de ce pays. + +La guerre ayant introduit le commerce anglais dans la Méditerranée, et +lui-même ayant été exclu des ports d'Italie, les Grecs en sont devenus +les facteurs, et se sont ainsi créé une marine marchande, qui compte +déjà au-delà de mille bâtimens de toute grandeur, et qui ont remplacé +ceux que la France avait autrefois dans ces mers, sous le nom de +bâtimens de caravane. + +Les établissemens français dans les échelles du Levant ont vu leurs +affaires passer successivement entre les mains des Grecs, qui sont +devenus riches de la dépouille de la France. Avec l'opulence sont venus +les goûts de luxe et de science, parce que l'on sait que l'ambition est +inutile aux Grecs, puisque les Turcs ne les admettent dans aucun emploi; +ils n'ont pas même le droit d'être armés. Mais sous le rapport des +sciences et des arts, ils ont fait de grands pas pendant que les Turcs +dormaient. Aujourd'hui les Grecs ont des colléges dans toutes les îles, +et trois grands, entre autres, à Smyrne, Chio et Athènes, où leur +populeuse jeunesse apprend, avec des succès remarquables, les langues; +le latin; dont ils traduisent tous les bons auteurs; l'histoire, et +particulièrement celle de leur pays; la géographie, les mathématiques, +la physique et la chimie; ils ont des postes, et des professeurs +excellens dans toutes les parties. Leur goût est borné par la crainte de +s'attirer des impositions arbitraires de la part du gouverneur turc; en +sorte que les bénéfices de leur commerce sont enfouis et dérobés aux +regards observateurs. + +Voilà donc une nation riche, industrieuse et savante qui, chaque jour, +sent mieux le poids de sa servitude qu'avant d'avoir pu en juger par des +objets de comparaison désavantageux pour elle. Dans cette situation, +elle tourne ses regards vers un libérateur[12], et secondera des efforts +qui doivent lui devenir aussi profitables. + +Il y a vingt-cinq ans, on aurait eu de la peine à faire raccommoder une +chaloupe en Grèce; aujourd'hui on y fait des vaisseaux, de la +tonnellerie, de la corderie, de la voilerie; on y travaille le fer et le +cuivre comme à Marseille; il y a beaucoup de fabriques, entre autres une +verrerie à l'île de Chio, qui aura plus d'un imitateur; et il est à +remarquer que tous les établissemens commencent en adoptant les mêmes +perfections que toutes les nations étrangères ont fini par préférer +après avoir traversé les âges. + +Un peuple nombreux, robuste et sobre, comme le Grec, qui a tous les +germes d'un retour à la civilisation, ne peut pas reculer; il y est sans +cesse rappelé par les souvenirs de son histoire, et il n'est pas +difficile de prévoir qu'il doit nécessairement reprendre un rang parmi +les nations indépendantes[13]; il n'a besoin pour cela que de secouer le +joug des Turcs. Les Grecs les méprisent, mais ils les craignent, et ils +n'ont pas assez de confiance en eux-mêmes pour tenter de secouer le joug +seuls. + +Il faut que les Turcs s'écroulent, ou par la guerre, ou par l'intrigue, +ou par vétusté; ce qui ne peut tarder. Alors les Grecs n'auront plus +qu'à se reconstituer, si la puissance prépondérante le leur permet; ils +auront, dans un même jour, un gouvernement d'hommes sages et éclairés, +une foule de jeunes gens très instruits, une marine, une armée, enfin +une industrie et des richesses, qui ne craindront plus de se montrer +lorsqu'elles seront protégées. + +Le résultat de cette émancipation des Grecs sera immense pour la +puissance riveraine de la Méditerranée, et le commerce français achèvera +d'en être chassé. On a beau vouloir s'en imposer sur cette époque, elle +est marquée et réservée au règne de l'empereur Alexandre[14]: il ne +voudra pas laisser à son successeur le rôle de régénérateur de la Grèce; +tout lui permet de hâter cet événement, qui, comme tous ceux de cette +importance, n'ont qu'un moment pour éclore, après quoi ils avortent ou +rencontrent des difficultés. + +Si, comme cela est probable, la catastrophe des Turcs arrive, on voudra +venir à leur secours, au moins on peut le penser; mais il ne sera plus +temps: les troupes russes seront aux Dardanelles avant l'arrivée des +flottes qui voudront protéger les Turcs. Il n'y aura donc qu'une guerre +par terre qui sera de quelque effet; mais les puissances qui pourraient +la faire efficacement n'ont pas toutes le même intérêt à ce que la +marine de guerre et marchande russe ne vienne point dans la +Méditerranée; aussi les Anglais, qui sont prévoyans, ont pris à l'avance +les îles Ioniennes, et nous les verrons aller en Égypte lorsque les +Turcs s'écrouleront: c'est le seul point d'où ils pourront rester encore +quelque temps les maîtres exclusifs du commerce de l'Inde, jusqu'à ce +que les idées d'indépendance y soient inoculées. + +C'est vraisemblablement parce que l'empereur avait envisagé les choses +sous ce rapport-là à Tilsit, qu'il renonça à soutenir seul les Turcs, et +il aima mieux saisir les avantages que lui avait donnés la guerre, pour +profiter d'une catastrophe inévitable, que de remettre encore les armes +à la main pour juger une difficulté qu'il était le maître de faire +tourner à sa guise, dans ce moment-là, en s'alliant avec les Russes, et +en les intéressant à son système politique[15]. + +L'Autriche avait une armée d'observation en Gallicie et en Bohême, +c'est-à-dire sur nos derrières; son ambassadeur, M. de Vincent, était, +ainsi que tout le corps diplomatique, à Varsovie, et ne pouvait pas +pénétrer ce qui se faisait à Tilsit, d'où l'on avait écarté tout ce qui +n'était pas partie contractante. L'Autriche y envoya directement, de +Vienne, le général Stuterheim, qui y arriva pendant les conférences; il +eut soin de prendre sa route de manière à éviter Koenigsberg, où bien +certainement je l'aurais retenu; il était chargé des complimens d'usage +en pareil cas; mais je crois que le véritable motif de sa mission était +de suppléer à ce que M. de Vincent se trouvait dans l'impossibilité de +faire à Varsovie. + +M. de Stuterheim était parti de Vienne après que l'on y avait su la +bataille de Friedland: venait-il savoir quels en seraient les résultats +pour les Russes, juger de ce qu'ils pouvaient encore, et leur donner des +paroles de consolation de la part de sa cour: cela n'était pas +invraisemblable; comme aussi il pouvait avoir la mission inverse, +c'est-à-dire en cas que les Russes fussent perdus, et la Pologne +régénérée, ainsi que cela dépendait de l'empereur alors, M. de +Stuterheim pouvait être chargé d'un arrangement à conclure avec la +France pour ce cas-là. + +Je pense bien que le ministère de l'empereur a considéré les choses sous +les deux points de vue, et qu'il s'en est servi pour décider l'empereur +à faire la guerre. Or, comme il ne cherchait qu'à lier une puissance à +son système, et à contracter une alliance pour la France et lui, il crut +l'avoir trouvée, et renonça au reste. On ne pourra pas du moins le +suspecter de mauvaise foi; et il lui paraissait moins difficile de +rapprocher la Russie de la France que la France de l'Autriche. Les +Prussiens avaient donné une mission semblable à M. Haugwitz en 1805. + +Après la bataille de Friedland, les moyens de l'empereur Napoléon +étaient immenses. La Russie n'avait plus d'armée, et l'empereur pouvait, +en quelques marches au-delà du Niémen, se trouver maître de la meilleure +partie des moyens de recrutement de la Russie, comme du reste de la +Prusse. La Pologne pouvait être régénérée, et son armée organisée avant +que les armées autrichiennes pussent se mettre en opération. Tout cela +ne se fit pas, parce que l'empereur Napoléon cherchait de bonne foi une +alliance, et les conférences de Tilsit eurent lieu. Les deux puissances +ne cherchant qu'à se rapprocher, ne songèrent qu'à s'accorder, ce qui +faisait l'objet de leurs désirs, et non à ouvrir de nouvelles +contestations. + +La France demandait à la Russie d'entrer franchement dans sa querelle +contre l'Angleterre, et de consentir à des changemens en Espagne, qui +devaient d'abord être le départ de la maison régnante pour l'Amérique, +et la réunion des cortès pour le changement de la dynastie, c'est-à-dire +recommencer l'ouvrage de Louis XIV en sens inverse. + +La Russie demandait la Finlande et les provinces turques, jusqu'au +Danube, avec les arrangemens que les localités obligeraient de prendre, +telles que l'émancipation des Serviens; et, si cela était possible, la +séparation de la Hongrie. + +La révolution de sérail, qui venait d'éclater à Constantinople contre le +sultan Sélim, et le rapprochement subit de son successeur avec +l'Angleterre, donna de l'inquiétude à l'empereur Napoléon, qui n'avait +plus assez de temps pour refaire là sa politique. On pouvait craindre +que les Anglais ne fissent faire la paix aux Turcs, et que l'armée russe +de Moldavie ne vînt réparer les pertes de Friedland. Si cela était +arrivé, la Russie aurait traîné en longueur, et donné à l'Autriche la +possibilité d'entreprendre quelque chose avec succès; il aima donc mieux +saisir ce qui se présentait que de courir de nouvelles chances; il +traita sans les Turcs, et laissa les Russes continuer leurs opérations +contre eux, et en retour, les Russes promirent de le laisser agir de +même en Espagne. + +Les Russes allèrent franchement contre les Suédois et les Turcs; mais +les affaires d'Espagne ayant pris une fâcheuse tournure, l'empereur +Napoléon en prévit les suites et demanda l'entrevue d'Erfurth pour +affermir sa politique avec la Russie. Il en revint moins satisfait qu'il +ne l'espérait; mais cependant loin de la pensée de croire à la guerre +qui eut lieu en 1809. Elle fit évanouir sa confiance dans son alliance +de Tilsit, et en demandant les provinces Illyriennes au mois d'octobre +1809, c'était un chemin de plus qu'il voulait s'ouvrir pour marcher au +secours des Turcs, sans compliquer sa politique en passant par des pays +étrangers; il était alors résolu de défendre les Turcs, trouvant que la +Russie avait déjà trop acquis par la seule résistance que lui-même +éprouvait en Espagne. + +Il aurait cependant voulu s'unir à cette puissance; mais il vit que son +ouvrage de Tilsit était à refaire en entier, puisque la seule guerre que +la Russie pouvait faire aux Anglais était par le commerce, qui était +protégé à peu de chose près comme auparavant: on vendait à Mayence du +sucre et du café qui venait de Riga. Dès lors il ne restait que les +inconvéniens du traité de Tilsit, sans aucun de ses avantages; et il se +détermina à son alliance avec l'Autriche, avec la résolution de +reprendre tous les avantages qu'il avait après Friedland. Depuis le +mariage la Russie le voyait bien, ou du moins il ne lui était pas permis +d'en douter. + +Si la guerre de 1812 avait été heureuse, il n'y a pas de doute que +l'Illyrie ne fût point restée détachée de l'Autriche; et c'est pourquoi +l'empereur en avait fait un gouvernement séparé, afin de pouvoir la +négocier plus facilement. + +Maintenant que la France ne porte plus d'ombrage à la Russie, doit-on +croire qu'elle se gênera davantage pour exécuter ce qu'elle n'avait pas +craint d'entreprendre avant. Il y aurait de la déraison à le penser. +Peut-être y mettra-t-elle un peu plus de temps; mais le résultat sera le +même. Son commerce la pousse dans la Méditerranée, et il faudra malgré +elle qu'elle arrive aux Dardanelles. Il n'y a pas un Grec qui n'en soit +convaincu et ne l'attende. Les Russes n'ont que des armes à porter à +cette population, qui tend à sortir du joug qui pèse sur elle, et les +Russes le savent. + + + + +CHAPITRE IX. + +L'empereur Napoléon cède aux instances de l'empereur +Alexandre.--L'autocrate prend une part de la dépouille de son allié.--Le +roi et la reine de Prusse à Tilsit.--Formation du royaume de +Westphalie.--M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se +rappeler le sort de son père. + + +L'empereur de Russie fut obligé de nous faire, de son côté, des +abandons. + +Le ministre français proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des +puissances, et ce n'est assurément qu'aux instances de l'empereur de +Russie qu'elle doit d'avoir été conservée; elle fit des pertes énormes, +mais il n'y avait pas de compensation à donner pour leur restitution: +elle fut donc obligée d'y souscrire. + +L'empereur de Russie lui-même prit à la Prusse, sur les bords de la +Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous +attendre à ne pas être taxés de spoliation en la divisant comme nous +l'avons fait, parce qu'enfin, si la conquête est un droit, nous l'avions +acquis. + +Le roi de Prusse et même la reine de Prusse vinrent à Tilsitt[16], pour +chercher à conjurer cette ruine; ils y furent reçus avec égards, +beaucoup de démonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre +n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut obligé de +songer à lui, ne pouvant rien faire pour eux. + +Il y avait bien autour de l'empereur Napoléon un petit parti qui +cherchait à éloigner la paix dans des vues particulières d'ambition; M. +de Talleyrand le voyait, et se hâtait tant qu'il pouvait de conclure. Un +jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon à +côté le grand-duc de Berg, qui, pendant ces conférences, se donnait +beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il +trouvait à sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le +monde: «Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne +nous empêcherez pas de faire la paix». Il n'en dit pas davantage, et +quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours +après. + +L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire +reconnaître à Austerlitz, et s'il avait accepté le rendez-vous qui lui a +été proposé alors, il aurait épargné la vie de bien des braves gens, et +aurait empêché le malheur d'un grand nombre de familles. + +À Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis +l'avènement de Frédéric II au trône, excepté la Silésie; mais elle +perdit Magdebourg. + +La Hesse, le duché de Brunswick, avec quelques autres territoires, +formèrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut. + +La portion de la Pologne qui était échue à la Prusse, dans les divers +partages, fut érigée en grand-duché de Varsovie[17], et placée sous la +domination de la Saxe. + +L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la +France; il lui rendit Corfou. En général, il fut d'accord avec +l'empereur Napoléon, non seulement sur les changemens qui étaient la +conséquence du traité patent, mais encore sur d'autres changemens que +l'empereur méditait et dont il avait conféré avec lui; j'expliquerai du +mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire. + +Comme la Russie était encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipulé +autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour déterminer +la Porte à faire la paix; et je crois, sans en être bien assuré, que +nous avions consenti à la cession des provinces occupées par les Russes +au moment de l'ouverture des négociations, bien entendu que dans le cas +où les Turcs se refuseraient à traiter, notre intervention cesserait +sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indignés d'être abandonnés +dans une querelle dont ils ne s'étaient mêlés que par respect pour leur +alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fûmes obligés +de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait +cherché à nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui +ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Dès ce moment, il +fallut renoncer plus que jamais à rien obtenir de la Turquie, et notre +ambassadeur, après avoir joui à Constantinople de la plus haute estime +et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu +son rappel. + +Les choses réglées à Tilsitt[18], les deux souverains se quittèrent +paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napoléon accompagna +l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Niémen, où la garde +Russe était en bataille; c'est là qu'en s'embrassant l'empereur Napoléon +détacha sa croix de la Légion-d'Honneur, et l'attacha à la boutonnière +du grenadier qui était à la droite du premier rang de la garde russe, en +disant: «Tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus +amis, ton maître et moi.» + + + + +CHAPITRE X. + +Retour de l'empereur.--Ivresse de la France.--Fêtes: Opéra de +Trajan.--Mission pour Saint-Pétersbourg.--Instructions de +l'empereur.--Mon arrivée à Pétersbourg.--Exaspération contre les +Français.--J'ai peine à trouver un logement.--L'empereur Alexandre. + + +Après la paix de Tilsit, l'empereur revint à Koenigsberg; il n'y resta +que peu de temps, après quoi il partit pour Paris en passant par Dresde, +où il s'arrêta deux jours. + +La France était en délire et croyait jouir d'une paix qui serait suivie +d'une longue série de bonheur. L'empereur arriva à Saint-Cloud avec la +rapidité d'un trait, et deux jours plus tôt qu'on ne l'attendait; il fut +content de tout ce qu'il vit, et fut convaincu que l'administration +n'avait failli en rien pendant sa longue absence. Tout prospérait, +finances, industrie, et en général tout ce qui touche à la félicité +publique. + +Il vint de tous les points de la France des députations lui présenter +des hommages avec des assurances de dévouement. Il en eut pour plus de +quinze jours à recevoir les uns et les autres; il aurait eu de quoi être +enivré, s'il n'avait su depuis long-temps apprécier tout cela à sa juste +valeur. On était d'autant plus aise de le revoir, que l'on n'ignorait +pas à combien d'avantages il avait renoncé pour mettre fin à la guerre. + +Paris fut tout en fête; il était entré un argent énorme provenant des +contributions levées en Prusse[19]; lequel, joint à celui qui aurait dû +être envoyé pour l'entretien de l'armée, et qui n'en était pas sorti, +avait répandu partout une aisance inconnue jusqu'alors. Des travaux +publics étaient ouverts partout; les différentes classes d'artisans +avaient leurs métiers en activité; chacun d'eux gagnait honorablement sa +vie et de quoi augmenter ses jouissances. Grandes routes nouvelles, +canaux et établissemens publics, tout était entrepris à la fois et +marchait avec un ordre admirable. Il fallait bien que l'administration +fût confiée à des mains habiles et probes, pour qu'aucune partie de +cette immense machine ne restât en souffrance, ou n'embarrassât l'autre. + +Dans le nombre des fêtes publiques qui eurent lieu à cette occasion, il +ne faut pas omettre l'opéra du triomphe de Trajan. Le ministre de la +police, qui n'avait point de témoignage de son zèle à donner, par des +travaux semblables à ceux des ministres de l'intérieur, des finances et +autres; qui, de plus, ne pouvait en faire accroire sur la part qu'il +avait eue à l'enthousiasme public résultant des heureux événemens qui +avaient amené la paix, ayant au contraire lieu de craindre une nouvelle +réprimande pour avoir mal fait son devoir dans deux occasions pendant la +même campagne, le ministre, dis-je, eut recours à l'adulation pour +désarmer une colère dont il se croyait menacé, lors même que l'empereur +n'y pensait pas. C'est pour cela qu'il fit faire l'opéra de Trajan, dont +il ne récompensa même pas l'auteur, duquel je tiens ces détails. Ce +dernier prit le sujet de son poëme dans le trait que j'ai rapporté +relativement à madame la princesse de Hatzfeld de Berlin. + +Cet opéra plut beaucoup par le spectacle magnifique qui y était étalé, +et par tout ce que les grâces et les talens des incomparables actrices +de ce théâtre peuvent offrir de mieux dans ce genre. La musique eut le +même succès; mais la louange était trop directe et ne plut point. On +aurait dû mettre plus de tact dans la manière de l'adresser; aussi +l'empereur ne put-il pas en supporter la représentation, et cependant il +eut plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir +donné l'ordre de faire cet opéra. C'était assez l'habitude de se +retrancher derrière son autorité, quand on ne se sentait pas la force de +braver la critique. + +Malgré le zèle du ministre, l'empereur ne fut point dupe; il avait une +adresse pour deviner tout ce qui ne lui paraissait pas naturel. Il +apprit une quantité de petites intrigues qui avaient eu lieu à Paris +pendant son absence, et desquelles il aurait dû être informé par son +ministre, qui eut l'air de les avoir ignorées. J'en parlerai plus bas, +parce que c'est sous mon administration que l'empereur apprit, d'une +manière évidente, les motifs qu'on avait eus de les lui cacher. Il resta +persuadé depuis lors qu'on n'avait cherché qu'à l'abuser. + +Sa confiance dans M. Fouché était disparue; il ne lui disait plus rien, +il le laissait faire. Je dirai tout à d'heure ce qu'il en arriva, et ce +qui faillit perdre le ministre de la police pour jamais. Mais avant je +veux rendre compte de ce qui se passait à Pétersbourg, parce que c'est +le moment d'en parler. + +Avant de quitter Koenigsberg, l'empereur me fit appeler; il venait de +voir le corps du maréchal Soult. Après m'avoir gardé quelques minutes, +il me dit: «Je viens de faire la paix; on me dit que j'ai eu tort, que +je serai trompé; mais, ma foi, c'est assez faire la guerre, il faut +donner du repos au monde. Je veux vous envoyer à Saint-Pétersbourg, en +attendant que j'aie fait choix d'un ambassadeur; je vous donnerai pour +l'empereur Alexandre une lettre qui sera votre lettre de créance. Vous +ferez là mes affaires: souvenez-vous que je ne veux faire la guerre avec +qui que ce soit; et établissez-vous sur ce principe-là. Ce serait me +déplaire beaucoup que de ne pas m'éviter de nouveaux embarras. Voyez +Talleyrand, il vous dira ce qu'il y a à faire pour le moment, et ce qui +a été réglé entre l'empereur de Russie et moi. Je vais laisser reposer +l'armée dans les pays que je dois encore occuper, et faire achever le +paiement des contributions. C'est le seul cas qui pourrait ramener des +difficultés; mais tenez-vous pour dit que je n'en rabattrai rien. Vous +aurez à presser le départ d'un ambassadeur; faites en sorte que le choix +tombe sur un homme qui ne vienne pas chez nous pour y faire ce qu'ont +fait ceux que nous avons déjà eus. + +«Je vous ferai envoyer le traité secret après que j'aurai reçu vos +premiers rapports. Dans vos conversations, évitez soigneusement tout ce +qui peut choquer. Par exemple, ne parlez jamais de guerre; ne frondez +aucun usage, ne remarquez aucun ridicule: chaque peuple a ses usages, et +il n'est que trop dans l'habitude des Français de rapporter tout aux +leurs, et de se donner pour modèles. C'est une mauvaise marche, qui vous +empêchera de réussir en vous rendant insupportable à toute la société. +Enfin, si je puis resserrer mon alliance avec ce pays, et y faire +quelque chose de durable, ne négligez rien pour cela. Vous avez vu comme +j'ai été trompé avec les Autrichiens et les Prussiens; j'ai confiance +dans l'empereur de Russie, et il n'y a rien entre les deux nations qui +s'oppose à un entier rapprochement; allez y travailler.» + +C'était là toute ma mission; elle était pacifique; et n'avait rien qui +sentît l'envoyé d'un conquérant. L'empereur partit le même soir pour +Paris, et le lendemain je me mis en route pour Pétersbourg. Nous +commencions l'évacuation des bords du Niémen, lorsque je traversai ce +fleuve, et de l'autre côté étaient encore les milices asiatiques que le +prince Labanow avait amenées pour former une réserve à l'armée du +général Benningsen, qui revenait de la bataille de Friedland. + +La garde russe était partie depuis quelques jours, et ce qui restait là +de troupes russes, comme sauvegarde de cet empire, ne pouvait pas être +opposé à un seul de nos corps d'armée. + +J'arrivai à Pétersbourg le 14 juillet, vers onze heures du matin; je fus +frappé d'admiration en me trouvant dans une aussi belle ville après +avoir traversé un pays à l'extrémité duquel j'aurais été moins surpris +de rencontrer le chaos; mais il faut être arrivé jusqu'à la porte pour +s'apercevoir que l'on approche d'une grande capitale. + +J'avais envoyé la veille les officiers qui étaient avec moi, afin de +retenir un logement convenable, pour moi et pour tout ce qui +m'accompagnait. Mais quel fut mon étonnement de les trouver encore le +lendemain, cherchant eux-mêmes où s'établir: l'opinion était tellement +montée contre les Français, que dans aucun hôtel garni on ne voulait me +loger; j'ai été au moment d'être obligé d'avoir recours à des moyens +extraordinaires, lorsque le plus heureux hasard me fit rencontrer, dans +le propriétaire de l'hôtel de Londres, un homme qui était de mon +département; il passa sur toutes les considérations et me logea. + +Le jour même de mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'eus l'honneur d'être +présenté à l'empereur de Russie et de lui remettre la lettre dont +j'étais porteur pour lui. Il était établi dans un petit château de +plaisance nommé Kamemostrow, distant d'une bonne lieue de la ville, +au-delà de la Neva. + +J'étais bien loin de m'attendre à un accueil aussi bienveillant que +celui que j'en reçus. Cette première réception ne fut qu'une +conversation de bonté de sa part; elle ne dura qu'un quart d'heure, et +il la termina en me faisant l'honneur de me faire inviter à dîner pour +le lendemain; c'est dans l'après-dîner de ce jour-là, qu'étant resté +seul avec lui, il me prit à part et commença la première conversation +d'affaires. Je dois hommage à la vérité, et convenir qu'en le quittant +j'étais convaincu qu'il tiendrait toutes les conditions de son alliance +avec nous; mais aussi il me parla de sa position vis-à-vis des Turcs, en +termes si clairs, que je ne pouvais me méprendre sur la conclusion qu'il +en tirerait. + +Il me répétait souvent que l'empereur lui avait dit qu'il n'avait point +d'engagemens avec le nouveau sultan, que les changemens survenus dans le +monde changeaient naturellement les relations des différens États entre +eux. Je vis bien que cette matière avait été le sujet de plus d'un +entretien à Tilsit; mais comme l'empereur Napoléon ne m'avait pas parlé +de cela, je ne pouvais qu'écouter sans répondre. Je fus persuadé +dès-lors qu'il ne demanderait pas mieux que de ne pouvoir pas faire la +paix avec la Porte, parce que la conséquence était naturelle dans ce +cas; et je ne pus mettre hors de mon esprit qu'il y avait eu entre eux +deux quelque confidence réciproque sur des projets médités depuis +long-temps; parce que je ne pouvais pas me persuader que nous eussions +renoncé aux Turcs, sans quelque convention de la part de la Russie de +nous laisser faire ailleurs, par compensation, ce qui pourrait nous +convenir. J'ai même de fortes raisons pour croire qu'à ce même Tilsit il +fut question de l'Espagne. + +C'était la seule affaire qui occupât sérieusement l'empereur; et comme +il ne voulait plus de guerre, comment aurait-il manqué l'occasion de +parler au seul monarque qui pouvait la faire d'une manière inquiétante +pour nous, d'un projet qui l'aurait infailliblement rallumée, s'il avait +été dans l'intention de s'y opposer. Il était bien plus naturel et +raisonnable de le lui communiquer franchement, puisque le même monarque +avait, de son côté, un autre projet, dont l'exécution pouvait être +traversée par la France, si elle n'y avait pas préalablement donné son +assentiment. + +Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que, lors du +commencement des affaires d'Espagne (que j'expliquerai tout à l'heure), +on débitait à Saint-Pétersbourg, aussi-bien que dans les autres villes, +des contes de toutes les façons sur ce qui se préparait à Madrid. +L'empereur de Russie ne l'ignorait pas: il ne m'en dit que quelques +mots, et l'empereur, qui m'écrivait de Paris toutes les semaines, ne +m'en parlait pas du tout. Or, comme il avait à coeur de resserrer son +alliance avec la Russie, qui aurait pu souffrir par le seul fait de son +entreprise sur l'Espagne, il n'aurait pas manqué de me faire adresser +des instructions à ce sujet, si tout n'avait été convenu d'avance à +Tilsit: il ne le fit pas, parce qu'il avait bien jugé que cela ne serait +pas nécessaire. + +J'ai passé six mois à Saint-Pétersbourg, comblé des bontés de l'empereur +Alexandre à un tel point, qu'il ne m'avait plus laissé le moyen de me +renfermer dans la gravité du caractère diplomatique, si j'avais eu à +traiter d'affaires importantes. Je le sentais bien; mais j'eus le +bonheur de n'en avoir que d'agréables, car ces six mois furent ce qu'on +appelle, dans le mariage, la lune de miel; je n'avais que de bonnes +communications à faire; je n'étais, à proprement parler, que +l'intermédiaire confidentiel d'un échange de courtoisie accompagnée de +dons de toutes les espèces. Je n'ai point perdu le souvenir de tous ces +heureux temps-là, où il nous était permis de nous livrer à l'espérance +de jouir d'un bonheur acheté par beaucoup de fatigues et de dangers. + +L'accueil de la société envers moi et ce qui m'accompagnait, était en +raison inverse des bontés de l'empereur Alexandre. Pendant les six +premières semaines de mon séjour chez lui, je n'ai pu me faire ouvrir +aucune porte, et, hormis les jours où j'avais l'honneur de dîner chez +l'empereur, la promenade publique était mon seul amusement; et chez +l'empereur même, je voyais la première noblesse partir le soir pour +quelques assemblées ou bals, et moi je revenais tristement à mon +secrétaire. L'empereur de Russie voyait tout cela, il aurait voulu qu'on +eût agi autrement; mais toutefois je n'ai jamais eu l'air, vis-à-vis de +lui, d'en souffrir, et je n'en ai jamais parlé. + + + + +CHAPITRE XI. + +Pétersbourg.--Fêtes de Petershoff.--Les princes de la maison de Bourbon +se retirent soudainement.--Communications de l'empereur Alexandre à cet +égard.--Réponse de l'empereur Napoléon.--Les princes peuvent venir +habiter Versailles.--Mission de M. de Blacas.--Ma biographie.--Allusions +de l'impératrice. + + +Au moment de mon arrivée à Pétersbourg, on récitait publiquement, dans +les églises, des prières contre nous et particulièrement contre +l'empereur Napoléon. Comme j'arrivai le premier en Russie, je recueillis +tout ce qu'on y avait semé. Pendant cette rigoureuse quarantaine à +laquelle je fus soumis, j'employai mon temps à visiter tout ce que cette +belle ville offre de curieux: c'est en la parcourant que j'ai entendu +moi-même, dans des églises, réciter les prières dont je viens de parler; +il est vrai de dire que l'empereur de Russie ne se les rappelait plus, +et qu'il les fit cesser aussitôt. + +Pétersbourg est bâti avec tout le luxe d'Italie et la profusion de +granit et de marbre que les historiens nous rapportent avoir été +remarquée dans les villes anciennes dont le nom seul nous est resté. On +n'y voyait pas encore de musée ni d'académie de belles-lettres; mais le +germe de la civilisation se reconnaissait partout, et, avec fort peu de +temps, ce pays fera peut-être trembler le monde. Ses peuples sont neufs +et vigoureux; ils ne sont point énervés par la jouissance; chaque guerre +qu'ils feront vers l'occident leur apportera quelque connaissance de +plus. C'est, selon moi, une bien grande faute de la part des souverains +qui gouvernent des pays riches et des peuples aisés, que d'ouvrir leurs +barrières à ceux qui viennent pour y prendre, sans jamais y rien +apporter que le fléau inséparable d'une multitude avide de jouissances +qui lui étaient inconnues: les Russes en connaissent maintenant le +chemin, qui les empêchera d'essayer de le reprendre? + +J'ai eu occasion de voir les fêtes de Petershoff. C'est un très beau +spectacle: je l'ai trouvé assez ressemblant à celui que présentent en +France les fêtes de Saint-Cloud, lorsque l'empereur est dans cette +résidence; mais j'ai trouvé la classe des bourgeois et artisans russes +plus aisée et étalant plus de luxe dans sa mise extérieure qu'on ne le +voit dans la classe correspondante en France. + +Petershoff a été construit à l'imitation de Marly près Saint-Germain. La +cour y a une quantité de petits pavillons isolés les uns des autres, et +contenant chacun tout ce qui est nécessaire à l'établissement complet +d'une maison de représentation. L'empereur Alexandre me fit donner un de +ces petits pavillons pour le temps que durèrent les fêtes de Petershoff, +et il eut la bonté de s'occuper de moi les jours où le public et la cour +étaient tout occupés de lui. + +Les fêtes ont régulièrement lieu pendant les premiers jours d'août. On y +célèbre le jour de naissance ou de nom de sa majesté l'impératrice-mère. +Elle donne à toute la Russie l'exemple d'une grande piété et de grandes +vertus; sa protection est accordée à tous les établissemens de charité, +et, en général, son nom est inséparable des actes de bienfaisance de ce +pays-là. + +C'est au retour de Petershoff à Pétersbourg que j'appris la nomination +de M. de Champagny au ministère des relations extérieures, et celle de +M. de Talleyrand à la dignité de vice-grand-électeur; on apprit aussi, +par le gouverneur de Mittau, le départ des princes de la maison de +Bourbon, qui étaient retirés dans cette résidence. Ils s'étaient +embarqués pour la Suède: je n'en ai pas connu le motif; mais ce que je +me rappelle très bien, c'est que l'empereur Alexandre m'envoya chercher +tout exprès, et me dit: «Général (c'est ainsi qu'il m'appelait), je vous +ai fait demander pour vous communiquer ce que je viens de recevoir de +mon gouverneur à Mittau.» Il me montra la lettre, qu'il avait eu la +bonté de faire traduire en français. «Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il me +rend compte du départ inopiné du comte de Lille et de sa famille; je +n'en ai pas été prévenu d'une autre manière, et n'ai reçu à l'avance, ni +même au moment de leur départ, aucune communication relativement à cette +résolution dont je ne devine pas le motif. J'ai voulu vous en faire part +pour que vous en rendiez compte chez vous, afin que l'empereur ordonne +ce qu'il jugera convenable. Vous savez que, plus d'une fois, les +déplacemens de cette famille ont été, en France, les précurseurs +d'agitations, et je serais désespéré que l'empereur crût que j'y ai la +moindre part. Ce n'est pas qu'en mon particulier je croie qu'il eût la +moindre chose à redouter de ces princes: je ne connaissais pas le comte +de Lille, quoiqu'il résidât à Mittau. En partant pour la Moravie, en +1805, je ne pouvais passer par cette ville sans lui faire une visite. + +«Je suis persuadé, qu'à moins d'événemens bien extraordinaires que +l'intelligence humaine ne peut pas prévoir, cette famille ne remontera +jamais sur le trône; elle finira comme celle des Stuarts.» + +Je reçus cette communication avec le respect que je devais, et +conformément aux ordres d'Alexandre, j'en rendis compte à l'empereur +Napoléon. + +Ce départ me surprit; je ne savais à quoi l'attribuer. Je me mis à +écouter ce qu'en disaient les salons, et j'appris que cette fuite +précipitée était attribuée à quelques démarches de ma part. L'on ne +craignait pas même de répandre, qu'on avait laissé entrevoir à la +famille royale qu'elle n'était pas à l'abri d'une nouvelle entreprise +semblable à celle qui avait été tentée lorsqu'elle habitait Varsovie. +Tout cela étant de l'énigme pour moi, je n'en devins que plus curieux, +et je saisis une des occasions de mes entretiens particuliers avec +l'empereur Alexandre pour m'en expliquer. J'ai appris de lui-même, +qu'effectivement il y avait eu une entreprise formée contre les jours du +comte de Lille, tandis qu'il habitait Varsovie; que son opinion avait +été long-temps incertaine là-dessus, mais qu'il avait fini par +reconnaître que c'était l'oeuvre de quelque basse intrigue à laquelle un +gouvernement comme celui de l'empereur Napoléon n'avait pu jamais avoir +part. Ce ne fut qu'après mon installation au ministère, en 1810, que je +pus approfondir ce que cela signifiait, et je sus effectivement que l'on +n'y avait connu cette affaire que par le bruit qu'avait fait alors +l'administration prussienne de Varsovie, qui avait voulu lui donner une +suite sérieuse; et j'appris que les soupçons s'étaient arrêtés sur un +sieur Galomboyer, chef de division aux relations extérieures de France, +qui, à cette époque-là, avait effectivement paru à Varsovie; qu'il y +avait eu des rapports avec des serviteurs de la maison du roi, qu'il en +était parti subitement lorsque tout fut découvert, était revenu en +France, et était mort peu de temps après son arrivée, sans avoir été +réemployé. + +Ce ne fut qu'alors que je m'expliquai combien étaient naturelles les +craintes du roi, en voyant arriver à Pétersbourg un ministre de +l'empereur, et qui était en même temps un homme de sa confiance. + +Je donne ces détails au public, parce qu'il existe encore des +contemporains de l'époque où ces faits ont eu lieu, et qui pourront +juger de leur véracité. + +J'étais encore occupé d'éclaircir cette affaire, lorsque je reçus la +réponse que l'empereur fit à ma dépêche; elle était conçue en ces +termes: + +«M. le général Savary, j'ai reçu votre lettre de ... Remerciez +l'empereur Alexandre de la communication qu'il vous a chargé de me +faire. Il est dans l'erreur s'il croit que j'attache la moindre +importance à ce que peut faire le comte de Lille; s'il est las d'habiter +la Russie, il peut venir à Versailles, je ferai pourvoir à tout ce qui +lui sera nécessaire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc., etc.» + +Je suis très sûr d'avoir laissé cette lettre dans le nombre de celles +que j'ai remises à mon successeur, comme document appartenant à +l'ambassade: s'il l'a conservée, elle doit se retrouver dans le dossier +du mois de septembre 1807, ou du mois d'octobre; mais j'atteste sur ma +vie qu'elle est vraie, à de très légers changemens près dans les +expressions de la dernière phrase. Je l'ai laissée dans les dossiers de +ma correspondance, afin que, si mon successeur rencontrait encore +quelques cas semblables, il fût dispensé d'en écrire à Paris pour +connaître les intentions de l'empereur sur cette matière. + +Lorsque cette lettre me parvint, cette question était déjà loin, et il +n'en fut plus fait mention dans les conversations subséquentes: il y en +avait une autre qui m'occupait dans ce moment-là. L'empereur Napoléon, +d'après les arrangemens de Tilsit, avait érigé la Hesse, avec quelques +pays qu'il y avait réunis, en royaume de Westphalie, et y avait placé le +prince Jérôme, le plus jeune de ses frères. Le mariage de ce prince avec +la fille du roi de Wurtemberg venait de se conclure à Paris, et l'on +m'avait envoyé des lettres des nouveaux époux pour leur tante +l'impératrice-mère de Russie: je ne voulais point faire une affaire +ministérielle de ce message, d'autant plus que je n'avais d'autre +caractère officiel que celui que la bonté de l'empereur Alexandre +m'accordait; ce fut donc à lui-même que je confiai les deux lettres, en +ne lui cachant pas que le peu de bienveillance[20] que je savais à +l'impératrice-mère pour nous, m'avait ôté le courage de lui demander la +permission de les lui remettre moi-même. + +L'empereur Alexandre les reçut, en me disant qu'il s'en chargeait; il +partait pour Paulwski, où résidait sa mère, et effectivement je reçus le +lendemain les deux réponses aux deux missives dont il avait daigné se +charger; elles étaient accompagnées d'une lettre de l'empereur Alexandre +pour moi, qui aurait satisfait la vanité d'un premier-ministre. +J'envoyai le tout à Paris, cherchant par tous les moyens possibles à +persuader à l'empereur que l'ouvrage de Tilsit pouvait se consolider, et +j'ajoutai que je ne pouvais qu'être satisfait de tout ce que je voyais. + +Il y avait à Pétersbourg, comme envoyé de M. le comte de Lille, M. de +Blacas; il y était arrivé peu de temps après moi. Les affaires qu'il +pouvait y venir traiter ne devaient point m'occuper; elles étaient +purement domestiques. Je ne fais aucun doute que si j'avais demandé son +éloignement, si même j'avais laissé entrevoir que cela me faisait +plaisir, j'aurais été satisfait à l'instant; mais j'étais si loin de +cette pensée, qu'ayant connu une partie des objets de sa mission, sur +laquelle il avait de la peine à obtenir satisfaction, j'ai contribué à +faire disparaître les difficultés qu'il rencontrait; non pas que j'en +aie fait l'objet d'une communication officielle, mais j'ai employé un +moyen qui a également réussi. + +M. de Blacas avait, entre autres choses, à solliciter des réparations +d'ameublement pour l'appartement qu'occupait madame la duchesse +d'Angoulême. Était-ce un motif vrai ou apparent de sa mission? au moins +on le disait dans la société; le fait est que, soit crainte d'un côté de +se mettre l'envoyé de la France à dos, ou, ce qui est vraisemblable, le +peu de temps convenable que l'on avait pour entretenir l'empereur +Alexandre de ces sollicitations, M. de Blacas restait sans rien obtenir. +Lorsque je sus ce qui l'occupait dans le moment, un des premiers usages +que j'aie fait de la faveur que l'on m'avait accordée a été de +m'expliquer là-dessus en termes catégoriques, vis-à-vis des personnes +auxquelles M. de Blacas avait affaire; ajoutant que, si je ne craignais +pas de blesser l'empereur Alexandre, je prendrais des mesures pour que +les réparations qu'on sollicitait fussent exécutées, et me chargerais +d'y faire face, bien persuadé que je serais approuvé par l'empereur. +Cela fut droit à son adresse, et M. de Blacas a sûrement ignoré ces +détails. + +Au milieu de l'ennui dont j'étais accablé, et de la tristesse qui était +entrée dans mon esprit, j'étais allé dans un grand magasin de librairie: +en y cherchant ce que je ne trouvais pas, je jetai les yeux sur quelques +pamphlets imprimés en Angleterre, contre les Français, et +particulièrement contre l'empereur. J'en achetai la collection la plus +complète que je pus réunir; ma voiture en était pleine: je les ai lus +tous d'un bout à l'autre; et, comme véridiquement parlant, c'était un +tissu de mensonges parmi lesquels j'avais peine à deviner même ce que +les auteurs avaient voulu dire, quoique je connusse toutes les personnes +dont ils parlaient, je n'eus besoin d'aucun des secours de la +philosophie pour en supporter la lecture. + +C'étaient cependant ces méprisables productions qui avaient formé +l'opinion sur nous, aussi bien en Russie qu'en Angleterre, et notre +ministre de la police n'avait fait paraître aucune réponse à tous ces +mensonges. Je trouvai ma note biographique dans un de ces ouvrages, +accompagnée de mon portrait physique et moral; ni l'un ni l'autre +n'était flatté: l'on me disait le fils d'un suisse de porte cochère; que +je m'étais engagé, à la suite de quelque mauvaise action, pour me +dérober à la justice; et qu'à travers les désordres de la révolution, +j'avais fait remarquer ma perspicacité dans les scènes sanglantes dont +elle a offert le tableau. Mon extrait de naissance aurait pu répondre à +cette injurieuse assertion; mais enfin cette idée était logée dans +toutes les têtes. + +Mon portrait moral était encore pire, et à en croire ces lumineux +directeurs de l'opinion de la multitude, il n'y avait guère d'exécuteur +de hautes-oeuvres qui eût mieux mérité que moi les épithètes qu'ils me +prodiguaient. + +Quoique, au fond, je ressentisse une peine vive d'être présenté sous ces +couleurs à l'opinion des étrangers, qui pouvait toujours réagir un peu +sur celle de mes compatriotes, je pris le seul parti qui me convenait, +ce fut de descendre dans ma conscience; elle est toujours le meilleur +juge des hommes de bien, et dans cette occasion elle ne m'inspira que du +mépris pour ces sortes d'accusations. Elle me conseilla bien; car il +n'en est resté dans mon coeur aucun ressentiment, quoique j'aie eu plus +d'une fois l'occasion de me venger. + +Je pris donc le parti de rire de tout cela, et d'employer tout mon +esprit à aider aux plaisanteries que l'on cherchait à m'en faire. On a +tant d'avantage sur les imposteurs, lorsque l'on se sent honnête homme, +que je me retirais toujours victorieux de ces sortes d'explications. Je +me rappelle qu'un jour je dînais chez l'empereur de Russie; il n'y avait +jamais moins de douze ou quinze personnes: l'impératrice régnante me fit +l'honneur de m'adresser la parole, en me disant: «Général, de quel pays +êtes-vous?--Madame, je suis de la Champagne.--Mais votre famille +est-elle française?--Oui, madame, elle est aussi de la Champagne, de +Sedan, qui est le pays où l'on fait les beaux draps.--Je vous croyais +étranger, on m'avait dit que vous étiez Suisse.--Madame, je vois ce que +votre majesté veut dire; je sais qu'on l'a écrit; j'ai lu tout cela, et +je la prie de ne pas arrêter son opinion sur de pareilles productions.» +L'impératrice vit que je l'avais devinée, et la conversation en resta +là. Le hasard avait fait que le même jour j'avais lu ce qui me +concernait dans les pamphlets dont je viens de parler. L'impératrice de +Russie avait probablement voulu s'assurer s'ils avaient dit la vérité, +et elle avait un jugement trop sain pour ne pas mettre la justice du +côté où elle devait être. + +Différentes petites circonstances de cette espèce contribuèrent à me +rendre la société moins défavorable, et, peu à peu, je parvins, non sans +peine, à me faire ouvrir les portes des maisons devant lesquelles, +quinze jours avant, il aurait fallu que j'ouvrisse la tranchée; et comme +les extrêmes se touchent dans le monde, et surtout en Russie, j'eus, par +la suite, autant à faire pour me dérober aux prévenances du grand monde +que j'avais eu besoin de patience pour supporter ses rigueurs. + +Je ferai observer ici que c'était précisément dans ce temps que +l'ambassadeur de Russie arrivait à Paris. Je m'étais employé à le +recommander, ainsi que toute sa suite, à tout ce que les cercles de +cette capitale présentaient de dames aimables; je n'en avais excepté +aucune. Paris était enivré de plaisir lorsqu'ils y arrivèrent: on les +invitait partout, et certes, alors, je n'étais pas payé de retour en +Russie. J'en ai agi ainsi, parce que les premières dépêches d'un +ambassadeur se ressentent toujours de l'impression qui a frappé son +esprit en arrivant, laquelle dépend aussi fort souvent de l'accueil +qu'il a reçu tant du souverain que de la société. + +Mon but fut rempli, et j'eus lieu d'être bien dédommagé de toutes les +bouderies que l'on m'avait faites, lorsqu'on ne put douter que j'avais +évité un accueil pareil à la légation russe qui allait à Paris. + + + + +CHAPITRE XII. + +Les Turcs refusent notre médiation.--Le général Guilleminot.--L'empereur +Alexandre va inspecter son armée.--Invitation de +l'impératrice.--Questions de cette princesse sur le goût de Napoléon +pour le spectacle.--Surprise de Copenhague.--Indignation que cet +attentat cause en Russie. + + +L'empereur Alexandre venait de recevoir des nouvelles de Turquie. Les +Turcs refusaient de faire la paix. Ceci a besoin d'être expliqué. + +Il avait été convenu à Tilsit que la France interposerait ses bons +offices pour amener la conclusion de la paix entre la Russie et la +Porte. En exécution de cet article du traité, l'empereur Napoléon avait +fait envoyer à l'armée turque le général Guilleminot, pour aplanir les +différends, après en avoir fait écrire au général Sébastiani, son +ambassadeur à Constantinople. + +Les Turcs voulurent bien traiter; mais, lorsqu'ils virent qu'il était +question de céder aux Russes la Valachie et la Moldavie, et que nous les +laissions dans cette position, leur indignation se manifesta; les bonnes +gens avaient assez de bon sens pour voir que nous nous étions arrangés à +leurs dépens. Ils disaient avec raison: «Que nous serait-il arrivé de +pis, si, au lieu d'être vainqueurs, les Français avaient été battus?» +Ils avaient raison, et peut-être ne devions-nous pas les abandonner, au +risque de faire une campagne de plus. + +Ils déclarèrent donc qu'à moins qu'on ne leur restituât les provinces +qu'ils avaient perdues, ils ne traiteraient pas, et renonceraient à +l'intervention de la France. Ils allèrent même jusqu'à demander la +restitution d'un vaisseau de guerre qu'ils venaient de perdre dans +l'Archipel, à la suite d'un combat entre leur escadre et l'escadre +russe, lequel vaisseau était déjà emmené par celle-ci. + +Les Russes auraient volontiers fait la paix avec les Turcs; ils en +avaient besoin, mais pas au point de signer des conditions ridicules: +j'oserai même ajouter que, si l'on avait insisté un peu, ils n'auraient +pas couru de nouveaux risques pour conserver les deux provinces en +question. + +Les choses en étaient là lorsque l'empereur Alexandre m'envoya chercher +pour me les expliquer, et me demander si je pouvais prendre sur moi +d'écrire au général Guilleminot, pour qu'il s'employât à faire entendre +raison aux Turcs, tant sur la paix que sur l'armistice préalablement +nécessaire pour la négocier. Je le fis en termes précis, quoique cela +fût tout-à-fait en dehors de mes instructions. Ce qui m'y décida, c'est +que je ne voulais pas laisser à l'empereur de Russie le moindre doute +sur la sincérité des sentimens dont j'étais quelquefois chargé de lui +renouveler l'assurance. Je lui remis moi-même ma lettre ouverte, et il +la fit parvenir au général Guilleminot; elle ne produisit aucun effet. +Le général Guilleminot fut obligé de quitter les Turcs sans en avoir +rien pu obtenir, et la guerre continua. + +L'empereur Alexandre s'occupait beaucoup de la réorganisation de son +armée aux frontières de Pologne. Il avait, après les malheurs de +Friedland, demandé de grands efforts à la nation russe, en hommes, +chevaux et denrées; tout cela venait d'arriver aux lieux où était son +armée. Il partit de Saint-Pétersbourg, pour aller diriger lui-même +l'emploi de tous ces moyens; et, quoique la saison fût mauvaise, il fit +le trajet avec une incroyable rapidité. + +Je restai à Pétersbourg pendant son absence, et je fus aussi surpris que +flatté d'être invité une fois à dîner chez l'impératrice régnante. Sa +soeur, la princesse Amélie de Bade, y était, ainsi que le comte de +Romanzoff, ministre des relations extérieures, et M. le comte +Kotchoubey, ministre de l'intérieur. + +Je cite ces détails, parce qu'à ce dîner sa majesté l'impératrice mit la +conversation presque continuellement sur la France et sur Paris. Il +était difficile de parler de quelque chose qu'elle ne connût pas. Notre +littérature lui était extrêmement familière; elle me faisait l'honneur +de me parler de nos spectacles; elle aimait nos productions tragiques, +et connaissait le mérite de tous nos bons acteurs. Elle me dit: +«L'empereur aime-t-il le spectacle?--Beaucoup, madame, et préférablement +la tragédie.--Quelles sont celles qu'il préfère?--Madame, il aime +beaucoup tous les ouvrages de Racine et de Corneille.--Je le conçois +sans peine; mais encore y a-t-il du choix dans ces chefs-d'oeuvre-là?--Je +l'ai vu aller souvent voir jouer _Mithridate_.--Ne fait-il jamais jouer +_Mérope_?--Pardonnez-moi, madame.» + +Je crus d'abord qu'il y avait dans cette question une intention maligne, +et que l'impératrice voulait faire allusion à Polyphonte; mais je ne me +déconcertai pas: peut-être, au reste, était-ce une conséquence de ce que +je m'étais imaginé sur la manière dont on pensait généralement à notre +égard en Russie. + +L'empereur Alexandre revint de Pologne fort content de son armée; ses +pertes étaient réparées, et il avait préparé le mouvement de la portion +de cette même armée, qu'il voulait porter en Finlande pour attaquer +cette province, et forcer enfin la Suède à faire la paix. + +Nous étions à la fin d'octobre, lorsque les premières colonnes des +troupes destinées à agir contre les Suédois arrivèrent à Pétersbourg +pour y passer la Neva; l'empereur les passait en revue corps par corps. +Il m'a quelquefois permis de l'accompagner à ces sortes de revues, et +j'étais étonné de voir des troupes en aussi bon état après une aussi +longue route. + +À cette même époque, les Anglais venaient de s'emparer de Copenhague et +de la flotte danoise. Il n'y avait qu'un cri en Russie contre cette +agression; le ministre de Danemarck à Saint-Pétersbourg se donnait +beaucoup de mouvement pour obtenir des secours de la part des Russes, +qui ne pouvaient rien dans ce moment-là. + +L'empereur Napoléon m'écrivit de Paris à ce sujet, et me disait que cet +événement le contrariait fort, mais qu'il était le résultat de la +politique équivoque du Danemarck, qui, dans la campagne précédente, +avait retiré toutes ses troupes des îles pour les réunir en Holstein, où +elles s'étaient encore trouvées lors de l'apparition des Anglais, et +n'avaient pu porter du secours à la capitale. Cette disposition avait +été prise par le gouvernement danois, sans doute par un effet de la même +influence qui agissait contre nous-mêmes en Espagne; et, dans le cas où +un malheur nous serait arrivé, ils auraient été prêts à prendre le parti +qui aurait été le plus conforme à leurs intérêts. + +Néanmoins la Russie sentit cette perte du Danemarck, dont la flotte +était un bon tiers de la garantie de neutralité de la Baltique. +L'empereur Alexandre fit déclarer par son ministre, à l'ambassadeur +d'Angleterre, qu'il prendrait fait et cause en faveur du Danemarck, et +qu'il ne resterait pas indifférent à l'agression dont cette puissance +avait été la victime. + +Le mois d'octobre se passa sans rien offrir de remarquable; les liens +entre la Russie et la France se resserraient. L'empereur Alexandre +lui-même luttait contre l'opinion la plus générale, qui ne nous était +pas favorable; et, en ce qui dépendait de la France, je m'efforçai de +lui rendre facile ce que je lui voyais faire pour ramener tout le monde +à sa manière de penser. Rien n'était égal à l'irrévérence avec laquelle +la jeunesse russe osait s'expliquer sur le compte de son souverain. +Quelquefois je me suis trouvé obligé d'en reprendre plusieurs et de +relever leurs inconvenantes réflexions. Pendant quelque temps, je conçus +de l'inquiétude sur la suite que ces licences pourraient avoir dans un +pays où les révolutions de palais n'avaient été que trop communes. Je me +mis dès-lors à observer, sous ce rapport, les plus audacieux parleurs, +qui ne tendaient à rien moins qu'à porter toute cette jeunesse à la plus +criminelle des entreprises. J'étudiai toutes les conjurations qui ont eu +lieu en Russie depuis un siècle. La dernière était si récente, que tous +les contes absurdes qui se débitaient sur elle étaient encore le sujet +des conversations de plusieurs méchantes coteries de société, dont +Pétersbourg a, comme plusieurs grandes villes, le malheur d'être +affligé. + +Lorsque des circonstances politiques qui surviennent, sortent de la +sphère de leurs petites idées, il part de ces coteries un déluge de +mauvais quolibets, de faux avis, et de tout ce qui peut égarer le +jugement des bons citoyens, accoutumés à suivre l'exemple de +l'obéissance. Tous ces énergumènes ne sont pas redoutables pour un +gouvernement fort; mais ils s'attachent à toutes ses actions, comme la +rouille s'attache aux métaux, et les corrode. On est tout étonné +d'apercevoir, au bout d'un certain laps de temps, le mal qu'on a éprouvé +de ces chenilles qu'on a négligé d'écraser lorsque le temps pour le +faire était favorable. + +J'eus le courage d'écouter tout ce que l'on voulut me dire sur la mort +de l'empereur Paul. Les divers récits de cette scène tragique me +faisaient connaître beaucoup de détails personnels sur des hommes de +marque, et il serait heureux que des ambassadeurs eussent beaucoup de +renseignemens comme ceux que je pus mettre sur mes tablettes. + +Voici ce que j'ai appris sur cet événement, car mon auteur était un +grand personnage russe, ami de l'empereur Paul; c'est sa propre +narration que je rapporte. Je pourrais le nommer, parce que je le crois +mort depuis; mais l'autorité de son nom ne donnerait pas plus de force à +la vérité pour les Russes contemporains qui liront ces Mémoires. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Conspiration contre l'empereur Paul.--Le comte P...--Le général B...--Le +grand-duc.--Assassinat de l'empereur Paul.--On répand qu'il est mort de +maladie.--Position critique de l'empereur Alexandre.--Le maréchal Soult +intercepte une ébauche de conspiration.--Ses ramifications. + + +L'empereur Paul était monté fort tard sur le trône; il avait eu à +supporter les hauteurs de tous les favoris de sa mère, et de plus il +avait été souvent en butte aux intrigues des courtisans, qui, pour faire +valoir leur zèle, lui avaient plus d'une fois supposé des projets de +rébellion et de vengeance pour le meurtre de son père Pierre III. Ces +désagrémens avaient empoisonné sa jeunesse, et avaient jeté dans son +esprit des dispositions de méfiance, qui étaient toujours accompagnées +d'aigreur envers tout ce qu'il soupçonnait avoir eu quelque part aux +persécutions qu'il avait éprouvées. + +Lorsqu'il fut empereur, il ne se défia pas des ressentimens du grand-duc +Paul, et s'occupa un peu trop à faire justice de ceux dont il avait eu à +se plaindre. Il se fit par là beaucoup d'ennemis; la plupart étaient +puissans de richesse et d'honneurs, auxquels les hommes renoncent +difficilement: les soupçons et la terreur régnèrent bientôt autour de +lui; au lieu de ramener les esprits par la douceur, il les exaspéra par +de la sévérité. Il crut, en vain, se faire des amis par des libéralités +qu'il porta jusqu'à la profusion la plus irréfléchie; il était dans le +même jour, bon jusqu'à la faiblesse, sévère jusqu'à l'inhumanité, et +quelquefois injuste jusqu'à la cruauté, autant qu'irrésolu et variable +jusqu'à la démence; à tel point qu'il rendit des ukases ridicules pour +interdire l'usage des chapeaux ronds et des pantalons, et pour défendre +de porter les cheveux coupés à la française: on était puni du knout +lorsque l'on était trouvé en contravention avec de pareilles lois!! + +Cette manière de gouverner ne pouvait pas donner de sécurité pour +l'avenir à tous ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter de la +versatilité de son caractère et de sa violence: ce parti était nombreux, +et songea dès-lors à sa sûreté. En Russie, comme dans tous les autres +pays, c'est un très petit nombre d'individus riches, et le plus souvent +mal famés, qui s'emparent du domaine de l'opinion publique, qu'ils +dirigent pour ou contre le souverain, selon qu'il leur plaît ou ne leur +plaît pas; leur aréopage le juge sans appel, et, une fois qu'ils ont +prononcé, ils ne s'occupent plus que de l'exécution de leur arrêt: ce +fut le cas de l'empereur Paul. + +Ses sujets le condamnèrent sous les prétextes les plus frivoles, et les +passions, qui ne calculent pas, l'accusèrent de tout ce qu'il y avait de +plus déraisonnable et à la fois de plus criminel. Les plus ardens à le +précipiter du trône furent bientôt d'accord; mais de grandes difficultés +traversaient l'exécution de ce dessein: c'est à Moscou qu'il se trama, +parce que, dans cette ville éloignée de la cour, on peut s'envelopper de +tout le mystère qu'exige une pareille entreprise. + +Elle ne pouvait réussir sans la participation du gouverneur militaire de +Saint-Pétersbourg, qui est tout à la fois le chef des citoyens, le +général de la garnison et le gardien de l'empereur. Il exerce une +surveillance qui lui eût infailliblement fait découvrir les petites +menées par lesquelles il était nécessaire de commencer cette entreprise. +Les conjurés prirent donc la résolution d'associer le gouverneur +militaire à leurs projets: ce gouverneur était le comte de P... +L'empereur Paul avait une extrême confiance en lui, et ne l'avait fait +gouverneur de cette capitale que parce qu'il le regardait comme le plus +attaché à sa personne et le plus incorruptible: ce comte P... était un +homme profondément astucieux, et, à ce qu'il paraît, d'une duplicité de +caractère semblable à celle des personnages principaux que l'on voit +figurer dans les révolutions d'Orient. Un conjuré, dont je dois taire le +nom, se chargea de sonder P..., sans lui rien dire du projet arrêté, +mais de connaître directement de lui-même sa manière de penser sur +l'empereur, et sur tout ce qui était le sujet du mécontentement général. +P... s'ouvrit, et la confiance s'établit entre lui et le conjuré, qui ne +manqua pas de lui répéter souvent que l'extrême confiance dont il +jouissait en ce moment ne tarderait pas à être suivie d'un exil en +Sibérie, aussitôt qu'un envieux, dont les hommes en place ne manquent +jamais, serait parvenu à entretenir l'empereur un instant; que cela ne +dépendait que d'une maîtresse, et qu'enfin, avec un homme du caractère +de l'empereur, rien n'était stable. M. de P... sentit toute la force de +ce raisonnement, et vit bien qu'il était le précurseur de quelque chose: +lorsqu'on lui eut déroulé le projet, il s'engagea dans l'entreprise, et +en connut tous les conjurés, dont il devint dès-lors le chef, parce que +la réussite dépendait de lui. Il demanda quelques jours pour y +réfléchir; il comprit bien que, si le coup manquait, il devenait lui +seul plus coupable que les autres, dont les dépositions l'auraient +accablé, et que, s'il réussissait, il devait craindre le ressentiment du +grand-duc qui allait monter sur le trône, ainsi que celui de la veuve, +qui ne mettrait pas de bornes à ses vengeances; qu'enfin si le projet +venait à s'éventer avant son exécution, il avait à mettre les apparences +de son infidélité à l'abri des reproches que l'empereur Paul lui aurait +adressés: il songea à parer à tous ces incidens. + +Son emploi lui donnait beaucoup d'accès dans l'intérieur de l'empereur, +et il n'était pas sans savoir que Paul faisait éprouver à son fils +plusieurs désagrémens semblables à ceux dont il avait lui-même eu tant à +se plaindre étant grand-duc. P..., au lieu de calmer l'empereur, +l'excita, et lui parla en termes ambigus de ce qu'il voyait et entendait +dire, laissant entrevoir à l'empereur qu'il fallait bien que les plus +audacieux comptassent sur l'impunité qu'on leur avait sans doute promise +pour oser parler de la sorte. + +De pareilles réflexions ne manquèrent pas d'atteindre leur but; elles +mettaient dans l'esprit de l'empereur une méfiance sombre qui le porta +jusqu'à suspecter ses propres enfans, et à les entourer de surveillans: +c'était ce que P... voulait. Le grand-duc, poursuivi par les soupçons de +son père, fut réduit à se rapprocher de P..., qui, d'un mot, pouvait +attirer sur lui un accès de fureur de Paul, accès dont les suites +étaient imprévoyables. + +Le gouverneur militaire, ainsi placé entre le père et le fils, jouait à +coup sûr; il gagna la confiance du grand-duc en l'entretenant du malheur +auquel lui, P..., serait exposé s'il venait à recevoir l'ordre de le +faire arrêter; qu'il n'osait pas répondre que cela n'arrivât pas d'un +instant à l'autre; qu'il ne pouvait deviner quel était celui qui montait +la tête de l'empereur contre ses enfans, mais qu'il était exaspéré au +dernier point. Il était difficile qu'une pareille duplicité n'en imposât +pas à une âme neuve comme celle du grand-duc, qui commençait à trembler +sur le sort qui lui était réservé. + +Lorsque M. de P... l'eut amené au point d'anxiété où il voulait le voir, +avant de lui rien communiquer, il se décida à l'en entretenir, en +commençant par lui faire un tableau effrayant de l'état dans lequel les +profusions de son père avaient mis les finances de l'empire, ainsi que +l'état d'humiliation sous laquelle on vivait, avec la perspective de se +voir chaque jour arraché à sa famille, mutilé, et jeté en exil pour le +reste de sa vie; ajoutant que la fureur avec laquelle on procédait à ces +sortes d'exécutions menaçait tout le monde, depuis le plus grand +jusqu'au plus petit; qu'enfin lui-même y était exposé; qu'il venait lui +donner une preuve de son dévouement à sa personne en le prévenant de +prendre ses précautions, parce qu'il serait peut-être une des premières +victimes. Un pareil discours était bien fait pour achever de troubler +une âme déjà alarmée. + +Le grand-duc demandait le remède à opposer à cet orage, qu'il voulait +détourner; P... répliquait de manière à augmenter les inquiétudes que +ses artifices avaient jetées dans l'esprit du prince, et s'engagea, pour +dernière preuve de fidélité, à lui donner avis des ordres qu'il pourrait +recevoir contre lui, en lui faisant observer que, s'il prenait un parti +sans l'en prévenir (comme de s'enfuir), il l'exposait à tous les +ressentimens de l'empereur, qui ne lui pardonnerait pas cette +infidélité; qu'en conséquence il le sommait, avant tout, de lui donner +sa parole d'honneur de se conformer à ce qu'il lui proposerait dès qu'il +aurait reçu l'ordre en question, si toutefois il arrivait. Le grand-duc +donna la parole (assure-t-on), et crut ainsi avoir un protecteur dans le +gouverneur militaire; tandis qu'au contraire le gouverneur rendait ce +prince l'instrument de sa perfidie. + +Les choses en étaient à ce point lorsque P... fait parvenir, avec +adresse, à l'empereur, par une voie détournée, quelques avis sur les +dangers dont il est menacé; ce moyen lui réussit encore. L'empereur +l'envoya chercher, et, lui ayant communiqué l'avis qu'il venait de +recevoir, lui témoigna son étonnement de ce qu'il n'avait pas su cela, +et ne lui en avait pas parlé. P... répondit qu'il n'ignorait rien du +projet, et qu'il prenait des mesures pour le prévenir; il en récita +quelques détails à l'empereur, qui parut tranquille en voyant que son +gouverneur militaire s'était occupé de la sûreté de sa personne. Il fut +tout-à-fait rassuré lorsque M. de P... lui eut dit qu'il attendait la +liste des conjurés, qu'on devait lui donner le même jour; mais qu'il +n'avait encore osé faire arrêter personne, parce qu'il lui était revenu, +et qu'il était forcé de l'avouer à Sa Majesté, que ses enfans n'étaient +pas étrangers à cette entreprise; qu'il ne pouvait pas l'assurer, mais +qu'enfin, si ses soupçons se vérifiaient et étaient fondés, il lui +demandait quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance, tant +pour empêcher le grand-duc d'être averti que pour lui ôter les moyens +d'échapper. + +L'empereur, enchanté de tant de zèle, lui ordonna, dans ce cas-là, de ne +point balancer à l'arrêter. P... répondit que, bien que son dévouement +fût sans bornes, comme il pourrait se faire que ce ne fût pas lui-même +qui exécutât cet ordre, et qu'il pourrait arriver un malheur si le +grand-duc résistait, il voulait avoir un mandat signé de l'empereur pour +que le grand-duc n'eût rien à répliquer, et qu'il obéît. + +L'empereur Paul trouva la mesure sage, et signa de suite le mandat, que +P... emporta; il alla avec cette pièce chez le grand-duc, et, la lui +montrant, lui dit que, quoi qu'il eût pu faire, l'arrêt fatal était +prononcé; qu'il n'y avait plus à feindre; qu'il fallait prendre un +parti; que lui, gouverneur militaire pourrait bien différer de quelques +jours l'exécution de l'ordre qu'il voyait, mais qu'enfin il ne pourrait +pas l'éluder, et que, dès ce moment, il était obligé de le faire +observer; qu'il l'en prévenait[21]. Il avait un intérêt immense à ce que +le grand-duc ne vît personne à qui il aurait pu s'ouvrir, et qui lui +aurait donné le sage conseil d'aller trouver son père. + +Lorsque P... le vit bien abattu, il alla promptement rassembler les +principaux chefs des conjurés, avec lesquels il convint de tout, du +jour, de l'heure et des officiers de leur connaissance qu'il ferait en +sorte de faire tomber de garde cette nuit-là au château; enfin, il leur +donna le mot d'ordre; et, après qu'il eut arrêté toutes les +dispositions, il revint trouver le grand-duc, et lui dit qu'il n'y avait +plus à balancer; que toute la ville et la garnison se prononceraient +pour lui s'il voulait se décider pour le salut de tout le monde et pour +le sien; qu'il n'était point question d'une scène sanglante, mais que +l'on était décidé à ôter le pouvoir à son père pour l'en revêtir, s'il +était décidé à faire grâce aux auteurs de cette révolution et à ne pas +les poursuivre; qu'autrement lui, P..., ne répondait de rien, parce +qu'une fois qu'il aurait exécuté l'ordre de son père de l'arrêter, si, +comme il n'en faisait aucun doute, l'empereur Paul était victime d'une +conjuration, il n'y avait rien de moins sûr qu'on appelât le grand-duc à +lui succéder, à moins qu'on ne fût tout-à-fait rassuré sur les +poursuites qu'il pourrait être disposé à exercer contre ceux qui +l'auraient mis sur le trône. + +Un argument aussi perfidement imaginé était trop fort pour un coeur neuf +comme celui auquel on s'adressait, après avoir pris les précautions de +lui fermer toutes les portes de salut. Dans cette situation, le +grand-duc s'appuya encore sur celui qui le perdait, et promit tout ce +qu'on voulût pourvu qu'on ne fît point de mal à son père. Cet +assentiment une fois obtenu, P... eut encore un autre soin: ce fut de +prévoir le cas où le coup manquerait, ou bien celui où il serait éventé. +On verra comment il s'y prit pour se ménager une retraite; il va d'abord +retrouver les conjurés, et fixe l'exécution à la nuit même; ils se +réunissent dans la maison de l'un d'eux; ils partent la nuit, vêtus de +leurs uniformes et armés de leurs épées, au nombre de treize ou quatorze +en tout. P... avait fait mettre de garde des officiers à lui pour toute +main; avec le mot d'ordre les conjurés passent partout dans les +vestibules et les appartemens du palais: c'était au château +Saint-Michel. + +Ils arrivent, de pièce en pièce, jusqu'à celle qui précède la chambre à +coucher de l'empereur: il y avait, pour toute garde, un cosaque qui +était couché sur un matelas. Il se lève en sursaut, et jette un cri +perçant en prononçant le mot _trahison!_ il tombe aussitôt percé de +coups. Les conjurés se jettent à la porte de la chambre à coucher, une +lumière à la main: sept d'entre eux restent à la première porte de +l'appartement, les sept autres entrent dans la chambre et vont droit au +lit; ils n'y trouvent personne, et se croient déjà perdus, persuadés que +l'empereur n'avait pas passé la nuit chez lui. Le courage en abandonne +quelques uns qui voulaient fuir, mais les autres les retinrent, lorsque +l'un d'eux, B..., observe que le lit de l'empereur est encore chaud. +L'empereur Paul, au cri du cosaque, s'était jeté à bas de son lit, et, +soit qu'il eût perdu la tête, ou qu'il fût mal éveillé, au lieu de se +couler par la porte qui, de la tête de son lit, ouvrait sur un petit +passage qui menait chez l'impératrice, et alors il était sauvé, il se +blottit derrière un paravent à glace, sans avoir eu le temps de mettre +aucun vêtement. Les conjurés délibéraient sur ce qu'ils allaient faire, +lorsque B..., plus froid dans le crime, se met à chercher par toute la +chambre, et découvre l'empereur: il appelle ses complices, en lançant +des épithètes ironiques à la malheureuse victime, et, la prenant par le +bras, il l'amène au milieu de la chambre; là commencent des injures et +des reproches que tous lui adressent, après quoi ils lui proposent +d'abdiquer: il s'y refuse; le moment était décisif. + +Les conjurés qui étaient restés à la première porte venaient presser les +autres d'en finir, disant qu'ils entendaient du bruit; enfin, l'un +d'entre eux, qui s'en vantait encore à table, lorsqu'il commandait +l'armée en 1807, dit aux autres: «Messieurs, le vin est versé, il faut +le boire.» En même temps il assène un coup sur la tête du monarque +infortuné; dès-lors les monstres le prennent à la gorge, le mutilent par +tout le corps, et terminent par l'étrangler avec sa propre écharpe: ils +lui avaient donné un coup à la partie supérieure de l'oeil, qui avait +fait une plaie[22]. + +Ce meurtre commis, ils le remirent dans son lit, et le couvrirent. Ils +emportèrent le cadavre du cosaque, et s'en allèrent chacun chez soi, +comme s'ils n'avaient rien fait. Ils rencontrèrent P..., qui s'avançait, +avec un bataillon des gardes, pour venir au secours de l'empereur si le +coup avait manqué; mais voyant qu'il avait réussi, ce fut au secours des +conjurés qu'il venait: il avait enfin pour troisième but de mettre le +grand-duc à l'abri d'une entreprise de leur part. + +Le jour avait à peine éclairé le lendemain de cette sanglante +catastrophe, que toute la ville en était informée; on fit répandre le +bruit que l'empereur était mort d'une attaque d'apoplexie, et l'on +disposa tout ce qui était d'usage dans cette circonstance, tant pour lui +succéder, ce qui était dans l'ordre naturel, que pour lui rendre les +derniers devoirs. + +On plaça le corps sur un lit de parade, selon la coutume; et, pour que +le sang qui, dans la strangulation, s'était porté avec abondance à la +plaie qu'il avait au-dessus de l'oeil, ne fît point faire de réflexions +aux spectateurs, qui commençaient à méditer sur cet événement +extraordinaire, on eut soin de lui mettre du blanc sur le visage, de +manière à réparer l'altération qui était la suite des mauvais traitemens +qu'on lui avait fait éprouver. Personne ne fut dupe: les gens qui +l'avaient lavé, habillé, pour le mettre sur le lit de parade, et ceux +qui l'avaient trouvé, le matin en entrant dans sa chambre, donnèrent +tous les détails que l'on voulut apprendre. De plus, le sang du cosaque +avait rougi le parquet, et l'on est toujours bien mieux informé de ce +qui se passe au fond du palais des rois, lorsque cela blesse la morale +publique, que l'on ne sait ce qui concerne l'intérieur d'un particulier. + +Après cette exposition publique, l'empereur Paul fut inhumé avec toute +la pompe due à son rang. + +La vérité ne tarda pas à se découvrir: le grand-duc Alexandre voulut la +savoir tout entière, et l'impératrice veuve n'entendait à aucun +ménagement. Si justice n'a pas été faite sur-le-champ, de tout ce qui +avait eu part à ce crime, c'est probablement par crainte des troubles +que le crédit des conjurés eût probablement excités dans l'empire: +néanmoins les meurtriers, atteints par l'indignation publique, furent +exilés; presque tous moururent dans leurs terres, loin de la capitale. + +En écoutant ce récit de la bouche de ceux qui n'avaient pas perdu le +souvenir des bontés de l'empereur Paul, je fus effrayé de la facilité +avec laquelle les conjurés s'étaient accordés et avaient exécuté un tel +projet, sans qu'une seule circonstance fût venue le traverser, ni que le +remords fût entré dans l'âme d'aucun d'entre eux: je frémis en pensant +que le sort d'un monarque, celui de tout un État, était à la merci d'un +simple officier qui, le plus souvent, se trouve, par l'effet du hasard, +placé au poste principal, et sur la fidélité duquel reposent tous les +intérêts de la société. + +Plus j'y réfléchissais, plus je croyais voir dans tout ce que +j'entendais et dans ce que j'apercevais, les premiers élémens d'une +conspiration de la même nature. Ce qui contribua à me le persuader, fut +l'arrivée subite, à Saint-Pétersbourg, d'un aide-de-camp du maréchal +Soult (M. de Saint-Chamans), que ce maréchal m'envoya en courrier, des +bords de la Vistule, où était encore son corps d'armée. Le maréchal +Soult avait saisi une correspondance toute fraîche, dans laquelle, parmi +beaucoup de lettres pleines, de phrases énigmatiques, il y en avait qui, +d'un bout à l'autre, ne traitaient que d'une matière semblable. Je me +rappelle que, dans une de ces lettres entre autres, il y avait ces +expressions: «Est-ce que vous n'avez donc plus chez vous des P..., des +Pl..., des N..., des B..., ni des V...?[23]» Ces lettres étaient écrites +de la Prusse à des Russes. Quoiqu'elles me parussent plutôt être la +production de quelque imagination exaltée, que la conséquence d'un +commencement d'entreprise criminelle, je trouvai le cas trop grave pour +me charger de la responsabilité, en prenant sur moi de ne pas les +communiquer à l'empereur Alexandre, d'autant plus que je devais supposer +qu'il aurait probablement quelques informations d'autre part; et +d'ailleurs je devais saisir cette occasion de lui prouver ma +reconnaissance des bontés qu'il avait pour moi. + +Je m'y pris donc du mieux qu'il me fut possible pour les lui faire +parvenir, en l'informant de l'arrivée de M. de Saint-Chamans; il voulut +bien ne voir, dans cette communication, que les sentimens qui me +l'avaient dictée, et m'en témoigner de la satisfaction. Je me permis de +l'engager à ne pas trop se fier sur les apparences extérieures, en lui +faisant observer que c'était déjà être bien gardé que de faire croire +que l'on se gardait, parce que, d'ordinaire, les assassins sont des +lâches. Je le trouvai là-dessus tout-à-fait indifférent, et il me dit +même: «Je ne crois pas qu'ils l'osent», faisant allusion à ceux qui en +auraient eu la pensée; «j'ai confiance dans l'attachement de mes sujets; +mais si, enfin, ils veulent le faire, qu'ils le fassent, mais je ne leur +céderai en rien: d'ailleurs, il ne faut pas croire tout ce que l'on dit; +dans ce pays-ci on parle beaucoup, mais on n'est pas méchant.» + +Je me trouvai soulagé d'un grand poids, lorsque je vis entre ses mains +tout ce que m'avait envoyé le maréchal Soult. Sans être plus satisfait +de la mauvaise disposition d'esprit dont j'étais moi-même le juge, je +n'osais m'en plaindre, parce que réellement l'empereur Alexandre y +faisait tout ce qu'il pouvait: l'opinion d'une ville comme +Saint-Pétersbourg ne pouvait pas se retourner facilement, et il fallait +de la patience pour obtenir ce que l'on désirait; la violence eût tout +gâté. + +Dans les premiers jours de novembre, j'eus occasion de lui faire +remettre plusieurs pièces imprimées contenant les expressions les plus +injurieuses pour lui: c'étaient des productions toutes fraîches, de la +même espèce que celles qui avaient été débitées de Paris si long-temps +contre l'empereur Napoléon: il fit si bien qu'il en découvrit le +colporteur, et sut, par là, comment ces monstruosités avaient été +apportées dans ses États. Il fut moins sensible à l'outrage qu'on +dirigeait contre lui, qu'il n'était indigné de reconnaître que c'était +un Russe attaché à sa maison qui l'avait répandu; il le fit venir, lui +lava la tête d'importance, mais ne le punit pas. + + + + +CHAPITRE XIV. + +L'empereur Alexandre se constitue en état d'hostilité avec +l'Angleterre.--Nomination du duc de Vicence à l'ambassade de +Pétersbourg.--le duc de Serra-Capriola.--Le comte de +Meerfeld.--L'opinion est peu favorable à mon successeur.--Moyens que +j'emploie pour la lui ramener.--Le comte de Mestre.--Audience de +congé.--Témoignage d'intérêt de l'empereur Alexandre. + + +C'est aussi dans les premiers jours de novembre que je reçus un courrier +de l'empereur, qui m'annonçait son départ pour l'Italie; le même +courrier m'apportait les instructions du ministre des relations +extérieures, pour réclamer l'exécution d'un des articles du traité +secret fait à Tilsit. M. Louis de Périgord en était porteur; il avait +aussi une lettre de l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre; il +m'arriva à Saint-Pétersbourg, dans la matinée d'un jour où je dînais +chez l'empereur Alexandre; et comme dans la soirée ce souverain avait +l'habitude de m'entretenir à part, c'était ce moment-là que je prenais +pour ébaucher les affaires dont j'étais chargé. Dans cette occasion, je +lui parlai de l'arrivée de M. Louis de Périgord, qui était porteur d'une +lettre pour lui, que je lui remis, en lui demandant la permission de le +lui présenter le lendemain à la parade; il me l'accorda, et reçut la +lettre, qui était étrangère à un sujet qui faisait l'objet de la mienne. + +L'empereur Alexandre me demanda si j'avais reçu quelque chose, et de +quoi on me parlait. «Sire, dis-je, on me charge de témoigner à votre +majesté le désir de la voir joindre sa puissance à la nôtre, pour nous +faire écouter de l'Angleterre, qui paraît n'avoir pas accepté, ou avoir +répondu d'une manière évasive aux ouvertures qui lui ont été faites +depuis le retour de l'empereur à Paris.--Fort bien, répondit-il, votre +maître ne m'en dit pas un mot; mais il suffit; je le lui ai promis, je +lui tiendrai parole; voyez Romanzoff, et venez me parler de cela +demain.» + +Je n'y manquai pas; j'étais bien aise que l'empereur eût la nuit pour +penser au parti que j'allais lui proposer, parce que cela me donnait +aussi le temps de me préparer à répondre aux objections, et, dans ce cas +surtout, il devait naturellement y en avoir. Le lendemain, après avoir +reçu M. Louis de Périgord, l'empereur me parla le premier d'affaires, et +commença par me dire qu'il avait été convenu que l'on se réunirait pour +faire en commun une sommation à l'Angleterre, et lui offrir la médiation +de la Russie pour négocier la paix et qu'il lui semblait que c'était la +démarche préalable à faire. + +Je répondis que cette démarche avait été faite; qu'il savait bien que +l'Angleterre avait décliné sa médiation; que, quant à la sommation, elle +était inutile de notre part, puisque depuis long-temps nous étions en +état d'hostilités; que, pour lui, il pouvait, si cela était dans ses +intentions, commencer par une sommation; mais que je ne croyais pas +qu'elle avançât les choses parce que, si l'Angleterre avait été disposée +à traiter, elle n'aurait pas refusé d'une manière si positive sa +médiation; il réfléchit un moment, et, reprenant la parole, il me dit: +«Je comprends cela, et puisqu'on le désire chez vous, je suis bien aise +de montrer de l'empressement à remplir mes engagemens; dès aujourd'hui, +je donnerai des ordres à Romanzoff», et il ajouta: «Je vous assure que +cela ne sera pas long.» + +Effectivement, le surlendemain, on me remit la note que le gouvernement +russe se proposait de faire remettre à l'ambassadeur d'Angleterre; je +n'avais aucune observation à y faire, et elle fut envoyée le lendemain à +l'hôtel de l'ambassadeur, qui en accusa réception, en demandant ses +passe-ports. + +Il y avait alors, tant dans la rivière de Saint-Pétersbourg que dans le +port de Cronstadt, plusieurs centaines de navires marchands anglais, +tous chargés en retour pour l'Angleterre; et quoique le principal but de +la France fût de frapper le commerce anglais, en faisant déclarer la +guerre à cette puissance par la Russie, qui n'avait aucun moyen maritime +pour la rendre de quelque efficacité, je n'eus pas l'air de m'apercevoir +de tout le loisir qu'on leur donnait pour s'éloigner, d'autant plus +qu'on y mettait de la décence; j'y mis de mon côté de la modération, +parce que cette mesure du gouvernement russe n'était pas populaire à +Pétersbourg, et que, si j'avais exigé que l'on employât de la rigueur, +je courais le risque de rompre la corde de l'arc, qui ne pouvait se +tendre qu'avec de la patience; l'on m'a su gré d'en avoir agi ainsi. + +L'ambassadeur d'Angleterre partit par la Suède pour retourner à +Londres[24]. La campagne contre les Suédois en Finlande était ouverte, +et n'offrait aucun détail bien intéressant. + +J'envoyai à l'empereur Napoléon tout ce qui m'avait été remis par le +ministre russe sur la question dont je viens de parler, et mon courrier +ne l'ayant pas trouvé à Paris, courut sur ses traces, et ne le joignit +qu'à Venise. + +Vers la fin de novembre, je reçus l'avis officiel de mon remplacement à +Saint-Pétersbourg par M. de Caulaincourt, qui y était nommé ambassadeur. +Je m'occupais de chercher à lui louer un hôtel, afin qu'il fût établi +d'une manière convenable tout en arrivant, et j'avais réussi lorsque +l'empereur Alexandre, en me faisant demander le bail que j'en avais +passé, me fit entrer en possession d'un magnifique hôtel qu'il avait +fait acheter sur le grand quai de la Neva; il le donnait à la France en +retour de celui que l'empereur Napoléon avait donné à la Russie au +moment de l'arrivée de son ambassadeur à Paris. Nous gagnâmes à ce +marché, parce que l'hôtel que nous reçûmes à Saint-Pétersbourg était +bien plus complet que celui que nous avions donné à Paris. + +L'empereur Alexandre eut la bonté de me dire des choses personnelles +extrêmement flatteuses sur la contrariété que lui causait mon rappel, et +je puis dire que, si j'éprouvais quelque satisfaction à quitter sa cour, +ce fut parce que je le trouvais personnellement trop entraînant. Comblé +de ses bontés comme je l'avais été, il était à craindre pour moi, que +dans des circonstances où il aurait fallu se retrancher dans l'austérité +du caractère diplomatique, la reconnaissance et l'attachement que +j'éprouvais pour lui m'en eussent empêché. Je me serais alors trouvé +dans une position gênante, ou obligé de trahir mon devoir pour suivre +une inclination bien naturelle: lui-même ne m'aurait pas estimé, et les +affaires dont on m'aurait chargé n'eussent pas été faites. + +Je ne dois pas taire ici que l'opinion la plus générale de la société +était tout-à-fait défavorable à M. de Caulaincourt, et je m'aperçus +bientôt que cette mauvaise disposition apporterait des difficultés à la +marche qu'il aurait à tenir, pour la conduite des affaires que j'allais +lui remettre en bon chemin. En cherchant la cause de cette disposition, +je fus forcé d'en reconnaître la source dans la part qu'on lui supposait +avoir eue dans l'affaire du duc d'Enghien: j'étais déjà devenu assez +fort en Russie, par le retour de l'opinion en ma faveur pour l'employer +à servir mon successeur, auquel j'étais attaché par des liens d'amitié +étrangers à notre situation politique réciproque; je balançai d'autant +moins à le faire, qu'en rendant service à un camarade, je servais à la +fois mon pays, en lui aplanissant des difficultés qui, tôt ou tard, +auraient nui à ses intérêts. + +L'on se gênait peu à Saint-Pétersbourg pour parler de M. de Caulaincourt +sous ce rapport, et je n'eus pas de peine à rencontrer l'occasion +d'entreprendre sa justification; je le fis encore pour l'empereur +Alexandre lui-même, qui ne m'en avait cependant pas parlé, mais qui ne +pouvait ignorer tout ce qui se disait autour de lui à ce sujet, et je +voulais que l'accueil qu'il allait faire à l'ambassadeur de France fût +dégagé de toute espèce de mauvaise impression ou arrière-pensée +fâcheuse. + +Il y avait à Saint-Pétersbourg des petits cercles de conversations, +desquels s'écoulait, dans le reste de la société, tout ce que l'on +voulait y répandre. Ce moyen me parut le plus favorable à l'exécution de +mon projet: je choisis celui de M. de Laval[25], qui habite sur le quai +Anglais; je croyais, ce jour-là, y trouver plusieurs Russes, ainsi que +le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples, et M. le comte de +Mestre, ambassadeur du roi de Sardaigne; mais je n'y rencontrai que ce +dernier, de sorte que la conversation s'engagea, entre nous trois +seulement, sur les affaires du temps. En leur demandant leur amitié pour +mon successeur, je les vis à peu près muets; j'y étais préparé, et +j'ouvris l'explication que je désirais; elle est présente à ma mémoire. +À cette époque, j'ignorais la circonstance de la méprise qui avait rendu +le duc d'Enghien victime de son malheureux sort, puisque ce n'est qu'en +1812 que je l'ai appris; mais je connaissais tout ce que les pamphlets +avaient répandu sur cette catastrophe, et ils n'avaient pas ménagé M. de +Caulaincourt, non plus que moi. Il me fut donc facile de réfuter ce +qu'ils lui imputaient d'une scène à laquelle il n'avait pas assisté, +puisqu'il est vrai qu'il n'arriva à Paris que le lendemain de son +dénoûment; je le pouvais, et le fis avec d'autant plus de force que moi, +qui avais été à Vincennes, comme je l'ai dit dans le cours de ces +Mémoires, je ne l'y avais pas vu, et que je pouvais en cela redresser +l'injustice de ses accusateurs. Je ne savais que ce qu'il m'avait dit +lui-même de sa mission à Strasbourg, et cette communication de sa part +faisait toute la force de mon argument; mais j'étais loin de vouloir +étendre au-delà l'intérêt que mon amitié lui portait. Je lui en ai +depuis parlé à lui-même, et j'ai fait un appel à son honneur de me dire +si, dans cette circonstance, je pouvais avoir un autre but que +d'échanger avec lui la mauvaise couverture dont on l'enveloppait, en +arrivant, contre les avantages de position que je m'étais donnés. Je +n'ai laissé ignorer aucun de ces détails à M. de Caulaincourt à son +arrivée, et pendant les douze jours que j'ai passés avec lui à +Saint-Pétersbourg. S'il est vrai que, depuis mon départ, on lui ait +rapporté qu'on m'avait entendu dire, dans une société de trente +personnes, _que lui, M. de Caulaincourt, était étranger à cette affaire, +et qu'elle ne regardait que moi_[26], il avait les mêmes moyens de me +défendre; cela lui était plus facile que lorsque j'ai entrepris la même +chose pour lui, et je devais espérer le retour de mon procédé. Je lui en +ai donné une double preuve au mois d'avril 1813, en arrêtant le jeune +Ordener, qui, blessé de l'outrage fait à la cendre de son père, voulait +faire publier plusieurs pièces qu'il trouva dans les papiers de sa +succession. Je demande ce que cette publication aurait produit le +lendemain du jour où l'on venait de voir, dans les journaux, cette +justification, qui souleva l'opinion contre lui, lorsqu'on lut la lettre +qu'il écrivit à l'empereur Alexandre sur ce sujet, étant près de lui le +ministre de l'empereur Napoléon. + +M. de Caulaincourt arriva à Saint-Pétersbourg vers le 10 ou le 15 +décembre 1807. Je lui remis l'ouvrage que j'avais créé, et passai près +de lui tout le temps nécessaire pour lui donner les explications dont il +avait besoin; après quoi, je demandai mes audiences de congé. Celle que +me donna l'empereur fut presque amicale; sa fête se célébrait le 25 +décembre; je voulus y assister; et c'est en m'invitant à dîner pour le +lendemain, qu'il m'emmena dans son cabinet pour me fournir l'occasion de +lui témoigner ma reconnaissance de tant de bontés. Il m'entretint assez +long-temps des matières politiques que j'avais traitées avec lui, et me +dit encore un mot du regret qu'il voulait bien avoir de mon départ, et, +enfin, en m'embrassant, il me donna congé. À tous ses bons procédés, il +joignit des témoignages de sa générosité: outre les diamans d'usage, qui +consistaient dans une tabatière de grand prix, il me fit remettre un +collier d'améthystes, qui était le plus bel ouvrage qu'il y eût chez le +joaillier de la couronne; il était accompagné de tous les accessoires de +cette parure; il y ajouta deux fourrures, l'une de martre zibeline, qui +fit l'admiration des dames de Paris, et l'autre d'oursin noir, d'une +égale rareté. Je partis de Russie comblé, et de plus j'étais persuadé +d'y avoir fait succéder une estime générale aux fâcheuses préventions +que j'avais trouvées établies contre moi en y arrivant. + +Je pris mon chemin par Wilna, Varsovie et la Silésie. L'empereur +Alexandre avait donné ordre que l'on me fît accompagner par deux +feldjägers (courriers de cabinet) jusqu'à Varsovie, de sorte que je +n'éprouvai pas la moindre difficulté aux postes. En passant en Silésie, +je rencontrai la tête des colonnes des prisonniers russes, qui +retournaient de France dans leur pays. L'empereur les avait fait armer +et habiller en uniforme russe. Cette galanterie avait été appréciée en +Russie, où elle était connue avant mon départ. Ce fut le 16 janvier 1808 +que j'arrivai à Paris, où j'eus encore le plaisir de m'entendre donner +des marques de satisfaction par l'empereur; j'y attachai d'autant plus +de prix que ce n'était pas trop son habitude, sans que pour cela il en +estimât moins. + +Pendant plusieurs jours, il me questionna sur tout ce que j'avais +remarqué en Russie, et me demandait souvent si j'étais parti convaincu +qu'il pouvait faire quelque chose de solide dans ce pays-là; je +répondais affirmativement, car c'était mon opinion, et j'ai souvent +regretté d'avoir vu gâter des affaires qu'il était possible de toujours +tenir en bon train. Il n'y avait sorte de chose que l'empereur n'eût +préférée à l'idée d'aller recommencer la guerre au-delà de la Vistule; +il avait soigné cette ambassade de Russie de tout ce qui pouvait +contribuer aux succès qu'il en attendait; rien n'avait été épargné en +dépense, ni en détails de tout genre de tout ce qui compose la +représentation. Tout cela avait été porté jusqu'à la somptuosité. + +L'on verra, par la suite de ces Mémoires, comment la confiance que +l'empereur avait placée dans cette alliance, a été petit à petit +altérée, au point d'avoir été suivie de la catastrophe qui a englouti +l'espérance et l'avenir de tant de familles dignes de l'estime publique. + + + + +CHAPITRE XV. + +Expédition de Portugal.--Junot.--Composition de son armée.--Entrée à +Lisbonne.--Prévoyance du régent.--Nos troupes s'approchent +d'Espagne.--Considérations politiques.--Talleyrand.--Part véritable de +ce diplomate à l'entreprise sur la Péninsule.--Tentative inconcevable de +Fouché. + + +L'empereur avait passé la saison des chasses d'automne à Fontainebleau, +où il avait donné la première audience à l'ambassadeur de Russie, qui +était le général comte de Tolstoï, frère du grand-maréchal de la cour de +l'empereur Alexandre. Je vais rendre compte de ce qui s'est passé +pendant le séjour que fit la cour dans cette résidence. + +Depuis le refus qu'avait fait l'Angleterre d'accepter la médiation de la +Russie pour négocier la paix avec la France, l'empereur avait sommé le +Portugal de prendre un parti, le menaçant de faire marcher contre lui +les troupes françaises, s'il persistait dans son alliance avec +l'Angleterre. Le prince régent de Portugal hésitait et répondait d'une +manière évasive aux sollicitations pressantes qu'on lui faisait faire à +la fois, à Lisbonne et par la voie de son ambassadeur à Paris, le comte +de Lima. + +Il est à remarquer que le prince régent avait été un des premiers +souverains qui eussent recherché l'alliance de la France, et que +cependant, dès le temps du consulat, on avait été obligé de le faire +attaquer par les troupes françaises et espagnoles combinées, pour +l'obliger à entrer avec nous dans l'alliance contre l'Angleterre. +C'était cet ouvrage que l'on voulait recommencer: l'ambassadeur de ce +pays en France jugeant de ce qui allait arriver, crut qu'il pourrait +conjurer l'orage en allant lui-même à Lisbonne faire ouvrir les yeux à +son gouvernement sur les dangers d'invasion dont le Portugal était +menacé; il partit de Fontainebleau, et comme courrier près de son +souverain; mais il était trop tard, toute transaction était devenue +impossible; le prince n'eut d'autre parti à prendre que de s'embarquer +sur sa flotte pour le Brésil, abandonnant ainsi ses États d'Europe à ce +que la fortune en déciderait. Il partit effectivement avant l'arrivée du +corps de troupes qui s'approchait de sa frontière. Ce corps était +commandé par le général Junot, qui avait été gouverneur de Paris pendant +la longue absence de l'empereur. Les troupes qui le composaient avaient +été formées du troisième bataillon, et des escadrons de dépôt de +plusieurs des régimens qui étaient à la grande armée. + +Il pénétra sur le territoire portugais, prit possession des places +fortes, sans rencontrer d'autre résistance que celle que lui opposaient +les torrens, les précipices, qu'il eut à franchir. Il parvint enfin à +vaincre tous ces obstacles, et, à force de constance, il triompha de la +faim et de la fatigue, et entra dans Lisbonne sans que le gouvernement +essayât de s'opposer à sa marche. Loin de la, le prince régent prit soin +de lui aplanir les difficultés. Il prévint ses vassaux que la défense +était inutile; qu'il allait s'absenter pour laisser écouler l'orage; +qu'il reviendrait quand la tempête serait passée, et venait, en +attendant, d'organiser un gouvernement chargé surtout de procurer de +bons logemens aux troupes françaises, de pourvoir à leurs besoins, et +d'empêcher qu'il ne leur fût fait aucune insulte[27]. On ne pouvait +faire les choses de meilleure grâce, ni être plus prévenant. Il n'avait +oublié qu'une chose, c'était de parler de l'imprudence qui attirait +l'orage sur ses États: il n'avait cependant pu imaginer que le traité +qui devait soulever toutes les forces de la Péninsule, ne nous avait pas +échappé, et que, quoique l'Espagne seule eût éclaté, nous savions à quoi +nous en tenir sur les projets du Portugal. + +Pendant que l'empereur prenait ce parti vis-à-vis du Portugal, il fit +rapprocher des frontières d'Espagne, du côté de la Catalogne et de la +Navarre, deux corps d'armée, dont les troupes étaient encore bien moins +organisées que celles du corps du général Junot: ce n'étaient pour la +plupart que des bataillons de marche. On appelait ainsi des bataillons +que l'on formait des détachemens de plusieurs régimens différens, qui +avaient un long trajet à faire pour se rendre à la même armée. Les +meilleurs étaient composés d'hommes appartenant à trois régimens +différens; mais il y en avait dont les compagnies avaient des soldats de +plusieurs corps, et même des officiers tirés d'autres corps que ces +mêmes soldats; il fallait bien certainement que l'empereur crût n'avoir +pas de grandes opérations à faire exécuter pour s'être décidé à employer +des troupes dans cet état d'organisation; enfin la meilleure portion +était la conscription des provinces méridionales, qui avait été appelée +en 1806, lorsque l'on entra en Pologne, après que la Prusse eut refusé +de traiter et se fut jetée dans les bras des Russes, lorsque nous étions +à Berlin. L'empereur avait ordonné que cette portion de conscription +restât en France, et il l'avait fait organiser en plusieurs corps +réguliers, que l'on nomma légions: ces légions furent rassemblées à +Grenoble, Dijon, Toulouse, et, je crois, Bordeaux: cette disposition fut +prise après la bataille d'Eylau, et c'est d'Osterode que l'empereur +ordonna d'en former des corps de réserve, dont il donna le commandement +à des sénateurs qui avaient été militaires. + +La proclamation de l'Espagne avait paru quelques mois auparavant; +l'armée d'observation de l'Autriche était dans les environs de Prague. +Ces corps de réserve auraient été grossir l'armée d'Italie, si +l'Autriche avait entrepris quelques hostilités, ou bien ces mêmes corps +auraient formé une armée pour s'opposer aux Espagnols, si la +proclamation de leur gouvernement avait été suivie de quelques +opérations offensives de sa part: ni l'un ni l'autre cas n'était arrivé, +et l'empereur trouva les légions disponibles à son retour de Tilsit. +C'est ici que commencèrent les affaires d'Espagne, que je crois +nécessaire de faire précéder de quelques détails. + +On a débité avec affectation dans le monde que M. de Talleyrand avait +été d'un avis opposé à cette entreprise: il a pu convenir à quelques +esprits de parti de chercher à établir cette opinion, mais elle est +contraire à la vérité: non seulement il n'y était point opposé, mais +encore il la conseilla, et fut celui qui en posa les préliminaires; et +c'est dans le but de la terminer qu'il pressa tant la conclusion de la +paix à Tilsit, disant à l'empereur que son affaire la plus importante +était celle du Midi, d'où tôt ou tard un prince belliqueux pourrait +tenter d'ébranler son ouvrage, lui faisant remarquer qu'il avait suffi +d'une proclamation pour mettre tout le pays en alarme, et que, s'il y +avait eu une seconde bataille d'Eylau, ce qui pouvait arriver au centre +des provinces russes, où il aurait bien fallu aller si l'on n'avait pas +fait la paix, il était possible que les Espagnols et les Autrichiens +arrivassent à Paris avant qu'il pût en être informé; que, d'un autre +côté, s'il faisait la paix avec l'Angleterre sans avoir réglé à sa +convenance les affaires d'Espagne, il y fallait renoncer pour jamais, +parce qu'il retrouverait l'Europe contre lui aussitôt qu'il voudrait en +entreprendre l'exécution, au lieu que, si on était assez heureux pour +réussir, on traiterait avec l'Angleterre sur cette base, en faisant, +d'un autre côté, les sacrifices auxquels on pourrait être obligé de +souscrire. M. de Talleyrand est le premier qui ait songé à l'opération +d'Espagne; il avait préparé les ressorts qu'il fallait mettre en jeu +pour la faire consommer: il est bien vrai qu'il voulut la faire d'une +autre manière, et peut-être l'eût-il menée à meilleure fin. + +Le hasard a voulu que, dans la circonstance où l'on aurait eu le plus +besoin de toutes les ressources de son esprit, de son habileté et de ses +talens, qui étaient dans tout le lustre que leur donnaient les succès +des armes de l'empereur, il se retirât des affaires. Par son absence, on +fut privé de tous ces moyens d'intrigues dont l'Espagne fourmillait, et +que M. de Talleyrand avait fait mouvoir à son gré pendant plus de dix +ans; en sorte que l'on attaqua la politique maladroitement en heurtant +des intérêts que l'on aurait pu se rendre favorables, si on ne les avait +pas d'abord effarouchés. + +On a dit aussi que c'était par suite de son opposition à cette affaire +qu'il avait quitté le ministère: c'est une autre erreur, encore plus +lourde que la première; l'empereur lui en a voulu long-temps d'avoir +quitté la direction des affaires dans cette circonstance, pour une +question de vanité. Au retour de Tilsit, il avait fait Berthier +vice-connétable, ce qui le créait grand-dignitaire; il le remplaça, au +ministère de la guerre par le général Clarke, dont les talens +administratifs s'étaient développés en Prusse et à Vienne. + +M. de Talleyrand voulait être grand-dignitaire; il souffrait de voir +l'archichancelier et Berthier au-dessus de lui. Il commença à dire qu'il +était fatigué; que sa santé ne lui permettait plus de suivre un +quartier-général; qu'il désirait de tout son coeur servir l'empereur, +mais qu'il avait besoin de repos: il fit parvenir cela par le moyen des +femmes qui avaient accès chez l'impératrice, et, enfin, l'empereur +devina le reste. + +Il était trop content de M. de Talleyrand pour lui refuser ce qu'il +paraissait désirer si vivement; il le fit donc vice-grand-électeur, et, +ainsi que Berthier l'avait été, il fut remplacé au ministère par M. de +Champagny. L'empereur fut très fâché de ce changement, surtout dans la +circonstance qui approchait, et M. de Talleyrand ne tarda pas à s'en +repentir lui-même, parce que, une fois hors du ministère, il fut en +butte à une foule d'intrigues et de mauvais propos. On lui prêta toutes +sortes d'indiscrétions sur des faits antérieurs à sa retraite des +affaires et sur les projets à venir de l'empereur. L'empereur lui-même +disait-il quelque chose, on en raisonnait dans tous les sens, et on en +faisait des critiques méchantes que l'on attribuait à M. de Talleyrand. +N'ayant plus de conférences particulières, dans lesquelles il aurait pu +détruire les menées de ses ennemis, ces absurdités, quelque ridicules +qu'elles fussent, n'en laissaient pas moins une impression fâcheuse dans +l'esprit de l'empereur. + +Il devint bientôt le point de mire de tout ce qui voulait faire fortune +et participer aux honneurs attachés à la place qu'il venait de quitter. +On chercha à le rendre odieux à l'empereur; on imagina mille contes, +productions de gens qui ne peuvent soutenir la concurrence de ceux dont +ils sont forcés de reconnaître la supériorité; guidés par leurs intérêts +particuliers, et poussés par les passions de ceux dont ils se sont +entourés, ils aiment mieux perdre un État entier en étouffant la lumière +autour du monarque, que de voir pâlir leur étoile en laissant accès aux +hommes qui véritablement peuvent le servir. L'empereur résista +long-temps; il continua à voir avec bonté M. de Talleyrand; mais comme +tout cède à l'importunité qui ne se rebute point, Talleyrand tomba +bientôt dans une sorte de disgrâce. Il n'abandonna pas néanmoins +l'entreprise qu'il avait suggérée à l'empereur; au contraire, il la +suivit avec constance, et profitant, avec son adresse ordinaire, d'une +inspiration de colère qui était échappée à Charles IV, il alla jusqu'à +vouloir intervertir l'ordre de succession au trône d'Espagne. Chargé, +conjointement avec le grand-maréchal, de suivre les négociations que le +prince de la Paix avait ouvertes au sujet du Portugal, il ne se borna +pas à demander que Charles IV livrât le commerce de ses colonies aux +Français, il voulait encore qu'il nous abandonnât celles de ses +provinces qui touchent nos frontières, et qu'il reçût en échange les +dépouilles du souverain qui s'était enfui à la vue de nos drapeaux. +Voici, au reste, une pièce qui fixe l'état où il avait placé la +question; c'est le compte-rendu de la dernière conférence qui eut lieu à +ce sujet entre lui et Izquierdo. + + Paris, 24 mars 1808. + + _Au prince de la Paix._ + +«L'état des affaires ne permet pas d'écrire tous les détails des +entretiens qu'après mon retour de Madrid j'ai eus ici par ordre de +l'empereur, avec le général Duroc, grand-maréchal du palais impérial, et +avec le vice-grand-électeur de l'empire, le prince de Bénévent. + +«Je réduis mon discours à l'explication des moyens qui sont proposés +pour régler et même pour terminer à l'amiable les affaires qui pendent +entre l'Espagne et la France, car on m'a chargé de les faire connaître à +mon gouvernement, en recommandant la réponse le plus tôt possible. + +«Il est notoire que plusieurs corps de troupes françaises se trouvent à +présent en Espagne: on ignore quel en sera le résultat. Quelques +arrangemens entre les gouvernemens des deux nations pourront empêcher de +mauvais effets et même produire un traité définitif et solennel sur les +bases qui suivent. + +«1re base. Les Français pourront faire leur commerce dans les colonies +espagnoles aussi librement que s'ils étaient Espagnols, et les +Espagnols, dans les colonies françaises, comme s'ils étaient Français: +les uns et les autres paieront les droits de douanes, comme s'ils +étaient natifs du territoire. Cette prérogative leur appartiendra +exclusivement, de manière que la France ne l'accordera qu'aux Espagnols, +et l'Espagne, non plus, qu'aux Français. + +«2me base. Le Portugal se trouve aujourd'hui sous le pouvoir de la +France: la nation française a besoin d'une route militaire pour le +passage continuel des troupes qui doivent y aller, avec l'objet de +conserver les garnisons et de défendre le pays contre les incursions des +Anglais. Il est vraisemblable que cette affaire produira beaucoup de +dépenses, de chagrins, d'obstacles, et même de fréquentes occasions de +désordres; tout serait parfaitement arrangé, si l'Espagne possédait +entièrement tout le Portugal: elle indemniserait la France, en lui +cédant l'équivalent sur le territoire des provinces contiguës à l'empire +français. + +«3me base. Régler définitivement la succession au trône d'Espagne[28]. + +«4me base. Faire un traité offensif et défensif d'alliance, en stipulant +le nombre de troupes que chaque nation doit donner à son alliée dans le +cas de guerre. + +«Voilà les bases sur lesquelles on pourra faire un traité définitif +capable de terminer heureusement la crise actuelle où les deux États se +trouvent aujourd'hui; mais, dans les affaires d'une telle nature, je ne +dois qu'obéir. Quand on parle de l'existence de l'État, de son honneur, +de son estime et de son gouvernement, les décisions doivent avoir leur +origine seulement dans le conseil du souverain; néanmoins, mon amour +ardent pour la patrie m'a inspiré de faire au prince de Bénévent les +observations qui suivent: + +«1°. Accorder aux Français une liberté de commerce égale à celle des +Espagnols, c'est diviser les Amériques mêmes entre les nations française +et espagnole; et l'accorder exclusivement, c'est s'éloigner de plus en +plus de la paix, perdre toutes nos relations commerciales, et celles des +Français, avec l'Amérique, jusqu'à la signature de la paix avec +l'Angleterre, excepté seulement le cas où l'arrogance de cette puissance +serait châtiée. J'ai dit aussi que si mon souverain accédait à cet +article, il fallait y ajouter, que les marchands français qui voudraient +fixer leur domicile n'auraient pas les droits de citoyens, mais +seulement de demeurans, d'après les lois expresses qui ont servi de base +pour le domicile des étrangers jusqu'ici. + +«2°. En parlant de l'affaire du Portugal, j'ai fait une réminiscence du +traité du 27 octobre dernier. J'ai cherché à faire connaître le +sacrifice du roi d'Étrurie, que le Portugal tout entier ne vaut rien +pour l'Espagne, s'il est séparé de ses colonies; que les habitans des +provinces contiguës aux Pyrénées ne souffriraient pas la perte de leurs +lois, exemptions, priviléges et langue, moins encore le changement de +souverain. J'ai ajouté aussi qu'il me serait absolument impossible de +signer la cession de la Navarre, parce que, si je le faisais, je serais +sans doute l'objet de l'exécration de tous mes compatriotes, à cause de +ma naissance en Navarre. À la fin, je n'ai pas hésité à dire que, si +l'intention définitive est de séparer du royaume d'Espagne lesdites +provinces contiguës aux Pyrénées, on pourrait créer un autre royaume, +nommé d'_Ibérie_, pour l'indemnité du roi d'Étrurie, sur les bases de +conserver aux habitans du pays leurs lois, exemptions, usages et langue, +et d'appartenir toujours à un prince de la famille royale des Bourbons +d'Espagne, et, qu'en autre cas, la séparation pourrait avoir lieu sous +le titre de vice-royauté, avec la condition d'être possédées toujours +par un prince _Infant d'Espagne_. + +«3°. En parlant de la succession au trône d'Espagne, j'ai dit tout ce +que le roi notre seigneur m'avait fait l'honneur de m'ordonner, ainsi +que tout ce qui a été nécessaire pour démentir les calomnies inventées +par les méchans hommes d'Espagne, et racontées ici comme vérités, +jusqu'au point d'avoir perverti l'opinion publique. + +«Relativement à l'alliance offensive et défensive, j'ai demandé au +prince de Bénévent si l'on projetait de réduire l'Espagne à l'état de la +confédération du Rhin, en lui imposant l'obligation de fournir des +troupes, ce qui serait réellement l'assujettir au paiement d'un tribut +de guerre, par honnêteté sous le nom d'alliance; car si l'Espagne est en +paix avec la France, jamais elle n'aura besoin des secours français pour +la défense du territoire espagnol, ainsi qu'on peut le voir dans les +îles Canariennes, les provinces de Buénos-Ayres et le port du Férol. +Quant à l'Afrique, elle est comptée pour rien. + +«Sur l'affaire du mariage, le prince et moi sommes restés d'accord; il +n'y a pas eu de difficultés. Mais on m'a dit que dans le traité qui doit +avoir lieu, sur lesdites bases, on ne parlerait plus de mariage, pour +lequel il y aura convention séparée. + +«Il n'y a pas aussi de difficultés sur le titre d'_Empereur des +Amériques_ que notre roi doit prendre. + +«On m'a dit qu'il fallait répondre, sur l'acceptation des bases, tout de +suite, sans aucun délai, pour éviter les mauvais effets qui pourraient +en résulter. + +«On m'a dit aussi qu'il fallait omettre tout acte ou mouvement +d'hostilité capable d'éloigner l'arrangement amiable qui peut encore +avoir lieu. + +«J'ai été interrogé s'il était vrai que le roi notre seigneur projetait +d'aller en Andalousie; j'ai répondu que je n'en savais rien, et j'ai dit +la vérité. Croyez-vous (m'a-t-on dit alors) que Charles IV ait déjà fait +ce voyage? Je crois que non, ai-je répondu, parce que le roi, la reine +et le prince de la Paix restent tranquilles sur la bonne foi de +l'empereur. + +«J'ai demandé la suspension de l'entrée des troupes françaises dans les +provinces intérieures de l'Espagne, jusqu'à ce que je reçusse la réponse +de cette note, et cependant que les troupes françaises qui sont en +Castille en sortissent. Je n'ai rien obtenu; on m'a fait espérer +seulement que si les bases étaient acceptées par le roi, on ordonnerait +que les troupes s'éloignassent de la province où LL. MM. se +trouveraient. + +«Il y a ici des lettres datées d'Espagne, qui disent que quelques +troupes espagnoles marcheront vers Madrid par la route de Talavera, et +que V. A. m'en a donné avis par un courrier extraordinaire. J'y ai +répondu, en disant la vérité sur ce que je savais sur cet article. + +«On présume que V. A. était partie pour Séville, en accompagnant le roi +et la reine; je n'en sais rien, et c'est pourquoi j'ai ordonné au +courrier qu'il ne s'arrêtât pas jusqu'au lieu de la résidence de V. A. + +«Les troupes françaises n'arrêteront pas le courrier, du moins le +grand-maréchal du palais m'a offert cette sécurité. + + «Paris, 24 mars 1808. EUGÈNE IZQUIERDO.» + +La révolution d'Aranjuez était faite lorsque cette dépêche arriva. + + * * * * * + +Il s'était passé à Paris, avant mon retour, une autre affaire qui avait +donné beaucoup d'humeur à l'empereur: c'est lui-même qui me l'a apprise. +Il avait été peu satisfait de M. Fouché, et celui-ci voyant la France +entière dans l'ivresse, cherchait tous les moyens, de rentrer en grâce +en signalant son dévouement. Ce ministre, auquel on prêtait tant de +lumières et de finesse, était l'homme le plus mal informé de ce qui se +passait, et l'homme qui connaissait le moins les convenances et l'usage +du monde: c'était la conséquence naturelle de l'état dans lequel il +était resté. Ayant appartenu à tous les partis de la révolution, et les +ayant tour à tour abandonnés pour suivre le plus heureux dans le moment, +il n'avait pu se défaire des habitudes que cette manière de vivre lui +avait fait contracter; il était toujours dominé, lorsqu'au contraire il +croyait lui-même diriger les conducteurs. En suivant cette marche il se +trompait souvent; aussi l'empereur disait-il de lui: «M. Fouché veut +toujours être mon guide et conduire la tête de toutes les colonnes; mais +comme je ne lui dis jamais rien, il ne sait pas où il faut aller, et il +s'égare toujours.» + +Je ne sais où M. Fouché avait pris que l'empereur voulait, ou du moins +était occupé d'un divorce. Comme il voyait que l'on ne négligeait rien +pour resserrer l'alliance avec la Russie, il imagina que, sans lui, on +n'aurait pas observé qu'il y avait dans la famille impériale russe une +princesse charmante, digne de la plus belle couronne du monde, dont elle +aurait encore rehaussé l'éclat par tous ses brillans avantages. On lui +dit que l'empereur avait quelque scrupule de séparer sa destinée de +celle d'une personne qu'il avait associée à son existence, et qui lui +témoignait sa reconnaissance par les soins les plus vigilans dans tout +ce qui pouvait l'intéresser. + +M. Fouché entreprend de se placer entre les deux époux, et de faire +sortir de la tête de quelques sénateurs dont les opinions étaient +réglées d'ordinaire sur la sienne, l'idée de témoigner à l'impératrice +qu'elle ferait une démarche utile à l'État et en même temps agréable à +l'empereur, en lui proposant elle-même un divorce dont il n'osait +l'entretenir: il parla à ces sénateurs comme un homme qui avait une +instruction conforme au langage qu'il leur tenait, et tous approuvèrent; +aucun n'eut garde de faire la moindre objection. Le ministre, qui se +croit fort d'une opinion manifestée par d'autres, qu'il avait commencé +par établir, pousse l'audace jusqu'à venir lui-même trouver +l'impératrice, et ne craint pas de déchirer son coeur en l'entretenant de +la nécessité de faire un sacrifice si douloureux pour elle; il lui parle +du voeu du sénat et de la reconnaissance nationale. + +La première pensée qui vint à l'impératrice fut que le ministre de la +police n'était que l'interprète de l'empereur, qui n'avait pas voulu +être témoin de ses larmes, et lui avait donné cette commission; mais +elle ne se déconcerta pas et lui répondit: «Monsieur, je dois ici +l'exemple de l'obéissance aux ordres de l'empereur; vous pouvez aller +lui dire qu'aucun sacrifice ne me coûtera, lorsqu'il sera accompagné de +la pensée consolante de m'être conformée à ses désirs.» Elle laissa le +ministre dans le salon et rentra chez elle. Ce n'était pas là ce que M. +Fouché voulait; il espérait nouer une longue conversation avec +l'impératrice, et la porter à cette démarche comme d'elle-même, en +faisant disparaître ce qui était relatif au sénat et à lui, au lieu que +ce congé qu'il reçut lui laissa tout le caractère officiel qu'il avait +pris pour son introduction. + +L'empereur, qui dans la journée descendait souvent de son cabinet chez +l'impératrice, la trouva ce jour-là tout en larmes, et voulut en savoir +la raison; elle lui répondit: «Pouvez-vous me le demander, après ce que +vous m'avez fait dire. «C'était une énigme pour lui: il se la fit +expliquer, et resta stupéfait de l'audace de son ministre: il l'envoya +chercher, et jamais personne, dans quelque condition qu'il soit, n'a été +traité comme le fut le ministre de la police dans cette circonstance; +l'empereur était indigné, et l'on ne doit attribuer qu'à la facilité +avec laquelle il pardonnait les injures qui lui étaient personnelles, +qu'il lui ait permis de continuer l'exercice de ses fonctions dans une +place dont on pouvait si facilement abuser; mais il n'eut plus aucune +confiance en lui, et le considéra comme un homme qui avait un système +personnel à lui, auquel système il rapportait les affaires d'État; mais +dont tout le talent était de la subtilité, et qui n'avait que de +l'intrigue sans aucune suite d'idée, et particulièrement point +d'attachement pour lui. S'il s'était trouvé là un homme en état +d'exercer son emploi, il en aurait été pourvu à l'instant. + +Cette audace du ministre de la police était seule capable de faire +rompre une alliance de cette nature avec la Russie, s'il y avait eu +toutefois des ouvertures de ce genre, parce qu'il donna tant de +publicité à ce projet pour en paraître l'auteur, que l'empereur n'aurait +eu l'air d'avoir contracté cette union que par la force d'une opinion +formée par son ministre, et dès-lors il n'en aurait retiré aucun fruit. + + + + +CHAPITRE XVI. + +Formation de la gendarmerie d'élite.--Composition de ce corps.--Hôpital +de Sedan.--Création d'une nouvelle noblesse.--L'empereur ne haïssait pas +l'opposition. + + +M. Fouché parvint à se faire pardonner; il employa le grand-duc de Berg, +qui avait plusieurs raisons de le ménager, comme on le verra par la +suite de ces Mémoires; il s'appuya aussi de quelques membres de la +famille de l'empereur, qui avaient la faiblesse de croire qu'ils étaient +redevables à M. Fouché de tout le bien que l'empereur leur faisait; +qu'il écartait de son esprit tout ce que de prétendus méchans ne +cessaient de lui rapporter sur leur intérieur, tandis que jamais +personne n'en parlait à l'empereur, que lui, Fouché. Il avait une +habitude de lui dire: on a débité telle mauvaise chose qui aurait pu +nuire au prince un tel ou à madame une telle; on a tenu tel ou tel +mauvais propos; mais j'ai empêché que cela n'allât plus loin. On ne lui +avait rien dit; on ne disait ni ceci, ni cela; c'était lui qui avait +inventé les mauvais propos, et qui les mettait sur le compte d'un autre; +il en imposait à l'empereur en venant lui faire un faux rapport, auquel +il avait soin de faire une préface piquante; il avait beau y mettre de +l'esprit, son crédit était usé. + +C'est dans ce temps-là qu'il a le plus abusé de la facilité qu'il avait +de jeter, sur la gendarmerie d'élite, tout l'odieux de son +administration et de ses actes particuliers. Il avait l'habitude, après +avoir attiré sur un individu une mesure de rigueur qui était la suite +d'un rapport qu'il avait fait précédemment, de dire aux personnes qui +s'intéressaient à celle qu'il avait fait frapper: «Ce n'est pas ma +faute; l'empereur ne me consulte plus: aussi il fait des choses en dépit +du bon sens; il a sa gendarmerie qui fait sa police; moi je n'ai plus +rien à faire qu'à prendre garde à moi-même, car un jour cela pourrait +bien être mon tour.» + +C'est par des discours aussi artificieux que ce ministre astucieux +éloignait de lui tout l'odieux des mesures qu'il faisait prendre à +l'empereur. Lorsque je serai à l'époque où je lui ai succédé, je +rapporterai plus en détail ce qui le concerne. + +C'est ici le moment de parler de cette gendarmerie d'élite, qui a été si +utile au ministre de la police pour voiler ses opérations, et être +accablée de l'odieuse opinion qu'il en avait donnée ou qu'il avait +laissé établir sur elle. + +C'est moi qui ai créé ce corps, et je l'ai commandé huit ans; j'atteste +ici que jamais je n'ai reçu de l'empereur aucun ordre d'en employer les +gendarmes à un service qui ne fût pas rigoureusement conforme à leur +institution, et particulièrement aux dispositions des lois à l'égard de +la gendarmerie. Jamais l'empereur ne les a chargés d'aucune police +secrète, et j'atteste sur l'honneur, qu'avant d'être moi-même le chef de +celle de l'État, je n'avais pas la première idée de ce que cela pouvait +être; je me suis dit souvent qu'il aurait été heureux pour moi que la +gendarmerie d'élite m'eût offert quelques ressources en ce genre; mais +personne de ce corps n'y entendait rien, pas plus que moi alors. Je vais +plus loin; dans les huit ans que je l'ai commandée, je n'ai pas connu un +seul individu, dans ses rangs, auquel on eût osé aller proposer une +commission du genre de celles qu'on les accuse d'avoir remplies, et la +plupart de leurs accusateurs ou détracteurs n'auraient pas osé leur dire +en face la moindre partie de ce qu'on a imprimé contre eux depuis; je +n'avais pas un gendarme qui n'eût été sous-officier dans les rangs de +l'armée; tous m'étaient attachés parce que je ne craignais pas de +paraître pour les défendre contre la calomnie, et leur faire obtenir +justice. Leur attachement était la suite de leur estime, et quelle que +soit la persévérance de la basse récrimination qui les a fait dissoudre, +ils n'en sont que plus recommandables à l'estime publique. Quant à moi, +je regarderai toute m'a vie comme des jours heureux ceux où je pourrai +être utile à quelques uns d'eux. + +Il y avait encore à Paris, au moment de mon retour de Russie, quelques +unes des députations que les départemens avaient envoyées pour +complimenter l'empereur; celle de mon département (les Ardennes) était +de ce nombre; elle vint me faire une visite, et me donna en corps un +dîner comme à un compatriote qu'elle estimait. Cette circonstance mit le +comble à tout ce que j'éprouvais de satisfaction à cette époque-là. + +Parmi la députation du département des Ardennes, il y avait le maire de +la ville de Sedan, qui, avec quelques députés de cette ville, était en +instance pour obtenir d'abord un bâtiment de l'État pour un +établissement de bienfaisance publique, et qui, en second lieu, +sollicitait la remise, à l'hôpital militaire de cette ville, de la +dotation que le maréchal de Turenne lui avait donnée sur ses biens en la +fondant[29]. Cette dotation avait été engloutie dans la révolution, et +les héritiers de la maison de Bouillon, ayant eu leur fortune en grande +partie confisquée, entendaient que le paiement de cette dotation fût +reversé sur la portion des biens dont ils avaient été dépouillés. Le +ministère observait avec raison que si l'empereur commençait une fois à +faire droit à une réclamation de ce genre, toutes les villes qui étaient +dans le même cas que Sedan viendraient successivement réclamer, et qu'il +n'y avait aucune raison pour leur refuser ce que l'on aurait accordé à +celle-ci, en sorte que leur demande fut écartée. + +Mes compatriotes espéraient que je pourrais vaincre les obstacles qu'ils +avaient rencontrés, et me priaient de les aider. Je saisis cette +occasion de leur témoigner combien j'étais attaché aux lieux où j'étais +né. Je donnai procuration au maire de Sedan, M. de Neuflize, l'homme le +plus considérable du pays, qui voulut bien s'en charger, de chercher +près de la ville une partie de bien d'une valeur égale au revenu de la +dotation du maréchal de Turenne, et à l'abri de toute espèce de +révolution, de confiscation ou aliénation, libre d'hypothèque, dont on +pût faire l'acquisition de suite, et que j'en ferais les fonds, en +mettant pour condition que cette acquisition ne serait rien autre chose +que la reconstitution de la dotation du maréchal de Turenne, telle +qu'elle existait avant la révolution, aux mêmes obligations de +reconnaissance envers sa mémoire, c'est-à-dire que ses armoiries +seraient replacées dans l'église, et que tous les ans, au 26 de juillet, +pour anniversaire de sa mort, on y célébrerait le service divin, comme +cela était d'habitude avant la révolution. Il fallut un rapport du +conseil d'État à l'empereur sur toutes ces propositions, qui furent +sanctionnées par un décret, et c'est depuis cette époque que l'hôpital +militaire de Sedan a recouvré ce qu'il avait perdu, c'est-à-dire une +rente de 1,200 fr., pour le capital de laquelle j'ai donné de mes +économies 40,000 fr. + +C'est aussi au mois de janvier 1808, et pendant le mois de février +suivant, que l'empereur faisait discuter au conseil d'État son projet de +recréer une noblesse. Cette question causa beaucoup de débats; elle +trouva des contradicteurs, et il est à remarquer que l'empereur, à qui +on supposait des idées de despotisme, affectait toujours de faire +prendre, dans des cas semblables, la parole à ceux des conseillers +d'État qu'il savait être d'une opinion opposée à la sienne; il +recommandait toujours que l'on parlât franchement, disant quelquefois, +sur cette matière comme sur d'autres: «Ne ménagez pas la question +pendant qu'on la discute, parce qu'une fois qu'elle aura passé, et que +le décret en aura été signé, il n'y aura plus à y revenir, ni à se +plaindre.» + +Il n'en a jamais voulu à personne pour avoir manifesté franchement de +l'opposition à ses opinions; il aimait qu'on les combattît, et il ne lui +en coûtait aucun effort pour revenir à celle qui lui était démontrée +être la plus raisonnable: c'était une bonne note dans son esprit, en +faveur de celui qui lui avait donné quelque lumière en lui résistant. + +Cette question de noblesse fut vivement discutée; il en coûtait à tous +les hommes de la révolution de devenir transfuges à leur parti; mais, +cependant, elle passa, soit que la raison ou l'amour-propre l'eût +emporté, et, dans le mois de février, l'empereur créa seize ducs avec un +grand nombre de comtes et de barons; il me fit l'honneur de me +comprendre dans les seize premiers, et d'ajouter à cette faveur une +riche dotation, que j'ai perdue par suite des revers qui ont causé des +pertes semblables à tout ce qui vivait de ses bienfaits. + + + + +CHAPITRE XVII. + +Le prince de la Paix dispose souverainement de toutes les ressources de +la monarchie espagnole.--Animadversion de la nation.--Il est forcé +d'avoir recours aux partis extérieurs.--La duchesse d'Orléans, M. de La +Bouillerie.--Nos troupes s'emparent d'une partie de +l'Espagne.--Conjuration d'Aranjuez.--Ferdinand proclamé roi d'Espagne. + + +Au mois de février 1808, l'empereur avait fait approcher sur l'extrême +frontière d'Espagne les troupes dont j'ai parlé plus haut; le Portugal +était occupé, et la politique de la Russie se dessinait de manière à +donner de la sécurité. Il avait signé, à Fontainebleau, le 27 octobre +1807, un traité avec l'Espagne, en vertu duquel une partie des provinces +portugaises restait en dépôt, dans nos mains, jusqu'à la paix; une autre +passait sous la domination de la reine d'Étrurie, qui nous cédait, en +échange, la Toscane; le reste constituait une autre souveraineté pour le +prince de la Paix, qui n'avait assurément pas obtenu cette élévation au +suprême pouvoir, sans quelque retour en services du genre de ceux qu'il +pouvait nous rendre, comme on pourra le juger. + +Cet homme, qu'une faveur extraordinaire avait mis à la tête de toutes +les affaires d'Espagne, gouvernait la monarchie en maître absolu, depuis +plus de dix ans; il avait établi son pouvoir en faisant nommer ses +créatures aux emplois civils, militaires et ecclésiastiques, tant en +Espagne que dans les Indes. + +Il était devenu l'arbitre de toutes les grâces, et s'était si bien rendu +maître des décisions du roi, qu'il répondait à tout ce qu'on lui +demandait: voyez Emmanuel (le prince de la Paix s'appelait Emmanuel +Godoi). Cette suprême autorité avait élevé contre lui une masse de +haine, qui contre-balançait la faveur dont il était comblé, parce qu'il +avait nécessairement commis beaucoup d'injustices pour établir sa +puissance. Le prince des Asturies était déjà entré au conseil; il avait +eu aussi à se plaindre des hauteurs du favori, qui ne craignait pas de +le blesser, en laissant apercevoir la source d'un despotisme qui ne +s'arrêtait même pas devant l'héritier de la couronne. Plus celui-ci +avançait en âge, plus il portait d'ombrage au prince de la Paix, qui ne +dissimulait plus son aversion pour lui. De son côté, le prince des +Asturies devint son ennemi, au point de saisir toutes les occasions de +travailler à sa perte; il y était encouragé par l'opinion publique, qui +faisait une justice sévère de la cour, et qui, ainsi que la fierté +nationale, tournait ses regards vers lui, et y rattachait ses +espérances. + +De tous côtés on s'élevait contre le prince de la Paix, qui voyait +s'échapper un pouvoir qu'il exerçait depuis long-temps; bientôt il dut +recourir aux derniers expédiens pour le ressaisir. Il avait senti, +depuis long-temps, le besoin de consolider son autorité par la +protection d'une puissance étrangère, et il n'avait rien négligé pour se +rendre agréable à la France, qui avait accepté tout ce qui pouvait être +utile à son influence en Espagne, dont ce favori disposait sous tous les +rapports, et lui était ainsi devenu nécessaire à sa cour, qui le croyait +plus agréable que qui que ce soit à la France. Ses ennemis saisirent +encore ce moyen pour lui nuire, en disant qu'il était un traître; qu'il +avait vendu l'Espagne à la France, et en avait fait une de ces +vice-royautés, dans lesquelles on n'obéissait plus qu'aux ordres de +l'empereur. + +D'un autre côté, on attribuait à la France tout le mal dont on croyait +avoir à se plaindre en Espagne, et on l'accusait d'y soutenir le prince +de la Paix. Cet état de choses amenait tous les jours de l'aigreur entre +les partisans du prince des Asturies et les créatures du favori, qui +craignaient sa disgrâce autant que les premiers désiraient son renvoi. +Les conseils du prince royal ne furent sans doute pas assez prudens, et +s'échauffèrent un peu en voyant la chaleur de l'opinion publique; ils +firent peut-être entrer dans son esprit le projet d'arrêter l'ambition +du prince de la Paix, en l'en rendant lui-même victime. Celui-ci, voyant +une catastrophe s'approcher, et toute l'Espagne prononcée, jugea qu'il +était perdu, lorsque les troupes françaises avancèrent sur le territoire +espagnol pour l'exécution du traité de Fontainebleau, dont il avait le +secret à peu près tout seul, et qui même n'était pas signé. Mais il vit +bien que l'on ne manquerait pas d'attribuer l'invasion qui en serait la +suite, au désir de le protéger personnellement. + +En conséquence, pour consolider le reste du pouvoir qui lui était encore +nécessaire pour l'exécution de son projet, il ne vit de ressource que de +décider le roi Charles IV à écrire à l'empereur, pour lui faire part des +mésintelligences qui divisaient l'Espagne, et qu'il était assez +malheureux pour être forcé de reconnaître une trame contre ses jours, +ourdie jusque dans son propre palais, par des malheureux qui entouraient +son fils; et, en même temps, qu'il lui annonçait le projet d'en faire un +exemple, il lui demandait des conseils[30]. + +Ce dernier coup de vigueur rendit une nouvelle autorité au prince de la +Paix, mais il ne lui ramena pas l'opinion publique, qui s'attacha tout +entière au prince des Asturies, que l'on considéra comme sa victime. + +Le prince des Asturies se vit dans une mauvaise position: on avait +arrêté ses plus fidèles partisans; on informait contre eux; il avait +tout à craindre des entreprises d'un homme à qui sa perte était +nécessaire. Il chercha à se mettre en mesure contre la malveillance du +favori; déjà il s'était adressé à l'empereur, et avait trouvé moyen de +lui faire parvenir une lettre, dans laquelle il lui demandait sa +protection contre des intrigans qui avaient juré sa perte, et voulaient +le rendre victime de l'ambition d'un homme qui ne mettait plus de bornes +aux humiliations qu'il lui faisait éprouver. + +L'empereur avait répondu à la lettre du roi, mais il avait gardé le +silence à l'égard du prince des Asturies. Cette circonstance arriva au +retour du voyage que l'empereur avait fait en Italie, et je crois même +que c'est au moment de partir pour s'y rendre, qu'il reçut les deux +lettres dont je viens de parler. + +Lorsque les troupes françaises entrèrent en Espagne, elles +rencontrèrent, en Catalogne, M. le prince de Conti, madame la duchesse +de Bourbon et madame la duchesse d'Orléans, qui y vivaient paisiblement, +depuis que, pour vendre leurs biens, le Directoire les avait obligés à +sortir de France, en leur faisant, à chacun, une pension de 20 ou 25,000 +francs, qui leur étaient payés sur des certificats de vie, et en suivant +toutes les formalités prescrites pour les plus simples particuliers, qui +sont rentiers viagers de l'État; en sorte que ces princes étaient soumis +à tout ce qu'il y avait de plus outrageant, quoiqu'on ne leur payât pas +le dixième de ce qu'on leur avait pris, après les avoir forcés de +quitter la France. Ils avaient sans doute jugé inutile de réclamer. Les +choses étaient toujours restées dans cet état, lorsque l'empereur en +entendit parler, pour la première fois, par le général Canclaux, qui a +donné l'éveil sur la situation de ces princes: il était resté l'ami +chaud du prince de Conti. Puis le ministre des finances, M. le duc de +Gaëte vint l'en entretenir, et l'informer de tout ce qui était relatif à +ces princes. M. le duc de Gaëte avait fait son affaire personnelle de +celle-ci, et il connaissait si bien l'âme de l'empereur, qu'il avait +joint, au rapport qu'il lui faisait, un projet de décret pour porter +chaque pension à 60,000 francs, au lieu des 20 ou 25 du Directoire, et +portant dans sa rédaction que ces pensions seraient payées aux lieux de +la résidence de chacun des princes, par le soin du ministre du trésor, +qui verserait, pour cela, ces sommes à une maison de banque de Paris, +qui avait ordre de payer exactement, et de se pourvoir au trésor. + +L'empereur signa de suite, en remerciant le ministre des finances. Ainsi +disparurent les formalités auxquelles on avait assujetti ces illustres +infortunés. Elles étaient telles qu'ils étaient obligés d'avoir un +procureur fondé de pouvoirs à Paris, et de lui envoyer des certificats +de vie signés des agens de la république, qui, sans doute, grapillaient +comme de coutume, autour de l'infortune. + +L'empereur avait de même fait une pension à la nourrice de feu M. le +dauphin, ainsi qu'à celle de madame la duchesse d'Angoulême; c'était +madame la comtesse de Ségur, la mère, qui les lui avait demandées. Mais +une chose qui ne peut s'expliquer que par l'esprit de réaction, c'est +que, dans le commencement de la restauration, cette pension a été +supprimée, et n'a été payée de nouveau que long-temps après. + +On a beaucoup dit que l'empereur était tyran et avide de spoliations; le +fait suivant prouve que ces actes étaient toujours l'oeuvre du ministre +proposant. + +Le domaine extraordinaire était sous la direction de M. de La +Bouillerie, c'est-à-dire les caisses, car M. Defermon en était +l'intendant, et l'on avait réuni à ce domaine toutes les saisies +provenant de l'exécution des décrets prohibitifs de Berlin et de Milan. +Un jour, M. de La Bouillerie reçut, de l'intendant, l'avis qu'une saisie +de deux navires venait d'être faite au Havre; qu'elle était évaluée +environ 800,000 fr., dont il lui ordonnait de surveiller et de faire +opérer la rentrée. Il était fort tard quand M. de La Bouillerie reçut +cet avis, ainsi que les pièces qui l'accompagnaient. + +Il y remarqua une extension outrée, que l'on s'était efforcé de donner +au sens des décrets de Berlin et de Milan, pour atteindre ces deux +navires. Il fit sur-le-champ un rapport particulier à l'empereur, chez +lequel il avait le droit d'entrer à toute heure; mais comme il était +déjà fort tard, et qu'il pouvait se faire que l'empereur ne pût pas lire +son rapport, M. de La Bouillerie écrivit lui-même en haut de la marge: + +«Il est urgent d'envoyer de suite un courrier au Havre, porter l'ordre +de rendre les deux navires saisis.» + +M. de La Bouillerie porta lui-même son rapport. L'empereur le fit entrer +de suite; il feuilleta le rapport, qui était très long, et, sans le +lire, il mit, de sa main, sous l'émargement de La Bouillerie, ces mots: +_Approuvé_. NAPOLÉON; ordonna à M. de La Bouillerie d'expédier l'ordre, +et garda le rapport, en lui disant de revenir le lendemain. Le courrier +fut expédié dans la nuit, et les navires rendus. Le lendemain, La +Bouillerie s'étant fait présenter, l'empereur lui dit: «j'ai lu votre +rapport, et je vous remercie d'avoir empêché que l'on me fît commettre +cette odieuse injustice; c'est comme cela qu'il faut me servir.» + +Je reprends ma narration. + +Lorsque les troupes furent arrivées sur les frontières, on les fit +entrer dans Saint-Sébastien, Pampelune, Roses, Figuières et Barcelone, +et dès-lors commencèrent nos premiers actes vis-à-vis des Espagnols. +Cette entrée sur le territoire fut attribuée au prince de la Paix, par +la partie adverse, et aux intrigues des partisans du prince des +Asturies, par ceux du prince de la Paix. Cette rivalité hâta le +dénoûment des événemens: le prince de la Paix avait l'air de croire que +ces prises de possession, et cette marche de troupes, n'avaient lieu que +pour assurer l'exécution du traité de Fontainebleau. + +Le prince des Asturies, de son côté, ne voulait y voir qu'une trahison +du prince de la Paix, parce que l'opinion la plus générale l'accusait de +nous être vendu. + +Le prince de la Paix lui-même joua l'homme effrayé, et peut-être +l'était-il réellement de la marche de nos troupes, qui étaient, d'une +part, arrivées à Burgos, et, de l'autre, entrées à Barcelone. Il déclara +qu'il n'y avait d'autre parti à prendre, pour la famille royale, que de +se retirer à Séville, et d'appeler la nation espagnole aux armes. Il +était convenu qu'il jouerait ce rôle pour faire partir le roi et sa +famille pour l'Amérique; qu'il les quitterait clandestinement à Séville, +pour venir jouir des avantages que lui assurait le traité de +Fontainebleau. Telle est la version que j'ai entendu faire, mais je n'ai +rien vu qui m'autorise à le penser, du moins quant au dessein de venir +jouir des vastes États qu'il s'était assurés. Loin de là, le prince de +la Paix connaissait le décret de Milan, qui nommait Junot gouverneur du +Portugal, et le chargeait de l'administrer au nom de l'empereur. Il +n'était donc plus question de la principauté des Algarves, et, sans +doute, ce prince ne se faisait plus illusion sur sa principauté. Il fit +assembler le conseil du roi au palais d'Aranjuez, et après y avoir +exposé les malheurs qui menaçaient la monarchie, il fit prévaloir son +avis et arrêter le départ de la famille royale pour Séville. C'est en +sortant de ce conseil que le prince des Asturies dit aux +gardes-du-corps, en traversant la salle dans laquelle ils se tenaient: + +«Le prince de la Paix est un traître; il veut emmener mon père, +empêchez-le de partir.» Ce propos courut bientôt la ville, et la +populace se porta au palais du prince de la Paix, y mit tout en pièces, +et après les plus minutieuses recherches, elle le trouva caché dans un +grenier: il serait infailliblement devenu victime de ses fureurs, si, +pour le sauver, on ne se fût servi du nom même du prince des Asturies +pour le mener en prison. + +Ce signal de révolte donné, elle prit presque aussitôt des caractères +qui effrayèrent le roi. On profita de ce moment pour lui demander son +abdication en faveur de son fils; il la donna pour sauver sa vie, et +resta dans sa résidence pendant que le prince des Asturies vint à +Madrid. + +Cet événement a sans doute été accompagné de beaucoup de détails qu'il +serait intéressant de rapporter; mais la crainte d'être inexact m'oblige +à n'en parler que sommairement. + +Cette révolution fut annoncée, sur tous les points de l'Espagne, par des +courriers; et la joie d'être débarrassé du prince de la Paix y excita de +l'enthousiasme. + +Le grand-duc de Berg était arrivé à l'armée lorsqu'il apprit cet +événement; il reçut, par la même occasion, une lettre de Charles IV pour +Napoléon, par laquelle le roi d'Espagne faisait part à son allié de la +violence qui lui avait été faite. + +«Monsieur mon frère, lui mandait-il, vous apprendrez sans doute avec +peine les événemens d'Aranjuez et leurs résultats; V. M. ne verra pas +sans quelque intérêt un roi qui, forcé d'abdiquer la couronne, vient se +jeter dans les bras d'un monarque son allié, se remettant en tout à sa +disposition, qui peut seule faire son bonheur, celui de toute sa famille +et de ses fidèles sujets. Je n'ai déclaré me démettre de ma couronne en +faveur de mon fils, que par la force des circonstances, et lorsque le +bruit des armes et les clameurs d'une garde insurgée me faisaient assez +connaître qu'il fallait choisir entre la vie et la mort, qui eût été +suivie de celle de la reine. J'ai été forcé d'abdiquer; mais rassuré +aujourd'hui, et plein de confiance dans la magnanimité et le génie du +grand homme qui s'est toujours montré mon ami, j'ai pris la résolution +de me remettre en tout ce qu'il voudra bien disposer de mon sort, de +celui de la reine et de celui du prince de la Paix. J'adresse à V. M. I. +et R. une protestation contre les événemens d'Aranjuez et contre mon +abdication. Je m'en remets et me confie entièrement dans le coeur de V. +M. Sur ce, je prie Dieu, etc. + +«De V. M. I. et R., le très affectionné frère et ami, + + «CHARLES.» + +«Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars, par lequel j'ai +abdiqué la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai été +forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang de mes +sujets bien aimés; il doit, en conséquence, être regardé comme nul. + + «CHARLES.» + + Aranjuez, 21 mars 1808. + +Le grand-duc de Berg envoya cette lettre à l'empereur, et le prévint +qu'il marchait, avec l'armée, sur Madrid, où il entra dans les premiers +jours d'avril 1808. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Réflexions de Napoléon au sujet de la révolution d'Aranjuez.--Je pars +pour Madrid.--Instructions que me donne l'empereur.--L'infant don +Carlos.--L'épée de François Ier.--Lettre de l'empereur au grand-duc de +Berg. + + +L'empereur reçut ce courrier, à Saint-Cloud, un samedi soir. Le +lendemain, dimanche, à la messe, il paraissait un peu préoccupé, quoique +cela ne fût pas son habitude. Il avait fait partir la veille son +ambassadeur, M. de Tournon, pour porter au grand-duc de Berg de +nouvelles instructions. + +Il m'envoya chercher, après que tout le monde fut retiré, et, me +conduisant dans le parc, où nous restâmes deux heures, il me parla +ainsi: + +«Vous allez partir pour Madrid. On me mande de cette ville que le roi +Charles IV a abdiqué et que son fils lui succède, et en même temps l'on +m'apprend que cela est arrivé à la suite d'une révolution dans laquelle +le prince de la Paix paraît avoir succombé, ce qui me donne à penser que +l'abdication du roi n'a pas été volontaire. J'étais bien préparé à +quelques changemens en Espagne; mais je crois voir, à la tournure des +affaires, qu'elles prennent une marche tout autre que je ne croyais. +Voyez notre ambassadeur, et dites-moi ce qu'il a fait dans tout cela. +Comment n'a-t-il pas empêché une révolution que l'on ne manquera pas de +m'attribuer, et dans laquelle je suis forcé d'intervenir? Avant de +reconnaître le fils, je veux être instruit des sentimens du père: c'est +lui qui est mon allié, c'est avec lui que j'ai des engagemens; et s'il +réclame mon appui, je le lui donnerai tout entier, et le remettrai sur +le trône en dépit de toutes les intrigues. Je vois maintenant qu'il +avait raison d'accuser son fils d'avoir tramé contre lui: cet événement +le décèle; et jamais je ne donnerai mon assentiment à une pareille +action, elle déshonorerait ma politique et tournerait un jour contre +moi. + +«Mais si l'abdication du père est volontaire, et, pour qu'elle le soit, +il faut qu'elle en porte les caractères, au lieu que celle-ci n'a que +ceux de la violence, alors je verrai si je puis m'arranger avec le fils +comme je m'arrangeai avec le père. + +«Lorsque Charles-Quint abdiqua, il ne se contenta pas d'une déclaration +écrite, il la rendit authentique par les cérémonies d'usage en pareil +cas, il la renouvela plusieurs fois, et ne remit le pouvoir seulement +qu'après que tout le monde fut convaincu que rien autre chose que sa +volonté ne l'avait porté à ce sacrifice. + +«Cette abdication avait un bien autre caractère que celle d'un souverain +dont on viole le ministère, et que l'on met entre la mort et la +signature de cet acte. + +«Rien ne pourra me le faire reconnaître, avant qu'il ne soit revêtu de +toute la légalité qui lui manque; autrement, il suffira d'une troupe de +traîtres qui s'introduira, la nuit, chez moi, pour me faire abdiquer et +renverser l'État. + +«Si le prince des Asturies règne, j'ai besoin de connaître ce prince, de +savoir s'il est capable de gouverner lui-même, et, dans ce cas, quels +sont ses principes. + +«S'il doit gouverner par ses ministres, je veux savoir par quelle +intrigue il est dominé, et si nos affaires pourront rester à cette cour +sur le pied où elles étaient à la cour du roi son père. + +«Je ne le crois pas, parce que les extrêmes se touchent en révolution; +et il est vraisemblable qu'un des grands moyens de popularité du nouveau +roi aura été l'intention manifestée de suivre une marche opposée à celle +de son père, qui, lui-même, m'avait déjà donné de l'inquiétude après +Iéna. + +«Sans doute les alentours du prince des Asturies seront différens, et il +fera bien; cela m'importe peu. Le roi son père trouvait bien la manière +dont il s'était établi, ce n'était pas à moi à le désapprouver: j'avais +fini par m'en accommoder et par m'en trouver très bien. + +«Je voudrais pouvoir m'établir sur le même pied avec le fils, et finir +d'une manière honorable avec le père. + +«Si, comme je le crains, le fils a donné dans une marche opposée, il se +sera entouré de tout ce que le roi Charles IV avait éloigné de sa cour +et de ses affaires; alors je dois m'attendre à avoir des embarras, parce +que, les hommes se gouvernent le plus souvent par leurs passions, et que +ceux-ci, ayant attribué leur disgrâce à l'influence de la France, ne +laisseront échapper aucune occasion de s'en venger, si je leur en laisse +le temps et les moyens. + +«Lorsque j'ai fait la paix avec les Russes, je pouvais rétablir la +Pologne, dont les sentimens étaient tout à moi. La confiance que j'ai +eue dans l'empereur de Russie, pour maintenir la paix en Europe et me +garantir, par son alliance, de nouvelles entreprises semblables à celles +dont j'ai heureusement triomphé, m'a fait abandonner mon projet, à la +renonciation duquel j'ai mis pour condition que l'empereur de Russie se +rendrait médiateur de la paix à laquelle je désire enfin amener +l'Angleterre, et qu'en cas de refus de la part de cette puissance, il +s'unirait avec moi dans la guerre contre elle, malgré tout ce que la +Russie a à souffrir d'une privation de commerce avec l'Angleterre! + +«Il faudrait que l'on eût bien peu de sens en Espagne, si on croyait +que, n'ayant retiré que ce seul avantage de tous ceux que m'offrait une +guerre heureuse, je laisserais les Espagnols me préparer de nouveaux +embarras en s'alliant avec l'Angleterre, et donnant par là, à cette +puissance, des avantages beaucoup au-dessus de ceux que la déclaration +de guerre des Russes leur fait perdre. + +«Je crains tout d'une révolution dont je ne conçois ni la direction ni +l'intrigue; le mieux du mieux serait d'éviter une guerre avec l'Espagne; +elle serait une sorte de _sacrilége_ (ce fut son expression); mais je ne +balancerai pas à la faire à la maison de Bourbon, si le prince qui veut +gouverner cet État adoptait une politique semblable. + +«Je me trouverais alors dans la même position où se trouva Louis XIV, +lorsque ce monarque s'occupa de la succession de Charles II: on a dit +que c'était par ambition, mais non; c'est que s'il n'avait pas mis un de +ses petits-fils sur le trône d'Espagne, un archiduc d'Autriche y eût été +appelé; dès-lors l'Espagne devenait l'alliée naturelle de l'Angleterre, +et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec +l'une, ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientôt les +deux ensemble à combattre. Comment aurait-il résisté à une guerre +maritime accompagnée d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en +Roussillon et en Navarre. + +«Voilà le motif qui lui a fait faire la guerre en faveur de son +petit-fils; à la vérité il avait pour lui le testament de Charles II, +qui appelait le duc d'Anjou au trône d'Espagne, et malgré la légitimité +de ce titre, l'Autriche lui a fait la guerre pour mettre l'archiduc +Charles sur le trône d'Espagne. + +«Ici ce n'est pas le même cas: le trône est occupé, il a même des +héritiers; cela rend la question plus compliquée, mais cela ne change +rien à la politique ni à l'intérêt des peuples; et la France a +aujourd'hui, comme elle l'avait dans ce temps-là, le même besoin de +rester alliée de l'Espagne, dans la paix comme dans la guerre. + +«Tant que Charles IV aurait régné, je pouvais compter sur la paix, et je +n'avais que très peu de changemens à lui demander. Nous aurions bientôt +été d'accord si le prince de la Paix n'avait pas succombé, parce que +nous pouvions compter sur lui. Aussi vous voyez que les troupes que j'ai +fait marcher ne sont que des enfans et des dépôts. + +«Mais si l'Espagne veut prendre une marche opposée, je ne balancerai pas +à y entrer, parce que ce pays peut, un jour, être gouverné par un prince +belliqueux, qui saura diriger contre nous toutes les ressources de cette +nation, et qui finira peut-être par se mettre en tête de faire rentrer +le trône de France dans sa famille; voyez où on en serait en France si +cela arrivait: c'est à moi à le prévoir et à en ôter les moyens à celui +qui pourrait l'entreprendre. + +«Je vous le répète, si le père veut remonter sur le trône, je suis prêt +à le seconder; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je +puis croire des sentimens du fils, et de ses alentours, que je ne +connais pas. + +«Dans tous les cas, je ne reconnaîtrai pas la marche qui a été suivie +pour le faire succéder à son père; il faudra que cet acte soit _purifié_ +par une sanction publique du roi Charles IV. Mais si je ne puis +m'arranger avec le fils ni avec le père, je ferai maison nette; +j'assemblerai les cortès, et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV; je +suis prêt pour ce cas là. + +«Je vais me rendre à Bayonne; si les circonstances l'exigent, j'irai à +Madrid, mais pour cela il faudrait que j'y fusse absolument forcé.» + +Il me congédia, et je partis le même jour pour Madrid. + +Chemin faisant, je rencontrais presqu'à chaque poste un courrier +espagnol qui allait à Paris, avec des dépêches pour l'ambassadeur +d'Espagne, que le nouveau roi s'était empressé d'accréditer près de +l'empereur. + +Vers Poitiers, je rencontrai le comte de Fernand-Nuñez, chambellan de la +cour d'Espagne; il était porteur d'une lettre du roi Ferdinand VII pour +l'empereur, et allait à Paris. + +À Bayonne, je trouvai l'infant don Carlos, qui venait au-devant de +l'empereur. Il croyait le trouver dans cette ville, d'après ce qui lui +avait été dit lors de son départ de Madrid. Lorsque j'entrai en Espagne, +je vis, dans toute la Biscaye, des arcs de triomphe élevés pour le +passage de l'empereur; le peuple espagnol était impatient de le voir +arriver, et vociférait partout contre le prince de la Paix. + +Je rencontrai à Vittoria un officier français que le grand-duc de Berg +envoyait à l'empereur pour lui porter l'épée de François Ier, qu'il +avait demandée au cabinet de l'arsenal de Madrid; c'était un moyen de la +recouvrer qui n'effaçait pas l'affront de l'avoir vu conquérir. Louis +XIV aurait pu la demander cent ans avant le grand-duc de Berg; mais ce +monarque avait sagement pensé qu'il ne fallait pas outrager une nation +jusque dans les monumens de sa gloire. Les Espagnols furent sensibles à +cette offense, qui fit tort à la popularité du grand-duc de Berg. +L'empereur ne cessait cependant de lui recommander la plus grande +réserve. Sans doute il se défiait de ses accès de zèle ou d'ambition, +car j'avais déjà été précédé de plusieurs courriers, et cependant, je +n'étais pas en route qu'il lui expédia de nouvelles instructions. On +jugera, d'après la nature de cette pièce, de l'incertitude de ses idées, +et du point de vue sous lequel la question se montrait à ses yeux. + + _Lettre de l'empereur au grand-duc de Berg._ + + 29 mars 1808. + +«Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la +situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. +L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événemens: je reste +dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation +désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre +l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez +les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf: il a tout le courage, +et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que +n'ont point usés les passions politiques. + +«L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils +craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront +contre nous des levées en masse _qui pourront éterniser la guerre_. J'ai +des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus. + +«Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré +l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de +Ferdinand; le parti populaire est le plus faible. + +«Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au +chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, on +en fasse un héros. Je ne veux pas que l'on use de violence envers les +personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux +et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous +les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une +guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de +noyau au soulèvement total de la monarchie. + +«Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en +est d'autres que vous sentirez. + +«L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos +embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient +sur les côtes du Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des +enrôlemens de Siciliens et de Portugais. + +«La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir +aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce +pays: c'est peut-être celui de l'Europe qui y est le moins préparé. Les +gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement, et l'anarchie +qui a pris la place de l'autorité légale, font le plus petit nombre; le +plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie. + +«Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à +l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre? + +«Irai-je à Madrid? exercerai-je l'acte d'un grand protectorat, en +prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire +régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement +dépopularisés, qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois. + +«Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait +roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis +vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de +famille serait un faible lien: la reine Elisabeth et d'autres princesses +françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément +à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il +convient de prendre conseil des événemens qui vont suivre... Il faudra +fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du +Portugal, et attendre... + +«Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi +précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la +capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature +allaient reconnaître Ferdinand sans constitution. Le prince de la Paix +doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs +un attachement d'habitude au vieux roi, qui pouvait produire des +résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols, a +puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du +vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I. +J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; en attendant, +voici ce que je juge convenable de vous prescrire. Vous ne m'engagerez à +une entrevue, _en Espagne_, avec Ferdinand, que si vous jugez la +situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi +d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le +prince Godoy. Vous exigerez pour eux, et vous leur rendrez les mêmes +honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent +pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas +difficile, _je n'en sais rien moi-même_. + +«Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit +intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs +immunités seront respectés. Vous leur direz que l'empereur désire le +perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la +mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la +soustraire au régime des favoris... Vous direz aux magistrats et aux +bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de +recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui +garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la +féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et +les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont +jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée; la +splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que +j'ai signé avec le pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils +peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans +l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit +être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune +démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, +me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté. + +«Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... Le +Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous +occupe, et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait +encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14. +La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause +de l'événement du 19 mars, il y a des changemens à faire. Vous donnerez +de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon +ministre des affaires étrangères. J'ordonne que la discipline soit +maintenue de la manière la plus sévère: point de grâce pour les plus +petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands égards; l'on +respectera principalement les églises et les couvens. + +«L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée +espagnole, soit avec des détachemens: il ne faut pas que d'aucun côté il +soit brûlé une amorce. + +«Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même +l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une +distance de plusieurs lieues des corps espagnols. _Si la guerre +s'allumait, tout serait perdu_. + +«C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider +des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications +avec Solano comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols. + +«Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événemens majeurs, +vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez +sur-le-champ le chambellan de T..., qui vous porte cette dépêche; vous +lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc. + + «_Signé_, NAPOLÉON.» + +En arrivant à Madrid, je descendis chez le grand-duc de Berg, qui était +logé au palais du prince de la Paix. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Le grand-duc de Berg et le prince de la Paix.--Analogie de leurs +positions.--Charles IV invoque l'appui de l'empereur Napoléon.--Sa +protestation.--Escoiquiz.--Le duc de l'Infantado.--Ma conversation avec +ces deux personnages.--Je suis présenté à Ferdinand. + + +Le grand-duc de Berg avait conduit les affaires de l'empereur un peu +trop à sa manière, et je vis, à sa conversation, qu'il songeait à celles +de l'Espagne un peu pour lui. La portée d'esprit de ce prince n'était +pas des plus étendues, et les premiers malheurs que nous avons éprouvés +dans ce pays sont dus en grande partie à sa légèreté et à ses folles +espérances. + +J'appris de lui que, depuis plusieurs années, il avait une +correspondance avec le prince de la Paix: la raison en aurait été +difficile à donner, et je ne puis me l'expliquer que par les réflexions +suivantes. + +Ils étaient tous deux placés au même degré d'élévation dans les deux +pays, et n'avaient pas moins d'ambition l'un que l'autre. Leur fortune +ayant été la même, ils avaient cru devoir se rapprocher; mais, de la +part de Murat, c'était un calcul, comme on pourra en juger par la suite +de ces Mémoires, et de la part du prince de la Paix, c'était finesse, +parce qu'il n'avait pas le même genre d'ambition que le grand-duc de +Berg. Mais comme il était le seul homme vraiment fort que l'Espagne eût +alors, soit pour l'intrigue, soit pour la résolution, il avait jugé que +cette correspondance, outre qu'elle était sans inconvénient pour lui, +pouvait un jour lui devenir utile, si le grand-duc de Berg parvenait à +l'exécution du projet qu'il lui supposait. + +À la réception de la lettre qu'il avait transmise à l'empereur, Murat +avait mis les troupes en mouvement, et avait envoyé l'adjudant-général +Monthion prendre les ordres de Charles IV; mais il n'était pas en route, +qu'il reçut une seconde lettre, qui lui était personnellement adressée: + +«Monsieur et très cher frère, lui écrivait en italien le roi détrôné, +j'ai informé votre adjudant de tout ce qui s'est passé. Je vous prie de +me rendre le service de faire connaître à l'empereur la prière que je +lui fais de délivrer le prince de la Paix, qui ne souffre que pour avoir +été l'ami de la France, et de nous laisser aller avec lui dans le pays +qui conviendra le mieux à notre santé. Pour le présent, nous allons à +Badajoz; j'espère qu'avant que nous partions, vous nous ferez réponse, +si vous ne pouvez absolument nous voir, car je n'ai confiance que dans +vous et dans l'empereur. En attendant, je suis votre très affectionné +frère et ami de tout mon coeur. + + «CHARLES IV.» + +À cette pièce était jointe une note, de la main de la reine d'Espagne, +non moins pressante, qui peint toute l'anxiété des souverains détrônés, +et donne une idée des violences qui avaient amené l'abdication; elle +était conçue en ces termes: + +«Le roi mon mari, qui me fait écrire, ne pouvant le faire à cause des +douleurs et enflure qu'il a à la main droite, désirerait savoir si le +grand-duc de Berg voudrait bien prendre sur lui, et faire tous ses +efforts avec l'empereur pour assurer la vie du prince de la Paix, et +qu'il fût assisté de quelques domestiques ou chapelains. Si le grand-duc +pouvait aller le voir, ou du moins le consoler, ayant en lui toutes ses +espérances, étant son grand ami, il espère tout de lui et de l'empereur, +à qui il a toujours été très attaché. Que le grand-duc obtienne de +l'empereur qu'on donne au roi mon mari, à moi et au prince de la Paix de +quoi vivre ensemble tous trois dans un endroit bon pour nos santés, sans +commandemens ni intrigues, et nous n'en aurons certainement pas. +L'empereur est généreux: c'est un héros; il a toujours soutenu ses +fidèles alliés et ceux qui sont poursuivis. Personne ne l'est plus que +nous trois; et pourquoi? parce que nous avons toujours été ses fidèles +alliés. De mon fils nous ne pourrons jamais espérer, sinon misères et +persécutions. L'on a commencé à forger, et l'on continue, tout ce qui +peut rendre aux yeux du public et de l'empereur même, le plus criminel, +cet innocent ami et dévoué aux Français, au grand-duc et à l'empereur, +le pauvre prince de la Paix: qu'il ne croie rien; ils ont la force et +tous les moyens pour faire paraître comme véritable ce qui est faux. + +«Le roi désire, de même que moi, de voir et de parler au grand-duc; +qu'il lui donne lui-même la protection qu'il a en son pouvoir. Nous +sommes bien sensibles à ces troupes qu'il nous a envoyées, et à toutes +les marques qu'il nous a données de son amitié. Qu'il soit bien persuadé +de celle que nous avons toujours eue et avons pour lui; que nous sommes +entre ses mains et celles de l'empereur, et que nous sommes bien +persuadés qu'il nous accordera ce que nous lui demandons, qui sont tous +nos désirs, étant entre les mains d'un si grand et généreux monarque et +héros.» + +La reine ne se contenta pas de réclamer la protection du grand-duc au +nom de son mari, elle la sollicita elle-même[31]. La reine d'Étrurie +joignit ses instances à celles de sa mère. Toute cette correspondance +portait l'empreinte de la consternation et de l'abattement. Il fallait +que la violence eût été bien grande, que la menace eût été bien loin, +pour avoir réduit toute cette famille à craindre pour son existence, à +ne plus songer qu'à implorer un asile où la vie fût sauve et les besoins +physiques assurés. + +Charles IV était naturellement, pour le grand-duc, le roi des Espagnes, +jusqu'à ce que son gouvernement lui eût fait connaître que Ferdinand +était devenu le chef de la nation espagnole. Il dut céder à ses +instances, à celles de la reine, qui étaient plus vives encore, et prit +le prince de la Paix sous la protection de ses drapeaux: il fit plus, il +envoya une garde d'honneur à Charles IV, et annonça ouvertement, jusqu'à +plus ample information, qu'il ne reconnaissait pas d'autre souverain +d'Espagne. + +Dès-lors le parti du prince des Asturies, c'est-à-dire la nation, et le +grand-duc de Berg furent en observation réciproque, et, par conséquent, +en méfiance l'un de l'autre. + +J'étais fort mécontent de ce que j'apercevais, et qui n'était que le +résultat de la conduite de deux partis l'un envers l'autre, qui ne +voulaient pas apprécier la position du général en chef; il était +difficile qu'on ne jugeât pas, par sa conduite, de la nature des +instructions qu'il avait reçues. Il se permettait d'ailleurs une foule +d'actes qu'elles ne commandaient pas. Les Espagnols ne savaient +qu'augurer, et je n'étais pas moi-même plus avancé. Tout ce que je +voyais était contraire à ce que l'empereur m'avait dit. Je ne fus pas +long-temps dans l'incertitude. Lorsque le grand-duc de Berg commençait +le chapitre de notre ambassadeur (M. de Beauharnais), il en disait des +choses déraisonnables et marquées au coin de la passion: je ne doutai +plus dès-lors de la réalité des projets que je ne faisais d'abord que +soupçonner, et je me hâtai de les traverser. + +J'allai chez notre ambassadeur, qui jouissait de beaucoup d'estime à +Madrid, où il servait bien, mais n'intriguait pas. Lorsque j'entrai chez +lui, il y avait dans son cabinet un prêtre espagnol de haute stature, +qu'il me présenta, et je sus après que c'était le confesseur du prince +des Asturies (M. d'Escoiquiz). Il venait entretenir l'ambassadeur de +France de tout ce qui tourmentait le roi Ferdinand, et du désir qu'il +avait de faire ce qui plairait à l'empereur. + +M. de Beauharnais était embarrassé, il n'avait point de lettres de +créance près du nouveau roi. On ne lui avait adressé aucune instruction +depuis la révolution d'Aranjuez, et il se trouva d'autant plus à son +aise en me voyant arriver, que le grand-duc de Berg le traitait mal. + +M. d'Escoiquiz, particulièrement, était impatient de causer avec moi, +qui venais de Paris, afin d'aller rapporter au roi Ferdinand ma +conversation. + +Nous causâmes effectivement très longuement; je ne connaissais de +l'Espagne que son histoire et sa carte de géographie, et n'avais pas la +première idée de toutes les intrigues qui ont désolé ce malheureux pays +pendant une longue suite d'années. + +Le cabinet de Madrid avait été accoutumé à traiter l'argent à la main, +et on avait l'air de croire que je ne venais que pour faire mon prix. + +L'abbé d'Escoiquiz m'inspira de la vénération, par l'attachement que je +lui vis manifester pour son prince: ce bon chanoine versait un torrent +de larmes à la seule pensée de le voir malheureux. La confiance +s'établit entre nous deux, autant que cela se pouvait dans une première +conversation, et je commençai à lui témoigner mon étonnement d'un +changement si subit de l'Espagne à notre égard, et sans motif. Le +chanoine se défendait de ce projet, et assurait que le roi n'avait rien +tant à coeur que de continuer à bien vivre avec la France. Je lui dis que +je ne pouvais m'empêcher de remarquer que, jusqu'à présent, les +apparences ne répondaient pas aux bonnes intentions dont il me donnait +l'assurance, parce que ce qui frappait le regard de l'observateur +impartial, c'était l'attitude du gouvernement espagnol vis-à-vis de +notre armée, et celle de notre armée vis-à-vis de lui; qu'enfin il était +difficile que, de part et d'autre, cela n'occasionnât pas un peu +d'aigreur, ce qui était au moins une maladresse dans une circonstance +pareille, où l'Espagne avait tant besoin de l'intervention de la France, +pour une révolution qu'elle commençait, et qui pouvait devenir une +seconde représentation de la nôtre, d'autant plus qu'il ne faudrait, +pour la contrarier, qu'appuyer le rappel du père au trône; ce qui était +une chose facile, puisque une bonne partie de l'Espagne, tout en se +réjouissant d'être débarrassée du prince de la Paix, était cependant +fort attachée au roi Charles IV, et que la masse de la nation +n'approuvait assurément pas la violence qui lui avait été faite pour lui +arracher la couronne; que, quant à l'empereur, cet événement le +contrariait d'autant plus qu'il n'y était pas préparé. + +On lui a bien envoyé des courriers, ajoutai-je, mais il n'en recevra pas +un avant de savoir si le roi Charles IV est content, parce que c'est +avec lui qu'il a des engagemens, et, avant d'en prendre avec son fils, +il faut qu'il règle avec le père. Ce sera malgré lui qu'il interviendra +dans une discussion d'intérieur de famille; mais il ne permettra pas +qu'elle se termine à son préjudice. C'est à tous les Espagnols qui +entourent le roi à le préserver d'une direction qui serait le résultat +de la récrimination de quelques favoris, parce que nous n'attendrions +pas, pour nous trouver offensés, que vos armées fussent sur la Bidassoa. + +Le bon chanoine m'écoutait très attentivement, et me disait, de tout son +coeur, qu'il était bien malheureux que l'empereur n'eût pas envoyé un +autre maréchal pour commander l'armée en Espagne; mais qu'il ne pouvait +me cacher que le grand-duc de Berg se conduisait mal avec le roi. Il +entendait, sans doute, qu'il ne l'avait pas reconnu; mais cependant il +ajoutait quelques détails de plus, comme d'insister sur la mise en +liberté du prince de la Paix, et de faire répandre partout le bruit que +l'empereur ne reconnaîtrait pas le prince des Asturies comme roi; que +c'était cela qui jetait de l'inquiétude partout, et refroidissait +l'enthousiasme. Il finit par me demander la permission d'aller rapporter +cette conversation au roi, et de lui dire en même temps où j'étais logé. + +La conversation que j'eus avec notre ambassadeur, après le départ du +chanoine Escoiquiz, me confirma dans l'opinion où j'étais déjà, que la +révolution d'Aranjuez n'était que la suite d'une conjuration, ourdie de +longue main, et qui venait d'éclater dans une circonstance qui avait +paru favorable à l'exécution des projets du parti ennemi du prince de la +Paix, et je commençai à m'expliquer l'empressement que l'on mettait à +obtenir l'assentiment de l'empereur, sans lequel cette révolution ne +pouvait se consolider. On était plus occupé d'obtenir le sien que celui +des autres puissances de l'Europe, parce qu'on ne doutait pas qu'elles +ne l'auraient jamais refusé à un nouvel ordre de choses qui pouvait +diminuer l'influence de la France en Espagne. En même temps j'acquis la +preuve que l'abdication du roi Charles IV n'avait pas été volontaire; +autrement elle eût été solennelle, revêtue de toute la pompe qu'un +peuple aussi formaliste que l'Espagnol met à tous ses actes. + +Peu d'heures après être rentré chez moi, je reçus la visite du duc de +l'Infantado, président du conseil de Castille, homme jouissant d'une +grande faveur auprès du prince des Asturies. Il sortait de chez le roi +Ferdinand, et avait entendu le rapport de M. Escoiquiz, qui venait de me +quitter. Nous eûmes ensemble à peu près la même conversation que celle +que j'avais eue avec le chanoine; mais il me demanda si je voulais voir +le roi. Je lui répondis que je serais flatté d'avoir cet honneur-là, si +telle était sa volonté; mais que je lui faisais observer que je n'avais +aucune mission pour l'entretenir, et que je ne pourrais que lui répéter +ce que j'avais dit à M. d'Escoiquiz, ainsi qu'à lui. Il me répliqua +qu'il serait bien aise que j'entendisse, de la bouche du roi lui-même, +l'expression des sentimens qui l'animaient pour la France, et l'empereur +en particulier. À cela je n'avais rien à répondre, et je lui dis que +j'attendrais les ordres du roi Ferdinand. + +Il me quittait, lorsque, s'arrêtant, il me demanda: «Comment le +traiterez-vous?--Que voulez-vous dire? répondis-je.--Mais, oui, dit le +duc de l'Infantado; l'appellerez-vous Votre Majesté?» Je ne pus +m'empêcher de rire, et de dire au président du conseil de Castille que +c'était jouer à des jeux d'enfans; que peu importait que je le saluasse +du titre de majesté ou de sultan, puisque je n'étais point accrédité +près de lui; que l'on ne pourrait jamais rien arguer de l'expression +dont je me serais servi, et que le roi me faisant, comme à un voyageur, +l'honneur de m'admettre près de lui, je me servirais de l'expression qui +lui serait la plus agréable; qu'autrement je déclinerais la proposition +du duc de l'Infantado. + +Je ne m'abusai point sur le but de cette visite de M. de l'Infantado; il +avait été une victime du prince de la Paix, et n'avait été rappelé de +ses terres que par le prince des Asturies. Il était bon Espagnol, mais +naturellement mal disposé pour la France, à l'influence de laquelle il +attribuait toutes les tracasseries auxquelles il avait été en butte. + +Il y avait à peine quarante-huit heures que j'étais à Madrid, que je +voyais partout un extrême désir de faire sanctionner la révolution +d'Aranjuez; si elle avait été naturelle, on n'aurait pas été aussi +inquiet. + +M. de l'Infantado vint me chercher dans l'après-midi, et je crois que +c'est lui qui me conduisit chez le roi Ferdinand; peut-être fut-ce une +autre personne du palais, mais toujours est-il que M. de l'Infantado +vint me prévenir que le roi me recevrait après son dîner. + +J'y allai, et, sans me faire attendre, on m'introduisit dans son +cabinet: il y avait avec lui le chanoine Escoiquiz, le duc de San-Carlos +et M. de Ovallos. Je le saluai comme je l'avais dit à M. de l'Infantado, +et m'exprimai ainsi: + +«Sire, l'empereur ne prévoyait pas que j'aurais l'honneur d'être +présenté à Votre Majesté, et ne m'a chargé d'aucune mission près d'elle; +il venait d'apprendre sommairement ce qui s'était passé à Aranjuez: +comme il n'y était pas préparé, il en a été étonné, et en a cherché la +cause. + +«L'attachement qu'il portait au roi votre père lui a fait prendre un +grand intérêt à ce qui lui est arrivé, et, dans son premier mouvement, +il a craint que la révolution qui a placé Votre Majesté sur le trône, en +paraissant dirigée contre des projets que l'on suppose à la France, ne +fût le signal d'une rupture entre deux pays qui ont essentiellement +besoin l'un de l'autre; dans ce cas, l'empereur est tout préparé. Je +crois qu'il n'entre point dans les intentions de Votre Majesté de lui +faire la guerre; mais, sire, on est souvent entraîné par une masse +d'opinions que l'on n'est plus maître de ramener, lorsqu'une fois elle a +été mise en mouvement; et il faut avouer que ce qui frappe les regards +des moins clairvoyans, c'est un revirement subit de tout ce que l'on +voyait il y a moins de quinze jours. On ne nous accuse pas encore, mais +on y pense.» + +Le roi et ses deux conseillers m'interrompirent pour me dire: «Non, on +n'en veut pas à la France; on croit que vous voulez protéger le prince +de la Paix, et cela indispose contre vous; dans le fait, cela ne vous +regarde pas. + +--«J'ignorais que nous nous occupassions de cette question-là; je +conçois l'effet qu'elle produirait.» On m'objecta que le grand-duc de +Berg le réclamait tous les jours. + +--«Je ne le savais pas; mais cependant ce serait un bien léger motif +pour commencer une querelle. Le prince de la Paix a pu nous intéresser +beaucoup dans le temps qu'il était l'arbitre de tout en Espagne; telle +était la volonté du roi: nous n'avions pas d'observations à y faire, et +nous avons trouvé plus simple de nous arranger avec le favori; mais +notre intérêt, sous ce rapport, l'abandonne avec son crédit. + +«Je ne vois qu'un cas où nous le couvririons de notre protection: ce +serait celui où le roi Charles IV la réclamerait, parce que nos liens +avec lui ne sont pas rompus, et, jusqu'à ce que Votre Majesté soit +reconnue, nous suivrons ponctuellement nos engagemens avec le roi son +père. Or, comme il s'est mis sous la protection de notre armée, elle +fera son devoir, s'il était dans le cas de le lui demander. + +«Je le répète à Votre Majesté, l'empereur est inquiet de la marche que +peut prendre cet événement; il a besoin de connaître si les sentimens de +Votre Majesté sont les mêmes que ceux qui animaient votre père, et si +nos rapports politiques doivent souffrir de ce changement.» + +Le roi, ou, pour dire plus vrai, le chanoine Escoiquiz et M. de +San-Carlos reprirent vivement: «Ah! mon Dieu non; nous voulions vivre +avec l'empereur encore mieux qu'on y vivait auparavant. + +--«Je le crois, messieurs; mais il faut que les effets répondent aux +assurances que vous m'en donnez, et vous conviendrez que, jusqu'à +présent, les apparences ne sont pas en votre faveur. Je rendrai un +compte fidèle des uns et des autres; au reste, l'empereur met tant +d'intérêt à ce qui se passe en Espagne, qu'il s'approche lui-même de la +frontière, et je suis assuré qu'en ce moment il est parti de Paris. Il +recevra mon courrier en chemin, ainsi que beaucoup d'autres que lui +adresseront les différentes autorités qui sont ici. Vous avez à craindre +que beaucoup de rapports ne vous soient pas aussi favorables que vous +paraissez le croire, et que l'empereur ne veuille prendre aucun parti +avant de s'être entendu avec Charles IV sur tout ceci, parce qu'il sait +ce qu'il peut perdre par l'effet de sa retraite, et il n'y restera pas +indifférent avant de connaître sur quel pied il sera avec son +successeur: voilà la disposition d'esprit où je l'ai laissé.» + +Mon audience se termina là, et je reçus congé. + + + + +CHAPITRE XX. + +Le roi et la reine d'Espagne réclament l'assistance du grand-duc de +Berg.--Considérations qui décident Ferdinand à se rendre à Bayonne.--Il +s'arrête à Vittoria.--Entretien avec ses ministres.--Réflexions sur +l'écrit de M. Cevallos. + + +Je fus en causer avec le grand-duc de Berg, qui, de son côté, était en +communication très active avec le roi Charles IV, la reine et le prince +de la Paix; ils étaient restés à Aranjuez, et lui écrivaient plusieurs +fois par jour. Le général qui commandait la division française postée à +Aranjuez servait d'intermédiaire. Leurs lettres, les détails qu'il +donnait lui-même, étaient déchirans. + +«Conformément aux ordres de Votre Altesse Impériale, lui mandait-il le +23 mars, je me suis rendu à Aranjuez avec la lettre de Votre Altesse +pour la reine d'Etrurie. Il était huit heures du matin; la reine était +encore couchée: elle se leva de suite, et me fit entrer. Je lui remis +votre lettre. Elle m'invita à attendre un moment, en me disant qu'elle +allait en prendre lecture avec le roi et la reine. Une demi-heure après, +je vis entrer la reine d'Étrurie avec le roi et la reine d'Espagne. + +«Sa Majesté me dit qu'elle remerciait Votre Altesse Impériale de la part +que vous preniez à ses malheurs, d'autant plus grands que c'est un fils +qui s'en trouve l'auteur. Le roi me dit que cette révolution avait été +machinée; que de l'argent avait été distribué, et que les principaux +personnages étaient son fils et M. Cavallero, ministre de la justice; +qu'il avait été forcé d'abdiquer pour sauver la vie de la reine et la +sienne; qu'il savait que, sans cet acte, ils auraient été assassinés +pendant la nuit; que la conduite du prince des Asturies était d'autant +plus affreuse, que, s'étant aperçu du désir qu'il avait de régner, et +lui approchant de la soixantaine, il était convenu qu'il lui céderait la +couronne lors de son mariage avec une princesse française, ce que le roi +désirait ardemment. + +«Le roi a ajouté que le prince des Asturies voulait qu'il se retirât +avec la reine à Badajoz, frontière de Portugal; qu'il lui avait observé +que le climat de ce pays ne lui convenait pas, qu'il le priait de +permettre qu'il choisît un autre endroit, qu'il désirait obtenir de +l'empereur la permission d'acquérir un bien en France, et d'y finir son +existence. La reine m'a dit qu'elle avait prié son fils de différer le +départ pour Badajoz, qu'elle n'avait rien obtenu, et qu'il devait avoir +lieu lundi prochain. + +«Au moment de prendre congé de Leurs Majestés, le roi me dit: J'ai écrit +à l'empereur, entre les mains duquel je remets mon sort. Je voulais +faire partir ma lettre par un courrier; mais je ne saurais avoir une +occasion plus sûre que la vôtre. Le roi me quitta alors pour entrer dans +son cabinet. Bientôt après, il en sortit tenant à la main la lettre +ci-jointe, qu'il me remit, et il me dit encore ces mots: Ma situation +est des plus tristes; on vient d'enlever le prince de la Paix, qu'on +veut conduire à la mort. Il n'a d'autre crime que celui de m'avoir été +toute sa vie attaché. Il ajouta qu'il n'y avait sorte de sollicitations +qu'il n'eût faites pour sauver la vie de son malheureux ami, mais qu'il +avait trouvé tout le monde sourd à ses prières et enclin à l'esprit de +vengeance; que la mort du prince de la Paix entraînerait la sienne; +qu'il n'y survivrait pas. + +Le grand-duc voyait tous les soirs la soeur du roi Ferdinand, la reine +d'Étrurie, qui habitait le château de Madrid avec son frère. Cette +princesse n'était pas contente de la retraite de son père: elle perdait, +avec son existence, ses espérances et celles de son fils; en +conséquence, elle ne cachait rien au grand-duc de Berg de tout ce qu'il +avait envie de connaître du despotisme de son frère, avec qui elle +passait sa vie. On n'ignorait donc rien des mauvaises intentions du roi +Ferdinand envers la France; et toutes ces communications faisaient la +matière de fréquens rapports à l'empereur. Il était bien difficile qu'il +se formât une autre idée que celle qu'il avait déjà sur ces événéméns, +en voyant d'où partaient les informations qu'on lui envoyait; cependant +il n'y ajoutait pas une confiance exclusive, et n'en devenait que plus +impatient de connaître la vérité. + +Le grand-duc de Berg montrait un désir de voir partir le roi qui ne +pouvait que lui déplaire beaucoup; et je crois que, s'il s'est décidé +aussi promptement qu'il l'a fait à venir traiter ses affaires +personnelles lui-même, c'est qu'il a craint que la résolution de +l'empereur ne fût prise d'après une quantité d'avis qu'il aurait reçus +de tous côtés, de la part de personnes qu'il soupçonnait ne lui être pas +favorables, et ensuite parce qu'il savait que son père avait protesté +contre son abdication, et qu'il craignait qu'en remontant sur le trône, +il ne reprît son ministre le prince de la Paix, dont les ressentimens +auraient mis le prince des Asturies dans la plus fâcheuse position. + +Je ne sais pas ce qui fut objecté dans le conseil tenu avant de +s'arrêter au parti de venir à Bayonne; mais cette observation n'a pas dû +manquer d'y être exposée une des premières. + +J'allai rendre à M. le duc de l'Infantado la visite qu'il m'avait faite, +et il m'apprit le départ du roi pour le lendemain, me disant qu'il +serait parti le jour même, s'il n'avait pas fallu un jour au moins pour +placer les relais sur la route. + +Je demandai la faveur d'accompagner le roi, uniquement par ce motif-ci: +j'étais venu de Bayonne à Madrid à franc étrier, ainsi que cela était +alors l'usage de voyager en Espagne; j'étais à peine arrivé, qu'il +fallait refaire le même chemin, de la même manière, pour arriver près de +l'empereur en même temps que Ferdinand, et je trouvai beaucoup plus +commode de prier le grand-écuyer du roi de comprendre un attelage pour +moi dans les relais destinés à ce prince. Je l'obtins, et c'est ce qui a +fait que ma voiture s'est trouvée dans le convoi des siennes. + +M. le duc de l'Infantado ne paraissait pas content de ce départ: +était-ce parce qu'il y soupçonnait un piége, ou parce qu'il se doutait +que l'empereur serait déjà informé de quelques particularités sur +lesquelles on aurait de la peine à s'expliquer d'une manière +satisfaisante? Je l'ignore; mais il est bien resté dans mon esprit qu'il +n'en était pas satisfait. Pour un piége, il n'y en avait pas; il n'était +pas autorisé à le croire, ou du moins, s'il avait des motifs pour le +soupçonner, il ne serait pas excusable de ne pas s'être opposé de toute +sa force à un voyage dans lequel il croyait que le roi courait des +dangers. S'il avait d'autres craintes, il devait descendre dans sa +conscience, et savoir si elles étaient fondées: il n'y avait qu'elle qui +pouvait le rassurer. + +Toutes ces incertitudes, de la part d'une cour qui recherchait tant +l'appui de la nôtre, n'étaient pas faites pour inspirer de la confiance, +et recommandaient au contraire beaucoup de prudence dans les engagemens +que l'on allait prendre avec elle. + +Je prévins le grand-duc de Berg de la résolution du roi. En entrant chez +lui, pour lui faire cette communication, j'y trouvai M. de la Forest +(notre dernier ministre en Prusse): l'empereur l'avait envoyé pour être +encore mieux informé de ce qui se passait à Madrid. Il avait sans doute +des instructions pour tous les cas qui pouvaient arriver. + +Le roi Ferdinand VII partit comme il l'avait annoncé, et nomma son +oncle, l'infant don Antonio, pour présider au gouvernement pendant son +absence. Je suivis le roi, qui alla coucher le premier jour à Buitrago, +où j'eus l'honneur de dîner avec lui. Le deuxième jour, il vint à +Arenda-del-Duero, et le troisième, à Burgos: il y avait dans cette ville +plusieurs grands personnages espagnols, entre autres M. de Valdez et M. +de la Cuesta, tous deux grands partisans de la révolution contre le +prince de la Paix, et ennemis très prononcés de la France; ils furent +ceux que le roi accueillit le mieux et auxquels il donna le plus de +marques de sa bienveillance. Nous avions à Burgos un petit corps de +troupes, commandé par le maréchal Bessières, duc d'Istrie. Ce maréchal +était naturellement bon observateur, et sans que nous ayons été dans le +cas d'échanger nos opinions, il ne me cacha pas que tout ce qu'il +apercevait ne lui inspirait aucune confiance. + +Je laissai le roi au milieu de l'enivrement que lui causaient les +premiers honneurs qu'il recevait des Espagnols, et ne vins que le soir à +son logement, pour apprendre à quelle heure il partirait le lendemain. +Lorsque j'en fus informé, je revins m'entretenir avec le maréchal +Bessières, et en même temps l'en prévenir, afin qu'il rendît les +honneurs dus au roi au moment de son départ, ce qu'il fit, en mettant +ses troupes sous les armes, et en faisant saluer par son artillerie. + +Le roi arriva à Vittoria, où il fut reçu avec les mêmes démonstrations +qu'à Burgos, et où se trouvaient réunies les autorités civiles et +militaires des provinces de Biscaye et d'Alava. + +Nous avions également à Vittoria une division aux ordres du général +Verdier. + +Le soir, je me rendis au quartier du roi, ainsi que je l'avais fait à +Burgos, pour prendre l'heure du départ que je croyais devoir s'effectuer +le lendemain; le roi ne me reçut pas, et me fit dire par M. de Cevallos +qu'il était fatigué. + +C'est ici qu'eut lieu cette conversation dont M. de Cevallos a parlé +dans son Mémoire[32], où elle est rapportée d'une manière +invraisemblable pour un homme de sens et accoutumé aux affaires. Ce +Mémoire est écrit dans le style d'un homme qui a été plus occupé de se +justifier aux yeux d'un parti violent, avec lequel il lui importait de +se raccommoder, que dans le style d'un homme impartial qui n'aurait rien +eu à redouter de la vérité. Voici, mot à mot, comme les choses se sont +passées. + +Le logement du roi était peu spacieux; après la pièce qui précédait +celle où il couchait, il n'y en avait pas une autre où on pût +s'entretenir. + +Ce fut donc lui, M. de Cevallos, qui me mena dans la chambre où le +chanoine Escoiquiz était couché: il était indisposé, mais cependant il +prit part à notre conversation, à laquelle étaient aussi présens les +ducs de l'Infantado et de San-Carlos. + +M. de Cevallos parla le premier, et me dit d'un ton assez impoli: +«Monsieur, le roi n'ira pas plus loin; ce n'était même pas son projet de +venir jusqu'ici; il y attendra l'empereur, s'il vient; d'ailleurs, il +n'est pas encore arrivé à Bayonne, et il ne nous convient pas que le roi +d'Espagne aille l'attendre; il faut au moins que l'empereur l'ait fait +prévenir de son arrivée.» + +M. de Cevallos parlait mal le français, et comme je ne parlais pas +l'espagnol, M. de l'Infantado était obligé de répondre souvent pour M. +de Cevallos. + +«Monsieur, répondis-je, le roi est le maître de rester où il veut, comme +il a été le maître de partir. Cette résolution a été prise dans son +conseil, comme l'a été sans doute celle dont vous me faites part. +Cependant, j'ai du regret de ce changement, parce que sur ce qui m'a été +dit à Madrid, de l'intention où était le roi de venir au-devant de +l'empereur, je me trouve avoir annoncé cette résolution en prévenant +l'empereur de son départ, et en lui envoyant l'itinéraire de sa marche. +Je vais avoir l'air d'un homme qui ne s'est pas fait informer, ou qui a +été dupe; ou bien, s'il en était autrement, ce changement de +détermination de la part du conseil du roi ne peut manquer de lui donner +beaucoup à penser. Puisque je me trouve en communication avec vous sur +cette partie de vos affaires, sans avoir aucune mission pour m'en +charger (je l'ai dit au roi lorsque j'ai eu l'honneur de lui être +présenté), pouvez-vous me faire connaître les motifs qui vous ont portés +à suspendre la marche du roi? + +--«Nous ne l'ayons pas suspendue, dit M. de Cevallos, le roi ne devait +même aller qu'à Burgos, et cependant il est venu jusqu'ici. + +--«Monsieur, repris-je, ce n'est pas moi qu'on abuse. Le roi est parti +de Madrid avec l'intention d'aller voir l'empereur, et vous ne pouvez me +nier qu'en ce moment même les relais ne soient placés sur la route d'ici +à Bayonne. Croyez-vous que la remarque ne m'en sera pas faite? il y a +donc un motif pour ce changement. Que vous ne me le disiez pas, je le +conçois, vous en êtes le maître; mais que vous prétendiez m'abuser par +une question d'étiquette, j'en croirai ce que je voudrai, et ne serai +point votre dupe. Je ne vous ai point pressé de partir, et j'ai commencé +par vous dire que je n'avais près de votre maître aucun caractère. + +«Puisque vous soumettez à l'étiquette la situation du roi, par la même +raison, nous nous conformerons à la nôtre, qui a aussi ses difficultés; +de cette manière, les deux souverains viendront chacun de leur côté +jusqu'à l'extrémité du pont de la Bidassoa.» + +Cevallos. «Mais c'est ainsi que cela devait être, et que cela s'est déjà +passé.» + +--«Fort bien, Messieurs, il y aura encore à faire mesurer exactement la +longueur du pont, afin que chacun fasse le même nombre de pas. +J'ajouterai à tout cela une observation: c'est que l'empereur n'a pas +manifesté le désir de cette visite d'étiquette; vous viendriez à +Irun[33], qu'il ne serait pas obligé de venir à Saint-Jean-de-Luz[34]. +Attendez-vous de lui qu'il vienne vous reconnaître roi d'Espagne, et +peut-être vous prêter foi et hommage pour le Roussillon? Mais, Monsieur, +aux yeux de l'empereur, le trône d'Espagne n'est pas vacant, c'est +Charles IV qui l'occupe. S'il nous appelle à son aide, il nous trouvera +prêts à le servir; à quoi bon alors prendre tant de soins de ce que l'on +fera et de ce que l'on croit ne devoir pas faire. L'étiquette sur +laquelle vous vous appuyez ne peut apporter de difficultés dans une +question où elle n'a point de droits; si c'est elle qui est la règle de +votre conduite, elle ne permettait peut-être pas au roi de sortir de +Madrid, dans ce cas-ci; et si vous avez eu d'autres motifs pour porter +le roi à cette démarche, ce qui est plus vraisemblable, c'est à vous à +juger si vous avez assez fait en l'amenant jusqu'ici, et à réfléchir aux +conséquences qui peuvent être le résultat d'une réticence sur laquelle +on pensera ce que l'on voudra, puisque vous ne voulez en donner aucune +explication.» + +Le chanoine Escoiquiz prit la parole, et, de son lit, me répondit qu'il +était inutile de me cacher l'inquiétude où l'on était; qu'il revenait de +tous côtés que l'empereur était mal disposé pour le roi, et qu'il ne le +reconnaîtrait pas. Il ajouta: «Combien il serait malheureux pour moi et +pour ces messieurs, en voulant servir le roi, d'être cause de sa perte.» +Enfin, il me dit que cette idée s'était emparée d'eux, et qu'il ne +pouvait me dissimuler tout le chagrin qu'il en éprouvait. + +«À cela, je n'ai rien à répondre; il ne m'est rien parvenu depuis mon +départ de Paris, et je ne suis point autorisé à donner à l'instruction +de l'empereur une autre interprétation que celle qui était manifestée +par les sentimens dans lesquels il m'a parlé en m'envoyant en Espagne. +Je n'y ai rien aperçu qui pût faire augurer ce que vous craignez. Si, +depuis, le roi a appris quelque chose de plus, comme je l'ignore, je ne +puis m'en faire juge. Vous ne m'avez pas manifesté cette crainte-là en +partant de Madrid; elle vous est venue depuis; il faut prendre garde ici +d'attirer le mal que vous redoutez. Je ne puis vous guérir de la peur; +c'est à vous à voir si elle est fondée.» + +Cevallos. «Mais nous n'avons pas besoin de l'empereur; nous nous +arrangerons bien sans son secours; nous ne voulons rien avoir à faire +avec lui. + +--«Monsieur, voilà une mauvaise réponse, parce que l'on ne fait pas ce +que l'on veut en ce monde; et si l'empereur veut avoir affaire avec +vous, il faudra bien malgré vous avoir affaire avec lui.» + +Cevallos. «Mais pouvez-vous assurer le roi que l'empereur le +reconnaîtra. + +--«Je n'en sais rien; je ne suis autorisé ni à l'affirmer ni à en +douter, et il n'y a rien à arguer de ce que je puis dire là-dessus, +parce que je ne connais rien de la détermination de l'empereur. Mais je +crois en conscience qu'avant tout il veut éviter une guerre avec +l'Espagne. Il m'a dit, en m'en parlant, qu'il la regarderait comme une +_guerre sacrilége_; mais aussi je suis convaincu que sa détermination +sera subordonnée à ce qu'il aura appris et à ce qu'il jugera par ce +qu'il verra. Tout cela dépend de vous. Descendez dans votre conscience, +et voyez si ce qui s'y trouve est conforme à ce que l'empereur peut +désirer. Surtout ne croyez pas l'abuser; vous savez qu'il est difficile +de le tromper.» + +Cevallos. «Le roi a les meilleures intentions pour la France, mais il ne +veut dépendre que de lui. La France s'est trop mêlée de nos affaires; il +faut que cela finisse. + +--«Ceci peut s'entendre de bien des manières. Est-ce un congé que vous +nous donnez, ou que vous voulez prendre? Sans y être autorisé, je +prendrai sur moi d'accepter l'un et l'autre, et vous laisserai, +Monsieur, la responsabilité des conséquences. + +Cevallos. «Mais je ne vois pas pourquoi l'empereur voudrait se mêler de +nos affaires; avons-nous manqué à quoi que ce soit de notre alliance? + +--«L'empereur se mêle de vos affaires parce qu'elles sont devenues +celles d'Espagne, et que celles d'Espagne sont liées aux siennes. Peu +lui importe qui régnera en Espagne lorsque ses relations avec ce pays +n'en souffriront pas. Enfin, Monsieur, en dernière analyse, ou vous avez +le projet de lui résister, et alors il prendra son parti; ou bien vous +avez l'intention de le satisfaire, et dans ce dernier cas vous ne devez +pas être embarrassés de lui en donner la preuve, puisque, vous +particulièrement, monsieur de Cevallos, vous savez bien mieux qu'aucun +de ces Messieurs ce que l'empereur peut désirer; ayant été attaché au +prince de la Paix, vous connaissez toutes nos relations les plus intimes +avec votre pays. Je ne comprends rien à toutes les objections que vous +me faites, et je ne puis que préjuger qu'elles cachent de mauvais +desseins... + +«Avez-vous le projet de faire la guerre? Nous serons bientôt prêts... + +«Nous soupçonnez-vous de mauvaises intentions envers le roi? il serait +trop tard pour en être effrayé; et comment, dans ce cas, vous +justifierez-vous de l'avoir amené jusqu'ici au milieu de nos troupes? +N'est-il pas ici sous notre garde et à notre dévotion? Nous avons ici +une division d'infanterie, une à Brivierca, et une à Burgos; si vous +commencez les hostilités, dites-moi par où vous vous retirerez? + +«Avez-vous le projet d'être pour nous ce que l'Espagne a été sous le +père du roi Ferdinand? Si cela est, d'où viennent toutes vos +inquiétudes, qui ne sont propres qu'à nous en communiquer d'autres? Si +le roi se sent disposé à satisfaire l'empereur, pourquoi craindrait-il +d'aller le joindre n'importe où, s'expliquer franchement avec lui, tant +sur ce qui a amené son avénement au trône, que sur ce qui peut en être +la suite? Il me semble que cette conduite serait conforme aux sentimens +qui ont porté le prince des Asturies à avoir recours à l'empereur pour +fléchir son père offensé. Cette époque est récente: comment, à travers +tout ce qui tourmente votre imagination, ne vous êtes-vous pas aussi +arrêtés à l'idée que la première réception de l'empereur serait +peut-être un peu froide[35]? Parce qu'enfin il est l'aîné en âge et en +droit; mais une fois la règle des bienséances observée et les intérêts +nationaux réglés d'une manière conforme à notre vieille alliance, +pourquoi ne serait-il pas le premier à reconnaître le roi Ferdinand? +Montrez-moi l'impossibilité que cela soit ainsi? cela dépend plus de +vous que de l'empereur. + +«Je vais, au reste, aller le rejoindre, et lui dirai tout ce qu'il faut +craindre, ainsi que ce que l'on doit espérer, et je ne doute pas qu'il +ne me renvoie ici sous deux ou trois jours.» + +Je quittai ces messieurs pour m'occuper de mon voyage à Bayonne. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Encore M. Cevallos.--Retour à Bayonne.--Arrivée de l'empereur dans cette +ville.--Je lui rends compte de ma mission.--Vues de l'empereur. + + +J'avais emmené de Paris à Madrid le fils aîné de M. Hervas; il avait +besoin de s'y rendre, et cela me convenait d'autant mieux que je ne +savais pas un mot d'espagnol. Je le pris aussi avec moi pour retourner à +Bayonne. + +Pendant que l'on disposait ma voiture, et que l'on cherchait mes mules, +ce qui n'est pas l'affaire d'un instant en Espagne, je le priai d'aller, +de ma part, trouver M. de Cevallos, et de lui dire que je ne concevais +rien à l'opposition qu'il m'avait manifestée d'autant plus que, si ma +mission en Espagne avait eu quelque but obscur ou équivoque, je me +serais encore moins attendu à le rencontrer dans mon chemin, puisque +depuis qu'il était employé aux affaires d'Espagne, il avait fait +ouvertement profession d'être dévoué aux intérêts de la France; qu'il +avait été l'intermédiaire dont le prince de la Paix s'était servi encore +récemment pour les arrangemens conclus à Fontainebleau entre la France +et l'Espagne; qu'il ne pouvait douter que la faction qui avait fait +succomber le prince de la Paix n'ignorait pas la part qu'il avait eue à +sa confiance, et que, lorsqu'elle se serait servi de lui, il +n'échapperait pas à ses ressentimens, comme tout ce qui avait été +attaché à ce premier ministre, dont il avait épousé la soeur; qu'enfin, +dans tous les cas, il ne pouvait manquer de devenir victime du juste +ressentiment de la France, dont il dénaturait les intentions, après +avoir servi ses projets pendant aussi long-temps. + +M. Hervas trouva M. de Cevallos, et fit ma commission: on verra dans peu +que ce dernier était d'une opinion tout opposée à celle qu'il +manifestait dans cette circonstance-là. + +Je partis pour Bayonne, où j'arrivai quelques heures avant l'empereur +que l'on attendait de Bordeaux. M. de Champagny, alors ministre des +relations extérieures, y était arrivé, et je l'entretins long-temps de +tout l'embarras que je prévoyais avant de parvenir à rétablir l'harmonie +entre nous et l'Espagne; je lui dis que je n'épargnerais pas l'empereur +dans les détails que je lui donnerais, et que, sans rien préjuger de la +marche qu'il adopterait pour s'établir en Espagne sur le pied où il +était avant la révolution dans laquelle il était forcé d'intervenir, je +le préviendrais de l'opposition qu'il rencontrerait partout; que l'on +avait osé lui supposer des projets desquels on parlait tout haut chez le +grand-duc de Berg; que je ne savais qu'en croire, parce que l'empereur +ne m'avait paru déterminé à rien encore; que j'ignorais si depuis il +avait changé d'avis, mais que l'on devait se méfier beaucoup de +l'opinion que le grand-duc de Berg ne manquerait pas de vouloir donner, +tant des individus que des dispositions du pays même; qu'il avait déjà +fait un tort notable aux sentimens qui animaient les Espagnols pour la +France et pour l'empereur, particulièrement avant qu'il allât y +commander. + +J'ajoutai que cette révolution espagnole pouvait mener l'empereur +au-delà de ce que l'on croyait, et que j'étais persuadé que nous +n'avions jamais jugé ce pays qu'à travers toutes les intrigues qui +l'avaient gouverné sous l'abri de notre protection; mais qu'aujourd'hui +que l'idole (le prince de la Paix) était abattue, nous allions voir le +peuple espagnol prendre un essor qui trouverait des imitateurs. + +L'empereur arriva le même soir, et eut un long entretien avec M. de +Champagny, qui lui rendit compte de ma conversation. Il ne tarda pas à +me faire appeler. Il n'avait encore reçu d'Espagne que les rapports +journaliers du grand-duc de Berg, dans les lumières duquel il avait +moins de confiance que dans son courage au moment d'un danger. Il avait +aussi reçu toutes les lettres que le roi Charles IV, ainsi que la reine, +avaient écrites au grand-duc: tout cela occupait son esprit, mais ne +suffisait pas pour l'éclairer. Il me garda une grande partie de la nuit +pour lui raconter tout ce que j'avais vu et fait; il était contrarié de +tout ce que je lui apprenais, et surtout mécontent des projets qu'on lui +supposait; je lui répondis que cela n'était que la conséquence de tout +ce qui se répandait autour du grand-duc de Berg, ajoutant que, s'il +n'agissait pas d'après des instructions de lui, il était grandement tenu +d'y prendre garde, qu'autrement on lui préparait beaucoup d'embarras. + +L'empereur me répliqua: «Mais enfin, le prince des Asturies, quel homme +est-ce? Gouvernera-t-il, ou sera-t-il gouverné? De quelle manière +pourrai-je m'arranger avec lui, ou bien faudra-t-il y renoncer? Je ne +suis pas prêt pour ce dernier cas, parce que, si, comme vous le dites, +cela doit amener la guerre, je voudrais l'éviter.» + +Je répondis à l'empereur: «Sire, on m'a manifesté les meilleures +intentions du monde; pour des promesses, j'en ai plein mes poches, +autant du prince que des ministres; mais, pour vous les garantir, je +m'en garderai bien»; et je lui racontai tout ce que l'on m'avait dit, et +qu'on vient de lire. + +«Il n'y a nul doute, ajoutai-je, que la révolution d'Aranjuez n'ait été +faite contre le gré du roi Charles IV, et que conséquemment son +abdication n'ait été à peu près forcée, n'y en aurait-il pour preuve que +l'empressement du roi Charles IV à se mettre sous la protection de nos +troupes, qui, en effet, le gardent au palais d'Aranjuez; et, de l'autre +part, le même empressement que témoigne le prince des Asturies, de voir +Votre Majesté sanctionner l'événement qui le met sur le trône, parce que +cela une fois fait, il n'y aura pas la plus légère difficulté à obtenir +l'assentiment des autres puissances de l'Europe. + +«Je ne crois pas que vous parveniez à être en Espagne, avec le prince +Ferdinand, sur le même pied qu'avec son père, quoiqu'il le promette: +cela ne dépendra pas de lui, et c'est l'espérance qu'il a donnée à ses +adhérens de secouer le joug de la France, qui lui a prêté toute la force +d'opinion qui, dans ce moment, s'est ralliée à lui, au point que lutter +contre ce prince serait lutter contre la nation, qui nous sera +entièrement opposée sur ce point. + +«Il manifeste les meilleures dispositions pour Votre Majesté; mais il +est tourmenté de tout ce qu'on lui dit: que Votre Majesté ne le +reconnaîtra pas; qu'une fois arrivé à Bayonne, il ne pourra plus en +sortir. Il a de la peine à se le persuader; mais néanmoins cela occupe +son esprit, et paraît lui avoir fait prendre la résolution de rester à +Vittoria. + +«Pour gouverner par lui-même, il ne le peut pas; il a reçu une éducation +de palais, et n'a pas la première idée d'une affaire de gouvernement. Ce +seront des ministres qui feront tout pendant qu'il trônera, et ses +ministres me paraissent avoir des principes qui ne vous conviendront +guère.» + +L'empereur répliqua: «Voilà une affaire qui se présente mal; mais où +a-t-il pris que je ne le reconnaîtrais pas: cela dépendra de lui, sinon +je remets son père sur le trône. Je m'accommodais si bien avec lui +qu'avant d'être instruit des projets du prince des Asturies, je faisais +des voeux pour qu'il vécût cent ans; mais s'il faut que je me brouille +avec le fils, je ne commencerai pas par faire ce qu'il désire de moi: +j'aime mieux voir sur le trône d'Espagne un de mes amis qu'un de mes +ennemis. D'où lui vient donc cette peur qu'il a conçue de moi? + +--«Plusieurs causes y ont concouru: d'abord sa position, qui le rend +inquiet. Peut-être se reproche-t-il quelque chose, je n'en sais rien; et +comme il est naturellement timide, il a conçu beaucoup de frayeur du +grand-duc de Berg, dont il se plaint beaucoup, comme voulant le +dépopulariser, et cherchant à lui nuire personnellement; il a cru voir +dans cette conduite la conséquence des ordres donnés par V. M., et cela +lui donne à penser. + +«Par exemple, le grand-duc insiste chaque jour pour obtenir la liberté +du prince de la Paix; il a mis là toute sa sollicitude, et semble n'être +venu en Espagne que pour le délivrer, tandis que, d'un autre côté, il +met tout en oeuvre contre le prince des Asturies. Il y a au moins de la +maladresse à vouloir détacher la nation d'un prince qui est l'objet de +son culte en ce moment, et d'employer tous ses moyens à en protéger un +autre qui est l'objet de son exécration: la moindre conséquence d'une +telle conduite est un cri de vengeance contre nous, et l'on part de là +pour déranger toutes les têtes et les préparer aux troubles.» + +L'empereur répondit: «Je n'ai pas dit un mot qui ressemble à ce que vous +me dites. Il faut que le grand-duc de Berg soit fou. + +--«Je ne le crois pas si fou; mais il fait beaucoup de calculs dans +lesquels il se trompe, sans doute; et je ne serais pas surpris qu'il eût +envisagé les choses comme devant tourner à son profit. Il paraît s'être +mis dans la tête qu'il remplacera le roi d'Espagne.» + +L'empereur ne put s'empêcher de rire. Il me demanda ce que pensaient les +ministres du prince Ferdinand. + +«Les ministres du prince sont tout aussi inquiets que lui, et partagent +la résolution qu'il a prise d'attendre à Vittoria, après cependant lui +avoir conseillé de partir de Madrid. Je crois que c'est à Burgos qu'ils +ont commencé à être atteints de frayeur, autant par ce qu'on leur aura +dit dans cette ville, que par ce qu'ils auront pu recevoir de Madrid, +d'où on leur expédie un courrier tous les jours; et je crois qu'après le +départ du roi, le grand-duc de Berg aura voulu aller trop vite en +besogne, et qu'on le leur a écrit. + +«Les ministres du prince des Asturies sont des hommes de parti: ils ont +une manière d'envisager cette révolution qui ne vous conviendra pas, du +moins je le pense; d'ailleurs la plupart ne connaissent pas assez les +affaires de leur pays, et il n'est pas possible que l'Espagne n'ait pas +des hommes plus forts que ceux-là. Si V. M. ne trouve pas un moyen de +les appeler près d'elle, elle aura mille peines à savoir la vérité, +d'autant plus qu'il n'est pas certain que le prince des Asturies vienne +à Bayonne. + +--«Il faudra cependant bien que nous nous entendions ici ou ailleurs; +autrement, comment s'arranger? + +--«Alors il faut que V. M. lui rende de la sécurité.» + +Il était très tard, l'empereur était fatigué, et il me congédia en me +disant: «Nous verrons cela demain, la nuit porte conseil. Je ne fais +aucune difficulté de lui écrire, si nous devons nous entendre; mais +c'est que, dans le cas contraire, il sera autorisé à dire que je l'ai +attiré dans un guet-à-pens, et, dans le fait, cela en aura l'air. D'un +autre côté, s'il ne vient pas, je marche pour m'entendre avec le père, +et assembler les cortès à Madrid. Si le prince des Asturies avait été +bien conseillé, j'aurais dû le trouver ici; mais je conçois, d'après +tout ce que vous me dites, qu'il a eu peur des démonstrations du +grand-duc de Berg. Allez vous reposer, et tenez-vous prêt à partir +demain.» + +Il me fit effectivement appeler le lendemain, après qu'il eut reçu +l'estafette de Madrid. Il y répondit par le courrier qui m'accompagna, +et me remit une lettre pour le prince des Asturies, en me disant: «Allez +le trouver et remettez-lui cette lettre de ma part. Laissez-lui faire +ses réflexions. Il n'y a pas de finesse à employer, cela l'intéresse +plus que moi; qu'il fasse ce qu'il voudra. Sur votre réponse, ou sur son +silence, je prendrai mon parti, ainsi que des mesures pour qu'il n'aille +pas ailleurs que près de son père.» Il ajouta: «Voyez où mènent les +mauvais conseils; voilà un prince qui, peut-être, ne régnera pas dans +quelques jours, ou qui apportera à l'Espagne une guerre avec la France. +Parbleu, les peuples sont bien à plaindre lorsqu'ils tombent en de +pareilles mains! Allez au plus vite.» + +Il écrivit au grand-duc de Berg, et lui ordonna de ne pas souffrir que +l'on attentât à la vie du prince de la Paix, de se le faire remettre, et +de prendre des mesures pour le lui envoyer à Bayonne, en le préservant +de tout accident en chemin. Il lui dit aussi, par le même courrier, de +lui envoyer M. Dazenza, le ministre des Indes, ainsi que plusieurs +autres Espagnols éclairés et jouissant d'une considération bien acquise; +il voulait s'en former un conseil, avant de se décider à quelque chose. + + + + +CHAPITRE XXII. + +On dissuade Ferdinand de poursuivre son +voyage.--Urquijo.--Considérations qu'il oppose à la politique des +ministres de Ferdinand.--Lettre de l'empereur Napoléon à Ferdinand. + + +Je revins rapidement à Vittoria, mais tout avait changé depuis mon +départ. Plusieurs Espagnols étaient accourus auprès de Ferdinand. Ils +lui avaient représenté l'imprudence de sa démarche, la facilité de +revenir sur ses pas; et s'ils ne lui avaient pas fait abandonner la +résolution de poursuivre son voyage, ils l'avaient du moins fort +ébranlé. Urquijo, ancien ministre de Charles IV, fut celui de tous qui +insista le plus vivement sur les dangers de passer la frontière. Il a +lui-même rendu compte de la discussion qu'il eut à cet égard avec les +conseillers de Ferdinand. Je reproduis sa relation, parce qu'elle prouve +qu'on n'employa ni insinuations, ni supercheries pour déterminer ce +prince à poursuivre sa route, et que tout fut spontané de sa part ou de +celle de ses ministres. Elle est ainsi conçue: + + _À D. Gregorio de la Cuesta, capitaine-général de la + Vieille-Castille._ + +«Mon cher ami, j'ai reçu hier à midi la lettre datée du 11, que vous +m'envoyâtes par l'exprès; je montai de suite à cheval, et je suis arrivé +en cette ville à trois heures et demie du soir: notre ami Mazzanedo n'a +pas pu m'accompagner, parce qu'il était au lit, à cause d'une forte +attaque de goutte, et ceci a été son bonheur, puisque, outre l'inutilité +du voyage, il aurait été témoin de scènes très désagréables. Vous me +témoignez, dans votre lettre, que je serai très bien reçu, d'après ce +que vous aviez entendu dire au roi Ferdinand et à sa suite à l'égard de +ma personne, et que vous ne doutiez pas que, par mes persuasions et les +notions qu'ils pourraient avoir acquises, ils s'arrêteraient dans un +voyage si dangereux, et n'iraient pas plus avant. + +«Quant au premier point, vous avez très bien prévu, et moi-même je ne +pouvais en douter, puisque le roi, à peine assis sur son trône, avait +déclaré spontanément injuste et arbitraire tout ce que j'avais souffert +par la voie du même Cevallos, qui avait été l'un des ministres qui +avaient signé les ordres pour toutes les vexations faites contre ma +personne pendant sept ans. Lorsque j'arrivai, je me présentai à Sa +Majesté, qui venait d'arriver depuis une demi-heure; elle me traita avec +la plus grande bonté, me combla d'honneurs et m'invita à son dîner. Ceux +qui l'accompagnaient m'ont fait beaucoup de politesse, particulièrement +les ducs de San-Carlos et de l'Infantado; j'ai eu aussi le plaisir de +revoir mes amis Muzquiz et Labrador. + +«La seconde partie est la plus affligeante; je crois qu'ils sont tous +aveugles, et marchent à une ruine inévitable. J'ai exposé la manière +dont le _Moniteur_ (qu'ils n'avaient pas bien lu à ce qu'il paraît) +rapportait le tumulte d'Aranjuez qui occasionna l'abdication du roi +Charles IV; je leur ai fait voir que le langage de ces gazettes n'était +que l'explication des desseins de l'empereur; je leur ai rappelé la +proclamation adressée aux Espagnols en 1805, parce que depuis ce temps +j'ai toujours cru que Napoléon projetait d'éteindre la dynastie régnante +en Espagne, comme absolument contraire à l'élévation de la sienne; que +ce dessein n'avait été suspendu que jusqu'au moment d'une occasion +favorable, et qu'elle venait de se présenter dans les malheureux démêlés +du père avec le fils, arrivés à l'Escurial; que les projets de +l'empereur se faisaient voir clairement par la manière dont il avait +rempli l'Espagne de troupes, et pris possession des places fortes, des +arsenaux et de la capitale; que, dans cette même ville de Vittoria, le +roi et tous ceux qui l'accompagnaient étaient comme dans une prison, et +gardés à vue par le général Savary, et que l'ordre que j'avais observé, +depuis mon entrée, pour l'emplacement des troupes et la situation des +casernes, tout venait à l'appui de mes soupçons. + +«Après tout cela, je leur demandai quel était l'objet de leur voyage; +comment le souverain d'une monarchie telle que celle de l'Espagne et des +Indes avilissait sa dignité aussi publiquement? comment on le conduisait +vers un royaume étranger, sans invitation, sans préparatifs, sans toute +l'étiquette que, dans de pareils cas, on doit observer, et sans avoir +été reconnu comme roi, puisqu'on l'appelait toujours le prince des +Asturies? qu'ils devaient se rappeler l'île des Faisans dans les +Pyrénées, où on prit tant de précautions pour l'entrevue qui devait y +avoir lieu entre les souverains d'Espagne et de France; qu'il y eut un +égal nombre de troupes des deux côtés de la rivière Bidassoa, et qu'on +pesa jusqu'aux harnais afin d'éviter toute crainte. + +«Étonnez-vous-en, mon cher ami: on m'a seulement répondu qu'ils allaient +contenter l'ambition de l'empereur par quelques cessions de territoire +et de commerce. Je ne pus m'empêcher de dire, en entendant cette +réponse: Vous pouvez lui donner toute l'Espagne. + +«Il y en eut qui parlèrent de guerre éternelle entre les deux nations, +de construire deux forteresses inexpugnables dans chacune des deux +Pyrénées, d'avoir toujours sous les armes cent cinquante mille hommes, +enfin de mille autres chimères. Je fis observer seulement que, du côté +des Pyrénées occidentales, il n'existait d'autre place plus forte que +Pampelune, et que, d'après les généraux les plus expérimentés, et parmi +plusieurs, mon ami le général Vnutia (à qui je l'avais moi-même entendu +dire), elle offrait très peu de résistance; qu'on n'avait pas les cent +cinquante mille hommes; qu'une grande partie de l'armée avait été +envoyée au nord, sous le prétexte du traité d'alliance; que les armées +ne s'organisaient pas, ni les forteresses ne se construisaient pas dans +un jour; que la guerre perpétuelle était un délire, car les nations +avaient leurs relations naturelles, et elles étaient très intimes avec +la France et très resserrées; qu'il ne fallait pas confondre celles-ci, +dans les États, avec les hommes qui se trouvent momentanément à leur +tête; et surtout qu'il ne s'agissait aujourd'hui que d'abolir la +dynastie des Bourbons en Espagne, en imitant l'exemple de Louis XIV, et +d'établir celle de France, et qu'ils allaient eux-mêmes inviter +l'empereur à le faire. L'Infantado (sur qui je crois que mon langage a +fait plus d'impression), qui sentit le poids de mes réflexions, me dit: +Serait-il possible qu'un héros tel que Napoléon fût capable de se +souiller d'une semblable action, quand le roi se met entre ses mains de +la meilleure foi possible? Je lui répondis: Lisez _Plutarque_, et vous +trouverez que tous ces héros de la Grèce et de Rome n'acquirent leur +renommée et leur gloire qu'en montant sur des milliers de cadavres, mais +qu'on oubliait tout cela, et qu'on le lisait sans attention, voyant +seulement les résultats avec respect et étonnement; qu'il devait se +rappeler des couronnes que Charles V avait enlevées, des cruautés qu'il +avait exercées envers les souverains prisonniers de guerre, ou par la +perfidie, et malgré cela, il était compté parmi les héros; qu'il ne +devait pas oublier non plus que nous en avions fait autant avec les +empereurs et rois des Indes, et que, si nous voulions défendre ces +actions sous prétexte de religion, on pourrait bien le faire maintenant +sous prétexte de politique; qu'il pouvait appliquer cela à l'origine de +toutes les dynasties de l'univers; que, dans notre Espagne ancienne, on +trouvait des exemples d'assassinats de rois par des usurpateurs qui +s'étaient ensuite assis sur le trône, et que même, dans les siècles +postérieurs, nous avions celui qui avait été commis par le bâtard +Henrique II, et l'exclusion de la famille de Henri IV; que les dynasties +autrichienne et des Bourbons dérivaient de cet inceste, ainsi que de ces +crimes, et que par conséquent ils ne devaient pas avoir confiance dans +les héros, ni permettre que Ferdinand s'en allât plus avant vers la +France. + +«Mais quel motif, au moins apparent, m'a-t-il dit, pourrait justifier la +conduite que vous supposez à l'empereur? Je lui répondis que le langage +du _Moniteur_ me faisait voir qu'il ne reconnaissait pas Ferdinand comme +roi; qu'il disait que l'abdication de son père avait été faite au milieu +d'un tumulte populaire et des armes, que Charles IV lui-même +l'avouerait, s'il était nécessaire; que, sans parler de ce qui était +arrivé au roi de Castille Jean Ier, il y avait eu deux abdications +pendant le règne des dynasties autrichienne et des Bourbons: une faite +par Charles Ier d'Espagne, ou Charles V d'Allemagne, et l'autre par +Philippe V; et que, dans ces deux abdications, on avait procédé avec le +plus grand calme et la plus sage délibération, et que même ceux qui +représentaient la nation demandèrent jusqu'où l'abdication devait +s'étendre, en cas que les personnes qui devaient régner de suite en +seraient empêchées, et que c'est par cette raison que Philippe V régna +une seconde fois, après la mort de Louis Ier, en faveur de qui S. M. +avait renoncé à la couronne; enfin qu'il est à craindre que si le père +réclame contre la violence de son abdication, et qu'ils poursuivent le +voyage jusqu'à Bayonne, aucun d'eux ne règne, et que tous les Espagnols +soient malheureux. + +«Il me répliqua alors que l'Europe et la France même condamnerait ce +trait, et que l'Espagne pourrait devenir redoutable, étant soutenue par +l'Angleterre. Je lui répondis sur les trois points. Quant à l'Europe, +elle était pauvre et sans moyens pour entreprendre de nouvelles guerres +sans union, parce que les intérêts particuliers, et les vues ambitieuses +de chaque souverain et de chaque État avaient plus de force que la +nécessité de faire de grands sacrifices pour détruire le système adopté +par la France depuis sa funeste révolution. Je lui expliquai, pour +preuve de ce que j'avançais, la conduite des coalitions, leurs plans mal +combinés, leurs défections, et que le résultat de ces ligues avait +lui-même produit l'accroissement de la France; que je ne voyais d'autre +cour que celle de Vienne capable de s'opposer actuellement aux projets +de l'empereur, si l'Espagne se soulevait, et qu'elle serait appuyée par +l'Angleterre; mais que si la Russie, l'Allemagne et le monde européen se +montraient contraires à ce système, l'Autriche essuierait des revers et +perdrait une partie de son territoire, nous perdrions entièrement notre +marine, et l'Espagne serait seulement le théâtre de la guerre des +Anglais contre la France, et où jamais ils ne seraient exposés, à moins +qu'ils n'eussent quelque chose à gagner, puisque l'Angleterre n'est pas +une puissance capable de tenir tête à la France dans une guerre +continentale; enfin que tout finirait par une conquête après avoir +produit notre désolation. + +«Quant au second point, du mécontentement de la France pour une conduite +aussi injuste de l'empereur, je suis entré diffusément dans +l'explication du caractère de cette nation; qu'elle est toujours +enchantée de tout ce qui est surprenant; qu'elle n'avait d'autre esprit +public pour agir, que l'impulsion donnée par le gouvernement; que, d'un +autre côté, la nation française elle-même gagnerait beaucoup pour +l'intérêt de son commerce, si les souverains des deux nations étaient +d'une même famille; que si l'empereur se contenait dans de certaines +limites d'agrandissement, et s'il consolidait son empire par de bonnes +institutions morales, la France l'adorerait, le regarderait comme un +libérateur de la terrible révolution dans laquelle la nation avait été +plongée, bénirait sa dynastie, et regarderait comme une gloire +l'occupation de plusieurs trônes de l'Europe par des membres de la +famille de son souverain, et que par conséquent l'argument n'effaçait +pas mes suspicions; que d'ailleurs nous ne devions jamais oublier que +les rois espagnols s'appelaient Bourbons, et qu'ils étaient une branche +de l'ancienne maison de France; qu'il existait en France beaucoup de +changement dans les fortunes, par la suppression de plusieurs +corporations privilégiées, des confiscations et des ventes; car il est +certain que tous les Français avaient eu plus ou moins de part dans la +révolution; que ces derniers, les littérateurs, ceux qui aiment la +réforme, les juifs et les protestans composent la partie la plus +nombreuse de la nation. Ils sont maintenant libres de l'oppression qui +pesait sur eux avant cette époque, et il est très probable qu'ils +regarderont sans chagrin l'anéantissement des Bourbons en Espagne, +craignant que l'un d'eux pourrait contraindre un jour peut-être les +Français à recevoir malgré eux un Bourbon, si l'Espagne était bien +gouvernée. + +«Sur le troisième point, relativement à l'armement de notre nation, je +suis entré encore dans de plus grands détails; j'ai fait voir que par +malheur, depuis Charles V, la nation n'existe plus, parce qu'il +n'existait point réellement de corps qui la représentât, ni d'intérêts +communs qui la réunissent vers un même but; que notre Espagne était un +édifice gothique composé de morceaux avec autant de forces, de +priviléges, de législations et de coutumes qu'il y a presque de +provinces; que l'esprit public n'existe plus; que ces causes +empêcheraient la formation d'un gouvernement solidement constitué pour +réunir les forces, l'activité et le mouvement nécessaires; que les +émeutes et les tumultes populaires étaient de très courte durée; que +tous ces troubles produiraient des effets pernicieux dans nos Amériques, +parce que les naturels du pays voudraient développer leurs forces et +secouer le joug qui pesait beaucoup sur eux depuis la conquête de leur +pays; que l'Angleterre même les aiderait, en juste revanche de ce que +nous fîmes imprudemment, unis aux Français, pour soulever leurs +colonies; qu'on ne devait pas oublier les tentatives du cabinet de +Saint-James à Caracas et dans d'autres provinces de notre Amérique. +Enfin, mon ami, j'ai dit à l'Infantado tout ce qu'on peut dire sur les +dangers de ce voyage, et qu'il pouvait produire la ruine de notre +nation. Je me suis plus avancé encore: j'ai promis d'aller, en qualité +d'ambassadeur, à Bayonne, s'ils se désistaient du voyage; de parler, +faire des conventions avec l'empereur, et terminer cette affaire, autant +bien que possible, si désagréable, si mal commencée et dirigée; mais +qu'en attendant on pouvait faire partir, à minuit, le roi incognito par +une des maisons voisines de celle où logeait Sa Majesté, et le faire +conduire en Aragon; que M. Urbina, alcade de la ville, faciliterait les +moyens de cette fuite, qui, lorsqu'elle serait parvenue aux oreilles de +Napoléon, et qu'il saurait que le roi aurait la liberté d'agir par +lui-même, l'obligerait à changer ses plans. Mais tout a été inutile, +absolument tout. + +«Après cet entretien, on m'a présenté don Joseph Hervas, qui m'a +confirmé dans l'opinion que l'empereur projetait de changer notre +dynastie; car il m'a prié d'agir de manière que le voyage de France +n'eût pas lieu. Ce jeune homme (qui a beaucoup d'esprit et de +clairvoyance, promet beaucoup et est un excellent Espagnol) vient +d'arriver de Paris avec le général Savary. Comme il est le beau-frère du +général Duroc, grand-maréchal du palais de l'empereur, il connaît tous +les complots de cette affaire; il me les a racontés, et se plaint du +mauvais traitement qu'il avait éprouvé à Madrid, et de ce qu'on n'avait +pas voulu l'écouter lorsqu'il avait voulu parler. Il me pria de lui +obtenir une audience particulière du duc de l'Infantado: je la lui ai +obtenue. Il a parlé, mais il n'a pu rien obtenir. M. Escoiquiz s'était +mis au lit, parce qu'il était enrhumé; il était entouré de beaucoup de +monde, de sorte que je n'ai pu lui parler. J'ignore sa manière de +penser, et même l'influence qu'il exerce sur les affaires. Labrador et +Muzquiz sont piqués de ce qu'on semble les mépriser; et qu'on ne les +consulte nullement et dans aucun cas, par la rivalité de M. Cevallos. Je +vois avec la plus profonde affliction qu'ils sont tous aveugles, et +qu'ils marchent tous vers le précipice. + +«Le dîner fini, et S. M. s'étant retirée, un aide-de-camp est arrivé +avec des dépêches de l'empereur. Le ton avec lequel il s'est annoncé, en +exigeant que S. M. l'écoutât de suite; la condescendance qu'on lui +montra en l'annonçant au roi; la manière dont j'ai vu moi-même qu'on l'a +fait sortir, et la circonstance d'avoir compris quelque chose dans +l'affaire dont il était question, tout cela a aigri mon amour-propre +d'Espagnol, et j'ai pris enfin mon congé, leur rappelant, mais +inutilement, mes prédictions, et suis entré dans mon logement pour vous +écrire si diffusément, comme je l'ai fait, pour vous faire connaître ce +qui s'est passé; car demain à la pointe du jour, ou dans trois heures, +je pars pour Bilbao. + +«Un officier de marine, appelé don Miguel de Alava, neveu du général de +marine de même nom, que vous connaissez, vient de me faire une visite +dans ce moment; il était chez moi quand j'y revins; il causait avec un +ami qui m'avait accompagné depuis Bilbao. En profitant de cette +occasion, je lui ai dit, ainsi qu'à tous ceux qui voulaient m'écouter, +que si le roi quittait l'Espagne, les Bourbons seraient éloignés pour +jamais du trône; que toute l'Espagne pourrait être dans la désolation, +et que nous aurions beaucoup à pleurer. J'ai parlé dans ce sens à M. +Alava, en désirant qu'il profite de l'influence qu'il peut avoir dans la +ville et dans la province pour tâcher de l'empêcher. C'est tout ce que +j'ai pu faire. On a beaucoup de considération pour moi dans cette +province, par la protection que j'ai procurée à ses habitans, et parce +que j'y ai pris naissance. Peut-être que les peuples verront plus clair +et feront plus; peut-être aussi déchireront-ils le voile épais qui +couvre les yeux de ces personnes. + +«Quand je pris mon congé, il m'a semblé que le duc de l'Infantado était +piqué de voir que je ne pensais pas à les accompagner, au moins jusqu'à +Bayonne. Je lui ai dit que j'étais prêt à tout, si on voulait suivre mon +plan; mais que, dans le cas contraire, je ne voulais pas ternir ni +perdre ma réputation, seule idole de mon coeur. Vous serez témoin de +mille malheurs; je ne sais qui en est le coupable. Je plains l'Espagne, +et je retourne dans mon coin pour y pleurer. Plût à Dieu que toutes mes +craintes fussent vaines! + +«Quand je serai sûr que vous êtes à Valladolid, je vous y écrirai, et en +attendant faites-moi le plaisir de dire bien des choses de ma part à +madame. Je suis bien triste. Adieu; vous savez que je suis toujours tout +à vous. + + «_Signé_, URQUIJO.» + + Vittoria, 13 avril 1808. + +Cet aide-de-camp si brusque, et qui par conséquent cherchait si peu à +séduire, c'est moi. J'ignorais la résolution du conseil; tout me portait +même à la croire opposée à ce qu'elle était en effet. Les ministres de +Ferdinand n'avaient adopté des conseils d'Urquijo que ce qui pouvait les +compromettre. Au lieu de prendre une résolution franche, énergique, ils +n'avaient su se résoudre à rien. Ils voulaient courir les chances du +voyage, et cependant ils avaient essayé une sorte d'insurrection. +Vittoria était rempli de gens de la campagne, tous armés, et qui +certainement n'y étaient pas venus sans avoir été appelés, ni même sans +qu'on leur eût dit à quoi on se proposait de les employer. + +Je ne fus tranquille que lorsque j'entendis le général Verdier, qui y +commandait nos troupes, me dire qu'il avait prévenu les rixes, en les +consignant dans leurs quartiers. Sans cette prévoyance de sa part, il +aurait suffi d'un excès de vin pour allumer la guerre entre la France et +l'Espagne; c'était, je crois, ce que l'on voulait, afin d'avoir une +occasion de se tirer de l'embarras où l'on croyait être. On n'aurait pas +manqué de s'en justifier en répandant partout que nous avions été les +agresseurs, et que nous avions voulu enlever le roi. + +Néanmoins j'écrivis au maréchal Bessières, à Burgos, pour lui faire +connaître la position du général Verdier, et le prier de faire marcher +quelques troupes à Miranda, afin que nous pussions être secourus, en cas +d'une entreprise dans le genre des vêpres siciliennes. Il y fit +effectivement marcher quatre bataillons, avec six pièces de canon et six +escadrons de cavalerie. + +Ce ne fut qu'après avoir reçu toutes les informations dont j'avais +besoin, et pris mes précautions, que je fis prévenir le prince des +Asturies de mon retour avec mission de lui remettre une lettre de la +part de l'empereur. Il envoya de suite un de ses officiers pour me +prendre et m'accompagner près de lui. La maison dans laquelle je l'avais +laissé presque seul quatre jours auparavant, était transformée en un +véritable corps-de-garde. La place de Vittoria, sur laquelle elle était +située, était un bivouac de paysans espagnols armés; le vestibule, ainsi +que les degrés de l'escalier de la maison, étaient jonchés de soldats, +d'hommes armés de poignards, au point de ne savoir où mettre le pied; et +jusqu'à la pièce qui précédait celle dans laquelle le prince se tenait, +les préparatifs de défense étaient tels que je n'en vis pas les +murailles. + +Je fus introduit de suite près de Ferdinand, et, après les saluts +d'usage, je lui remis la lettre dont l'empereur m'avait rendu porteur. +Elle était conçue en ces termes: + +«Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale: elle doit avoir +acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de +l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la +circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En +arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques +réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à +l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait +nécessaire pour son bonheur et celui de ses peuples. Les affaires du +Nord ont retardé mon voyage. Les événemens d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne +suis pas juge de ce qui s'est passé et de la conduite du prince de la +Paix; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois +d'accoutumer les peuples à répandre du sang et à se faire justice +eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse Royale n'en fasse pas +elle-même un jour l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne +de faire du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et +qui a si long-temps régi le royaume. Il n'a plus d'amis: Votre Altesse +Royale n'en aura plus, si elle est jamais malheureuse. Les peuples se +vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, +d'ailleurs, pourrait-on faire le procès du prince de la Paix sans le +faire à la reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines +et les passions factieuses; Le résultat en sera funeste pour votre +couronne; Votre Altesse Royale n'y a de droits que ceux que lui a +transmis sa mère. Si ce procès la déshonore, Votre Altesse Royale +déchire par là ses droits: qu'elle ferme l'oreille à des conseils +faibles ou perfides; elle n'a pas le droit de juger le prince de la +Paix; ses crimes, si on lui en reproche, se perdent dans les droits du +trône. J'ai souvent manifesté le désir que le prince de la Paix fût +éloigné des affaires. L'amitié du roi Charles m'a porté plus souvent à +me taire et à détourner les yeux des faiblesses de son attachement. +Misérables hommes que nous sommes! faiblesse et erreur, c'est là notre +devise. Mais tout peut se concilier: que le prince de la Paix soit exilé +d'Espagne, et je lui offre un refuge en France. Quant à l'abdication de +Charles IV, elle a eu lieu dans un moment où nos armées couvraient les +Espagnes; et aux yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais +n'avoir envoyé tant de troupes que pour précipiter du trône mon allié et +mon ami. Comme souverain voisin, il m'est permis de vouloir connaître +avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Altesse, aux +Espagnols et au monde entier, si l'abdication du roi Charles est de pur +mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et par l'émeute +d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais +Votre Altesse Royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec lui +sur cet objet. La circonspection que je porte depuis un mois dans ces +affaires doit lui être garant de l'appui qu'elle trouverait en moi, si, +à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, venaient à +l'inquiéter sur son trône. + +«Quand le roi Charles me fit part des événemens du mois d'octobre +dernier, j'en fus douloureusement affecté, et je pense avoir contribué, +par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de l'affaire de +l'Escurial. Votre Altesse Royale avait bien des torts: je n'en veux pour +preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu +oublier. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont +sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger, de la part d'un +prince héréditaire, est criminelle. Votre Altesse Royale doit se défier +des écarts et des émotions populaires. + +«On pourra commettre quelques meurtres sur nos soldats isolés; mais la +ruine de l'Espagne en serait le résultat. J'ai vu avec peine qu'à Madrid +on ait répandu des lettres du capitaine-général de la Catalogne, et fait +tout ce qui pouvait donner du mouvement aux têtes! + +«Votre Altesse Royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je +flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut être +certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme +envers le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et +de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et +de ma parfaite estime. + +«Sur ce, je prie Dieu, etc. + + «NAPOLÉON.» + + Bayonne, le 16 avril 1808. + +Nous parlâmes peu; je n'avais rien à ajouter à tout ce que j'avais eu +l'honneur de lui dire précédemment. La lettre était d'ailleurs si +positive, qu'il n'y avait pas à s'y méprendre: l'empereur s'était +expliqué sans détour. + +Le conseil de Ferdinand, qui était là, et composé toujours des mêmes +personnes, ne parut pas fort satisfait de la manière dont s'exprimait +l'empereur, parce qu'il traitait le prince des Asturies d'altesse +royale. Je fus encore obligé de leur faire observer que l'empereur ne +pouvait pas employer d'autre expression, parce qu'enfin cette +reconnaissance de sa part n'était pas une chose faite; qu'il y avait +bien des points sur lesquels il était plus important de s'entendre que +sur celui-là: ceux-ci une fois réglés, dis-je, le reste me paraît +naturel. + +Le roi me congédia en me disant qu'il me ferait connaître sa +détermination. Elle me fut communiquée à la sortie de son conseil; et +l'on me fit dire qu'il partirait le lendemain pour Bayonne, que je +pouvais en prévenir l'empereur. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Émeute de Vittoria.--Ferdinand applaudit à la tentative.--M. de +l'Infantado.--Ferdinand continue son voyage.--Arrivée à +Bayonne.--Réception que lui fait l'empereur.--Idée qu'il prend de +Ferdinand. + + +Le roi était prêt à monter en voiture lorsqu'il éclata une émeute parmi +cette foule de gens que l'on avait imprudemment appelés de la campagne +dans la ville: en un instant, la place publique et les rues furent +remplies d'hommes en armes. Heureusement nos troupes étaient enfermées +dans leurs casernes; autrement on n'eût pas manqué d'insulter quelques +soldats, et comme il y avait une disposition réciproque à l'aigreur, +cela aurait eu des conséquences funestes. + +Malgré la foule qui obstruait les issues qui aboutissaient au quartier +du roi, l'on parvint à faire approcher ses voitures à l'heure qu'il +avait désignée lui-même pour son départ. Celle dans laquelle il devait +monter était déjà au bas de l'escalier; tout à coup un redoublement de +fureur se manifeste parmi le peuple; j'étais moi-même en frac, et sans +aucune partie d'uniforme, au milieu de cette foule, en sorte que, sans +être reconnu, j'ai pu être témoin de ce que je rapporte. + +Pendant que j'observais cette émeute, ma voiture était chez moi toute +prête à suivre celles du convoi du roi; j'étais persuadé que tout se +passerait avec calme, lorsqu'un individu d'une figure effroyable, +accompagnée d'un costume à l'avenant, et armé jusqu'aux dents, +s'approche de la voiture du roi, saisit d'une main les traits des huit +mules qui composaient l'attelage[36], et de l'autre, dans laquelle il +tenait une serpe qui ressemblait à une faucille, il coupe d'un seul coup +les traits de toutes les mules qui étaient fixées au même point d'arrêt. +Chacun chasse les mules; la foule crie des bravo, et le tumulte +s'échauffe; les autres voitures sont éloignées, et enfin le départ du +roi éprouve une opposition ouverte. + +J'étais encore sur la place, lorsque le roi lui-même se montra à la +fenêtre en souriant à cette multitude, qui y répondit par mille cris de +_viva Fernando!_ C'est à ce moment-là que je fus atteint de la pensée +que cette scène dont j'étais témoin n'était qu'un jeu préparé. En effet, +comment en douter? Il y avait à Vittoria une compagnie de +gardes-du-corps et un bataillon de gardes espagnoles: les uns et les +autres étaient sous les armes devant le quartier du roi; c'était bien le +moins qu'ils pussent faire que d'empêcher que l'on insultât la voiture +du roi; s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'ignoraient pas que leur +maître n'était point offensé de ce mouvement et que peut-être on ne +l'avait fait que dans la persuasion de lui plaire. + +En effet, depuis le départ de Madrid, le prince des Asturies était tout +changé: soit par ce qu'il avait vu en chemin, soit par ce qu'on lui +avait dit, il s'était cru le plus fort, et cependant il ne négligeait +pas les petits moyens, comme on le verra bientôt. + +En parcourant cette émeute, je rencontrai M. le duc de l'Infantado, qui +se donnait beaucoup de peine pour la calmer; je m'approchai de lui, et +m'en fis reconnaître, en témoignant que je n'étais pas dupe de ce +désordre; il me répondit d'un ton sincère: «Général, au nom du ciel, +allez-vous en; que vos troupes ne paraissent point, sinon tout est +perdu, et je ne réponds de rien. Je vais faire mon possible pour calmer +ce désordre, et faire ramener les mules.» + +Il tint parole, car en moins d'une demi-heure, sans que j'eusse besoin +de le voir, le roi était parti; il alla sans s'arrêter jusqu'à Irun, +c'est-à-dire à la dernière commune espagnole[38]. Il y passa la nuit, et +partit le lendemain pour Bayonne. Comme il n'y avait aucunes troupes +dans ce moment-là, on lui rendit peu d'honneurs de parade. L'empereur +n'était point logé en ville; il habitait une maison de campagne appelée +_Marac_, où il était avec moins de cent hommes de gardes. + +Il avait envoyé le maréchal Duroc à la rencontre du prince des Asturies, +pour le saluer de sa part; mais je doute qu'il ait été omis une seule +des formalités que M. de Cevallos se plaint de n'avoir pas vu observer. +D'ailleurs, il faut considérer que le voyage de l'empereur n'était pas +un voyage de cour; il était à Marac sans étiquette, et ensuite, il en +aurait eu dans ce moment, qu'elle aurait toujours été différente pour le +prince des Asturies que pour le roi d'Espagne. + +Cependant on le salua de l'artillerie des remparts, et tous les corps +civils et militaires lui rendirent leurs devoirs. L'empereur lui-même +fut le premier à aller le visiter; sa voiture ne s'étant pas trouvée +prête aussitôt qu'il le désirait, il s'y rendit à cheval. Je +l'accompagnai à cette visite; elle se passa comme elle le devait. + +M. de Cevallos se plaint du logement qui avait été donné au roi; on ne +peut que lui répondre qu'il n'y avait pas une plus belle maison dans +Bayonne, et qu'on ne pouvait rien donner de mieux que ce que l'on avait. +Si M. de Cevallos avait eu moins de tourment dans l'esprit, il n'aurait +pas remarqué une chose si peu importante qu'un logement dans la +circonstance d'alors. + +Au retour à Marac, l'empereur envoya prier le prince à dîner, et je +crois que c'est là où la mauvaise humeur aura commencé, parce que +l'empereur ne l'aura pas traité de majesté; il y avait beaucoup de +personnes du service de table qui étaient présentes. + +Le prince des Asturies n'était venu à Bayonne que pour se faire +reconnaître roi; il croyait que cet acte ne consistait que dans une +expression que l'on aurait employée, et, sans considérer l'importance +que l'empereur mettait au changement de règne, il avait considéré comme +les moindres choses précisément celles sur lesquelles il aurait dû fixer +toute son attention, en ce qu'elles intéressaient bien plus la France +que le nom du monarque qui occupait le trône. + +Malheureusement le prince avait été élevé dans un éloignement des +affaires, qui l'avait rendu étranger au rôle que sa naissance lui +destinait, et il n'avait autour de lui que des personnes qui ne +pouvaient pas le diriger dans une circonstance aussi importante pour +lui. + +L'empereur nous dit, le soir, qu'il avait bien du regret de le trouver +si médiocre, et qu'il regrettait beaucoup son père. Le lendemain et les +jours suivans, il fit successivement appeler le duc de l'Infantado, +ainsi que les autres Espagnols qui l'avaient accompagné à Bayonne. Il ne +trouva pas encore ce qu'il cherchait, non pas qu'il ne les estimât +beaucoup, et particulièrement le duc de San-Carlos; mais il ne trouvait +en eux que des sentimens opposés à ceux qu'il était accoutumé à +rencontrer dans le ministère d'Espagne, et je crois que, sous ce +rapport, l'opinion qu'il s'en forma ne leur fut pas favorable. Il +commença à être gêné d'être obligé de parler lui-même d'affaires, parce +qu'un souverain grave toujours ce qu'il dit, et n'a plus de moyen de se +retirer, si par hasard il s'est trop avancé. Je crois que cette occasion +est une de celles où il a le plus désiré avoir près de lui M. de +Talleyrand, et qu'il l'aurait fait venir, s'il n'avait craint de blesser +M. de Champagny. L'empereur était ainsi; il lui arrivait souvent de +blesser, dans les moindres choses, des hommes faciles à irriter, et, +dans d'autres occasions, il sacrifiait ses propres intérêts à la crainte +d'offenser l'amour-propre d'un bon serviteur. + +Je ne fais nul doute que, si M. de Talleyrand fût venu à Bayonne, +lorsqu'il en était temps encore, les affaires d'Espagne eussent pris une +tout autre marche. Il y aurait mis beaucoup de temps, parce qu'il aurait +parlé long-temps avant de rien écrire; en outre, il avait tant +d'aboutissans dans ce pays-là, qu'il aurait pu prendre, vis-à-vis de +ceux qui avaient accompagné le prince des Asturies, l'attitude qui +convenait à la question que l'on voulait traiter; il aurait pu former à +Bayonne une cour espagnole, en opposition avec celle du prince des +Asturies, qui aurait versé en Espagne le contre-poison de ce que +celle-ci y envoyait. M. de Champagny, nouvellement arrivé au ministère, +ne pouvait pas encore avoir tous ces avantages-là: faute de ce moyen, le +temps se passait à boire, à manger et à s'ennuyer; les journées ne +finissaient pas, lorsqu'elles auraient dû être trop courtes; il n'y +avait que pour la malveillance qu'elles n'étaient pas perdues. Cette +situation avait forcé de se reposer sur l'empereur pour tout; il était +obligé de discuter lui-même ce que, dans d'autres circonstances, on lui +aurait présenté tout fait; et, comme il avait mille autres occupations, +il était difficile qu'on ne le trouvât pas quelquefois de mauvaise +humeur, ce qui rebutait les personnes qui n'étaient pas accoutumées à +son travail. M. de Talleyrand avait cette excellente qualité, d'être +impassible; lorsqu'il ne trouvait pas l'empereur dans une disposition +d'esprit telle qu'il le fallait pour traiter le sujet dont il venait +l'entretenir, il n'en parlait pas avant d'avoir ramené le calme dans +lequel il aimait à voir l'empereur. Si par hasard on lui donnait un +ordre dans un moment d'humeur, il trouvait le moyen d'en éluder +l'exécution, et il était bien rare qu'on ne lui sût pas gré d'avoir pris +sur lui un retard qui avait toujours de bons effets. + +Peu de jours après l'arrivée du prince des Asturies à Bayonne, le prince +de la Paix arriva, conduit dans une voiture, et accompagné d'un +aide-de-camp du grand-duc de Berg; il n'avait pas été reconnu en chemin. +L'empereur le fit descendre dans une maison de campagne, à une lieue de +Bayonne, par ménagement pour le prince des Asturies, et ce fut moi qui +allai le chercher, le lendemain de son arrivée, pour l'amener chez +l'empereur. Il y resta fort long-temps, et lui donna sans doute des +détails qui lui étaient inconnus jusqu'alors sur ces étranges événemens. + +Il demeura dans cette maison de campagne jusqu'à l'arrivée du roi +Charles IV, qui, du palais d'Aranjuez, venait d'écrire à l'empereur, et +de lui déclarer que son intention n'avait point été d'abdiquer, qu'il y +avait été forcé: en même temps il le prévenait qu'il allait se rendre à +Bayonne, pour lui en renouveler l'assurance. Il arriva effectivement peu +de jours après avec la reine. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Arrivée de Charles IV à Bayonne.--Il repousse Ferdinand.--Ses plaintes à +l'empereur.--On intercepte les dépêches de Ferdinand.--On y acquiert la +preuve de ses sentimens hostiles envers la France.--L'empereur reçoit la +nouvelle de l'insurrection de Madrid.--Réflexion de Charles IV.--Scène +violente entre le père et le fils.--Les irrésolutions de l'empereur sont +fixées. + + +L'empereur le fit recevoir comme roi d'Espagne. Tout ce qu'il y avait de +troupes à Bayonne prit les armes; l'artillerie tira cent et un coups de +canon, et les officiers attachés à la maison de l'empereur allèrent +augmenter son cortége, qui le conduisit au logement destiné auparavant +pour l'empereur lui-même. + +J'étais à la descente de voiture. Le prince de la Paix était venu +quelques momens auparavant pour recevoir les ordres du roi. La cour de +la maison était fort petite; il ne put y entrer que la voiture du roi. +Ce respectable vieillard, en descendant de sa voiture, parla à tout le +monde, même à ceux qu'il ne connaissait pas, et, voyant ses deux enfans +au pied de l'escalier, où ils l'attendaient, il eut l'air de ne pas les +apercevoir; il dit à l'infant don Carlos: «Bonjour, Carlos.» La reine +l'embrassa. Il ne dit rien au prince des Asturies. Celui-ci s'avança +pour l'embrasser; le roi s'arrêta, manifesta un mouvement d'indignation, +et passa, sans s'arrêter, jusqu'à son appartement. La reine, qui le +suivait, fut moins sévère, et l'embrassa. + +Le roi et la reine témoignèrent tous deux beaucoup de joie de revoir le +prince de la Paix, avec lequel ils se retirèrent. Les deux infans +prirent le chemin de leur logement. + +Cette arrivée du roi Charles IV changeait tout-à-fait la position du +prince Ferdinand, et livrait son esprit à toutes les conjectures les +moins rassurantes pour la suite de ses projets, et je crois que c'est de +ce moment que sa conduite est devenue hostile. Ce n'est point, comme l'a +dit M. de Cevallos, le jour où il avait dîné chez l'empereur, que je +vins lui proposer la Toscane; ce ne fut que lorsque l'empereur eut +appris la protestation du père contre la violence qui avait été exercée +envers lui. Le prince des Asturies, qui ignorait cette circonstance, +refusa, et on ne lui parla plus de rien. + +Le roi Charles IV vint dîner avec l'empereur le jour même de son +arrivée; il avait de la peine à monter le perron pour arriver au salon, +il disait à l'empereur, qui lui donnait le bras: «C'est parce que je +n'en puis plus, qu'on a voulu me chasser.» L'empereur lui répondit: «Oh! +oh! nous verrons! appuyez-vous sur moi, j'aurai de la force pour nous +deux.» À ce mot, le roi s'arrêta, et dit en regardant l'empereur: «Pour +cela, je le crois et l'espère.» Puis il reprit son bras, et continua de +monter jusqu'à l'appartement. Je ne sais ce qui s'est dit ni fait dans +la conversation qui précéda, ainsi que dans celle qui suivit le dîner; +mais l'on ne peut douter que toutes deux n'aient été relatives aux +affaires, parce que le prince de la Paix, qui dînait, ce jour-là, avec +nous, à la table du grand-maréchal, fut appelé chez l'empereur avant +même la fin du dîner. + +Voilà ce qui se passait à Bayonne. À Madrid, il s'opérait une réaction, +parce que le grand-duc de Berg avait, aussitôt après la déclaration du +roi Charles IV, dissous la junte du gouvernement, présidée par l'infant +don Antonio, que le prince Ferdinand avait investi du pouvoir au moment +de son départ. Le grand-duc de Berg, sans doute d'après des insinuations +de l'empereur, avait été nommé, par Charles IV, lieutenant-général du +royaume, et il avait, en conséquence, saisi toute l'autorité. Il reçut +et ouvrit, comme tel, les paquets adressés de Bayonne, par le prince des +Asturies, à son oncle l'infant don Antonio, président de la junte du +gouvernement. Il les envoya aussitôt à l'empereur; et ce fut le mauvais +esprit des ordres que contenaient ces paquets, qui suggéra l'idée de les +faire arrêter à leur départ de Bayonne, parce que l'on présumait qu'il +s'en trouverait dedans pour Vittoria, Burgos, et autres lieux où nous +avions des troupes. + +Le prince Ferdinand, qui voyait son père, sa mère et le prince de la +Paix en conférence journalière avec l'empereur, ne douta plus qu'il +était perdu, et, en conséquence, il eut recours aux partis extrêmes. À +quelques lieues de Bayonne, on arrêtait les courriers qu'il envoyait en +Espagne, ainsi que ceux qui en venaient; on les mettait dans une maison +où ils étaient gardés à vue, bien nourris et soignés, mais on leur +prenait leurs dépêches, que l'on apportait à l'empereur. Les premières +que l'on saisit donnèrent le regret de ne pas s'être avisé de ce moyen +plus tôt, parce qu'elles établissaient d'une manière évidente que le +prince des Asturies avait donné, en Espagne, des ordres dont on ne +devait pas tarder à éprouver les funestes effets. J'ai vu la lettre dans +laquelle il mandait à son oncle, en parlant de sa position, et d'un +Espagnol qui était à Madrid: «Méfie-toi de ***, c'est un traître dévoué +à ces coquins de Français, et qui fera manquer tout.» Il ajoutait: +«Bonaparte est venu aujourd'hui en ville; il n'y avait pas plus d'une +vingtaine de polissons qui couraient devant son cheval, en criant: _Vive +l'empereur!_ et encore étaient-ils payés par la police.» Et cette lettre +était d'un prince qui briguait son appui pour monter sur le trône, d'où +il venait de faire descendre son père! Un homme raisonnable aurait-il +osé, en voyant cela, conseiller à l'empereur de se fier à l'alliance +d'un tel prince? On a eu mille fois tort de ne pas imprimer tous ces +détails. + +L'empereur causait de ces petites trahisons avec le prince de la Paix, +qui n'en était ni fâché ni étonné, et c'était avec lui qu'il traitait la +question qui l'occupait entre le père et le fils. + +Ce que l'empereur apprenait par le prince de la Paix et par les autres +Espagnols qu'il avait ordonné au grand-duc de Berg de lui envoyer, et ce +qu'il voyait des sentimens du prince des Asturies et de ses alentours, +ne tarda pas à lui faire prendre la résolution de tenter de remettre le +père sur le trône. Ce parti n'était pas sans inconvéniens, parce que le +roi Charles IV étant très-âgé, le même embarras ne pouvait tarder +long-temps à se reproduire, et l'on eût alors trouvé le fils dans une +disposition d'esprit bien plus mauvaise encore. D'un autre côté, comment +l'exclure de son droit de succession? Cela ne pouvait se faire que par +suite d'une condamnation motivée, et avec le concours et l'assentiment +de la nation. D'ailleurs l'infant don Carlos ne présentait pas des +sentimens beaucoup plus conformes à la politique des deux pays, que ceux +de son frère, et le prince des Asturies avait déjà tellement échauffé +les esprits, qu'il aurait été impossible d'assembler les cortès sans +mettre toute l'Espagne en feu; puis un événement qui survint en ôta +tout-à-fait la pensée. + +L'empereur se promenait à cheval; j'étais avec lui, lorsqu'il rencontra +un officier qui lui était envoyé à franc étrier de Madrid par le +grand-duc de Berg. Cet officier était M. Daneucourt, capitaine des +chasses, et officier d'ordonnance de l'empereur, qui avait été envoyé à +Madrid quelque temps auparavant. + +Il était porteur des détails que ce prince donnait à l'empereur sur le +massacre des soldats isolés, des hôpitaux; et de tous les Français qui +étaient tombés sous le poignard d'une populace en furie dans la journée +du 2 mai. Les meneurs avaient bien organisé leur entreprise; l'arsenal +royal leur fut ouvert, le silence imperturbablement gardé, et, au signal +donné par eux, on assassina tout ce que l'on trouva de Français dans les +rues. + +Les assassins avaient compté sur une surprise complète, et croyaient +qu'au moins, s'ils ne tuaient pas tout ce qui se trouvait à Madrid, ils +mettraient le reste en fuite; et afin qu'aucun n'échappât, ils avaient +fait prévenir partout, dans les villes et villages sur la route, qu'on +eût à se tenir prêt à tuer tout ce qui repasserait. + +Heureusement ils commencèrent trop tard; les troupes furent bientôt sous +les armes, et, dans le premier moment, chaque officier particulier fit +de lui-même ce qui lui parut le plus utile dans une circonstance aussi +pressante. Les bataillons casernés près de l'arsenal y marchèrent de +suite sans attendre d'ordre, et tirèrent une vengeance sanglante de tout +ce qu'ils y trouvèrent enlevant des armes. + +On marcha de même au grand hôpital, où ces misérables coupaient la gorge +aux soldats malades dans leurs lits. Le spectacle de tant de barbarie +excita la fureur des troupes, et il y eut un moment de représailles de +leur part qui coûta la vie à bien des malheureux. Une pareille scène ne +pouvait manquer d'être accompagnée de beaucoup de désordres; cependant, +quand le feu qui partait des croisées fut éteint, et que l'on put +traverser les rues sans recevoir des coups de fusil, on parvint à +ramener les troupes à l'ordre, et à modérer leur vengeance. Le calme se +rétablit. Nous perdîmes beaucoup d'officiers et de soldats qui se +promenaient, et qui furent victimes de leur sécurité; d'autres furent +tués par la mousqueterie qui partait des croisées. + +À la lecture de ces détails, l'empereur fut transporté de colère; il +alla directement chez le roi Charles IV, au lieu de retourner chez lui; +je l'accompagnai. En entrant, il dit au roi: «Voyez ce que je reçois de +Madrid; je ne puis m'expliquer cela.» Le roi lut la lettre que +l'empereur venait de recevoir du grand-duc de Berg; il avait à peine +fini, que, d'une voix ferme, il dit au prince de la Paix: «Emmanuel, +fais chercher Carlos et Ferdinand.» Ils tardaient à arriver; le roi +Charles IV dit à l'empereur: «Ou je me trompe, ou les drôles savent +quelque chose de cela; j'en suis au désespoir, mais je ne m'en étonne +pas.» + +Les deux infans arrivèrent; toutefois je ne pourrais pas assurer que +l'infant don Carlos vînt, parce que je crois me rappeler que ceci se +passa dans le temps qu'il eut une légère indisposition: mais, pour le +prince des Asturies, il entra dans le salon de son père, où étaient +l'empereur et la reine sa mère. + +Nous ne perdîmes pas un mot de tout ce qui lui fut dit dans cette +occasion; le prince de la Paix écoutait avec nous. Le roi Charles IV lui +demanda d'un ton sévère: «As-tu des nouvelles de Madrid?» (Nous +n'entendîmes pas la réponse du prince.) Mais le roi repartit vivement: +«Eh bien! je vais t'en donner, moi»; et il lui raconta ce qui s'y était +passé. «Crois-tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu aucune part à +ce _saccage_ (il employa cette expression), toi ou les misérables qui te +dirigent? Était-ce pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de +me faire descendre du trône? Dis-moi, crois-tu régner long-temps par de +tels moyens? + +«Qui est celui qui t'a conseillé cette monstruosité? N'as-tu de gloire à +acquérir que celle d'un assassin? Parle donc[39].» + +Le prince se taisait, ou au moins nous ne l'entendîmes presque point; +mais nous entendîmes distinctement la reine qui lui disait: + +«Eh bien! je te l'avais bien dit que tu te perdrais; voilà où tu te +mets, et nous aussi: tu nous aurais donc fait périr, si nous avions +encore été à Madrid? Comment l'aurais-tu pu empêcher?» Probablement le +prince des Asturies se taisait toujours, car nous entendîmes la reine +lui dire: «Eh bien! parleras-tu[40]? Voilà comme tu faisais; à chacune +de tes sottises tu n'en savais jamais rien.» + +La position de Ferdinand devait être affreuse; la présence de l'empereur +le gênait horriblement, et ce fut l'empereur que nous entendîmes lui +dire, d'une voix assurée: + +«Prince, jusqu'à ce moment je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les +événemens qui vous ont amené ici; mais le sang répandu à Madrid fixe mes +irrésolutions. Ce massacre ne peut être que l'oeuvre d'un parti que vous +ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne +celui qui le premier a rompu l'alliance qui depuis si long-temps +l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre des soldats français, +lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'action impie par +laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais +conseils auxquels vous avez été entraîné; vous ne devez vous en prendre +qu'à eux. + +«Je n'ai d'engagemens qu'avec le roi votre père; c'est lui que je +reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire.» + +Le roi Charles IV répliqua vivement: «Moi, je ne veux pas. Eh! +qu'irais-je faire dans un pays où il a armé toutes les passions contre +moi? Je ne trouverais partout que des sujets soulevés; et, après avoir +été assez heureux pour traverser sans pertes un bouleversement de toute +l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux +provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets à +l'échafaud? Non, je ne le veux pas; il s'en chargera mieux que moi.» +Regardant son fils, il lui dit: «Tu crois donc qu'il n'en coûte rien de +régner? Vois les maux que tu prépares à l'Espagne. Tu as suivi de +mauvais conseils, je n'y puis rien; tu t'en tireras comme tu pourras; je +ne veux pas m'en mêler, va-t'en.» + +Le prince sortit, et fut suivi par les Espagnols de son parti, qui +l'attendaient dans la pièce à côté. + +Il aurait fallu voir comment, après cette scène, les Espagnols qui +avaient accompagné le prince des Asturies étaient soumis et humbles +devant le père, dont ils parlaient si mal avant son arrivée; ils +auraient baisé la terre sous ses pas. + +L'empereur resta encore un gros quart d'heure avec le roi Charles IV, et +revint à Marac à cheval. Il n'allait pas vite, comme il en avait la +coutume. En chemin, il nous disait: «Il n'y a qu'un être d'un naturel +méchant, qui puisse avoir eu la pensée d'empoisonner la vieillesse d'un +père aussi respectable.» En même temps, il donna ordre à un officier +d'aller dire au prince de la Paix qu'il désirait qu'il vînt à Marac. + +Ce fut ce même jour qu'il conclut tout ce qui concernait le prince des +Asturies et son frère don Carlos, ainsi que leur oncle l'infant don +Antonio, qui, étant tous trois ennemis du roi Charles IV, ne purent plus +rentrer en Espagne; on s'occupa de leur sort. + +On négocia de même avec le roi Charles IV; il ne voulait point rentrer +en Espagne, du moins il le manifestait ouvertement. D'ailleurs il n'y +serait rentré qu'avec le prince de la Paix, auquel il était accoutumé +depuis un grand nombre d'années, et celui-ci ayant beaucoup de +vengeances à exercer et de ressentimens à redouter, il y aurait eu +nécessairement des scènes sanglantes; l'un et l'autre en redoutaient les +suites. On fut quelques momens indécis; puis enfin le roi Charles IV +demanda un asile en France à l'empereur, et lui céda tous ses droits sur +l'Espagne. Le même acte fut donné par les deux infans. + + + + +CHAPITRE XXV. + +Titres des Bourbons d'Espagne à la couronne.--Politique de +l'empereur.--Convocation des notables.--L'insurrection se propage en +Espagne.--Les Bourbons abdiquent.--Dispositions militaires.--Arrivée de +Joseph Napoléon à Bayonne.--Coup d'oeil sur son administration à +Naples.--Constitution de Bayonne. + + +Je ne veux point ici entrer en discussion sur la légalité ou +l'illégalité de ces deux actes; je ne veux pas même examiner si un grand +nombre d'États en Europe n'ont pas perdu leur constitution, leur gloire +et leur nom par suite d'actes semblables appuyés par la force: je ne +veux que raconter ce dont j'ai été le témoin, ou ce que j'ai appris +d'une manière positive. Je pourrais cependant faire remarquer que, +lorsque Louis XIV entreprit de mettre son petit-fils sur le trône +d'Espagne, il n'avait de droits que ceux que la terreur lui avait +donnés, et sa puissance pour faire valoir le testament que les menaces +et l'habileté du duc d'Harcourt avaient arraché à Charles II. Le roi +d'Espagne ne se décida en faveur du duc d'Anjou, préférablement à +l'archiduc Charles d'Autriche, que dans la vue d'éviter le morcellement +de l'Espagne et le partage de ses États, que Louis XIV avait +successivement négocié avec le roi d'Angleterre, les États de Hollande +et l'empereur d'Allemagne. + +Le duc d'Anjou fut reconnu roi d'Espagne par la France et ses alliés: +mais l'empereur Napoléon réunissait alors une puissance morale et +physique plus considérable que celle qu'avait Louis XlV dans ce +moment-là surtout. À la vérité, Charles II ne déshéritait personne et +une partie de la nation espagnole se déclara en faveur du duc d'Anjou; +l'Autriche néanmoins éleva des prétentions, les fit valoir par les +armes, et une autre partie de la nation espagnole se déclara pour elle. + +La légitimité des droits des prétendans fut donc soumise au sort des +batailles. Cette longue guerre fut chanceuse, et Philippe V fut obligé +de sortir de Madrid plusieurs fois. + +Si la mort de l'empereur d'Allemagne, qui survint, n'eût pas fait +appeler l'archiduc Charles au trône impérial, et n'eût par là +désintéressé la portion de la nation espagnole qui avait pris parti pour +lui; enfin, si ce même archiduc Charles eût été vainqueur, que serait +devenu le testament de Charles II? Sans doute l'archiduc Charles aurait +régné, et aurait, malgré le testament de Charles II, apporté le trône +d'Espagne dans la maison d'Autriche, qui serait devenue héritière +légitime de la souveraineté d'Espagne et des Indes, ainsi que l'était +Charles-Quint, et on eût dit que Louis XIV n'était qu'un ambitieux, un +usurpateur, etc., etc., et on ne lui aurait pas fait grâce de toutes les +intrigues qui ont dû être employées pour arracher le testament de +Charles II. La légitimité n'eut donc d'autre source que la victoire. + +Que faut-il conclure de ce qu'il est arrivé le contraire? Rien, sinon +que Louis XIV a été heureux par l'effet d'une mort qui l'a dispensé +d'avoir à construire depuis le port de Cette, en Languedoc, et depuis +Perpignan jusqu'à Bayonne, une ligne de places fortes semblables à +celles qu'il faisait élever en Flandre, et en un mot, qui le mit dans +une position meilleure que celle où François Ier s'était trouvé. La même +nécessité se reproduisait dans ce cas-ci pour la France: à la vérité, le +trône d'Espagne ne courait aucun risque de passer dans la maison +d'Autriche; mais celui de France pouvait repasser dans la maison +d'Espagne, dont le trône était occupé par une famille avec laquelle il y +avait encore moins de possibilité de rapprochement qu'il ne pouvait y en +avoir entre l'Autriche et la France. Il est encore vrai de dire que +cette famille avait des héritiers: la difficulté était bien là; mais +fallait-il, pour des intérêts individuels, compromettre l'harmonie qui +confondait les deux nations, lorsque cette même considération avait été, +un siècle auparavant, le motif de la détermination qu'avait prise le roi +Charles II de transmettre son héritage à la maison de France? + +Ce n'était ni par amour pour elle, ni par conviction de ses droits à sa +succession, qu'il l'avait fait: c'était par amour pour ses peuples, +auxquels il ne voulait pas léguer pour héritage, en mourant, une guerre +perpétuelle avec la France, qui aurait toujours eu un avantage sur eux, +ou enfin, parce qu'il était convaincu qu'en s'entre-détruisant toutes +deux, elles auraient servi la cause de leurs ennemis. Ce sage monarque +savait sans doute que les souverains sont souvent moins disposés à +sacrifier leurs sentimens personnels à l'intérêt des peuples qu'ils +gouvernent, qu'à employer les efforts de ces mêmes peuples à servir +leurs vengeances et leurs ressentimens particuliers. + +L'empereur sentait néanmoins la faiblesse des deux titres qui le +mettaient en possession de l'Espagne. Il voyait bien qu'ils n'avaient +d'effet réel que de rendre le trône vacant, et par la raison que +lui-même n'était pas monté sur celui de France sans l'assentiment de la +nation, il voulait faire intervenir la nation espagnole dans le choix du +monarque qu'il voulait faire succéder aux princes de la maison de +Bourbon. C'est encore dans cette circonstance qu'il fut mal secondé, et +c'est encore une de celles où M. de Talleyrand lui aurait été le plus +utile. + +L'empereur, faisant tout lui-même, envoya sur-le-champ un courrier à son +frère le roi de Naples, en lui mandant de venir sur-le-champ à Bayonne, +et en même temps il fit donner ordre en Espagne[41] qu'on envoyât +également à Bayonne, de chaque province et gouvernement, une députation +des hommes les plus considérables, tant dans le clergé que dans le civil +et le militaire: il voulait en faire une junte, avec laquelle il se +serait expliqué sur la politique qui le forçait à se mêler de leurs +affaires intérieures; c'était par eux qu'il voulait éclairer les +Espagnols, et ôter de leur esprit l'idée qu'il avait le projet de +conquérir l'Espagne. Il voulait, au contraire, leur démontrer que leur +sécurité pour l'avenir serait bien plus assurée sous un monarque dont le +premier intérêt personnel serait de repousser toute insinuation perfide +qui aurait pour but une séparation des intérêts de la nation d'avec ceux +de la France, parce que le premier effet qui en résulterait serait la +perte du trône pour le monarque, qui ne manquerait pas d'être sacrifié +par l'intrigue même qui serait parvenue à le séduire. + +L'unique but de l'empereur était de lier indissolublement l'Espagne à la +France par des principes uniformes de gouvernement et par les mêmes +intérêts. + +Le pays est géographiquement la continuation du sol de la France: il n'a +de communication qu'avec elle; au bout ce sont les colonnes d'Hercule; +enfin, il n'y a plus de Pyrénées. L'immense étendue de ses côtes le rend +vulnérable de ce côté, la proie de l'Angleterre sous une mauvaise +administration, et formidable sous une bonne. + +Dans le système de l'empereur, comme dans tout autre temps, il était +dans l'intérêt de la France de mettre l'Espagne au niveau de la +civilisation, de lui donner des institutions qui l'attachassent à nous, +et d'extirper les causes du cancer qui la ronge. + +Sous ce rapport, l'empereur faisait un acte de la plus haute politique +en même temps qu'une grande et bonne action: tout le mal a été dans la +forme; on a brusqué le dénoûment de l'affaire, et on n'a pas assez +ménagé l'amour-propre national. + +Si Charles IV et son fils eussent convenu à ce grand projet, il les +aurait gardés pour s'aplanir des difficultés; mais indépendamment de ce +que l'état de dénûment de l'Espagne prévenait peu en leur faveur, il +reconnut, en les voyant, qu'il ne pouvait rien faire avec eux, et sentit +de même qu'il n'y avait qu'un homme lié à lui par des liens de parenté, +ou par le baptême du sang, qui pût réaliser un plan qui aurait eu +l'assentiment de tous les Espagnols éclairés, et même de la noblesse. + +L'empereur ne s'attendait pas à trouver fondue dans la nation une +moinaille toute-puissante par ses relations dans chaque famille, car il +n'y en avait pas une, dans toutes les classes, qui n'eût un membre +prêtre ou moine, qui était le mentor, le suprême régulateur de ses +sentimens. Ce sont tous des hommes ignorans, sans éducation, et qui, par +leurs vices et leurs défauts, s'ingèrent bien mieux avec la population +que nos prêtres, qui ont tous fait quelques études, et sont soumis à une +discipline que ne subit pas, en Espagne, cette milice ignoble, +intolérante, superstitieuse, et ennemie furibonde de toute amélioration. +Cette milice est la seule cause de l'exaltation des Espagnols: elle n'a +eu qu'un mot d'ordre à donner pour exciter au plus haut degré les +esprits contre un ordre de choses qui allait amener la destruction de +tout ce qui favorisait la fainéantise et ses jouissances; elle seule en +fanatisant les peuples, renversa les projets de l'empereur. + +Les Espagnols les plus à l'abri de ces entraînemens ont reconnu de suite +que la lutte était inutile; ayant peu d'espoir dans nos succès, et +témoins de l'influence des moines, ils se sont retirés et ont fini par +suivre le torrent. + +Le sang africain coule encore dans les veines des Espagnols, séparés des +Européens; leur union avec nous aurait retrempé leur caractère et leurs +moeurs, aurait achevé leur civilisation, et, par suite, porté le coup de +grâce à l'Angleterre; mais l'on sait combien cette puissance est habile +à manier les élémens de discorde. + +L'empereur voulait enfin entretenir cette junte du besoin qu'avait +l'Espagne d'adopter quelques principes libéraux, afin de la mettre plus +en harmonie autant avec la France qu'avec les autres puissances de +l'Europe, dont elle différait trop par la distance énorme à laquelle +elle était restée. Cette junte devait ramener le roi Joseph en Espagne, +après avoir pris connaissance de tout ce qui s'était passé à Bayonne +entre l'empereur et Charles IV. Indépendamment de cette mesure, les +cortès du royaume devaient être assemblées à Madrid, et procéder +constitutionnellement à l'élection du nouveau roi. On n'aurait pas eu +grand'peine à faire réussir cette élection: le roi Joseph était +avantageusement devancé par la réputation de ses qualités personnelles +et par la bonne administration qu'il avait établie dans le royaume de +Naples; de plus, il apportait avec lui des améliorations +constitutionnelles qui, depuis long-temps, étaient tellement désirées +par la nation espagnole, qu'il serait devenu en peu de temps l'objet de +l'amour de ce peuple. + +Comment tout cela n'a-t-il pas eu lieu? C'est ce que je vais dire. + +Peu de jours après que l'insurrection de Madrid eut éclaté, il s'en +manifesta de semblables à Valence, à Cadix, en Andalousie, en Aragon, en +Estramadure et à Santander, sur la côte de Biscaye. Les ordres du prince +Ferdinand étaient arrivés sur tous ces différens points, où le fanatisme +aveugle des prêtres et de la noblesse mit tout en armes contre nous. +L'empereur ne s'attendait pas à cela; il n'avait en Espagne, comme je +l'ai dit, que peu de troupes, encore étaient-elles moins propres à être +mises en mouvement que suffisantes pour appuyer un parti qui se serait +indubitablement déclaré pour ce que l'on voulait faire, si on avait +mieux agi dans cette entreprise, et qu'il ne fût pas survenu des +incidens qu'on ne pouvait prévoir. + +Non seulement il fallut faire marcher les médiocres troupes que nous +avions vers les points importans qui, par leur population, influent sur +une grande étendue de pays; mais indépendamment de ce que nous n'en +retirâmes rien, c'est que ces mêmes lieux insurgés n'envoyèrent aucun +député à Bayonne. Le temps se passait et n'amenait point d'amélioration: +il ne put venir à Bayonne que les députés des quartiers que nous +occupions; cela était bien quelque chose, puisqu'ils étaient environ +cent vingt, en y comprenant les Espagnols qui étaient venus avec Charles +IV et les deux infans. Le témoignage de tout ce monde aurait produit +quelque chose; mais on verra comment il demeura sans aucun effet. + +L'empereur, pour éviter des embarras et des scènes désagréables qui +auraient eu lieu journellement à l'arrivée de tous ces députés à +Bayonne, fit hâter ce qui concernait tant le roi Charles IV que les +infans. Le roi partit le premier pour Compiègne; il avait préféré cette +résidence, parce qu'on lui en avait beaucoup parlé sous le rapport de la +chasse, qu'il aimait passionnément. Les infans partirent après pour +Valençay. Comme l'empereur fut surpris lui-même par ce dénoûment, il ne +sut quelle résidence leur donner. Il demanda à M. de Talleyrand son +château de Valençay, et lui écrivit de s'y rendre lui-même pour recevoir +les princes, et leur tenir compagnie tant qu'ils le trouveraient bon. Il +n'y eut que le prince de la Paix avec un ou deux Espagnols qui suivirent +Charles IV. M. de San-Carlos et Escoiquiz furent aussi les seuls qui +n'abandonnèrent pas le prince des Asturies; M. de l'Infantado, Cevallos +et autres restèrent à Bayonne pour attendre le nouveau roi. + +Il se passa huit ou dix jours entre le départ de Charles IV et des +infans, et l'arrivée à Bayonne du roi Joseph. Pendant ce laps de temps, +l'empereur ordonna, en Espagne, les mouvemens de troupes qu'il croyait +nécessaires au maintien de la tranquillité. Il fit envoyer le maréchal +Moncey à Valence avec une division de son corps d'armée, et porter le +général Dupont avec une division en Andalousie. + +D'après les rapports du grand-duc de Berg, qui avait envoyé des +officiers sur tous les points de l'Espagne où nous n'avions pas de +troupes, et même jusqu'aux îles Baléares et à Ceuta en Afrique, il crut +pouvoir compter sur les sentimens du général Castaños, ainsi que sur les +troupes qu'il commandait au camp de Saint-Roch, vis-à-vis de Gibraltar. +L'illusion du grand-duc de Berg nous coûta cher. + +Le maréchal Bessières, qui commandait à Burgos, fut chargé de contenir +l'insurrection des Gallices, et de faire en même temps un détachement +sur Santander où l'évêque s'était mis à la tête de la population armée. + +L'on organisa à Bayonne un petit corps de troupes que l'on fit marcher +vers Saragosse, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes. Tous +ces différens mouvemens s'exécutaient, lorsque le roi Joseph arriva à +Bayonne. L'empereur alla à sa rencontre jusqu'à plusieurs lieues de la +ville; je l'accompagnai ce jour-là. Il fit monter son frère dans sa +calèche, et le mena à Marac, sans s'arrêter au logement qui lui était +préparé à Bayonne. Les Espagnols qui étaient dans cette ville, tant ceux +qui étaient attachés à Charles IV qu'aux infans, ainsi que les députés +qui y étaient déjà arrivés, avaient été prévenus, par le ministre des +relations extérieures, de l'arrivée du roi à Marac: tous s'y trouvèrent +une heure avant qu'il y arrivât. + +Ce prince quittait à regret le royaume de Naples, où il commençait à +jouir de tout le bien qu'il avait fait dans ce pays, et des immenses +améliorations qu'il y avait opérées. La renommée de quelques actes de +son administration, qui s'était répandue en Espagne, avait disposé +favorablement les Espagnols en sa faveur. Ce règne très court, qui fit +prendre au royaume de Naples une face nouvelle, est si peu connu, que +mes lecteurs me sauront gré de leur en tracer une esquisse rapide. + +Lorsque le roi Ferdinand, comblant la mesure de tant de violations de la +foi jurée, recevait une armée anglo-russe dans ses États, il ne s'était +pas écoulé six semaines depuis qu'un traité de neutralité avec la France +avait été ratifié par lui[42]. À cette nouvelle, le roi Joseph fut +envoyé pour prendre le commandement d'une armée destinée à punir cette +inconcevable défection, en prenant possession du royaume de Naples. + +À l'approche de l'armée française, les Anglais et les Russes s'étaient +retirés en Calabre, où ils essuyèrent plusieurs défaites, entre autres +celle de Campotenese, qui les décida à se rembarquer. Le roi Ferdinand +avait passé en Sicile, laissant ses États à la discrétion du vainqueur. +Le prince Joseph fit son entrée à Naples, où il fut reçu avec +enthousiasme. Son premier soin fut d'y organiser un gouvernement. Une +partie de l'armée française, sous le commandement des généraux Saint-Cyr +et Reynier, fut dirigée sur la province des Abruzzes, la Pouille, +Tarente et sur la Calabre; le maréchal Masséna fut chargé de garder +Naples et de presser le siége de Gaëte. + +Après avoir fait ces dispositions, le prince Joseph partit pour visiter +les différentes provinces, et surtout la Calabre, pays infesté de +brigands, et habité par une population aussi sauvage que ses montagnes, +s'arrêtant dans tous les villages, entrant dans les églises où le peuple +se précipitait en foule, et partout accueilli par les acclamations de +toutes les classes. + +Forcé de remettre à un autre temps l'expédition projetée contre la +Sicile, le prince Joseph continua son inspection, interrogeant les +administrations sur leurs besoins, et les peuples sur leurs sujets de +plaintes; recueillant des notes et des mémoires; faisant lever des plans +pour l'établissement de nouvelles routes, de ponts, et entre autres +celui d'un canal de communication entre les deux mers. Ce projet, que le +temps ne permit pas d'exécuter, devait puissamment contribuer à la +civilisation de la Calabre. + +La nouvelle de son élévation au trône de Naples lui était parvenue au +fond de cette province. À son retour à Naples, il y fut reçu avec de +nouveaux transports; les malheureux Napolitains, en proie à l'anarchie +et décimés par la vengeance, levaient les mains vers leur libérateur, et +le début du nouveau roi lui donnait la confiance d'un heureux avenir. + +Une des premières mesures du roi fut de former un conseil d'État, auquel +il appela les hommes les plus distingués que lui signalait la voix +publique, sans distinction de rang ni de parti, et qui le secondèrent +avec zèle dans le travail des réformes et des créations auquel il se +livra avec ardeur. + +La féodalité, qui tenait le peuple dans une dépendance servile de +quelques familles, et que soutenait l'esprit de superstition, fut abolie +de l'aveu des nobles, qui se prêtèrent à cette réforme: ceux-ci furent +remboursés de leurs droits de propriété par des cédules acquittables sur +le produit de la vente des biens nationaux. + +Les ordres monastiques furent supprimés; le produit de la vente des +biens qui en provenaient pourvut aux besoins du trésor public, et +contribua à la fondation de colléges et d'autres établissemens +d'instruction. Trois abbayes célèbres, entre autres celle du +Mont-Cassin, où étaient rassemblées des collections précieuses de +manuscrits et d'anciennes chartres, furent conservées; mais le nombre +des religieux fut réduit à celui nécessaire pour la conservation de ces +archives. + +Les moines réformés qui étaient propres à l'instruction ou à propager +l'étude des sciences, reçurent une destination conforme à leurs talens; +d'autres furent envoyés comme curés dans les campagnes; quelques uns +furent réunis dans des établissemens formés sur le modèle du +Saint-Bernard, pour veiller à la sûreté des voyageurs dans les montagnes +de la Calabre et des Abruzzes, qui sont couvertes de neige pendant la +plus grande partie de l'année. + +Les religieux que l'âge ou les infirmités condamnaient au repos furent +réunis et alimentés dans de grands établissemens formés à cet effet. + +Le peuple et même les classes élevées croupissaient dans l'ignorance. +L'instruction publique excita la sollicitude du roi: de nouvelles écoles +normales furent créées, et dans chaque commune on vit s'élever des +écoles primaires pour les deux sexes. Trente écoles furent établies dans +les différens quartiers de Naples, et l'enseignement y était gratuit. + +Chaque province eut un collége et une maison d'éducation de filles; une +maison centrale fut fondée à Averse pour recevoir les filles des +officiers et des fonctionnaires publics, sous la protection de la reine. +À la fin de chaque année, un concours était ouvert pour l'admission, +dans cette maison, des élèves les plus distinguées des maisons +d'éducation des provinces. + +Des chaires, depuis long-temps vacantes dans les différentes facultés +des lettres ou des sciences, furent rétablies. + +Une académie royale fut fondée sur le modèle de l'Institut de France. + +Les deux conservatoires de musique furent réunis en un seul qui reçut +une meilleure organisation. L'usage infâme de la castration fut aboli. + +L'académie de peinture reçut de nouveaux encouragemens; elle comptait +douze cents élèves. + +Les fouilles furent encouragées à Pompéi et dans toute la grande Grèce. + +Les douanes furent reculées jusqu'aux frontières. + +Des fabriques d'armes furent établies sur différens points du royaume. + +L'armée et la marine reçurent un commencement d'organisation. + +Le recrutement dans les prisons fut aboli. + +Quatre tribunaux furent institués pour vider les prisons encombrées de +malheureux qui y languissaient depuis nombre d'années. + +Des dotations de biens nationaux furent assignées aux hôpitaux. + +Une foule de taxes et de contributions de toute nature, établies sur des +bases arbitraires et inégales, disparurent et furent remplacées par un +seul impôt foncier qui répartit plus également les charges publiques. +L'ordre régna dans les finances. + +La dette publique était en partie acquittée, et une caisse +d'amortissement, destinée à son extinction, fut créée et dotée. Les +fonds assignés au paiement de la dette nationale furent administrés par +une direction des domaines: ces fonds furent augmentés par les produits +des biens des ordres religieux supprimés, et par ceux des plaines +immenses de la Pouille, qui appartenaient à la couronne. Ces plaines +étaient, depuis les temps les plus reculés, enlevées à l'agriculture, et +destinées à la pâture d'innombrables troupeaux qui y affluaient chaque +année de tous les points du royaume: ce système nuisait à la culture des +terres; il fut aboli, au grand avantage du trésor public et de +l'agriculture. + +La maison du Tasse, à Sorrente, fut réparée, et toutes les éditions des +oeuvres de ce grand poète y furent réunies sous la garde de son +descendant le plus direct, auquel un traitement fut alloué. Cette maison +était inaccessible; une route commode fut pratiquée pour y arriver. + +Le roi s'occupa des embellissemens de la ville de Naples. Des réglemens +particuliers furent faits pour chaque objet de police. Au lieu de n'être +éclairée que par quelques lampes brûlant devant des madones, un système +d'éclairage par des réverbères y fut introduit. Sa nombreuse population, +adoucie par une administration paternelle, renonça à ses habitudes +d'oisiveté et de désordre, et eut des moyens de travail. Des ateliers de +lazzaroni furent établis: un emplacement avait été reconnu pour former +un village où devaient être employés ceux qui ne pouvaient pas l'être +dans la ville; deux mille d'entre eux étaient enrégimentés en compagnies +d'ouvriers occupés des travaux des routes. + +La moitié de la liste civile, perçue en cédules hypothécaires, était +employée à acquérir des propriétés nationales dont le roi gratifia +plusieurs des officiers de l'armée et de sa cour: ces propriétés +entouraient sa principale résidence. Le but de ces largesses était +d'inspirer aux seigneurs napolitains le goût de la vie rurale. + +Il encourageait les barons dont il traversait les terres à rétablir +leurs anciennes habitations, et à se montrer les protecteurs du pays et +les amis des pauvres: il s'en faisait accompagner dans ses voyages. Il +avait désigné plusieurs grandes maisons, sur les points les plus +éloignés de la capitale, pour y passer quelques mois de l'année, et être +à même de juger des progrès de ses institutions. Il était accessible à +tout le monde, nobles, ministres, officiers, fonctionnaires, dérogeant à +l'habitude de ses prédécesseurs, qui se renfermaient dans un petit +cercle de favoris. Il prêchait aux nobles la popularité, au peuple les +égards pour les propriétaires, qu'il lui montrait disposés à renoncer à +des droits dégradans et à des priviléges ruineux. À toutes les classes +de la nation, il présentait les Français comme des amis, concourant avec +lui à délivrer le pays des entraves qui s'opposaient à sa prospérité. Il +recommandait la justice et la modération, employant l'aménité de ses +formes et la sagesse de son caractère au succès de ses conseils et de +ses exemples. + +Des routes carrossables furent ouvertes ou perfectionnées, qui +traversaient le royaume d'une extrémité à l'autre. La route des Calabres +n'était connue que par une contribution destinée à sa confection, et qui +n'y était point affectée: cette route fut achevée, et la contribution +abolie. + +Les officiers de la maison du roi qui l'accompagnaient dans ses voyages +jouissaient de certains droits à la charge des villes: ces taxes +onéreuses furent abolies. + +Pendant le court intervalle de temps que Joseph régna à Naples, il fit +plusieurs voyages dans des buts d'utilité et d'améliorations qu'il +poursuivit sans relâche. Après avoir chassé les ennemis du royaume et +pris Gaëte, dissipé les troubles et les insurrections qui éclatèrent, à +plusieurs reprises, dans les Calabres, et pacifié ces provinces par un +mélange de sévérité et de douceur, secondé par les gardes nationales que +commandaient les plus grands propriétaires, il revenait à Naples, riche +des connaissances qu'il avait recueillies sur les besoins et les désirs +des peuples, pour donner une nouvelle impulsion aux travaux des +ministères et des différentes sections du conseil d'État. + +Il visita les Abruzzes, trouvant partout les routes couvertes par la +population qui y travaillait avec ardeur, et témoignait, par son +empressement à exécuter ses ordres, qu'elle comprenait leur utilité, et +qu'elle savait que cela était agréable au roi. + +Les anciens chefs de bandes venaient voir le roi, qui ne refusait point +de les admettre, et avait même avec eux de longs entretiens: il employa +plusieurs d'entre eux, et n'eut point lieu de s'en repentir; d'autres +lui amenaient leurs troupes, qu'il incorpora dans des régimens, et qui +servirent bien. + +Il présidait toujours le conseil d'État; et, quoique roi absolu, il ne +se décida jamais que par la pluralité des voix. La facilité avec +laquelle il parlait l'italien le servait merveilleusement pour démontrer +les théories d'administration et de gouvernement dont l'exemple de la +France avait prouvé la bonté. + +Toutes les améliorations dont le royaume de Naples fut redevable à son +nouveau roi furent obtenues par la persuasion et par une fusion +habilement ménagée de tous les intérêts. Depuis son arrivée dans le +pays, il avait doublé les revenus publics de moitié: la dette, qui était +de cent millions, était réduite à cinquante millions, et les moyens +d'extinction étaient assurés. + +Tous les germes de prospérité qui furent développés sous le règne de son +successeur étaient préparés, lorsqu'il fut appelé à Bayonne. + +Ces résultats lui avaient concilié l'opinion. Les Espagnols se +montrèrent satisfaits de le voir appelé à régénérer leur patrie. «J'ai +eu l'honneur d'être présenté au roi, qui est arrivé hier de Naples, +mandait confidentiellement Cevallos à son ami Azara, et je crois que sa +seule présence, sa bonté et la noblesse de son coeur, qu'on découvre à la +première vue, suffiront pour pacifier les provinces, sans qu'il soit +besoin de recourir aux armes.» Le grand-inquisiteur et tous ses +subordonnés étaient pleins de fidélité et d'affection; tous formaient +des voeux pour que Joseph, chargé de régir la patrie, trouvât le bonheur +dans son sein, et l'élevât au degré de prospérité qu'on devait attendre +de lui. + +Le duc de l'Infantado alla plus loin encore: «Nous éprouvons une vive +joie, dit-il au nom des grands d'Espagne, à Joseph; nous éprouvons une +grande joie en nous présentant devant Votre Majesté, les Espagnols +espérant tout de son règne. + +«La présence de Votre Majesté est vivement désirée en Espagne, surtout +pour fixer les idées, concilier les intérêts et rétablir l'ordre si +nécessaire pour la restauration de la patrie espagnole. Sire, les grands +d'Espagne ont été célèbres long-temps pour leur fidélité envers leurs +souverains; Votre Majesté trouvera en eux la même fidélité et le même +dévoûment. Qu'elle reçoive nos hommages avec cette bonté dont elle a +donné tant de preuves à ses peuples de Naples, et dont la renommée est +venue jusqu'à nous.» + +Je ne sais ce qui mécontenta le duc de l'Infantado; mais, malgré des +protestations aussi positives, il ne tarda pas à jouer le scrupule, à +insinuer à ses compatriotes des craintes sur ce qu'on allait exiger +d'eux. L'empereur en fut informé, et prit de l'humeur, parce que les +engagemens de M. de l'Infantado lui donnaient le droit d'attendre tout +autre chose. Si le prince de la Paix avait encore été à Bayonne, +j'aurais cru que cela venait de lui; il n'y était plus, mes soupçons +s'arrêtèrent sur M. de Cevallos. + +L'empereur voulut donner une verte leçon à M. de l'Infantado; le roi +Joseph s'était retiré dans le cabinet de l'empereur. + +M. de l'Infantado fut introduit; j'étais présent dans le salon, ainsi +que plusieurs de mes camarades, lorsque l'empereur lui dit d'un ton +sévère: «Monsieur, prétendriez-vous me jouer ou me braver? N'êtes-vous +resté ici que pour entraver au lieu d'aider à la conclusion des affaires +de votre pays, dans lesquelles vous m'aviez dit que vous vouliez +apporter toute votre influence? Que signifient les observations +d'incompétence par lesquelles vous cherchez à ébranler vos compatriotes? +Vous me prenez donc pour un insensé? Croyez-vous que c'est avec cent +Espagnols qui sont ici que je veux faire reconnaître un roi d'Espagne? +Parbleu! vous êtes bien abusés, si vous croyez que tous, et vous +particulièrement, vous n'aurez pas besoin de mon appui pour vous +soutenir près de vos compatriotes. Croyez-vous que je ne sache pas, +comme vous, qu'il n'y a que les cortès qui puissent proclamer le roi? +Mais qui est-ce qui peut les assembler? Voulez-vous que je les réunisse +ici? cela a-t-il le sens commun? Je veux que vous emmeniez le roi à +Madrid, et que, là, vous éclairiez vos compatriotes sur ce que vous avez +vu et fait. Je m'en rapporte à la masse des lumières, qui est plus +grande en Espagne que l'on ne pense, pour approuver et donner une force +nationale à une oeuvre fondée sur une politique raisonnable. Votre +conduite est d'autant plus étrange, que lorsque je vous ai parlé de tout +cela, en vous proposant de vous mettre à la tête des principales +affaires de l'Espagne, je vous ai moi-même fait l'observation que si +cela ne vous convenait point je ne le prendrais pas en mauvaise part. Je +vous ai offert de rester en France pendant une couple d'années; vous +aimez l'étude; vous y passerez le temps nécessaire pour que tout se +consolide en Espagne: vous m'avez répondu que non, que vous n'éprouviez +aucune répugnance, que vous entreriez avec plaisir dans les affaires de +votre pays; que je pouvais disposer de vous, et vous êtes le premier +dont j'aie à me plaindre! Il n'y a rien de pire que ce rôle-là; soyez un +honnête homme ou un franc ennemi. Je ne vous retiens pas; vous pouvez +demander un passe-port pour rejoindre les insurgés, je ne m'en +offenserai point; mais si vous restez, conduisez-vous bien, parce que je +ne vous manquerai pas.» + +M. de l'Infantado fut fort embarrassé; il testa contre cette calomnie, +et renouvela les assurances de son dévoûment et de sa fidélité à ses +engagemens. + +L'empereur s'apaisa, parce qu'il n'avait grondé aussi fort que pour +n'être plus dans le cas d'y revenir, tant avec M. de l'Infantado qu'avec +aucun autre Espagnol. + +Le moment d'humeur passé, l'empereur causa comme s'il ne se fût point +fâché; il fit appeler le roi Joseph, qui fut salué comme roi d'Espagne +par M. le duc de l'Infantado, ainsi que par les ministres espagnols, que +l'on fit entrer. Il s'entretint un moment avec eux. La curiosité me +porta à sortir du salon en même temps qu'eux, pour entendre ce qui se +dirait dans la pièce à côté, où tous les députés espagnols attendaient +le moment d'être présentés. Je m'approchai de la porte, et aussitôt +qu'après le congé donné par le roi aux ministres, elle s'ouvrit, je +sortis le premier. La curiosité dévorait tous ceux qui étaient dans le +salon; ils questionnaient à droite et à gauche. J'entendis M. de +Cevallos dire en français: «Ma foi il faudrait être bien difficile pour +ne pas aimer un roi comme celui-là, il a l'air si doux! il n'y a pas à +craindre qu'il ne réussisse pas en Espagne, il n'a qu'à s'y montrer au +plus vite.» + +Le propos que M. de Cevallos tenait devant moi devait me faire croire à +sa profession de foi dont il était le cachet, et je fus bien étonné de +lire le pamphlet qu'il imprima moins d'un mois après. + +Les députés furent introduits dans le salon un peu après que les +ministres en furent sortis. Le roi leur parla à tous, et chacun parut +content; ils revinrent fort tard à Bayonne. Dès le lendemain, les mêmes +Espagnols qui, huit jours auparavant, remplissaient des charges de cour +près de Charles IV et des deux infans, commencèrent à faire le même +service d'honneur près du roi Joseph. + +Les notables espagnols que l'empereur avait convoqués étaient, du moins +en assez grand nombre, arrivés à Bayonne; ils étaient chargés de +discuter l'acte constitutionnel. Les principales dispositions du projet +qu'on leur présenta étaient aussi libérales, aussi judicieuses qu'ils +pouvaient le désirer: elles consacraient la division du trésor public et +de la liste civile; elles fixaient les bases du pouvoir législatif, +précisaient les attributions de l'autorité exécutive, consacraient +l'indépendance de l'ordre judiciaire, la liberté individuelle et la +liberté de la presse. La propagation des idées libérales, les +améliorations qui pourraient contribuer aux progrès de l'agriculture, +des manufactures, des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce, +tout ce qui, en un mot, était de nature à assurer la prospérité de la +patrie espagnole était sanctionné. + +Les notables accueillirent ce projet avec reconnaissance; ils y firent +les changemens qu'exigeaient les habitudes locales, et témoignèrent la +satisfaction qu'ils éprouvaient de voir enfin leurs droits garantis. +Tout marchait; chacun augurait bien de l'avenir. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +Le grand-duc de Berg tombe malade.--Je pars pour Madrid.--Instructions +que me donne l'empereur.--Situation des esprits à mon arrivée.--J'envoie +au secours de Dupont.--Cuesta marche contre le général Bessières.--Je +rappelle le corps qui occupe l'Andalousie.--Dupont conserve sa position. + + +Comme on vient de le voir, tout allait au mieux à Bayonne; mais il n'en +était pas de même en Espagne, et, pour surcroît de contrariété, le +grand-duc de Berg fut atteint d'une maladie grave, qui le mit dans +l'impossibilité de vaquer aux affaires. L'empereur voulait, avant de +faire partir le roi, que les vieux régimens qu'il faisait venir à +Bayonne y fussent arrivés, parce qu'ils devaient composer une réserve +qui aurait été en même temps la garnison de Madrid, et l'escorte du roi. +Ces régimens, au nombre de six, faisaient partie de ceux qui étaient +revenus en France après la paix de Tilsit. Cependant, comme il fallait +absolument quelqu'un pour suppléer au grand-duc de Berg, et qu'il n'y +avait personne à Bayonne, l'empereur m'envoya à Madrid, où je me trouvai +dans la plus singulière position où un officier-général se soit jamais +trouvé. Ma mission était de lire tous les rapports qui étaient adressés +au grand-duc de Berg, de faire les réponses, de donner tous les ordres +d'urgence; mais je ne devais rien signer: c'était le général Belliard +qui, en sa qualité de chef d'état-major, devait tout opérer. L'empereur +avait pris cette disposition, parce qu'il était dans l'intention de +faire partir le roi promptement, et qu'il était inutile de rien changer +avant son arrivée, époque à laquelle il m'aurait rappelé. + +Il me donna des instructions verbales au moment de mon départ; elles +portaient en substance qu'il fallait, autant que possible, calmer les +esprits, et que, si je pouvais éviter les désordres, je me ferais +beaucoup d'honneur. Il me recommanda de ne pas perdre un moment pour +rétablir la communication entre Madrid et le général Dupont, qui avait +été envoyé en Andalousie, et duquel on n'avait pas de nouvelles depuis +vingt et un jours. Il me dit: + +«L'essentiel dans ce moment-ci, c'est d'occuper beaucoup de points, afin +d'y répandre ce que l'on voudra inoculer aux Espagnols; mais pour éviter +des malheurs en s'éparpillant ainsi, il faut être sage, modéré, et faire +observer une grande discipline. Pour Dieu, ajouta-t-il, ne laissez point +piller. Je n'ai encore aucune nouvelle du parti qu'aura pris le général +Castaños, qui commande le camp de Saint-Roch. Le grand-duc me dit bien +qu'il lui a écrit; il s'en promet beaucoup de succès, mais vous savez +comme il est. + +«Il ne faut rien entreprendre au-dessus des moyens des troupes que vous +avez: pour des renforts, vous savez où sont ceux que je pourrais vous +envoyer: ne vous mettez donc pas dans le cas d'en avoir besoin avant +qu'ils puissent arriver. Faites en sorte d'attendre l'arrivée du roi; +répandez le bruit de son départ, que je vais hâter, et alors laissez +agir les Espagnols, ne soyez que spectateur; mais ne négligez rien pour +assurer l'exactitude et la rapidité de vos communications: c'est une +affaire capitale, soit que l'insurrection fasse des progrès, soit +qu'elle se calme. La première chose en tout, c'est de se ménager de +bonnes informations.» + +Je partis, un peu contrarié d'être obligé de retourner en Espagne, parce +que je n'augurais rien de bon des affaires de ce pays, et que j'ai +toujours eu de la répugnance à prendre part à des dissensions +intestines, même lorsque mes propres intérêts politiques auraient dû +m'en faire une loi. + +J'arrivai à Madrid, où je ne vis que des visages inquiets, tant du côté +des Espagnols que de celui des Français, et ce ne fut pas le moindre des +obstacles que je rencontrai que de réchauffer tout le monde. + +Le grand-duc de Berg partit quelques jours après mon arrivée, et avec +lui cette troupe de jeunes gens qui étaient venus sur ses pas briguer +les faveurs et les avancemens. On les avait tellement gâtés sous ce +rapport, qu'il n'y en avait aucun susceptible de la moindre constance; +ils aimaient les roses et les dangers du métier, mais ils en redoutaient +les épines. + +J'avais eu ordre de m'établir au palais de Madrid, parce que tous les +établissemens militaires étaient voisins, et depuis l'affaire du 2 mai +on était sur ses gardes. L'état-major de l'armée y était par la même +raison, en sorte que l'on avait tout le monde sous la main. + +Je ne m'en tins pas là: je fis fortifier l'ancien palais du Retiro, où +je fis construire un réduit autour de la manufacture de porcelaine, d'où +je fis déloger tous les ouvriers. Je réunis dans cette enceinte toutes +les munitions de guerre et de bouche de l'armée, avec tous les employés +d'administration, généraux, dépôts de troupes, et, en un mot, je ne +laissai dans les casernes que ce qui était dans le cas de prendre les +armes et de marcher où le besoin le commandait. Je défendis à quelque +officier que ce fût de loger ailleurs qu'avec sa troupe, fût-il obligé +de se mettre dans la même chambre que les soldats. + +Lorsque j'arrivai à Madrid, on n'avait point reçu de nouvelles du +général Dupont depuis Cordoue, et l'on ne savait pas où il était. +J'envoyai la division Vedel, qui était à Tolède, pour le joindre, et lui +fis prendre la même route que celle qu'il avait suivie; en même temps, +je profitai de cette occasion pour informer le général Dupont de tout ce +qui s'était fait à Bayonne, et de l'état général des affaires en +Espagne: je lui disais que sa position en Andalousie n'était plus en +harmonie avec l'état des choses, qu'elles avaient changé depuis qu'il +était parti pour occuper cette province; que l'empereur m'avait bien +ordonné de l'y laisser, parce qu'il croyait encore que le corps espagnol +campé à Saint-Roch, sous les ordres du général Castaños, se réunirait à +lui, qu'il me l'avait même mis en ligne de compte dans le nombre des +troupes qui devaient se trouver sous ses ordres (à lui Dupont), mais +que, si je devais m'en rapporter aux bruits du pays, le corps de +Castaños s'était joint aux insurgés; que j'attendais un rapport pour me +décider sur le parti que j'aurais à prendre. + +La division Vedel partit, et mit environ sept ou huit jours à pénétrer +jusqu'au général Dupont. + +Le maréchal Moncey, qui avait été envoyé à Valence avec une seule +division, par le chemin horrible des montagnes de Cuença, avait été +enveloppé d'un silence absolu, presque depuis son départ; on n'en avait +aucune nouvelle. Je fis marcher une division sous les ordres du général +Frère, pour se mettre en communication avec lui. Comme je ne savais à +quel point se serait arrêté ce maréchal, je ne pus que faire suivre à la +division Frère la route qu'il avait tenue. Ce fut par ce général que +j'appris que l'attaque de Valence avait manqué, et que le maréchal +Moncey se retirait par Albacette. Sur ce rapport, j'envoyai la division +Frère à Saint-Clément, où elle rejoignit le maréchal Moncey. + +Pendant que j'étais occupé de ces deux points, ceux qu'occupaient le +maréchal Moncey et le général Dupont, le maréchal Bessières, qui était à +Burgos, m'informa que le général espagnol Cuesta, qui était +capitaine-général de Castille, ou d'Estramadure, avait jeté le masque, +et marchait contre nous, et qu'en conséquence, lui, Bessières, +réunissait son corps d'armée et se portait sur Rio-Seco, me priant de le +faire appuyer par quelques troupes. Je lui envoyai une brigade +d'infanterie avec quatre pièces de canon et trois cents chevaux, qui lui +arrivèrent après la bataille, qu'il gagna à Rio-Seco même sur les +troupes espagnoles et les insurgés réunis. + +De Saragosse, on me demandait également du renfort, et, qui plus est, +l'empereur, après avoir ordonné, de Bayonne, à la division Verdier, qui +était à Vittoria, de marcher à Saragosse, m'écrivait encore à Madrid de +me mettre en communication avec le corps de Saragosse, en plaçant +quelques troupes à Calahorra et Calatayud. + +Les communications entre Madrid et Bayonne commençaient à devenir +gênées, même irrégulières, de sorte que, quand la réponse à une lettre +arrivait, l'état de la question était changé; je voyais, par ce que +l'empereur m'écrivait, combien il était dans l'erreur sur notre +position, et je pris sur moi de faire à ma tête. Je n'envoyai rien pour +me mettre en communication avec Saragosse. C'étaient les Français qui le +bloquaient, je me souciais peu d'avoir des nouvelles du siége; si les +Espagnols les avaient battus, ils avaient le pays, et j'étais dans +l'impuissance de leur envoyer des secours. J'envoyai ordre au maréchal +Moncey de ne pas s'occuper d'autre chose que de reposer ses troupes, et +de ne songer qu'à être en communication constante avec moi. + +J'établis la mienne avec Bayonne d'une manière invariable, et dans cette +situation, j'attendis des nouvelles du général Dupont. Mon impatience à +cet égard m'avait rendu indifférent à tout; j'en reçus enfin. Le général +Vedel s'était mis en communication avec lui, et m'envoyait des lettres +du général Dupont lui-même, qui m'apprenait qu'après avoir été jusqu'à +Cordoue, il avait été obligé de se retirer à Andujar, où il gardait une +tête de pont sur le Guadalquivir; il me rendait compte de l'insurrection +de l'Andalousie, et de la part qu'y avait prise le corps du général +Castaños, qui était devant lui, ayant quitté les lignes de Saint-Roch, +où il était campé auparavant. + +La guerre prenait, dans ces contrées, un caractère qu'il était important +de faire changer promptement par un succès décisif, et au lieu de cela, +nous éprouvâmes un revers désastreux. J'avais prévenu l'empereur que, +malgré son instruction, je prendrais sur moi de retirer le corps +d'Andalousie, parce que je craignais de ne pouvoir pas le soutenir. Il +me répondit que j'avais tort, que je devais l'y laisser, mais bien +assurer ma communication avec Andujar, de manière à pouvoir le rappeler +au premier moment. + +Malgré l'ordre de l'empereur, je persistai dans mon opinion, et tout en +prévenant Dupont que l'empereur m'ordonnait de le tenir jusqu'à la +dernière extrémité en Andalousie, je prenais sur moi de lui ordonner de +l'évacuer sur-le-champ, et de repasser les montagnes, derrière +lesquelles il établirait son corps d'armée dans la Manche. Je +l'engageais à ne pas se laisser séduire par la gloire d'une opiniâtreté +qui était tout-à-fait hors de proportion avec les malheurs qui +pourraient en être la suite; je me servis même de cette expression: +_Surtout évitez un malheur dont les suites seraient incalculables_. + +Ma lettre fut remise au général Dupont par Vedel; il m'en accusa +réception, et j'envoyai la copie de l'une et de l'autre à +l'empereur[43]. Il persistait à rester en Andalousie, en m'observant +qu'il n'aurait rien à craindre des troupes de Castaños, s'il avait une +fois réuni son corps d'armée. Lorsque sa lettre me parvint, les affaires +avaient empiré sur les autres points de l'Espagne; les craintes que sa +position m'inspirait devinrent encore plus vives. + +Je me déterminai à faire partir une troisième division, celle du général +Gobert, à laquelle je joignis la seule brigade de cuirassiers qui était +en Espagne; je lui donnai ordre d'aller se poster à Manzanares, dans la +Manche, et de se mettre en communication avec le général Vedel. Je lui +remis une lettre qu'il devait faire parvenir au général Dupont. Par +cette communication, je prévenais le général que je faisais marcher la +division Gobert pour appuyer sa retraite, que je prévoyais devoir être +forcée, mais non pour protéger aucune opération en avant de lui, que je +lui défendais expressément d'entreprendre; que conséquemment il ne +pourrait appeler cette division à lui que dans le cas où la sûreté des +deux qu'il avait déjà serait compromise. + +En même temps, j'ordonnai au général Gobert de me prévenir de tous les +ordres qu'il recevrait de la part du général Dupont. + +Aussitôt qu'il eut atteint les échelons de communication du général +Vedel, il envoya ma dépêche au général Dupont, qui lui envoya en retour +l'ordre de passer la Sierra-Moréna, et de venir le joindre. J'en fus +averti par le général Gobert; sa lettre me jeta dans une agitation que +je ne puis rendre, et qui ne se calmait que par la confiance que j'avais +dans la prudence et dans les talens du général Dupont. Néanmoins je ne +pus être le maître d'un pressentiment que j'éprouvais; je me relevai la +nuit pour écrire à ce général quatre lignes, par lesquelles je lui +ordonnais impérativement de repasser la Sierra-Moréna avec ses trois +divisions, et de se mettre au plus vite en communication avec moi. Je +priai le général Belliard de faire partir cette lettre sur-le-champ par +un officier d'état-major bien escorté, afin que l'on n'eût aucun doute +sur son arrivée. Ce fut M. de Fénelon qui fut chargé de cette mission. + + + + +CHAPITRE XXVII. + +M. de Fénelon est enlevé.--Ses dépêches sont transmises à +Castaños.--Faux mouvemens de nos généraux.--Les Espagnols interceptent +nos communications.--Le général Vedel culbute l'ennemi.--Inaction de +Castaños.--M. Villoutray.--Singulière sollicitude de cet +officier.--Position réciproque.--Castaños impose à +Dupont.--Capitulation.--Le général Legendre. + + +Ici commencèrent les malheureux événemens qui ont fait manquer +l'entreprise de l'empereur sur l'Espagne: ils ont besoin d'être +détaillés. + +M. de Fénelon fut pris en descendant de la Sierra-Moréna, dans +l'Andalousie; ses dépêches furent portées au général Castaños, pendant +qu'il faisait conclure aux plénipotentiaires du général Dupont la +première et la plus honteuse transaction qui ait jamais terni l'honneur +de nos armes. + +Voici comment ce malheureux événement arriva. + +Le général Dupont était, de sa personne, à Andujar avec une de ses +divisions, je crois que c'était celle du général Barbou; il avait un +fort poste à Mengibar, sur le Guadalquivir, à quelques lieues au-dessus +d'Andujar. Il défendait donc la tête de pont d'Andujar, en même temps +qu'il observait le bac de Mengibar, où l'on passe le Guadalquivir. Il +avait fait venir la division Vedel à Baylen, sur la route de la +Sierra-Moréna à Andujar, à quatre lieues de cette ville, et celle du +général Gobert à la Caroline, à quatre lieues plus en arrière[44], +c'est-à-dire que les trois divisions, n'étant qu'à quelques lieues l'une +de l'autre, pouvaient, au besoin, être réunies dans le même jour. + +Nous étions à la mi-juin: la chaleur était excessive, surtout en +Andalousie. Les Espagnols vinrent attaquer la tête de pont d'Andujar, je +crois le 14 ou le 15 de juin, et en même temps passèrent à Mengibar avec +quelques troupes. Le général Dupont envoie ordre au général Vedel, qui +était à Baylen, de marcher à la défense du passage de Mengibar, d'où il +retirait les troupes qui y étaient postées, en ayant besoin à Andujar, +où il était attaqué; et en même temps il donna ordre à la division +Gobert de s'approcher depuis la Caroline, où elle était, jusqu'à Baylen, +d'où venait de partir la division du général Vedel. Ce mouvement fut +bien fait. + +Cette première attaque des Espagnols fut insignifiante; mais le +lendemain elle se renouvela, et parut vouloir devenir sérieuse. + +Le général Dupont appela à Andujar la division Vedel, qu'il avait +envoyée la veille de Baylen à Mengibar, et elle dut quitter ce dernier +point au moment où les Espagnols faisaient mine de passer le fleuve; +heureusement que Vedel y laissa environ une brigade aux ordres du +général Liger-Belair: ce fut ce dernier qui appela le général Gobert à +son secours. Le général Dupont avait donné ordre à la division Gobert, +qui se trouvait à Baylen, de venir remplacer le général Vedel à +Mengibar. Le général Gobert trouva les ennemis déjà sur la rive droite +du Guadalquivir; il voulut les charger lui-même à la tête d'un escadron +de cuirassiers dont il était accompagné, et en payant bravement de sa +personne. Il fut tué dans cette misérable affaire. Cet événement, qui +n'eût été que de peu d'importance dans toute autre occasion, devint +funeste dans celle-ci. + +Il fut remplacé dans le commandement de sa division par le général de +brigade Dufour, qui se trouvait à la tête de la colonne d'infanterie à +quelque distance en arrière, lorsqu'on vint le prévenir que c'était à +lui à commander la division; celui-ci ignorait sans doute ce qu'il y +avait à faire, quelles étaient les instructions qu'avait reçues le +général Gobert, en sorte qu'il fut dupe de tous les rapports qu'on lui +fit, entre autres, de celui par lequel on lui rendait compte que les +ennemis l'avaient tourné par la gauche, ce qui était une supposition +ridicule, parce qu'il n'y avait à Mengibar qu'un bac insuffisant pour +exécuter le passage du nombre de troupes nécessaire à cette opération. +Effectivement, la division espagnole qui était à Mengibar (elle était +commandée par le général suisse Reding) ne l'effectua pas; et, +d'ailleurs, si le général Dufour avait poussé jusqu'à Mengibar, il +aurait su s'il avait passé des troupes sur la rive droite du fleuve. + +Le général Dufour, abusé par ce rapport, part avec sa division, +abandonnant le projet de s'approcher du fleuve, pour aller chercher les +ennemis qu'il supposait l'avoir tourné; il reprend la route de Baylen, +où on lui apprend, dit-il, qu'ils ont paru à Linarès, se dirigeant vers +les montagnes, sans doute pour intercepter les communications avec +Madrid. Sur ce nouveau rapport, il part de Baylen pour la Caroline, +ayant soin de faire prévenir le général Dupont, qui était encore à +Andujar, de son mouvement, ainsi que du motif qui l'avait déterminé[45]. +Celui-ci, toujours au dire de Dufour, non seulement l'approuve, mais il +envoie encore à Baylen la division Vedel, qui était avec lui, pour +appuyer le général Dufour, qu'il supposait être devant lui, et non pas +courant après une chimère dont un bon capitaine de chasseurs à cheval +n'aurait pas été dupe. + +Le général Vedel arrive à Baylen[46], où il passe la journée, et apprend +que le général Dufour est en marche sur la Caroline, où il croit trouver +l'ennemi. Cela paraissait si positif, qu'il ne vint pas à la pensée du +général Vedel d'envoyer une reconnaissance sur Mengibar (il y eût trouvé +M. de Reding), présumant que le général Dufour avait eu cette précaution +avant de prendre la résolution de marcher à la Caroline avec toute sa +division. Comme il avait ordre d'appuyer le mouvement du général Dufour, +il prévint le général Dupont que, conformément à son instruction, il +allait partir le lendemain avec sa division pour la Caroline. Il envoya +sa lettre au général Dupont, qui était resté à Andujar avec la division +Barbou. + +Cette lettre lui fut portée par un maréchal-des-logis de chasseurs à +cheval, accompagné de treize chasseurs, qui partirent le soir de Baylen +pour Andujar; ils y arrivèrent de grand matin, et firent bien leur +commission. Le général Dupont répond de suite au général Vedel qu'il +approuve sa marche pour rejoindre le général Dufour, en le prévenant que +lui-même va partir d'Andujar le lendemain 17 pour se réunir à eux. Il +envoie cette lettre par le retour du même maréchal-des-logis de +chasseurs, qui repassa à Baylen à la pointe du jour, le lendemain du +départ du général Vedel. Il n'y avait point encore d'ennemis à Baylen: +il continua son chemin vers la Caroline, où il arriva sans coup férir, +et remit au général Vedel les lettres du général Dupont. + +Comment concevoir que le général Dupont, ne soit pas parti de suite le +17, au lieu de remettre son mouvement au lendemain? Il était beaucoup +plus qu'autorisé à se retirer, puisqu'il en avait reçu l'ordre de moi. +Il était informé de l'état des choses derrière lui, et, qui plus est, en +supposant qu'il ait soupçonné que le général Dufour avait été dupe de +fausses informations, devait-il ne pas songer qu'en restant à Andujar, +il allait se retrouver dans le même embarras qu'avant d'avoir été +rejoint par les deux divisions que je lui avais envoyées sur ses +instances réitérées? Je ne sais quel motif l'a porté à ne partir que le +lendemain du jour où il reçut le maréchal-des-logis de chasseurs que lui +avait envoyé le général Vedel; mais voici ce qui en arriva. + +Le général espagnol Reding (Suisse de nation) était resté à Mengibar, et +n'avait pas songé à tourner le général Dufour, qui était pour le moins +aussi fort que lui, et peut-être plus; aussi se contenta-t-il d'observer +le mouvement de Dufour sur la Caroline, sans rien faire qui pût déceler +son projet; et, voyant le général Dupont resté seul à Andujar, il passe +le Guadalquivir à Mengibar, et vient se placer à Baylen sur la +communication entre Dupont et Vedel. Il eut le temps de bien s'établir +et de se préparer à recevoir le général Dupont, qui effectivement arriva +le matin, ayant marché toute la nuit pour éviter la chaleur, et qui fut +fort surpris de trouver à Baylen les mêmes Espagnols qu'il croyait +poursuivis par les deux divisions de Dufour et de Vedel. + +Il n'y avait pas deux partis à prendre, il se disposa à combattre pour +forcer le passage; les Espagnols l'avaient prévu, et avaient, dans tous +les cas, leur retraite assurée sur Mengibar. La canonnade s'engagea. On +a fait sur cette action toutes sortes de contes, tant sur la manière +dont elle fut engagée et conduite, que sur des motifs que l'on avait eus +d'employer les meilleures troupes à une autre destination qu'au +combat[47]. La vérité est que les troupes étaient exténuées de fatigue, +et que la chaleur les trouva le lendemain dans cet état d'épuisement, +sans une goutte d'eau. On ne peut se faire une idée, dans un climat +tempéré, de ce que c'est que cette souffrance; il faut l'avoir éprouvée +pour en juger. Une autre circonstance à ajouter à cela, c'est que le +général Dupont était malade, et que, dans cet état, il n'avait pas la +moitié de ses facultés. + +M. de Reding sentait sa position mauvaise, parce qu'il n'obtenait point +de succès sur des troupes qu'il croyait prendre aussitôt qu'il les +aurait attaquées, mais surtout parce que, pendant l'action, on vint le +prévenir que les troupes qui avaient pris le chemin de la Caroline +(c'étaient Dufour et Vedel) s'étaient mises en marche pour revenir à +Baylen, et qu'elles ne tarderaient pas à paraître. M. de Reding se tira +habilement de la mauvaise situation où cette circonstance inattendue +l'aurait jeté. Il profita du moment où le général Dupont ne pouvait pas +encore être informé de la marche des généraux Vedel et Dufour, pour lui +envoyer proposer une suspension d'armes, afin d'entrer en accommodement, +si cela était possible. Cette proposition convenait d'autant mieux au +général Dupont, que le moins qu'il pouvait y gagner était un peu de +repos pour ses troupes, qui en avaient grand besoin. + +Il accepta, et envoya près du général Reding des officiers pour régler +la position des troupes, et les conditions d'un armistice qui fut conclu +de suite. Il avait eu aussi la précaution d'envoyer en observation le +plus loin possible sur la route d'Andujar, par laquelle il était venu, +afin d'être prévenu, si le corps espagnol du général Castaños +s'approchait, parce qu'il présumait bien que ce général se serait mis à +sa poursuite immédiatement après qu'il aurait été averti de son départ +d'Andujar. + +Il y avait à peine quelques heures que l'on était en armistice, que le +général Vedel paraît à la vue des Espagnols de l'autre côté de Baylen, +n'ayant que cette ville, que les Espagnols défendaient, entre lui, +Vedel, et le général Dupont. + +Le général Vedel, voyant les ennemis, attaque de suite, et pousse +vivement tout ce qui est devant lui; il fait mettre bas les armes au +régiment espagnol de Jaen, le chasse de sa position, en lui enlevant +deux pièces de canon qui la défendaient: encore quelques efforts, et il +consommait la perte du général Reding, qui, s'il n'avait été pris ou +détruit, aurait dû stipuler pour lui dans les conditions qui devaient +suivre l'armistice existant, et dont il tira un bien autre parti. + +Il envoie, au milieu de l'action, un parlementaire au général Vedel, +pour le prévenir de ce qui s'était passé entré lui et le général Dupont, +avec lequel il était en armistice. Le général Vedel ne veut entendre à +rien, et poursuit ses avantages, lorsqu'enfin la persévérance de M. de +Reding lui suggéra d'employer le général Dupont lui-même, par lequel il +fit intimer au général Vedel de suspendre son attaque, et il le comprit +dans l'armistice, en lui envoyant un de ses aides-de-camp, M. Barbara, +pour l'obliger à se conformer à ses dispositions. Vedel reçut un second +ordre de Dupont, de rendre au général Reding le régiment de Jaen et +l'artillerie qu'il avait pris, comme l'ayant été, disait-on, +postérieurement à l'armistice conclu entre la division Barbou, avec +laquelle Vedel n'avait cependant rien de commun. + +Dès que Vedel se vit en communication avec son général en chef, qui lui +envoyait des ordres par un officier de son état-major, il s'y conforma: +c'était au général en chef à profiter de cette circonstance pour rendre +au moins sa position meilleure, s'il ne voulait pas détruire le général +Reding, qui resta ainsi à Baylen entre la division Dupont et celles de +Vedel et de Dufour, c'est-à-dire au milieu de plus de trois fois autant +de monde qu'il n'en avait. Il eut la constance d'y attendre l'arrivée de +son général en chef, M. de Castaños, avec lequel il ne pouvait +communiquer que par Mengibar et la rive gauche du Guadalquivir; encore +Castaños ne serait-il pas arrivé si tôt sans la sottise la plus +incroyable qui ait jamais été faite par un officier, quelque médiocre +qu'il puisse être; si ce n'était pas une turpitude, cela ne pourrait +être qualifié que de trahison. + +Dupont avait envoyé un officier d'état-major, M. de Villoutray, sur la +route d'Andujar, le plus loin possible, pour être averti de l'approche +du général Castaños. Lorsque cet officier reçut les ordres du général +Dupont, l'armistice était conclu avec le général Reding. Que croirait-on +qu'il fit? Je le donne en mille au plus fin, et vais le raconter comme +il me l'a dit lui-même, lorsqu'il est venu à Madrid me rendre compte du +malheureux sort de ce corps d'armée. + +Il alla depuis Baylen jusqu'à la première poste sur la route d'Andujar, +c'est-à-dire à deux lieues du pays, qui en font à peu près trois de +France; de ce point il pousse encore une reconnaissance un peu plus +loin, il n'aperçoit personne, le plus grand silence régnait autour de +lui, lorsqu'il entend le canon qui recommence à tirer à Baylen, ainsi +que la mousqueterie. Il ne lui vient pas dans l'esprit que ce canon +pouvait être celui du général Vedel, qui serait revenu de la Caroline au +bruit de celui du général Dupont, qui avait dû s'entendre toute la +matinée de Baylen à la Caroline, et qui avait dû déterminer Vedel à +revenir sur ses pas. + +Il ne lui vint pas non plus dans l'esprit que ce pouvait être le général +Dupont qui essayait de nouveau de forcer le passage, ou qui se défendait +contre une perfidie dont on aurait voulu le rendre victime dans sa +mauvaise position; et au lieu de revenir à toutes jambes à Baylen +prévenir le général Dupont de ce qu'il avait observé, et lui dire que, +dans tout état de choses, il avait au moins cinq ou six heures avant +d'entendre parler de M. de Castaños, à la rencontre duquel il aurait pu +d'ailleurs être envoyé une seconde fois, si cela eût été nécessaire, cet +officier imagine tout le contraire: il va à la rencontre de M. de +Castaños, qu'il trouve à Andujar, se disposant à partir pour Baylen. +Peut-être même avait-il déjà commencé son mouvement; mais il ignorait +complétement ce qui se passait à Baylen, il n'avait pas encore reçu la +dépêche du général Reding qui lui en rendait compte. + +Ce fut cet officier du général Dupont qui le mit officieusement au +courant de tout ce qui était arrivé, et qui lui dit qu'on l'attendait +pour traiter de l'évacuation de l'Andalousie par les troupes françaises. +M. de Castaños apprenant l'état des choses et la position malheureuse du +général Dupont, ne se fait pas prier plus long-temps de partir, et il +amène son armée au plus vite pour augmenter les embarras dont le général +Dupont ne savait déjà plus comment sortir. + +Je laisse le lecteur juge de cette sottise comme de ce qui aurait pu +arriver à la division Reding, si cet officier, au lieu d'aller chercher +Castaños, fût venu dire à Dupont sur combien d'heures il pouvait compter +avant d'être attaqué par la route d'Andujar, sur laquelle il avait été +jusqu'à cinq lieues sans trouver personne. Vedel et Dufour étaient +arrives, et Dupont pouvait prendre d'abord toute la division Reding, et +écraser ensuite le corps de Castaños, sur lequel il aurait eu une +supériorité numérique hors de toute proportion. + +L'arrivée de M. de Castaños rendait affreuse la position de la division +Barbou, avec laquelle se trouvait Dupont. Les Espagnols s'attachèrent à +empêcher la communication entre elle et celles de Vedel et de Dufour, +parce que cette division allait devenir le gage de tout ce qu'ils se +proposaient d'exiger. Je ne fais nul doute que, si le général Dupont +avait eu ses trois divisions rassemblées, comme il pouvait et aurait dû +les avoir sans les fautes de ses généraux; je ne fais nul doute, dis-je, +que, malgré son état maladif, le général Dupont aurait mal mené Castaños +et Reding; mais dans la malheureuse position où l'avait mise l'ineptie +de ceux qui exécutaient sous lui, il ne pouvait guère faire mieux que de +chercher à traiter. + +Il avait par hasard avec lui le général Marescot, premier +inspecteur-général du génie, que l'empereur avait envoyé en +reconnaissance dans l'Andalousie, et qui, pour sa sûreté personnelle, +s'était réuni au corps du général Dupont; ce fut lui qu'il chargea +d'assister aux conférences avec le général Legendre et d'autres +officiers. Elles s'ouvrirent à Baylen, chez le général Castaños, qui +avait de même avec lui quelques officiers-généraux espagnols. Les +plénipotentiaires du général Dupont demandaient le libre passage par la +Sierra-Moréna, pour revenir à Madrid avec tous les corps d'armée. Ils +n'avaient pas autre chose à demander, et les Espagnols n'avaient +d'avantage de position sur le général Dupont que de tenir la division +Barbou séparée de celles des généraux Vedel et Dufour, par la position +qu'avait prise, à Baylen, le général Reding, lequel pouvait aussi être +considéré comme coupé du général Castaños par la position même de la +division Barbou, qui le séparait de ce général. Il n'y avait donc pas +plus de motifs pour imposer à la division française du général Barbou +des conditions que l'on aurait pu imposer, et que cependant l'on +n'imposa point à la division espagnole de Reding, qui était dans le même +cas, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas même le cas d'une négociation, et +il fallait avoir perdu la tête pour se conduire comme l'ont fait les +généraux français qui étaient là présens. Par une absurdité sans +exemple, il fut posé en principe que les Français demandaient, et que +c'était aux Espagnols à accorder ou à refuser, et pas une voix ne se fit +entendre pour faire l'observation dont je viens de parler. + +Cependant M. de Castaños ne manqua pas de considérer que sa division +Reding était, pour le moins, aussi compromise que l'était la division +Barbou, et qu'en dernière analyse le combat qui avait eu lieu entre ces +deux divisions, n'avait eu aucun résultat; il n'y avait point eu de +perte d'artillerie, ni de bataillons pris[48], ni enfin aucun de ces +événemens qui marquent le succès ou l'infériorité. Il considérait, en +outre, que le corps de Dupont, réuni, lui serait supérieur par sa +nombreuse cavalerie et son artillerie, et sa réunion était infaillible +au bout d'une demi-heure d'efforts de la part du général Vedel, auquel +il ne pouvait pas s'opposer, et qui était impatient de combattre. Il n'y +avait pas cinq cents toises entre les postes de Vedel et ceux de Barbou. +Il était bien, il est vrai, de sa personne à Baylen, chez le général +Reding, mais il avait à traverser la division Barbou, pour rentrer à son +corps sur la route d'Andujar, et il craignait que, si l'on se séparait +sans rien conclure, on eût vent de la supercherie, qui n'aurait pas +manqué de tourner contre lui. Il préféra donc ne pas gâter la bonne +affaire que la fortune lui présentait, en voulant obtenir trop. En +conséquence, il consentit un libre passage par la Sierra-Moréna, de tout +le corps qui était en Andalousie; l'acte en fut dressé et signé +sur-le-champ. + +Tout était terminé, lorsqu'on apporta à Castaños les dépêches prises sur +le jeune M. de Fénelon, que j'avais ordonné que l'on fît partir de +Madrid, pour porter au général Dupont la lettre dans laquelle je donnais +à ce général l'ordre impératif de quitter l'Andalousie pour ramener son +corps d'armée sur Madrid, en me faisant connaître l'itinéraire de sa +marche, et s'il était suivi par les Espagnols, afin que je pusse aller à +sa rencontre avec tout ce que j'avais de troupes disponibles. + +M. de Castaños, ayant lu cette dépêche, appela successivement dans une +pièce voisine les plénipotentiaires du général Dupont, et leur ayant +fait lire la lettre que j'écrivais au général Dupont, il leur dit: +«Messieurs, je venais de vous accorder le retour à Madrid, par la +Sierra-Moréna, pour vous et les troupes sous vos ordres; je suis bien +fâché du contre-temps qui survient, mais, voilà une lettre de votre +général en chef qui ordonne au général Dupont de revenir à Madrid, et je +dois m'y opposer; en conséquence, je change de résolution, et nous +allons parler d'autres arrangemens.» M. de Villoutray, qui était +présent, m'a rapporté mot pour mot ma lettre, qu'il m'a dit avoir lue +entre les mains du général Castaños, avoir bien reconnu mon écriture, et +l'avoir certifié aux généraux Marescot, Legendre, Pannetier, et à tout +ce qui était là de Français[49]. + +Il n'y avait donc plus de doute que c'était moi qui avais écrit et +ordonné que l'on se retirât sur Madrid. Peu importe par quelle voie mes +intentions avaient été connues, on avait reconnu mon écriture et ma +signature, conséquemment on était obligé de faire au moins tout ce qui +aurait été possible pour exécuter ce que je commandais, à moins d'en +être empêché par une force et des événemens majeurs. Or, ce que je +prescrivais était précisément les conditions qui venaient d'être +accordées par le général Castaños. On les avait obtenues avant de +connaître ma lettre; et pourquoi? parce que le général Castaños avait +cru ne pouvoir accorder moins à un corps d'armée qui était en état de se +mesurer avec lui, et même de le battre. Ma lettre ne diminuait rien de +la force du corps du général Dupont, qui était encore, après cette +circonstance, ce qu'il était avant qu'elle survînt; elle ne changeait +donc rien à sa situation; elle lui imposait au contraire le devoir de +recourir aux armes, si le hasard avait fait qu'il eût obtenu moins que +ce que j'ordonnais que l'on fît, puisqu'il avait encore son corps +entier, lorsqu'il connut les ordres que je lui envoyais; et il faut +avoir fait un singulier raisonnement en partant de cette lettre pour +faire le contraire de ce qu'elle prescrivait. + +Et en supposant que, trompé moi-même par de faux rapports, je lui eusse +donné, par cette lettre, des ordres qui l'auraient mis dans une position +moins heureuse que celle qu'il avait obtenue, il aurait encore dû ne se +relâcher en rien des avantages auxquels la supériorité de ses armes lui +donnait le droit de prétendre, surtout les ayant obtenus avant d'avoir +reçu mes ordres, que, dans ce cas, il aurait pu méconnaître. + +Ce raisonnement est un axiome du métier, et je rends trop de justice au +général Dupont, pour douter que, s'il avait été assez bien portant pour +monter à cheval, et venir lui-même juger ses ennemis et plaider ses +affaires, elles n'eussent tourné tout autrement. Au lieu de cela, elles +ont été livrées à des hommes qui se sont empressés de sortir d'embarras +à ses dépens, et qui n'ont pas eu honte de trouver les observations de +M. de Castaños fondées et raisonnables. Par suite de cet incident, ils +entrèrent dans une nouvelle négociation, en annulant la première +capitulation. + +Croira-t-on que, sans tirer un coup de canon ni un coup de fusil depuis +la première capitulation, ils en signèrent une autre par laquelle ils +rendirent prisonnier de guerre, pour être conduit en France par mer, +tout le corps d'armée, qui devait défiler et mettre bas les armes, avec +la sotte condition qu'on les leur rendrait au moment de leur +embarquement pour la France? Enfin on eut l'infamie de ne pas rejeter un +article que le général espagnol y fit insérer, par lequel les malheureux +soldats qu'on sacrifiait lâchement furent déshonorés. On les obligea de +mettre leurs havresacs à terre, et sous prétexte de leur faire restituer +des effets d'église, qu'on les accusait d'avoir volés, on les soumit à +cette dégoûtante visite. Cette seconde capitulation portait qu'il y +aurait un nombre déterminé de caissons qui ne seraient point visités. +Eh! c'étaient ceux-là qui auraient dû l'être. + +Enfin, après ces honteuses stipulations signées, on se mit en devoir de +les exécuter, et la division Barbou défila la première. Les généraux +Vedel et Dufour, qui n'étaient point tournés, ayant appris de quoi il +était question, s'arrangèrent de manière à partir à l'entrée de la nuit, +et reprirent le chemin de la Caroline, qu'ils suivirent pendant deux +jours. + +Les Espagnols s'étant aperçus de ce mouvement, et n'ayant aucun moyen de +s'opposer à la retraite de ces deux divisions, imaginèrent celui-ci: ils +déclarèrent au général Dupont que, si ces deux divisions ne venaient pas +exécuter les conditions de la capitulation dans laquelle leur intention +avait été de les comprendre, ils n'exécuteraient point cette même +capitulation en ce qui concernait la division Barbou; qu'ils la +traiteraient avec toute la sévérité des représailles, et ne répondaient +pas des excès où ce manque de loyauté porterait la population révoltée. + +On était véritablement dans la veine des sottises: cette menace fit peur +(on rougirait d'avouer pourquoi) au point que l'on envoya le général +Legendre, qui était le chef d'état-major du corps d'armée, courir après +les deux divisions de Vedel et de Dufour, pour les ramener. Il ne put +les joindre qu'à quatre lieues au-delà de la Caroline, et sans dire +autre chose à ces deux généraux, sinon qu'ils étaient compris dans une +capitulation d'évacuation qui avait été signée entre le général Dupont +et le général Castaños, il leur ordonna, de la part du général Dupont, +de ramener leurs divisions, les grondant même d'être partis du champ de +bataille sans ordre, et d'avoir ainsi compromis la vie des soldats de la +division Barbou. Ce général Legendre se garda bien de dire à ces deux +généraux qu'il venait les chercher pour leur faire mettre bas les armes, +quoique lui-même eût déjà fait procéder au désarmement de la division +Barbou avant de venir chercher Vedel et Dufour, qu'il abusait sciemment. + +On a blâmé ces deux généraux d'avoir obéi; je doute qu'à leur place on +eût osé ne pas le faire. Étaient-ils autorisés à soupçonner un piége +dans ce que leur disait le chef d'état-major du corps d'armée au nom de +leur général en chef? Non: si l'on admettait ce principe, il en +résulterait les plus grands inconvéniens à la guerre, où l'on n'a le +plus souvent que des jeunes gens pour porter les ordres des généraux. +Devra-t-on les croire lorsqu'on ne les connaîtra pas personnellement, si +l'on doit douter de la véracité du chef d'état-major du corps d'armée, +qui vous porte lui-même un ordre du général en chef, surtout quand il a +soin de ne pas vous dire que c'est pour vous livrer aux ennemis? + +Enfin, ces deux divisions revinrent à Baylen, d'où la division Barbou +était partie plusieurs jours auparavant. Elles furent remises aux +généraux espagnols, qui les séparèrent et désarmèrent, puis les mirent +en marche sur Séville. + +Le général Dupont rendit ainsi un effectif de vingt-un mille hommes +d'infanterie, avec quarante pièces de canon et deux mille quatre cents +hommes de cavalerie, c'est-à-dire le bon tiers des troupes françaises +qui étaient en Espagne. + +Si le général Legendre avait voulu, il aurait sauvé les deux divisions +de Dufour et de Vedel; il n'avait qu'à les suivre au lieu de les faire +revenir pour les déshonorer, mais tout le monde était plus occupé de +suivre de l'oeil les caissons réservés et non soumis à la visite. Enfin, +chacun fut puni par où il avait péché: les soldats, indignés d'être +soumis à cette honteuse visite, indiquèrent aux Espagnols les caissons +qu'ils regardaient comme la cause de l'affront qu'on leur avait fait, et +leur dirent qu'ils contenaient, bien plutôt que les havresacs, les +objets que l'on cherchait. Les Espagnols ne se le firent pas dire deux +fois, et les pillards furent pillés à leur tour. Si le général Dupont +avait commencé par cette précaution en se mettant en marche, il aurait +trouvé tout le monde prêt à faire son devoir. + +Cette malheureuse armée fut victime de l'erreur de son général: la junte +insurrectionnelle d'Andalousie ne ratifia pas la capitulation, tout fut +fait prisonnier, et mourut de langueur ou de mauvais traitemens dans les +prisons d'Espagne; les moins malheureux furent ceux qui obtinrent d'être +livrés aux Anglais. + +Le général Dupont, après ce désastre, était bien obligé de m'en rendre +compte; il m'écrivit une lettre fort courte, contenant la capitulation +qu'il avait ratifiée, et chargea M. de Villoutray de m'apporter cela à +Madrid; nous verrons tout à l'heure comment il y arriva. Retournons à +Bayonne. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Fâcheuse impression que fait en Espagne le désastre de Baylen.--La +Romana et Bernadotte.--Entrée de Joseph à Madrid.--Encore M. +Villoutray.--Mon opinion sur ce qu'il y avait à faire.--Événemens de +Portugal.--L'amiral Siniavin. + + +L'empereur venait de faire partir le roi Joseph pour Madrid, avec les +députés espagnols. Ce nombreux convoi était accompagné par deux vieux +régimens d'infanterie légère, et marchait, par conséquent, à petites +journées. Déjà l'on se flattait qu'avec de la douceur on insinuerait la +persuasion, et l'on espérait qu'arrivé à Madrid avec le cortége, l'on +pourrait commencer tout ce que l'on avait projeté pour nationaliser +l'ouvrage qui n'avait été qu'ébauché à Bayonne. Le roi ne fut reçu avec +enthousiasme nulle part, mais avec respect partout; il avait même gagné +quelque chose à se faire connaître personnellement. + +Le malheur voulut qu'en passant à Burgos, les avant-coureurs de la +nouvelle de la défaite du général Dupont y arrivèrent presque aussitôt +que lui, parce que les juntes de Cordoue et de Séville étaient fort +actives dans leurs communications, et quoique le corps de Dupont ne fût +pas encore pris, on anticipait sur les événemens, en sorte que l'opinion +en était frappée, et la crainte retenait déjà beaucoup d'Espagnols qui, +comme dans tous les pays, se seraient volontiers jetés dans une +entreprise nouvelle; mais ils voulaient, auparavant, apercevoir des +espérances de réussite. On se détermina donc à attendre la confirmation +de l'événement dont on répandait le bruit, avant de prendre un +parti[50]. + +Le convoi des députés diminuait tous les jours, si bien que le roi +arriva à peu près seul à la maison de campagne de Chamartin, à deux +lieues de Madrid, le 21 juin au matin. Les nouvelles d'Andalousie +commençaient déjà à circuler dans la ville, où elles étaient parvenues +par des moyens extraordinaires; on n'y croyait pas, et moi +particulièrement, parce que je ne pouvais concevoir que le général +Dupont ne m'en eût rien fait dire. Néanmoins mes protestations ne +persuadaient pas. La première chose que me demanda le roi, lorsque +j'allai prendre ses ordres à Chamartin, ce fut des nouvelles +d'Andalousie, dont on lui avait déjà parlé. Je ne pouvais que lui +répondre que je ne concevrais pas qu'il y fût arrivé un malheur. + +Le roi Joseph fit son entrée à Madrid le même jour, à quatre heures du +soir; il n'était escorté que par la garde à cheval de l'empereur. Je fis +mettre la garnison sous les armes, et la disposai en réserve sur toutes +les places, de manière à pouvoir agir, si cela devenait nécessaire. + +Le cortége du roi était nombreux; mais aucun Espagnol, hormis le +capitaine-général de Navarre, ne l'accompagnait; les ministres, ainsi +que les députés qui étaient partis de Bayonne avec lui, l'avaient déjà +abandonné. Il y avait une assez grande curiosité parmi le peuple, même +quelques marques d'approbation; mais il y eut de la décence partout. Les +gardes wallonnes étaient sous les armes, et bordaient la haie au +château, où le roi descendit vers cinq heures du soir, le 21 juin. Il +reçut, le lendemain, les autorités de la ville de Madrid et plusieurs +Espagnols de marque, et commença de suite à prendre connaissance de +l'état des affaires du pays. Il est très probable que l'on se serait +accoutumé petit à petit à ce que cette révolution avait de choquant pour +la fierté espagnole, en considérant tout ce que les différentes classes +de la nation gagnaient à un changement qui aurait apporté plus d'égalité +dans les conditions. Malheureusement les correspondances particulières +apprirent de tous côtés le désastre du général Dupont, avec des détails +qui ne permettaient plus d'en douter; et enfin le commandant d'un des +bataillons placés sur la ligne de correspondance, depuis Madrid jusqu'à +la Sierra-Moréna, me rendit compte du passage par son poste, de M. de +Villoutray, allant à Madrid, escorté par un officier et un détachement +de cavalerie espagnole, venant de Baylen, et étant porteur de la +capitulation du général Dupont. + +J'envoyai sur-le-champ ordre au commandant d'Aranjuez d'arrêter le +détachement de cavalerie espagnole, de le garder jusqu'à nouvel ordre, +et de faire partir M. de Villoutray en poste pour Madrid, où il arriva +le 29 juin, apportant l'acte conclu, à la suite de la journée du 20, +entre le général Dupont et le général Castaños. + +Cet officier ne me donna d'abord que des détails obscurs, qui rendaient +ma curiosité plus impatiente. Je lui demandai pourquoi il m'avait amené +une escorte de cavaliers espagnols jusqu'à Madrid, où leur présence +aurait suffi pour encourager un soulèvement, au lieu de les laisser au +Puerto de la Sierra-Moréna, et de prendre les deux bataillons qui +gardaient ce passage, pour s'en faire escorter, puisqu'il revenait à +petites journées. Après quelques momens d'hésitation[51], il me dit +qu'il n'avait pas eu cette pensée, et qu'il s'était cru plus en sûreté +avec son escorte espagnole, pour traverser un pays qu'il me disait +insurgé. «Mais au moins, lui répondis-je, avez-vous dit à ces +bataillons, comme à ceux que vous avez dû trouver à Valdepenas, à +Manzanares et à Madrilejos, ainsi qu'à la brigade du général Laval, que +vous avez rencontrée, ce qui était arrivé au général Dupont? Puisque +vous me dites que le pays est insurgé, il va devenir très difficile de +communiquer avec eux.» + +Il répliqua qu'en sa qualité de parlementaire il ne leur avait rien dit, +et plus tard, c'est-à-dire de retour à Paris, il m'avoua que du Puerto +de la Sierra-Moréna, où il avait trouvé les deux bataillons qui +gardaient ce passage, il avait écrit à Castaños de les envoyer chercher +comme faisant partie du corps d'Andalousie, tant il était loin de les +prévenir de se retirer. Les militaires qui me liront ne concevront pas +une pareille démence, et plaindront le général Dupont d'avoir été dans +le cas d'employer de tels hommes. + +Castaños ne manqua pas de profiter de l'avis, et fut beaucoup mieux +servi par M. de Villoutray, dans le cours de sa campagne, qu'il ne +l'avait été par aucun officier de l'armée espagnole. + +Le roi Joseph m'envoya chercher aussitôt qu'il reçut cette nouvelle, +pour avoir une opinion sur ce qu'il se proposait de faire. Je fus d'avis +de rappeler bien vite le corps du maréchal Moncey, qui était encore +entre San-Clemente et Aranjuez; d'envoyer prévenir le maréchal +Bessières, qui était en mouvement dans le royaume de Léon; de faire +également prévenir le général Verdier, qui continuait d'assiéger +Saragosse, afin qu'il prît garde à une insurrection qui devenait +probable, et enfin j'insistai fortement pour que l'on évacuât de suite, +de Madrid, les hôpitaux avec les administrations, et que l'on n'y gardât +que les troupes en état d'agir. + +Le roi fit donner ses ordres de suite pour que l'on exécutât tout cela; +mais il me demandait si mon opinion était que l'on pût encore tenir en +Espagne après ce malheur. Je lui répondis franchement que je ne le +croyais pas; qu'il ne fallait compter sur aucun secours de France, où il +n'y en avait pas, à moins que l'on ne les tirât de la grande armée, +c'est-à-dire des bords de l'Oder, et qu'ayant leur arrivée, une +persévérance irréfléchie nous amenerait de nouveaux malheurs, parce que +le prestige attaché jusqu'à ce moment à nos armes venait de recevoir une +atteinte assez forte pour encourager une insurrection générale, qui +serait d'autant plus entreprenante, qu'elle ne verrait que des corps +isolés composés de très jeunes gens, qui lui présenteraient de nouveaux +succès encore plus faciles à obtenir que celui auquel nous devions si +peu nous attendre. + +Le roi me dit: «En ce cas, vous évacueriez donc Madrid?» + +Je répondis: «Oui assurément, sire, aussitôt que le général Castaños se +présenterait dans la Manche, quoique ce soit la capitale, et malgré +l'avantage que nous donne la fortification du Retiro, parce que, si +Castaños s'approche, il agira de concert avec une insurrection qui +éclatera dans la capitale, et sur toute la route depuis Madrid jusqu'à +Burgos; il a sur nous, dans ce moment-ci, un grand avantage moral: il +sait que nous n'avons pas plus de troupes à lui opposer que n'en avait +le général Dupont; il n'aura donc garde de manquer cette seconde +occasion d'acquérir une nouvelle gloire qui lui paraîtra sûre.--Mais que +dira l'empereur?--L'empereur grondera; mais cela ne tue pas. Eh! que +dirait-il, si on allait lui donner une seconde représentation de +Baylen?--Je sais bien que s'il était ici, il ne songerait pas à s'en +aller; mais aussi là où il se trouve, tout le monde obéit à l'envi, +personne ne se plaint. Ici nous sommes bien éloignés d'être dans ce +cas-là. Demandez quelque chose, tout le monde sera fatigué ou malade, au +lieu qu'un regard de l'empereur ferait relever tous ces câlins. Personne +ne peut faire ce que fait l'empereur: malheur à celui qui aura la +prétention de l'imiter! il s'y perdra.--Mon opinion est qu'il faut, sans +différer, lui écrire ce qui est arrivé; il jugera bien lui-même les +conséquences qui doivent en résulter. On aura le temps de recevoir ses +ordres, avant d'être trop loin pour les exécuter. D'ailleurs, avec les +moyens qui nous restent, et sans le secours d'aucun parti dans la +nation, les affaires d'Espagne doivent rentrer dans un cadre dont je ne +puis déterminer l'étendue; il faut adopter une autre marche, et ensuite +il est possible que le désastre de Dupont soit le signal d'un nouvel +incendie en Europe. L'empereur connaît sa position; il ne faut donc pas +l'engager plus avant qu'il n'a le projet d'aller, parce qu'à présent +c'est à lui à conquérir l'Espagne, et à voir ce qu'il veut y risquer.» + +Cette conversation se termina là. Non seulement l'insurrection nous +gagnait en Espagne, mais c'était encore pis en Portugal: les Anglais +venaient d'opérer un débarquement de troupes à Cintra, près de +l'embouchure du Tage. Le général Junot, qui y commandait, ne put les +combattre avec son armée réunie, parce qu'il avait reçu ordre de faire +plusieurs détachemens, un, entre autres, d'une brigade entière qui +marchait, par l'Alentejo, pour se réunir au général Dupont. Ce mouvement +avait été ordonné en même temps qu'eut lieu le départ, de Madrid, du +corps du général Dupont. Sa première destination était Cadix, où nous +avions six vaisseaux qui y étaient restés depuis le malheureux événement +de Trafalgar. + +Lorsque le général Dupont fut obligé de se retirer de Cordoue, les +communications devinrent si difficiles, que le général Junot ne put en +être prévenu. Il avait également un autre détachement très fort vers +Elvas, pour s'opposer aux entreprises du rassemblement espagnol qui se +faisait à Badajoz. Il lui devenait donc impossible d'obtenir un grand +avantage sur les troupes anglaises, dont le nombre avait été +proportionné à la force des nôtres en Portugal. Il fit rappeler de suite +tous ces détachemens; mais ils ne purent le rejoindre avant qu'il fût +forcé à un engagement avec l'armée anglaise. Il eût été bien important +pour les affaires d'Espagne que le général Junot eût eu un succès +décisif dans cette occasion, c'était le début des troupes anglaises dans +la Péninsule; mais au lieu d'avoir été battues, elles furent +victorieuses. + +Le général Junot avait trouvé, en entrant à Lisbonne, l'escadre russe, +qui y était au mouillage; elle venait de la Méditerranée, et avait +appris la déclaration de guerre de la Russie à l'Angleterre, de sorte +que, n'osant pas continuer sa route pour la Baltique, elle était entrée +à Lisbonne. Si, en bon allié, l'amiral russe avait débarqué les troupes, +ainsi que les équipages qu'il avait à bord, et se fût chargé de la garde +de la ville, cela aurait donné quelques moyens de plus au général Junot; +mais, soit qu'il ne le voulût pas, ou que cela ne fût pas conforme à sa +manière particulière de voir sur une alliance qui avait plus d'un +censeur en Russie, le fait est qu'il ne le fit pas, en sorte que Junot +se trouva livré à ses propres forces. Il eut une affaire où, sans +emporter d'avantages, il n'en laissa pas prendre sur lui. + +J'ai peu connu les détails qui l'ont précédée; mais le résultat fut +qu'il entra en négociation avec le général anglais, pour l'évacuation du +Portugal; il n'aurait sans doute pas obtenu d'autres conditions que +celles d'être prisonnier de guerre, sans le ton de fermeté avec lequel +il rejeta cette proposition, et ce n'est qu'à son opiniâtreté qu'il dut +d'obtenir une évacuation pure et simple, en faisant embarquer ses +troupes sur les mêmes transports qui avaient amené l'armée anglaise. +Elles furent ramenées à Rochefort et à La Rochelle. + +Il eût sans doute mieux valu qu'il les ramenât par l'Espagne; mais, les +Anglais s'y refusaient, et la crainte de perdre beaucoup de monde, par +le fait de l'insurrection, lui fit accepter ce mode d'évacuation. Ce +second événement acheva de perdre les affaires du roi Joseph, car outre +qu'il diminuait considérablement nos forces, il porta un coup funeste au +moral du soldat, et ôta au roi toute confiance de la part des peuples. +Ce fut dans cette occasion qu'on eut lieu de se féliciter d'avoir fait +venir les troupes portugaises en France[52]; elles étaient peu +considérables, à la vérité; mais elles furent autant de moins contre +nous. + +Peu de jours après l'arrivée à Madrid du porteur de la capitulation +d'Andalousie, les bataillons avancés sur la communication de Madrid avec +cette province, rendirent compte de l'approche de l'armée espagnole, +commandée par le général Castaños, qui venait de faire prisonniers les +deux bataillons qui gardaient le défilé du Puerto de la Sierra-Moréna. +Cela parut, à Madrid, un mouvement décidé sur la capitale, parce que M. +de Villoutray ne nous avait rien dit de la lettre qu'il avait écrite à +Castaños, en passant à la Sierra-Moréna, pour le prier d'envoyer +chercher ces deux bataillons; il avait eu soin de dire que l'armée +espagnole était très forte, mais aussi il ajoutait qu'il ne croyait pas +qu'elle vînt de si tôt à Madrid, ce qui paraissait une contradiction. + +Dans tous les cas, on était déterminé à évacuer: on aurait pu attendre +encore douze ou quinze jours, mais il aurait toujours fallu en venir là. +Néanmoins nous fîmes mal, parce qu'en restant ce temps-là à Madrid, si +nous avions mieux su ce qui se passait en Andalousie, le siége de +Saragosse aurait pu se continuer; et si cette ville avait été prise, cet +événement aurait été un grand point pour la campagne suivante, au +commencement de laquelle il fallut employer un gros corps d'armée à +recommencer cette opération. D'un autre côté, les secours les plus près +que l'empereur pouvait envoyer étaient en Silésie; on jugea que, quelque +parti que l'on prît, on n'attendrait jamais, avec les moyens qui +restaient, le moment de l'arrivée de ceux qui devenaient nécessaires. + +Toutes ces considérations portèrent le roi Joseph à ordonner +l'évacuation: elle commença le 3 juillet, et, le 4, tout était hors de +Madrid, sauf quelques malades que leur état ne permettait pas +d'emporter, et que l'on fut obligé de laisser dans les hôpitaux. + +Le général Foy parle de cet événement à la page 118 et suivantes de son +quatrième volume. Comme il était en Portugal lorsque cet événement se +passa, il n'est pas étonnant qu'il n'en ait pas été mieux informé. C'est +moi qui fis partir de Madrid la colonne du général Lefebvre-Trevisani +pour appuyer Bessières, et cela, avant la rentrée à Madrid du corps de +Moncey et de la division Frère. + +Ce fut également moi qui fis marcher le corps de Laval sur la route +d'Andalousie. + +M. de Villoutray m'avait été expédié, par Dupont; mais comme il s'était +fait accompagner d'une escorte espagnole et voyageait à petites +journées, les courriers de l'insurrection l'avaient devancé, et c'est ce +qui me fit concevoir la nécessité du mouvement de Laval. Le roi avait +pris le commandement quand M. de Villoutray arriva à Madrid, et il n'y +avait plus de combinaison possible à faire en faveur de Dupont, dont les +troupes n'existaient plus; s'il en avait été autrement, on n'eût pas +attendu l'offre faite par le maréchal Moncey de marcher à son secours, +dont parle le général Foy, et que je n'ai apprise que par lui. Aller au +secours! de qui? Dupont était dans ce moment-là près d'arriver à Cadix +avec ses malheureux soldats; et puis quel moyen avait-on à employer pour +cela? L'auteur savait qu'il n'en existait aucun. Comment un homme comme +Foy a-t-il pu hasarder cette phrase? Je suis bien persuadé que si le +général Foy eût bien connu l'état des choses, il aurait été de mon +opinion. Assurément il ne devait pas être agréable à aucun maréchal de +France d'avoir à obtempérer à ce que je prescrivais d'après la position +où je me trouvais placé; mais peu importait alors aux affaires +l'amour-propre offensé de ces messieurs. Je le savais, je le voyais, et +si un seul, quel qu'il fût, avait essayé de s'affranchir de la déférence +qu'à ce titre il me devait, j'aurais su me servir de mon autorité pour +l'en faire repentir, et l'empereur m'eût approuvé, ainsi qu'il l'avait +fait en 1807. Foy est dans l'erreur. Très peu de jours après son +arrivée, le roi me fit apercevoir que ma présence le gênait autant +qu'elle contrariait les maréchaux, mes aînés en grade; mais je savais +que les troupes étaient bien loin de manquer de confiance en moi. +Néanmoins le roi m'envoya son aide-de-camp, le général Saligny, pour me +redemander la correspondance relative aux affaires militaires, ajoutant +que je n'aurais plus à m'en occuper, parce que cela devenait l'affaire +du roi. + +Je rendis compte de ce fait, à l'instant même, à l'empereur; mais je ne +pus recevoir sa réponse: ce ne fut que plus tard que j'appris de +lui-même qu'il avait écrit à son frère de bonne encre, en lui disant +qu'avec des passions on ne voyait rien, et qu'il jugerait bientôt que, +de tout ce qui était en Espagne, j'étais le plus en état de comprendre +sa position et celle de ses affaires. + +Je fus effectivement appelé au conseil qui eut lieu après l'arrivée de +M. de Villoutray, et je vis aisément que l'on était bien aise de pouvoir +couvrir sa responsabilité par mon vote, parce que l'on connaissait les +bontés de l'empereur pour moi. Je n'hésitai pas à être le premier à +donner mon opinion, qui était d'évacuer par la route de Burgos. + +Le général Foy ne paraît pas l'approuver, mais en matière de guerre, que +je faisais à bonne école, depuis autant de temps que lui[53], son +jugement n'est pas pour moi sans appel. Dupont venait de perdre un bon +tiers des troupes en état de tenir la campagne; Garrot venait de me +faire connaître l'arrivée des Anglais en Portugal; Bessières était +fortement engagé dans les Gallices, et bien qu'il eût été rejoint par le +renfort que je lui avais envoyé, il n'était pas impossible que, vu +l'ardeur de l'insurrection, il fût bientôt dans la nécessité d'être +secouru; et c'était bien plus alors que dans le premier cas que j'aurais +mis l'armée dans une situation déplorable, si j'avais laissé battre +Bessières, surtout avant d'apprendre le sort du corps de Portugal, qui +ne put éviter d'être ramené en France par mer, ce que l'on ne pouvait +prévoir. Je savais la position du corps de Saragosse, et ses embarras +pour renvoyer l'équipage du siége. + +Il y en avait pour le moins autant à Madrid, où l'on fut obligé de +doubler les attelages de l'artillerie pour ne laisser aucune voiture de +munition. + +Dans cette position, un homme du métier m'eût-il conseillé d'abandonner +la ligne d'opérations de l'armée sur laquelle était le peu de magasins +qu'elle avait, où étaient ses fours, ses hôpitaux, la route d'étape de +ses renforts, pour aller en prendre une nouvelle par la Navarre? Il y +aurait eu de la folie à cela; et si je l'avais fait, et que Bessières +eût éprouvé un revers, par suite de l'abandon où je l'aurais placé, à +quoi eût abouti un mouvement sur Saragosse? + +Les Espagnols auraient fait évacuer l'Ebre, en marchant à Bayonne. Voilà +les considérations qui ont motivé mon opinion dans le conseil dont parle +le général Foy, et l'empereur a été loin de me désapprouver. Il conserva +la même ligne d'opérations, en entrant en Espagne, l'automne suivante. + +Assurément je ne prétends point à un suffrage unanime pour la part que +j'ai eue à la direction des affaires en Espagne; cependant j'observerai +aux critiques que toute la grande armée et les maréchaux y ont +successivement été employés, excepté le maréchal Davout, et l'on sait +comment cela a fini. + +À la page 34 du même volume, le général Foy est dans une erreur plus +grande encore sur le genre de service auquel il prétend que j'étais +employé près de l'empereur: il veut sans doute désigner une police dans +l'armée; or, je donne un démenti formel à cette supposition. Pendant +tout le temps que j'ai servi l'empereur, il ne m'a jamais donné une +commission relative aux individus; souvent il m'a demandé mon opinion +sur des rapports de cette espèce, qui lui étaient adressés (de l'armée +même) par des officiers-généraux qui se servaient de ce moyen pour +capter sa confiance. C'était là sa vraie police parmi ces messieurs, et +elle ne laissait rien à faire à d'autres. + +On n'entend pas, sans doute, par police, l'espionnage dans le camp +ennemi, d'où j'ai réussi souvent à tirer des renseignemens qui ont eu de +l'importance pour les opérations ultérieures. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +L'armée se retire.--Je rentre en France.--Détails de mon voyage.--Je +rejoins l'empereur à Toulouse.--Les deux ingénieurs.--Ce qui l'affectait +surtout dans la capitulation de Baylen.--Les hommes de la +révolution.--La Saint-Napoléon.--Empressement des courtisans. + + +Les troupes revinrent à petites journées; le premier jour, elles +couchèrent à Chamartin, à deux lieues de Madrid; le second, à deux +lieues plus loin: on allait aussi lentement que possible, pour mettre +plus facilement de l'ordre partout. + +Le troisième jour, le roi Joseph vint de sa personne coucher à Buitrago. +C'est dans cette ville que je lui communiquai tout ce que je considérais +devoir être la suite du malheureux événement d'Andalousie, qui nous +obligeait à songer à notre sûreté, au lieu que nous comptions occuper ce +temps-là à conquérir par la confiance, ce à quoi il ne fallait plus +songer, et qu'enfin l'insurrection allait employer ce temps-là à +s'organiser, à faire prononcer la nation et à lui chercher des alliés. +Je lui fis observer que, n'ayant nullement besoin de moi, puisque +j'avais remis le commandement dont j'étais chargé avant son arrivée, je +croyais qu'il était urgent que j'allasse vers l'empereur, pour lui +parler de tout ce qui se passait, de manière à y attirer toute son +attention; qu'autrement les correspondances n'avaient qu'à être +interrompues, l'empereur ne saurait plus rien. Il fut de mon avis, et je +partis le soir même pour la France. + +Mon voyage m'apprenait à chaque pas combien il était important de +prendre un parti. Je rencontrai partout des estafettes espagnoles +portant les détails de la capitulation de Baylen, et je voyais les têtes +s'échauffer. Je faillis, par suite d'une perfidie, être victime de cette +effervescence naissante. + +Un maître de poste espagnol crut me reconnaître, et pour s'en assurer, +il me demanda si je n'étais pas passé chez lui six semaines auparavant, +allant à Madrid. Je répondis affirmativement, et je le vis aussitôt dire +quelques mots à l'oreille du postillon, qui était le guide de mon valet +de chambre, lequel courait devant moi. J'avais eu la précaution de +prendre un gendarme d'élite d'une bravoure éprouvée, et je le faisais +courir à côté de ma voiture. + +En arrivant à la poste suivante, tout était en émeute; on allait se +porter sur moi, lorsque ce gendarme, qui, sans perdre de temps, avait +été seller un cheval dans l'écurie, me l'amena en me disant: «Mon +général, il n'y a pas de temps à perdre, montez mon cheval et +sauvez-vous, je vous rejoindrai hors du village.» Comme il n'était pas +homme à s'effrayer de peu de chose, je suivis son conseil, et laissai ma +voiture aux officiers qui étaient avec moi. + +Heureusement la nuit approchait; je fis la course sans accident jusqu'à +la poste suivante, où le hasard fit qu'un régiment français était arrivé +le matin. Au lieu d'aller descendre à la poste, je fus chez le +commandant de ce régiment, où je payai bien mon postillon; mais je le +fis reconduire hors de la ville, et fermer la porte sur lui, sans le +laisser aller à la poste. Puis ayant ôté mon uniforme et pris le frac +d'un de mes domestiques, j'envoyai chercher des chevaux de poste de chez +le commandant même et comme pour lui; je partis de son logement et +déjouai ainsi la perfidie. Je fus bien avisé, car bien qu'il fût nuit, +en arrivant à la poste suivante, je trouvai encore la même émeute qui +attendait ma voiture. En voyant arriver des courriers, ils +s'approchèrent et me demandèrent en espagnol à moi-même: «Est-il encore +bien loin le seigneur général?» J'eus l'air de ne pas entendre malice à +cette question, et répondis en italien: «Dans un quart d'heure, il sera +ici.» J'en entendais qui se félicitaient déjà, mais je ne m'amusai pas à +la conversation; j'entrai moi-même dans l'écurie, et, glissant un double +napoléon au postillon, j'eus dans quelques minutes le meilleur bidet de +la poste, ainsi que mon fidèle gendarme. Je fis une grande civilité à la +foule, et, faisant claquer mon fouet, je gagnai des jambes. Ma voiture +arriva un quart d'heure après; mais indépendamment de ce qu'on leur dit +que je n'y étais plus, ils virent dedans trois officiers avec deux +domestiques, et quelques soldats qu'ils avaient eu la sage précaution de +prendre au régiment qu'ils avaient trouvé auparavant, et où j'avais +recommandé que l'on guettât leur passage: on les laissa passer sans leur +rien dire. Je me regardais comme hors d'affaire, parce que j'avais entre +les jambes le cheval qui devait me mener à Vittoria. Je me félicitais +d'avoir joué mes ennemis, lorsque je vis revenir à moi, à toute bride, +un cavalier que je reconnus pour mon valet de chambre. Il courait si +fort, que je pus à peine l'arrêter. + +Il m'apprit qu'à chaque poste son postillon parlait au maître de poste, +mais qu'il ne savait pas ce qu'il lui disait, et qu'enfin il venait +d'être attaqué par une bande de gens armés qui attendaient sur le +chemin, et que son postillon était resté avec eux. + +La position était critique; je n'étais pas tenté à retourner à la poste +d'où je venais. Je m'arrêtai un instant pour laisser prendre haleine aux +chevaux, et faire préparer les armes à mon gendarme et à mon valet de +chambre, et je préparai aussi les miennes. Le postillon qui +m'accompagnait, auquel j'avais déjà donné un double napoléon, avait +l'air d'un fort brave garçon; nous étions quatre, et mon valet de +chambre m'assurait que la bande était au moins de douze ou quinze hommes +armés; il n'y avait pas de proportion, mais nous n'avions pas d'autre +parti à prendre que d'essayer de passer à travers. Je partis donc avec +cette résolution, et après un quart d'heure de petit galop, je fus le +premier à l'apercevoir; elle avait un homme en observation sur le bord +du chemin, au sommet d'une petite élévation, et l'embuscade se trouvait +sur la pente de la colline, de l'autre côté. Il était nuit, je fis +mettre le pistolet à la main à mes hommes, et aussitôt que je vis cet +homme courir à toutes jambes pour prévenir ses camarades, je fis prendre +le grand galop, et arrivai avant lui au milieu de cette canaille, sur +laquelle nous fîmes feu; elle prit la fuite aussitôt, sans remarquer que +nous n'étions que quatre. J'arrivai ainsi à Vittoria, où ma voiture me +rejoignit. Là j'avais devancé les avis que l'on avait donnés de mon +voyage, et jusqu'à Bayonne je n'eus plus rien à redouter. + +L'empereur était parti de cette ville peu après le roi Joseph, et avait +profité de la circonstance qui l'avait amené dans le Midi pour visiter +les départemens qu'il n'avait pas encore vus; il avait pris sa route par +Pau, Toulouse, Montauban, et c'est dans ce voyage qu'il forma le +département de Tarn-et-Garonne, dont Montauban est le chef-lieu, en +sorte que cette ville lui doit une nouvelle existence. + +Pendant son séjour à Toulouse, il se rappela les contestations qu'avait +éprouvées un plan de travaux proposés sur un pont du canal du Languedoc, +et qui, malgré les opposans dans le conseil, avaient été exécutés, et +avaient réussi, à la gloire de l'auteur du projet. + +Ces travaux avaient exigé la construction d'un pont à canal sur une +rivière. + +L'empereur voulut voir par lui-même les travaux exécutés, et se +proposait d'en récompenser l'auteur sur le théâtre même de sa gloire. Il +fait prévenir le préfet, ainsi que l'ingénieur en chef des +ponts-et-chaussées (qui passait généralement pour l'auteur du projet et +pour celui de son exécution), de se rendre sur les lieux, au pont en +question. L'empereur, qui ne se faisait jamais attendre, arriva avant le +préfet, et trouva l'ingénieur en chef seul; il en était bien aise, parce +qu'il voulait lui témoigner de la bienveillance. Il se mit à causer art +avec cet ingénieur, et le mettait sur tous les points des difficultés +qu'il avait dû rencontrer dans d'aussi beaux travaux. L'ingénieur ne +répondait qu'avec embarras, et plus l'empereur lui disait de se mettre à +son aise, plus son embarras augmentait, au point que l'ingénieur trouva +un prétexte pour s'éloigner un moment. + +Dans cet intervalle l'empereur dit à ceux qui l'accompagnaient: «On me +trompe, ce n'est pas cet homme qui a fait ce pont-là; il n'en est pas +capable.» Il s'étendait là-dessus, lorsque le préfet arriva (je crois +que c'était M. Trouvé); il le pressa de lui dire la vérité, qu'il était +venu pour la savoir. Le préfet avoua en effet que l'ingénieur en chef +n'était ni auteur du projet, ni exécuteur des travaux, et que c'était un +ingénieur ordinaire du département qui avait fait l'un et l'autre. + +L'empereur l'envoya chercher sur-le-champ, et s'informa de lui de tout +ce qu'il voulait savoir, et pendant la conversation, il lui disait: «Je +suis bien aise d'être venu moi-même, sans quoi j'aurais ignoré que vous +étiez l'auteur d'aussi beaux travaux, et je vous aurais privé de la +récompense à laquelle vous avez droit.» Il lui ordonna de le suivre à +Toulouse, écrivit sur-le-champ une réprimande sévère au ministre de +l'intérieur, et nomma ingénieur en chef l'ingénieur ordinaire, auteur +des travaux, et le fit venir à Paris. + +L'autre n'eut que le désappointement de voir lui échapper ce qu'il +croyait déjà tenir, et que ses amis lui avaient sans doute préparé. + +L'empereur revint par Rochefort, Nantes, Saumur et Tours, où je le +rejoignis. Comme il n'arriva que la nuit, je ne pus l'entretenir que le +lendemain matin. On m'avait fait craindre que j'en serais mal reçu; +mais, aurait-il dû me battre, j'étais résolu à ne lui point ménager les +couleurs du tableau. Je connaissais l'empereur; il n'aimait pas plus +qu'un autre les mauvaises nouvelles, mais il méprisait le mensonge, et +c'est lorsque ce misérable esprit d'adulation eut pris racine dans ses +alentours, qu'il devint impossible et même dangereux à ses meilleurs +serviteurs de persister dans l'austère vérité qu'ils mettaient dans +leurs rapports sur les objets dont il les avait chargés de prendre +connaissance. Ces courtisans, ces perfides adulateurs, étaient parvenus +à élever une telle barrière entre l'empereur et la vérité, qu'il a +ignoré des détails qui ont amené les circonstances les plus pénibles où +il se soit trouvé. J'étais accoutumé à mépriser l'opinion des +courtisans, et à avoir confiance dans la justice de l'empereur. +D'ailleurs il n'était pas question ici d'une affaire personnelle; +aurais-je dû être sacrifié, il fallait encore que la vérité fût connue +de lui. Je dois ajouter aussi qu'il avait un tel discernement, un tel +sentiment de justice, d'attachement pour ceux dans lesquels il avait +confiance, qu'il y avait non seulement sécurité, mais avantage à tout +lui dire. Il avait beau bouder ceux de ses amis qui lui disaient la +vérité, il revenait toujours à eux avec plus de confiance et d'estime +qu'auparavant. Nous causâmes effectivement très longuement, et je voyais +bien que ma narration l'occupait fortement; à chaque moment, il me +faisait répéter, et ne pouvait comprendre ce qui était arrivé en +Andalousie. Il me gronda d'y avoir envoyé autant de monde; mais je lui +répondis que ce n'était pas pour le perdre que je l'avais fait. De tout +ce qu'on pouvait lui apprendre de fâcheux, rien ne lui faisait autant de +peine que cet événement; il ne se dissimulait aucune des conséquences +qui pouvaient en résulter. Ce qui contribuait à lui donner beaucoup +d'humeur contre les généraux qui avaient signé cette capitulation, +c'était l'article de la visite des havresacs des soldats. + +«J'aurais mieux aimé apprendre qu'ils sont morts, disait-il, que de les +savoir ainsi déshonorés, et encore sans combattre; cela ne se conçoit +pas, et je ne m'explique cette insigne lâcheté que par la crainte de +compromettre ce que l'on avait volé. Enfin, voilà tout ce qui pouvait +arriver de pis; c'est à présent une grande affaire. Allez-vous-en à +Paris, et nous reparlerons de tout cela.» + +Il employait tous les chevaux de poste; mais je m'arrangeai si bien, que +j'arrivai à Paris aussitôt que lui. Il avait déjà dit au maréchal Duroc +de m'envoyer chercher, et il fallut lui rendre compte des plus minces +détails. Il scrutait tout, et ne pouvait pas comprendre qu'un corps +comme celui que commandait le général Dupont, qui aurait dû prendre le +corps de Castaños, eût été pris par lui sans avoir eu d'affaire à perdre +une pièce de canon. C'est dans le cours des enquêtes qu'il fit faire à +ce sujet qu'il apprit la sottise de l'officier qui avait été avertir +Castaños à Andujar, pour l'amener à Baylen, et qui ensuite avait écrit à +ce général d'envoyer chercher les deux bataillons qui étaient au Puerto +de la Sierra-Moréna: l'empereur en levait les épaules de pitié en +faisant le signe de la croix, ce qui était chez lui une marque du peu de +cas qu'il faisait des gens; il disait: «Il vaut mieux croire que c'est +par bêtise qu'il a fait cela; autrement il n'y aurait pas de mauvais +traitement qu'il n'eût mérité: mais comme je ne veux point de lâches +autour de moi, j'ai ordonné qu'on lui demandât sa démission.» + +Quand l'on considère de sang-froid l'influence malheureuse qu'a eue la +capitulation de Baylen sur l'insurrection d'Espagne, on peut n'en être +qu'affligé; mais lorsqu'on remarque à quels incidens cet événement est +dû, on en est justement indigné; et est-ce avec bonne foi qu'on a pu +reprocher à l'empereur d'avoir puni avec trop de sévérité des généraux +qui, d'une part, déshonoraient leurs propres troupes, et qui, de +l'autre, compromettaient la plus grande entreprise qu'il ait formée? +L'empereur n'a eu que le tort de ne pas les punir assez ni plus tôt: la +sévérité qu'on lui reproche a été une véritable clémence, et il n'y a +pas un de ces mêmes généraux qui n'eût condamné, un an auparavant, à la +peine capitale celui de ses camarades qui aurait été traduit devant lui +pour un cas semblable. + +Il donna à ce sujet plusieurs ordres; mais tel était un des malheurs de +la situation de l'empereur, qu'il avait pris, avec l'ouvrage de la +révolution, les hommes qu'elle avait formés: il n'y avait encore que les +grades subalternes qui fussent peuplés d'hommes nouveaux; les autres, +qui avaient parcouru ensemble les phases de la révolution, avaient en +commun leurs amis et leurs ennemis; lorsqu'on voulait en atteindre un, +toute la confédération courait aux armes, et c'est ce qui arriva dans ce +cas-ci. On n'osa pas résister ouvertement à l'empereur, mais on fit tant +et si bien, que l'exemple qu'il voulait faire tourna contre lui, en ce +que chacun de ces faux serviteurs se fit un mérite d'avoir désarmé une +colère que l'on avait eu soin d'exagérer, afin de faire mieux sentir le +prix du service que l'on rendait. Mais lorsqu'il était question d'un +homme sans appui, n'ayant que son courage, ces mêmes hommes +s'empressaient de le charger encore au-delà de ce qui l'accablait déjà: +par là, ils montraient leur zèle, et se donnaient du crédit de plus pour +servir leurs amis dans une autre occasion. Ces courtisans n'osaient +jamais dire ni oui, ni non; ils ne savaient qu'être les premiers à +s'humilier et à faire suspecter les intentions de ceux qui ne voulaient +pas s'abaisser comme eux, mais qui avaient plus de dévoûment. + +L'empereur ne rentra à Saint-Cloud que le 13 août; sa fête avait lieu le +15: c'était un des jours solennels de l'année, où l'on voyait tout le +monde revenir, les uns de la campagne, les autres de la province, ayant +grand soin de dire à la ronde quelques contes qui faisaient voir combien +de chemin ils avaient fait pour avoir le bonheur de présenter leurs +hommages _à notre auguste empereur_, qui avait eu l'extrême bonté de +leur demander comment ils se portaient, ainsi que leur famille, +ajoutant: «Je m'en retourne bien content de l'avoir vu en bonne santé; +que Dieu nous le conserve pour le bonheur de tous. Ah! monsieur, je le +répète bien tous les jours, disaient les plus dévoués, que +deviendrions-nous sans lui? Moi, j'ai telle place, mon frère a celle-ci, +mon fils est là: nous ne pourrons jamais acquitter notre dette de +reconnaissance envers lui.» + +C'était à peu près la même antienne tous les ans au 15 août, jour de la +naissance de l'empereur, et au 2 décembre, anniversaire de son sacre. + +L'empereur écoutait tout cela, mais savait ce qu'il en devait croire; +cela voulait dire: Soyez toujours heureux, riche et puissant, et vous +pourrez compter sur le plaisir avec lequel nous recevrons vos bienfaits. +Il a cependant cru à la sincérité des sentimens de plusieurs, et il +ressentit beaucoup de chagrin d'être obligé de reconnaître qu'il s'était +trompé. + +Le 15 août de cette année se passa encore gaîment, parce que l'on +ignorait les affaires d'Andalousie, et que l'on croyait à la +continuation de la prospérité ordinaire. Ce ne fut que quelque temps +après qu'on en eut connaissance, et il était curieux de voir comment les +courtisans, dont le métier n'est point de se trouver aux batailles, +arrangeaient les militaires qui, dans cette occasion, avaient jeté +quelques soucis sur le front devant lequel ces messieurs venaient +s'humilier, pour solliciter un regard de bonté qu'ils étaient heureux de +voir tomber sur leurs bassesses. L'empereur n'était pas dupe de tout +cela; il laissait faire à chacun son métier, sans négliger un moment les +affaires auxquelles il lui importait de songer; et après avoir vu tout +ce dont il était menacé par cet événement de Baylen, il prit un grand +parti. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Perplexité de l'empereur.--À quoi se réduit la question.--L'empereur +fait demander une entrevue à Alexandre.--Elle est fixée à +Erfurth.--Napoléon va à la rencontre d'Alexandre.--Protestations de +l'empereur d'Autriche.--Fêtes, spectacles. + + +L'armée était encore en Prusse, où elle devait séjourner et vivre +jusqu'à l'entier paiement des contributions dont ce pays avait été +frappé. L'empereur aurait bien voulu l'y laisser encore, d'abord parce +que c'était une manière commode de l'entretenir, et, en second lieu, +parce que la position dans laquelle il se trouvait était un moment +d'épreuve pour la sincérité des sentimens que paraissait lui avoir voués +l'empereur de Russie. Son alliance avec cette puissance pouvait n'être +basée que sur la nécessité, et dès-lors la présence de l'armée en +Allemagne en était la garantie; mais si elle l'était sur un retour franc +à la paix, et une renonciation à toute espèce d'entreprises semblables à +celles qui nous avaient ramenés en Allemagne en 1805 et 1806, il +pouvait, sans inconvénient, prendre cette armée pour la transporter en +Espagne; l'on ne pouvait qu'en concevoir de la sécurité en Allemagne. La +question, pour l'empereur, était donc celle-ci: «Si je puis laisser mon +armée en Allemagne, je n'aurai pas la guerre; mais comme je suis dans +l'obligation de la retirer presque en totalité, aurai-je pour cela la +guerre? Voilà, disait-il, le moment de juger de la solidité de mon +ouvrage de Tilsit.» + +Il me fit l'honneur de me communiquer ses inquiétudes, et je persistai +dans l'opinion que les autres puissances ne cherchaient qu'une occasion +favorable pour entreprendre de nouveau de le détruire; j'ajoutai que si +la Russie ne s'en mêlait pas, cela deviendrait impossible, mais que, +d'un autre côté, si cette puissance n'était pas d'accord avec nous sur +l'entreprise d'Espagne, je ne faisais nul doute qu'on ne manquerait pas +de lui faire saisir ce motif pour éclater. L'empereur eut l'air rassuré +là-dessus; il me dit cependant que les affaires d'Espagne l'avaient +engagé plus loin qu'il ne croyait d'abord, mais que cela serait facile à +expliquer. Cette dernière observation me confirma encore dans l'opinion +où j'étais que l'empereur de Russie avait eu connaissance du premier +projet, et qu'il n'y avait qu'à s'expliquer sur la différence entre le +premier et le second; en même temps, je devinai le motif qui nous avait +fait abandonner les Turcs. + +L'empereur me disait: «En retirant l'armée de Prusse, je vais faire +rapidement les affaires d'Espagne; mais aussi qui est-ce qui me +garantira de l'Allemagne? Nous allons le voir.» + +Il venait de recevoir un courrier de Saint-Pétersbourg; quelques nuages +s'étaient déjà élevés; sans me dire en quoi consistait la difficulté, il +se plaignit de la manière dont on menait ses affaires en Russie; il +disait: «Caulaincourt m'a créé là des embarras, au lieu de m'en éviter. +Je ne sais où il a été engager une explication sur la Pologne, et se +laisser présenter une proposition par laquelle je m'engagerais à ne +jamais la rétablir; cette idée-là porte son ridicule avec elle. Comment! +j'irais entreprendre de rétablir la Pologne, lorsque j'ai la guerre en +Espagne, pour laquelle je suis obligé de retirer mon armée d'Allemagne! +C'est par trop absurde. Et si je ne puis songer à la Pologne, pourquoi +m'en faire une question? Je ne suis pas le Destin, je ne puis prédire ce +qui arrivera. Est-ce parce que je suis embarrassé, que l'on soulève +cette question? C'était au contraire le moment de l'éloigner: il y a là +quelque chose que je ne puis expliquer. Au reste, l'on me parle d'une +entrevue dans laquelle je pourrai régler mes affaires: j'aime encore +mieux l'accepter que de m'exposer à les voir gâter; au moins cela aura +l'avantage d'en imposer par un grand spectacle, et de me donner le temps +de finir avec cette Espagne.» + +Telle était la situation d'esprit dans laquelle se trouvait l'empereur +vers la fin d'août 1808; elle était bien différente de celle dans +laquelle il s'était trouvé à la même époque l'année précédente. + +Je crois que c'est alors qu'il ordonna à son ambassadeur en Russie de +fixer, avec l'empereur Alexandre, l'entrevue à Erfurth. Elle avait été +convenue à la paix de Tilsit, mais on n'en avait indiqué ni l'époque ni +le lieu. + +Il fallut tout le mois de septembre pour s'entendre sur le jour des +départs de Saint-Pétersbourg et de Paris, afin que chacun réglât sa +marche, de manière à n'arriver ni trop tôt ni trop tard. + +Ce fut l'empereur Napoléon qui fournit aux détails des gardes, logemens, +tables et menus frais de représentation, non seulement pour l'empereur +de Russie, mais encore pour les autres souverains qui vinrent à cette +entrevue. De sorte qu'il partit du service du grand-maréchal une troupe +de cuisiniers, de maîtres d'hôtel et de gens de livrées. + +On envoya les sociétaires du Théâtre-Français pour jouer nos +chefs-d'oeuvre tragiques et nos meilleures comédies; enfin, on soigna, +dans les plus petits détails, tout ce qui devait contribuer aux +amusemens des souverains pendant leur séjour à Erfurth. + +L'empereur partit de Paris dans les derniers jours de septembre, ou même +dans les premiers d'octobre[54]. Il alla jusqu'à Metz sans s'arrêter, et +passa, pendant cette course, la revue de tous les corps qui revenaient +de la grande armée pour se rendre en Espagne. Il les arrêtait même sur +le grand chemin, les examinait homme par homme, et leur faisait ensuite +continuer leur route. Il en agit ainsi jusqu'à Francfort. + +Le mouvement qu'il faisait faire sur l'Espagne était considérable, +puisque de toute cette immense armée, il ne laissa en Allemagne que +quatre divisions d'infanterie, avec les cuirassiers et quelques régimens +de troupes légères, c'est-à-dire un quart de ce qu'il y avait +auparavant. + +La nouvelle de l'entrevue d'Erfurth avait fait tant de bruit en +Allemagne, que de tous côtés l'on y arrivait; il y avait, chez le prince +primat à Francfort, un nombre prodigieux de princes d'Allemagne, qui s'y +étaient réunis pour rendre leurs hommages à l'empereur à son passage. Il +coucha chez le prince primat, où étaient, entre autres, le prince et la +princesse de Bade, ceux de Darmstadt, de Nassau, ainsi que beaucoup +d'autres. La contenance de chacun d'eux devant l'empereur était celle +qu'ils devaient avoir devant le protecteur de la confédération du Rhin, +et c'était à qui lui marquerait plus de respect et de soumission. + +Il partit le lendemain, et alla sans s'arrêter jusqu'à Erfurth; il vit +en chemin le roi de Westphalie, qui était venu à sa rencontre depuis +Cassel jusqu'à la frontière de ses États. M. de Caulaincourt, +ambassadeur de France en Russie, était venu à la rencontre de +l'empereur, et nous rejoignit entre Erfurth et Gotha. Il nous apprit que +l'empereur de Russie attendait à Weimar l'arrivée de l'empereur à +Erfurth, en sorte que l'on se hâta, et nous arrivâmes à Erfurth de très +grand matin. On y avait fait venir quelques troupes, et le 1er régiment +de hussards, qui en faisait partie, avait été placé en plusieurs +détachemens, depuis Erfurth jusque près de Weimar, pour rendre honneur à +l'empereur Alexandre. + +D'après des arrangemens, pris sans doute à l'avance, l'empereur monta à +cheval avec tout ce qui l'accompagnait. On avait fait suivre un cheval +pour l'empereur de Russie, et on avait poussé la recherche jusqu'à +envoyer prendre à Weimar la selle dont il avait coutume de se servir; on +l'avait apportée de Saint-Pétersbourg pour la mettre sur ce cheval. + +Il alla ainsi jusqu'à trois lieues d'Erfurth, où l'on découvrit enfin le +cortége de l'empereur Alexandre, qui arrivait en voiture, suivi de douze +ou quinze calèches. L'empereur Napoléon arriva au galop, et mit pied à +terre, pour embrasser l'empereur de Russie, à la sortie de sa voiture. +La rencontre fut amicale, et l'abord franc, autant que peuvent l'être +les sentimens des souverains les uns envers les autres. Ils remontèrent +tous deux à cheval, et revinrent en conversant jusqu'à Erfurth. Toute la +population des campagnes bordait le grand chemin. Le temps était +magnifique et souriait à cet événement. L'artillerie des remparts les +salua, les troupes bordaient la haie, et toutes les personnes de marque +qui étaient venues à Erfurth, dans cette occasion, se trouvèrent au +logement qui avait été préparé pour l'empereur Alexandre, au moment où +il venait y mettre pied à terre, accompagné de l'empereur Napoléon. + +Ce jour-là, ils dînèrent ensemble, ainsi que le grand-duc Constantin, +qui accompagnait son frère. Le grand-maréchal avait soin de faire tenir +dans la rue un homme qui revenait à toutes jambes prévenir, lorsque la +voiture de l'empereur Alexandre paraissait, et chaque fois qu'il est +venu chez l'empereur Napoléon, celui-ci s'est toujours trouvé au bas de +l'escalier pour le recevoir. La même chose avait lieu, lorsque c'était +l'empereur Napoléon qui allait chez l'empereur de Russie. Pendant tout +le séjour qu'ils firent à Erfurth, ils mangèrent presque tous les jours +ensemble, hormis ceux où ils avaient affaire chacun chez eux. Ensuite +vinrent les rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, de Westphalie, le +prince primat, les princes d'Anhalt, de Cobourg, de Saxe, de Weimar, de +Darmstadt, Baden, Nassau, et en général tout ce qui crut devoir venir +rendre hommage à une réunion de tant de puissances. + +Le roi de Prusse n'y était pas; il s'y trouvait représenté par son frère +le prince Guillaume, qui avait résisté tout un hiver, à Paris, aux +désagrémens de la plus horrible situation dans laquelle un prince de son +rang puisse jamais se trouver, et qui sut s'en tirer avec l'estime et +l'intérêt de la société. C'est lui qui avait été chargé, près de +l'empereur, des affaires de la Prusse pendant l'hiver qui suivit le +traité de Tilsit. + +L'empereur d'Autriche ne parut pas à l'entrevue. Les dispositions qu'il +avait prises, les levées, les réquisitions de tout genre qu'il pressait +dans ses États, avaient excité les réclamations de la France: ses +préparatifs n'étaient pas achevés; les protestations lui coûtaient peu, +il résolut d'essayer encore de donner le change à l'empereur Napoléon. +Il chargea le général Vincent, qu'il savait lui être agréable, d'aller +rendre à ce prince une lettre où il repoussait les doutes qu'on avait +élevés sur la persévérance de ses sentimens[55]. + +Il y avait aussi à Erfurth les princes héréditaires de Mecklenbourg, +Schwerin et Strélitz. + +L'empereur Napoléon avait emmené le ministre des relations extérieures, +M. de Champagny; il avait, en outre, M. de Talleyrand, et comme +d'habitude, M. Maret et le prince de Neuchâtel. + +Le général Oudinot avait été envoyé comme gouverneur à Erfurth, et le +maréchal Soult, dont le corps d'armée se rendait en Espagne, passa à +Erfurth tout le temps du séjour de l'empereur, laissant ainsi prendre de +l'avance à ses troupes, qu'il rejoignit à Bayonne. + +Il vint aussi des princesses d'Allemagne, celle de Bade, ainsi que +quelques unes des différens pays du voisinage, la princesse de la +Tour-Taxis, celle de Wurtemberg, née Cobourg, etc., etc. Toutes les +matinées se passaient en visites. On dînait en réunions nombreuses, et +le soir on avait un bon spectacle. Comme on savait que l'empereur de +Russie avait l'ouïe dure, on avait fait disposer la salle de manière que +tous les souverains étaient à l'orchestre. Je me rappelle qu'à une +représentation d'_Oedipe_, au moment où l'acteur dit: «L'amitié d'un +grand homme est un bienfait des dieux», l'empereur de Russie se tourna +vers l'empereur Napoléon pour lui faire l'application de ce vers. Un +murmure flatteur, qui s'éleva dans toute l'assemblée, témoigna combien +on sentait la force et la justesse de cette application. La vie était +remplie de manière à ne pas voir le temps s'écouler. + +En général, cette année offrit un singulier tableau! L'empereur Napoléon +était à Venise, au mois de janvier, entouré des hommages de toutes les +cours et princes de l'Italie. Au mois d'avril, il était à Bayonne, +entouré de celle d'Espagne et des grands personnages de ce pays, et +enfin, au mois d'octobre, il se trouvait à Erfurth en communication avec +tout ce que je viens de citer. + +L'observateur qui a été témoin de ces rencontres ne peut s'expliquer +comment d'aussi heureux rapprochemens n'ont pas été suivis d'une paix +éternelle; et quelque respect que l'on ait pour les gouvernemens, l'on +ne peut s'empêcher de leur attribuer tout ce qui a fait disparaître la +franchise et la probité dans les transactions politiques qu'ils ont +signées, depuis plus de vingt ans, au nom des intérêts des peuples +qu'ils administrent: il faut bien qu'il y ait eu, ou duplicité, ou +mauvaise foi, ou manque de courage, ou ignorance volontaire, au moins +dans les cabinets, pour que, après s'être vus tant de fois, avoir eu +mille occasions de s'expliquer, la malheureuse humanité ait encore eu +tant de calamités à souffrir pour consoler l'amour-propre des uns et +satisfaire l'avidité des autres. Ces pensées sont tristes, et l'on ne +peut plus dire que, si la justice et la probité étaient bannies de chez +les hommes, elles se retrouveraient dans le coeur des rois. + +Si à cette réunion d'Erfurth avait pu se joindre un ministre +d'Angleterre, les querelles du monde entier auraient pu s'arranger, et, +faute de cette puissance, on ne fit que préparer les désordres +effroyables qui sont survenus depuis. Les deux empereurs de Russie et de +France avaient respectivement des affaires à régler, de l'importance +desquelles il était difficile de juger assez sainement pour déterminer +lequel des deux devait être le plus empressé à accepter l'entrevue +d'Erfurth. + +La Russie était encore occupée à la campagne qu'elle avait ouverte en +Finlande contre les Suédois, auxquels elle voulait arracher cette +province pour la réunir à sa couronne. C'est même à son arrivée à +Erfurth que l'empereur Alexandre a refusé de ratifier l'armistice +convenu entre son armée de Finlande et les Suédois. La Russie avait, en +outre, sa guerre de Turquie, qu'elle voulait pousser vivement; c'était +outre-passer ce qui avait été convenu à Tilsit à cet égard. + +L'empereur de Russie revint encore à la proposition du partage de cette +puissance; mais l'empereur Napoléon détourna cette question. Depuis +Tilsit, il avait fait demander à son ambassadeur à Constantinople, le +général Sébastiani, ses idées personnelles sur cette proposition de +l'empereur de Russie. Cet ambassadeur fut tout-à-fait opposé à ce +projet, et, dans un long rapport qu'il remit à l'empereur à son retour +de Constantinople, il lui démontra la nécessité, pour la France, de ne +jamais consentir au démembrement de l'empire turc; l'empereur Napoléon +avait adopté cette opinion. + +La Russie avait encore à demander, je crois, quelques mots d'explication +sur les projets futurs dont la Pologne pouvait être l'objet. Voilà les +questions qui étaient toutes dans l'intérêt des Russes; puis venaient +celles qui étaient dans l'intérêt des Prussiens, leurs alliés. D'après +le traité de Tilsit, dont l'empereur Alexandre était garant, la Prusse +devait payer à la France des sommes considérables, et l'armée française +devait rester en Prusse jusqu'à l'entier paiement de ces contributions. +Le roi de Prusse, pour avoir la paix, en avait passé par où l'on avait +voulu; mais depuis quelque temps il réclamait fortement contre des +sommes aussi exorbitantes, et profitait du moment où l'empereur était +engagé dans une nouvelle entreprise pour essayer de se faire remettre le +plus possible de ces impositions. + +L'empereur de Russie s'y intéressa d'autant plus volontiers, que +l'évacuation de la Prusse était une stipulation du traité de Tilsit, +dont on avait différé l'exécution en proportion du retard de +l'acquittement des contributions, tellement que le roi de Prusse était +encore à Koenigsberg, et que nous occupions à peu près tous ses États, +quoique la paix fût faite depuis un an et plus. + +L'empereur Napoléon avait, de son côté, de bien grands intérêts à faire +concourir la Russie aux changemens qu'il avait amenés en Europe depuis +la paix de Tilsit. Il avait, à la suite d'un arrangement fait avec la +maison d'Espagne, pris la Toscane sur le fils de l'infant de Parme, roi +d'Étrurie; ensuite, il avait très légèrement acquis des droits à la +succession de Charles IV, qui déshéritait ses enfans. Il avait donc +besoin de s'arranger avec l'empereur de Russie, afin qu'il n'apportât +aucun empêchement à un projet dont il avait déjà été question entre eux, +mais qui finissait autrement qu'on ne l'avait pensé. De plus, à la suite +de ce même projet, le grand-duc de Berg était monté sur le trône de +Naples en remplacement du roi Joseph, qui avait été appelé à celui +d'Espagne. Ces trois questions à régler avec les Russes étaient pour le +moins aussi importantes que celles que les Russes pouvaient avoir à +régler avec nous. + +Tels étaient les véritables motifs de l'entrevue d'Erfurth, de laquelle +dépendait la tranquillité de l'Europe. Les deux plus puissans souverains +du monde réglaient eux-mêmes leurs affaires, dont celles de toutes les +autres puissances devaient dépendre. Si l'on ne peut rapporter en détail +ce qui fut dit entre eux, on doit penser que, n'ayant fait chacun trois +ou quatre cents lieues que pour s'entendre, ils se seront réciproquement +dit tout ce qui les intéressait, et qu'ils se seront de même passé tout +ce qu'ils désiraient entreprendre. Or, ce qui leur était nécessaire à +tous deux, pour donner suite à leurs projets ultérieurs, c'était de se +garantir la paix dont ils avaient besoin pour l'exécution de ces mêmes +projets. On ne peut pas supposer que l'entrevue d'Erfurth se soit passée +sans que l'on y ait agité tout ce qui pouvait paraître douteux dans la +politique des deux puissances, comme dans les sentimens des deux +souverains. + +On pourrait donc juger de ce qui a été dit à Erfurth entre les deux +souverains, par ce qu'ils ont entrepris tous deux à la suite de cette +conférence, de même qu'on pourra juger de celui qui a manqué à ses +engagemens, par ce qui est survenu, et qui ne devait pas arriver (la +guerre d'Autriche). Il n'est pas besoin de longs raisonnemens pour +démontrer que, s'il y avait eu le moindre nuage entre les deux +souverains, la conséquence eût été, pour les Russes, de suspendre leur +expédition de Finlande, leur guerre contre les Turcs, et de se préparer +à revoir encore sur le Niémen l'armée française, qui, dans ce cas, +n'aurait pas évacué la Prusse; de même que, pour la France, la première +conséquence aurait été d'abandonner son entreprise sur l'Espagne, et de +mettre, autant que possible, les choses au point où elles étaient avant +toute espèce de dérogation au traité de Tilsit, en reprenant les +avantages de position que l'on avait à cette époque. Mais, loin de là, +l'harmonie entre ces deux souverains a été telle que non seulement ils +se sont accordé réciproquement tout ce qu'ils avaient à se demander, +mais que la France ayant manifesté quelque désir de voir changer +l'ambassadeur de Russie à Paris contre celui de Russie à Vienne, +l'empereur Alexandre s'empressa d'y obtempérer; et le prince Alexandre +Kourakin, qui était ambassadeur de Russie à Vienne, reçut ordre de venir +occuper le même poste à Paris. Le motif de ce changement était que son +prédécesseur, le général comte Tolstoy, plus militaire que diplomate, +s'engageait souvent à Paris dans des discussions de guerre avec des +généraux qui n'étaient pas plus diplomates que lui, mais aussi bons +militaires, et qu'il pouvait en résulter des inconvéniens, en ce que ces +généraux rapportaient comme des paroles d'oracle ce que leur avait dit +l'ambassadeur de Russie. + +Les conférences d'Erfurth n'eurent pas un seul jour d'ombrage; les +souverains y étaient aux petits soins l'un pour l'autre, et tout +présentait le spectacle d'une union parfaite, dont tout le monde se +réjouissait. + +Le duc de Saxe-Weimar, dont le fils avait épousé une soeur de l'empereur +de Russie, et chez lequel avait lieu, en quelque sorte, cette réunion, +donna une fête pleine de magnificence. Elle commença, par un déjeuner, +sous une tente absolument pareille à celle qu'avait l'empereur la veille +de la bataille d'Iéna; elle était tendue au même endroit; les feux de +bivouac étaient allumés à la même place. Il fallait que le duc de Weimar +se fût bien fait rendre compte de toutes ces particularités pour en +avoir retracé le souvenir aussi exactement. Après le déjeuner, on monta +à cheval, et il conduisit lui-même la compagnie absolument par la même +direction qu'avait suivie la tête de nos colonnes pour attaquer la ligne +prussienne; il fit de même suivre tout le mouvement qu'avait fait notre +armée, et, arrivé sur le terrain où la bataille avait été décidée, on y +trouva, de distance en distance, des baraques sur un alignement +déterminé; elles étaient garnies de fusils et de gardes-chasse. + +À peine les souverains y avaient-ils pris chacun une place, que des +traqueurs, que l'on n'apercevait pas, commencèrent à faire lever une +quantité prodigieuse de gibier, qu'ils chassèrent sur les baraques, d'où +les tireurs les tuaient à loisir: c'était une seconde bataille d'Iéna +contre des perdreaux. Après cette chasse, on vint en faire une à tir au +cerf, puis on alla dîner à Weimar chez le duc régnant. + +Le grand-maréchal Duroc avait eu soin d'y envoyer la troupe des acteurs +français qui était à Erfurth, de sorte que la soirée fut complète; elle +se termina par un bal qui dura toute la nuit. + + + + +NOTES + +[1: Formule du serment. «Je jure d'exercer loyalement l'autorité qui +m'est confiée par Sa Majesté l'empereur des Français et roi d'Italie, de +ne m'en servir que pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité +publique, de concourir de tout mon pouvoir à l'exécution des mesures qui +seront ordonnées pour le service de l'armée française, et de +n'entretenir aucune correspondance avec les ennemis.»] + +[2: _Extrait des minutes de la secrétairerie d'État_. + +En notre camp impérial de Berlin, le 21 novembre 1806. + +«NAPOLÉON, empereur des Français et roi d'Italie, considérant, + +«1° Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens suivi +universellement par tous les peuples policés; + +«2° Qu'elle répute ennemi tout individu appartenant à l'État ennemi, et +fait, en conséquence, prisonniers de guerre, non seulement les équipages +des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux +de commerce et des navires marchands, et même les facteurs de commerce +et les négocians qui voyagent pour les affaires de leur négoce; + +«3° Qu'elle étend aux bâtimens et marchandises du commerce et aux +propriétés des particuliers le droit de conquête, qui ne peut +s'appliquer qu'à ce qui appartient à l'État ennemi; + +«4° Qu'elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux +havres et aux embouchures de rivières, le droit de blocus, qui, d'après +la raison et l'usage des peuples policés, n'est applicable qu'aux places +fortes; + +«5° Qu'elle déclare bloquées des places devant lesquelles elle n'a pas +même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une place ne soit bloquée que +quand elle est tellement investie, qu'on ne puisse tenter de s'en +approcher sans un danger imminent; + +«6° Qu'elle déclare même en état de blocus, des lieux que toutes ses +forces réunies seraient incapables de bloquer, des côtes entières et +tout un empire; + +«7° Que cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que +d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce +et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine et l'industrie du continent; + +«8° Que tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le +continent le commerce de marchandises anglaises, favorise par là ses +desseins et s'en rend complice; + +«9° Que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges +de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de toutes les +autres; + +«10° Qu'il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il +se sert, et de le combattre de la manière qu'il combat, lorsqu'il +méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentimens libéraux, +résultat de la civilisation parmi les hommes; + +«Nous avons résolu d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a +consacrés dans sa législation maritime. + +«Les dispositions du présent décret seront constamment considérées comme +principe fondamental de l'empire, jusqu'à ce que l'Angleterre ait +reconnu que le droit de la guerre est un, et le même sur terre que sur +mer; qu'il ne peut s'étendre, ni aux propriétés privées, quelles +qu'elles soient, ni à la personne des individus étrangers à la +profession des armes, et que le droit de blocus doit être restreint aux +places fortes réellement investies par des forces suffisantes. + +«Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui suit: + +Art. 1er. «Les îles britanniques sont déclarées en état de blocus. + +Art. 2. «Tout commerce et toute correspondance avec les îles +britanniques sont interdits. En conséquence, les lettres ou paquets +adressés ou en Angleterre ou à un Anglais, ou écrits en langue anglaise, +n'auront pas cours aux postes, et seront saisis. + +Art. 3. «Tout individu de l'Angleterre, de quelque état ou condition +qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par +celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre. + +Art. 4. «Tout magasin, toute marchandise, toute propriété, de quelque +nature qu'elle puisse être, appartenant à un sujet de l'Angleterre, ou +provenant de ses fabriques ou de ses colonies, est déclarée de bonne +prise. + +Art. 5. «Le commerce des marchandises anglaises est défendu; et toute +marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses fabriques et +de ses colonies, est déclarée de bonne prise. + +Art. 6. «La moitié du produit de la confiscation des marchandises et +propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédens, sera +employée à indemniser les négocians des pertes qu'ils ont éprouvées par +la prise des bâtimens de commerce qui ont été enlevés par les croisières +anglaises. + +Art. 7. «Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des +colonies anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent +décret, ne sera reçu dans aucun port. + +Art. 8. «Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration, +contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi; et le navire et la +cargaison seront confisqués comme s'ils étaient propriété anglaise. + +Art. 9. «Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement +définitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans notre +empire ou dans les pays occupés par l'armée française, relativement à +l'exécution du présent décret. Notre tribunal des prises à Milan sera +chargé du jugement définitif desdites contestations qui pourront +survenir dans l'étendue de notre royaume d'Italie. + +Art. 10. «Communication du présent décret sera donnée, par notre +ministre des relations extérieures, aux rois d'Espagne, de Naples, de +Hollande et d'Étrurie, et à nos autres alliés dont les sujets sont +victimes, comme les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la +législation maritime anglaise. + +Art. 11. «Nos ministres des relations extérieures, de la guerre, de la +marine, des finances, de la police, et nos directeurs généraux des +postes, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du +présent décret.» + + _Signé_, NAPOLÉON. +] + +[3: On peut juger de l'influence que M. Maret acquit dans cette +campagne: l'empereur resta dix mois absent, à quatre portefeuilles par +mois.] + +[4: Le _Bug_ sépare le pays de la rive gauche de la Narew d'avec la +Gallicie.] + +[5: + _Au général Savary._ + + Liebstadt, le 21 février. + +«Vous recevrez demain, général, les avancements que vous avez demandés à +l'empereur pour votre corps d'armée. Je reçois votre lettre du 17, trois +heures après midi, que, par erreur, on avait datée du 28. Je vous dirai +de confiance, mon cher Savary, que l'empereur trouve vos dépêches +obscures, parce qu'il n'y a pas de division. Il faut d'abord raconter +les faits, présenter la position respective des deux armées, au moment +où vous écrivez: vous pouvez alors expliquer quelle est votre position, +mais en raisonnant il faut avoir soin de distinguer les différentes +hypothèses. Songez que la lettre à laquelle vous répondez est déjà loin +de la mémoire de l'empereur, et qu'en discutant ces lettres, il faut +poser les questions. Vous sentez que ce que je vous dis tient à mon +ancienne amitié pour vous et à ma vieille expérience. + +«L'empereur est fâché que le général Oudinot vous ait quitté, parce +qu'ayant trouvé l'ennemi, il aurait fallu faire une demi-marche sur lui. +Il serait fâcheux pour vous qu'instruit du départ du général Oudinot, il +se reportât en avant pour se rapprocher de vous, et fît en quelque sorte +disparaître le fruit de votre victoire. Puisque vous avez envoyé le +général Suchet à Willenberg, et que les communications étaient libres, +vous deviez sentir que le départ du général Oudinot n'était plus d'une +pressante utilité. + +«La saison, la leçon qu'a reçue le général Essen, le détermineront +vraisemblablement à se tenir tranquille; mais soyez bien persuadé qu'il +n'a que vingt mille hommes. + +«Si vous pouvez vivre à Ostrolenka, l'intention de l'empereur est que +vous y réunissiez votre corps d'armée, d'abord parce qu'il faut évacuer +tous vos blessés. Faites quelques détachemens de cavalerie et quelques +détachemens d'infanterie pour soutenir les hommes à cheval, et qu'ils ne +puissent être compromis. Ces détachemens appuieront et soutiendront les +lignes de l'Omulew et même celle de la Wkra. + +«Si vous ne pouvez pas vivre à Ostrolenka, l'intention de Sa Majesté est +que vous portiez votre quartier-général à Pultusk, occupant toujours +Ostrolenka par un corps composé d'infanterie, de cavalerie et +d'artillerie. Vous garderez la ligne de l'Omulew par des piquets +d'infanterie et de cavalerie détachés du corps d'observation +d'Ostrolenka. + +«Au premier mouvement offensif que l'ennemi ferait sur Ostrolenka, le +corps d'observation se jetterait sur la rive droite de la Narew et +derrière l'Omulew, et s'il était forcé dans cette position, il se +retirerait derrière la petite rivière d'Orezyc. Dans cette circonstance, +vous manoeuvreriez de manière à soutenir vos postes de l'Orezyc, puisque +vos postes sur cette rivière couvriraient la communication de l'armée; +mais enfin, si les forces de l'ennemi étaient considérables, et que vous +crussiez devoir avec avantage le combattre à Pultusk, vous repasseriez +la Narew en gardant en force Siérock, dont les fortifications doivent +déjà avoir acquis un caractère de force imposant. + +«Telle est votre instruction générale: vos opérations ne doivent jamais +être liées à celles de la grande armée; votre rôle est de défendre +Varsovie en défendant, autant que possible, Siérock et la Narew, et si +vous étiez forcé dans ces positions, vous défendriez Praga et la +Vistule. Vous sentez assez, général, que ceci n'est que dans le cas où +l'ennemi tenterait une grande opération sur vous, ce qui n'est pas +probable, car la position qu'une partie de la grande armée occupe à +Osterode et à Guttstadt lui en imposerait trop. + +«Si l'ennemi, de son côté, se tient en observation, vous devez, comme je +vous l'ai dit, agir de manière à le tenir éloigné de nos communications, +et garder par un corps d'observation de cavalerie, d'infanterie et +d'artillerie, Ostrolenka et l'Omulew. Un seul régiment que le maréchal +Davout a laissé avec le général Grandeau à Mysziniec, en a tellement +imposé à l'ennemi, qu'il a maintenu les communications pendant quinze +jours, et cependant ce régiment se trouvait éloigné de vingt lieues, et +n'avait aucune ligne pour le couvrir. + +«L'empereur, général, désire que vous cantonniez vos troupes, afin +qu'elles se reposent des fatigues qu'elles ont éprouvées. Vous pouvez +même les étendre jusqu'à Praznitz, où il y a une manutention; il y en a +aussi à Makow. La petite ville de Pultusk, Nasielzk et tous les pays +environnans sont à votre disposition. Vous pouvez donc en tirer ce qui +est nécessaire pour bien faire vivre votre armée, etc. + +«Une division de dix mille Bavarois est en marche pour se rendre de la +Silésie à Varsovie; elle sera réunie à votre corps d'armée et concourra +au même but. L'empereur regarderait comme une chose nécessaire que vous +pussiez occuper Wiskowo. La légion polonaise qui se réunit à Varsovie +pourrait être chargée d'occuper ce point. + +«Vous voyez, général, par le système d'opérations qui vous est prescrit, +que vous ne devez avoir aucun embarras d'équipages, bagages, etc., même +à Pultusk. Il suffit que vous y ayez seulement en magasin des farines, +du pain et de l'eau-de-vie pour votre corps d'armée pendant quinze +jours. Occupez vous essentiellement de l'administration, afin que votre +armée soit bien nourrie; faites reposer la division de dragons du +général Becker; enfin ayez de bons espions; tendez quelques embuscades, +et ordonnez quelques surprises, afin de faire quelques prisonniers; par +là vous obtiendrez des nouvelles. Écrivez-moi tous les jours, et +envoyez-moi l'état de vos cantonnemens. + +«Je crois devoir vous observer, général, qu'en vous disant que vos +opérations n'ont rien de commun avec la grande armée cela n'a rapport +qu'aux grandes opérations militaires; car vous devez toujours avoir +l'oeil et porter un grand soin pour couvrir les communications de +Varsovie à Osterode, et, par conséquent, vous devez correspondre avec le +général Davout, qui aura des postes à Neidenburg. Vous voyez que cette +instruction se divise en deux: en grande opération de guerre, en cas que +l'ennemi prenne l'offensive, et en opération ordinaire pour rester en +observation, et couvrir les communications de Varsovie. + +«Dans la première supposition, vous agissez seul; + +«Dans la seconde il faut que vous ayez soin de couvrir les +communications de Varsovie. + +«Vous trouverez ci-jointe la route de l'armée, qui se trouve défendue +par l'Omulew et la Wkra.» ] + +[6: + _Monsieur Decrès,_ + +«En lisant avec attention l'état de la marine du 1er avril, je vois avec +satisfaction le bon état de mon escadre de Cadix. Je vois avec peine +qu'à Toulon vous n'ayez pas encore fait armer _le Robuste_ et _le +Commerce de Paris_. Je voudrais savoir ces deux vaisseaux en rade, ce +qui me ferait cinq vaisseaux avec _l'Annibal_, _le Génevois_ et _le +Borée_. + +«Le grand-seigneur me demande à force d'envoyer cinq vaisseaux devant +Constantinople, pour, avec son escadre, faire des incursions dans la mer +Noire. Il a, lui, quinze vaisseaux armés: faites donc sans retard, je +vous prie, mettre ces deux vaisseaux en rade; faites aussi commencer +_l'Ulm_ et _le Danube_; faites achever _le Donawerth_ et _le Superbe_ à +Gênes. Si _le Donawerth_ pouvait être fini, cela me donnerait six +vaisseaux de mon escadre de Toulon, six de celle de Cadix, cela me +ferait douze vaisseaux. Faites donc finir à Rochefort _le Tonnant_, afin +que j'aie là bientôt sept vaisseaux; faites finir à Lorient _l'Alcide_, +afin qu'avec _le Vétéran_ cela me fasse trois vaisseaux. Il faut que les +sept vaisseaux que j'ai à Brest soient mis en état de faire toute espèce +d'entreprises, même d'aller aux Indes. Je désire donc qu'au mois de +septembre je puisse disposer et faire partir, dans vingt-quatre heures, +pour les missions les plus éloignées, sept vaisseaux de Brest, trois de +Lorient, sept de Rochefort: total de l'Océan, dix-sept vaisseaux; six de +Cadix, compris _l'Espagnol_, six de Toulon: total de la Méditerranée, +douze. Total général, vingt-neuf vaisseaux. Le roi de Hollande aura +également sept vaisseaux propres à toute expédition; mais, pour arriver +à ce but, il n'y a pas un moment à perdre, puisque nous voilà déjà en +mai. Vous n'avez donc plus que quatre ou cinq mois. Ces vingt-neuf +vaisseaux ne me seront pas inutiles pour la guerre dans laquelle je suis +engagé. Je vous prie de faire des recherches, et de me faire une note +sur une expédition en Perse. Quatre mille hommes d'infanterie, dix mille +fusils, et une cinquantaine de pièces de canon sont désirés par +l'empereur de Perse. Quand pourraient-ils partir et où pourraient-ils +débarquer? Ils feraient un point d'appui, donneraient de la vigueur à +quatre-vingt mille hommes de cavalerie qu'il a, et obligeraient les +Russes à une diversion considérable. Je vous dirai, pour vous seul, que +j'envoie en ambassade extraordinaire le général Gardanne, mon +aide-de-camp; des officiers d'artillerie et du génie. Un ingénieur de la +marine, qui ne serait pas très utile en France, qui verrait les ports, +serait d'une grande utilité dans cette ambassade. + +«J'ai vu avec plaisir le bon état de la petite division qui est à +Bordeaux. Ces quatre frégates paraissent être bonnes à toute espèce de +missions. La frégate qui est au port du Passage y restera-t-elle donc +perpétuellement? Quand les deux frégates qui sont au Havre iront-elles à +Cherbourg? Nous aurions là une division qui serait prête à tout. La +division qui est à Saint-Malo est-elle prête à tout? Cela nous ferait +dix frégates disponibles. Il y a deux ans nous avions fait partir +plusieurs frégates une à une pour nos îles. Ce serait-il le cas cette +année? Vous pouvez, à ce que je vois, augmenter la division de +Saint-Malo de _l'Avranches_. Je n'ai pas vu dans tous ces états de +situation _la Thétis_, qui revient de la Martinique. Il faudrait bien +cependant, si cela était possible, envoyer quelque chose à +Saint-Domingue, et à la Martinique quelque brick ou bâtimens légers. + +«Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. + + «_Signé_, NAPOLÉON.» + + Finkenstein, 22 avril 1807. +] + +[7: Le maréchal Lannes, après s'être rétabli à Varsovie, était venu +rejoindre l'empereur, et il avait pris le commandement d'un corps formé +avec des troupes qui venaient du siége de Dantzick et avec les +grenadiers réunis.] + +[8: Quand on connaît l'accoutrement du soldat russe, on ne peut en être +étonné.] + +[9: La garde russe, à cette époque-là, était composée + +du régiment Fréologinski fort de 4 bataillons. +du régiment Semonwski 2 +du régiment Ismullowski 2 +d'un bataillon de chasseurs 1 +des grenadiers du corps 2 + +Total 11 bataillons. + +Les régimens Semonwski, Ismullowski et les grenadiers du corps furent +engagés à Friedland et souffrirent aussi; de sorte qu'il n'y avait que 5 +bataillons qui fussent réellement intacts, chaque bataillon russe n'a +pas plus de 500 hommes. + +Il y avait en cavalerie: + +Les cosaques du corps 100 hommes. +La garde à cheval, 5 escadrons 500 +Les chevaliers-gardes, 5 escadrons 500 +Les hussards du corps 500 +Le régiment des hussards, du grand-duc, +10 escadrons 1000 + +Total 2600 hommes. + +C'était cette troupe qui formait les 22 escadrons qui couvrirent la +retraite des Russes, après la bataille de Friedland.] + +[10: Il est appelé en Russie Labanow Rostoski.] + +[11: L'attention alla jusqu'à des cuisiniers, domestiques et autres +détails de ce genre.] + +[12: On trouve dans toutes les maisons grecques un peu aisées, les +portraits des membres de la famille impériale russe, et de tous les +généraux des armées de ce même pays.] + +[13: Avec lui il faut comprendre les Arméniens et les Juifs; dans +l'empire ottoman d'Europe, ces trois classes réunies égalent celle des +Turcs.] + +[14: Le lecteur ne doit pas oublier que ces Mémoires étaient écrits +avant la mort de l'empereur Alexandre.] + +[15: Lorsque l'on verra les Russes maîtres de Byzance, on se rappellera +les prédictions de l'empereur Napoléon, et l'on s'expliquera mieux +pourquoi il fit la guerre à la Russie, après qu'elle se fut elle-même +détachée de son alliance; pourquoi il s'était allié à l'Autriche; +pourquoi il avait fait entrer l'Espagne dans son système, et enfin de +quelle importance était l'occupation de l'Égypte à laquelle il pouvait +toujours atteindre ayant Ancône et Corfou. + +Lorsque ce moment arrivera, que dira le commerce maritime de France et +que deviendra-t-il? n'ayant point de colonies, il rencontrera partout la +concurrence des étrangers, et il se trouvera grevé de plusieurs droits +de douane à leur profit, avant de rapporter dans la métropole des +denrées de retour, qui y seront apportées de tout côté à meilleur +compte. + +Il sera bien temps alors de reconnaître l'erreur dans laquelle on est +tombé; on paiera cher l'égarement où l'on s'est laissé entraîner en +1814.] + +[16: L'empereur ayant su que la reine de Prusse venait le voir (elle le +lui avait fait demander), envoya ses voitures, ses chevaux, ses écuyers +et ses gardes pour l'accompagner, la conduire jusqu'à Tilsit et ensuite +la ramener chez elle.] + +[17: L'empereur rendit la liberté aux paysans et abolit le servage dans +le duché de Varsovie; ce bienfait, qui s'étendra sans doute aux autres +parties de la Pologne, date de l'entrée de l'empereur dans ce pays.] + +[18: Je tiens d'un témoin qu'à Tilsit même, M. de Nowosilsow, employé à +la chancellerie russe, et fort attaché à l'empereur Alexandre, avait dit +à ce prince: «Sire, je dois vous rappeler le sort de votre père»; et que +l'empereur lui avait répondu: «Eh mon Dieu! je le sais, je le vois, mais +que voulez-vous que je fasse contre la destinée qui m'y conduit?» En +Russie les nobles sont-ils donc comme les janissaires à Constantinople, +faut-il leur plaire ou mourir?] + +[19: _État des contributions de divers genres imposées aux pays conquis +dans la campagne._ + +Recouvrées au 31 octobre 1808. + +Contribution extraordinaire de guerre... 311,661,982 f. 75 c. +Impositions ordinaires.................. 76,676,960 66 +Saisies des caisses..................... 16,171,587 62 +Ventes.................................. 66,842,119 50 + + Total..... 471,352,650 f. 53 c. + +À recouvrer. + +_Royaume de Westphalie._ +Contributions de guerre................. 7,065,437 f. 63 c. +Impositions ordinaires.................. 6,917,692 61 + +_Dantzick._ +Contributions de guerre................. 1,229,643 14 +Intérêts des obligations................ 2,446,369 16 +Comté de Hanau.......................... 2,428 58 + +_Bayreuth._ +Contributions de guerre................. 1,628 53 +Pour les domaines suivant + le traité du 15 octobre............... 15,000,000 00 +Les fournitures pour + l'armée............................... 2,000,000 00 +Poméranie suédoise, + contributions de guerre............... 1,728,559 97 +Villes anséatiques, _ibid_......... 3,000,000 00 + + 39,391,759 f. 62 c. + + Total général..... 510,744,410 f. 15 c. + + _Report_..... 510,744,410 f. 15 c. + +Aperçu estimatif de la valeur des fournitures + prises sur l'ennemi ou faites par le pays et + non imputées sur les contributions +Subsistances........................... 55,333,926 f. 44 c. +Hôpitaux............................... 18,177,957 50 +Habillemens............................ 7,636,950 43 +Chevaux................................ 6,840,920 00 + +_Artillerie._ +3,000 pièces d'arbres à 75 fr. + 225,000 fr. des dépôts des mines, + 812,706 fr. 8 c...................... 1,037,706 08 +Bois de chauffage, à Berlin............ 1,373,935 49 +Porcelaine............................. 65,860 00 +Métaux trouvés à la monnaie............ 16,256 00 + + 90,483,511 f. 94 c. + + Total général..... 601,227,922 f. 09 c. +] + +[20: J'avais été informé que, très peu de jours auparavant, elle avait +dit dans son intérieur: «Je m'attends à apprendre un de ces jours que ce +petit Jérôme sera mon neveu»; et si on avait voulu en faire une mauvaise +plaisanterie, cela ne serait pas arrivé plus à propos.] + +[21: Je sens que ces détails sont hardis; mais ils se débitaient +publiquement à Saint-Pétersbourg, encore pendant mon séjour; je les +rapporte tels qu'ils m'ont été donnés, comme je l'ai dit: je dois +ajouter que j'ai lu à la même époque, dans ce pays, des détails non +moins graves sur l'empereur Napoléon, et ils étaient faux.] + +[22: Un gentilhomme digne de foi m'a rapporté que les conjurés avaient +envoyé sur-le-champ chercher le docteur W..., premier chirurgien actuel +de l'empereur de Russie, et lui avaient ordonné d'arranger cette plaie +et de tâcher de donner au visage un air d'apoplexie; que W... s'était +ensuite rendu chez le grand-duc, et lui avait dit que tout était fini. +«A-t-il abdiqué? demanda le grand-duc.--Il n'a pas voulu, répondit W..., +et il est mort.» La vérité se montra alors au grand-duc, mais il était +lui-même sous les poignards et il feignit de ne se douter de rien.] + +[23: Meurtriers de l'empereur Paul.] + +[24: Il est bon de remarquer que pendant mon séjour en Russie, j'avais +contracté des liaisons avec l'ambassadeur de Naples, le duc de +Serra-Capriola, qui était inconsolable du malheur arrivé à ses maîtres, +et qui chaque fois que nous conversions ensemble me priait ou de ne pas +les lui nommer, ou de le faire toujours d'une manière à ménager sa +douleur: je voulais savoir de lui comment sa cour avait pu se décider à +se jeter dans la coalition de 1805, où elle n'avait rien à gagner, et où +elle pouvait tout perdre; il me répondit nettement que ce n'était pas sa +cour qui s'y était jetée, qu'on l'y avait forcée; qu'il avait eu beau la +défendre ici; qu'il n'y avait rien gagné, et qu'en un mot, c'était de +Saint-Pétersbourg qu'ils avaient reçu l'ordre d'ouvrir leurs ports et de +marcher, m'observant qu'ils en recevaient une bien triste récompense. + +L'ambassadeur d'Autriche, qui était M. le comte de Meerfeld, me disait à +peu près les mêmes choses à la même occasion; nous causions souvent de +guerre, et je lui demandais où ils avaient pu trouver un motif à celle +de 1805; eux surtout, les Autrichiens, qui étaient si épuisés des +guerres précédentes. Il me répondit que ce n'étaient pas eux qui y +avaient pensé; qu'ils s'en étaient au contraire défendus tant qu'ils +avaient pu, et que ce n'était que par suite des instigations de la +Russie qu'ils s'étaient enfin rendus, en ajoutant malicieusement: «Vous +verrez, vous verrez, dans quelques mois.»] + +[25: M. de Laval est un émigré français qui a épousé une dame russe.] + +[26: Je rapporte les propres expressions dans lesquelles il me l'a +raconté lui-même, dans ces derniers temps, en mai ou juin 1815, à +l'Élysée, à Paris.] + +[27: «Après avoir inutilement fait tous mes efforts pour conserver la +neutralité, à l'avantage de nos vassaux chéris et fidèles; après avoir +fait, pour obtenir ce but, le sacrifice de tous mes trésors, m'être même +porté, au grand préjudice de mes sujets, à fermer mes ports à mon ancien +et loyal allié le roi de la Grande-Bretagne, je vois s'avancer vers +l'intérieur de mes États les troupes de S. M. l'empereur des Français. +Son territoire ne m'étant pas contigu, je croyais être à l'abri de toute +attaque de sa part; ces troupes se dirigent sur ma capitale. Considérant +l'inutilité d'une défense, et voulant éviter une effusion de sang sans +probabilité d'aucun résultat utile, et présumant que mes fidèles vassaux +souffriront moins dans ces circonstances si je m'absente de ce royaume, +je me suis déterminé, pour leur avantage, à passer avec la reine et +toute ma famille dans mes États d'Amérique, et à m'établir dans la ville +de Rio-Janeiro jusqu'à la paix générale. Considérant qu'il est de mon +devoir, comme de l'intérêt de mes sujets, de laisser à ce pays un +gouvernement qui veille à leur bien-être, j'ai nommé, tant que durera +mon absence... (ici est détaillée la composition du gouvernement). + +D'après la confiance que j'ai en eux tous, et à la longue expérience +qu'ils ont des affaires, je tiens pour certain qu'ils rempliront leurs +devoirs avec exactitude; qu'ils administreront la justice avec +impartialité; qu'ils distribueront les récompenses et les châtimens +suivant les mérites de chacun; que mes peuples seront gouvernés d'une +manière qui décharge ma conscience. + +«Les gouverneurs le tiendront pour dit; ils se conformeront au présent +décret, ainsi qu'aux instructions qui y sont jointes, et les +communiqueront aux autorités compétentes. + +«Donné au palais de Notre-Dame d'Aduja, le 26 novembre 1807. + + «LE PRINCE.» + +_Instructions._ + +«Les gouverneurs du royaume nommés par mon décret de ce jour, prêteront +le serment d'usage entre les mains du cardinal-patriarche. + +«Ils maintiendront la rigoureuse observance des lois du royaume. + +«Ils conserveront aux nationaux tous les priviléges qui leur ont été +accordés par moi et par mes ancêtres. + +«Ils décideront à la pluralité des voix les questions qui leur seront +soumises par les tribunaux respectifs. + +«Ils pourvoieront aux emplois d'administration et de finances, aux +offices de justice, dans la forme pratiquée jusqu'à ce jour. + +«Ils défendront les personnes et les biens de mes fidèles sujets. + +«Ils feront choix pour les emplois militaires de personnes dont ils +connaîtront les bons services. + +«Ils auront soin de conserver, autant que possible, la paix dans le +pays; que les troupes de l'empereur des Français aient de bons logemens; +qu'elles soient pourvues de tout ce qui leur sera nécessaire pendant +leur séjour dans ce royaume; qu'il ne leur soit fait aucune insulte, et +ce, sous les peines les plus rigoureuses, conservant toujours la bonne +harmonie qui doit exister entre nous et les armées des nations avec +lesquelles nous nous trouvons unis sur le continent. + +«En cas de vacance par mort ou autrement d'une des charges de gouverneur +du royaume, il sera pourvu au remplacement à la pluralité des voix; je +me confie en leurs sentimens d'honneur et de vertu. J'espère que mes +peuples ne souffriront pas de mon absence, et que, revenant bientôt +parmi eux avec la permission de Dieu, je les trouverai contens, +satisfaits et animés du même esprit qui les rend si dignes de mes soins +paternels. + + «LE PRINCE.» + +«Donné au palais de Notre-Dame d'Aduja, le 26 novembre 1807.»] + +[28: _Lettre de Charles IV à l'empereur Napoléon._ + + «Monsieur mon frère, + +«Dans le moment où je ne m'occupais que des moyens de coopérer à la +destruction de notre ennemi commun, quand je croyais que tous les +complots de la ci-devant reine de Naples avaient été ensevelis avec sa +fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir, que l'esprit +d'intrigue la plus horrible a pénétré jusque dans le sein de mon palais; +hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux! mon +fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le complot +horrible de me détrôner; il s'était porté jusqu'à l'excès d'attenter +contre la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni avec la +rigueur la plus exemplaire des lois. _La loi qui l'appelait à la +succession doit être révoquée; un de ses frères sera plus digne de le +remplacer et dans mon coeur et sur le trône_. Je suis dans ce moment à la +recherche de ses complices, pour approfondir ce plan de la plus noire +scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en instruire +V. M. I. et R., en la priant de m'aider de ses lumières et de ses +conseils. + +«Sur quoi je prie, etc. + + «CHARLES. + + «À Saint-Laurent, ce 29 novembre 1807.» +] + +[29: Le maréchal de Turenne est né à Sedan, et c'est lui qui a fondé +l'hôpital militaire de cette ville.] + +[30: _Voyez_ ci-dessus la lettre de Charles IV, note 28.] + +[31: _Lettre de la reine d'Espagne au grand-duc_ (écrite en français). + + «Monsieur mon frère, + +«Je n'ai aucun ami, sinon V.A.I.; mon cher mari vous écrit, vous demande +votre amitié: seulement en vous et en votre amitié, nous nous confions +mon mari et moi. Nous nous unissons pour vous demander que vous nous +donniez la preuve la plus forte de votre amitié pour nous, qui est de +faire que l'empereur connaisse notre sincère amitié, de même que nous +avons toujours eue pour lui et pour vous, de même que pour les Français. +Le pauvre prince de la Paix, qui se trouve emprisonné et blessé pour +être notre ami, et qui vous est dévoué, de même qu'à toute la France, se +trouve ici pour cela, et pour avoir désiré vos troupes, de même parce +qu'il est notre unique ami. Il désirait et voulait aller voir V.A.I., et +actuellement il ne cesse de le désirer et l'espérer. V.A.I., +obtenez-nous que nous puissions finir nos jours tranquilles dans un +endroit convenable à la santé du roi, qui est délicate, de même que la +mienne, avec notre ami, unique ami, l'ami de V.A.I., le pauvre prince de +la Paix, pour finir nos jours tranquillement. Ma fille sera mon +interprète, si je n'ai pas la satisfaction de pouvoir connaître et +parler à V.A.I.; pourrait-elle faire tous ses efforts pour nous voir? +quoique ce fût un instant de nuit, comme elle voudrait. + +«L'adjudant-commandant de V.A.I. vous dira tout ce que nous lui avons +dit. J'espère que V.A.I. nous obtiendra ce que nous désirons et +demandons, et que V.A.I. pardonne nos griffonnages et oubli de lui +donner de l'altesse, car je ne sais où je suis, et croyez que ce n'est +pas pour lui manquer; l'assurance de toute mon amitié. + +«Je prie Dieu, etc. + + «Votre très affectionnée, + + «LOUISE.» +] + +[32: Mémoire publié au commencement de 1809.] + +[33: Dernière ville d'Espagne du côté de Bayonne.] + +[34: Dernière ville de France.] + +[35: M. de Cevallos, dans son Mémoire, présente à ses lecteurs, comme le +motif qui a déterminé le roi à aller à Bayonne, la réponse qui termine +ici mon dialogue avec lui. Il la présente même d'une manière qui +prêterait à rire plutôt qu'elle ne paraîtrait un motif suffisant pour +avoir autorisé le départ du roi. + +M. de Cevallos sait bien mieux que personne qu'il a obscurci la vérité, +dans la manière dont il a rapporté ce fait. Qui mieux que lui pouvait +savoir si le roi était dans l'intention de satisfaire la France? Il +n'ignorait pas ce que la France pouvait exiger et désirer de la part de +l'Espagne, dont il avait suivi les relations politiques les plus intimes +avec cette même France; et dès-lors qui est-ce qui pouvait mieux juger +que lui où se trouverait la difficulté, s'il devait y en avoir une? Je +ne lui ferai pas l'injure de croire qu'il l'ignorait ou qu'il ne l'avait +pas aperçu: il a donné trop de preuves de sa perspicacité en ce genre. +C'est sans doute parce qu'il connaissait les deux revers de la médaille +qu'il s'efforçait de m'exposer des difficultés sur lesquelles j'avais +l'avantage d'un homme qui, n'ayant rien à cacher, avait un argument +franc plus fort que le sien. M. de Cevallos avait trop d'esprit, sans +doute, pour être la dupe de qui que ce fût, mais ce n'était pas une +raison pour que je fusse la sienne. + +En supposant que la réponse qu'il me prête soit vraie, il savait mieux +que moi si je m'abusais moi-même ou si je le trompais, puisqu'il +connaissait nos affaires avec son pays; dès-lors comment se +justifiera-t-il d'être parti d'un argument qu'il savait ne pouvoir être +vrai, pour avoir consenti au départ du roi? Il y a là quelque chose qui +ne peut s'expliquer que de ces deux manières: ou M. de Cevallos a +dénaturé ma réponse, et c'est ce que j'atteste; ou bien il a trahi le +roi dans l'intérêt d'une nouvelle fortune à laquelle il voulait +s'attacher, et dès-lors son Mémoire n'est qu'un pamphlet qu'il a écrit à +la hâte, pour se mettre à l'abri du ressentiment de ses compatriotes; +car on verra par la suite de ces Mémoires qu'il pouvait y être exposé.] + +[37: Pour comprendre ceci, il faut connaître la manière dont on attelle +en Espagne; chaque mule d'un attelage a ses traits attachés à +l'avant-train de la voiture, de sorte que les mules de la tête de +l'attelage ont des traits de quarante pieds de long. Or, comme elles +sont accouplées deux à d'eux, il en résulte qu'il y avait une réunion de +seize traits à l'avant-train de la voiture du roi, en sorte que toutes +les mules furent dételées par le seul coup de serpe qui coupa les +traits.] + +[38: Je ne pus le suivre ce jour-là, et ne le rejoignis que le lendemain +matin, après avoir marché toute la nuit.] + +[39: Le roi Charles IV avait toujours à la main une très longue canne, +de laquelle il avait besoin pour marcher; ce vieillard était si indigné, +qu'il nous semblait qu'il allait s'oublier jusqu'à la lever sur son +fils, qui conservait une physionomie imperturbable. Nous pouvions +l'apercevoir par plusieurs ouvertures qu'il y avait à la porte du salon +où la scène se passait.] + +[40: Elle s'approcha de lui en levant la main comme pour lui donner un +soufflet.] + +[41: Le ministère espagnol à Madrid obéissait au lieutenant-général du +royaume nommé par Charles IV, et c'était le grand-duc de Berg.] + +[42: Le 8 octobre 1805, le roi de Naples avait ratifié, à Portici, le +traité de neutralité conclu le 21 septembre précédent par son +ambassadeur à Paris, et le 20 novembre suivant, une escadre anglo-russe +débarquait à Naples 12,000 hommes de troupes.] + +[43: Lorsque, par ordre de l'empereur, l'on me demanda des détails sur +les ordres que je pouvais avoir donnés au général Dupont, la copie de +cette lettre figurait parmi les pièces qui devaient servir à commencer +l'information sur la conduite du général Dupont; mais lors du jugement +prononcé au conseil d'État sur l'exposé de cette affaire, cette pièce +avait disparu. Je suis bien aise que cela ait été utile au général +Dupont; mais c'est une chose coupable que de servir l'un, en mettant +l'autre dans le cas d'être accusé d'imprévoyance.] + +[44: Les lieues d'Espagne sont beaucoup plus fortes que celles de +France.] + +[45: Le général Dupont assure n'avoir eu aucune nouvelle de ce +mouvement: c'est donc à Dufour de l'expliquer.] + +[46: Andujar, Baylen et la Caroline sont distans entre eux d'une marche +ordinaire de troupes.] + +[47: On prétend qu'on les employa à la garde de caissons contenant des +objets particuliers qui étaient la propriété de quelques généraux.] + +[48: Vedel avait pris, au contraire, le régiment espagnol de Jaen: à la +vérité, il avait reçu ordre de le rendre.] + +[49: M. de Villoutray était écuyer de l'empereur; il avait témoigné le +désir de servir militairement, et on l'avait envoyé en Espagne.] + +[50: J'ai dit plus haut qu'après la bataille d'Eylau, l'empereur avait +réclamé le secours d'un corps d'armée espagnol qui devait être mis à sa +disposition par suite d'une stipulation antérieure avec Charles IV. Ce +corps, après avoir traversé la France pour venir jusque sur l'Elbe, se +trouvait dans les environs de Hambourg, lorsque les Anglais vinrent +attaquer Copenhague et prendre la flotte danoise. Il fit partie des +premières troupes que l'empereur fit marcher, sous le maréchal +Bernadotte, au secours des Danois, et il était encore dans ces parages +lorsque la révolution d Espagne commença. L'empereur, voyant la tournure +qu'elle prenait, manda au maréchal Bernadotte de prendre garde que les +Anglais n'embarquassent à l'improviste ce corps espagnol, commandé par +le marquis de la Romana. Bernadotte répondit qu'il était en mesure, et +qu'il garantissait les sentimens du marquis de la Romana. Cependant, +huit jours après, il fut obligé de rendre compte que les Anglais étaient +venus sur la côte et avaient embarqué le marquis de la Romana avec sept +mille hommes de son corps d'armée, dont nous apprîmes bientôt après +l'arrivée à la Corogne. + +Le reste devait être embarqué peu de jours après; mais on prit des +mesures pour l'empêcher.] + +[51: J'ai su depuis le motif pour lequel M. Villoutray s'était fait +escorter par une garde espagnole, et pourquoi il revenait à petites +journées: c'est parce qu'il voyageait dans une calèche à lui, conduite +par ses propres chevaux, et sa calèche était chargée d'objets non soumis +à la visite. Ce sont les seuls qui aient été sauvés de tout le corps +d'armée.] + +[52: On a vu, plus haut, que le général Junot avait dissous l'armée +portugaise; l'empereur lui ordonna, depuis, de la réorganiser et de +l'envoyer à Bayonne. Il en déserta une bonne moitié en chemin, et l'on +forma du reste six beaux bataillons et un régiment de chasseurs à +cheval; ils servirent avec l'armée française de manière à mériter sa +confiance et son estime.] + +[53: Nous étions capitaines ensemble à l'armée du Rhin, et fûmes tous +deux promus au grade de chef de bataillon à la même affaire, le second +passage du Rhin, de vive force, où je commandai les troupes du premier +débarquement qui prirent pied à la rive droite; depuis, Foy a suivi la +fortune de Moreau, et moi celle de l'empereur.] + +[54: Il avait d'abord fait partir pour Naples le grand-duc de Berg, et, +à son retour d'Erfurth, il fit partir la grande-duchesse, qui était +restée de quelques semaines en arrière.] + +[55: + «Monsieur mon frère, + +«Mon ambassadeur à Paris m'apprend que V. M. L. se rend à Erfurth, où +elle se rencontrera avec l'empereur Alexandre. Je saisis avec +empressement l'occasion qui la rapproche de ma frontière, pour lui +renouveler le témoignage de l'amitié et de la haute estime que je lui ai +vouée, et j'envoie auprès d'elle mon lieutenant-général le baron de +Vincent, pour vous porter, monsieur mon frère, l'assurance de ces +sentimens invariables. Je me flatte que V. M. n'a jamais cessé d'en être +convaincue, et que si de fausses représentations qu'on avait répandues +sur les institutions intérieures organiques que j'ai établies dans ma +monarchie lui ont laissé, pendant un moment, des doutes sur la +persévérance de mes intentions, les explications que le comte de +Metternich a présentées à ce sujet à son ministre les auront entièrement +dissipées. Le baron de Vincent se trouve à même de confirmer à V. M. ces +détails et d'y ajouter tous les éclaircissemens qu'elle pourra désirer. +Je la prie de lui accorder la même bienveillance avec laquelle elle a +bien voulu le recevoir à Paris et à Varsovie. Les nouvelles marques +qu'elle lui en donnera me seront un gage non équivoque de l'entière +réciprocité de ses sentimens, et elles mettront le sceau à cette entière +confiance qui ne laissera rien à ajouter à la satisfaction mutuelle. + +«Veuillez agréer l'assurance de l'inaltérable attachement et de la +considération avec laquelle je suis, monsieur mon frère, + +«De V. M. I. et R. le bon frère et ami. + + «FRANÇOIS.» + + Presbourg, le 18 septembre 1808.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir +à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3, by Duc de Rovigo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO *** + +***** This file should be named 21023-8.txt or 21023-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/1/0/2/21023/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/21023-8.zip b/21023-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0283a17 --- /dev/null +++ b/21023-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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