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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 01:31:17 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à
+l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3, by Duc de Rovigo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mémoires du duc de Rovigo, pour servir à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3
+
+Author: Duc de Rovigo
+
+Release Date: April 10, 2007 [EBook #21023]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
+NAPOLÉON.
+
+ * * * * *
+
+TOME TROISIÈME.
+
+ * * * * *
+
+PARIS,
+
+A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.
+
+MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.
+
+1828.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'Autriche menace de reprendre les armes.--Dispositions pour la
+contenir.--Mesures administratives.--Organisation de la
+Prusse.--L'empereur échelonne ses troupes sur la Vistule.--Prétentions
+de l'Angleterre.--Blocus continental.
+
+
+Pendant que nous achevions de disperser les forces qui nous étaient
+opposées, l'empereur s'occupait d'asseoir sa position. Nous longions la
+Bohême pour courir aux Russes; l'Autriche en prit occasion d'affecter
+des craintes pour sa neutralité; et, comme si nous n'eussions pas eu
+assez de l'hiver et des Moscovites, elle feignit de redouter que nous ne
+franchissions les gorges de ses montagnes que pour la chercher.
+L'empereur ne pouvait se méprendre au prétexte: l'irruption de la
+Bavière lui avait appris le cas qu'il devait faire de la foi des
+cabinets. Il appela une nouvelle conscription, la fit rapidement arriver
+sur le Rhin, admit sous ses drapeaux les troupes de l'électeur de Hesse,
+qui venaient d'être licenciées. Il les envoya, partie en France, partie
+en Hollande et à Naples; il les éloigna, en un mot, des lieux où on eût
+pu les ameuter contre nous. Il ne se borna pas à ces mesures; il fit
+armer les places, occuper les débouchés qui couvrent l'Italie; il réunit
+des troupes considérables à Vérone, à Brescia, sur l'Izonso; le roi de
+Bavière en assembla sur l'Inn. Nous fûmes bientôt en mesure sur tous les
+points.
+
+Un autre objet non moins important était de régulariser l'action de la
+conquête. L'empereur y pourvut avec la supériorité de vues qui lui était
+propre; il donna une nouvelle organisation aux vastes possessions que le
+sort des armes lui avait livrées; il divisa la Prusse en quatre
+départemens, auxquels il assigna pour chefs-lieux, Berlin, Custrin,
+Stettin et Magdebourg. Il fixa les limites de chacun, conserva les
+subdivisions, les institutions qui pouvaient faciliter la marche des
+affaires; il ne déplaça aucun fonctionnaire, laissa chacun gérer son
+emploi, juger, administrer, et se borna à exiger qu'ils ne tournassent
+pas contre lui la portion d'autorité dont il leur continuait
+l'exercice[1]. Un administrateur général des finances et des domaines,
+un receveur général des contributions, furent chargés de surveiller, de
+diriger l'action de cette vaste machine, et de prendre les mesures que
+les circonstances exigeraient. Chaque département reçut aussi un
+commissaire impérial, qui assistait aux délibérations des chambres de
+guerre et des domaines, et chaque province un intendant, qui remplissait
+les fonctions de préfet. Des receveurs particuliers furent institués
+pour veiller aux recettes, constater les versemens.
+
+Les mouvemens, les passions qui agitaient la Prusse, exigeaient des
+moyens de répression capables de réprimer le pillage et la malveillance.
+Des brigades de gendarmerie furent détachées; le gouverneur général
+devait en déterminer l'emplacement et la force, mais elles ne pouvaient
+se recruter que parmi les propriétaires du pays. Les commandans
+particuliers conservèrent, en outre, auprès d'eux, des piquets de
+troupes françaises.
+
+Berlin, comme centre du mouvement, méritait une attention particulière.
+L'empereur unit sa magistrature aux élections: deux mille bourgeois se
+réunirent, et choisirent soixante magistrats, pour les gouverner. Ils
+formèrent également une garde nationale de seize cents hommes pour faire
+la police de leur ville.
+
+Les revenus, qui s'étendirent bientôt à la Hesse, au Hanovre, au duché
+de Brunswick, au Mecklembourg et aux villes anséatiques, prévinrent le
+gaspillage, assurèrent des rentrées abondantes, et pourvurent aux
+besoins de l'armée, sans fouler le peuple.
+
+L'empereur était encore occupé à organiser la Prusse, lorsque les
+députés du palatinat de Posen vinrent lui présenter les voeux de leurs
+concitoyens, et le solliciter de proclamer l'indépendance de leur
+patrie. Il les accueillit avec une bienveillance particulière, mais
+refusa de faire la reconnaissance qu'ils demandaient. «La France, leur
+dit-il, n'a jamais reconnu les différens partages de la Pologne; je ne
+puis néanmoins proclamer votre indépendance que lorsque vous serez
+décidés à défendre vos droits, comme nation, les armes à la main, par
+toutes sortes de sacrifices, celui même de la vie. On vous a reproché
+d'avoir, dans vos continuelles dissensions civiles, perdu de vue les
+vrais intérêts et le salut de votre patrie. Instruits par vos malheurs,
+réunissez-vous, et prouvez au monde qu'un même esprit anime toute la
+nation polonaise.»
+
+Je cite cette réponse parce qu'elle fait voir combien sont dénués de
+sens les reproches que l'on a faits à l'empereur de n'avoir pas proclamé
+l'indépendance de la Pologne au début de la campagne de 1812.
+L'indépendance est une force; rien ne peut l'empêcher de la reconnaître
+lorsqu'elle existe, tandis que la proclamer lorsqu'elle n'existe pas,
+c'est prendre pour un intérêt étranger un engagement dont on ne peut
+mesurer les suites. L'empereur répéta, en 1812, ce qu'il avait dit en
+1807, et ne pouvait, sans compromettre la France, faire plus qu'il n'a
+fait.
+
+Je reviens aux affaires de Prusse. Avec quelque instance que
+Frédéric-Guillaume eût sollicité un armistice, l'empereur n'avait mis
+qu'une médiocre confiance en ses protestations. C'était moins d'ailleurs
+ce prince que l'Angleterre qu'il voulait atteindre, et il savait que
+celle-ci, toujours ardente à provoquer la guerre, était insensible aux
+malheurs de ses alliés. Il prit ses mesures en conséquence; il disposa
+ses corps de manière à prendre immédiatement possession des places dont
+il exigeait l'abandon, et à marcher aux alliés suivant que l'armistice
+serait ou ne serait pas ratifié. Ses ordres avaient été donnés dans
+cette double hypothèse; rien n'était précis comme les instructions qu'il
+avait fait expédier au grand-duc de Berg.
+
+«L'empereur, mandait à ce prince le major-général, me charge de vous
+faire connaître qu'il vient de recevoir des dépêches du maréchal Davout,
+datées de Sampolno, le 20, à deux heures du matin. Il résulte de ces
+dépêches que les Russes sont arrivés, le 13, à Varsovie, et que, le 18,
+ils avaient une avant-garde d'infanterie et de cavalerie le long de la
+rivière de Bsura, c'est-à-dire à plus de dix lieues de Varsovie, sur
+Jochazew et Lowicz. Par l'ordre que j'ai envoyé à ... le 18, je lui ai
+prescrit, dans le cas où il ne serait pas entré à Thorn, de longer la
+rive gauche de la Vistule, en s'étendant sur la droite. Le maréchal
+Augereau a eu l'ordre de suivre les mouvemens du maréchal Lannes à une
+journée en arrière. Sur ces entrefaites, l'armistice est venu. Le
+maréchal Duroc est arrivé, le 20, à Grandentz pour rejoindre le
+quartier-général du roi de Prusse; et, dans le cas où le roi de Prusse
+aurait ratifié la suspension, l'empereur avait décidé que le maréchal
+Lannes, avec son corps d'armée, occuperait Thorn; que le maréchal
+Augereau occuperait Grandentz et Dantzick, et qu'enfin le maréchal
+Davout occuperait Varsovie, mais dans le nouvel état de choses, S. M.
+pense que le maréchal Davout seul ne suffirait pas pour occuper
+Varsovie, même pendant le temps de l'armistice. L'intention de
+l'empereur, monseigneur, est donc que vous vous rendiez à Varsovie avec
+la brigade du général Milhaud, qui a été augmentée du 1er régiment de
+hussards; avec la brigade du général Lasalle, partie aujourd'hui de
+Berlin; avec les divisions Klein, Beaumont et Nansouty: ils sont avec le
+maréchal Davout depuis plusieurs jours; enfin, avec le corps d'armée de
+M. le maréchal Davout tout entier et celui de M. le maréchal Lannes, ce
+qui fera plus de cinquante mille hommes. Si la suspension d'armes est
+ratifiée, la cavalerie légère bordera la rivière de Bug, et le reste de
+vos troupes à cheval sera cantonné à plusieurs jours de Varsovie, de
+manière à pouvoir vivre facilement; et ces troupes s'étendraient
+davantage à mesure que les Russes s'éloigneraient, et que les
+dispositions de la suspension d'armes se trouveraient exécutées. Le
+corps du maréchal Augereau occuperait Thorn, Grandentz et Dantzick,
+tenant ses principales forces à Thorn. Voilà, monseigneur, les
+dispositions pour le cas d'armistice.
+
+«Si, dans la supposition contraire, la suspension d'armes n'est pas
+ratifiée par le roi de Prusse, le maréchal Augereau maintiendra sa
+brigade de cavalerie sur l'extrémité de la gauche, près de Grandentz,
+bordant la Vistule, et il filera avec toute son infanterie, en suivant,
+à une marche en arrière, le maréchal Lannes, à la rive gauche de la
+Vistule, par Bresec et Koweld; de manière que, si vous pouviez penser
+que l'ennemi voulût risquer une bataille avant d'évacuer Varsovie, le
+maréchal Augereau puisse vous joindre, hormis sa cavalerie, qui
+resterait toujours détachée le long de la Vistule pour observer la
+gauche. Vous aurez bien soin, monseigneur, si l'ennemi passait la
+Vistule à Varsovie, que le corps du maréchal Augereau se trouvât
+toujours assez élevé le long de ce fleuve pour défendre le passage entre
+Varsovie et Thorn, et maintenir la jonction du corps d'armée qui se
+réunira à Posen avec celui de Varsovie. Ainsi donc vous recevrez cette
+lettre le 24; vous expédierez de suite les ordres ci-joints aux
+maréchaux Lannes et Augereau, et vous vous porterez de votre personne à
+Sampolno, de manière à pouvoir arriver à Varsovie, avant le 30 du mois,
+avec votre réserve de cavalerie et avec les corps des maréchaux Davout
+et Lannes, si la suspension d'armes est ratifiée, et vous laisserez le
+corps du maréchal Augereau à Thorn pour occuper Grandentz et Dantzick;
+et si la suspension d'armes n'est pas ratifiée, vous arriverez à
+Varsovie avec votre réserve de cavalerie, les corps des maréchaux
+Davout, Lannes et Augereau, et vous aurez sur le champ de bataille
+quatre-vingt mille hommes.
+
+«Le 24 de ce mois, la tête du corps du maréchal Ney arrivera à Posen, où
+son corps d'armée sera réuni le 26, fort d'environ douze mille hommes,
+par les corps qu'il a été obligé de laisser, tant pour la garnison de
+Magdebourg que pour l'escorte de prisonniers.
+
+«Le 25, le corps entier du maréchal Soult sera réuni à
+Francfort-sur-l'Oder. Enfin le prince Jérôme reçoit l'ordre de partir le
+24 du blocus de Glogau, avec le corps bavarois, fort d'environ quatorze
+à quinze mille hommes, et sera rendu le 28 de ce mois à Kalitsch.
+
+«Je viens d'ordonner à la division de dragons du général Becker, qui est
+avec le maréchal Lannes, de vous joindre à Sampolno; le 25e de dragons,
+qui est parti aujourd'hui de Berlin, a reçu l'ordre de rejoindre la
+division Becker.»
+
+L'empereur, comme on vient de le voir, avait échelonné les troupes avec
+une admirable prévoyance. Il était prêt; que la guerre fût suspendue ou
+se continuât, il était également en mesure. Mais ces dispositions
+n'atteignaient l'Angleterre que par ricochet: c'était cette puissance
+qu'il s'agissait de toucher au vif. La victoire avait agrandi notre
+influence; nous disposions d'une étendue de côtes immense; nous étions
+maîtres de l'embouchure de la plupart des grands fleuves. L'empereur
+résolut de la frapper avec les armes dont elle faisait usage. Elle avait
+mis notre littoral en interdit; elle avait proclamé un blocus que ses
+flottes étaient hors d'état de réaliser: il s'empara de cette conception
+vigoureuse, et résolut de lui fermer le continent. La mesure était
+sévère; mais l'Angleterre méconnaissait tous les droits: il fallait
+mettre un terme à ses violences, la contraindre d'abjurer ses injustes
+prétentions. La marche de la civilisation a depuis long-temps assigné des
+bornes à la guerre: restreinte aux gouvernemens, l'action de ce fléau ne
+s'étend plus aux individus; les propriétés ne changent plus de mains,
+les magasins sont respectés, les personnes restent libres; les
+combattans, ceux qui portent les armes, sont, de toute la population
+vaincue, les seuls individus exposés à perdre leur liberté. Ces
+principes sont consacrés par une foule de traités reconnus par tous les
+peuples. Cependant les Anglais affichèrent tout à coup des prétentions
+qu'ils n'avaient jamais élevées avant que la prise de Toulon et la
+guerre de l'Ouest n'eussent anéanti notre marine. Ériger en maximes que
+les propriétés particulières qui se trouvaient à bord des bâtimens de
+commerce sous pavillon ennemi devaient être saisies et les passagers
+faits prisonniers, c'était nous ramener aux siècles de barbarie où
+paysans et soldats étaient réduits en esclavage, où personne n'échappait
+au vainqueur qu'en lui payant rançon. Le ministre des relations
+extérieures, chargé de développer la matière, flétrit justement les
+odieuses prétentions de l'Angleterre et les considérations dont elle les
+appuyait. Ses rapports firent sur nous une impression dont je conserve
+encore le souvenir, le dernier surtout; il est ainsi conçu:
+
+«Trois siècles de civilisation ont donné à l'Europe un droit des gens
+que, selon l'expression d'un écrivain illustre, la nature humaine ne
+saurait assez reconnaître.
+
+«Ce droit est fondé sur le principe que les nations doivent se faire
+dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu'il
+est possible.
+
+«D'après la maxime que la guerre n'est point une relation d'homme à
+homme, mais d'État à État, dans laquelle les particuliers ne sont
+ennemis qu'accidentellement, non point comme hommes, non pas même comme
+membres ou sujets de l'État, mais uniquement comme ses défenseurs, le
+droit des gens ne permet pas que le droit de la guerre, et le droit de
+conquête qui en dérive, s'étendent aux citoyens paisibles sans armes,
+aux habitations et aux propriétés privées, aux marchandises du commerce,
+aux magasins qui les renferment, aux chariots qui les transportent, aux
+bâtimens non armés qui les voiturent sur les rivières ou sur les mers;
+en un mot, à la puissance et aux biens des particuliers.
+
+«Ce droit, né de la civilisation, en a favorisé les progrès. C'est à lui
+que l'Europe est redevable du maintien et de l'accroissement de ses
+prospérités, au milieu des guerres fréquentes qui l'ont divisée.
+
+«L'Angleterre seule a repris l'usage des temps barbares. La France a
+tout fait pour adoucir du moins un mal qu'elle n'avait pu empêcher.
+L'Angleterre, au contraire, a tout fait pour l'aggraver. Non contente
+d'attaquer les navires du commerce, et de traiter comme prisonniers de
+guerre les équipages de ces navires désarmés, elle a réputé ennemi
+quiconque appartenait à l'État ennemi, et elle a aussi fait prisonniers
+de guerre les facteurs du commerce et les négocians qui voyageaient pour
+les affaires de leur négoce.
+
+«Restée long-temps en arrière des nations du continent qui l'ont
+précédée dans la route de la civilisation, et en ayant reçu d'elles tous
+les bienfaits, elle a conçu le projet insensé de les posséder seule et
+de les leur ôter. C'est dans cette vue que, sous le nom de droit de
+blocus, elle a inventé et mis en pratique la théorie la plus
+monstrueuse.
+
+«D'après la raison et l'usage de tous les peuples policés, le droit de
+blocus n'est applicable qu'aux places fortes. L'Angleterre a prétendu
+l'étendre aux places du commerce non fortifiées, aux navires, à
+l'embouchure des rivières.
+
+«Une place n'est bloquée que quand elle est tellement investie, qu'on ne
+puisse tenter d'en approcher, sans s'exposer à un danger imminent.
+L'Angleterre a déclaré bloqués des lieux devant lesquels elle n'avait
+pas un bâtiment de guerre. Elle a fait plus: elle a osé déclarer en état
+de blocus des côtes immenses; et tout un vaste empire.
+
+«Tirant ensuite d'un droit chimérique et d'un fait supposé la
+conséquence qu'elle pouvait justement faire sa proie, et la faisait en
+effet, de tout ce qui allait aux lieux mis en interdit par une simple
+déclaration de l'amirauté britannique, et de tout ce qui en provenait,
+elle a effrayé les navigateurs neutres, et les a éloignés des ports que
+leur intérêt et que la loi des nations les invitaient à fréquenter.
+
+«Le droit de défense naturelle permet d'opposer à son ennemi les armes
+dont il se sert, et de faire réagir contre lui ses propres fureurs et sa
+folie.
+
+«Puisque l'Angleterre a osé déclarer la France entière en état de
+blocus, que la France déclare à son tour que les îles britanniques sont
+bloquées! Puisque l'Angleterre répute ennemi tout Français, que tout
+Anglais ou sujet de l'Angleterre trouvé dans les pays occupés par les
+armées françaises soit fait prisonnier de guerre! Puisque l'Angleterre
+attente aux propriétés privées des négocians paisibles, que les
+propriétés de tout Anglais ou sujet de l'Angleterre, de quelque nature
+qu'elles soient, soient confisquées; que tout commerce de marchandises
+anglaises soit déclaré illicite, et que tout produit de manufactures des
+colonies anglaises trouvé dans les lieux occupés par les troupes
+françaises soit confisqué!
+
+«Puisque l'Angleterre veut interrompre toute navigation et tout commerce
+maritime, qu'aucun navire venant des îles ou des colonies britanniques
+ne soit reçu ni dans les ports de France, ni dans ceux des pays occupés
+par l'armée française; et que tout navire qui tenterait de se rendre de
+ces ports en Angleterre soit saisi et confisqué!
+
+«... Aussitôt que l'Angleterre admettra le droit des gens que suivent
+universellement les peuples policés; aussitôt qu'elle reconnaîtra que le
+droit de guerre est un et le même sur mer que sur terre, que ce droit et
+celui de conquête ne peuvent s'étendre ni aux propriétés privées, ni aux
+individus non armés et paisibles, et que le droit de blocus doit être
+restreint aux places fortes réellement investies, Votre Majesté fera
+cesser ces mesures rigoureuses, mais non pas injustes, car la justice
+entre les nations n'est que l'exacte réciprocité.»
+
+L'empereur adopta les considérations et les mesures que lui proposait
+son ministre. Il interdit tout commerce, toute correspondance avec
+l'Angleterre; il déclara ce pays en état de blocus[2], l'isola
+tout-à-fait du continent, et le plaça dans une situation dont il ne
+tarda pas à sentir les fâcheuses conséquences.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'armée entre en Pologne.--Chute du grand-maréchal.--Fatigues et
+privations des troupes.--L'armée prend ses cantonnemens.--Le
+quartier-général revient à Varsovie.
+
+
+Ces mesures prises, l'empereur se mit en route pour la Pologne. Il
+savait que l'armée russe continuait sa marche; il lui importait, pour le
+succès de ses opérations ultérieures, de ne pas lui laisser le temps de
+franchir la Vistule; autrement nous aurions été obligés de prendre nos
+quartiers d'hiver dans une mauvaise position, entre l'Oder et la
+Vistule, ou bien de repasser l'Oder pour hiverner en Prusse. Dans ce
+cas, nous aurions découvert la Silésie, où nous avions des opérations à
+suivre; nous aurions vu, en outre, l'armée prussienne se recruter de
+tous les Polonais, qui, au lieu de cela, se rangèrent sous nos drapeaux.
+
+D'après ces considérations, l'empereur se détermina à mettre l'armée en
+campagne au mois de décembre; elle marcha à la fois sur Varsovie, Thorn
+et Dirschau; elle ne rencontra ni obstacle, ni troupes russes, si ce
+n'est quelques centaines de cosaques, à quinze ou vingt lieues en deçà
+de Varsovie, auxquels elle ne fit point attention. Elle arriva sur les
+bords du fleuve, dont on rétablit les ponts de bateaux avec les moyens
+du pays.
+
+Celui de Varsovie venait d'être brûlé; il était sur pilotis, on le
+reconstruisit en bateaux; celui de Thorn, également sur pilotis, n'était
+que légèrement endommagé; celui de Dirschau, qui était en bateaux, fut
+rétabli de même.
+
+Nous avions trouvé dans les arsenaux de Berlin tous les moyens de la
+monarchie prussienne; réunis à ceux que nous avions, ils nous mettaient
+à même d'aplanir en un instant des difficultés qui paraissaient
+insurmontables. Par exemple, ces trois ponts furent rétablis si vite,
+que les troupes ne furent pas retardées une heure: elles eurent à
+traverser des boues affreuses entre l'Oder et la Vistule.
+
+L'empereur fit ce trajet en voiture; celle qui était devant la sienne
+versa, la nuit, dans un mauvais passage. Le maréchal Duroc, qui s'y
+trouvait, eut la clavicule droite cassée; on fut obligé de le laisser
+sur la place, et de l'envoyer chercher du premier village que l'on
+rencontra.
+
+L'empereur arriva le lendemain à Varsovie; son entrée dans cette ville
+mit la Pologne en délire; il ne put y rester. L'armée russe
+s'approchait, il n'y avait pas un instant à perdre; il fit passer la
+majeure partie de l'armée par Varsovie pour la porter sur le Bug.
+
+Le reste s'avança par Thorn, et vint par sa droite se mettre en
+communication avec ce qui avait passé à Varsovie; tout ce qui avait
+traversé la Vistule plus bas que Thorn marcha sur Marienbourg et Elbing.
+
+Dantzick, dès ce moment, n'eut plus de communication avec sa métropole
+(Koenigsberg) que par la langue de sable qui sépare le Frisch-Haff de la
+mer.
+
+La droite de l'armée, qui avait passé à Varsovie, eut bientôt rencontré
+les Russes; ils se retirèrent par des plaines de terre noire et légère
+qui étaient transformées en étangs de boue: il fallait quadrupler les
+attelages de l'artillerie pour la faire avancer; aussi en avaient-ils
+laissé une bonne partie en chemin.
+
+L'empereur faisait manoeuvrer les corps qui avaient paru à Thorn, pour
+venir couper la route de Preuss-Eylau à Varsovie, de manière à faire
+abandonner ce chemin aux Russes; mais malheureusement ils trouvaient
+aussi de la boue, et ne marchaient qu'à très petites journées pour ne
+pas abandonner leur artillerie.
+
+Le besoin de subsistances se fit bientôt sentir; on trouvait de quoi se
+chauffer et nourrir les chevaux, mais aucun chariot de vivres n'était
+encore entré même à Varsovie, et d'ailleurs il n'aurait pu arriver où
+était l'armée; il n'y avait donc que la gaîté du caractère du soldat qui
+pouvait lui donner la force de supporter toutes ces privations et toutes
+ces fatigues. L'empereur se montrait beaucoup au milieu d'eux dans ces
+momens de souffrance; il était toujours à cheval, et ne s'épargnait ni à
+la boue, ni à la fatigue, ni aux dangers: aussi les soldats
+l'accueillaient-ils toujours avec plaisir. Il causait avec eux; souvent
+ils lui disaient les choses les plus singulières; un jour qu'il faisait
+un temps affreux, l'un d'eux lui dit: «Il faut que vous ayez un fameux
+coup dans la tête, pour nous mener sans pain par des chemins comme ça.»
+L'empereur répondit: «Encore quatre jours de patience, et je ne vous
+demande plus rien; alors vous serez cantonnés.» Et les soldats de
+répondre: «Allons, quatre jours encore; eh bien! ce n'est pas trop, mais
+souvenez-vous-en, parce que nous nous cantonnerons tout seuls après.» Il
+aimait les soldats qui prenaient la liberté de lui parler, et riait
+toujours avec eux; il était persuadé que ceux-là étaient les plus
+braves.
+
+À force d'opiniâtreté et de patience, on parvint enfin à joindre l'armée
+russe à l'entrée de la forêt, au-delà de la petite ville de Pultusk, où
+elle s'était formée pour couvrir la route qui mène par Macloff à
+Preuss-Eylau, ainsi que celle qui mène par Ostrolenka vers Grodno.
+
+L'empereur la fit attaquer sur-le-champ. On avait de part et d'autre
+très peu de canons, de sorte que la mousqueterie fut vive; et comme à
+chaque heure il nous arrivait quelque nouveau corps qui parvenait à se
+tirer de la boue, nous eûmes, vers trois heures après midi, une
+supériorité numérique si forte, que l'on attaqua de front la ligne
+russe, qui fut rompue et dispersée dans les bois. On la poursuivit
+pendant plusieurs jours. La partie de cette armée qui avait pris la
+route de Preuss-Eylau tomba sur une suite d'échelons de corps de troupes
+qui lui firent éprouver des pertes considérables, et lui prirent environ
+cinquante ou soixante pièces de canon, avec sept ou huit mille hommes
+prisonniers.
+
+L'empereur tint parole aux troupes: il trouva qu'il y aurait eu de
+l'inhumanité à leur en demander davantage; il fit prendre des
+cantonnemens à l'armée.
+
+Elle fut placée à cheval sur la Vistule, l'infanterie le plus resserrée
+possible; la grosse cavalerie sur la rive gauche. La cavalerie légère
+eut un mauvais hiver à passer, parce qu'elle resta dans le pays
+qu'avaient abandonné les deux armées, et où elle fut sans cesse harcelée
+par les cosaques.
+
+L'armée russe se retira jusque derrière la Pregel, occupant Koenigsberg
+comme point central.
+
+L'empereur vint s'établir à Varsovie; c'était le 1er janvier 1807: il
+comptait y rester jusqu'au retour de la belle saison, et employer ce
+temps à tâcher de faire la paix.
+
+Il envoya ordre à M. de Talleyrand de venir le joindre à Varsovie, et de
+faire connaître aux ministres accrédités près de lui par les puissances
+étrangères, qu'il désirait qu'ils y vinssent aussi. Cette mesure eut
+plusieurs bons effets: d'abord ces divers agens étaient plus promptement
+et plus exactement informés de tout ce qu'il y avait à leur communiquer,
+et ensuite ils n'étaient pas dupes de tous les mauvais contes qui se
+débitent dans une grande ville comme Paris. L'Autriche envoya, de
+Vienne, au quartier impérial, à la place de M. de Metternich, qui resta
+à Paris, le général Vincent. Je n'ai pas su si cette disposition avait
+été la conséquence d'un désir manifesté par la France, ou une mesure du
+gouvernement autrichien.
+
+Tant de monde réuni à Varsovie en avait fait de nouveau une capitale. Il
+y avait une exactitude dans tous les services de la maison civile de
+l'empereur, qui faisait que le luxe et les agrémens de la manière de
+vivre de France le suivaient partout, sans que cela fît ni étalage, ni
+efforts: on était accoutumé à emballer et déballer avec une promptitude
+incroyable; j'ai vu la même argenterie qui servait à Paris, servir à
+l'armée, et retourner à Paris sans être endommagée le moins du monde.
+
+Le séjour de Varsovie eut pour nous quelque chose d'enchanteur; au
+spectacle près, c'était la même vie qu'à Paris: il y avait deux fois par
+semaine concert chez l'empereur, à la suite desquels il tenait un cercle
+de cour où se formaient beaucoup de parties de société. Un grand nombre
+de dames de la première qualité s'y faisaient admirer par l'éclat de
+leur beauté et par une amabilité remarquable. On peut dire avec raison
+que les dames polonaises inspireraient de la jalousie à tout ce qu'il y
+a de femmes gracieuses dans les autres pays les plus civilisés; elles
+joignent, pour la plupart, à l'usage du grand monde, un fonds
+d'instruction qui ne se trouve pas communément, même chez les
+Françaises, et qui est fort au-dessus de celui qu'on remarque dans les
+villes où l'habitude de se réunir est la suite d'un besoin. Il nous a
+paru que les Polonaises, obligées de passer la belle moitié de l'année
+dans leurs terres, s'y adonnaient à la lecture ainsi qu'à la culture des
+talens, et que c'était ainsi que, dans les capitales, où elles vont
+passer l'hiver, elles paraissent supérieures à toutes leurs rivales.
+
+L'empereur, comme les officiers, paya tribut à leur beauté. Il ne put
+résister aux charmes de l'une d'entre elles; il l'aima tendrement, et
+fut payé d'un noble retour. Elle reçut l'hommage d'une conquête qui
+comblait tous les désirs et la fierté de son coeur, et c'est la nommer
+que dire qu'aucun danger n'effraya sa tendresse, lorsqu'au temps des
+revers, il ne lui restait plus qu'elle pour amie.
+
+C'était ainsi que se passait le temps à Varsovie. Les devoirs n'y
+étaient cependant pas négligés. L'empereur travaillait à ravitailler son
+armée et à se créer des approvisionnemens: la gelée était venue sécher
+les chemins, les convois pouvaient voyager; mais le désordre de nos
+administrations était à son comble, et au milieu d'un pays bien pourvu
+nous étions au moment d'éprouver les plus insupportables privations.
+
+À cette occasion, l'empereur prit un peu d'humeur contre l'intendant
+général. Il n'y avait cependant pas trop de sa faute, il ne pouvait
+qu'écrire et requérir; mais comme chaque général, dans les cantonnemens
+occupés par les troupes sous ses ordres, agissait en maître absolu, il
+défendait aux employés civils d'exécuter les réquisitoires de
+l'intendant.
+
+L'empereur fut obligé de soigner lui-même ce service, et de donner des
+ordres sévères pour faire cesser les abus d'autorité, qui n'auraient pas
+manqué de nous devenir funestes; en même temps, pour obvier à tout ce
+qu'ils pourraient entraîner à l'avenir, il fit faire les
+approvisionnemens de l'armée par la régence polonaise, qui écrivit
+directement à tous ses agens dans les provinces: on leur donna ordre de
+dresser procès-verbal de la moindre difficulté que leur feraient
+éprouver les officiers-généraux ou autres employés militaires qui
+tenteraient de les empêcher d'obéir aux réquisitoires qu'ils étaient
+chargés d'exécuter pour l'approvisionnement de l'armée.
+
+L'ordre s'établit alors, et nous vîmes arriver l'abondance à Varsovie.
+Toutes les distributions furent assurées, et les magasins regorgèrent
+bientôt. Il ne restait plus qu'à établir le service des hôpitaux, à
+assurer à nos malades les moyens de soulager leurs souffrances et de
+réparer leurs forces; l'empereur s'appliqua avec un soin particulier à
+pourvoir à tout ce qu'exigeait leur fâcheuse position. On peut juger de
+sa sollicitude à cet égard par les instructions suivantes qu'il avait
+déjà adressées de Posen à l'intendant général.
+
+ Posen, le 12 décembre.
+
+«1° Il sera confectionné sans le moindre délai, à Berlin, six mille
+matelas; on emploiera à cet effet les cent vingt mille livres de laine
+qui se trouvent en magasin, et les seize mille aunes de toile
+d'emballage ou de coutil qui sont tant à Berlin qu'à Spandau. À mesure
+que deux cents matelas seront faits, ils seront envoyés à Posen, et
+ainsi de tous successivement.
+
+«2° Douze mille tentes seront sur-le-champ employées pour confectionner
+neuf mille paires de draps, et douze mille autres tentes seront
+également employées pour la confection de quarante mille chemises, et
+pour celle de quarante mille pantalons, affectés au service des
+hôpitaux. À mesure que cinq mille de chacun de ces objets seront
+confectionnés, on les enverra par la voie la plus prompte à Posen, pour
+être affectés au service des hôpitaux dans la Pologne.
+
+«3° Il sera passé à Posen un marché pour la confection de mille
+paillasses. M. l'intendant général fera requérir dans la Basse-Silésie
+deux mille couvertures et deux mille matelas; il fera également requérir
+à Stettin deux mille couvertures et deux mille matelas. Il sera requis
+dans le département de Custrin, et plus particulièrement à Landsberg et
+Francfort, quatre mille couvertures.
+
+«4° Le prix des objets requis ainsi qu'il est ordonné ci-dessus, sera
+fixé par l'intendant général, et la valeur en sera déduite sur la
+contribution imposée à chaque département. À mesure qu'il y aura mille
+couvertures de fournies de celles requises dans le département de
+Custrin, elles seront dirigées sur Posen. On fera en sorte qu'il y en
+ait mille de livrées avant le 18 décembre; il faut, à cet effet, prendre
+de préférence celles qui sont déjà faites.
+
+«5° Il sera attaché à chaque hôpital, en Pologne, un prêtre catholique
+comme chapelain; il sera nommé par l'intendant général. Ce prêtre sera
+aussi chargé de la surveillance des infirmiers, et il lui sera alloué à
+cet effet une somme de 100 francs par mois, qui lui sera payée le 30 de
+chaque mois.
+
+«Les infirmiers seront payés tous les jours par les soins du chapelain,
+à raison de 20 sous par jour, et indépendamment d'une ration de vivres
+qui leur sera distribuée. Le directeur de l'hôpital paiera les
+infirmiers en présence du chapelain, sur les fonds mis à sa disposition,
+ainsi qu'il sera dit ci-après.
+
+«6° L'intendant général, sur les fonds mis à sa disposition par le
+ministre de la guerre, prendra des mesures pour que chaque directeur
+d'hôpital ait toujours en caisse, et par avance, un fonds égal à 12
+francs pour chaque malade que l'hôpital doit contenir par son
+organisation. Ce fonds servira à payer la solde des infirmiers, à
+subvenir à l'achat des menus besoins, comme oeufs, lait, etc. La viande,
+le pain et le vin seront fournis par l'administration; en conséquence,
+il est expressément défendu, et sous la responsabilité de chacun, de
+faire aucune réquisition aux municipalités pour les petits alimens ou
+menus besoins. Tous les huit jours, le commissaire des guerres chargé de
+la surveillance de l'hôpital fera connaître à l'intendant général la
+dépense faite sur le fonds de 12 francs par malade que peut contenir
+l'hôpital, et qui aura été payée par l'économe pour le paiement des
+infirmiers et pour l'achat des petits alimens, ainsi que pour le
+blanchissage, afin que l'intendant général fasse de nouveaux fonds pour
+remplacer ce qui aura été dépensé au fur et à mesure.
+
+«Les commissaires des guerres chargés de la surveillance des hôpitaux en
+sont responsables.
+
+«7° Cet ordre étant commun à tous les hôpitaux de l'armée, à l'exception
+du chapelain dans les hôpitaux hors de la Pologne, S. M. ordonne que
+vingt-quatre heures après que les présentes dispositions seront connues
+à qui de droit, toutes les pharmacies soient approvisionnées pour deux
+mois, et pour le nombre de malades que les hôpitaux doivent contenir, en
+payant comptant les médicamens aux apothicaires du lieu qui les
+fourniront, et sur les fonds que l'intendant général mettra à cet effet
+à la disposition des directeurs d'hôpitaux. S. M. ordonne que tout ce
+qui peut être dû jusqu'à ce jour aux différens apothicaires qui, sur les
+lieux, ont fourni nos hôpitaux, sera payé sans délai par les soins de
+l'intendant général, et ce qui peut être dû, à Posen, aux apothicaires
+leur sera payé aujourd'hui.
+
+«L'intendant général prendra les mesures nécessaires, et le ministre de
+la guerre mettra à sa disposition les fonds dont il aura besoin.
+
+«8° L'inventaire général des achats de médicamens dont les pharmacies
+des hôpitaux doivent être approvisionnées pour deux mois, sera envoyé au
+bureau général des hôpitaux de l'armée; mais lesdits médicamens seront
+payés avant la livrée desdits inventaires, et le seront sur les lieux
+d'après l'ordonnance du commissaire des guerres chargé de la police de
+l'hôpital, sur le crédit que lui aura ouvert l'intendant général. Les
+intendans de province ou de département sont autorisés à faire acquitter
+d'urgence ces ordonnances, sauf aux receveurs de province ou de
+département à porter les ordonnances acquittées en paiement.
+
+«9° Lorsqu'un médicament ne se trouvera pas dans la pharmacie de
+l'hôpital, d'après l'approvisionnement fait en conséquence des
+dispositions ci-dessus, le directeur d'hôpital sera, dans ce cas seul,
+autorisé à acheter ce médicament où il le trouvera, sur le fonds des
+petits alimens, c'est-à-dire sur celui de 12 francs; et dans les huit
+jours au plus tard, toute dépense faite sur ce fonds par l'économe sera
+visée par le commissaire des guerres chargé de la police de l'hôpital.
+
+«10° Il sera pris des mesures pour qu'il soit fabriqué du bon pain
+affecté au service des hôpitaux, et fait avec de la farine de froment;
+M. l'intendant général fera, autant qu'il pourra, distribuer du vin de
+Stettin, qui est le meilleur qu'on puisse se procurer.»
+
+Indépendamment de ces minutieux détails que j'ai pris plaisir à citer,
+parce qu'ils prouvent toute la sollicitude de l'empereur pour les
+blessés, d'autres soins l'occupaient encore: il passait une partie de la
+nuit avec M. de Talleyrand; il songeait sérieusement à faire la paix, et
+à ce qu'il pouvait être obligé d'entreprendre pour en finir, si on ne
+parvenait pas à nouer une négociation.
+
+Cette pensée, ainsi que les détails de son armée, ne l'occupaient
+cependant pas exclusivement. Pendant ses absences, le conseil des
+ministres se tenait à Paris sous la présidence de l'archichancelier;
+mais il ne s'y rapportait que des affaires d'un intérêt général. Les
+rapports y étaient faits comme à l'empereur, et accompagnés d'un projet
+de décret; mais lorsqu'il s'agissait de quelque chose de délicat qui
+touchait la politique ou se rattachait à quelque projet d'un intérêt
+particulier, les ministres lui en écrivaient confidentiellement, et
+presque toujours il décidait sans l'intermédiaire de personne.
+
+Quant au grand travail de tout le personnel de l'administration des
+affaires locales des départemens ou des communes, il passait par la
+secrétairerie d'État; ce qui donnait à M. Maret un crédit et une
+influence considérable au-dehors.
+
+Ce travail des ministres était apporté de Paris à l'armée par un
+auditeur au conseil d'État, qui, en arrivant au quartier-général,
+descendait chez le secrétaire d'État pour lui remettre tous les
+portefeuilles dont sa voiture était remplie. Celui-ci les lisait tous,
+et prenait ensuite les ordres de l'empereur pour le travail. Cette
+habitude eut un mauvais résultat en ce qu'elle mécontenta plusieurs
+ministres. Cela se conçoit aisément, parce que tout le travail
+administratif passant d'abord entre les mains du secrétaire d'État, il
+était naturel que ce fût lui qui, en le portant à la signature, donnât à
+l'empereur des détails que le ministre avait omis pour abréger le
+travail: c'est là précisément ce qui est devenu funeste, parce que le
+succès d'une proposition d'un ministre quelconque dépendait de M. Maret.
+
+Par exemple, dans les nominations aux places de finance, de tribunaux et
+de l'administration de l'intérieur, il était devenu impossible de faire
+passer l'homme que le ministre ne voulait pas admettre. Après une
+révolution comme la nôtre, il n'y a guère d'hommes (dans la catégorie de
+ceux propres aux emplois) qui n'aient eu quelque part à des faits que
+l'opinion n'a pas toujours approuvés, et c'était là que l'on trouvait
+facilement une cause d'exclusion, lorsqu'on voyait sur un travail de
+proposition le nom de l'homme qui déplaisait. Comme le ministre qui le
+proposait n'avait pas prévu un refus, et qu'il fallait bien pourvoir à
+l'emploi vacant dans son département, M. Maret proposait de suite un
+autre sujet; l'empereur en était satisfait, et appelait cela du zèle à
+lui aplanir les difficultés. On se gardait bien de lui dire que les
+ministres étaient fort mécontens de voir à chaque instant leurs
+propositions ou tronquées ou rejetées; cela faisait rejaillir sur eux
+une sorte de déconsidération: on les appelait méchamment les premiers
+commis du secrétaire d'État. Personne ne s'abusait: on faisait croire à
+l'empereur que l'on disait à Paris «que l'on ne comprenait rien à son
+activité; qu'il n'était pas possible de lui en imposer, même sur les
+moindres choses; qu'il lisait tout.» Basse adulation qui eut des
+conséquences fâcheuses. Il se forma autour de la secrétairerie d'État
+une clientelle composée de tous les postulans qui étaient en instance
+auprès des autres ministères; avec eux arrivèrent les coteries de femmes
+et d'hommes qui protégeaient telle personne au préjudice de telle autre,
+et avec celles-ci les intrigues, qui sont toujours aux aguets du vent
+qui souffle, et qui trouvèrent le moyen de s'introduire dans la
+secrétairerie d'État: en sorte que ce n'était pas assez d'être agréé par
+le ministre dans le département duquel on était placé, il fallait encore
+être agréable au secrétaire d'État et à ses amis, d'abord pour être
+nommé, puis ensuite pour être conservé, et être à l'abri de toute
+atteinte et des suites de mauvais rapports.
+
+Cette manière de travailler commença à Varsovie; elle était trop commode
+à l'empereur, auquel on ne parlait pas des plaintes qu'elle excitait, et
+trop avantageuse à quelqu'un qui recherchait le pouvoir, pour qu'elle
+changeât jamais. Les ministres, malgré leur répugnance, durent s'y
+soumettre, mais n'en furent pas plus satisfaits[3].
+
+Je n'ai cité ceci que parce que j'ai vu, quelques années après, combien
+de mal nous en avons éprouvé: j'ai été le premier à oser en faire la
+remarque à l'empereur, et à lui dire que les nombreux ennemis que tout
+cela nous faisait se réunissaient à ceux que nous n'avions pas cessé
+d'avoir, et qu'un jour pourrait venir où le tort qu'ils nous feraient
+serait irréparable.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Les Russes essaient de nous surprendre dans nos quartiers
+d'hiver.--Mouvement de Mohrungen.--L'empereur me confie le commandement
+du 5e corps.--Bataille d'Eylau.--Bernadotte.--Affaire d'Ostrolenka.
+
+
+Le mois de janvier s'écoulait assez paisiblement; l'armée se reposait;
+la tête de l'empereur n'était guère occupée de ce qui se passait à
+Paris, mais bien de ce qui pouvait arriver autour de lui.
+
+L'Autriche venait de rassembler un corps d'observation de quarante mille
+hommes en Bohême; il pouvait devenir offensif le lendemain d'un revers,
+surtout depuis que les souverains avaient adopté de ne plus déclarer la
+guerre que par les hostilités, sans avertir ni faire connaître de
+motifs.
+
+L'empereur était très-préoccupé de ce qui pourrait résulter dans un cas
+de succès comme dans un cas de malheur, et allait se déterminer à tenter
+une nouvelle ouverture, lorsqu'une entreprise de l'armée russe vint
+l'obliger de remettre la sienne en mouvement, le 31 janvier, par une
+gelée à fendre les pierres. Voici comment cela arriva:
+
+Le corps du maréchal Bernadotte était à notre extrême gauche; son
+quartier-général était à Mohrungen. Il avait ordre d'étendre sa gauche
+le plus possible, mais de manière à ne donner aucune inquiétude à
+l'ennemi, avec lequel on voulait passer l'hiver en repos. Dans cette
+position, il couvrait les opérations que l'on se disposait à ouvrir
+devant Dantzick, et pour lesquelles on rassemblait un corps dont je
+parlerai plus bas. On avait envoyé le général Victor pour en prendre le
+commandement; mais il fut enlevé en chemin par un parti prussien sorti
+de Colberg, et qui ne craignit pas de pousser jusqu'aux environs de
+Varsovie.
+
+Le maréchal Lefebvre fut envoyé pour remplacer le général Victor. La
+rigueur de la saison ne permettait pas d'ouvrir la terre devant
+Dantzick. La garnison n'entreprenait rien; ainsi le complétement du
+corps qui devait agir contre cette place ne devenait pas pressant: on se
+contenta d'observer.
+
+À la droite du maréchal Bernadotte était le maréchal Ney, qui avait,
+comme tout le monde, l'ordre de se tenir en repos. Tout à coup il lui
+prend fantaisie, sans ordre, de porter son corps d'armée en avant. On
+lui imputa des intentions d'intérêt personnel; on eut tort: on ne met
+pas une armée en marche pour cela. À la vérité, le maréchal Ney marcha
+sans en avoir reçu l'ordre, et découvrit, par son mouvement, la droite
+du maréchal Bernadotte; mais aussi il rencontra en pleine route l'armée
+russe qui venait à l'improviste fondre sur Bernadotte par son centre;
+mouvement qui, sans cela, serait resté ignoré. Ney donna de suite
+l'alarme à toute l'armée, jusqu'à Varsovie.
+
+On fut bientôt revenu de l'opinion que l'ennemi ne voulait que repousser
+des maraudeurs. On se convainquit qu'il était en pleine opération, dans
+l'espérance de nous surprendre dans nos cantonnemens, de pouvoir nous
+jeter au-delà de la Vistule, et, selon les circonstances, achever
+l'hivernage sur ses bords, ou passer ce fleuve sur le pont de Dantzick.
+
+Il n'y avait pas un moment à perdre; l'ennemi avait déjà l'initiative
+sur nous, lorsque l'empereur envoya ordre à ses différens corps d'armée
+de se centraliser, et de le rejoindre sur la route de Varsovie à
+Koenigsberg. Il ordonna à Bernadotte de refuser sa gauche, et de se
+retirer lui-même, s'il y était obligé, de manière à refuser toute la
+gauche de l'armée, et de laisser l'ennemi s'enfoncer sur la
+Basse-Vistule; c'est ce qu'exécuta ce maréchal. Il revint jusqu'à une
+petite ville qu'on appelle Strasbourg. L'ennemi, en s'avançant sur notre
+gauche, nous donnait autant d'avance par notre droite, qui marchait
+toujours, que lui-même en prenait du côté opposé.
+
+L'armée russe, indépendamment de sa masse principale, qui partait de
+Koenigsberg, avait un corps de vingt-deux mille hommes en observation sur
+le Bug, et menaçant Varsovie.
+
+Les choses en étaient là lorsque l'empereur quitta cette ville en même
+temps que les troupes. Il s'arrêta à Pultusk, où le maréchal Lannes
+était resté malade, ayant été obligé de quitter le commandement du
+cinquième corps, qui avait passé par cette ville pour aller s'opposer à
+ce corps russe, qui était sur le Haut-Bug. Il alla voir ce maréchal, et
+le trouva en si mauvais état, qu'il le fit transporter à Varsovie.
+
+L'empereur passa ce jour-là à dix lieues plus loin que Pultusk; le soir,
+étant couché, il me fit appeler et me demanda si je me sentais en état
+d'aller commander le cinquième corps en place du maréchal Lannes.
+J'acceptai; et, pendant que le prince de Neufchâtel écrivait les ordres
+dont j'avais besoin, l'empereur me donna ses instructions: elles étaient
+d'observer le corps russe de si près, qu'il ne pût ni faire un mouvement
+sur lui pendant qu'il allait attaquer la grande armée russe, ni surtout
+marcher à Varsovie, que je devais couvrir à tout prix; et enfin, si ce
+corps russe n'était pas tellement fort que je pusse le culbuter, de le
+faire, mais à coup sûr; me recommandant de ne pas me laisser séduire par
+un espoir de succès.
+
+Je quittai l'empereur, et passai chez le major-général, qui me remit une
+lettre de commandement, avec les instructions qui devaient me diriger.
+Les deux pièces étaient ainsi conçues:
+
+ _Au général Savary._
+
+ Praznitz, le 31 janvier.
+
+«Je vous préviens, général, que la santé de M. le maréchal Lannes ne lui
+permettant pas de commander son corps d'armée, S. M. vous donne une
+marque éclatante de la confiance qu'elle porte à vos talens militaires,
+en vous nommant commandant en chef du 5e corps.
+
+«Vous partirez sur-le-champ pour vous rendre au quartier-général, à
+Brock, où le plus ancien général de division de ce corps d'armée vous
+fera recevoir. Vous ferez mettre votre nomination à l'ordre du corps
+d'armée; vous jouirez des honneurs, appointemens et traitemens attachés
+au grade de général en chef.»
+
+ _Ordres et instructions pour le général Savary._
+
+«Le 5e corps de la grande armée, que vous commandez, général, occupe en
+ce moment Brock; le corps russe commandé par le général Essen occupe
+Nur. Si les forces de ce général ne sont pas trop considérables, vous
+devez l'attaquer, et le culbuter dans sa position de Nur; mais, pour peu
+que les renseignemens que l'on aurait portassent à penser que le corps
+du général Essen, au lieu de s'être affaibli, se serait augmenté, vous
+vous bornerez à occuper Brock et Ostrolenka avec votre cavalerie.
+
+«Vous consulterez le général Gazan et le général Campana, qui, étant
+depuis long-temps en présence de l'ennemi, connaissent ses mouvemens.
+
+«Que l'on reste en observation, qu'on attaque l'ennemi, ou qu'on n'ait
+point de succès, le principal but du corps d'armée que vous commandez
+est de couvrir la rive droite de la Narew, depuis la rivière de l'Omulew
+(c'est-à-dire la petite rivière qui se jette près d'Ostrolenka) jusqu'à
+Siérock; de garder la position de Siérock et la rive droite du Bug,
+depuis Siérock jusqu'à la partie autrichienne.
+
+«Il serait très utile, général, de faire construire un petit pont au
+confluent de la Narew dans le Bug, c'est-à-dire au-dessus du confluent.
+C'est un travail peu considérable, et ce pont sur le Bug rendrait
+beaucoup plus faciles les subsistances à tirer de Varsovie.
+
+«Vous ordonnerez que l'on travaille avec activité à la tête de pont de
+Pultusk; car, en cas d'événement, la plus grande partie de votre corps
+d'armée devrait se retirer sur Pultusk ou sur Ostrolenka; un régiment et
+quelques pièces d'artillerie se retireraient aussi sur le Bug pour
+garder la rive gauche de cette rivière. Vous sentez bien que ce que je
+vous dis là est hypothétique, mais vous prouve la nécessité de
+travailler à la tête de pont.
+
+«Envoyez dans la Gallicie pour savoir si les nouvelles que l'on donne,
+et qui font connaître que le général Essen se retire, sont vraies.
+
+«Je dois vous faire observer qu'il faudra mettre quelque infanterie à
+Ostrolenka avec quelques pièces de canon, sans quoi votre cavalerie
+serait trop inquiétée. Jamais cette infanterie ne peut être compromise,
+puisqu'en passant le pont elle se trouve couverte.»
+
+Je me mis aussitôt en route, et allai prendre le commandement de ce 5e
+corps, à Brock, en avant de Pultusk, au-delà de la Narew.
+
+Je n'y fus pas très bien reçu, parce que tous les généraux de division
+qui y étaient employés étaient mes aînés en grade; il fallut donc, par
+de bons procédés, leur rendre supportable ce qui leur paraissait une
+injustice.
+
+Ce corps était composé de deux divisions d'infanterie, une aux ordres du
+général Suchet, l'autre commandée par le général Gazan; de trois
+régimens de cavalerie légère et d'une division de dragons, aux ordres du
+général Becker: il devait être appuyé par le corps des grenadiers
+réunis, commandés par le général Oudinot, qui en achevait la formation à
+Varsovie, et avait reçu ordre de venir se placer à Pultusk.
+
+J'avais pris le commandement du 5e corps le 2 février; le 5, je reçus
+ordre de quitter ma position de Brock, et de venir me placer à
+Ostrolenka pour me mettre en communication avec l'empereur, qui avait
+rencontré l'avant-garde ennemie à Hoff, et se disposait à lui livrer
+bataille.
+
+Les troupes étaient bien souffrantes; elles étaient sans cesse à la
+maraude pour trouver quelques pommes de terre. Je fis, par cette raison,
+mon mouvement sur Ostrolenka par Pultusk, en remontant la Narew, au lieu
+de le faire par un mouvement de flanc gauche, qui m'aurait fait perdre
+un nombre considérable d'hommes isolés et de maraudeurs.
+
+Je vis bientôt que j'avais mal fait; la faute tenait à ce que je
+connaissais mal la topographie du pays. Si mon commandement avait daté
+de quelques jours de plus, je n'aurais pas exposé la division Becker à
+une défaite dont l'habileté de son général la préserva. Néanmoins je ne
+me laissai pas décourager; je bouillonnais d'impatience d'en venir aux
+mains à la première occasion que la fortune m'offrirait. Heureusement
+pour moi, l'empereur était occupé d'autres choses; il ne vit que le
+résultat de mon mouvement, qui, en définitive, s'était fait sans
+accident, sans quoi j'aurais eu la tête lavée de main de maître, pour
+m'y être pris comme je l'avais fait.
+
+En approchant de l'armée ennemie, l'empereur resserrait les corps de la
+sienne; il leur avait envoyé à chacun, par un officier différent,
+l'ordre d'être rendus à Preuss-Eylau dans la journée du 8, _de manière à
+pouvoir livrer bataille le 9_; il avait ajouté cette phrase afin que
+chacun amenât tout ce dont il prévoyait avoir besoin.
+
+Le malheur voulut que celui de ces officiers qui allait au corps du
+maréchal Bernadotte fût un jeune homme sans expérience, qui, sans
+prendre aucun renseignement en chemin, se dirigea sur le lieu qu'on lui
+avait indiqué; il alla, de cette manière, se faire prendre par les
+cosaques, sans avoir détruit sa dépêche, qui fut portée au général en
+chef de l'armée russe. Ce petit accident, qui n'aurait eu que peu
+d'importance dans toute autre circonstance, eut, comme on le verra, des
+conséquences désastreuses dans celle-ci.
+
+En voyant le contenu de l'ordre, le général Benningsen abandonna ses
+projets, et ne songea qu'à réunir son armée; elle était déjà rassemblée.
+Il prit immédiatement le chemin de Koenigsberg, et se trouva, le 7
+février, en mesure d'attaquer l'armée française, qui ne devait être
+réunie que dans la journée du 8, de manière à pouvoir opérer le 9.
+
+L'empereur arriva la veille à Eylau avec le 7e corps, commandé par le
+maréchal Augereau, la garde et le corps du maréchal Davout, à peu de
+distance. Il fut en effet attaqué par toute l'armée russe le 8, à sept
+heures du matin, par une neige très épaisse. Le 7e corps, serré en
+colonne, fit une résistance extrêmement vigoureuse; mais la supériorité
+du feu des ennemis parvint à éteindre le sien en décomposant les
+régimens qui formaient ce corps. Le maréchal Davout arriva, et donna
+vivement. Les ennemis marchaient toujours; déjà ils étaient près de
+Preuss-Eylau, lorsque l'empereur fit donner la garde, dont l'artillerie
+l'arrêta. Le combat de canon s'engagea, et devint terrible. Le maréchal
+Soult et le maréchal Ney arrivèrent sur ces entrefaites. L'action
+continua; des charges de cavalerie, conformément aux instructions qu'ils
+avaient reçues, souvent répétées, empêchaient les progrès des Russes,
+mais ne mettaient pas l'empereur en état d'entreprendre quelque chose de
+décisif; on attendait le maréchal Bernadotte, qui avait quatre divisions
+d'infanterie et deux de cavalerie. On ignorait l'aventure arrivée à
+l'officier qui lui avait porté des ordres; on était impatient; on
+envoyait à sa rencontre dans toutes les directions: ce fut en vain. On
+fut obligé de gagner la nuit comme l'on put, et on s'estima heureux
+d'avoir pu coucher sur le champ de bataille après tout ce que l'on avait
+perdu.
+
+Ce combat d'Eylau n'avait été donné par les Russes que pour faire
+respecter leur retraite, qu'ils effectuèrent ensuite sur Koenigsberg,
+sans coup férir. On les suivit, pour l'honneur des armes, avec de la
+cavalerie; mais, pendant ce temps, on évacuait de Preuss-Eylau les
+blessés avec tout le matériel inutile.
+
+On accusa le général Bernadotte de n'être pas arrivé sur le champ de
+bataille, encore bien que l'ordre ne lui fût pas parvenu. Ceci paraît
+singulier; mais le fait est qu'il était en communication avec la
+division de cuirassiers du général d'Hautpoult, lorsque celui-ci reçut
+l'ordre de se réunir à l'empereur pour livrer bataille. Il a même dit
+qu'il avait averti Bernadotte de son départ, et de ce qu'on allait
+faire. Quoi qu'il en soit, d'Hautpoult arriva, fut tué, en sorte qu'on
+ne put donner suite à cette affaire. D'ailleurs comment Bernadotte
+n'avait-il pas marché d'après la communication que lui avait faite le
+général d'Hautpoult? Il avait trop d'expérience de la guerre et de ses
+événemens pour ne pas voir que, s'il n'avait pas reçu d'ordre direct,
+c'est que quelque méprise ou quelque accident avait empêché qu'il ne lui
+parvînt. Il attendit; enfin, il marcha lui-même avec son corps, autant
+pour s'informer de ce qui se passait que pour mettre sa responsabilité à
+couvert; mais il était trop tard. Arrivé près d'Osterode, il apprit le
+mouvement rétrograde de l'armée, qui venait se placer derrière la
+Passarge.
+
+L'empereur eut l'air d'attribuer à la prise de l'officier une négligence
+sur laquelle son opinion était arrêtée, il se souvint d'Iéna; mais le
+mal était fait, il ne lui en parla qu'en termes de douceur.
+
+Après cette mauvaise journée d'Eylau, nous nous trouvâmes heureux de
+passer le reste de l'hiver derrière la Passarge, tandis que, sans la
+prise de l'officier porteur de la dépêche de l'empereur au maréchal
+Bernadotte, l'armée russe aurait continué son mouvement offensif sur la
+Basse-Vistule; et l'empereur l'eût forcée de combattre acculée, ou au
+Frisch-Haff, ou à la Vistule. Que l'on juge maintenant de la différence
+qu'il y aurait eu dans les résultats: l'armée russe ne pouvait pas
+manquer d'être détruite, la paix se serait faite sur-le-champ; au lieu
+de cela, le succès de nos armes devint douteux, et la fierté empêcha
+réciproquement de se rien proposer.
+
+La position militaire de l'empereur était moins bonne qu'en partant de
+Varsovie, tandis qu'elle aurait dû être infiniment meilleure; elle eut
+des inconvéniens de toute espèce, dont un autre que lui ne se serait
+jamais tiré. Avant d'en tracer le tableau, je vais achever de parler de
+la bataille d'Eylau, que les Russes prétendent avoir gagnée, et que nous
+voulons n'avoir pas perdue.
+
+Bernadotte ayant déclaré qu'il n'avait pas reçu l'ordre de marcher, et
+Berthier soutenant le lui avoir envoyé, on alla aux recherches sur le
+registre des expéditions, et l'on trouva que l'officier qui avait été
+porteur de cet ordre était un jeune élève de l'école de Fontainebleau,
+qui rejoignait un régiment du corps du maréchal Bernadotte; on avait mal
+à propos profité de son départ pour la transmission d'un ordre aussi
+important. L'empereur en leva les épaules de pitié, et ne dit pas un mot
+de reproche à Berthier. Bernadotte fut en partie justifié, quoiqu'il
+n'eût fait aucun cas de l'avis que lui avait donné d'Hautpoult en
+quittant sa position pour rejoindre la grande armée.
+
+Si l'on appelle gagner une batailler, rester maître du champ de bataille
+et suivre la retraite de son ennemi, il n'y a pas de doute que nous
+n'ayons gagné celle d'Eylau; elle l'eût été bien mieux, et d'une manière
+incontestable si l'armée russe, au lieu de se retirer sur Koenigsberg,
+eût encore suivi son premier plan de se porter sur la Vistule, et eût
+été forcée de l'abandonner par suite de la bataille. Au lieu de cela,
+elle a suivi tranquillement son plan de retraite, elle ne peut donc
+avoir perdu la bataille; il est bien vrai qu'elle n'a tiré aucun
+avantage de sa supériorité, et que, si elle avait été commandée par un
+homme comme l'empereur, c'en était fait de l'armée française; cela est
+d'autant plus extraordinaire de la part du général russe, qu'il
+connaissait le plan d'opérations de l'empereur, et qu'il n'a attaqué que
+parce qu'il était convaincu qu'il surprendrait l'armée française dans
+son mouvement de réunion, et que, de plus, il était assuré que
+Bernadotte, avec quatre divisions d'infanterie et deux de cavalerie, ne
+s'y trouverait pas. Ces considérations obscurcissent le succès des
+Russes, surtout si l'on remarque que leur armée, dont le but avait été
+de nous jeter derrière la Vistule, fut obligée d'aller passer le reste
+de l'hiver derrière Koenigsberg, et de laisser l'armée française se
+replacer dans la position qu'elle occupait auparavant derrière la
+Passarge; elle couvrait ainsi le blocus de Dantzick, dont le siége fut
+commencé au mois de mars, et mené jusqu'à la fin sans que les Russes
+entreprissent de le faire lever (cette place ne capitula que le 12 de
+mai). En cela, au moins, l'armée russe a manqué le but pour lequel elle
+s'était mise en mouvement.
+
+D'un autre côté, si l'on appelle perdre la bataille, la perte
+considérable qu'a éprouvée l'armée française, dont les corps
+combattaient l'un après l'autre, à mesure qu'ils arrivaient sur le champ
+de bataille, contre toute l'armée russe, on peut dire, sous ce point de
+vue, que les Français ont perdu la bataille; car cette perte fut telle
+qu'il devenait impossible à notre armée de rien entreprendre d'offensif
+le lendemain, et qu'elle aurait été complétement battue, si les Russes,
+au lieu de se retirer, l'eussent attaquée de nouveau, parce que
+Bernadotte ne pouvait arriver que le surlendemain.
+
+Si l'on prétendait que, parce que le plan qu'avait l'empereur d'acculer
+l'armée ennemie au Frisch-Haff, ou à la Vistule, pour la combattre avec
+tous ses moyens réunis, a totalement manqué, il a perdu la bataille, ce
+serait une erreur: ce plan ne manqua pas par suite de la bataille, mais
+bien parce que, d'une part, les Russes se retirèrent, et que, de
+l'autre, le corps de Bernadotte n'avait pas rejoint.
+
+L'empereur aurait eu toute son armée réunie, que si l'armée russe, ayant
+été informée de son projet, eût pris le parti de la retraite avant que
+notre droite l'eût débordée, au lieu de poursuivre son premier mouvement
+sur la Vistule, le plan de l'empereur aurait encore échoué, et à plus
+forte raison avec toutes les circonstances qui survinrent.
+
+Le fait est que les deux armées ont manqué chacune leur but; qu'elles se
+sont trouvées après la bataille dans la même position qu'avant de
+s'ébranler, et que leurs pertes ont été réciproquement sans résultats;
+mais cet événement donna au moral et à l'opinion une secousse qui ne fut
+point favorable à l'empereur, et sans son extrême habileté, il eût eu
+des conséquences bien fâcheuses, que j'expliquerai plus loin. Je vais
+auparavant terminer le récit des événemens militaires qui firent suite à
+ceux d'Eylau.
+
+L'empereur m'écrivit ce qui venait d'arriver en me mandant que, si je ne
+pouvais rien entreprendre sur les ennemis, je vinsse me mettre en
+communication avec la grande armée, dans la position qu'elle prenait
+derrière la Passarge. La dépêche ne m'en disait pas autant que
+l'officier qui en était porteur m'en racontait.
+
+Après avoir réfléchi à ma situation, je me décidai à sortir de ma
+position et à marcher aux ennemis: je fis porter ma cavalerie légère en
+avant, et la fortune lui fit prendre un officier russe en dépêche, qui
+était expédié en retour par le général en chef du corps d'observation
+sur le Haut-Bug[4], au général en chef Benningsen, commandant la grande
+armée russe. Par le contenu des lettres dont il était porteur, je vis
+que le général Benningsen avait fait sonner haut son succès d'Eylau;
+qu'il n'avait pas parlé de sa retraite, et avait donné ordre aux
+généraux Essen et Muller, commandant le corps du Haut-Bug, de marcher
+franchement sur moi et de m'attaquer; cet officier m'apprit qu'il avait
+laissé ces deux généraux faisant leurs préparatifs pour exécuter cet
+ordre.
+
+J'étais à Sniadow, en avant d'Ostrolenka, lorsque cette circonstance
+m'arriva, et j'y fus informé qu'un corps russe de quatre à cinq mille
+hommes avait été envoyé pour me tourner par ma gauche, et avait déjà
+passé la Narew, qui était gelée partout, à Tikolshin. Je ne crus pas
+prudent de sortir de ma position d'Ostrolenka, d'autant plus que j'avais
+encore un ou deux jours à marcher avant de joindre les Russes, et que,
+pendant ce temps, ce corps de quatre à cinq mille hommes pouvait être
+arrivé par la rive droite de la Narew et m'y faire beaucoup de mal;
+d'ailleurs, les Russes venaient eux-mêmes m'attaquer, il était inutile
+que je leur diminuasse le trajet en perdant de mes avantages. Je revins
+donc le lendemain reprendre ma première position, et portai un corps de
+troupes sur la rive droite de la Narew à la rencontre de celui que les
+Russes y avaient envoyé.
+
+Je ne tardai pas à être resserré par l'armée russe; le 15 février, je
+l'étais à un point extrême, et je devais m'attendre à un événement;
+j'adoptai pour dispositions de garder Ostrolenka en défensive, et de
+prendre vivement l'offensive sur le corps qui venait par la rive droite.
+Pour cela, je fis repasser mes troupes sur la rive droite derrière
+Ostrolenka, ne laissant que trois brigades d'infanterie placées hors de
+l'insulte du canon, dans les dunes de sable qui entourent cette ville;
+je plaçai mon artillerie de manière à flanquer, de la rive droite, les
+ailes des brigades d'infanterie dont je viens de parler; ma cavalerie me
+fut inutile, et je la laissai en repos.
+
+Je fis attaquer, le 16, de grand matin, le corps russe qui descendait la
+rive droite de la Narew; il fut mené vivement par le général Gazan, qui
+le rencontra en marche pour venir l'attaquer lui-même; il le refoula sur
+une chaussée étroite entre deux bois, sans qu'il pût jamais s'arrêter
+pour se déployer; et comme le général Gazan avait eu la précaution de le
+faire prolonger par des colonnes d'infanterie qui passaient des deux
+côtés de la route dans les deux bois, il le mena battant plus de deux
+lieues, le fusillant à mi-portée de mousqueterie. Cette attaque eut un
+succès si prompt, qu'il surpassa mon espérance.
+
+J'entendais une bien vive canonnade à Ostrolenka; j'y envoyai le général
+Reille, qui était chef d'état-major du corps d'armée; il y arriva bien à
+propos pour me suppléer: les Russes débouchaient par les trois routes
+qui arrivent à cette petite ville; ils la canonnaient avec à peu près
+cinquante bouches à feu, et les officiers qui commandaient les troupes
+demandaient des ordres.
+
+Je voyais bien que l'on n'était pas très disposé à faire quelque chose
+pour ma propre gloire; mais je ne fus pas dupe, et j'étais déterminé à
+me faire obéir.
+
+J'envoyai ordre au général Reille de tenir Ostrolenka jusqu'à mon
+arrivée, ajoutant que je partais pour m'y rendre; je laissai Gazan
+poursuivre son succès, en le prévenant de ne pas aller trop loin, parce
+que je ne pouvais pas le faire échelonner, ayant besoin de mes troupes à
+Ostrolenka où je courais.
+
+J'y arrivai comme le général Reille venait de soutenir le choc de
+l'attaque des trois colonnes russes, qui vinrent, sans tirer un coup de
+fusil, sous la protection du feu de leur artillerie, pour forcer la
+ville.
+
+Le général Reille les attendit bravement jusqu'à portée de pistolet;
+alors, comme ils ne pouvaient plus être protégés par leurs canons, il
+fit habilement débusquer ses troupes et les accueillit par toute la
+mitraille et la mousqueterie qu'il avait de prêtes à leur envoyer: il
+les arrêta sur place, et son feu continuant avec la même vivacité, il
+les fit rebrousser chemin.
+
+Les deux colonnes qui venaient par les deux ailes pour forcer la ville
+par le bord de la Narew, furent repoussées par le canon de la rive
+droite. Le premier moment de fureur des Russes une fois passé, je fis à
+la hâte repasser toute l'infanterie et la cavalerie sur la rive gauche;
+je me déployai en avant de la ville, et après m'être formé, et couvert
+de mon artillerie, je marchai droit aux ennemis et les menai battant
+jusqu'à la nuit; je leur tuai beaucoup de monde, surtout à l'attaque du
+général Gazan; je leur pris sept pièces de canon et trois drapeaux. Ils
+me laissèrent environ mille blessés sur le terrain, mais je ne fis pas
+un grand nombre de prisonniers; parce que je ne pus pas les poursuivre,
+le général Oudinot ayant reçu l'ordre de partir avec son corps pour
+rejoindre l'empereur.
+
+Je perdis dans cette action le général Campana, qui fut tué; le général
+Boussard fut grièvement blessé, ainsi que presque tous les colonels des
+régimens que j'avais engagés.
+
+Je fus satisfait, parce que le but de l'empereur était bien rempli: les
+Russes s'en allèrent reprendre la position qu'ils avaient quittée pour
+venir m'attaquer. La tranquillité de Varsovie fut assurée et la
+communication avec l'empereur couverte. L'empereur lui-même fut
+satisfait, il me fit l'honneur de me l'écrire et de m'envoyer le
+grand-cordon de la Légion-d'Honneur avec le brevet d'une pension viagère
+de 20,000 francs: il y avait un certain nombre de ces pensions sur la
+Légion-d'Honneur; le général d'Hautpoult, qui venait de mourir, en avait
+laissé une vacante. Mais comme chaque chose doit porter son correctif
+avec soi, Berthier m'adressa une longue dépêche[5] qu'il sema de
+conseils, d'assertions propres à tempérer la satisfaction que le succès
+et les félicitations de l'empereur m'avaient causée. Ces conseils, sa
+longue expérience l'autorisait sans doute à les donner, et je les reçus
+avec reconnaissance; mais sa constance à reproduire une évaluation dont
+je lui avais fait connaître l'inexactitude m'étonna. Je le lui
+témoignai, il persista; de mon côté, je restai bien convaincu que
+j'avais devant moi les forces que j'aurais à combattre.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+L'empereur à Osterode.--État de l'opinion.--Fouché.--Agitation du
+cabinet de Madrid.--Mesures diverses de l'empereur--Le divan arme contre
+les Russes.--Mission du général Gardanne.
+
+
+Je me mis en mesure d'exécuter les ordres que m'avait transmis le
+major-général; je me portai à Pultusk et me mis en communication avec
+Osterode, où l'empereur s'était établi. J'étais à peine arrivé dans la
+première de ces deux places, qu'il envoya le maréchal Masséna pour
+prendre le commandement du cinquième corps, m'enjoignant de le rejoindre
+le plus tôt possible.
+
+Je le fis en passant par Varsovie, où M. de Talleyrand était encore avec
+le corps diplomatique, que l'on s'applaudissait beaucoup de n'avoir pas
+laissé à Paris dans une semblable circonstance; les contes qui se
+débitaient auraient gâté l'opinion et le jugement de tous ses membres.
+
+M. de Talleyrand servait l'empereur on ne pouvait pas mieux; il avait à
+ménager l'Autriche, à laquelle l'événement d'Eylau donnait la tentation
+d'en venir aux mains, d'autant plus qu'il venait d'y avoir à Vienne des
+altercations entre notre ambassadeur et quelques personnages importans,
+et que ces différends se seraient volontiers mis sur le compte de la
+politique pour justifier une aigreur que l'on voulait exciter, afin de
+la faire suivre d'une rupture. Heureusement, notre ambassadeur tint
+ferme et fut prudent, et, par cette conduite, il aida M. de Talleyrand à
+maintenir l'harmonie. D'un autre côté, il avait à donner de la confiance
+à la régence polonaise, qui était fort effrayée, précisément au moment
+où l'empereur lui demandait des efforts en tous genres.
+
+L'administration de l'armée avait été transférée à Thorn; je trouvai
+l'empereur à Osterode, à peu de choses près comme au bivouac;
+travaillant, mangeant, donnant audience et couchant dans la même
+chambre: il résistait à tout ce qui l'entourait, ainsi qu'au grand-duc
+de Berg et au maréchal Berthier, qui le sollicitaient de repasser la
+Vistule; lui seul tenait tête. Il venait de recevoir de Paris la
+nouvelle de l'arrivée du bulletin de la bataille d'Eylau dans cette
+capitale; les esprits en étaient retournés: ce n'étaient que
+lamentations partout; les fonds publics avaient éprouvé une baisse
+notable. Il comprit bien qu'il arriverait pis encore, si, à la suite de
+cela, il repassait la Vistule: sa position morale était horrible; il
+luttait contre tous; il tint tête à l'orage, eut du courage pour tout le
+monde, et son inflexible opiniâtreté fit rentrer la raison dans les
+têtes d'où elle était sortie.
+
+Il écrivit d'une manière sévère au ministre de la police sur la baisse
+des fonds, lui faisant observer qu'il ne pouvait qu'y avoir inertie de
+sa part, puisqu'il n'y avait pas lieu à un pareil discrédit, ou bien
+qu'il avait laissé le champ libre à la malveillance, habile à saisir
+tout ce qui peut nuire à l'autorité souveraine.
+
+Le ministre, effrayé par la seule pensée de voir, pour la seconde fois
+de la campagne, l'empereur de mauvaise humeur contre lui, se procura une
+lettre du général Defrance à son beau-père, dans laquelle il lui
+racontait l'événement d'Eylau, ajoutant qu'il allait, avec sa brigade de
+carabiniers, reprendre les cantonnemens qu'il avait auparavant derrière
+la Vistule. Il envoya cette lettre à l'empereur, comme la cause du
+mouvement des fonds publics, parce que, disait-il, le beau-père du
+général Defrance l'avait fait circuler.
+
+L'empereur gronda le général Defrance; mais le ministre avait fait un
+lourd mensonge: il aurait mieux fait de dire que cette baisse provenait
+de la frayeur dont tout le monde était atteint, chaque fois que l'on
+voyait les destinées de la France et de chaque famille soumises à un
+coup de canon. Mais il ne l'osait pas, et l'empereur, tout en grondant
+le général Defrance, ne fut pas dupe du verbiage de son ministre; il
+s'occupa moins de tout ce qui se passait à Paris que de ce qu'il avait à
+faire à l'armée.
+
+Il faisait réunir les élémens du corps du maréchal Lefebvre, qui devait
+commencer le siége de Dantzick. Les pertes d'Eylau l'avaient obligé de
+supprimer le 7e corps, dont les régimens étaient réduits à un bataillon;
+le maréchal Augereau, qui l'avait commandé, ayant été blessé d'un coup
+de feu, partit pour la France; une partie de ses troupes forma le noyau
+du corps assiégeant.
+
+Depuis que l'empereur avait fait la paix avec la Saxe, il avait demandé
+au souverain de ce pays de porter son armée à Posen; elle y était
+arrivée, et il la fit venir devant Dantzick au corps de siége. Il y
+ajouta des troupes de Baden et de quelques principautés d'Allemagne, de
+même que quelques corps francs qu'il avait fait former des déserteurs;
+enfin il eut à la fin de mars une armée de siége respectable, quoique
+composée de troupes de toutes les nations.
+
+C'était lui seul qui soignait les détails infinis que cela entraînait;
+en même temps, il avait son armée mobile à renforcer.
+
+Après la bataille d'Iéna et l'occupation de la Prusse, il avait offert
+la paix au roi de Prusse; après celle d'Eylau il aurait eu l'air de la
+demander: d'ailleurs, le roi de Prusse s'était mis dans la dépendance de
+l'empereur de Russie, dont les troupes étaient sa sauvegarde; il
+n'aurait rien pu faire sans le lui communiquer, et l'empereur de Russie
+n'était pas à l'armée, il était à Saint-Pétersbourg; une négociation
+aurait donc été impossible à nouer. Cependant on essaya de parlementer;
+on saisit des prétextes frivoles, mais on ne trouva que hauteur et
+fierté, quelquefois même de l'arrogance.
+
+Tout en ne négligeant pas les moyens d'amener un rapprochement, on
+suivait vivement ceux de se rendre respectable.
+
+On appela le corps du maréchal Mortier, qui était en Poméranie; il prit
+le n° 7; on le grossit de quelques troupes saxonnes, et il remplit
+complétement le vide qu'avait fait la disparition du corps d'Augereau.
+
+Le prince Jérôme avait assez avancé les opérations en Silésie pour qu'on
+pût lui retirer quelque chose; on lui prit deux divisions bavaroises: il
+jeta les hauts cris, mais on ne l'écouta pas.
+
+On fit venir en poste, de France, tout ce qui était dans les dépôts des
+différens régimens; on imprima décidément un grand mouvement à la
+Pologne, et on ne craignit pas de se compromettre avec elle, ni de la
+compromettre vis-à-vis de qui que ce fût.
+
+L'empereur envoya ordre à son ambassadeur à Constantinople de faire
+déclarer la guerre aux Russes par les Turcs; c'étaient les travaux
+d'Hercule, cependant il fut obéi.
+
+Il écrivit au roi d'Espagne pour réclamer l'exécution des conditions de
+l'alliance qu'il avait contractée avec lui, et lui demander de faire
+passer en France un corps de troupes dont il détermina la force, et de
+le mettre à sa disposition pour l'appeler sur l'Elbe au besoin, bien
+entendu qu'il passait dès-lors à la solde de la France. Enfin il peignit
+la situation de l'Europe au sénat, et demanda qu'on rappelât, par
+précaution, la conscription de 1807, ce qui fut fait.
+
+Il fut partout servi à souhait, hormis de l'Espagne, qui fit des
+observations que je n'ai pas trop bien connues; mais elle avait fait
+paraître, au mois d'octobre précédent, une proclamation au peuple
+espagnol, tendant à le porter aux armes. Comme le gouvernement n'avait
+donné à ce sujet aucune explication préalable, on ne put se défendre
+d'inquiétude, d'autant plus que l'empereur avait déjà été trompé deux
+fois, et que les souverains paraissaient avoir renoncé à toute espèce de
+loyauté vis-à-vis de lui, ne reconnaissant de juste que ce qui pouvait
+être exécuté.
+
+Cependant nos liaisons avec l'Espagne étaient si étroites et si
+anciennes, que l'on se défendait encore, quoique mal, d'un mauvais
+soupçon. On avait déjà su que l'intrigue ennemie, qui poursuivait notre
+politique, de cabinet en cabinet, avait trouvé quelque accès près de
+celui de Madrid, où le prince de la Paix, qui y était soutenu en grande
+partie par la pensée qu'il nous était agréable, avait dû se relâcher et
+céder pour ne pas faire éclater l'orage qui le menaçait. Les intrigues
+des favoris, des confesseurs, des chevaliers, avaient quelquefois porté
+le trouble dans l'intérieur de la famille du roi, qui avait été obligé
+de parler en maître à ses enfans, et d'envoyer dans leurs terres ou au
+couvent les courtisans et les confesseurs.
+
+À la distance où était l'empereur, on n'en voyait le mal qu'avec un
+verre à multiplians, en sorte que, quoiqu'ayant l'air rassuré, on resta
+impatient de savoir à quoi on devait attribuer ce changement subit de la
+part de l'Espagne; elle en avait trop fait par sa proclamation pour le
+maintien de la sécurité, et pas assez pour faire la guerre, si tel avait
+été son projet.
+
+L'empereur reçut bien toutes les excuses qu'on lui donna, d'autant qu'il
+était occupé ailleurs sérieusement; il ne devait donc pas fournir à ses
+ennemis une circonstance favorable pour se rapprocher de l'Espagne, mais
+il n'en resta pas moins convaincu qu'il y avait quelque chose à revoir
+dans ses affaires avec ce pays.
+
+Il en insista d'autant plus sur l'entrée en France du contingent
+espagnol, et on le lui fournit; il le fit venir dans les villes
+anséatiques pour relever les Hollandais, qui vinrent remplacer le corps
+de Mortier dans la Poméranie; un autre corps espagnol passa en Italie.
+
+Tous les ordres qu'il avait à donner pour le recrutement et le
+ravitaillement de l'armée étaient partis; tout ce qu'il avait à
+communiquer à ses alliés l'était aussi, et enfin les coups de levier qui
+devaient ébranler de tous côtés la puissance de ses ennemis étaient
+donnés; il avait envoyé jusqu'en Perse, pour porter cette puissance à
+prendre les armes. Ses ennemis personnels ont envenimé cette démarche,
+en lui donnant un motif d'ambition, dont le but aurait été de
+s'approcher de l'Inde: l'empereur n'a pas donné à son ambassadeur
+d'autres instructions que de suivre avec activité tout ce qui pouvait
+amener les Persans à établir une armée régulière, et à les rendre assez
+menaçans pour obliger les Russes à diviser les forces qu'ils avaient
+contre lui[6]. Les Anglais eux-mêmes gagnaient à cela, et sont
+aujourd'hui les plus intéressés à reprendre l'ouvrage de l'empereur dans
+cette partie.
+
+La Perse doit devenir pour l'Inde, ce que la Pologne et la Suède ont été
+pour l'Europe jusqu'à leur destruction.
+
+Si au lieu d'être resté dans un trou comme Osterode, où chacun était
+sous sa main et où il pouvait faire marcher tout le monde, l'empereur
+eût été se mettre dans une grande ville, il aurait employé trois mois
+pour faire ce qu'il obtint en moins d'un mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Siége de Dantzick.--Le général Kalkreuth.--L'ambassadeur du shah de
+Perse arrive à Finkenstein.--L'armée ennemie se remet en
+campagne.--Bernadotte et Soult.--Affaire de Heelsberg.--Murat s'entête à
+faire donner la cavalerie.--L'empereur envoie à son secours.--Je suis
+chargé de conduire les fusiliers de la garde à l'ennemi.--Belle conduite
+de cette jeunesse.
+
+
+Aussitôt que le soleil eut reparu et séché la terre, l'empereur fit
+camper toute l'infanterie dans chaque corps d'armée; dès-lors il vint
+établir son quartier-général à Finkenstein, où il resta jusqu'au
+renouvellement des opérations qui terminèrent la campagne.
+
+C'est de là qu'il fit commencer sérieusement le siége de Dantzick; cette
+place n'était pas encore bloquée par la langue de terre qui sépare le
+Frisch-Haff de la mer, et le gouverneur, le général Manstein, avait été
+relevé par le maréchal Kalkreuth. Cette ville, d'un immense
+développement, exigea des remuemens de terre considérables, et le siége
+fut long, laborieux et savant; les détails seraient trop longs à
+rapporter ici.
+
+On l'attaqua avec l'artillerie prussienne que l'on tira de Stettin, de
+Custrin et de Breslau; on fut obligé de faire la descente du fossé dans
+les règles, et de faire brèche. On en était là, nous étions pressés par
+la belle saison, qui devait probablement remettre les armées en
+campagne, lorsque la garnison demanda, vers la mi-mai, à sortir avec les
+honneurs de la guerre, pour aller rejoindre son armée.
+
+Tout bien considéré, l'empereur imagina qu'en faisant traîner le siége
+plus long-temps, il s'exposait à voir la saison trop avancée pour
+espérer finir la campagne cette même année, au lieu qu'en réunissant à
+son armée le corps de siége, et en marchant de suite, il était
+vraisemblable qu'il trouverait encore l'armée russe en cantonnement, où
+on la croyait hors d'état d'agir, puisqu'elle n'entreprenait rien pour
+faire lever le siége; alors il y avait lieu d'espérer que le résultat
+serait décisif et amenerait la paix.
+
+Il ordonna donc qu'on accordât à M. de Kalkreuth les conditions qu'il
+demandait, et le maréchal Lefebvre, avec son corps d'armée, entra dans
+la place vers le 14 ou 15 de mai: cette ville fut d'une immense
+ressource pour nous; on y établit l'administration de l'armée, et on se
+prépara à commencer les hostilités.
+
+La Perse venait d'envoyer un ambassadeur à l'empereur; il vint de
+Constantinople joindre notre quartier-général à Finkenstein. L'empereur
+le mena à Dantzick pour voir le spectacle d'une armée européenne; ce
+grave Oriental ne concevait pas pourquoi, puisque nous étions ennemis,
+nous ne faisions pas couper la tête à tous les habitans: il était
+curieux de tout, la parade l'amusait beaucoup; il demandait comment il
+pouvait se faire que tous les soldats marchassent ensemble, et il aimait
+particulièrement la musique militaire. Il demandait si l'empereur
+voudrait bien lui donner quelques uns des musiciens, comme s'ils avaient
+été des esclaves.
+
+L'empereur ne resta à Dantzick que le temps nécessaire pour voir la
+place, et visiter les travaux du siége; il les approuva tous. Il donna
+audience de congé à l'ambassadeur de Perse, qui retourna chez lui, à
+Téhéran (en Perse), et l'on envoya comme notre ambassadeur en ce pays le
+général Gardanne, gouverneur des pages. Il faisait cette campagne comme
+aide-de-camp de l'empereur, et lui témoigna le désir d'aller en Perse;
+il emmena avec lui des officiers de toutes armes, et partit. La paix se
+fit pendant qu'il était encore à Constantinople.
+
+Il y avait à peine sept à huit jours que l'empereur était rentré à
+Finkenstein, de retour de Dantzick, que le maréchal Ney fut attaqué le 5
+juin à Guttstadt, où il avait son quartier-général: comme il était très
+en avant de la ligne de l'armée, il fut tourné par sa gauche, perdit son
+parc de munitions, et eut beaucoup de difficultés à revenir se placer
+derrière la Passarge; il s'y maintint cependant jusqu'à ce que toute
+l'armée fût rassemblée.
+
+Au moment où les hostilités recommencèrent, l'armée était postée ainsi:
+
+Bernadotte occupait la gauche derrière la Passarge, depuis le
+Frisch-Haff, ayant sa droite au pont de Spanden, où il avait fait faire
+une bonne tête de pont; il avait à sa droite le maréchal Soult, dont le
+quartier était à Mohrungen; ses troupes étaient sur la Passarge, dont il
+avait fait couper le pont.
+
+L'empereur fut mécontent de la coupure de ce pont; il nous disait:
+«Voyez, Bernadotte a agi plus militairement, il a gardé son pont, et
+Soult, qui aurait dû le garder plutôt que Bernadotte, l'a coupé; par là
+il s'est mis dans l'impossibilité d'aller secourir Ney, que les Russes
+n'auraient pas attaqué peut-être, s'ils avaient su que Soult avait
+conservé un pont sur la Passarge, parce que le corps qui a tourné Ney se
+serait exposé à une destruction totale.»
+
+À la droite de Soult était le maréchal Ney, et à la droite de ce dernier
+Davout.
+
+Le reste était en deuxième ligne.
+
+Après l'affaire de Guttstadt, les Russes vinrent pour forcer aussi le
+maréchal Bernadotte dans sa tête de pont de Spanden; ils y furent
+repoussés, et le maréchal blessé à la tête par une balle qui lui entra
+derrière l'oreille. Il fut obligé de quitter l'armée, et fut relevé par
+le général Victor, qui venait d'être échangé contre le général Blücher,
+pris à Lubeck, comme on peut se le rappeler.
+
+Les Russes firent la faute de ne pas se retirer de suite et de nous
+donner le temps d'arriver.
+
+Le maréchal Soult, qui était à la gauche du maréchal Ney, vint sur
+Guttstadt; la droite, où était le corps du maréchal Davout, se porta
+également d'Osterode sur Guttstadt.
+
+Le général Victor et le maréchal Mortier, qui étaient à la gauche et au
+centre, marchèrent devant eux, en passant la Passarge à Spanden.
+
+Les grenadiers réunis, la garde, ainsi que des troupes nouvellement
+arrivées de France en poste, marchèrent aussi des environs de
+Finkenstein sur Guttstadt; la cavalerie en fit de même.
+
+Ce mouvement s'exécuta avec une rapidité incroyable; le 8 juin, tout
+était concentré derrière la Passarge, que l'on passa le 9. On poussa
+devant soi la cavalerie légère ennemie, et on entra le même soir à
+Guttstadt. Le 10, de grand matin, l'on partit en descendant l'Alle, et
+vers le soir on accula l'arrière-garde ennemie sur le bord de cette
+rivière, à Heelsberg; la majeure partie de l'armée ennemie occupait la
+rive droite, qui est beaucoup plus élevée que la rive gauche; toute son
+artillerie y était portée.
+
+Le grand-duc de Berg s'entêta à faire donner plusieurs fois sa
+cavalerie, qui avait fait des merveilles toute la matinée, mais qui,
+arrivée sous le feu de ce canon, fut assaillie de boulets qui
+l'obligèrent à rétrograder; elle le fit en désordre; les Russes la
+firent poursuivre par quelques escadrons, qui achevèrent de la mettre en
+déroute totale.
+
+Heureusement pour elle, l'empereur, qui, du point où il observait,
+l'avait vue s'engager maladroitement, avait bien vite fait marcher la
+brigade des fusiliers de la garde avec douze pièces de canon pour
+prévenir une échauffourée; il m'en donna le commandement.
+
+Cette brigade, nouvellement formée, n'était pas encore une troupe sûre.
+Elle était composée de deux régimens de très beaux jeunes gens.
+
+Pour arriver dans la plaine où manoeuvrait le grand-duc de Berg, j'avais
+un long défilé de marais et un village à traverser; je ne me mis pas en
+mouvement sans inquiétude, parce que c'était le seul chemin par lequel
+notre cavalerie pouvait se retirer, si elle avait été culbutée avant que
+j'eusse achevé de passer; cependant il le fallait, et je le fis au pas
+le plus accéléré possible, et sur le plus grand front que je pouvais
+montrer: bien m'en prit, car à peine étais-je formé dans la plaine, à
+deux cent cinquante toises de l'autre côté du défilé, ayant en avant
+deux bataillons déployés et mes deux ailes serrées en colonne, et à
+peine ma dernière pièce était-elle en batterie, que je fus enveloppé par
+la déroute de notre cavalerie, qui revenait sur le défilé pêle-mêle avec
+la cavalerie russe. Je n'eus que le temps d'ouvrir le feu de tout mon
+front; il arrêta la cavalerie russe et donna à la nôtre le temps de se
+rallier et de se reformer.
+
+Les Russes avaient fait suivre leur cavalerie par de l'infanterie et du
+canon, qu'ils avaient placé dans des redoutes ébauchées, en avant de
+Heelsberg, du côté par où nous arrivions. Il fallut s'engager avec
+ceux-là. La canonnade et la fusillade furent vives, et j'aurais eu une
+mauvaise journée, si une des divisions du maréchal Soult, commandée par
+le général Saint-Hilaire, qui était à ma droite, ainsi qu'une du
+maréchal Lannes[7], commandée par le général Verdier, qui était à ma
+gauche, n'eussent pas joint leurs feux aux miens; néanmoins je fus bien
+maltraité: je couchai encore à deux cents toises en avant du terrain sur
+lequel j'avais combattu; mais j'éprouvai une perte considérable: j'eus à
+regretter la mort du général de brigade Roussel, et j'eus plusieurs
+caissons de munitions, entre autres un d'obus, qui sautèrent pendant le
+combat, et qui nous firent beaucoup de mal, étant formés dans un ordre
+serré.
+
+Sans l'intrépidité du commandant de notre artillerie, le colonel
+Greiner, qui fit un feu des plus vifs et des plus meurtriers, j'aurais
+été enfoncé et par conséquent sabré et pris par toute la cavalerie russe
+qui m'entourait et qui venait déjà de maltraiter la nôtre; le danger
+était d'autant plus grand, que la division Saint-Hilaire était en
+retraite décidée.
+
+J'eus une explication vive avec le grand-duc de Berg, qui m'envoya, dans
+le plus chaud de l'action, l'ordre de me porter en avant et d'attaquer;
+j'envoyai l'officier qui me l'apportait à tous les diables, en lui
+demandant s'il ne voyait pas ce que je faisais. Ce prince, qui voulait
+commander partout, aurait voulu que je cessasse mon feu, dans le moment
+le plus vif, pour me mettre en marche; il ne voulait pas voir que
+j'aurais été détruit avant d'arriver: il y avait un quart d'heure que
+mon artillerie échangeait de la mitraille avec celle des Russes, et il
+n'y avait que la vivacité de la mienne qui me donnât de la supériorité.
+
+La nuit arriva bien à propos: pendant que tout sommeillait, l'empereur
+m'envoya chercher pour venir lui parler. Il était content du coup
+d'essai de cette jeune troupe; mais il me gronda pour avoir manqué au
+grand-duc de Berg; et en me défendant, je me hasardai à lui dire que
+c'était un extravagant qui nous ferait perdre un jour quelque bonne
+bataille; et qu'enfin il vaudrait mieux pour nous qu'il fût moins brave,
+et eût un peu plus de sens commun. L'empereur me fit taire en me disant
+que j'étais passionné, mais il n'en pensa pas moins.
+
+Le lendemain, c'était le 11 juin, les Russes restèrent toute la journée
+en avant d'Heelsberg; on releva de part et d'autre ses blessés; et nous
+en avions autant que si nous avions eu une grande bataille. L'empereur
+était de fort mauvaise humeur; le maréchal Davout venait d'arriver, il
+le fit manoeuvrer sur notre gauche, et son seul mouvement fit évacuer aux
+Russes leur position en avant d'Heelsberg; ils repassèrent l'Alle, et
+dans la nuit du 11 au 12 ils partirent pour Friedland.
+
+L'empereur coucha le 12 à Heelsberg, et, selon son habitude, il alla
+visiter la position que les ennemis avaient occupée la veille; il devint
+furieux lorsqu'il vit que l'on avait été assez imprudent pour venir se
+faire mitrailler d'un bord de la rivière à l'autre, comme cela était
+arrivé.
+
+C'est à Heelsberg qu'il apprit du bourguemeister, que l'empereur de
+Russie était l'avant-veille en ville avec le roi de Prusse, et qu'ils en
+étaient partis avant l'armée. Le 13 nous partîmes de bon matin pour
+aller à Preuss-Eylau; l'empereur y coucha la nuit du 13 au 14. Notre
+cavalerie ne put fournir un rapport précis de la marche de l'armée
+ennemie, en sorte que ce fut encore l'empereur, qui, de son cabinet,
+ordonna de marcher sur trois directions où il était impossible que
+l'armée russe n'eût pas été chercher à passer pour gagner les bords de
+la Pregel et couvrir Koenigsberg; il jugeait des opérations de l'ennemi
+d'après ce qu'il aurait fait à sa place.
+
+Il fit marcher le maréchal Soult avec le grand-duc de Berg sur
+Koenigsberg, où ce dernier affirmait que s'était retirée l'armée ennemie;
+il fit marcher le corps de Davout à la droite de celui du maréchal
+Soult, et l'empereur garda avec lui le reste de l'armée.
+
+Il avait fait marcher dès la veille, après midi, par le chemin de
+Friedland; c'était le général Oudinot, qui, avec les grenadiers réunis,
+était en tête de la colonne, sous les ordres du maréchal Lannes; la
+division des cuirassiers du général Nansouty était de cette colonne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+L'armée russe repasse sur la rive droite.--L'empereur ne peut croire à
+cette imprudence.--Nos colonnes débouchent.--Belle conduite du général
+Dupont.--L'action devient générale.--Bataille de Friedland.--Les Russes
+sont culbutés.
+
+
+Les grenadiers du général Oudinot étaient en face de Friedland le matin
+du 14, à la pointe du jour. L'armée russe était de l'autre côté de la
+rivière; elle apprend qu'il n'y a devant elle que cette division de
+grenadiers, et conçoit le projet d'aller à elle et de l'attaquer avec
+toute la supériorité qu'elle était en mesure de lui opposer, ne se
+doutant pas qu'elle serait soutenue aussi promptement. Effectivement
+elle passe le pont, et attaque avec furie le maréchal Lannes; il avait
+les divisions d'Oudinot et de Verdier. Nous étions dans la saison des
+grands jours, qui, sous cette latitude-là, n'ont presque pas de nuit.
+
+L'empereur est presque aussitôt averti; il part de Preuss-Eylau,
+pressant la marche de la garde à pied et à cheval, ainsi que celle du
+maréchal Ney, du maréchal Mortier et du corps de Bernadotte, que
+commandait le général Victor.
+
+Il ne tarda guère à arriver sur le champ de bataille, où il trouva le
+maréchal Lannes, qui venait de prendre une position à l'entrée des bois
+qui bordent la circonférence de la plaine autour de Friedland. Il avait
+soutenu, depuis la pointe du jour, avec une grande infériorité de
+forces, un combat qui avait déjà coûté passablement de monde.
+
+L'empereur, en arrivant, alla lui-même reconnaître l'armée russe; il ne
+croyait pas qu'elle resterait de ce côté-ci de Friedland; il ne
+concevait pas son but, puisqu'elle était inférieure en forces à ce qu'il
+pouvait lui opposer: la position lui paraissait si extraordinaire, qu'il
+envoya en reconnaissance tous les officiers qui étaient autour de lui.
+Il me donna, à moi, l'ordre de m'en aller seul, le long du bois qui
+était à notre droite, chercher un point d'où l'on pût découvrir le pont
+de Friedland, et, après avoir bien observé si les Russes passaient sur
+notre rive ou bien s'ils repassaient sur la rive droite, de venir lui en
+rendre compte.
+
+Je pus exécuter cet ordre avec facilité; je revins trouver l'empereur,
+et lui dire que non seulement les Russes ne se retiraient pas, mais
+qu'au contraire ils passaient tous sur notre rive, et que chaque
+demi-heure on voyait leurs masses grossir sensiblement; qu'ainsi il
+fallait s'attendre à ce qu'ils seraient prêts dans une bonne heure.
+
+«Hé bien! moi, dit l'empereur, je le suis; j'ai donc une heure sur eux,
+et, puisqu'ils le veulent, je vais leur en donner; aussi-bien c'est
+aujourd'hui l'anniversaire de Marengo; c'est un jour où la fortune est
+pour moi.» Il avait fait former ses colonnes dans les immenses bois à la
+lisière desquels s'était placé le maréchal Lannes; l'artillerie seule
+était sur les grands chemins, et ne sortait pas non plus du bois; par
+bonheur pour nous, il y avait dans le bois trois belles et larges
+percées qui permettaient de mettre dans chacune une colonne d'infanterie
+et une de cavalerie ou d'artillerie.
+
+Tout ce que l'empereur attendait était arrivé; on laissa une demi-heure
+au soldat pour se reposer; on s'assura, par les plus minutieuses
+observations, si les armes étaient en bon état, si chaque soldat était
+amplement pourvu de munitions. Cela fini, l'empereur, qui était sur le
+terrain, fit déboucher tout à la fois: ses instructions étaient données
+comme pour une manoeuvre d'exercice; aussi on ne s'arrêta point. Il y
+avait un défilé à passer pour joindre les Russes à la mousqueterie.
+L'empereur avait prévu l'embarras, et chaque colonne le traversa par un
+passage différent, de sorte qu'elles se formèrent toutes ensemble de
+l'autre côté. La majeure partie de la cavalerie était à notre gauche.
+
+L'empereur pressa l'attaque: le maréchal Ney occupait la droite sur le
+champ de bataille; à sa gauche, en échelons, était le corps du général
+Victor; à la gauche de celui-ci était le maréchal Mortier, qui avait peu
+de monde, et à la gauche de Mortier était le maréchal Lannes.
+
+En deuxième ligne, au centre, était la garde, et en deuxième ligne, à sa
+gauche, était la brigade de fusiliers, dont l'empereur me fit reprendre
+le commandement pour cette action. Lors du commencement de l'attaque
+l'armée était généralement en échelons, la droite en tête, refusant
+légèrement sa gauche.
+
+Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses troupes
+s'emportèrent, et voulurent, d'un premier élan, insulter jusqu'au pont
+de Friedland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement
+ramenée, qu'elle aurait entraîné infailliblement le reste de ce corps
+d'armée si la première division du corps de Victor, commandée par le
+général Dupont, n'eût fait, fort à propos, sans l'ordre de son maréchal,
+un changement de direction à droite, et n'eût chargé rudement tout ce
+qui poursuivait le maréchal Ney.
+
+J'ai entendu l'empereur louer, d'une manière toute particulière, ce
+mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup
+avancé la bataille. Le maréchal Ney arrêta ses troupes, les reforma, et
+attaqua de nouveau, si rapidement, que l'on s'aperçut à peine de son
+accident.
+
+Le mouvement que venait de faire le général Dupont avait allumé le feu
+d'un bout à l'autre de la ligne, et c'est à cette bataille, comme à
+celle d'Eylau, que l'on vit encore déployer une artillerie effroyable;
+le corps de Bernadotte, entre autres, que commandait Victor, avait réuni
+quarante-huit pièces de canon dans la même batterie; c'est avec cela
+qu'il reçut l'attaque de la colonne russe qui venait à lui. Le général
+en chef russe vit bientôt qu'il avait fait une faute; qu'il trouvait des
+forces considérables où il ne croyait rencontrer qu'une division; il
+aurait voulu être encore de l'autre côté de la rivière; mais il ne
+pouvait entreprendre d'y repasser sans s'exposer à perdre son armée: le
+gant était jeté, il aima mieux le ramasser de bonne grâce. Nous étions
+déjà si près de lui qu'il n'eut que le temps de se former en beaucoup de
+carrés, qui se flanquaient réciproquement, et une fois dans cette
+position, qui le privait d'une grande partie de son feu, il attendit une
+destruction devenue inévitable. Ses masses étaient amoncelées en avant
+de Friedland; acculées à la ville elles formaient le centre d'un
+demi-cercle dont nous occupions presque toute la circonférence. Chaque
+coup de nos canons portait, et démolissait les carrés russes l'un après
+l'autre. Vers six heures du soir, l'empereur les fit aborder à la
+mousqueterie, ce fut leur coup de grâce: leurs masses furent tellement
+décomposées, que l'on ne remarquait plus d'ordre dans leurs
+dispositions, et, par suite d'un instinct naturel à l'homme, tous ceux
+qui faisaient partie de ces débris cherchèrent leur salut en fuyant vers
+le pont. Ils furent obligés d'y renoncer parce que l'artillerie de notre
+centre, qui tirait dans cette direction, en faisait un carnage affreux.
+Ils se jetèrent alors pêle-mêle dans la rivière avant de s'être assurés
+s'il y avait un gué: beaucoup s'y noyèrent[8], mais d'autres trouvèrent
+un gué en face de notre gauche; dès-lors rien ne put retenir le reste,
+qui s'enfuit vers ce point, sans ordre et semblable à un troupeau de
+moutons.
+
+Les Russes avaient à leur droite vingt-deux escadrons de cavalerie, qui
+protégeaient cette retraite; nous en avions plus de quarante, par
+lesquels nous aurions dû les faire charger; mais, par une fatalité sans
+exemple, les quarante escadrons ne reçurent aucun ordre, et ne montèrent
+même pas à cheval; ils restèrent, pendant toute la bataille, pied à
+terre, sur un vaste terrain, en arrière de notre gauche. En voyant cela,
+j'ai regretté sincèrement le grand-duc de Berg: s'il eût été là, il
+n'eût pas manqué d'employer ces quarante escadrons, et certes pas un
+Russe n'échappait.
+
+La nuit était close, et le feu éteint; notre armée coucha dans la
+position où elle avait combattu. L'empereur passa aussi cette nuit au
+bivouac, et, le lendemain, à la pointe du jour, il était à cheval,
+parcourant les lignes de ses troupes, dont les soldats dormaient encore,
+et étaient fort fatigués. Il défendit qu'on les éveillât pour lui rendre
+des honneurs, ainsi que cela était d'usage; il passa ensuite sur le
+champ de bataille des Russes: c'était un spectacle hideux à voir; on
+suivait l'ordre des carrés russes par la ligne des monceaux de leurs
+cadavres; on jugeait de la position de leur artillerie par les chevaux
+morts. On pouvait se dire avec raison qu'il fallait que les souverains
+eussent de bien grands intérêts à démêler en faveur de leurs peuples
+pour nécessiter une semblable destruction.
+
+On prit à Friedland beaucoup d'artillerie, environ quinze ou vingt mille
+blessés et quatre ou cinq mille prisonniers.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+L'empereur reçoit la nouvelle de la prise de Koenigsberg.--Je suis nommé
+gouverneur de cette place.--Ressources de toute espèce.--Affluence des
+blessés qui rejoignent leurs corps.--Organisation et tenue des
+hôpitaux.--Les Russes demandent un armistice.--Entrevue de Tilsitt.
+
+
+L'armée russe, qui ne consistait plus que dans quelques bataillons des
+régimens des gardes, prit en toute hâte le chemin du Niémen par
+Tilsitt[9].
+
+Nous partîmes de suite pour la suivre, et arrivâmes le même jour 15, à
+Vehlau sur la Pregel. Les Russes en avaient brûlé le pont; mais il y
+avait un bon gué pour la cavalerie: l'infanterie se fit un pont avec le
+bois dont ce pays-là est couvert. L'empereur resta à Vehlau la journée
+du 16, pour faire défiler son armée; il y reçut le même jour la nouvelle
+de l'occupation de Koenigsberg, cela lui fit grand plaisir: il m'en nomma
+le gouverneur, ainsi que de la Vieille-Prusse, et ne me donna pas
+d'autres instructions que d'empêcher le pillage, de bien soigner les
+hôpitaux, et de lui envoyer abondamment des vivres et des munitions pour
+l'armée qui marchait sur Tilsitt.
+
+J'arrivai à Koenigsberg le 17; le maréchal Soult y avait son
+quartier-général, et son corps d'armée était campé sous les murs de
+cette grande ville.
+
+En faisant la reconnaissance des magasins, je fus bien étonné d'y
+trouver de quoi nourrir toute la grande-armée pendant au moins quatre
+mois: c'était un bien grand avantage que cette prise de Koenigsberg, si
+l'on avait dû continuer la guerre. La ligne d'opérations fut établie par
+cette ville, Braunsberg et Marienbourg ou Marienverder.
+
+L'empereur était si prévoyant, que, dès les premiers jours de mon
+installation à Koenigsberg, je recevais de tous les points de la Vistule
+où nous avions des établissemens, des colonnes entières de soldats de
+tous les corps, qui, sortant des hôpitaux où ils avaient été bien guéris
+de leurs blessures, avaient été formés en bataillons de marche, et
+réunis à des conscrits venant de France, et sous la conduite d'officiers
+de différens corps sortis aussi des hôpitaux. À leur arrivée à
+Koenigsberg, ils étaient équipés complétement, et encadrés dans les corps
+auxquels ils appartenaient avant d'aller à l'hôpital.
+
+Il y avait des jours où je recevais jusqu'à sept mille hommes de toutes
+armes: or, j'ai été trente jours à Koenigsberg, pendant lesquels j'ai
+reçu plus de cinquante mille hommes, que j'ai envoyés aux différens
+corps de l'armée. Cette affluence, et les fonctions dont j'étais revêtu,
+me firent porter mon attention sur une branche d'administration à
+laquelle j'avais donné peu d'importance jusqu'alors: je fus curieux de
+connaître l'organisation et la tenue des hôpitaux. Je fis des
+recherches, et j'acquis de nouvelles preuves que l'empereur n'était pas
+moins admirable dans sa sollicitude pour les blessés, que dans ses
+combinaisons de batailles. Le compte-rendu que lui adressa quelques mois
+plus tard l'intendant général, montre l'intérêt avec lequel il suivait
+tous les détails qui intéressaient la vie des hommes; je reproduis
+quelques fragmens de cette pièce remarquable, parce qu'elle fera
+apprécier le reproche d'indifférence pour les victimes de la guerre, si
+grotesquement imaginé par des écrivains qui sûrement ne l'ont jamais
+faite.
+
+ _Première époque._
+
+«Après le combat de Saalfeld et la bataille d'Iéna, le nombre des
+blessés s'élevait à plus de cinq mille; la marche rapide de l'armée par
+des routes difficiles n'avait pas permis aux magasins des hôpitaux de
+suivre le mouvement général; ainsi on n'eut d'autres moyens de secours
+que ceux que l'on trouva dans les caissons d'ambulance des divisions, et
+ceux bien insuffisans que l'on prit à l'ennemi: il fallut se procurer
+des ressources dans le pays même. On frappa des réquisitions d'effets et
+de denrées; on établit des hôpitaux sur tous les points susceptibles de
+recevoir des malades, les principaux furent à Saalfeld, Iéna, Erfurt,
+Schlitz, Weimar, Hall, Nieubourg, etc.; avant la fin d'octobre, la ligne
+d'évacuation fut établie sur l'armée, par Leipsick, Wittemberg, Potsdam
+et Berlin: elle fut ensuite prolongée jusqu'à Posen.
+
+«Ce fut dans cette dernière ville qu'on travailla à se procurer des
+ressources pour la campagne de Pologne; S. M. ordonna de confectionner
+des chemises avec la toile de trente mille tentes qui venaient d'être
+prises au campement à Berlin: cette ressource était précieuse dans le
+moment. Quatre mille cinq cent quatre-vingt-seize matelas et six mille
+cinq cent trente-cinq couvertures furent livrés par les villes de
+Custrin, Stettin, Francfort et Glogau; cette fourniture était imputable
+sur la contribution de guerre, et coûta 316,225 francs 44 centimes;
+cependant les effets du magasin général, partis de Broberg, étaient
+dirigés sur Custrin. Les ordonnances des corps d'armée, et les
+commissaires des guerres des divisions remplaçaient à mesure, par des
+réquisitions, les effets qui avaient été consommés dans les différentes
+affaires.
+
+«La défaite du général Blücher, et la prise de Lubeck, avaient fourni
+beaucoup de blessés; la fatigue avait aussi développé des maladies: des
+hôpitaux furent ouverts à Hambourg, Lunebourg, Lubeck, etc., et
+entretenus aux frais du pays. En général la plupart des dépenses des
+hôpitaux, jusqu'à l'arrivée de l'armée française à Varsovie, furent
+supportées par les villes conquises; la caisse de l'armée fournit des
+fonds pour la solde des officiers de santé et autres employés, ainsi que
+pour les achats d'alimens légers et d'autres dépenses extraordinaires
+dans plusieurs établissemens.
+
+«De cette manière, dans moins de deux mois et demi, une ligne
+d'évacuation fut établie depuis Iéna, Hambourg et Lubeck, jusqu'à
+Varsovie.
+
+«Avant le premier janvier 1807, tous les hôpitaux établis dans le
+Wurtemberg et la Bavière étaient évacués, et les malades en étaient tous
+sortis, à l'exception d'environ deux cents incurables qui furent évacués
+sur Strasbourg; et le seul hôpital qui fût encore en activité dans cette
+partie, était celui de _Braunau_, qui recevait les malades de la
+garnison.
+
+«Pendant cette époque, la mortalité fut dans la proportion de cinquante
+sur mille malades, ou de vingt-un hommes pour dix mille journées.
+
+ _Deuxième époque._
+
+«Cette époque a été la plus pénible pour le service des hôpitaux:
+l'armée se trouvait dans un pays où les communications étaient
+difficiles, soit par le mauvais état des chemins, soit par le défaut de
+moyens de transport; cependant, après l'affaire de Pultusk, il y avait
+en Pologne plusieurs milliers de blessés ou de malades, et il fallait
+créer ou organiser des hôpitaux pour les recevoir. Les emplacemens
+étaient peu convenables; on n'avait ni effets, ni fournitures, ni
+ustensiles.
+
+«Les employés et les officiers étaient en nombre insuffisant; plusieurs
+avaient été retenus dans les établissemens qui se trouvaient sur les
+derrières de l'armée; cependant, avant la fin du mois de janvier, il y
+avait vingt-un hôpitaux en activité dans la seule ville de _Varsovie_,
+et plus de dix mille malades y avaient été reçus. Le mobilier et
+quelques denrées provenaient de réquisitions; mais on avait passé des
+marchés pour la fourniture du pain, du vin et des médicamens. Les
+malades arrivaient dans ces établissemens sur des voitures ou des
+traîneaux; ceux qui étaient légèrement blessés, s'y rendaient à pied:
+c'est ainsi qu'on trouva moyen d'évacuer en partie les établissemens de
+première ligne de _Nasielzk_ et _Pultusk_.
+
+«Après la bataille d'Eylau, on eut besoin de faire de nouveaux efforts;
+on était éloigné des grandes villes, qui eussent pu offrir de grandes
+ressources. Les hôpitaux que l'on réussit à établir se trouvèrent
+encombrés, parce que les évacuations étaient difficiles.
+
+«L'empereur ayant désiré que l'on constatât, par un recensement exact,
+le nombre de nos blessés après la bataille d'_Eylau_, et aux affaires
+qui l'avaient précédée, il fut fait le même jour une revue nominative
+dans tous ces hôpitaux: le résultat en est établi dans un des états
+ci-joints.
+
+«On ouvrit des hôpitaux à Bromberg, Fordon, Schwedt, Nieubourg,
+Dirschau, Marienverder, Marienbourg, et Elbing.
+
+«Dans quelques uns de ces établissemens, le vin, les alimens légers
+étaient payés sur le fonds des hôpitaux; il en était de même pour les
+dépenses de propreté et de médicamens.
+
+«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de
+soixante-dix-neuf sur mille malades, ou de vingt-neuf sur dix mille
+journées.
+
+ _Troisième époque._
+
+«Dans les premiers jours de mai, les circonstances étaient beaucoup plus
+favorables: la prise de Dantzick le 27 mai, et postérieurement
+l'occupation de Koenigsberg, facilitaient l'arrivage des subsistances et
+le passage des évacuations. Elles se faisaient par le Frisch-Haff, sur
+Elbing et Dantzick, et ensuite sur Bromberg, par Marienbourg, Mewe,
+Marienverder, etc. L'encombrement des hôpitaux de la Pologne avait cessé
+en partie; on avait précédemment évacué sur Breslau environ trois mille
+malades; ils y trouvèrent de superbes casernes qui servirent d'hôpitaux.
+Le pays fournit le mobilier, les subsistances, les médicamens; on n'eut
+besoin que de quelques officiers de santé français pour surveiller et
+diriger le traitement: le plus grand nombre de ces malades sortit après
+guérison.
+
+«Cependant, le nombre des malades augmenta journellement jusqu'au mois
+de juin 1807. Il était, le 30, de vingt-sept mille trois cent
+soixante-seize, et on calculait, à cette époque, que le nombre des
+établissemens en activité pouvait en recevoir plus de cinquante-sept
+mille; mais la prompte paix qui fut le résultat de la victoire de
+Friedland, obligea de resserrer la ligne des hôpitaux, pour évacuer le
+pays qui allait être rendu à l'ennemi.
+
+«Tous les malades qui se trouvaient sur la rive droite de la Vistule
+durent être envoyés à _Thorn_ et _Bromberg_ avant le 31 juillet; il n'y
+eut d'exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de Koenigsberg,
+Elbing, Marienverder et Marienbourg.
+
+«Au 24 juillet, il n'y avait plus que quatre cent soixante-dix malades à
+Koenigsberg; jusqu'au 25 août il y eut six cent quatorze entrans, sept
+cent trente-quatre sortans et quarante-deux morts; ainsi, à cette
+dernière époque, il restait deux cent huit malades, qui furent presque
+tous évacués après guérison.
+
+«Cet hôpital fut formé le 20 novembre 1807. Par suite de cette mesure
+d'évacuation, les hôpitaux de Thorn et de Bromberg étaient menacés
+d'encombrement; il fallait prévenir cet inconvénient: on passa un marché
+pour le transport des malades par le canal de la _Netz_, et on les
+évacua sur Custrin, Berlin, Spandau, Potsdam et Magdebourg; plus de
+vingt mille malades furent transportés de cette manière. Ceux qui
+appartenaient au 3e corps restèrent en Pologne, et ceux du 4e furent
+répartis dans les hôpitaux entre l'_Oder_ et la _Vistule_.
+
+«L'hôpital d'Elbing et celui de Marienbourg furent conservés. Le premier
+fut supprimé le 26 mars 1808, après la guérison de presque tous les
+malades; le dernier subsiste encore et va être évacué.
+
+«Pendant cette époque, le nombre des morts fut dans la proportion de
+quatre-vingt-quinze sur mille malades, ou de trente-cinq sur dix mille
+journées.
+
+ _Quatrième époque._
+
+«Au mois de décembre 1807, les évacuations étaient finies; les malades
+ne sortaient des hôpitaux qu'après guérison, pour rejoindre leurs corps.
+La ligne d'établissement s'étendait depuis _Elbing_ jusqu'à _Mayence_,
+et embrassait la Pologne, la Silésie, la Saxe, la Poméranie, la
+Westphalie, le Hanovre et les villes anséatiques. Chaque établissement
+recevait les malades des corps cantonnés aux environs, en sorte que les
+hommes guéris n'avaient qu'un court trajet à faire pour rejoindre leurs
+régimens. Dès le mois de septembre 1807, les officiers de santé français
+avaient remplacé les officiers de santé du pays, que le besoin du moment
+avait forcé de mettre en activité.
+
+«Les hôpitaux avaient des fournitures et des effets en quantité
+suffisante; les comptes et les registres de l'état civil étaient tenus
+avec autant de soin que dans l'intérieur. Le pays faisait presque tous
+ces frais, comme par le passé; les officiers de santé, les employés et
+les servans français étaient seuls payés par la caisse des hôpitaux. Il
+n'y avait eu exception, à cet égard, que pour les hôpitaux de
+_Leipsick_, de _Weisserfels en Saxe_: on avait passé un marché à la
+journée, à raison de 1 fr. 50 cent. pour l'un, et de 1 fr. 60 cent. pour
+l'autre. Enfin, dans plusieurs établissemens, et notamment dans ceux de
+la Pologne, on acheta le pain blanc, les alimens légers, et quelques
+objets de pansement et de médicamens; cette objection avait cessé
+entièrement lorsqu'on avait eu connaissance de la décision de
+l'empereur, du 31 octobre 1807, qui laissait les dépenses quelconques
+des hôpitaux à la charge du pays où ils étaient établis.
+
+«Depuis cette époque, le service dans toute l'étendue de l'armée a été à
+la charge des villes.
+
+«Ce principe a éprouvé depuis une autre modification, relativement au
+duché de _Varsovie_; l'empereur, d'après une convention conclue avec la
+cour de Saxe, ordonna que toutes les dépenses de l'armée en Pologne
+seraient acquittées par la caisse française, et même remboursées à
+partir du 17 septembre 1807. Les paiemens devaient se faire en bons de
+Saxe, et le remboursement était l'objet d'une liquidation, dont
+l'ordonnateur en chef du 3e corps eut la direction.
+
+«Une somme de 575,000 francs en bons de Saxe, fut mise à la disposition
+de cet ordonnateur pour assurer le service des hôpitaux de la Pologne;
+mais on ne trouvait point d'entrepreneurs pour les hôpitaux, ce qui
+laissait beaucoup d'inquiétudes pour l'avenir; ces incertitudes
+cessèrent, le ministre de l'intérieur du duché de _Varsovie_ consentit à
+un accommodement, au moyen duquel la journée du soldat revint à 2 fr. 30
+cent. et celle d'officier à 3 francs, payables en bons, ou susceptibles
+de compensation avec la valeur des magasins réunis à la Pologne. Ces
+prix étaient très élevés, mais le 3e corps ayant quitté la Pologne, il
+n'y eut pas beaucoup de malades dans les hôpitaux du duché.
+
+«Vers le commencement du printemps de 1808, le nombre des malades
+augmenta beaucoup, et plusieurs points furent menacés d'encombrement: on
+ouvrit quelques nouveaux établissemens, et on donna de l'extension à
+ceux qui existaient déjà, et toute inquiétude fut bientôt dissipée à cet
+égard.
+
+«Cependant, il y avait dans les hôpitaux un grand nombre de militaires,
+que leurs infirmités ou leurs blessures rendaient incapables de servir;
+ils couraient risque d'y contracter de nouvelles maladies.
+
+«Ce fut l'objet d'un rapport à son altesse le prince vice-connétable,
+qui autorisa le renvoi de ces invalides en France, après leur avoir fait
+subir deux inspections. La première, dans l'hôpital où ils se
+trouvaient; la dernière, qui était définitive, dans trois villes
+centrales, _Berlin_, _Hanovre_, et _Francfort-sur-le-Mein_. Cette
+inspection eut pour résultat de débarrasser l'armée de quelques
+centaines de bouches inutiles.
+
+«Trois cent quatre-vingt-seize militaires furent visités à Berlin, et
+trente-neuf à Hanovre; sur ce nombre, soixante-quatorze furent réformés
+définitivement, et deux cent soixante-un furent envoyés en convalescence
+aux dépôts de leurs corps. On n'a pas eu de renseignemens exacts sur
+l'inspection qui devait avoir lieu à _Francfort_, parce que M. le
+maréchal duc de Valmy l'a fait faire à Mayence, et que les résultats en
+ont été adressés directement au ministre de la guerre. Elle a dû être
+moindre que celle du _Hanovre_.
+
+«La position stationnaire de l'armée fit penser qu'on pourrait profiter
+de la belle saison pour établir des hôpitaux près les eaux minérales.
+_Warbrunn_, en Silésie, et _Rehbourg_, dans le Hanovre, furent désignées
+par le premier médecin comme les points les plus convenables.
+Malheureusement les corps d'armée ne purent envoyer leurs malades aussi
+promptement qu'il eût été à désirer, et l'étendue de chaque
+établissement ne permettait pas de les traiter tous à la fois. Les
+malades durent être admis successivement; plus de cinq cents militaires,
+soldats et officiers, ont pris les eaux, et le sixième de ce nombre en a
+ressenti les effets salutaires. Les corps qui ont envoyé des malades aux
+eaux sont le 3e et le 4e, et la division de grenadiers. Les 5e et 6e ont
+fourni principalement des officiers. Celui du prince de Ponte-Corvo n'a
+envoyé qu'une trentaine d'hommes, parce que les événemens survenus en
+Danemarck ne lui ont pas permis d'en envoyer un plus grand nombre. Les
+hôpitaux d'eaux minérales ont été formés le 1er octobre.
+
+«Au mois de juin 1808 les ambulances de tous les corps d'armée se
+trouvaient approvisionnés au grand complet; mais l'empereur, ayant
+décidé qu'il serait attaché à chaque régiment d'infanterie et de
+cavalerie de la grande armée, un caisson d'ambulance, muni d'objets de
+premiers secours, des mesures furent prises pour l'exécution de cette
+décision.
+
+«Les régimens qui n'avaient pas de caissons reçurent des fonds pour en
+faire construire sur le modèle adopté par le ministre directeur de
+l'administration de la guerre, et on demanda en France le linge à
+pansement, la charpie et les caisses de chirurgie qui devaient servir à
+l'approvisionnement de ces caissons. Soixante assortimens de ce genre
+furent envoyés et distribués aux 1er, 5e et 6e corps, à la division des
+grenadiers, et à vingt-deux régimens de la réserve de cavalerie.
+
+«Cinquante-six nouveaux assortimens envoyés de France sont encore
+arrivés à Berlin, et sont destinés aux différens régimens de l'armée du
+Rhin et des villes anséatiques.
+
+«On n'a point acheté ces objets dans ces pays, parce qu'ils auraient
+coûté beaucoup plus; et d'ailleurs la qualité en est bien meilleure en
+France. Cette observation est surtout applicable au linge à pansement et
+aux caisses de chirurgie.
+
+Pendant tout le cours de 1808 on a travaillé à faire blanchir et réparer
+les effets du magasin général, et ceux qui y ont été versés des autres
+établissemens de l'armée, et on a cherché à compléter
+l'approvisionnement de charpie et de linge dans le cas où l'armée
+devrait entrer en campagne. Quatre mille livres de charpie et douze
+mille aunes de toile blanche ont été achetées à Berlin; deux mille
+matelas ont été confectionnés avec des laines qui existaient en magasin;
+le linge hors de service a été converti en bandes et compresses. On a
+fait quarante caisses de linge préparé, et autant de caisses de premiers
+secours pour la pharmacie. Enfin on s'est procuré six mille paires de
+draps à une place. Cette dernière fourniture complétait un
+approvisionnement indispensable pour la guerre, et elle était
+avantageuse dans tous les cas par la modicité du prix d'achat. La paire
+de draps revenait à 16 francs 70 centimes, pendant qu'elle était estimée
+20 francs en France, malgré la différence de qualité dans la toile.
+
+«Tous ces objets furent emballés, et le magasin fut prêt à suivre le
+mouvement de l'armée.
+
+On donna des ordres pour faire expédier sur le magasin général tous les
+objets appartenant à l'administration française dans les hôpitaux, à
+mesure que ces objets devenaient disponibles par la diminution du nombre
+des malades; et on calcula approximativement que ces objets, une fois
+réunis, formeraient environ vingt-quatre mille demi-fournitures.
+
+«Le magasin général des médicamens était approvisionné pour assurer le
+service de l'armée pendant deux mois. Dans le courant de mars,
+l'empereur donna l'ordre d'y verser le quinquina saisi par les douanes à
+Hambourg. Il y en avait trois mille quatre cent vingt livres, suivant le
+procès-verbal de réception dressé à Berlin le 9 avril. Malgré cette
+précieuse ressource, on ne s'écarta point du système d'économie qu'on
+avait suivi jusqu'alors. Afin de ménager les ressources du pays, on fit
+des essais pour le remplacement du quinquina par des amers ou l'écorce
+du marronnier; mais les épreuves n'ayant point été assez multipliées, il
+n'a pas été possible d'apprécier bien au juste l'efficacité des
+médicamens qu'on essayait.
+
+Les travaux du matériel n'ont pas fait négliger les autres parties du
+service. Les registres de l'état civil ont été tenus avec une régularité
+qui ne laissait rien à désirer. Les feuilles d'appel des militaires
+décédés dans les hôpitaux de l'armée ont été dressées afin de faciliter
+les moyens de satisfaire aux demandes des familles; enfin, on a suivi
+ponctuellement les dispositions arrêtées par le ministre directeur de
+l'administration de la guerre, pour la destination à donner aux effets
+laissés par des morts. On s'est assuré chaque mois de l'exécution
+précise de ces dispositions dans tout l'arrondissement de l'armée.
+
+«Pendant cette époque, le nombre des morts a été dans la proportion de
+trente-cinq sur mille malades, ou de treize sur dix mille journées.»
+
+Qu'on juge d'après ces détails, qu'on aura sans doute trouvés bien
+longs, si l'empereur était un homme à coeur dur qui livrait bataille pour
+le plaisir de la livrer, et pour qui les souffrances de ses soldats
+n'étaient rien. Qu'on me cite un souverain qui ait gémi davantage du
+prix auquel s'achète la gloire, et qui ait fait preuve d'une sollicitude
+plus paternelle pour les blessés? Mais il est un fait que personne ne
+contestera, c'est l'enthousiasme et le dévoûment que les soldats avaient
+alors pour sa personne; c'est, au moment où je parle, le respect
+religieux qu'ils ont tous gardé pour sa glorieuse mémoire. Ils disent
+que ce n'est pas lui qui causait leurs maux, et que c'était à lui seul
+qu'ils devaient les consolations et les bienfaits.
+
+Qu'on me pardonne cette digression, je reprends le fil de mon récit.
+
+L'armée avait réparé ses pertes; elle avait des magasins dans
+Koenigsberg, dans Dantzick et tout le long de la Vistule; une navigation
+par le Frisch-Haff de Dantzick à Koenigsberg, un canal superbe de
+Koenigsberg à Tilsitt; on pouvait donc transporter dans cette dernière
+ville une surabondance de tout.
+
+De plus, les ennemis avaient fait construire à Koenigsberg un équipage de
+ponts de bateaux, qu'ils destinaient au passage de la Vistule; je
+trouvai cet équipage tout entier avec ses agrès à Koenigsberg; ainsi ce
+n'était donc pas le passage du Niémen qui nous aurait arrêtés. Avec cela
+plus d'armée russe, tout au plus vingt ou vingt-cinq mille Prussiens, en
+y comptant ce qui était rentré de la garnison de Dantzick.
+
+En outre, l'empereur avait les corps des maréchaux Davout et Soult qui
+ne s'étaient pas trouvés à la bataille, et il était au 20 juin, ayant
+détruit l'armée ennemie.
+
+Je demande à tout homme raisonnable si un souverain qui aurait aimé la
+guerre, qui l'aurait préférée à tout, qui aurait eu une ambition
+dangereuse pour la sûreté des autres États, si, dis-je, un souverain
+possédé de ce mal pouvait désirer une position meilleure? et si l'on ne
+doit pas rendre justice à celui qui a renoncé à tous les avantages qu'il
+avait, pour accepter les conditions qu'on est venu lui demander, tandis
+que peu de mois auparavant on avait refusé les siennes!
+
+Il n'y a nul doute que, dans cette position, l'empereur pouvait ce qu'il
+aurait voulu; quels qu'eussent été ses projets, leur exécution ne l'eût
+pas obligé de passer plus que l'automne en Pologne.
+
+Par exemple, s'il eût passé le Niémen (cela pouvait être fait avant le
+24 juin), il est incontestable qu'il se fût trouvé sur la Dwina dans les
+premiers jours de juillet; il n'y avait pas de bataille à redouter; il
+n'y avait pas d'armée ennemie; qu'arrivé à Wilna, il eût proclamé
+l'indépendance de la Pologne, et il y a d'autant moins de doute qu'elle
+n'eût éclaté avec transport, que les Polonais vinrent même avant Tilsitt
+demander s'ils pouvaient commencer. Il enlevait d'abord à l'armée russe
+les moyens de se recruter et de se remonter; elle n'aurait pu le faire
+qu'avec des Russes, et par conséquent au milieu d'une infinité
+d'embarras, parce qu'on ne l'aurait pas laissée en paix.
+
+L'empereur avait, pour armer les Polonais, tous les arsenaux prussiens,
+indépendamment de tout ce qu'il avait tiré d'ailleurs, comme de France,
+par exemple; qui est-ce qui aurait pu s'opposer à l'exécution de ce
+projet, qu'enfin il aurait bien fallu suivre si la paix ne s'était pas
+faite? Ce n'auraient pas été les Russes ni les Prussiens.
+
+Était-ce l'Autriche? Il n'y avait plus que cette puissance qui fût
+intéressée à intervenir.
+
+Or, nous avions une armée considérable en Italie et en Dalmatie; et
+avant que l'armée russe eût été ravitaillée, nous aurions eu le temps de
+descendre sur les Autrichiens et de terminer avec eux, pendant que l'on
+aurait habillé et exercé les Polonais; ce qui aurait bien été aussi vite
+fait que chez les Russes. On eût donc été en état de se présenter en
+campagne la saison suivante, si l'on y avait été obligé.
+
+L'empereur avait ordonné qu'on réunît dans le Dauphiné et lieux
+environnans, la portion de conscription provenant des départemens
+méridionaux; elle aurait pu passer en Italie pour y grossir l'armée.
+
+Cependant, malgré tous ces avantages, la paix s'est conclue; on est bien
+obligé de convenir qu'au moins il n'y a pas eu d'opposition de la part
+de l'empereur, et qu'il n'avait pas d'autre projet de ce côté-là.
+
+C'est ici le moment de parler d'autres choses que des événemens de
+guerre, et de se rendre un compte fidèle de tout ce qui s'est passé
+depuis l'arrivée de l'empereur à Tilsitt, jusqu'à son départ pour Paris.
+
+À Tilsit, il y eut un parlementage entre notre avant-garde et
+l'arrière-garde russe. Un officier de celle-ci fut envoyé avec une
+lettre à l'adresse du général en chef de l'armée française, pour
+proposer un armistice. On sut que l'empereur de Russie était de l'autre
+côté du Niémen, dans un village très peu éloigné. L'empereur ne voulait
+pas être trompé, comme cela était déjà arrivé; il voulait bien faire la
+paix; mais, si elle ne devait pas se conclure, il ne voulait point d'un
+armistice qui n'aurait été qu'à son désavantage. Pour éviter toutes ces
+observations que l'on rend moins bien dans une lettre que dans une
+conversation, il envoya le maréchal Duroc porter sa réponse. Je crois
+qu'il fut reçu par le prince Labanow[10], qui était arrivé depuis peu
+avec quelques milliers de basquirs, de kalmouks et de cosaques, le tout
+formant à peu près dix mille hommes. Cela ne produisit pas d'autre effet
+sur nous que de nous persuader que c'était le _nec plus ultra_ des
+efforts de la puissance russe dans cette campagne, d'autant plus que
+c'était la première fois qu'elle avait recours à l'emploi des peuplades
+asiatiques.
+
+Le prince Labanow, qui n'avait pas de pouvoir pour traiter l'objet de la
+mission du maréchal Duroc, en référa à l'empereur de Russie, qui était
+très près et commandait son armée; il proposa au maréchal Duroc de le
+voir. Celui-ci répondit que si l'empereur de Russie témoignait le désir
+d'avoir des explications sur l'objet de sa mission ou de l'entendre de
+lui, il ne faisait non seulement aucune difficulté de se rendre près de
+lui, mais qu'il saisirait avec empressement cette occasion de lui rendre
+ses hommages. Cette disposition du maréchal Duroc satisfit tant le
+prince Labanow, qu'il l'eut bientôt amené chez l'empereur de Russie.
+
+Je crois bien que le maréchal Duroc n'avait pas commission de proposer
+une entrevue; mais il avait au moins l'ordre de ne pas la refuser, si on
+la désirait; c'est-à-dire de se borner à répondre que cela n'avait pas
+été prévu, lorsqu'il avait été dépêché, mais que si c'était l'intention
+de l'empereur Alexandre, il allait retourner en faire part à l'empereur,
+et lui rapporterait sa réponse. Je le crois d'autant mieux, que le
+maréchal Duroc est revenu à Tilsit, et est retourné une seconde fois
+près de l'empereur de Russie, et que c'est à la suite de cette seconde
+mission que l'on a préparé tout à Tilsit pour cette célèbre entrevue. Ce
+qui me confirme dans cette opinion, c'est que j'ai vu entre les mains de
+M. de Talleyrand, qui venait d'arriver à Koenigsberg, la lettre par
+laquelle l'empereur lui ordonnait de venir à Tilsit, et dans laquelle il
+y avait cette phrase: «On me demande une entrevue: je ne m'en soucie que
+médiocrement; cependant je l'ai acceptée; mais si la paix n'est pas
+faite dans quinze jours, je passe le Niémen.»
+
+Je reçus en même temps l'ordre de disposer l'équipage de pont que
+j'avais trouvé dans l'arsenal, de manière à pouvoir l'expédier au
+premier mot. Je fis part de cette circonstance à M. de Talleyrand. «Ne
+vous pressez pas, me répondit ce ministre; à quoi bon pousser au-delà du
+Niémen? qu'aller chercher derrière ce fleuve? Il faut que l'empereur
+abandonne ses idées sur la Pologne; cette nation n'est propre à rien, on
+ne peut organiser que le désordre avec elle. Nous avons un autre compte
+bien autrement important à régler. Voici une occasion honorable d'en
+finir avec ceux-ci, il ne faut pas la laisser échapper.» Je ne compris
+rien d'abord au discours ni aux prévisions du diplomate; ce ne fut que
+plus tard, lorsque je le vis dérouler ses projets sur l'Espagne, que je
+me les expliquai. M. de Talleyrand partit le même soir pour Tilsit,
+après, toutefois, avoir envoyé un courrier à Constantinople pour
+prévenir le général Sébastiani de ce qui allait probablement se faire.
+
+L'entrevue eut effectivement lieu, le lendemain ou le surlendemain du
+second retour du maréchal Duroc. L'empereur, qui était gracieux dans
+tout ce qu'il faisait, avait fait établir, au milieu de la rivière, un
+large radeau, sur lequel était construit un grand salon bien décoré et
+bien couvert, avec deux portes opposées, précédées chacune d'une petite
+salle d'attente; on n'aurait rien fait de mieux avec les ouvriers de
+Paris. La toiture était surmontée de deux girouettes, l'une à l'aigle de
+Russie, l'autre à l'aigle de France; les deux portes d'entrée étaient
+également surmontées des mêmes armes.
+
+Le radeau fut placé au plus juste milieu du fleuve, présentant les deux
+portes d'entrée du salon aux deux rives opposées.
+
+Les deux empereurs arrivèrent en même temps sur les deux rives, et
+s'embarquèrent au même moment; mais l'empereur Napoléon ayant un canot
+bien armé, monté par des marins de la garde, arriva le premier dans le
+salon, et alla à la porte opposée, qu'il ouvrit; il se plaça sur le bord
+du radeau pour recevoir l'empereur Alexandre, qui avait encore un peu de
+trajet à faire, n'ayant pas eu d'aussi bons rameurs que l'empereur
+Napoléon.
+
+L'accueil qu'ils se firent fut amical, au moins il en eut l'air; ils
+restèrent assez long-temps ensemble, et se quittèrent avec le même
+extérieur que l'on avait remarqué lorsqu'ils s'étaient abordés.
+
+Le lendemain, l'empereur de Russie vint s'établir à Tilsit, avec un
+bataillon de sa garde; on avait eu soin de faire évacuer la portion de
+la ville où il devait loger, ainsi que le bataillon; et quoique l'on fût
+très à l'étroit, on ne pensa jamais à se donner du large en s'étendant
+dans la partie destinée aux Russes.
+
+Le jour de l'entrée de l'empereur Alexandre à Tilsit, toute l'armée prit
+les armes; la garde impériale borda la haie sur trois rangs, depuis
+l'embarcadaire jusqu'au logement de l'empereur, et jusqu'à celui de
+l'empereur de Russie; l'artillerie le salua de cent un coups de canon,
+au moment où il mit pied à terre à l'endroit où l'empereur Napoléon
+l'attendait pour le recevoir; il avait poussé la recherche jusqu'à
+envoyer de chez lui tout ce qui devait meubler la chambre à coucher de
+l'empereur Alexandre[11]; le lit était un lit de campagne de l'empereur;
+il l'offrit à l'empereur Alexandre, qui parut accepter ce cadeau avec
+plaisir.
+
+Cette réunion, la première de ce genre et de cette importance dont
+l'histoire nous ait transmis le souvenir, attira à Tilsit une foule de
+curieux de cent lieues à la ronde; M. de Talleyrand était arrivé, et
+l'on commença à parler d'affaires après les complimens d'usage.
+
+Le ministre des affaires étrangères de Russie était M. de Budberg, homme
+absolument incapable de négocier avec M. de Talleyrand: aussi les
+questions se décidaient-elles par les deux souverains.
+
+Ces conférences impériales durèrent une quinzaine de jours; on parlait
+d'affaires le matin, on dînait ensemble, et pour passer le reste de la
+journée on faisait manoeuvrer quelques unes des troupes des corps d'armée
+qui étaient aux environs.
+
+L'empereur de Russie avait plus à traiter pour la Prusse que pour lui.
+L'empereur Napoléon avait plusieurs intérêts; d'abord la Pologne,
+c'est-à-dire la partie qu'il occupait et à laquelle il avait fait
+prendre les armes, puis la Turquie, à laquelle il avait fait déclarer la
+guerre aux Russes.
+
+La Suède avait le malheur d'être gouvernée par un prince qui avait pris
+conseil de la haine, et qui ne voulait pas comprendre que lorsque la
+France se battait avec la Russie, cela devait tourner au profit de la
+Suède comme de la Pologne et de la Turquie; il était en guerre contre
+nous, et, quoi qu'on ait tenté, on ne put faire changer la politique de
+ce prince, qui, dans cette occasion montra moins de sens que les Turcs.
+
+Ces derniers avaient été malheureux dans leur guerre; après s'être
+réveillés lentement d'un long assoupissement, ils entrèrent en campagne,
+comme ils avaient coutume de le faire; mais l'Europe était changée, et
+leurs antagonistes, déjà redoutables pour eux dans leurs guerres
+précédentes, avaient plus qu'eux suivi les progrès des lumières; la
+Porte vit trop tard qu'il lui fallait faire des efforts extraordinaires;
+elle s'y détermina, et au moment de les employer, il éclata dans ce pays
+une révolution de sérail qui les neutralisa: le sultan fut déposé, et
+retenu prisonnier par un de ses propres neveux, qui s'était assuré des
+moyens de faire réussir sa coupable entreprise.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Révolution de sérail.--Le sultan Sélim est étranglé.--Son successeur se
+montre peu favorable à la France.--L'empereur ne sait que présumer de la
+politique turque.--Il abandonne les intérêts des Osmanlis.--Les
+Grecs.--Considérations générales sur les vues et la politique de
+l'empereur.--Méprise de la France.
+
+
+L'ambassadeur de France, le général Sébastiani, surpris par cet
+événement, ne se déconcerta pas, et songea à précipiter l'usurpateur. Il
+trouva les moyens de communiquer avec le sultan déposé et captif, et
+déjà il avait fait mettre l'armée turque en marche sur Constantinople,
+dont elle n'était pas éloignée, lorsque cet usurpateur, effrayé du sort
+qui va l'atteindre, entre comme un furieux chez son oncle, et l'étrangle
+de ses propres mains. Cependant l'armée turque arriva, et il fut fait
+justice de cet homme dénaturé. Un autre neveu de l'infortuné sultan lui
+succéda.
+
+Je n'ai su ces événemens que sommairement; mais il est vrai que ce
+mouvement que l'armée turque fut obligée de faire devint funeste aux
+provinces de cet empire qui sont situées sur la rive gauche du Danube,
+lesquelles passèrent de suite sous la domination russe. L'armée turque
+ne put pas les reconquérir.
+
+Cette révolution de Constantinople changea réciproquement la politique
+de l'Europe envers cette puissance, et la sienne envers le reste de
+l'Europe. Il arriva malheureusement que nous traitions de la paix dans
+un moment où nous devions stipuler pour un sultan avec lequel nous
+ignorions sur quel pied et en quels termes nous allions être. Le temps
+était trop court pour s'assurer à la fois des intentions du nouveau
+sultan, et pour régler avec les Russes la position dans laquelle on
+voulait se placer. Cependant la Turquie ne pouvait pas y être considérée
+comme un objet indifférent; on ne pouvait s'expliquer pour quelle cause
+cette révolution de sérail s'était faite; puisque le sultan étranglé
+était notre allié et notre ami, on soupçonna son successeur de favoriser
+la faction ennemie de la France. On le crut d'autant mieux que ce sultan
+avait fait décapiter le prince Sutzo, comme agent du parti français; il
+avait effectivement rendu compte à notre ambassadeur, que la Porte, dont
+il était alors premier drogman, traitait de la paix avec l'Angleterre,
+ce qui était vrai.
+
+À travers toutes les catastrophes orientales, on jugea que, quoi que
+l'on fît à Constantinople, on ne s'y établirait jamais d'une manière
+durable. Les Russes y entretenaient avec activité une influence qui
+était leur affaire principale, et depuis qu'ils étaient possesseurs de
+la majeure partie des côtes de la mer Noire et des embouchures des
+fleuves qui s'y jettent après avoir traversé les États russes, leur
+domination s'y faisait sentir sans qu'on pût y apporter du contre-poids.
+La nation grecque commençait à entrevoir le moment où elle secouerait le
+joug sous lequel elle gémit depuis si long-temps. Le gouvernement turc
+était sans ressort, et n'offrait aucun point d'appui où poser le levier
+dont le jeu pouvait l'affermir. On venait de perdre le seul prince avec
+lequel on pût stipuler d'une manière à peu près sûre.
+
+En Europe, on considérait les Turcs moins comme une nation que comme une
+grande tribu à laquelle les Grecs sont devenus supérieurs, et qu'ils
+pourraient bien un jour rejeter en Asie, étant aidés par une forte
+puissance. On préféra donc s'arranger avec la Russie, indépendamment des
+Turcs, et au moyen de la politique, qui justifie les actions des
+souverains, nous nous servîmes de la circonstance de la mort du sultan
+pour abandonner la nation. Fîmes-nous bien? fîmes-nous mal? je ne m'en
+établis pas le juge; mais du moins il faut convenir que nous ne fîmes
+point une action loyale, d'autant plus que c'était nous qui leur avions
+fait faire la guerre.
+
+Une considération qui détermina encore à abandonner les Turcs fut
+celle-ci: nous traitions en gardant la majeure partie de nos conquêtes;
+c'était la résolution prise; on ne pouvait donc pas raisonnablement
+exiger que les Russes rendissent les provinces turques dont ils
+s'étaient emparés, sans que la Porte puisse les reconquérir. Or, si déjà
+les Russes menaçaient de ruiner l'empire de Constantinople, que
+devait-il devenir après la perte de ses provinces? Pour le soutenir, il
+fallait évidemment soutenir la guerre avec tous les moyens de la nation,
+et par conséquent ne se dessaisir d'aucun des avantages dont on se
+trouvait pourvu, et renoncer à l'ouvrage dont on s'occupait pour
+commencer celui qu'il y aurait eu à faire; c'est-à-dire marcher à la
+destruction de l'empire russe. Ce plan fut proposé à l'empereur; mais il
+était occupé d'une autre idée; il voulait mettre fin à la guerre, et
+contracter une alliance dont il avait besoin en Europe. Il croyait
+pouvoir le faire avec l'empereur de Russie, pour lequel il se sentait de
+l'attraction.
+
+Si l'on partait du point qui avait, jusqu'à cette époque, servi de
+régulateur à la politique de la France vis-à-vis des puissances
+orientales, il n'y a nul doute que l'on serait autorisé à dire que c'est
+une grande faute que d'avoir abandonné les Turcs à Tilsitt; moi-même,
+quoique soumis à l'empereur en tout, j'ai trouvé que nous manquions à la
+loyauté; mais, en examinant les choses de près et sans passion, on ne
+peut s'empêcher de justifier l'empereur, s'il a eu le projet de prendre
+dans le Levant une position meilleure, d'autant plus qu'il avait bien
+pénétré ce qui devait infailliblement arriver dans ces contrées, surtout
+lui n'étant plus sur la scène du monde, et la France sous une minorité.
+
+Dans le cours de son administration, il avait fait faire beaucoup
+d'observations sur l'Orient, et il y avait été bien servi.
+
+Pendant que toutes les nations de l'Europe avaient les regards tournés
+vers la révolution française, et qu'en général les idées anciennes
+faisaient petit à petit place aux nouvelles, avec lesquelles on était
+successivement obligé de transiger, les Turcs sont restés dans leur
+léthargie, et ont fini par se trouver à une distance très grande de
+celle à laquelle ils étaient déjà, à la fin de leur dernière guerre avec
+la Russie et l'Autriche.
+
+La disparition de la Pologne et de la Suède a particulièrement pesé sur
+eux; les moyens de ces deux puissances, jadis leurs alliées, étant
+passés entre les mains de leurs ennemis, leur sort est devenu
+indubitable, et il ne faut pas être profond politique pour voir que la
+Turquie ne sera bientôt plus qu'une vassale de la Russie.
+
+Toutes les nations qui ont intérêt à la conservation des Turcs, n'ont
+pas fait assez d'attention aux différentes routes que les Russes se sont
+ouvertes à travers ce pays; tout le monde a été plus ou moins accessible
+à la séduction du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui fera payer fort cher
+les services qu'il a rendus pour la destruction de la France. Il y a
+travaillé avec ardeur, parce que cela assurait l'exécution de ses
+projets à venir, en ne la faisant dépendre que de lui; mais il n'a pas
+cessé de faire marcher sa politique dans le Levant, et, depuis
+vingt-cinq ans, il s'est distribué dans les îles de la Grèce et dans la
+Géorgie plus de bagues, de diamans au chiffre de l'empereur de Russie,
+qu'il n'y en a eu de données dans toutes les autres cours de l'Europe.
+
+Les Grecs, qui sont naturellement observateurs et commerçans, n'ont pas
+tardé à s'apercevoir de ce qui pouvait les favoriser. La mesure qu'a
+prise le gouvernement français de rendre le commerce du Levant libre,
+servira les Grecs au gré de leurs désirs, et ils ont commencé à voir
+luire l'espérance depuis qu'en France et en Italie ils ont part aux
+mêmes faveurs de commerce que les nationaux de ce pays.
+
+La guerre ayant introduit le commerce anglais dans la Méditerranée, et
+lui-même ayant été exclu des ports d'Italie, les Grecs en sont devenus
+les facteurs, et se sont ainsi créé une marine marchande, qui compte
+déjà au-delà de mille bâtimens de toute grandeur, et qui ont remplacé
+ceux que la France avait autrefois dans ces mers, sous le nom de
+bâtimens de caravane.
+
+Les établissemens français dans les échelles du Levant ont vu leurs
+affaires passer successivement entre les mains des Grecs, qui sont
+devenus riches de la dépouille de la France. Avec l'opulence sont venus
+les goûts de luxe et de science, parce que l'on sait que l'ambition est
+inutile aux Grecs, puisque les Turcs ne les admettent dans aucun emploi;
+ils n'ont pas même le droit d'être armés. Mais sous le rapport des
+sciences et des arts, ils ont fait de grands pas pendant que les Turcs
+dormaient. Aujourd'hui les Grecs ont des colléges dans toutes les îles,
+et trois grands, entre autres, à Smyrne, Chio et Athènes, où leur
+populeuse jeunesse apprend, avec des succès remarquables, les langues;
+le latin; dont ils traduisent tous les bons auteurs; l'histoire, et
+particulièrement celle de leur pays; la géographie, les mathématiques,
+la physique et la chimie; ils ont des postes, et des professeurs
+excellens dans toutes les parties. Leur goût est borné par la crainte de
+s'attirer des impositions arbitraires de la part du gouverneur turc; en
+sorte que les bénéfices de leur commerce sont enfouis et dérobés aux
+regards observateurs.
+
+Voilà donc une nation riche, industrieuse et savante qui, chaque jour,
+sent mieux le poids de sa servitude qu'avant d'avoir pu en juger par des
+objets de comparaison désavantageux pour elle. Dans cette situation,
+elle tourne ses regards vers un libérateur[12], et secondera des efforts
+qui doivent lui devenir aussi profitables.
+
+Il y a vingt-cinq ans, on aurait eu de la peine à faire raccommoder une
+chaloupe en Grèce; aujourd'hui on y fait des vaisseaux, de la
+tonnellerie, de la corderie, de la voilerie; on y travaille le fer et le
+cuivre comme à Marseille; il y a beaucoup de fabriques, entre autres une
+verrerie à l'île de Chio, qui aura plus d'un imitateur; et il est à
+remarquer que tous les établissemens commencent en adoptant les mêmes
+perfections que toutes les nations étrangères ont fini par préférer
+après avoir traversé les âges.
+
+Un peuple nombreux, robuste et sobre, comme le Grec, qui a tous les
+germes d'un retour à la civilisation, ne peut pas reculer; il y est sans
+cesse rappelé par les souvenirs de son histoire, et il n'est pas
+difficile de prévoir qu'il doit nécessairement reprendre un rang parmi
+les nations indépendantes[13]; il n'a besoin pour cela que de secouer le
+joug des Turcs. Les Grecs les méprisent, mais ils les craignent, et ils
+n'ont pas assez de confiance en eux-mêmes pour tenter de secouer le joug
+seuls.
+
+Il faut que les Turcs s'écroulent, ou par la guerre, ou par l'intrigue,
+ou par vétusté; ce qui ne peut tarder. Alors les Grecs n'auront plus
+qu'à se reconstituer, si la puissance prépondérante le leur permet; ils
+auront, dans un même jour, un gouvernement d'hommes sages et éclairés,
+une foule de jeunes gens très instruits, une marine, une armée, enfin
+une industrie et des richesses, qui ne craindront plus de se montrer
+lorsqu'elles seront protégées.
+
+Le résultat de cette émancipation des Grecs sera immense pour la
+puissance riveraine de la Méditerranée, et le commerce français achèvera
+d'en être chassé. On a beau vouloir s'en imposer sur cette époque, elle
+est marquée et réservée au règne de l'empereur Alexandre[14]: il ne
+voudra pas laisser à son successeur le rôle de régénérateur de la Grèce;
+tout lui permet de hâter cet événement, qui, comme tous ceux de cette
+importance, n'ont qu'un moment pour éclore, après quoi ils avortent ou
+rencontrent des difficultés.
+
+Si, comme cela est probable, la catastrophe des Turcs arrive, on voudra
+venir à leur secours, au moins on peut le penser; mais il ne sera plus
+temps: les troupes russes seront aux Dardanelles avant l'arrivée des
+flottes qui voudront protéger les Turcs. Il n'y aura donc qu'une guerre
+par terre qui sera de quelque effet; mais les puissances qui pourraient
+la faire efficacement n'ont pas toutes le même intérêt à ce que la
+marine de guerre et marchande russe ne vienne point dans la
+Méditerranée; aussi les Anglais, qui sont prévoyans, ont pris à l'avance
+les îles Ioniennes, et nous les verrons aller en Égypte lorsque les
+Turcs s'écrouleront: c'est le seul point d'où ils pourront rester encore
+quelque temps les maîtres exclusifs du commerce de l'Inde, jusqu'à ce
+que les idées d'indépendance y soient inoculées.
+
+C'est vraisemblablement parce que l'empereur avait envisagé les choses
+sous ce rapport-là à Tilsit, qu'il renonça à soutenir seul les Turcs, et
+il aima mieux saisir les avantages que lui avait donnés la guerre, pour
+profiter d'une catastrophe inévitable, que de remettre encore les armes
+à la main pour juger une difficulté qu'il était le maître de faire
+tourner à sa guise, dans ce moment-là, en s'alliant avec les Russes, et
+en les intéressant à son système politique[15].
+
+L'Autriche avait une armée d'observation en Gallicie et en Bohême,
+c'est-à-dire sur nos derrières; son ambassadeur, M. de Vincent, était,
+ainsi que tout le corps diplomatique, à Varsovie, et ne pouvait pas
+pénétrer ce qui se faisait à Tilsit, d'où l'on avait écarté tout ce qui
+n'était pas partie contractante. L'Autriche y envoya directement, de
+Vienne, le général Stuterheim, qui y arriva pendant les conférences; il
+eut soin de prendre sa route de manière à éviter Koenigsberg, où bien
+certainement je l'aurais retenu; il était chargé des complimens d'usage
+en pareil cas; mais je crois que le véritable motif de sa mission était
+de suppléer à ce que M. de Vincent se trouvait dans l'impossibilité de
+faire à Varsovie.
+
+M. de Stuterheim était parti de Vienne après que l'on y avait su la
+bataille de Friedland: venait-il savoir quels en seraient les résultats
+pour les Russes, juger de ce qu'ils pouvaient encore, et leur donner des
+paroles de consolation de la part de sa cour: cela n'était pas
+invraisemblable; comme aussi il pouvait avoir la mission inverse,
+c'est-à-dire en cas que les Russes fussent perdus, et la Pologne
+régénérée, ainsi que cela dépendait de l'empereur alors, M. de
+Stuterheim pouvait être chargé d'un arrangement à conclure avec la
+France pour ce cas-là.
+
+Je pense bien que le ministère de l'empereur a considéré les choses sous
+les deux points de vue, et qu'il s'en est servi pour décider l'empereur
+à faire la guerre. Or, comme il ne cherchait qu'à lier une puissance à
+son système, et à contracter une alliance pour la France et lui, il crut
+l'avoir trouvée, et renonça au reste. On ne pourra pas du moins le
+suspecter de mauvaise foi; et il lui paraissait moins difficile de
+rapprocher la Russie de la France que la France de l'Autriche. Les
+Prussiens avaient donné une mission semblable à M. Haugwitz en 1805.
+
+Après la bataille de Friedland, les moyens de l'empereur Napoléon
+étaient immenses. La Russie n'avait plus d'armée, et l'empereur pouvait,
+en quelques marches au-delà du Niémen, se trouver maître de la meilleure
+partie des moyens de recrutement de la Russie, comme du reste de la
+Prusse. La Pologne pouvait être régénérée, et son armée organisée avant
+que les armées autrichiennes pussent se mettre en opération. Tout cela
+ne se fit pas, parce que l'empereur Napoléon cherchait de bonne foi une
+alliance, et les conférences de Tilsit eurent lieu. Les deux puissances
+ne cherchant qu'à se rapprocher, ne songèrent qu'à s'accorder, ce qui
+faisait l'objet de leurs désirs, et non à ouvrir de nouvelles
+contestations.
+
+La France demandait à la Russie d'entrer franchement dans sa querelle
+contre l'Angleterre, et de consentir à des changemens en Espagne, qui
+devaient d'abord être le départ de la maison régnante pour l'Amérique,
+et la réunion des cortès pour le changement de la dynastie, c'est-à-dire
+recommencer l'ouvrage de Louis XIV en sens inverse.
+
+La Russie demandait la Finlande et les provinces turques, jusqu'au
+Danube, avec les arrangemens que les localités obligeraient de prendre,
+telles que l'émancipation des Serviens; et, si cela était possible, la
+séparation de la Hongrie.
+
+La révolution de sérail, qui venait d'éclater à Constantinople contre le
+sultan Sélim, et le rapprochement subit de son successeur avec
+l'Angleterre, donna de l'inquiétude à l'empereur Napoléon, qui n'avait
+plus assez de temps pour refaire là sa politique. On pouvait craindre
+que les Anglais ne fissent faire la paix aux Turcs, et que l'armée russe
+de Moldavie ne vînt réparer les pertes de Friedland. Si cela était
+arrivé, la Russie aurait traîné en longueur, et donné à l'Autriche la
+possibilité d'entreprendre quelque chose avec succès; il aima donc mieux
+saisir ce qui se présentait que de courir de nouvelles chances; il
+traita sans les Turcs, et laissa les Russes continuer leurs opérations
+contre eux, et en retour, les Russes promirent de le laisser agir de
+même en Espagne.
+
+Les Russes allèrent franchement contre les Suédois et les Turcs; mais
+les affaires d'Espagne ayant pris une fâcheuse tournure, l'empereur
+Napoléon en prévit les suites et demanda l'entrevue d'Erfurth pour
+affermir sa politique avec la Russie. Il en revint moins satisfait qu'il
+ne l'espérait; mais cependant loin de la pensée de croire à la guerre
+qui eut lieu en 1809. Elle fit évanouir sa confiance dans son alliance
+de Tilsit, et en demandant les provinces Illyriennes au mois d'octobre
+1809, c'était un chemin de plus qu'il voulait s'ouvrir pour marcher au
+secours des Turcs, sans compliquer sa politique en passant par des pays
+étrangers; il était alors résolu de défendre les Turcs, trouvant que la
+Russie avait déjà trop acquis par la seule résistance que lui-même
+éprouvait en Espagne.
+
+Il aurait cependant voulu s'unir à cette puissance; mais il vit que son
+ouvrage de Tilsit était à refaire en entier, puisque la seule guerre que
+la Russie pouvait faire aux Anglais était par le commerce, qui était
+protégé à peu de chose près comme auparavant: on vendait à Mayence du
+sucre et du café qui venait de Riga. Dès lors il ne restait que les
+inconvéniens du traité de Tilsit, sans aucun de ses avantages; et il se
+détermina à son alliance avec l'Autriche, avec la résolution de
+reprendre tous les avantages qu'il avait après Friedland. Depuis le
+mariage la Russie le voyait bien, ou du moins il ne lui était pas permis
+d'en douter.
+
+Si la guerre de 1812 avait été heureuse, il n'y a pas de doute que
+l'Illyrie ne fût point restée détachée de l'Autriche; et c'est pourquoi
+l'empereur en avait fait un gouvernement séparé, afin de pouvoir la
+négocier plus facilement.
+
+Maintenant que la France ne porte plus d'ombrage à la Russie, doit-on
+croire qu'elle se gênera davantage pour exécuter ce qu'elle n'avait pas
+craint d'entreprendre avant. Il y aurait de la déraison à le penser.
+Peut-être y mettra-t-elle un peu plus de temps; mais le résultat sera le
+même. Son commerce la pousse dans la Méditerranée, et il faudra malgré
+elle qu'elle arrive aux Dardanelles. Il n'y a pas un Grec qui n'en soit
+convaincu et ne l'attende. Les Russes n'ont que des armes à porter à
+cette population, qui tend à sortir du joug qui pèse sur elle, et les
+Russes le savent.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+L'empereur Napoléon cède aux instances de l'empereur
+Alexandre.--L'autocrate prend une part de la dépouille de son allié.--Le
+roi et la reine de Prusse à Tilsit.--Formation du royaume de
+Westphalie.--M. de Nowosilsow avertit l'empereur Alexandre de se
+rappeler le sort de son père.
+
+
+L'empereur de Russie fut obligé de nous faire, de son côté, des
+abandons.
+
+Le ministre français proposait d'abord de rayer la Prusse du nombre des
+puissances, et ce n'est assurément qu'aux instances de l'empereur de
+Russie qu'elle doit d'avoir été conservée; elle fit des pertes énormes,
+mais il n'y avait pas de compensation à donner pour leur restitution:
+elle fut donc obligée d'y souscrire.
+
+L'empereur de Russie lui-même prit à la Prusse, sur les bords de la
+Narew, le district de Bialystock; nous devions donc, nous, ennemis, nous
+attendre à ne pas être taxés de spoliation en la divisant comme nous
+l'avons fait, parce qu'enfin, si la conquête est un droit, nous l'avions
+acquis.
+
+Le roi de Prusse et même la reine de Prusse vinrent à Tilsitt[16], pour
+chercher à conjurer cette ruine; ils y furent reçus avec égards,
+beaucoup de démonstrations de respect; mais ni l'un ni l'autre
+n'obtinrent rien. L'empereur de Russie, leur protecteur, fut obligé de
+songer à lui, ne pouvant rien faire pour eux.
+
+Il y avait bien autour de l'empereur Napoléon un petit parti qui
+cherchait à éloigner la paix dans des vues particulières d'ambition; M.
+de Talleyrand le voyait, et se hâtait tant qu'il pouvait de conclure. Un
+jour qu'il sortait du cabinet de l'empereur, il trouva dans le salon à
+côté le grand-duc de Berg, qui, pendant ces conférences, se donnait
+beaucoup de mouvement pour obtenir quelques portions de territoire qu'il
+trouvait à sa convenance; M. de Talleyrand lui dit haut devant tout le
+monde: «Monseigneur, vous nous avez fait faire la guerre, mais vous ne
+nous empêcherez pas de faire la paix». Il n'en dit pas davantage, et
+quitta la compagnie; la paix se signa effectivement deux ou trois jours
+après.
+
+L'empereur de Russie reconnut tout ce qu'on voulait lui faire
+reconnaître à Austerlitz, et s'il avait accepté le rendez-vous qui lui a
+été proposé alors, il aurait épargné la vie de bien des braves gens, et
+aurait empêché le malheur d'un grand nombre de familles.
+
+À Tilsit, la Prusse rendit tout ce qu'elle avait acquis depuis
+l'avènement de Frédéric II au trône, excepté la Silésie; mais elle
+perdit Magdebourg.
+
+La Hesse, le duché de Brunswick, avec quelques autres territoires,
+formèrent le royaume de Westphalie, que l'empereur de Russie reconnut.
+
+La portion de la Pologne qui était échue à la Prusse, dans les divers
+partages, fut érigée en grand-duché de Varsovie[17], et placée sous la
+domination de la Saxe.
+
+L'empereur de Russie reconnut aussi la possession du Hanovre par la
+France; il lui rendit Corfou. En général, il fut d'accord avec
+l'empereur Napoléon, non seulement sur les changemens qui étaient la
+conséquence du traité patent, mais encore sur d'autres changemens que
+l'empereur méditait et dont il avait conféré avec lui; j'expliquerai du
+mieux qu'il me sera possible les raisons que j'ai de le croire.
+
+Comme la Russie était encore en guerre avec la Porte, il ne fut stipulé
+autre chose sinon que nous emploierions nos bons offices pour déterminer
+la Porte à faire la paix; et je crois, sans en être bien assuré, que
+nous avions consenti à la cession des provinces occupées par les Russes
+au moment de l'ouverture des négociations, bien entendu que dans le cas
+où les Turcs se refuseraient à traiter, notre intervention cesserait
+sur-le-champ, c'est ce qui arriva; ils furent indignés d'être abandonnés
+dans une querelle dont ils ne s'étaient mêlés que par respect pour leur
+alliance avec nous; et je viens d'expliquer comment nous fûmes obligés
+de les abandonner, et il est juste d'ajouter que le nouveau sultan avait
+cherché à nous devancer en faisant la paix avec l'Angleterre, qui
+ensuite la lui aurait fait faire avec les Russes. Dès ce moment, il
+fallut renoncer plus que jamais à rien obtenir de la Turquie, et notre
+ambassadeur, après avoir joui à Constantinople de la plus haute estime
+et de la plus grande faveur, ne fut tranquille que lorsqu'il eut obtenu
+son rappel.
+
+Les choses réglées à Tilsitt[18], les deux souverains se quittèrent
+paraissant s'estimer et s'aimer beaucoup; l'empereur Napoléon accompagna
+l'empereur de Russie jusque sur la rive gauche du Niémen, où la garde
+Russe était en bataille; c'est là qu'en s'embrassant l'empereur Napoléon
+détacha sa croix de la Légion-d'Honneur, et l'attacha à la boutonnière
+du grenadier qui était à la droite du premier rang de la garde russe, en
+disant: «Tu te souviendras que c'est le jour où nous sommes devenus
+amis, ton maître et moi.»
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Retour de l'empereur.--Ivresse de la France.--Fêtes: Opéra de
+Trajan.--Mission pour Saint-Pétersbourg.--Instructions de
+l'empereur.--Mon arrivée à Pétersbourg.--Exaspération contre les
+Français.--J'ai peine à trouver un logement.--L'empereur Alexandre.
+
+
+Après la paix de Tilsit, l'empereur revint à Koenigsberg; il n'y resta
+que peu de temps, après quoi il partit pour Paris en passant par Dresde,
+où il s'arrêta deux jours.
+
+La France était en délire et croyait jouir d'une paix qui serait suivie
+d'une longue série de bonheur. L'empereur arriva à Saint-Cloud avec la
+rapidité d'un trait, et deux jours plus tôt qu'on ne l'attendait; il fut
+content de tout ce qu'il vit, et fut convaincu que l'administration
+n'avait failli en rien pendant sa longue absence. Tout prospérait,
+finances, industrie, et en général tout ce qui touche à la félicité
+publique.
+
+Il vint de tous les points de la France des députations lui présenter
+des hommages avec des assurances de dévouement. Il en eut pour plus de
+quinze jours à recevoir les uns et les autres; il aurait eu de quoi être
+enivré, s'il n'avait su depuis long-temps apprécier tout cela à sa juste
+valeur. On était d'autant plus aise de le revoir, que l'on n'ignorait
+pas à combien d'avantages il avait renoncé pour mettre fin à la guerre.
+
+Paris fut tout en fête; il était entré un argent énorme provenant des
+contributions levées en Prusse[19]; lequel, joint à celui qui aurait dû
+être envoyé pour l'entretien de l'armée, et qui n'en était pas sorti,
+avait répandu partout une aisance inconnue jusqu'alors. Des travaux
+publics étaient ouverts partout; les différentes classes d'artisans
+avaient leurs métiers en activité; chacun d'eux gagnait honorablement sa
+vie et de quoi augmenter ses jouissances. Grandes routes nouvelles,
+canaux et établissemens publics, tout était entrepris à la fois et
+marchait avec un ordre admirable. Il fallait bien que l'administration
+fût confiée à des mains habiles et probes, pour qu'aucune partie de
+cette immense machine ne restât en souffrance, ou n'embarrassât l'autre.
+
+Dans le nombre des fêtes publiques qui eurent lieu à cette occasion, il
+ne faut pas omettre l'opéra du triomphe de Trajan. Le ministre de la
+police, qui n'avait point de témoignage de son zèle à donner, par des
+travaux semblables à ceux des ministres de l'intérieur, des finances et
+autres; qui, de plus, ne pouvait en faire accroire sur la part qu'il
+avait eue à l'enthousiasme public résultant des heureux événemens qui
+avaient amené la paix, ayant au contraire lieu de craindre une nouvelle
+réprimande pour avoir mal fait son devoir dans deux occasions pendant la
+même campagne, le ministre, dis-je, eut recours à l'adulation pour
+désarmer une colère dont il se croyait menacé, lors même que l'empereur
+n'y pensait pas. C'est pour cela qu'il fit faire l'opéra de Trajan, dont
+il ne récompensa même pas l'auteur, duquel je tiens ces détails. Ce
+dernier prit le sujet de son poëme dans le trait que j'ai rapporté
+relativement à madame la princesse de Hatzfeld de Berlin.
+
+Cet opéra plut beaucoup par le spectacle magnifique qui y était étalé,
+et par tout ce que les grâces et les talens des incomparables actrices
+de ce théâtre peuvent offrir de mieux dans ce genre. La musique eut le
+même succès; mais la louange était trop directe et ne plut point. On
+aurait dû mettre plus de tact dans la manière de l'adresser; aussi
+l'empereur ne put-il pas en supporter la représentation, et cependant il
+eut plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir
+donné l'ordre de faire cet opéra. C'était assez l'habitude de se
+retrancher derrière son autorité, quand on ne se sentait pas la force de
+braver la critique.
+
+Malgré le zèle du ministre, l'empereur ne fut point dupe; il avait une
+adresse pour deviner tout ce qui ne lui paraissait pas naturel. Il
+apprit une quantité de petites intrigues qui avaient eu lieu à Paris
+pendant son absence, et desquelles il aurait dû être informé par son
+ministre, qui eut l'air de les avoir ignorées. J'en parlerai plus bas,
+parce que c'est sous mon administration que l'empereur apprit, d'une
+manière évidente, les motifs qu'on avait eus de les lui cacher. Il resta
+persuadé depuis lors qu'on n'avait cherché qu'à l'abuser.
+
+Sa confiance dans M. Fouché était disparue; il ne lui disait plus rien,
+il le laissait faire. Je dirai tout à d'heure ce qu'il en arriva, et ce
+qui faillit perdre le ministre de la police pour jamais. Mais avant je
+veux rendre compte de ce qui se passait à Pétersbourg, parce que c'est
+le moment d'en parler.
+
+Avant de quitter Koenigsberg, l'empereur me fit appeler; il venait de
+voir le corps du maréchal Soult. Après m'avoir gardé quelques minutes,
+il me dit: «Je viens de faire la paix; on me dit que j'ai eu tort, que
+je serai trompé; mais, ma foi, c'est assez faire la guerre, il faut
+donner du repos au monde. Je veux vous envoyer à Saint-Pétersbourg, en
+attendant que j'aie fait choix d'un ambassadeur; je vous donnerai pour
+l'empereur Alexandre une lettre qui sera votre lettre de créance. Vous
+ferez là mes affaires: souvenez-vous que je ne veux faire la guerre avec
+qui que ce soit; et établissez-vous sur ce principe-là. Ce serait me
+déplaire beaucoup que de ne pas m'éviter de nouveaux embarras. Voyez
+Talleyrand, il vous dira ce qu'il y a à faire pour le moment, et ce qui
+a été réglé entre l'empereur de Russie et moi. Je vais laisser reposer
+l'armée dans les pays que je dois encore occuper, et faire achever le
+paiement des contributions. C'est le seul cas qui pourrait ramener des
+difficultés; mais tenez-vous pour dit que je n'en rabattrai rien. Vous
+aurez à presser le départ d'un ambassadeur; faites en sorte que le choix
+tombe sur un homme qui ne vienne pas chez nous pour y faire ce qu'ont
+fait ceux que nous avons déjà eus.
+
+«Je vous ferai envoyer le traité secret après que j'aurai reçu vos
+premiers rapports. Dans vos conversations, évitez soigneusement tout ce
+qui peut choquer. Par exemple, ne parlez jamais de guerre; ne frondez
+aucun usage, ne remarquez aucun ridicule: chaque peuple a ses usages, et
+il n'est que trop dans l'habitude des Français de rapporter tout aux
+leurs, et de se donner pour modèles. C'est une mauvaise marche, qui vous
+empêchera de réussir en vous rendant insupportable à toute la société.
+Enfin, si je puis resserrer mon alliance avec ce pays, et y faire
+quelque chose de durable, ne négligez rien pour cela. Vous avez vu comme
+j'ai été trompé avec les Autrichiens et les Prussiens; j'ai confiance
+dans l'empereur de Russie, et il n'y a rien entre les deux nations qui
+s'oppose à un entier rapprochement; allez y travailler.»
+
+C'était là toute ma mission; elle était pacifique; et n'avait rien qui
+sentît l'envoyé d'un conquérant. L'empereur partit le même soir pour
+Paris, et le lendemain je me mis en route pour Pétersbourg. Nous
+commencions l'évacuation des bords du Niémen, lorsque je traversai ce
+fleuve, et de l'autre côté étaient encore les milices asiatiques que le
+prince Labanow avait amenées pour former une réserve à l'armée du
+général Benningsen, qui revenait de la bataille de Friedland.
+
+La garde russe était partie depuis quelques jours, et ce qui restait là
+de troupes russes, comme sauvegarde de cet empire, ne pouvait pas être
+opposé à un seul de nos corps d'armée.
+
+J'arrivai à Pétersbourg le 14 juillet, vers onze heures du matin; je fus
+frappé d'admiration en me trouvant dans une aussi belle ville après
+avoir traversé un pays à l'extrémité duquel j'aurais été moins surpris
+de rencontrer le chaos; mais il faut être arrivé jusqu'à la porte pour
+s'apercevoir que l'on approche d'une grande capitale.
+
+J'avais envoyé la veille les officiers qui étaient avec moi, afin de
+retenir un logement convenable, pour moi et pour tout ce qui
+m'accompagnait. Mais quel fut mon étonnement de les trouver encore le
+lendemain, cherchant eux-mêmes où s'établir: l'opinion était tellement
+montée contre les Français, que dans aucun hôtel garni on ne voulait me
+loger; j'ai été au moment d'être obligé d'avoir recours à des moyens
+extraordinaires, lorsque le plus heureux hasard me fit rencontrer, dans
+le propriétaire de l'hôtel de Londres, un homme qui était de mon
+département; il passa sur toutes les considérations et me logea.
+
+Le jour même de mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'eus l'honneur d'être
+présenté à l'empereur de Russie et de lui remettre la lettre dont
+j'étais porteur pour lui. Il était établi dans un petit château de
+plaisance nommé Kamemostrow, distant d'une bonne lieue de la ville,
+au-delà de la Neva.
+
+J'étais bien loin de m'attendre à un accueil aussi bienveillant que
+celui que j'en reçus. Cette première réception ne fut qu'une
+conversation de bonté de sa part; elle ne dura qu'un quart d'heure, et
+il la termina en me faisant l'honneur de me faire inviter à dîner pour
+le lendemain; c'est dans l'après-dîner de ce jour-là, qu'étant resté
+seul avec lui, il me prit à part et commença la première conversation
+d'affaires. Je dois hommage à la vérité, et convenir qu'en le quittant
+j'étais convaincu qu'il tiendrait toutes les conditions de son alliance
+avec nous; mais aussi il me parla de sa position vis-à-vis des Turcs, en
+termes si clairs, que je ne pouvais me méprendre sur la conclusion qu'il
+en tirerait.
+
+Il me répétait souvent que l'empereur lui avait dit qu'il n'avait point
+d'engagemens avec le nouveau sultan, que les changemens survenus dans le
+monde changeaient naturellement les relations des différens États entre
+eux. Je vis bien que cette matière avait été le sujet de plus d'un
+entretien à Tilsit; mais comme l'empereur Napoléon ne m'avait pas parlé
+de cela, je ne pouvais qu'écouter sans répondre. Je fus persuadé
+dès-lors qu'il ne demanderait pas mieux que de ne pouvoir pas faire la
+paix avec la Porte, parce que la conséquence était naturelle dans ce
+cas; et je ne pus mettre hors de mon esprit qu'il y avait eu entre eux
+deux quelque confidence réciproque sur des projets médités depuis
+long-temps; parce que je ne pouvais pas me persuader que nous eussions
+renoncé aux Turcs, sans quelque convention de la part de la Russie de
+nous laisser faire ailleurs, par compensation, ce qui pourrait nous
+convenir. J'ai même de fortes raisons pour croire qu'à ce même Tilsit il
+fut question de l'Espagne.
+
+C'était la seule affaire qui occupât sérieusement l'empereur; et comme
+il ne voulait plus de guerre, comment aurait-il manqué l'occasion de
+parler au seul monarque qui pouvait la faire d'une manière inquiétante
+pour nous, d'un projet qui l'aurait infailliblement rallumée, s'il avait
+été dans l'intention de s'y opposer. Il était bien plus naturel et
+raisonnable de le lui communiquer franchement, puisque le même monarque
+avait, de son côté, un autre projet, dont l'exécution pouvait être
+traversée par la France, si elle n'y avait pas préalablement donné son
+assentiment.
+
+Ce qui me confirme encore dans cette opinion, c'est que, lors du
+commencement des affaires d'Espagne (que j'expliquerai tout à l'heure),
+on débitait à Saint-Pétersbourg, aussi-bien que dans les autres villes,
+des contes de toutes les façons sur ce qui se préparait à Madrid.
+L'empereur de Russie ne l'ignorait pas: il ne m'en dit que quelques
+mots, et l'empereur, qui m'écrivait de Paris toutes les semaines, ne
+m'en parlait pas du tout. Or, comme il avait à coeur de resserrer son
+alliance avec la Russie, qui aurait pu souffrir par le seul fait de son
+entreprise sur l'Espagne, il n'aurait pas manqué de me faire adresser
+des instructions à ce sujet, si tout n'avait été convenu d'avance à
+Tilsit: il ne le fit pas, parce qu'il avait bien jugé que cela ne serait
+pas nécessaire.
+
+J'ai passé six mois à Saint-Pétersbourg, comblé des bontés de l'empereur
+Alexandre à un tel point, qu'il ne m'avait plus laissé le moyen de me
+renfermer dans la gravité du caractère diplomatique, si j'avais eu à
+traiter d'affaires importantes. Je le sentais bien; mais j'eus le
+bonheur de n'en avoir que d'agréables, car ces six mois furent ce qu'on
+appelle, dans le mariage, la lune de miel; je n'avais que de bonnes
+communications à faire; je n'étais, à proprement parler, que
+l'intermédiaire confidentiel d'un échange de courtoisie accompagnée de
+dons de toutes les espèces. Je n'ai point perdu le souvenir de tous ces
+heureux temps-là, où il nous était permis de nous livrer à l'espérance
+de jouir d'un bonheur acheté par beaucoup de fatigues et de dangers.
+
+L'accueil de la société envers moi et ce qui m'accompagnait, était en
+raison inverse des bontés de l'empereur Alexandre. Pendant les six
+premières semaines de mon séjour chez lui, je n'ai pu me faire ouvrir
+aucune porte, et, hormis les jours où j'avais l'honneur de dîner chez
+l'empereur, la promenade publique était mon seul amusement; et chez
+l'empereur même, je voyais la première noblesse partir le soir pour
+quelques assemblées ou bals, et moi je revenais tristement à mon
+secrétaire. L'empereur de Russie voyait tout cela, il aurait voulu qu'on
+eût agi autrement; mais toutefois je n'ai jamais eu l'air, vis-à-vis de
+lui, d'en souffrir, et je n'en ai jamais parlé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Pétersbourg.--Fêtes de Petershoff.--Les princes de la maison de Bourbon
+se retirent soudainement.--Communications de l'empereur Alexandre à cet
+égard.--Réponse de l'empereur Napoléon.--Les princes peuvent venir
+habiter Versailles.--Mission de M. de Blacas.--Ma biographie.--Allusions
+de l'impératrice.
+
+
+Au moment de mon arrivée à Pétersbourg, on récitait publiquement, dans
+les églises, des prières contre nous et particulièrement contre
+l'empereur Napoléon. Comme j'arrivai le premier en Russie, je recueillis
+tout ce qu'on y avait semé. Pendant cette rigoureuse quarantaine à
+laquelle je fus soumis, j'employai mon temps à visiter tout ce que cette
+belle ville offre de curieux: c'est en la parcourant que j'ai entendu
+moi-même, dans des églises, réciter les prières dont je viens de parler;
+il est vrai de dire que l'empereur de Russie ne se les rappelait plus,
+et qu'il les fit cesser aussitôt.
+
+Pétersbourg est bâti avec tout le luxe d'Italie et la profusion de
+granit et de marbre que les historiens nous rapportent avoir été
+remarquée dans les villes anciennes dont le nom seul nous est resté. On
+n'y voyait pas encore de musée ni d'académie de belles-lettres; mais le
+germe de la civilisation se reconnaissait partout, et, avec fort peu de
+temps, ce pays fera peut-être trembler le monde. Ses peuples sont neufs
+et vigoureux; ils ne sont point énervés par la jouissance; chaque guerre
+qu'ils feront vers l'occident leur apportera quelque connaissance de
+plus. C'est, selon moi, une bien grande faute de la part des souverains
+qui gouvernent des pays riches et des peuples aisés, que d'ouvrir leurs
+barrières à ceux qui viennent pour y prendre, sans jamais y rien
+apporter que le fléau inséparable d'une multitude avide de jouissances
+qui lui étaient inconnues: les Russes en connaissent maintenant le
+chemin, qui les empêchera d'essayer de le reprendre?
+
+J'ai eu occasion de voir les fêtes de Petershoff. C'est un très beau
+spectacle: je l'ai trouvé assez ressemblant à celui que présentent en
+France les fêtes de Saint-Cloud, lorsque l'empereur est dans cette
+résidence; mais j'ai trouvé la classe des bourgeois et artisans russes
+plus aisée et étalant plus de luxe dans sa mise extérieure qu'on ne le
+voit dans la classe correspondante en France.
+
+Petershoff a été construit à l'imitation de Marly près Saint-Germain. La
+cour y a une quantité de petits pavillons isolés les uns des autres, et
+contenant chacun tout ce qui est nécessaire à l'établissement complet
+d'une maison de représentation. L'empereur Alexandre me fit donner un de
+ces petits pavillons pour le temps que durèrent les fêtes de Petershoff,
+et il eut la bonté de s'occuper de moi les jours où le public et la cour
+étaient tout occupés de lui.
+
+Les fêtes ont régulièrement lieu pendant les premiers jours d'août. On y
+célèbre le jour de naissance ou de nom de sa majesté l'impératrice-mère.
+Elle donne à toute la Russie l'exemple d'une grande piété et de grandes
+vertus; sa protection est accordée à tous les établissemens de charité,
+et, en général, son nom est inséparable des actes de bienfaisance de ce
+pays-là.
+
+C'est au retour de Petershoff à Pétersbourg que j'appris la nomination
+de M. de Champagny au ministère des relations extérieures, et celle de
+M. de Talleyrand à la dignité de vice-grand-électeur; on apprit aussi,
+par le gouverneur de Mittau, le départ des princes de la maison de
+Bourbon, qui étaient retirés dans cette résidence. Ils s'étaient
+embarqués pour la Suède: je n'en ai pas connu le motif; mais ce que je
+me rappelle très bien, c'est que l'empereur Alexandre m'envoya chercher
+tout exprès, et me dit: «Général (c'est ainsi qu'il m'appelait), je vous
+ai fait demander pour vous communiquer ce que je viens de recevoir de
+mon gouverneur à Mittau.» Il me montra la lettre, qu'il avait eu la
+bonté de faire traduire en français. «Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il me
+rend compte du départ inopiné du comte de Lille et de sa famille; je
+n'en ai pas été prévenu d'une autre manière, et n'ai reçu à l'avance, ni
+même au moment de leur départ, aucune communication relativement à cette
+résolution dont je ne devine pas le motif. J'ai voulu vous en faire part
+pour que vous en rendiez compte chez vous, afin que l'empereur ordonne
+ce qu'il jugera convenable. Vous savez que, plus d'une fois, les
+déplacemens de cette famille ont été, en France, les précurseurs
+d'agitations, et je serais désespéré que l'empereur crût que j'y ai la
+moindre part. Ce n'est pas qu'en mon particulier je croie qu'il eût la
+moindre chose à redouter de ces princes: je ne connaissais pas le comte
+de Lille, quoiqu'il résidât à Mittau. En partant pour la Moravie, en
+1805, je ne pouvais passer par cette ville sans lui faire une visite.
+
+«Je suis persuadé, qu'à moins d'événemens bien extraordinaires que
+l'intelligence humaine ne peut pas prévoir, cette famille ne remontera
+jamais sur le trône; elle finira comme celle des Stuarts.»
+
+Je reçus cette communication avec le respect que je devais, et
+conformément aux ordres d'Alexandre, j'en rendis compte à l'empereur
+Napoléon.
+
+Ce départ me surprit; je ne savais à quoi l'attribuer. Je me mis à
+écouter ce qu'en disaient les salons, et j'appris que cette fuite
+précipitée était attribuée à quelques démarches de ma part. L'on ne
+craignait pas même de répandre, qu'on avait laissé entrevoir à la
+famille royale qu'elle n'était pas à l'abri d'une nouvelle entreprise
+semblable à celle qui avait été tentée lorsqu'elle habitait Varsovie.
+Tout cela étant de l'énigme pour moi, je n'en devins que plus curieux,
+et je saisis une des occasions de mes entretiens particuliers avec
+l'empereur Alexandre pour m'en expliquer. J'ai appris de lui-même,
+qu'effectivement il y avait eu une entreprise formée contre les jours du
+comte de Lille, tandis qu'il habitait Varsovie; que son opinion avait
+été long-temps incertaine là-dessus, mais qu'il avait fini par
+reconnaître que c'était l'oeuvre de quelque basse intrigue à laquelle un
+gouvernement comme celui de l'empereur Napoléon n'avait pu jamais avoir
+part. Ce ne fut qu'après mon installation au ministère, en 1810, que je
+pus approfondir ce que cela signifiait, et je sus effectivement que l'on
+n'y avait connu cette affaire que par le bruit qu'avait fait alors
+l'administration prussienne de Varsovie, qui avait voulu lui donner une
+suite sérieuse; et j'appris que les soupçons s'étaient arrêtés sur un
+sieur Galomboyer, chef de division aux relations extérieures de France,
+qui, à cette époque-là, avait effectivement paru à Varsovie; qu'il y
+avait eu des rapports avec des serviteurs de la maison du roi, qu'il en
+était parti subitement lorsque tout fut découvert, était revenu en
+France, et était mort peu de temps après son arrivée, sans avoir été
+réemployé.
+
+Ce ne fut qu'alors que je m'expliquai combien étaient naturelles les
+craintes du roi, en voyant arriver à Pétersbourg un ministre de
+l'empereur, et qui était en même temps un homme de sa confiance.
+
+Je donne ces détails au public, parce qu'il existe encore des
+contemporains de l'époque où ces faits ont eu lieu, et qui pourront
+juger de leur véracité.
+
+J'étais encore occupé d'éclaircir cette affaire, lorsque je reçus la
+réponse que l'empereur fit à ma dépêche; elle était conçue en ces
+termes:
+
+«M. le général Savary, j'ai reçu votre lettre de ... Remerciez
+l'empereur Alexandre de la communication qu'il vous a chargé de me
+faire. Il est dans l'erreur s'il croit que j'attache la moindre
+importance à ce que peut faire le comte de Lille; s'il est las d'habiter
+la Russie, il peut venir à Versailles, je ferai pourvoir à tout ce qui
+lui sera nécessaire. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, etc., etc.»
+
+Je suis très sûr d'avoir laissé cette lettre dans le nombre de celles
+que j'ai remises à mon successeur, comme document appartenant à
+l'ambassade: s'il l'a conservée, elle doit se retrouver dans le dossier
+du mois de septembre 1807, ou du mois d'octobre; mais j'atteste sur ma
+vie qu'elle est vraie, à de très légers changemens près dans les
+expressions de la dernière phrase. Je l'ai laissée dans les dossiers de
+ma correspondance, afin que, si mon successeur rencontrait encore
+quelques cas semblables, il fût dispensé d'en écrire à Paris pour
+connaître les intentions de l'empereur sur cette matière.
+
+Lorsque cette lettre me parvint, cette question était déjà loin, et il
+n'en fut plus fait mention dans les conversations subséquentes: il y en
+avait une autre qui m'occupait dans ce moment-là. L'empereur Napoléon,
+d'après les arrangemens de Tilsit, avait érigé la Hesse, avec quelques
+pays qu'il y avait réunis, en royaume de Westphalie, et y avait placé le
+prince Jérôme, le plus jeune de ses frères. Le mariage de ce prince avec
+la fille du roi de Wurtemberg venait de se conclure à Paris, et l'on
+m'avait envoyé des lettres des nouveaux époux pour leur tante
+l'impératrice-mère de Russie: je ne voulais point faire une affaire
+ministérielle de ce message, d'autant plus que je n'avais d'autre
+caractère officiel que celui que la bonté de l'empereur Alexandre
+m'accordait; ce fut donc à lui-même que je confiai les deux lettres, en
+ne lui cachant pas que le peu de bienveillance[20] que je savais à
+l'impératrice-mère pour nous, m'avait ôté le courage de lui demander la
+permission de les lui remettre moi-même.
+
+L'empereur Alexandre les reçut, en me disant qu'il s'en chargeait; il
+partait pour Paulwski, où résidait sa mère, et effectivement je reçus le
+lendemain les deux réponses aux deux missives dont il avait daigné se
+charger; elles étaient accompagnées d'une lettre de l'empereur Alexandre
+pour moi, qui aurait satisfait la vanité d'un premier-ministre.
+J'envoyai le tout à Paris, cherchant par tous les moyens possibles à
+persuader à l'empereur que l'ouvrage de Tilsit pouvait se consolider, et
+j'ajoutai que je ne pouvais qu'être satisfait de tout ce que je voyais.
+
+Il y avait à Pétersbourg, comme envoyé de M. le comte de Lille, M. de
+Blacas; il y était arrivé peu de temps après moi. Les affaires qu'il
+pouvait y venir traiter ne devaient point m'occuper; elles étaient
+purement domestiques. Je ne fais aucun doute que si j'avais demandé son
+éloignement, si même j'avais laissé entrevoir que cela me faisait
+plaisir, j'aurais été satisfait à l'instant; mais j'étais si loin de
+cette pensée, qu'ayant connu une partie des objets de sa mission, sur
+laquelle il avait de la peine à obtenir satisfaction, j'ai contribué à
+faire disparaître les difficultés qu'il rencontrait; non pas que j'en
+aie fait l'objet d'une communication officielle, mais j'ai employé un
+moyen qui a également réussi.
+
+M. de Blacas avait, entre autres choses, à solliciter des réparations
+d'ameublement pour l'appartement qu'occupait madame la duchesse
+d'Angoulême. Était-ce un motif vrai ou apparent de sa mission? au moins
+on le disait dans la société; le fait est que, soit crainte d'un côté de
+se mettre l'envoyé de la France à dos, ou, ce qui est vraisemblable, le
+peu de temps convenable que l'on avait pour entretenir l'empereur
+Alexandre de ces sollicitations, M. de Blacas restait sans rien obtenir.
+Lorsque je sus ce qui l'occupait dans le moment, un des premiers usages
+que j'aie fait de la faveur que l'on m'avait accordée a été de
+m'expliquer là-dessus en termes catégoriques, vis-à-vis des personnes
+auxquelles M. de Blacas avait affaire; ajoutant que, si je ne craignais
+pas de blesser l'empereur Alexandre, je prendrais des mesures pour que
+les réparations qu'on sollicitait fussent exécutées, et me chargerais
+d'y faire face, bien persuadé que je serais approuvé par l'empereur.
+Cela fut droit à son adresse, et M. de Blacas a sûrement ignoré ces
+détails.
+
+Au milieu de l'ennui dont j'étais accablé, et de la tristesse qui était
+entrée dans mon esprit, j'étais allé dans un grand magasin de librairie:
+en y cherchant ce que je ne trouvais pas, je jetai les yeux sur quelques
+pamphlets imprimés en Angleterre, contre les Français, et
+particulièrement contre l'empereur. J'en achetai la collection la plus
+complète que je pus réunir; ma voiture en était pleine: je les ai lus
+tous d'un bout à l'autre; et, comme véridiquement parlant, c'était un
+tissu de mensonges parmi lesquels j'avais peine à deviner même ce que
+les auteurs avaient voulu dire, quoique je connusse toutes les personnes
+dont ils parlaient, je n'eus besoin d'aucun des secours de la
+philosophie pour en supporter la lecture.
+
+C'étaient cependant ces méprisables productions qui avaient formé
+l'opinion sur nous, aussi bien en Russie qu'en Angleterre, et notre
+ministre de la police n'avait fait paraître aucune réponse à tous ces
+mensonges. Je trouvai ma note biographique dans un de ces ouvrages,
+accompagnée de mon portrait physique et moral; ni l'un ni l'autre
+n'était flatté: l'on me disait le fils d'un suisse de porte cochère; que
+je m'étais engagé, à la suite de quelque mauvaise action, pour me
+dérober à la justice; et qu'à travers les désordres de la révolution,
+j'avais fait remarquer ma perspicacité dans les scènes sanglantes dont
+elle a offert le tableau. Mon extrait de naissance aurait pu répondre à
+cette injurieuse assertion; mais enfin cette idée était logée dans
+toutes les têtes.
+
+Mon portrait moral était encore pire, et à en croire ces lumineux
+directeurs de l'opinion de la multitude, il n'y avait guère d'exécuteur
+de hautes-oeuvres qui eût mieux mérité que moi les épithètes qu'ils me
+prodiguaient.
+
+Quoique, au fond, je ressentisse une peine vive d'être présenté sous ces
+couleurs à l'opinion des étrangers, qui pouvait toujours réagir un peu
+sur celle de mes compatriotes, je pris le seul parti qui me convenait,
+ce fut de descendre dans ma conscience; elle est toujours le meilleur
+juge des hommes de bien, et dans cette occasion elle ne m'inspira que du
+mépris pour ces sortes d'accusations. Elle me conseilla bien; car il
+n'en est resté dans mon coeur aucun ressentiment, quoique j'aie eu plus
+d'une fois l'occasion de me venger.
+
+Je pris donc le parti de rire de tout cela, et d'employer tout mon
+esprit à aider aux plaisanteries que l'on cherchait à m'en faire. On a
+tant d'avantage sur les imposteurs, lorsque l'on se sent honnête homme,
+que je me retirais toujours victorieux de ces sortes d'explications. Je
+me rappelle qu'un jour je dînais chez l'empereur de Russie; il n'y avait
+jamais moins de douze ou quinze personnes: l'impératrice régnante me fit
+l'honneur de m'adresser la parole, en me disant: «Général, de quel pays
+êtes-vous?--Madame, je suis de la Champagne.--Mais votre famille
+est-elle française?--Oui, madame, elle est aussi de la Champagne, de
+Sedan, qui est le pays où l'on fait les beaux draps.--Je vous croyais
+étranger, on m'avait dit que vous étiez Suisse.--Madame, je vois ce que
+votre majesté veut dire; je sais qu'on l'a écrit; j'ai lu tout cela, et
+je la prie de ne pas arrêter son opinion sur de pareilles productions.»
+L'impératrice vit que je l'avais devinée, et la conversation en resta
+là. Le hasard avait fait que le même jour j'avais lu ce qui me
+concernait dans les pamphlets dont je viens de parler. L'impératrice de
+Russie avait probablement voulu s'assurer s'ils avaient dit la vérité,
+et elle avait un jugement trop sain pour ne pas mettre la justice du
+côté où elle devait être.
+
+Différentes petites circonstances de cette espèce contribuèrent à me
+rendre la société moins défavorable, et, peu à peu, je parvins, non sans
+peine, à me faire ouvrir les portes des maisons devant lesquelles,
+quinze jours avant, il aurait fallu que j'ouvrisse la tranchée; et comme
+les extrêmes se touchent dans le monde, et surtout en Russie, j'eus, par
+la suite, autant à faire pour me dérober aux prévenances du grand monde
+que j'avais eu besoin de patience pour supporter ses rigueurs.
+
+Je ferai observer ici que c'était précisément dans ce temps que
+l'ambassadeur de Russie arrivait à Paris. Je m'étais employé à le
+recommander, ainsi que toute sa suite, à tout ce que les cercles de
+cette capitale présentaient de dames aimables; je n'en avais excepté
+aucune. Paris était enivré de plaisir lorsqu'ils y arrivèrent: on les
+invitait partout, et certes, alors, je n'étais pas payé de retour en
+Russie. J'en ai agi ainsi, parce que les premières dépêches d'un
+ambassadeur se ressentent toujours de l'impression qui a frappé son
+esprit en arrivant, laquelle dépend aussi fort souvent de l'accueil
+qu'il a reçu tant du souverain que de la société.
+
+Mon but fut rempli, et j'eus lieu d'être bien dédommagé de toutes les
+bouderies que l'on m'avait faites, lorsqu'on ne put douter que j'avais
+évité un accueil pareil à la légation russe qui allait à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Les Turcs refusent notre médiation.--Le général Guilleminot.--L'empereur
+Alexandre va inspecter son armée.--Invitation de
+l'impératrice.--Questions de cette princesse sur le goût de Napoléon
+pour le spectacle.--Surprise de Copenhague.--Indignation que cet
+attentat cause en Russie.
+
+
+L'empereur Alexandre venait de recevoir des nouvelles de Turquie. Les
+Turcs refusaient de faire la paix. Ceci a besoin d'être expliqué.
+
+Il avait été convenu à Tilsit que la France interposerait ses bons
+offices pour amener la conclusion de la paix entre la Russie et la
+Porte. En exécution de cet article du traité, l'empereur Napoléon avait
+fait envoyer à l'armée turque le général Guilleminot, pour aplanir les
+différends, après en avoir fait écrire au général Sébastiani, son
+ambassadeur à Constantinople.
+
+Les Turcs voulurent bien traiter; mais, lorsqu'ils virent qu'il était
+question de céder aux Russes la Valachie et la Moldavie, et que nous les
+laissions dans cette position, leur indignation se manifesta; les bonnes
+gens avaient assez de bon sens pour voir que nous nous étions arrangés à
+leurs dépens. Ils disaient avec raison: «Que nous serait-il arrivé de
+pis, si, au lieu d'être vainqueurs, les Français avaient été battus?»
+Ils avaient raison, et peut-être ne devions-nous pas les abandonner, au
+risque de faire une campagne de plus.
+
+Ils déclarèrent donc qu'à moins qu'on ne leur restituât les provinces
+qu'ils avaient perdues, ils ne traiteraient pas, et renonceraient à
+l'intervention de la France. Ils allèrent même jusqu'à demander la
+restitution d'un vaisseau de guerre qu'ils venaient de perdre dans
+l'Archipel, à la suite d'un combat entre leur escadre et l'escadre
+russe, lequel vaisseau était déjà emmené par celle-ci.
+
+Les Russes auraient volontiers fait la paix avec les Turcs; ils en
+avaient besoin, mais pas au point de signer des conditions ridicules:
+j'oserai même ajouter que, si l'on avait insisté un peu, ils n'auraient
+pas couru de nouveaux risques pour conserver les deux provinces en
+question.
+
+Les choses en étaient là lorsque l'empereur Alexandre m'envoya chercher
+pour me les expliquer, et me demander si je pouvais prendre sur moi
+d'écrire au général Guilleminot, pour qu'il s'employât à faire entendre
+raison aux Turcs, tant sur la paix que sur l'armistice préalablement
+nécessaire pour la négocier. Je le fis en termes précis, quoique cela
+fût tout-à-fait en dehors de mes instructions. Ce qui m'y décida, c'est
+que je ne voulais pas laisser à l'empereur de Russie le moindre doute
+sur la sincérité des sentimens dont j'étais quelquefois chargé de lui
+renouveler l'assurance. Je lui remis moi-même ma lettre ouverte, et il
+la fit parvenir au général Guilleminot; elle ne produisit aucun effet.
+Le général Guilleminot fut obligé de quitter les Turcs sans en avoir
+rien pu obtenir, et la guerre continua.
+
+L'empereur Alexandre s'occupait beaucoup de la réorganisation de son
+armée aux frontières de Pologne. Il avait, après les malheurs de
+Friedland, demandé de grands efforts à la nation russe, en hommes,
+chevaux et denrées; tout cela venait d'arriver aux lieux où était son
+armée. Il partit de Saint-Pétersbourg, pour aller diriger lui-même
+l'emploi de tous ces moyens; et, quoique la saison fût mauvaise, il fit
+le trajet avec une incroyable rapidité.
+
+Je restai à Pétersbourg pendant son absence, et je fus aussi surpris que
+flatté d'être invité une fois à dîner chez l'impératrice régnante. Sa
+soeur, la princesse Amélie de Bade, y était, ainsi que le comte de
+Romanzoff, ministre des relations extérieures, et M. le comte
+Kotchoubey, ministre de l'intérieur.
+
+Je cite ces détails, parce qu'à ce dîner sa majesté l'impératrice mit la
+conversation presque continuellement sur la France et sur Paris. Il
+était difficile de parler de quelque chose qu'elle ne connût pas. Notre
+littérature lui était extrêmement familière; elle me faisait l'honneur
+de me parler de nos spectacles; elle aimait nos productions tragiques,
+et connaissait le mérite de tous nos bons acteurs. Elle me dit:
+«L'empereur aime-t-il le spectacle?--Beaucoup, madame, et préférablement
+la tragédie.--Quelles sont celles qu'il préfère?--Madame, il aime
+beaucoup tous les ouvrages de Racine et de Corneille.--Je le conçois
+sans peine; mais encore y a-t-il du choix dans ces chefs-d'oeuvre-là?--Je
+l'ai vu aller souvent voir jouer _Mithridate_.--Ne fait-il jamais jouer
+_Mérope_?--Pardonnez-moi, madame.»
+
+Je crus d'abord qu'il y avait dans cette question une intention maligne,
+et que l'impératrice voulait faire allusion à Polyphonte; mais je ne me
+déconcertai pas: peut-être, au reste, était-ce une conséquence de ce que
+je m'étais imaginé sur la manière dont on pensait généralement à notre
+égard en Russie.
+
+L'empereur Alexandre revint de Pologne fort content de son armée; ses
+pertes étaient réparées, et il avait préparé le mouvement de la portion
+de cette même armée, qu'il voulait porter en Finlande pour attaquer
+cette province, et forcer enfin la Suède à faire la paix.
+
+Nous étions à la fin d'octobre, lorsque les premières colonnes des
+troupes destinées à agir contre les Suédois arrivèrent à Pétersbourg
+pour y passer la Neva; l'empereur les passait en revue corps par corps.
+Il m'a quelquefois permis de l'accompagner à ces sortes de revues, et
+j'étais étonné de voir des troupes en aussi bon état après une aussi
+longue route.
+
+À cette même époque, les Anglais venaient de s'emparer de Copenhague et
+de la flotte danoise. Il n'y avait qu'un cri en Russie contre cette
+agression; le ministre de Danemarck à Saint-Pétersbourg se donnait
+beaucoup de mouvement pour obtenir des secours de la part des Russes,
+qui ne pouvaient rien dans ce moment-là.
+
+L'empereur Napoléon m'écrivit de Paris à ce sujet, et me disait que cet
+événement le contrariait fort, mais qu'il était le résultat de la
+politique équivoque du Danemarck, qui, dans la campagne précédente,
+avait retiré toutes ses troupes des îles pour les réunir en Holstein, où
+elles s'étaient encore trouvées lors de l'apparition des Anglais, et
+n'avaient pu porter du secours à la capitale. Cette disposition avait
+été prise par le gouvernement danois, sans doute par un effet de la même
+influence qui agissait contre nous-mêmes en Espagne; et, dans le cas où
+un malheur nous serait arrivé, ils auraient été prêts à prendre le parti
+qui aurait été le plus conforme à leurs intérêts.
+
+Néanmoins la Russie sentit cette perte du Danemarck, dont la flotte
+était un bon tiers de la garantie de neutralité de la Baltique.
+L'empereur Alexandre fit déclarer par son ministre, à l'ambassadeur
+d'Angleterre, qu'il prendrait fait et cause en faveur du Danemarck, et
+qu'il ne resterait pas indifférent à l'agression dont cette puissance
+avait été la victime.
+
+Le mois d'octobre se passa sans rien offrir de remarquable; les liens
+entre la Russie et la France se resserraient. L'empereur Alexandre
+lui-même luttait contre l'opinion la plus générale, qui ne nous était
+pas favorable; et, en ce qui dépendait de la France, je m'efforçai de
+lui rendre facile ce que je lui voyais faire pour ramener tout le monde
+à sa manière de penser. Rien n'était égal à l'irrévérence avec laquelle
+la jeunesse russe osait s'expliquer sur le compte de son souverain.
+Quelquefois je me suis trouvé obligé d'en reprendre plusieurs et de
+relever leurs inconvenantes réflexions. Pendant quelque temps, je conçus
+de l'inquiétude sur la suite que ces licences pourraient avoir dans un
+pays où les révolutions de palais n'avaient été que trop communes. Je me
+mis dès-lors à observer, sous ce rapport, les plus audacieux parleurs,
+qui ne tendaient à rien moins qu'à porter toute cette jeunesse à la plus
+criminelle des entreprises. J'étudiai toutes les conjurations qui ont eu
+lieu en Russie depuis un siècle. La dernière était si récente, que tous
+les contes absurdes qui se débitaient sur elle étaient encore le sujet
+des conversations de plusieurs méchantes coteries de société, dont
+Pétersbourg a, comme plusieurs grandes villes, le malheur d'être
+affligé.
+
+Lorsque des circonstances politiques qui surviennent, sortent de la
+sphère de leurs petites idées, il part de ces coteries un déluge de
+mauvais quolibets, de faux avis, et de tout ce qui peut égarer le
+jugement des bons citoyens, accoutumés à suivre l'exemple de
+l'obéissance. Tous ces énergumènes ne sont pas redoutables pour un
+gouvernement fort; mais ils s'attachent à toutes ses actions, comme la
+rouille s'attache aux métaux, et les corrode. On est tout étonné
+d'apercevoir, au bout d'un certain laps de temps, le mal qu'on a éprouvé
+de ces chenilles qu'on a négligé d'écraser lorsque le temps pour le
+faire était favorable.
+
+J'eus le courage d'écouter tout ce que l'on voulut me dire sur la mort
+de l'empereur Paul. Les divers récits de cette scène tragique me
+faisaient connaître beaucoup de détails personnels sur des hommes de
+marque, et il serait heureux que des ambassadeurs eussent beaucoup de
+renseignemens comme ceux que je pus mettre sur mes tablettes.
+
+Voici ce que j'ai appris sur cet événement, car mon auteur était un
+grand personnage russe, ami de l'empereur Paul; c'est sa propre
+narration que je rapporte. Je pourrais le nommer, parce que je le crois
+mort depuis; mais l'autorité de son nom ne donnerait pas plus de force à
+la vérité pour les Russes contemporains qui liront ces Mémoires.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Conspiration contre l'empereur Paul.--Le comte P...--Le général B...--Le
+grand-duc.--Assassinat de l'empereur Paul.--On répand qu'il est mort de
+maladie.--Position critique de l'empereur Alexandre.--Le maréchal Soult
+intercepte une ébauche de conspiration.--Ses ramifications.
+
+
+L'empereur Paul était monté fort tard sur le trône; il avait eu à
+supporter les hauteurs de tous les favoris de sa mère, et de plus il
+avait été souvent en butte aux intrigues des courtisans, qui, pour faire
+valoir leur zèle, lui avaient plus d'une fois supposé des projets de
+rébellion et de vengeance pour le meurtre de son père Pierre III. Ces
+désagrémens avaient empoisonné sa jeunesse, et avaient jeté dans son
+esprit des dispositions de méfiance, qui étaient toujours accompagnées
+d'aigreur envers tout ce qu'il soupçonnait avoir eu quelque part aux
+persécutions qu'il avait éprouvées.
+
+Lorsqu'il fut empereur, il ne se défia pas des ressentimens du grand-duc
+Paul, et s'occupa un peu trop à faire justice de ceux dont il avait eu à
+se plaindre. Il se fit par là beaucoup d'ennemis; la plupart étaient
+puissans de richesse et d'honneurs, auxquels les hommes renoncent
+difficilement: les soupçons et la terreur régnèrent bientôt autour de
+lui; au lieu de ramener les esprits par la douceur, il les exaspéra par
+de la sévérité. Il crut, en vain, se faire des amis par des libéralités
+qu'il porta jusqu'à la profusion la plus irréfléchie; il était dans le
+même jour, bon jusqu'à la faiblesse, sévère jusqu'à l'inhumanité, et
+quelquefois injuste jusqu'à la cruauté, autant qu'irrésolu et variable
+jusqu'à la démence; à tel point qu'il rendit des ukases ridicules pour
+interdire l'usage des chapeaux ronds et des pantalons, et pour défendre
+de porter les cheveux coupés à la française: on était puni du knout
+lorsque l'on était trouvé en contravention avec de pareilles lois!!
+
+Cette manière de gouverner ne pouvait pas donner de sécurité pour
+l'avenir à tous ceux qui croyaient avoir quelque chose à redouter de la
+versatilité de son caractère et de sa violence: ce parti était nombreux,
+et songea dès-lors à sa sûreté. En Russie, comme dans tous les autres
+pays, c'est un très petit nombre d'individus riches, et le plus souvent
+mal famés, qui s'emparent du domaine de l'opinion publique, qu'ils
+dirigent pour ou contre le souverain, selon qu'il leur plaît ou ne leur
+plaît pas; leur aréopage le juge sans appel, et, une fois qu'ils ont
+prononcé, ils ne s'occupent plus que de l'exécution de leur arrêt: ce
+fut le cas de l'empereur Paul.
+
+Ses sujets le condamnèrent sous les prétextes les plus frivoles, et les
+passions, qui ne calculent pas, l'accusèrent de tout ce qu'il y avait de
+plus déraisonnable et à la fois de plus criminel. Les plus ardens à le
+précipiter du trône furent bientôt d'accord; mais de grandes difficultés
+traversaient l'exécution de ce dessein: c'est à Moscou qu'il se trama,
+parce que, dans cette ville éloignée de la cour, on peut s'envelopper de
+tout le mystère qu'exige une pareille entreprise.
+
+Elle ne pouvait réussir sans la participation du gouverneur militaire de
+Saint-Pétersbourg, qui est tout à la fois le chef des citoyens, le
+général de la garnison et le gardien de l'empereur. Il exerce une
+surveillance qui lui eût infailliblement fait découvrir les petites
+menées par lesquelles il était nécessaire de commencer cette entreprise.
+Les conjurés prirent donc la résolution d'associer le gouverneur
+militaire à leurs projets: ce gouverneur était le comte de P...
+L'empereur Paul avait une extrême confiance en lui, et ne l'avait fait
+gouverneur de cette capitale que parce qu'il le regardait comme le plus
+attaché à sa personne et le plus incorruptible: ce comte P... était un
+homme profondément astucieux, et, à ce qu'il paraît, d'une duplicité de
+caractère semblable à celle des personnages principaux que l'on voit
+figurer dans les révolutions d'Orient. Un conjuré, dont je dois taire le
+nom, se chargea de sonder P..., sans lui rien dire du projet arrêté,
+mais de connaître directement de lui-même sa manière de penser sur
+l'empereur, et sur tout ce qui était le sujet du mécontentement général.
+P... s'ouvrit, et la confiance s'établit entre lui et le conjuré, qui ne
+manqua pas de lui répéter souvent que l'extrême confiance dont il
+jouissait en ce moment ne tarderait pas à être suivie d'un exil en
+Sibérie, aussitôt qu'un envieux, dont les hommes en place ne manquent
+jamais, serait parvenu à entretenir l'empereur un instant; que cela ne
+dépendait que d'une maîtresse, et qu'enfin, avec un homme du caractère
+de l'empereur, rien n'était stable. M. de P... sentit toute la force de
+ce raisonnement, et vit bien qu'il était le précurseur de quelque chose:
+lorsqu'on lui eut déroulé le projet, il s'engagea dans l'entreprise, et
+en connut tous les conjurés, dont il devint dès-lors le chef, parce que
+la réussite dépendait de lui. Il demanda quelques jours pour y
+réfléchir; il comprit bien que, si le coup manquait, il devenait lui
+seul plus coupable que les autres, dont les dépositions l'auraient
+accablé, et que, s'il réussissait, il devait craindre le ressentiment du
+grand-duc qui allait monter sur le trône, ainsi que celui de la veuve,
+qui ne mettrait pas de bornes à ses vengeances; qu'enfin si le projet
+venait à s'éventer avant son exécution, il avait à mettre les apparences
+de son infidélité à l'abri des reproches que l'empereur Paul lui aurait
+adressés: il songea à parer à tous ces incidens.
+
+Son emploi lui donnait beaucoup d'accès dans l'intérieur de l'empereur,
+et il n'était pas sans savoir que Paul faisait éprouver à son fils
+plusieurs désagrémens semblables à ceux dont il avait lui-même eu tant à
+se plaindre étant grand-duc. P..., au lieu de calmer l'empereur,
+l'excita, et lui parla en termes ambigus de ce qu'il voyait et entendait
+dire, laissant entrevoir à l'empereur qu'il fallait bien que les plus
+audacieux comptassent sur l'impunité qu'on leur avait sans doute promise
+pour oser parler de la sorte.
+
+De pareilles réflexions ne manquèrent pas d'atteindre leur but; elles
+mettaient dans l'esprit de l'empereur une méfiance sombre qui le porta
+jusqu'à suspecter ses propres enfans, et à les entourer de surveillans:
+c'était ce que P... voulait. Le grand-duc, poursuivi par les soupçons de
+son père, fut réduit à se rapprocher de P..., qui, d'un mot, pouvait
+attirer sur lui un accès de fureur de Paul, accès dont les suites
+étaient imprévoyables.
+
+Le gouverneur militaire, ainsi placé entre le père et le fils, jouait à
+coup sûr; il gagna la confiance du grand-duc en l'entretenant du malheur
+auquel lui, P..., serait exposé s'il venait à recevoir l'ordre de le
+faire arrêter; qu'il n'osait pas répondre que cela n'arrivât pas d'un
+instant à l'autre; qu'il ne pouvait deviner quel était celui qui montait
+la tête de l'empereur contre ses enfans, mais qu'il était exaspéré au
+dernier point. Il était difficile qu'une pareille duplicité n'en imposât
+pas à une âme neuve comme celle du grand-duc, qui commençait à trembler
+sur le sort qui lui était réservé.
+
+Lorsque M. de P... l'eut amené au point d'anxiété où il voulait le voir,
+avant de lui rien communiquer, il se décida à l'en entretenir, en
+commençant par lui faire un tableau effrayant de l'état dans lequel les
+profusions de son père avaient mis les finances de l'empire, ainsi que
+l'état d'humiliation sous laquelle on vivait, avec la perspective de se
+voir chaque jour arraché à sa famille, mutilé, et jeté en exil pour le
+reste de sa vie; ajoutant que la fureur avec laquelle on procédait à ces
+sortes d'exécutions menaçait tout le monde, depuis le plus grand
+jusqu'au plus petit; qu'enfin lui-même y était exposé; qu'il venait lui
+donner une preuve de son dévouement à sa personne en le prévenant de
+prendre ses précautions, parce qu'il serait peut-être une des premières
+victimes. Un pareil discours était bien fait pour achever de troubler
+une âme déjà alarmée.
+
+Le grand-duc demandait le remède à opposer à cet orage, qu'il voulait
+détourner; P... répliquait de manière à augmenter les inquiétudes que
+ses artifices avaient jetées dans l'esprit du prince, et s'engagea, pour
+dernière preuve de fidélité, à lui donner avis des ordres qu'il pourrait
+recevoir contre lui, en lui faisant observer que, s'il prenait un parti
+sans l'en prévenir (comme de s'enfuir), il l'exposait à tous les
+ressentimens de l'empereur, qui ne lui pardonnerait pas cette
+infidélité; qu'en conséquence il le sommait, avant tout, de lui donner
+sa parole d'honneur de se conformer à ce qu'il lui proposerait dès qu'il
+aurait reçu l'ordre en question, si toutefois il arrivait. Le grand-duc
+donna la parole (assure-t-on), et crut ainsi avoir un protecteur dans le
+gouverneur militaire; tandis qu'au contraire le gouverneur rendait ce
+prince l'instrument de sa perfidie.
+
+Les choses en étaient à ce point lorsque P... fait parvenir, avec
+adresse, à l'empereur, par une voie détournée, quelques avis sur les
+dangers dont il est menacé; ce moyen lui réussit encore. L'empereur
+l'envoya chercher, et, lui ayant communiqué l'avis qu'il venait de
+recevoir, lui témoigna son étonnement de ce qu'il n'avait pas su cela,
+et ne lui en avait pas parlé. P... répondit qu'il n'ignorait rien du
+projet, et qu'il prenait des mesures pour le prévenir; il en récita
+quelques détails à l'empereur, qui parut tranquille en voyant que son
+gouverneur militaire s'était occupé de la sûreté de sa personne. Il fut
+tout-à-fait rassuré lorsque M. de P... lui eut dit qu'il attendait la
+liste des conjurés, qu'on devait lui donner le même jour; mais qu'il
+n'avait encore osé faire arrêter personne, parce qu'il lui était revenu,
+et qu'il était forcé de l'avouer à Sa Majesté, que ses enfans n'étaient
+pas étrangers à cette entreprise; qu'il ne pouvait pas l'assurer, mais
+qu'enfin, si ses soupçons se vérifiaient et étaient fondés, il lui
+demandait quelle conduite il devait tenir dans cette circonstance, tant
+pour empêcher le grand-duc d'être averti que pour lui ôter les moyens
+d'échapper.
+
+L'empereur, enchanté de tant de zèle, lui ordonna, dans ce cas-là, de ne
+point balancer à l'arrêter. P... répondit que, bien que son dévouement
+fût sans bornes, comme il pourrait se faire que ce ne fût pas lui-même
+qui exécutât cet ordre, et qu'il pourrait arriver un malheur si le
+grand-duc résistait, il voulait avoir un mandat signé de l'empereur pour
+que le grand-duc n'eût rien à répliquer, et qu'il obéît.
+
+L'empereur Paul trouva la mesure sage, et signa de suite le mandat, que
+P... emporta; il alla avec cette pièce chez le grand-duc, et, la lui
+montrant, lui dit que, quoi qu'il eût pu faire, l'arrêt fatal était
+prononcé; qu'il n'y avait plus à feindre; qu'il fallait prendre un
+parti; que lui, gouverneur militaire pourrait bien différer de quelques
+jours l'exécution de l'ordre qu'il voyait, mais qu'enfin il ne pourrait
+pas l'éluder, et que, dès ce moment, il était obligé de le faire
+observer; qu'il l'en prévenait[21]. Il avait un intérêt immense à ce que
+le grand-duc ne vît personne à qui il aurait pu s'ouvrir, et qui lui
+aurait donné le sage conseil d'aller trouver son père.
+
+Lorsque P... le vit bien abattu, il alla promptement rassembler les
+principaux chefs des conjurés, avec lesquels il convint de tout, du
+jour, de l'heure et des officiers de leur connaissance qu'il ferait en
+sorte de faire tomber de garde cette nuit-là au château; enfin, il leur
+donna le mot d'ordre; et, après qu'il eut arrêté toutes les
+dispositions, il revint trouver le grand-duc, et lui dit qu'il n'y avait
+plus à balancer; que toute la ville et la garnison se prononceraient
+pour lui s'il voulait se décider pour le salut de tout le monde et pour
+le sien; qu'il n'était point question d'une scène sanglante, mais que
+l'on était décidé à ôter le pouvoir à son père pour l'en revêtir, s'il
+était décidé à faire grâce aux auteurs de cette révolution et à ne pas
+les poursuivre; qu'autrement lui, P..., ne répondait de rien, parce
+qu'une fois qu'il aurait exécuté l'ordre de son père de l'arrêter, si,
+comme il n'en faisait aucun doute, l'empereur Paul était victime d'une
+conjuration, il n'y avait rien de moins sûr qu'on appelât le grand-duc à
+lui succéder, à moins qu'on ne fût tout-à-fait rassuré sur les
+poursuites qu'il pourrait être disposé à exercer contre ceux qui
+l'auraient mis sur le trône.
+
+Un argument aussi perfidement imaginé était trop fort pour un coeur neuf
+comme celui auquel on s'adressait, après avoir pris les précautions de
+lui fermer toutes les portes de salut. Dans cette situation, le
+grand-duc s'appuya encore sur celui qui le perdait, et promit tout ce
+qu'on voulût pourvu qu'on ne fît point de mal à son père. Cet
+assentiment une fois obtenu, P... eut encore un autre soin: ce fut de
+prévoir le cas où le coup manquerait, ou bien celui où il serait éventé.
+On verra comment il s'y prit pour se ménager une retraite; il va d'abord
+retrouver les conjurés, et fixe l'exécution à la nuit même; ils se
+réunissent dans la maison de l'un d'eux; ils partent la nuit, vêtus de
+leurs uniformes et armés de leurs épées, au nombre de treize ou quatorze
+en tout. P... avait fait mettre de garde des officiers à lui pour toute
+main; avec le mot d'ordre les conjurés passent partout dans les
+vestibules et les appartemens du palais: c'était au château
+Saint-Michel.
+
+Ils arrivent, de pièce en pièce, jusqu'à celle qui précède la chambre à
+coucher de l'empereur: il y avait, pour toute garde, un cosaque qui
+était couché sur un matelas. Il se lève en sursaut, et jette un cri
+perçant en prononçant le mot _trahison!_ il tombe aussitôt percé de
+coups. Les conjurés se jettent à la porte de la chambre à coucher, une
+lumière à la main: sept d'entre eux restent à la première porte de
+l'appartement, les sept autres entrent dans la chambre et vont droit au
+lit; ils n'y trouvent personne, et se croient déjà perdus, persuadés que
+l'empereur n'avait pas passé la nuit chez lui. Le courage en abandonne
+quelques uns qui voulaient fuir, mais les autres les retinrent, lorsque
+l'un d'eux, B..., observe que le lit de l'empereur est encore chaud.
+L'empereur Paul, au cri du cosaque, s'était jeté à bas de son lit, et,
+soit qu'il eût perdu la tête, ou qu'il fût mal éveillé, au lieu de se
+couler par la porte qui, de la tête de son lit, ouvrait sur un petit
+passage qui menait chez l'impératrice, et alors il était sauvé, il se
+blottit derrière un paravent à glace, sans avoir eu le temps de mettre
+aucun vêtement. Les conjurés délibéraient sur ce qu'ils allaient faire,
+lorsque B..., plus froid dans le crime, se met à chercher par toute la
+chambre, et découvre l'empereur: il appelle ses complices, en lançant
+des épithètes ironiques à la malheureuse victime, et, la prenant par le
+bras, il l'amène au milieu de la chambre; là commencent des injures et
+des reproches que tous lui adressent, après quoi ils lui proposent
+d'abdiquer: il s'y refuse; le moment était décisif.
+
+Les conjurés qui étaient restés à la première porte venaient presser les
+autres d'en finir, disant qu'ils entendaient du bruit; enfin, l'un
+d'entre eux, qui s'en vantait encore à table, lorsqu'il commandait
+l'armée en 1807, dit aux autres: «Messieurs, le vin est versé, il faut
+le boire.» En même temps il assène un coup sur la tête du monarque
+infortuné; dès-lors les monstres le prennent à la gorge, le mutilent par
+tout le corps, et terminent par l'étrangler avec sa propre écharpe: ils
+lui avaient donné un coup à la partie supérieure de l'oeil, qui avait
+fait une plaie[22].
+
+Ce meurtre commis, ils le remirent dans son lit, et le couvrirent. Ils
+emportèrent le cadavre du cosaque, et s'en allèrent chacun chez soi,
+comme s'ils n'avaient rien fait. Ils rencontrèrent P..., qui s'avançait,
+avec un bataillon des gardes, pour venir au secours de l'empereur si le
+coup avait manqué; mais voyant qu'il avait réussi, ce fut au secours des
+conjurés qu'il venait: il avait enfin pour troisième but de mettre le
+grand-duc à l'abri d'une entreprise de leur part.
+
+Le jour avait à peine éclairé le lendemain de cette sanglante
+catastrophe, que toute la ville en était informée; on fit répandre le
+bruit que l'empereur était mort d'une attaque d'apoplexie, et l'on
+disposa tout ce qui était d'usage dans cette circonstance, tant pour lui
+succéder, ce qui était dans l'ordre naturel, que pour lui rendre les
+derniers devoirs.
+
+On plaça le corps sur un lit de parade, selon la coutume; et, pour que
+le sang qui, dans la strangulation, s'était porté avec abondance à la
+plaie qu'il avait au-dessus de l'oeil, ne fît point faire de réflexions
+aux spectateurs, qui commençaient à méditer sur cet événement
+extraordinaire, on eut soin de lui mettre du blanc sur le visage, de
+manière à réparer l'altération qui était la suite des mauvais traitemens
+qu'on lui avait fait éprouver. Personne ne fut dupe: les gens qui
+l'avaient lavé, habillé, pour le mettre sur le lit de parade, et ceux
+qui l'avaient trouvé, le matin en entrant dans sa chambre, donnèrent
+tous les détails que l'on voulut apprendre. De plus, le sang du cosaque
+avait rougi le parquet, et l'on est toujours bien mieux informé de ce
+qui se passe au fond du palais des rois, lorsque cela blesse la morale
+publique, que l'on ne sait ce qui concerne l'intérieur d'un particulier.
+
+Après cette exposition publique, l'empereur Paul fut inhumé avec toute
+la pompe due à son rang.
+
+La vérité ne tarda pas à se découvrir: le grand-duc Alexandre voulut la
+savoir tout entière, et l'impératrice veuve n'entendait à aucun
+ménagement. Si justice n'a pas été faite sur-le-champ, de tout ce qui
+avait eu part à ce crime, c'est probablement par crainte des troubles
+que le crédit des conjurés eût probablement excités dans l'empire:
+néanmoins les meurtriers, atteints par l'indignation publique, furent
+exilés; presque tous moururent dans leurs terres, loin de la capitale.
+
+En écoutant ce récit de la bouche de ceux qui n'avaient pas perdu le
+souvenir des bontés de l'empereur Paul, je fus effrayé de la facilité
+avec laquelle les conjurés s'étaient accordés et avaient exécuté un tel
+projet, sans qu'une seule circonstance fût venue le traverser, ni que le
+remords fût entré dans l'âme d'aucun d'entre eux: je frémis en pensant
+que le sort d'un monarque, celui de tout un État, était à la merci d'un
+simple officier qui, le plus souvent, se trouve, par l'effet du hasard,
+placé au poste principal, et sur la fidélité duquel reposent tous les
+intérêts de la société.
+
+Plus j'y réfléchissais, plus je croyais voir dans tout ce que
+j'entendais et dans ce que j'apercevais, les premiers élémens d'une
+conspiration de la même nature. Ce qui contribua à me le persuader, fut
+l'arrivée subite, à Saint-Pétersbourg, d'un aide-de-camp du maréchal
+Soult (M. de Saint-Chamans), que ce maréchal m'envoya en courrier, des
+bords de la Vistule, où était encore son corps d'armée. Le maréchal
+Soult avait saisi une correspondance toute fraîche, dans laquelle, parmi
+beaucoup de lettres pleines, de phrases énigmatiques, il y en avait qui,
+d'un bout à l'autre, ne traitaient que d'une matière semblable. Je me
+rappelle que, dans une de ces lettres entre autres, il y avait ces
+expressions: «Est-ce que vous n'avez donc plus chez vous des P..., des
+Pl..., des N..., des B..., ni des V...?[23]» Ces lettres étaient écrites
+de la Prusse à des Russes. Quoiqu'elles me parussent plutôt être la
+production de quelque imagination exaltée, que la conséquence d'un
+commencement d'entreprise criminelle, je trouvai le cas trop grave pour
+me charger de la responsabilité, en prenant sur moi de ne pas les
+communiquer à l'empereur Alexandre, d'autant plus que je devais supposer
+qu'il aurait probablement quelques informations d'autre part; et
+d'ailleurs je devais saisir cette occasion de lui prouver ma
+reconnaissance des bontés qu'il avait pour moi.
+
+Je m'y pris donc du mieux qu'il me fut possible pour les lui faire
+parvenir, en l'informant de l'arrivée de M. de Saint-Chamans; il voulut
+bien ne voir, dans cette communication, que les sentimens qui me
+l'avaient dictée, et m'en témoigner de la satisfaction. Je me permis de
+l'engager à ne pas trop se fier sur les apparences extérieures, en lui
+faisant observer que c'était déjà être bien gardé que de faire croire
+que l'on se gardait, parce que, d'ordinaire, les assassins sont des
+lâches. Je le trouvai là-dessus tout-à-fait indifférent, et il me dit
+même: «Je ne crois pas qu'ils l'osent», faisant allusion à ceux qui en
+auraient eu la pensée; «j'ai confiance dans l'attachement de mes sujets;
+mais si, enfin, ils veulent le faire, qu'ils le fassent, mais je ne leur
+céderai en rien: d'ailleurs, il ne faut pas croire tout ce que l'on dit;
+dans ce pays-ci on parle beaucoup, mais on n'est pas méchant.»
+
+Je me trouvai soulagé d'un grand poids, lorsque je vis entre ses mains
+tout ce que m'avait envoyé le maréchal Soult. Sans être plus satisfait
+de la mauvaise disposition d'esprit dont j'étais moi-même le juge, je
+n'osais m'en plaindre, parce que réellement l'empereur Alexandre y
+faisait tout ce qu'il pouvait: l'opinion d'une ville comme
+Saint-Pétersbourg ne pouvait pas se retourner facilement, et il fallait
+de la patience pour obtenir ce que l'on désirait; la violence eût tout
+gâté.
+
+Dans les premiers jours de novembre, j'eus occasion de lui faire
+remettre plusieurs pièces imprimées contenant les expressions les plus
+injurieuses pour lui: c'étaient des productions toutes fraîches, de la
+même espèce que celles qui avaient été débitées de Paris si long-temps
+contre l'empereur Napoléon: il fit si bien qu'il en découvrit le
+colporteur, et sut, par là, comment ces monstruosités avaient été
+apportées dans ses États. Il fut moins sensible à l'outrage qu'on
+dirigeait contre lui, qu'il n'était indigné de reconnaître que c'était
+un Russe attaché à sa maison qui l'avait répandu; il le fit venir, lui
+lava la tête d'importance, mais ne le punit pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+L'empereur Alexandre se constitue en état d'hostilité avec
+l'Angleterre.--Nomination du duc de Vicence à l'ambassade de
+Pétersbourg.--le duc de Serra-Capriola.--Le comte de
+Meerfeld.--L'opinion est peu favorable à mon successeur.--Moyens que
+j'emploie pour la lui ramener.--Le comte de Mestre.--Audience de
+congé.--Témoignage d'intérêt de l'empereur Alexandre.
+
+
+C'est aussi dans les premiers jours de novembre que je reçus un courrier
+de l'empereur, qui m'annonçait son départ pour l'Italie; le même
+courrier m'apportait les instructions du ministre des relations
+extérieures, pour réclamer l'exécution d'un des articles du traité
+secret fait à Tilsit. M. Louis de Périgord en était porteur; il avait
+aussi une lettre de l'empereur Napoléon pour l'empereur Alexandre; il
+m'arriva à Saint-Pétersbourg, dans la matinée d'un jour où je dînais
+chez l'empereur Alexandre; et comme dans la soirée ce souverain avait
+l'habitude de m'entretenir à part, c'était ce moment-là que je prenais
+pour ébaucher les affaires dont j'étais chargé. Dans cette occasion, je
+lui parlai de l'arrivée de M. Louis de Périgord, qui était porteur d'une
+lettre pour lui, que je lui remis, en lui demandant la permission de le
+lui présenter le lendemain à la parade; il me l'accorda, et reçut la
+lettre, qui était étrangère à un sujet qui faisait l'objet de la mienne.
+
+L'empereur Alexandre me demanda si j'avais reçu quelque chose, et de
+quoi on me parlait. «Sire, dis-je, on me charge de témoigner à votre
+majesté le désir de la voir joindre sa puissance à la nôtre, pour nous
+faire écouter de l'Angleterre, qui paraît n'avoir pas accepté, ou avoir
+répondu d'une manière évasive aux ouvertures qui lui ont été faites
+depuis le retour de l'empereur à Paris.--Fort bien, répondit-il, votre
+maître ne m'en dit pas un mot; mais il suffit; je le lui ai promis, je
+lui tiendrai parole; voyez Romanzoff, et venez me parler de cela
+demain.»
+
+Je n'y manquai pas; j'étais bien aise que l'empereur eût la nuit pour
+penser au parti que j'allais lui proposer, parce que cela me donnait
+aussi le temps de me préparer à répondre aux objections, et, dans ce cas
+surtout, il devait naturellement y en avoir. Le lendemain, après avoir
+reçu M. Louis de Périgord, l'empereur me parla le premier d'affaires, et
+commença par me dire qu'il avait été convenu que l'on se réunirait pour
+faire en commun une sommation à l'Angleterre, et lui offrir la médiation
+de la Russie pour négocier la paix et qu'il lui semblait que c'était la
+démarche préalable à faire.
+
+Je répondis que cette démarche avait été faite; qu'il savait bien que
+l'Angleterre avait décliné sa médiation; que, quant à la sommation, elle
+était inutile de notre part, puisque depuis long-temps nous étions en
+état d'hostilités; que, pour lui, il pouvait, si cela était dans ses
+intentions, commencer par une sommation; mais que je ne croyais pas
+qu'elle avançât les choses parce que, si l'Angleterre avait été disposée
+à traiter, elle n'aurait pas refusé d'une manière si positive sa
+médiation; il réfléchit un moment, et, reprenant la parole, il me dit:
+«Je comprends cela, et puisqu'on le désire chez vous, je suis bien aise
+de montrer de l'empressement à remplir mes engagemens; dès aujourd'hui,
+je donnerai des ordres à Romanzoff», et il ajouta: «Je vous assure que
+cela ne sera pas long.»
+
+Effectivement, le surlendemain, on me remit la note que le gouvernement
+russe se proposait de faire remettre à l'ambassadeur d'Angleterre; je
+n'avais aucune observation à y faire, et elle fut envoyée le lendemain à
+l'hôtel de l'ambassadeur, qui en accusa réception, en demandant ses
+passe-ports.
+
+Il y avait alors, tant dans la rivière de Saint-Pétersbourg que dans le
+port de Cronstadt, plusieurs centaines de navires marchands anglais,
+tous chargés en retour pour l'Angleterre; et quoique le principal but de
+la France fût de frapper le commerce anglais, en faisant déclarer la
+guerre à cette puissance par la Russie, qui n'avait aucun moyen maritime
+pour la rendre de quelque efficacité, je n'eus pas l'air de m'apercevoir
+de tout le loisir qu'on leur donnait pour s'éloigner, d'autant plus
+qu'on y mettait de la décence; j'y mis de mon côté de la modération,
+parce que cette mesure du gouvernement russe n'était pas populaire à
+Pétersbourg, et que, si j'avais exigé que l'on employât de la rigueur,
+je courais le risque de rompre la corde de l'arc, qui ne pouvait se
+tendre qu'avec de la patience; l'on m'a su gré d'en avoir agi ainsi.
+
+L'ambassadeur d'Angleterre partit par la Suède pour retourner à
+Londres[24]. La campagne contre les Suédois en Finlande était ouverte,
+et n'offrait aucun détail bien intéressant.
+
+J'envoyai à l'empereur Napoléon tout ce qui m'avait été remis par le
+ministre russe sur la question dont je viens de parler, et mon courrier
+ne l'ayant pas trouvé à Paris, courut sur ses traces, et ne le joignit
+qu'à Venise.
+
+Vers la fin de novembre, je reçus l'avis officiel de mon remplacement à
+Saint-Pétersbourg par M. de Caulaincourt, qui y était nommé ambassadeur.
+Je m'occupais de chercher à lui louer un hôtel, afin qu'il fût établi
+d'une manière convenable tout en arrivant, et j'avais réussi lorsque
+l'empereur Alexandre, en me faisant demander le bail que j'en avais
+passé, me fit entrer en possession d'un magnifique hôtel qu'il avait
+fait acheter sur le grand quai de la Neva; il le donnait à la France en
+retour de celui que l'empereur Napoléon avait donné à la Russie au
+moment de l'arrivée de son ambassadeur à Paris. Nous gagnâmes à ce
+marché, parce que l'hôtel que nous reçûmes à Saint-Pétersbourg était
+bien plus complet que celui que nous avions donné à Paris.
+
+L'empereur Alexandre eut la bonté de me dire des choses personnelles
+extrêmement flatteuses sur la contrariété que lui causait mon rappel, et
+je puis dire que, si j'éprouvais quelque satisfaction à quitter sa cour,
+ce fut parce que je le trouvais personnellement trop entraînant. Comblé
+de ses bontés comme je l'avais été, il était à craindre pour moi, que
+dans des circonstances où il aurait fallu se retrancher dans l'austérité
+du caractère diplomatique, la reconnaissance et l'attachement que
+j'éprouvais pour lui m'en eussent empêché. Je me serais alors trouvé
+dans une position gênante, ou obligé de trahir mon devoir pour suivre
+une inclination bien naturelle: lui-même ne m'aurait pas estimé, et les
+affaires dont on m'aurait chargé n'eussent pas été faites.
+
+Je ne dois pas taire ici que l'opinion la plus générale de la société
+était tout-à-fait défavorable à M. de Caulaincourt, et je m'aperçus
+bientôt que cette mauvaise disposition apporterait des difficultés à la
+marche qu'il aurait à tenir, pour la conduite des affaires que j'allais
+lui remettre en bon chemin. En cherchant la cause de cette disposition,
+je fus forcé d'en reconnaître la source dans la part qu'on lui supposait
+avoir eue dans l'affaire du duc d'Enghien: j'étais déjà devenu assez
+fort en Russie, par le retour de l'opinion en ma faveur pour l'employer
+à servir mon successeur, auquel j'étais attaché par des liens d'amitié
+étrangers à notre situation politique réciproque; je balançai d'autant
+moins à le faire, qu'en rendant service à un camarade, je servais à la
+fois mon pays, en lui aplanissant des difficultés qui, tôt ou tard,
+auraient nui à ses intérêts.
+
+L'on se gênait peu à Saint-Pétersbourg pour parler de M. de Caulaincourt
+sous ce rapport, et je n'eus pas de peine à rencontrer l'occasion
+d'entreprendre sa justification; je le fis encore pour l'empereur
+Alexandre lui-même, qui ne m'en avait cependant pas parlé, mais qui ne
+pouvait ignorer tout ce qui se disait autour de lui à ce sujet, et je
+voulais que l'accueil qu'il allait faire à l'ambassadeur de France fût
+dégagé de toute espèce de mauvaise impression ou arrière-pensée
+fâcheuse.
+
+Il y avait à Saint-Pétersbourg des petits cercles de conversations,
+desquels s'écoulait, dans le reste de la société, tout ce que l'on
+voulait y répandre. Ce moyen me parut le plus favorable à l'exécution de
+mon projet: je choisis celui de M. de Laval[25], qui habite sur le quai
+Anglais; je croyais, ce jour-là, y trouver plusieurs Russes, ainsi que
+le duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples, et M. le comte de
+Mestre, ambassadeur du roi de Sardaigne; mais je n'y rencontrai que ce
+dernier, de sorte que la conversation s'engagea, entre nous trois
+seulement, sur les affaires du temps. En leur demandant leur amitié pour
+mon successeur, je les vis à peu près muets; j'y étais préparé, et
+j'ouvris l'explication que je désirais; elle est présente à ma mémoire.
+À cette époque, j'ignorais la circonstance de la méprise qui avait rendu
+le duc d'Enghien victime de son malheureux sort, puisque ce n'est qu'en
+1812 que je l'ai appris; mais je connaissais tout ce que les pamphlets
+avaient répandu sur cette catastrophe, et ils n'avaient pas ménagé M. de
+Caulaincourt, non plus que moi. Il me fut donc facile de réfuter ce
+qu'ils lui imputaient d'une scène à laquelle il n'avait pas assisté,
+puisqu'il est vrai qu'il n'arriva à Paris que le lendemain de son
+dénoûment; je le pouvais, et le fis avec d'autant plus de force que moi,
+qui avais été à Vincennes, comme je l'ai dit dans le cours de ces
+Mémoires, je ne l'y avais pas vu, et que je pouvais en cela redresser
+l'injustice de ses accusateurs. Je ne savais que ce qu'il m'avait dit
+lui-même de sa mission à Strasbourg, et cette communication de sa part
+faisait toute la force de mon argument; mais j'étais loin de vouloir
+étendre au-delà l'intérêt que mon amitié lui portait. Je lui en ai
+depuis parlé à lui-même, et j'ai fait un appel à son honneur de me dire
+si, dans cette circonstance, je pouvais avoir un autre but que
+d'échanger avec lui la mauvaise couverture dont on l'enveloppait, en
+arrivant, contre les avantages de position que je m'étais donnés. Je
+n'ai laissé ignorer aucun de ces détails à M. de Caulaincourt à son
+arrivée, et pendant les douze jours que j'ai passés avec lui à
+Saint-Pétersbourg. S'il est vrai que, depuis mon départ, on lui ait
+rapporté qu'on m'avait entendu dire, dans une société de trente
+personnes, _que lui, M. de Caulaincourt, était étranger à cette affaire,
+et qu'elle ne regardait que moi_[26], il avait les mêmes moyens de me
+défendre; cela lui était plus facile que lorsque j'ai entrepris la même
+chose pour lui, et je devais espérer le retour de mon procédé. Je lui en
+ai donné une double preuve au mois d'avril 1813, en arrêtant le jeune
+Ordener, qui, blessé de l'outrage fait à la cendre de son père, voulait
+faire publier plusieurs pièces qu'il trouva dans les papiers de sa
+succession. Je demande ce que cette publication aurait produit le
+lendemain du jour où l'on venait de voir, dans les journaux, cette
+justification, qui souleva l'opinion contre lui, lorsqu'on lut la lettre
+qu'il écrivit à l'empereur Alexandre sur ce sujet, étant près de lui le
+ministre de l'empereur Napoléon.
+
+M. de Caulaincourt arriva à Saint-Pétersbourg vers le 10 ou le 15
+décembre 1807. Je lui remis l'ouvrage que j'avais créé, et passai près
+de lui tout le temps nécessaire pour lui donner les explications dont il
+avait besoin; après quoi, je demandai mes audiences de congé. Celle que
+me donna l'empereur fut presque amicale; sa fête se célébrait le 25
+décembre; je voulus y assister; et c'est en m'invitant à dîner pour le
+lendemain, qu'il m'emmena dans son cabinet pour me fournir l'occasion de
+lui témoigner ma reconnaissance de tant de bontés. Il m'entretint assez
+long-temps des matières politiques que j'avais traitées avec lui, et me
+dit encore un mot du regret qu'il voulait bien avoir de mon départ, et,
+enfin, en m'embrassant, il me donna congé. À tous ses bons procédés, il
+joignit des témoignages de sa générosité: outre les diamans d'usage, qui
+consistaient dans une tabatière de grand prix, il me fit remettre un
+collier d'améthystes, qui était le plus bel ouvrage qu'il y eût chez le
+joaillier de la couronne; il était accompagné de tous les accessoires de
+cette parure; il y ajouta deux fourrures, l'une de martre zibeline, qui
+fit l'admiration des dames de Paris, et l'autre d'oursin noir, d'une
+égale rareté. Je partis de Russie comblé, et de plus j'étais persuadé
+d'y avoir fait succéder une estime générale aux fâcheuses préventions
+que j'avais trouvées établies contre moi en y arrivant.
+
+Je pris mon chemin par Wilna, Varsovie et la Silésie. L'empereur
+Alexandre avait donné ordre que l'on me fît accompagner par deux
+feldjägers (courriers de cabinet) jusqu'à Varsovie, de sorte que je
+n'éprouvai pas la moindre difficulté aux postes. En passant en Silésie,
+je rencontrai la tête des colonnes des prisonniers russes, qui
+retournaient de France dans leur pays. L'empereur les avait fait armer
+et habiller en uniforme russe. Cette galanterie avait été appréciée en
+Russie, où elle était connue avant mon départ. Ce fut le 16 janvier 1808
+que j'arrivai à Paris, où j'eus encore le plaisir de m'entendre donner
+des marques de satisfaction par l'empereur; j'y attachai d'autant plus
+de prix que ce n'était pas trop son habitude, sans que pour cela il en
+estimât moins.
+
+Pendant plusieurs jours, il me questionna sur tout ce que j'avais
+remarqué en Russie, et me demandait souvent si j'étais parti convaincu
+qu'il pouvait faire quelque chose de solide dans ce pays-là; je
+répondais affirmativement, car c'était mon opinion, et j'ai souvent
+regretté d'avoir vu gâter des affaires qu'il était possible de toujours
+tenir en bon train. Il n'y avait sorte de chose que l'empereur n'eût
+préférée à l'idée d'aller recommencer la guerre au-delà de la Vistule;
+il avait soigné cette ambassade de Russie de tout ce qui pouvait
+contribuer aux succès qu'il en attendait; rien n'avait été épargné en
+dépense, ni en détails de tout genre de tout ce qui compose la
+représentation. Tout cela avait été porté jusqu'à la somptuosité.
+
+L'on verra, par la suite de ces Mémoires, comment la confiance que
+l'empereur avait placée dans cette alliance, a été petit à petit
+altérée, au point d'avoir été suivie de la catastrophe qui a englouti
+l'espérance et l'avenir de tant de familles dignes de l'estime publique.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Expédition de Portugal.--Junot.--Composition de son armée.--Entrée à
+Lisbonne.--Prévoyance du régent.--Nos troupes s'approchent
+d'Espagne.--Considérations politiques.--Talleyrand.--Part véritable de
+ce diplomate à l'entreprise sur la Péninsule.--Tentative inconcevable de
+Fouché.
+
+
+L'empereur avait passé la saison des chasses d'automne à Fontainebleau,
+où il avait donné la première audience à l'ambassadeur de Russie, qui
+était le général comte de Tolstoï, frère du grand-maréchal de la cour de
+l'empereur Alexandre. Je vais rendre compte de ce qui s'est passé
+pendant le séjour que fit la cour dans cette résidence.
+
+Depuis le refus qu'avait fait l'Angleterre d'accepter la médiation de la
+Russie pour négocier la paix avec la France, l'empereur avait sommé le
+Portugal de prendre un parti, le menaçant de faire marcher contre lui
+les troupes françaises, s'il persistait dans son alliance avec
+l'Angleterre. Le prince régent de Portugal hésitait et répondait d'une
+manière évasive aux sollicitations pressantes qu'on lui faisait faire à
+la fois, à Lisbonne et par la voie de son ambassadeur à Paris, le comte
+de Lima.
+
+Il est à remarquer que le prince régent avait été un des premiers
+souverains qui eussent recherché l'alliance de la France, et que
+cependant, dès le temps du consulat, on avait été obligé de le faire
+attaquer par les troupes françaises et espagnoles combinées, pour
+l'obliger à entrer avec nous dans l'alliance contre l'Angleterre.
+C'était cet ouvrage que l'on voulait recommencer: l'ambassadeur de ce
+pays en France jugeant de ce qui allait arriver, crut qu'il pourrait
+conjurer l'orage en allant lui-même à Lisbonne faire ouvrir les yeux à
+son gouvernement sur les dangers d'invasion dont le Portugal était
+menacé; il partit de Fontainebleau, et comme courrier près de son
+souverain; mais il était trop tard, toute transaction était devenue
+impossible; le prince n'eut d'autre parti à prendre que de s'embarquer
+sur sa flotte pour le Brésil, abandonnant ainsi ses États d'Europe à ce
+que la fortune en déciderait. Il partit effectivement avant l'arrivée du
+corps de troupes qui s'approchait de sa frontière. Ce corps était
+commandé par le général Junot, qui avait été gouverneur de Paris pendant
+la longue absence de l'empereur. Les troupes qui le composaient avaient
+été formées du troisième bataillon, et des escadrons de dépôt de
+plusieurs des régimens qui étaient à la grande armée.
+
+Il pénétra sur le territoire portugais, prit possession des places
+fortes, sans rencontrer d'autre résistance que celle que lui opposaient
+les torrens, les précipices, qu'il eut à franchir. Il parvint enfin à
+vaincre tous ces obstacles, et, à force de constance, il triompha de la
+faim et de la fatigue, et entra dans Lisbonne sans que le gouvernement
+essayât de s'opposer à sa marche. Loin de la, le prince régent prit soin
+de lui aplanir les difficultés. Il prévint ses vassaux que la défense
+était inutile; qu'il allait s'absenter pour laisser écouler l'orage;
+qu'il reviendrait quand la tempête serait passée, et venait, en
+attendant, d'organiser un gouvernement chargé surtout de procurer de
+bons logemens aux troupes françaises, de pourvoir à leurs besoins, et
+d'empêcher qu'il ne leur fût fait aucune insulte[27]. On ne pouvait
+faire les choses de meilleure grâce, ni être plus prévenant. Il n'avait
+oublié qu'une chose, c'était de parler de l'imprudence qui attirait
+l'orage sur ses États: il n'avait cependant pu imaginer que le traité
+qui devait soulever toutes les forces de la Péninsule, ne nous avait pas
+échappé, et que, quoique l'Espagne seule eût éclaté, nous savions à quoi
+nous en tenir sur les projets du Portugal.
+
+Pendant que l'empereur prenait ce parti vis-à-vis du Portugal, il fit
+rapprocher des frontières d'Espagne, du côté de la Catalogne et de la
+Navarre, deux corps d'armée, dont les troupes étaient encore bien moins
+organisées que celles du corps du général Junot: ce n'étaient pour la
+plupart que des bataillons de marche. On appelait ainsi des bataillons
+que l'on formait des détachemens de plusieurs régimens différens, qui
+avaient un long trajet à faire pour se rendre à la même armée. Les
+meilleurs étaient composés d'hommes appartenant à trois régimens
+différens; mais il y en avait dont les compagnies avaient des soldats de
+plusieurs corps, et même des officiers tirés d'autres corps que ces
+mêmes soldats; il fallait bien certainement que l'empereur crût n'avoir
+pas de grandes opérations à faire exécuter pour s'être décidé à employer
+des troupes dans cet état d'organisation; enfin la meilleure portion
+était la conscription des provinces méridionales, qui avait été appelée
+en 1806, lorsque l'on entra en Pologne, après que la Prusse eut refusé
+de traiter et se fut jetée dans les bras des Russes, lorsque nous étions
+à Berlin. L'empereur avait ordonné que cette portion de conscription
+restât en France, et il l'avait fait organiser en plusieurs corps
+réguliers, que l'on nomma légions: ces légions furent rassemblées à
+Grenoble, Dijon, Toulouse, et, je crois, Bordeaux: cette disposition fut
+prise après la bataille d'Eylau, et c'est d'Osterode que l'empereur
+ordonna d'en former des corps de réserve, dont il donna le commandement
+à des sénateurs qui avaient été militaires.
+
+La proclamation de l'Espagne avait paru quelques mois auparavant;
+l'armée d'observation de l'Autriche était dans les environs de Prague.
+Ces corps de réserve auraient été grossir l'armée d'Italie, si
+l'Autriche avait entrepris quelques hostilités, ou bien ces mêmes corps
+auraient formé une armée pour s'opposer aux Espagnols, si la
+proclamation de leur gouvernement avait été suivie de quelques
+opérations offensives de sa part: ni l'un ni l'autre cas n'était arrivé,
+et l'empereur trouva les légions disponibles à son retour de Tilsit.
+C'est ici que commencèrent les affaires d'Espagne, que je crois
+nécessaire de faire précéder de quelques détails.
+
+On a débité avec affectation dans le monde que M. de Talleyrand avait
+été d'un avis opposé à cette entreprise: il a pu convenir à quelques
+esprits de parti de chercher à établir cette opinion, mais elle est
+contraire à la vérité: non seulement il n'y était point opposé, mais
+encore il la conseilla, et fut celui qui en posa les préliminaires; et
+c'est dans le but de la terminer qu'il pressa tant la conclusion de la
+paix à Tilsit, disant à l'empereur que son affaire la plus importante
+était celle du Midi, d'où tôt ou tard un prince belliqueux pourrait
+tenter d'ébranler son ouvrage, lui faisant remarquer qu'il avait suffi
+d'une proclamation pour mettre tout le pays en alarme, et que, s'il y
+avait eu une seconde bataille d'Eylau, ce qui pouvait arriver au centre
+des provinces russes, où il aurait bien fallu aller si l'on n'avait pas
+fait la paix, il était possible que les Espagnols et les Autrichiens
+arrivassent à Paris avant qu'il pût en être informé; que, d'un autre
+côté, s'il faisait la paix avec l'Angleterre sans avoir réglé à sa
+convenance les affaires d'Espagne, il y fallait renoncer pour jamais,
+parce qu'il retrouverait l'Europe contre lui aussitôt qu'il voudrait en
+entreprendre l'exécution, au lieu que, si on était assez heureux pour
+réussir, on traiterait avec l'Angleterre sur cette base, en faisant,
+d'un autre côté, les sacrifices auxquels on pourrait être obligé de
+souscrire. M. de Talleyrand est le premier qui ait songé à l'opération
+d'Espagne; il avait préparé les ressorts qu'il fallait mettre en jeu
+pour la faire consommer: il est bien vrai qu'il voulut la faire d'une
+autre manière, et peut-être l'eût-il menée à meilleure fin.
+
+Le hasard a voulu que, dans la circonstance où l'on aurait eu le plus
+besoin de toutes les ressources de son esprit, de son habileté et de ses
+talens, qui étaient dans tout le lustre que leur donnaient les succès
+des armes de l'empereur, il se retirât des affaires. Par son absence, on
+fut privé de tous ces moyens d'intrigues dont l'Espagne fourmillait, et
+que M. de Talleyrand avait fait mouvoir à son gré pendant plus de dix
+ans; en sorte que l'on attaqua la politique maladroitement en heurtant
+des intérêts que l'on aurait pu se rendre favorables, si on ne les avait
+pas d'abord effarouchés.
+
+On a dit aussi que c'était par suite de son opposition à cette affaire
+qu'il avait quitté le ministère: c'est une autre erreur, encore plus
+lourde que la première; l'empereur lui en a voulu long-temps d'avoir
+quitté la direction des affaires dans cette circonstance, pour une
+question de vanité. Au retour de Tilsit, il avait fait Berthier
+vice-connétable, ce qui le créait grand-dignitaire; il le remplaça, au
+ministère de la guerre par le général Clarke, dont les talens
+administratifs s'étaient développés en Prusse et à Vienne.
+
+M. de Talleyrand voulait être grand-dignitaire; il souffrait de voir
+l'archichancelier et Berthier au-dessus de lui. Il commença à dire qu'il
+était fatigué; que sa santé ne lui permettait plus de suivre un
+quartier-général; qu'il désirait de tout son coeur servir l'empereur,
+mais qu'il avait besoin de repos: il fit parvenir cela par le moyen des
+femmes qui avaient accès chez l'impératrice, et, enfin, l'empereur
+devina le reste.
+
+Il était trop content de M. de Talleyrand pour lui refuser ce qu'il
+paraissait désirer si vivement; il le fit donc vice-grand-électeur, et,
+ainsi que Berthier l'avait été, il fut remplacé au ministère par M. de
+Champagny. L'empereur fut très fâché de ce changement, surtout dans la
+circonstance qui approchait, et M. de Talleyrand ne tarda pas à s'en
+repentir lui-même, parce que, une fois hors du ministère, il fut en
+butte à une foule d'intrigues et de mauvais propos. On lui prêta toutes
+sortes d'indiscrétions sur des faits antérieurs à sa retraite des
+affaires et sur les projets à venir de l'empereur. L'empereur lui-même
+disait-il quelque chose, on en raisonnait dans tous les sens, et on en
+faisait des critiques méchantes que l'on attribuait à M. de Talleyrand.
+N'ayant plus de conférences particulières, dans lesquelles il aurait pu
+détruire les menées de ses ennemis, ces absurdités, quelque ridicules
+qu'elles fussent, n'en laissaient pas moins une impression fâcheuse dans
+l'esprit de l'empereur.
+
+Il devint bientôt le point de mire de tout ce qui voulait faire fortune
+et participer aux honneurs attachés à la place qu'il venait de quitter.
+On chercha à le rendre odieux à l'empereur; on imagina mille contes,
+productions de gens qui ne peuvent soutenir la concurrence de ceux dont
+ils sont forcés de reconnaître la supériorité; guidés par leurs intérêts
+particuliers, et poussés par les passions de ceux dont ils se sont
+entourés, ils aiment mieux perdre un État entier en étouffant la lumière
+autour du monarque, que de voir pâlir leur étoile en laissant accès aux
+hommes qui véritablement peuvent le servir. L'empereur résista
+long-temps; il continua à voir avec bonté M. de Talleyrand; mais comme
+tout cède à l'importunité qui ne se rebute point, Talleyrand tomba
+bientôt dans une sorte de disgrâce. Il n'abandonna pas néanmoins
+l'entreprise qu'il avait suggérée à l'empereur; au contraire, il la
+suivit avec constance, et profitant, avec son adresse ordinaire, d'une
+inspiration de colère qui était échappée à Charles IV, il alla jusqu'à
+vouloir intervertir l'ordre de succession au trône d'Espagne. Chargé,
+conjointement avec le grand-maréchal, de suivre les négociations que le
+prince de la Paix avait ouvertes au sujet du Portugal, il ne se borna
+pas à demander que Charles IV livrât le commerce de ses colonies aux
+Français, il voulait encore qu'il nous abandonnât celles de ses
+provinces qui touchent nos frontières, et qu'il reçût en échange les
+dépouilles du souverain qui s'était enfui à la vue de nos drapeaux.
+Voici, au reste, une pièce qui fixe l'état où il avait placé la
+question; c'est le compte-rendu de la dernière conférence qui eut lieu à
+ce sujet entre lui et Izquierdo.
+
+ Paris, 24 mars 1808.
+
+ _Au prince de la Paix._
+
+«L'état des affaires ne permet pas d'écrire tous les détails des
+entretiens qu'après mon retour de Madrid j'ai eus ici par ordre de
+l'empereur, avec le général Duroc, grand-maréchal du palais impérial, et
+avec le vice-grand-électeur de l'empire, le prince de Bénévent.
+
+«Je réduis mon discours à l'explication des moyens qui sont proposés
+pour régler et même pour terminer à l'amiable les affaires qui pendent
+entre l'Espagne et la France, car on m'a chargé de les faire connaître à
+mon gouvernement, en recommandant la réponse le plus tôt possible.
+
+«Il est notoire que plusieurs corps de troupes françaises se trouvent à
+présent en Espagne: on ignore quel en sera le résultat. Quelques
+arrangemens entre les gouvernemens des deux nations pourront empêcher de
+mauvais effets et même produire un traité définitif et solennel sur les
+bases qui suivent.
+
+«1re base. Les Français pourront faire leur commerce dans les colonies
+espagnoles aussi librement que s'ils étaient Espagnols, et les
+Espagnols, dans les colonies françaises, comme s'ils étaient Français:
+les uns et les autres paieront les droits de douanes, comme s'ils
+étaient natifs du territoire. Cette prérogative leur appartiendra
+exclusivement, de manière que la France ne l'accordera qu'aux Espagnols,
+et l'Espagne, non plus, qu'aux Français.
+
+«2me base. Le Portugal se trouve aujourd'hui sous le pouvoir de la
+France: la nation française a besoin d'une route militaire pour le
+passage continuel des troupes qui doivent y aller, avec l'objet de
+conserver les garnisons et de défendre le pays contre les incursions des
+Anglais. Il est vraisemblable que cette affaire produira beaucoup de
+dépenses, de chagrins, d'obstacles, et même de fréquentes occasions de
+désordres; tout serait parfaitement arrangé, si l'Espagne possédait
+entièrement tout le Portugal: elle indemniserait la France, en lui
+cédant l'équivalent sur le territoire des provinces contiguës à l'empire
+français.
+
+«3me base. Régler définitivement la succession au trône d'Espagne[28].
+
+«4me base. Faire un traité offensif et défensif d'alliance, en stipulant
+le nombre de troupes que chaque nation doit donner à son alliée dans le
+cas de guerre.
+
+«Voilà les bases sur lesquelles on pourra faire un traité définitif
+capable de terminer heureusement la crise actuelle où les deux États se
+trouvent aujourd'hui; mais, dans les affaires d'une telle nature, je ne
+dois qu'obéir. Quand on parle de l'existence de l'État, de son honneur,
+de son estime et de son gouvernement, les décisions doivent avoir leur
+origine seulement dans le conseil du souverain; néanmoins, mon amour
+ardent pour la patrie m'a inspiré de faire au prince de Bénévent les
+observations qui suivent:
+
+«1°. Accorder aux Français une liberté de commerce égale à celle des
+Espagnols, c'est diviser les Amériques mêmes entre les nations française
+et espagnole; et l'accorder exclusivement, c'est s'éloigner de plus en
+plus de la paix, perdre toutes nos relations commerciales, et celles des
+Français, avec l'Amérique, jusqu'à la signature de la paix avec
+l'Angleterre, excepté seulement le cas où l'arrogance de cette puissance
+serait châtiée. J'ai dit aussi que si mon souverain accédait à cet
+article, il fallait y ajouter, que les marchands français qui voudraient
+fixer leur domicile n'auraient pas les droits de citoyens, mais
+seulement de demeurans, d'après les lois expresses qui ont servi de base
+pour le domicile des étrangers jusqu'ici.
+
+«2°. En parlant de l'affaire du Portugal, j'ai fait une réminiscence du
+traité du 27 octobre dernier. J'ai cherché à faire connaître le
+sacrifice du roi d'Étrurie, que le Portugal tout entier ne vaut rien
+pour l'Espagne, s'il est séparé de ses colonies; que les habitans des
+provinces contiguës aux Pyrénées ne souffriraient pas la perte de leurs
+lois, exemptions, priviléges et langue, moins encore le changement de
+souverain. J'ai ajouté aussi qu'il me serait absolument impossible de
+signer la cession de la Navarre, parce que, si je le faisais, je serais
+sans doute l'objet de l'exécration de tous mes compatriotes, à cause de
+ma naissance en Navarre. À la fin, je n'ai pas hésité à dire que, si
+l'intention définitive est de séparer du royaume d'Espagne lesdites
+provinces contiguës aux Pyrénées, on pourrait créer un autre royaume,
+nommé d'_Ibérie_, pour l'indemnité du roi d'Étrurie, sur les bases de
+conserver aux habitans du pays leurs lois, exemptions, usages et langue,
+et d'appartenir toujours à un prince de la famille royale des Bourbons
+d'Espagne, et, qu'en autre cas, la séparation pourrait avoir lieu sous
+le titre de vice-royauté, avec la condition d'être possédées toujours
+par un prince _Infant d'Espagne_.
+
+«3°. En parlant de la succession au trône d'Espagne, j'ai dit tout ce
+que le roi notre seigneur m'avait fait l'honneur de m'ordonner, ainsi
+que tout ce qui a été nécessaire pour démentir les calomnies inventées
+par les méchans hommes d'Espagne, et racontées ici comme vérités,
+jusqu'au point d'avoir perverti l'opinion publique.
+
+«Relativement à l'alliance offensive et défensive, j'ai demandé au
+prince de Bénévent si l'on projetait de réduire l'Espagne à l'état de la
+confédération du Rhin, en lui imposant l'obligation de fournir des
+troupes, ce qui serait réellement l'assujettir au paiement d'un tribut
+de guerre, par honnêteté sous le nom d'alliance; car si l'Espagne est en
+paix avec la France, jamais elle n'aura besoin des secours français pour
+la défense du territoire espagnol, ainsi qu'on peut le voir dans les
+îles Canariennes, les provinces de Buénos-Ayres et le port du Férol.
+Quant à l'Afrique, elle est comptée pour rien.
+
+«Sur l'affaire du mariage, le prince et moi sommes restés d'accord; il
+n'y a pas eu de difficultés. Mais on m'a dit que dans le traité qui doit
+avoir lieu, sur lesdites bases, on ne parlerait plus de mariage, pour
+lequel il y aura convention séparée.
+
+«Il n'y a pas aussi de difficultés sur le titre d'_Empereur des
+Amériques_ que notre roi doit prendre.
+
+«On m'a dit qu'il fallait répondre, sur l'acceptation des bases, tout de
+suite, sans aucun délai, pour éviter les mauvais effets qui pourraient
+en résulter.
+
+«On m'a dit aussi qu'il fallait omettre tout acte ou mouvement
+d'hostilité capable d'éloigner l'arrangement amiable qui peut encore
+avoir lieu.
+
+«J'ai été interrogé s'il était vrai que le roi notre seigneur projetait
+d'aller en Andalousie; j'ai répondu que je n'en savais rien, et j'ai dit
+la vérité. Croyez-vous (m'a-t-on dit alors) que Charles IV ait déjà fait
+ce voyage? Je crois que non, ai-je répondu, parce que le roi, la reine
+et le prince de la Paix restent tranquilles sur la bonne foi de
+l'empereur.
+
+«J'ai demandé la suspension de l'entrée des troupes françaises dans les
+provinces intérieures de l'Espagne, jusqu'à ce que je reçusse la réponse
+de cette note, et cependant que les troupes françaises qui sont en
+Castille en sortissent. Je n'ai rien obtenu; on m'a fait espérer
+seulement que si les bases étaient acceptées par le roi, on ordonnerait
+que les troupes s'éloignassent de la province où LL. MM. se
+trouveraient.
+
+«Il y a ici des lettres datées d'Espagne, qui disent que quelques
+troupes espagnoles marcheront vers Madrid par la route de Talavera, et
+que V. A. m'en a donné avis par un courrier extraordinaire. J'y ai
+répondu, en disant la vérité sur ce que je savais sur cet article.
+
+«On présume que V. A. était partie pour Séville, en accompagnant le roi
+et la reine; je n'en sais rien, et c'est pourquoi j'ai ordonné au
+courrier qu'il ne s'arrêtât pas jusqu'au lieu de la résidence de V. A.
+
+«Les troupes françaises n'arrêteront pas le courrier, du moins le
+grand-maréchal du palais m'a offert cette sécurité.
+
+ «Paris, 24 mars 1808. EUGÈNE IZQUIERDO.»
+
+La révolution d'Aranjuez était faite lorsque cette dépêche arriva.
+
+ * * * * *
+
+Il s'était passé à Paris, avant mon retour, une autre affaire qui avait
+donné beaucoup d'humeur à l'empereur: c'est lui-même qui me l'a apprise.
+Il avait été peu satisfait de M. Fouché, et celui-ci voyant la France
+entière dans l'ivresse, cherchait tous les moyens, de rentrer en grâce
+en signalant son dévouement. Ce ministre, auquel on prêtait tant de
+lumières et de finesse, était l'homme le plus mal informé de ce qui se
+passait, et l'homme qui connaissait le moins les convenances et l'usage
+du monde: c'était la conséquence naturelle de l'état dans lequel il
+était resté. Ayant appartenu à tous les partis de la révolution, et les
+ayant tour à tour abandonnés pour suivre le plus heureux dans le moment,
+il n'avait pu se défaire des habitudes que cette manière de vivre lui
+avait fait contracter; il était toujours dominé, lorsqu'au contraire il
+croyait lui-même diriger les conducteurs. En suivant cette marche il se
+trompait souvent; aussi l'empereur disait-il de lui: «M. Fouché veut
+toujours être mon guide et conduire la tête de toutes les colonnes; mais
+comme je ne lui dis jamais rien, il ne sait pas où il faut aller, et il
+s'égare toujours.»
+
+Je ne sais où M. Fouché avait pris que l'empereur voulait, ou du moins
+était occupé d'un divorce. Comme il voyait que l'on ne négligeait rien
+pour resserrer l'alliance avec la Russie, il imagina que, sans lui, on
+n'aurait pas observé qu'il y avait dans la famille impériale russe une
+princesse charmante, digne de la plus belle couronne du monde, dont elle
+aurait encore rehaussé l'éclat par tous ses brillans avantages. On lui
+dit que l'empereur avait quelque scrupule de séparer sa destinée de
+celle d'une personne qu'il avait associée à son existence, et qui lui
+témoignait sa reconnaissance par les soins les plus vigilans dans tout
+ce qui pouvait l'intéresser.
+
+M. Fouché entreprend de se placer entre les deux époux, et de faire
+sortir de la tête de quelques sénateurs dont les opinions étaient
+réglées d'ordinaire sur la sienne, l'idée de témoigner à l'impératrice
+qu'elle ferait une démarche utile à l'État et en même temps agréable à
+l'empereur, en lui proposant elle-même un divorce dont il n'osait
+l'entretenir: il parla à ces sénateurs comme un homme qui avait une
+instruction conforme au langage qu'il leur tenait, et tous approuvèrent;
+aucun n'eut garde de faire la moindre objection. Le ministre, qui se
+croit fort d'une opinion manifestée par d'autres, qu'il avait commencé
+par établir, pousse l'audace jusqu'à venir lui-même trouver
+l'impératrice, et ne craint pas de déchirer son coeur en l'entretenant de
+la nécessité de faire un sacrifice si douloureux pour elle; il lui parle
+du voeu du sénat et de la reconnaissance nationale.
+
+La première pensée qui vint à l'impératrice fut que le ministre de la
+police n'était que l'interprète de l'empereur, qui n'avait pas voulu
+être témoin de ses larmes, et lui avait donné cette commission; mais
+elle ne se déconcerta pas et lui répondit: «Monsieur, je dois ici
+l'exemple de l'obéissance aux ordres de l'empereur; vous pouvez aller
+lui dire qu'aucun sacrifice ne me coûtera, lorsqu'il sera accompagné de
+la pensée consolante de m'être conformée à ses désirs.» Elle laissa le
+ministre dans le salon et rentra chez elle. Ce n'était pas là ce que M.
+Fouché voulait; il espérait nouer une longue conversation avec
+l'impératrice, et la porter à cette démarche comme d'elle-même, en
+faisant disparaître ce qui était relatif au sénat et à lui, au lieu que
+ce congé qu'il reçut lui laissa tout le caractère officiel qu'il avait
+pris pour son introduction.
+
+L'empereur, qui dans la journée descendait souvent de son cabinet chez
+l'impératrice, la trouva ce jour-là tout en larmes, et voulut en savoir
+la raison; elle lui répondit: «Pouvez-vous me le demander, après ce que
+vous m'avez fait dire. «C'était une énigme pour lui: il se la fit
+expliquer, et resta stupéfait de l'audace de son ministre: il l'envoya
+chercher, et jamais personne, dans quelque condition qu'il soit, n'a été
+traité comme le fut le ministre de la police dans cette circonstance;
+l'empereur était indigné, et l'on ne doit attribuer qu'à la facilité
+avec laquelle il pardonnait les injures qui lui étaient personnelles,
+qu'il lui ait permis de continuer l'exercice de ses fonctions dans une
+place dont on pouvait si facilement abuser; mais il n'eut plus aucune
+confiance en lui, et le considéra comme un homme qui avait un système
+personnel à lui, auquel système il rapportait les affaires d'État; mais
+dont tout le talent était de la subtilité, et qui n'avait que de
+l'intrigue sans aucune suite d'idée, et particulièrement point
+d'attachement pour lui. S'il s'était trouvé là un homme en état
+d'exercer son emploi, il en aurait été pourvu à l'instant.
+
+Cette audace du ministre de la police était seule capable de faire
+rompre une alliance de cette nature avec la Russie, s'il y avait eu
+toutefois des ouvertures de ce genre, parce qu'il donna tant de
+publicité à ce projet pour en paraître l'auteur, que l'empereur n'aurait
+eu l'air d'avoir contracté cette union que par la force d'une opinion
+formée par son ministre, et dès-lors il n'en aurait retiré aucun fruit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Formation de la gendarmerie d'élite.--Composition de ce corps.--Hôpital
+de Sedan.--Création d'une nouvelle noblesse.--L'empereur ne haïssait pas
+l'opposition.
+
+
+M. Fouché parvint à se faire pardonner; il employa le grand-duc de Berg,
+qui avait plusieurs raisons de le ménager, comme on le verra par la
+suite de ces Mémoires; il s'appuya aussi de quelques membres de la
+famille de l'empereur, qui avaient la faiblesse de croire qu'ils étaient
+redevables à M. Fouché de tout le bien que l'empereur leur faisait;
+qu'il écartait de son esprit tout ce que de prétendus méchans ne
+cessaient de lui rapporter sur leur intérieur, tandis que jamais
+personne n'en parlait à l'empereur, que lui, Fouché. Il avait une
+habitude de lui dire: on a débité telle mauvaise chose qui aurait pu
+nuire au prince un tel ou à madame une telle; on a tenu tel ou tel
+mauvais propos; mais j'ai empêché que cela n'allât plus loin. On ne lui
+avait rien dit; on ne disait ni ceci, ni cela; c'était lui qui avait
+inventé les mauvais propos, et qui les mettait sur le compte d'un autre;
+il en imposait à l'empereur en venant lui faire un faux rapport, auquel
+il avait soin de faire une préface piquante; il avait beau y mettre de
+l'esprit, son crédit était usé.
+
+C'est dans ce temps-là qu'il a le plus abusé de la facilité qu'il avait
+de jeter, sur la gendarmerie d'élite, tout l'odieux de son
+administration et de ses actes particuliers. Il avait l'habitude, après
+avoir attiré sur un individu une mesure de rigueur qui était la suite
+d'un rapport qu'il avait fait précédemment, de dire aux personnes qui
+s'intéressaient à celle qu'il avait fait frapper: «Ce n'est pas ma
+faute; l'empereur ne me consulte plus: aussi il fait des choses en dépit
+du bon sens; il a sa gendarmerie qui fait sa police; moi je n'ai plus
+rien à faire qu'à prendre garde à moi-même, car un jour cela pourrait
+bien être mon tour.»
+
+C'est par des discours aussi artificieux que ce ministre astucieux
+éloignait de lui tout l'odieux des mesures qu'il faisait prendre à
+l'empereur. Lorsque je serai à l'époque où je lui ai succédé, je
+rapporterai plus en détail ce qui le concerne.
+
+C'est ici le moment de parler de cette gendarmerie d'élite, qui a été si
+utile au ministre de la police pour voiler ses opérations, et être
+accablée de l'odieuse opinion qu'il en avait donnée ou qu'il avait
+laissé établir sur elle.
+
+C'est moi qui ai créé ce corps, et je l'ai commandé huit ans; j'atteste
+ici que jamais je n'ai reçu de l'empereur aucun ordre d'en employer les
+gendarmes à un service qui ne fût pas rigoureusement conforme à leur
+institution, et particulièrement aux dispositions des lois à l'égard de
+la gendarmerie. Jamais l'empereur ne les a chargés d'aucune police
+secrète, et j'atteste sur l'honneur, qu'avant d'être moi-même le chef de
+celle de l'État, je n'avais pas la première idée de ce que cela pouvait
+être; je me suis dit souvent qu'il aurait été heureux pour moi que la
+gendarmerie d'élite m'eût offert quelques ressources en ce genre; mais
+personne de ce corps n'y entendait rien, pas plus que moi alors. Je vais
+plus loin; dans les huit ans que je l'ai commandée, je n'ai pas connu un
+seul individu, dans ses rangs, auquel on eût osé aller proposer une
+commission du genre de celles qu'on les accuse d'avoir remplies, et la
+plupart de leurs accusateurs ou détracteurs n'auraient pas osé leur dire
+en face la moindre partie de ce qu'on a imprimé contre eux depuis; je
+n'avais pas un gendarme qui n'eût été sous-officier dans les rangs de
+l'armée; tous m'étaient attachés parce que je ne craignais pas de
+paraître pour les défendre contre la calomnie, et leur faire obtenir
+justice. Leur attachement était la suite de leur estime, et quelle que
+soit la persévérance de la basse récrimination qui les a fait dissoudre,
+ils n'en sont que plus recommandables à l'estime publique. Quant à moi,
+je regarderai toute m'a vie comme des jours heureux ceux où je pourrai
+être utile à quelques uns d'eux.
+
+Il y avait encore à Paris, au moment de mon retour de Russie, quelques
+unes des députations que les départemens avaient envoyées pour
+complimenter l'empereur; celle de mon département (les Ardennes) était
+de ce nombre; elle vint me faire une visite, et me donna en corps un
+dîner comme à un compatriote qu'elle estimait. Cette circonstance mit le
+comble à tout ce que j'éprouvais de satisfaction à cette époque-là.
+
+Parmi la députation du département des Ardennes, il y avait le maire de
+la ville de Sedan, qui, avec quelques députés de cette ville, était en
+instance pour obtenir d'abord un bâtiment de l'État pour un
+établissement de bienfaisance publique, et qui, en second lieu,
+sollicitait la remise, à l'hôpital militaire de cette ville, de la
+dotation que le maréchal de Turenne lui avait donnée sur ses biens en la
+fondant[29]. Cette dotation avait été engloutie dans la révolution, et
+les héritiers de la maison de Bouillon, ayant eu leur fortune en grande
+partie confisquée, entendaient que le paiement de cette dotation fût
+reversé sur la portion des biens dont ils avaient été dépouillés. Le
+ministère observait avec raison que si l'empereur commençait une fois à
+faire droit à une réclamation de ce genre, toutes les villes qui étaient
+dans le même cas que Sedan viendraient successivement réclamer, et qu'il
+n'y avait aucune raison pour leur refuser ce que l'on aurait accordé à
+celle-ci, en sorte que leur demande fut écartée.
+
+Mes compatriotes espéraient que je pourrais vaincre les obstacles qu'ils
+avaient rencontrés, et me priaient de les aider. Je saisis cette
+occasion de leur témoigner combien j'étais attaché aux lieux où j'étais
+né. Je donnai procuration au maire de Sedan, M. de Neuflize, l'homme le
+plus considérable du pays, qui voulut bien s'en charger, de chercher
+près de la ville une partie de bien d'une valeur égale au revenu de la
+dotation du maréchal de Turenne, et à l'abri de toute espèce de
+révolution, de confiscation ou aliénation, libre d'hypothèque, dont on
+pût faire l'acquisition de suite, et que j'en ferais les fonds, en
+mettant pour condition que cette acquisition ne serait rien autre chose
+que la reconstitution de la dotation du maréchal de Turenne, telle
+qu'elle existait avant la révolution, aux mêmes obligations de
+reconnaissance envers sa mémoire, c'est-à-dire que ses armoiries
+seraient replacées dans l'église, et que tous les ans, au 26 de juillet,
+pour anniversaire de sa mort, on y célébrerait le service divin, comme
+cela était d'habitude avant la révolution. Il fallut un rapport du
+conseil d'État à l'empereur sur toutes ces propositions, qui furent
+sanctionnées par un décret, et c'est depuis cette époque que l'hôpital
+militaire de Sedan a recouvré ce qu'il avait perdu, c'est-à-dire une
+rente de 1,200 fr., pour le capital de laquelle j'ai donné de mes
+économies 40,000 fr.
+
+C'est aussi au mois de janvier 1808, et pendant le mois de février
+suivant, que l'empereur faisait discuter au conseil d'État son projet de
+recréer une noblesse. Cette question causa beaucoup de débats; elle
+trouva des contradicteurs, et il est à remarquer que l'empereur, à qui
+on supposait des idées de despotisme, affectait toujours de faire
+prendre, dans des cas semblables, la parole à ceux des conseillers
+d'État qu'il savait être d'une opinion opposée à la sienne; il
+recommandait toujours que l'on parlât franchement, disant quelquefois,
+sur cette matière comme sur d'autres: «Ne ménagez pas la question
+pendant qu'on la discute, parce qu'une fois qu'elle aura passé, et que
+le décret en aura été signé, il n'y aura plus à y revenir, ni à se
+plaindre.»
+
+Il n'en a jamais voulu à personne pour avoir manifesté franchement de
+l'opposition à ses opinions; il aimait qu'on les combattît, et il ne lui
+en coûtait aucun effort pour revenir à celle qui lui était démontrée
+être la plus raisonnable: c'était une bonne note dans son esprit, en
+faveur de celui qui lui avait donné quelque lumière en lui résistant.
+
+Cette question de noblesse fut vivement discutée; il en coûtait à tous
+les hommes de la révolution de devenir transfuges à leur parti; mais,
+cependant, elle passa, soit que la raison ou l'amour-propre l'eût
+emporté, et, dans le mois de février, l'empereur créa seize ducs avec un
+grand nombre de comtes et de barons; il me fit l'honneur de me
+comprendre dans les seize premiers, et d'ajouter à cette faveur une
+riche dotation, que j'ai perdue par suite des revers qui ont causé des
+pertes semblables à tout ce qui vivait de ses bienfaits.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Le prince de la Paix dispose souverainement de toutes les ressources de
+la monarchie espagnole.--Animadversion de la nation.--Il est forcé
+d'avoir recours aux partis extérieurs.--La duchesse d'Orléans, M. de La
+Bouillerie.--Nos troupes s'emparent d'une partie de
+l'Espagne.--Conjuration d'Aranjuez.--Ferdinand proclamé roi d'Espagne.
+
+
+Au mois de février 1808, l'empereur avait fait approcher sur l'extrême
+frontière d'Espagne les troupes dont j'ai parlé plus haut; le Portugal
+était occupé, et la politique de la Russie se dessinait de manière à
+donner de la sécurité. Il avait signé, à Fontainebleau, le 27 octobre
+1807, un traité avec l'Espagne, en vertu duquel une partie des provinces
+portugaises restait en dépôt, dans nos mains, jusqu'à la paix; une autre
+passait sous la domination de la reine d'Étrurie, qui nous cédait, en
+échange, la Toscane; le reste constituait une autre souveraineté pour le
+prince de la Paix, qui n'avait assurément pas obtenu cette élévation au
+suprême pouvoir, sans quelque retour en services du genre de ceux qu'il
+pouvait nous rendre, comme on pourra le juger.
+
+Cet homme, qu'une faveur extraordinaire avait mis à la tête de toutes
+les affaires d'Espagne, gouvernait la monarchie en maître absolu, depuis
+plus de dix ans; il avait établi son pouvoir en faisant nommer ses
+créatures aux emplois civils, militaires et ecclésiastiques, tant en
+Espagne que dans les Indes.
+
+Il était devenu l'arbitre de toutes les grâces, et s'était si bien rendu
+maître des décisions du roi, qu'il répondait à tout ce qu'on lui
+demandait: voyez Emmanuel (le prince de la Paix s'appelait Emmanuel
+Godoi). Cette suprême autorité avait élevé contre lui une masse de
+haine, qui contre-balançait la faveur dont il était comblé, parce qu'il
+avait nécessairement commis beaucoup d'injustices pour établir sa
+puissance. Le prince des Asturies était déjà entré au conseil; il avait
+eu aussi à se plaindre des hauteurs du favori, qui ne craignait pas de
+le blesser, en laissant apercevoir la source d'un despotisme qui ne
+s'arrêtait même pas devant l'héritier de la couronne. Plus celui-ci
+avançait en âge, plus il portait d'ombrage au prince de la Paix, qui ne
+dissimulait plus son aversion pour lui. De son côté, le prince des
+Asturies devint son ennemi, au point de saisir toutes les occasions de
+travailler à sa perte; il y était encouragé par l'opinion publique, qui
+faisait une justice sévère de la cour, et qui, ainsi que la fierté
+nationale, tournait ses regards vers lui, et y rattachait ses
+espérances.
+
+De tous côtés on s'élevait contre le prince de la Paix, qui voyait
+s'échapper un pouvoir qu'il exerçait depuis long-temps; bientôt il dut
+recourir aux derniers expédiens pour le ressaisir. Il avait senti,
+depuis long-temps, le besoin de consolider son autorité par la
+protection d'une puissance étrangère, et il n'avait rien négligé pour se
+rendre agréable à la France, qui avait accepté tout ce qui pouvait être
+utile à son influence en Espagne, dont ce favori disposait sous tous les
+rapports, et lui était ainsi devenu nécessaire à sa cour, qui le croyait
+plus agréable que qui que ce soit à la France. Ses ennemis saisirent
+encore ce moyen pour lui nuire, en disant qu'il était un traître; qu'il
+avait vendu l'Espagne à la France, et en avait fait une de ces
+vice-royautés, dans lesquelles on n'obéissait plus qu'aux ordres de
+l'empereur.
+
+D'un autre côté, on attribuait à la France tout le mal dont on croyait
+avoir à se plaindre en Espagne, et on l'accusait d'y soutenir le prince
+de la Paix. Cet état de choses amenait tous les jours de l'aigreur entre
+les partisans du prince des Asturies et les créatures du favori, qui
+craignaient sa disgrâce autant que les premiers désiraient son renvoi.
+Les conseils du prince royal ne furent sans doute pas assez prudens, et
+s'échauffèrent un peu en voyant la chaleur de l'opinion publique; ils
+firent peut-être entrer dans son esprit le projet d'arrêter l'ambition
+du prince de la Paix, en l'en rendant lui-même victime. Celui-ci, voyant
+une catastrophe s'approcher, et toute l'Espagne prononcée, jugea qu'il
+était perdu, lorsque les troupes françaises avancèrent sur le territoire
+espagnol pour l'exécution du traité de Fontainebleau, dont il avait le
+secret à peu près tout seul, et qui même n'était pas signé. Mais il vit
+bien que l'on ne manquerait pas d'attribuer l'invasion qui en serait la
+suite, au désir de le protéger personnellement.
+
+En conséquence, pour consolider le reste du pouvoir qui lui était encore
+nécessaire pour l'exécution de son projet, il ne vit de ressource que de
+décider le roi Charles IV à écrire à l'empereur, pour lui faire part des
+mésintelligences qui divisaient l'Espagne, et qu'il était assez
+malheureux pour être forcé de reconnaître une trame contre ses jours,
+ourdie jusque dans son propre palais, par des malheureux qui entouraient
+son fils; et, en même temps, qu'il lui annonçait le projet d'en faire un
+exemple, il lui demandait des conseils[30].
+
+Ce dernier coup de vigueur rendit une nouvelle autorité au prince de la
+Paix, mais il ne lui ramena pas l'opinion publique, qui s'attacha tout
+entière au prince des Asturies, que l'on considéra comme sa victime.
+
+Le prince des Asturies se vit dans une mauvaise position: on avait
+arrêté ses plus fidèles partisans; on informait contre eux; il avait
+tout à craindre des entreprises d'un homme à qui sa perte était
+nécessaire. Il chercha à se mettre en mesure contre la malveillance du
+favori; déjà il s'était adressé à l'empereur, et avait trouvé moyen de
+lui faire parvenir une lettre, dans laquelle il lui demandait sa
+protection contre des intrigans qui avaient juré sa perte, et voulaient
+le rendre victime de l'ambition d'un homme qui ne mettait plus de bornes
+aux humiliations qu'il lui faisait éprouver.
+
+L'empereur avait répondu à la lettre du roi, mais il avait gardé le
+silence à l'égard du prince des Asturies. Cette circonstance arriva au
+retour du voyage que l'empereur avait fait en Italie, et je crois même
+que c'est au moment de partir pour s'y rendre, qu'il reçut les deux
+lettres dont je viens de parler.
+
+Lorsque les troupes françaises entrèrent en Espagne, elles
+rencontrèrent, en Catalogne, M. le prince de Conti, madame la duchesse
+de Bourbon et madame la duchesse d'Orléans, qui y vivaient paisiblement,
+depuis que, pour vendre leurs biens, le Directoire les avait obligés à
+sortir de France, en leur faisant, à chacun, une pension de 20 ou 25,000
+francs, qui leur étaient payés sur des certificats de vie, et en suivant
+toutes les formalités prescrites pour les plus simples particuliers, qui
+sont rentiers viagers de l'État; en sorte que ces princes étaient soumis
+à tout ce qu'il y avait de plus outrageant, quoiqu'on ne leur payât pas
+le dixième de ce qu'on leur avait pris, après les avoir forcés de
+quitter la France. Ils avaient sans doute jugé inutile de réclamer. Les
+choses étaient toujours restées dans cet état, lorsque l'empereur en
+entendit parler, pour la première fois, par le général Canclaux, qui a
+donné l'éveil sur la situation de ces princes: il était resté l'ami
+chaud du prince de Conti. Puis le ministre des finances, M. le duc de
+Gaëte vint l'en entretenir, et l'informer de tout ce qui était relatif à
+ces princes. M. le duc de Gaëte avait fait son affaire personnelle de
+celle-ci, et il connaissait si bien l'âme de l'empereur, qu'il avait
+joint, au rapport qu'il lui faisait, un projet de décret pour porter
+chaque pension à 60,000 francs, au lieu des 20 ou 25 du Directoire, et
+portant dans sa rédaction que ces pensions seraient payées aux lieux de
+la résidence de chacun des princes, par le soin du ministre du trésor,
+qui verserait, pour cela, ces sommes à une maison de banque de Paris,
+qui avait ordre de payer exactement, et de se pourvoir au trésor.
+
+L'empereur signa de suite, en remerciant le ministre des finances. Ainsi
+disparurent les formalités auxquelles on avait assujetti ces illustres
+infortunés. Elles étaient telles qu'ils étaient obligés d'avoir un
+procureur fondé de pouvoirs à Paris, et de lui envoyer des certificats
+de vie signés des agens de la république, qui, sans doute, grapillaient
+comme de coutume, autour de l'infortune.
+
+L'empereur avait de même fait une pension à la nourrice de feu M. le
+dauphin, ainsi qu'à celle de madame la duchesse d'Angoulême; c'était
+madame la comtesse de Ségur, la mère, qui les lui avait demandées. Mais
+une chose qui ne peut s'expliquer que par l'esprit de réaction, c'est
+que, dans le commencement de la restauration, cette pension a été
+supprimée, et n'a été payée de nouveau que long-temps après.
+
+On a beaucoup dit que l'empereur était tyran et avide de spoliations; le
+fait suivant prouve que ces actes étaient toujours l'oeuvre du ministre
+proposant.
+
+Le domaine extraordinaire était sous la direction de M. de La
+Bouillerie, c'est-à-dire les caisses, car M. Defermon en était
+l'intendant, et l'on avait réuni à ce domaine toutes les saisies
+provenant de l'exécution des décrets prohibitifs de Berlin et de Milan.
+Un jour, M. de La Bouillerie reçut, de l'intendant, l'avis qu'une saisie
+de deux navires venait d'être faite au Havre; qu'elle était évaluée
+environ 800,000 fr., dont il lui ordonnait de surveiller et de faire
+opérer la rentrée. Il était fort tard quand M. de La Bouillerie reçut
+cet avis, ainsi que les pièces qui l'accompagnaient.
+
+Il y remarqua une extension outrée, que l'on s'était efforcé de donner
+au sens des décrets de Berlin et de Milan, pour atteindre ces deux
+navires. Il fit sur-le-champ un rapport particulier à l'empereur, chez
+lequel il avait le droit d'entrer à toute heure; mais comme il était
+déjà fort tard, et qu'il pouvait se faire que l'empereur ne pût pas lire
+son rapport, M. de La Bouillerie écrivit lui-même en haut de la marge:
+
+«Il est urgent d'envoyer de suite un courrier au Havre, porter l'ordre
+de rendre les deux navires saisis.»
+
+M. de La Bouillerie porta lui-même son rapport. L'empereur le fit entrer
+de suite; il feuilleta le rapport, qui était très long, et, sans le
+lire, il mit, de sa main, sous l'émargement de La Bouillerie, ces mots:
+_Approuvé_. NAPOLÉON; ordonna à M. de La Bouillerie d'expédier l'ordre,
+et garda le rapport, en lui disant de revenir le lendemain. Le courrier
+fut expédié dans la nuit, et les navires rendus. Le lendemain, La
+Bouillerie s'étant fait présenter, l'empereur lui dit: «j'ai lu votre
+rapport, et je vous remercie d'avoir empêché que l'on me fît commettre
+cette odieuse injustice; c'est comme cela qu'il faut me servir.»
+
+Je reprends ma narration.
+
+Lorsque les troupes furent arrivées sur les frontières, on les fit
+entrer dans Saint-Sébastien, Pampelune, Roses, Figuières et Barcelone,
+et dès-lors commencèrent nos premiers actes vis-à-vis des Espagnols.
+Cette entrée sur le territoire fut attribuée au prince de la Paix, par
+la partie adverse, et aux intrigues des partisans du prince des
+Asturies, par ceux du prince de la Paix. Cette rivalité hâta le
+dénoûment des événemens: le prince de la Paix avait l'air de croire que
+ces prises de possession, et cette marche de troupes, n'avaient lieu que
+pour assurer l'exécution du traité de Fontainebleau.
+
+Le prince des Asturies, de son côté, ne voulait y voir qu'une trahison
+du prince de la Paix, parce que l'opinion la plus générale l'accusait de
+nous être vendu.
+
+Le prince de la Paix lui-même joua l'homme effrayé, et peut-être
+l'était-il réellement de la marche de nos troupes, qui étaient, d'une
+part, arrivées à Burgos, et, de l'autre, entrées à Barcelone. Il déclara
+qu'il n'y avait d'autre parti à prendre, pour la famille royale, que de
+se retirer à Séville, et d'appeler la nation espagnole aux armes. Il
+était convenu qu'il jouerait ce rôle pour faire partir le roi et sa
+famille pour l'Amérique; qu'il les quitterait clandestinement à Séville,
+pour venir jouir des avantages que lui assurait le traité de
+Fontainebleau. Telle est la version que j'ai entendu faire, mais je n'ai
+rien vu qui m'autorise à le penser, du moins quant au dessein de venir
+jouir des vastes États qu'il s'était assurés. Loin de là, le prince de
+la Paix connaissait le décret de Milan, qui nommait Junot gouverneur du
+Portugal, et le chargeait de l'administrer au nom de l'empereur. Il
+n'était donc plus question de la principauté des Algarves, et, sans
+doute, ce prince ne se faisait plus illusion sur sa principauté. Il fit
+assembler le conseil du roi au palais d'Aranjuez, et après y avoir
+exposé les malheurs qui menaçaient la monarchie, il fit prévaloir son
+avis et arrêter le départ de la famille royale pour Séville. C'est en
+sortant de ce conseil que le prince des Asturies dit aux
+gardes-du-corps, en traversant la salle dans laquelle ils se tenaient:
+
+«Le prince de la Paix est un traître; il veut emmener mon père,
+empêchez-le de partir.» Ce propos courut bientôt la ville, et la
+populace se porta au palais du prince de la Paix, y mit tout en pièces,
+et après les plus minutieuses recherches, elle le trouva caché dans un
+grenier: il serait infailliblement devenu victime de ses fureurs, si,
+pour le sauver, on ne se fût servi du nom même du prince des Asturies
+pour le mener en prison.
+
+Ce signal de révolte donné, elle prit presque aussitôt des caractères
+qui effrayèrent le roi. On profita de ce moment pour lui demander son
+abdication en faveur de son fils; il la donna pour sauver sa vie, et
+resta dans sa résidence pendant que le prince des Asturies vint à
+Madrid.
+
+Cet événement a sans doute été accompagné de beaucoup de détails qu'il
+serait intéressant de rapporter; mais la crainte d'être inexact m'oblige
+à n'en parler que sommairement.
+
+Cette révolution fut annoncée, sur tous les points de l'Espagne, par des
+courriers; et la joie d'être débarrassé du prince de la Paix y excita de
+l'enthousiasme.
+
+Le grand-duc de Berg était arrivé à l'armée lorsqu'il apprit cet
+événement; il reçut, par la même occasion, une lettre de Charles IV pour
+Napoléon, par laquelle le roi d'Espagne faisait part à son allié de la
+violence qui lui avait été faite.
+
+«Monsieur mon frère, lui mandait-il, vous apprendrez sans doute avec
+peine les événemens d'Aranjuez et leurs résultats; V. M. ne verra pas
+sans quelque intérêt un roi qui, forcé d'abdiquer la couronne, vient se
+jeter dans les bras d'un monarque son allié, se remettant en tout à sa
+disposition, qui peut seule faire son bonheur, celui de toute sa famille
+et de ses fidèles sujets. Je n'ai déclaré me démettre de ma couronne en
+faveur de mon fils, que par la force des circonstances, et lorsque le
+bruit des armes et les clameurs d'une garde insurgée me faisaient assez
+connaître qu'il fallait choisir entre la vie et la mort, qui eût été
+suivie de celle de la reine. J'ai été forcé d'abdiquer; mais rassuré
+aujourd'hui, et plein de confiance dans la magnanimité et le génie du
+grand homme qui s'est toujours montré mon ami, j'ai pris la résolution
+de me remettre en tout ce qu'il voudra bien disposer de mon sort, de
+celui de la reine et de celui du prince de la Paix. J'adresse à V. M. I.
+et R. une protestation contre les événemens d'Aranjuez et contre mon
+abdication. Je m'en remets et me confie entièrement dans le coeur de V.
+M. Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+«De V. M. I. et R., le très affectionné frère et ami,
+
+ «CHARLES.»
+
+«Je proteste et déclare que mon décret du 19 mars, par lequel j'ai
+abdiqué la couronne en faveur de mon fils, est un acte auquel j'ai été
+forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l'effusion du sang de mes
+sujets bien aimés; il doit, en conséquence, être regardé comme nul.
+
+ «CHARLES.»
+
+ Aranjuez, 21 mars 1808.
+
+Le grand-duc de Berg envoya cette lettre à l'empereur, et le prévint
+qu'il marchait, avec l'armée, sur Madrid, où il entra dans les premiers
+jours d'avril 1808.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Réflexions de Napoléon au sujet de la révolution d'Aranjuez.--Je pars
+pour Madrid.--Instructions que me donne l'empereur.--L'infant don
+Carlos.--L'épée de François Ier.--Lettre de l'empereur au grand-duc de
+Berg.
+
+
+L'empereur reçut ce courrier, à Saint-Cloud, un samedi soir. Le
+lendemain, dimanche, à la messe, il paraissait un peu préoccupé, quoique
+cela ne fût pas son habitude. Il avait fait partir la veille son
+ambassadeur, M. de Tournon, pour porter au grand-duc de Berg de
+nouvelles instructions.
+
+Il m'envoya chercher, après que tout le monde fut retiré, et, me
+conduisant dans le parc, où nous restâmes deux heures, il me parla
+ainsi:
+
+«Vous allez partir pour Madrid. On me mande de cette ville que le roi
+Charles IV a abdiqué et que son fils lui succède, et en même temps l'on
+m'apprend que cela est arrivé à la suite d'une révolution dans laquelle
+le prince de la Paix paraît avoir succombé, ce qui me donne à penser que
+l'abdication du roi n'a pas été volontaire. J'étais bien préparé à
+quelques changemens en Espagne; mais je crois voir, à la tournure des
+affaires, qu'elles prennent une marche tout autre que je ne croyais.
+Voyez notre ambassadeur, et dites-moi ce qu'il a fait dans tout cela.
+Comment n'a-t-il pas empêché une révolution que l'on ne manquera pas de
+m'attribuer, et dans laquelle je suis forcé d'intervenir? Avant de
+reconnaître le fils, je veux être instruit des sentimens du père: c'est
+lui qui est mon allié, c'est avec lui que j'ai des engagemens; et s'il
+réclame mon appui, je le lui donnerai tout entier, et le remettrai sur
+le trône en dépit de toutes les intrigues. Je vois maintenant qu'il
+avait raison d'accuser son fils d'avoir tramé contre lui: cet événement
+le décèle; et jamais je ne donnerai mon assentiment à une pareille
+action, elle déshonorerait ma politique et tournerait un jour contre
+moi.
+
+«Mais si l'abdication du père est volontaire, et, pour qu'elle le soit,
+il faut qu'elle en porte les caractères, au lieu que celle-ci n'a que
+ceux de la violence, alors je verrai si je puis m'arranger avec le fils
+comme je m'arrangeai avec le père.
+
+«Lorsque Charles-Quint abdiqua, il ne se contenta pas d'une déclaration
+écrite, il la rendit authentique par les cérémonies d'usage en pareil
+cas, il la renouvela plusieurs fois, et ne remit le pouvoir seulement
+qu'après que tout le monde fut convaincu que rien autre chose que sa
+volonté ne l'avait porté à ce sacrifice.
+
+«Cette abdication avait un bien autre caractère que celle d'un souverain
+dont on viole le ministère, et que l'on met entre la mort et la
+signature de cet acte.
+
+«Rien ne pourra me le faire reconnaître, avant qu'il ne soit revêtu de
+toute la légalité qui lui manque; autrement, il suffira d'une troupe de
+traîtres qui s'introduira, la nuit, chez moi, pour me faire abdiquer et
+renverser l'État.
+
+«Si le prince des Asturies règne, j'ai besoin de connaître ce prince, de
+savoir s'il est capable de gouverner lui-même, et, dans ce cas, quels
+sont ses principes.
+
+«S'il doit gouverner par ses ministres, je veux savoir par quelle
+intrigue il est dominé, et si nos affaires pourront rester à cette cour
+sur le pied où elles étaient à la cour du roi son père.
+
+«Je ne le crois pas, parce que les extrêmes se touchent en révolution;
+et il est vraisemblable qu'un des grands moyens de popularité du nouveau
+roi aura été l'intention manifestée de suivre une marche opposée à celle
+de son père, qui, lui-même, m'avait déjà donné de l'inquiétude après
+Iéna.
+
+«Sans doute les alentours du prince des Asturies seront différens, et il
+fera bien; cela m'importe peu. Le roi son père trouvait bien la manière
+dont il s'était établi, ce n'était pas à moi à le désapprouver: j'avais
+fini par m'en accommoder et par m'en trouver très bien.
+
+«Je voudrais pouvoir m'établir sur le même pied avec le fils, et finir
+d'une manière honorable avec le père.
+
+«Si, comme je le crains, le fils a donné dans une marche opposée, il se
+sera entouré de tout ce que le roi Charles IV avait éloigné de sa cour
+et de ses affaires; alors je dois m'attendre à avoir des embarras, parce
+que, les hommes se gouvernent le plus souvent par leurs passions, et que
+ceux-ci, ayant attribué leur disgrâce à l'influence de la France, ne
+laisseront échapper aucune occasion de s'en venger, si je leur en laisse
+le temps et les moyens.
+
+«Lorsque j'ai fait la paix avec les Russes, je pouvais rétablir la
+Pologne, dont les sentimens étaient tout à moi. La confiance que j'ai
+eue dans l'empereur de Russie, pour maintenir la paix en Europe et me
+garantir, par son alliance, de nouvelles entreprises semblables à celles
+dont j'ai heureusement triomphé, m'a fait abandonner mon projet, à la
+renonciation duquel j'ai mis pour condition que l'empereur de Russie se
+rendrait médiateur de la paix à laquelle je désire enfin amener
+l'Angleterre, et qu'en cas de refus de la part de cette puissance, il
+s'unirait avec moi dans la guerre contre elle, malgré tout ce que la
+Russie a à souffrir d'une privation de commerce avec l'Angleterre!
+
+«Il faudrait que l'on eût bien peu de sens en Espagne, si on croyait
+que, n'ayant retiré que ce seul avantage de tous ceux que m'offrait une
+guerre heureuse, je laisserais les Espagnols me préparer de nouveaux
+embarras en s'alliant avec l'Angleterre, et donnant par là, à cette
+puissance, des avantages beaucoup au-dessus de ceux que la déclaration
+de guerre des Russes leur fait perdre.
+
+«Je crains tout d'une révolution dont je ne conçois ni la direction ni
+l'intrigue; le mieux du mieux serait d'éviter une guerre avec l'Espagne;
+elle serait une sorte de _sacrilége_ (ce fut son expression); mais je ne
+balancerai pas à la faire à la maison de Bourbon, si le prince qui veut
+gouverner cet État adoptait une politique semblable.
+
+«Je me trouverais alors dans la même position où se trouva Louis XIV,
+lorsque ce monarque s'occupa de la succession de Charles II: on a dit
+que c'était par ambition, mais non; c'est que s'il n'avait pas mis un de
+ses petits-fils sur le trône d'Espagne, un archiduc d'Autriche y eût été
+appelé; dès-lors l'Espagne devenait l'alliée naturelle de l'Angleterre,
+et Louis XIV, dans toutes les guerres qu'il aurait eues, soit avec
+l'une, ou avec l'autre de ces deux puissances, aurait eu bientôt les
+deux ensemble à combattre. Comment aurait-il résisté à une guerre
+maritime accompagnée d'attaques en Flandre, en Alsace, en Italie, en
+Roussillon et en Navarre.
+
+«Voilà le motif qui lui a fait faire la guerre en faveur de son
+petit-fils; à la vérité il avait pour lui le testament de Charles II,
+qui appelait le duc d'Anjou au trône d'Espagne, et malgré la légitimité
+de ce titre, l'Autriche lui a fait la guerre pour mettre l'archiduc
+Charles sur le trône d'Espagne.
+
+«Ici ce n'est pas le même cas: le trône est occupé, il a même des
+héritiers; cela rend la question plus compliquée, mais cela ne change
+rien à la politique ni à l'intérêt des peuples; et la France a
+aujourd'hui, comme elle l'avait dans ce temps-là, le même besoin de
+rester alliée de l'Espagne, dans la paix comme dans la guerre.
+
+«Tant que Charles IV aurait régné, je pouvais compter sur la paix, et je
+n'avais que très peu de changemens à lui demander. Nous aurions bientôt
+été d'accord si le prince de la Paix n'avait pas succombé, parce que
+nous pouvions compter sur lui. Aussi vous voyez que les troupes que j'ai
+fait marcher ne sont que des enfans et des dépôts.
+
+«Mais si l'Espagne veut prendre une marche opposée, je ne balancerai pas
+à y entrer, parce que ce pays peut, un jour, être gouverné par un prince
+belliqueux, qui saura diriger contre nous toutes les ressources de cette
+nation, et qui finira peut-être par se mettre en tête de faire rentrer
+le trône de France dans sa famille; voyez où on en serait en France si
+cela arrivait: c'est à moi à le prévoir et à en ôter les moyens à celui
+qui pourrait l'entreprendre.
+
+«Je vous le répète, si le père veut remonter sur le trône, je suis prêt
+à le seconder; s'il persiste dans son abdication, mandez-moi ce que je
+puis croire des sentimens du fils, et de ses alentours, que je ne
+connais pas.
+
+«Dans tous les cas, je ne reconnaîtrai pas la marche qui a été suivie
+pour le faire succéder à son père; il faudra que cet acte soit _purifié_
+par une sanction publique du roi Charles IV. Mais si je ne puis
+m'arranger avec le fils ni avec le père, je ferai maison nette;
+j'assemblerai les cortès, et je recommencerai l'ouvrage de Louis XIV; je
+suis prêt pour ce cas là.
+
+«Je vais me rendre à Bayonne; si les circonstances l'exigent, j'irai à
+Madrid, mais pour cela il faudrait que j'y fusse absolument forcé.»
+
+Il me congédia, et je partis le même jour pour Madrid.
+
+Chemin faisant, je rencontrais presqu'à chaque poste un courrier
+espagnol qui allait à Paris, avec des dépêches pour l'ambassadeur
+d'Espagne, que le nouveau roi s'était empressé d'accréditer près de
+l'empereur.
+
+Vers Poitiers, je rencontrai le comte de Fernand-Nuñez, chambellan de la
+cour d'Espagne; il était porteur d'une lettre du roi Ferdinand VII pour
+l'empereur, et allait à Paris.
+
+À Bayonne, je trouvai l'infant don Carlos, qui venait au-devant de
+l'empereur. Il croyait le trouver dans cette ville, d'après ce qui lui
+avait été dit lors de son départ de Madrid. Lorsque j'entrai en Espagne,
+je vis, dans toute la Biscaye, des arcs de triomphe élevés pour le
+passage de l'empereur; le peuple espagnol était impatient de le voir
+arriver, et vociférait partout contre le prince de la Paix.
+
+Je rencontrai à Vittoria un officier français que le grand-duc de Berg
+envoyait à l'empereur pour lui porter l'épée de François Ier, qu'il
+avait demandée au cabinet de l'arsenal de Madrid; c'était un moyen de la
+recouvrer qui n'effaçait pas l'affront de l'avoir vu conquérir. Louis
+XIV aurait pu la demander cent ans avant le grand-duc de Berg; mais ce
+monarque avait sagement pensé qu'il ne fallait pas outrager une nation
+jusque dans les monumens de sa gloire. Les Espagnols furent sensibles à
+cette offense, qui fit tort à la popularité du grand-duc de Berg.
+L'empereur ne cessait cependant de lui recommander la plus grande
+réserve. Sans doute il se défiait de ses accès de zèle ou d'ambition,
+car j'avais déjà été précédé de plusieurs courriers, et cependant, je
+n'étais pas en route qu'il lui expédia de nouvelles instructions. On
+jugera, d'après la nature de cette pièce, de l'incertitude de ses idées,
+et du point de vue sous lequel la question se montrait à ses yeux.
+
+ _Lettre de l'empereur au grand-duc de Berg._
+
+ 29 mars 1808.
+
+«Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur la
+situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même.
+L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événemens: je reste
+dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une nation
+désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour soumettre
+l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de l'énergie chez
+les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf: il a tout le courage,
+et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre chez des hommes que
+n'ont point usés les passions politiques.
+
+«L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils
+craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront
+contre nous des levées en masse _qui pourront éterniser la guerre_. J'ai
+des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.
+
+«Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré
+l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de
+Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
+
+«Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires au
+chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, on
+en fasse un héros. Je ne veux pas que l'on use de violence envers les
+personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre odieux
+et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille hommes sous
+les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec avantage une
+guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils peuvent servir de
+noyau au soulèvement total de la monarchie.
+
+«Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en
+est d'autres que vous sentirez.
+
+«L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier nos
+embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle tient
+sur les côtes du Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des
+enrôlemens de Siciliens et de Portugais.
+
+«La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir
+aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce
+pays: c'est peut-être celui de l'Europe qui y est le moins préparé. Les
+gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement, et l'anarchie
+qui a pris la place de l'autorité légale, font le plus petit nombre; le
+plus grand nombre profite de ces vices et de cette anarchie.
+
+«Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à
+l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?
+
+«Irai-je à Madrid? exercerai-je l'acte d'un grand protectorat, en
+prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire
+régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement
+dépopularisés, qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
+
+«Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait
+roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis
+vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de
+famille serait un faible lien: la reine Elisabeth et d'autres princesses
+françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les immoler impunément
+à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien précipiter, qu'il
+convient de prendre conseil des événemens qui vont suivre... Il faudra
+fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur les frontières du
+Portugal, et attendre...
+
+«Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi
+précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la
+capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la magistrature
+allaient reconnaître Ferdinand sans constitution. Le prince de la Paix
+doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; il y a d'ailleurs
+un attachement d'habitude au vieux roi, qui pouvait produire des
+résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les Espagnols, a
+puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary d'aller auprès du
+vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera avec V. A. I.
+J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; en attendant,
+voici ce que je juge convenable de vous prescrire. Vous ne m'engagerez à
+une entrevue, _en Espagne_, avec Ferdinand, que si vous jugez la
+situation des choses telle que je doive le reconnaître comme roi
+d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et le
+prince Godoy. Vous exigerez pour eux, et vous leur rendrez les mêmes
+honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne puissent
+pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera pas
+difficile, _je n'en sais rien moi-même_.
+
+«Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit
+intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs
+immunités seront respectés. Vous leur direz que l'empereur désire le
+perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la
+mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la
+soustraire au régime des favoris... Vous direz aux magistrats et aux
+bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de
+recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui
+garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la
+féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et
+les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont
+jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée; la
+splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que
+j'ai signé avec le pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils
+peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans
+l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit
+être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune
+démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et,
+me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.
+
+«Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... Le
+Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne vous
+occupe, et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous nuirait
+encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos instructions du 14.
+La marche que vous prescrivez au général Dupont est trop rapide; à cause
+de l'événement du 19 mars, il y a des changemens à faire. Vous donnerez
+de nouvelles dispositions; vous recevrez des instructions de mon
+ministre des affaires étrangères. J'ordonne que la discipline soit
+maintenue de la manière la plus sévère: point de grâce pour les plus
+petites fautes. L'on aura pour l'habitant les plus grands égards; l'on
+respectera principalement les églises et les couvens.
+
+«L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée
+espagnole, soit avec des détachemens: il ne faut pas que d'aucun côté il
+soit brûlé une amorce.
+
+«Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même
+l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une
+distance de plusieurs lieues des corps espagnols. _Si la guerre
+s'allumait, tout serait perdu_.
+
+«C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider
+des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des explications
+avec Solano comme avec les autres généraux et les gouverneurs espagnols.
+
+«Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événemens majeurs,
+vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me renverrez
+sur-le-champ le chambellan de T..., qui vous porte cette dépêche; vous
+lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.
+
+ «_Signé_, NAPOLÉON.»
+
+En arrivant à Madrid, je descendis chez le grand-duc de Berg, qui était
+logé au palais du prince de la Paix.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Le grand-duc de Berg et le prince de la Paix.--Analogie de leurs
+positions.--Charles IV invoque l'appui de l'empereur Napoléon.--Sa
+protestation.--Escoiquiz.--Le duc de l'Infantado.--Ma conversation avec
+ces deux personnages.--Je suis présenté à Ferdinand.
+
+
+Le grand-duc de Berg avait conduit les affaires de l'empereur un peu
+trop à sa manière, et je vis, à sa conversation, qu'il songeait à celles
+de l'Espagne un peu pour lui. La portée d'esprit de ce prince n'était
+pas des plus étendues, et les premiers malheurs que nous avons éprouvés
+dans ce pays sont dus en grande partie à sa légèreté et à ses folles
+espérances.
+
+J'appris de lui que, depuis plusieurs années, il avait une
+correspondance avec le prince de la Paix: la raison en aurait été
+difficile à donner, et je ne puis me l'expliquer que par les réflexions
+suivantes.
+
+Ils étaient tous deux placés au même degré d'élévation dans les deux
+pays, et n'avaient pas moins d'ambition l'un que l'autre. Leur fortune
+ayant été la même, ils avaient cru devoir se rapprocher; mais, de la
+part de Murat, c'était un calcul, comme on pourra en juger par la suite
+de ces Mémoires, et de la part du prince de la Paix, c'était finesse,
+parce qu'il n'avait pas le même genre d'ambition que le grand-duc de
+Berg. Mais comme il était le seul homme vraiment fort que l'Espagne eût
+alors, soit pour l'intrigue, soit pour la résolution, il avait jugé que
+cette correspondance, outre qu'elle était sans inconvénient pour lui,
+pouvait un jour lui devenir utile, si le grand-duc de Berg parvenait à
+l'exécution du projet qu'il lui supposait.
+
+À la réception de la lettre qu'il avait transmise à l'empereur, Murat
+avait mis les troupes en mouvement, et avait envoyé l'adjudant-général
+Monthion prendre les ordres de Charles IV; mais il n'était pas en route,
+qu'il reçut une seconde lettre, qui lui était personnellement adressée:
+
+«Monsieur et très cher frère, lui écrivait en italien le roi détrôné,
+j'ai informé votre adjudant de tout ce qui s'est passé. Je vous prie de
+me rendre le service de faire connaître à l'empereur la prière que je
+lui fais de délivrer le prince de la Paix, qui ne souffre que pour avoir
+été l'ami de la France, et de nous laisser aller avec lui dans le pays
+qui conviendra le mieux à notre santé. Pour le présent, nous allons à
+Badajoz; j'espère qu'avant que nous partions, vous nous ferez réponse,
+si vous ne pouvez absolument nous voir, car je n'ai confiance que dans
+vous et dans l'empereur. En attendant, je suis votre très affectionné
+frère et ami de tout mon coeur.
+
+ «CHARLES IV.»
+
+À cette pièce était jointe une note, de la main de la reine d'Espagne,
+non moins pressante, qui peint toute l'anxiété des souverains détrônés,
+et donne une idée des violences qui avaient amené l'abdication; elle
+était conçue en ces termes:
+
+«Le roi mon mari, qui me fait écrire, ne pouvant le faire à cause des
+douleurs et enflure qu'il a à la main droite, désirerait savoir si le
+grand-duc de Berg voudrait bien prendre sur lui, et faire tous ses
+efforts avec l'empereur pour assurer la vie du prince de la Paix, et
+qu'il fût assisté de quelques domestiques ou chapelains. Si le grand-duc
+pouvait aller le voir, ou du moins le consoler, ayant en lui toutes ses
+espérances, étant son grand ami, il espère tout de lui et de l'empereur,
+à qui il a toujours été très attaché. Que le grand-duc obtienne de
+l'empereur qu'on donne au roi mon mari, à moi et au prince de la Paix de
+quoi vivre ensemble tous trois dans un endroit bon pour nos santés, sans
+commandemens ni intrigues, et nous n'en aurons certainement pas.
+L'empereur est généreux: c'est un héros; il a toujours soutenu ses
+fidèles alliés et ceux qui sont poursuivis. Personne ne l'est plus que
+nous trois; et pourquoi? parce que nous avons toujours été ses fidèles
+alliés. De mon fils nous ne pourrons jamais espérer, sinon misères et
+persécutions. L'on a commencé à forger, et l'on continue, tout ce qui
+peut rendre aux yeux du public et de l'empereur même, le plus criminel,
+cet innocent ami et dévoué aux Français, au grand-duc et à l'empereur,
+le pauvre prince de la Paix: qu'il ne croie rien; ils ont la force et
+tous les moyens pour faire paraître comme véritable ce qui est faux.
+
+«Le roi désire, de même que moi, de voir et de parler au grand-duc;
+qu'il lui donne lui-même la protection qu'il a en son pouvoir. Nous
+sommes bien sensibles à ces troupes qu'il nous a envoyées, et à toutes
+les marques qu'il nous a données de son amitié. Qu'il soit bien persuadé
+de celle que nous avons toujours eue et avons pour lui; que nous sommes
+entre ses mains et celles de l'empereur, et que nous sommes bien
+persuadés qu'il nous accordera ce que nous lui demandons, qui sont tous
+nos désirs, étant entre les mains d'un si grand et généreux monarque et
+héros.»
+
+La reine ne se contenta pas de réclamer la protection du grand-duc au
+nom de son mari, elle la sollicita elle-même[31]. La reine d'Étrurie
+joignit ses instances à celles de sa mère. Toute cette correspondance
+portait l'empreinte de la consternation et de l'abattement. Il fallait
+que la violence eût été bien grande, que la menace eût été bien loin,
+pour avoir réduit toute cette famille à craindre pour son existence, à
+ne plus songer qu'à implorer un asile où la vie fût sauve et les besoins
+physiques assurés.
+
+Charles IV était naturellement, pour le grand-duc, le roi des Espagnes,
+jusqu'à ce que son gouvernement lui eût fait connaître que Ferdinand
+était devenu le chef de la nation espagnole. Il dut céder à ses
+instances, à celles de la reine, qui étaient plus vives encore, et prit
+le prince de la Paix sous la protection de ses drapeaux: il fit plus, il
+envoya une garde d'honneur à Charles IV, et annonça ouvertement, jusqu'à
+plus ample information, qu'il ne reconnaissait pas d'autre souverain
+d'Espagne.
+
+Dès-lors le parti du prince des Asturies, c'est-à-dire la nation, et le
+grand-duc de Berg furent en observation réciproque, et, par conséquent,
+en méfiance l'un de l'autre.
+
+J'étais fort mécontent de ce que j'apercevais, et qui n'était que le
+résultat de la conduite de deux partis l'un envers l'autre, qui ne
+voulaient pas apprécier la position du général en chef; il était
+difficile qu'on ne jugeât pas, par sa conduite, de la nature des
+instructions qu'il avait reçues. Il se permettait d'ailleurs une foule
+d'actes qu'elles ne commandaient pas. Les Espagnols ne savaient
+qu'augurer, et je n'étais pas moi-même plus avancé. Tout ce que je
+voyais était contraire à ce que l'empereur m'avait dit. Je ne fus pas
+long-temps dans l'incertitude. Lorsque le grand-duc de Berg commençait
+le chapitre de notre ambassadeur (M. de Beauharnais), il en disait des
+choses déraisonnables et marquées au coin de la passion: je ne doutai
+plus dès-lors de la réalité des projets que je ne faisais d'abord que
+soupçonner, et je me hâtai de les traverser.
+
+J'allai chez notre ambassadeur, qui jouissait de beaucoup d'estime à
+Madrid, où il servait bien, mais n'intriguait pas. Lorsque j'entrai chez
+lui, il y avait dans son cabinet un prêtre espagnol de haute stature,
+qu'il me présenta, et je sus après que c'était le confesseur du prince
+des Asturies (M. d'Escoiquiz). Il venait entretenir l'ambassadeur de
+France de tout ce qui tourmentait le roi Ferdinand, et du désir qu'il
+avait de faire ce qui plairait à l'empereur.
+
+M. de Beauharnais était embarrassé, il n'avait point de lettres de
+créance près du nouveau roi. On ne lui avait adressé aucune instruction
+depuis la révolution d'Aranjuez, et il se trouva d'autant plus à son
+aise en me voyant arriver, que le grand-duc de Berg le traitait mal.
+
+M. d'Escoiquiz, particulièrement, était impatient de causer avec moi,
+qui venais de Paris, afin d'aller rapporter au roi Ferdinand ma
+conversation.
+
+Nous causâmes effectivement très longuement; je ne connaissais de
+l'Espagne que son histoire et sa carte de géographie, et n'avais pas la
+première idée de toutes les intrigues qui ont désolé ce malheureux pays
+pendant une longue suite d'années.
+
+Le cabinet de Madrid avait été accoutumé à traiter l'argent à la main,
+et on avait l'air de croire que je ne venais que pour faire mon prix.
+
+L'abbé d'Escoiquiz m'inspira de la vénération, par l'attachement que je
+lui vis manifester pour son prince: ce bon chanoine versait un torrent
+de larmes à la seule pensée de le voir malheureux. La confiance
+s'établit entre nous deux, autant que cela se pouvait dans une première
+conversation, et je commençai à lui témoigner mon étonnement d'un
+changement si subit de l'Espagne à notre égard, et sans motif. Le
+chanoine se défendait de ce projet, et assurait que le roi n'avait rien
+tant à coeur que de continuer à bien vivre avec la France. Je lui dis que
+je ne pouvais m'empêcher de remarquer que, jusqu'à présent, les
+apparences ne répondaient pas aux bonnes intentions dont il me donnait
+l'assurance, parce que ce qui frappait le regard de l'observateur
+impartial, c'était l'attitude du gouvernement espagnol vis-à-vis de
+notre armée, et celle de notre armée vis-à-vis de lui; qu'enfin il était
+difficile que, de part et d'autre, cela n'occasionnât pas un peu
+d'aigreur, ce qui était au moins une maladresse dans une circonstance
+pareille, où l'Espagne avait tant besoin de l'intervention de la France,
+pour une révolution qu'elle commençait, et qui pouvait devenir une
+seconde représentation de la nôtre, d'autant plus qu'il ne faudrait,
+pour la contrarier, qu'appuyer le rappel du père au trône; ce qui était
+une chose facile, puisque une bonne partie de l'Espagne, tout en se
+réjouissant d'être débarrassée du prince de la Paix, était cependant
+fort attachée au roi Charles IV, et que la masse de la nation
+n'approuvait assurément pas la violence qui lui avait été faite pour lui
+arracher la couronne; que, quant à l'empereur, cet événement le
+contrariait d'autant plus qu'il n'y était pas préparé.
+
+On lui a bien envoyé des courriers, ajoutai-je, mais il n'en recevra pas
+un avant de savoir si le roi Charles IV est content, parce que c'est
+avec lui qu'il a des engagemens, et, avant d'en prendre avec son fils,
+il faut qu'il règle avec le père. Ce sera malgré lui qu'il interviendra
+dans une discussion d'intérieur de famille; mais il ne permettra pas
+qu'elle se termine à son préjudice. C'est à tous les Espagnols qui
+entourent le roi à le préserver d'une direction qui serait le résultat
+de la récrimination de quelques favoris, parce que nous n'attendrions
+pas, pour nous trouver offensés, que vos armées fussent sur la Bidassoa.
+
+Le bon chanoine m'écoutait très attentivement, et me disait, de tout son
+coeur, qu'il était bien malheureux que l'empereur n'eût pas envoyé un
+autre maréchal pour commander l'armée en Espagne; mais qu'il ne pouvait
+me cacher que le grand-duc de Berg se conduisait mal avec le roi. Il
+entendait, sans doute, qu'il ne l'avait pas reconnu; mais cependant il
+ajoutait quelques détails de plus, comme d'insister sur la mise en
+liberté du prince de la Paix, et de faire répandre partout le bruit que
+l'empereur ne reconnaîtrait pas le prince des Asturies comme roi; que
+c'était cela qui jetait de l'inquiétude partout, et refroidissait
+l'enthousiasme. Il finit par me demander la permission d'aller rapporter
+cette conversation au roi, et de lui dire en même temps où j'étais logé.
+
+La conversation que j'eus avec notre ambassadeur, après le départ du
+chanoine Escoiquiz, me confirma dans l'opinion où j'étais déjà, que la
+révolution d'Aranjuez n'était que la suite d'une conjuration, ourdie de
+longue main, et qui venait d'éclater dans une circonstance qui avait
+paru favorable à l'exécution des projets du parti ennemi du prince de la
+Paix, et je commençai à m'expliquer l'empressement que l'on mettait à
+obtenir l'assentiment de l'empereur, sans lequel cette révolution ne
+pouvait se consolider. On était plus occupé d'obtenir le sien que celui
+des autres puissances de l'Europe, parce qu'on ne doutait pas qu'elles
+ne l'auraient jamais refusé à un nouvel ordre de choses qui pouvait
+diminuer l'influence de la France en Espagne. En même temps j'acquis la
+preuve que l'abdication du roi Charles IV n'avait pas été volontaire;
+autrement elle eût été solennelle, revêtue de toute la pompe qu'un
+peuple aussi formaliste que l'Espagnol met à tous ses actes.
+
+Peu d'heures après être rentré chez moi, je reçus la visite du duc de
+l'Infantado, président du conseil de Castille, homme jouissant d'une
+grande faveur auprès du prince des Asturies. Il sortait de chez le roi
+Ferdinand, et avait entendu le rapport de M. Escoiquiz, qui venait de me
+quitter. Nous eûmes ensemble à peu près la même conversation que celle
+que j'avais eue avec le chanoine; mais il me demanda si je voulais voir
+le roi. Je lui répondis que je serais flatté d'avoir cet honneur-là, si
+telle était sa volonté; mais que je lui faisais observer que je n'avais
+aucune mission pour l'entretenir, et que je ne pourrais que lui répéter
+ce que j'avais dit à M. d'Escoiquiz, ainsi qu'à lui. Il me répliqua
+qu'il serait bien aise que j'entendisse, de la bouche du roi lui-même,
+l'expression des sentimens qui l'animaient pour la France, et l'empereur
+en particulier. À cela je n'avais rien à répondre, et je lui dis que
+j'attendrais les ordres du roi Ferdinand.
+
+Il me quittait, lorsque, s'arrêtant, il me demanda: «Comment le
+traiterez-vous?--Que voulez-vous dire? répondis-je.--Mais, oui, dit le
+duc de l'Infantado; l'appellerez-vous Votre Majesté?» Je ne pus
+m'empêcher de rire, et de dire au président du conseil de Castille que
+c'était jouer à des jeux d'enfans; que peu importait que je le saluasse
+du titre de majesté ou de sultan, puisque je n'étais point accrédité
+près de lui; que l'on ne pourrait jamais rien arguer de l'expression
+dont je me serais servi, et que le roi me faisant, comme à un voyageur,
+l'honneur de m'admettre près de lui, je me servirais de l'expression qui
+lui serait la plus agréable; qu'autrement je déclinerais la proposition
+du duc de l'Infantado.
+
+Je ne m'abusai point sur le but de cette visite de M. de l'Infantado; il
+avait été une victime du prince de la Paix, et n'avait été rappelé de
+ses terres que par le prince des Asturies. Il était bon Espagnol, mais
+naturellement mal disposé pour la France, à l'influence de laquelle il
+attribuait toutes les tracasseries auxquelles il avait été en butte.
+
+Il y avait à peine quarante-huit heures que j'étais à Madrid, que je
+voyais partout un extrême désir de faire sanctionner la révolution
+d'Aranjuez; si elle avait été naturelle, on n'aurait pas été aussi
+inquiet.
+
+M. de l'Infantado vint me chercher dans l'après-midi, et je crois que
+c'est lui qui me conduisit chez le roi Ferdinand; peut-être fut-ce une
+autre personne du palais, mais toujours est-il que M. de l'Infantado
+vint me prévenir que le roi me recevrait après son dîner.
+
+J'y allai, et, sans me faire attendre, on m'introduisit dans son
+cabinet: il y avait avec lui le chanoine Escoiquiz, le duc de San-Carlos
+et M. de Ovallos. Je le saluai comme je l'avais dit à M. de l'Infantado,
+et m'exprimai ainsi:
+
+«Sire, l'empereur ne prévoyait pas que j'aurais l'honneur d'être
+présenté à Votre Majesté, et ne m'a chargé d'aucune mission près d'elle;
+il venait d'apprendre sommairement ce qui s'était passé à Aranjuez:
+comme il n'y était pas préparé, il en a été étonné, et en a cherché la
+cause.
+
+«L'attachement qu'il portait au roi votre père lui a fait prendre un
+grand intérêt à ce qui lui est arrivé, et, dans son premier mouvement,
+il a craint que la révolution qui a placé Votre Majesté sur le trône, en
+paraissant dirigée contre des projets que l'on suppose à la France, ne
+fût le signal d'une rupture entre deux pays qui ont essentiellement
+besoin l'un de l'autre; dans ce cas, l'empereur est tout préparé. Je
+crois qu'il n'entre point dans les intentions de Votre Majesté de lui
+faire la guerre; mais, sire, on est souvent entraîné par une masse
+d'opinions que l'on n'est plus maître de ramener, lorsqu'une fois elle a
+été mise en mouvement; et il faut avouer que ce qui frappe les regards
+des moins clairvoyans, c'est un revirement subit de tout ce que l'on
+voyait il y a moins de quinze jours. On ne nous accuse pas encore, mais
+on y pense.»
+
+Le roi et ses deux conseillers m'interrompirent pour me dire: «Non, on
+n'en veut pas à la France; on croit que vous voulez protéger le prince
+de la Paix, et cela indispose contre vous; dans le fait, cela ne vous
+regarde pas.
+
+--«J'ignorais que nous nous occupassions de cette question-là; je
+conçois l'effet qu'elle produirait.» On m'objecta que le grand-duc de
+Berg le réclamait tous les jours.
+
+--«Je ne le savais pas; mais cependant ce serait un bien léger motif
+pour commencer une querelle. Le prince de la Paix a pu nous intéresser
+beaucoup dans le temps qu'il était l'arbitre de tout en Espagne; telle
+était la volonté du roi: nous n'avions pas d'observations à y faire, et
+nous avons trouvé plus simple de nous arranger avec le favori; mais
+notre intérêt, sous ce rapport, l'abandonne avec son crédit.
+
+«Je ne vois qu'un cas où nous le couvririons de notre protection: ce
+serait celui où le roi Charles IV la réclamerait, parce que nos liens
+avec lui ne sont pas rompus, et, jusqu'à ce que Votre Majesté soit
+reconnue, nous suivrons ponctuellement nos engagemens avec le roi son
+père. Or, comme il s'est mis sous la protection de notre armée, elle
+fera son devoir, s'il était dans le cas de le lui demander.
+
+«Je le répète à Votre Majesté, l'empereur est inquiet de la marche que
+peut prendre cet événement; il a besoin de connaître si les sentimens de
+Votre Majesté sont les mêmes que ceux qui animaient votre père, et si
+nos rapports politiques doivent souffrir de ce changement.»
+
+Le roi, ou, pour dire plus vrai, le chanoine Escoiquiz et M. de
+San-Carlos reprirent vivement: «Ah! mon Dieu non; nous voulions vivre
+avec l'empereur encore mieux qu'on y vivait auparavant.
+
+--«Je le crois, messieurs; mais il faut que les effets répondent aux
+assurances que vous m'en donnez, et vous conviendrez que, jusqu'à
+présent, les apparences ne sont pas en votre faveur. Je rendrai un
+compte fidèle des uns et des autres; au reste, l'empereur met tant
+d'intérêt à ce qui se passe en Espagne, qu'il s'approche lui-même de la
+frontière, et je suis assuré qu'en ce moment il est parti de Paris. Il
+recevra mon courrier en chemin, ainsi que beaucoup d'autres que lui
+adresseront les différentes autorités qui sont ici. Vous avez à craindre
+que beaucoup de rapports ne vous soient pas aussi favorables que vous
+paraissez le croire, et que l'empereur ne veuille prendre aucun parti
+avant de s'être entendu avec Charles IV sur tout ceci, parce qu'il sait
+ce qu'il peut perdre par l'effet de sa retraite, et il n'y restera pas
+indifférent avant de connaître sur quel pied il sera avec son
+successeur: voilà la disposition d'esprit où je l'ai laissé.»
+
+Mon audience se termina là, et je reçus congé.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Le roi et la reine d'Espagne réclament l'assistance du grand-duc de
+Berg.--Considérations qui décident Ferdinand à se rendre à Bayonne.--Il
+s'arrête à Vittoria.--Entretien avec ses ministres.--Réflexions sur
+l'écrit de M. Cevallos.
+
+
+Je fus en causer avec le grand-duc de Berg, qui, de son côté, était en
+communication très active avec le roi Charles IV, la reine et le prince
+de la Paix; ils étaient restés à Aranjuez, et lui écrivaient plusieurs
+fois par jour. Le général qui commandait la division française postée à
+Aranjuez servait d'intermédiaire. Leurs lettres, les détails qu'il
+donnait lui-même, étaient déchirans.
+
+«Conformément aux ordres de Votre Altesse Impériale, lui mandait-il le
+23 mars, je me suis rendu à Aranjuez avec la lettre de Votre Altesse
+pour la reine d'Etrurie. Il était huit heures du matin; la reine était
+encore couchée: elle se leva de suite, et me fit entrer. Je lui remis
+votre lettre. Elle m'invita à attendre un moment, en me disant qu'elle
+allait en prendre lecture avec le roi et la reine. Une demi-heure après,
+je vis entrer la reine d'Étrurie avec le roi et la reine d'Espagne.
+
+«Sa Majesté me dit qu'elle remerciait Votre Altesse Impériale de la part
+que vous preniez à ses malheurs, d'autant plus grands que c'est un fils
+qui s'en trouve l'auteur. Le roi me dit que cette révolution avait été
+machinée; que de l'argent avait été distribué, et que les principaux
+personnages étaient son fils et M. Cavallero, ministre de la justice;
+qu'il avait été forcé d'abdiquer pour sauver la vie de la reine et la
+sienne; qu'il savait que, sans cet acte, ils auraient été assassinés
+pendant la nuit; que la conduite du prince des Asturies était d'autant
+plus affreuse, que, s'étant aperçu du désir qu'il avait de régner, et
+lui approchant de la soixantaine, il était convenu qu'il lui céderait la
+couronne lors de son mariage avec une princesse française, ce que le roi
+désirait ardemment.
+
+«Le roi a ajouté que le prince des Asturies voulait qu'il se retirât
+avec la reine à Badajoz, frontière de Portugal; qu'il lui avait observé
+que le climat de ce pays ne lui convenait pas, qu'il le priait de
+permettre qu'il choisît un autre endroit, qu'il désirait obtenir de
+l'empereur la permission d'acquérir un bien en France, et d'y finir son
+existence. La reine m'a dit qu'elle avait prié son fils de différer le
+départ pour Badajoz, qu'elle n'avait rien obtenu, et qu'il devait avoir
+lieu lundi prochain.
+
+«Au moment de prendre congé de Leurs Majestés, le roi me dit: J'ai écrit
+à l'empereur, entre les mains duquel je remets mon sort. Je voulais
+faire partir ma lettre par un courrier; mais je ne saurais avoir une
+occasion plus sûre que la vôtre. Le roi me quitta alors pour entrer dans
+son cabinet. Bientôt après, il en sortit tenant à la main la lettre
+ci-jointe, qu'il me remit, et il me dit encore ces mots: Ma situation
+est des plus tristes; on vient d'enlever le prince de la Paix, qu'on
+veut conduire à la mort. Il n'a d'autre crime que celui de m'avoir été
+toute sa vie attaché. Il ajouta qu'il n'y avait sorte de sollicitations
+qu'il n'eût faites pour sauver la vie de son malheureux ami, mais qu'il
+avait trouvé tout le monde sourd à ses prières et enclin à l'esprit de
+vengeance; que la mort du prince de la Paix entraînerait la sienne;
+qu'il n'y survivrait pas.
+
+Le grand-duc voyait tous les soirs la soeur du roi Ferdinand, la reine
+d'Étrurie, qui habitait le château de Madrid avec son frère. Cette
+princesse n'était pas contente de la retraite de son père: elle perdait,
+avec son existence, ses espérances et celles de son fils; en
+conséquence, elle ne cachait rien au grand-duc de Berg de tout ce qu'il
+avait envie de connaître du despotisme de son frère, avec qui elle
+passait sa vie. On n'ignorait donc rien des mauvaises intentions du roi
+Ferdinand envers la France; et toutes ces communications faisaient la
+matière de fréquens rapports à l'empereur. Il était bien difficile qu'il
+se formât une autre idée que celle qu'il avait déjà sur ces événéméns,
+en voyant d'où partaient les informations qu'on lui envoyait; cependant
+il n'y ajoutait pas une confiance exclusive, et n'en devenait que plus
+impatient de connaître la vérité.
+
+Le grand-duc de Berg montrait un désir de voir partir le roi qui ne
+pouvait que lui déplaire beaucoup; et je crois que, s'il s'est décidé
+aussi promptement qu'il l'a fait à venir traiter ses affaires
+personnelles lui-même, c'est qu'il a craint que la résolution de
+l'empereur ne fût prise d'après une quantité d'avis qu'il aurait reçus
+de tous côtés, de la part de personnes qu'il soupçonnait ne lui être pas
+favorables, et ensuite parce qu'il savait que son père avait protesté
+contre son abdication, et qu'il craignait qu'en remontant sur le trône,
+il ne reprît son ministre le prince de la Paix, dont les ressentimens
+auraient mis le prince des Asturies dans la plus fâcheuse position.
+
+Je ne sais pas ce qui fut objecté dans le conseil tenu avant de
+s'arrêter au parti de venir à Bayonne; mais cette observation n'a pas dû
+manquer d'y être exposée une des premières.
+
+J'allai rendre à M. le duc de l'Infantado la visite qu'il m'avait faite,
+et il m'apprit le départ du roi pour le lendemain, me disant qu'il
+serait parti le jour même, s'il n'avait pas fallu un jour au moins pour
+placer les relais sur la route.
+
+Je demandai la faveur d'accompagner le roi, uniquement par ce motif-ci:
+j'étais venu de Bayonne à Madrid à franc étrier, ainsi que cela était
+alors l'usage de voyager en Espagne; j'étais à peine arrivé, qu'il
+fallait refaire le même chemin, de la même manière, pour arriver près de
+l'empereur en même temps que Ferdinand, et je trouvai beaucoup plus
+commode de prier le grand-écuyer du roi de comprendre un attelage pour
+moi dans les relais destinés à ce prince. Je l'obtins, et c'est ce qui a
+fait que ma voiture s'est trouvée dans le convoi des siennes.
+
+M. le duc de l'Infantado ne paraissait pas content de ce départ:
+était-ce parce qu'il y soupçonnait un piége, ou parce qu'il se doutait
+que l'empereur serait déjà informé de quelques particularités sur
+lesquelles on aurait de la peine à s'expliquer d'une manière
+satisfaisante? Je l'ignore; mais il est bien resté dans mon esprit qu'il
+n'en était pas satisfait. Pour un piége, il n'y en avait pas; il n'était
+pas autorisé à le croire, ou du moins, s'il avait des motifs pour le
+soupçonner, il ne serait pas excusable de ne pas s'être opposé de toute
+sa force à un voyage dans lequel il croyait que le roi courait des
+dangers. S'il avait d'autres craintes, il devait descendre dans sa
+conscience, et savoir si elles étaient fondées: il n'y avait qu'elle qui
+pouvait le rassurer.
+
+Toutes ces incertitudes, de la part d'une cour qui recherchait tant
+l'appui de la nôtre, n'étaient pas faites pour inspirer de la confiance,
+et recommandaient au contraire beaucoup de prudence dans les engagemens
+que l'on allait prendre avec elle.
+
+Je prévins le grand-duc de Berg de la résolution du roi. En entrant chez
+lui, pour lui faire cette communication, j'y trouvai M. de la Forest
+(notre dernier ministre en Prusse): l'empereur l'avait envoyé pour être
+encore mieux informé de ce qui se passait à Madrid. Il avait sans doute
+des instructions pour tous les cas qui pouvaient arriver.
+
+Le roi Ferdinand VII partit comme il l'avait annoncé, et nomma son
+oncle, l'infant don Antonio, pour présider au gouvernement pendant son
+absence. Je suivis le roi, qui alla coucher le premier jour à Buitrago,
+où j'eus l'honneur de dîner avec lui. Le deuxième jour, il vint à
+Arenda-del-Duero, et le troisième, à Burgos: il y avait dans cette ville
+plusieurs grands personnages espagnols, entre autres M. de Valdez et M.
+de la Cuesta, tous deux grands partisans de la révolution contre le
+prince de la Paix, et ennemis très prononcés de la France; ils furent
+ceux que le roi accueillit le mieux et auxquels il donna le plus de
+marques de sa bienveillance. Nous avions à Burgos un petit corps de
+troupes, commandé par le maréchal Bessières, duc d'Istrie. Ce maréchal
+était naturellement bon observateur, et sans que nous ayons été dans le
+cas d'échanger nos opinions, il ne me cacha pas que tout ce qu'il
+apercevait ne lui inspirait aucune confiance.
+
+Je laissai le roi au milieu de l'enivrement que lui causaient les
+premiers honneurs qu'il recevait des Espagnols, et ne vins que le soir à
+son logement, pour apprendre à quelle heure il partirait le lendemain.
+Lorsque j'en fus informé, je revins m'entretenir avec le maréchal
+Bessières, et en même temps l'en prévenir, afin qu'il rendît les
+honneurs dus au roi au moment de son départ, ce qu'il fit, en mettant
+ses troupes sous les armes, et en faisant saluer par son artillerie.
+
+Le roi arriva à Vittoria, où il fut reçu avec les mêmes démonstrations
+qu'à Burgos, et où se trouvaient réunies les autorités civiles et
+militaires des provinces de Biscaye et d'Alava.
+
+Nous avions également à Vittoria une division aux ordres du général
+Verdier.
+
+Le soir, je me rendis au quartier du roi, ainsi que je l'avais fait à
+Burgos, pour prendre l'heure du départ que je croyais devoir s'effectuer
+le lendemain; le roi ne me reçut pas, et me fit dire par M. de Cevallos
+qu'il était fatigué.
+
+C'est ici qu'eut lieu cette conversation dont M. de Cevallos a parlé
+dans son Mémoire[32], où elle est rapportée d'une manière
+invraisemblable pour un homme de sens et accoutumé aux affaires. Ce
+Mémoire est écrit dans le style d'un homme qui a été plus occupé de se
+justifier aux yeux d'un parti violent, avec lequel il lui importait de
+se raccommoder, que dans le style d'un homme impartial qui n'aurait rien
+eu à redouter de la vérité. Voici, mot à mot, comme les choses se sont
+passées.
+
+Le logement du roi était peu spacieux; après la pièce qui précédait
+celle où il couchait, il n'y en avait pas une autre où on pût
+s'entretenir.
+
+Ce fut donc lui, M. de Cevallos, qui me mena dans la chambre où le
+chanoine Escoiquiz était couché: il était indisposé, mais cependant il
+prit part à notre conversation, à laquelle étaient aussi présens les
+ducs de l'Infantado et de San-Carlos.
+
+M. de Cevallos parla le premier, et me dit d'un ton assez impoli:
+«Monsieur, le roi n'ira pas plus loin; ce n'était même pas son projet de
+venir jusqu'ici; il y attendra l'empereur, s'il vient; d'ailleurs, il
+n'est pas encore arrivé à Bayonne, et il ne nous convient pas que le roi
+d'Espagne aille l'attendre; il faut au moins que l'empereur l'ait fait
+prévenir de son arrivée.»
+
+M. de Cevallos parlait mal le français, et comme je ne parlais pas
+l'espagnol, M. de l'Infantado était obligé de répondre souvent pour M.
+de Cevallos.
+
+«Monsieur, répondis-je, le roi est le maître de rester où il veut, comme
+il a été le maître de partir. Cette résolution a été prise dans son
+conseil, comme l'a été sans doute celle dont vous me faites part.
+Cependant, j'ai du regret de ce changement, parce que sur ce qui m'a été
+dit à Madrid, de l'intention où était le roi de venir au-devant de
+l'empereur, je me trouve avoir annoncé cette résolution en prévenant
+l'empereur de son départ, et en lui envoyant l'itinéraire de sa marche.
+Je vais avoir l'air d'un homme qui ne s'est pas fait informer, ou qui a
+été dupe; ou bien, s'il en était autrement, ce changement de
+détermination de la part du conseil du roi ne peut manquer de lui donner
+beaucoup à penser. Puisque je me trouve en communication avec vous sur
+cette partie de vos affaires, sans avoir aucune mission pour m'en
+charger (je l'ai dit au roi lorsque j'ai eu l'honneur de lui être
+présenté), pouvez-vous me faire connaître les motifs qui vous ont portés
+à suspendre la marche du roi?
+
+--«Nous ne l'ayons pas suspendue, dit M. de Cevallos, le roi ne devait
+même aller qu'à Burgos, et cependant il est venu jusqu'ici.
+
+--«Monsieur, repris-je, ce n'est pas moi qu'on abuse. Le roi est parti
+de Madrid avec l'intention d'aller voir l'empereur, et vous ne pouvez me
+nier qu'en ce moment même les relais ne soient placés sur la route d'ici
+à Bayonne. Croyez-vous que la remarque ne m'en sera pas faite? il y a
+donc un motif pour ce changement. Que vous ne me le disiez pas, je le
+conçois, vous en êtes le maître; mais que vous prétendiez m'abuser par
+une question d'étiquette, j'en croirai ce que je voudrai, et ne serai
+point votre dupe. Je ne vous ai point pressé de partir, et j'ai commencé
+par vous dire que je n'avais près de votre maître aucun caractère.
+
+«Puisque vous soumettez à l'étiquette la situation du roi, par la même
+raison, nous nous conformerons à la nôtre, qui a aussi ses difficultés;
+de cette manière, les deux souverains viendront chacun de leur côté
+jusqu'à l'extrémité du pont de la Bidassoa.»
+
+Cevallos. «Mais c'est ainsi que cela devait être, et que cela s'est déjà
+passé.»
+
+--«Fort bien, Messieurs, il y aura encore à faire mesurer exactement la
+longueur du pont, afin que chacun fasse le même nombre de pas.
+J'ajouterai à tout cela une observation: c'est que l'empereur n'a pas
+manifesté le désir de cette visite d'étiquette; vous viendriez à
+Irun[33], qu'il ne serait pas obligé de venir à Saint-Jean-de-Luz[34].
+Attendez-vous de lui qu'il vienne vous reconnaître roi d'Espagne, et
+peut-être vous prêter foi et hommage pour le Roussillon? Mais, Monsieur,
+aux yeux de l'empereur, le trône d'Espagne n'est pas vacant, c'est
+Charles IV qui l'occupe. S'il nous appelle à son aide, il nous trouvera
+prêts à le servir; à quoi bon alors prendre tant de soins de ce que l'on
+fera et de ce que l'on croit ne devoir pas faire. L'étiquette sur
+laquelle vous vous appuyez ne peut apporter de difficultés dans une
+question où elle n'a point de droits; si c'est elle qui est la règle de
+votre conduite, elle ne permettait peut-être pas au roi de sortir de
+Madrid, dans ce cas-ci; et si vous avez eu d'autres motifs pour porter
+le roi à cette démarche, ce qui est plus vraisemblable, c'est à vous à
+juger si vous avez assez fait en l'amenant jusqu'ici, et à réfléchir aux
+conséquences qui peuvent être le résultat d'une réticence sur laquelle
+on pensera ce que l'on voudra, puisque vous ne voulez en donner aucune
+explication.»
+
+Le chanoine Escoiquiz prit la parole, et, de son lit, me répondit qu'il
+était inutile de me cacher l'inquiétude où l'on était; qu'il revenait de
+tous côtés que l'empereur était mal disposé pour le roi, et qu'il ne le
+reconnaîtrait pas. Il ajouta: «Combien il serait malheureux pour moi et
+pour ces messieurs, en voulant servir le roi, d'être cause de sa perte.»
+Enfin, il me dit que cette idée s'était emparée d'eux, et qu'il ne
+pouvait me dissimuler tout le chagrin qu'il en éprouvait.
+
+«À cela, je n'ai rien à répondre; il ne m'est rien parvenu depuis mon
+départ de Paris, et je ne suis point autorisé à donner à l'instruction
+de l'empereur une autre interprétation que celle qui était manifestée
+par les sentimens dans lesquels il m'a parlé en m'envoyant en Espagne.
+Je n'y ai rien aperçu qui pût faire augurer ce que vous craignez. Si,
+depuis, le roi a appris quelque chose de plus, comme je l'ignore, je ne
+puis m'en faire juge. Vous ne m'avez pas manifesté cette crainte-là en
+partant de Madrid; elle vous est venue depuis; il faut prendre garde ici
+d'attirer le mal que vous redoutez. Je ne puis vous guérir de la peur;
+c'est à vous à voir si elle est fondée.»
+
+Cevallos. «Mais nous n'avons pas besoin de l'empereur; nous nous
+arrangerons bien sans son secours; nous ne voulons rien avoir à faire
+avec lui.
+
+--«Monsieur, voilà une mauvaise réponse, parce que l'on ne fait pas ce
+que l'on veut en ce monde; et si l'empereur veut avoir affaire avec
+vous, il faudra bien malgré vous avoir affaire avec lui.»
+
+Cevallos. «Mais pouvez-vous assurer le roi que l'empereur le
+reconnaîtra.
+
+--«Je n'en sais rien; je ne suis autorisé ni à l'affirmer ni à en
+douter, et il n'y a rien à arguer de ce que je puis dire là-dessus,
+parce que je ne connais rien de la détermination de l'empereur. Mais je
+crois en conscience qu'avant tout il veut éviter une guerre avec
+l'Espagne. Il m'a dit, en m'en parlant, qu'il la regarderait comme une
+_guerre sacrilége_; mais aussi je suis convaincu que sa détermination
+sera subordonnée à ce qu'il aura appris et à ce qu'il jugera par ce
+qu'il verra. Tout cela dépend de vous. Descendez dans votre conscience,
+et voyez si ce qui s'y trouve est conforme à ce que l'empereur peut
+désirer. Surtout ne croyez pas l'abuser; vous savez qu'il est difficile
+de le tromper.»
+
+Cevallos. «Le roi a les meilleures intentions pour la France, mais il ne
+veut dépendre que de lui. La France s'est trop mêlée de nos affaires; il
+faut que cela finisse.
+
+--«Ceci peut s'entendre de bien des manières. Est-ce un congé que vous
+nous donnez, ou que vous voulez prendre? Sans y être autorisé, je
+prendrai sur moi d'accepter l'un et l'autre, et vous laisserai,
+Monsieur, la responsabilité des conséquences.
+
+Cevallos. «Mais je ne vois pas pourquoi l'empereur voudrait se mêler de
+nos affaires; avons-nous manqué à quoi que ce soit de notre alliance?
+
+--«L'empereur se mêle de vos affaires parce qu'elles sont devenues
+celles d'Espagne, et que celles d'Espagne sont liées aux siennes. Peu
+lui importe qui régnera en Espagne lorsque ses relations avec ce pays
+n'en souffriront pas. Enfin, Monsieur, en dernière analyse, ou vous avez
+le projet de lui résister, et alors il prendra son parti; ou bien vous
+avez l'intention de le satisfaire, et dans ce dernier cas vous ne devez
+pas être embarrassés de lui en donner la preuve, puisque, vous
+particulièrement, monsieur de Cevallos, vous savez bien mieux qu'aucun
+de ces Messieurs ce que l'empereur peut désirer; ayant été attaché au
+prince de la Paix, vous connaissez toutes nos relations les plus intimes
+avec votre pays. Je ne comprends rien à toutes les objections que vous
+me faites, et je ne puis que préjuger qu'elles cachent de mauvais
+desseins...
+
+«Avez-vous le projet de faire la guerre? Nous serons bientôt prêts...
+
+«Nous soupçonnez-vous de mauvaises intentions envers le roi? il serait
+trop tard pour en être effrayé; et comment, dans ce cas, vous
+justifierez-vous de l'avoir amené jusqu'ici au milieu de nos troupes?
+N'est-il pas ici sous notre garde et à notre dévotion? Nous avons ici
+une division d'infanterie, une à Brivierca, et une à Burgos; si vous
+commencez les hostilités, dites-moi par où vous vous retirerez?
+
+«Avez-vous le projet d'être pour nous ce que l'Espagne a été sous le
+père du roi Ferdinand? Si cela est, d'où viennent toutes vos
+inquiétudes, qui ne sont propres qu'à nous en communiquer d'autres? Si
+le roi se sent disposé à satisfaire l'empereur, pourquoi craindrait-il
+d'aller le joindre n'importe où, s'expliquer franchement avec lui, tant
+sur ce qui a amené son avénement au trône, que sur ce qui peut en être
+la suite? Il me semble que cette conduite serait conforme aux sentimens
+qui ont porté le prince des Asturies à avoir recours à l'empereur pour
+fléchir son père offensé. Cette époque est récente: comment, à travers
+tout ce qui tourmente votre imagination, ne vous êtes-vous pas aussi
+arrêtés à l'idée que la première réception de l'empereur serait
+peut-être un peu froide[35]? Parce qu'enfin il est l'aîné en âge et en
+droit; mais une fois la règle des bienséances observée et les intérêts
+nationaux réglés d'une manière conforme à notre vieille alliance,
+pourquoi ne serait-il pas le premier à reconnaître le roi Ferdinand?
+Montrez-moi l'impossibilité que cela soit ainsi? cela dépend plus de
+vous que de l'empereur.
+
+«Je vais, au reste, aller le rejoindre, et lui dirai tout ce qu'il faut
+craindre, ainsi que ce que l'on doit espérer, et je ne doute pas qu'il
+ne me renvoie ici sous deux ou trois jours.»
+
+Je quittai ces messieurs pour m'occuper de mon voyage à Bayonne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Encore M. Cevallos.--Retour à Bayonne.--Arrivée de l'empereur dans cette
+ville.--Je lui rends compte de ma mission.--Vues de l'empereur.
+
+
+J'avais emmené de Paris à Madrid le fils aîné de M. Hervas; il avait
+besoin de s'y rendre, et cela me convenait d'autant mieux que je ne
+savais pas un mot d'espagnol. Je le pris aussi avec moi pour retourner à
+Bayonne.
+
+Pendant que l'on disposait ma voiture, et que l'on cherchait mes mules,
+ce qui n'est pas l'affaire d'un instant en Espagne, je le priai d'aller,
+de ma part, trouver M. de Cevallos, et de lui dire que je ne concevais
+rien à l'opposition qu'il m'avait manifestée d'autant plus que, si ma
+mission en Espagne avait eu quelque but obscur ou équivoque, je me
+serais encore moins attendu à le rencontrer dans mon chemin, puisque
+depuis qu'il était employé aux affaires d'Espagne, il avait fait
+ouvertement profession d'être dévoué aux intérêts de la France; qu'il
+avait été l'intermédiaire dont le prince de la Paix s'était servi encore
+récemment pour les arrangemens conclus à Fontainebleau entre la France
+et l'Espagne; qu'il ne pouvait douter que la faction qui avait fait
+succomber le prince de la Paix n'ignorait pas la part qu'il avait eue à
+sa confiance, et que, lorsqu'elle se serait servi de lui, il
+n'échapperait pas à ses ressentimens, comme tout ce qui avait été
+attaché à ce premier ministre, dont il avait épousé la soeur; qu'enfin,
+dans tous les cas, il ne pouvait manquer de devenir victime du juste
+ressentiment de la France, dont il dénaturait les intentions, après
+avoir servi ses projets pendant aussi long-temps.
+
+M. Hervas trouva M. de Cevallos, et fit ma commission: on verra dans peu
+que ce dernier était d'une opinion tout opposée à celle qu'il
+manifestait dans cette circonstance-là.
+
+Je partis pour Bayonne, où j'arrivai quelques heures avant l'empereur
+que l'on attendait de Bordeaux. M. de Champagny, alors ministre des
+relations extérieures, y était arrivé, et je l'entretins long-temps de
+tout l'embarras que je prévoyais avant de parvenir à rétablir l'harmonie
+entre nous et l'Espagne; je lui dis que je n'épargnerais pas l'empereur
+dans les détails que je lui donnerais, et que, sans rien préjuger de la
+marche qu'il adopterait pour s'établir en Espagne sur le pied où il
+était avant la révolution dans laquelle il était forcé d'intervenir, je
+le préviendrais de l'opposition qu'il rencontrerait partout; que l'on
+avait osé lui supposer des projets desquels on parlait tout haut chez le
+grand-duc de Berg; que je ne savais qu'en croire, parce que l'empereur
+ne m'avait paru déterminé à rien encore; que j'ignorais si depuis il
+avait changé d'avis, mais que l'on devait se méfier beaucoup de
+l'opinion que le grand-duc de Berg ne manquerait pas de vouloir donner,
+tant des individus que des dispositions du pays même; qu'il avait déjà
+fait un tort notable aux sentimens qui animaient les Espagnols pour la
+France et pour l'empereur, particulièrement avant qu'il allât y
+commander.
+
+J'ajoutai que cette révolution espagnole pouvait mener l'empereur
+au-delà de ce que l'on croyait, et que j'étais persuadé que nous
+n'avions jamais jugé ce pays qu'à travers toutes les intrigues qui
+l'avaient gouverné sous l'abri de notre protection; mais qu'aujourd'hui
+que l'idole (le prince de la Paix) était abattue, nous allions voir le
+peuple espagnol prendre un essor qui trouverait des imitateurs.
+
+L'empereur arriva le même soir, et eut un long entretien avec M. de
+Champagny, qui lui rendit compte de ma conversation. Il ne tarda pas à
+me faire appeler. Il n'avait encore reçu d'Espagne que les rapports
+journaliers du grand-duc de Berg, dans les lumières duquel il avait
+moins de confiance que dans son courage au moment d'un danger. Il avait
+aussi reçu toutes les lettres que le roi Charles IV, ainsi que la reine,
+avaient écrites au grand-duc: tout cela occupait son esprit, mais ne
+suffisait pas pour l'éclairer. Il me garda une grande partie de la nuit
+pour lui raconter tout ce que j'avais vu et fait; il était contrarié de
+tout ce que je lui apprenais, et surtout mécontent des projets qu'on lui
+supposait; je lui répondis que cela n'était que la conséquence de tout
+ce qui se répandait autour du grand-duc de Berg, ajoutant que, s'il
+n'agissait pas d'après des instructions de lui, il était grandement tenu
+d'y prendre garde, qu'autrement on lui préparait beaucoup d'embarras.
+
+L'empereur me répliqua: «Mais enfin, le prince des Asturies, quel homme
+est-ce? Gouvernera-t-il, ou sera-t-il gouverné? De quelle manière
+pourrai-je m'arranger avec lui, ou bien faudra-t-il y renoncer? Je ne
+suis pas prêt pour ce dernier cas, parce que, si, comme vous le dites,
+cela doit amener la guerre, je voudrais l'éviter.»
+
+Je répondis à l'empereur: «Sire, on m'a manifesté les meilleures
+intentions du monde; pour des promesses, j'en ai plein mes poches,
+autant du prince que des ministres; mais, pour vous les garantir, je
+m'en garderai bien»; et je lui racontai tout ce que l'on m'avait dit, et
+qu'on vient de lire.
+
+«Il n'y a nul doute, ajoutai-je, que la révolution d'Aranjuez n'ait été
+faite contre le gré du roi Charles IV, et que conséquemment son
+abdication n'ait été à peu près forcée, n'y en aurait-il pour preuve que
+l'empressement du roi Charles IV à se mettre sous la protection de nos
+troupes, qui, en effet, le gardent au palais d'Aranjuez; et, de l'autre
+part, le même empressement que témoigne le prince des Asturies, de voir
+Votre Majesté sanctionner l'événement qui le met sur le trône, parce que
+cela une fois fait, il n'y aura pas la plus légère difficulté à obtenir
+l'assentiment des autres puissances de l'Europe.
+
+«Je ne crois pas que vous parveniez à être en Espagne, avec le prince
+Ferdinand, sur le même pied qu'avec son père, quoiqu'il le promette:
+cela ne dépendra pas de lui, et c'est l'espérance qu'il a donnée à ses
+adhérens de secouer le joug de la France, qui lui a prêté toute la force
+d'opinion qui, dans ce moment, s'est ralliée à lui, au point que lutter
+contre ce prince serait lutter contre la nation, qui nous sera
+entièrement opposée sur ce point.
+
+«Il manifeste les meilleures dispositions pour Votre Majesté; mais il
+est tourmenté de tout ce qu'on lui dit: que Votre Majesté ne le
+reconnaîtra pas; qu'une fois arrivé à Bayonne, il ne pourra plus en
+sortir. Il a de la peine à se le persuader; mais néanmoins cela occupe
+son esprit, et paraît lui avoir fait prendre la résolution de rester à
+Vittoria.
+
+«Pour gouverner par lui-même, il ne le peut pas; il a reçu une éducation
+de palais, et n'a pas la première idée d'une affaire de gouvernement. Ce
+seront des ministres qui feront tout pendant qu'il trônera, et ses
+ministres me paraissent avoir des principes qui ne vous conviendront
+guère.»
+
+L'empereur répliqua: «Voilà une affaire qui se présente mal; mais où
+a-t-il pris que je ne le reconnaîtrais pas: cela dépendra de lui, sinon
+je remets son père sur le trône. Je m'accommodais si bien avec lui
+qu'avant d'être instruit des projets du prince des Asturies, je faisais
+des voeux pour qu'il vécût cent ans; mais s'il faut que je me brouille
+avec le fils, je ne commencerai pas par faire ce qu'il désire de moi:
+j'aime mieux voir sur le trône d'Espagne un de mes amis qu'un de mes
+ennemis. D'où lui vient donc cette peur qu'il a conçue de moi?
+
+--«Plusieurs causes y ont concouru: d'abord sa position, qui le rend
+inquiet. Peut-être se reproche-t-il quelque chose, je n'en sais rien; et
+comme il est naturellement timide, il a conçu beaucoup de frayeur du
+grand-duc de Berg, dont il se plaint beaucoup, comme voulant le
+dépopulariser, et cherchant à lui nuire personnellement; il a cru voir
+dans cette conduite la conséquence des ordres donnés par V. M., et cela
+lui donne à penser.
+
+«Par exemple, le grand-duc insiste chaque jour pour obtenir la liberté
+du prince de la Paix; il a mis là toute sa sollicitude, et semble n'être
+venu en Espagne que pour le délivrer, tandis que, d'un autre côté, il
+met tout en oeuvre contre le prince des Asturies. Il y a au moins de la
+maladresse à vouloir détacher la nation d'un prince qui est l'objet de
+son culte en ce moment, et d'employer tous ses moyens à en protéger un
+autre qui est l'objet de son exécration: la moindre conséquence d'une
+telle conduite est un cri de vengeance contre nous, et l'on part de là
+pour déranger toutes les têtes et les préparer aux troubles.»
+
+L'empereur répondit: «Je n'ai pas dit un mot qui ressemble à ce que vous
+me dites. Il faut que le grand-duc de Berg soit fou.
+
+--«Je ne le crois pas si fou; mais il fait beaucoup de calculs dans
+lesquels il se trompe, sans doute; et je ne serais pas surpris qu'il eût
+envisagé les choses comme devant tourner à son profit. Il paraît s'être
+mis dans la tête qu'il remplacera le roi d'Espagne.»
+
+L'empereur ne put s'empêcher de rire. Il me demanda ce que pensaient les
+ministres du prince Ferdinand.
+
+«Les ministres du prince sont tout aussi inquiets que lui, et partagent
+la résolution qu'il a prise d'attendre à Vittoria, après cependant lui
+avoir conseillé de partir de Madrid. Je crois que c'est à Burgos qu'ils
+ont commencé à être atteints de frayeur, autant par ce qu'on leur aura
+dit dans cette ville, que par ce qu'ils auront pu recevoir de Madrid,
+d'où on leur expédie un courrier tous les jours; et je crois qu'après le
+départ du roi, le grand-duc de Berg aura voulu aller trop vite en
+besogne, et qu'on le leur a écrit.
+
+«Les ministres du prince des Asturies sont des hommes de parti: ils ont
+une manière d'envisager cette révolution qui ne vous conviendra pas, du
+moins je le pense; d'ailleurs la plupart ne connaissent pas assez les
+affaires de leur pays, et il n'est pas possible que l'Espagne n'ait pas
+des hommes plus forts que ceux-là. Si V. M. ne trouve pas un moyen de
+les appeler près d'elle, elle aura mille peines à savoir la vérité,
+d'autant plus qu'il n'est pas certain que le prince des Asturies vienne
+à Bayonne.
+
+--«Il faudra cependant bien que nous nous entendions ici ou ailleurs;
+autrement, comment s'arranger?
+
+--«Alors il faut que V. M. lui rende de la sécurité.»
+
+Il était très tard, l'empereur était fatigué, et il me congédia en me
+disant: «Nous verrons cela demain, la nuit porte conseil. Je ne fais
+aucune difficulté de lui écrire, si nous devons nous entendre; mais
+c'est que, dans le cas contraire, il sera autorisé à dire que je l'ai
+attiré dans un guet-à-pens, et, dans le fait, cela en aura l'air. D'un
+autre côté, s'il ne vient pas, je marche pour m'entendre avec le père,
+et assembler les cortès à Madrid. Si le prince des Asturies avait été
+bien conseillé, j'aurais dû le trouver ici; mais je conçois, d'après
+tout ce que vous me dites, qu'il a eu peur des démonstrations du
+grand-duc de Berg. Allez vous reposer, et tenez-vous prêt à partir
+demain.»
+
+Il me fit effectivement appeler le lendemain, après qu'il eut reçu
+l'estafette de Madrid. Il y répondit par le courrier qui m'accompagna,
+et me remit une lettre pour le prince des Asturies, en me disant: «Allez
+le trouver et remettez-lui cette lettre de ma part. Laissez-lui faire
+ses réflexions. Il n'y a pas de finesse à employer, cela l'intéresse
+plus que moi; qu'il fasse ce qu'il voudra. Sur votre réponse, ou sur son
+silence, je prendrai mon parti, ainsi que des mesures pour qu'il n'aille
+pas ailleurs que près de son père.» Il ajouta: «Voyez où mènent les
+mauvais conseils; voilà un prince qui, peut-être, ne régnera pas dans
+quelques jours, ou qui apportera à l'Espagne une guerre avec la France.
+Parbleu, les peuples sont bien à plaindre lorsqu'ils tombent en de
+pareilles mains! Allez au plus vite.»
+
+Il écrivit au grand-duc de Berg, et lui ordonna de ne pas souffrir que
+l'on attentât à la vie du prince de la Paix, de se le faire remettre, et
+de prendre des mesures pour le lui envoyer à Bayonne, en le préservant
+de tout accident en chemin. Il lui dit aussi, par le même courrier, de
+lui envoyer M. Dazenza, le ministre des Indes, ainsi que plusieurs
+autres Espagnols éclairés et jouissant d'une considération bien acquise;
+il voulait s'en former un conseil, avant de se décider à quelque chose.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+On dissuade Ferdinand de poursuivre son
+voyage.--Urquijo.--Considérations qu'il oppose à la politique des
+ministres de Ferdinand.--Lettre de l'empereur Napoléon à Ferdinand.
+
+
+Je revins rapidement à Vittoria, mais tout avait changé depuis mon
+départ. Plusieurs Espagnols étaient accourus auprès de Ferdinand. Ils
+lui avaient représenté l'imprudence de sa démarche, la facilité de
+revenir sur ses pas; et s'ils ne lui avaient pas fait abandonner la
+résolution de poursuivre son voyage, ils l'avaient du moins fort
+ébranlé. Urquijo, ancien ministre de Charles IV, fut celui de tous qui
+insista le plus vivement sur les dangers de passer la frontière. Il a
+lui-même rendu compte de la discussion qu'il eut à cet égard avec les
+conseillers de Ferdinand. Je reproduis sa relation, parce qu'elle prouve
+qu'on n'employa ni insinuations, ni supercheries pour déterminer ce
+prince à poursuivre sa route, et que tout fut spontané de sa part ou de
+celle de ses ministres. Elle est ainsi conçue:
+
+ _À D. Gregorio de la Cuesta, capitaine-général de la
+ Vieille-Castille._
+
+«Mon cher ami, j'ai reçu hier à midi la lettre datée du 11, que vous
+m'envoyâtes par l'exprès; je montai de suite à cheval, et je suis arrivé
+en cette ville à trois heures et demie du soir: notre ami Mazzanedo n'a
+pas pu m'accompagner, parce qu'il était au lit, à cause d'une forte
+attaque de goutte, et ceci a été son bonheur, puisque, outre l'inutilité
+du voyage, il aurait été témoin de scènes très désagréables. Vous me
+témoignez, dans votre lettre, que je serai très bien reçu, d'après ce
+que vous aviez entendu dire au roi Ferdinand et à sa suite à l'égard de
+ma personne, et que vous ne doutiez pas que, par mes persuasions et les
+notions qu'ils pourraient avoir acquises, ils s'arrêteraient dans un
+voyage si dangereux, et n'iraient pas plus avant.
+
+«Quant au premier point, vous avez très bien prévu, et moi-même je ne
+pouvais en douter, puisque le roi, à peine assis sur son trône, avait
+déclaré spontanément injuste et arbitraire tout ce que j'avais souffert
+par la voie du même Cevallos, qui avait été l'un des ministres qui
+avaient signé les ordres pour toutes les vexations faites contre ma
+personne pendant sept ans. Lorsque j'arrivai, je me présentai à Sa
+Majesté, qui venait d'arriver depuis une demi-heure; elle me traita avec
+la plus grande bonté, me combla d'honneurs et m'invita à son dîner. Ceux
+qui l'accompagnaient m'ont fait beaucoup de politesse, particulièrement
+les ducs de San-Carlos et de l'Infantado; j'ai eu aussi le plaisir de
+revoir mes amis Muzquiz et Labrador.
+
+«La seconde partie est la plus affligeante; je crois qu'ils sont tous
+aveugles, et marchent à une ruine inévitable. J'ai exposé la manière
+dont le _Moniteur_ (qu'ils n'avaient pas bien lu à ce qu'il paraît)
+rapportait le tumulte d'Aranjuez qui occasionna l'abdication du roi
+Charles IV; je leur ai fait voir que le langage de ces gazettes n'était
+que l'explication des desseins de l'empereur; je leur ai rappelé la
+proclamation adressée aux Espagnols en 1805, parce que depuis ce temps
+j'ai toujours cru que Napoléon projetait d'éteindre la dynastie régnante
+en Espagne, comme absolument contraire à l'élévation de la sienne; que
+ce dessein n'avait été suspendu que jusqu'au moment d'une occasion
+favorable, et qu'elle venait de se présenter dans les malheureux démêlés
+du père avec le fils, arrivés à l'Escurial; que les projets de
+l'empereur se faisaient voir clairement par la manière dont il avait
+rempli l'Espagne de troupes, et pris possession des places fortes, des
+arsenaux et de la capitale; que, dans cette même ville de Vittoria, le
+roi et tous ceux qui l'accompagnaient étaient comme dans une prison, et
+gardés à vue par le général Savary, et que l'ordre que j'avais observé,
+depuis mon entrée, pour l'emplacement des troupes et la situation des
+casernes, tout venait à l'appui de mes soupçons.
+
+«Après tout cela, je leur demandai quel était l'objet de leur voyage;
+comment le souverain d'une monarchie telle que celle de l'Espagne et des
+Indes avilissait sa dignité aussi publiquement? comment on le conduisait
+vers un royaume étranger, sans invitation, sans préparatifs, sans toute
+l'étiquette que, dans de pareils cas, on doit observer, et sans avoir
+été reconnu comme roi, puisqu'on l'appelait toujours le prince des
+Asturies? qu'ils devaient se rappeler l'île des Faisans dans les
+Pyrénées, où on prit tant de précautions pour l'entrevue qui devait y
+avoir lieu entre les souverains d'Espagne et de France; qu'il y eut un
+égal nombre de troupes des deux côtés de la rivière Bidassoa, et qu'on
+pesa jusqu'aux harnais afin d'éviter toute crainte.
+
+«Étonnez-vous-en, mon cher ami: on m'a seulement répondu qu'ils allaient
+contenter l'ambition de l'empereur par quelques cessions de territoire
+et de commerce. Je ne pus m'empêcher de dire, en entendant cette
+réponse: Vous pouvez lui donner toute l'Espagne.
+
+«Il y en eut qui parlèrent de guerre éternelle entre les deux nations,
+de construire deux forteresses inexpugnables dans chacune des deux
+Pyrénées, d'avoir toujours sous les armes cent cinquante mille hommes,
+enfin de mille autres chimères. Je fis observer seulement que, du côté
+des Pyrénées occidentales, il n'existait d'autre place plus forte que
+Pampelune, et que, d'après les généraux les plus expérimentés, et parmi
+plusieurs, mon ami le général Vnutia (à qui je l'avais moi-même entendu
+dire), elle offrait très peu de résistance; qu'on n'avait pas les cent
+cinquante mille hommes; qu'une grande partie de l'armée avait été
+envoyée au nord, sous le prétexte du traité d'alliance; que les armées
+ne s'organisaient pas, ni les forteresses ne se construisaient pas dans
+un jour; que la guerre perpétuelle était un délire, car les nations
+avaient leurs relations naturelles, et elles étaient très intimes avec
+la France et très resserrées; qu'il ne fallait pas confondre celles-ci,
+dans les États, avec les hommes qui se trouvent momentanément à leur
+tête; et surtout qu'il ne s'agissait aujourd'hui que d'abolir la
+dynastie des Bourbons en Espagne, en imitant l'exemple de Louis XIV, et
+d'établir celle de France, et qu'ils allaient eux-mêmes inviter
+l'empereur à le faire. L'Infantado (sur qui je crois que mon langage a
+fait plus d'impression), qui sentit le poids de mes réflexions, me dit:
+Serait-il possible qu'un héros tel que Napoléon fût capable de se
+souiller d'une semblable action, quand le roi se met entre ses mains de
+la meilleure foi possible? Je lui répondis: Lisez _Plutarque_, et vous
+trouverez que tous ces héros de la Grèce et de Rome n'acquirent leur
+renommée et leur gloire qu'en montant sur des milliers de cadavres, mais
+qu'on oubliait tout cela, et qu'on le lisait sans attention, voyant
+seulement les résultats avec respect et étonnement; qu'il devait se
+rappeler des couronnes que Charles V avait enlevées, des cruautés qu'il
+avait exercées envers les souverains prisonniers de guerre, ou par la
+perfidie, et malgré cela, il était compté parmi les héros; qu'il ne
+devait pas oublier non plus que nous en avions fait autant avec les
+empereurs et rois des Indes, et que, si nous voulions défendre ces
+actions sous prétexte de religion, on pourrait bien le faire maintenant
+sous prétexte de politique; qu'il pouvait appliquer cela à l'origine de
+toutes les dynasties de l'univers; que, dans notre Espagne ancienne, on
+trouvait des exemples d'assassinats de rois par des usurpateurs qui
+s'étaient ensuite assis sur le trône, et que même, dans les siècles
+postérieurs, nous avions celui qui avait été commis par le bâtard
+Henrique II, et l'exclusion de la famille de Henri IV; que les dynasties
+autrichienne et des Bourbons dérivaient de cet inceste, ainsi que de ces
+crimes, et que par conséquent ils ne devaient pas avoir confiance dans
+les héros, ni permettre que Ferdinand s'en allât plus avant vers la
+France.
+
+«Mais quel motif, au moins apparent, m'a-t-il dit, pourrait justifier la
+conduite que vous supposez à l'empereur? Je lui répondis que le langage
+du _Moniteur_ me faisait voir qu'il ne reconnaissait pas Ferdinand comme
+roi; qu'il disait que l'abdication de son père avait été faite au milieu
+d'un tumulte populaire et des armes, que Charles IV lui-même
+l'avouerait, s'il était nécessaire; que, sans parler de ce qui était
+arrivé au roi de Castille Jean Ier, il y avait eu deux abdications
+pendant le règne des dynasties autrichienne et des Bourbons: une faite
+par Charles Ier d'Espagne, ou Charles V d'Allemagne, et l'autre par
+Philippe V; et que, dans ces deux abdications, on avait procédé avec le
+plus grand calme et la plus sage délibération, et que même ceux qui
+représentaient la nation demandèrent jusqu'où l'abdication devait
+s'étendre, en cas que les personnes qui devaient régner de suite en
+seraient empêchées, et que c'est par cette raison que Philippe V régna
+une seconde fois, après la mort de Louis Ier, en faveur de qui S. M.
+avait renoncé à la couronne; enfin qu'il est à craindre que si le père
+réclame contre la violence de son abdication, et qu'ils poursuivent le
+voyage jusqu'à Bayonne, aucun d'eux ne règne, et que tous les Espagnols
+soient malheureux.
+
+«Il me répliqua alors que l'Europe et la France même condamnerait ce
+trait, et que l'Espagne pourrait devenir redoutable, étant soutenue par
+l'Angleterre. Je lui répondis sur les trois points. Quant à l'Europe,
+elle était pauvre et sans moyens pour entreprendre de nouvelles guerres
+sans union, parce que les intérêts particuliers, et les vues ambitieuses
+de chaque souverain et de chaque État avaient plus de force que la
+nécessité de faire de grands sacrifices pour détruire le système adopté
+par la France depuis sa funeste révolution. Je lui expliquai, pour
+preuve de ce que j'avançais, la conduite des coalitions, leurs plans mal
+combinés, leurs défections, et que le résultat de ces ligues avait
+lui-même produit l'accroissement de la France; que je ne voyais d'autre
+cour que celle de Vienne capable de s'opposer actuellement aux projets
+de l'empereur, si l'Espagne se soulevait, et qu'elle serait appuyée par
+l'Angleterre; mais que si la Russie, l'Allemagne et le monde européen se
+montraient contraires à ce système, l'Autriche essuierait des revers et
+perdrait une partie de son territoire, nous perdrions entièrement notre
+marine, et l'Espagne serait seulement le théâtre de la guerre des
+Anglais contre la France, et où jamais ils ne seraient exposés, à moins
+qu'ils n'eussent quelque chose à gagner, puisque l'Angleterre n'est pas
+une puissance capable de tenir tête à la France dans une guerre
+continentale; enfin que tout finirait par une conquête après avoir
+produit notre désolation.
+
+«Quant au second point, du mécontentement de la France pour une conduite
+aussi injuste de l'empereur, je suis entré diffusément dans
+l'explication du caractère de cette nation; qu'elle est toujours
+enchantée de tout ce qui est surprenant; qu'elle n'avait d'autre esprit
+public pour agir, que l'impulsion donnée par le gouvernement; que, d'un
+autre côté, la nation française elle-même gagnerait beaucoup pour
+l'intérêt de son commerce, si les souverains des deux nations étaient
+d'une même famille; que si l'empereur se contenait dans de certaines
+limites d'agrandissement, et s'il consolidait son empire par de bonnes
+institutions morales, la France l'adorerait, le regarderait comme un
+libérateur de la terrible révolution dans laquelle la nation avait été
+plongée, bénirait sa dynastie, et regarderait comme une gloire
+l'occupation de plusieurs trônes de l'Europe par des membres de la
+famille de son souverain, et que par conséquent l'argument n'effaçait
+pas mes suspicions; que d'ailleurs nous ne devions jamais oublier que
+les rois espagnols s'appelaient Bourbons, et qu'ils étaient une branche
+de l'ancienne maison de France; qu'il existait en France beaucoup de
+changement dans les fortunes, par la suppression de plusieurs
+corporations privilégiées, des confiscations et des ventes; car il est
+certain que tous les Français avaient eu plus ou moins de part dans la
+révolution; que ces derniers, les littérateurs, ceux qui aiment la
+réforme, les juifs et les protestans composent la partie la plus
+nombreuse de la nation. Ils sont maintenant libres de l'oppression qui
+pesait sur eux avant cette époque, et il est très probable qu'ils
+regarderont sans chagrin l'anéantissement des Bourbons en Espagne,
+craignant que l'un d'eux pourrait contraindre un jour peut-être les
+Français à recevoir malgré eux un Bourbon, si l'Espagne était bien
+gouvernée.
+
+«Sur le troisième point, relativement à l'armement de notre nation, je
+suis entré encore dans de plus grands détails; j'ai fait voir que par
+malheur, depuis Charles V, la nation n'existe plus, parce qu'il
+n'existait point réellement de corps qui la représentât, ni d'intérêts
+communs qui la réunissent vers un même but; que notre Espagne était un
+édifice gothique composé de morceaux avec autant de forces, de
+priviléges, de législations et de coutumes qu'il y a presque de
+provinces; que l'esprit public n'existe plus; que ces causes
+empêcheraient la formation d'un gouvernement solidement constitué pour
+réunir les forces, l'activité et le mouvement nécessaires; que les
+émeutes et les tumultes populaires étaient de très courte durée; que
+tous ces troubles produiraient des effets pernicieux dans nos Amériques,
+parce que les naturels du pays voudraient développer leurs forces et
+secouer le joug qui pesait beaucoup sur eux depuis la conquête de leur
+pays; que l'Angleterre même les aiderait, en juste revanche de ce que
+nous fîmes imprudemment, unis aux Français, pour soulever leurs
+colonies; qu'on ne devait pas oublier les tentatives du cabinet de
+Saint-James à Caracas et dans d'autres provinces de notre Amérique.
+Enfin, mon ami, j'ai dit à l'Infantado tout ce qu'on peut dire sur les
+dangers de ce voyage, et qu'il pouvait produire la ruine de notre
+nation. Je me suis plus avancé encore: j'ai promis d'aller, en qualité
+d'ambassadeur, à Bayonne, s'ils se désistaient du voyage; de parler,
+faire des conventions avec l'empereur, et terminer cette affaire, autant
+bien que possible, si désagréable, si mal commencée et dirigée; mais
+qu'en attendant on pouvait faire partir, à minuit, le roi incognito par
+une des maisons voisines de celle où logeait Sa Majesté, et le faire
+conduire en Aragon; que M. Urbina, alcade de la ville, faciliterait les
+moyens de cette fuite, qui, lorsqu'elle serait parvenue aux oreilles de
+Napoléon, et qu'il saurait que le roi aurait la liberté d'agir par
+lui-même, l'obligerait à changer ses plans. Mais tout a été inutile,
+absolument tout.
+
+«Après cet entretien, on m'a présenté don Joseph Hervas, qui m'a
+confirmé dans l'opinion que l'empereur projetait de changer notre
+dynastie; car il m'a prié d'agir de manière que le voyage de France
+n'eût pas lieu. Ce jeune homme (qui a beaucoup d'esprit et de
+clairvoyance, promet beaucoup et est un excellent Espagnol) vient
+d'arriver de Paris avec le général Savary. Comme il est le beau-frère du
+général Duroc, grand-maréchal du palais de l'empereur, il connaît tous
+les complots de cette affaire; il me les a racontés, et se plaint du
+mauvais traitement qu'il avait éprouvé à Madrid, et de ce qu'on n'avait
+pas voulu l'écouter lorsqu'il avait voulu parler. Il me pria de lui
+obtenir une audience particulière du duc de l'Infantado: je la lui ai
+obtenue. Il a parlé, mais il n'a pu rien obtenir. M. Escoiquiz s'était
+mis au lit, parce qu'il était enrhumé; il était entouré de beaucoup de
+monde, de sorte que je n'ai pu lui parler. J'ignore sa manière de
+penser, et même l'influence qu'il exerce sur les affaires. Labrador et
+Muzquiz sont piqués de ce qu'on semble les mépriser; et qu'on ne les
+consulte nullement et dans aucun cas, par la rivalité de M. Cevallos. Je
+vois avec la plus profonde affliction qu'ils sont tous aveugles, et
+qu'ils marchent tous vers le précipice.
+
+«Le dîner fini, et S. M. s'étant retirée, un aide-de-camp est arrivé
+avec des dépêches de l'empereur. Le ton avec lequel il s'est annoncé, en
+exigeant que S. M. l'écoutât de suite; la condescendance qu'on lui
+montra en l'annonçant au roi; la manière dont j'ai vu moi-même qu'on l'a
+fait sortir, et la circonstance d'avoir compris quelque chose dans
+l'affaire dont il était question, tout cela a aigri mon amour-propre
+d'Espagnol, et j'ai pris enfin mon congé, leur rappelant, mais
+inutilement, mes prédictions, et suis entré dans mon logement pour vous
+écrire si diffusément, comme je l'ai fait, pour vous faire connaître ce
+qui s'est passé; car demain à la pointe du jour, ou dans trois heures,
+je pars pour Bilbao.
+
+«Un officier de marine, appelé don Miguel de Alava, neveu du général de
+marine de même nom, que vous connaissez, vient de me faire une visite
+dans ce moment; il était chez moi quand j'y revins; il causait avec un
+ami qui m'avait accompagné depuis Bilbao. En profitant de cette
+occasion, je lui ai dit, ainsi qu'à tous ceux qui voulaient m'écouter,
+que si le roi quittait l'Espagne, les Bourbons seraient éloignés pour
+jamais du trône; que toute l'Espagne pourrait être dans la désolation,
+et que nous aurions beaucoup à pleurer. J'ai parlé dans ce sens à M.
+Alava, en désirant qu'il profite de l'influence qu'il peut avoir dans la
+ville et dans la province pour tâcher de l'empêcher. C'est tout ce que
+j'ai pu faire. On a beaucoup de considération pour moi dans cette
+province, par la protection que j'ai procurée à ses habitans, et parce
+que j'y ai pris naissance. Peut-être que les peuples verront plus clair
+et feront plus; peut-être aussi déchireront-ils le voile épais qui
+couvre les yeux de ces personnes.
+
+«Quand je pris mon congé, il m'a semblé que le duc de l'Infantado était
+piqué de voir que je ne pensais pas à les accompagner, au moins jusqu'à
+Bayonne. Je lui ai dit que j'étais prêt à tout, si on voulait suivre mon
+plan; mais que, dans le cas contraire, je ne voulais pas ternir ni
+perdre ma réputation, seule idole de mon coeur. Vous serez témoin de
+mille malheurs; je ne sais qui en est le coupable. Je plains l'Espagne,
+et je retourne dans mon coin pour y pleurer. Plût à Dieu que toutes mes
+craintes fussent vaines!
+
+«Quand je serai sûr que vous êtes à Valladolid, je vous y écrirai, et en
+attendant faites-moi le plaisir de dire bien des choses de ma part à
+madame. Je suis bien triste. Adieu; vous savez que je suis toujours tout
+à vous.
+
+ «_Signé_, URQUIJO.»
+
+ Vittoria, 13 avril 1808.
+
+Cet aide-de-camp si brusque, et qui par conséquent cherchait si peu à
+séduire, c'est moi. J'ignorais la résolution du conseil; tout me portait
+même à la croire opposée à ce qu'elle était en effet. Les ministres de
+Ferdinand n'avaient adopté des conseils d'Urquijo que ce qui pouvait les
+compromettre. Au lieu de prendre une résolution franche, énergique, ils
+n'avaient su se résoudre à rien. Ils voulaient courir les chances du
+voyage, et cependant ils avaient essayé une sorte d'insurrection.
+Vittoria était rempli de gens de la campagne, tous armés, et qui
+certainement n'y étaient pas venus sans avoir été appelés, ni même sans
+qu'on leur eût dit à quoi on se proposait de les employer.
+
+Je ne fus tranquille que lorsque j'entendis le général Verdier, qui y
+commandait nos troupes, me dire qu'il avait prévenu les rixes, en les
+consignant dans leurs quartiers. Sans cette prévoyance de sa part, il
+aurait suffi d'un excès de vin pour allumer la guerre entre la France et
+l'Espagne; c'était, je crois, ce que l'on voulait, afin d'avoir une
+occasion de se tirer de l'embarras où l'on croyait être. On n'aurait pas
+manqué de s'en justifier en répandant partout que nous avions été les
+agresseurs, et que nous avions voulu enlever le roi.
+
+Néanmoins j'écrivis au maréchal Bessières, à Burgos, pour lui faire
+connaître la position du général Verdier, et le prier de faire marcher
+quelques troupes à Miranda, afin que nous pussions être secourus, en cas
+d'une entreprise dans le genre des vêpres siciliennes. Il y fit
+effectivement marcher quatre bataillons, avec six pièces de canon et six
+escadrons de cavalerie.
+
+Ce ne fut qu'après avoir reçu toutes les informations dont j'avais
+besoin, et pris mes précautions, que je fis prévenir le prince des
+Asturies de mon retour avec mission de lui remettre une lettre de la
+part de l'empereur. Il envoya de suite un de ses officiers pour me
+prendre et m'accompagner près de lui. La maison dans laquelle je l'avais
+laissé presque seul quatre jours auparavant, était transformée en un
+véritable corps-de-garde. La place de Vittoria, sur laquelle elle était
+située, était un bivouac de paysans espagnols armés; le vestibule, ainsi
+que les degrés de l'escalier de la maison, étaient jonchés de soldats,
+d'hommes armés de poignards, au point de ne savoir où mettre le pied; et
+jusqu'à la pièce qui précédait celle dans laquelle le prince se tenait,
+les préparatifs de défense étaient tels que je n'en vis pas les
+murailles.
+
+Je fus introduit de suite près de Ferdinand, et, après les saluts
+d'usage, je lui remis la lettre dont l'empereur m'avait rendu porteur.
+Elle était conçue en ces termes:
+
+«Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse Royale: elle doit avoir
+acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de
+l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la
+circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En
+arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques
+réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à
+l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait
+nécessaire pour son bonheur et celui de ses peuples. Les affaires du
+Nord ont retardé mon voyage. Les événemens d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne
+suis pas juge de ce qui s'est passé et de la conduite du prince de la
+Paix; mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois
+d'accoutumer les peuples à répandre du sang et à se faire justice
+eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse Royale n'en fasse pas
+elle-même un jour l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne
+de faire du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et
+qui a si long-temps régi le royaume. Il n'a plus d'amis: Votre Altesse
+Royale n'en aura plus, si elle est jamais malheureuse. Les peuples se
+vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment,
+d'ailleurs, pourrait-on faire le procès du prince de la Paix sans le
+faire à la reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines
+et les passions factieuses; Le résultat en sera funeste pour votre
+couronne; Votre Altesse Royale n'y a de droits que ceux que lui a
+transmis sa mère. Si ce procès la déshonore, Votre Altesse Royale
+déchire par là ses droits: qu'elle ferme l'oreille à des conseils
+faibles ou perfides; elle n'a pas le droit de juger le prince de la
+Paix; ses crimes, si on lui en reproche, se perdent dans les droits du
+trône. J'ai souvent manifesté le désir que le prince de la Paix fût
+éloigné des affaires. L'amitié du roi Charles m'a porté plus souvent à
+me taire et à détourner les yeux des faiblesses de son attachement.
+Misérables hommes que nous sommes! faiblesse et erreur, c'est là notre
+devise. Mais tout peut se concilier: que le prince de la Paix soit exilé
+d'Espagne, et je lui offre un refuge en France. Quant à l'abdication de
+Charles IV, elle a eu lieu dans un moment où nos armées couvraient les
+Espagnes; et aux yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais
+n'avoir envoyé tant de troupes que pour précipiter du trône mon allié et
+mon ami. Comme souverain voisin, il m'est permis de vouloir connaître
+avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Altesse, aux
+Espagnols et au monde entier, si l'abdication du roi Charles est de pur
+mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et par l'émeute
+d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais
+Votre Altesse Royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec lui
+sur cet objet. La circonspection que je porte depuis un mois dans ces
+affaires doit lui être garant de l'appui qu'elle trouverait en moi, si,
+à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, venaient à
+l'inquiéter sur son trône.
+
+«Quand le roi Charles me fit part des événemens du mois d'octobre
+dernier, j'en fus douloureusement affecté, et je pense avoir contribué,
+par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de l'affaire de
+l'Escurial. Votre Altesse Royale avait bien des torts: je n'en veux pour
+preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu
+oublier. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont
+sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger, de la part d'un
+prince héréditaire, est criminelle. Votre Altesse Royale doit se défier
+des écarts et des émotions populaires.
+
+«On pourra commettre quelques meurtres sur nos soldats isolés; mais la
+ruine de l'Espagne en serait le résultat. J'ai vu avec peine qu'à Madrid
+on ait répandu des lettres du capitaine-général de la Catalogne, et fait
+tout ce qui pouvait donner du mouvement aux têtes!
+
+«Votre Altesse Royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je
+flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut être
+certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme
+envers le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et
+de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et
+de ma parfaite estime.
+
+«Sur ce, je prie Dieu, etc.
+
+ «NAPOLÉON.»
+
+ Bayonne, le 16 avril 1808.
+
+Nous parlâmes peu; je n'avais rien à ajouter à tout ce que j'avais eu
+l'honneur de lui dire précédemment. La lettre était d'ailleurs si
+positive, qu'il n'y avait pas à s'y méprendre: l'empereur s'était
+expliqué sans détour.
+
+Le conseil de Ferdinand, qui était là, et composé toujours des mêmes
+personnes, ne parut pas fort satisfait de la manière dont s'exprimait
+l'empereur, parce qu'il traitait le prince des Asturies d'altesse
+royale. Je fus encore obligé de leur faire observer que l'empereur ne
+pouvait pas employer d'autre expression, parce qu'enfin cette
+reconnaissance de sa part n'était pas une chose faite; qu'il y avait
+bien des points sur lesquels il était plus important de s'entendre que
+sur celui-là: ceux-ci une fois réglés, dis-je, le reste me paraît
+naturel.
+
+Le roi me congédia en me disant qu'il me ferait connaître sa
+détermination. Elle me fut communiquée à la sortie de son conseil; et
+l'on me fit dire qu'il partirait le lendemain pour Bayonne, que je
+pouvais en prévenir l'empereur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Émeute de Vittoria.--Ferdinand applaudit à la tentative.--M. de
+l'Infantado.--Ferdinand continue son voyage.--Arrivée à
+Bayonne.--Réception que lui fait l'empereur.--Idée qu'il prend de
+Ferdinand.
+
+
+Le roi était prêt à monter en voiture lorsqu'il éclata une émeute parmi
+cette foule de gens que l'on avait imprudemment appelés de la campagne
+dans la ville: en un instant, la place publique et les rues furent
+remplies d'hommes en armes. Heureusement nos troupes étaient enfermées
+dans leurs casernes; autrement on n'eût pas manqué d'insulter quelques
+soldats, et comme il y avait une disposition réciproque à l'aigreur,
+cela aurait eu des conséquences funestes.
+
+Malgré la foule qui obstruait les issues qui aboutissaient au quartier
+du roi, l'on parvint à faire approcher ses voitures à l'heure qu'il
+avait désignée lui-même pour son départ. Celle dans laquelle il devait
+monter était déjà au bas de l'escalier; tout à coup un redoublement de
+fureur se manifeste parmi le peuple; j'étais moi-même en frac, et sans
+aucune partie d'uniforme, au milieu de cette foule, en sorte que, sans
+être reconnu, j'ai pu être témoin de ce que je rapporte.
+
+Pendant que j'observais cette émeute, ma voiture était chez moi toute
+prête à suivre celles du convoi du roi; j'étais persuadé que tout se
+passerait avec calme, lorsqu'un individu d'une figure effroyable,
+accompagnée d'un costume à l'avenant, et armé jusqu'aux dents,
+s'approche de la voiture du roi, saisit d'une main les traits des huit
+mules qui composaient l'attelage[36], et de l'autre, dans laquelle il
+tenait une serpe qui ressemblait à une faucille, il coupe d'un seul coup
+les traits de toutes les mules qui étaient fixées au même point d'arrêt.
+Chacun chasse les mules; la foule crie des bravo, et le tumulte
+s'échauffe; les autres voitures sont éloignées, et enfin le départ du
+roi éprouve une opposition ouverte.
+
+J'étais encore sur la place, lorsque le roi lui-même se montra à la
+fenêtre en souriant à cette multitude, qui y répondit par mille cris de
+_viva Fernando!_ C'est à ce moment-là que je fus atteint de la pensée
+que cette scène dont j'étais témoin n'était qu'un jeu préparé. En effet,
+comment en douter? Il y avait à Vittoria une compagnie de
+gardes-du-corps et un bataillon de gardes espagnoles: les uns et les
+autres étaient sous les armes devant le quartier du roi; c'était bien le
+moins qu'ils pussent faire que d'empêcher que l'on insultât la voiture
+du roi; s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'ignoraient pas que leur
+maître n'était point offensé de ce mouvement et que peut-être on ne
+l'avait fait que dans la persuasion de lui plaire.
+
+En effet, depuis le départ de Madrid, le prince des Asturies était tout
+changé: soit par ce qu'il avait vu en chemin, soit par ce qu'on lui
+avait dit, il s'était cru le plus fort, et cependant il ne négligeait
+pas les petits moyens, comme on le verra bientôt.
+
+En parcourant cette émeute, je rencontrai M. le duc de l'Infantado, qui
+se donnait beaucoup de peine pour la calmer; je m'approchai de lui, et
+m'en fis reconnaître, en témoignant que je n'étais pas dupe de ce
+désordre; il me répondit d'un ton sincère: «Général, au nom du ciel,
+allez-vous en; que vos troupes ne paraissent point, sinon tout est
+perdu, et je ne réponds de rien. Je vais faire mon possible pour calmer
+ce désordre, et faire ramener les mules.»
+
+Il tint parole, car en moins d'une demi-heure, sans que j'eusse besoin
+de le voir, le roi était parti; il alla sans s'arrêter jusqu'à Irun,
+c'est-à-dire à la dernière commune espagnole[38]. Il y passa la nuit, et
+partit le lendemain pour Bayonne. Comme il n'y avait aucunes troupes
+dans ce moment-là, on lui rendit peu d'honneurs de parade. L'empereur
+n'était point logé en ville; il habitait une maison de campagne appelée
+_Marac_, où il était avec moins de cent hommes de gardes.
+
+Il avait envoyé le maréchal Duroc à la rencontre du prince des Asturies,
+pour le saluer de sa part; mais je doute qu'il ait été omis une seule
+des formalités que M. de Cevallos se plaint de n'avoir pas vu observer.
+D'ailleurs, il faut considérer que le voyage de l'empereur n'était pas
+un voyage de cour; il était à Marac sans étiquette, et ensuite, il en
+aurait eu dans ce moment, qu'elle aurait toujours été différente pour le
+prince des Asturies que pour le roi d'Espagne.
+
+Cependant on le salua de l'artillerie des remparts, et tous les corps
+civils et militaires lui rendirent leurs devoirs. L'empereur lui-même
+fut le premier à aller le visiter; sa voiture ne s'étant pas trouvée
+prête aussitôt qu'il le désirait, il s'y rendit à cheval. Je
+l'accompagnai à cette visite; elle se passa comme elle le devait.
+
+M. de Cevallos se plaint du logement qui avait été donné au roi; on ne
+peut que lui répondre qu'il n'y avait pas une plus belle maison dans
+Bayonne, et qu'on ne pouvait rien donner de mieux que ce que l'on avait.
+Si M. de Cevallos avait eu moins de tourment dans l'esprit, il n'aurait
+pas remarqué une chose si peu importante qu'un logement dans la
+circonstance d'alors.
+
+Au retour à Marac, l'empereur envoya prier le prince à dîner, et je
+crois que c'est là où la mauvaise humeur aura commencé, parce que
+l'empereur ne l'aura pas traité de majesté; il y avait beaucoup de
+personnes du service de table qui étaient présentes.
+
+Le prince des Asturies n'était venu à Bayonne que pour se faire
+reconnaître roi; il croyait que cet acte ne consistait que dans une
+expression que l'on aurait employée, et, sans considérer l'importance
+que l'empereur mettait au changement de règne, il avait considéré comme
+les moindres choses précisément celles sur lesquelles il aurait dû fixer
+toute son attention, en ce qu'elles intéressaient bien plus la France
+que le nom du monarque qui occupait le trône.
+
+Malheureusement le prince avait été élevé dans un éloignement des
+affaires, qui l'avait rendu étranger au rôle que sa naissance lui
+destinait, et il n'avait autour de lui que des personnes qui ne
+pouvaient pas le diriger dans une circonstance aussi importante pour
+lui.
+
+L'empereur nous dit, le soir, qu'il avait bien du regret de le trouver
+si médiocre, et qu'il regrettait beaucoup son père. Le lendemain et les
+jours suivans, il fit successivement appeler le duc de l'Infantado,
+ainsi que les autres Espagnols qui l'avaient accompagné à Bayonne. Il ne
+trouva pas encore ce qu'il cherchait, non pas qu'il ne les estimât
+beaucoup, et particulièrement le duc de San-Carlos; mais il ne trouvait
+en eux que des sentimens opposés à ceux qu'il était accoutumé à
+rencontrer dans le ministère d'Espagne, et je crois que, sous ce
+rapport, l'opinion qu'il s'en forma ne leur fut pas favorable. Il
+commença à être gêné d'être obligé de parler lui-même d'affaires, parce
+qu'un souverain grave toujours ce qu'il dit, et n'a plus de moyen de se
+retirer, si par hasard il s'est trop avancé. Je crois que cette occasion
+est une de celles où il a le plus désiré avoir près de lui M. de
+Talleyrand, et qu'il l'aurait fait venir, s'il n'avait craint de blesser
+M. de Champagny. L'empereur était ainsi; il lui arrivait souvent de
+blesser, dans les moindres choses, des hommes faciles à irriter, et,
+dans d'autres occasions, il sacrifiait ses propres intérêts à la crainte
+d'offenser l'amour-propre d'un bon serviteur.
+
+Je ne fais nul doute que, si M. de Talleyrand fût venu à Bayonne,
+lorsqu'il en était temps encore, les affaires d'Espagne eussent pris une
+tout autre marche. Il y aurait mis beaucoup de temps, parce qu'il aurait
+parlé long-temps avant de rien écrire; en outre, il avait tant
+d'aboutissans dans ce pays-là, qu'il aurait pu prendre, vis-à-vis de
+ceux qui avaient accompagné le prince des Asturies, l'attitude qui
+convenait à la question que l'on voulait traiter; il aurait pu former à
+Bayonne une cour espagnole, en opposition avec celle du prince des
+Asturies, qui aurait versé en Espagne le contre-poison de ce que
+celle-ci y envoyait. M. de Champagny, nouvellement arrivé au ministère,
+ne pouvait pas encore avoir tous ces avantages-là: faute de ce moyen, le
+temps se passait à boire, à manger et à s'ennuyer; les journées ne
+finissaient pas, lorsqu'elles auraient dû être trop courtes; il n'y
+avait que pour la malveillance qu'elles n'étaient pas perdues. Cette
+situation avait forcé de se reposer sur l'empereur pour tout; il était
+obligé de discuter lui-même ce que, dans d'autres circonstances, on lui
+aurait présenté tout fait; et, comme il avait mille autres occupations,
+il était difficile qu'on ne le trouvât pas quelquefois de mauvaise
+humeur, ce qui rebutait les personnes qui n'étaient pas accoutumées à
+son travail. M. de Talleyrand avait cette excellente qualité, d'être
+impassible; lorsqu'il ne trouvait pas l'empereur dans une disposition
+d'esprit telle qu'il le fallait pour traiter le sujet dont il venait
+l'entretenir, il n'en parlait pas avant d'avoir ramené le calme dans
+lequel il aimait à voir l'empereur. Si par hasard on lui donnait un
+ordre dans un moment d'humeur, il trouvait le moyen d'en éluder
+l'exécution, et il était bien rare qu'on ne lui sût pas gré d'avoir pris
+sur lui un retard qui avait toujours de bons effets.
+
+Peu de jours après l'arrivée du prince des Asturies à Bayonne, le prince
+de la Paix arriva, conduit dans une voiture, et accompagné d'un
+aide-de-camp du grand-duc de Berg; il n'avait pas été reconnu en chemin.
+L'empereur le fit descendre dans une maison de campagne, à une lieue de
+Bayonne, par ménagement pour le prince des Asturies, et ce fut moi qui
+allai le chercher, le lendemain de son arrivée, pour l'amener chez
+l'empereur. Il y resta fort long-temps, et lui donna sans doute des
+détails qui lui étaient inconnus jusqu'alors sur ces étranges événemens.
+
+Il demeura dans cette maison de campagne jusqu'à l'arrivée du roi
+Charles IV, qui, du palais d'Aranjuez, venait d'écrire à l'empereur, et
+de lui déclarer que son intention n'avait point été d'abdiquer, qu'il y
+avait été forcé: en même temps il le prévenait qu'il allait se rendre à
+Bayonne, pour lui en renouveler l'assurance. Il arriva effectivement peu
+de jours après avec la reine.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Arrivée de Charles IV à Bayonne.--Il repousse Ferdinand.--Ses plaintes à
+l'empereur.--On intercepte les dépêches de Ferdinand.--On y acquiert la
+preuve de ses sentimens hostiles envers la France.--L'empereur reçoit la
+nouvelle de l'insurrection de Madrid.--Réflexion de Charles IV.--Scène
+violente entre le père et le fils.--Les irrésolutions de l'empereur sont
+fixées.
+
+
+L'empereur le fit recevoir comme roi d'Espagne. Tout ce qu'il y avait de
+troupes à Bayonne prit les armes; l'artillerie tira cent et un coups de
+canon, et les officiers attachés à la maison de l'empereur allèrent
+augmenter son cortége, qui le conduisit au logement destiné auparavant
+pour l'empereur lui-même.
+
+J'étais à la descente de voiture. Le prince de la Paix était venu
+quelques momens auparavant pour recevoir les ordres du roi. La cour de
+la maison était fort petite; il ne put y entrer que la voiture du roi.
+Ce respectable vieillard, en descendant de sa voiture, parla à tout le
+monde, même à ceux qu'il ne connaissait pas, et, voyant ses deux enfans
+au pied de l'escalier, où ils l'attendaient, il eut l'air de ne pas les
+apercevoir; il dit à l'infant don Carlos: «Bonjour, Carlos.» La reine
+l'embrassa. Il ne dit rien au prince des Asturies. Celui-ci s'avança
+pour l'embrasser; le roi s'arrêta, manifesta un mouvement d'indignation,
+et passa, sans s'arrêter, jusqu'à son appartement. La reine, qui le
+suivait, fut moins sévère, et l'embrassa.
+
+Le roi et la reine témoignèrent tous deux beaucoup de joie de revoir le
+prince de la Paix, avec lequel ils se retirèrent. Les deux infans
+prirent le chemin de leur logement.
+
+Cette arrivée du roi Charles IV changeait tout-à-fait la position du
+prince Ferdinand, et livrait son esprit à toutes les conjectures les
+moins rassurantes pour la suite de ses projets, et je crois que c'est de
+ce moment que sa conduite est devenue hostile. Ce n'est point, comme l'a
+dit M. de Cevallos, le jour où il avait dîné chez l'empereur, que je
+vins lui proposer la Toscane; ce ne fut que lorsque l'empereur eut
+appris la protestation du père contre la violence qui avait été exercée
+envers lui. Le prince des Asturies, qui ignorait cette circonstance,
+refusa, et on ne lui parla plus de rien.
+
+Le roi Charles IV vint dîner avec l'empereur le jour même de son
+arrivée; il avait de la peine à monter le perron pour arriver au salon,
+il disait à l'empereur, qui lui donnait le bras: «C'est parce que je
+n'en puis plus, qu'on a voulu me chasser.» L'empereur lui répondit: «Oh!
+oh! nous verrons! appuyez-vous sur moi, j'aurai de la force pour nous
+deux.» À ce mot, le roi s'arrêta, et dit en regardant l'empereur: «Pour
+cela, je le crois et l'espère.» Puis il reprit son bras, et continua de
+monter jusqu'à l'appartement. Je ne sais ce qui s'est dit ni fait dans
+la conversation qui précéda, ainsi que dans celle qui suivit le dîner;
+mais l'on ne peut douter que toutes deux n'aient été relatives aux
+affaires, parce que le prince de la Paix, qui dînait, ce jour-là, avec
+nous, à la table du grand-maréchal, fut appelé chez l'empereur avant
+même la fin du dîner.
+
+Voilà ce qui se passait à Bayonne. À Madrid, il s'opérait une réaction,
+parce que le grand-duc de Berg avait, aussitôt après la déclaration du
+roi Charles IV, dissous la junte du gouvernement, présidée par l'infant
+don Antonio, que le prince Ferdinand avait investi du pouvoir au moment
+de son départ. Le grand-duc de Berg, sans doute d'après des insinuations
+de l'empereur, avait été nommé, par Charles IV, lieutenant-général du
+royaume, et il avait, en conséquence, saisi toute l'autorité. Il reçut
+et ouvrit, comme tel, les paquets adressés de Bayonne, par le prince des
+Asturies, à son oncle l'infant don Antonio, président de la junte du
+gouvernement. Il les envoya aussitôt à l'empereur; et ce fut le mauvais
+esprit des ordres que contenaient ces paquets, qui suggéra l'idée de les
+faire arrêter à leur départ de Bayonne, parce que l'on présumait qu'il
+s'en trouverait dedans pour Vittoria, Burgos, et autres lieux où nous
+avions des troupes.
+
+Le prince Ferdinand, qui voyait son père, sa mère et le prince de la
+Paix en conférence journalière avec l'empereur, ne douta plus qu'il
+était perdu, et, en conséquence, il eut recours aux partis extrêmes. À
+quelques lieues de Bayonne, on arrêtait les courriers qu'il envoyait en
+Espagne, ainsi que ceux qui en venaient; on les mettait dans une maison
+où ils étaient gardés à vue, bien nourris et soignés, mais on leur
+prenait leurs dépêches, que l'on apportait à l'empereur. Les premières
+que l'on saisit donnèrent le regret de ne pas s'être avisé de ce moyen
+plus tôt, parce qu'elles établissaient d'une manière évidente que le
+prince des Asturies avait donné, en Espagne, des ordres dont on ne
+devait pas tarder à éprouver les funestes effets. J'ai vu la lettre dans
+laquelle il mandait à son oncle, en parlant de sa position, et d'un
+Espagnol qui était à Madrid: «Méfie-toi de ***, c'est un traître dévoué
+à ces coquins de Français, et qui fera manquer tout.» Il ajoutait:
+«Bonaparte est venu aujourd'hui en ville; il n'y avait pas plus d'une
+vingtaine de polissons qui couraient devant son cheval, en criant: _Vive
+l'empereur!_ et encore étaient-ils payés par la police.» Et cette lettre
+était d'un prince qui briguait son appui pour monter sur le trône, d'où
+il venait de faire descendre son père! Un homme raisonnable aurait-il
+osé, en voyant cela, conseiller à l'empereur de se fier à l'alliance
+d'un tel prince? On a eu mille fois tort de ne pas imprimer tous ces
+détails.
+
+L'empereur causait de ces petites trahisons avec le prince de la Paix,
+qui n'en était ni fâché ni étonné, et c'était avec lui qu'il traitait la
+question qui l'occupait entre le père et le fils.
+
+Ce que l'empereur apprenait par le prince de la Paix et par les autres
+Espagnols qu'il avait ordonné au grand-duc de Berg de lui envoyer, et ce
+qu'il voyait des sentimens du prince des Asturies et de ses alentours,
+ne tarda pas à lui faire prendre la résolution de tenter de remettre le
+père sur le trône. Ce parti n'était pas sans inconvéniens, parce que le
+roi Charles IV étant très-âgé, le même embarras ne pouvait tarder
+long-temps à se reproduire, et l'on eût alors trouvé le fils dans une
+disposition d'esprit bien plus mauvaise encore. D'un autre côté, comment
+l'exclure de son droit de succession? Cela ne pouvait se faire que par
+suite d'une condamnation motivée, et avec le concours et l'assentiment
+de la nation. D'ailleurs l'infant don Carlos ne présentait pas des
+sentimens beaucoup plus conformes à la politique des deux pays, que ceux
+de son frère, et le prince des Asturies avait déjà tellement échauffé
+les esprits, qu'il aurait été impossible d'assembler les cortès sans
+mettre toute l'Espagne en feu; puis un événement qui survint en ôta
+tout-à-fait la pensée.
+
+L'empereur se promenait à cheval; j'étais avec lui, lorsqu'il rencontra
+un officier qui lui était envoyé à franc étrier de Madrid par le
+grand-duc de Berg. Cet officier était M. Daneucourt, capitaine des
+chasses, et officier d'ordonnance de l'empereur, qui avait été envoyé à
+Madrid quelque temps auparavant.
+
+Il était porteur des détails que ce prince donnait à l'empereur sur le
+massacre des soldats isolés, des hôpitaux; et de tous les Français qui
+étaient tombés sous le poignard d'une populace en furie dans la journée
+du 2 mai. Les meneurs avaient bien organisé leur entreprise; l'arsenal
+royal leur fut ouvert, le silence imperturbablement gardé, et, au signal
+donné par eux, on assassina tout ce que l'on trouva de Français dans les
+rues.
+
+Les assassins avaient compté sur une surprise complète, et croyaient
+qu'au moins, s'ils ne tuaient pas tout ce qui se trouvait à Madrid, ils
+mettraient le reste en fuite; et afin qu'aucun n'échappât, ils avaient
+fait prévenir partout, dans les villes et villages sur la route, qu'on
+eût à se tenir prêt à tuer tout ce qui repasserait.
+
+Heureusement ils commencèrent trop tard; les troupes furent bientôt sous
+les armes, et, dans le premier moment, chaque officier particulier fit
+de lui-même ce qui lui parut le plus utile dans une circonstance aussi
+pressante. Les bataillons casernés près de l'arsenal y marchèrent de
+suite sans attendre d'ordre, et tirèrent une vengeance sanglante de tout
+ce qu'ils y trouvèrent enlevant des armes.
+
+On marcha de même au grand hôpital, où ces misérables coupaient la gorge
+aux soldats malades dans leurs lits. Le spectacle de tant de barbarie
+excita la fureur des troupes, et il y eut un moment de représailles de
+leur part qui coûta la vie à bien des malheureux. Une pareille scène ne
+pouvait manquer d'être accompagnée de beaucoup de désordres; cependant,
+quand le feu qui partait des croisées fut éteint, et que l'on put
+traverser les rues sans recevoir des coups de fusil, on parvint à
+ramener les troupes à l'ordre, et à modérer leur vengeance. Le calme se
+rétablit. Nous perdîmes beaucoup d'officiers et de soldats qui se
+promenaient, et qui furent victimes de leur sécurité; d'autres furent
+tués par la mousqueterie qui partait des croisées.
+
+À la lecture de ces détails, l'empereur fut transporté de colère; il
+alla directement chez le roi Charles IV, au lieu de retourner chez lui;
+je l'accompagnai. En entrant, il dit au roi: «Voyez ce que je reçois de
+Madrid; je ne puis m'expliquer cela.» Le roi lut la lettre que
+l'empereur venait de recevoir du grand-duc de Berg; il avait à peine
+fini, que, d'une voix ferme, il dit au prince de la Paix: «Emmanuel,
+fais chercher Carlos et Ferdinand.» Ils tardaient à arriver; le roi
+Charles IV dit à l'empereur: «Ou je me trompe, ou les drôles savent
+quelque chose de cela; j'en suis au désespoir, mais je ne m'en étonne
+pas.»
+
+Les deux infans arrivèrent; toutefois je ne pourrais pas assurer que
+l'infant don Carlos vînt, parce que je crois me rappeler que ceci se
+passa dans le temps qu'il eut une légère indisposition: mais, pour le
+prince des Asturies, il entra dans le salon de son père, où étaient
+l'empereur et la reine sa mère.
+
+Nous ne perdîmes pas un mot de tout ce qui lui fut dit dans cette
+occasion; le prince de la Paix écoutait avec nous. Le roi Charles IV lui
+demanda d'un ton sévère: «As-tu des nouvelles de Madrid?» (Nous
+n'entendîmes pas la réponse du prince.) Mais le roi repartit vivement:
+«Eh bien! je vais t'en donner, moi»; et il lui raconta ce qui s'y était
+passé. «Crois-tu, lui dit-il, me persuader que tu n'as eu aucune part à
+ce _saccage_ (il employa cette expression), toi ou les misérables qui te
+dirigent? Était-ce pour faire égorger mes sujets que tu t'es empressé de
+me faire descendre du trône? Dis-moi, crois-tu régner long-temps par de
+tels moyens?
+
+«Qui est celui qui t'a conseillé cette monstruosité? N'as-tu de gloire à
+acquérir que celle d'un assassin? Parle donc[39].»
+
+Le prince se taisait, ou au moins nous ne l'entendîmes presque point;
+mais nous entendîmes distinctement la reine qui lui disait:
+
+«Eh bien! je te l'avais bien dit que tu te perdrais; voilà où tu te
+mets, et nous aussi: tu nous aurais donc fait périr, si nous avions
+encore été à Madrid? Comment l'aurais-tu pu empêcher?» Probablement le
+prince des Asturies se taisait toujours, car nous entendîmes la reine
+lui dire: «Eh bien! parleras-tu[40]? Voilà comme tu faisais; à chacune
+de tes sottises tu n'en savais jamais rien.»
+
+La position de Ferdinand devait être affreuse; la présence de l'empereur
+le gênait horriblement, et ce fut l'empereur que nous entendîmes lui
+dire, d'une voix assurée:
+
+«Prince, jusqu'à ce moment je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les
+événemens qui vous ont amené ici; mais le sang répandu à Madrid fixe mes
+irrésolutions. Ce massacre ne peut être que l'oeuvre d'un parti que vous
+ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne
+celui qui le premier a rompu l'alliance qui depuis si long-temps
+l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre des soldats français,
+lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'action impie par
+laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais
+conseils auxquels vous avez été entraîné; vous ne devez vous en prendre
+qu'à eux.
+
+«Je n'ai d'engagemens qu'avec le roi votre père; c'est lui que je
+reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le désire.»
+
+Le roi Charles IV répliqua vivement: «Moi, je ne veux pas. Eh!
+qu'irais-je faire dans un pays où il a armé toutes les passions contre
+moi? Je ne trouverais partout que des sujets soulevés; et, après avoir
+été assez heureux pour traverser sans pertes un bouleversement de toute
+l'Europe, irai-je déshonorer ma vieillesse en faisant la guerre aux
+provinces que j'ai eu le bonheur de conserver, et conduire mes sujets à
+l'échafaud? Non, je ne le veux pas; il s'en chargera mieux que moi.»
+Regardant son fils, il lui dit: «Tu crois donc qu'il n'en coûte rien de
+régner? Vois les maux que tu prépares à l'Espagne. Tu as suivi de
+mauvais conseils, je n'y puis rien; tu t'en tireras comme tu pourras; je
+ne veux pas m'en mêler, va-t'en.»
+
+Le prince sortit, et fut suivi par les Espagnols de son parti, qui
+l'attendaient dans la pièce à côté.
+
+Il aurait fallu voir comment, après cette scène, les Espagnols qui
+avaient accompagné le prince des Asturies étaient soumis et humbles
+devant le père, dont ils parlaient si mal avant son arrivée; ils
+auraient baisé la terre sous ses pas.
+
+L'empereur resta encore un gros quart d'heure avec le roi Charles IV, et
+revint à Marac à cheval. Il n'allait pas vite, comme il en avait la
+coutume. En chemin, il nous disait: «Il n'y a qu'un être d'un naturel
+méchant, qui puisse avoir eu la pensée d'empoisonner la vieillesse d'un
+père aussi respectable.» En même temps, il donna ordre à un officier
+d'aller dire au prince de la Paix qu'il désirait qu'il vînt à Marac.
+
+Ce fut ce même jour qu'il conclut tout ce qui concernait le prince des
+Asturies et son frère don Carlos, ainsi que leur oncle l'infant don
+Antonio, qui, étant tous trois ennemis du roi Charles IV, ne purent plus
+rentrer en Espagne; on s'occupa de leur sort.
+
+On négocia de même avec le roi Charles IV; il ne voulait point rentrer
+en Espagne, du moins il le manifestait ouvertement. D'ailleurs il n'y
+serait rentré qu'avec le prince de la Paix, auquel il était accoutumé
+depuis un grand nombre d'années, et celui-ci ayant beaucoup de
+vengeances à exercer et de ressentimens à redouter, il y aurait eu
+nécessairement des scènes sanglantes; l'un et l'autre en redoutaient les
+suites. On fut quelques momens indécis; puis enfin le roi Charles IV
+demanda un asile en France à l'empereur, et lui céda tous ses droits sur
+l'Espagne. Le même acte fut donné par les deux infans.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+Titres des Bourbons d'Espagne à la couronne.--Politique de
+l'empereur.--Convocation des notables.--L'insurrection se propage en
+Espagne.--Les Bourbons abdiquent.--Dispositions militaires.--Arrivée de
+Joseph Napoléon à Bayonne.--Coup d'oeil sur son administration à
+Naples.--Constitution de Bayonne.
+
+
+Je ne veux point ici entrer en discussion sur la légalité ou
+l'illégalité de ces deux actes; je ne veux pas même examiner si un grand
+nombre d'États en Europe n'ont pas perdu leur constitution, leur gloire
+et leur nom par suite d'actes semblables appuyés par la force: je ne
+veux que raconter ce dont j'ai été le témoin, ou ce que j'ai appris
+d'une manière positive. Je pourrais cependant faire remarquer que,
+lorsque Louis XIV entreprit de mettre son petit-fils sur le trône
+d'Espagne, il n'avait de droits que ceux que la terreur lui avait
+donnés, et sa puissance pour faire valoir le testament que les menaces
+et l'habileté du duc d'Harcourt avaient arraché à Charles II. Le roi
+d'Espagne ne se décida en faveur du duc d'Anjou, préférablement à
+l'archiduc Charles d'Autriche, que dans la vue d'éviter le morcellement
+de l'Espagne et le partage de ses États, que Louis XIV avait
+successivement négocié avec le roi d'Angleterre, les États de Hollande
+et l'empereur d'Allemagne.
+
+Le duc d'Anjou fut reconnu roi d'Espagne par la France et ses alliés:
+mais l'empereur Napoléon réunissait alors une puissance morale et
+physique plus considérable que celle qu'avait Louis XlV dans ce
+moment-là surtout. À la vérité, Charles II ne déshéritait personne et
+une partie de la nation espagnole se déclara en faveur du duc d'Anjou;
+l'Autriche néanmoins éleva des prétentions, les fit valoir par les
+armes, et une autre partie de la nation espagnole se déclara pour elle.
+
+La légitimité des droits des prétendans fut donc soumise au sort des
+batailles. Cette longue guerre fut chanceuse, et Philippe V fut obligé
+de sortir de Madrid plusieurs fois.
+
+Si la mort de l'empereur d'Allemagne, qui survint, n'eût pas fait
+appeler l'archiduc Charles au trône impérial, et n'eût par là
+désintéressé la portion de la nation espagnole qui avait pris parti pour
+lui; enfin, si ce même archiduc Charles eût été vainqueur, que serait
+devenu le testament de Charles II? Sans doute l'archiduc Charles aurait
+régné, et aurait, malgré le testament de Charles II, apporté le trône
+d'Espagne dans la maison d'Autriche, qui serait devenue héritière
+légitime de la souveraineté d'Espagne et des Indes, ainsi que l'était
+Charles-Quint, et on eût dit que Louis XIV n'était qu'un ambitieux, un
+usurpateur, etc., etc., et on ne lui aurait pas fait grâce de toutes les
+intrigues qui ont dû être employées pour arracher le testament de
+Charles II. La légitimité n'eut donc d'autre source que la victoire.
+
+Que faut-il conclure de ce qu'il est arrivé le contraire? Rien, sinon
+que Louis XIV a été heureux par l'effet d'une mort qui l'a dispensé
+d'avoir à construire depuis le port de Cette, en Languedoc, et depuis
+Perpignan jusqu'à Bayonne, une ligne de places fortes semblables à
+celles qu'il faisait élever en Flandre, et en un mot, qui le mit dans
+une position meilleure que celle où François Ier s'était trouvé. La même
+nécessité se reproduisait dans ce cas-ci pour la France: à la vérité, le
+trône d'Espagne ne courait aucun risque de passer dans la maison
+d'Autriche; mais celui de France pouvait repasser dans la maison
+d'Espagne, dont le trône était occupé par une famille avec laquelle il y
+avait encore moins de possibilité de rapprochement qu'il ne pouvait y en
+avoir entre l'Autriche et la France. Il est encore vrai de dire que
+cette famille avait des héritiers: la difficulté était bien là; mais
+fallait-il, pour des intérêts individuels, compromettre l'harmonie qui
+confondait les deux nations, lorsque cette même considération avait été,
+un siècle auparavant, le motif de la détermination qu'avait prise le roi
+Charles II de transmettre son héritage à la maison de France?
+
+Ce n'était ni par amour pour elle, ni par conviction de ses droits à sa
+succession, qu'il l'avait fait: c'était par amour pour ses peuples,
+auxquels il ne voulait pas léguer pour héritage, en mourant, une guerre
+perpétuelle avec la France, qui aurait toujours eu un avantage sur eux,
+ou enfin, parce qu'il était convaincu qu'en s'entre-détruisant toutes
+deux, elles auraient servi la cause de leurs ennemis. Ce sage monarque
+savait sans doute que les souverains sont souvent moins disposés à
+sacrifier leurs sentimens personnels à l'intérêt des peuples qu'ils
+gouvernent, qu'à employer les efforts de ces mêmes peuples à servir
+leurs vengeances et leurs ressentimens particuliers.
+
+L'empereur sentait néanmoins la faiblesse des deux titres qui le
+mettaient en possession de l'Espagne. Il voyait bien qu'ils n'avaient
+d'effet réel que de rendre le trône vacant, et par la raison que
+lui-même n'était pas monté sur celui de France sans l'assentiment de la
+nation, il voulait faire intervenir la nation espagnole dans le choix du
+monarque qu'il voulait faire succéder aux princes de la maison de
+Bourbon. C'est encore dans cette circonstance qu'il fut mal secondé, et
+c'est encore une de celles où M. de Talleyrand lui aurait été le plus
+utile.
+
+L'empereur, faisant tout lui-même, envoya sur-le-champ un courrier à son
+frère le roi de Naples, en lui mandant de venir sur-le-champ à Bayonne,
+et en même temps il fit donner ordre en Espagne[41] qu'on envoyât
+également à Bayonne, de chaque province et gouvernement, une députation
+des hommes les plus considérables, tant dans le clergé que dans le civil
+et le militaire: il voulait en faire une junte, avec laquelle il se
+serait expliqué sur la politique qui le forçait à se mêler de leurs
+affaires intérieures; c'était par eux qu'il voulait éclairer les
+Espagnols, et ôter de leur esprit l'idée qu'il avait le projet de
+conquérir l'Espagne. Il voulait, au contraire, leur démontrer que leur
+sécurité pour l'avenir serait bien plus assurée sous un monarque dont le
+premier intérêt personnel serait de repousser toute insinuation perfide
+qui aurait pour but une séparation des intérêts de la nation d'avec ceux
+de la France, parce que le premier effet qui en résulterait serait la
+perte du trône pour le monarque, qui ne manquerait pas d'être sacrifié
+par l'intrigue même qui serait parvenue à le séduire.
+
+L'unique but de l'empereur était de lier indissolublement l'Espagne à la
+France par des principes uniformes de gouvernement et par les mêmes
+intérêts.
+
+Le pays est géographiquement la continuation du sol de la France: il n'a
+de communication qu'avec elle; au bout ce sont les colonnes d'Hercule;
+enfin, il n'y a plus de Pyrénées. L'immense étendue de ses côtes le rend
+vulnérable de ce côté, la proie de l'Angleterre sous une mauvaise
+administration, et formidable sous une bonne.
+
+Dans le système de l'empereur, comme dans tout autre temps, il était
+dans l'intérêt de la France de mettre l'Espagne au niveau de la
+civilisation, de lui donner des institutions qui l'attachassent à nous,
+et d'extirper les causes du cancer qui la ronge.
+
+Sous ce rapport, l'empereur faisait un acte de la plus haute politique
+en même temps qu'une grande et bonne action: tout le mal a été dans la
+forme; on a brusqué le dénoûment de l'affaire, et on n'a pas assez
+ménagé l'amour-propre national.
+
+Si Charles IV et son fils eussent convenu à ce grand projet, il les
+aurait gardés pour s'aplanir des difficultés; mais indépendamment de ce
+que l'état de dénûment de l'Espagne prévenait peu en leur faveur, il
+reconnut, en les voyant, qu'il ne pouvait rien faire avec eux, et sentit
+de même qu'il n'y avait qu'un homme lié à lui par des liens de parenté,
+ou par le baptême du sang, qui pût réaliser un plan qui aurait eu
+l'assentiment de tous les Espagnols éclairés, et même de la noblesse.
+
+L'empereur ne s'attendait pas à trouver fondue dans la nation une
+moinaille toute-puissante par ses relations dans chaque famille, car il
+n'y en avait pas une, dans toutes les classes, qui n'eût un membre
+prêtre ou moine, qui était le mentor, le suprême régulateur de ses
+sentimens. Ce sont tous des hommes ignorans, sans éducation, et qui, par
+leurs vices et leurs défauts, s'ingèrent bien mieux avec la population
+que nos prêtres, qui ont tous fait quelques études, et sont soumis à une
+discipline que ne subit pas, en Espagne, cette milice ignoble,
+intolérante, superstitieuse, et ennemie furibonde de toute amélioration.
+Cette milice est la seule cause de l'exaltation des Espagnols: elle n'a
+eu qu'un mot d'ordre à donner pour exciter au plus haut degré les
+esprits contre un ordre de choses qui allait amener la destruction de
+tout ce qui favorisait la fainéantise et ses jouissances; elle seule en
+fanatisant les peuples, renversa les projets de l'empereur.
+
+Les Espagnols les plus à l'abri de ces entraînemens ont reconnu de suite
+que la lutte était inutile; ayant peu d'espoir dans nos succès, et
+témoins de l'influence des moines, ils se sont retirés et ont fini par
+suivre le torrent.
+
+Le sang africain coule encore dans les veines des Espagnols, séparés des
+Européens; leur union avec nous aurait retrempé leur caractère et leurs
+moeurs, aurait achevé leur civilisation, et, par suite, porté le coup de
+grâce à l'Angleterre; mais l'on sait combien cette puissance est habile
+à manier les élémens de discorde.
+
+L'empereur voulait enfin entretenir cette junte du besoin qu'avait
+l'Espagne d'adopter quelques principes libéraux, afin de la mettre plus
+en harmonie autant avec la France qu'avec les autres puissances de
+l'Europe, dont elle différait trop par la distance énorme à laquelle
+elle était restée. Cette junte devait ramener le roi Joseph en Espagne,
+après avoir pris connaissance de tout ce qui s'était passé à Bayonne
+entre l'empereur et Charles IV. Indépendamment de cette mesure, les
+cortès du royaume devaient être assemblées à Madrid, et procéder
+constitutionnellement à l'élection du nouveau roi. On n'aurait pas eu
+grand'peine à faire réussir cette élection: le roi Joseph était
+avantageusement devancé par la réputation de ses qualités personnelles
+et par la bonne administration qu'il avait établie dans le royaume de
+Naples; de plus, il apportait avec lui des améliorations
+constitutionnelles qui, depuis long-temps, étaient tellement désirées
+par la nation espagnole, qu'il serait devenu en peu de temps l'objet de
+l'amour de ce peuple.
+
+Comment tout cela n'a-t-il pas eu lieu? C'est ce que je vais dire.
+
+Peu de jours après que l'insurrection de Madrid eut éclaté, il s'en
+manifesta de semblables à Valence, à Cadix, en Andalousie, en Aragon, en
+Estramadure et à Santander, sur la côte de Biscaye. Les ordres du prince
+Ferdinand étaient arrivés sur tous ces différens points, où le fanatisme
+aveugle des prêtres et de la noblesse mit tout en armes contre nous.
+L'empereur ne s'attendait pas à cela; il n'avait en Espagne, comme je
+l'ai dit, que peu de troupes, encore étaient-elles moins propres à être
+mises en mouvement que suffisantes pour appuyer un parti qui se serait
+indubitablement déclaré pour ce que l'on voulait faire, si on avait
+mieux agi dans cette entreprise, et qu'il ne fût pas survenu des
+incidens qu'on ne pouvait prévoir.
+
+Non seulement il fallut faire marcher les médiocres troupes que nous
+avions vers les points importans qui, par leur population, influent sur
+une grande étendue de pays; mais indépendamment de ce que nous n'en
+retirâmes rien, c'est que ces mêmes lieux insurgés n'envoyèrent aucun
+député à Bayonne. Le temps se passait et n'amenait point d'amélioration:
+il ne put venir à Bayonne que les députés des quartiers que nous
+occupions; cela était bien quelque chose, puisqu'ils étaient environ
+cent vingt, en y comprenant les Espagnols qui étaient venus avec Charles
+IV et les deux infans. Le témoignage de tout ce monde aurait produit
+quelque chose; mais on verra comment il demeura sans aucun effet.
+
+L'empereur, pour éviter des embarras et des scènes désagréables qui
+auraient eu lieu journellement à l'arrivée de tous ces députés à
+Bayonne, fit hâter ce qui concernait tant le roi Charles IV que les
+infans. Le roi partit le premier pour Compiègne; il avait préféré cette
+résidence, parce qu'on lui en avait beaucoup parlé sous le rapport de la
+chasse, qu'il aimait passionnément. Les infans partirent après pour
+Valençay. Comme l'empereur fut surpris lui-même par ce dénoûment, il ne
+sut quelle résidence leur donner. Il demanda à M. de Talleyrand son
+château de Valençay, et lui écrivit de s'y rendre lui-même pour recevoir
+les princes, et leur tenir compagnie tant qu'ils le trouveraient bon. Il
+n'y eut que le prince de la Paix avec un ou deux Espagnols qui suivirent
+Charles IV. M. de San-Carlos et Escoiquiz furent aussi les seuls qui
+n'abandonnèrent pas le prince des Asturies; M. de l'Infantado, Cevallos
+et autres restèrent à Bayonne pour attendre le nouveau roi.
+
+Il se passa huit ou dix jours entre le départ de Charles IV et des
+infans, et l'arrivée à Bayonne du roi Joseph. Pendant ce laps de temps,
+l'empereur ordonna, en Espagne, les mouvemens de troupes qu'il croyait
+nécessaires au maintien de la tranquillité. Il fit envoyer le maréchal
+Moncey à Valence avec une division de son corps d'armée, et porter le
+général Dupont avec une division en Andalousie.
+
+D'après les rapports du grand-duc de Berg, qui avait envoyé des
+officiers sur tous les points de l'Espagne où nous n'avions pas de
+troupes, et même jusqu'aux îles Baléares et à Ceuta en Afrique, il crut
+pouvoir compter sur les sentimens du général Castaños, ainsi que sur les
+troupes qu'il commandait au camp de Saint-Roch, vis-à-vis de Gibraltar.
+L'illusion du grand-duc de Berg nous coûta cher.
+
+Le maréchal Bessières, qui commandait à Burgos, fut chargé de contenir
+l'insurrection des Gallices, et de faire en même temps un détachement
+sur Santander où l'évêque s'était mis à la tête de la population armée.
+
+L'on organisa à Bayonne un petit corps de troupes que l'on fit marcher
+vers Saragosse, sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes. Tous
+ces différens mouvemens s'exécutaient, lorsque le roi Joseph arriva à
+Bayonne. L'empereur alla à sa rencontre jusqu'à plusieurs lieues de la
+ville; je l'accompagnai ce jour-là. Il fit monter son frère dans sa
+calèche, et le mena à Marac, sans s'arrêter au logement qui lui était
+préparé à Bayonne. Les Espagnols qui étaient dans cette ville, tant ceux
+qui étaient attachés à Charles IV qu'aux infans, ainsi que les députés
+qui y étaient déjà arrivés, avaient été prévenus, par le ministre des
+relations extérieures, de l'arrivée du roi à Marac: tous s'y trouvèrent
+une heure avant qu'il y arrivât.
+
+Ce prince quittait à regret le royaume de Naples, où il commençait à
+jouir de tout le bien qu'il avait fait dans ce pays, et des immenses
+améliorations qu'il y avait opérées. La renommée de quelques actes de
+son administration, qui s'était répandue en Espagne, avait disposé
+favorablement les Espagnols en sa faveur. Ce règne très court, qui fit
+prendre au royaume de Naples une face nouvelle, est si peu connu, que
+mes lecteurs me sauront gré de leur en tracer une esquisse rapide.
+
+Lorsque le roi Ferdinand, comblant la mesure de tant de violations de la
+foi jurée, recevait une armée anglo-russe dans ses États, il ne s'était
+pas écoulé six semaines depuis qu'un traité de neutralité avec la France
+avait été ratifié par lui[42]. À cette nouvelle, le roi Joseph fut
+envoyé pour prendre le commandement d'une armée destinée à punir cette
+inconcevable défection, en prenant possession du royaume de Naples.
+
+À l'approche de l'armée française, les Anglais et les Russes s'étaient
+retirés en Calabre, où ils essuyèrent plusieurs défaites, entre autres
+celle de Campotenese, qui les décida à se rembarquer. Le roi Ferdinand
+avait passé en Sicile, laissant ses États à la discrétion du vainqueur.
+Le prince Joseph fit son entrée à Naples, où il fut reçu avec
+enthousiasme. Son premier soin fut d'y organiser un gouvernement. Une
+partie de l'armée française, sous le commandement des généraux Saint-Cyr
+et Reynier, fut dirigée sur la province des Abruzzes, la Pouille,
+Tarente et sur la Calabre; le maréchal Masséna fut chargé de garder
+Naples et de presser le siége de Gaëte.
+
+Après avoir fait ces dispositions, le prince Joseph partit pour visiter
+les différentes provinces, et surtout la Calabre, pays infesté de
+brigands, et habité par une population aussi sauvage que ses montagnes,
+s'arrêtant dans tous les villages, entrant dans les églises où le peuple
+se précipitait en foule, et partout accueilli par les acclamations de
+toutes les classes.
+
+Forcé de remettre à un autre temps l'expédition projetée contre la
+Sicile, le prince Joseph continua son inspection, interrogeant les
+administrations sur leurs besoins, et les peuples sur leurs sujets de
+plaintes; recueillant des notes et des mémoires; faisant lever des plans
+pour l'établissement de nouvelles routes, de ponts, et entre autres
+celui d'un canal de communication entre les deux mers. Ce projet, que le
+temps ne permit pas d'exécuter, devait puissamment contribuer à la
+civilisation de la Calabre.
+
+La nouvelle de son élévation au trône de Naples lui était parvenue au
+fond de cette province. À son retour à Naples, il y fut reçu avec de
+nouveaux transports; les malheureux Napolitains, en proie à l'anarchie
+et décimés par la vengeance, levaient les mains vers leur libérateur, et
+le début du nouveau roi lui donnait la confiance d'un heureux avenir.
+
+Une des premières mesures du roi fut de former un conseil d'État, auquel
+il appela les hommes les plus distingués que lui signalait la voix
+publique, sans distinction de rang ni de parti, et qui le secondèrent
+avec zèle dans le travail des réformes et des créations auquel il se
+livra avec ardeur.
+
+La féodalité, qui tenait le peuple dans une dépendance servile de
+quelques familles, et que soutenait l'esprit de superstition, fut abolie
+de l'aveu des nobles, qui se prêtèrent à cette réforme: ceux-ci furent
+remboursés de leurs droits de propriété par des cédules acquittables sur
+le produit de la vente des biens nationaux.
+
+Les ordres monastiques furent supprimés; le produit de la vente des
+biens qui en provenaient pourvut aux besoins du trésor public, et
+contribua à la fondation de colléges et d'autres établissemens
+d'instruction. Trois abbayes célèbres, entre autres celle du
+Mont-Cassin, où étaient rassemblées des collections précieuses de
+manuscrits et d'anciennes chartres, furent conservées; mais le nombre
+des religieux fut réduit à celui nécessaire pour la conservation de ces
+archives.
+
+Les moines réformés qui étaient propres à l'instruction ou à propager
+l'étude des sciences, reçurent une destination conforme à leurs talens;
+d'autres furent envoyés comme curés dans les campagnes; quelques uns
+furent réunis dans des établissemens formés sur le modèle du
+Saint-Bernard, pour veiller à la sûreté des voyageurs dans les montagnes
+de la Calabre et des Abruzzes, qui sont couvertes de neige pendant la
+plus grande partie de l'année.
+
+Les religieux que l'âge ou les infirmités condamnaient au repos furent
+réunis et alimentés dans de grands établissemens formés à cet effet.
+
+Le peuple et même les classes élevées croupissaient dans l'ignorance.
+L'instruction publique excita la sollicitude du roi: de nouvelles écoles
+normales furent créées, et dans chaque commune on vit s'élever des
+écoles primaires pour les deux sexes. Trente écoles furent établies dans
+les différens quartiers de Naples, et l'enseignement y était gratuit.
+
+Chaque province eut un collége et une maison d'éducation de filles; une
+maison centrale fut fondée à Averse pour recevoir les filles des
+officiers et des fonctionnaires publics, sous la protection de la reine.
+À la fin de chaque année, un concours était ouvert pour l'admission,
+dans cette maison, des élèves les plus distinguées des maisons
+d'éducation des provinces.
+
+Des chaires, depuis long-temps vacantes dans les différentes facultés
+des lettres ou des sciences, furent rétablies.
+
+Une académie royale fut fondée sur le modèle de l'Institut de France.
+
+Les deux conservatoires de musique furent réunis en un seul qui reçut
+une meilleure organisation. L'usage infâme de la castration fut aboli.
+
+L'académie de peinture reçut de nouveaux encouragemens; elle comptait
+douze cents élèves.
+
+Les fouilles furent encouragées à Pompéi et dans toute la grande Grèce.
+
+Les douanes furent reculées jusqu'aux frontières.
+
+Des fabriques d'armes furent établies sur différens points du royaume.
+
+L'armée et la marine reçurent un commencement d'organisation.
+
+Le recrutement dans les prisons fut aboli.
+
+Quatre tribunaux furent institués pour vider les prisons encombrées de
+malheureux qui y languissaient depuis nombre d'années.
+
+Des dotations de biens nationaux furent assignées aux hôpitaux.
+
+Une foule de taxes et de contributions de toute nature, établies sur des
+bases arbitraires et inégales, disparurent et furent remplacées par un
+seul impôt foncier qui répartit plus également les charges publiques.
+L'ordre régna dans les finances.
+
+La dette publique était en partie acquittée, et une caisse
+d'amortissement, destinée à son extinction, fut créée et dotée. Les
+fonds assignés au paiement de la dette nationale furent administrés par
+une direction des domaines: ces fonds furent augmentés par les produits
+des biens des ordres religieux supprimés, et par ceux des plaines
+immenses de la Pouille, qui appartenaient à la couronne. Ces plaines
+étaient, depuis les temps les plus reculés, enlevées à l'agriculture, et
+destinées à la pâture d'innombrables troupeaux qui y affluaient chaque
+année de tous les points du royaume: ce système nuisait à la culture des
+terres; il fut aboli, au grand avantage du trésor public et de
+l'agriculture.
+
+La maison du Tasse, à Sorrente, fut réparée, et toutes les éditions des
+oeuvres de ce grand poète y furent réunies sous la garde de son
+descendant le plus direct, auquel un traitement fut alloué. Cette maison
+était inaccessible; une route commode fut pratiquée pour y arriver.
+
+Le roi s'occupa des embellissemens de la ville de Naples. Des réglemens
+particuliers furent faits pour chaque objet de police. Au lieu de n'être
+éclairée que par quelques lampes brûlant devant des madones, un système
+d'éclairage par des réverbères y fut introduit. Sa nombreuse population,
+adoucie par une administration paternelle, renonça à ses habitudes
+d'oisiveté et de désordre, et eut des moyens de travail. Des ateliers de
+lazzaroni furent établis: un emplacement avait été reconnu pour former
+un village où devaient être employés ceux qui ne pouvaient pas l'être
+dans la ville; deux mille d'entre eux étaient enrégimentés en compagnies
+d'ouvriers occupés des travaux des routes.
+
+La moitié de la liste civile, perçue en cédules hypothécaires, était
+employée à acquérir des propriétés nationales dont le roi gratifia
+plusieurs des officiers de l'armée et de sa cour: ces propriétés
+entouraient sa principale résidence. Le but de ces largesses était
+d'inspirer aux seigneurs napolitains le goût de la vie rurale.
+
+Il encourageait les barons dont il traversait les terres à rétablir
+leurs anciennes habitations, et à se montrer les protecteurs du pays et
+les amis des pauvres: il s'en faisait accompagner dans ses voyages. Il
+avait désigné plusieurs grandes maisons, sur les points les plus
+éloignés de la capitale, pour y passer quelques mois de l'année, et être
+à même de juger des progrès de ses institutions. Il était accessible à
+tout le monde, nobles, ministres, officiers, fonctionnaires, dérogeant à
+l'habitude de ses prédécesseurs, qui se renfermaient dans un petit
+cercle de favoris. Il prêchait aux nobles la popularité, au peuple les
+égards pour les propriétaires, qu'il lui montrait disposés à renoncer à
+des droits dégradans et à des priviléges ruineux. À toutes les classes
+de la nation, il présentait les Français comme des amis, concourant avec
+lui à délivrer le pays des entraves qui s'opposaient à sa prospérité. Il
+recommandait la justice et la modération, employant l'aménité de ses
+formes et la sagesse de son caractère au succès de ses conseils et de
+ses exemples.
+
+Des routes carrossables furent ouvertes ou perfectionnées, qui
+traversaient le royaume d'une extrémité à l'autre. La route des Calabres
+n'était connue que par une contribution destinée à sa confection, et qui
+n'y était point affectée: cette route fut achevée, et la contribution
+abolie.
+
+Les officiers de la maison du roi qui l'accompagnaient dans ses voyages
+jouissaient de certains droits à la charge des villes: ces taxes
+onéreuses furent abolies.
+
+Pendant le court intervalle de temps que Joseph régna à Naples, il fit
+plusieurs voyages dans des buts d'utilité et d'améliorations qu'il
+poursuivit sans relâche. Après avoir chassé les ennemis du royaume et
+pris Gaëte, dissipé les troubles et les insurrections qui éclatèrent, à
+plusieurs reprises, dans les Calabres, et pacifié ces provinces par un
+mélange de sévérité et de douceur, secondé par les gardes nationales que
+commandaient les plus grands propriétaires, il revenait à Naples, riche
+des connaissances qu'il avait recueillies sur les besoins et les désirs
+des peuples, pour donner une nouvelle impulsion aux travaux des
+ministères et des différentes sections du conseil d'État.
+
+Il visita les Abruzzes, trouvant partout les routes couvertes par la
+population qui y travaillait avec ardeur, et témoignait, par son
+empressement à exécuter ses ordres, qu'elle comprenait leur utilité, et
+qu'elle savait que cela était agréable au roi.
+
+Les anciens chefs de bandes venaient voir le roi, qui ne refusait point
+de les admettre, et avait même avec eux de longs entretiens: il employa
+plusieurs d'entre eux, et n'eut point lieu de s'en repentir; d'autres
+lui amenaient leurs troupes, qu'il incorpora dans des régimens, et qui
+servirent bien.
+
+Il présidait toujours le conseil d'État; et, quoique roi absolu, il ne
+se décida jamais que par la pluralité des voix. La facilité avec
+laquelle il parlait l'italien le servait merveilleusement pour démontrer
+les théories d'administration et de gouvernement dont l'exemple de la
+France avait prouvé la bonté.
+
+Toutes les améliorations dont le royaume de Naples fut redevable à son
+nouveau roi furent obtenues par la persuasion et par une fusion
+habilement ménagée de tous les intérêts. Depuis son arrivée dans le
+pays, il avait doublé les revenus publics de moitié: la dette, qui était
+de cent millions, était réduite à cinquante millions, et les moyens
+d'extinction étaient assurés.
+
+Tous les germes de prospérité qui furent développés sous le règne de son
+successeur étaient préparés, lorsqu'il fut appelé à Bayonne.
+
+Ces résultats lui avaient concilié l'opinion. Les Espagnols se
+montrèrent satisfaits de le voir appelé à régénérer leur patrie. «J'ai
+eu l'honneur d'être présenté au roi, qui est arrivé hier de Naples,
+mandait confidentiellement Cevallos à son ami Azara, et je crois que sa
+seule présence, sa bonté et la noblesse de son coeur, qu'on découvre à la
+première vue, suffiront pour pacifier les provinces, sans qu'il soit
+besoin de recourir aux armes.» Le grand-inquisiteur et tous ses
+subordonnés étaient pleins de fidélité et d'affection; tous formaient
+des voeux pour que Joseph, chargé de régir la patrie, trouvât le bonheur
+dans son sein, et l'élevât au degré de prospérité qu'on devait attendre
+de lui.
+
+Le duc de l'Infantado alla plus loin encore: «Nous éprouvons une vive
+joie, dit-il au nom des grands d'Espagne, à Joseph; nous éprouvons une
+grande joie en nous présentant devant Votre Majesté, les Espagnols
+espérant tout de son règne.
+
+«La présence de Votre Majesté est vivement désirée en Espagne, surtout
+pour fixer les idées, concilier les intérêts et rétablir l'ordre si
+nécessaire pour la restauration de la patrie espagnole. Sire, les grands
+d'Espagne ont été célèbres long-temps pour leur fidélité envers leurs
+souverains; Votre Majesté trouvera en eux la même fidélité et le même
+dévoûment. Qu'elle reçoive nos hommages avec cette bonté dont elle a
+donné tant de preuves à ses peuples de Naples, et dont la renommée est
+venue jusqu'à nous.»
+
+Je ne sais ce qui mécontenta le duc de l'Infantado; mais, malgré des
+protestations aussi positives, il ne tarda pas à jouer le scrupule, à
+insinuer à ses compatriotes des craintes sur ce qu'on allait exiger
+d'eux. L'empereur en fut informé, et prit de l'humeur, parce que les
+engagemens de M. de l'Infantado lui donnaient le droit d'attendre tout
+autre chose. Si le prince de la Paix avait encore été à Bayonne,
+j'aurais cru que cela venait de lui; il n'y était plus, mes soupçons
+s'arrêtèrent sur M. de Cevallos.
+
+L'empereur voulut donner une verte leçon à M. de l'Infantado; le roi
+Joseph s'était retiré dans le cabinet de l'empereur.
+
+M. de l'Infantado fut introduit; j'étais présent dans le salon, ainsi
+que plusieurs de mes camarades, lorsque l'empereur lui dit d'un ton
+sévère: «Monsieur, prétendriez-vous me jouer ou me braver? N'êtes-vous
+resté ici que pour entraver au lieu d'aider à la conclusion des affaires
+de votre pays, dans lesquelles vous m'aviez dit que vous vouliez
+apporter toute votre influence? Que signifient les observations
+d'incompétence par lesquelles vous cherchez à ébranler vos compatriotes?
+Vous me prenez donc pour un insensé? Croyez-vous que c'est avec cent
+Espagnols qui sont ici que je veux faire reconnaître un roi d'Espagne?
+Parbleu! vous êtes bien abusés, si vous croyez que tous, et vous
+particulièrement, vous n'aurez pas besoin de mon appui pour vous
+soutenir près de vos compatriotes. Croyez-vous que je ne sache pas,
+comme vous, qu'il n'y a que les cortès qui puissent proclamer le roi?
+Mais qui est-ce qui peut les assembler? Voulez-vous que je les réunisse
+ici? cela a-t-il le sens commun? Je veux que vous emmeniez le roi à
+Madrid, et que, là, vous éclairiez vos compatriotes sur ce que vous avez
+vu et fait. Je m'en rapporte à la masse des lumières, qui est plus
+grande en Espagne que l'on ne pense, pour approuver et donner une force
+nationale à une oeuvre fondée sur une politique raisonnable. Votre
+conduite est d'autant plus étrange, que lorsque je vous ai parlé de tout
+cela, en vous proposant de vous mettre à la tête des principales
+affaires de l'Espagne, je vous ai moi-même fait l'observation que si
+cela ne vous convenait point je ne le prendrais pas en mauvaise part. Je
+vous ai offert de rester en France pendant une couple d'années; vous
+aimez l'étude; vous y passerez le temps nécessaire pour que tout se
+consolide en Espagne: vous m'avez répondu que non, que vous n'éprouviez
+aucune répugnance, que vous entreriez avec plaisir dans les affaires de
+votre pays; que je pouvais disposer de vous, et vous êtes le premier
+dont j'aie à me plaindre! Il n'y a rien de pire que ce rôle-là; soyez un
+honnête homme ou un franc ennemi. Je ne vous retiens pas; vous pouvez
+demander un passe-port pour rejoindre les insurgés, je ne m'en
+offenserai point; mais si vous restez, conduisez-vous bien, parce que je
+ne vous manquerai pas.»
+
+M. de l'Infantado fut fort embarrassé; il testa contre cette calomnie,
+et renouvela les assurances de son dévoûment et de sa fidélité à ses
+engagemens.
+
+L'empereur s'apaisa, parce qu'il n'avait grondé aussi fort que pour
+n'être plus dans le cas d'y revenir, tant avec M. de l'Infantado qu'avec
+aucun autre Espagnol.
+
+Le moment d'humeur passé, l'empereur causa comme s'il ne se fût point
+fâché; il fit appeler le roi Joseph, qui fut salué comme roi d'Espagne
+par M. le duc de l'Infantado, ainsi que par les ministres espagnols, que
+l'on fit entrer. Il s'entretint un moment avec eux. La curiosité me
+porta à sortir du salon en même temps qu'eux, pour entendre ce qui se
+dirait dans la pièce à côté, où tous les députés espagnols attendaient
+le moment d'être présentés. Je m'approchai de la porte, et aussitôt
+qu'après le congé donné par le roi aux ministres, elle s'ouvrit, je
+sortis le premier. La curiosité dévorait tous ceux qui étaient dans le
+salon; ils questionnaient à droite et à gauche. J'entendis M. de
+Cevallos dire en français: «Ma foi il faudrait être bien difficile pour
+ne pas aimer un roi comme celui-là, il a l'air si doux! il n'y a pas à
+craindre qu'il ne réussisse pas en Espagne, il n'a qu'à s'y montrer au
+plus vite.»
+
+Le propos que M. de Cevallos tenait devant moi devait me faire croire à
+sa profession de foi dont il était le cachet, et je fus bien étonné de
+lire le pamphlet qu'il imprima moins d'un mois après.
+
+Les députés furent introduits dans le salon un peu après que les
+ministres en furent sortis. Le roi leur parla à tous, et chacun parut
+content; ils revinrent fort tard à Bayonne. Dès le lendemain, les mêmes
+Espagnols qui, huit jours auparavant, remplissaient des charges de cour
+près de Charles IV et des deux infans, commencèrent à faire le même
+service d'honneur près du roi Joseph.
+
+Les notables espagnols que l'empereur avait convoqués étaient, du moins
+en assez grand nombre, arrivés à Bayonne; ils étaient chargés de
+discuter l'acte constitutionnel. Les principales dispositions du projet
+qu'on leur présenta étaient aussi libérales, aussi judicieuses qu'ils
+pouvaient le désirer: elles consacraient la division du trésor public et
+de la liste civile; elles fixaient les bases du pouvoir législatif,
+précisaient les attributions de l'autorité exécutive, consacraient
+l'indépendance de l'ordre judiciaire, la liberté individuelle et la
+liberté de la presse. La propagation des idées libérales, les
+améliorations qui pourraient contribuer aux progrès de l'agriculture,
+des manufactures, des sciences, des arts, de l'industrie, du commerce,
+tout ce qui, en un mot, était de nature à assurer la prospérité de la
+patrie espagnole était sanctionné.
+
+Les notables accueillirent ce projet avec reconnaissance; ils y firent
+les changemens qu'exigeaient les habitudes locales, et témoignèrent la
+satisfaction qu'ils éprouvaient de voir enfin leurs droits garantis.
+Tout marchait; chacun augurait bien de l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+Le grand-duc de Berg tombe malade.--Je pars pour Madrid.--Instructions
+que me donne l'empereur.--Situation des esprits à mon arrivée.--J'envoie
+au secours de Dupont.--Cuesta marche contre le général Bessières.--Je
+rappelle le corps qui occupe l'Andalousie.--Dupont conserve sa position.
+
+
+Comme on vient de le voir, tout allait au mieux à Bayonne; mais il n'en
+était pas de même en Espagne, et, pour surcroît de contrariété, le
+grand-duc de Berg fut atteint d'une maladie grave, qui le mit dans
+l'impossibilité de vaquer aux affaires. L'empereur voulait, avant de
+faire partir le roi, que les vieux régimens qu'il faisait venir à
+Bayonne y fussent arrivés, parce qu'ils devaient composer une réserve
+qui aurait été en même temps la garnison de Madrid, et l'escorte du roi.
+Ces régimens, au nombre de six, faisaient partie de ceux qui étaient
+revenus en France après la paix de Tilsit. Cependant, comme il fallait
+absolument quelqu'un pour suppléer au grand-duc de Berg, et qu'il n'y
+avait personne à Bayonne, l'empereur m'envoya à Madrid, où je me trouvai
+dans la plus singulière position où un officier-général se soit jamais
+trouvé. Ma mission était de lire tous les rapports qui étaient adressés
+au grand-duc de Berg, de faire les réponses, de donner tous les ordres
+d'urgence; mais je ne devais rien signer: c'était le général Belliard
+qui, en sa qualité de chef d'état-major, devait tout opérer. L'empereur
+avait pris cette disposition, parce qu'il était dans l'intention de
+faire partir le roi promptement, et qu'il était inutile de rien changer
+avant son arrivée, époque à laquelle il m'aurait rappelé.
+
+Il me donna des instructions verbales au moment de mon départ; elles
+portaient en substance qu'il fallait, autant que possible, calmer les
+esprits, et que, si je pouvais éviter les désordres, je me ferais
+beaucoup d'honneur. Il me recommanda de ne pas perdre un moment pour
+rétablir la communication entre Madrid et le général Dupont, qui avait
+été envoyé en Andalousie, et duquel on n'avait pas de nouvelles depuis
+vingt et un jours. Il me dit:
+
+«L'essentiel dans ce moment-ci, c'est d'occuper beaucoup de points, afin
+d'y répandre ce que l'on voudra inoculer aux Espagnols; mais pour éviter
+des malheurs en s'éparpillant ainsi, il faut être sage, modéré, et faire
+observer une grande discipline. Pour Dieu, ajouta-t-il, ne laissez point
+piller. Je n'ai encore aucune nouvelle du parti qu'aura pris le général
+Castaños, qui commande le camp de Saint-Roch. Le grand-duc me dit bien
+qu'il lui a écrit; il s'en promet beaucoup de succès, mais vous savez
+comme il est.
+
+«Il ne faut rien entreprendre au-dessus des moyens des troupes que vous
+avez: pour des renforts, vous savez où sont ceux que je pourrais vous
+envoyer: ne vous mettez donc pas dans le cas d'en avoir besoin avant
+qu'ils puissent arriver. Faites en sorte d'attendre l'arrivée du roi;
+répandez le bruit de son départ, que je vais hâter, et alors laissez
+agir les Espagnols, ne soyez que spectateur; mais ne négligez rien pour
+assurer l'exactitude et la rapidité de vos communications: c'est une
+affaire capitale, soit que l'insurrection fasse des progrès, soit
+qu'elle se calme. La première chose en tout, c'est de se ménager de
+bonnes informations.»
+
+Je partis, un peu contrarié d'être obligé de retourner en Espagne, parce
+que je n'augurais rien de bon des affaires de ce pays, et que j'ai
+toujours eu de la répugnance à prendre part à des dissensions
+intestines, même lorsque mes propres intérêts politiques auraient dû
+m'en faire une loi.
+
+J'arrivai à Madrid, où je ne vis que des visages inquiets, tant du côté
+des Espagnols que de celui des Français, et ce ne fut pas le moindre des
+obstacles que je rencontrai que de réchauffer tout le monde.
+
+Le grand-duc de Berg partit quelques jours après mon arrivée, et avec
+lui cette troupe de jeunes gens qui étaient venus sur ses pas briguer
+les faveurs et les avancemens. On les avait tellement gâtés sous ce
+rapport, qu'il n'y en avait aucun susceptible de la moindre constance;
+ils aimaient les roses et les dangers du métier, mais ils en redoutaient
+les épines.
+
+J'avais eu ordre de m'établir au palais de Madrid, parce que tous les
+établissemens militaires étaient voisins, et depuis l'affaire du 2 mai
+on était sur ses gardes. L'état-major de l'armée y était par la même
+raison, en sorte que l'on avait tout le monde sous la main.
+
+Je ne m'en tins pas là: je fis fortifier l'ancien palais du Retiro, où
+je fis construire un réduit autour de la manufacture de porcelaine, d'où
+je fis déloger tous les ouvriers. Je réunis dans cette enceinte toutes
+les munitions de guerre et de bouche de l'armée, avec tous les employés
+d'administration, généraux, dépôts de troupes, et, en un mot, je ne
+laissai dans les casernes que ce qui était dans le cas de prendre les
+armes et de marcher où le besoin le commandait. Je défendis à quelque
+officier que ce fût de loger ailleurs qu'avec sa troupe, fût-il obligé
+de se mettre dans la même chambre que les soldats.
+
+Lorsque j'arrivai à Madrid, on n'avait point reçu de nouvelles du
+général Dupont depuis Cordoue, et l'on ne savait pas où il était.
+J'envoyai la division Vedel, qui était à Tolède, pour le joindre, et lui
+fis prendre la même route que celle qu'il avait suivie; en même temps,
+je profitai de cette occasion pour informer le général Dupont de tout ce
+qui s'était fait à Bayonne, et de l'état général des affaires en
+Espagne: je lui disais que sa position en Andalousie n'était plus en
+harmonie avec l'état des choses, qu'elles avaient changé depuis qu'il
+était parti pour occuper cette province; que l'empereur m'avait bien
+ordonné de l'y laisser, parce qu'il croyait encore que le corps espagnol
+campé à Saint-Roch, sous les ordres du général Castaños, se réunirait à
+lui, qu'il me l'avait même mis en ligne de compte dans le nombre des
+troupes qui devaient se trouver sous ses ordres (à lui Dupont), mais
+que, si je devais m'en rapporter aux bruits du pays, le corps de
+Castaños s'était joint aux insurgés; que j'attendais un rapport pour me
+décider sur le parti que j'aurais à prendre.
+
+La division Vedel partit, et mit environ sept ou huit jours à pénétrer
+jusqu'au général Dupont.
+
+Le maréchal Moncey, qui avait été envoyé à Valence avec une seule
+division, par le chemin horrible des montagnes de Cuença, avait été
+enveloppé d'un silence absolu, presque depuis son départ; on n'en avait
+aucune nouvelle. Je fis marcher une division sous les ordres du général
+Frère, pour se mettre en communication avec lui. Comme je ne savais à
+quel point se serait arrêté ce maréchal, je ne pus que faire suivre à la
+division Frère la route qu'il avait tenue. Ce fut par ce général que
+j'appris que l'attaque de Valence avait manqué, et que le maréchal
+Moncey se retirait par Albacette. Sur ce rapport, j'envoyai la division
+Frère à Saint-Clément, où elle rejoignit le maréchal Moncey.
+
+Pendant que j'étais occupé de ces deux points, ceux qu'occupaient le
+maréchal Moncey et le général Dupont, le maréchal Bessières, qui était à
+Burgos, m'informa que le général espagnol Cuesta, qui était
+capitaine-général de Castille, ou d'Estramadure, avait jeté le masque,
+et marchait contre nous, et qu'en conséquence, lui, Bessières,
+réunissait son corps d'armée et se portait sur Rio-Seco, me priant de le
+faire appuyer par quelques troupes. Je lui envoyai une brigade
+d'infanterie avec quatre pièces de canon et trois cents chevaux, qui lui
+arrivèrent après la bataille, qu'il gagna à Rio-Seco même sur les
+troupes espagnoles et les insurgés réunis.
+
+De Saragosse, on me demandait également du renfort, et, qui plus est,
+l'empereur, après avoir ordonné, de Bayonne, à la division Verdier, qui
+était à Vittoria, de marcher à Saragosse, m'écrivait encore à Madrid de
+me mettre en communication avec le corps de Saragosse, en plaçant
+quelques troupes à Calahorra et Calatayud.
+
+Les communications entre Madrid et Bayonne commençaient à devenir
+gênées, même irrégulières, de sorte que, quand la réponse à une lettre
+arrivait, l'état de la question était changé; je voyais, par ce que
+l'empereur m'écrivait, combien il était dans l'erreur sur notre
+position, et je pris sur moi de faire à ma tête. Je n'envoyai rien pour
+me mettre en communication avec Saragosse. C'étaient les Français qui le
+bloquaient, je me souciais peu d'avoir des nouvelles du siége; si les
+Espagnols les avaient battus, ils avaient le pays, et j'étais dans
+l'impuissance de leur envoyer des secours. J'envoyai ordre au maréchal
+Moncey de ne pas s'occuper d'autre chose que de reposer ses troupes, et
+de ne songer qu'à être en communication constante avec moi.
+
+J'établis la mienne avec Bayonne d'une manière invariable, et dans cette
+situation, j'attendis des nouvelles du général Dupont. Mon impatience à
+cet égard m'avait rendu indifférent à tout; j'en reçus enfin. Le général
+Vedel s'était mis en communication avec lui, et m'envoyait des lettres
+du général Dupont lui-même, qui m'apprenait qu'après avoir été jusqu'à
+Cordoue, il avait été obligé de se retirer à Andujar, où il gardait une
+tête de pont sur le Guadalquivir; il me rendait compte de l'insurrection
+de l'Andalousie, et de la part qu'y avait prise le corps du général
+Castaños, qui était devant lui, ayant quitté les lignes de Saint-Roch,
+où il était campé auparavant.
+
+La guerre prenait, dans ces contrées, un caractère qu'il était important
+de faire changer promptement par un succès décisif, et au lieu de cela,
+nous éprouvâmes un revers désastreux. J'avais prévenu l'empereur que,
+malgré son instruction, je prendrais sur moi de retirer le corps
+d'Andalousie, parce que je craignais de ne pouvoir pas le soutenir. Il
+me répondit que j'avais tort, que je devais l'y laisser, mais bien
+assurer ma communication avec Andujar, de manière à pouvoir le rappeler
+au premier moment.
+
+Malgré l'ordre de l'empereur, je persistai dans mon opinion, et tout en
+prévenant Dupont que l'empereur m'ordonnait de le tenir jusqu'à la
+dernière extrémité en Andalousie, je prenais sur moi de lui ordonner de
+l'évacuer sur-le-champ, et de repasser les montagnes, derrière
+lesquelles il établirait son corps d'armée dans la Manche. Je
+l'engageais à ne pas se laisser séduire par la gloire d'une opiniâtreté
+qui était tout-à-fait hors de proportion avec les malheurs qui
+pourraient en être la suite; je me servis même de cette expression:
+_Surtout évitez un malheur dont les suites seraient incalculables_.
+
+Ma lettre fut remise au général Dupont par Vedel; il m'en accusa
+réception, et j'envoyai la copie de l'une et de l'autre à
+l'empereur[43]. Il persistait à rester en Andalousie, en m'observant
+qu'il n'aurait rien à craindre des troupes de Castaños, s'il avait une
+fois réuni son corps d'armée. Lorsque sa lettre me parvint, les affaires
+avaient empiré sur les autres points de l'Espagne; les craintes que sa
+position m'inspirait devinrent encore plus vives.
+
+Je me déterminai à faire partir une troisième division, celle du général
+Gobert, à laquelle je joignis la seule brigade de cuirassiers qui était
+en Espagne; je lui donnai ordre d'aller se poster à Manzanares, dans la
+Manche, et de se mettre en communication avec le général Vedel. Je lui
+remis une lettre qu'il devait faire parvenir au général Dupont. Par
+cette communication, je prévenais le général que je faisais marcher la
+division Gobert pour appuyer sa retraite, que je prévoyais devoir être
+forcée, mais non pour protéger aucune opération en avant de lui, que je
+lui défendais expressément d'entreprendre; que conséquemment il ne
+pourrait appeler cette division à lui que dans le cas où la sûreté des
+deux qu'il avait déjà serait compromise.
+
+En même temps, j'ordonnai au général Gobert de me prévenir de tous les
+ordres qu'il recevrait de la part du général Dupont.
+
+Aussitôt qu'il eut atteint les échelons de communication du général
+Vedel, il envoya ma dépêche au général Dupont, qui lui envoya en retour
+l'ordre de passer la Sierra-Moréna, et de venir le joindre. J'en fus
+averti par le général Gobert; sa lettre me jeta dans une agitation que
+je ne puis rendre, et qui ne se calmait que par la confiance que j'avais
+dans la prudence et dans les talens du général Dupont. Néanmoins je ne
+pus être le maître d'un pressentiment que j'éprouvais; je me relevai la
+nuit pour écrire à ce général quatre lignes, par lesquelles je lui
+ordonnais impérativement de repasser la Sierra-Moréna avec ses trois
+divisions, et de se mettre au plus vite en communication avec moi. Je
+priai le général Belliard de faire partir cette lettre sur-le-champ par
+un officier d'état-major bien escorté, afin que l'on n'eût aucun doute
+sur son arrivée. Ce fut M. de Fénelon qui fut chargé de cette mission.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+M. de Fénelon est enlevé.--Ses dépêches sont transmises à
+Castaños.--Faux mouvemens de nos généraux.--Les Espagnols interceptent
+nos communications.--Le général Vedel culbute l'ennemi.--Inaction de
+Castaños.--M. Villoutray.--Singulière sollicitude de cet
+officier.--Position réciproque.--Castaños impose à
+Dupont.--Capitulation.--Le général Legendre.
+
+
+Ici commencèrent les malheureux événemens qui ont fait manquer
+l'entreprise de l'empereur sur l'Espagne: ils ont besoin d'être
+détaillés.
+
+M. de Fénelon fut pris en descendant de la Sierra-Moréna, dans
+l'Andalousie; ses dépêches furent portées au général Castaños, pendant
+qu'il faisait conclure aux plénipotentiaires du général Dupont la
+première et la plus honteuse transaction qui ait jamais terni l'honneur
+de nos armes.
+
+Voici comment ce malheureux événement arriva.
+
+Le général Dupont était, de sa personne, à Andujar avec une de ses
+divisions, je crois que c'était celle du général Barbou; il avait un
+fort poste à Mengibar, sur le Guadalquivir, à quelques lieues au-dessus
+d'Andujar. Il défendait donc la tête de pont d'Andujar, en même temps
+qu'il observait le bac de Mengibar, où l'on passe le Guadalquivir. Il
+avait fait venir la division Vedel à Baylen, sur la route de la
+Sierra-Moréna à Andujar, à quatre lieues de cette ville, et celle du
+général Gobert à la Caroline, à quatre lieues plus en arrière[44],
+c'est-à-dire que les trois divisions, n'étant qu'à quelques lieues l'une
+de l'autre, pouvaient, au besoin, être réunies dans le même jour.
+
+Nous étions à la mi-juin: la chaleur était excessive, surtout en
+Andalousie. Les Espagnols vinrent attaquer la tête de pont d'Andujar, je
+crois le 14 ou le 15 de juin, et en même temps passèrent à Mengibar avec
+quelques troupes. Le général Dupont envoie ordre au général Vedel, qui
+était à Baylen, de marcher à la défense du passage de Mengibar, d'où il
+retirait les troupes qui y étaient postées, en ayant besoin à Andujar,
+où il était attaqué; et en même temps il donna ordre à la division
+Gobert de s'approcher depuis la Caroline, où elle était, jusqu'à Baylen,
+d'où venait de partir la division du général Vedel. Ce mouvement fut
+bien fait.
+
+Cette première attaque des Espagnols fut insignifiante; mais le
+lendemain elle se renouvela, et parut vouloir devenir sérieuse.
+
+Le général Dupont appela à Andujar la division Vedel, qu'il avait
+envoyée la veille de Baylen à Mengibar, et elle dut quitter ce dernier
+point au moment où les Espagnols faisaient mine de passer le fleuve;
+heureusement que Vedel y laissa environ une brigade aux ordres du
+général Liger-Belair: ce fut ce dernier qui appela le général Gobert à
+son secours. Le général Dupont avait donné ordre à la division Gobert,
+qui se trouvait à Baylen, de venir remplacer le général Vedel à
+Mengibar. Le général Gobert trouva les ennemis déjà sur la rive droite
+du Guadalquivir; il voulut les charger lui-même à la tête d'un escadron
+de cuirassiers dont il était accompagné, et en payant bravement de sa
+personne. Il fut tué dans cette misérable affaire. Cet événement, qui
+n'eût été que de peu d'importance dans toute autre occasion, devint
+funeste dans celle-ci.
+
+Il fut remplacé dans le commandement de sa division par le général de
+brigade Dufour, qui se trouvait à la tête de la colonne d'infanterie à
+quelque distance en arrière, lorsqu'on vint le prévenir que c'était à
+lui à commander la division; celui-ci ignorait sans doute ce qu'il y
+avait à faire, quelles étaient les instructions qu'avait reçues le
+général Gobert, en sorte qu'il fut dupe de tous les rapports qu'on lui
+fit, entre autres, de celui par lequel on lui rendait compte que les
+ennemis l'avaient tourné par la gauche, ce qui était une supposition
+ridicule, parce qu'il n'y avait à Mengibar qu'un bac insuffisant pour
+exécuter le passage du nombre de troupes nécessaire à cette opération.
+Effectivement, la division espagnole qui était à Mengibar (elle était
+commandée par le général suisse Reding) ne l'effectua pas; et,
+d'ailleurs, si le général Dufour avait poussé jusqu'à Mengibar, il
+aurait su s'il avait passé des troupes sur la rive droite du fleuve.
+
+Le général Dufour, abusé par ce rapport, part avec sa division,
+abandonnant le projet de s'approcher du fleuve, pour aller chercher les
+ennemis qu'il supposait l'avoir tourné; il reprend la route de Baylen,
+où on lui apprend, dit-il, qu'ils ont paru à Linarès, se dirigeant vers
+les montagnes, sans doute pour intercepter les communications avec
+Madrid. Sur ce nouveau rapport, il part de Baylen pour la Caroline,
+ayant soin de faire prévenir le général Dupont, qui était encore à
+Andujar, de son mouvement, ainsi que du motif qui l'avait déterminé[45].
+Celui-ci, toujours au dire de Dufour, non seulement l'approuve, mais il
+envoie encore à Baylen la division Vedel, qui était avec lui, pour
+appuyer le général Dufour, qu'il supposait être devant lui, et non pas
+courant après une chimère dont un bon capitaine de chasseurs à cheval
+n'aurait pas été dupe.
+
+Le général Vedel arrive à Baylen[46], où il passe la journée, et apprend
+que le général Dufour est en marche sur la Caroline, où il croit trouver
+l'ennemi. Cela paraissait si positif, qu'il ne vint pas à la pensée du
+général Vedel d'envoyer une reconnaissance sur Mengibar (il y eût trouvé
+M. de Reding), présumant que le général Dufour avait eu cette précaution
+avant de prendre la résolution de marcher à la Caroline avec toute sa
+division. Comme il avait ordre d'appuyer le mouvement du général Dufour,
+il prévint le général Dupont que, conformément à son instruction, il
+allait partir le lendemain avec sa division pour la Caroline. Il envoya
+sa lettre au général Dupont, qui était resté à Andujar avec la division
+Barbou.
+
+Cette lettre lui fut portée par un maréchal-des-logis de chasseurs à
+cheval, accompagné de treize chasseurs, qui partirent le soir de Baylen
+pour Andujar; ils y arrivèrent de grand matin, et firent bien leur
+commission. Le général Dupont répond de suite au général Vedel qu'il
+approuve sa marche pour rejoindre le général Dufour, en le prévenant que
+lui-même va partir d'Andujar le lendemain 17 pour se réunir à eux. Il
+envoie cette lettre par le retour du même maréchal-des-logis de
+chasseurs, qui repassa à Baylen à la pointe du jour, le lendemain du
+départ du général Vedel. Il n'y avait point encore d'ennemis à Baylen:
+il continua son chemin vers la Caroline, où il arriva sans coup férir,
+et remit au général Vedel les lettres du général Dupont.
+
+Comment concevoir que le général Dupont, ne soit pas parti de suite le
+17, au lieu de remettre son mouvement au lendemain? Il était beaucoup
+plus qu'autorisé à se retirer, puisqu'il en avait reçu l'ordre de moi.
+Il était informé de l'état des choses derrière lui, et, qui plus est, en
+supposant qu'il ait soupçonné que le général Dufour avait été dupe de
+fausses informations, devait-il ne pas songer qu'en restant à Andujar,
+il allait se retrouver dans le même embarras qu'avant d'avoir été
+rejoint par les deux divisions que je lui avais envoyées sur ses
+instances réitérées? Je ne sais quel motif l'a porté à ne partir que le
+lendemain du jour où il reçut le maréchal-des-logis de chasseurs que lui
+avait envoyé le général Vedel; mais voici ce qui en arriva.
+
+Le général espagnol Reding (Suisse de nation) était resté à Mengibar, et
+n'avait pas songé à tourner le général Dufour, qui était pour le moins
+aussi fort que lui, et peut-être plus; aussi se contenta-t-il d'observer
+le mouvement de Dufour sur la Caroline, sans rien faire qui pût déceler
+son projet; et, voyant le général Dupont resté seul à Andujar, il passe
+le Guadalquivir à Mengibar, et vient se placer à Baylen sur la
+communication entre Dupont et Vedel. Il eut le temps de bien s'établir
+et de se préparer à recevoir le général Dupont, qui effectivement arriva
+le matin, ayant marché toute la nuit pour éviter la chaleur, et qui fut
+fort surpris de trouver à Baylen les mêmes Espagnols qu'il croyait
+poursuivis par les deux divisions de Dufour et de Vedel.
+
+Il n'y avait pas deux partis à prendre, il se disposa à combattre pour
+forcer le passage; les Espagnols l'avaient prévu, et avaient, dans tous
+les cas, leur retraite assurée sur Mengibar. La canonnade s'engagea. On
+a fait sur cette action toutes sortes de contes, tant sur la manière
+dont elle fut engagée et conduite, que sur des motifs que l'on avait eus
+d'employer les meilleures troupes à une autre destination qu'au
+combat[47]. La vérité est que les troupes étaient exténuées de fatigue,
+et que la chaleur les trouva le lendemain dans cet état d'épuisement,
+sans une goutte d'eau. On ne peut se faire une idée, dans un climat
+tempéré, de ce que c'est que cette souffrance; il faut l'avoir éprouvée
+pour en juger. Une autre circonstance à ajouter à cela, c'est que le
+général Dupont était malade, et que, dans cet état, il n'avait pas la
+moitié de ses facultés.
+
+M. de Reding sentait sa position mauvaise, parce qu'il n'obtenait point
+de succès sur des troupes qu'il croyait prendre aussitôt qu'il les
+aurait attaquées, mais surtout parce que, pendant l'action, on vint le
+prévenir que les troupes qui avaient pris le chemin de la Caroline
+(c'étaient Dufour et Vedel) s'étaient mises en marche pour revenir à
+Baylen, et qu'elles ne tarderaient pas à paraître. M. de Reding se tira
+habilement de la mauvaise situation où cette circonstance inattendue
+l'aurait jeté. Il profita du moment où le général Dupont ne pouvait pas
+encore être informé de la marche des généraux Vedel et Dufour, pour lui
+envoyer proposer une suspension d'armes, afin d'entrer en accommodement,
+si cela était possible. Cette proposition convenait d'autant mieux au
+général Dupont, que le moins qu'il pouvait y gagner était un peu de
+repos pour ses troupes, qui en avaient grand besoin.
+
+Il accepta, et envoya près du général Reding des officiers pour régler
+la position des troupes, et les conditions d'un armistice qui fut conclu
+de suite. Il avait eu aussi la précaution d'envoyer en observation le
+plus loin possible sur la route d'Andujar, par laquelle il était venu,
+afin d'être prévenu, si le corps espagnol du général Castaños
+s'approchait, parce qu'il présumait bien que ce général se serait mis à
+sa poursuite immédiatement après qu'il aurait été averti de son départ
+d'Andujar.
+
+Il y avait à peine quelques heures que l'on était en armistice, que le
+général Vedel paraît à la vue des Espagnols de l'autre côté de Baylen,
+n'ayant que cette ville, que les Espagnols défendaient, entre lui,
+Vedel, et le général Dupont.
+
+Le général Vedel, voyant les ennemis, attaque de suite, et pousse
+vivement tout ce qui est devant lui; il fait mettre bas les armes au
+régiment espagnol de Jaen, le chasse de sa position, en lui enlevant
+deux pièces de canon qui la défendaient: encore quelques efforts, et il
+consommait la perte du général Reding, qui, s'il n'avait été pris ou
+détruit, aurait dû stipuler pour lui dans les conditions qui devaient
+suivre l'armistice existant, et dont il tira un bien autre parti.
+
+Il envoie, au milieu de l'action, un parlementaire au général Vedel,
+pour le prévenir de ce qui s'était passé entré lui et le général Dupont,
+avec lequel il était en armistice. Le général Vedel ne veut entendre à
+rien, et poursuit ses avantages, lorsqu'enfin la persévérance de M. de
+Reding lui suggéra d'employer le général Dupont lui-même, par lequel il
+fit intimer au général Vedel de suspendre son attaque, et il le comprit
+dans l'armistice, en lui envoyant un de ses aides-de-camp, M. Barbara,
+pour l'obliger à se conformer à ses dispositions. Vedel reçut un second
+ordre de Dupont, de rendre au général Reding le régiment de Jaen et
+l'artillerie qu'il avait pris, comme l'ayant été, disait-on,
+postérieurement à l'armistice conclu entre la division Barbou, avec
+laquelle Vedel n'avait cependant rien de commun.
+
+Dès que Vedel se vit en communication avec son général en chef, qui lui
+envoyait des ordres par un officier de son état-major, il s'y conforma:
+c'était au général en chef à profiter de cette circonstance pour rendre
+au moins sa position meilleure, s'il ne voulait pas détruire le général
+Reding, qui resta ainsi à Baylen entre la division Dupont et celles de
+Vedel et de Dufour, c'est-à-dire au milieu de plus de trois fois autant
+de monde qu'il n'en avait. Il eut la constance d'y attendre l'arrivée de
+son général en chef, M. de Castaños, avec lequel il ne pouvait
+communiquer que par Mengibar et la rive gauche du Guadalquivir; encore
+Castaños ne serait-il pas arrivé si tôt sans la sottise la plus
+incroyable qui ait jamais été faite par un officier, quelque médiocre
+qu'il puisse être; si ce n'était pas une turpitude, cela ne pourrait
+être qualifié que de trahison.
+
+Dupont avait envoyé un officier d'état-major, M. de Villoutray, sur la
+route d'Andujar, le plus loin possible, pour être averti de l'approche
+du général Castaños. Lorsque cet officier reçut les ordres du général
+Dupont, l'armistice était conclu avec le général Reding. Que croirait-on
+qu'il fit? Je le donne en mille au plus fin, et vais le raconter comme
+il me l'a dit lui-même, lorsqu'il est venu à Madrid me rendre compte du
+malheureux sort de ce corps d'armée.
+
+Il alla depuis Baylen jusqu'à la première poste sur la route d'Andujar,
+c'est-à-dire à deux lieues du pays, qui en font à peu près trois de
+France; de ce point il pousse encore une reconnaissance un peu plus
+loin, il n'aperçoit personne, le plus grand silence régnait autour de
+lui, lorsqu'il entend le canon qui recommence à tirer à Baylen, ainsi
+que la mousqueterie. Il ne lui vient pas dans l'esprit que ce canon
+pouvait être celui du général Vedel, qui serait revenu de la Caroline au
+bruit de celui du général Dupont, qui avait dû s'entendre toute la
+matinée de Baylen à la Caroline, et qui avait dû déterminer Vedel à
+revenir sur ses pas.
+
+Il ne lui vint pas non plus dans l'esprit que ce pouvait être le général
+Dupont qui essayait de nouveau de forcer le passage, ou qui se défendait
+contre une perfidie dont on aurait voulu le rendre victime dans sa
+mauvaise position; et au lieu de revenir à toutes jambes à Baylen
+prévenir le général Dupont de ce qu'il avait observé, et lui dire que,
+dans tout état de choses, il avait au moins cinq ou six heures avant
+d'entendre parler de M. de Castaños, à la rencontre duquel il aurait pu
+d'ailleurs être envoyé une seconde fois, si cela eût été nécessaire, cet
+officier imagine tout le contraire: il va à la rencontre de M. de
+Castaños, qu'il trouve à Andujar, se disposant à partir pour Baylen.
+Peut-être même avait-il déjà commencé son mouvement; mais il ignorait
+complétement ce qui se passait à Baylen, il n'avait pas encore reçu la
+dépêche du général Reding qui lui en rendait compte.
+
+Ce fut cet officier du général Dupont qui le mit officieusement au
+courant de tout ce qui était arrivé, et qui lui dit qu'on l'attendait
+pour traiter de l'évacuation de l'Andalousie par les troupes françaises.
+M. de Castaños apprenant l'état des choses et la position malheureuse du
+général Dupont, ne se fait pas prier plus long-temps de partir, et il
+amène son armée au plus vite pour augmenter les embarras dont le général
+Dupont ne savait déjà plus comment sortir.
+
+Je laisse le lecteur juge de cette sottise comme de ce qui aurait pu
+arriver à la division Reding, si cet officier, au lieu d'aller chercher
+Castaños, fût venu dire à Dupont sur combien d'heures il pouvait compter
+avant d'être attaqué par la route d'Andujar, sur laquelle il avait été
+jusqu'à cinq lieues sans trouver personne. Vedel et Dufour étaient
+arrives, et Dupont pouvait prendre d'abord toute la division Reding, et
+écraser ensuite le corps de Castaños, sur lequel il aurait eu une
+supériorité numérique hors de toute proportion.
+
+L'arrivée de M. de Castaños rendait affreuse la position de la division
+Barbou, avec laquelle se trouvait Dupont. Les Espagnols s'attachèrent à
+empêcher la communication entre elle et celles de Vedel et de Dufour,
+parce que cette division allait devenir le gage de tout ce qu'ils se
+proposaient d'exiger. Je ne fais nul doute que, si le général Dupont
+avait eu ses trois divisions rassemblées, comme il pouvait et aurait dû
+les avoir sans les fautes de ses généraux; je ne fais nul doute, dis-je,
+que, malgré son état maladif, le général Dupont aurait mal mené Castaños
+et Reding; mais dans la malheureuse position où l'avait mise l'ineptie
+de ceux qui exécutaient sous lui, il ne pouvait guère faire mieux que de
+chercher à traiter.
+
+Il avait par hasard avec lui le général Marescot, premier
+inspecteur-général du génie, que l'empereur avait envoyé en
+reconnaissance dans l'Andalousie, et qui, pour sa sûreté personnelle,
+s'était réuni au corps du général Dupont; ce fut lui qu'il chargea
+d'assister aux conférences avec le général Legendre et d'autres
+officiers. Elles s'ouvrirent à Baylen, chez le général Castaños, qui
+avait de même avec lui quelques officiers-généraux espagnols. Les
+plénipotentiaires du général Dupont demandaient le libre passage par la
+Sierra-Moréna, pour revenir à Madrid avec tous les corps d'armée. Ils
+n'avaient pas autre chose à demander, et les Espagnols n'avaient
+d'avantage de position sur le général Dupont que de tenir la division
+Barbou séparée de celles des généraux Vedel et Dufour, par la position
+qu'avait prise, à Baylen, le général Reding, lequel pouvait aussi être
+considéré comme coupé du général Castaños par la position même de la
+division Barbou, qui le séparait de ce général. Il n'y avait donc pas
+plus de motifs pour imposer à la division française du général Barbou
+des conditions que l'on aurait pu imposer, et que cependant l'on
+n'imposa point à la division espagnole de Reding, qui était dans le même
+cas, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas même le cas d'une négociation, et
+il fallait avoir perdu la tête pour se conduire comme l'ont fait les
+généraux français qui étaient là présens. Par une absurdité sans
+exemple, il fut posé en principe que les Français demandaient, et que
+c'était aux Espagnols à accorder ou à refuser, et pas une voix ne se fit
+entendre pour faire l'observation dont je viens de parler.
+
+Cependant M. de Castaños ne manqua pas de considérer que sa division
+Reding était, pour le moins, aussi compromise que l'était la division
+Barbou, et qu'en dernière analyse le combat qui avait eu lieu entre ces
+deux divisions, n'avait eu aucun résultat; il n'y avait point eu de
+perte d'artillerie, ni de bataillons pris[48], ni enfin aucun de ces
+événemens qui marquent le succès ou l'infériorité. Il considérait, en
+outre, que le corps de Dupont, réuni, lui serait supérieur par sa
+nombreuse cavalerie et son artillerie, et sa réunion était infaillible
+au bout d'une demi-heure d'efforts de la part du général Vedel, auquel
+il ne pouvait pas s'opposer, et qui était impatient de combattre. Il n'y
+avait pas cinq cents toises entre les postes de Vedel et ceux de Barbou.
+Il était bien, il est vrai, de sa personne à Baylen, chez le général
+Reding, mais il avait à traverser la division Barbou, pour rentrer à son
+corps sur la route d'Andujar, et il craignait que, si l'on se séparait
+sans rien conclure, on eût vent de la supercherie, qui n'aurait pas
+manqué de tourner contre lui. Il préféra donc ne pas gâter la bonne
+affaire que la fortune lui présentait, en voulant obtenir trop. En
+conséquence, il consentit un libre passage par la Sierra-Moréna, de tout
+le corps qui était en Andalousie; l'acte en fut dressé et signé
+sur-le-champ.
+
+Tout était terminé, lorsqu'on apporta à Castaños les dépêches prises sur
+le jeune M. de Fénelon, que j'avais ordonné que l'on fît partir de
+Madrid, pour porter au général Dupont la lettre dans laquelle je donnais
+à ce général l'ordre impératif de quitter l'Andalousie pour ramener son
+corps d'armée sur Madrid, en me faisant connaître l'itinéraire de sa
+marche, et s'il était suivi par les Espagnols, afin que je pusse aller à
+sa rencontre avec tout ce que j'avais de troupes disponibles.
+
+M. de Castaños, ayant lu cette dépêche, appela successivement dans une
+pièce voisine les plénipotentiaires du général Dupont, et leur ayant
+fait lire la lettre que j'écrivais au général Dupont, il leur dit:
+«Messieurs, je venais de vous accorder le retour à Madrid, par la
+Sierra-Moréna, pour vous et les troupes sous vos ordres; je suis bien
+fâché du contre-temps qui survient, mais, voilà une lettre de votre
+général en chef qui ordonne au général Dupont de revenir à Madrid, et je
+dois m'y opposer; en conséquence, je change de résolution, et nous
+allons parler d'autres arrangemens.» M. de Villoutray, qui était
+présent, m'a rapporté mot pour mot ma lettre, qu'il m'a dit avoir lue
+entre les mains du général Castaños, avoir bien reconnu mon écriture, et
+l'avoir certifié aux généraux Marescot, Legendre, Pannetier, et à tout
+ce qui était là de Français[49].
+
+Il n'y avait donc plus de doute que c'était moi qui avais écrit et
+ordonné que l'on se retirât sur Madrid. Peu importe par quelle voie mes
+intentions avaient été connues, on avait reconnu mon écriture et ma
+signature, conséquemment on était obligé de faire au moins tout ce qui
+aurait été possible pour exécuter ce que je commandais, à moins d'en
+être empêché par une force et des événemens majeurs. Or, ce que je
+prescrivais était précisément les conditions qui venaient d'être
+accordées par le général Castaños. On les avait obtenues avant de
+connaître ma lettre; et pourquoi? parce que le général Castaños avait
+cru ne pouvoir accorder moins à un corps d'armée qui était en état de se
+mesurer avec lui, et même de le battre. Ma lettre ne diminuait rien de
+la force du corps du général Dupont, qui était encore, après cette
+circonstance, ce qu'il était avant qu'elle survînt; elle ne changeait
+donc rien à sa situation; elle lui imposait au contraire le devoir de
+recourir aux armes, si le hasard avait fait qu'il eût obtenu moins que
+ce que j'ordonnais que l'on fît, puisqu'il avait encore son corps
+entier, lorsqu'il connut les ordres que je lui envoyais; et il faut
+avoir fait un singulier raisonnement en partant de cette lettre pour
+faire le contraire de ce qu'elle prescrivait.
+
+Et en supposant que, trompé moi-même par de faux rapports, je lui eusse
+donné, par cette lettre, des ordres qui l'auraient mis dans une position
+moins heureuse que celle qu'il avait obtenue, il aurait encore dû ne se
+relâcher en rien des avantages auxquels la supériorité de ses armes lui
+donnait le droit de prétendre, surtout les ayant obtenus avant d'avoir
+reçu mes ordres, que, dans ce cas, il aurait pu méconnaître.
+
+Ce raisonnement est un axiome du métier, et je rends trop de justice au
+général Dupont, pour douter que, s'il avait été assez bien portant pour
+monter à cheval, et venir lui-même juger ses ennemis et plaider ses
+affaires, elles n'eussent tourné tout autrement. Au lieu de cela, elles
+ont été livrées à des hommes qui se sont empressés de sortir d'embarras
+à ses dépens, et qui n'ont pas eu honte de trouver les observations de
+M. de Castaños fondées et raisonnables. Par suite de cet incident, ils
+entrèrent dans une nouvelle négociation, en annulant la première
+capitulation.
+
+Croira-t-on que, sans tirer un coup de canon ni un coup de fusil depuis
+la première capitulation, ils en signèrent une autre par laquelle ils
+rendirent prisonnier de guerre, pour être conduit en France par mer,
+tout le corps d'armée, qui devait défiler et mettre bas les armes, avec
+la sotte condition qu'on les leur rendrait au moment de leur
+embarquement pour la France? Enfin on eut l'infamie de ne pas rejeter un
+article que le général espagnol y fit insérer, par lequel les malheureux
+soldats qu'on sacrifiait lâchement furent déshonorés. On les obligea de
+mettre leurs havresacs à terre, et sous prétexte de leur faire restituer
+des effets d'église, qu'on les accusait d'avoir volés, on les soumit à
+cette dégoûtante visite. Cette seconde capitulation portait qu'il y
+aurait un nombre déterminé de caissons qui ne seraient point visités.
+Eh! c'étaient ceux-là qui auraient dû l'être.
+
+Enfin, après ces honteuses stipulations signées, on se mit en devoir de
+les exécuter, et la division Barbou défila la première. Les généraux
+Vedel et Dufour, qui n'étaient point tournés, ayant appris de quoi il
+était question, s'arrangèrent de manière à partir à l'entrée de la nuit,
+et reprirent le chemin de la Caroline, qu'ils suivirent pendant deux
+jours.
+
+Les Espagnols s'étant aperçus de ce mouvement, et n'ayant aucun moyen de
+s'opposer à la retraite de ces deux divisions, imaginèrent celui-ci: ils
+déclarèrent au général Dupont que, si ces deux divisions ne venaient pas
+exécuter les conditions de la capitulation dans laquelle leur intention
+avait été de les comprendre, ils n'exécuteraient point cette même
+capitulation en ce qui concernait la division Barbou; qu'ils la
+traiteraient avec toute la sévérité des représailles, et ne répondaient
+pas des excès où ce manque de loyauté porterait la population révoltée.
+
+On était véritablement dans la veine des sottises: cette menace fit peur
+(on rougirait d'avouer pourquoi) au point que l'on envoya le général
+Legendre, qui était le chef d'état-major du corps d'armée, courir après
+les deux divisions de Vedel et de Dufour, pour les ramener. Il ne put
+les joindre qu'à quatre lieues au-delà de la Caroline, et sans dire
+autre chose à ces deux généraux, sinon qu'ils étaient compris dans une
+capitulation d'évacuation qui avait été signée entre le général Dupont
+et le général Castaños, il leur ordonna, de la part du général Dupont,
+de ramener leurs divisions, les grondant même d'être partis du champ de
+bataille sans ordre, et d'avoir ainsi compromis la vie des soldats de la
+division Barbou. Ce général Legendre se garda bien de dire à ces deux
+généraux qu'il venait les chercher pour leur faire mettre bas les armes,
+quoique lui-même eût déjà fait procéder au désarmement de la division
+Barbou avant de venir chercher Vedel et Dufour, qu'il abusait sciemment.
+
+On a blâmé ces deux généraux d'avoir obéi; je doute qu'à leur place on
+eût osé ne pas le faire. Étaient-ils autorisés à soupçonner un piége
+dans ce que leur disait le chef d'état-major du corps d'armée au nom de
+leur général en chef? Non: si l'on admettait ce principe, il en
+résulterait les plus grands inconvéniens à la guerre, où l'on n'a le
+plus souvent que des jeunes gens pour porter les ordres des généraux.
+Devra-t-on les croire lorsqu'on ne les connaîtra pas personnellement, si
+l'on doit douter de la véracité du chef d'état-major du corps d'armée,
+qui vous porte lui-même un ordre du général en chef, surtout quand il a
+soin de ne pas vous dire que c'est pour vous livrer aux ennemis?
+
+Enfin, ces deux divisions revinrent à Baylen, d'où la division Barbou
+était partie plusieurs jours auparavant. Elles furent remises aux
+généraux espagnols, qui les séparèrent et désarmèrent, puis les mirent
+en marche sur Séville.
+
+Le général Dupont rendit ainsi un effectif de vingt-un mille hommes
+d'infanterie, avec quarante pièces de canon et deux mille quatre cents
+hommes de cavalerie, c'est-à-dire le bon tiers des troupes françaises
+qui étaient en Espagne.
+
+Si le général Legendre avait voulu, il aurait sauvé les deux divisions
+de Dufour et de Vedel; il n'avait qu'à les suivre au lieu de les faire
+revenir pour les déshonorer, mais tout le monde était plus occupé de
+suivre de l'oeil les caissons réservés et non soumis à la visite. Enfin,
+chacun fut puni par où il avait péché: les soldats, indignés d'être
+soumis à cette honteuse visite, indiquèrent aux Espagnols les caissons
+qu'ils regardaient comme la cause de l'affront qu'on leur avait fait, et
+leur dirent qu'ils contenaient, bien plutôt que les havresacs, les
+objets que l'on cherchait. Les Espagnols ne se le firent pas dire deux
+fois, et les pillards furent pillés à leur tour. Si le général Dupont
+avait commencé par cette précaution en se mettant en marche, il aurait
+trouvé tout le monde prêt à faire son devoir.
+
+Cette malheureuse armée fut victime de l'erreur de son général: la junte
+insurrectionnelle d'Andalousie ne ratifia pas la capitulation, tout fut
+fait prisonnier, et mourut de langueur ou de mauvais traitemens dans les
+prisons d'Espagne; les moins malheureux furent ceux qui obtinrent d'être
+livrés aux Anglais.
+
+Le général Dupont, après ce désastre, était bien obligé de m'en rendre
+compte; il m'écrivit une lettre fort courte, contenant la capitulation
+qu'il avait ratifiée, et chargea M. de Villoutray de m'apporter cela à
+Madrid; nous verrons tout à l'heure comment il y arriva. Retournons à
+Bayonne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Fâcheuse impression que fait en Espagne le désastre de Baylen.--La
+Romana et Bernadotte.--Entrée de Joseph à Madrid.--Encore M.
+Villoutray.--Mon opinion sur ce qu'il y avait à faire.--Événemens de
+Portugal.--L'amiral Siniavin.
+
+
+L'empereur venait de faire partir le roi Joseph pour Madrid, avec les
+députés espagnols. Ce nombreux convoi était accompagné par deux vieux
+régimens d'infanterie légère, et marchait, par conséquent, à petites
+journées. Déjà l'on se flattait qu'avec de la douceur on insinuerait la
+persuasion, et l'on espérait qu'arrivé à Madrid avec le cortége, l'on
+pourrait commencer tout ce que l'on avait projeté pour nationaliser
+l'ouvrage qui n'avait été qu'ébauché à Bayonne. Le roi ne fut reçu avec
+enthousiasme nulle part, mais avec respect partout; il avait même gagné
+quelque chose à se faire connaître personnellement.
+
+Le malheur voulut qu'en passant à Burgos, les avant-coureurs de la
+nouvelle de la défaite du général Dupont y arrivèrent presque aussitôt
+que lui, parce que les juntes de Cordoue et de Séville étaient fort
+actives dans leurs communications, et quoique le corps de Dupont ne fût
+pas encore pris, on anticipait sur les événemens, en sorte que l'opinion
+en était frappée, et la crainte retenait déjà beaucoup d'Espagnols qui,
+comme dans tous les pays, se seraient volontiers jetés dans une
+entreprise nouvelle; mais ils voulaient, auparavant, apercevoir des
+espérances de réussite. On se détermina donc à attendre la confirmation
+de l'événement dont on répandait le bruit, avant de prendre un
+parti[50].
+
+Le convoi des députés diminuait tous les jours, si bien que le roi
+arriva à peu près seul à la maison de campagne de Chamartin, à deux
+lieues de Madrid, le 21 juin au matin. Les nouvelles d'Andalousie
+commençaient déjà à circuler dans la ville, où elles étaient parvenues
+par des moyens extraordinaires; on n'y croyait pas, et moi
+particulièrement, parce que je ne pouvais concevoir que le général
+Dupont ne m'en eût rien fait dire. Néanmoins mes protestations ne
+persuadaient pas. La première chose que me demanda le roi, lorsque
+j'allai prendre ses ordres à Chamartin, ce fut des nouvelles
+d'Andalousie, dont on lui avait déjà parlé. Je ne pouvais que lui
+répondre que je ne concevrais pas qu'il y fût arrivé un malheur.
+
+Le roi Joseph fit son entrée à Madrid le même jour, à quatre heures du
+soir; il n'était escorté que par la garde à cheval de l'empereur. Je fis
+mettre la garnison sous les armes, et la disposai en réserve sur toutes
+les places, de manière à pouvoir agir, si cela devenait nécessaire.
+
+Le cortége du roi était nombreux; mais aucun Espagnol, hormis le
+capitaine-général de Navarre, ne l'accompagnait; les ministres, ainsi
+que les députés qui étaient partis de Bayonne avec lui, l'avaient déjà
+abandonné. Il y avait une assez grande curiosité parmi le peuple, même
+quelques marques d'approbation; mais il y eut de la décence partout. Les
+gardes wallonnes étaient sous les armes, et bordaient la haie au
+château, où le roi descendit vers cinq heures du soir, le 21 juin. Il
+reçut, le lendemain, les autorités de la ville de Madrid et plusieurs
+Espagnols de marque, et commença de suite à prendre connaissance de
+l'état des affaires du pays. Il est très probable que l'on se serait
+accoutumé petit à petit à ce que cette révolution avait de choquant pour
+la fierté espagnole, en considérant tout ce que les différentes classes
+de la nation gagnaient à un changement qui aurait apporté plus d'égalité
+dans les conditions. Malheureusement les correspondances particulières
+apprirent de tous côtés le désastre du général Dupont, avec des détails
+qui ne permettaient plus d'en douter; et enfin le commandant d'un des
+bataillons placés sur la ligne de correspondance, depuis Madrid jusqu'à
+la Sierra-Moréna, me rendit compte du passage par son poste, de M. de
+Villoutray, allant à Madrid, escorté par un officier et un détachement
+de cavalerie espagnole, venant de Baylen, et étant porteur de la
+capitulation du général Dupont.
+
+J'envoyai sur-le-champ ordre au commandant d'Aranjuez d'arrêter le
+détachement de cavalerie espagnole, de le garder jusqu'à nouvel ordre,
+et de faire partir M. de Villoutray en poste pour Madrid, où il arriva
+le 29 juin, apportant l'acte conclu, à la suite de la journée du 20,
+entre le général Dupont et le général Castaños.
+
+Cet officier ne me donna d'abord que des détails obscurs, qui rendaient
+ma curiosité plus impatiente. Je lui demandai pourquoi il m'avait amené
+une escorte de cavaliers espagnols jusqu'à Madrid, où leur présence
+aurait suffi pour encourager un soulèvement, au lieu de les laisser au
+Puerto de la Sierra-Moréna, et de prendre les deux bataillons qui
+gardaient ce passage, pour s'en faire escorter, puisqu'il revenait à
+petites journées. Après quelques momens d'hésitation[51], il me dit
+qu'il n'avait pas eu cette pensée, et qu'il s'était cru plus en sûreté
+avec son escorte espagnole, pour traverser un pays qu'il me disait
+insurgé. «Mais au moins, lui répondis-je, avez-vous dit à ces
+bataillons, comme à ceux que vous avez dû trouver à Valdepenas, à
+Manzanares et à Madrilejos, ainsi qu'à la brigade du général Laval, que
+vous avez rencontrée, ce qui était arrivé au général Dupont? Puisque
+vous me dites que le pays est insurgé, il va devenir très difficile de
+communiquer avec eux.»
+
+Il répliqua qu'en sa qualité de parlementaire il ne leur avait rien dit,
+et plus tard, c'est-à-dire de retour à Paris, il m'avoua que du Puerto
+de la Sierra-Moréna, où il avait trouvé les deux bataillons qui
+gardaient ce passage, il avait écrit à Castaños de les envoyer chercher
+comme faisant partie du corps d'Andalousie, tant il était loin de les
+prévenir de se retirer. Les militaires qui me liront ne concevront pas
+une pareille démence, et plaindront le général Dupont d'avoir été dans
+le cas d'employer de tels hommes.
+
+Castaños ne manqua pas de profiter de l'avis, et fut beaucoup mieux
+servi par M. de Villoutray, dans le cours de sa campagne, qu'il ne
+l'avait été par aucun officier de l'armée espagnole.
+
+Le roi Joseph m'envoya chercher aussitôt qu'il reçut cette nouvelle,
+pour avoir une opinion sur ce qu'il se proposait de faire. Je fus d'avis
+de rappeler bien vite le corps du maréchal Moncey, qui était encore
+entre San-Clemente et Aranjuez; d'envoyer prévenir le maréchal
+Bessières, qui était en mouvement dans le royaume de Léon; de faire
+également prévenir le général Verdier, qui continuait d'assiéger
+Saragosse, afin qu'il prît garde à une insurrection qui devenait
+probable, et enfin j'insistai fortement pour que l'on évacuât de suite,
+de Madrid, les hôpitaux avec les administrations, et que l'on n'y gardât
+que les troupes en état d'agir.
+
+Le roi fit donner ses ordres de suite pour que l'on exécutât tout cela;
+mais il me demandait si mon opinion était que l'on pût encore tenir en
+Espagne après ce malheur. Je lui répondis franchement que je ne le
+croyais pas; qu'il ne fallait compter sur aucun secours de France, où il
+n'y en avait pas, à moins que l'on ne les tirât de la grande armée,
+c'est-à-dire des bords de l'Oder, et qu'ayant leur arrivée, une
+persévérance irréfléchie nous amenerait de nouveaux malheurs, parce que
+le prestige attaché jusqu'à ce moment à nos armes venait de recevoir une
+atteinte assez forte pour encourager une insurrection générale, qui
+serait d'autant plus entreprenante, qu'elle ne verrait que des corps
+isolés composés de très jeunes gens, qui lui présenteraient de nouveaux
+succès encore plus faciles à obtenir que celui auquel nous devions si
+peu nous attendre.
+
+Le roi me dit: «En ce cas, vous évacueriez donc Madrid?»
+
+Je répondis: «Oui assurément, sire, aussitôt que le général Castaños se
+présenterait dans la Manche, quoique ce soit la capitale, et malgré
+l'avantage que nous donne la fortification du Retiro, parce que, si
+Castaños s'approche, il agira de concert avec une insurrection qui
+éclatera dans la capitale, et sur toute la route depuis Madrid jusqu'à
+Burgos; il a sur nous, dans ce moment-ci, un grand avantage moral: il
+sait que nous n'avons pas plus de troupes à lui opposer que n'en avait
+le général Dupont; il n'aura donc garde de manquer cette seconde
+occasion d'acquérir une nouvelle gloire qui lui paraîtra sûre.--Mais que
+dira l'empereur?--L'empereur grondera; mais cela ne tue pas. Eh! que
+dirait-il, si on allait lui donner une seconde représentation de
+Baylen?--Je sais bien que s'il était ici, il ne songerait pas à s'en
+aller; mais aussi là où il se trouve, tout le monde obéit à l'envi,
+personne ne se plaint. Ici nous sommes bien éloignés d'être dans ce
+cas-là. Demandez quelque chose, tout le monde sera fatigué ou malade, au
+lieu qu'un regard de l'empereur ferait relever tous ces câlins. Personne
+ne peut faire ce que fait l'empereur: malheur à celui qui aura la
+prétention de l'imiter! il s'y perdra.--Mon opinion est qu'il faut, sans
+différer, lui écrire ce qui est arrivé; il jugera bien lui-même les
+conséquences qui doivent en résulter. On aura le temps de recevoir ses
+ordres, avant d'être trop loin pour les exécuter. D'ailleurs, avec les
+moyens qui nous restent, et sans le secours d'aucun parti dans la
+nation, les affaires d'Espagne doivent rentrer dans un cadre dont je ne
+puis déterminer l'étendue; il faut adopter une autre marche, et ensuite
+il est possible que le désastre de Dupont soit le signal d'un nouvel
+incendie en Europe. L'empereur connaît sa position; il ne faut donc pas
+l'engager plus avant qu'il n'a le projet d'aller, parce qu'à présent
+c'est à lui à conquérir l'Espagne, et à voir ce qu'il veut y risquer.»
+
+Cette conversation se termina là. Non seulement l'insurrection nous
+gagnait en Espagne, mais c'était encore pis en Portugal: les Anglais
+venaient d'opérer un débarquement de troupes à Cintra, près de
+l'embouchure du Tage. Le général Junot, qui y commandait, ne put les
+combattre avec son armée réunie, parce qu'il avait reçu ordre de faire
+plusieurs détachemens, un, entre autres, d'une brigade entière qui
+marchait, par l'Alentejo, pour se réunir au général Dupont. Ce mouvement
+avait été ordonné en même temps qu'eut lieu le départ, de Madrid, du
+corps du général Dupont. Sa première destination était Cadix, où nous
+avions six vaisseaux qui y étaient restés depuis le malheureux événement
+de Trafalgar.
+
+Lorsque le général Dupont fut obligé de se retirer de Cordoue, les
+communications devinrent si difficiles, que le général Junot ne put en
+être prévenu. Il avait également un autre détachement très fort vers
+Elvas, pour s'opposer aux entreprises du rassemblement espagnol qui se
+faisait à Badajoz. Il lui devenait donc impossible d'obtenir un grand
+avantage sur les troupes anglaises, dont le nombre avait été
+proportionné à la force des nôtres en Portugal. Il fit rappeler de suite
+tous ces détachemens; mais ils ne purent le rejoindre avant qu'il fût
+forcé à un engagement avec l'armée anglaise. Il eût été bien important
+pour les affaires d'Espagne que le général Junot eût eu un succès
+décisif dans cette occasion, c'était le début des troupes anglaises dans
+la Péninsule; mais au lieu d'avoir été battues, elles furent
+victorieuses.
+
+Le général Junot avait trouvé, en entrant à Lisbonne, l'escadre russe,
+qui y était au mouillage; elle venait de la Méditerranée, et avait
+appris la déclaration de guerre de la Russie à l'Angleterre, de sorte
+que, n'osant pas continuer sa route pour la Baltique, elle était entrée
+à Lisbonne. Si, en bon allié, l'amiral russe avait débarqué les troupes,
+ainsi que les équipages qu'il avait à bord, et se fût chargé de la garde
+de la ville, cela aurait donné quelques moyens de plus au général Junot;
+mais, soit qu'il ne le voulût pas, ou que cela ne fût pas conforme à sa
+manière particulière de voir sur une alliance qui avait plus d'un
+censeur en Russie, le fait est qu'il ne le fit pas, en sorte que Junot
+se trouva livré à ses propres forces. Il eut une affaire où, sans
+emporter d'avantages, il n'en laissa pas prendre sur lui.
+
+J'ai peu connu les détails qui l'ont précédée; mais le résultat fut
+qu'il entra en négociation avec le général anglais, pour l'évacuation du
+Portugal; il n'aurait sans doute pas obtenu d'autres conditions que
+celles d'être prisonnier de guerre, sans le ton de fermeté avec lequel
+il rejeta cette proposition, et ce n'est qu'à son opiniâtreté qu'il dut
+d'obtenir une évacuation pure et simple, en faisant embarquer ses
+troupes sur les mêmes transports qui avaient amené l'armée anglaise.
+Elles furent ramenées à Rochefort et à La Rochelle.
+
+Il eût sans doute mieux valu qu'il les ramenât par l'Espagne; mais, les
+Anglais s'y refusaient, et la crainte de perdre beaucoup de monde, par
+le fait de l'insurrection, lui fit accepter ce mode d'évacuation. Ce
+second événement acheva de perdre les affaires du roi Joseph, car outre
+qu'il diminuait considérablement nos forces, il porta un coup funeste au
+moral du soldat, et ôta au roi toute confiance de la part des peuples.
+Ce fut dans cette occasion qu'on eut lieu de se féliciter d'avoir fait
+venir les troupes portugaises en France[52]; elles étaient peu
+considérables, à la vérité; mais elles furent autant de moins contre
+nous.
+
+Peu de jours après l'arrivée à Madrid du porteur de la capitulation
+d'Andalousie, les bataillons avancés sur la communication de Madrid avec
+cette province, rendirent compte de l'approche de l'armée espagnole,
+commandée par le général Castaños, qui venait de faire prisonniers les
+deux bataillons qui gardaient le défilé du Puerto de la Sierra-Moréna.
+Cela parut, à Madrid, un mouvement décidé sur la capitale, parce que M.
+de Villoutray ne nous avait rien dit de la lettre qu'il avait écrite à
+Castaños, en passant à la Sierra-Moréna, pour le prier d'envoyer
+chercher ces deux bataillons; il avait eu soin de dire que l'armée
+espagnole était très forte, mais aussi il ajoutait qu'il ne croyait pas
+qu'elle vînt de si tôt à Madrid, ce qui paraissait une contradiction.
+
+Dans tous les cas, on était déterminé à évacuer: on aurait pu attendre
+encore douze ou quinze jours, mais il aurait toujours fallu en venir là.
+Néanmoins nous fîmes mal, parce qu'en restant ce temps-là à Madrid, si
+nous avions mieux su ce qui se passait en Andalousie, le siége de
+Saragosse aurait pu se continuer; et si cette ville avait été prise, cet
+événement aurait été un grand point pour la campagne suivante, au
+commencement de laquelle il fallut employer un gros corps d'armée à
+recommencer cette opération. D'un autre côté, les secours les plus près
+que l'empereur pouvait envoyer étaient en Silésie; on jugea que, quelque
+parti que l'on prît, on n'attendrait jamais, avec les moyens qui
+restaient, le moment de l'arrivée de ceux qui devenaient nécessaires.
+
+Toutes ces considérations portèrent le roi Joseph à ordonner
+l'évacuation: elle commença le 3 juillet, et, le 4, tout était hors de
+Madrid, sauf quelques malades que leur état ne permettait pas
+d'emporter, et que l'on fut obligé de laisser dans les hôpitaux.
+
+Le général Foy parle de cet événement à la page 118 et suivantes de son
+quatrième volume. Comme il était en Portugal lorsque cet événement se
+passa, il n'est pas étonnant qu'il n'en ait pas été mieux informé. C'est
+moi qui fis partir de Madrid la colonne du général Lefebvre-Trevisani
+pour appuyer Bessières, et cela, avant la rentrée à Madrid du corps de
+Moncey et de la division Frère.
+
+Ce fut également moi qui fis marcher le corps de Laval sur la route
+d'Andalousie.
+
+M. de Villoutray m'avait été expédié, par Dupont; mais comme il s'était
+fait accompagner d'une escorte espagnole et voyageait à petites
+journées, les courriers de l'insurrection l'avaient devancé, et c'est ce
+qui me fit concevoir la nécessité du mouvement de Laval. Le roi avait
+pris le commandement quand M. de Villoutray arriva à Madrid, et il n'y
+avait plus de combinaison possible à faire en faveur de Dupont, dont les
+troupes n'existaient plus; s'il en avait été autrement, on n'eût pas
+attendu l'offre faite par le maréchal Moncey de marcher à son secours,
+dont parle le général Foy, et que je n'ai apprise que par lui. Aller au
+secours! de qui? Dupont était dans ce moment-là près d'arriver à Cadix
+avec ses malheureux soldats; et puis quel moyen avait-on à employer pour
+cela? L'auteur savait qu'il n'en existait aucun. Comment un homme comme
+Foy a-t-il pu hasarder cette phrase? Je suis bien persuadé que si le
+général Foy eût bien connu l'état des choses, il aurait été de mon
+opinion. Assurément il ne devait pas être agréable à aucun maréchal de
+France d'avoir à obtempérer à ce que je prescrivais d'après la position
+où je me trouvais placé; mais peu importait alors aux affaires
+l'amour-propre offensé de ces messieurs. Je le savais, je le voyais, et
+si un seul, quel qu'il fût, avait essayé de s'affranchir de la déférence
+qu'à ce titre il me devait, j'aurais su me servir de mon autorité pour
+l'en faire repentir, et l'empereur m'eût approuvé, ainsi qu'il l'avait
+fait en 1807. Foy est dans l'erreur. Très peu de jours après son
+arrivée, le roi me fit apercevoir que ma présence le gênait autant
+qu'elle contrariait les maréchaux, mes aînés en grade; mais je savais
+que les troupes étaient bien loin de manquer de confiance en moi.
+Néanmoins le roi m'envoya son aide-de-camp, le général Saligny, pour me
+redemander la correspondance relative aux affaires militaires, ajoutant
+que je n'aurais plus à m'en occuper, parce que cela devenait l'affaire
+du roi.
+
+Je rendis compte de ce fait, à l'instant même, à l'empereur; mais je ne
+pus recevoir sa réponse: ce ne fut que plus tard que j'appris de
+lui-même qu'il avait écrit à son frère de bonne encre, en lui disant
+qu'avec des passions on ne voyait rien, et qu'il jugerait bientôt que,
+de tout ce qui était en Espagne, j'étais le plus en état de comprendre
+sa position et celle de ses affaires.
+
+Je fus effectivement appelé au conseil qui eut lieu après l'arrivée de
+M. de Villoutray, et je vis aisément que l'on était bien aise de pouvoir
+couvrir sa responsabilité par mon vote, parce que l'on connaissait les
+bontés de l'empereur pour moi. Je n'hésitai pas à être le premier à
+donner mon opinion, qui était d'évacuer par la route de Burgos.
+
+Le général Foy ne paraît pas l'approuver, mais en matière de guerre, que
+je faisais à bonne école, depuis autant de temps que lui[53], son
+jugement n'est pas pour moi sans appel. Dupont venait de perdre un bon
+tiers des troupes en état de tenir la campagne; Garrot venait de me
+faire connaître l'arrivée des Anglais en Portugal; Bessières était
+fortement engagé dans les Gallices, et bien qu'il eût été rejoint par le
+renfort que je lui avais envoyé, il n'était pas impossible que, vu
+l'ardeur de l'insurrection, il fût bientôt dans la nécessité d'être
+secouru; et c'était bien plus alors que dans le premier cas que j'aurais
+mis l'armée dans une situation déplorable, si j'avais laissé battre
+Bessières, surtout avant d'apprendre le sort du corps de Portugal, qui
+ne put éviter d'être ramené en France par mer, ce que l'on ne pouvait
+prévoir. Je savais la position du corps de Saragosse, et ses embarras
+pour renvoyer l'équipage du siége.
+
+Il y en avait pour le moins autant à Madrid, où l'on fut obligé de
+doubler les attelages de l'artillerie pour ne laisser aucune voiture de
+munition.
+
+Dans cette position, un homme du métier m'eût-il conseillé d'abandonner
+la ligne d'opérations de l'armée sur laquelle était le peu de magasins
+qu'elle avait, où étaient ses fours, ses hôpitaux, la route d'étape de
+ses renforts, pour aller en prendre une nouvelle par la Navarre? Il y
+aurait eu de la folie à cela; et si je l'avais fait, et que Bessières
+eût éprouvé un revers, par suite de l'abandon où je l'aurais placé, à
+quoi eût abouti un mouvement sur Saragosse?
+
+Les Espagnols auraient fait évacuer l'Ebre, en marchant à Bayonne. Voilà
+les considérations qui ont motivé mon opinion dans le conseil dont parle
+le général Foy, et l'empereur a été loin de me désapprouver. Il conserva
+la même ligne d'opérations, en entrant en Espagne, l'automne suivante.
+
+Assurément je ne prétends point à un suffrage unanime pour la part que
+j'ai eue à la direction des affaires en Espagne; cependant j'observerai
+aux critiques que toute la grande armée et les maréchaux y ont
+successivement été employés, excepté le maréchal Davout, et l'on sait
+comment cela a fini.
+
+À la page 34 du même volume, le général Foy est dans une erreur plus
+grande encore sur le genre de service auquel il prétend que j'étais
+employé près de l'empereur: il veut sans doute désigner une police dans
+l'armée; or, je donne un démenti formel à cette supposition. Pendant
+tout le temps que j'ai servi l'empereur, il ne m'a jamais donné une
+commission relative aux individus; souvent il m'a demandé mon opinion
+sur des rapports de cette espèce, qui lui étaient adressés (de l'armée
+même) par des officiers-généraux qui se servaient de ce moyen pour
+capter sa confiance. C'était là sa vraie police parmi ces messieurs, et
+elle ne laissait rien à faire à d'autres.
+
+On n'entend pas, sans doute, par police, l'espionnage dans le camp
+ennemi, d'où j'ai réussi souvent à tirer des renseignemens qui ont eu de
+l'importance pour les opérations ultérieures.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+L'armée se retire.--Je rentre en France.--Détails de mon voyage.--Je
+rejoins l'empereur à Toulouse.--Les deux ingénieurs.--Ce qui l'affectait
+surtout dans la capitulation de Baylen.--Les hommes de la
+révolution.--La Saint-Napoléon.--Empressement des courtisans.
+
+
+Les troupes revinrent à petites journées; le premier jour, elles
+couchèrent à Chamartin, à deux lieues de Madrid; le second, à deux
+lieues plus loin: on allait aussi lentement que possible, pour mettre
+plus facilement de l'ordre partout.
+
+Le troisième jour, le roi Joseph vint de sa personne coucher à Buitrago.
+C'est dans cette ville que je lui communiquai tout ce que je considérais
+devoir être la suite du malheureux événement d'Andalousie, qui nous
+obligeait à songer à notre sûreté, au lieu que nous comptions occuper ce
+temps-là à conquérir par la confiance, ce à quoi il ne fallait plus
+songer, et qu'enfin l'insurrection allait employer ce temps-là à
+s'organiser, à faire prononcer la nation et à lui chercher des alliés.
+Je lui fis observer que, n'ayant nullement besoin de moi, puisque
+j'avais remis le commandement dont j'étais chargé avant son arrivée, je
+croyais qu'il était urgent que j'allasse vers l'empereur, pour lui
+parler de tout ce qui se passait, de manière à y attirer toute son
+attention; qu'autrement les correspondances n'avaient qu'à être
+interrompues, l'empereur ne saurait plus rien. Il fut de mon avis, et je
+partis le soir même pour la France.
+
+Mon voyage m'apprenait à chaque pas combien il était important de
+prendre un parti. Je rencontrai partout des estafettes espagnoles
+portant les détails de la capitulation de Baylen, et je voyais les têtes
+s'échauffer. Je faillis, par suite d'une perfidie, être victime de cette
+effervescence naissante.
+
+Un maître de poste espagnol crut me reconnaître, et pour s'en assurer,
+il me demanda si je n'étais pas passé chez lui six semaines auparavant,
+allant à Madrid. Je répondis affirmativement, et je le vis aussitôt dire
+quelques mots à l'oreille du postillon, qui était le guide de mon valet
+de chambre, lequel courait devant moi. J'avais eu la précaution de
+prendre un gendarme d'élite d'une bravoure éprouvée, et je le faisais
+courir à côté de ma voiture.
+
+En arrivant à la poste suivante, tout était en émeute; on allait se
+porter sur moi, lorsque ce gendarme, qui, sans perdre de temps, avait
+été seller un cheval dans l'écurie, me l'amena en me disant: «Mon
+général, il n'y a pas de temps à perdre, montez mon cheval et
+sauvez-vous, je vous rejoindrai hors du village.» Comme il n'était pas
+homme à s'effrayer de peu de chose, je suivis son conseil, et laissai ma
+voiture aux officiers qui étaient avec moi.
+
+Heureusement la nuit approchait; je fis la course sans accident jusqu'à
+la poste suivante, où le hasard fit qu'un régiment français était arrivé
+le matin. Au lieu d'aller descendre à la poste, je fus chez le
+commandant de ce régiment, où je payai bien mon postillon; mais je le
+fis reconduire hors de la ville, et fermer la porte sur lui, sans le
+laisser aller à la poste. Puis ayant ôté mon uniforme et pris le frac
+d'un de mes domestiques, j'envoyai chercher des chevaux de poste de chez
+le commandant même et comme pour lui; je partis de son logement et
+déjouai ainsi la perfidie. Je fus bien avisé, car bien qu'il fût nuit,
+en arrivant à la poste suivante, je trouvai encore la même émeute qui
+attendait ma voiture. En voyant arriver des courriers, ils
+s'approchèrent et me demandèrent en espagnol à moi-même: «Est-il encore
+bien loin le seigneur général?» J'eus l'air de ne pas entendre malice à
+cette question, et répondis en italien: «Dans un quart d'heure, il sera
+ici.» J'en entendais qui se félicitaient déjà, mais je ne m'amusai pas à
+la conversation; j'entrai moi-même dans l'écurie, et, glissant un double
+napoléon au postillon, j'eus dans quelques minutes le meilleur bidet de
+la poste, ainsi que mon fidèle gendarme. Je fis une grande civilité à la
+foule, et, faisant claquer mon fouet, je gagnai des jambes. Ma voiture
+arriva un quart d'heure après; mais indépendamment de ce qu'on leur dit
+que je n'y étais plus, ils virent dedans trois officiers avec deux
+domestiques, et quelques soldats qu'ils avaient eu la sage précaution de
+prendre au régiment qu'ils avaient trouvé auparavant, et où j'avais
+recommandé que l'on guettât leur passage: on les laissa passer sans leur
+rien dire. Je me regardais comme hors d'affaire, parce que j'avais entre
+les jambes le cheval qui devait me mener à Vittoria. Je me félicitais
+d'avoir joué mes ennemis, lorsque je vis revenir à moi, à toute bride,
+un cavalier que je reconnus pour mon valet de chambre. Il courait si
+fort, que je pus à peine l'arrêter.
+
+Il m'apprit qu'à chaque poste son postillon parlait au maître de poste,
+mais qu'il ne savait pas ce qu'il lui disait, et qu'enfin il venait
+d'être attaqué par une bande de gens armés qui attendaient sur le
+chemin, et que son postillon était resté avec eux.
+
+La position était critique; je n'étais pas tenté à retourner à la poste
+d'où je venais. Je m'arrêtai un instant pour laisser prendre haleine aux
+chevaux, et faire préparer les armes à mon gendarme et à mon valet de
+chambre, et je préparai aussi les miennes. Le postillon qui
+m'accompagnait, auquel j'avais déjà donné un double napoléon, avait
+l'air d'un fort brave garçon; nous étions quatre, et mon valet de
+chambre m'assurait que la bande était au moins de douze ou quinze hommes
+armés; il n'y avait pas de proportion, mais nous n'avions pas d'autre
+parti à prendre que d'essayer de passer à travers. Je partis donc avec
+cette résolution, et après un quart d'heure de petit galop, je fus le
+premier à l'apercevoir; elle avait un homme en observation sur le bord
+du chemin, au sommet d'une petite élévation, et l'embuscade se trouvait
+sur la pente de la colline, de l'autre côté. Il était nuit, je fis
+mettre le pistolet à la main à mes hommes, et aussitôt que je vis cet
+homme courir à toutes jambes pour prévenir ses camarades, je fis prendre
+le grand galop, et arrivai avant lui au milieu de cette canaille, sur
+laquelle nous fîmes feu; elle prit la fuite aussitôt, sans remarquer que
+nous n'étions que quatre. J'arrivai ainsi à Vittoria, où ma voiture me
+rejoignit. Là j'avais devancé les avis que l'on avait donnés de mon
+voyage, et jusqu'à Bayonne je n'eus plus rien à redouter.
+
+L'empereur était parti de cette ville peu après le roi Joseph, et avait
+profité de la circonstance qui l'avait amené dans le Midi pour visiter
+les départemens qu'il n'avait pas encore vus; il avait pris sa route par
+Pau, Toulouse, Montauban, et c'est dans ce voyage qu'il forma le
+département de Tarn-et-Garonne, dont Montauban est le chef-lieu, en
+sorte que cette ville lui doit une nouvelle existence.
+
+Pendant son séjour à Toulouse, il se rappela les contestations qu'avait
+éprouvées un plan de travaux proposés sur un pont du canal du Languedoc,
+et qui, malgré les opposans dans le conseil, avaient été exécutés, et
+avaient réussi, à la gloire de l'auteur du projet.
+
+Ces travaux avaient exigé la construction d'un pont à canal sur une
+rivière.
+
+L'empereur voulut voir par lui-même les travaux exécutés, et se
+proposait d'en récompenser l'auteur sur le théâtre même de sa gloire. Il
+fait prévenir le préfet, ainsi que l'ingénieur en chef des
+ponts-et-chaussées (qui passait généralement pour l'auteur du projet et
+pour celui de son exécution), de se rendre sur les lieux, au pont en
+question. L'empereur, qui ne se faisait jamais attendre, arriva avant le
+préfet, et trouva l'ingénieur en chef seul; il en était bien aise, parce
+qu'il voulait lui témoigner de la bienveillance. Il se mit à causer art
+avec cet ingénieur, et le mettait sur tous les points des difficultés
+qu'il avait dû rencontrer dans d'aussi beaux travaux. L'ingénieur ne
+répondait qu'avec embarras, et plus l'empereur lui disait de se mettre à
+son aise, plus son embarras augmentait, au point que l'ingénieur trouva
+un prétexte pour s'éloigner un moment.
+
+Dans cet intervalle l'empereur dit à ceux qui l'accompagnaient: «On me
+trompe, ce n'est pas cet homme qui a fait ce pont-là; il n'en est pas
+capable.» Il s'étendait là-dessus, lorsque le préfet arriva (je crois
+que c'était M. Trouvé); il le pressa de lui dire la vérité, qu'il était
+venu pour la savoir. Le préfet avoua en effet que l'ingénieur en chef
+n'était ni auteur du projet, ni exécuteur des travaux, et que c'était un
+ingénieur ordinaire du département qui avait fait l'un et l'autre.
+
+L'empereur l'envoya chercher sur-le-champ, et s'informa de lui de tout
+ce qu'il voulait savoir, et pendant la conversation, il lui disait: «Je
+suis bien aise d'être venu moi-même, sans quoi j'aurais ignoré que vous
+étiez l'auteur d'aussi beaux travaux, et je vous aurais privé de la
+récompense à laquelle vous avez droit.» Il lui ordonna de le suivre à
+Toulouse, écrivit sur-le-champ une réprimande sévère au ministre de
+l'intérieur, et nomma ingénieur en chef l'ingénieur ordinaire, auteur
+des travaux, et le fit venir à Paris.
+
+L'autre n'eut que le désappointement de voir lui échapper ce qu'il
+croyait déjà tenir, et que ses amis lui avaient sans doute préparé.
+
+L'empereur revint par Rochefort, Nantes, Saumur et Tours, où je le
+rejoignis. Comme il n'arriva que la nuit, je ne pus l'entretenir que le
+lendemain matin. On m'avait fait craindre que j'en serais mal reçu;
+mais, aurait-il dû me battre, j'étais résolu à ne lui point ménager les
+couleurs du tableau. Je connaissais l'empereur; il n'aimait pas plus
+qu'un autre les mauvaises nouvelles, mais il méprisait le mensonge, et
+c'est lorsque ce misérable esprit d'adulation eut pris racine dans ses
+alentours, qu'il devint impossible et même dangereux à ses meilleurs
+serviteurs de persister dans l'austère vérité qu'ils mettaient dans
+leurs rapports sur les objets dont il les avait chargés de prendre
+connaissance. Ces courtisans, ces perfides adulateurs, étaient parvenus
+à élever une telle barrière entre l'empereur et la vérité, qu'il a
+ignoré des détails qui ont amené les circonstances les plus pénibles où
+il se soit trouvé. J'étais accoutumé à mépriser l'opinion des
+courtisans, et à avoir confiance dans la justice de l'empereur.
+D'ailleurs il n'était pas question ici d'une affaire personnelle;
+aurais-je dû être sacrifié, il fallait encore que la vérité fût connue
+de lui. Je dois ajouter aussi qu'il avait un tel discernement, un tel
+sentiment de justice, d'attachement pour ceux dans lesquels il avait
+confiance, qu'il y avait non seulement sécurité, mais avantage à tout
+lui dire. Il avait beau bouder ceux de ses amis qui lui disaient la
+vérité, il revenait toujours à eux avec plus de confiance et d'estime
+qu'auparavant. Nous causâmes effectivement très longuement, et je voyais
+bien que ma narration l'occupait fortement; à chaque moment, il me
+faisait répéter, et ne pouvait comprendre ce qui était arrivé en
+Andalousie. Il me gronda d'y avoir envoyé autant de monde; mais je lui
+répondis que ce n'était pas pour le perdre que je l'avais fait. De tout
+ce qu'on pouvait lui apprendre de fâcheux, rien ne lui faisait autant de
+peine que cet événement; il ne se dissimulait aucune des conséquences
+qui pouvaient en résulter. Ce qui contribuait à lui donner beaucoup
+d'humeur contre les généraux qui avaient signé cette capitulation,
+c'était l'article de la visite des havresacs des soldats.
+
+«J'aurais mieux aimé apprendre qu'ils sont morts, disait-il, que de les
+savoir ainsi déshonorés, et encore sans combattre; cela ne se conçoit
+pas, et je ne m'explique cette insigne lâcheté que par la crainte de
+compromettre ce que l'on avait volé. Enfin, voilà tout ce qui pouvait
+arriver de pis; c'est à présent une grande affaire. Allez-vous-en à
+Paris, et nous reparlerons de tout cela.»
+
+Il employait tous les chevaux de poste; mais je m'arrangeai si bien, que
+j'arrivai à Paris aussitôt que lui. Il avait déjà dit au maréchal Duroc
+de m'envoyer chercher, et il fallut lui rendre compte des plus minces
+détails. Il scrutait tout, et ne pouvait pas comprendre qu'un corps
+comme celui que commandait le général Dupont, qui aurait dû prendre le
+corps de Castaños, eût été pris par lui sans avoir eu d'affaire à perdre
+une pièce de canon. C'est dans le cours des enquêtes qu'il fit faire à
+ce sujet qu'il apprit la sottise de l'officier qui avait été avertir
+Castaños à Andujar, pour l'amener à Baylen, et qui ensuite avait écrit à
+ce général d'envoyer chercher les deux bataillons qui étaient au Puerto
+de la Sierra-Moréna: l'empereur en levait les épaules de pitié en
+faisant le signe de la croix, ce qui était chez lui une marque du peu de
+cas qu'il faisait des gens; il disait: «Il vaut mieux croire que c'est
+par bêtise qu'il a fait cela; autrement il n'y aurait pas de mauvais
+traitement qu'il n'eût mérité: mais comme je ne veux point de lâches
+autour de moi, j'ai ordonné qu'on lui demandât sa démission.»
+
+Quand l'on considère de sang-froid l'influence malheureuse qu'a eue la
+capitulation de Baylen sur l'insurrection d'Espagne, on peut n'en être
+qu'affligé; mais lorsqu'on remarque à quels incidens cet événement est
+dû, on en est justement indigné; et est-ce avec bonne foi qu'on a pu
+reprocher à l'empereur d'avoir puni avec trop de sévérité des généraux
+qui, d'une part, déshonoraient leurs propres troupes, et qui, de
+l'autre, compromettaient la plus grande entreprise qu'il ait formée?
+L'empereur n'a eu que le tort de ne pas les punir assez ni plus tôt: la
+sévérité qu'on lui reproche a été une véritable clémence, et il n'y a
+pas un de ces mêmes généraux qui n'eût condamné, un an auparavant, à la
+peine capitale celui de ses camarades qui aurait été traduit devant lui
+pour un cas semblable.
+
+Il donna à ce sujet plusieurs ordres; mais tel était un des malheurs de
+la situation de l'empereur, qu'il avait pris, avec l'ouvrage de la
+révolution, les hommes qu'elle avait formés: il n'y avait encore que les
+grades subalternes qui fussent peuplés d'hommes nouveaux; les autres,
+qui avaient parcouru ensemble les phases de la révolution, avaient en
+commun leurs amis et leurs ennemis; lorsqu'on voulait en atteindre un,
+toute la confédération courait aux armes, et c'est ce qui arriva dans ce
+cas-ci. On n'osa pas résister ouvertement à l'empereur, mais on fit tant
+et si bien, que l'exemple qu'il voulait faire tourna contre lui, en ce
+que chacun de ces faux serviteurs se fit un mérite d'avoir désarmé une
+colère que l'on avait eu soin d'exagérer, afin de faire mieux sentir le
+prix du service que l'on rendait. Mais lorsqu'il était question d'un
+homme sans appui, n'ayant que son courage, ces mêmes hommes
+s'empressaient de le charger encore au-delà de ce qui l'accablait déjà:
+par là, ils montraient leur zèle, et se donnaient du crédit de plus pour
+servir leurs amis dans une autre occasion. Ces courtisans n'osaient
+jamais dire ni oui, ni non; ils ne savaient qu'être les premiers à
+s'humilier et à faire suspecter les intentions de ceux qui ne voulaient
+pas s'abaisser comme eux, mais qui avaient plus de dévoûment.
+
+L'empereur ne rentra à Saint-Cloud que le 13 août; sa fête avait lieu le
+15: c'était un des jours solennels de l'année, où l'on voyait tout le
+monde revenir, les uns de la campagne, les autres de la province, ayant
+grand soin de dire à la ronde quelques contes qui faisaient voir combien
+de chemin ils avaient fait pour avoir le bonheur de présenter leurs
+hommages _à notre auguste empereur_, qui avait eu l'extrême bonté de
+leur demander comment ils se portaient, ainsi que leur famille,
+ajoutant: «Je m'en retourne bien content de l'avoir vu en bonne santé;
+que Dieu nous le conserve pour le bonheur de tous. Ah! monsieur, je le
+répète bien tous les jours, disaient les plus dévoués, que
+deviendrions-nous sans lui? Moi, j'ai telle place, mon frère a celle-ci,
+mon fils est là: nous ne pourrons jamais acquitter notre dette de
+reconnaissance envers lui.»
+
+C'était à peu près la même antienne tous les ans au 15 août, jour de la
+naissance de l'empereur, et au 2 décembre, anniversaire de son sacre.
+
+L'empereur écoutait tout cela, mais savait ce qu'il en devait croire;
+cela voulait dire: Soyez toujours heureux, riche et puissant, et vous
+pourrez compter sur le plaisir avec lequel nous recevrons vos bienfaits.
+Il a cependant cru à la sincérité des sentimens de plusieurs, et il
+ressentit beaucoup de chagrin d'être obligé de reconnaître qu'il s'était
+trompé.
+
+Le 15 août de cette année se passa encore gaîment, parce que l'on
+ignorait les affaires d'Andalousie, et que l'on croyait à la
+continuation de la prospérité ordinaire. Ce ne fut que quelque temps
+après qu'on en eut connaissance, et il était curieux de voir comment les
+courtisans, dont le métier n'est point de se trouver aux batailles,
+arrangeaient les militaires qui, dans cette occasion, avaient jeté
+quelques soucis sur le front devant lequel ces messieurs venaient
+s'humilier, pour solliciter un regard de bonté qu'ils étaient heureux de
+voir tomber sur leurs bassesses. L'empereur n'était pas dupe de tout
+cela; il laissait faire à chacun son métier, sans négliger un moment les
+affaires auxquelles il lui importait de songer; et après avoir vu tout
+ce dont il était menacé par cet événement de Baylen, il prit un grand
+parti.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Perplexité de l'empereur.--À quoi se réduit la question.--L'empereur
+fait demander une entrevue à Alexandre.--Elle est fixée à
+Erfurth.--Napoléon va à la rencontre d'Alexandre.--Protestations de
+l'empereur d'Autriche.--Fêtes, spectacles.
+
+
+L'armée était encore en Prusse, où elle devait séjourner et vivre
+jusqu'à l'entier paiement des contributions dont ce pays avait été
+frappé. L'empereur aurait bien voulu l'y laisser encore, d'abord parce
+que c'était une manière commode de l'entretenir, et, en second lieu,
+parce que la position dans laquelle il se trouvait était un moment
+d'épreuve pour la sincérité des sentimens que paraissait lui avoir voués
+l'empereur de Russie. Son alliance avec cette puissance pouvait n'être
+basée que sur la nécessité, et dès-lors la présence de l'armée en
+Allemagne en était la garantie; mais si elle l'était sur un retour franc
+à la paix, et une renonciation à toute espèce d'entreprises semblables à
+celles qui nous avaient ramenés en Allemagne en 1805 et 1806, il
+pouvait, sans inconvénient, prendre cette armée pour la transporter en
+Espagne; l'on ne pouvait qu'en concevoir de la sécurité en Allemagne. La
+question, pour l'empereur, était donc celle-ci: «Si je puis laisser mon
+armée en Allemagne, je n'aurai pas la guerre; mais comme je suis dans
+l'obligation de la retirer presque en totalité, aurai-je pour cela la
+guerre? Voilà, disait-il, le moment de juger de la solidité de mon
+ouvrage de Tilsit.»
+
+Il me fit l'honneur de me communiquer ses inquiétudes, et je persistai
+dans l'opinion que les autres puissances ne cherchaient qu'une occasion
+favorable pour entreprendre de nouveau de le détruire; j'ajoutai que si
+la Russie ne s'en mêlait pas, cela deviendrait impossible, mais que,
+d'un autre côté, si cette puissance n'était pas d'accord avec nous sur
+l'entreprise d'Espagne, je ne faisais nul doute qu'on ne manquerait pas
+de lui faire saisir ce motif pour éclater. L'empereur eut l'air rassuré
+là-dessus; il me dit cependant que les affaires d'Espagne l'avaient
+engagé plus loin qu'il ne croyait d'abord, mais que cela serait facile à
+expliquer. Cette dernière observation me confirma encore dans l'opinion
+où j'étais que l'empereur de Russie avait eu connaissance du premier
+projet, et qu'il n'y avait qu'à s'expliquer sur la différence entre le
+premier et le second; en même temps, je devinai le motif qui nous avait
+fait abandonner les Turcs.
+
+L'empereur me disait: «En retirant l'armée de Prusse, je vais faire
+rapidement les affaires d'Espagne; mais aussi qui est-ce qui me
+garantira de l'Allemagne? Nous allons le voir.»
+
+Il venait de recevoir un courrier de Saint-Pétersbourg; quelques nuages
+s'étaient déjà élevés; sans me dire en quoi consistait la difficulté, il
+se plaignit de la manière dont on menait ses affaires en Russie; il
+disait: «Caulaincourt m'a créé là des embarras, au lieu de m'en éviter.
+Je ne sais où il a été engager une explication sur la Pologne, et se
+laisser présenter une proposition par laquelle je m'engagerais à ne
+jamais la rétablir; cette idée-là porte son ridicule avec elle. Comment!
+j'irais entreprendre de rétablir la Pologne, lorsque j'ai la guerre en
+Espagne, pour laquelle je suis obligé de retirer mon armée d'Allemagne!
+C'est par trop absurde. Et si je ne puis songer à la Pologne, pourquoi
+m'en faire une question? Je ne suis pas le Destin, je ne puis prédire ce
+qui arrivera. Est-ce parce que je suis embarrassé, que l'on soulève
+cette question? C'était au contraire le moment de l'éloigner: il y a là
+quelque chose que je ne puis expliquer. Au reste, l'on me parle d'une
+entrevue dans laquelle je pourrai régler mes affaires: j'aime encore
+mieux l'accepter que de m'exposer à les voir gâter; au moins cela aura
+l'avantage d'en imposer par un grand spectacle, et de me donner le temps
+de finir avec cette Espagne.»
+
+Telle était la situation d'esprit dans laquelle se trouvait l'empereur
+vers la fin d'août 1808; elle était bien différente de celle dans
+laquelle il s'était trouvé à la même époque l'année précédente.
+
+Je crois que c'est alors qu'il ordonna à son ambassadeur en Russie de
+fixer, avec l'empereur Alexandre, l'entrevue à Erfurth. Elle avait été
+convenue à la paix de Tilsit, mais on n'en avait indiqué ni l'époque ni
+le lieu.
+
+Il fallut tout le mois de septembre pour s'entendre sur le jour des
+départs de Saint-Pétersbourg et de Paris, afin que chacun réglât sa
+marche, de manière à n'arriver ni trop tôt ni trop tard.
+
+Ce fut l'empereur Napoléon qui fournit aux détails des gardes, logemens,
+tables et menus frais de représentation, non seulement pour l'empereur
+de Russie, mais encore pour les autres souverains qui vinrent à cette
+entrevue. De sorte qu'il partit du service du grand-maréchal une troupe
+de cuisiniers, de maîtres d'hôtel et de gens de livrées.
+
+On envoya les sociétaires du Théâtre-Français pour jouer nos
+chefs-d'oeuvre tragiques et nos meilleures comédies; enfin, on soigna,
+dans les plus petits détails, tout ce qui devait contribuer aux
+amusemens des souverains pendant leur séjour à Erfurth.
+
+L'empereur partit de Paris dans les derniers jours de septembre, ou même
+dans les premiers d'octobre[54]. Il alla jusqu'à Metz sans s'arrêter, et
+passa, pendant cette course, la revue de tous les corps qui revenaient
+de la grande armée pour se rendre en Espagne. Il les arrêtait même sur
+le grand chemin, les examinait homme par homme, et leur faisait ensuite
+continuer leur route. Il en agit ainsi jusqu'à Francfort.
+
+Le mouvement qu'il faisait faire sur l'Espagne était considérable,
+puisque de toute cette immense armée, il ne laissa en Allemagne que
+quatre divisions d'infanterie, avec les cuirassiers et quelques régimens
+de troupes légères, c'est-à-dire un quart de ce qu'il y avait
+auparavant.
+
+La nouvelle de l'entrevue d'Erfurth avait fait tant de bruit en
+Allemagne, que de tous côtés l'on y arrivait; il y avait, chez le prince
+primat à Francfort, un nombre prodigieux de princes d'Allemagne, qui s'y
+étaient réunis pour rendre leurs hommages à l'empereur à son passage. Il
+coucha chez le prince primat, où étaient, entre autres, le prince et la
+princesse de Bade, ceux de Darmstadt, de Nassau, ainsi que beaucoup
+d'autres. La contenance de chacun d'eux devant l'empereur était celle
+qu'ils devaient avoir devant le protecteur de la confédération du Rhin,
+et c'était à qui lui marquerait plus de respect et de soumission.
+
+Il partit le lendemain, et alla sans s'arrêter jusqu'à Erfurth; il vit
+en chemin le roi de Westphalie, qui était venu à sa rencontre depuis
+Cassel jusqu'à la frontière de ses États. M. de Caulaincourt,
+ambassadeur de France en Russie, était venu à la rencontre de
+l'empereur, et nous rejoignit entre Erfurth et Gotha. Il nous apprit que
+l'empereur de Russie attendait à Weimar l'arrivée de l'empereur à
+Erfurth, en sorte que l'on se hâta, et nous arrivâmes à Erfurth de très
+grand matin. On y avait fait venir quelques troupes, et le 1er régiment
+de hussards, qui en faisait partie, avait été placé en plusieurs
+détachemens, depuis Erfurth jusque près de Weimar, pour rendre honneur à
+l'empereur Alexandre.
+
+D'après des arrangemens, pris sans doute à l'avance, l'empereur monta à
+cheval avec tout ce qui l'accompagnait. On avait fait suivre un cheval
+pour l'empereur de Russie, et on avait poussé la recherche jusqu'à
+envoyer prendre à Weimar la selle dont il avait coutume de se servir; on
+l'avait apportée de Saint-Pétersbourg pour la mettre sur ce cheval.
+
+Il alla ainsi jusqu'à trois lieues d'Erfurth, où l'on découvrit enfin le
+cortége de l'empereur Alexandre, qui arrivait en voiture, suivi de douze
+ou quinze calèches. L'empereur Napoléon arriva au galop, et mit pied à
+terre, pour embrasser l'empereur de Russie, à la sortie de sa voiture.
+La rencontre fut amicale, et l'abord franc, autant que peuvent l'être
+les sentimens des souverains les uns envers les autres. Ils remontèrent
+tous deux à cheval, et revinrent en conversant jusqu'à Erfurth. Toute la
+population des campagnes bordait le grand chemin. Le temps était
+magnifique et souriait à cet événement. L'artillerie des remparts les
+salua, les troupes bordaient la haie, et toutes les personnes de marque
+qui étaient venues à Erfurth, dans cette occasion, se trouvèrent au
+logement qui avait été préparé pour l'empereur Alexandre, au moment où
+il venait y mettre pied à terre, accompagné de l'empereur Napoléon.
+
+Ce jour-là, ils dînèrent ensemble, ainsi que le grand-duc Constantin,
+qui accompagnait son frère. Le grand-maréchal avait soin de faire tenir
+dans la rue un homme qui revenait à toutes jambes prévenir, lorsque la
+voiture de l'empereur Alexandre paraissait, et chaque fois qu'il est
+venu chez l'empereur Napoléon, celui-ci s'est toujours trouvé au bas de
+l'escalier pour le recevoir. La même chose avait lieu, lorsque c'était
+l'empereur Napoléon qui allait chez l'empereur de Russie. Pendant tout
+le séjour qu'ils firent à Erfurth, ils mangèrent presque tous les jours
+ensemble, hormis ceux où ils avaient affaire chacun chez eux. Ensuite
+vinrent les rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, de Westphalie, le
+prince primat, les princes d'Anhalt, de Cobourg, de Saxe, de Weimar, de
+Darmstadt, Baden, Nassau, et en général tout ce qui crut devoir venir
+rendre hommage à une réunion de tant de puissances.
+
+Le roi de Prusse n'y était pas; il s'y trouvait représenté par son frère
+le prince Guillaume, qui avait résisté tout un hiver, à Paris, aux
+désagrémens de la plus horrible situation dans laquelle un prince de son
+rang puisse jamais se trouver, et qui sut s'en tirer avec l'estime et
+l'intérêt de la société. C'est lui qui avait été chargé, près de
+l'empereur, des affaires de la Prusse pendant l'hiver qui suivit le
+traité de Tilsit.
+
+L'empereur d'Autriche ne parut pas à l'entrevue. Les dispositions qu'il
+avait prises, les levées, les réquisitions de tout genre qu'il pressait
+dans ses États, avaient excité les réclamations de la France: ses
+préparatifs n'étaient pas achevés; les protestations lui coûtaient peu,
+il résolut d'essayer encore de donner le change à l'empereur Napoléon.
+Il chargea le général Vincent, qu'il savait lui être agréable, d'aller
+rendre à ce prince une lettre où il repoussait les doutes qu'on avait
+élevés sur la persévérance de ses sentimens[55].
+
+Il y avait aussi à Erfurth les princes héréditaires de Mecklenbourg,
+Schwerin et Strélitz.
+
+L'empereur Napoléon avait emmené le ministre des relations extérieures,
+M. de Champagny; il avait, en outre, M. de Talleyrand, et comme
+d'habitude, M. Maret et le prince de Neuchâtel.
+
+Le général Oudinot avait été envoyé comme gouverneur à Erfurth, et le
+maréchal Soult, dont le corps d'armée se rendait en Espagne, passa à
+Erfurth tout le temps du séjour de l'empereur, laissant ainsi prendre de
+l'avance à ses troupes, qu'il rejoignit à Bayonne.
+
+Il vint aussi des princesses d'Allemagne, celle de Bade, ainsi que
+quelques unes des différens pays du voisinage, la princesse de la
+Tour-Taxis, celle de Wurtemberg, née Cobourg, etc., etc. Toutes les
+matinées se passaient en visites. On dînait en réunions nombreuses, et
+le soir on avait un bon spectacle. Comme on savait que l'empereur de
+Russie avait l'ouïe dure, on avait fait disposer la salle de manière que
+tous les souverains étaient à l'orchestre. Je me rappelle qu'à une
+représentation d'_Oedipe_, au moment où l'acteur dit: «L'amitié d'un
+grand homme est un bienfait des dieux», l'empereur de Russie se tourna
+vers l'empereur Napoléon pour lui faire l'application de ce vers. Un
+murmure flatteur, qui s'éleva dans toute l'assemblée, témoigna combien
+on sentait la force et la justesse de cette application. La vie était
+remplie de manière à ne pas voir le temps s'écouler.
+
+En général, cette année offrit un singulier tableau! L'empereur Napoléon
+était à Venise, au mois de janvier, entouré des hommages de toutes les
+cours et princes de l'Italie. Au mois d'avril, il était à Bayonne,
+entouré de celle d'Espagne et des grands personnages de ce pays, et
+enfin, au mois d'octobre, il se trouvait à Erfurth en communication avec
+tout ce que je viens de citer.
+
+L'observateur qui a été témoin de ces rencontres ne peut s'expliquer
+comment d'aussi heureux rapprochemens n'ont pas été suivis d'une paix
+éternelle; et quelque respect que l'on ait pour les gouvernemens, l'on
+ne peut s'empêcher de leur attribuer tout ce qui a fait disparaître la
+franchise et la probité dans les transactions politiques qu'ils ont
+signées, depuis plus de vingt ans, au nom des intérêts des peuples
+qu'ils administrent: il faut bien qu'il y ait eu, ou duplicité, ou
+mauvaise foi, ou manque de courage, ou ignorance volontaire, au moins
+dans les cabinets, pour que, après s'être vus tant de fois, avoir eu
+mille occasions de s'expliquer, la malheureuse humanité ait encore eu
+tant de calamités à souffrir pour consoler l'amour-propre des uns et
+satisfaire l'avidité des autres. Ces pensées sont tristes, et l'on ne
+peut plus dire que, si la justice et la probité étaient bannies de chez
+les hommes, elles se retrouveraient dans le coeur des rois.
+
+Si à cette réunion d'Erfurth avait pu se joindre un ministre
+d'Angleterre, les querelles du monde entier auraient pu s'arranger, et,
+faute de cette puissance, on ne fit que préparer les désordres
+effroyables qui sont survenus depuis. Les deux empereurs de Russie et de
+France avaient respectivement des affaires à régler, de l'importance
+desquelles il était difficile de juger assez sainement pour déterminer
+lequel des deux devait être le plus empressé à accepter l'entrevue
+d'Erfurth.
+
+La Russie était encore occupée à la campagne qu'elle avait ouverte en
+Finlande contre les Suédois, auxquels elle voulait arracher cette
+province pour la réunir à sa couronne. C'est même à son arrivée à
+Erfurth que l'empereur Alexandre a refusé de ratifier l'armistice
+convenu entre son armée de Finlande et les Suédois. La Russie avait, en
+outre, sa guerre de Turquie, qu'elle voulait pousser vivement; c'était
+outre-passer ce qui avait été convenu à Tilsit à cet égard.
+
+L'empereur de Russie revint encore à la proposition du partage de cette
+puissance; mais l'empereur Napoléon détourna cette question. Depuis
+Tilsit, il avait fait demander à son ambassadeur à Constantinople, le
+général Sébastiani, ses idées personnelles sur cette proposition de
+l'empereur de Russie. Cet ambassadeur fut tout-à-fait opposé à ce
+projet, et, dans un long rapport qu'il remit à l'empereur à son retour
+de Constantinople, il lui démontra la nécessité, pour la France, de ne
+jamais consentir au démembrement de l'empire turc; l'empereur Napoléon
+avait adopté cette opinion.
+
+La Russie avait encore à demander, je crois, quelques mots d'explication
+sur les projets futurs dont la Pologne pouvait être l'objet. Voilà les
+questions qui étaient toutes dans l'intérêt des Russes; puis venaient
+celles qui étaient dans l'intérêt des Prussiens, leurs alliés. D'après
+le traité de Tilsit, dont l'empereur Alexandre était garant, la Prusse
+devait payer à la France des sommes considérables, et l'armée française
+devait rester en Prusse jusqu'à l'entier paiement de ces contributions.
+Le roi de Prusse, pour avoir la paix, en avait passé par où l'on avait
+voulu; mais depuis quelque temps il réclamait fortement contre des
+sommes aussi exorbitantes, et profitait du moment où l'empereur était
+engagé dans une nouvelle entreprise pour essayer de se faire remettre le
+plus possible de ces impositions.
+
+L'empereur de Russie s'y intéressa d'autant plus volontiers, que
+l'évacuation de la Prusse était une stipulation du traité de Tilsit,
+dont on avait différé l'exécution en proportion du retard de
+l'acquittement des contributions, tellement que le roi de Prusse était
+encore à Koenigsberg, et que nous occupions à peu près tous ses États,
+quoique la paix fût faite depuis un an et plus.
+
+L'empereur Napoléon avait, de son côté, de bien grands intérêts à faire
+concourir la Russie aux changemens qu'il avait amenés en Europe depuis
+la paix de Tilsit. Il avait, à la suite d'un arrangement fait avec la
+maison d'Espagne, pris la Toscane sur le fils de l'infant de Parme, roi
+d'Étrurie; ensuite, il avait très légèrement acquis des droits à la
+succession de Charles IV, qui déshéritait ses enfans. Il avait donc
+besoin de s'arranger avec l'empereur de Russie, afin qu'il n'apportât
+aucun empêchement à un projet dont il avait déjà été question entre eux,
+mais qui finissait autrement qu'on ne l'avait pensé. De plus, à la suite
+de ce même projet, le grand-duc de Berg était monté sur le trône de
+Naples en remplacement du roi Joseph, qui avait été appelé à celui
+d'Espagne. Ces trois questions à régler avec les Russes étaient pour le
+moins aussi importantes que celles que les Russes pouvaient avoir à
+régler avec nous.
+
+Tels étaient les véritables motifs de l'entrevue d'Erfurth, de laquelle
+dépendait la tranquillité de l'Europe. Les deux plus puissans souverains
+du monde réglaient eux-mêmes leurs affaires, dont celles de toutes les
+autres puissances devaient dépendre. Si l'on ne peut rapporter en détail
+ce qui fut dit entre eux, on doit penser que, n'ayant fait chacun trois
+ou quatre cents lieues que pour s'entendre, ils se seront réciproquement
+dit tout ce qui les intéressait, et qu'ils se seront de même passé tout
+ce qu'ils désiraient entreprendre. Or, ce qui leur était nécessaire à
+tous deux, pour donner suite à leurs projets ultérieurs, c'était de se
+garantir la paix dont ils avaient besoin pour l'exécution de ces mêmes
+projets. On ne peut pas supposer que l'entrevue d'Erfurth se soit passée
+sans que l'on y ait agité tout ce qui pouvait paraître douteux dans la
+politique des deux puissances, comme dans les sentimens des deux
+souverains.
+
+On pourrait donc juger de ce qui a été dit à Erfurth entre les deux
+souverains, par ce qu'ils ont entrepris tous deux à la suite de cette
+conférence, de même qu'on pourra juger de celui qui a manqué à ses
+engagemens, par ce qui est survenu, et qui ne devait pas arriver (la
+guerre d'Autriche). Il n'est pas besoin de longs raisonnemens pour
+démontrer que, s'il y avait eu le moindre nuage entre les deux
+souverains, la conséquence eût été, pour les Russes, de suspendre leur
+expédition de Finlande, leur guerre contre les Turcs, et de se préparer
+à revoir encore sur le Niémen l'armée française, qui, dans ce cas,
+n'aurait pas évacué la Prusse; de même que, pour la France, la première
+conséquence aurait été d'abandonner son entreprise sur l'Espagne, et de
+mettre, autant que possible, les choses au point où elles étaient avant
+toute espèce de dérogation au traité de Tilsit, en reprenant les
+avantages de position que l'on avait à cette époque. Mais, loin de là,
+l'harmonie entre ces deux souverains a été telle que non seulement ils
+se sont accordé réciproquement tout ce qu'ils avaient à se demander,
+mais que la France ayant manifesté quelque désir de voir changer
+l'ambassadeur de Russie à Paris contre celui de Russie à Vienne,
+l'empereur Alexandre s'empressa d'y obtempérer; et le prince Alexandre
+Kourakin, qui était ambassadeur de Russie à Vienne, reçut ordre de venir
+occuper le même poste à Paris. Le motif de ce changement était que son
+prédécesseur, le général comte Tolstoy, plus militaire que diplomate,
+s'engageait souvent à Paris dans des discussions de guerre avec des
+généraux qui n'étaient pas plus diplomates que lui, mais aussi bons
+militaires, et qu'il pouvait en résulter des inconvéniens, en ce que ces
+généraux rapportaient comme des paroles d'oracle ce que leur avait dit
+l'ambassadeur de Russie.
+
+Les conférences d'Erfurth n'eurent pas un seul jour d'ombrage; les
+souverains y étaient aux petits soins l'un pour l'autre, et tout
+présentait le spectacle d'une union parfaite, dont tout le monde se
+réjouissait.
+
+Le duc de Saxe-Weimar, dont le fils avait épousé une soeur de l'empereur
+de Russie, et chez lequel avait lieu, en quelque sorte, cette réunion,
+donna une fête pleine de magnificence. Elle commença, par un déjeuner,
+sous une tente absolument pareille à celle qu'avait l'empereur la veille
+de la bataille d'Iéna; elle était tendue au même endroit; les feux de
+bivouac étaient allumés à la même place. Il fallait que le duc de Weimar
+se fût bien fait rendre compte de toutes ces particularités pour en
+avoir retracé le souvenir aussi exactement. Après le déjeuner, on monta
+à cheval, et il conduisit lui-même la compagnie absolument par la même
+direction qu'avait suivie la tête de nos colonnes pour attaquer la ligne
+prussienne; il fit de même suivre tout le mouvement qu'avait fait notre
+armée, et, arrivé sur le terrain où la bataille avait été décidée, on y
+trouva, de distance en distance, des baraques sur un alignement
+déterminé; elles étaient garnies de fusils et de gardes-chasse.
+
+À peine les souverains y avaient-ils pris chacun une place, que des
+traqueurs, que l'on n'apercevait pas, commencèrent à faire lever une
+quantité prodigieuse de gibier, qu'ils chassèrent sur les baraques, d'où
+les tireurs les tuaient à loisir: c'était une seconde bataille d'Iéna
+contre des perdreaux. Après cette chasse, on vint en faire une à tir au
+cerf, puis on alla dîner à Weimar chez le duc régnant.
+
+Le grand-maréchal Duroc avait eu soin d'y envoyer la troupe des acteurs
+français qui était à Erfurth, de sorte que la soirée fut complète; elle
+se termina par un bal qui dura toute la nuit.
+
+
+
+
+NOTES
+
+[1: Formule du serment. «Je jure d'exercer loyalement l'autorité qui
+m'est confiée par Sa Majesté l'empereur des Français et roi d'Italie, de
+ne m'en servir que pour le maintien de l'ordre et de la tranquillité
+publique, de concourir de tout mon pouvoir à l'exécution des mesures qui
+seront ordonnées pour le service de l'armée française, et de
+n'entretenir aucune correspondance avec les ennemis.»]
+
+[2: _Extrait des minutes de la secrétairerie d'État_.
+
+En notre camp impérial de Berlin, le 21 novembre 1806.
+
+«NAPOLÉON, empereur des Français et roi d'Italie, considérant,
+
+«1° Que l'Angleterre n'admet point le droit des gens suivi
+universellement par tous les peuples policés;
+
+«2° Qu'elle répute ennemi tout individu appartenant à l'État ennemi, et
+fait, en conséquence, prisonniers de guerre, non seulement les équipages
+des vaisseaux armés en guerre, mais encore les équipages des vaisseaux
+de commerce et des navires marchands, et même les facteurs de commerce
+et les négocians qui voyagent pour les affaires de leur négoce;
+
+«3° Qu'elle étend aux bâtimens et marchandises du commerce et aux
+propriétés des particuliers le droit de conquête, qui ne peut
+s'appliquer qu'à ce qui appartient à l'État ennemi;
+
+«4° Qu'elle étend aux villes et ports de commerce non fortifiés, aux
+havres et aux embouchures de rivières, le droit de blocus, qui, d'après
+la raison et l'usage des peuples policés, n'est applicable qu'aux places
+fortes;
+
+«5° Qu'elle déclare bloquées des places devant lesquelles elle n'a pas
+même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une place ne soit bloquée que
+quand elle est tellement investie, qu'on ne puisse tenter de s'en
+approcher sans un danger imminent;
+
+«6° Qu'elle déclare même en état de blocus, des lieux que toutes ses
+forces réunies seraient incapables de bloquer, des côtes entières et
+tout un empire;
+
+«7° Que cet abus monstrueux du droit de blocus n'a d'autre but que
+d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce
+et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine et l'industrie du continent;
+
+«8° Que tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le
+continent le commerce de marchandises anglaises, favorise par là ses
+desseins et s'en rend complice;
+
+«9° Que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges
+de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de toutes les
+autres;
+
+«10° Qu'il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les armes dont il
+se sert, et de le combattre de la manière qu'il combat, lorsqu'il
+méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentimens libéraux,
+résultat de la civilisation parmi les hommes;
+
+«Nous avons résolu d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a
+consacrés dans sa législation maritime.
+
+«Les dispositions du présent décret seront constamment considérées comme
+principe fondamental de l'empire, jusqu'à ce que l'Angleterre ait
+reconnu que le droit de la guerre est un, et le même sur terre que sur
+mer; qu'il ne peut s'étendre, ni aux propriétés privées, quelles
+qu'elles soient, ni à la personne des individus étrangers à la
+profession des armes, et que le droit de blocus doit être restreint aux
+places fortes réellement investies par des forces suffisantes.
+
+«Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui suit:
+
+Art. 1er. «Les îles britanniques sont déclarées en état de blocus.
+
+Art. 2. «Tout commerce et toute correspondance avec les îles
+britanniques sont interdits. En conséquence, les lettres ou paquets
+adressés ou en Angleterre ou à un Anglais, ou écrits en langue anglaise,
+n'auront pas cours aux postes, et seront saisis.
+
+Art. 3. «Tout individu de l'Angleterre, de quelque état ou condition
+qu'il soit, qui sera trouvé dans les pays occupés par nos troupes ou par
+celles de nos alliés, sera fait prisonnier de guerre.
+
+Art. 4. «Tout magasin, toute marchandise, toute propriété, de quelque
+nature qu'elle puisse être, appartenant à un sujet de l'Angleterre, ou
+provenant de ses fabriques ou de ses colonies, est déclarée de bonne
+prise.
+
+Art. 5. «Le commerce des marchandises anglaises est défendu; et toute
+marchandise appartenant à l'Angleterre, ou provenant de ses fabriques et
+de ses colonies, est déclarée de bonne prise.
+
+Art. 6. «La moitié du produit de la confiscation des marchandises et
+propriétés déclarées de bonne prise par les articles précédens, sera
+employée à indemniser les négocians des pertes qu'ils ont éprouvées par
+la prise des bâtimens de commerce qui ont été enlevés par les croisières
+anglaises.
+
+Art. 7. «Aucun bâtiment venant directement de l'Angleterre ou des
+colonies anglaises, ou y ayant été depuis la publication du présent
+décret, ne sera reçu dans aucun port.
+
+Art. 8. «Tout bâtiment qui, au moyen d'une fausse déclaration,
+contreviendra à la disposition ci-dessus, sera saisi; et le navire et la
+cargaison seront confisqués comme s'ils étaient propriété anglaise.
+
+Art. 9. «Notre tribunal des prises de Paris est chargé du jugement
+définitif de toutes les contestations qui pourront survenir dans notre
+empire ou dans les pays occupés par l'armée française, relativement à
+l'exécution du présent décret. Notre tribunal des prises à Milan sera
+chargé du jugement définitif desdites contestations qui pourront
+survenir dans l'étendue de notre royaume d'Italie.
+
+Art. 10. «Communication du présent décret sera donnée, par notre
+ministre des relations extérieures, aux rois d'Espagne, de Naples, de
+Hollande et d'Étrurie, et à nos autres alliés dont les sujets sont
+victimes, comme les nôtres, de l'injustice et de la barbarie de la
+législation maritime anglaise.
+
+Art. 11. «Nos ministres des relations extérieures, de la guerre, de la
+marine, des finances, de la police, et nos directeurs généraux des
+postes, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du
+présent décret.»
+
+ _Signé_, NAPOLÉON.
+]
+
+[3: On peut juger de l'influence que M. Maret acquit dans cette
+campagne: l'empereur resta dix mois absent, à quatre portefeuilles par
+mois.]
+
+[4: Le _Bug_ sépare le pays de la rive gauche de la Narew d'avec la
+Gallicie.]
+
+[5:
+ _Au général Savary._
+
+ Liebstadt, le 21 février.
+
+«Vous recevrez demain, général, les avancements que vous avez demandés à
+l'empereur pour votre corps d'armée. Je reçois votre lettre du 17, trois
+heures après midi, que, par erreur, on avait datée du 28. Je vous dirai
+de confiance, mon cher Savary, que l'empereur trouve vos dépêches
+obscures, parce qu'il n'y a pas de division. Il faut d'abord raconter
+les faits, présenter la position respective des deux armées, au moment
+où vous écrivez: vous pouvez alors expliquer quelle est votre position,
+mais en raisonnant il faut avoir soin de distinguer les différentes
+hypothèses. Songez que la lettre à laquelle vous répondez est déjà loin
+de la mémoire de l'empereur, et qu'en discutant ces lettres, il faut
+poser les questions. Vous sentez que ce que je vous dis tient à mon
+ancienne amitié pour vous et à ma vieille expérience.
+
+«L'empereur est fâché que le général Oudinot vous ait quitté, parce
+qu'ayant trouvé l'ennemi, il aurait fallu faire une demi-marche sur lui.
+Il serait fâcheux pour vous qu'instruit du départ du général Oudinot, il
+se reportât en avant pour se rapprocher de vous, et fît en quelque sorte
+disparaître le fruit de votre victoire. Puisque vous avez envoyé le
+général Suchet à Willenberg, et que les communications étaient libres,
+vous deviez sentir que le départ du général Oudinot n'était plus d'une
+pressante utilité.
+
+«La saison, la leçon qu'a reçue le général Essen, le détermineront
+vraisemblablement à se tenir tranquille; mais soyez bien persuadé qu'il
+n'a que vingt mille hommes.
+
+«Si vous pouvez vivre à Ostrolenka, l'intention de l'empereur est que
+vous y réunissiez votre corps d'armée, d'abord parce qu'il faut évacuer
+tous vos blessés. Faites quelques détachemens de cavalerie et quelques
+détachemens d'infanterie pour soutenir les hommes à cheval, et qu'ils ne
+puissent être compromis. Ces détachemens appuieront et soutiendront les
+lignes de l'Omulew et même celle de la Wkra.
+
+«Si vous ne pouvez pas vivre à Ostrolenka, l'intention de Sa Majesté est
+que vous portiez votre quartier-général à Pultusk, occupant toujours
+Ostrolenka par un corps composé d'infanterie, de cavalerie et
+d'artillerie. Vous garderez la ligne de l'Omulew par des piquets
+d'infanterie et de cavalerie détachés du corps d'observation
+d'Ostrolenka.
+
+«Au premier mouvement offensif que l'ennemi ferait sur Ostrolenka, le
+corps d'observation se jetterait sur la rive droite de la Narew et
+derrière l'Omulew, et s'il était forcé dans cette position, il se
+retirerait derrière la petite rivière d'Orezyc. Dans cette circonstance,
+vous manoeuvreriez de manière à soutenir vos postes de l'Orezyc, puisque
+vos postes sur cette rivière couvriraient la communication de l'armée;
+mais enfin, si les forces de l'ennemi étaient considérables, et que vous
+crussiez devoir avec avantage le combattre à Pultusk, vous repasseriez
+la Narew en gardant en force Siérock, dont les fortifications doivent
+déjà avoir acquis un caractère de force imposant.
+
+«Telle est votre instruction générale: vos opérations ne doivent jamais
+être liées à celles de la grande armée; votre rôle est de défendre
+Varsovie en défendant, autant que possible, Siérock et la Narew, et si
+vous étiez forcé dans ces positions, vous défendriez Praga et la
+Vistule. Vous sentez assez, général, que ceci n'est que dans le cas où
+l'ennemi tenterait une grande opération sur vous, ce qui n'est pas
+probable, car la position qu'une partie de la grande armée occupe à
+Osterode et à Guttstadt lui en imposerait trop.
+
+«Si l'ennemi, de son côté, se tient en observation, vous devez, comme je
+vous l'ai dit, agir de manière à le tenir éloigné de nos communications,
+et garder par un corps d'observation de cavalerie, d'infanterie et
+d'artillerie, Ostrolenka et l'Omulew. Un seul régiment que le maréchal
+Davout a laissé avec le général Grandeau à Mysziniec, en a tellement
+imposé à l'ennemi, qu'il a maintenu les communications pendant quinze
+jours, et cependant ce régiment se trouvait éloigné de vingt lieues, et
+n'avait aucune ligne pour le couvrir.
+
+«L'empereur, général, désire que vous cantonniez vos troupes, afin
+qu'elles se reposent des fatigues qu'elles ont éprouvées. Vous pouvez
+même les étendre jusqu'à Praznitz, où il y a une manutention; il y en a
+aussi à Makow. La petite ville de Pultusk, Nasielzk et tous les pays
+environnans sont à votre disposition. Vous pouvez donc en tirer ce qui
+est nécessaire pour bien faire vivre votre armée, etc.
+
+«Une division de dix mille Bavarois est en marche pour se rendre de la
+Silésie à Varsovie; elle sera réunie à votre corps d'armée et concourra
+au même but. L'empereur regarderait comme une chose nécessaire que vous
+pussiez occuper Wiskowo. La légion polonaise qui se réunit à Varsovie
+pourrait être chargée d'occuper ce point.
+
+«Vous voyez, général, par le système d'opérations qui vous est prescrit,
+que vous ne devez avoir aucun embarras d'équipages, bagages, etc., même
+à Pultusk. Il suffit que vous y ayez seulement en magasin des farines,
+du pain et de l'eau-de-vie pour votre corps d'armée pendant quinze
+jours. Occupez vous essentiellement de l'administration, afin que votre
+armée soit bien nourrie; faites reposer la division de dragons du
+général Becker; enfin ayez de bons espions; tendez quelques embuscades,
+et ordonnez quelques surprises, afin de faire quelques prisonniers; par
+là vous obtiendrez des nouvelles. Écrivez-moi tous les jours, et
+envoyez-moi l'état de vos cantonnemens.
+
+«Je crois devoir vous observer, général, qu'en vous disant que vos
+opérations n'ont rien de commun avec la grande armée cela n'a rapport
+qu'aux grandes opérations militaires; car vous devez toujours avoir
+l'oeil et porter un grand soin pour couvrir les communications de
+Varsovie à Osterode, et, par conséquent, vous devez correspondre avec le
+général Davout, qui aura des postes à Neidenburg. Vous voyez que cette
+instruction se divise en deux: en grande opération de guerre, en cas que
+l'ennemi prenne l'offensive, et en opération ordinaire pour rester en
+observation, et couvrir les communications de Varsovie.
+
+«Dans la première supposition, vous agissez seul;
+
+«Dans la seconde il faut que vous ayez soin de couvrir les
+communications de Varsovie.
+
+«Vous trouverez ci-jointe la route de l'armée, qui se trouve défendue
+par l'Omulew et la Wkra.» ]
+
+[6:
+ _Monsieur Decrès,_
+
+«En lisant avec attention l'état de la marine du 1er avril, je vois avec
+satisfaction le bon état de mon escadre de Cadix. Je vois avec peine
+qu'à Toulon vous n'ayez pas encore fait armer _le Robuste_ et _le
+Commerce de Paris_. Je voudrais savoir ces deux vaisseaux en rade, ce
+qui me ferait cinq vaisseaux avec _l'Annibal_, _le Génevois_ et _le
+Borée_.
+
+«Le grand-seigneur me demande à force d'envoyer cinq vaisseaux devant
+Constantinople, pour, avec son escadre, faire des incursions dans la mer
+Noire. Il a, lui, quinze vaisseaux armés: faites donc sans retard, je
+vous prie, mettre ces deux vaisseaux en rade; faites aussi commencer
+_l'Ulm_ et _le Danube_; faites achever _le Donawerth_ et _le Superbe_ à
+Gênes. Si _le Donawerth_ pouvait être fini, cela me donnerait six
+vaisseaux de mon escadre de Toulon, six de celle de Cadix, cela me
+ferait douze vaisseaux. Faites donc finir à Rochefort _le Tonnant_, afin
+que j'aie là bientôt sept vaisseaux; faites finir à Lorient _l'Alcide_,
+afin qu'avec _le Vétéran_ cela me fasse trois vaisseaux. Il faut que les
+sept vaisseaux que j'ai à Brest soient mis en état de faire toute espèce
+d'entreprises, même d'aller aux Indes. Je désire donc qu'au mois de
+septembre je puisse disposer et faire partir, dans vingt-quatre heures,
+pour les missions les plus éloignées, sept vaisseaux de Brest, trois de
+Lorient, sept de Rochefort: total de l'Océan, dix-sept vaisseaux; six de
+Cadix, compris _l'Espagnol_, six de Toulon: total de la Méditerranée,
+douze. Total général, vingt-neuf vaisseaux. Le roi de Hollande aura
+également sept vaisseaux propres à toute expédition; mais, pour arriver
+à ce but, il n'y a pas un moment à perdre, puisque nous voilà déjà en
+mai. Vous n'avez donc plus que quatre ou cinq mois. Ces vingt-neuf
+vaisseaux ne me seront pas inutiles pour la guerre dans laquelle je suis
+engagé. Je vous prie de faire des recherches, et de me faire une note
+sur une expédition en Perse. Quatre mille hommes d'infanterie, dix mille
+fusils, et une cinquantaine de pièces de canon sont désirés par
+l'empereur de Perse. Quand pourraient-ils partir et où pourraient-ils
+débarquer? Ils feraient un point d'appui, donneraient de la vigueur à
+quatre-vingt mille hommes de cavalerie qu'il a, et obligeraient les
+Russes à une diversion considérable. Je vous dirai, pour vous seul, que
+j'envoie en ambassade extraordinaire le général Gardanne, mon
+aide-de-camp; des officiers d'artillerie et du génie. Un ingénieur de la
+marine, qui ne serait pas très utile en France, qui verrait les ports,
+serait d'une grande utilité dans cette ambassade.
+
+«J'ai vu avec plaisir le bon état de la petite division qui est à
+Bordeaux. Ces quatre frégates paraissent être bonnes à toute espèce de
+missions. La frégate qui est au port du Passage y restera-t-elle donc
+perpétuellement? Quand les deux frégates qui sont au Havre iront-elles à
+Cherbourg? Nous aurions là une division qui serait prête à tout. La
+division qui est à Saint-Malo est-elle prête à tout? Cela nous ferait
+dix frégates disponibles. Il y a deux ans nous avions fait partir
+plusieurs frégates une à une pour nos îles. Ce serait-il le cas cette
+année? Vous pouvez, à ce que je vois, augmenter la division de
+Saint-Malo de _l'Avranches_. Je n'ai pas vu dans tous ces états de
+situation _la Thétis_, qui revient de la Martinique. Il faudrait bien
+cependant, si cela était possible, envoyer quelque chose à
+Saint-Domingue, et à la Martinique quelque brick ou bâtimens légers.
+
+«Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
+
+ «_Signé_, NAPOLÉON.»
+
+ Finkenstein, 22 avril 1807.
+]
+
+[7: Le maréchal Lannes, après s'être rétabli à Varsovie, était venu
+rejoindre l'empereur, et il avait pris le commandement d'un corps formé
+avec des troupes qui venaient du siége de Dantzick et avec les
+grenadiers réunis.]
+
+[8: Quand on connaît l'accoutrement du soldat russe, on ne peut en être
+étonné.]
+
+[9: La garde russe, à cette époque-là, était composée
+
+du régiment Fréologinski fort de 4 bataillons.
+du régiment Semonwski 2
+du régiment Ismullowski 2
+d'un bataillon de chasseurs 1
+des grenadiers du corps 2
+
+Total 11 bataillons.
+
+Les régimens Semonwski, Ismullowski et les grenadiers du corps furent
+engagés à Friedland et souffrirent aussi; de sorte qu'il n'y avait que 5
+bataillons qui fussent réellement intacts, chaque bataillon russe n'a
+pas plus de 500 hommes.
+
+Il y avait en cavalerie:
+
+Les cosaques du corps 100 hommes.
+La garde à cheval, 5 escadrons 500
+Les chevaliers-gardes, 5 escadrons 500
+Les hussards du corps 500
+Le régiment des hussards, du grand-duc,
+10 escadrons 1000
+
+Total 2600 hommes.
+
+C'était cette troupe qui formait les 22 escadrons qui couvrirent la
+retraite des Russes, après la bataille de Friedland.]
+
+[10: Il est appelé en Russie Labanow Rostoski.]
+
+[11: L'attention alla jusqu'à des cuisiniers, domestiques et autres
+détails de ce genre.]
+
+[12: On trouve dans toutes les maisons grecques un peu aisées, les
+portraits des membres de la famille impériale russe, et de tous les
+généraux des armées de ce même pays.]
+
+[13: Avec lui il faut comprendre les Arméniens et les Juifs; dans
+l'empire ottoman d'Europe, ces trois classes réunies égalent celle des
+Turcs.]
+
+[14: Le lecteur ne doit pas oublier que ces Mémoires étaient écrits
+avant la mort de l'empereur Alexandre.]
+
+[15: Lorsque l'on verra les Russes maîtres de Byzance, on se rappellera
+les prédictions de l'empereur Napoléon, et l'on s'expliquera mieux
+pourquoi il fit la guerre à la Russie, après qu'elle se fut elle-même
+détachée de son alliance; pourquoi il s'était allié à l'Autriche;
+pourquoi il avait fait entrer l'Espagne dans son système, et enfin de
+quelle importance était l'occupation de l'Égypte à laquelle il pouvait
+toujours atteindre ayant Ancône et Corfou.
+
+Lorsque ce moment arrivera, que dira le commerce maritime de France et
+que deviendra-t-il? n'ayant point de colonies, il rencontrera partout la
+concurrence des étrangers, et il se trouvera grevé de plusieurs droits
+de douane à leur profit, avant de rapporter dans la métropole des
+denrées de retour, qui y seront apportées de tout côté à meilleur
+compte.
+
+Il sera bien temps alors de reconnaître l'erreur dans laquelle on est
+tombé; on paiera cher l'égarement où l'on s'est laissé entraîner en
+1814.]
+
+[16: L'empereur ayant su que la reine de Prusse venait le voir (elle le
+lui avait fait demander), envoya ses voitures, ses chevaux, ses écuyers
+et ses gardes pour l'accompagner, la conduire jusqu'à Tilsit et ensuite
+la ramener chez elle.]
+
+[17: L'empereur rendit la liberté aux paysans et abolit le servage dans
+le duché de Varsovie; ce bienfait, qui s'étendra sans doute aux autres
+parties de la Pologne, date de l'entrée de l'empereur dans ce pays.]
+
+[18: Je tiens d'un témoin qu'à Tilsit même, M. de Nowosilsow, employé à
+la chancellerie russe, et fort attaché à l'empereur Alexandre, avait dit
+à ce prince: «Sire, je dois vous rappeler le sort de votre père»; et que
+l'empereur lui avait répondu: «Eh mon Dieu! je le sais, je le vois, mais
+que voulez-vous que je fasse contre la destinée qui m'y conduit?» En
+Russie les nobles sont-ils donc comme les janissaires à Constantinople,
+faut-il leur plaire ou mourir?]
+
+[19: _État des contributions de divers genres imposées aux pays conquis
+dans la campagne._
+
+Recouvrées au 31 octobre 1808.
+
+Contribution extraordinaire de guerre... 311,661,982 f. 75 c.
+Impositions ordinaires.................. 76,676,960 66
+Saisies des caisses..................... 16,171,587 62
+Ventes.................................. 66,842,119 50
+
+ Total..... 471,352,650 f. 53 c.
+
+À recouvrer.
+
+_Royaume de Westphalie._
+Contributions de guerre................. 7,065,437 f. 63 c.
+Impositions ordinaires.................. 6,917,692 61
+
+_Dantzick._
+Contributions de guerre................. 1,229,643 14
+Intérêts des obligations................ 2,446,369 16
+Comté de Hanau.......................... 2,428 58
+
+_Bayreuth._
+Contributions de guerre................. 1,628 53
+Pour les domaines suivant
+ le traité du 15 octobre............... 15,000,000 00
+Les fournitures pour
+ l'armée............................... 2,000,000 00
+Poméranie suédoise,
+ contributions de guerre............... 1,728,559 97
+Villes anséatiques, _ibid_......... 3,000,000 00
+
+ 39,391,759 f. 62 c.
+
+ Total général..... 510,744,410 f. 15 c.
+
+ _Report_..... 510,744,410 f. 15 c.
+
+Aperçu estimatif de la valeur des fournitures
+ prises sur l'ennemi ou faites par le pays et
+ non imputées sur les contributions
+Subsistances........................... 55,333,926 f. 44 c.
+Hôpitaux............................... 18,177,957 50
+Habillemens............................ 7,636,950 43
+Chevaux................................ 6,840,920 00
+
+_Artillerie._
+3,000 pièces d'arbres à 75 fr.
+ 225,000 fr. des dépôts des mines,
+ 812,706 fr. 8 c...................... 1,037,706 08
+Bois de chauffage, à Berlin............ 1,373,935 49
+Porcelaine............................. 65,860 00
+Métaux trouvés à la monnaie............ 16,256 00
+
+ 90,483,511 f. 94 c.
+
+ Total général..... 601,227,922 f. 09 c.
+]
+
+[20: J'avais été informé que, très peu de jours auparavant, elle avait
+dit dans son intérieur: «Je m'attends à apprendre un de ces jours que ce
+petit Jérôme sera mon neveu»; et si on avait voulu en faire une mauvaise
+plaisanterie, cela ne serait pas arrivé plus à propos.]
+
+[21: Je sens que ces détails sont hardis; mais ils se débitaient
+publiquement à Saint-Pétersbourg, encore pendant mon séjour; je les
+rapporte tels qu'ils m'ont été donnés, comme je l'ai dit: je dois
+ajouter que j'ai lu à la même époque, dans ce pays, des détails non
+moins graves sur l'empereur Napoléon, et ils étaient faux.]
+
+[22: Un gentilhomme digne de foi m'a rapporté que les conjurés avaient
+envoyé sur-le-champ chercher le docteur W..., premier chirurgien actuel
+de l'empereur de Russie, et lui avaient ordonné d'arranger cette plaie
+et de tâcher de donner au visage un air d'apoplexie; que W... s'était
+ensuite rendu chez le grand-duc, et lui avait dit que tout était fini.
+«A-t-il abdiqué? demanda le grand-duc.--Il n'a pas voulu, répondit W...,
+et il est mort.» La vérité se montra alors au grand-duc, mais il était
+lui-même sous les poignards et il feignit de ne se douter de rien.]
+
+[23: Meurtriers de l'empereur Paul.]
+
+[24: Il est bon de remarquer que pendant mon séjour en Russie, j'avais
+contracté des liaisons avec l'ambassadeur de Naples, le duc de
+Serra-Capriola, qui était inconsolable du malheur arrivé à ses maîtres,
+et qui chaque fois que nous conversions ensemble me priait ou de ne pas
+les lui nommer, ou de le faire toujours d'une manière à ménager sa
+douleur: je voulais savoir de lui comment sa cour avait pu se décider à
+se jeter dans la coalition de 1805, où elle n'avait rien à gagner, et où
+elle pouvait tout perdre; il me répondit nettement que ce n'était pas sa
+cour qui s'y était jetée, qu'on l'y avait forcée; qu'il avait eu beau la
+défendre ici; qu'il n'y avait rien gagné, et qu'en un mot, c'était de
+Saint-Pétersbourg qu'ils avaient reçu l'ordre d'ouvrir leurs ports et de
+marcher, m'observant qu'ils en recevaient une bien triste récompense.
+
+L'ambassadeur d'Autriche, qui était M. le comte de Meerfeld, me disait à
+peu près les mêmes choses à la même occasion; nous causions souvent de
+guerre, et je lui demandais où ils avaient pu trouver un motif à celle
+de 1805; eux surtout, les Autrichiens, qui étaient si épuisés des
+guerres précédentes. Il me répondit que ce n'étaient pas eux qui y
+avaient pensé; qu'ils s'en étaient au contraire défendus tant qu'ils
+avaient pu, et que ce n'était que par suite des instigations de la
+Russie qu'ils s'étaient enfin rendus, en ajoutant malicieusement: «Vous
+verrez, vous verrez, dans quelques mois.»]
+
+[25: M. de Laval est un émigré français qui a épousé une dame russe.]
+
+[26: Je rapporte les propres expressions dans lesquelles il me l'a
+raconté lui-même, dans ces derniers temps, en mai ou juin 1815, à
+l'Élysée, à Paris.]
+
+[27: «Après avoir inutilement fait tous mes efforts pour conserver la
+neutralité, à l'avantage de nos vassaux chéris et fidèles; après avoir
+fait, pour obtenir ce but, le sacrifice de tous mes trésors, m'être même
+porté, au grand préjudice de mes sujets, à fermer mes ports à mon ancien
+et loyal allié le roi de la Grande-Bretagne, je vois s'avancer vers
+l'intérieur de mes États les troupes de S. M. l'empereur des Français.
+Son territoire ne m'étant pas contigu, je croyais être à l'abri de toute
+attaque de sa part; ces troupes se dirigent sur ma capitale. Considérant
+l'inutilité d'une défense, et voulant éviter une effusion de sang sans
+probabilité d'aucun résultat utile, et présumant que mes fidèles vassaux
+souffriront moins dans ces circonstances si je m'absente de ce royaume,
+je me suis déterminé, pour leur avantage, à passer avec la reine et
+toute ma famille dans mes États d'Amérique, et à m'établir dans la ville
+de Rio-Janeiro jusqu'à la paix générale. Considérant qu'il est de mon
+devoir, comme de l'intérêt de mes sujets, de laisser à ce pays un
+gouvernement qui veille à leur bien-être, j'ai nommé, tant que durera
+mon absence... (ici est détaillée la composition du gouvernement).
+
+D'après la confiance que j'ai en eux tous, et à la longue expérience
+qu'ils ont des affaires, je tiens pour certain qu'ils rempliront leurs
+devoirs avec exactitude; qu'ils administreront la justice avec
+impartialité; qu'ils distribueront les récompenses et les châtimens
+suivant les mérites de chacun; que mes peuples seront gouvernés d'une
+manière qui décharge ma conscience.
+
+«Les gouverneurs le tiendront pour dit; ils se conformeront au présent
+décret, ainsi qu'aux instructions qui y sont jointes, et les
+communiqueront aux autorités compétentes.
+
+«Donné au palais de Notre-Dame d'Aduja, le 26 novembre 1807.
+
+ «LE PRINCE.»
+
+_Instructions._
+
+«Les gouverneurs du royaume nommés par mon décret de ce jour, prêteront
+le serment d'usage entre les mains du cardinal-patriarche.
+
+«Ils maintiendront la rigoureuse observance des lois du royaume.
+
+«Ils conserveront aux nationaux tous les priviléges qui leur ont été
+accordés par moi et par mes ancêtres.
+
+«Ils décideront à la pluralité des voix les questions qui leur seront
+soumises par les tribunaux respectifs.
+
+«Ils pourvoieront aux emplois d'administration et de finances, aux
+offices de justice, dans la forme pratiquée jusqu'à ce jour.
+
+«Ils défendront les personnes et les biens de mes fidèles sujets.
+
+«Ils feront choix pour les emplois militaires de personnes dont ils
+connaîtront les bons services.
+
+«Ils auront soin de conserver, autant que possible, la paix dans le
+pays; que les troupes de l'empereur des Français aient de bons logemens;
+qu'elles soient pourvues de tout ce qui leur sera nécessaire pendant
+leur séjour dans ce royaume; qu'il ne leur soit fait aucune insulte, et
+ce, sous les peines les plus rigoureuses, conservant toujours la bonne
+harmonie qui doit exister entre nous et les armées des nations avec
+lesquelles nous nous trouvons unis sur le continent.
+
+«En cas de vacance par mort ou autrement d'une des charges de gouverneur
+du royaume, il sera pourvu au remplacement à la pluralité des voix; je
+me confie en leurs sentimens d'honneur et de vertu. J'espère que mes
+peuples ne souffriront pas de mon absence, et que, revenant bientôt
+parmi eux avec la permission de Dieu, je les trouverai contens,
+satisfaits et animés du même esprit qui les rend si dignes de mes soins
+paternels.
+
+ «LE PRINCE.»
+
+«Donné au palais de Notre-Dame d'Aduja, le 26 novembre 1807.»]
+
+[28: _Lettre de Charles IV à l'empereur Napoléon._
+
+ «Monsieur mon frère,
+
+«Dans le moment où je ne m'occupais que des moyens de coopérer à la
+destruction de notre ennemi commun, quand je croyais que tous les
+complots de la ci-devant reine de Naples avaient été ensevelis avec sa
+fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir, que l'esprit
+d'intrigue la plus horrible a pénétré jusque dans le sein de mon palais;
+hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux! mon
+fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le complot
+horrible de me détrôner; il s'était porté jusqu'à l'excès d'attenter
+contre la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni avec la
+rigueur la plus exemplaire des lois. _La loi qui l'appelait à la
+succession doit être révoquée; un de ses frères sera plus digne de le
+remplacer et dans mon coeur et sur le trône_. Je suis dans ce moment à la
+recherche de ses complices, pour approfondir ce plan de la plus noire
+scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en instruire
+V. M. I. et R., en la priant de m'aider de ses lumières et de ses
+conseils.
+
+«Sur quoi je prie, etc.
+
+ «CHARLES.
+
+ «À Saint-Laurent, ce 29 novembre 1807.»
+]
+
+[29: Le maréchal de Turenne est né à Sedan, et c'est lui qui a fondé
+l'hôpital militaire de cette ville.]
+
+[30: _Voyez_ ci-dessus la lettre de Charles IV, note 28.]
+
+[31: _Lettre de la reine d'Espagne au grand-duc_ (écrite en français).
+
+ «Monsieur mon frère,
+
+«Je n'ai aucun ami, sinon V.A.I.; mon cher mari vous écrit, vous demande
+votre amitié: seulement en vous et en votre amitié, nous nous confions
+mon mari et moi. Nous nous unissons pour vous demander que vous nous
+donniez la preuve la plus forte de votre amitié pour nous, qui est de
+faire que l'empereur connaisse notre sincère amitié, de même que nous
+avons toujours eue pour lui et pour vous, de même que pour les Français.
+Le pauvre prince de la Paix, qui se trouve emprisonné et blessé pour
+être notre ami, et qui vous est dévoué, de même qu'à toute la France, se
+trouve ici pour cela, et pour avoir désiré vos troupes, de même parce
+qu'il est notre unique ami. Il désirait et voulait aller voir V.A.I., et
+actuellement il ne cesse de le désirer et l'espérer. V.A.I.,
+obtenez-nous que nous puissions finir nos jours tranquilles dans un
+endroit convenable à la santé du roi, qui est délicate, de même que la
+mienne, avec notre ami, unique ami, l'ami de V.A.I., le pauvre prince de
+la Paix, pour finir nos jours tranquillement. Ma fille sera mon
+interprète, si je n'ai pas la satisfaction de pouvoir connaître et
+parler à V.A.I.; pourrait-elle faire tous ses efforts pour nous voir?
+quoique ce fût un instant de nuit, comme elle voudrait.
+
+«L'adjudant-commandant de V.A.I. vous dira tout ce que nous lui avons
+dit. J'espère que V.A.I. nous obtiendra ce que nous désirons et
+demandons, et que V.A.I. pardonne nos griffonnages et oubli de lui
+donner de l'altesse, car je ne sais où je suis, et croyez que ce n'est
+pas pour lui manquer; l'assurance de toute mon amitié.
+
+«Je prie Dieu, etc.
+
+ «Votre très affectionnée,
+
+ «LOUISE.»
+]
+
+[32: Mémoire publié au commencement de 1809.]
+
+[33: Dernière ville d'Espagne du côté de Bayonne.]
+
+[34: Dernière ville de France.]
+
+[35: M. de Cevallos, dans son Mémoire, présente à ses lecteurs, comme le
+motif qui a déterminé le roi à aller à Bayonne, la réponse qui termine
+ici mon dialogue avec lui. Il la présente même d'une manière qui
+prêterait à rire plutôt qu'elle ne paraîtrait un motif suffisant pour
+avoir autorisé le départ du roi.
+
+M. de Cevallos sait bien mieux que personne qu'il a obscurci la vérité,
+dans la manière dont il a rapporté ce fait. Qui mieux que lui pouvait
+savoir si le roi était dans l'intention de satisfaire la France? Il
+n'ignorait pas ce que la France pouvait exiger et désirer de la part de
+l'Espagne, dont il avait suivi les relations politiques les plus intimes
+avec cette même France; et dès-lors qui est-ce qui pouvait mieux juger
+que lui où se trouverait la difficulté, s'il devait y en avoir une? Je
+ne lui ferai pas l'injure de croire qu'il l'ignorait ou qu'il ne l'avait
+pas aperçu: il a donné trop de preuves de sa perspicacité en ce genre.
+C'est sans doute parce qu'il connaissait les deux revers de la médaille
+qu'il s'efforçait de m'exposer des difficultés sur lesquelles j'avais
+l'avantage d'un homme qui, n'ayant rien à cacher, avait un argument
+franc plus fort que le sien. M. de Cevallos avait trop d'esprit, sans
+doute, pour être la dupe de qui que ce fût, mais ce n'était pas une
+raison pour que je fusse la sienne.
+
+En supposant que la réponse qu'il me prête soit vraie, il savait mieux
+que moi si je m'abusais moi-même ou si je le trompais, puisqu'il
+connaissait nos affaires avec son pays; dès-lors comment se
+justifiera-t-il d'être parti d'un argument qu'il savait ne pouvoir être
+vrai, pour avoir consenti au départ du roi? Il y a là quelque chose qui
+ne peut s'expliquer que de ces deux manières: ou M. de Cevallos a
+dénaturé ma réponse, et c'est ce que j'atteste; ou bien il a trahi le
+roi dans l'intérêt d'une nouvelle fortune à laquelle il voulait
+s'attacher, et dès-lors son Mémoire n'est qu'un pamphlet qu'il a écrit à
+la hâte, pour se mettre à l'abri du ressentiment de ses compatriotes;
+car on verra par la suite de ces Mémoires qu'il pouvait y être exposé.]
+
+[37: Pour comprendre ceci, il faut connaître la manière dont on attelle
+en Espagne; chaque mule d'un attelage a ses traits attachés à
+l'avant-train de la voiture, de sorte que les mules de la tête de
+l'attelage ont des traits de quarante pieds de long. Or, comme elles
+sont accouplées deux à d'eux, il en résulte qu'il y avait une réunion de
+seize traits à l'avant-train de la voiture du roi, en sorte que toutes
+les mules furent dételées par le seul coup de serpe qui coupa les
+traits.]
+
+[38: Je ne pus le suivre ce jour-là, et ne le rejoignis que le lendemain
+matin, après avoir marché toute la nuit.]
+
+[39: Le roi Charles IV avait toujours à la main une très longue canne,
+de laquelle il avait besoin pour marcher; ce vieillard était si indigné,
+qu'il nous semblait qu'il allait s'oublier jusqu'à la lever sur son
+fils, qui conservait une physionomie imperturbable. Nous pouvions
+l'apercevoir par plusieurs ouvertures qu'il y avait à la porte du salon
+où la scène se passait.]
+
+[40: Elle s'approcha de lui en levant la main comme pour lui donner un
+soufflet.]
+
+[41: Le ministère espagnol à Madrid obéissait au lieutenant-général du
+royaume nommé par Charles IV, et c'était le grand-duc de Berg.]
+
+[42: Le 8 octobre 1805, le roi de Naples avait ratifié, à Portici, le
+traité de neutralité conclu le 21 septembre précédent par son
+ambassadeur à Paris, et le 20 novembre suivant, une escadre anglo-russe
+débarquait à Naples 12,000 hommes de troupes.]
+
+[43: Lorsque, par ordre de l'empereur, l'on me demanda des détails sur
+les ordres que je pouvais avoir donnés au général Dupont, la copie de
+cette lettre figurait parmi les pièces qui devaient servir à commencer
+l'information sur la conduite du général Dupont; mais lors du jugement
+prononcé au conseil d'État sur l'exposé de cette affaire, cette pièce
+avait disparu. Je suis bien aise que cela ait été utile au général
+Dupont; mais c'est une chose coupable que de servir l'un, en mettant
+l'autre dans le cas d'être accusé d'imprévoyance.]
+
+[44: Les lieues d'Espagne sont beaucoup plus fortes que celles de
+France.]
+
+[45: Le général Dupont assure n'avoir eu aucune nouvelle de ce
+mouvement: c'est donc à Dufour de l'expliquer.]
+
+[46: Andujar, Baylen et la Caroline sont distans entre eux d'une marche
+ordinaire de troupes.]
+
+[47: On prétend qu'on les employa à la garde de caissons contenant des
+objets particuliers qui étaient la propriété de quelques généraux.]
+
+[48: Vedel avait pris, au contraire, le régiment espagnol de Jaen: à la
+vérité, il avait reçu ordre de le rendre.]
+
+[49: M. de Villoutray était écuyer de l'empereur; il avait témoigné le
+désir de servir militairement, et on l'avait envoyé en Espagne.]
+
+[50: J'ai dit plus haut qu'après la bataille d'Eylau, l'empereur avait
+réclamé le secours d'un corps d'armée espagnol qui devait être mis à sa
+disposition par suite d'une stipulation antérieure avec Charles IV. Ce
+corps, après avoir traversé la France pour venir jusque sur l'Elbe, se
+trouvait dans les environs de Hambourg, lorsque les Anglais vinrent
+attaquer Copenhague et prendre la flotte danoise. Il fit partie des
+premières troupes que l'empereur fit marcher, sous le maréchal
+Bernadotte, au secours des Danois, et il était encore dans ces parages
+lorsque la révolution d Espagne commença. L'empereur, voyant la tournure
+qu'elle prenait, manda au maréchal Bernadotte de prendre garde que les
+Anglais n'embarquassent à l'improviste ce corps espagnol, commandé par
+le marquis de la Romana. Bernadotte répondit qu'il était en mesure, et
+qu'il garantissait les sentimens du marquis de la Romana. Cependant,
+huit jours après, il fut obligé de rendre compte que les Anglais étaient
+venus sur la côte et avaient embarqué le marquis de la Romana avec sept
+mille hommes de son corps d'armée, dont nous apprîmes bientôt après
+l'arrivée à la Corogne.
+
+Le reste devait être embarqué peu de jours après; mais on prit des
+mesures pour l'empêcher.]
+
+[51: J'ai su depuis le motif pour lequel M. Villoutray s'était fait
+escorter par une garde espagnole, et pourquoi il revenait à petites
+journées: c'est parce qu'il voyageait dans une calèche à lui, conduite
+par ses propres chevaux, et sa calèche était chargée d'objets non soumis
+à la visite. Ce sont les seuls qui aient été sauvés de tout le corps
+d'armée.]
+
+[52: On a vu, plus haut, que le général Junot avait dissous l'armée
+portugaise; l'empereur lui ordonna, depuis, de la réorganiser et de
+l'envoyer à Bayonne. Il en déserta une bonne moitié en chemin, et l'on
+forma du reste six beaux bataillons et un régiment de chasseurs à
+cheval; ils servirent avec l'armée française de manière à mériter sa
+confiance et son estime.]
+
+[53: Nous étions capitaines ensemble à l'armée du Rhin, et fûmes tous
+deux promus au grade de chef de bataillon à la même affaire, le second
+passage du Rhin, de vive force, où je commandai les troupes du premier
+débarquement qui prirent pied à la rive droite; depuis, Foy a suivi la
+fortune de Moreau, et moi celle de l'empereur.]
+
+[54: Il avait d'abord fait partir pour Naples le grand-duc de Berg, et,
+à son retour d'Erfurth, il fit partir la grande-duchesse, qui était
+restée de quelques semaines en arrière.]
+
+[55:
+ «Monsieur mon frère,
+
+«Mon ambassadeur à Paris m'apprend que V. M. L. se rend à Erfurth, où
+elle se rencontrera avec l'empereur Alexandre. Je saisis avec
+empressement l'occasion qui la rapproche de ma frontière, pour lui
+renouveler le témoignage de l'amitié et de la haute estime que je lui ai
+vouée, et j'envoie auprès d'elle mon lieutenant-général le baron de
+Vincent, pour vous porter, monsieur mon frère, l'assurance de ces
+sentimens invariables. Je me flatte que V. M. n'a jamais cessé d'en être
+convaincue, et que si de fausses représentations qu'on avait répandues
+sur les institutions intérieures organiques que j'ai établies dans ma
+monarchie lui ont laissé, pendant un moment, des doutes sur la
+persévérance de mes intentions, les explications que le comte de
+Metternich a présentées à ce sujet à son ministre les auront entièrement
+dissipées. Le baron de Vincent se trouve à même de confirmer à V. M. ces
+détails et d'y ajouter tous les éclaircissemens qu'elle pourra désirer.
+Je la prie de lui accorder la même bienveillance avec laquelle elle a
+bien voulu le recevoir à Paris et à Varsovie. Les nouvelles marques
+qu'elle lui en donnera me seront un gage non équivoque de l'entière
+réciprocité de ses sentimens, et elles mettront le sceau à cette entière
+confiance qui ne laissera rien à ajouter à la satisfaction mutuelle.
+
+«Veuillez agréer l'assurance de l'inaltérable attachement et de la
+considération avec laquelle je suis, monsieur mon frère,
+
+«De V. M. I. et R. le bon frère et ami.
+
+ «FRANÇOIS.»
+
+ Presbourg, le 18 septembre 1808.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du duc de Rovigo, pour servir
+à l'histoire de l'empereur Napoléon, Tome 3, by Duc de Rovigo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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