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+The Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les contemporains, deuxième série Études et portraits littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: April 25, 2007 [EBook #21215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
+
+JULES LEMAITRE
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
+
+DEUXIÈME SÉRIE
+
+Leconte de Lisle--José-Maria de Heredia
+Armand Silvestre--Anatole France--Le Père
+Monsabré M. Deschanel et le romantisme de Racine
+La comtesse Diane Francisque Sarcet--J.-J. Weiss--Alphonse Daudet
+Ferdinand Fabre
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+H. LECÈNE et H. OUDIN, ÉDITEURS
+
+17, Rue BONAPARTE, 17
+
+1886
+
+ * * * * *
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LECONTE DE LISLE
+JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
+ARMAND SILVESTRE
+ANATOLE FRANCE
+LE PÈRE MONSABRÉ
+M. DESCHANEL ET LE ROMANTISME DE RACINE
+LA COMTESSE DIANE
+SARAH BERNHARDT
+FRANCISQUE SARCEY
+J.-J. WEISS
+ALPHONSE DAUDET
+FERDINAND FABRE
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LECONTE DE LISLE[1]
+
+[Note 1: _Poèmes antiques_.--_Poèmes tragiques_.--_Poèmes
+barbares_, Lemerre]
+
+
+I
+
+Des vers d'une splendeur précise, une sérénité imperturbable, voilà ce
+qui frappe tout d'abord chez M. Leconte de Lisle. Au fond, il y a autre
+chose que nous verrons; mais cela est caché et ne se révèle qu'à ceux
+qui n'ont pas le cœur simple. C'est pourquoi il n'est peut-être pas de
+poète qui soit moins connu du public, ni plus sacré pour ses fidèles;
+qui ait moins de lecteurs, ni des lecteurs plus fanatiques. Ses vers
+intransigeants ne condescendent point aux faiblesses ni aux habitudes du
+troupeau, n'entrent point dans ses émotions, ne le bercent ni le
+secouent. «Leconte de Lisle? vous diront les plus renseignés; un grand
+poète sans doute! mais que nous veut-il avec ses poèmes indous,
+hébraïques, grecs et Scandinaves?
+
+Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec.
+
+Ni le sanscrit, ni le saxon.»
+
+«Leconte de Lisle, prononcera M. Homais, est complètement dépourvu de
+sensibilité. Je n'approuve pas, monsieur, que le poète s'isole et se
+désintéresse de son siècle. En a-t-il même le droit? Je me le demande.
+Au reste, j'ai peu lu cet auteur.--J'ai vu ses _Erynnies_ à l'_Odéon_,
+continue M. Homais avec un fin sourire; Clytemnestre s'appelait
+_Klutaïmnêstra_, et c'était fort ennuyeux.»
+
+D'autre part, interrogez les poètes, pas tous, mais les meilleurs
+d'entre les jeunes, et quelques curieux çà et là. Assurément ils ne vous
+diront point de mal de Victor Hugo, pour la raison qu'Allah est Allah;
+mais on sait que dans tous les temples il y a des saints plus
+amoureusement chômés que le titulaire du maître-autel; et je crois bien
+que parmi ces saints de chapelle M. Leconte de Lisle est le premier.
+C'est qu'il offre à ses dévots des œuvres parfaites, où les gens du
+métier trouvent un plaisir sans mélange: presque jamais un sentiment
+personnel au poète n'y éclate dont la sincérité, l'originalité ou
+l'expression puisse être contestée, qui semble, suivant les jours,
+insuffisant ou démesuré, ni qui détourne l'attention des mystères
+savants de la forme.
+
+
+II
+
+Lorsque André Chénier composait ses divins pastiches d'Homère et de
+Théocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant
+lui, non pas même les poètes de la Pléiade, qui ne comprenaient qu'à
+demi la pure antiquité et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il
+se détachait de lui-même et de son temps, s'éprenait tout naïvement des
+grâces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une âme
+grecque ou plutôt, mystérieux atavisme, retrouvait cette âme en lui. Or,
+cette neuve poésie où se reflètent exactement des poésies antérieures et
+où Chénier se complaisait ingénument, d'autres l'ont recommencée avec
+plus de parti pris et un art plus consommé. Notre siècle est curieux
+avec délices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de
+ressusciter l'âme des générations éteintes, et sa plus grande
+originalité consiste à pénétrer dans l'âme des autres siècles. De
+croyance propre, il n'en a guère. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il
+ait apporté dans la littérature, c'est, avec la curiosité, le doute de
+l'esprit se tournant en souffrance pour le cœur. Y a-t-il autre chose
+dans le romantisme que la mélancolie de René et l'amour de ce qu'on
+appellait en 1830 la couleur locale, c'est-à-dire le sens de l'histoire
+avivé par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux
+sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour à tour.
+Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race
+fatiguée et sans naïveté, il peut arriver qu'on en souffre, et ce
+malaise redouble l'ardeur de connaître et de sentir; il nous fait
+chercher l'oubli dans la curiosité croissante ou dans une sorte de
+sensualisme esthétique. Toute la poésie contemporaine est faite,
+semble-t-il, d'inquiétude morale et d'esprit critique mêlé de
+sensualité. L'inquiétude, vague avec les romantiques, s'est peu à peu
+précisée: une poésie philosophique en est sortie, et à la mélancolie
+d'Olympio ou de Jocelyn a succédé la mélancolie darwiniste. Le poète de
+la _Justice_[2] sait les raisons de sa tristesse. D'un autre côté,
+l'intelligence du passé et le goût de l'exotique ont engendré une longue
+et magnifique lignée de poèmes où revivent l'art, la pensée et la figure
+des temps disparus. La poésie de notre âge et de notre pays contient
+toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville,
+Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et
+sympathique, soit qu'elle déroule la légende des siècles, soit qu'elle
+s'éprenne de beauté grecque et païenne, soit qu'elle traduise et
+condense les splendides ou féroces imaginations religieuses qui ont ravi
+ou torturé l'humanité, soit enfin qu'elle exprime des sentiments
+modernes par des symboles antiques. À travers les différences de
+caractère ou de génie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette
+poésie immense et variée comme le monde et l'histoire: le culte du beau
+plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus
+exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-là
+soit le moins ému, qui s'est fait le poète des religions et qui s'est
+attaché aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfoncé
+au cœur des races.
+
+[Note 2: M. Sully Prudhomme.]
+
+
+III
+
+Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de
+le croire. Un petit poème indien ou gothique se peut ciseler sans
+émotion. Des élèves du maître, de jeunes et habiles ouvriers se sont
+donné ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera guère sous
+leurs vers éclatants d'autre passion que celle des contours rares et des
+belles rimes. Mais quand un poète s'est complu à évoquer la série
+presque complète des religions et des théologies, volontiers on
+s'enquiert des raisons d'une prédilection si constante. On se demande si
+le goût du pittoresque à outrance suffit à l'expliquer. Cette
+impassibilité qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien
+l'état naturel de l'âme de l'artiste. N'est-elle pas acquise? À quel
+prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des
+désillusions, des rébellions, tout un drame antérieur qui parfois gronde
+encore sous les rimes sereines? _Kaïn_ n'est-il donc qu'un magnifique
+exercice de rhétorique parnassienne? Relisez-le, de grâce, et vous
+verrez si l'âme triste, généreuse et insoumise du XIXe siècle n'y est
+pas tout entière. Non, l'auteur des _Nornes_, de _Baghavat_ et du
+_Corbeau_ n'est point un antiquaire désintéressé. S'il est un poète qui
+soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est
+lui. M. Leconte de Lisle, à peu près comme Gustave Flaubert, est un
+grand pessimiste et un grand impie réfugié dans la contemplation
+esthétique. Étudions de plus près ce révolté qui, pour goûter la paix,
+s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.
+
+Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre.
+Je sais bien qu'il vit à Paris, à peu près comme tout le monde, et je ne
+prétends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse
+pousser indéfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il
+passe des heures à regarder son nombril. Je le définis par ses livres,
+ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments
+singuliers où il vit sa vie de poète, aussi vraie que l'autre. On peut
+croire qu'il tient de la nature un dédain de l'émotion extérieure, un
+fonds de sérénité contemplative que sont venus renforcer l'art et le
+parti pris; et il est sans doute intéressant d'étudier chez lui
+l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la
+conscience inquiètes des hommes d'Occident.
+
+Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est né à l'île Bourbon et
+qu'il y a passé son enfance. Là mieux que chez nous, il put sentir
+l'énormité indomptable des forces naturelles et les lourds midis
+endormeurs de la conscience et de la volonté. Il connut la rêverie sans
+tendresse, le sentiment de notre impuissance à l'égard des choses, la
+soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et,
+en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans
+y chercher autre chose que leur beauté.
+
+Il vint à Paris. Après la fatalité inconsciente des choses, il rencontra
+la fatalité furieuse de l'égoïsme humain. Il eut des jours difficiles et
+souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mêlée des compétitions
+féroces une âme déjà touchée de la grave songerie orientale. Les forces
+inéluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimées dans la
+nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la société des
+hommes, mais franchement haïssables cette fois, visiblement hostiles et
+méchantes. L'enfant s'insurgea contre l'égoïsme nécessaire, mais hideux,
+contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et
+malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.
+
+Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie à deux fatalités: celle de
+ses passions et celle du monde extérieur. Elle lui apparut comme
+l'universelle tragédie du mal, comme le drame de la force sombre et
+douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggravé
+l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait données, par
+les religions qui avaient hanté son esprit malade, prêtant à ses dieux
+les passions dont il était agité. Il se dit alors que la vie est
+mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il
+fut séduit par le pittoresque et la variété plastique de l'histoire
+humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de
+nous faire oublier nos colères et nos douleurs. Il entra par l'étude
+dans les mœurs et dans l'esthétique des siècles morts; il démêla
+l'empreinte que les générations reçoivent de la terre, du climat et des
+ancêtres: et, comme il s'amusait à la logique de l'histoire, il en
+sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se
+développe a sa beauté pour qui en est spectateur sans en être victime;
+il eut des visions du passé si nettes, si sensibles et si grandioses
+qu'il leur pardonna de n'être pas consolantes. Enfin il comprit que, si
+tout le mal vient de l'action, l'action vient du désir inextinguible, de
+l'illusion du mieux, qui vit éternellement aux flancs de l'humanité,
+illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre
+enfin. Or, à quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les
+renonciations de quelques-uns ne l'éteindront pas. Qui sait d'ailleurs
+si elle ne va pas quelque part? si quelque progrès--lent, ah! combien
+lent!--ne s'élabore pas par elle à travers les âges? Alors, le cœur
+révolté contre l'Être, mais les yeux pleins du prestige de ses formes;
+indigné des monstruosités de l'histoire, mais désarmé par l'intérêt de
+son mécanisme et ébloui par la richesse de ses décors; soulevé contre le
+spectre des religions, mais apaisé par l'idée qu'un jour peut-être elles
+auront vécu; conspuant l'humanité et l'adorant à la fois, il alla
+prendre pour héros l'antique rebelle, le premier après Lucifer qui ait
+crié: _Non serviam_! rendit l'espoir au désespéré et le fit surgir comme
+un prophète sur la plus haute tour d'Hénokia, la cité cyclopéenne. Il
+mit dans ce poème ce qu'il avait de plus sincère en lui, la protestation
+obstinée contre le mal physique et moral, et aussi la sérénité de
+l'artiste paisiblement enivré de visions précises. Ce jour-là, M.
+Leconte de Lisle fit son chef-d'œuvre.
+
+
+IV
+
+ En la trentième année, au siècle de l'épreuve,
+ Étant captif parmi les cavaliers d'Assur,
+ Thogorma, le voyant, fils d'Élam, fils de Thur,
+ Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
+ À l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur,
+
+Il vit Hénokia, la cité des Géants. C'est le soir; ils rentrent dans la
+ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,
+
+ Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
+ Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
+
+Le tombeau de Kaïn est au sommet de la plus haute tour. Voilà qu'un
+ange, un cavalier, sort des ténèbres, traînant après lui et ameutant
+toutes les bêtes de la terre, et charge d'imprécations, au nom du
+Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kaïn se dresse dans son tombeau,
+impose silence au cavalier et aux bêtes; il se souvient, et raconte sa
+sombre histoire.
+
+ Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre;
+ Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.
+
+Il revoit l'Éden gardé par un Khéroub «chevelu de lumière». La nuit, il
+rôdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.
+
+ Ténèbres, répondez! Qu'Iavèh me réponde!
+ Je souffre, qu'ai-je fait?--Le Khéroub dit: Kaïn,
+ Iavèh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
+ Terrible.--Sombre esprit, le mal est dans le monde;
+ Oh! pourquoi suis-je né?--Tu le sauras demain.
+
+Pour le punir, Iavèh l'aveugle «le précipite dans le crime tendu», lui
+fait, dans un accès de fureur, tuer son frère, qu'il aimait pourtant.
+
+ Dors au fond du Schéol! Tout le sang de tes veines,
+ Ô préféré d'Héva, faible enfant que j'aimais,
+ Ce sang que je t'ai pris, je le saigne à jamais!
+ Dors, ne t'éveille plus! Moi, je crierai mes peines,
+ J'élèverai la voix vers Celui que je hais.
+
+Kaïn se vengera et il vengera les hommes. Quand «assouvi de son rêve»,
+Dieu voudra détruire la race humaine par le déluge, Kaïn la sauvera. Le
+poète (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de génie) veut que l'arche
+ait été construite malgré Jéhovah et que Kaïn, son Kaïn immortel et
+symbolique, l'ait empêchée de sombrer.--L'homme, continue le vengeur,
+couvrira de nouveau la terre, non plus indompté, mais lâche et servile.
+
+ Dans les siècles obscurs l'homme multiplié
+ Se précipitera sans halte ni refuge,
+ À ton spectre implacable horriblement lié.
+
+Mais un jour mon souffle redressera ta victime:
+
+ Tu lui diras: Adore! Elle répondra: Non!...
+
+ Afin d'exterminer le monde qui te nie,
+ Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
+ Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
+ Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
+ Près des bûchers hurlants le gouffre de l'Enfer;
+
+ Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,
+ Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
+ De l'holocauste offert demanderont le prix,
+ Surgissant devant eux de la cendre des justes,
+ Je les flagellerai d'un immortel mépris.
+
+ Je ressusciterai les cités submergées,
+ Et celles dont le sable a couvert les monceaux;
+ Dans leur lit écumeux j'enfermerai les eaux;
+ Et les petits enfants des nations vengées,
+ Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!
+
+ J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire.
+ Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas
+ Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
+ Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
+ Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!
+
+ Et ce sera mon jour! Et, d'étoile en étoile,
+ Le bienheureux Éden longuement regretté,
+ Verra renaître Abel sur mon cœur abrité;
+ Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile,
+ Tu t'anéantiras dans ta stérilité.
+
+Kaïn se tait. Alors le déluge éclate, et...
+
+ Quand le plus haut des pics eut bavé son écume,
+ Thogorma, fils d'Élam, d'épouvante blêmi,
+ Vit Kaïn le vengeur, l'immortel ennemi
+ D'Iavèh, qui marchait, sinistre, dans la brume,
+ Vers l'arche monstrueuse apparue à demi.
+
+Ce poème de _Kaïn_ traduit, sous une forme saisissante, un sentiment
+éternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profondément humain:
+n'est-ce point là justement la définition des chefs-d'œuvre? Ce que
+j'ai envie de dire pourra paraître un éloge démesuré: car le public n'a
+pas l'air de se douter, vraiment, que notre siècle finissant a de grands
+poètes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ingénus de M.
+Leconte de Lisle si son Kaïn leur rappelle le Prométhée d'Eschyle. Et
+Kaïn, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et
+de dire plus nettement ce qu'il espère. Kaïn est, si l'on veut, un
+Prométhée qui parle et sent comme Lucrèce, c'est-à-dire comme le plus
+jeune des poètes anciens.
+
+ Humana ante oculos foede cum vita jaceret
+ In terris, oppressa gravi sub Religione,
+ Quæ caput a coeli regionibus ostendebat,
+ Horribili super aspectu mortalibus instans,
+ Primum Graius homo mortales tollere contra
+ Est oculos ausus, primusque obsistere contra...
+
+Hénokia est aussi énorme que le Caucase. Mercure n'est pas plus lâche
+que le Cavalier, Kaïn vaut le _Graius homo_. Jamais blasphème n'est
+sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus
+triomphant depuis Lucrèce. Il y a dans le cri de Kaïn une âpreté plus
+superbe, s'il se peut, que celle du poète de la _Nature_, et une
+espérance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet,
+que celle du Titan voleur de feu.--La protestation du corps contre la
+douleur, du cœur contre l'injustice et de la raison contre
+l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente à mesure que
+l'industrie humaine combat la souffrance, que l'idée de justice passe
+dans les institutions et que la science entame les frontières de
+l'inconnu; comme si l'homme, moins éloigné de son idéal, en subissait
+plus invinciblement l'attraction et se précipitait vers lui d'un
+mouvement plus furieux. Au fond, la science et la poésie sont deux
+grandes insurgées, et les Satans et les Prométhées pullulent sous nos
+habits noirs. Il y a une volupté dans cet état d'insurrection, d'autant
+plus que le sens critique, véritable esprit du diable, ouvre un domaine
+spacieux et nouveau à l'imagination plastique et, en même temps que la
+joie de la révolte, nous donne celle de reconstruire et de contempler
+avec des yeux d'artiste l'immense tragédie humaine. Je trouve tout cela
+dans _Kaïn_, et c'est par là qu'il est si complètement moderne.--Sans
+parler davantage de l'âpre et généreuse pensée qui est au fond de cette
+belle histoire symbolique, le passé surgit aux regards de Thogorma avec
+une précision si poignante et dans un détail si arrêté qu'on n'y peut
+rien comparer, sinon les plus belles pages de _Salammbô_. Voyez la
+rentrée des Géants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes
+civilisations primitives vous apparaît dans un éclair. On songe au Ve
+livre de Lucrèce; puis on se dit qu'il y a là autre chose encore qu'une
+intuition de poète, que la science contemporaine, l'archéologie,
+l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles résurrections,
+et que, de toutes façons, un tel poème sonne glorieusement l'heure
+exacte où nous sommes.
+
+
+V
+
+_Kaïn_ est un poème non de désespoir, mais d'espoir violent né de
+l'intensité même du désir. Il marque une aspiration d'un jour, une
+involontaire concession du poète à «l'illusion qui fait de nous sa
+pâture»[3] et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne
+permet point à la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien naïf,
+le vieux Kaïn, et trop dupe de son bon cœur. Eh! oui, les dieux
+passeront, mais après? l'humanité en sera-t-elle plus heureuse? Le
+Runoïa n'a pas l'ingénuité du premier meurtrier.--Et ce sera ton heure,
+dit-il au Christ.
+
+[Note 3: Les _Spectres_.]
+
+ Et dans ton ciel mystique
+ Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique,
+ Laissant l'homme futur, indifférent et vieux,
+ Se coucher et dormir en blasphémant les dieux[4].
+
+[Note 4: Le _Runoïa_.]
+
+L'éternel cri: «Je souffre, qu'ai-je fait?» est une plainte d'enfant,
+stérile et vaine. Satan lui-même se demande à quoi bon.
+
+ Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité,
+ Et la fureur me pèse et le combat m'ennuie[5].
+
+[Note 5: La _Tristesse du diable_.]
+
+Et le poète, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux
+dernières profondeurs de la tristesse, jusqu'à la désespérance qui ne
+veut plus lutter. _Aux Morts_, le _Dernier souvenir_, les _Damnés_,
+_Fiat nox_, _In Excelsis_, la _Mort du soleil_, les _Spectres_, le _Vent
+froid de la nuit_, la _Dernière vision_, l'_Anathème_, _Solvet sæclum_,
+_Dies Iræ_, tous ces poèmes, prodigieux par la magnificence et la dureté
+des lamentations, ne sont que prières à la Mort, effusions noires vers
+le néant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:
+
+ Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.
+ À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir?
+
+ Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir
+ Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne[6].
+
+[Note 6: _Le Vent froid de la nuit_.]
+
+Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les
+retenir, et l'hymne lugubre se déroule à flots lents, si horriblement
+triste qu'auprès de cette tristesse-là celle de l'_Ecclésiaste_ est d'un
+enfant et celle de René est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du
+néant est contagieux ou si cet amour n'est pas le suprême mensonge et la
+dernière et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres;
+mais volontiers, séduit par le maléfice de ces admirables vers qui
+aspirent au néant en empruntant à l'Être de si belles images, on
+s'unirait, avec un désespoir voluptueux, à l'oraison du poète:
+
+ Et toi, divine Mort où tout rentre et s'efface,
+ Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;
+ Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.
+ Et rends-nous le repos que la vie a troublé[7]!
+
+[Note 7: _Dies iræ_.]
+
+«Fantaisie funèbre, dira-t-on, et même assez froide; car le vrai seul
+est aimable, disait Boileau, qui n'a point prévu cette poésie.» Mais
+est-on bien sûr que ce ne soit là qu'un amusement poétique? Je vous
+assure qu'à de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles.
+Parmi nos «minutes singulières», comme dit M. Taine (et ce sont surtout
+celles-là qui doivent intéresser les poètes), il y a des minutes de
+dégoût complet, de sincère renonciation à la vie, de pessimisme absolu
+et sans réserve. Il est certain qu'en dépit de ces minutes on continue
+de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient,
+s'ils étaient aussi sincères qu'ils le paraissent, se réfugier
+volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laissé
+mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette
+morne désespérance dont on ne peut nier la réalité paradoxale. On dit
+que la vie est mauvaise, on le croit et on l'éprouve; on sait la vanité
+de tout espoir et de toute révolte, sauf de la révolte radicale qui
+secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on
+sait tout cela, parce que c'est une espèce de volupté pour le roseau
+pensant de se savoir écrasé par l'univers fatal et que cette
+connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de
+vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme
+hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux
+mécomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement
+intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, à
+mesure qu'elles croissent, croît aussi notre orgueil. Le pire malheur
+n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de
+pâtir dans son corps et d'être déçu brutalement dans ses passions. Les
+tortures du pessimisme ou du doute peuvent être cruelles, mais moins
+qu'un membre coupé, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une
+personne aimée. Contre les tortures de la pensée on a le sentiment
+vivace de la puissance déployée à penser et aussi, le plus souvent, la
+protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne
+l'Être universel lui oppose son être particulier et prend davantage
+conscience de lui-même. «Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais
+conscient et irréductible, contre le monde entier.» C'est par là qu'on
+se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons
+d'accepter la vie. «Pourquoi je vis? par curiosité,» dit L'Angely. La
+curiosité de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attaché surtout
+aux manifestations extérieures de l'histoire et de la nature. Il
+reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief
+qui est à lui. N'ayez crainte: son imagination, après sa superbe, l'a
+sauvé du suicide; et le voici qui commence, à travers le temps et
+l'espace, la revue des apparences, œuvre de Mâya.
+
+
+VI
+
+Justement c'est l'Inde, éprise du néant, qui au début de son pèlerinage
+esthétique accueille et berce son âme désenchantée de l'action. Il est
+remarquable que la plus ancienne philosophie soit si complètement
+pessimiste et que l'homme, dès qu'il a su penser, ait condamné l'univers
+et renié la vie. Cela donne à réfléchir, d'autant plus que nous-mêmes,
+les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore
+inclinés vers la métaphysique vague et désolée où s'assoupissaient nos
+plus lointains ancêtres. De même que souvent dans le cerveau d'un homme
+renaissent au déclin de l'âge les songes et les croyances de ses jeunes
+années, ainsi l'humanité vieillissante refait le songe de sa jeunesse.
+Oui, c'est charmant d'être bouddhiste, et béni soit Çakia-Mouni! Sa
+philosophie n'est peut-être pas très claire: mais combien belle! Ce
+monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:
+il n'est que le rêve de Hâri. Et qu'est-ce que Hâri en dehors de son
+rêve? Il n'est pas très aisé de le savoir. Ce qui est certain, c'est
+qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive à se fondre dans sa
+béatitude par le détachement et la bonté inactive. Ce sont bien, en
+effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rêve
+poussé jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Certes, elles sont
+monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les
+belles divinités grecques elles font courir en nous le frisson du
+mystère. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs
+membres et l'absurdité de leur structure ne donnent point l'idée d'une
+personne et découragent l'anthropomorphisme où nous sommes enclins.
+Elles n'ont point de beauté ni, à proprement parler, de laideur mais des
+contours extravagants d'où l'harmonie est absente et qui, par une sorte
+d'indéfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plaît de voir
+quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux
+sens, mais telle que l'imagination la conçoit, contemplez le dieu Hâri,
+le principe suprême, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et
+toute horreur s'y trouvent réunies. Rien n'égale la précision des
+détails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux
+palmiers d'or ses vénérables cuisses; deux cygnes l'éventent de leurs
+ailes et un açvatha l'abrite de ses palmes; mais les _Védas_ bourdonnent
+sur ses lèvres, des forêts de bambous verdoient à ses reins, des lacs
+étincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui
+jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue délecte les
+sens en même temps que son immensité fatigue et dépasse le plus vaste
+essor du rêve et que son essence exerce la pensée jusqu'à l'engloutir et
+l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la
+grâce des mille vierges qui se baignent à ses pieds parmi les lotus et
+qu'il nous épouvante par le grincement des dents du géant pourpre qui à
+sa gauche broie et dévore l'univers; tandis que sa seule inertie est la
+source de l'Être, qu'il s'incarne dans les héros, que les sages rentrent
+dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne
+serait pas le Néant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas
+comprendre. Rien n'a de substance ni de réalité; toute chose est le rêve
+d'un rêve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur poème qu'il faut lire
+sous le poids d'un grand soleil, quand la tête se vide, quand la
+mémoire fuit, quand la volonté se dissout, quand on reçoit des objets
+voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pensée, quand on
+sent sur soi de tous côtés la molle pesée de la vie universelle et que
+le moi y résiste à peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la
+vie arrive à n'être plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne
+s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience
+pour souhaiter qu'elle s'évanouisse tout à fait, parce qu'alors il n'y
+aurait plus rien, plus même d'images, et que cela vaudrait mieux.
+
+Qui expliquera l'étrange plaisir qu'on prend parfois à désirer
+l'absorption du _moi_ dans l'être, c'est-à-dire à désirer le néant ou à
+croire qu'on le désire?--La perfection de la forme et la curiosité du
+fond suffiraient à faire goûter le poème de _Baghavat_; mais voulez-vous
+y trouver un charme poignant? Unissez-vous de cœur, cela est aisé, avec
+les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien
+ne sert à rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;
+et pénétrez-vous de cet hymne lugubre:
+
+ Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
+ Lamentation large et souffrance inconnue
+ Qui monte de la terre et roule dans la nue;
+ Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
+ Mais effacé toujours par le soupir humain.
+ Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde,
+ Plus forte que les bruits innombrables du monde,
+ Cri de l'âme, sanglot du cœur supplicié,
+ Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié?
+ Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
+ Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
+ Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir,
+ Et, sans borner jamais l'impossible désir,
+ Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève,
+ N'embrasse l'infini qu'en un sublime rêve!...
+ Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi?
+
+Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mère morte,
+Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La
+déesse Ganga les entend et leur dit d'aller à Baghavat. Ils se lèvent,
+gravissent la divine montagne où siège Baghavat et, sortant de
+l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent à
+l'Essence première.
+
+Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est
+sûr que la vie est foncièrement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle
+semble douce à certaines heures et que les passions nous enivrent
+délicieusement avant de nous meurtrir.--_Çunacépa_ est un acheminement
+vers une philosophie moins hostile à l'illusion et à l'action. Le fils
+du Richi, qui doit, à peu près comme Iphigénie, être immolé pour expier
+la faute du roi Maharadjah, aime Çanta et ne veut pas mourir, et Çanta
+ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascète
+Viçvaméthra. Si desséché qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit
+enfoncé dans le _nirvâna_, le solitaire, «rêvant comme un dieu fait d'un
+bloc sec et rude», sent à leur voix suppliante remuer en lui quelque
+chose d'humain et «entend chanter l'oiseau de ses jeunes années». Il
+révèle à Çunacépa qu'il échappera à la mort en récitant sept fois
+l'hymne sacré d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un étalon
+prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes
+rêvent, et que la vision s'évanouisse dans leurs yeux fixes, le
+sentiment dans leur cœur et la pensée dans leur cerveau! Le sang de la
+jeunesse sera toujours prompt à la duperie de Mâya. Rien n'est meilleur
+que l'amour du néant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et
+c'est pourquoi le monde dure encore.
+
+
+VII
+
+Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de
+Lisle finit par délaisser les mornes buveurs de l'eau sacrée du Gange.
+Le goût de l'action se réveille sous un ciel moins accablant qui permet
+la lutte, et le sens de la beauté vit et se développe dans une nature
+aux contours harmonieux et modérés, dans une lumière qui réjouit et
+n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la
+vanité de toutes choses ont suivi l'humanité dans ses immigrations vers
+l'Occident. Longtemps, sous la sérénité de la forme, la poésie grecque a
+caché de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de
+n'être pas né ou de vivre peu[8]. Les larmes orientales de Xerxès,
+Hérodote les a pleurées. «Il m'est venu une pitié au cœur, dit le roi,
+ayant calculé combien est brève toute existence humaine, puisque de
+tous ceux-là, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.--Ce
+n'est pas là, répond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus
+déplorable; car, malgré sa brièveté, il n'est point d'homme tellement
+heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhaité, non une
+fois, mais souvent, de mourir plutôt que de vivre. Cette vie si courte,
+les maladies qui la troublent, les calamités qui surviennent la font
+paraître longue. Ainsi la mort, à cause de l'amertume de la vie, est
+pour l'homme le refuge le plus désirable, et la divinité qui nous fait
+goûter quelque douceur à vivre s'en montre aussitôt
+jalouse[9].»--Prométhée, l'Orestie, Œdipe roi nous montrent l'homme
+instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit
+lui être envoyées par les dieux: Sua cuique deus fit dira
+cupido[10].--«Chère fille, dit Priam à Hélène, à mes yeux tu n'es
+point coupable, mais les dieux[11].» Voyez aussi la Phèdre
+d'Euripide.--Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime
+l'action, même quand il la sait inutile et décevante. «Laissons ces
+discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la
+décris[12].» Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui
+n'était pas toujours clémente, les longues luttes entre Pélasges,
+Hellènes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels
+dont plusieurs de leurs mythes ont conservé le souvenir, avaient fait
+aux Grecs une âme à la fois active et résignée, où le plaisir de vivre
+et d'agir se tempérait par instants de mélancolie fataliste. Après
+Marathon et Salamine, une sorte de joie héroïque les transporte, et leur
+génie s'épanouit en œuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient
+cessé de croire à la Moïra invincible; mais peut-être est-elle
+intelligente: elle leur a laissé faire de si grandes choses! Surtout ils
+adorent la beauté et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la
+parole ou par les contours ils ont traduit les énergies de la Nature et
+celles du corps et de l'âme sous une forme qui les glorifie sans les
+altérer, où la plénitude et la spontanéité de l'impression produisent la
+grâce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie même, qui les
+exerçait tout entiers, était comme une œuvre d'art dont ils
+s'enchantaient. Vraiment ils ont dû être heureux. Leur existence n'avait
+point de vide où se pût introduire le désespoir. Ils vivaient sous le
+destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de
+vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'être hommes; ils
+connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient
+vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la
+révolte contre ce qui est n'étaient chez eux que des sentiments
+passagers; leur activité les sauvait de tout. Si la passion est fatale,
+elle ne va pas sans volupté. Si l'homme est opprimé par quelque chose
+de plus fort que lui, la résistance est bonne, fût-elle sans succès. La
+palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathénées leur étaient de
+suffisantes raisons de consentir à voir la lumière et empêchaient la
+maladie métaphysique de devenir jamais mortelle à ce peuple subtil. Plus
+tard, quand ils eurent perdu la liberté, à Alexandrie, en Sicile, ils se
+consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels
+de leur religion naturaliste et par des rêves de vie pastorale dans la
+campagne divinisée.
+
+[Note 8: _Œdipe à Colone_.]
+
+[Note 9: Polymnie, 46.]
+
+[Note 10: Énéide, IX.]
+
+[Note 11: Iliade, III.]
+
+[Note 12: Hérodote, Polymnie, 47.]
+
+Or la sérénité de leur fatalisme, de leurs révoltes et de leurs joies,
+et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux poèmes de M.
+Leconte de Lisle. Il a passionnément aimé ces amants de la vie et de la
+beauté.--Nous sommes loin de Hâri formidable et inintelligible. Salut,
+dit le poète à Vénus de Milo,
+
+ Salut! à ton aspect le cœur se précipite;
+ Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs;
+ Tu marches fière et nue, et le monde palpite,
+ Et le monde est à toi, déesse aux larges flancs!
+
+Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses
+viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme
+imite d'assez près les tragédies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hélène
+amante de Pâris, et d'Oreste vengeur de son père et meurtrier de sa
+mère. Mais aussitôt surgissent les rebelles, chers au poète de _Kaïn_:
+c'est Khirôn puni pour avoir rêvé des dieux meilleurs que ceux de
+l'Olympe; c'est Niobé, fidèle aux Titans vaincus, qui auront leur jour
+et qui rétabliront le règne de la Justice.--Enfin, il se repose de ces
+graves histoires dans l'adoration de la beauté physique. Viennent alors
+les idylles, _Glaucé_, _Klytie_, _Kléariste_, la _Source_, etc., songes
+d'amour enchanté, tout près de la nature, pleins d'images ravissantes,
+presque sans pensée. Dirai-je qu'il manque à ces églogues, pour être
+entièrement grecques, le «je ne sais quoi» que Chénier seul a connu par
+un extraordinaire privilège? M. Leconte de Lisle a peu de naïveté, et il
+serait naïf de s'en étonner ou de s'en plaindre.
+
+
+VIII
+
+Mais la Grèce était trop petite pour contenir toute la race humaine, et
+c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord,
+s'avançait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus
+robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur
+soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux régions du
+brouillard et de l'hiver.
+
+ Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,
+ L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,
+ Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants;
+ Au passage entaillant le granit de ses armes,
+ Rougissant les déserts de mille pieds sanglants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Une mer apparut, aux hurlements sauvages....
+ Et cette mer semblait la gardienne des mondes
+ Défendus aux vivants, d'où nul n'est revenu;
+ Mais, l'âme par delà l'horizon morne et nu,
+ De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,
+ La foule des Kimris vogua vers l'inconnu[13].
+
+[Note 13: Le _Massacre de Mona_.]
+
+Arrivés au terme de leur énergique pèlerinage, ils eurent à lutter
+contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanité les
+condamnait à l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient
+aux rêves vagues et brumeux. Aussi éloignés de la sérénité grecque que
+de l'inertie orientale, leur activité est aventureuse et farouche, leur
+mythologie féroce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponnée à la
+vie. Et cette vie n'est que massacres, expéditions de pirates, combats
+obstinés contre les éléments et contre les hommes, furieuses orgies avec
+de sombres retours sur soi et des mélancolies confuses. Mais le plaisir
+qu'ils prennent au déploiement des forces brutales et leur intelligence
+bornée les préservent des désespoirs métaphysiques. Ce que sont les
+passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la _Mort
+de Sigurd_, l'_Épée d'Angantyr_, le _Cœur d'Hialmar_, etc. Il dit leur
+fierté, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs
+fêtes, leurs mystérieuses assemblées, leur attente d'un paradis
+guerrier, sensuel et grave. La _Légende des Nornes_ déploie leur
+théogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des géants, qui
+sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des
+Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge
+déluge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki,
+le dernier-né d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux
+du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder;
+puis la suprême révolte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et
+la fin misérable du monde.--La pensée de l'au delà hantait ces hommes du
+Nord dans l'intervalle des tueries: ils étaient tout prêts pour le
+christianisme et devaient le prendre terriblement au sérieux. On se
+rappelle le discours d'un chef saxon à ses compagnons d'armes, dans
+Augustin Thierry. Seuls, les prêtres et les bardes, soit orgueil
+sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres
+théogonies ou que leurs dieux désertés leur deviennent plus chers,
+résistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux
+du beau jeune homme inspiré qui, tour à tour, lui parle divinement du
+Christ et le menace sauvagement de l'enfer[14]; et les prêtres et les
+vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chrétien Murdoch,
+un farouche apôtre[15].
+
+[Note 14: Le _Barde de Temrah_.]
+
+[Note 15: Le _Massacre de Monah_.]
+
+Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point
+dépouillé leurs mœurs barbares ni leur facilité à tuer et à mourir.
+Sans doute, ils ne sont point fermés à la douceur de Jésus; on les fera
+pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables,
+et leur charité est d'une espèce étrange et s'exerce surtout en vue de
+l'autre monde. Attachés à la terre par leur corps robuste plein de
+désirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsédés par la pensée de
+l'invisible, par le désir de la cité d'en haut; ils ne la conçoivent pas
+d'ailleurs d'une façon beaucoup plus raffinée que leurs aïeux ne
+faisaient le paradis d'Odin.--Les Indous, émus par la souffrance
+universelle, pratiquaient une charité purement terrestre, épanchaient
+sur leurs frères une immense pitié; on ne peut dire qu'ils aient
+sacrifié cette vie à une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la
+mort ou de l'extase, c'était l'anéantissement de la personnalité. Quant
+aux Grecs, ils s'occupaient médiocrement de l'avenir de l'homme par delà
+la tombe et pensaient que cette vie peut être à elle-même son propre
+but. Mais l'homme du moyen âge, si fort qu'il mange et qu'il boive,
+qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, où
+sa lourde chair s'enfonce, à l'idée plus ou moins présente, mais
+rarement effacée, du ciel et de l'enfer. Aussi, même chez les meilleurs,
+si la charité vient des entrailles, toujours il s'y mêle une
+arrière-pensée surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce
+n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils
+voient en eux des âmes appelées au salut éternel et qu'en s'occupant de
+ces âmes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de
+l'enveloppe charnelle de leurs frères qu'ils ont souci.--Terrible
+charité que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle
+a pu son armée de pauvres; quand elle n'a plus rien à leur donner, elle
+leur donne le ciel.
+
+ Il fallait en finir. La dame résolut
+ De délivrer les siens en faisant leur salut;
+ Car en charité vraie elle était toujours riche.
+
+Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu
+commencer par là).
+
+ J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets à Dieu,
+ Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume[16]!
+
+[Note 16: _Un acte de charité_.]
+
+Contre les pécheurs endurcis, surtout contre les hérétiques et les
+mécréants, les saints du moyen âge éclatent en effroyables colères. Ils
+prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices,
+et le salut de leurs frères pour y employer les bûchers. Quand ils s'en
+tiennent aux imprécations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs
+fureurs semblent redoublées par je ne sais quel dépit jaloux de voir les
+futurs damnés jouir du moins, en attendant la géhenne, de leurs plaisirs
+coupables, dont les élus sont sevrés. Voyez les _Paraboles de dom Guy_,
+truculente enluminure des sept péchés capitaux incarnés dans les grands
+pécheurs du siècle, poème de foi implacable, imagination d'un Dante qui
+serait moine et qui n'aurait point de Béatrix.
+
+On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aimé le bouddhisme et
+l'hellénisme, hait le moyen âge et son christianisme cruel et mystique.
+Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pensée du
+surnaturel dans une société à demi barbare: l'exaltation inhumaine des
+solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil
+des papes foulant les princes[19]; bref, l'idée de l'enfer subie ou
+exploitée au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant
+sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bonté et la joie,
+effarant les justes et les faisant aussi durs que les damnés. Mais, en
+même temps, cette époque singulière lui plaît et le retient par le
+spectacle des plus violentes passions que l'humanité ait éprouvées, par
+la puissance de sa vie tour à tour fouettée d'appétits grossiers et
+pendue à l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son
+existence extérieure, par son art maladif et grandiose à qui l'obsession
+du surnaturel a donné quelque chose de disproportionné et de sublime. On
+comprend que le moyen âge féroce, misérable et éblouissant, ait arrêté
+un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire.
+Et même il y est revenu. Voilà longtemps qu'on nous annonce les _États
+du diable_ et les _Croisades et Jacqueries_ et quelques morceaux en ont
+paru, qui font regretter son peu de hâte à nous livrer les autres.
+
+[Note 17: Les _Ascètes_.]
+
+[Note 18: L'_Agonie d'un saint_.]
+
+[Note 19: Les _Deux glaives_.]
+
+_Néférou-Ra_ nous découvre un coin de l'antique Égypte. La _Vigne de
+Naboth_, _Nurmahal_, le _Conseil du Fakir_, _Djiham-Ara_, c'est la
+Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen âge et
+la légende du Cid sont évoquées avec brutalité dans l'_Accident de don
+Inigo_, la _Fête du comte_ et _Dona Ximena_. Je ne dirai rien de ces
+poèmes, sinon qu'ils partent de la même inspiration que ceux dont j'ai
+parlé et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insisté que sur les
+parties principales de l'œuvre de M. Leconte de Lisle, sur les poèmes
+que l'on peut grouper et qui reproduisent les époques et les pays où il
+s'est longtemps complu. Et ces poèmes, j'ai moins cherché à les analyser
+et à les juger qu'à rendre l'impression qu'ils donnent.
+
+
+IX
+
+Cette impression est différente, sur des sujets quelquefois semblables,
+de celle qui se dégage de la _Légende des Siècles_. Victor Hugo écrit
+l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanité. Il
+déroule cette histoire en une série de petites épopées lyriques, avec
+des surprises, des coups de théâtre, des explosions d'amour ou
+d'indignation, des vers immenses faits pour être clamés sur quelque
+promontoire, par un grand vent, dans les crépuscules.--Où Victor Hugo
+cherche des drames et montre le progrès de l'idée de justice, M. Leconte
+de Lisle ne voit que des spectacles étranges et saisissants, qu'il
+reproduit avec une science consommée, sans que son émotion intervienne.
+On le lui a beaucoup reproché. Assurément, chaque lecteur est juge du
+plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais
+populaire; mais on ne peut nier que les sociétés primitives, l'Inde, la
+Grèce, le monde celtique et celui du moyen âge ne revivent dans les
+grandes pages du poète avec leurs mœurs et leur pensée religieuse. Il
+n'est pas impossible de s'intéresser à ces évocations, encore que le
+magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination
+et satisfont le sens critique. Ces poèmes sont dignes du siècle de
+l'histoire.
+
+Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les âges avec l'œil de
+Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutôt du même regard que ce corbeau
+positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures à
+l'abbé Sérapion:
+
+ Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme
+ Sûr de se réveiller après le dernier somme;
+ Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers
+ Qui n'allaient point de vie à trépas volontiers.
+ À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure,
+ De sortir promptement de leur noire demeure.
+ En outre, sachez-le, j'en ai mangé beaucoup,
+ Et leur âme avec eux, maître, du même coup.
+
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+
+ Ah! ah! les blêmes chairs des races égorgées,
+ De corbeaux, de vautours et d'aigles assiégées,
+ Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
+ Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.
+
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+
+ Hélas! je crois, seigneur, en y réfléchissant,
+ Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,
+ Comme moi le désir de sa chair vive ou morte.
+ C'est un goût naturel qui tous deux nous emporte
+ Vers l'accomplissement de notre double vœu.
+ Le diable n'y peut rien, maître, non plus que Dieu,
+ Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,
+ Les choses de la mort que celles de la vie[20].
+
+[Note 20: Le _Corbeau_.]
+
+Les Poèmes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue à
+vol de corbeau, la bête étant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose
+très réjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans
+le récit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprimée, dans
+presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde à
+peu près comme Kaïn. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait
+être responsable, il élève, sous une forme moins trafique, la
+protestation du premier Révolté; mais il n'a point son espérance vivace,
+et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprète plus fidèle de la
+pensée du poète.
+
+
+X
+
+Le même pessimisme et, comme conséquence, le même parti pris de ne
+peindre que l'extérieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous
+appartiennent à l'Orient ou même à la région des tropiques et flambent
+crûment sous le soleil vertical. Le choix du poète s'explique: de même
+qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plaît pas de voir
+la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des
+campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son maître le plus direct,
+qui avait fait dire à la Nature dans un langage superbe:
+
+ Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
+ À côté des fourmis, les populations;
+ Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
+ J'ignore en les portant les noms des nations.
+ On me dit une mère et je suis une tombe.
+ Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
+ Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].
+
+[Note 21: La _Maison du berger_.]
+
+Ainsi M. Leconte de Lisle:
+
+ Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
+ L'illusion t'enserre et ta surface ment:
+ Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
+ Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].
+
+[Note 22: La _Ravine Saint-Gilles_.]
+
+La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit,
+qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des
+coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait
+intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les
+peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure,
+fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que
+celle de chez nous.--C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme
+que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait,
+sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un
+enchantement des yeux par où le cœur n'est point sollicité. La lumière
+excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation
+exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des
+oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse
+ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme,
+une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore
+semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche
+qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans
+rêver et sans que l'œil puisse se reposer dans le vague,--voilà de quoi
+se composent ces poèmes, aussi _barbares_ vraiment que les autres[23].
+C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le
+poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun
+ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à
+des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où
+tout est images et où toutes les images sont au premier plan et
+fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois
+seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus
+pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis
+prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si
+simples, du _Manchy_ et la fin de la _Fontaine aux lianes_.
+
+[Note 23: La _Fontaine aux lianes_; la _Ravine Saint-Gilles_; les
+_Éléphants_; la _Forêt vierge_; la _Panthère noire_; le _Jaguar_;
+_Midi_, etc.]
+
+Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui
+arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi
+le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les
+dernières strophes des _Clairs de lune_, délicieuse comme dans la
+_Bernica_, sublime comme dans le _Sommeil du Condor_,--_l'Effet de
+lune_, et surtout les _Hurleurs_ nous la montrent pleine de désespoirs
+et d'épouvantements.
+
+Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans
+les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que
+j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression
+du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie
+même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de
+Viçvaméthra, l'_Anathème_ et le _Solvet soeclum_ m'accompagnent, quoi
+que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu
+contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y
+laisse prendre.--La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe
+ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point,
+ils n'ont pas commerce d'amour,--car elle n'est ni consciente ni juste,
+et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une
+âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un
+refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la
+traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le
+consoler; et cette consolation est sans duperie.
+
+
+XI
+
+La forme des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes barbares_, on a pu le
+remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne
+voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas
+de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de
+la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à
+l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et
+des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert
+qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.--La versification, par
+sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme.
+Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme
+souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là
+de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre
+des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la
+moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents
+de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très
+aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:
+rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes,
+qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent
+faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent
+singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de
+cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance
+des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux
+rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout
+dans les _Poèmes barbares_, et souvent d'une rareté à ravir les gens du
+métier (voyez en particulier les _Paraboles de don Guy_, le Conseil _du
+Fakir_ et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M.
+Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans
+le rythme--et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie
+de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les
+dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu
+monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon
+d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.
+
+Ainsi se tiennent les éléments de l'œuvre de M. Leconte de Lisle le
+choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un
+pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte
+contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment
+douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui
+se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature
+pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du
+poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un
+spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en
+faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi
+humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute
+émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de
+la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de
+la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des mœurs et des
+civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur
+prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme
+fait le poète tragique, une part de son cœur, si bien que leurs
+discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste
+étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants;
+se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie
+singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par
+les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la
+«nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et
+de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout
+cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde:
+savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en
+est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et
+qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments
+éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le
+désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et
+du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la
+forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et
+qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de
+haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature
+ou les actions des hommes?
+
+Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le
+produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme
+est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes
+bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de
+Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal
+universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la
+protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi
+qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume
+intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est
+oublié lorsqu'on atteint aux _templa serena_. Le mépris des émotions
+vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un
+orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se
+rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains
+moments.--L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle,
+une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri
+de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé
+que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De
+là, pour les initiés, l'attrait puissant des _Poèmes antiques_ et des
+_Poèmes barbares_.
+
+C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas;
+
+mais il est des heures où les _Harmonies_, les _Contemplations_ et les
+_Nuits_ ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver
+que Lamartine fait _gnan-gnan_, que Hugo fait _boum-boum_, et que les
+cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se
+plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand
+Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop
+d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant
+la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans
+apaisés.
+
+
+
+
+JOSÉ-MARIA DE HEREDIA[24]
+
+
+Une première originalité de M. José-Maria de Heredia, c'est d'être à la
+fois presque inédit et presque célèbre.
+
+[Note 24: Le _Parnasse contemporain_, 1866, 1869, 1876
+(Lemerre).--_Revue des Deux Mondes_, 15 mai et 1er novembre
+1888.--_Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne_, par
+le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes
+(Lemerre).--Sonnets inédits.]
+
+Au temps déjà lointain où j'apprenais l'histoire de la littérature
+française sur les bancs du collège, un nom m'avait frappé parmi ceux des
+poètes de la Pléiade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le poète qui
+portait ce nom harmonieux et fleuri avait dû être quelque cavalier
+merveilleusement élégant et fier, et qu'il avait dû écrire des vers plus
+beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et
+d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses _Erreurs
+amoureuses_, ma déception fut grande: pourtant je continuai d'aimer
+Ponthus pour le noble esprit qui paraît çà et là dans ses méchants vers
+et surtout pour la sonorité de son nom.
+
+Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. José-Maria de Heredia
+l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du
+public: un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à
+ses lecteurs le même mécompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses
+_Trophées_, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on
+reconnaîtra dans ses sonnets le suprême épanouissement, sous la forme
+littéraire, d'un sang héroïque et aventureux. Et nous lui dirons tous
+avec Théophile Gautier:
+
+--Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et
+parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins
+héraldiques.
+
+
+I
+
+Ce qui distingue et ce qui honore les poètes de la seconde génération
+romantique et plus encore ceux de la troisième, ceux qu'on a appelés les
+Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection
+absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l'à peu près, sans
+compter les innombrables solécismes; dans Victor Hugo, bien des
+redondances et des obscurités; dans Musset, bien des négligences et
+parfois un trop grand mépris de la technique de son art. Ils avaient du
+génie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherché une forme
+plus serrée; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier,
+Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai
+maître des Parnassiens, le culte de la forme poétique se fait plus
+attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur
+soi et qu'après s'être épandu il se resserre pour exprimer en des
+œuvres plus travaillées et plus précises ses sentiments essentiels,
+affinés et développés par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues
+trop générales est presque toujours sujette à caution; mais, de même que
+la poésie un peu débordante et confuse de la Renaissance païenne s'est
+comme épurée et calmée au XVIIe siècle (à partir de Malherbe), ne
+pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle
+aussi, un monde d'idées et de sentiments nouveaux, est arrivée, dans la
+seconde moitié de ce siècle, à la pleine conscience d'elle-même et, plus
+réfléchie, s'est éprise d'une perfection plus étroite? La différence,
+c'est que nos poètes classiques l'ont évidemment emporté sur ceux de
+l'âge précédent, au lieu que l'on peut douter encore que les poètes
+issus du romantisme aient égalé les trois grands initiateurs, Lamartine,
+Hugo et Musset. Mais enfin, à considérer l'histoire de très haut, nous
+avons dans les deux cas une poésie neuve, sortie d'un grand mouvement
+d'idées, qui peu à peu substitue à l'inspiration un art plus conscient
+et moins spontané.
+
+C'est ainsi qu'à la mélancolie diffuse des _Méditations_ succède la
+tristesse analytique de la _Vie intérieure_; à l'amour selon Musset,
+l'amour selon Baudelaire; à la métaphysique rudimentaire de Victor Hugo,
+la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et
+c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se précisant dans
+les _Poèmes antiques_ et les _Poèmes barbares_ et, puisque j'ai à parler
+de lui, dans les sonnets de José-Maria de Heredia. On l'a souvent
+remarqué: la littérature a été prise, un peu après 1850, d'un grand
+désir d'exactitude et de vérité, et les poètes parnassiens obéissaient,
+sans s'en douter, au même sentiment que Dumas fils dans ses premières
+pièces, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premières études
+critiques.
+
+Mais le souci de perfection et le besoin de beauté qui hantaient les
+Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute école
+nouvelle est intransigeante), les conduire à préférer la poésie
+impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui
+demande ses tableaux à l'histoire et à la légende ou qui reproduit les
+symboles par lesquels l'humanité passée s'est représenté l'univers.
+Cette poésie est, en effet, la seule où la forme soit vraiment tout, où
+l'on soit sûr, si on est séduit, de ne pas céder à un autre attrait que
+celui des belles images évoquées par des mots harmonieux. Les rêveries
+de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables,
+et Musset et Lamartine ne sont poètes que pour les avoir exprimées de la
+façon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce
+qui, dans la beauté totale de quelques-uns de leurs vers, revient au
+sentiment et ce qui revient à la forme. La valeur morale de certaines
+émotions, la noblesse de certaines pensées peuvent faire illusion: or ni
+la tendresse ni l'éloquence ne sont proprement poésie. Pour Dieu! que le
+poète se garde d'être trop touchant ou de faire paraître un trop bon
+cœur! car cela est à la portée de tout le monde et je me demanderai si
+c'est à la beauté de ses vers que je suis sensible, ou à la beauté de
+son âme. C'est donc par un excès de loyauté et de délicatesse artistique
+que les Parnassiens se déclaraient impassibles, ne voulaient exprimer
+que la beauté des contours et des couleurs ou les rêves et les
+sentiments des hommes disparus. Et à ce scrupule de poètes
+irréprochables se mêlait naturellement un orgueil aristocratique, la
+fierté et peut-être aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la
+langue des dieux aucune émotion vulgaire, de se confiner dans des
+impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles à la foule.
+
+
+II
+
+Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de
+Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que
+presque tous étaient profondément tristes, le sentiment que M.
+José-Maria de Heredia exprimait de préférence, c'était je ne sais quelle
+joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et
+l'histoire magnifiées et glorifiées. En cela il se rencontrait avec M.
+Théodore de Banville; mais ce qui peut-être le distinguait entre tous,
+c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il
+joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont
+la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelassent en quelque façon
+nos écrivains classiques. Il rêvait d'enfermer un monde d'images dans un
+petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes
+d'un dieu dans de petites coupes bien ciselées. Dès lors la forme du
+sonnet, qui exige la sobriété et commande presque la perfection, qui n'a
+pas le droit d'être plus ou moins bon, mais qui doit être superbe ou
+exquis sous peine de n'être pas, s'imposait à M. José-Maria de Heredia.
+Et, en effet, il n'a guère écrit que des sonnets, et il est assurément,
+avec le poète des _Épreuves_ et dans un genre très différent, le premier
+de nos sonnettistes.
+
+Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté
+s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M.
+de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont
+la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des
+compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est
+passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit
+au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et
+Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de
+droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait
+ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il
+tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la
+grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et
+l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les
+veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues
+ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il
+a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui
+étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par
+surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination
+du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le
+lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et
+plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent
+vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit
+plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.
+
+
+III
+
+Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais
+qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des
+combinaisons savantes, subtiles, compliquées, avec des artifices et des
+dessous qu'on ne soupçonne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une
+longue préparation, et que le poète a vécu des mois dans le pays, dans
+le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux
+tercets ressuscitent. Chacun d'eux résume à la fois beaucoup de science
+et beaucoup de rêve. Tel sonnet renferme toute la beauté d'un mythe,
+tout l'esprit d'une époque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le
+Japon vu par l'extérieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans
+ce _quadro_ divertissant:
+
+ LE SAMOURAÏ.
+
+ D'un doigt distrait frôlant la sonore bîva,
+ À travers les bambous tressés en fine latte,
+ Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate,
+ S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
+
+ C'est lui; sabres au flanc, l'éventail haut, il va.
+ La cordelière rouge et le gland écarlate
+ Coupent l'armure sombre, et sur l'épaule éclate
+ Le blason de Hizen et de Tokungawa.
+
+ Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
+ Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.
+ Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
+
+ Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque
+ Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
+ Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.
+
+Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des
+_Conquérants_ n'est-il pas large comme une épopée, et n'éveille-t-il pas
+une vision complète de la plus grande aventure des temps modernes?
+
+ Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
+ Fatigués de porter leurs misères hautaines,
+ De Palas de Moguer, routiers et capitaines
+ Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.
+
+ Ils allaient conquérir le fabuleux métal
+ Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
+ Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
+ Aux bords mystérieux du monde occidental.
+
+ Chaque soir espérant des lendemains épiques,
+ L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
+ Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
+
+ Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
+ Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
+ Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
+
+Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a été choisi ni placé
+au hasard. M. de Heredia possède, à un plus haut degré peut-être
+qu'aucun autre poète, le don de saisir, entre les images, les idées, les
+sentiments--et le son des mots, la musique des syllabes, de mystérieuses
+et sûres harmonies. Pour lui, évidemment, chaque sonnet a ses rimes
+nécessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de
+trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du _Vieil orfèvre_:
+
+ Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise,
+ Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
+ J'ai serti le rubis, la perle et le béryl,
+ Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.
+
+ Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise,
+ J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril,
+ Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,
+ Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
+
+ J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer
+ Et, dans le vain orgueil de ces œuvres d'Enfer,
+ Aventuré ma part de l'éternelle Vie.
+
+ Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,
+ Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
+ Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
+
+Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le
+poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots
+qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre
+et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte,
+en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i
+devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et
+fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en _rie_ (_pierrerie_,
+_fleurie_, _orfèvrerie_) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que
+la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (_frise_,
+_irise_) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal!
+Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement
+pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne
+démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du
+sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.
+
+
+IV
+
+Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a
+guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en
+quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques
+paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à
+l'heure, ou encore cet admirable _Récif de corail_ que je ne puis me
+tenir de citer:
+
+ Le soleil, sous la mer, mystérieuse aurore,
+ Éclaire la forêt des coraux abyssins
+ Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
+ La bête épanouie et la vivante flore.
+
+ Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
+ Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
+ Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
+ Le fond vermiculé du pâle madrépore.
+
+ De sa splendide écaille éteignant les émaux,
+ Un grand poisson navigue à travers les rameaux.
+ Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.
+
+ Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,
+ Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,
+ Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
+
+Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien
+significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination
+propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce
+poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de
+chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de
+diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici
+est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé:
+_Blason céleste_.
+
+ J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour émail,
+ Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
+ À l'Occident, où l'œil s'éblouit à les suivre,
+ Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.
+
+ Pour cimier, pour support, l'héraldique bétail,
+ Licorne, léopard, alérion ou guivre,
+ Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,
+ Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.
+
+ Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats étranges
+ que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,
+ Cet écu fut gagné par un baron du ciel.
+
+ Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
+ Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,
+ Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.
+
+Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie,
+ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par
+conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M.
+de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous
+rappelez-vous le dernier sonnet de _Persée et Andromède_, quand les deux
+amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où
+ils vont se fondre?
+
+ D'un vol silencieux, le grand cheval ailé,
+ Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,
+ Les emporte dans un frémissement de plume
+ À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.
+
+ Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé;
+ Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume;
+ Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,
+ La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.
+
+ Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,
+ Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,
+ Aux amants enivrés font un tiède berceau;
+
+ Tandis que, l'œil au ciel et s'étreignant dans l'ombre,
+ Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau,
+ Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.
+
+La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la
+prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche
+des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'œuvre la plus
+extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une
+aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux»,
+puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre
+monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté,
+l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait
+séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout
+parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse
+notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il
+leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui
+quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait,
+il l'a rêvé.
+
+C'est pourquoi il a si bien traduit la _Véridique histoire de la
+conquête de la Nouvelle-Espagne_, par le capitaine Bernal Diaz del
+Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très
+beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du
+vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands
+aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus
+longue pièce qu'il ait écrite: les _Conquérants de l'or_, sorte de
+chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans
+sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée
+seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des
+proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:
+
+ Cependant les soldats restaient silencieux,
+ Éblouis par la pompe imposante des cieux.
+
+ Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule
+ Sur des sables lointains la Pacifique houle,
+ Dans une brume d'or et de pourpre, linceul
+ Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul
+ De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
+ En face, la sierra se dressait haute et sombre.
+ Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,
+ D'un seul coup, la montagne entière flamboya
+ De la base au sommet, et les ombres des Andes,
+ Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes...
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
+ Que le dernier sommet des pics étincela,
+ Puis s'éteignit.
+
+ Alors, formidable, enflammée
+ D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,
+ Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
+ Salua d'un grand cri la chute du Soleil.
+
+À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus
+espagnoles que le _Romancero_, qu'on a pu lire dernièrement dans la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis
+dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible,
+quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme
+tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et
+dans l'histoire et de toutes les œuvres où l'humanité a le plus
+joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique
+et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un _Odi profanum
+vulgus_ dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y
+a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la
+vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme
+du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer
+à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils
+célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là
+une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses
+surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y
+croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus
+d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des
+ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque
+souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne
+sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet _Sur un marbre brisé_, où la
+bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue
+éclopée:
+
+La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...
+
+Lisez les «sonnets épigraphiques»: le _Dieu Hêtre, Nymphis Augustis
+sacrum_, le _Vœu_. Comme ce sonnet de l'_Exilée_ est touchant, encore
+qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une
+femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre
+mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO...
+SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où
+rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:
+
+ Dans ce vallon sauvage où César t'exila,
+ Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,
+ Penchant ton front qu'argente une précoce neige,
+ Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
+
+ Tu revois ta jeunesse et ta chère villa
+ Et le Flamine rouge avec son blanc cortège.
+ Et lorsque le regret du sol latin t'assiège,
+ Tu regardes le ciel, triste Sabinula...
+
+
+V
+
+M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier
+en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son
+respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du
+point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un
+ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop
+retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas
+l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec
+quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès
+maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je
+ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant
+de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens,
+rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où
+rêve Sabinula.
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+
+On dit qu'il n'y a plus d'hommes de génie dans ce dernier tiers du
+siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il
+se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en
+revanche--est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop
+forte?--il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants et
+singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils
+ont derrière eux toute une littérature accumulée; parce que, même
+ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se
+trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et
+raffinée; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que
+cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l'osé, le bizarre
+et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop
+riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus
+composé d'innombrables débris de végétaux morts.
+
+Si donc il n'y a plus guère de génies souverains, il y a des «cas
+particuliers». Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M.
+Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus
+mal élevés dans sa prose.
+
+
+I
+
+Les lecteurs du _Gil Blas_, qui se délectent deux ou trois fois par
+semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant
+Laripète, ont-ils lu les _Renaissances_, les _Paysages métaphysiques_,
+et les _Ailes d'or_, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des
+plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux
+sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis
+chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon
+taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain
+d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces
+gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées
+par l'empereur d'Autriche,--se doutent-ils qu'il y a peut-être encore
+chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?
+
+Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse--non toujours à ses pieds, pour
+dire vrai,--chante son chant extatique et lamentable. Rosa est
+magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de
+la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas!
+cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il
+voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la
+Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela
+très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des
+ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de
+Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images,
+le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle _Sonnets païens_,
+et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le
+«Parnasse contemporain».
+
+Puis le poète soupire des _Vers pour être chantés_, des romances où il y
+a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères
+du temps de Louis-Philippe. Mais--ô puissance de la baguette magique que
+tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement
+des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!--elles sont
+adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis,
+beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles,
+l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la
+nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la
+femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante
+originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces
+rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des
+couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle,
+toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une
+fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des
+sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne
+sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de
+Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que
+recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je
+voudrais appeler des romances panthéistiques.
+
+Ensuite le poète dit la _Vie des morts_, leur âme éparse dans les
+arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux,
+dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où
+flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des
+métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix
+terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce
+que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que
+j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,
+
+Ma chair ne saurait plus l'entraîner au tombeau.»
+
+Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les
+_Vestales_, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire,
+après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...
+
+Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague
+souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague
+chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images,
+amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores--quelquefois jargon
+sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de
+M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son
+idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une
+rêverie magnifique et épandue.
+
+Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et
+indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques
+Moulinot?) aux images lamartiniennes.
+
+ Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames:
+ C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés,
+ Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
+ Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.
+
+(Remarquez-vous que «bras prosternés» et «frileux comme la neige» sont
+des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser
+non plus la comparaison des lis renversés, et qu'avec tout cela--ou j'ai
+la berlue--ces trois vers sont très beaux?)
+
+ On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Les charnelles senteurs des verdures marines
+ Suivent le long des flots le spectre de Vénus!
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Les voluptés du soir montent des horizons.
+
+ Dans le recueillement des longs soirs parfumés,
+ À l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,
+ La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles...
+
+Je crois bien que, si l'on cherchait où est décidément l'originalité de
+M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des
+images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu'il
+faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d'autres poètes l'ont
+été de nos jours; mais nul peut-être n'a eu au même degré cette uniforme
+et tour à tour admirable et insupportable sublimité d'imagination.
+
+«Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis
+sûr que Chicago est autrement vivant que Rome.»--Eh bien, moi, je ne
+connais pas les _Védas_; mais je suis presque sûr que la poésie de M.
+Silvestre ressemble parfois à celle de _Védas_, et je suis fort tenté de
+croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se
+rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux,
+débordant d'images toujours les mêmes, où tout l'univers vit d'une vie
+énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à
+devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripète:
+
+ Comme au front monstrueux d'une bête géante,
+ Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
+ Les Astres, dans la nue impassible et béante
+ Versent leurs rayons d'or pareils à des regards,
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière,
+ Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
+ Que déroule le flux éternel de la mer,
+ Larme immense pendue à son orbe de pierre.
+
+Et dans les Paysages métaphysiques:
+
+ Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant
+ D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,
+ Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume
+ Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...
+
+Et plus loin:
+
+ Luisante à l'horizon comme une lame nue,
+ Sur le soleil tombé la mer en se fermant
+ De son sang lumineux éclabousse la nue
+ Où des gouttes de feu perlent confusément...
+
+Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien
+d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre
+avait ces visions, est-ce qu'il n'était pas, spontanément ou par
+artifice, dans un état d'esprit aussi approchant que possible de celui
+des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue
+incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des
+mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare
+à Valmiki l'auteur des _Contes grassouillets_, je ne saurais parler bien
+sérieusement.
+
+
+II
+
+C'est pourtant avec le plus grand sérieux que «la bonne femme Sand»
+écrivait à propos des _Sonnets païens_:
+
+ C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire
+ l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu'on
+ pourrait appeler le spiritualiste malgré lui; car, en étreignant
+ cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il
+ l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il
+ donc? De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans
+ la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de
+ Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle, etc.
+
+Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Lélia; mais enfin elle
+admire son filleul. Hélas! qu'aurait-elle pensé si elle avait pu lire
+les _Mesaventures du commandant Laripète?_
+
+Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé
+
+Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-être point un
+si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui
+répond tranquillement:
+
+ Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides
+ de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une
+ sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu'à la moelle de la
+ terre, repasser en son sein les six jours de la création, s'épandre
+ avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce
+ qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (_avec un
+ geste_) je n'ose dire comment.
+
+Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le poète des _Vestales_
+s'est mis à conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de
+«Rosa la prêtresse» s'est tourné vers Rosa la Rosse; et les «paysages»
+où il se plaît n'ont plus rien de «métaphysique». Et l'historiette
+grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.
+
+Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la
+promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir
+obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. «Ce que je montrais,
+ajoute-t-il, ce n'était pas le côté honteux, c'était le côté ridicule.»
+C'est ce dernier côté qu'étale M. Armand Silvestre avec une complaisance
+jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire où
+il s'est délicieusement confiné. L'ampleur charnue de l'ordinaire
+interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molière, les
+bruits malséants qui, d'après Flaubert, «faisaient pâlir les pontifes
+d'Égypte», inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien
+surprenantes. Ce rêveur est amoureux d'une autre lune que les
+romantiques. Ce poète lyrique «n'a pas accoutumé de parler à des
+visages».
+
+D'autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques,
+et parcourent avec agrément tous les degrés de l'impudeur. Les récits de
+M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est là sa marque.
+
+Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le
+diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de
+quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est
+question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui
+les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou
+trois de ses procédés, qui sont gros et d'un emploi facile.
+
+Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appelé un amiral Le
+Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c'est bien quelque
+chose. Puis l'auteur, dans chaque récit, proclame avec tant
+d'insistance, de conviction et un tel luxe d'épithètes plantureuses son
+goût pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne
+amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses
+banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style
+du «Parnasse» à celui des estaminets, et de là des contrastes d'un effet
+sûr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrême discrétion:
+
+ ...Ce qu'il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans
+ l'ébène aujourd'hui traversé de fils d'argent de ma chevelure n'est
+ comparable qu'au nombre des étoiles. J'ai été littéralement
+ grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent
+ ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut
+ certainement Héloïse qui témoigna le plus d'appétit. Je ne sais
+ encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des
+ emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de
+ Saint-Pétulant m'adora et me le prouva d'une façon farouche.
+ C'était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que
+ moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des
+ lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.
+
+Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les
+plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'égoutier, dont je
+ne donnerai point de spécimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers,
+c'est toujours la même chose. J'ai rencontré des gens que cela n'amusait
+pas énormément. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune
+espèce de prétention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrêter plus longtemps
+sur cette partie de son œuvre.
+
+
+III
+
+Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des
+_Renaissances_ a pu écrire tant d'histoires faites pour divertir
+Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de
+la même main.
+
+ Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes
+ grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruités qui
+ dérident les plus sévères. Je sais bien que d'aucuns me blâment de
+ cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et
+ concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en
+ vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.
+
+Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.
+Silvestre ne jouât un rôle que dans l'un des deux cas; et, comme il est
+visible que ses incongruités l'amusent le premier, c'est donc en
+écrivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait
+moqué de nous? On a peine à le croire: il n'aurait pas montré un goût si
+prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez
+que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de
+Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même
+par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après
+avoir dûment empâté ses clients, d'enfiler poétiquement des perles à
+leur nez (_ante porcos_).
+
+D'ailleurs bon nombre d'écrivains présenteraient un cas analogue au
+sien. Sans parler de Rabelais, «charme de la canaille et mets des
+délicats», Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien
+d'autres! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je
+sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s'explique
+naturellement: c'est à la fin, après la «conversion», qui au bon vieux
+temps ne manquait guère, qu'ils se sont avisés de rimer des vers
+édifiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de
+front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d'inexplicable? Hé!
+non, même en supposant qu'ils aient été aussi sincères dans la piété que
+dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela? Nous ne sommes pas les
+mêmes à toutes les heures, et «je sens deux hommes en moi».
+
+Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est,
+en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus
+grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_
+ou la _Pince à sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses épigrammes.
+Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent évidemment pas à la même
+inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point
+naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers
+lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme
+deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière
+sensualité des _Contes grassouillets_ était déjà contenue dans la
+sensualité raffinée des _Sonnets païens_.
+
+Les contes et les sonnets, c'est, _à des moments différents_, la
+manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté
+génétique, c'est-à-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les
+formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient
+à ce sentiment et s'y renferme, il écrit les _Mariages de Jacques_.
+Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de
+sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes; à l'attrait génétique
+succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est
+en soi ni masculin ni féminin; et la sensation primitive appelle alors
+et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'idées
+et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le
+premier moment, n'est qu'instinct brutal, est poésie à son dernier
+terme, et cette poésie peut être si haute qu'elle fasse oublier
+absolument ses humbles origines. Le poète des _Renaissances_, c'est un
+satyre qui a rêvé; et le conteur des _Contes_, c'est un poète qui n'en
+est qu'au commencement de son rêve--oh! tout au commencement. Il faut
+ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous
+la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit çà
+et là, et, comme chez Hugo «crève l'azur».
+
+Reste une question. On comprend que le poète des _Ailes d'or_ ait pu
+écrire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en délire?
+Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans
+la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble
+bénéficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la
+rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles
+peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et
+l'aise qu'elles apportent, par l'idée de joyeuse vie animale qu'elles
+éveillent dans l'esprit, et sont en même temps comiques par le démenti
+perpétuel qu'elles opposent à l'orgueil de l'homme, à sa prétention de
+faire l'ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il
+est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise à ce
+point.
+
+Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent? Je le
+soupçonne maintenant d'être un primitif. Nous avons remarqué que le
+spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples
+et vagues qu'aux poètes d'il y a trois mille ans: et voilà maintenant
+que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu'il se délecte
+comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses
+fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus
+dans la _Tentation de saint Antoine_:
+
+ Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées,
+ qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le
+ bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans
+ souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures
+ solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la
+ campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'étais joyeux.
+ Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive
+ exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps... Mais à
+ présent je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie, même à
+ mon nom...
+
+M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je
+ne m'en étonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa poésie
+savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs
+gaietés et se gaudisse des mêmes objets.
+
+Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre? J'ai tâché au moins de
+le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans
+ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité
+d'avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde
+d'argent et la corde de boyau... (l'épithète est dans Rabelais); et son
+œuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la
+pensée de Pascal sur l'homme ange et bête.
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE[25]
+
+
+Est-il possible que j'aie failli reprocher à M. Weiss d'être un critique
+ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mètre
+invariable pour mesurer les œuvres de l'esprit? Une des pensées
+favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance
+certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les
+intelligences, et que l'esprit et son objet sont emportés l'un et
+l'autre d'un branle perpétuel. Changeants, nous contemplons un monde qui
+change. Et même quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses
+formes, il suffit que l'esprit où il se reflète soit muable et divers
+pour qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre
+impression du moment.
+
+[Note 25: _Poèmes dorés_; les _Noces corinthiennes_; les _Désirs de
+Jean Servien_, chez Lemerre.
+
+_Jocaste_ et le _Chat maigre_; le _Crime de Sylvestre Bonnard_; le
+_Livre de mon ami_ chez Calmann Lévy.]
+
+Comment donc la critique littéraire pourrait-elle se constituer en
+doctrine? Les œuvres défilent devant le miroir de notre esprit; mais,
+comme le défilé est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et,
+quand par hasard la même [œuvre] revient, elle n'y projette plus la
+même image.
+
+Chacun en peut faire l'expérience sur soi. J'ai adoré Corneille et j'ai,
+peut s'en faut, méprisé Racine: j'adore Racine à l'heure qu'il est et
+Corneille m'est à peu près indifférent. Les transports où me jetaient
+les vers de Musset, voilà que je ne les retrouve plus. J'ai vécu les
+oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la féerie de Victor
+Hugo, et je sens aujourd'hui l'âme de Victor Hugo presque étrangère à la
+mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer à quinze
+ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche à être sincère, à
+n'exprimer que ce que j'ai éprouvé réellement, je suis épouvanté de voir
+combien mes impressions s'accordent peu, sur de très grands écrivains,
+avec les jugements traditionnels, et j'hésite à dire toute ma pensée.
+
+C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue,
+artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-être, ou plutôt de
+ce que des maîtres vénérables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est
+d'ailleurs que par cette docilité et cette entente qu'un corps de
+jugements littéraires peut se former et subsister. Certains esprits ont
+assez de force et d'assurance pour établir ces longues suites de
+jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-là
+sont, par volonté ou par nature, des miroirs moins changeants que les
+autres et, si l'on veut, moins inventifs, où les mêmes œuvres se
+reflètent toujours à peu près de la même façon. Mais on voit aisément
+que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer à toutes les
+intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des préférences
+personnelles immobilisées.
+
+On juge bon ce qu'on aime, voilà tout (je ne parle pas ici de ceux qui
+croient aimer ce qu'on leur a dit être bon); seulement les uns aiment
+toujours les mêmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes,
+les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en
+prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que
+soient ses prétentions, ne va jamais qu'à définir l'impression que fait
+sur nous, à un moment donné, telle œuvre d'art où l'écrivain a lui-même
+noté l'impression qu'il recevait du monde à une certaine heure.
+
+Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanité, aimons
+les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et
+des doctrines et en convenant avec nous-mêmes que notre impression
+d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'œuvre
+reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au
+contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-être pas
+immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il
+m'exprime tout entier et me révèle à moi-même plus intelligent que je ne
+pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquiétude? Les
+hommes de génie ne sont jamais tout à fait conscients d'eux-mêmes et de
+leur œuvre; ils ont presque toujours des naïvetés, des ignorances, des
+ridicules; ils ont une facilité, une spontanéité grossière; ils ne
+savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprès.
+Surtout en ce temps de réflexion et de conscience croissante, il y a, à
+côté des hommes de génie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas,
+qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants,
+se trouvent être en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont
+une science et une sagesse plus complètes, une conception plus raffinée
+de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre écrit par un de ces
+hommes, quelle joie! Je sens son œuvre toute pleine de tout ce qui l'a
+précédée; j'y découvre, avec les traits qui constituent son caractère et
+son tempérament particulier, le dernier état d'esprit, le plus récent
+état de conscience où l'humanité soit parvenue. Bien qu'il me soit
+supérieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied
+avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'étais capable de
+l'éprouver de moi-même quelque jour.
+
+Des écrivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent
+ce plaisir; et c'est en relisant le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et le
+_Livre de mon ami_ que me sont venues ces réflexions--que je donne pour
+ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'être et je sens très
+bien tout ce que j'y néglige.
+
+
+I
+
+Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature
+a évidemment accordée avec plus de libéralité à quelques écrivains de
+notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une
+des «résultantes» les plus riches de tout le travail intellectuel de ce
+siècle, et que les plus récentes curiosités et les sentiments les plus
+rares d'un âge de science et d'inquiète sympathie sont entrés dans la
+composition de son talent littéraire. Comment cette intelligence s'est
+formée et successivement enrichie, ses livres même nous l'apprennent.
+
+Il est né, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou
+du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands
+d'estampes et de bric-à-brac. Enfant précoce, nerveux, chétif,
+caressant,
+
+Déjà surpris de vivre et de regarder vivre,
+
+de bonne heure il a aimé les images, et les livres avant de les avoir
+ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes,
+leurs couleurs et en jouir; et il a su goûter les vieilles choses et
+s'intéresser au passé. Ce petit enfant était déjà bien le fils du siècle
+de l'histoire et de l'érudition.
+
+Que l'on s'en rapporte aux _Désirs de Jean Servien_ ou au _Livre de mon
+ami_, que le père de ce petit enfant ait été relieur ou médecin, c'était
+un homme candide, sérieux et de caractère méditatif; sa mère était
+douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus
+tard de cette double influence.
+
+Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanités, à
+l'ancienne mode. Il a naïvement frémi d'admiration en expliquant Homère
+et les tragiques grecs, il a vécu de la vie des anciens, il a senti la
+beauté antique, il a connu la magie des mots, il a aimé des phrases pour
+l'harmonie des sons enchaînés et pour les visions qu'elles évoquaient en
+lui.
+
+Et c'est dans une école ecclésiastique qu'il a passé son enfance, ce qui
+est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de piété y
+font l'âme plus douce et plus tendre; la pureté a plus de chance de s'y
+conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de
+quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure
+capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus
+équitable et plus intelligent.
+
+Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'écrivains et
+d'artistes dans notre société démocratique où si souvent le talent monte
+d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des
+désirs démesurés, des aspirations furieuses vers une vie brillante et
+noble, des déceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour à tour
+imaginaires et réels et, comme il arrive aux âmes bien situées, il
+sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et
+à la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a crû
+notablement dans ce siècle: la pitié.
+
+Puis il entra dans le cénacle parnassien et son esprit y fit des
+acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beauté
+plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'efforça, avec
+quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait
+encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de
+belles images. En même temps il s'imprégnait des plus récentes
+philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrèce renouvelé, Darwin et
+Leconte de Lisle.
+
+Et il était aussi un des plus fervents parmi les néo-grecs. Cet amour
+enthousiaste de la vie, de la religion et de la beauté grecques a été un
+des sentiments les plus remarquables de la dernière génération poétique.
+Il s'y mêlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des
+événements historiques, de celui qui a le plus préoccupé depuis trente
+années quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan
+poursuivait sa délicieuse _Histoire des origines du christianisme_, M.
+Anatole France écrivait les _Noces corinthiennes_.
+
+Il devait les écrire, car l'avènement du christianisme forme, pour les
+peuples d'Occident, le nœud du grand drame humain. J'ai dit
+ailleurs[26] pourquoi certains esprits regardaient cet avènement comme
+une immense calamité, et qu'ils me semblaient bien sûrs de leur fait, et
+qu'une âme riche et complètement humaine devait être païenne et
+chrétienne à la fois. Je trouve cette âme dans ce beau poème des _Noces
+corinthiennes_ qui est un chef-d'œuvre trop peu connu. J'y trouve une
+vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme
+digne d'André Chénier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprimé la
+sécurité enfantine des âmes éprises de vie terrestre et qui se sentent à
+l'aise dans la nature divinisée, ni, d'autre part, l'inquiétude mystique
+d'où est née la religion nouvelle.
+
+[Note 26: Le _Néo-hellénisme_ (les _Contemporains_, première
+série.)]
+
+Voilà bien le drame qui a dû, dans les trois premiers siècles, troubler
+d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est resté
+païen, sa femme Kallista et sa fille Daphné sont chrétiennes, et c'est
+bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus
+souvent pénétrer dans les foyers. Daphné est fiancée à Hippias, qui
+n'est point chrétien. Kallista, malade, fait vœu, si Dieu la guérit, de
+lui consacrer la virginité de sa fille, non par égoïsme, mais parce que
+la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et
+aux fidèles. Daphné se soumet douloureusement. Mais, Hippias étant
+revenu, elle ne peut plus résister à son amour: ils fuiront tous deux,
+ou plutôt ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la fléchiront...
+Kallista survient et chasse le jeune homme avec des imprécations; mais
+Daphné le rejoint, la nuit, au tombeau des aïeux et meurt dans ses bras,
+car elle a pris du poison et l'évêque Théognis vient trop tard la délier
+du vœu de sa mère.
+
+L'action, que j'abrège fort, est simple, grande et poignante, et les
+principaux états d'esprit qu'a dû engendrer la rencontre des deux
+religions y sont tous représentés. Daphné, chrétienne par docilité, mais
+l'imagination et le cœur encore pleins des divinités anciennes, mêlant
+avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des
+dieux de la vie, est une figure d'une vérité délicate et charmante.
+Après le vœu cruel de sa mère, c'est à la fontaine des Nymphes qu'elle
+va jeter l'anneau des fiançailles:
+
+ Ô fontaine où l'on dit que dans les anciens jours
+ Les nymphes ont goûté d'ineffables amours,
+ Fontaine à mon enfance auguste et familière,
+ Reçois de la chrétienne une offrande dernière.
+ Ô source! qu'à jamais ton sein stérile et froid
+ Conserve cet anneau détaché de mon doigt.
+ L'anneau que je reçus dans une autre espérance...
+ Réjouis-toi, Dieu triste à qui plaît la souffrance!
+
+Quand son amant revient, toute la nature se soulève en elle dans une
+révolte irrésistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait
+mystérieux du Dieu «qui n'aime pas les noces»:
+
+ Christ Jésus doit un jour ressusciter les siens!
+ Voilà ce que du moins enseignent les anciens.
+ Homme, tu peux tenter d'éclaircir ce mystère;
+ Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.
+ Christ est le Dieu des morts: que son nom soit béni!
+ Hélas! la vie est brève et l'amour infini.
+
+Mais M. Anatole France a surtout aimé les belles pécheresses du premier
+et du second siècle de l'empire romain, celles qui, épuisées de
+voluptés, l'âme en quête d'inconnu, demandaient à l'Orient des dieux
+tristes à aimer, des cultes caressants et tragiques:
+
+ Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines
+ Le mol embrasement d'un souffle oriental.
+ Une sainte épouvante a gonflé leurs narines
+ Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...
+ Elle les voit si beaux! Son âme avide et tendre,
+ Que le siècle brutal fatigua sans retour,
+ Cherche entre ces esprits indulgents à qui tendre
+ L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...
+ Et Leuconoé goûte éperdument les charmes
+ D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...
+
+Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a
+consolées et qu'elle console encore les âmes en peine, la religion de
+Jésus continue d'inspirer à beaucoup de ceux qui ne croient plus une
+tendresse incurable. Nous sentons dans l'Évangile je ne sais quel charme
+profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de
+la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultère. Nous nous
+imaginons presque que c'est le premier livre où il y ait eu de la bonté,
+de la pitié, une faiblesse pour les égarés et les irréguliers, le
+sentiment de l'universelle misère et, peu s'en faut, de
+l'irresponsabilité des misérables. Et peut-être aussi goûtons-nous le
+plaisir d'entendre ce livre singulier d'une façon hétérodoxe. Nous
+l'aimons enfin, la religion de nos mères, parce qu'elle est parfaitement
+mystérieuse et qu'on est las, à certains moments, de la science qui est
+claire, mais si courte! et dont on se détache un peu en voyant de quelle
+suffisance elle emplit les esprits médiocres. De même que la Leuconoé
+aux inquiétudes ineffables, l'âme moderne, «consulte tous les dieux»,
+non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre
+et vénérer les rêves que l'énigme du monde a inspirés à nos ancêtres et
+les illusions qui les ont empêchés de tant souffrir. La curiosité des
+religions est, en ce siècle-ci, un de nos sentiments les plus distingués
+et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'éprouver.
+
+Pour qu'aucune des études par où notre siècle s'est signalé ne lui
+échappât, il écrivit un jour sur les _Contes de Perrault_ un dialogue
+exquis où il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires
+inventés par les anciens hommes, ces récits qui amusent nos petits
+enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littéraire, et
+de la plus libre et de la plus pénétrante; et son esprit s'élargit
+encore à voir quelle est la variété des esprits.
+
+En même temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces
+détraqués, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout à Paris, combien
+l'homme peut être bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature,
+aidée de la civilisation, peut réaliser dans une âme et dans une figure
+humaine. Il hanta les bohèmes, les inconscients fantasques du _Chat
+maigre_, et il s'aperçut à quel point le monde est réjouissant pour qui
+sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les idées fixes, les
+imaginations de ces fantoches. Et, à les voir s'agiter, il devint, par
+un retour sur lui-même, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que
+sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se
+connaissent un peu mieux eux-mêmes, mais qui sont mus aussi par des
+forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les
+tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que
+Dieu, s'il fait à la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se
+divertir prodigieusement.
+
+Il est une autre attitude, une autre façon de prendre la vie, qui est
+bien de ce temps: une espèce de pessimisme stoïque, une affectation de
+voir toutes les duretés et toutes les absurdités du monde réel et tout
+ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une résignation
+ironique. C'est, dans l'esprit, une férocité de carabin, et une douceur
+mâle, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caractère
+particulier que prend la distinction morale chez un médecin ou un
+chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de
+tendresse et des passions violentes: c'est précisément le cas de René
+Longuemare dans _Jocaste_.
+
+Mais René Longuemare s'apaisera avec l'âge. Tous ces essais, ces
+expériences, ces sentiments successifs, maladie du désir,
+néo-hellénisme, amour des formes, curiosité, dilettantisme, pessimisme
+presque allègre, aboutissent à la suprême sagesse de M. Sylvestre
+Bonnard, membre de l'Institut.
+
+Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la
+plus originale qu'il ait dessinée. C'est M. Anatole France lui-même tel
+qu'il voudrait être, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-être déjà.
+Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix
+ans, son cœur est resté jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un
+siècle où l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard résume en lui
+tout ce qu'il y a de meilleur dans l'âme de ce siècle. D'autres âges ont
+incarné le meilleur d'eux-mêmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le
+chevalier, dans le prêtre, dans l'homme du monde: le XIXe siècle à
+son déclin, si on ne veut retenir que les plus éminentes de ses
+qualités, est un vieux savant célibataire, très intelligent, très
+réfléchi, très ironique et très doux.
+
+Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la
+montrer très vivante et très particulière. M. Bonnard est bien un vieux
+garçon, et qui a des manies de vieux garçon. Il est opprimé par sa
+vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont
+les mouvements trahissent ses émotions. Il a une faiblesse innocente
+pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement préparées.
+Il a dans ses façons de parler un brin de pédantisme dont il est le
+premier à sourire. Il s'abandonne à des bavardages pleins de choses,
+comme un vieillard d'Homère qui aurait trois mille ans d'expérience en
+plus. Et le souvenir d'Homère vient d'autant mieux ici que, par un
+mélange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres
+grecques, se plaît à imiter dans l'expression des sentiments les plus
+modernes l'élégance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard
+rappelle tantôt l'_Odyssée_ et tantôt les _Économiques_ ou l'_Œdipe à
+Colone_. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois
+pauvres petites générations, en aurait vu passer cent vingt.
+
+
+II
+
+Or, quels romans devait écrire M. Sylvestre Bonnard? Précisément ceux de
+M. Anatole France. L'habitude de la méditation et du repliement sur soi
+ne développe guère le don d'inventer des histoires, des combinaisons
+extraordinaires d'événements. Même ce don parait de peu de prix aux
+vieux méditatifs (à moins qu'il ne soit porté à un degré aussi
+exceptionnel que chez le père Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard
+ne pouvait donc pas écrire des romans d'aventure ni même des romans
+romanesques. Joignez à cela une peur de la rhétorique, de l'emphase
+d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin
+ce qui intéresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du
+hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les
+hommes dans leur train habituel. À qui réfléchit beaucoup tout semble
+suffisamment singulier, et la réalité la plus unie est, à qui sait
+regarder, un spectacle toujours surprenant.
+
+Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples.
+Un pauvre garçon qui aime une actrice et qui, après quelques années de
+vie difficile, est tué par hasard pendant la Commune, voilà _Jean
+Servien_.--Un bon garçon d'Haïti qui, sous la direction bizarre d'un
+professeur mulâtre, manque plusieurs fois son baccalauréat; qui, vivant
+avec une bande de fous, n'est pas même étonné, tant il est irréfléchi;
+qui, ayant remarqué une jeune fille dans la maison d'en face, s'aperçoit
+qu'il l'aime le jour où elle quitte Paris, s'élance en pantoufles à sa
+poursuite et l'épouse à la dernière page: voilà le _Chat maigre_,--Un
+vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, à sa voisine, une pauvre
+petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe,
+reconnaît le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre précieux
+dont il avait envie: et voilà la _Bûche_.--Notre vieux savant
+s'intéresse à une orpheline dont il a aimé la mère, l'enlève de sa
+pension, où elle est malheureuse, la marie à un élève de l'École des
+chartes: et voilà le _Crime de Sylvestre Bonnard_. Ces données si
+simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment
+pas les romans compliqués.
+
+Si la fable est en général peu de chose, les personnages vivent. Quels
+personnages? Quels sont les masques humains que rendra de préférence un
+vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diffère le plus
+doivent par là même le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on
+le peut être: il peindra donc surtout des inconscients, de ces êtres qui
+ne rentrent jamais en eux-mêmes, qui s'abandonnent sans défiance aux
+excès de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la
+comédie humaine, éternelles dupes et d'eux-mêmes et du monde extérieur.
+La série en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le mulâtre
+penseur, si digne, tout plein de cette vanité énorme et réjouissante
+qu'on trouve chez les nègres et les demi-nègres et chez quelques
+Méridionaux de l'extrême Midi. C'est l'ineffable Télémaque, ancien
+général nègre, devenu marchand de vin à Courbevoie et qui a de si
+amusantes extases devant la défroque de sa gloire passée. Et ce sont
+tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanité
+des bons nègres: les bohèmes graves et grotesques, les ratés sublimes,
+les quarts d'homme de génie, les imaginatifs et les maniaques. Ces
+créatures irréfléchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les
+hommes voués à la vie intérieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit
+italien, le vieux pitre emphatique et lettré, qui a traduit le Tasse et
+qui se grise avec solennité sous ses galons extravagants d' «inspecteur
+des souterrains» de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme
+d'affaires, qu'on dirait échappé de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici
+M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau
+de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le poète
+Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!
+
+Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les créatures qui sont douces,
+bonnes, vertueuses ou héroïques sans le savoir, ou plutôt sans y tâcher
+et parce qu'elles sont comme cela: Mme de Cabry, l'adorable Jeanne
+Alexandre, la petite Mme Goccoz, plus tard princesse Trépof, même
+l'oncle Victor, encore que son héroïsme soit mêlé d'abominables défauts,
+et Thérèse, la servante maussade et fidèle, abondante en locutions
+proverbiales, riche de préjugés, de vertu et de dévoûment.
+
+Mais bien qu'il sache décrire d'un trait saillant ces figures, toujours
+il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la faculté
+de s'étonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout à
+fait en elles-mêmes, mais comme faisant partie de cet ensemble
+stupéfiant qui est le monde et témoignant à quel point le monde est
+inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais réverbérées, si
+je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a
+beaucoup songé.
+
+
+III
+
+Aussi devait-il finir par écrire des romans où il serait lui-même en
+scène et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des
+coins de réalité illustrés et commentés par son expérience ingénieuse.
+Et tels sont en effet ces deux chefs-d'œuvre: la Bûche et le _Crime de
+Sylvestre Bonnard_. Quand on sait tant et qu'on réfléchit tant, on ne
+s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours
+soi-même qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache
+involontairement à une conception générale du monde et que cette
+conception est en nous.
+
+Il ne faudrait pas croire après cela que ces deux petits romans soient
+de la même famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un
+moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans «humoristiques» dont
+Flaubert a dit dans _Bouvard et Pécuchet_: «L'auteur s'interrompt à
+chaque instant pour parler de sa maîtresse et de sa pantoufle. Un tel
+sans gêne les ravit, puis leur parut stupide.» D'abord ce n'est point
+ici l'écrivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous
+avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie à lui. Et M.
+Sylvestre Bonnard est bien trop sérieux pour nous entretenir «de sa
+pantoufle ou de sa maîtresse». S'il parle à son chat, c'est que son
+chat lui est un compagnon naturel et nécessaire, qui fait partie de son
+cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de
+suc et de philosophie. Si peut-être ces petits récits font songer, par
+quelques-unes des réflexions qui y sont mêlées, au _Voyage sentimental_
+de Sterne, au moins sont-ils composés avec soin et les digressions ne
+sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui
+s'enrichissent en traversant un esprit très conscient et muni d'un grand
+nombre de souvenirs et de connaissances.
+
+Cette vision de petites portions de la comédie humaine par un vieux
+membre de l'Institut très savant et très bon, c'est ce qu'on peut
+imaginer de plus délicieux.
+
+Ce charme est très complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais
+dégager tous les éléments. C'est d'abord une ironie très douce, très
+calme, qui s'insinue dans tous les récits et dans toutes les réflexions.
+Le dessin même des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il
+accentue, avec une exagération placide, les traits caractéristiques. Et,
+par exemple, M. Mouche et Mlle Préfère, deux vénérables personnes
+d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite méchanceté, disent bien ce
+qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout à fait comme ils le
+diraient dans la réalité: leurs propos, comme leurs figures nous
+arrivent répercutés et réfléchis.--Cette continuelle et presque
+involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se
+regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,
+phénomène, spectacle; car une telle façon de prendre le monde ne va pas
+sans un détachement de l'esprit qui est nécessairement ironique. On
+garde son sang-froid même dans l'observation la plus appliquée ou dans
+l'émotion la plus forte, et malgré soi on porte partout cette
+arrière-pensée que tout est vanité. Et tous les êtres qui n'y songent
+point, même ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,
+fût-ce le plus affectueusement du monde.
+
+Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre
+la _Clef des songes_; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou
+tragiques, se résument en un seul: le songe de la vie, et votre petit
+livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-là?
+
+La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-même:
+M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.
+
+Mais cette ironie, n'étant en somme que la conscience toujours présente
+du mystère des abuses et de la fragilité des destinées humaines,
+implique la bonté, la pitié, la tendresse--une tendresse pleine de
+pensée et d'autant plus profonde. Il y a là je ne sais combien de pages
+qui vous mouillent les yeux: celles où M. Bonnard se souvient de
+Clémentine, celles où il va s'agenouiller sur sa tombe avec Mme de
+Gabry, celles où il avoue qu'il n'avait pas compté que Jeanne se
+marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours à Jeanne:
+
+ Jeanne, écoutez-moi encore. Vous vous êtes fait jusqu'ici bien
+ venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est
+ assez morose de son naturel. Ménagez-la. J'ai cru devoir la ménager
+ moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:
+ Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma
+ servante et la vôtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous
+ devez respecter en elle son grand âge et son grand cœur. C'est une
+ humble créature qui a longtemps duré dans le bien; elle s'y est
+ endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez
+ commander; elle saura obéir. Allez, ma fille; arrangez votre
+ chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre
+ travail et votre repos.
+
+Et cette invocation si belle:
+
+ D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même,
+ regardez ce cœur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang
+ bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la
+ pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe
+ puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle: c'est elle
+ qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste
+ est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit
+ enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,
+ Clémentine, qui me l'avez révélé.
+
+Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernières pages du _Crime
+de Sylvestre Bonnard_ sans un grand désir de pleurer?
+
+ ...Pauvre Jeanne, pauvre mère!
+
+ Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vérité,
+ c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.
+
+ Aujourd'hui le père et la mère sont revenus pour six semaines sous
+ le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,
+ m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine
+ plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds:--Dieu vous
+ bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus
+ reculée! _Et nunc dimittis servum tuum, Domine_.
+
+Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont
+les mêmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte
+qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de
+l'esprit et du cœur, mais une science étendue, l'habitude de la
+méditation, de longues rêveries sur l'homme et sur le monde et la
+connaissance des philosophies qui ont tenté d'expliquer ce double
+mystère.
+
+Ce fonds sérieux d'idées générales n'est jamais absent: souvent, à
+l'improviste, à propos de quelque observation particulière, il apparaît
+comme dans un éclair, et l'on voit tout à coup, derrière le souvenir ou
+l'impression notée en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,
+des lointains qui troublent et qui font songer.
+
+En voici un exemple que je choisis pour sa clarté. Un autre dirait, je
+suppose, en parlant du jardin où son enfance s'est écoulée: «C'est dans
+ce jardin que j'ai joué tout enfant.» M. Anatole France écrit:
+
+ «C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, _à connaître
+ quelques parcelles de ce vieil univers_.»
+
+Voici un jeune couple qui revient de la promenade:
+
+ Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne
+ est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son
+ chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et
+ ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre
+ qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun
+ d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de
+ ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse.
+
+Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers
+vient s'y mêler tout entier?
+
+ Étoiles _qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes
+ ancêtres oubliés_, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en
+ moi un regret douloureux. Je voudrais un fils _qui vous voie
+ encore_ quand je ne serai plus.
+
+Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et
+plus de pensée dans un simple regard aux étoiles?
+
+Mais cette science, qui est à la fois ironie et tendresse et qui
+agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science
+d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De là, en maintes
+occasions, des effets d'un comique délicat et savoureux par le contraste
+inattendu que font avec certaines idées et certains objets la gravité,
+la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beauté
+antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est
+subitement tiré de ses réflexions par M. Paul de Gabry:
+
+ J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction
+ incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt
+ dans la plupart des transactions sociales.
+
+Et que dites-vous de cette constatation motivée de la beauté d'une
+femme:
+
+ Son visage et ses formes étaient d'une femme adulte. L'ampleur de
+ son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à
+ cet égard, même à un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans
+ crainte de me tromper, qu'elle était fort belle et de mine fière,
+ car mes études iconographiques m'ont habitué de longue date à
+ reconnaître la pureté d'un type et le caractère d'une physionomie.
+
+Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce
+sang-froid, cette bonhomie, cette dignité lente du vieil archéologue
+enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu à
+l'_humour_ de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait
+peindre, lui aussi, à la façon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais
+en même temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus
+pure, la mieux rythmée, la plus harmonieuse, dans une langue toute
+nourrie de grâce et de beauté grecques. Lisez, relisez et goûtez
+longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant à un
+vieux chat:
+
+ Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince
+ somnolent de la cité des livres, gardien nocturne! Pareil au chat
+ divin qui combattit les impies dans Héliopolis pendant la nuit du
+ grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le
+ vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle
+ infatigable. Dans cette bibliothèque que protègent tes vertus
+ militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu
+ réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à
+ la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux
+ Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au
+ clair de la lune, devant les _Acta sanctorum_ des doctes
+ Bollandistes.
+
+
+IV
+
+Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M.
+Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous
+attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car
+Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le
+_Livre de mon ami_.
+
+Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les
+femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est
+plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il
+contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin
+de le dire? l'habitude des méditations sérieuses. Il aura l'estime des
+psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée des
+mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car
+il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car
+il est plein de tendresse. Et il trouvera grâce devant les désabusés,
+car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que
+d'optimisme.
+
+Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?--C'est ainsi, et il n'y
+a rien là de surprenant, que le talent de l'écrivain, car il n'est pas
+de meilleur sujet pour un observateur qui est un poète, ni pour un poète
+qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.
+
+Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il
+n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus
+gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son
+ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter.
+Un petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée d'autres êtres,
+dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la
+plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit
+enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet
+d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non déformé,
+parfaitement original; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde
+entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui
+tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde,
+imagine des explications incomplètes qui en respectent le mystère et
+sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des
+explications qu'il croit définitives; il perd le don de s'étonner, de
+s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce
+don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce sont eux
+les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un
+petit enfant bien doué est plus proche de celle d'Homère que l'âme de
+tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.
+
+Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à l'homme, est
+déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions: vanité, amour-propre,
+jalousie,--amour aussi,--désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses
+bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et
+quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inoffensifs et n'étant
+point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que
+comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de
+conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte
+nécessaire pour la vie.
+
+M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après
+Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet
+éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions,--mais à
+sa façon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus
+pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un
+petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un
+artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde
+comme un spectacle pour les yeux et comme un problème pour la pensée,
+non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions où il
+s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se
+marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de
+qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour l'action: le
+petit Fontanet, «ingénieux comme Ulysse», si malin, si déluré, si
+débrouillard, qui deviendra «avocat, conseiller général, administrateur
+de diverses compagnies, député».
+
+Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras
+est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger
+ce que je ne cite point:
+
+ Tout dans l'immortelle nature
+ Est miracle aux petits enfants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Ils font de frissons en frissons
+ La découverte de la vie.
+
+ J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et
+ mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui
+ n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie.
+ Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c'est-à-dire
+ le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que
+ je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque
+ vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses.
+
+Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en
+boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:
+
+ Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me
+ souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,
+ elle me dit:
+
+ --Je te donne cette rose.
+
+ Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son
+ poinçon à broder.
+
+ Jamais présent ne me rendit plus heureux.
+
+Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,
+le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre,
+voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette
+ses jouets par la fenêtre:
+
+ --Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.
+
+ J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi.
+ Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne
+ partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, _et cette
+ pensée me fut une grande consolation_.
+
+Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en
+est le héros est bien «au milieu du monde». Les personnages qui
+traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, Mlle Lefort,
+sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,
+incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières
+qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des
+proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant
+l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aimée d'un
+autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire
+de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature
+d'amour et de folie: apparition d'une fée très bonne, très capricieuse
+et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de l'homme
+s'épanchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!
+
+ Pauvre âme en peine, pauvre âme errante sur l'antique Océan qui
+ berça les premières amours de la terre, cher fantôme, ô ma marraine
+ et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le
+ seul peut-être qui se souvienne encore de toi! Sois bénie pour le
+ don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois
+ bénie pour m'avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée,
+ les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la
+ comprendre; sois bénie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas
+ de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,
+ le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à
+ lui que tu donnas le plus, ô généreuse femme! car tu lui ouvris,
+ avec tes deux bras, le monde infini des rêves...
+
+Hélas! c'est peut-être là la suprême sagesse: voir le monde et s'en
+émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement
+qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies;
+concevoir le monde comme un tissu de phénomènes inexplicables, à la
+façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les
+enfants ne connaissent pas.
+
+Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de
+ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se reflète à
+travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions
+et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une
+élégante _Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées,
+les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
+nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce
+monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes
+celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux
+voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les
+choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre
+qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se
+réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son
+esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
+philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de
+la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on
+fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres
+hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France
+sont, avant tout, les contes d'un grand lettré, d'un mandarin
+excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
+fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre;
+et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre
+épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette
+intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul
+Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et
+très pur de la seule tradition grecque et latine.
+
+Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais
+dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je
+voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir
+entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un
+peu de trouble.
+
+
+
+
+LE PÈRE MONSABRÉ
+
+
+On fait de temps en temps la découverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis
+sûr, quantité de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la
+merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, énorme et
+mystérieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son
+îlot, loin du Paris agité et grouillant. Le clergé même a presque
+abandonné la vieille église trop grande, où tiendraient trois ou quatre
+églises modernes. À peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin
+perdu. La forêt de piliers et d'arcades où nichèrent Quasimodo, ce
+hibou, et la Esmeralda, cette mésange, la grande maison de Dieu et du
+peuple où priaient les foules ingénues et violentes, où se déroulaient
+la fête des Rois et la fête des Fous, appartient au silence, à la
+solitude, au passé. Ce n'est plus qu'un monument historique, un témoin
+des siècles. Celui qui, étant entré là le matin, s'en va le soir à
+l'Éden-Théâtre après avoir flâné sur les boulevards a pu, s'il sait
+voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.
+
+
+I
+
+Des hommes crient à l'entrée de l'église: «Demandez la dernière
+conférence du Père Monsabré _in extenso!_» Ils prononcent: _in extanso_.
+Près de la porte, des photographies du prédicateur sont exposées, comme
+aux vitrines du _Gil Blas_ les portraits des actrices, «des mouquettes»
+et de M. le comte Irison d'Hérisson.
+
+On entre et tout de suite on se sent enveloppé de mystère, de paix, de
+demi-ténèbres très douces éclairées par les pierres précieuses des
+vitraux, d'où semble rayonner une lumière qui leur est propre. Les
+colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la
+vieille comparaison est inévitable), et par les arcades de la grande nef
+on voit les doubles rangs de piliers des nefs latérales pêle-mêle, avec
+des percées et des allées tournantes comme dans une forêt. Le
+maître-autel semble loin, très loin, et les verreries du fond sont comme
+une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.
+
+ Notre-Dame!
+ Que c'est beau[27]!
+
+[Note 27: Victor Hugo, le _Pas d'armes du roi Jean_.]
+
+Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les détails y
+soient d'un caprice abondant, cela ne paraît pas, après tout, si hardi,
+si touffu, si fou que la cathédrale de Rouen, par exemple, ou celle de
+Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives
+sont presque des pleins cintres. Il y a là de la mesure, du goût: cette
+énormité a quand même quelque chose de parisien, un je ne sais quoi,
+mais sensible.
+
+On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs
+intransigeants de l'Évangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui
+ne hantent pas les églises, auraient une belle occasion de s'écrier ici:
+«Ô sainte égalité des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut être
+riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a
+des places réservées aux capitalistes dans les temples du Dieu de
+Bethléem! On vend ton verbe, ô Christ! et tes prêtres trafiquent de
+toi»--Hélas! outre que ces trois sous vont assurément à des œuvres
+avouables, les conférences de Notre-Dame ne sont point faites pour les
+pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure,
+comme ce sont évidemment des simples et des résignés, ils ne s'irritent
+point d'être exclus des chaises réservées; ils acceptent avec la douceur
+de l'habitude les plus mauvaises places à l'église comme dans la vie:
+cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadencées
+n'arrivent à leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent
+juste autant que s'ils entendaient.
+
+La nef centrale, où sont admis seulement les hommes est déjà à moitié
+pleine au moment où j'arrive. Les femmes sont rejetées dans les bas
+côtés ou perchées dans les galeries à jour qui longent la grande nef.
+Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'élégantes. Cette
+vieille cathédrale démesurée n'attire point les femmes. Elles ont des
+églises plus petites, chauffées, confortables, qui sont d'aujourd'hui et
+qui sont à elles: Notre-Dame est d'autrefois et est à tout le monde. Ce
+vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les
+chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal à l'aise. Tout ce
+minuscule y serait ridicule, presque sacrilège. Une Parisienne, habillée
+comme elles le sont à présent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une
+petite tache fort jolie, mais absurde.
+
+Quant aux hommes qui sont là, quels sont-ils? Il ne me paraît pas que
+l'auditoire soit aussi brillant, à beaucoup près, qu'au temps de
+Lacordaire ou même du Père Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux
+qui comptent dans la littérature ou dans la politique se pressaient,
+comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart
+des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on
+dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes
+gens à tête de séminariste. J'ai à côté de moi un mince adolescent, de
+mise soignée, pâle, l'œil bleu et profond, la bouche enfantine,
+évidemment très pieux, très candide et très pur (peut-être votre Hubert
+Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lèvres,
+dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.--Un peu plus
+loin, un petit frère de la Doctrine chrétienne, figure naïve, de bonnes
+grosses joues, crâne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on
+voit de ces silhouettes dans les _Contes drolatiques_ illustrés par
+Gustave Doré.--Plus loin encore, un homme sans âge, barbe à tous crins,
+front haut, serré aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de
+ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les
+réunions anarchistes: avec d'autres pensées, le cerveau est certainement
+le même.--Mais le peuple, où est-il? Je n'ai pas aperçu un homme en
+blouse ou en bourgeron dans cette église où jadis le peuple était chez
+lui, où il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de
+paradis, de belles processions étincelantes de chasubles et de bannières
+et enveloppées d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.
+
+Tout à coup un chant s'élève du fond de la basilique, d'une chapelle
+qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de chœur, à la fois grêle et
+velouté et comme ouaté par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau
+chantant tout seul à l'extrémité d'une forêt magique. Cette voix
+psalmodie la belle prière: «_Attende, Domine, et miserere, quia
+peccavimus tibi_. Écoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché
+contre vous.» Des voix d'hommes reprennent le verset en chœur.
+L'adolescent extatique à la figure de jeune archange se met à chanter,
+et je constate avec une surprise désagréable que ce Chérubin de cercle
+catholique, qui serait un si friand régal pour quelque perverse marraine
+de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.
+
+Malgré tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumière
+tamisée venant on ne sait d'où, cette ombre douce et solennelle, cela
+berce et caresse l'âme à la faire pleurer. C'est bien là qu'on oublie.
+Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il
+fait froid et où l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas
+payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal
+portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentées
+par la misère ou par la folie obscure de votre corps, et vous,
+mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoquée par Jean
+Richepin dans la _Ballade des Gueux_,--venez, venez ici! Une fois les
+lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de
+tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu
+de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve
+allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil
+ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'âme et une
+résignation un peu moins inutile que la révolte. «Venez, vous qui peinez
+et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.»
+
+Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont
+toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les
+places d'abonnés, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont
+des «hommes du monde», cela se voit à leur mise et à leur façon de se
+saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurément des
+membres de la Société de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont
+d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces apôtres bien élevés
+des cercles catholiques, une trentaine de prêtres viennent s'asseoir sur
+des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entouré de hauts
+dignitaires ecclésiastiques et d'un évêque ou deux, prend place sur un
+siège élevé. Il est très vieux, très pâle, très blanc, avec de grands
+traits austères: un archevêque de vitrail.
+
+
+II
+
+L'orateur paraît: larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une
+tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le _Figaro_, dernièrement,
+faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'idées préconçues sur le
+physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en
+fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples
+honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger,
+comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez
+les dominicains, l'abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où
+son frère était curé, On m'assure que le conférencier de Notre-Dame est
+le plus brave homme du monde et qu'il est très gai, d'une gaieté facile,
+joviale, bruyante, presque gamine.
+
+Quelqu'un me dit: «Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des
+couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très
+particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n'est
+presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à
+la gaieté des enfants, exprime la légèreté d'âme et la sécurité
+complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci
+matériel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: dès lors comment
+seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du cœur qui permet de s'amuser
+à des riens.--Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et
+sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse
+entrevoir une arrière-pensée d'édification; elle paraît commandée et
+voulue; elle s'étale comme un argument en faveur de la foi, comme un
+défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n'en est pas
+moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté
+innocente, ce sont les salles d'asile, les écoles primaires et les
+couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes
+d'Église n'est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les
+séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de
+jouer et d'être gais: cela détourne de mal faire, de penser à mal et
+même de penser. Cela est donc d'une sagesse, éminente.» Je ne garantis
+pas l'exactitude de cet aperçu: en tout cas, il ne serait vrai que des
+moines gais.
+
+La tête de l'orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir,
+pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et
+blanches.
+
+Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immaculé
+avec quelque chose d'un peu théâtral. L'ordre des Frères prêcheurs est,
+je crois, à l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le
+plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de
+Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve
+plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux
+malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions
+subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la
+foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l'on veut;
+mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la
+paix des âmes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur
+des illusions? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur
+dites pas que c'est saint Dominique qui a inventé l'Inquisition: ils ne
+vous croiront pas. Leur règle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle
+respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative.
+Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur
+les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable
+contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont
+plus effacés, évitent de se mettre en évidence: ils agissent sur les
+âmes par la direction privée plus que par la prédication publique; ils
+trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective
+dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance
+même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de
+l'intérêt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre
+puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à
+leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'à la fin et de ne pas paraître
+entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables,
+fins, mesurés; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais
+indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur
+influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les
+dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers
+de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'éclat. Ils ont aussi quelque
+chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes
+d'imagination et d'expansive charité.
+
+C'est pour cela que les Frères _prêcheurs_ auront été, en effet, au
+XIXe siècle, les représentants les plus éminents de l'éloquence
+catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de
+Lacordaire que son œuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore
+refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien,
+il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conférences
+sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles
+de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois
+jusqu'à l'émotion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux
+profanes qu'il y a des chapitres pleins de grâce dans la _Vie de saint
+Dominique_ et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant
+soit peu rêveuse et romanesque, dans la _Vie de Marie Madeleine_, dont
+les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M.
+Barbey d'Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d'immorale.) Mais, il
+faut le reconnaître aussi, l'apologétique de Lacordaire n'était pas
+d'une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme
+par son rôle dans l'histoire et dans la société humaine, c'est quelque
+chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se pétrit aisément selon
+la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne
+puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu'à défaut de
+l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec éloquence,
+Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de
+prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques
+ou de Napoléon à Sainte-Hélène.
+
+Mort, ce candide Lacordaire--qui dans une brochure sur le pape
+professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siéger à
+la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la
+jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la
+crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers
+ascètes--a continué d'exercer sur ses fils une très puissante influence
+qui me paraît avoir été de deux sortes: heureuse par la transmission de
+son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son
+éloquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imitée avec quelque
+maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le
+grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans
+sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s'apercevoir
+qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.
+
+Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient
+revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux
+accommodé à un auditoire chrétien, qu'ils se soient ressouvenus du bon
+vieux «sermon», du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils
+viennent de découvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Père
+Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire
+catholique.
+
+
+III
+
+Quelques-uns d'entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première
+conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l'âme au dehors
+que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que
+je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme: j'en suis
+fâché pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais réfuter et gourmander
+ceux pour qui il n'y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre,
+pas d'âme à déshonorer? À quoi bon? Ces bêtes à face humaine font
+profession de n'obéir qu'aux fatalités de la matière. Il faudrait les
+rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de
+pénitence. C'est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me
+suis adressé.
+
+Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa
+pensée, car on n'est pas nécessairement une «bête à face humaine» pour
+être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour
+les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants
+autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine à haranguer des absents.
+Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les
+indifférents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui
+lui a fait adopter des façons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois
+pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait
+tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire.
+En ce temps-là, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques
+pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination
+chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur
+doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu'on est
+convenu d'appeler les grands problèmes. Aujourd'hui on ne se pose plus
+de questions du tout. L'abîme s'est élargi, j'en ai peur, entre ceux qui
+croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas
+installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme
+curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,
+Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait
+guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré
+d'avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.
+
+Et c'est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,
+l'âme des incrédules, si d'aventure il s'en mêlait quelques-uns au
+troupeau des fidèles. Faut-il le dire? La vérité de la religion
+catholique ne se démontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des
+mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:
+cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la révélation considérée
+comme un fait historique, j'ai rencontré des ecclésiastiques qui
+reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par
+la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce
+fait que de l'admettre. Dès lors le prédicateur n'a rien de mieux à
+faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les
+autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,
+mais par l'émotion et l'onction de sa parole et en leur rendant
+sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus
+chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves
+traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles
+seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que
+ceux qui sont persuadés d'avance, sans prétendre foudroyer les
+incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus
+que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent
+tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la
+meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés
+par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vérité.
+
+Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions.
+Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère
+des temps à la prédication chrétienne, et c'est à cause de cela que son
+_Carême_ nous a paru intéressant.
+
+
+IV
+
+Il a simplement entretenu ses auditeurs («simplement» ne veut pas dire
+ici «avec simplicité») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde
+conférence, une de celles qui donnent l'idée la plus complète de ses
+qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la
+confession.
+
+ Mon plan est bien simple: 1º Dieu veut qu'on se confesse; 2º nous
+ n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.
+
+§1er.--C'est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont
+reçu le pouvoir de «remettre ou retenir les péchés». La confession doit
+être auriculaire, singulière et précise: sinon, comment le prêtre
+saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour guérir les cœurs, il
+faut bien qu'il connaisse leur mal.
+
+D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des
+apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l'existence
+de la confession depuis l'origine du christianisme.
+
+Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas été
+instituée par Jésus-Christ: ou bien elle aurait été inventée et imposée,
+à un moment donné, par un seul homme; ou bien elle se serait répandue
+peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas «une nouveauté
+si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain», aurait rencontré
+des résistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date précise.
+Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.
+
+Tout le développement de cette première partie est remarquable par
+l'ordre et la clarté. J'y ai relevé des traces de scolastique, comme
+lorsque l'orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le
+prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu'il nous
+explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est là une analyse
+sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une
+légère affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours désagréable,
+d'érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père
+abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence
+il éprouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pénitence est à
+l'âme ce que la médecine est au corps. La pensée n'a pourtant rien
+d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,
+et on ne dérange pas un saint pour si peu!
+
+La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais
+bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,
+comme l'optique du théâtre, une sorte de grossissement; mais la mesure
+me paraît quelquefois dépassée. L'orateur a trop d'apostrophes à la
+façon de Bossuet:
+
+«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires,
+pressez-vous sur mes lèvres,» etc.--Il a trop, à mon goût, de solennelle
+phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas
+le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais _peu les efforts que
+j'ai faits pour l'obtenir_ si je ne me sentais appuyé par
+l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.--Il a des façons
+violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si
+j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que
+vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il
+ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne
+crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe
+encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez
+aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et
+m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat
+survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le
+développement d'un argument accessoire.--Le style, souvent excellent,
+n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on
+peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par cœur et récite
+ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs).
+On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses
+se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»
+
+Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il
+avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance
+tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à
+les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour
+leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution
+divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable
+liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien
+que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une
+affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères
+dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants
+qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen
+de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne
+prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que
+faire: c'est proprement un effet de rhétorique.
+
+§2.--La première partie du sermon est donc toute d'exposition
+dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion
+et parfois quelque finesse.
+
+L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles
+raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne
+dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible
+que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses
+plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le
+droit de n'être méprisable que devant soi.--Mais, au contraire, répond
+l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:
+
+ De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de
+ notre cœur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des
+ peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous
+ en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de
+ nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore,
+ l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et
+ chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la
+ conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et
+ l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se
+ voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir
+ l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les
+ voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne
+ pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de
+ mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous
+ aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand
+ supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein
+ de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne
+ tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché.
+ C'est assez pour amasser dans un cœur une douleur sans nom, dont
+ chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup
+ d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des
+ existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,
+ donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un cœur qui
+ reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le
+ fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux
+ échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous
+ quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes
+ qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons
+ jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter.
+ Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une
+ parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret
+ tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne
+ nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas
+ que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute
+ nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!
+
+Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores),
+plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a
+semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste
+enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses
+phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des
+nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou
+voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la
+voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà
+bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.
+
+C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me
+figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des
+choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus
+tendres--mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut,
+dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que
+retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully
+Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment
+presque pareil:
+
+ Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,
+ Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;
+ Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
+ Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.
+
+ Voulant du lourd secret dont je me sentais las
+ Me soulager au sein d'un bon dépositaire,
+ J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
+ Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.
+
+ Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!
+ Il ne voit plus le sang épongé reparaître
+ À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.
+
+ J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine;
+ Où je l'ai dit, la terre a fait croître une épine,
+ Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.
+
+La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu'avant
+de passer à l'état d'institution chrétienne «elle était partout connue,
+prêchée, pratiquée.» Et là-dessus il nous cite «un législateur chinois»,
+Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la
+confession établie chez les sauvages.--Fort bien; mais alors comment
+l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours,
+que la confession, si elle avait été inventée par d'autres que
+Jésus-Christ, eût paru «une nouveauté énorme, une obligation oppressive,
+la plus répugnante des humiliations?» Elle est donc tour à tour
+contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause! Cette
+radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;
+mais voilà ce que c'est que de vouloir démontrer là où l'essentiel est
+de toucher et d'instruire.
+
+La seconde raison qu'on allègue pour ne pas se confesser, c'est que
+l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se
+confesser à Dieu, à la bonne heure!--Mais, au contraire, ce qu'il nous
+faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la
+voix de l'orateur:
+
+ Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la
+ femme; comme nous, il est pétri d'un limon abject; comme nous, il a
+ senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutté contre
+ des penchants maudits; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie
+ a des échos dans notre vie; à la peinture de nos misères il
+ reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans
+ qu'aussitôt mille voix crient dans son cœur: «Pitié! pitié!» sans
+ que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.
+
+L'incrédulité reprend: «Nous confesser à un homme! Faire de notre vie la
+pâture de sa curiosité! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci
+de ses indiscrétions, c'est impossible!» Écoutez la réponse du Père
+Monsabré: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la
+bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç'a été le bel
+endroit du discours, le moment du «frisson».
+
+ Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose
+ qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces
+ redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre
+ qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième
+ et peut-être à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils
+ deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d'une héroïque
+ patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la
+ curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espère
+ qu'au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient
+ qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir
+ le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience
+ humaine.
+
+ Quoi! ce serait pour contenter une puérile passion qu'il écouterait
+ si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,
+ vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,
+ je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais,
+ pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette
+ chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot
+ de votre vie qui vient se mêler à ma vie? N'est-ce pas que je crois
+ reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre
+ cœur vient chercher mon cœur? Et vous voudriez qu'au moment
+ suprême où votre cœur se donne sans mystère et sans réserve, le
+ prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour
+ examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme
+ comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre, qui
+ puisse lui mériter cette injure?
+Je regrette qu'après cela, pour nous montrer jusqu'à quel point le
+ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le
+Père Monsabré nous ait raconté l'histoire mélodramatique d'un prêtre
+confessant un mendiant et découvrant en lui l'assassin de son père et de
+sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un _mélo_ d'il y a
+trois ou quatre ans.
+
+ À côté des raisons que l'on dit, il y a les autres.
+
+ Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du
+ cœur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du
+ devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain:
+ voilà, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules
+ déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.
+
+ Puis, une brève et énergique péroraison:
+
+ La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y
+ soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,
+ maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante
+ parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il
+ faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.
+
+Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec
+une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en
+général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement
+et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de
+pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains
+signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de
+bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de
+Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements
+oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et
+que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père
+Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là
+qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.
+
+
+V
+
+J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec
+trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent
+de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait,
+à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de
+prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à
+l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après
+la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès
+de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions
+de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à
+leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils
+s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres
+monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère
+et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des
+arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.--Le Père
+Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé
+Huvelin valent certes la peine d'être entendus.
+
+J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une
+innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans
+la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en
+face, au banc d'œuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends
+hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais,
+nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des
+objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les
+dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût
+du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.
+
+
+
+
+M. DESCHANEL
+
+ET LE ROMANTISME DE RACINE[28]
+
+[Note 28: Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lévy.]
+
+
+Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et
+entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir,
+l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable
+auteur du _Mal et du bien qu'on a dit des femmes_ a voulu consoler ce
+dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et
+il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de
+France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement
+agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur
+d'exprimer un regret.
+
+J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie
+neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait
+exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour
+l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très
+connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long
+devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles;
+mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus
+nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs
+livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit
+et le tour de main de Voltaire:
+
+«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à
+ses leçons toutes les dames de Pékin.--Ce qu'il dit est donc bien neuf?
+demanda Candide.--Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi,
+combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens
+capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose
+connu ce qui traîne dans les livres?--Une centaine, répondit
+Kou-Tu-Fong.--C'est peu, dit Candide.--C'est beaucoup, dit Martin. Et
+combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?--Deux ou trois
+mille, dit Kou-Tu-Fong.--Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.--Je
+n'irai donc pas, grogna Martin.»
+
+Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation
+élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et
+charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable
+ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est
+sur les pages originales que nous nous arrêterons.
+
+
+I
+
+M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais,
+puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si
+souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il
+sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?
+
+«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné[29].» Encore faudrait-il
+savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient[30].» Si cela est vrai,
+est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été
+injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante
+années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque
+et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai,
+c'est que le XVIIIe siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui
+semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais
+c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se
+délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point
+l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour
+Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de
+trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence
+est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses
+inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle
+soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit,
+Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à
+Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux
+harmonieux.
+
+[Note 29: I, p. 5.]
+
+[Note 30: _Ibid_.]
+
+C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans
+quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le
+mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente
+moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien
+française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser
+ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez
+difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race
+étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est
+décidément pas dans l'essence de ce génie.
+
+Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature,
+un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous
+comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de
+tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la
+vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le _Cid_ (et
+quelques scènes d'_Horace_ et de _Polyeucte_), quelle âme étrange! et
+quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il
+s'est repenti du _Cid_ et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus
+tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au
+fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion
+et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne
+recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir
+incontestable (_Horace_), puis d'un devoir plus douteux (_Polyeucte_)
+sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte,
+c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la
+volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce,
+et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive
+estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'_Astrée_ et de
+la _Clélie_ sur la femme et les doctrines du XVIe siècle sur la
+séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà,
+croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par
+politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que
+l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois
+dans la pièce. Et Rodelinde (_Pertharite_), Dircé (_Œdipe_),
+Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (_Othon_), Eurydice (_Suréna_)
+etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la
+force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et
+qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur
+orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent
+plus ou moins à ce surprenant Alidor de la _Place Royale_ quittant sa
+maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir
+de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait
+l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière
+où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots
+que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme
+le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour
+grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez
+la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela
+pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme,
+qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie
+qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres
+descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le
+duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est
+un Danois des anciens âges, un _Northmann_, un homme de fer et de glace,
+un monstre, un barbare.
+
+Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse,
+le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe
+pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles
+littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement
+développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures
+anciennes ou étrangères.
+
+J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant
+parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme
+des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les œuvres
+clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses
+époques: il me semble que l'œuvre de Racine aurait alors une autre
+importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.
+
+Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission
+d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je
+comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de
+malveillance et de chicane.
+
+M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de
+Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la
+préface de _Britannicus_, sa froideur en apprenant la mort de la
+Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il
+parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de
+cœur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.
+
+Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été
+effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des
+circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli
+mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il
+éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance
+qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent
+rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si
+graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on
+soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant
+les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux
+petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si
+Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison
+contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir
+raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en
+portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément
+regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à
+l'indignation.
+
+Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange,
+et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à
+Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas
+oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la _Folle
+querelle_ de Subligny, et que plus tard les deux poètes se
+réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la _Psyché_ de La
+Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne
+conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine
+n'avait pas été si noire ni si impardonnable.
+
+«L'allusion (_malevolus poeta_) n'est que trop claire, dit M. Deschanel
+à propos de la première préface de _Britannicus_. Voilà les petits
+côtés de l'humanité, même dans les grands hommes[31].» Mais ici les
+«petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le
+vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine
+devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi
+Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?
+
+[Note 31: I, p. 209.]
+
+Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il
+était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour
+lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et
+pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce
+qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus
+troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête
+l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à
+demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous
+mêler de ces affaires de cœur, sur lesquelles les lumières nous font
+presque absolument défaut?
+
+Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis
+XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un
+autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait
+pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait
+quitte envers sa sensibilité[32].» Cela est fort spirituel; mais d'abord
+deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et
+encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de
+croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de
+les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des
+victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?
+
+[Note 32: II, p. 5.]
+
+«Racine, qui avait flatté Mme de Montespan toute-puissante...,
+n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle
+cessa d'être en faveur[33]» M. Deschanel parle encore ici
+d'«ingratitude[34]». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a
+eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne
+saurait le blâmer d'avoir loué Mme de Maintenon, qui avait du goût
+pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui
+était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin,
+était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves,
+décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa
+cour à Mme de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il
+l'a faite à Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà
+donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière
+Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les
+contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas
+mise.
+
+[Note 33: II, p. 173.]
+
+[Note 34: II, p. 175.]
+
+On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir
+fait _Esther_ et _Athalie_ et d'avoir été dévot dans ses dernières
+années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car
+Pierre Corneille a écrit _Polyeucte_, a traduit l'_Imitation_, a été
+marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à
+Racine, c'est que son nom et son œuvre sont intimement liés au nom et
+au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le
+Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux
+et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses
+fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa
+vie.
+
+Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes
+d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit
+le _Tartufe_: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots
+honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine
+d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir
+raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se
+pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine.
+Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été
+un fort honnête homme.
+
+Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre
+littérature ont été par leurs mœurs, ou par leur probité, ou par leur
+bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne
+moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut
+le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si
+l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe
+pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent
+mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux
+grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence
+peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent
+d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de
+sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De
+même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont
+ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands
+hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour
+tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus
+sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le cœur bien pur pour marchander
+son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints?
+«Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en
+s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de
+l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des mœurs
+ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette
+boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la
+sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le cœur un peu
+sec[35].» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de _Bérénice_,
+M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de
+tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à
+Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne
+suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme
+supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la
+distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?
+
+[Note 35: I, p. 61.]
+
+L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse
+et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de
+sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de
+la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce
+n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en
+admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu
+divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à
+l'art.
+
+Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent
+être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles
+sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne
+vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien
+de son émotion et que l'artiste en tire des œuvres d'art. Cela suppose
+plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins
+de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande
+douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement
+aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus,
+s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il
+souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à
+regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être
+plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire» [36], observe
+malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son
+propre état, trouve peut-être quelque «divertissement» [37] dans cette
+étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et
+que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son
+cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose
+d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de
+l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon
+d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais
+souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles
+raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y
+a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.
+
+[Note 36: Flaubert, _Préface des Poésies de Louis Bouilhet_.]
+
+[Note 37: Pascal.]
+
+Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui
+donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder
+M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de
+l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je
+n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»[38] la sensibilité de
+l'auteur d'_Andromaque_. De ce que le poète aime et sent plus de choses,
+en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la
+conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non
+point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette
+diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En
+vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous
+les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins
+malheureux!
+
+[Note 38: I, p. 61.]
+
+Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée,
+tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en
+chefs-d'œuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire _Phèdre_
+et _Bajazet_, tant mieux pour nous!
+
+
+II
+
+M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments
+contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il
+voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º
+le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les
+mœurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous
+les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture
+de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la
+civilisation[39].»
+
+[Note 39: I, p. 123.]
+
+Comment Racine a été conduit à opérer ces savants mélanges, voici une
+page qui nous l'apprend:
+
+ Telles étaient les conditions de l'œuvre dramatique à cette
+ époque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gréco-latine
+ avait décidément triomphé; on était voué aux sujets anciens; quant
+ à la forme, celle de la tragi-comédie, depuis l'aventure du _Cid_,
+ ayant été écartée comme peu compatible avec les fameuses règles des
+ trois unités (?), il ne restait que la tragédie toute pure. Le
+ problème posé devant Racine était donc celui-ci: d'une part,
+ chercher à faire les pièces les plus agréables au public
+ contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou
+ étrangers... Puisque la voie n'était vraiment ouverte et libre que
+ du côté de l'antiquité, la difficulté était de rendre cette
+ antiquité intelligible et acceptable à la société du temps de Louis
+ XIV et à la cour, qui donnait le ton. Le poète ne pouvait donc
+ produire que des œuvres mixtes, d'ordre composite, à peu près comme
+ sont en architecture les édifices de la Renaissance, mi-partis du
+ génie ancien et du génie moderne, au reste n'en ayant peut-être que
+ plus de charme pour les esprits cultivés et subtils, épris, tout à
+ tour ou en même temps, de toutes les modulations de la beauté[40].
+
+[Note 40: I, p. 20 et suiv.]
+
+Ces «modulations» diverses, M. Deschanel les démêle dans chaque tragédie
+avec une extrême finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses théories
+qui s'applique à tout le théâtre de Racine, je ne puis m'empêcher de
+signaler au passage telle observation de détail un peu trop ingénieuse à
+mon gré. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme à la façon de
+Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hanté par le romantisme des
+poètes de 1830 et croit en retrouver les caractères chez nos classiques.
+De là quelques assertions imprévues. Après avoir entendu «romantisme» au
+sens d' «originalité», il entend de nouveau, sans le dire, «originalité»
+au sens de «romantisme»; et il semble que cette confusion, volontaire ou
+non, joue à sa critique plus d'un méchant tour.
+
+ Toute la pièce, dit-il d'_Andromaque_, est, à vrai dire, une
+ comédie tragique; et cette comédie résulte des flux et reflux
+ continuels de ces trois amours contrariés. _Andromaque_ pourrait se
+ nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du _Cid_
+ avait fait des tragi-comédies en le disant; Racine en fait sans le
+ dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du
+ romantisme[41].
+
+[Note 41: I, p. 107.]
+
+De «mélange», je n'en vois point, et il me paraît bien qu'il y a là une
+équivoque. De ce qu'une passion développée dans une tragédie pourrait,
+si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comédie, s'ensuit-il
+que la tragédie où cette passion se déroule soit un «mélange» de comique
+et de tragique et, par suite, une œuvre romantique? À ce compte, la
+tragédie toute pure n'admettrait guère l'amour qu'au moment où il verse
+le sang, parce qu'alors seulement il devrait être réputé tragique. Tant
+qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il
+appartiendrait à la comédie. Si _Andromaque_ est une «comédie tragique»
+parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degré ou les
+conséquences, et si «à tel passage on peut presque se figurer qu'on lit
+le _Dépit amoureux_»[42], le _Malade imaginaire_, qui admet l'ambition,
+passion tragique sauf les conséquences ou le degré, pourra donc être
+appelé tragédie comique, et peut-être qu'«à tel passage on pourra se
+figurer qu'on lit» _Britannicus_. (Au fait, il n'y a guère de différence
+de nature entre Béline et Agrippine.) Dès lors il n'y aura pas de
+tragédie ni de comédie de caractère qui ne puisse être qualifiée de
+romantique; car dans toutes on trouvera à la fois du comique et du
+tragique, toutes puisant au même fonds, qui est la vie humaine, et n'y
+ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour à tour
+sourire et trembler. Dire que telle tragédie de Racine est une comédie,
+c'est aussi vrai que de dire que telle comédie de Molière est une
+tragédie. C'est peut-être vrai si l'on considère l'effet produit sur
+certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici
+justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser
+«romantiques» les œuvres de nos classiques qui peuvent prêter à ces
+remarques; car ni le degré inférieur du tragique n'équivaut au comique,
+ni le degré supérieur du comique n'équivaut au tragique. Et enfin, que
+la distinction des genres soit légitime ou non, on ne peut nier que
+Racine, comme Molière, ne l'ait très soigneusement observée.
+
+[Note 42: I, p. 109.]
+
+Naturellement, ce qui, dans les _Plaideurs_, paraît romantique à M.
+Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la
+souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de
+contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers
+des _Plaideurs_ suggèrent à M. Deschanel.
+
+ Que de fois, il y a cinquante ans, on a cité comme choses
+ phénoménales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au
+ second vers d'Hernani, la duègne entendant frapper à la porte
+ secrète:
+
+ Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier
+ Dérobé?
+
+ Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-là? Eh bien! nous en avons ici un
+ tout pareil:
+
+ Mais j'aperçois venir madame la comtesse
+ De Pimbesche[43].
+
+
+[Note 43: I, p. 149.]
+
+Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici «de Pimbesche», a une grande
+importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'épithète
+«dérobé» n'en a absolument aucune?
+
+«Tout cela n'est pas mis au hasard,» dit M. Deschanel parlant des
+libertés de la versification de Racine. Mais justement, bien des
+libertés semblent prises au hasard dans la versification romantique.
+
+Il arrive, du reste, à M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de
+coupe parfaitement classique.
+
+Tantôt, dit-il, le poète déplace la césure:
+
+Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.
+
+Tantôt il met la césure après les trois premières syllabes:
+
+C'est dommage: | il avait le cœur trop au métier,
+
+etc., etc.[44].»
+
+[Note 44: I, p. 151.]
+
+Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos
+classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal
+repos soit après la sixième syllabe: il leur suffit souvent que cette
+syllabe soit nettement accentuée.
+
+Et qu'y a-t-il de romantique dans _Britannicus_? D'abord le récit de
+l'enlèvement de Junie. «La peinture de cet attentat a fourni au poète
+des vers d'un coloris charmant et romantique[45].» Je relis le morceau
+et j'y cherche ce romantisme.
+
+[Note 45: I, p. 175.]
+
+ Belle sans ornement, dans le simple appareil
+ D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
+
+Mais ce sont là des vers classiques s'il en fût jamais. C'est «en
+chemise» qui serait romantique!
+
+ ...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
+ Relevait de ses yeux les timides douceurs.
+
+Mais ces deux vers sont composés de mots abstraits: «aspect», «fiers»
+(qui est un latinisme et fait double emploi avec «farouches»,)
+«relevait», «timides douceurs»; quoi de plus classique?
+
+Romantique encore, la scène où Néron se cache derrière un rideau.
+Pourquoi? parce que c'est «un moyen de comédie dont l'effet est
+tragique», par suite «un mélange tragi-comique»[46]. On cherche comment.
+Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique _en
+elle-même_, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagème
+de Néron fait souffrir et trembler, comment serait-ce «un moyen de
+comédie»?
+
+[Note 46: I, p. 184.]
+
+La preuve que _Britannicus_ n'est pas si romantique que le veut par
+endroits M. Deschanel, et même ne l'est pas du tout, c'est que, dans une
+page fort intéressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le même
+sujet traité dans la forme romantique: on assisterait aux expériences de
+Locuste, au banquet où Britannicus est empoisonné. À la vérité, je ne
+vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emblée cette conception
+du drame: tout dépendrait de l'exécution, qui pourrait être bonne ou
+mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-même,
+«romantique» a par moments un sens très déterminé et qui s'oppose à
+«classique». Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme
+l'originalité suprême et l'exalte à ce titre, il le prend ici pour une
+des formes du théâtre au XIXe siècle et n'en fait pas grand état. Il
+loue même Racine d'avoir simplifié Néron selon la méthode classique,
+d'avoir négligé plusieurs des aspects de ce personnage «peint avec tant
+de verve et de brio par M. Renan»[47]. (Je crois que ce mot de _brio_,
+soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'_Antéchrist_, et
+qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Néron de Racine me
+plaît fort et me semble d'une grande vérité historique et humaine; mais
+le fou naissant et le cabotin paraîtraient un peu plus chez lui, que je
+ne m'en plaindrais pas.
+
+[Note 47: I, p. 202.]
+
+Il faut savoir gré à M. Deschanel de n'avoir pas découvert le moindre
+romantisme dans _Bérénice_. Mais son sentiment sur la valeur de l'œuvre
+manque peut-être de netteté. Il déclare à trois ou quatre reprises que
+la pièce est «très faible» parce qu'elle manque d'action; mais il
+l'appelle d'autre part «une charmante tragi-comédie»[48], y trouve
+«sensibilité, éloquence familière et poétique, grâce pénétrante»[49], et
+dit qu'elle est «bien étonnante et filée avec un art infini»[50].
+Comment une pièce peut-elle être à la fois si faible et si charmante?
+
+[Note 48: I, p. 257.]
+
+[Note 49: I, p. 256.]
+
+[Note 50: I, p. 251.]
+
+Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le
+plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la
+couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquième acte. Je ne
+sais si M. Deschanel n'exagère pas un peu la turquerie de la pièce. La
+«couleur locale» chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui
+veut être traité dans des réflexions d'ensemble sur son théâtre. Mais,
+puisque l'ingénieux critique était en train, il aurait bien pu soutenir
+que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir
+jusqu'à un certain point, mais non au delà; il ne veut pas épouser une
+esclave par force; il a le mépris absolu de la mort: tout cela fait un
+mélange intéressant, très humain, très oriental aussi si l'on veut; mais
+il faut le vouloir.
+
+Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est à la fois
+un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux,
+cruel, astucieux, et «qui plaide le faux pour savoir le vrai» dans des
+scènes «tragi-comiques[51]». Et voilà maintenant que «romantisme» est
+synonyme de complexité des caractères.
+
+[Note 51: I, pages 317, 327.]
+
+Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) «la
+forme la plus actuelle de l'art, par conséquent l'appropriation des
+sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois
+aux croyances et aux sentiments présents»[52]. Donc Euripide a fait
+œuvre romantique en traitant le sujet d'_Iphigénie_ de manière à plaire
+aux Athéniens de son temps, et Racine en le traitant de la façon la plus
+agréable aux hommes du XVIIe siècle.
+
+[Note 52: II, p. 11.]
+
+Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au
+vrai sens du mot «romantisme» et de montrer qu'Ériphile est déjà, sauf
+le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de
+1830. Ériphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier
+et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la société. Comme
+eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une
+créature fatale et qui porte avec elle le malheur partout où elle va:
+
+ Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
+ À rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].
+
+[Note 53: _Iphigénie_, II, sc. 1.]
+
+Son amour est d'espèce sombre et farouche comme ses autres sentiments.
+C'est parce que Achille a brûlé sa ville et l'a emportée elle-même comme
+une proie dans ses «bras ensanglantés», c'est pour cela qu'elle l'aime,
+et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prête à la
+mort, y songeant dès la première scène, mélancolique jusqu'au désespoir,
+mais superbe encore et révoltée au moment même où elle cède à son
+destin.
+
+ Je périrai, Doris, et par une mort prompte
+ Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
+ Sans chercher des parents si longtemps ignorés
+ Et que ma folle amour a trop déshonorés, etc.[54].
+
+[Note 54: 1. Iphigénie, II, sc. 1.]
+
+Qu'est-elle qu'une bâtarde romantique, une sœur enragée de Didier,
+moins rêveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une
+quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mère. Il ne serait pas
+impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.
+
+M. Deschanel démonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragédie de
+_Phèdre_, nous fait toucher du doigt comment elle est composée, ce
+qu'elle garde d'Euripide et de Sénèque, ce que Racine y a mis du sien.
+«L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses
+s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre
+romain, l'ordre français; je dis trois ordres de poésie et de
+civilisation[55].» Est-il vrai que les provenances diverses des trois
+ordres «s'accusent dans la conception et _dans le style_»? Car alors
+comment se fait-il que l'œuvre soit aussi harmonieuse?
+
+[Note 55: II, p. 121.]
+
+Naturellement cette complexité d'éléments, leur appropriation au goût du
+XVIIe siècle paraît à M. Deschanel le comble du romantisme.
+
+Notez qu'Euripide le premier avait été romantique en introduisant dans
+la tragédie les passions de l'amour[56]. Le style même d'Euripide est
+déjà romantique. En voulez-vous un exemple? On connaît la mystique
+invocation d'Hippolyte à Artémis, ce chant vraiment pieux et dont le ton
+rappelle celui des cantiques à la sainte Vierge: «...Ô ma souveraine, je
+t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche
+prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux ni le tranchant de fer
+n'ont osé toucher, où l'abeille seule au printemps voltige, et que la
+Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.» Cette image (la Pudeur et ses
+eaux limpides), M. Deschanel la déclare «étincelante de fraîcheur
+romantique»[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est
+incohérente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hésite: qu'est-ce
+que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des
+érudits qui veulent lire Ηὡς au lieu de Αἱδὡς. Les
+pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours
+été, et au moins cela s'entend.
+
+[Note 56: II, p. 72.]
+
+[Note 57: II, p. 70.]
+
+_Esther_, histoire de sérail, conte des _Mille et une nuits_, conte
+naïf, sanglant et par endroits sensuel, transformé par Racine en une
+tragédie élégiaque et pieuse, propre à être jouée dans un couvent par de
+petites pensionnaires, est assurément une œuvre singulière, étrangement
+complexe, avec ses «couleurs contrariées et harmoniques» comme dans un
+«merveilleux tapis d'Orient copié par les Gobelins»[58]. Mais enfin la
+variété des éléments d'une œuvre et le romantisme, est-ce donc une
+seule et même chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour
+se passer d'explication?--Dépêchons-nous de dire que M. Deschanel n'a,
+du reste, rien écrit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire
+des représentations d'_Esther_.
+
+[Note 58: II, p. 189.]
+
+[Note 59: II, p. 205.]
+
+_Athalie_, dit M. Deschanel, est pleine «d'effets et de contrastes
+romantiques»[60]. Les contrastes se réduisent, ce me semble, à celui de
+la forme et du fond, à celui que fait «la férocité singulière» du sujet
+avec «les draperies éclatantes d'un style prestigieux et les couleurs de
+la poésie religieuse la plus sublime».--_Athalie_ est encore romantique
+parce que la pièce est tirée de la Bible et que la Bible est éminemment
+romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient
+l'histoire et la littérature d'un peuple d'Orient et que le chef du
+romantisme a fait des _Orientales_.
+
+[Note 60: II, p. 215.]
+
+[Note 61: II, p. 226.]
+
+Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goûter Athalie, à cause
+du fanatisme monarchique et religieux qui est l'âme de cette tragédie.
+Mais il goûtait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi
+d'Orient; il devrait donc goûter Joad parce que Joad, malgré quelques
+atténuations, est bien un prêtre juif. D'où vient que la vérité
+historique qui, là, lui paraissait chose romantique et par suite
+admirable--ou chose admirable et par suite romantique (car il hésite
+entre les deux vues)--n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que
+par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et
+serions-nous plus enchantés de heurter l'un que l'autre dans la vie
+réelle?
+
+Serait-ce point qu'_Athalie_ est une tragédie cléricale? Mais il n'a
+jamais été nécessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de
+ses personnages. On peut même ne sympathiser pleinement avec aucun et
+cependant être ému et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre,
+de la vérité, de la grandeur, de la beauté. Quand j'irais, comme
+Voltaire un jour, jusqu'à préférer secrètement la vieille Athalie, cette
+Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fièrement
+ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse
+féminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-être pas moins
+subjugué par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son
+impérieux et héroïque dévoûment à cette foi. Remarquez que Joad est ou
+se croit profondément désintéressé, qu'il s'imagine travailler pour Dieu
+et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scène
+de la prophétie, il sacrifie à ce Dieu la vie de son propre enfant et
+que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empêche point de faire ce
+qu'il croit être son devoir dans le présent.--Les fanatiques sont gens
+fort curieux, surtout dans un drame, où l'on n'a rien à craindre de leur
+manie.
+
+Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques,
+qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la
+foule qui ait besoin, au théâtre, de s'intéresser, comme elle le ferait
+dans la réalité, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de
+prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours
+suffisamment «sympathique» en art, c'est la manifestation éclatante
+d'une passion ou d'une énergie humaine.
+
+Jéhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation
+d'Iphigénie et qui soulevaient la colère de Lucrèce étaient-ils donc si
+aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet
+d'_Athalie_ que dans celui _d'Iphigénie en Aulide_?
+
+J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot
+«romantisme». C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingénieux
+gâté à ce point par un parti pris qu'on a peine à s'expliquer. Dans ses
+conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs
+sur sa bizarre théorie et nous prête par là, semble-t-il, les meilleures
+armes pour la repousser. Il définit l'essence du romantisme «l'amalgame
+du passé avec le présent et du présent avec le passé»[62]. «Une
+définition plus étroite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare,
+Guilhem de Castro, Dante, le théâtre grec, la Bible.» Je demande en
+toute simplicité d'âme: Qu'est-ce que cela ferait? et n'êtes-vous pas la
+victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute
+parce qu'elle pique la curiosité de votre public? De ce que la
+littérature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et
+assez facile à délimiter sinon à définir, a pu s'inspirer de Shakspeare,
+de Dante et des poètes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous
+ces poètes doivent être appelés romantiques? Sophisme d'autant plus
+surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les éléments du romantisme
+tel qu'il a fleuri dans des œuvres que tout le monde peut nommer. Il y
+a, suivant lui, une première façon, la vraie, de concevoir le romantisme
+(c'est de le considérer comme l'amalgame du présent et du passé), et une
+seconde définition qui le fait consister dans «le mélange du tragique et
+du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois unités
+secoué, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarité du style». Il
+appelle cela «une manière moins large»[63] d'entendre le romantisme.
+Mais qui ne voit que c'est là une manière essentiellement différente,
+qui n'a rien de commun avec la première, et que l'une ne peut, en aucun
+cas, être substituée à l'autre?
+
+[Note 62: II, p. 275.]
+
+[Note 63: II, p. 276.]
+
+
+III
+
+On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexité des
+éléments du théâtre de Racine. Chacune de ses pièces nous offre un sujet
+antique ou exotique approprié au goût des contemporains de Louis XIV et
+par suite nous présente à la fois l'homme des temps lointains ou des
+«pays étranges», l'homme du XVIIe siècle et l'homme de tous les
+temps.
+
+Éliminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquité
+que du XVIIe siècle. Restent en présence et peut-être en opposition,
+dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquité grecque ou
+romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce désaccord intime est par
+moments évident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pièces.
+Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abîme, entre les actions de
+tel personnage et ses mœurs, ses manières, ses discours.
+
+Pyrrhus est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de vieillards, de
+jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrième acte, lui jette ses
+exploits à la face. «Je vous aime; épousez-moi, ou j'égorge votre fils»,
+c'est le fond de ses discours à Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus
+est poli, galant, «honnête homme». Les contemporains eux-mêmes sentaient
+cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les
+autres trop violent (Voy. la _Folle querelle_). De même, Oreste a tué sa
+mère et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empêche point de s'exprimer comme
+auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.
+
+Dans _Britannicus_, il n'y a point de désaccord de ce genre. La marque
+du principal personnage, c'est justement d'être un criminel fort
+civilisé, très spirituel et très fin. Agrippine n'est pas plus
+invraisemblable que Catherine de Médicis ou Christine de Suède, qui
+étaient des femmes bien élevées et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit
+ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en était point
+encore perdue. Enfin, Agrippine et Néron appartiennent à une
+civilisation que nous n'avons aucune peine à nous représenter et qui
+différait assez peu de la nôtre pour que Racine ait pu leur prêter le
+langage et les manières de son temps sans commettre un trop grave
+contresens.
+
+Dans _Bérénice_, l'harmonie est parfaite entre les mœurs et les
+actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pièce si faible?
+
+«Et vous croyez que ce sont là des Turcs?» disait le vieux Corneille en
+voyant jouer _Bajazet_, et peut-être qu'en effet, si Roxane agit et sent
+a peu près comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois
+Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas
+grand'chose de turc pour des esprits non prévenus.
+
+Mithridate a l'habitude d'étrangler ses femmes pour s'assurer de leur
+fidélité. Voyez comme ces choses-là sont dites en termes élégants:
+
+ Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
+ Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses[64].
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Vous dépendez ici d'une main violente
+ Que le sang le plus cher rarement épouvante,
+ Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
+ Mithridate jaloux s'est souvent emporté[65].
+
+[Note 64: _Mithridate_, I, sc. 1.]
+
+[Note 65: _Mithridate_, IV, sc. ii.]
+
+Ajoutez que _Mithridate_ a plusieurs fois la pensée de tuer ses fils,
+Racine a enregistré fidèlement les actes les plus significatifs que lui
+attribue l'histoire: a-t-il senti l'abîme creusé par ces faits et gestes
+entre le roi du Pont et un prince occidental du XVIIe siècle? A-t-il
+eu la vision nette de ce que pouvait être un roi d'Asie Mineure il y a
+quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un
+grand homme, mais, tout compensé, un «honnête homme», quelque chose
+comme le grand Condé amoureux à soixante-dix ans et luttant contre les
+Romains.
+
+Dans Iphigénie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau
+style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlève les
+filles et les porte lui-même, à bras-le-corps, dans son vaisseau. Les
+actions sont de mille ans avant l'ère chrétienne; les manières sont de
+dix-sept siècles après.
+
+Phèdre est d'une infinie délicatesse morale, et Aricie d'une ravissante
+coquetterie. Assurément elles ne sentent ni ne parlent comme dans un
+temps où l'on pouvait être petite-fille du Soleil et fille du Juge des
+morts (Phèdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et où le dieu des
+mers mettait des monstres à la disposition de ses amis. Toute cette
+mythologie fait un singulier mélange avec le raffinement d'esprit et de
+conscience de la plus troublante des femmes de Racine.
+
+Il n'y a pas dans _Athalie_ de contrastes de cette force; mais _Esther_
+est bien étonnante. Assuérus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on
+le puisse être; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et,
+quand elles ont mariné six mois dans la myrrhe et six autres mois dans
+les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est là la matière du
+charmant et chaste récit du premier acte.--Esther est une Juive féroce
+qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine
+l'a transformée en colombe gémissante, et ce vers d'Assuérus passe
+inaperçu:
+
+Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
+
+En résumé, dans la moitié des tragédies de Racine, les actions et les
+mœurs ne sont pas du même temps. Il se peut que ce contraste même
+ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il échappe à première vue
+et qu'on se sait gré de le découvrir, parce que Racine peut-être ne s'en
+doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de démêler ce
+dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction
+est réelle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine
+sont faux, essentiellement et irrémédiablement faux. Qui oserait le
+soutenir? Comment donc arranger cela?
+
+Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc après avoir dit noir.
+M. Deschanel, qui s'applique à relever ces contrastes, défend ailleurs
+la vérité historique des principales figures de ce théâtre. Eh bien,
+non! les personnages _d'Andromaque_ et d'_Iphigénie_ et de _Phèdre_ ne
+sont point des gens des temps héroïques; non, Mithridate ni Assuérus ne
+sont point des rois d'Orient, et les Romains de _Bérénice_ ou même de
+_Britannicus_ sont Français plus qu'à demi, et, en admettant que ce soit
+une nécessité absolue du drame que les personnages anciens y soient
+toujours en partie modernisés, ils le sont ici jusqu'à l'excès. Il faut
+bien reconnaître qu'au temps de Racine on n'avait pas, au même degré
+qu'aujourd'hui, l'intelligence du passé, le sentiment et le goût de
+l'exotique, la notion de la variété profonde des types humains.
+Néanmoins Racine connaît assez bien l'histoire, entrevoit la différence
+des milieux et des civilisations et comment ces différences se
+trahissent dans le caractère des hommes[66]; et tout cela, il cherche à
+le reproduire exactement; mais, comme il étudie exclusivement le
+mécanisme des sentiments et des passions et élimine de parti pris
+presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa «couleur locale» reste
+tout intérieure, toute psychologique, et est, par suite, moins
+saisissante: car c'est peut-être surtout par le détail des mœurs et des
+habitudes extérieures que se différencient les hommes des diverses
+époques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques,
+vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec
+le même langage et la même allure que les gentilshommes de cette époque)
+auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et
+originaux.
+
+[Note 66: Préface de _Bajazet_.]
+
+On voit déjà qu'ils ne sont pas entièrement faux. Serait-il possible de
+montrer sous quel jour ils peuvent paraître entièrement vrais, même
+quand leurs actes ont des siècles de plus que leurs manières?
+
+Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcément se
+rencontrer, plus ou moins accusé, dans toute tragédie. Car la tragédie
+vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on
+accomplit dans les moments où l'on redevient le pareil des fauves ou des
+hommes qui ont vécu aux époques primitives. Et, d'autre part, comme on
+veut que la forme soit belle, les personnages de la tragédie doivent
+parler le langage le plus savant, le plus élégant, le plus propre à nous
+plaire, à nous chez qui la brute est généralement endormie ou n'est plus
+capable de tels excès, et qui pouvons nous demander s'il est possible
+qu'elle se réveille chez des hommes si bien parlants. À ce compte, la
+tragédie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait
+debout? C'est ici une convention nécessaire, que les acteurs, tout en
+agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme
+Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent à bien
+parler.
+
+Mais, après tout, est-ce là une convention si forte? Il arrive parfois
+(et la tragédie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par
+leur degré) que sous l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par la
+force aveugle des nerfs et du sang. La tragédie (comme l'art en général)
+ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagérer parfois la
+distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le théâtre de Racine
+nous présente des hommes parfaitement élevés et diserts qui, à certaines
+heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses
+atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai
+ni de plus philosophique que la tragédie, qui nous montre les forces
+élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine
+culture intellectuelle et morale.
+
+Ce qui contribue encore à la vérité de ce théâtre, c'est que, si l'on
+fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dénouements
+(meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de
+Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la
+vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux
+femmes (_Andromaque_, _Bajazet_), un amant qui se sépare de sa maîtresse
+pour des raisons de convenance (_Bérénice_), la lutte entre deux frères
+de lits différents ou entre une mère ambitieuse et un fils émancipé
+(_Britannicus_), un père rival de son fils (_Mithridate_), même une
+femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_), ce sont là des choses qui
+se voient, des situations où nous pouvons, un beau jour, nous trouver
+impliqués. (Notons que la situation même d'_Athalie_, si elle ne peut
+aussi facilement se transposer, n'est pas extrêmement rare entre rois.)
+Il suit de là qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec
+les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux;
+que c'est nous, mieux parlants et plus agités, que nous voyons souffrir
+et pleurer sous leur masque élégant et tragique. Ce sont nos passions
+possibles, sauf l'intensité et les conséquences extrêmes, que nous avons
+sous les yeux. Et les détails étranges et sanglants empruntés à
+l'histoire ou à la légende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur
+symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les
+signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'à ce
+qu'il y a de tristement éternel et d'applicable à nous chétifs dans ces
+peintures typiques du drame des passions humaines.
+
+L'œuvre si compliquée de Racine offre une autre contradiction
+apparente. «Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel[67], une Hermione
+bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble
+qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces
+agitations et qui les démêle en les exprimant, pareil à cet artiste qui,
+dit-on, afin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit
+attacher au mât du vaisseau.» Ce que M. Deschanel dit là d'Hermione
+peut s'appliquer à bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas là une convention
+trop forte? Le sang-froid, la netteté de vue qu'implique une pareille
+connaissance des secrets de son âme n'est-elle pas incompatible avec
+l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment
+où l'on perd la tête?
+
+[Note 67: I, p. 115.]
+
+Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce
+qu'elle coûte. Les personnages sont ainsi d'une clarté qui ne laisse
+rien à désirer; aucun de leurs mobiles ne nous échappe; aucun anneau ne
+se dérobe dans la chaîne serrée de leurs sentiments et de leurs états de
+conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette
+clarté suprême. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqué
+qui est dans l'homme. La névrose et ses mystères ont parfois dispensé
+nos contemporains de présenter le développement suivi d'un caractère ou
+d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuité et ces
+_trous_, bien ménagés, donnent plus exactement l'impression de la
+réalité énigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art
+inférieur que celui qui cherche à rendre la réalité plus claire et plus
+logique.
+
+Mais, outre que la convention adoptée par Racine est assurément
+légitime, on peut même douter que ce soit toujours une convention. Le
+phénomène moral qui consiste à céder à sa passion tandis qu'on
+l'observe et qu'on sait où elle vous conduit, la conscience parfaite et
+minutieuse dans le mal, dans le consentement à la passion funeste, n'est
+point rare chez les hommes extrêmement civilisés, à une époque où la
+sensibilité est plus fine, l'intelligence plus aiguisée et la volonté
+moins vigoureuse. Le désenchantement, fruit de la science, ne préserve
+point de la folie, ou même y pousse. On sait que l'on subit une force
+mauvaise, que l'on déchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas
+moins. Le rôle de Phèdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la
+complaisance satanique dans le péché, qui est chose de nos jours et
+peut-être factice, c'est déjà l'état d'âme décrit par un poète qui a
+bien connu certains sentiments bizarres:
+
+ Tête à tête, sombre et limpide,
+ Qu'un cœur devenu son miroir!
+ Puits de vérité, clair et noir,
+ Où tremble une étoile livide,
+
+ Un phare ironique, infernal,
+ Flambeau des grâces sataniques,
+ Soulagement et gloires uniques:
+ La conscience dans le mal[68].
+
+[Note 68: Baudelaire, _Fleurs du mal_.]
+
+Pour ces raisons, le théâtre de Racine (toujours au rebours de celui de
+Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalité inéluctable: il
+n'a rien d'«édifiant», rien d'un enseignement par la «morale en action».
+On y sent sous la forme élégante la violence des passions
+irrésistibles. Les innocents sont généralement sacrifiés (ainsi va le
+monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres
+mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion.
+D'où une troisième espèce d'impression contradictoire: les criminels ne
+sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et
+ne semblent plus à plaindre que leurs victimes. Néron même, Néron jeune,
+amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquième acte, on se demande si
+l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, Ériphile,
+Phèdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des
+anges, elles sont prêtes à mourir: comment ne les-aimerait-on pas?
+Phèdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument
+innocente, mais le sévère Boileau, qui parle de sa douleur
+_vertueuse_[69] et qui la déclare «perfide et incestueuse malgré soi».
+Et en effet, c'est la nourrice damnée qui fait tout; Phèdre n'a plus sa
+tête quand elle laissa Œnone accuser Hippolyte; elle allait se dénoncer
+quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de
+nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasiphaé: écrasée de honte et
+de remords, malade, n'ayant mangé ni dormi depuis trois jours, pudique
+même au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs
+voiles blancs, à quelque religieuse dévorée au fond de son cloître par
+une mystérieuse passion et se desséchant dans une pénitence désespérée
+et stérile... Oh! oui, on les aime, les passionnées de Racine; on est
+pris d'une immense pitié pour ces victimes gracieuses et douloureuses de
+forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tenté de
+s'indigner.
+
+[Note 69: _Ép. à Racine_.]
+
+Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, même les plus folles? Quelle
+défiance de soi, et quelle terreur, quelle expérience des femmes et
+quelle rancœur, et, par suite, quels amours et quels orages ne
+supposent pas d'abord son dessein d'entrer à la Trappe, puis son
+mariage, à trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses
+vers, et sa piété fervente, son amour de Dieu, égal à son ancienne
+passion pour ses maîtresses[70]. Je ne pense pas qu'on ait exagéré la
+tendresse de Racine. «Mon père était tout cœur.[71]» «Racine qui aime
+pleurer...[72]» Il faut répéter ici ce qui a été dit mille fois: Racine
+est bien le poète de l'amour. En mettant sur la scène l'amour-passion,
+il commence une littérature. Nous sommes loin de l'amour galant, de
+l'amour chevaleresque et platonique. Même l'amour de Chimène, même
+l'amour de Pauline, ce n'était pas cela encore: il avait des allures
+trop héroïques et viriles, ou il cédait trop vite au devoir. Sauf
+chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pièce n'est point assez
+femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur,
+l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes
+au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de
+pensées contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de
+colère, et des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des
+clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux à la passion fatale,
+un art merveilleux à se faire souffrir, des sentiments de la dernière
+violence s'exprimant dans un langage d'une simplicité et d'une harmonie
+exquises--au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on
+les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.
+
+[Note 70: Mme de Sévigné.]
+
+[Note 71: Louis Racine.]
+
+[Note 72: Mme de Sévigné.]
+
+Oh! que Racine est bien le poète des femmes, et des plus douces, des
+plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus
+détraquées... Après _Phèdre_, lisez _Bérénice_, le drame par excellence
+du sacrifice de l'amour au préjugé social; sujet éternel comme las
+autres. Ici c'est la faiblesse et la grâce féminines jusque dans
+l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutôt
+résignation douloureuse à une loi inévitable qui, bravée, tôt ou tard,
+prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de
+l'amour même. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous
+concevions mal la force de cette tradition romaine à laquelle se
+soumettent Titus et Bérénice? Le préjugé romain n'est qu'un signe, le
+signe d'un obstacle insurmontable. Décidément il ne faut point attacher
+d'importance à ce qu'il y a d'historique dans les tragédies
+raciniennes. Le drame n'est pas là, il est tout entier dans les cœurs.
+Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. «Ce n'est pas une
+nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie[73].» Titus
+et Bérénice, qui ne meurent ni ne sont tués, souffrent autant que les
+autres héros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule
+pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu'à moitié:
+pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un
+temps. Et après? On y songe sans le dire, et cela n'empêche pas le cœur
+d'être déchiré.
+
+[Note 73: Préface de _Bérénice_.]
+
+Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des
+dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et
+des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre
+de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est
+rencontré une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si
+hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable.
+Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches
+très passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.
+
+Nous voilà en train de ressasser les lieux communs sur le théâtre de
+Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et
+justement peut-être parce que la vérité extérieure y est réduite à fort
+peu de chose. On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui
+change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel ou,
+ce qui revient au même, contemporain du génie de notre race dans tout
+son développement, et la forme est celle qu'a revêtue ce génie à son
+moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragédies, ne nous est
+étranger, pas même les choses empruntées aux époques reculées. Mêlées
+discrètement à d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car
+elles viennent d'une antiquité qui est la nôtre, d'où nous sortons, que
+nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et
+nous entendons se plaindre dans ces drames une âme qui est à la fois la
+nôtre et celle de nos ancêtres proches ou lointains. Remercions M.
+Deschanel d'avoir si bien commenté ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti
+et loué comme il le mérite ce théâtre si vrai, si triste et si
+harmonieux.
+
+
+
+
+LA COMTESSE DIANE
+
+
+Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant
+sur ma table un de ces mignons recueils de «pensées» et de «maximes» que
+publie l'éditeur Ollendorff, eut une moue dédaigneuse d'homme
+supérieur--cette moue de Pococurante qui faisait dire à Candide: «Quel
+grand génie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,»--et, sans
+prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint à
+peu près ce discours:
+
+«Jamais on n'a écrit autant de _Pensées_ que dans ces derniers temps:
+_Petit bréviaire du Parisien_, _Roses de Noël_, _Maximes de la vie_,
+_Sagesse de poche_, sans compter les nouvelles maximes de _La
+Brochefoucauld_ dans la _Vie parisienne_. D'où vient cette
+abondance?[74]
+
+[Note 74: _Maximes de la vie_.--Ollendorff.]
+
+«Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu à ce
+que doit être un livre de _Pensées_! Du triple extrait de sagesse, de
+science et d'expérience. Il y faut, à chaque ligne, de la profondeur, de
+la finesse, de la délicatesse ou de l'esprit. Par la forme même de son
+livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pensée, nous
+la présente comme souverainement importante et nous la propose pour
+sujet de méditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement
+que chacun de ces brefs alinéas supposera et résumera une masse
+considérable d'observations particulières, en contiendra tout le suc,
+sera l'équivalent d'un roman, d'une comédie, tout au moins d'un sermon
+ou d'une chronique. Il s'oblige à nous donner de l'exquis tout le temps.
+Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement
+tant de prix, n'ont pas le droit d'être insignifiantes ou banales.
+
+«Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si
+difficile y fleurisse: apparemment, si nous écrivons tant de _Pensées_,
+c'est que, tard venus dans le monde et à une époque où l'observation est
+plus et mieux pratiquée qu'elle ne l'a jamais été, nous sommes un tas de
+moralistes très forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes
+allés partout, et qui en revenons surchargés d'expérience... Mais je me
+méfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes
+ne s'explique encore d'une autre façon.
+
+«Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans être bien neuves,
+qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trésor des anciens
+moralistes, qu'elles n'eussent guère d'autre valeur que celle d'un
+exercice élégant. Une époque avancée, comme celle où nous nous agitons
+stérilement, est sans doute une époque de grande expérience, mais aussi
+d'habileté extrême en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme
+des singes. Or, les «maximes et réflexions», c'est un genre connu, qui a
+ses procédés. Une pensée, cela s'élabore intérieurement, mais cela se
+fabrique aussi par l'extérieur. Les moralistes ont laissé des moules:
+ces moules peuvent produire des pensées indéfiniment, car tout ce qu'on
+y coule devient pensée. Les _Maximes_ de La Rochefoucauld ne sont plus
+ainsi qu'un jeu de société, et c'est pourquoi les femmes, avec leur
+faculté d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes
+fois excellé. Jeu assez difficile, il faut le reconnaître, mais qui
+s'apprend enfin. Les moyens de réussir à ce jeu, il ne serait pas
+impossible, je crois, de les formuler, et ce serait même un joli sujet
+pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: _La Rochefoucauld dévoilé_
+ou les _principales manières d'écrire des pensées sans en avoir_.
+
+«D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas
+d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit
+ordinairement, pour lui, de démêler la part d'égoïsme cachée partout,
+même dans les vertus. Un bon traité de psychologie classique, qui nous
+donne la liste complète des passions et affections bonnes ou mauvaises,
+est très commode pour imaginer des «cas». Et le mobile égoïste, on le
+trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a déjà fait ce petit
+travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille façons de répéter
+les mêmes choses en d'autres termes.
+
+«Certains sujets sont inépuisables: la vanité, l'orgueil, l'imagination,
+l'amitié, l'amour, les femmes, etc. Les «piperies» de l'imagination se
+renouvellent en partie avec les âges. Toutes les oppositions entre
+l'amitié et l'amour n'ont pas encore été exprimées. On n'aura jamais dit
+de combien de façons l'amour peut être égoïste ou désintéressé, ni de
+combien de façons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les
+femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera également vrai.
+
+«C'est aussi une mine très riche que les «erreurs de l'opinion».
+Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que
+Bacon l'a établie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque
+catégorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine à un
+résultat dont il se saurait beaucoup de gré.
+
+«On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les
+romanciers et libeller sous forme de maximes les vérités qui ressortent
+de quelques-unes de leurs œuvres--ou bien rajeunir les proverbes--ou
+bien s'emparer d'une pensée célèbre et en prendre le contre-pied: ce
+sera presque aussi vrai et cela paraîtra plus piquant.
+
+«Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tête
+un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mêmes et
+les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées».
+
+«Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver
+quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc.,
+dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les
+deux derniers. Le schème ordinaire est celui-ci: «... _est à... ce
+que... est à_...» Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers
+mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par
+exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je
+les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me coûtent), on me
+donne _pudeur_ et _innocence_. Voyons un peu: _La pudeur est à
+l'innocence_... mettons: _ce que la modestie est à la vertu;_ ou bien:
+_ce que le duvet est à la pêche_; ou bien _ce qu'un léger voile est à la
+beauté_. Et alors la «proportion» se corse d'une image.--Autre exemple.
+Je prends _mélancolie_ et _tristesse_; je songe tout de suite à _rire_
+et _gaieté_, et j'écris: _La mélancolie n'est pas plus de la tristesse
+que le rire n'est de la gaieté_. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en
+douterait pas.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _algébrique_».
+
+«La préoccupation de faire des antithèses suggère aussi beaucoup de
+pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées
+contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. _L'amitié naît
+des confidences_... voilà qui n'est pas difficile à trouver. Cherchez
+l'antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et
+qui en vaut une autre: _L'amitié naît des confidences, et elle en
+meurt_.
+
+«Ou bien le mot _larme_ vous vient à l'esprit, et il suscite
+immédiatement le mot _sourire_. Vous marmottez: _Il y a des larmes...,
+il y a des larmes_..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun,
+vous trouvez d'abord, je suppose: _Il y a des larmes qui remercient_. La
+pensée est faite; vous n'avez qu'à ajouter: _et des sourires qui
+reprochent_. À moins que vous ne préfériez _des larmes qui disent au
+revoir et des sourires qui disent adieu_, ou _des larmes qui rient et
+des sourires qui pleurent_. Cela n'est point de première force; mais à
+la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne
+m'occupe ici que du procédé.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _antithétique_.»
+
+«D'autres fois on s'applique à ébouriffer ses contemporains; on
+contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les
+impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup:
+_Il n'est pire orgueil que l'humilité chrétienne_, ou encore: _La vertu
+est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sûr_. Presque
+toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être
+trop impertinentes, on ajoute: _souvent_, _quelquefois_; _il est des
+cas_...
+
+«Nous appellerons cela la pensée _paradoxale_.»
+
+«Après le genre tranchant, fendant, le genre suave, poétique, idéaliste.
+On avise quelque sentiment ou quelque façon d'agir particulièrement
+honorable, et on tâche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque
+remarque qui témoigne à la fois de notre esprit et de notre cœur. À
+cette catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il
+est meilleur d'aimer que d'être aimé. On dira fort bien: _Celui que
+j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime_! Beaucoup de pensées de cette
+espèce commencent ainsi: _Il y a une douceur secrète... Il y a je ne
+sais quel charme... Il y a un plaisir délicat_... Par exemple: _Il y a
+un plaisir délicat, pour un bel homme, à respecter la femme de son ami_.
+Comme ce genre supporte et même suppose une psychologie très fine on ne
+craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la
+tarabuscotant. On dira: _L'opinion publique, en flétrissant l'homme qui
+est l'obligé de sa maîtresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme
+nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter
+sans le diminuer par là même_!
+
+«Nous appellerons cela la pensée _genre Vauvenargues_ ou _genre
+Joubert_». Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou
+du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu
+qu'indiquer le tour et le ton.
+
+«Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et
+l'on s'évertue à saisir les nuances qui les distinguent. Soit: _orgueil,
+vanité, amour-propre, fatuité_. On écrit bravement: _L'orgueil est
+viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain_.--_La fatuité
+est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme_.
+
+--_Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu'entre
+l'orgueil et la vanité_, etc.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _définition_».
+
+«On peut être plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la
+réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une
+apparence de nouveauté.
+
+Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité,»
+voilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons
+là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est «la folle du
+_logis_»: c'est une première indication. Creusons ce mot _logis_ et nous
+ne tarderons pas à écrire: _L'imagination est une maîtresse d'auberge
+qui a toujours plus de chambres que de clients_.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _pittoresque_».
+
+«Enfin il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel
+truisme misérable, qu'un tour sentencieux réussit à déguiser en pensée.
+Exemple: _Attendre est peut-être le dernier mot de la politique_».
+
+«Nous appellerons cela la pensée _à la Royer-Collard_.
+
+«Pour conclure, les «pensées et maximes» sont un genre épuisé et un
+genre futile».
+
+«Un genre épuisé; car ce ne sont jamais que des observations plus ou
+moins générales, des remarques explicatives sur des collections de
+faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extérieur de
+la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments
+primordiaux à la constatation desquels se ramène tout l'effort du
+faiseur de maximes. Et ces observations générales, il y a beau temps
+qu'elles ont été faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai
+qu'on le peut indéfiniment et qu'on y peut mettre sa marque
+personnelle)».
+
+«Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une
+teinture de philosophie et une expérience telle quelle de la vie et des
+passions humaines, toutes les pensées qui nous viennent sont
+nécessairement vraies. Cela est aisé à comprendre. Il n'y a pas de loi
+universelle des actes et des sentiments humains: dès lors on est bien
+sûr que toute maxime trouvera son application dans la réalité, car elle
+constatera forcément ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive
+quelquefois: si elle ne vise pas la règle, elle visera l'exception. Dans
+le premier cas, le lecteur dira: «Comme c'est vrai!» et dans le second
+cas: «Tiens! tiens! c'est vrai tout de même»--à moins qu'il ne se
+contente de dire, dans le premier cas: «Hum! si on veut!» et dans le
+second: «Dame! c'est bien possible!»
+
+«Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout à fait
+misérables, semblent tout de suite piquantes et ingénieuses--justement
+parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette à
+la tête sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour
+ainsi dire, coupées de leurs racines. On se laisse séduire à ce qu'elles
+ont quelquefois d'imprévu et d'indémontré. On a tort, car à le bien
+prendre, ce qui est intéressant, c'est ce qu'elles suppriment et
+sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations spéciales
+que le moraliste est censé avoir faites sur des réalités concrètes et
+bien vivantes. Ce qui est intéressant, c'est une nouvelle, un roman, une
+comédie de mœurs, un portrait, une chronique, un article de journal;
+mais un recueil de «pensées» n'a de valeur qu'à la condition que toutes
+se rapportent à un même point de vue, ou reflètent une même philosophie,
+ou tendent à nous faire connaître la personne même du moraliste: et
+alors il faut que cette personne ne soit point la première venue. C'est
+le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Joubert.
+
+«Maintenant il est très vrai que, même quand les pensées ne sont qu'un
+jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y réussir
+agréablement.»
+
+Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut,
+en effet, déjà beaucoup d'esprit pour écrire des maximes qui soient
+simplement agréables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient
+d'improviser avec une prétentieuse négligence ne valent pas le diable.
+Il prétend nous démontrer que ce genre littéraire a peut-être bien ses
+procédés, comme les autres: belle découverte! Le reste de sa
+dissertation revient à dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce
+que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de
+ses lumières pour nous en aviser.
+
+Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir très vif les _Maximes de
+la vie_ de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il
+est franchement féminin: il a la grâce, la légèreté et, dans son manque
+apparent d'unité, un joli caprice. Sa principale matière, c'est l'homme
+_dans la société_: il est plein de ces remarques que l'on sent bien
+venir d'une femme, qu'elle a dû faire dans quelque salon, au courant
+d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le
+monde, en réceptions et en conversations, une femme entourée et
+courtisée et dont la présence seule met les vanités en éveil et aussi
+les désirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence
+plus rapide et sa sensibilité plus délicate, recueillir dans la comédie
+mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines
+faiblesses ou certains ridicules, démêler en elle et autour d'elle, de
+plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur
+l'amour, sur le mariage et sur les défauts qui se trahissent surtout
+dans les relations mondaines, son expérience peut aller plus loin que la
+nôtre. On s'en aperçoit çà et là dans ce petit bréviaire.
+
+Et ce qui ferait reconnaître encore (si on ne le savait) qu'il a été
+écrit par une femme, c'est l'aimable étourderie avec laquelle elle pille
+souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau
+ce qui a été dit longtemps avant elle.
+
+ On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le
+ veut pas.
+
+Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le soleil ni la mort ne
+se peuvent regarder fixement!»
+
+ L'intelligence sert à tout, surtout à mettre en œuvre la bonté;
+ les sots veulent être bons, mais ne savent pas.
+
+Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le sot n'a pas assez
+d'étoffe pour être bon!»
+
+Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld était venu après la comtesse Diane,
+elle l'aurait dit avant lui, voilà tout, car elle est, Dieu merci, assez
+riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une
+qualité tout à fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan
+concerté: c'est le plus ravissant désordre. Désordre prémédité; car vous
+trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72
+et 90, la même pensée sous des formes différentes: l'auteur, n'ayant le
+courage de sacrifier aucune de ses rédactions, a voulu sans doute
+dissimuler les redites en les séparant.
+
+Je prends au hasard dans cette poignée de maximes aussi capricieusement
+éparses qu'une poignée de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime
+le mieux et qui rentrent le moins dans les catégories prévues par mon
+ami Pococurante:
+
+ Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.
+
+ La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne
+ voudraient pas l'avoir émise la font circuler sans scrupule.
+
+ Tout être aimé qui n'est pas heureux paraît ingrat.
+
+ Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses
+ connaissances à un de ses amis.
+
+ On est tenté de croire qu'on fait bien dès qu'on se sacrifie. Comme
+ l'égoïsme, l'abnégation a son aveuglement.
+
+ La vraie séparation est celle qui ne fait pas souffrir.
+
+ Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce
+ qu'on lui cache.
+
+ Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aimé, on en
+ a davantage.
+
+ Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu'à laisser
+ voir son bonheur.
+
+ Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de
+ n'être pas celui qu'on attendait.
+
+ La plus efficace des consolations est d'avoir à consoler.
+
+ Les belles dents rendent gaie.
+
+ La charité du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.
+
+ L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance
+ qui ne le suppose même pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en
+ ne soupçonnant rien qu'en pardonnant tout.
+
+ La morale nous défend de céder à la tentation et ne nous console
+ pas toujours d'y avoir résisté.
+
+Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas
+ces pensées-là avec des procédés et des formules. Grâce, finesse et
+bonté, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec
+quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes
+du siècle dernier, une sagacité qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne
+parce qu'elle comprend, une intelligence très pénétrante et passablement
+désenchantée, mais consolée par un très bon cœur..., ai-je dit tout ce
+qu'on trouve dans les _Maximes_ de la comtesse Diane? J'y mettrais
+volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: «Des
+sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de connaître
+pour vivre en paix avec les hommes.» Et j'y ajouterais comme épigraphe,
+le mot de Mme de Sévigné, qui résume en effet un grand nombre de ces
+_Maximes_: «Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme.» Quand
+cette belle et bonne âme a par surcroît autant d'esprit que la comtesse
+Diane, c'est un délice.
+
+
+
+
+Mme SARAH BERNHARDT
+
+DANS _THÉODORA_
+
+
+...La grâce, le charme, la lumière, ou plutôt l'attrait malsain et
+diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore Mme Sarah
+Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'était brisée à force de
+chanter tous les jours, partout et à travers les deux mondes? Il m'a
+bien paru qu'elle sonnait aussi délicieusement qu'autrefois. Mais
+avez-vous remarqué la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette
+continuelle mélopée? Quelle drôle d'idée de psalmodier ses phrases sur
+un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impératrice qui
+parle! Cette diction officielle et impériale si violemment opposée à
+l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y
+prend garde? On est séduit, vous dis-je. D'où vient cela?
+
+Si l'on essayait de démêler les causes de ce puissant attrait que Mme
+Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on
+en verrait jusqu'à trois. D'abord, elle est très intelligente, comprend
+ses rôles, les compose avec soin, et joue sans se ménager. Mais passons,
+car ces mérites, d'autres artistes les possèdent au même degré. La
+seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix.
+On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comédien
+ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens
+nerveux, capricieux et frivoles,--à moins qu'ils ne soient, au
+contraire, très philosophes,--ne tiennent guère compte que de la
+personne même de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique,
+voilà tout. Il leur est fort égal d'être injustes pour ceux dont le nez
+ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comédiennes que le
+physique prend une extrême importance. Or, le ciel a doué Mme Sarah
+Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite étrange, d'une sveltesse et
+d'une souplesse surprenantes, et il a répandu sur son maigre visage une
+grâce inquiétante de bohémienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais
+quoi qui fait songer à Salomé, à Salammbô, à la reine de Saba.
+
+Et cet air de princesse de conte, de créature chimérique et lointaine,
+Mme Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et
+se grime à ravir. Au premier acte, couchée sur son lit, la mitre au
+front et un grand lis à la main, elle ressemble aux reines fantastiques
+de Gustave Moreau, à ces figures de rêve, tour à tour hiératiques et
+serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Même dans les rôles
+modernes elle garde cette étrangeté que lui donnent sa maigreur
+élégante et pliante et son type de juive orientale. Et, par là-dessus,
+elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse
+audace,--une voix qui est une caresse et qui vous frôle comme des
+doigts,--si pure, si tendre, si harmonieuse, que Mme Sarah Bernhardt,
+dédaignant de parler, s'est mise un beau jour à chanter, et qu'elle a
+osé se faire la diction la plus artificielle peut-être qu'on ait jamais
+hasardée au théâtre. Elle a d'abord chanté les vers; maintenant, elle
+chante la prose. Et son influence n'a pas été médiocre sur nombre de
+comédiens et de comédiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du
+moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!
+
+Mais voici la plus grande originalité de cette artiste si complètement
+personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait osé faire avant elle: elle
+joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus
+émancipée des filles, si elle joue sur le théâtre une scène amoureuse,
+ne se livre pas entièrement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car
+elle songe à son rôle. Elle n'embrasse pas, n'étreint pas pour de bon, a
+des gestes relativement modérés qui, par convention, tiennent lieu d'une
+mimique plus échauffée. La femme est sur la scène, mais ce n'est pas
+elle qui joue, c'est la comédienne. Au contraire, chez Mme Sarah
+Bernhardt, c'est la _femme_ qui joue. Elle se livre vraiment tout
+entière. Elle étreint, elle enlace, elle se pâme, elle se tord, elle se
+meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Même dans
+les scènes où elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle
+ne craint pas de déployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime,
+de plus secret dans sa personne féminine. C'est là, je pense, la plus
+étonnante nouveauté de sa manière: elle met dans ses rôles, non
+seulement toute son âme, tout son esprit et toute sa grâce physique,
+mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez
+d'autres; mais, la nature l'ayant pétrie de peu de matière et lui ayant
+donné l'aspect d'une princesse chimérique, sa grâce idéale et légère
+sauve toutes ses audaces et les fait exquises.
+
+Je sais bien qu'il y a d'autres éléments encore dans le talent de Mme
+Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer,
+c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le
+sentent.
+
+
+DANS _FÉDORA_
+
+ La femme harmonieuse et pliante, la femme électrique et chimérique
+ a fait de nouveau la conquête de Paris. On lui résistait depuis
+ quelque temps, on commençait même à être injuste pour elle. Et
+ peut-être aussi n'avait-elle qu'imparfaitement réussi à donner une
+ âme à Marion, et avait-elle fait d'Ophélia une créature un peut
+ trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fédora, nous avons
+ retrouvé la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui
+ ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entière.
+ Il est vrai que ce rôle, comme celui de Théodora, a été fait
+ expressément pour elle, sur mesure et très collant. Mme Sarah
+ Bernhardt est éminemment, par son caractère, son allure et son
+ genre de beauté, une princesse russe, à moins qu'elle ne soit une
+ impératrice byzantine ou une bégum de Maskate; passionnée et
+ féline, douce et violente, innocente et perverse, névropathe,
+ excentrique, énigmatique, femme-abîme, femme je ne sais quoi.
+ Mme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne très
+ bizarre qui revient de très loin; elle me donne la sensation de
+ l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est
+ grand, qu'il ne tient pas à l'ombre de notre clocher, et que
+ l'homme est un être multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime
+ pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer
+ dans un couvent de clarisses, découvrir le pôle nord, se faire
+ inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou épouser un
+ roi nègre sans m'étonner. Elle est plus vivante et plus
+ incompréhensible à elle seule qu'un millier d'autres créatures
+ humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'être; elle est
+ beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrés
+ et qui souvent étaient Slaves... comme la lune.
+
+ Elle a donc merveilleusement joué Fédora. Le rôle, qui est tout de
+ passion, la contraignait heureusement à varier sa mélopée et à
+ rompre ses attitudes hiératiques. Son jeu est redevenu prenant et
+ poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le désespoir,
+ l'amour, la fureur, elle a trouvé des cris qui nous ont remués
+ jusqu'à l'âme, parce qu'ils partaient du fond et du tréfond de la
+ sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se déchaîne toute, et
+ je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions
+ féminines avec plus d'intensité. Mais, en même temps qu'il est
+ d'une vérité terrible, son jeu reste délicieusement poétique, et
+ c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthères du
+ mélodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obéissent
+ à un rythme secret auquel correspond le rythme des belles
+ attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne
+ s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme Mme Sarah Bernhardt.
+ Cela est à la fois élégant, souverainement expressif et imprévu.
+ Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des
+ visions d'un peintre raffiné et hardi. Cela n'est guère simple,
+ mais comme c'est «amusant»! au sens où on emploie le mot dans les
+ ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une
+ somptuosité plus lyrique ni une audace plus sûre. Sur ce corps
+ élastique et grêle, sur cette fausse maigreur qui est au théâtre un
+ élément de beauté, car par elle les attitudes se dessinent avec
+ plus de netteté et de décision, la toilette contemporaine,
+ insensiblement transformée, prend une souplesse qu'on ne lui voit
+ pas chez les autres femmes, et comme une grâce et une dignité de
+ costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point
+ seulement poignant et enveloppant à la fois; il est personnel
+ jusqu'à l'excès et pour ainsi dire coloré. J'ai déjà fait remarquer
+ que rien n'était, en quelques endroits, d'une convention plus
+ singulière que la diction de Mme Sarah Bernhardt. Tantôt elle
+ déroule des phrases et des tirades entières sur une seule note,
+ sans une inflexion, reprenant certaines phrases à l'octave
+ supérieure. Le charme est alors presque uniquement dans
+ l'extraordinaire pureté de la voix: c'est une coulée d'or, sans une
+ scorie ni une aspérité. Le charme est aussi dans le timbre; on sent
+ que ce métal est vivant, qu'une âme vibre dans ces sonorités unies
+ comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le même
+ ton, la magicienne martelle son débit, passe certaines syllabes au
+ laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres
+ comme des pièces d'or. À certains moments, ils se précipitent d'un
+ tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le
+ sens; c'est assurément un défaut que mon parti pris d'extase ne
+ saurait m'empêcher de reconnaître. Mais souvent aussi cette diction
+ monotone et pure d'idole ennuyée qui ne daigne pas se dépenser,
+ comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a
+ quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait
+ admirablement dans les parties plus apaisées du rôle de Fédora. Il
+ y a de l'infini et du lointain dans cette mélopée imperturbable et
+ limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des
+ steppes démesurés.
+
+ En somme, c'est peut-être cet artifice, et le contraste qu'il fait
+ avec les passages où la comédienne revient à la diction naturelle,
+ qui fait l'originalité du jeu de Mme Sarah Bernhardt, Ce
+ récitatif est sans doute au rôle parlé ce que sont au rôle mimé les
+ costumes étranges et splendides: il lui donne une couleur et une
+ saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre à un degré
+ tout à fait surprenant, Mme Sarah Bernhardt a de plus le charme
+ inanalysable. J'avoue que je l'admire très pieusement. Nous vous
+ souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous
+ nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer là-bas à
+ des hommes de peu d'art et de peu de littérature, qui vous
+ comprendront mal, qui vous regarderont du même œil qu'on regarde
+ un veau à cinq pattes, qui verront en vous l'être extravagant et
+ bruyant, non l'artiste infiniment séduisante, et qui ne
+ reconnaîtront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront
+ fort cher pour vous entendre. Tâchez de sauver votre grâce et de
+ nous la rapporter intacte. Car j'espère que vous reviendrez,
+ quoique ce soit bien loin, cette Amérique, et que vous ayez déjà
+ porté plus de fatigues et traversé plus d'aventures que les
+ fabuleuses héroïnes des anciens romans. Rentrez alors à la
+ Comédie-Française et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie
+ ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous
+ ayant dû quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau
+ soir, mourez sur la scène subitement, dans un grand cri tragique,
+ car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le
+ temps de vous reconnaître avant de vous enfoncer dans l'éternelle
+ nuit, bénissez, comme M. Renan, l'obscure Cause première. Vous
+ n'aurez peut-être pas été une des femmes les plus raisonnables de
+ ce siècle, mais vous aurez plus vécu que des multitudes entières,
+ et vous aurez été une des apparitions les plus gracieuses qui aient
+ jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface
+ changeante de ce monde de phénomènes.
+
+
+
+
+FRANCISQUE SARCEY
+
+
+Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots
+et dont je garde le rythme: «Un homme gros, gris, rond, bon, toujours
+allègre et de belle humeur.» Tel on se représente M. Francisque Sarcey
+et tel il est en effet.
+
+Journaliste, il a une figure à part et une manière qui est bien à lui.
+Les dégoûtés en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article
+de Sarcey où Sarcey ne soit reconnaissable à l'accent, je dirai presque
+au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel
+et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, même quand ce n'est
+guère amusant. On admire comme il sait s'intéresser à des histoires
+minuscules, à des drames qui évoluent tout entiers dans les bornes d'un
+rond de cuir, à des _Lutrin_ et à des _Seaux enlevés_, à des épopées
+héroï-comiques qu'il aura oubliées dans cinq minutes. Et on le voit, on
+l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle «mon ami», il va
+vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous
+assure que c'est là le don suprême.
+
+Sa qualité maîtresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon
+sens, qui, à ce degré, ne va pas sans un brin de défiance à l'endroit de
+la sensibilité et de l'imagination. Là où le bon sens suffit, M. Sarcey
+triomphe; là où le bon sens ne suffit peut-être pas, dans certaines
+questions délicates qu'il est porté à simplifier un peu trop, M. Sarcey
+fait encore bonne contenance et mérite quand même d'être écouté. Du bon
+sens, il en a tant montré, si souvent, si régulièrement et si longtemps,
+qu'il s'en est fait comme une spécialité, que beaucoup lui en
+reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans
+bornes à quantité de bonnes gens et un mépris sans limites aux détraqués
+de la jeune littérature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme
+Richard de la presse contemporaine.
+
+La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont
+trop complexes, presque insolubles. En somme et malgré les grands airs
+d'assurance qu'on prend, on les tranche au gré de son intérêt et, quand
+on est honnête, au petit bonheur. La politique est la mère des phrases
+vides, de la déclamation, des idées troubles, du mauvais style et des
+passions injustes: or, M. Sarcey aime la netteté et il a naturellement
+bon cœur. Et c'est pourquoi il s'est enfermé dans le journalisme
+pratique et familier.
+
+Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires,
+terreur des administrations et des Compagnies, hygiéniste convaincu,
+épris avant tout d'utilité, capable de s'intéresser à tout ce qui touche
+à notre «guenille», vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil
+en cela à ses ancêtres du XVIIIe siècle dont il a l'ardeur d'humanité
+et l'activité d'esprit--moins la sensiblerie et les illusions,--que de
+questions n'a-t-il pas remuées et que de services n'a-t-il pas rendus ou
+voulu rendre! Les écoles primaires, les traitements des petits employés,
+les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes
+solennelles de la magistrature et l'élevage des nourrissons, le divorce
+et les réceptions de l'Académie, les caisses d'épargne, la question des
+égouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en
+vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour
+énumérer seulement les sujets où M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec
+une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosité d'un
+Voltaire écrivant certains petits articles du _Dictionnaire
+philosophique_ ou d'un Galiani abattant de verve son _Dialogue sur les
+grains_.
+
+Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curés, de moines, de
+religieuses.--Hé! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses
+pères du dernier siècle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop
+mangé, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se
+douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le curé est
+un brave homme qui a seulement les préjugés de son habit et de sa
+profession et qui même doit les avoir et serait un prêtre douteux s'il
+ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curés
+et maires ou maîtres d'école, les torts sont partagés, et qu'enfin il
+n'est jamais renseigné que par l'une des parties et souvent par des
+nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agréable ou
+indifférent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il
+lui fournit des armes?--Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut
+répondre, et que tous les «oints», comme il dit, ne sont pas d'une aussi
+bonne pâte que le curé Bournisien. Et puis, quand, grâce à l'équité de
+nos «doux juges», on a payé des dommages-intérêts à la Sainte-Enfance et
+qu'on figure malgré soi sur ses registres comme un des plus gros
+donateurs pour n'avoir pas cru que ce fût en Chine un usage courant
+d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a
+bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M.
+Sarcey a l'âme aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas,
+il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas où il
+pourrait distinguer entre l'action blâmable ou ridicule et les mobiles
+encore plus intéressants qu'intéressés. Il y a dans l'âme humaine des
+parties qu'il ne veut pas connaître, des sentiments où il refuse
+d'entrer, où du moins il n'entre que de la plus mauvaise grâce du
+monde--toujours comme ces «philosophes» d'il y a cent ans dont il est
+aujourd'hui le plus authentique héritier.
+
+«Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (décidément il me hante); mais
+je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des sœurs de charité,
+des curés de campagne, des carmélites; et il dépendrait de moi de
+supprimer tout cela que je ne le ferais pas.» Eh bien, M. Sarcey le
+ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-être ce qu'il y a de
+plus propre à vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la
+réciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir
+de certaines fantaisies délicieuses de M. Renan, telle bonne page bien
+saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien
+qu'ils soient contemporains, il y a un siècle entre les deux. Et ce sont
+les différences de ce genre qui rendent notre âge si divertissant.
+
+Mais d'abord il sera beaucoup pardonné à M. Sarcey, même par le bon Dieu
+des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui
+ont inspirées les vieux prêtres du collège de Lesneven. Je suis bien
+aise de lui dire que je connais des âmes pieuses qui, depuis qu'elles
+ont lu ce chapitre, ne désespèrent plus de son salut éternel. Et puis il
+est si peu entêté! Même quand il s'agit de ces aventures cléricales où
+il est trop prompt à prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il
+a été trompé, avec quelle bonhomie il reconnaît son erreur, quitte à
+recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme
+il s'ébaudit à lire sa correspondance!
+
+M. Sarcey est parfaitement sincère et n'a pas le moindre fiel. Il n'est
+guère possible à un honnête homme de lui en vouloir: lui n'en veut
+jamais aux autres, pas même à ceux qu'il a «tombés». Les injures
+glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent
+une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous
+pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne
+s'en est pas fait faute: «Hé! oui, mon ami, je suis comme cela. Et
+après? Mais vous, vous n'êtes guère poli et je crois d'ailleurs que vous
+exagérez.» On m'a raconté qu'il disait un jour: «Depuis que je suis au
+monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacés; moi, je ne sais
+pas ce que c'est: je n'ai jamais été agacé de ma vie.»
+
+Écrivain, il a au plus haut point le naturel et la clarté, car il ne
+parle jamais que des choses qu'il «conçoit» parfaitement. Et c'est un
+mérite qui est devenu rare en ce temps de pédants qui ont l'air d'en
+dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire,
+d'avoir plus de «sensations» qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M.
+Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition animée.
+Sous sa plume à la fois patiente et amusée, qui jamais ne se hâte ni ne
+s'ennuie, les questions les plus compliquées se font simples, et les
+plus ingrates, intéressantes. La question des égouts--vous vous
+rappelez? les odeurs de Paris, le «tout à l'égout», la presqu'île de
+Gennevilliers,--mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui
+en parle! Il vous fait tout avaler «si j'ose m'exprimer ainsi».
+
+Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les
+points sur les _i_, il a toujours l'air de s'adresser à des illettrés
+qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications.
+Il faudrait être vraiment trop imbécile pour ne pas saisir! Et de là,
+peut-être, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et même de gens
+d'esprit lui font: «Est-il lourd, ce Sarcey!» Et on ne songe pas
+seulement à sa longueur patiente d'exposition, mais à la rudesse de
+quelques-unes de ses plaisanteries et même, par une injuste extension,
+par un sophisme dont on n'a pas conscience, à son style en général. Nul
+de nos contemporains n'a été aussi souvent comparé à un éléphant. Sarcey
+est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont
+absolument sûrs, et naturellement ils sont, eux, légers comme des
+papillons.
+
+Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits
+sont agaçants à la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa
+tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui
+est bien différent. Ou bien est-ce à son style que vous en avez? Faites
+bien attention. Avez-vous lu le _Dictionnaire philosophique_ et les
+_Facéties_ de Voltaire? Je vous préviens que M. Sarcey en est nourri et
+en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de
+ceux qui critiquaient son livre: «Je veulx qu'ils donnent une nazarde à
+Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent à injurier Sénèque en
+moy.» Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour général du style,
+prenez bien garde de donner une pichenette à Voltaire sur le nez de M.
+Sarcey.--Sa plaisanterie vous paraît grosse? Si vous croyez que la
+plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce
+que je dis là? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est
+toujours de la dernière finesse!
+
+Sarcey, c'est du XVIIIe siècle un peu épaissi si vous voulez, mais
+non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que
+cette «lourdeur» me serait sensible, mais plutôt, à la grande rigueur,
+dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de
+demi-sourires minces et traîtres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce
+sont les éclats d'un bon sens échauffé et joyeux. C'est franc, c'est
+copieux, c'est appuyé. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond,
+innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey à son
+enveloppe mortelle, et vous voyez son style à travers sa physiologie. On
+sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu à un
+héros romantique; qu'il n'a de René ou d'Obermann ni la sveltesse
+pliante ni la pâleur nacrée, et qu'une myopie célèbre dans le monde
+entier aggrave encore le poids de sa démarche. Et voilà pourquoi il est
+entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre
+raison,--Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est
+«lourde» aux épaules de ceux sur qui elle s'exerce. Voilà tout.
+
+Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand
+il nous parle: 1º de la Sainte-Enfance; 2º de la magistrature; 3º des
+abonnés du mardi.
+
+Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la réforme
+venait d'être décidée à la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de
+triomphe, un chant féroce, un chant sauvage, et on le voyait à la fin
+exécuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en
+agitant à sa ceinture les maigres chevelures des «doux juges»
+scalpés.--Vous rappelez-vous une très véhémente et très large sortie
+contre les abonnés du mardi à propos des _Corbeaux_ de M. Becque?
+L'invective montait, montait: «Au moins, puisqu'ils ne savent rien,
+qu'ils ne se mêlent pas de juger!» Et tout ce crescendo aboutissait à un
+mot superbe: «Ils viennent là pour voir et se faire voir, c'est bon;
+_mais la pièce, est-ce que cela les regarde?_»
+
+Dernièrement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de réception
+de M. François Coppée. «Il fallait, dit à peu près M. Sarcey, laver M.
+de Laprade de l'horrible accusation de panthéisme. Il paraîtrait qu'il
+n'a jamais célébré la création que pour s'élever tout de suite au
+créateur. _Allons, tant mieux, tant mieux_!» Je dirais volontiers avec
+Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet «Allons, tant mieux»?
+
+Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.
+
+ Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est
+ déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le
+ faisons. Comment! il y avait là une pièce à faire avec les débris
+ de _Miss Multon_ et de la _Fiammina_, une pièce qui pouvait avoir
+ cent représentations et rapporter cinquante mille francs; vous le
+ saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous êtes des idiots, mes amis.
+
+Encore celui-ci, à propos d'un cas de prononciation,
+
+ Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la
+ fille d'un concierge le jour où elle a prononcé pour la première
+ fois _désir_. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil...
+ Elle possède les traditions de la Comédie française, elle parle
+ comme Molière. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement
+ au nez un _d'sir_ où il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que
+ Molière! etc.
+
+Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette
+plaisanterie. Mais j'ai tort de découper ces trop courtes citations au
+hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve
+robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample
+jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est
+visiblement écrite au courant de la plume. Et peut-être, plus
+travaillée, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que
+Chapelle disait de ses vers:
+
+ Tout bon habitant du Marais
+ Fait des vers qui ne coûtent guère.
+ Moi, c'est ainsi que je les fais,
+ Et, si les voulais mieux faire,
+ Je les ferais bien plus mauvais.
+
+Comment M. Sarcey suffirait-il autrement à sa tâche écrasante? Mais, au
+reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher
+l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicité, clarté, naturel,
+mouvement aisé, verve entraînante, c'est là tout son fait. Il est de
+bonne race gauloise.
+
+Et à cause de cela beaucoup de choses, sans échapper à son intelligence,
+restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse
+d'ailleurs pour les aimer. Comme il est très sincère, il nous a confessé
+lui-même qu'il avait mis beaucoup de temps à goûter la poésie de Victor
+Hugo, celle du moins des trente dernières années, et je ne crois guère à
+un goût si laborieusement acquis. À plus forte raison est-il incapable
+d'apprécier beaucoup les extrêmes raffinements, un peu maladifs, de la
+littérature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de
+Goncourt et de ses disciples, la subtilité, l'inquiétude, la trépidation
+et, puisque le mot est à la mode, la «nervosité» de leur «écriture
+artiste». Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste
+que dans l'âme d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche.
+Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont
+pas de maison à eux; et il faut les plaindre.
+
+C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race française et
+peu enclin aux nouveautés aventureuses que M. Sarcey, très aimé à Paris,
+a peut-être en province ses lecteurs les plus fidèles et les plus épris:
+il le sait et il en est charmé. J'espère que cette constatation ne
+m'attirera pas quelque nouvelle réclamation ironique d'un provincial qui
+fera semblant de se croire atteint. C'est à Paris qu'on voit éclore les
+modes littéraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris étant
+la plus surprenante agglomération d'esprits qui soit au monde (et je
+sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province).
+Que ces modes soient passagères ou que quelques-unes soient durables et
+répondent à quelque réel besoin des générations nouvelles, c'est une
+autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrément
+installé dans son bon sens, n'a pas même à se défendre contre l'attrait
+de ces nouveautés douteuses et mêlées. Encore une fois il relève du
+siècle dernier par son esprit, par son style, par ses goûts littéraires,
+même par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle
+de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique là que
+ses origines: il est du XVIIIe siècle encyclopédiste autant qu'on en
+peut être après qu'il a coulé tant d'eau sous les ponts. C'est le même
+esprit avec un surcroît d'idées, de sentiments et d'expérience. M.
+Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros
+neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu très posthume et né
+en pleine Beauce.
+
+Je n'essayerai même pas de passer en revue les pages innombrables
+sorties de la plume aisée et robuste de M. Sarcey.--Son œuvre, c'est
+cinq ou six heures de conversation écrite, tous les jours, depuis trente
+ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier,
+encore qu'il y ait bien de l'émotion et de la vérité dans _Étienne
+Moret_ et bien de l'esprit, vraiment, dans les _Tribulations d'un
+fonctionnaire en Chine_. Si j'osais, je dirais que certains chapitres
+des _Tribulations_ sont ce qu'on a jamais écrit de plus approchant des
+_Contes_ de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lâcheté pure: on ne
+voudrait pas me croire. Je suis plus à l'aise pour rappeler ici (car les
+lecteurs de la _Revue_ ont été les premiers à en savourer le régal) le
+charme de cordialité, de bonhomie, de franchise et de gaieté des
+_Souvenirs personnels_: savez-vous bien que M. Sarcey est un des très
+rares écrivains vraiment _gais_ que nous ayons aujourd'hui?
+
+Mais je ne veux m'arrêter un peu que sur la partie la plus considérable
+de son œuvre: sa critique dramatique. C'est là qu'a porté son effort le
+plus suivi; là est sa plus sûre originalité et son meilleur titre de
+gloire.
+
+
+II
+
+Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Sarcey a fondé un genre: qui est-ce
+qui a fondé un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et
+constamment appuyé la critique dramatique sur l'expérience--et sur
+l'expérience la plus vaste, la plus complète, la plus loyale.
+
+À coup sûr, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec
+Corneille et Molière, ce n'est que la critique de deux grands hommes par
+eux-mêmes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du théâtre de
+Voltaire. La critique de Diderot, c'est le système de Diderot. Avec
+Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy,
+elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les
+«règles» sont observées sans éprouver ces règles elles-mêmes et ils
+joignent à cela la critique du style.
+
+Avec Fiorentino, Théophile Gautier et Jules Janin, la critique
+dramatique s'était fort élargie. Ils avaient (et surtout Gautier)
+d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient
+au hasard et sans les rattacher à une théorie, ou ils se livraient à de
+brillantes fantaisies à propos et à côté de la pièce du jour.
+
+«Enfin Francisque vint.» Il vint du fond de sa province, attiré par
+About, comme un Caliban de collège par un Prospero du boulevard (et l'on
+sait la fidélité touchante de son amitié pour son étincelant compagnon).
+Il vint armé de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur;
+professeur dans l'âme, consciencieux, appliqué, décidé à n'écrire que
+pour dire quelque chose; non pas naïf, mais un peu dépaysé parmi la
+légèreté et l'ironie parisienne. Déconcerté, non pas. Il se mit à
+raconter tranquillement, de son mieux, les pièces qu'il avait vues, à
+les juger le plus sérieusement du monde et à motiver avec soin ses
+jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans
+fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des
+prestidigitateurs de la critique dramatique il écrivit en bon
+professeur. Et cela parut prodigieusement original.
+
+Lentement, à force de voir des pièces, d'observer et de comparer, il eut
+sur le théâtre, sur son histoire et sur ses lois, des idées d'ensemble
+parfaitement liées entre elles, une esthétique complète de l'art
+dramatique. Cette esthétique, on la trouve éparse dans les feuilletons
+qu'il écrit au _Temps_ depuis dix-huit années: ce qui fait, en chiffres
+ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille
+pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait
+rien à l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-être pas un de ces
+feuilletons où l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous
+assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur énorme,
+si vaillant et si consciencieux.
+
+Je n'ai ni la prétention ni les moyens d'exposer ici complètement les
+théories disséminées dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant
+cette encyclopédie du théâtre, j'ai été frappé de l'abondance des vues
+de détail et de l'unité de la méthode.
+
+Cette méthode, c'est tout bonnement l'observation, l'expérience.
+Plusieurs sont tentés de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire
+qui croit à la valeur absolue de certaines règles sans en avoir éprouvé
+les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les
+éprouver. Ses théories ne sont que des constatations prudemment
+généralisées. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du
+public: il se contente de les expliquer, et je trouve même qu'il se
+défend un peu trop de les contredire.
+
+M. Sarcey part de ces deux principes incontestables:
+
+1º Le théâtre est un genre particulier, soumis à certaines règles
+nécessaires qui dérivent de sa nature même;
+
+2º Les pièces de théâtre sont faites pour être jouées, et non pas devant
+une poignée de délicats, mais devant de nombreuses assemblées d'hommes
+et de femmes.
+
+Développons une partie au moins du contenu de ces deux propositions.
+
+Les autres imitations de la vie, telles que l'épopée ou le roman, ne
+nous la mettent pas directement sous les yeux, mais l'évoquent seulement
+par la narration: c'est nous, en somme, qui nous composons à nous-mêmes
+les scènes que la narration nous suggère. Et pour nous les suggérer,
+pour nous les rendre vraisemblables, le romancier a tout son temps: il
+nous explique les choses à loisir, comme il veut, aussi longuement qu'il
+veut. Si un détail nous paraît faux ou choquant, cela n'est pas de
+conséquence, et d'ailleurs cela s'arrangera peut-être ou s'éclaircira un
+peu plus loin. Puis, le romancier s'adresse à un homme isolé qui a le
+temps de réfléchir et de revenir sur une impression, qui n'a aucune
+raison d'être hypocrite, de se mentir à lui-même, d'arborer des
+sentiments convenables et convenus; qui enfin n'a pas de voisins que
+puisse gagner, comme une contagion, son malaise ou sa révolte. (Je ne
+dis point tout cela, on le pense bien, pour diminuer le mérite du
+romancier. S'il est plus facile d'écrire un roman qui se fasse lire
+qu'une pièce qui se fasse écouter, rien n'est meilleur ni plus rare
+qu'un très bon roman; et un roman de premier ordre sera toujours plus
+riche d'observations et reproduira plus complètement la vie qu'un drame
+même excellent.)
+
+Or, l'œuvre dramatique est comme pressée par deux nécessités
+contradictoires. Il lui est impossible, en vertu de sa forme même, qui
+se réduit au dialogue, et à cause du peu de temps dont elle dispose, de
+reproduire la vie avec autant d'exactitude que le peut faire le roman.
+Et, d'autre part, il faut qu'elle ait l'_air_ de la reproduire plus
+exactement, parce que la représentation qu'elle en donne est directe et
+s'adresse sans intermédiaire aux yeux et aux oreilles. De ces deux
+conditions essentielles de l'art dramatique sont nées d'inévitables
+conventions sans lesquelles cet art ne saurait exister.
+
+D'abord une action dramatique, dans la vie réelle, n'est jamais isolée,
+est mêlée à toutes sortes d'actions accessoires, indépendantes,
+indifférentes: une histoire s'entrelace avec d'autres histoires, se
+déroule au milieu du train-train de la vie journalière. Mais «le théâtre
+ne peut, cela est évident, reproduire la vie humaine dans son infinie
+complexité de détails; il en prend un lambeau qu'il taille à sa
+fantaisie... et il le prend dans un certain but, qui est d'émouvoir ou
+la compassion ou la haine ou un sentiment quel qu'il soit, d'autres fois
+de démontrer une idée morale, religieuse, politique. Il faut donc qu'il
+choisisse parmi les circonstances qui s'offrent à lui de toutes parts,
+qu'il en retranche le plus grand nombre, qu'il en atténue d'autres et
+qu'il mette en pleine lumière celles qui importent le plus à la
+conclusion où il tend de toutes ses forces».
+
+C'est déjà ce que fait le romancier. Outre qu'il élague toutes les
+histoires attenantes à celles qui raconte, il choisit les détails, il
+élimine ceux qui lui sont indifférents. Mais enfin, quand il saute d'une
+scène à l'autre, il ne nous cache pas qu'il a pu se passer bien des
+choses dans l'intervalle. Il détache son récit du fond de la réalité
+ambiante; mais il néglige ce fond plutôt qu'il ne le supprime. Le poète
+dramatique est obligé de le supprimer et de relier artificiellement
+entre elles les scènes dans lesquelles son drame se déroule.
+
+De plus, tandis que le romancier use à son gré de la description et de
+la narration, le dramaturge n'a à son service que le dialogue: il faut
+qu'il y fourre tout ce que le public a besoin de savoir. De là, dans
+l'ancien théâtre et, sous une autre forme, dans le théâtre contemporain,
+la convention des récits, de l'exposition, des confidents, des
+monologues.
+
+Le poète dramatique n'a devant lui que trois ou quatre heures: d'où la
+nécessité d'abréger et de condenser. Par exemple, dans la vie réelle, la
+cour que fait un homme à une femme se compose d'une foule de petites
+démarches et de menus propos; tout cela devra être résumé dans une
+«déclaration»: voyez celle de Tartufe. «C'est l'habileté de l'auteur
+dramatique de ramasser dans une seule circonstance frappante tous les
+détails similaires qu'il néglige ou, pour mieux dire, qu'il supprime
+absolument.»
+
+De même, l'auteur dramatique ne saurait peindre ses personnages que par
+quelques traits choisis et caractéristiques. Et, comme tout se passe en
+dialogues, il faut bien, le plus souvent, que les personnages se
+révèlent à nous par leurs propres discours, même quand ces discours ont
+dans leur bouche quelque chose d'un peu surprenant. Il faut qu'ils
+soient à chaque instant tout ce qu'ils sont, bien qu'il en aille
+autrement dans la réalité. Relisez la plus grande partie du rôle de
+Tartufe. Cette convention, c'est ce qu'on a appelé le «grossissement
+dramatique».
+
+Il faut avant tout qu'on écoute ces personnages et qu'on les comprenne.
+Même quand il lui arrive d'être subtil et délicat, leur langage doit
+avoir néanmoins et toujours la clarté et le mouvement. Les mots
+importants, significatifs, doivent se détacher, être comme «lancés,» non
+seulement par l'acteur, mais d'abord par l'écrivain, de façon à passer
+la rampe. «Il y a un style de théâtre comme il y a un style d'oraison
+funèbre, un style de traité de philosophie, un style de journal.»
+
+Souvent la situation initiale suppose des événements antérieurs qui ont
+quelque chose d'extraordinaire et d'invraisemblable. Le poète dramatique
+n'a pas le temps de les expliquer par le menu, de nous en faire toucher
+du doigt la possibilité. Il faut donc alors que le public accepte le
+point de départ les yeux fermés, mais à une condition: c'est que le
+poète les lui fermera, s'arrangera de manière à détourner son attention
+de ces invraisemblances.
+
+ Mais comment expliquez-vous qu'Œdipe et Jocaste, qui sont mariés
+ depuis douze ans et plus, n'aient pas échangé vingt fois ces
+ confidences?
+
+ --Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement
+ égal, parce qu'au théâtre je ne songe pas à l'objection. Tout ce
+ que je puis te dire, ô critique pointu, c'est que, s'ils s'étaient
+ expliqués auparavant, ce serait dommage parce qu'il n'y aurait pas
+ de pièce et que la pièce est admirable.
+
+ Cela s'appelle une convention.
+
+ Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas
+ attention n'existe pas pour lui; que tous les faits qu'il a bien
+ voulu admettre comme réels le sont par cela seul qu'il les a admis,
+ fût-ce sans y prendre garde.
+
+Cette convention vaut, non seulement pour les faits antérieurs au drame,
+mais pour les moyens qui, dans le cours même du drame, amènent telle
+situation dramatique--toujours à condition que le public l'accepte,
+qu'il soit dupe, que l'auteur, comme dit M. Sarcey, nous ait «mis
+dedans».
+
+ Qu'importe à un public qu'une aventure soit invraisemblable, s'il
+ est assez occupé, assez ému pour n'en pas voir l'invraisemblance?
+ Un lecteur raisonne, la foule sent. Elle ne se demande pas si la
+ scène qu'on lui montre est possible, mais si elle est intéressante;
+ ou plutôt elle ne se demande rien, elle est toute à son plaisir et
+ à son émotion.
+
+Voilà les principales conventions imposées par la forme même de l'œuvre
+dramatique. Il y a, de plus, certaines nécessités qui résultent de ce
+fait, qu'une pièce de théâtre est jouée devant un grand nombre de
+spectateurs.
+
+Le gros public veut être «intéressé,» au sens le plus vulgaire du mot.
+Il n'est content que si sa curiosité est piquée, que s'il éprouve le
+plaisir de l'attente, de la prévision et de la surprise. Il lui faut une
+action, une «histoire». Et comme presque tout l'intérêt au théâtre se
+concentre sur l'action, le public réclame impérieusement que l'action y
+soit «une»; il supporte plus impatiemment qu'ailleurs le malaise,
+l'incertitude de l'attention dispersée. Par suite, une situation
+initiale étant donnée, il ne souffre pas que les plus importantes des
+scènes qu'elle rend probables lui soient escamotées. Il veut voir se
+rencontrer les personnages qui s'aiment ou se haïssent, qui sont séparés
+ou unis par des intérêts, des passions, des devoirs, et qui ont
+évidemment quelque chose à se dire. M. Sarcey appelle ces rencontres les
+«scènes à faire». Le public veut absolument que ces scènes soient
+faites, et cela quand bien même on pourrait sans invraisemblance aboutir
+au même dénouement en négligeant ces rencontres.
+
+Les hommes assemblés sont pris d'un grand besoin de justice et de
+moralité, précisément parce qu'ils sont assemblés et qu'un homme, en
+public, aime à ne manifester que les plus honorables de ses sentiments.
+Sans doute la foule n'exige pas que la vertu soit toujours récompensée
+et le vice toujours puni; mais elle pense comme Corneille: «Une des
+utilités du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des
+vices et des vertus, qui ne manque jamais son effet quand elle est bien
+achevée et que _les traits en sont si reconnaissables qu'on ne peut les
+confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu_. Celle-ci
+se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-là se fait
+toujours haïr, bien que triomphant.» Le public, au moins dans le drame
+et dans la comédie sérieuse, entend que le bien ou le mal domine
+clairement dans la composition d'un caractère (et, à vrai dire, il goûte
+peu les caractères trop complexes). S'il n'oblige pas le poète à louer
+ou à flétrir directement les bons ou les méchants, il lui demande au
+moins de faire bien sentir qu'il les distingue: il ne lui permet pas
+l'indifférence complète. Il n'aime pas que le poète refuse de se
+prononcer sur la valeur morale de ses personnages; il est heureux de les
+entendre qualifier explicitement au courant de l'action. Si le vice
+triomphe, il faut au moins au public quelque cri qui le soulage, et, si
+ce cri est une tirade, le public exultera. L'axiome très défendable «que
+l'art doit rester étranger à la morale» (car c'est assez qu'il cherche
+le beau), n'est pas tout à fait vrai au théâtre, parce que rien n'est
+moins artiste qu'une grande foule.
+
+Le public n'est pas philosophe; il n'a pas coutume de considérer la vie
+comme une lutte de forces contraires, en ne s'intéressant qu'au
+spectacle de la lutte, non à telle ou telle des forces en présence. Il a
+besoin d'aimer, dans un drame, un ou plusieurs personnages, de prendre
+parti pour les uns contre les autres. Il lui faut au moins un
+«personnage sympathique». Dans certains cas, du reste, ou plutôt dans
+certains genres, le personnage sympathique pourra fort bien être un
+coquin, pourvu que nous n'y songions point et qu'il ne nous apparaisse
+jamais que comme très spirituel ou très comique.
+
+Le public n'est pas pessimiste: il ne saurait comprendre la fantaisie
+singulière de certains esprits qui voient le monde mauvais et qui s'en
+consolent par le plaisir tout intellectuel et aristocratique de cette
+connaissance. Ce que cherche le public, c'est quelque chose de plus gai
+ou de plus émouvant ou de plus grand que la réalité. Une vue
+misanthropique du monde ne fait point son affaire. Il préfère les plus
+tragiques horreurs à certaines cruautés d'observation. Il ne veut point
+emporter du théâtre une impression morose et dure. Il n'a goûté ni les
+_Corbeaux_ ni la _Parisienne_. Lors de la dernière reprise du
+_Chandelier_, la grâce de Fortunio ne suffisait pas à mettre la foule à
+l'aise.
+
+Enfin le public apporte au théâtre certains préjugés qu'il ne faut pas
+heurter de front. S'il s'agit de personnages historiques, il s'en fait
+d'avance une certaine idée. «Il existe pour le théâtre une histoire
+convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de
+s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera
+constamment jovial; Marie Stuart, pleureuse; Richelieu, cruel...»
+(Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_).--S'il s'agit de questions morales, le
+public a sa solution toute prête, celle que l'usage et quelquefois
+l'égoïsme ou l'hypocrisie sociale ont consacrée. Tandis qu'il se récrie
+de pudeur pour quelque brutalité d'observation, il lui arrive d'opposer
+aux générosités de l'auteur dramatique une résistance entêtée de
+pharisien. On sait combien l'ont fait regimber certaines conclusions de
+M. Dumas fils.
+
+J'ai noté quelques-unes des constatations de M. Sarcey, les principales,
+je crois; mais je ne puis les enregistrer toutes ni surtout suivre le
+critique dans son infini travail d'expériences et d'applications.
+
+En résumé, une pièce de théâtre ne peut donner l'illusion de la réalité
+que par un système de conventions dont les unes lui sont imposées par sa
+forme même et les autres par le public.
+
+Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De toutes les
+représentations que l'art nous donne de la vie, celle-là est assurément
+la moins propre à satisfaire les délicats. Une peinture nécessairement
+grossie et incomplète; des invraisemblances inévitables; un style qui
+n'admet point certaines finesses ni certains ornements; une morale
+convenue; des personnages en grande partie artificiels; des concessions
+perpétuelles à la vulgarité d'esprit de la foule, à ses préjugés, à sa
+sensiblerie... est-ce encore de l'art seulement? est-ce de la
+littérature?--Au reste, ne remarquez-vous pas une chose? Quelques-uns
+des dramaturges de notre temps peuvent être de bons écrivains; mais nos
+plus grands artistes, ceux qui nous communiquent la plus forte
+impression de vérité et de beauté ne sont pas au théâtre. Les plus
+exactes analyses de sentiments, les vues les plus profondes sur l'âme
+humaine, les peintures les plus fines ou les plus éclatantes du monde
+moral ou physique, ce qu'il y a de plus rare dans la littérature
+contemporaine soit pour le fond, soit pour la forme, c'est chez nos
+poètes, nos romanciers, nos critiques et nos philosophes qu'il faut le
+chercher. Ceux-là sont les artistes. Les dramaturges sont des espèces
+d'ouvriers à part, dont la besogne n'a presque plus rien de littéraire.
+Plusieurs, même parmi ceux qui réussissent, sont des esprits médiocres,
+sans culture, sans finesse, sans philosophie, des manœuvres habiles
+dans un métier très spécial, aussi spécial que celui d'horloger ou
+d'ajusteur.
+
+--Mon ami, répondrait sans doute M. Sarcey, vous pouvez avoir raison
+sans que j'aie tort. Le théâtre est ce que j'ai dit: c'est à prendre ou
+à laisser. Je n'ai fait que constater par des expériences sans nombre à
+quelles conditions naturelles et nécessaires est soumise l'œuvre
+dramatique et ce qu'elle doit être pour plaire au public, car c'est là,
+comme dit l'autre, la grande règle des règles. Et vous-même, soyez
+sincère: ne vous êtes-vous pas laissé prendre plus d'une fois à ces
+machines d'un art inférieur et particulier, dont la grossièreté choque
+par réflexion votre délicatesse? Rien n'empêche d'ailleurs qu'un drame
+parfait soit par surcroît une œuvre de belle littérature: on en a vu
+des exemples aux deux derniers siècles et de nos jours. Mais il faut,
+avant toutes choses, que le drame soit bien fait en tant que drame, et
+il ne l'est qu'aux conditions que j'ai dites et que je n'ai point
+inventées. Songez qu'une pièce de théâtre n'est point écrite pour une
+demi-douzaine de dégoûtés, et vous finirez par me donner raison.
+
+M. Sarcey s'est dit comme La Bruyère: «Faut-il opter? je veux être
+peuple.» Et il a bien fait: c'est à la foule que le drame s'adresse;
+c'est au point de vue de la foule que le critique doit se placer. Et il
+serait fort empêché de se placer au point de vue des habiles, car ils en
+ont plusieurs. Mais voilà: M. Sarcey s'est mis de si bon cœur avec le
+peuple qu'il s'y est peut-être trop mis. «Il faut bien que je le suive,
+nous dira-t-il, puisque je suis son critique; il faut bien que je pense
+comme lui puisque je suis chargé de l'éclairer.» Aussi s'en donne-t-il
+de rire, de pleurer, de vibrer avec le parterre! Non, vraiment, il
+montre trop de considération, quand il s'y met, pour des habiletés qu'il
+ne faut point mépriser (car elles sont nécessaires, et, en outre, ne les
+a pas qui veut), mais dont on peut trouver que, toutes seules, elles
+sont un pauvre régal. Souvent, dans une pièce absurde, sans observation
+et sans style, s'il découvre d'aventure quelque artifice ingénieux,
+quelque bout de scène qui sente «l'homme de théâtre», il se récrie
+d'admiration. Il ne se tient pas de joie quand un dramaturge le «met
+dedans», ne s'apercevant pas que l'expression même qu'il emploie rend
+l'éloge douteux. «Sophocle nous trompe, il nous met dedans. C'est le
+métier, entendez-vous? c'est le métier de l'écrivain dramatique.»--«La
+scène est superbe, écrit-il à propos de la _Tour de Nesle_, absurde si
+l'on veut parce qu'elle est d'une invraisemblance monstrueuse, mais
+superbe!» Eh bien, justement, M. Sarcey aime trop la _Tour de Nesle_.
+
+Il me semble aussi qu'il aurait pu distinguer plus qu'il n'a fait entre
+les conventions qu'impose la forme même du drame et celles qu'imposent
+les préjugés, les habitudes, l'éducation du public. Autant de
+conventions qu'on voudra dans l'action; le moins de conventions possible
+dans les personnages. Mais on dirait que pour M. Sarcey il n'y en a
+jamais trop! Les genres qu'il préfère sont ceux qui en entassent le
+plus, par exemple le mélodrame, qu'il adore. Les tentatives originales
+l'ont presque toujours trouvé hostile ou défiant:
+
+ Je vois avec chagrin Meilhac et Halévy se préoccuper de moins en
+ moins, à mesure qu'ils prennent plus d'autorité sur le public, et
+ du choix du sujet et des situations dramatiques qu'il comporte. Ils
+ semblent ne plus attacher qu'une médiocre importance à ce point,
+ qui avait été jusqu'ici pour les écrivains de théâtre le point
+ capital... Le sujet leur est, je ne dis pas indifférent; mais, s'il
+ prête à des développements de morale et d'esprit, il ne leur en
+ faut pas davantage; ils ne se piquent point d'émouvoir cette
+ curiosité, _qui pour eux sans doute est vulgaire et brutale_,
+ qu'excite un roman dont on veut savoir la fin. La première
+ histoire venue leur est bonne, pourvu qu'elle puisse se partager
+ aisément en tableaux qui aient chacun sa signification et sa
+ couleur.
+
+Pourquoi M. Sarcey voit-il cela «avec chagrin?» Il y a très réellement
+une petite minorité d'honnêtes gens aux yeux de qui quelques-unes des
+conventions proclamées nécessaires par M. Sarcey ne le sont point ou
+même sont presque déplaisantes. C'est de la meilleure foi du monde
+qu'ils ne prennent point de plaisir au théâtre de Scribe. Ce n'est pas
+leur faute s'ils ne sont pas curieux de «savoir ce qui arrivera», s'ils
+sont insensibles au plaisir d'être «mis dedans» et s'ils goûtent
+médiocrement les «mots de théâtre». Non qu'ils soient «naturalistes»
+plutôt qu'autre chose, ni qu'ils aient la naïveté de réclamer au théâtre
+la vérité complète. Mais il leur faut ou beaucoup de poésie ou beaucoup
+d'observation ou beaucoup d'esprit. Sur le reste ils ne sont pas
+difficiles, quoique l'habileté de l'arrangement dramatique leur soit
+certainement un surcroît de plaisir. Mais enfin ils demandent que le
+théâtre soit encore de la littérature. Ils aiment les comédies de
+Musset, même les _Caprices de Marianne_, même _Barberine_. Dans le
+théâtre d'Augier, ce qui leur plaît, c'est le _Joueur de flûte_ et c'est
+le second acte du _Mariage d'Olympe_; dans le théâtre de Dumas fils,
+c'est l'_Ami des Femmes_, la _Visite de Noces_ et même, ça et là, la
+_Femme de Claude_. Ils préfèrent tous les premiers actes de Sardou à
+tous ses derniers. L'_Arlésienne_ leur paraît délicieuse. Ils ont
+beaucoup pardonné à l'_Ami Fritz_ en faveur de certains détails. Ils
+trouvent exquis le dénouement du _Mari de la Débutante_, qui n'est pas
+un dénouement, et ils se sont délectés à la _Ronde du commissaire_, qui
+n'est pas une pièce.
+
+Cela leur est tout à fait égal qu'une pièce soit mal faite. C'est
+peut-être, après tout, qu'ils n'aiment pas le théâtre; et j'en ai
+rencontré en effet qui disaient franchement que le théâtre est un art
+inférieur parce qu'il est soumis à des conventions plus étroites et plus
+nombreuses que les autres arts, parce qu'il est forcé de s'adresser à la
+foule, parce que l'intérêt d'une pièce «bien faite» est un intérêt de
+curiosité un peu vulgaire, et parce que, d'autre part, l'œuvre
+dramatique tend à produire une illusion aussi complète que possible: en
+sorte que l'art dramatique est à la fois le seul de tous les arts qui
+ait la prétention de nous mettre la réalité même sous les yeux, et celui
+à qui sa forme impose les plus graves altérations de cette réalité. Sans
+compter qu'un drame est joué par des acteurs et que, neuf fois sur dix,
+les acteurs gâtent le drame. Conclusion: mieux vaut lire une pièce que
+de la voir jouer, et mieux vaut lire des vers, un roman, un livre
+d'histoire, qu'une pièce de théâtre.
+
+M. Sarcey prendrait une jolie revanche sur ces dédaigneux, le jour où il
+les verrait pleurer ou rire comme de simples mortels, pris aux
+entrailles et oublieux de tout, devant quelque méprisable pièce «bien
+faite» et exactement façonnée selon sa formule. Et quand même cette joie
+ne lui serait jamais donnée, il pourrait toujours leur dire: Que le
+théâtre soit un art inférieur, ce n'est pas la question. Elle n'est pas
+d'ailleurs si simple ni si facile à trancher, et on ne se la pose guère
+quand on écoute une tragédie de Racine, une comédie de Molière, une
+pièce de Dumas fils. Inférieur ou non, c'est un art particulier et très
+puissant dont on peut déterminer les moyens et la forme nécessaire; et
+c'est ce que j'ai fait. Certaines œuvres d'exception vous plaisent
+infiniment, parce que vous cherchez dans un ouvrage dramatique autre
+chose que le drame même; mais c'est demander des dattes à un pommier. Ce
+qui vous séduit tant ne charme qu'à demi la foule, et je suis avec elle
+parce que c'est pour elle qu'on fait des pièces et qu'il n'y a pas à
+sortir de là.
+
+C'est évidemment M. Sarcey qui a raison, sauf les cas où il abonde un
+peu trop dans son sens. Il est comme ces critiques d'art qui,
+connaissant à fond les moyens d'expression, la «langue» propre à chacun
+des arts plastiques, sont particulièrement sensibles aux qualités de
+métier et les exigent avant toute chose. Le théâtre est un art qui,
+comme les autres, a sa langue spéciale. Ceux qui affectent de traiter de
+haut la critique de M. Sarcey sont peut-être les mêmes raffinés qui se
+piquent d'apprécier les tableaux et les statues en peintres et en
+statuaires et qui n'y veulent point de «littérature». Pourquoi donc en
+demandent-ils au théâtre?
+
+La vérité, c'est que jamais le public n'a été moins homogène
+qu'aujourd'hui, que jamais la distance n'a été aussi grande entre le
+«peuple» et les «habiles». Ces questions que je viens d'indiquer ne se
+posaient guère pour les Athéniens. Tous, je crois, prenaient la même
+sorte de plaisir à une comédie d'Aristophane ou à une tragédie de
+Sophocle. Il faudrait aujourd'hui deux esthétiques du théâtre: celle des
+simples et celle des malins. M. Sarcey a merveilleusement écrit la
+première. Je ne tenterai même pas d'esquisser la seconde: tout me
+fuirait entre les doigts et je serais fort embarrassé de fonder des
+règles sur des caprices de dégoûtés.
+
+Où M. Sarcey échappe presque à toute critique, c'est dans les fragments
+qu'il a écrits çà et là de l'histoire du théâtre. La genèse de
+l'opérette, la définition du genre, les causes de son éclosion, de son
+succès, de sa décadence, voilà, pour n'apporter qu'un exemple, ce qu'il
+a déduit et exposé dans la perfection.
+
+Les origines de l'opérette, il les voit dans l'opéra-comique et dans le
+vaudeville à couplets et il nous fait brièvement l'historique de ces
+deux variétés:
+
+ Mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas à quel jour précis elles se
+ sont constituées... Je me souviens qu'un des étonnements de mon
+ enfance, c'était que, par un jour d'orage, on ne se trouvât jamais
+ sur la limite exacte où cessait la pluie. Mon rêve eût été d'avoir
+ une épaule mouillée et l'autre à sec. Ce n'est que plus tard, en y
+ réfléchissant, que j'ai senti l'impertinence de mon désir. Les
+ choses ne commencent guère ni ne finissent d'un coup net et précis.
+
+Le moment qui s'est trouvé favorable à l'éclosion de l'opérette, ça été
+le second Empire: 1º l'opérette rendait aux Parisiens, sous une nouvelle
+forme, deux genres abolis et sourdement regrettés: l'opéra-comique et le
+vaudeville à couplets; 2º elle était en harmonie secrète avec les mœurs
+et les goûts du jour: entre ce genre nouveau et l'esprit du public tel
+que l'avait fait le second Empire, il y avait de nombreux points
+d'attache. Le public avait alors d'évidentes dispositions à la blague, à
+l'outrance, au dégingandage. M. Sarcey définit ces trois termes. Il
+s'est toujours piqué d'être un moraliste: sa définition de la _blague_
+ne dément point cette innocente prétention.
+
+ La blague est un certain goût, qui est spécial aux Parisiens et
+ plus encore aux Parisiens de notre génération, de dénigrer, de
+ railler, de tourner en ridicule tout ce que les hommes, et surtout
+ les prudhommes, ont l'habitude de respecter et d'aimer; mais cette
+ raillerie a ceci de particulier que celui qui s'y livre le fait
+ plutôt par jeu, par amour du paradoxe que par conviction: il se
+ moque lui-même de sa propre raillerie. Il blague.
+
+ Il blague la patrie et au besoin il mourrait pour elle; il blague
+ l'amour filial et pleure quand on lui parle de sa vieille mère. Il
+ blague les beautés de l'Italie et se mettrait à genoux devant un
+ Raphaël. Il y a dans la blague un certain mépris, très légitime
+ d'ailleurs, pour les admirations convenues, pour les phrases toutes
+ faites; et à ce mépris se joint le plaisir de crever les ballons
+ gonflés de vent, de se sentir supérieur en se prouvant qu'on n'est
+ pas dupe.
+
+ C'est le bon côté de la blague. Mais elle en a de fâcheux: la
+ blague donne à l'esprit l'habitude de ne plus compter avec le vrai
+ ni avec le faux, de chercher partout matière à raillerie. Il arrive
+ fort souvent que le blagueur de profession, pris à son propre
+ piège, ne distingue plus lui-même ce qui est bien de ce qui est
+ mal, ce qui est juste de ce qui est inique; il se grise de sa
+ propre parole, il se fausse l'esprit et se dessèche le cœur.
+
+ Cette sorte d'esprit a de tout temps existé en France. Elle s'est
+ aiguisée, exaspérée dans les premières années du second Empire.
+
+Le vrai créateur de l'opérette fut M. Hervé; les maîtres, Offenbach et
+MM. Meilhac et Halévy. Ici se place un très fin et très brillant
+parallèle entre la musique de la _Dame Blanche_, chère à nos
+grands-pères, et celle d'_Orphée aux enfers_, entre les sentiments que
+ces deux musiques expriment ou éveillent. Je ne puis me retenir de citer
+un passage de ce feuilleton, vraiment enlevé:
+
+ Comparez, pour voir, toute cette partition de Boïeldîeu à ce fameux
+ quadrille d'_Orphée aux enfers_ qui a emporté dans son tourbillon
+ frénétique toute notre génération. Vous l'entendez chanter à votre
+ oreille, n'est-ce pas? Est-ce qu'aux premiers sons de cet orchestre
+ il ne vous semble pas voir toute une société se levant d'un bond et
+ se ruant à la danse?
+
+ Elle réveillerait des morts, cette musique. Comme ces rythmes
+ tantôt sautillants, tantôt furieux, avaient l'air d'être faits pour
+ communiquer une trépidation morale aussi bien que physique à tout
+ ce public de désaccordés, pour qui la vie n'était qu'une manière de
+ danse macabre! Au premier coup d'archet qui sur la scène mettait en
+ branle les dieux de l'Olympe et des Enfers, il semblait que la
+ foule fût secouée d'un grand choc et que le siècle tout entier,
+ gouvernements, institutions, mœurs et lois, tournât dans une
+ prodigieuse et universelle sarabande.
+
+Les pages de cette vivacité et de ce mouvement ne sont point rares chez
+M. Sarcey: il m'a paru qu'il n'était que juste de le rappeler. Je suis
+d'ailleurs persuadé qu'on trouverait dans ses feuilletons épars et trop
+nombreux quelque chose comme la _Poétique_ expérimentale d'Aristote,
+reprise, élargie, appuyée sur une masse énorme d'œuvres dramatiques,
+sur tout ce qui a été écrit pour le théâtre. Cela vaudrait certes la
+peine d'être réuni en un corps, condensé, ordonné et complété; car M.
+Sarcey a, sur ces matières, précisé et jeté dans la circulation une
+foule d'idées dont beaucoup de critiques se servent sans le dire, et
+même ceux qui les combattent. Que M. Sarcey se décide enfin à nous
+donner ce livre qu'il nous doit et qu'il nous a promis: autrement, les
+méchants diront qu'il doute de la bonté de son œuvre critique, et cela
+me peinera, car je la sens bonne et solide comme son auteur.
+
+
+
+
+J.-J. WEISS[75]
+
+[Note 75: _Essais sur l'histoire de la littérature française_ (1
+vol. Calmann Lévy).--Chroniques dramatiques à la _Revue politique et
+littéraire_ et au _Journal des Débats_ (1882-1885).]
+
+
+L'impression que nous a laissée M. Sarcey--sa personne, sa critique et
+son style--est une impression de rotondité. Or rien de plus facile à
+embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple.
+Ce qui est rond est _un_, ayant un centre. La définition de M. Sarcey,
+l'exposition de ses théories étaient chose aisée. Il est beaucoup moins
+facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit
+ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, même
+si l'on s'en tient à sa critique dramatique.
+
+Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la _Revue bleue_[76]
+et dans le _Journal des Débats_ les trois années de critique dramatique
+de cet ancien professeur qui a été journaliste, conseiller d'État,
+directeur des affaires étrangères, et qui est resté un fantaisiste,
+sinon un bohème, un «inclassable», sinon un déclassé, on est charmé,
+ravi, ébloui: mais on est aussi déconcerté, ahuri, abasourdi. Tant
+d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant
+d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en même
+temps, des affirmations si imprévues! des préférences si excessives, si
+insolentes et si légèrement motivées! une critique si capricieuse! des
+théories si peu liées entre elles! Plus on est amusé par ces échappées
+de verve, et moins on se sent capable de résumer, d'expliquer, de
+ramener à un semblant d'unité les sentiments littéraires de M. J.-J.
+Weiss. Et quand on serait parvenu à tirer le critique au clair, l'homme
+resterait, plus complexe et plus surprenant encore.
+
+[Note 76: Voy. notamment les articles sur le _Roi s'amuse, Fédora,
+Un roman parisien_ (de M. Octave Feuillet), la _Tour de Nesle_, dans la
+_Revue_ des 4 novembre, 2 et 16 décembre 1882, 10 février 1883.
+
+La _Revue des cours littéraires_ a publié des conférences de M. J.-J.
+Weiss sur _Favart, Piron, Gresset_, dans ses numéros des 18 février et
+29 avril 1865.]
+
+
+I
+
+Cherchons du moins à saisir pourquoi M. Weiss est à ce point
+insaisissable. En détournant un peu de son sens le vieil axiome que
+«l'homme est la mesure des choses», on pourrait dire que chaque critique
+est lui-même la mesure des œuvres qu'il apprécie; car, quoiqu'on fasse,
+une œuvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle plaît ou déplaît à celui
+qui la juge. Malgré cela, il peut se rencontrer tel système de critique,
+tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui
+qui les a formulés, qui «fasse autorité», comme on dit. Mais il y faut,
+je crois, deux conditions.
+
+Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la
+disposition d'esprit de la majorité des «honnêtes gens» et des
+lettrés--ou même de la foule dans certains cas où la foule est
+compétente,--en sorte que sa mesure particulière ait des chances d'être
+aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse
+appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il
+faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a
+plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se défie des caprices, des
+impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de
+chemise. En mesurant une œuvre, il se souvient de toutes celles qu'il a
+déjà mesurées: il porte en lui une sorte d'étalon immuable. Il demeure
+le même en face des œuvres multiples qui lui sont soumises: et c'est
+pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils
+peuvent former un corps de doctrine.
+
+Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces
+conditions. Il a continuellement des opinions particulières, et il
+semble qu'il s'applique à les avoir aussi particulières qu'il se peut.
+De plus, ces opinions particulières, je ne dirai pas qu'elles sont
+quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment
+elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher à
+quelque théorie générale de l'art. Lui-même, la plupart du temps, ne
+prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer
+par là le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la
+sagacité, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a «l'humeur»
+au sens où on l'entendait au siècle dernier. Il est très souvent
+«l'homme qui a des idées à lui» et qui serait fâché qu'elles fussent à
+d'autres.
+
+
+II
+
+Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingénieuses,
+éloquentes. Quand il veut bien démonter une pièce, c'est merveille comme
+il en dégage l'idée première, comme il en saisit le fort et le faible,
+comme il met le doigt sur le point où le drame dévie. S'il est obligé de
+répéter après d'autres des vérités connues, il semble qu'il les
+découvre, tant il sait les rajeunir par la vivacité de l'impression, par
+le style, par l'accent. Son érudition littéraire et historique est
+considérable et des plus sûres: elle lui fournit mille rapprochements
+d'une justesse inopinée et frappante. Dès que la pièce étudiée prête à
+quelques réflexions sur l'histoire des mœurs, le voilà parti là-dessus,
+et je ne connais pas de moraliste mieux informé, plus acéré ni plus
+clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui,
+comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous étonner. Et voilà
+pourquoi, de moment en moment, éclatent comme des pétards des
+affirmations soudaines, absolues, déconcertantes, jetées avec d'autant
+plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetées presque
+toujours au courant et au détour d'une phrase, comme si ces assertions
+aventureuses étaient vérités reconnues et indiscutables.
+
+Il s'agit du _Juif errant_ d'Eugène Sue: «Prise en soi, la scène du pôle
+nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de
+religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle là dedans.» De l'Eschyle?
+diable!--«M. Claretie avait contre lui (dans _Monsieur le Ministre_)
+d'abord son sujet, vrai sujet de haute comédie.» Voilà qui va bien.
+«...Seul sujet de haute comédie, avec _Rabagas_ et _Dora_, auquel les
+gens du métier aient songé dans ces douze dernières années.» On se
+demande: Est-il donc décidément impossible d'en trouver un quatrième, en
+cherchant bien?--«M. Émile Augier est de la grande série qui part du
+_Menteur_.» Voyons la grande série. «La grande série, c'est Racine (les
+_Plaideurs_), Molière, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine,
+Beaumarchais et, après une longue interruption, Augier.» Destouches
+dans la grande série? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette
+interruption si longue dans la grande série? Et qu'est-ce qu'il faut
+donc pour être de la grande série? Car M. Weiss oublie de nous le
+dire.--Il déclare un peu plus loin que, seul parmi les poètes du XIXe
+siècle, Augier «trouverait grâce devant La Fontaine et Parny». La
+Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point
+un _lapsus_, car ailleurs il appelle Parny «l'un des poètes les plus
+absolument poètes de la littérature européenne..., Parny, ce délice».
+Bien étrange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss
+se soucie de nous l'expliquer!--Au reste, ce fervent de Parny est ravi,
+transporté par la _Tour de Nesle_, non seulement par le drame, mais par
+le style. «Le récit de Buridan: _En_ 1293, _la Bourgogne était
+heureuse_, est comme le récit de Théramène du grand Dumas. L'ampleur du
+tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation.» Voyez-vous M.
+Weiss frémir devant «la noble tête de vieillard»?--On se souvient qu'il
+y a quelques années, quand la Comédie-Française donna _Œdipe_, tout le
+monde fit cette réflexion que c'était un excellent mélodrame. Mais
+personne ne le cria plus haut que M. Weiss: «C'est du d'Ennery! c'est du
+Bouchardy! Cela ressemble à la _Tour de Nesle_, à la _Nonne sanglante_,
+à _Lucrèce Borgia_! Œdipe parle comme Didier et Buridan!... La
+dramaturgie de Sophocle est en réalité beaucoup moins éloignée de celle
+de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille.» Et
+il ajoutait: «N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'eût été
+Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous
+l'aile de la muse,» etc.
+
+Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve
+s'enfle, s'exagère, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration
+naturellement hyperbolique.--Tout le monde convient que l'exposition de
+_Bajazet_ est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle
+devient la merveille unique entre toutes».--On sait que Perrault fut un
+esprit curieux et original, et nous goûtons tous la grâce parfaite des
+_Contes de fées_. Mais, pour M. Weiss, Perrault est «l'un des beaux
+génies de son siècle». Les quarante pages des _Contes_ sont «les plus
+nourries de choses et de notations diverses, les plus légères d'allure
+qu'on ait écrites dans notre langue».(M. Weiss fait une terrible
+consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystère: «Perrault
+en écrivant les _Contes_, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces
+contes est bien en effet spontané et moderne!» Pourquoi «moderne»? en
+quoi «moderne»? C'est que «moderne» est piquant. Nous voyons un peu
+après que «Perrault contraste avec l'ensemble du XVIIe siècle en ce
+qu'il est en ses contes un poète de la maison, des choses familières,
+domestiques, intimes, comme de l'enfance». C'est sans doute en cela
+qu'il est «moderne». Mais l'est-il donc à l'exclusion de tous ses
+«contemporains? Quelle rage de découverte et d'invention dans toute
+cette critique!
+
+Et quels massacres des opinions enseignées et convenues!--Voilà deux
+siècles qu'on célèbre _Tartufe_ comme le chef-d'œuvre des
+chefs-d'œuvre. «N'était le parti pris d'école et presque de faction,
+écrit M. Weiss, on conviendrait que le _Tartufe_ n'est amusant d'aucune
+manière.»--La critique traditionnelle exalte la bonté de Molière: M.
+Janet dégage de son théâtre la plus saine morale et la plus correcte;
+écoutez M. Weiss:
+
+ ...Il est des choses sacrées sur lesquelles il faut être délicat à
+ outrance; la société du XVIIe siècle ne l'était guère, et
+ Molière pas du tout. Molière n'avait pas seulement la profonde
+ immoralité qui est l'attribut commun et très probablement la
+ condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la
+ nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la
+ dureté de l'âme générale et l'inhumanité, défaut commun chez les
+ écrivains et les personnages célèbres de son temps, seul défaut
+ saillant d'un siècle où bien décidément le caractère et l'esprit
+ français ont atteint leur point de perfection et d'équilibre. Il
+ avait encore une certaine grossièreté de sentiment moral et des
+ instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et
+ à quoi correspondait, dans son style, un goût marqué pour les
+ grossièretés de langage.
+
+S'est-on assez extasié sur les femmes de Molière, Éliante, Elmire,
+Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle santé morale!
+M. Weiss nous déclare qu'il se sent «peu de penchant pour elles».
+
+--Il semblait entendu, établi par une infinité de professeurs et de
+critiques qu'_Esther_ était une fort belle élégie, mais un drame assez
+faible: M. Weiss l'appelle «un des plus vigoureux en sa suavité qui
+existent».--L'usage est de mettre _Athalie_ au-dessus d'_Esther_: «J'ai,
+dit M. Weiss, la faiblesse de préférer _Esther_ à _Athalie_.»--L'usage
+est de répéter que l'action dramatique manque un peu dans _Bérénice_.
+«Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus
+délicat des drames. Élégie tant que vous voudrez, mais élégie
+souverainement dramatique.»
+
+Puis ce sont des rapprochements de noms et d'idées propres à troubler
+les esprits timides.--«On pourrait admirer, au troisième acte de _Ma
+camarade_, une psychologie racinienne.»--«Pour l'élan du geste il n'y a
+eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel, et encore!»--«Le truc du
+brigadier dans la _Champenoise_, c'est un des trucs de l'_Ars amatoria_
+d'Ovide.»--«Le prologue d'_Amphitryon_ contient en germe _Orphée aux
+enfers_ et la _Belle Hélène_.»--À propos d'_Un chapeau de paille
+d'Italie_: «Voilà la filiation: Molière, Paul de Kock, Labiche.»--Le
+drame d'_Antony_, étant un drame psychologique, «tient de la méthode du
+XVIIe siècle et des tragiques grecs», etc., etc.
+
+Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces
+admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprévus. Je cherche
+seulement à me rendre compte du singulier attrait de la critique de M.
+Weiss, à démêler par quel don ou par quels procédés il nous étonne. Je
+vois d'abord que, là où il est de l'avis de la majorité, il rafraîchit
+et fait siennes les opinions consacrées par l'extraordinaire vivacité de
+son impression. En outre, s'il saisit dans une œuvre quelque côté qui
+n'ait pas encore été aperçu ou signalé, il le met si violemment en
+lumière, il oublie si bien tout le reste que sa découverte prend tout de
+suite je ne sais quel air d'élégante impertinence et semble un défi à la
+sécurité des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui
+n'inventent rien. Comme M. Renan, à qui il ressemble par plus d'un point
+malgré la différence des tempéraments, M. Weiss affecte de ne voir et de
+ne présenter à la fois qu'un aspect des questions, et c'est par là qu'il
+nous surprend et nous intéresse si fort. Et qu'on ne dise point que le
+procédé est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les
+découvre; nous n'y aurions jamais songé sans lui; et c'est chose si rare
+et si précieuse que d'avoir dans la critique littéraire, où la tradition
+est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment
+personnelles! Quand, après nous être divertis aux fusées de M. Weiss,
+nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle
+toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur
+l'œuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il
+a dans ses caprices d'imagination une sagacité qui voit loin, et de ses
+feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé.
+
+
+III
+
+Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La
+véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque, au lieu que
+souvent la modération étudiée de tel critique sage et pondéré sue la
+pédanterie. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien
+d'étroit, de scolaire, de «livresque». Il sait la vie, il sait
+l'histoire; il connaît les hommes, ceux d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et à
+propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des mœurs des
+hommes qu'entêté du beau. À chaque instant on sent qu'il n'a pas
+toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas né spécialement
+pour en faire. À propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous
+trace de Henri IV, envisagé par certains côtés secrets, un portrait,
+avec preuves à l'appui, qu'il est impossible d'oublier. «...Il faut donc
+conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie
+bestiale qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais
+qui, au temps de sa jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire,
+choquait plus en sa nudité.»--À propos de _Kléber_, drame militaire, il
+développe ingénieusement et magnifiquement «le rêve oriental de
+Napoléon».--À propos du _Nouveau Monde_, de M. Villiers de l'Isle-Adam,
+le joli portrait des derniers précieux de la littérature contemporaine,
+et que je voudrais citer tout entier!
+
+ ...Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des
+ cénacles... Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé
+ d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On
+ turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas
+ seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste,
+ expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture
+ intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique
+ insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni tête, où les
+ ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard
+ Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est,
+ exactement, superbement comme elle est!...
+
+Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss.
+Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon
+sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui
+consiste à saisir des rapports inattendus entre les idées, et celui qui
+réside dans l'imprévu abondant des images. Il a de l'esprit comme
+Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec
+quelque chose de plus élégant dans le débraillé. Relisez les
+bouffonneries que lui ont inspirées les querelles de Sarcey-Perrin,
+Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les
+«notaires» de la Comédie-Française. Dans les portraitures d'acteurs et
+d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gêne! Ce rédacteur d'un
+journal austère déshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul
+Mounet, les détaille, les examine membre par membre. C'est d'une
+indiscrétion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus
+discret et non moins réjouissant de Mlle Alice Lavigne:
+
+ Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole
+ comme un plomb, elle lance sa jambe en équerre, elle jette et
+ présente la main avec des circuits caressants de pattes de homard,
+ et tout cède à des manières si distinguées! Elle vous a des audaces
+ d'une tranquillité! et des surprises d'une effronterie! et des
+ ingénuités d'un raffinement! Ça empoigne, ça assomme, ça abrutit.
+ Je voudrais la voir, une fois, jouer l'_École des femmes_ et la
+ _Chercheuse d'esprit_.»
+
+Parmi toutes ses autres originalités, M. Weiss s'est donné celle de
+traiter l'École normale de prison. «...Pour intellectuelle que soit une
+prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus féconde, la
+plus riante de nos facultés, l'imagination s'y attriste...» Il ne nous
+paraît pas que la sienne se soit fort attristée à l'École, ni que cette
+prison l'ait comprimée plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe
+irréprochable, une extrême propriété de termes, un vocabulaire
+excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont très volontiers
+(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais goût le plus
+authentique et jusqu'au précieux le plus avéré. Racine serait fort
+étonné d'être admiré pour «ses à-fond d'une brutalité froide et la
+souplesse de ses dégagements». Le _Supplice d'une femme_ est «du
+trois-six d'éthique et d'émotion», et la _Visite de noces_ est «de
+l'éthique absolue à cent degrés Gay-Lussac». Et voici l'image qu'inspire
+à M. Weiss la vivacité d'allure de _Ma camarade_: «Le filament
+microscopique le plus tortillé de la joie et de la fureur de vivre ne se
+trémousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette
+pièce.» Au fait, cela est très joli; mais diable! cela n'est pas d'une
+imagination anémiée. Et je ne vois pas non plus que l'École normale ait
+beaucoup gêné M. Weiss pour qualifier la _Glu_ de «créature
+catapultueuse».
+
+
+IV
+
+Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme
+l'a été aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne
+trouvons-nous point, à défaut d'une doctrine dont je ne regrette
+nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des
+préférences ou des antipathies particulièrement tenaces?
+
+Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, généreuses et variées.
+Il adore l'Athènes d'autrefois et ceux qui en ont exprimé l'âme, le
+Paris d'à présent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de
+connaître Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,
+tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard
+Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: «Éblouissant, ce
+boulevard, de deux à quatre, quand les filles de Sion débouchent par
+essaims...» Il n'aime rien tant que le théâtre de Sophocle, sinon
+peut-être celui de Meilhac et Halévy. Sur Corneille et Racine, il
+s'abandonne à des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribué que
+lui à mettre à la mode le parti pris très distingué de les admirer sans
+réserve, de tout voir chez eux, même des choses auxquelles il ne semble
+pas qu'ils aient beaucoup songé. Il découvre dans _Polyeucte_ «tous les
+types et tous les phénomènes qui ont dû se produire durant les deux
+premiers siècles au cours de la révolution chrétienne». Après avoir cité
+la strophe: «Tout l'univers est plein de sa magnificence...,» il ajoute:
+«Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier: Hosannah!
+hosannah!» _Tartufe_ ne l'amuse pas; mais _Amphitryon_! «La langue
+d'_Amphitryon_ est la plus souple, la plus épanouie, la plus polie, la
+plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait écrite.» Quand
+il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire épique;
+et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave
+Feuillet et son délicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le
+cœur est supérieur à sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.
+Weiss est à son paroxysme. Ses admirations sont égales autant qu'elles
+sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent
+effrénées: on ne saurait unir un esprit plus aigu à un délire plus
+abondant.
+
+Mais, si son impression du moment le pénètre et le possède au point
+d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses
+admirations sont, ou peu s'en faut, égales, étant toutes sans limites,
+il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fréquemment
+et qui nous révèlent certaines préférences décidées et foncières.
+
+En réalité, plus que Corneille, Racine et Molière, plus qu'Augier,
+Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et
+Beaumarchais--et Scribe et Dumas père. Il a la prédilection la plus
+tendre pour le théâtre du XVIIIe siècle et du temps de
+Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages
+qui nous l'expliqueront tant bien que mal:
+
+ Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une délicatesse et
+ une générosité qui donnaient le ton à la littérature et le
+ recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus à une grossièreté de
+ sens moral qui rappelle le XVIIe siècle et même la vieillesse de
+ ce siècle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et même
+ Regnard, qu'il ne l'avait été en sa verdeur avec Molière et La
+ Fontaine. Cette crudité a été la marque éminente de la littérature
+ de l'époque de Napoléon III.
+
+C'est là une de ses idées les plus personnelles et les plus chères, une
+de celles qu'il a le plus souvent développées, et dès janvier 1858,
+dans le plus long chapitre de ses _Essais sur l'histoire de la
+littérature française_. Il a d'ailleurs repris maintes fois et résumé ce
+chapitre célèbre:
+
+ ...Le second Augier (celui des _Effrontés_, des _Lionnes pauvres_,
+ etc.) est le produit d'un moment spécial de nos mœurs et de nos
+ idées, et d'un moment triste. Ça été le moment du positivisme dur
+ et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a été l'un des
+ fruits de la révolution de 1851. Ce moment s'est marqué dans
+ _Madame Bovary_, dans les _Faux bonshommes_, le _Demi-Monde_, le
+ _Fils naturel_, les écrits philosophiques et historiques de M.
+ Taine, toutes œuvres que caractérisent la conception mécanique de
+ l'âme humaine, un mépris superbe de l'homme, un style sec et
+ tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et
+ des causes.
+
+Ce passage et beaucoup d'autres du même genre nous font parfaitement
+comprendre les jugements portés par M. Weiss sur le théâtre de «l'époque
+actuelle». Au fond, il n'aime d'Augier que ses comédies en vers. De
+Dumas fils, il n'aime sincèrement que la _Dame aux camélias_, et un peu
+_Diane de Lys_: le reste lui est désagréable. Il faut relire les deux
+études, d'une injustice pleine de sagacité, qu'il a consacrées à Dumas
+fils et à Flaubert dans ses _Essais_. Il s'insurge à la fois contre leur
+observation sans entrailles et contre l'immoralité de leur morale qui
+inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un châtiment
+fatal comme lui. Il réclame pour Mme Bovary; à plus forte raison
+réclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique même de Meilhac et
+Halévy lui paraît cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se méprenne
+assurément pas sur la valeur des œuvres, il a d'amples indulgences pour
+_Nana Sahib_, pour _Formosa_, pour la _Famille d'Arbelles_, pour les
+comédies de M. Delpit, préférant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque
+vie et quelque envolée, l'absence d'observation à l'observation triste.
+Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-être quelque dédain. M.
+Weiss laisse échapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un métier
+bien réjouissant «d'extraire des nouveautés du jour les maigres
+parcelles de littérature et de philosophie qu'elles peuvent contenir».
+
+En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas père sans
+prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans
+cet échauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et
+évidente «de la mollesse et de la pureté délicieuse de la versification
+de Regnard». Nous apprenons qu'après Molière «trois écrivains bourgeois,
+Marivaux, Gresset, Piron, dont l'âme n'était tissue que de délicatesse,
+de fierté, de noblesse, de pensées honnêtes, avaient épuré et _divinisé_
+la scène comique». M. Weiss nous dit ailleurs que «depuis qu'il sait
+lire, il a conçu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion
+infatigable et stupide». Le _Verre d'eau_ lui semble inspiré par «une
+vue supérieure des choses humaines»; et il appelle enfin la «mixture
+Auber-Scribe» un «ferment divin où Scribe fournissait la magie des
+situations et Auber la magie de l'expression».
+
+
+V
+
+Nous connaissons donc à présent les goûts dominants de M. Weiss et
+quelque chose même de son caractère. C'est d'abord une passion très
+vive, à la fois sincère et étudiée, pour certaines formes
+particulièrement élégantes de l'esprit français et pour les périodes où
+cet esprit a montré le plus de finesse et de grâce et aussi le plus de
+générosité. M. Weiss veut que cet esprit ait sa poésie, égale ou
+supérieure à toutes les autres.
+
+ Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec
+ cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,
+ avec ces affreux chants de guerre dont tu as infesté ton _Histoire
+ de la littérature anglaise_, sont plus poètes que Regnard! Ose
+ encore définir la poésie comme Villemereux, en sixième, nous
+ définissait l'ivresse: une courte folie. Écoute ceci, et dis-moi si
+ l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempéré et fin, l'esprit qui se
+ contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mêmes
+ enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas être
+ une source de poésie tout aussi bien que l'imagination exaltée, les
+ passions furieuses, le cœur qui se ronge et l'hypocondrie!
+
+Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie
+d'un vieux poète saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que
+vraiment on peut rêver quelque chose au delà des fantaisies un peu
+courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui
+nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre
+charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que
+pourtant les vers du _Légataire_ ne plongent point en extase ni ne
+mettent sens dessus dessous. Après cela, je ne vois pas pourquoi tel
+morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la poésie
+aussi bien qu'une scène de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de
+Victor Hugo; et pour ceux qui la goûtent par-dessus tout, cette poésie
+proprement française est, en effet, la meilleure.
+
+Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette poésie et cet
+esprit, mais la société où ils ont fleuri délicieusement. On devine chez
+lui cette arrière-pensée que, pour un homme de talent, il faisait bon
+vivre dans ce monde du dernier siècle: le mérite personnel s'y imposait
+peut-être mieux, y était traité avec plus de justice que dans une
+société démocratique, bureaucratisée et enchinoisée à l'excès (M. Weiss
+a très souvent des paroles amères sur la morgue des administrations et
+sur les sottises des concours et de l'avancement.)
+
+Cette prédilection si décidée pour la poésie dramatique du XVIIIe
+siècle implique naturellement une profonde antipathie pour son
+contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il
+l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littérature
+positiviste et brutale des trente dernières années, l'observation
+désenchantée et sèche, la conception fataliste de la vie et des passions
+humaines. Car ce pessimisme dédaigneux détourne de l'action, et M. Weiss
+aime l'action. Ce lettré accompli ferait volontiers, on le sent, autre
+chose que de la littérature. Il a toujours rêvé d'être dans les affaires
+publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le soupçonne de ne s'en être
+pas entièrement consolé.
+
+Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et
+Dumas, c'est assurément à cause de leurs œuvres, mais aussi par la
+raison qu'il admire tant Gambetta (et en général tous ceux qui ont joué
+un grand rôle dans l'histoire): parce qu'ils ont été forts, puissants,
+féconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de
+copier la réalité, mais de la dominer, de la pétrir, soit en des œuvres
+d'art, soit par l'action matérielle; c'est de lui imposer, dans la
+mesure où on le peut, la forme de son rêve. Il n'y a que cela
+d'intéressant au monde, puisque la vérité nous échappe et que ceux qui
+croient la tenir la voient si sombre. À l'action dans la vie correspond,
+dans l'art, le souci de l'idéal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est
+un fougueux idéaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de
+toutes les façons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit
+le plus sûrement: il aime le romanesque, l'héroïque, l'impossible. Et
+l'on découvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de
+songerie germanique. Je suis bien forcé de recourir à la vieille
+formule, à celle dont se sert Retz essayant de définir La Rochefoucauld:
+il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.
+
+
+VI
+
+C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi à travers ses
+feuilletons dramatiques. J'ai insisté sur ses caprices et ses
+fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a semé dans ces feuilletons
+de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que
+spirituelles. Relisez les études sur _Polyeucte_, _Esther_,
+l'_Étrangère_, _Diane de Lys_, le _Légataire_, les _Effrontés_, _Ruy
+Blas_ et le _Jeu de l'amour et du hasard_, etc.--Mais, là même où il ne
+fait que développer à sa manière et rajeunir le jugement de la
+tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de
+fantasque, d'invérifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une œuvre sur
+laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette
+impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la mépriser, et
+s'il la trouve médiocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable.
+Une chose lui plaît parce qu'elle lui plaît; ne cherchez rien au delà.
+M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliquées, et dont le contrôle
+est impossible. C'est le triomphe du «sens propre», suspect à M.
+Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique étincelante
+et décevante la vanité de la critique, si toutefois nous avions
+l'ingénuité de la considérer comme une science.
+
+Mais rien aussi ne nous montre mieux à quel point la critique littéraire
+peut être une chose exquise et comme elle peut égaler en intérêt et
+quelquefois dépasser les œuvres mêmes sur lesquelles elle s'exerce. La
+comédie que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait
+mieux, neuf fois sur dix, que les comédies dont il nous rendait compte.
+À l'antique définition: _Ars homo additus naturæ_, on pourrait ajouter:
+_Critica scriptor additus scriptori_, ou quelque chose d'approchant. Le
+lecteur jouit et de l'œuvre critiquée et de son critique. Il saisit un
+reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit
+comment un homme qui a vu et rendu le réel d'une certaine façon est à
+son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste crée ses
+personnages, le critique crée en quelque manière et façonne l'artiste
+qu'il définit. Et le critique peut être à son tour défini, façonné,
+inventé par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du
+monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la
+même image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout à fait
+originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier
+rang de ceux-là: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre
+temps.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET[77]
+
+
+«Ah! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis
+sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais[78].» Le
+petit Chose a écrit dans les journaux, il a même fait des livres. Et le
+public a été de l'avis de la mère Jacques. Ô locataire du moulin de
+Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la
+petite Désirée, compatriote infidèle de Tartarin, de Numa et de Bompard,
+historiographe du Nabab et de la reine Frédérique, ô magicien qui savez
+unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vérité, la
+fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie façon vous avez de dire les
+choses!
+
+[Note 77: Les _Amoureuses_.--_Lettres de mon moulin_.--_Contes du
+lundi_.--_Tartarin de Tarascon_.--Les _Femmes d'artistes_.--_Robert
+Helmont_.--Le _Petit Chose_.]
+
+[Note 78: Le _Petit Chose_.]
+
+La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes
+qu'on ait vues. C'est une séduction universelle. Ceux qui veulent des
+larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et
+les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les
+poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les
+cœurs après lui; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une
+œuvre d'art que dans un visage féminin, et qui pourtant n'est pas un
+vain mot puisque de très grands écrivains ne l'ont pas. Le charme, c'est
+peut-être une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans
+le rare et le recherché; c'est, en tout cas, quelque chose
+d'incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues: ainsi
+le charme ne se rencontre guère chez les chefs d'école. On peut
+remarquer aussi que le charme ne va pas sans un cœur aisément ému et
+qui ne craint pas de le paraître (_Homo sum_, etc.). Il ne faut donc pas
+le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités
+plates ou brutales, ou qui affectent de n'être curieux que du monde
+extérieur et de la plastique des choses.
+
+Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse
+Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez
+riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte.
+Son originalité, c'est d'unir étroitement l'observation et la fantaisie,
+de dégager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de
+surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et
+les lecteurs de M. Zola, d'écrire des romans qui sont en même temps
+réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce
+qu'ils sont très sincèrement et très profondément réalistes.
+
+
+I
+
+Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la réalité ce qui vaut
+la peine d'y être vu, d'avoir commencé par ne pas la regarder de trop
+près, par être un poète, un rêveur sans plus, un être à sensations
+délicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de
+jouir démesurément des choses sans avoir souci de les photographier. Je
+me méfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,
+qui, à l'âge où de plus forts qu'eux chantaient naïvement les roses,
+vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des
+descriptions d'éviers ou de paniers aux ordures, et de froides
+insistances sur les malpropretés de la vie physique. S'ils commencent
+par là, par où finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire
+toujours le même livre, car le champ de leurs observations, si tant y a
+qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs
+effets est extrêmement limité; et rien ne ressemble plus à une...
+oaristys vue par le côté qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le
+même côté. Au contraire, d'avoir édifié dans sa prime saison de jolies
+fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est
+tourné vers l'étude du monde réel, à négliger ce qu'il a de banal et
+d'insignifiant, ce qui ne mérite pas d'être noté, pour s'attacher à ce
+qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse à
+lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus
+intéressants encore que vos imaginations d'autrefois.
+
+Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rêve. À Nîmes, dans
+le jardin de «monsieur Eyssette», c'est un bambin imaginatif qui joue
+éperdument Robinson dans son île et qui s'attache aux objets avec une
+sensibilité violente. Quel déchirement quand il faut quitter Nîmes, la
+fabrique et le jardin!
+
+ Je disais aux platanes: «Adieu, mes chers amis,» et aux bassins:
+ «C'est fini, nous ne nous verrons plus.» Il y avait dans le jardin
+ un grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au
+ soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi une de tes fleurs.» Il
+ me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[79].
+
+[Note 79: Le _Petit Chose_.]
+
+À Lyon, où il fait souvent l'école buissonnière et passe des journées
+dans les bois ou le long de l'eau; au collège de Sarlande, où il invente
+des histoires pour les «petits», à Paris même, où, fraîchement débarqué,
+de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye à
+regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, délicat
+et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,
+continue de rêver effrontément, fait des vers sur des cerises, des
+bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire
+le _Miserere_ de l'amour, et adresse à Clairette et à Célimène des
+stances cavalières qui semblent d'un Musset mignard et où l'ironie,
+comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de
+volume de débutant plus vraiment jeune que le petit livre des
+_Amoureuses_.
+
+Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un écrivain déjà connu
+et qui fait des chroniques et des «variétés» au _Figaro_. Mais, au fond,
+c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet
+incorrigible poète de petit Chose serait capable d'écrire des histoires
+aussi chimériques, aussi peu arrivées que les _Aventures d'un Papillon
+et d'une Bête à bon Dieu_, le _Roman du Chaperon rouge_, les _Rossignols
+du cimetière_ et les _Âmes du Paradis, mystère en deux tableaux?_
+
+Une femme est morte en se confessant au prêtre et en reniant un amour
+criminel. L'amant s'est tué de désespoir. Il est en enfer et sa
+maîtresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fête-Dieu, le plafond
+de l'enfer s'entr'ouvre, et les damnés voient passer au-dessus de leurs
+têtes la procession des élus. Mais, comme l'explique un damné, «l'air du
+paradis est fatal à la mémoire: chacun de nous a là-haut un parent, un
+ami, un frère, une sœur, une mère, une femme; de ces êtres chéris nous
+ne pûmes jamais obtenir un regard». Le nouveau venu n'est pas plus
+heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, évoquer les jours
+d'autrefois: sa maîtresse ne se souvient de rien, ne le reconnaît pas;
+et cela est si douloureux que saint Pierre lui-même ne peut s'empêcher
+d'être ému.
+
+Voilà un «mystère» qui sent un peu l'hérésie; car l'Église enseigne que,
+non seulement les élus oublieront les damnés, mais que les damnés
+détesteront les élus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y
+a, dans cette fantaisie hétérodoxe et compromettante pour saint Pierre,
+un mélange tout à fait savoureux d'ingénuité, de grâce et de passion. Au
+petit drame touchant se mêlent les jolis détails d'un paradis d'enfant
+de chœur, de petit clerc de la manécanterie de Saint-Nizier: «Mes yeux
+et mon cœur l'ont aussi reconnu, ce petit chérubin vêtu de mousseline,
+à ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses
+petits bras dodus et rosés, une bannière à fleurs d'or aussi grande que
+lui; c'est ma sœur, ma petite sœur Anna, que j'ai tant pleurée.»
+
+Surtout il y a dans ce rêve bien _humain_ une tendresse profonde, un don
+de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don précieux que M.
+Alphonse Daudet conservera même quand il ne fera plus que regarder et
+qu'il ne rêvera plus guère. Et c'est pour cela que je me suis un peu
+arrêté sur cette œuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour
+peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de
+sensibilité. L'âme de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance
+heureuse et qui a songé des songes si jolis et si tendres, continue de
+flotter, légère, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue
+encore çà et là, mêle de l'émotion à l'exactitude des peintures et
+impose à l'observation un choix de détails si rare et si délicat que,
+sans autre artifice, elle fait jaillir à chaque instant la fantaisie de
+la réalité même.
+
+
+II
+
+Le poète des _Amoureuses_, jeté en arrivant à Paris dans un milieu de
+bohèmes pittoresques, bientôt aiguisé par la vie parisienne, s'aperçoit
+un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours
+plus intéressant, plus inattendu, même plus amusant et plus fou que ce
+qu'on imagine. Dès lors, c'est fini de rêver. Il nous contera encore
+par-ci par-là de jolis contes comme le _Curé de Cucugnan_, la _Mule du
+pape_, l'_Élixir du père Gaucher_, ou la merveilleuse histoire de
+_Woodstown_, la ville américaine conquise sur la forêt vierge et
+submergée par elle. Mais, d'une façon générale, on peut dire de lui, et
+plus justement que de n'importe quel autre romancier, même de la
+nouvelle école, qu'il ne raconte et ne décrit plus que ce qu'il a vu.
+C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses récits ou tableaux,
+depuis ses _Lettres de mon moulin_ jusqu'à son premier grand roman, en
+cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux
+qu'il a le mieux connus et où il a fait ses plus longs séjours: Nîmes et
+la Provence, l'Algérie et la Corse, Paris enfin, Paris bohème, Paris
+populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le siège. Et
+sous ces différents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses
+grands romans sont faits, si on prenait là peine de les décomposer. La
+Provence remplit presque toutes les _Lettres de mon moulin_; Paris sous
+ses différents aspects est le sujet de presque tous les _Contes du
+lundi_ et de la plupart des _Études_ qui suivent _Robert Helmont_. Dans
+ces deux livres la Corse et l'Algérie se glissent çà et là. L'Algérie et
+la Provence se partagent _Tartarin_. À mesure que M. Alphonse Daudet
+avance dans son œuvre, Paris, c'est-à-dire la modernité, l'attire
+davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du siège;
+puis le Paris de tous les jours et tous les étages de Paris, du haut en
+bas (Voyez _Mœurs parisiennes_ et les _Femmes d'artistes_). Cela le
+mène tout doucement à ses grands romans parisiens. Déjà il nous raconte
+le Nabab en cinq ou six pages et, tout à côté, la mort du duc de Morny.
+Déjà le futur bourreau du petit Jack montre, dans le _Credo de l'Amour_,
+sa grosse moustache, son œil bleu et dur et sa face de mousquetaire
+malade.
+
+Il serait fort difficile d'analyser ces petites pièces. Mais peut-être
+n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir
+là. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot «charmant», le
+nettoyer de sa banalité et comme le frapper à neuf; puis, ainsi rajeuni,
+le mettre pour tout commentaire au bout de ces _Contes_. Essayons
+pourtant quelques remarques.
+
+
+III
+
+Nombre de ces petites histoires sont extrêmement simples, mais aucune
+n'est banale et beaucoup sont singulières et rares. Il n'en est pas une,
+je crois, dont on puisse dire: «C'est joli, mais ça ressemble à tout,»
+ou «Tiens! j'ai déjà lu ça quelque part.» Jamais M. Alphonse Daudet ne
+tombe dans cette banalité, soit de la fable, soit de la description ou
+du sentiment, à laquelle n'échappent pas toujours les écrivains qui
+inventent, et même les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce
+qu'il conte ou décrit, il l'a vu et noté, ou induit directement de ce
+qu'il avait vu. Il est vrai que sa façon de regarder est une création et
+que son œil sait découvrir au point qu'il paraît inventer. «Plus on a
+d'esprit, dit La Bruyère, plus on trouve d'originaux.» Ajoutons: Et plus
+l'on découvre autour de soi de situations originales. Or, comme M.
+Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours à l'affût, il
+s'arrête et s'intéresse à des détails qui nous échapperaient ou que nous
+remarquerions à peine; il nous fait trouver curieuses par la façon dont
+il nous les présente des choses tout ordinaires et qui nous auraient
+sans doute faiblement frappés; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair
+des petits drames obscurs dont fourmille la réalité.
+
+Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les
+plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement
+vrais. Vous rappelez-vous les _Deux auberges_[80], l'une neuve, bruyante
+et bien achalandée, l'autre déserte et misérable; et la maîtresse de
+cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tête, quand par
+hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit
+dans l'auberge d'en face chez la belle Arlésienne.
+
+[Note 80: _Lettres de mon moulin_.]
+
+ Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
+ qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les
+ hommes sont comme ça, ils n'aiment pas à voir pleurer; et moi, je
+ pleure toujours depuis la mort des petites...
+
+Une histoire bien simple que le _Père Achille_[81]! Le vieil ouvrier a
+eu un fils d'une maîtresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand
+garçon, vient voir son père, «seulement pour le voir, pour le connaître.
+C'est vrai, ça m'a toujours un peu taquiné de ne pas connaître mon
+père.--Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon garçon,» dit le
+père Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.
+
+[Note 81: _Études et paysages_ (à la suite de _Robert Helmont_).]
+
+ --Qu'est-ce que vous faites? demande le père; moi, je suis dans la
+ charpente.
+
+ Le fils répond:--Moi, dans la menuiserie.
+
+ --Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires?
+
+ --Non, pas fort.
+
+Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre émotion de se
+voir, rien à se dire, rien... Le litre fini, le fils se lève.
+
+ --Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous
+ ai vu, je m'en vais content. À revoir!
+
+ --Bonne chance, mon garçon.
+
+ Ils se serrent la main froidement; l'enfant part de son côté, le
+ père remonte chez lui; ils ne se sont plus jamais revus.
+
+Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d'un effet plus singulier? Et
+ne vous sentez-vous pas à cent lieues de la convention du mélodrame ou
+même du roman proprement dit?
+
+Voulez-vous encore des choses vues?
+
+Nous sommes dans le couloir d'un juge d'instruction. Une fillette
+sortant de Saint-Lazare aperçoit son amant assis, menottes au poing, à
+l'autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par
+l'intermédiaire d'un brave homme de garde de Paris: «Dites-y bien que
+j'ai jamais aimé que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie.»
+Et quand le garde a fait sa commission: «Qu'est-ce qu'il a dit?--Il a
+dit qu'il était bien malheureux.--T'ennuie pas, m'ami...; les beaux
+jours reviendront.--Va donc! les beaux jours... J'en ai pour mes cinq
+ans[82].»
+
+[Note 82: _Études et paysages_.]
+
+Voyez encore, dans les _Femmes d'artistes_, le ménage de ce pauvre poète
+marié à une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant empâtée et
+vulgaire, qui mène son mari comme un petit garçon et qui tout à coup, au
+milieu d'une discussion intéressante, lui crie d'une voix bête et
+brutale comme un coup d'escopette: «Hé! l'artiste!... _La lampo qui
+filo!_»--Et un _Ménage de chanteurs_, le mari devenant jaloux de sa
+femme (qu'il a épousée par amour) et finissant par la faire siffler! Et
+_la Bohème en famille_, ce bizarre intérieur du sculpteur Simaise, la
+mère dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l'atelier de leur
+tapage, de leurs chiffons, une fête perpétuelle... «Plus ils vont, plus
+ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a
+vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travertis.»
+
+
+IV
+
+Voilà donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il
+en est de plus complexes et où la part de l'invention semble plus
+grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la découverte et dans
+le choix des «documents», mais encore dans leur combinaison. De la
+Provence, de la Corse, de l'Algérie et des mondes divers dont se
+compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de très spirituels mélanges. Il
+ménage aux civilisations différentes des rencontres impayables. C'est
+l'histoire du petit Turco Kadour fourvoyé dans la Commune au sortir de
+l'hôpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tué par
+les Versaillais sans y rien comprendre[83]. C'est ce pauvre aga
+Si-Sliman, décoré par erreur le 15 août, venu à Paris pour réclamer sa
+décoration, renvoyé de bureau en bureau et salissant son burnous sur les
+coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrive
+jamais[84]. C'est, dans _Tartarin de Tarascon_, la jolie esquisse--et
+combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!--de l'Algérie française,
+de ce cocasse et fantastique mélange de l'Orient et de l'Occident...,
+«quelque chose comme une page de l'Ancien Testament racontée par le
+sergent La Ramée ou le brigadier Pitou».--Au reste, le conteur n'a pas
+besoin de mêler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes
+antithèses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un
+petit employé placide, écrivant de sa plus belle main sur un grand
+registre, pendant que ses pommes mijotent sur le poêle: «Félicie Rameau,
+brunisseuse, dix-sept ans[85].»--Ou bien ce sont les derniers communards
+buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funéraires du
+Père-Lachaise[86]. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entrée des
+Versaillais, emmené prisonnier par la ligne et retrouvant à Versailles
+son marmiton et ses petits pâtés du dimanche[87]. C'est le mariage de
+Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sallé, mettant en face l'un
+de l'autre, autour d'un berceau, le père Sallé et la douairière d'Athis.
+
+[Note 83: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 84: _Ibid_.]
+
+[Note 85: _Ibid_.]
+
+[Note 86: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 87: _Ibid_.]
+
+ La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous
+ les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son
+ bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice
+ au château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient
+ ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et
+ l'admiraient autant tous deux[88].
+
+[Note 88: _Femmes d'artistes_.]
+
+Une situation singulière, une façon originale d'assister au siège de
+Paris, c'est assurément celle du peintre Robert Helmont, resté tout seul
+avec sa jambe mal guérie dans une bicoque de la forêt de Sénart. Cela
+fait un peu songer à ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo,
+dans la _Chartreuse de Parme_.
+
+Comme tout à l'heure, je m'arrête bien avant d'avoir épuisé
+l'énumération. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de
+combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est
+pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et
+particulièrement dans sa _Seconde lettre à M. Strauss_, que cet univers
+est un spectacle qu'un Dieu se donne à lui-même et dont il se délecte
+infiniment. Sans doute le «grand chorège» est le seul qui voie
+pleinement, dans l'ensemble et dans le détail, tout ce que ce spectacle
+a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble
+mesure, participer à ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des
+observateurs qui nous font goûter le plus souvent quelque chose de ce
+plaisir. Mieux que personne il saisit et dégage ces ironies, ces
+curiosités et comme ces lazzis de la grande comédie des hommes et des
+choses. Et l'on retrouvera presque à chaque page de ses grands romans
+cet art d'extraire de la réalité des antithèses bouffonnes ou navrantes,
+d'où jaillissent la surprise, le rire et souvent la pitié.
+
+
+V
+
+Pitié, tendresse, émotion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en
+débordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de
+critique, de morosité croissante et à la fois de dilettantisme égoïste,
+la littérature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont
+plus en honneur auprès de certains esprits très raffinés. Car les larmes
+et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions
+et toujours un peu d'espérance. Puis les larmes sont surannées; on en a
+tant abusé! Fi «du mélodrame où Margot a pleuré!» Et, de fait, nombre
+des romans de la nouvelle école sont des œuvres violentes et froides et
+ne donnent que des émotions pessimistes, c'est-à-dire des émotions qui,
+par delà les souffrances des individus, vont à la grande misère
+universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent
+par la sensation des fatalités cruelles; ils nous attendrissent
+rarement. Car il s'en faut que le «pathétique» d'une histoire soit
+toujours en proportion de la grandeur des misères ou des souffrances
+étalées. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du
+«pathétique» proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par
+la défaveur où est tombé le libre arbitre. À la place, on a eu je ne
+sais quelle tristesse morne, sèche, accablante, l'impression singulière
+qui se dégage des livres de M. Zola. Car la pitié se change en un
+sentiment âpre et pénible quand tous les souffrants dont on nous
+développe la misère se trouvent être à la fois ignobles et
+irresponsables.
+
+Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y
+rencontre n'implique point le dégoût théorique du monde comme il est, un
+parti pris féroce, une malédiction jetée sur notre race. Ce qui excite
+la pitié, Aristote l'écrivait il y a longtemps, c'est le malheur
+immérité d'un homme semblable à nous et en qui nous puissions nous
+reconnaître sans être dégoûtés de nous-mêmes: et la pitié est plus
+grande quand ce malheur est, en outre, exprimé par un homme semblable à
+nous, lui aussi, doué seulement d'une sensibilité plus délicate et du
+don prestigieux de peindre par les mots.--Que de tendresse et que
+«d'humanité» dans les petits récits de notre conteur! Le cœur est
+remué, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus «touchants»
+d'autrefois; en même temps l'observation est aussi exacte et la forme
+aussi travaillée que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien
+«fait» que si ce n'était pas attendrissant; on peut se laisser émouvoir
+sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'être dupes: M. Alphonse
+Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie légère
+aussi près que possible des larmes, parfois même au beau milieu, et cela
+sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'émotion
+extrême, la clairvoyance qui donne à l'émotion tout son prix et fait
+qu'on en jouit davantage.
+
+Quel trésor de larmes dans la _Dernière classe_, le _Siège de Berlin_,
+le _Porte-Drapeau_, les _Mères_[89]! Je crois que personne n'a mieux
+parlé de l'année terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme,
+l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses
+méditations de poète philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin
+de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement.
+Ce n'est rien que le petit conte des _Étoiles_[90]; or ce rien est
+délicieux, et si tendre! De quoi donc le cœur est-il touché? et
+pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant là ni
+passion, ni catastrophe, ni même souffrance. Mais, que voulez-vous?
+Cette idylle si simple, si discrète, si chaste, qui même est, à peine
+une idylle, avec tous ses détails si gracieux et si vrais, dans la
+douceur sereine de cette belle nuit d'été, cela gonfle le cœur et
+l'emplit d'une langueur vague, d'un désir de larmes, comme dit le vieil
+Homère, ou d'une envie de s'amuser à pleurer, comme dit la petite
+Victorine de Sedaine.
+
+[Note 89: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 90: _Idem_.]
+
+Et, tout à côté, quel trésor de rire, quelle jolie gaieté et quelle
+alerte moquerie! Peu d'esprit de «mots», mais un comique de verve,
+d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de
+situations et de caractères. Relisez, s'il vous plaît, la _Pendule de
+Bougival_[91], la _Défense de Tarascon_[92], la _Mule du Pape_[93], le
+_Credo de l'amour_[94], la _Veuve d'un grand homme_[95] et, pour abréger
+l'énumération, les _Aventures de Tartarin_!
+
+[Note 91: _Études et paysages_.]
+
+[Note 92: _Id_.]
+
+[Note 93: Lettres de mon moulin.]
+
+[Note 94: _Femmes d'artistes_.]
+
+[Note 95: _Id_.]
+
+
+VI
+
+Une bonne part du charme de tous ces récits est dans le choix
+merveilleux des détails, des traits, des mots typiques, de ceux qui
+résument un caractère, qui rendent visible une attitude, qui fixent une
+situation dans la mémoire. En veut-on quelques-uns pêle-mêle? Ainsi le
+duo de _Robert le Diable_ chanté par Tartarin avec Mme Bézuquet la
+mère, et le fameux: «Nan! Nan! Nan!» les «doubles muscles» du même
+Tartarin, et presque tous ses mots: «Qu'ils y viennent!--Ça, c'est une
+chasse!--Des coups d'épée, messieurs, mais pas de coups
+d'épingle!--C'est mon chameau! Une noble bête! Il m'a vu tuer tous mes
+lions!»--Est-ce que cette phrase: «Tais-toi, boulanger, je t'en prie,»
+ne vous remet pas sous les yeux toute la scène de la _Diligence de
+Beaucaire_[96], le rémouleur immobile sous sa casquette pendant que ce
+farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rémouleuse?--Qui a
+pu lire le _Phare des Sanguinaires_[97] et oublier le gros Plutarque à
+tranches rouges, toute la bibliothèque du phare, et, parmi les
+grondements de la mer, dans le crépitement de la flamme et le bruit de
+l'huile qui s'égoutte et de la chaîne qui se dévide, la voix du gardien
+psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère!--Vous souvenez-vous de ce
+qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou[98], le vieux
+caricaturiste aveugle, le funèbre et féroce blagueur: «Cheveux de Céline
+coupés le 13 mai?»--Revoyez-vous dans la _Dernière classe_[99] le vieux
+Hauser, avec son vieil abécédaire rongé aux bords et épelant à travers
+ses grosses lunettes _ba, be, bi, bo, bu?_--Je m'arrête: tous les
+_Contes_ y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces
+traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des _Vieux_[100], ce fin
+chef-d'œuvre. Vous rappelez-vous? «Une lettre, père Azan?--Oui,
+monsieur...; ça vient de Paris. Il était tout fier que ça vînt de Paris,
+ce brave père Azan.» Puis c'est la place d'Eyguières à deux heures de
+l'après-midi, la maison des vieux, le corridor... «Alors saint Irénée
+s'écria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par
+la dent de ces animaux.» Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas?
+toute la scène: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux
+serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant à qui mieux
+mieux. Elle est étonnante, elle est merveilleuse, ânonnée dans ce moment
+et dans ce milieu, cette phrase de la _Vie des Saints_, cette farouche
+évocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette
+et ses canaris... Et cette phrase, je suis sûr que ce n'est pas le
+petit Chose qui l'a inventée; M. Alphonse Daudet a dû la surprendre,
+celle-là ou une autre, sur des lèvres d'enfant apprenant à lire.
+N'avez-vous jamais entendu dans quelque école un bambin épeler le
+terrible évangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les
+questions et le doux radotage des vieux: «De quelle couleur est le
+papier de sa chambre?--Bleu, madame, avec des guirlandes.--Vraiment!
+c'est un si brave enfant!» et le «bon petit déjeuner», et les cerises à
+l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux à l'ami de
+Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais
+sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme légère, la
+fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met à imaginer des causeries,
+la nuit, entre les deux petits lits--presque deux berceaux--de Mamette
+et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux
+vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fanés
+l'image lointaine et voilée de Maurice; c'est lui enfin qui écrit
+étourdiment: «À peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se
+trouve servi.» Comment! trois assiettes cassées? Et Mamette ne dit rien?
+et ce désastre passe inaperçu? Décidément cela n'est pas arrivé, et M.
+Zola gronderait ici Daniel Eyssette.
+
+[Note 96: _Lettres de mon moulin_.]
+
+[Note 97: _Idem_.]
+
+[Note 98: _Lettres de mon moulin_.]
+
+[Note 99: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 100: _Lettres de mon moulin_.]
+
+
+VII
+
+Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, il entre donc
+beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est
+pour cela que son talent me paraît plus difficile à bien caractériser
+que celui de MM. de Goncourt ou de M. Émile Zola. Ils ont, eux, une
+faculté maîtresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans
+l'exécution, des partis pris constants. On peut, de la nervosité de MM.
+de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur œuvre
+presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir
+brièvement M. Zola: on le montrerait poète à sa façon; poète pessimiste
+et fataliste; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur
+puissante. Au besoin, on caractériserait MM. de Goncourt et M. Zola par
+leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne
+sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
+outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui
+abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des
+phénomènes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font
+la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la
+vraie caractéristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré
+qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des
+nerfs, de la modernité, du «stylisme», de la vérité vraie, du
+pessimisme, de la férocité; mais on y trouve aussi et au même degré la
+gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue
+son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité,
+d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plutôt un
+accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage
+secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. «Si l'on
+examine les divers écrivains, dit Montesquieu[101], on verra peut-être
+que les meilleurs et _ceux qui ont plu davantage_ sont ceux qui ont
+excité dans l'âme plus de sensations en même temps.» Cette remarque peut
+s'appliquer sûrement à M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une
+autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette
+aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à
+l'autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et
+c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidité à sentir,
+de cette légèreté ailée que résulte la grâce, ou le charme. Ainsi nous
+revenons, après un long détour et sans nulle préméditation, au mot qui
+nous était naturellement venu en commençant l'examen des _Contes_.
+Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inné, irrésistible, fatal,
+s'unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel.
+C'est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse,
+son originalité. Comment cette alliance s'opère-t-elle? Espérons que
+l'étude de ses romans nous le révélera avec plus de clarté[102].
+
+[Note 101: _Essai sur le goût_.]
+
+[Note 102: Je ne parle ici que des _Contes_ de M. Alphonse Daudet.
+Je reprendrai plus tard en la remaniant l'étude que j'ai eu l'occasion
+d'écrire sur ses _romans_: j'attendrai pour cela l'apparition du premier
+roman que M. Daudet publiera.]
+
+
+
+
+FERDINAND FABRE[103]
+
+[Note 103: _Julien Savignac_, le _Chevrier_, _l'Abbé Tigrane_, _Mon
+oncle Célestin_, le _Roman d'un peintre_, le _Roi Ramire_, _Lucifer_,
+_Barnabé_, chez Charpentier.--_Les Courbezon_, _Mademoiselle de
+Malavieille_, le _Marquis de Pierrerue_ (2 vol.), la _Petite Mère_ (4
+vol.), chez Dentu.]
+
+
+Voici un solitaire dans la littérature d'aujourd'hui, un homme qui n'est
+pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et
+sérieux, un sauvage à l'imagination puissante qui ne raconte pas les
+histoires de tout le monde, qui écrit avec labeur et conviction des
+livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de
+personnes les goûtent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y
+trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur paraît plus
+méritoire. Tout contribue à faire de l'œuvre rude et touffue de M.
+Ferdinand Fabre quelque chose de très particulier: ses personnages, qui
+sont des prêtres ou des paysans primitifs; le théâtre de l'action, un
+âpre canton des Cévennes, une petite ville ecclésiastique à deux cents
+lieues d'ici; sa manière enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont
+s'est déshabitué le roman contemporain. Œuvre sévère, vigoureuse,
+monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des
+vallons fleuris au flancs d'une montagne.
+
+M. Ferdinand Fabre a déjà écrit une vingtaine de volumes, presque tous
+fort compacts. Quand on les a lus à la file, comme on doit le faire
+quand on est critique de son état, on éprouve d'abord le besoin de
+respirer. Laissez passer un mois: peu à peu le triage se fait entre les
+souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la mémoire et
+oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-mêmes une
+impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-là seulement
+qu'il importe de parler. Le reste, eût-il des qualités très grandes,
+peut être négligé sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils
+pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'œuvre, afin de n'écrire
+que ceux-là? Ô sagesse éminente de Flaubert qui, ayant écrit en tout six
+volumes, n'en a écrit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils
+s'arrêteraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un
+grand profit pour le lecteur et une grande économie de temps pour le
+critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La marée des romans monte
+sans s'arrêter jamais. On n'a déjà plus le temps de lire Balzac ni
+George Sand. Il va falloir bientôt songer à en faire des résumés
+analytiques suivis de morceaux choisis. Le XXe siècle le fera, je
+pense, pour tous les écrivains du XIXe qui méritent de ne pas être
+oubliés et peut-être même pour les classiques. C'est seulement ainsi que
+nos petits-enfants pourront connaître un peu une aussi vaste
+littérature.
+
+En attendant, je ne retiendrai ici de l'œuvre de M. Ferdinand Fabre que
+les mieux venus de ses romans de mœurs cléricales: les _Courbezon_,
+_l'Abbé Tigrane_, _Mon oncle Célestin_ et _Lucifer_. Et je n'aurai qu'un
+regret, c'est de ne pouvoir m'arrêter aussi sur ces deux merveilleuses
+idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le _Chevrier_ et
+_Barnabé_.
+
+
+I
+
+C'est la grande originalité et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre
+d'avoir été un peintre excellent des mœurs du clergé. La matière était
+presque intacte. Je ne vois guère que le _Curé de Tours_, de Balzac, où
+elle eût été déflorée. Le _Curé de campagne_ ne tient nullement ce que
+promet son titre; l'Amaury de _Volupté_ est un malade; dans le _Rouge et
+le noir_, la peinture du séminaire, des directeurs et des élèves, est
+surtout faite avec l'imagination et les préjugés de Stendhal: cela n'a
+pas été _vu_. Je ne parlerai pas du beau roman de mœurs ecclésiastiques
+où M. Francis Magnard concluait que «tous les prêtres sont des niais ou
+des intrigants»; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M.
+Magnard a négligé de le faire réimprimer, j'ignore pour quelle raison.
+
+Je ne m'arrête point à l'abbé Mouret ni à la demi-douzaine de prêtres
+qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont
+que des figures épisodiques.
+
+Partout ailleurs, les prêtres qu'on a mis au théâtre ou dans le roman,
+se ramènent à deux types, l'un et l'autre de vérité très superficielle,
+sinon de pure convention: le mauvais prêtre aux allures de Tartufe,
+souvent incroyant, toujours hypocrite, tantôt cupide et tantôt débauché,
+le prêtre comme se le représentent deux cent mille électeurs à Paris,
+l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le jésuite; et, d'autre
+part, le bon prêtre, charitable, tolérant, indulgent, bon vivant à
+l'occasion, volontiers libéral et républicain, bref, le curé de Béranger
+et du _Dieu des bonnes gens_. Ces deux fantoches antithétiques n'ont
+jamais eu du prêtre que l'habit.
+
+Il n'est pas bien étonnant que le roman contemporain ait abordé si tard
+l'étude du prêtre et qu'un seul de nos romanciers ait poussé cette étude
+un peu loin. J'y vois une première raison très simple. La plupart de nos
+écrivains ont été élevés dans les lycées, ont renoncé de bonne heure aux
+pratiques de la religion, ne hantent point les églises ni les
+presbytères. Le prêtre est donc l'espèce d'homme qu'ils rencontrent le
+moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et
+de près.
+
+Par là-dessus il existe contre le clergé un préjugé très fort et
+extrêmement répandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales,
+mais même leurs rédacteurs, non seulement les neuf dixièmes des ouvriers
+des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettrés sont intimement
+convaincus que le plus grand nombre des prêtres manquent à leur vœu de
+chasteté et détournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs
+ils ne croient guère à la religion dont ils sont les ministres. Or, pour
+ceux qui savent un peu les choses, ce sont là deux cas très rares, et
+même le second se rencontre à peine. Les gens qui ajoutent foi à ces
+lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'éducation des prêtres et quelle
+empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'âme. Puis ils ne
+songent point combien serait dure à jouer et de peu de profit (sinon
+dans les hautes dignités) la comédie qu'ils leur attribuent, et de quels
+horribles sacrifices les prêtres incroyants payeraient d'assez minces
+avantages.
+
+Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans
+entrent au séminaire pour des raisons de prudence et d'égoïsme naïf. Un
+de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe
+cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des étrangers, à poser au
+fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont
+il avait dicté les réponses:
+
+«--Qu'est-ce que tu veux être, Germain?
+
+--J' veux êt' curé?
+
+--Pourquoi veux-tu être curé?
+
+--Parc' qu'on n' fait ren.
+
+--Et puis?
+
+--Parc' qu'on n'est pas soldat.
+
+--Et puis?
+
+--Parc' qu'on va manger dans les châtiaux.»
+
+L'enfant faisait ces réponses avec un sourire niais, enchanté d'être en
+scène devant des messieurs. C'était horrible, cet avilissement d'un
+pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'imprésario... Mais, au
+reste, je suis persuadé que ces fils de paysans qui entrent quelquefois
+au séminaire par intérêt y prennent peu à peu des sentiments plus
+élevés. Et si beaucoup, après cet «entraînement», finissent peut-être
+par exercer le sacerdoce comme un métier, par songer surtout à leur
+bien-être et à leur avancement temporel, cette médiocrité d'âme
+n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs
+essentiels de leur état.
+
+Voilà ce qu'on ignore; et il faut reconnaître aussi que le prêtre ne se
+laisse pas facilement pénétrer, même aux croyants, même à ceux dont il
+n'a point de raison de se défier. Presque toujours il apporte dans les
+relations sociales des façons polies et cérémonieuses derrière
+lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette
+bonhomie ne nous renseigne guère mieux sur sa vie intérieure. Nos
+romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclésiastiques
+assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses
+allures des prêtres dans leurs relations avec le siècle et nous montrer
+des abbés Bournisien (_Madame Bovary_) et des abbés Blampoix (_Renée
+Mauperin_); mais le prêtre chez lui et dans son for intime, le prêtre à
+l'église et dans la vie ecclésiastique, le prêtre dans ses rapports avec
+ses confrères et avec ses supérieurs, voilà ce qu'on ne nous avait point
+fait voir encore, parce qu'en effet cela est très difficile à connaître.
+
+Pour être un bon peintre des mœurs cléricales, il me semble qu'il
+faudrait réunir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir
+vécu longtemps avec des membres du clergé. Il serait excellent d'avoir
+été élevé par un curé, d'avoir été enfant de chœur, familier avec les
+choses d'église et de sacristie. On saurait comment se comporte un
+prêtre chez lui et avec ses confrères; on se serait imprégné de leurs
+façons; on les aurait vus au naturel; car, n'étant qu'un enfant, et un
+enfant destiné au sanctuaire, on ne les aurait pas gênés et ils vous
+auraient laissé tourner autour de leurs plus intimes réunions. L'idéal
+serait donc d'avoir été neveu de curé. Et il serait presque
+indispensable d'avoir continué ses études, dans un collège
+ecclésiastique et même d'avoir passé quelques mois au grand séminaire ou
+tout au moins d'y être allé voir pendant quelque temps ses anciens
+compagnons.
+
+La seconde condition, ce serait, après avoir vécu à l'église, à la
+sacristie et au presbytère, d'en être sorti. Il est absolument
+nécessaire, pour concevoir nettement et pour définir l'esprit
+ecclésiastique, de connaître aussi et même d'avoir l'autre, l'esprit
+laïque, l'esprit du siècle. Des façons d'être qui semblent toutes
+simples aux prêtres et aux fidèles pieux, et auxquelles ils ne prennent
+pas garde parce qu'elles leur sont familières et naturelles, si on les
+voit du dehors, apparaissent singulières, fortement caractéristiques, et
+révèlent des âmes extrêmement différentes de celles de la grande
+majorité des hommes.
+
+Une dernière condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces
+études dans un esprit de sympathie respectueuse. Eût-il perdu la foi (ce
+qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le
+romancier des mœurs cléricales eût conservé le don de s'attendrir au
+souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les
+pratiques et les croyances qu'il a quittées peuvent être bonnes et
+douces aux âmes. Il faudrait qu'il eût encore l'imagination religieuse
+et que ses sens fussent demeurés pieux, en sorte qu'il pût être encore
+délecté par l'orgue, l'encens, les cérémonies, l'atmosphère spéciale des
+églises. Surtout il devrait avoir gardé le respect, sinon de l'«onction»
+sacerdotale, au moins du très grand effort moral et de l'extraordinaire
+sacrifice que présuppose cette onction. Car ici les rancunes
+personnelles, les préjugés révolutionnaires, même les dédains de
+dilettante empêcheraient d'être clairvoyant et juste. Songez donc qu'à
+moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout
+prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le
+jour où il s'est couché tout de son long au pied de l'évêque qui le
+consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer;
+qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus haut degré de dignité
+morale, et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. Et
+qu'on ne dise pas: «Cela n'est rien, c'est très facile; ils font cela
+pour être mieux récompensés au ciel.» Car l'espoir d'un petit surcroît
+de félicité dans la béatitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire)
+ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'étonne plus du
+sacrifice, ce qui m'étonnera, ce sera la profondeur et l'intensité du
+sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au même.
+Des hommes qui ont été un jour capables soit de cet effort, soit de cet
+élan, en restent pour toujours respectables et sacrés. Et pensez un peu
+à ce que c'est que la continence absolue, la nécessité de promener
+partout sa robe noire, le renoncement à toutes les curiosités de
+l'esprit, l'idée que l'on porte un signe indélébile et qu'on ne
+s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non,
+non, ceux qui méprisent ou raillent les prêtres ne les comprennent
+point.
+
+J'ai essayé d'indiquer quelle éducation il faudrait avoir reçue et par
+où il faudrait ensuite avoir passé pour être en état de les comprendre
+et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un
+être si spécial qu'un prêtre, et si différent des autres hommes! Dès
+l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son
+corps et son âme aux pratiques religieuses. Au petit séminaire, les
+exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, méditation,
+lecture spirituelle; tous les dimanches, catéchisme et sermons;
+confession et communion fréquentes; à quinze ou seize ans, la soutane.
+Au grand séminaire, la séquestration morale se complète: les pratiques
+pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, pétrissent l'âme,
+lentement et invinciblement. On a des heures de solitude où l'on reste
+presque sans pensée, hypnotisé par une idée fixe, celle du sacerdoce où
+l'on tend. L'enseignement de la théologie et de l'histoire
+ecclésiastique achève la formation de l'âme sacerdotale. Nulle
+communication avec le dehors; les livres du siècle ne vous parviennent
+qu'en petit nombre, résumés et réfutés. Pendant ses vacances, le jeune
+lévite reste isolé dans le monde, vivant le plus possible avec son curé,
+évitant les compagnies frivoles, déjà respecté de ceux qui l'approchent,
+et même de sa mère. Il est prêtre enfin, c'est-à-dire (pesez bien les
+mots et tâchez d'en concevoir tout le sens: ils sont étranges et
+stupéfiants) ministre et représentant de Dieu sur la terre, choisi et
+consacré par lui pour distribuer ses grâces aux autres hommes par les
+sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin
+au corps et au sang de Dieu lui-même. Cela ne vous dit rien, à vous,
+parce que vous êtes un profane, un indifférent, un malheureux égaré;
+mais le prêtre qui, étant homme, est pourtant tout cela, et qui le
+croit, et qui en a conscience!... Réfléchissez combien un tel état
+d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'être tout
+entier.
+
+Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranché, aussi profond,
+aussi ineffaçable que celui du prêtre, non pas même celui que
+l'habitude, la spécialité ou la gravité des fonctions impriment au
+magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas
+l'homme dès l'enfance et elle ne le tient pas jusqu'à la mort. Les
+traits par où ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux
+par lesquels ils se séparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire
+chez le prêtre. Un chrétien qui, dans la pratique, pousse jusqu'à leurs
+dernières conséquences les obligations de sa foi est déjà une créature
+rare et singulière et qui se distingue fortement du reste des hommes:
+rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un
+prêtre qui, outre la constante préoccupation de son salut, a encore
+celle de son miraculeux ministère, qui tous les jours fait descendre
+Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que
+sa fonction lui impose une vie à part, le fond de pensées habituelles
+que cette fonction implique doit non seulement réagir sur ses manières,
+sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer à tous ses sentiments,
+à ses passions, à ses vices comme à ses vertus, une marque énergiquement
+caractéristique. Ni un prêtre n'est bon ni il n'est méchant de la même
+façon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre façon. Le
+clergé forme assurément, dans notre société moderne, la classe la plus
+originale et la plus nettement «différenciée». Et la différence ne
+pourra que croître à mesure que la société laïque se préoccupera moins
+d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus
+pleinement possession de la terre.
+
+
+II
+
+M. Ferdinand Fabre a, le premier, tenté une étude sincère, large,
+approfondie, de cette intéressante classe d'hommes. Il se trouvait dans
+les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise.
+A-t-il traversé le grand séminaire? je l'ignore. Mais il a passé son
+enfance chez un curé de campagne et il a dû continuer un certain temps à
+voir des prêtres: on sent qu'il connaît ce monde à fond et qu'il l'a
+observé de près et à loisir. Il est respectueux, sérieux, équitable. On
+sent dans la curiosité de son observation une très réelle sympathie. Je
+ne crois pas qu'un prêtre intelligent trouve rien de choquant dans les
+_Courbezon_ et dans _Mon oncle Célestin_, sinon l'idée même de faire des
+romans sur les prêtres. Et il pourrait fort bien être édifié par
+endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est
+plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de
+l'observation.
+
+Préparé comme il l'était, doué d'ailleurs d'un talent dont la force et
+l'austérité convenaient à ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu
+écrire des romans de mœurs cléricales d'une valeur éminente, et dont
+quelques-uns sont bien près d'être des chefs-d'œuvre.
+
+D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, créer autour
+d'eux comme une atmosphère ecclésiastique. On entre, en le lisant, dans
+un monde absolument nouveau: on est vraiment _dépaysé_. Les détails
+précis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa
+hiérarchie, ses règles, ses usages, même sur sa garde-robe; et ces
+détails viennent naturellement, au courant de récits ou de
+conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voilà
+tout. Et l'on assiste à des messes, à des pèlerinages, à des conférences
+ecclésiastiques; on comprend que monsieur le curé-doyen de Bédarieux est
+un personnage et aussi monsieur l'archiprêtre de la cathédrale; et l'on
+conçoit tout ce qu'il y a dans ce mot: «Monseigneur». Et le langage que
+parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des laïques. Ils
+sont, à l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est
+recommandée dès le séminaire comme une vertu chrétienne et comme une
+arme défensive: elle est pour eux une des formes de la charité, une
+expression de leur respect pour les âmes, et un rempart où ils se
+retranchent contre les familiarités et les indiscrétions. Mais, de plus,
+M. Fabre met communément dans leur bouche les formules de la
+phraséologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, dès que la situation
+devient dramatique, toutes celles de la rhétorique profane. C'est qu'en
+effet les gens du clergé donnent assez volontiers dans l'élocution
+oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur paraît être en harmonie
+avec la dignité de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent
+besoin, ayant à enseigner nombre de vérités indémontrables et qui, par
+suite, ne sauraient être développées que par des procédés oratoires. En
+réalité, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages
+comme ils écriraient, en style de mandement; mais cette convention, si
+c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet général de ses
+peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, étant
+Méridional, prodigue, même dans les dialogues familiers, le _passé
+défini_. L'abus qu'il fait de ce _temps_, qui est, à Paris et dans tout
+le centre, un _temps_ littéraire, contribue encore à donner aux discours
+de ses prêtres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une
+phrase qui ne sente en plein l'église; pas une qui ne porte la soutane.
+Ces romans sur les curés semblent écrits par un curé: c'est merveilleux.
+
+Et M. Fabre a su peindre aussi les âmes, avec des vertus et des passions
+qui sont bien des passions et des vertus de prêtres. Parmi tant de
+belles et vivantes figures ecclésiastiques, je n'en prendrai que quatre:
+du côté des saints, l'abbé Courbezon et l'abbé Célestin; du côté des
+ambitieux et des violents, l'abbé Capdepont et l'abbé Jourfier.
+
+
+III
+
+L'abbé Courbezon est un Vincent de Paul absolument dénué de sens
+pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout où il a été
+curé, il s'est lancé dans de telles entreprises, écoles, hospices,
+orphelinats, que tout le bien de sa mère y a passé, et il s'est mis dans
+de tels embarras d'argent que son évêque, après l'avoir quelque temps
+suspendu de ses fonctions, l'a relégué à Saint-Xist, un village perdu
+dans la montagne. Il arrive là avec sa vieille mère et commence par
+recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour
+voisine une sainte fille, Sévéraguette, orpheline et riche. Sévéraguette
+regarnit la bourse de monsieur le curé sans qu'il s'en doute, et bientôt
+le pauvre desservant est repris par sa manie de bâtisse: il rêve d'une
+école de Sœurs. Il s'ouvre à Sévéraguette de ce désir secret et, après
+quelque résistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Sévéraguette
+a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans
+de bergerie, Pancol, une belle nuit, se débarrasse de Pumat; peu après,
+voyant les écus de Sévéraguette fondre à la cure, il guette un soir le
+curé et s'apprête à l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint
+homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se défendant.
+L'abbé Courbezon, déjà malade, ne survit que quelques jours à cette
+aventure et meurt en montant à l'autel.
+
+On sait que ce roman a commencé la réputation de M. Ferdinand Fabre. Il
+a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, à côté de scènes
+d'une violence sauvage (peut-être même l'auteur a-t-il forcé le
+contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),
+d'autres scènes d'une douceur, d'une simplicité, d'une piété exquises.
+La Sévéraguette, la Courbezonne et le curé sont délicieux; le livre est
+par endroits tout parfumé de prière et tout embaumé de charité, et cela
+n'a rien de fade et cela fait songer au _Vicaire de Vakefield_: mais ce
+clergyman n'est qu'un très digne homme; l'abbé Courbezon est un prêtre
+et un saint.
+
+De là les caractères particuliers de sa charité. Un philosophe donne,
+comme don Juan, pour l'amour de l'humanité. S'il est d'un cœur tendre
+et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans réserve, et il ne
+sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la
+profession de l'abbé Courbezon, c'est le dévouement complet, l'abandon
+entier de sa personne. Il donne tout, il se dépouille à chaque instant,
+il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de péché? Au
+reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer
+qu'à demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de
+certains devoirs humains au devoir religieux et supérieur, un penchant à
+attendre ou même à exiger des autres ce dont on est capable soi-même, à
+les sacrifier avec soi, fût-ce un peu malgré eux, à l'œuvre de Dieu,
+qui prime tout. Ce saint n'hésite pas, pour secourir les pauvres, à
+réduire à la pauvreté la vieillesse de sa mère. Ce quelque chose
+d'impérieux, de tyrannique sous la mansuétude extérieure, cette absence
+de certains scrupules dans l'accomplissement de la tâche imposée par
+Dieu est bien encore d'une âme sacerdotale.
+
+Une autre particularité, c'est l'imprudence et l'imprévoyance, on dirait
+presque l'ignorance de la vie réelle et de ses conditions, assez commune
+en effet chez les prêtres très saints. C'est que ni leur éducation ni
+leurs préoccupations habituelles ne sont bien propres à leur faire
+connaître le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,
+et elle ne peut être absolue que si elle est folle, si elle trouve le
+miracle chose naturelle.--Une dernière marque enfin, c'est que cette
+charité sans bornes est pourtant une charité catholique, pour qui les
+hommes sont frères moins par une communauté de destinée et une
+solidarité d'intérêt que parce qu'ils ont été rachetés tous par le
+Christ; et cette charité n'a point pour véritable but le soulagement de
+la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,
+la conversion des âmes. Certes, l'abbé Courbezon se dépouille souvent
+sans arrière-pensée, par le mouvement irrésistible de son grand cœur;
+mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rêve.
+
+Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type
+même de la charité sacerdotale. Il a sa grosse face couturée de petite
+vérole, sa carrure de paysan, ses yeux à fleur de tête, ses gestes de
+fou et de rêveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle
+bonne joie naïve quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le
+terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!
+
+
+IV
+
+Si l'abbé Courbezon est le héros de la charité, c'est plutôt la naïveté
+qui est la marque de l'abbé Célestin, une naïveté de prêtre, à la fois
+presque enfantine et un peu solennelle. L'éducation et la profession
+ecclésiastiques développent chez certaines âmes une extraordinaire
+candeur. Un bon prêtre ne saurait être un raffiné. L'idée très simple et
+toute grossière que le dogme catholique lui donne du monde, partagé en
+deux camps, n'est pas pour le pousser à l'étude ni à l'analyse des
+dessous de la réalité. S'il est curé de campagne, le confessionnal même
+et les péchés peu compliqués de ses ouailles ne lui apprendront pas
+grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du
+ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus
+opposé à l'esprit de sa profession. Un bon prêtre a l'âme simple, prend
+tout au sérieux et fait tout sérieusement. Son «détachement» surnaturel
+n'a rien de commun avec les «airs détachés» d'un homme du monde;
+l'humilité même les lui interdit.
+
+M. Ferdinand Fabre a su placer l'abbé Célestin dans les conditions les
+plus propres à mettre au jour et à montrer sous toutes ses faces cette
+délicieuse naïveté ecclésiastique.
+
+L'abbé Célestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie
+laryngée et obligé de demander son changement, est envoyé à
+Lignières-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen
+son ancien condisciple, l'abbé Clochard, qui est devenu son ennemi
+depuis que l'abbé Célestin, dans un concours ouvert par la Société
+archéologique, a emporté le prix sur son envieux confrère. Or l'abbé
+Célestin rencontre à Lignières une fille très pieuse, très pure et très
+innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures à qui la sainte Vierge
+apparaît quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.
+Pendant un pèlerinage qu'elle fait avec monsieur le curé, Marie est
+assaillie et mise à mal par des ermites et par un _santi-belli_
+(marchand de statuettes et d'objets de piété), et elle est si
+parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est
+arrivé. «Ils l'ont renversée, dit-elle, et l'ont mordue partout.» Quand
+elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.
+L'abbé Célestin et l'officier de santé Anselme Benoît la retrouvent, une
+nuit, dans une vieille tour abandonnée. Elle est proche de son terme: le
+curé la recueille au presbytère, et c'est là qu'elle met son enfant au
+monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abbé Célestin d'avoir fait le
+mal avec la bergère. Un saint et naïf ermite, ami du curé de Lignières,
+intercepte, par un zèle aveugle, les lettres qui arrivent de l'évêché:
+l'abbé Célestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation
+portée contre lui et tombe foudroyé.
+
+Une maladie, un déménagement, un pèlerinage, un acte de charité
+imprudente et candide, voilà donc toute l'action; mais de quelle
+adorable façon se révèle l'innocence du bon curé! Les conversations avec
+Marianne qui ne veut pas qu'il jeûne pendant le carême («Vous avez bien
+soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi
+de l'Église dans sa rigueur.--Moi, c'est différent... Si vous l'avez
+oublié, je suis née à Éric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je
+ne vous ressemble pas plus...--Marianne, ne vous comparez pas à moi, je
+ne suis qu'un malheureux pécheur fort en peine de son salut; vous, vous
+êtes une sainte, et, je vous le dis en vérité, un jour vous verrez
+Dieu»); le voyage des Aires à Lignières, par la montagne, derrière la
+voiture de déménagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais
+quoi, parmi sa simplicité, d'auguste et de biblique; le déjeuner du bon
+ermite Adon Laborie au presbytère; le pèlerinage de Saint-Fulcran; la
+joie et l'orgueil du bon vieux prêtre quand son doyen lui permet de dire
+la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est délicieux,
+d'une franche poésie, familière et pénétrante. Et quelle trouvaille que
+«ces tasses de M. l'abbé Combescure» qui reviennent régulièrement dans
+toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de
+dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle
+ecclésiastique?
+
+ ...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai
+ rappelé les menus services que je lui rendais au grand séminaire,
+ que pensera-il, lui?...
+
+ Mon oncle continua, scandant chaque mot:
+
+ --Ce n'est pas mon miroir à barbe seulement que je lui prêtais,
+ mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes
+ livres. Vous savez Marianne, la tache qui est à la page 240 de mon
+ _Theologiæ cursus completus_? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.
+ l'abbé Clochard me le dénonça...
+
+Pour comble de naïveté, le bon curé écrit, sur un beau cahier bien
+relié, une Vie de son patron, le pape Célestin: «_Vie de saint Célestin,
+pape_, par l'abbé Célestin, curé-desservant de la paroisse des Aires...,
+membre correspondant de la Société archéologique de Béziers, auteur
+d'une notice sur _l'Ermitage de saint Michel archange_.» Et toujours la
+mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abbé
+Combescure. Vous reconnaissez là l'espèce ingénue des curés archéologues
+et écrivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,
+assurent le recrutement des académies de province. Le prêtre qui écrit
+sera volontiers archéologue, étant par profession conservateur du
+passé. Il sera très sensible aux prix académiques, aux récompenses
+officielles. Vous avez tous rencontré de ces abbés lauréats qui prennent
+tous les membres de l'Institut au sérieux, enclins à respecter, en
+littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie
+d'autorité, d'un amour-propre littéraire très éveillé et à la fois très
+ingénu, et où se révèle un fond, sinon d'humilité, au moins de docilité
+chrétienne, de soumission aux puissances constituées,--toutes, et même
+celles que signalent les palmes vertes, émanant en quelque sorte de Dieu
+lui-même.
+
+
+V
+
+Après les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prêtre doit à Dieu
+plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;
+mais en même temps il est ministre de l'Éternel; il est élevé par
+l'onction sacerdotale fort au-dessus des laïques, même au-dessus des
+grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a
+de cette élection surnaturelle peut également développer en lui, selon
+son caractère, l'humilité ou l'orgueil. Il arrive même que les deux
+sentiments se rencontrent chez lui à la fois, et c'est ce qui rend
+souvent si énigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la
+conduite de certains «oints du Seigneur» dans les affaires humaines.
+Mais, dans les âmes où il règne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir
+formidable et démesuré. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque
+dans les cantiques du _Manuel des catéchismes_. Voici ce qu'on chante à
+une «première messe»:
+
+ Vous, anges de la loi de grâce,
+ Venez tomber à ses genoux,
+ Et devant ce prêtre qui passe,
+ Anges du ciel, prosternez-vous.
+
+C'est le sentiment qu'exprime, dans le _Livre de mon ami_, sans
+l'éprouver assurément dans sa plénitude et même sans savoir exactement
+ce qu'il dit, le pauvre petit abbé Jubal, récitant ce lieu commun
+ecclésiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des
+ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.
+
+L'abbé Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le
+représentant le plus farouche--et le plus connu--de cet orgueil
+sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est
+peut-être la passion où les prêtres donnent le plus aisément. Elle a
+parfois chez eux une intensité extraordinaire et toujours, comme on
+pense, un caractère particulier.
+
+C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les âmes, les conduire
+et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre
+desservant peut sans doute le goûter; mais on connaît, d'autre part,
+l'état de sujétion absolue où les prêtres sont tenus par leurs évêques.
+Lors donc que le désir vient à quelques-uns de secouer ce joug et aussi
+de goûter dans toute leur étendue ces joies superbes de la domination
+spirituelle, ce qu'ils voient forcément au fond de leurs rêves
+ambitieux, c'est l'épiscopat, à moins que ce ne soit la direction de
+quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours
+un caractère religieux, car l'épiscopat est la plénitude du sacerdoce.
+C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est répondre à ses desseins que d'y
+aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni
+scrupule ni inquiétude de conscience: en priant Dieu de l'éclairer sur
+sa vocation épiscopale, le prêtre se convainc presque inévitablement
+qu'il se conforme, en effet, à la volonté divine. L'histoire nous montre
+assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de
+profession où les vues et les passions personnelles paraissent mieux
+s'identifier avec le dévouement à un intérêt supérieur, à l'intérêt de
+la cause de Dieu; et de là, chez le prêtre, cette surprenante sécurité
+morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies
+qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir
+s'exaspère chez lui par l'absence des autres «divertissements» (pour
+parler comme Pascal), par les contraintes du célibat. Toutes les
+énergies du prêtre, refoulées sur d'autres points, se précipitent par la
+seule issue qui leur reste ouverte.
+
+C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait très
+fortement sentir dans son _Abbé Tigrane_. Que cette ambition, que j'ai
+tenté de définir, rencontre un tempérament violent et colérique, et vous
+aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait guère
+les allures d'une passion ecclésiastique; qu'elle était trop fougueuse,
+imprudente et emportée; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire
+général laisse dehors, la nuit, devant la porte fermée de la cathédrale,
+sous le vent et la pluie, le cercueil d'un évêque: l'esprit de corps est
+si puissant dans le clergé qu'il est infiniment rare que les haines
+particulières s'y manifestent par des actes capables de compromettre le
+clergé tout entier, de scandaliser les fidèles et de réjouir les impies;
+et comme ici la publicité de la vengeance s'aggrave d'une sorte de
+sacrilège, on peut hardiment contester la vérité de cet épisode si
+lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier
+point; mais, au reste, l'impétuosité de Rufin n'exclut point l'habileté.
+Puis il n'y a pas seulement, dans l'Église, des doux et des patients;
+Grégoire VII ni Jules II n'ont laissé une réputation de mansuétude, et,
+de nos jours encore, on a vu des hommes d'Église au nom desquels on
+avait pris l'habitude d'accoler le mot «fougueux» comme une épithète
+homérique. Et, quand Rufin serait dans le clergé une figure d'exception,
+je ne vois pas en quoi il serait moins intéressant.
+
+Il est bien d'un prêtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abbé
+Tigrane qui, à peine devenu évêque, s'apaise, se fait onctueux, demande
+pardon et oublie. Sans doute il y a là la détente qui suit
+l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi
+quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abbé
+Capdepont est un bon prêtre, un prêtre croyant: il se sent élu de Dieu,
+quoiqu'il ait lui-même fortement aidé à l'élection; et, comme
+l'épiscopat est l'achèvement du sacerdoce et confère un surcroît de
+grâce, il sent déjà cette grâce en lui, et son âme est transformée du
+moment qu'elle croit l'être. Son orgueil même n'exclut point, en cet
+instant, une sorte d'humilité; car, s'il est plus grand devant les
+hommes, il doit plus à Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu
+archevêque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accès de
+délire ambitieux, il hausse son rêve jusqu'à la tiare, nous l'entendons
+gémir «avec une lueur de bon sens et une profonde humilité»:--«Moi, né
+dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du
+trône pontifical!... Moi, pécheur (tu le sais, je péchai souvent en ta
+présence, _Malum coram te feci_, comme dit le roi David)...» Le
+sentiment d'une vie surnaturelle, se mêlant intimement aux passions
+humaines, produit ainsi chez les prêtres des états d'esprit fort
+singuliers. Quand, par hasard, ils sont méchants, ils ne le sont
+peut-être jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand
+ils sont saints, ils ne sont peut-être pas aussi bons qu'ils en ont
+l'air. Ils sont à part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mêmes, les
+«hommes de Dieu». L'ensemble d'idées et de sentiments que suppose leur
+profession agit toujours en eux, fût-ce à leur insu; c'est un élément
+secret dont il faut toujours tenir compte dans l'appréciation de leurs
+actes, car il y est toujours présent, même quand ils agissent en
+apparence comme les autres hommes. Personne assurément n'a mieux démêlé
+ce mystère que M. Ferdinand Fabre.
+
+
+VI
+
+Et voilà pourquoi il a su exposer et développer, avec lucidité et avec
+grandeur, le cas très original d'un prêtre qui n'a pas l'esprit
+ecclésiastique (_Lucifer_). L'abbé Jourfier, fils de parlementaire et
+petit-fils de conventionnel, que ses confrères ont un jour appelé
+Lucifer à cause de son orgueil laïque et du souci _purement humain_
+qu'il prend de sa dignité, est entré dans les ordres avec une grande foi
+et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination
+et cette douceur intérieure qui est le signe de la vocation. Le
+libéralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des
+ordres religieux. Après une longue lutte contre les moines et contre un
+évêque qui les soutient par peur, il est lui-même porté à l'épiscopat
+par la révolution de 1848. Un voyage à Rome lui démontre brutalement
+qu'il n'y a plus de place dans l'Église pour un homme comme lui et que
+c'est contre le pape lui-même qu'il s'est insurgé. Dès lors il sent sa
+foi même crouler et finit par le suicide.
+
+Dans l'admirable conversation de l'évêque Jourfier avec le cardinal
+Finella (Balzac eût certainement signé ces pages), le subtil cardinal a
+une réflexion qui éclaire jusqu'au fond le caractère de «Lucifer» et
+toute cette histoire d'un prêtre qui n'est qu'un honnête homme:
+
+ Le ton de votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa
+ vivacité, hors de toute mesure, que par un tour trop direct où,
+ passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez l'âme
+ ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez
+ comme un laïque. Mon oreille a de singulières finesses pour
+ entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que
+ Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme,
+ toujours l'homme. Si Dieu est votre préoccupation constante--un
+ évêque doit vivre en présence du Seigneur, a écrit saint Cyprien,
+ _in conspectu Domini_,--obéissez sans discussion, aveuglément, à
+ l'autorité qu'il a placée sur vous.
+
+Qu'est-ce donc que cet esprit laïque ainsi opposé à l'esprit
+ecclésiastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale
+naturelle opposée à la morale religieuse; et la raison opposée à la foi.
+Un honnête homme selon le monde est déjà fort éloigné d'être un vrai
+catholique. Quelques-uns même des sentiments dont est formée sa vertu
+sont réprouvés ou suspectés par l'Église: ainsi, dans certains cas, le
+souci de l'honneur, la tolérance pour les opinions, l'indulgence pour
+certaines faiblesses. Mais surtout l'indépendance de pensée est un
+crime. Dans la réalité, cela s'accommode. L'Église souffre ce qu'elle ne
+peut empêcher: elle consent que les fidèles, qui ne sont que le
+troupeau, se composent un mélange de morale humaine et de morale
+chrétienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et
+d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fidèles sont d'ailleurs des
+âmes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des
+questions que les fidèles écartent, qu'ils ne se posent même pas: la foi
+d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup
+d'ignorance et d'irréflexion. Un laïque peut donc, sans trop se damner,
+n'être au fond qu'un honnête homme. Un prêtre, non: il faut qu'il soit
+beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abbé Jourfier, qui n'a
+que des vertus humaines, est placé par sa profession dans des
+circonstances telles qu'il s'aperçoit que ces vertus vont contre les
+fondements mêmes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux
+lumières naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia
+mentis). Or le prêtre peut se permettre un autre orgueil, mais non
+celui-là. Le jour où l'évêque Jourfier prononce l'oraison funèbre de son
+grand-père, le conventionnel régicide et déiste, il fait acte d'honnête
+homme, mais de mauvais prêtre. De même quand il lutte avec tant de
+fureur contre les congrégations et qu'il proteste contre la tyrannie de
+Rome. C'est évidemment lui qui a tort. Une religion fondée sur une
+révélation surnaturelle doit, à mesure que son domaine terrestre
+s'étend, se résoudre dans l'infaillibilité d'un chef unique, et c'est à
+cela, en effet, qu'a tendu l'Église à travers les âges. Elle doit être
+de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le
+monde des âmes, une théocratie. En vain Jourfier veut défendre son
+pouvoir d'évêque contre les émissaires de l'autorité centrale et se
+réserver quelque liberté dans son for intérieur. Il parle de dignité
+personnelle; mais «le prêtre est un être qui s'abandonne, se sacrifie,
+abdique». Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-même: laïque,
+il l'aurait pu; prêtre, membre de l'Église enseignante, il ne le peut
+pas. L'Église ne demande pas toujours au prêtre le sacrifice de son être
+tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le
+lui demande dès qu'il paraît vouloir se reprendre. Jourfier s'en
+aperçoit peu à peu, et l'histoire de cette douloureuse découverte est
+tout le roman. Il se convainc qu'un prêtre ne fait pas à l'Église sa
+part; et dès lors il faut ou qu'il se révolte ou qu'il s'immole. Encore
+un coup, il est rare que la question se pose avec cette netteté tragique
+et que l'Église ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute
+l'âme; mais la question se pose ainsi pour tout prêtre qui réfléchit dès
+que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments
+naturels et sa foi.
+
+M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montré ce qu'est un prêtre
+catholique que dans cette peinture d'un prêtre qui ne l'est pas.
+
+
+VII
+
+J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prêtres: l'abbé
+Ferrand, le bon théologien; Mgr de Roquebrun, l'évêque gentilhomme;
+le doux abbé Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois
+ravissants vieux chanoines de _Lucifer_, et Grégoire Phalippou, le moine
+fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le
+marquis de Pierrerue. Les abbés Courbezon, Célestin, Capdepont et
+Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux.
+C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si
+longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels
+«dessous». Mais ces prêtres, dont l'intérieur est si intéressant, M.
+Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extérieure, leur donner
+une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant à lui, non
+seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature;
+l'intensité du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend démesurés;
+il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il
+frémit sous leur parole. Il a, au même degré peut-être que Balzac, le
+don de s'absorber en eux, de s'en éprendre, de s'en émerveiller. Il a,
+comme le poète de la _Comédie humaine_, des stupéfactions devant les
+êtres qu'il crée. De là des outrances et des naïvetés: continuellement
+il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et,
+comme il le croit, il nous le fait croire. «Tout à coup il eut un
+soubresaut, et de sa bouche s'échappèrent _ces paroles épouvantables_.»
+Ou bien: «_On ne saurait croire_ l'expression de force, de fermeté, que
+la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante
+auparavant, venait de prendre tout à coup.» Et voyez quelle conviction
+dans cette réflexion candide: «En vérité, l'homme est-il ainsi fait que
+la passion le puisse ravaler à ce point? Hélas! oui, l'homme est ainsi
+fait, Rufin Capdepont, plus faible, eût été plus modéré peut-être...» Et
+quelle pédanterie naïve dans ce tour de phrase: «Sa tête surtout
+paraissait transfigurée. Certes, c'étaient toujours les belles lignes
+sculpturales, pleines de noblesse, _qui nous ont arrêté dès le
+commencement de cette étude_...»
+
+Cette espèce d'ingénuité s'explique par la vigueur même et la profonde
+sincérité de la conception. Et c'est aussi pourquoi les héros de M.
+Fabre s'épanchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont
+presque entièrement en discours. Ce sont des âmes qui débordent. Et le
+romancier déborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la
+diffusion, des redites, des situations répétées, mais toujours de la
+grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux,
+excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et coloré.
+
+Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si
+vous passez des romans ecclésiastiques aux romans campagnards. Les
+paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux
+aiment jusqu'à la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol,
+Eran, Félice l'hospitalière. La Pancole, la Galtière, la Combale sont
+d'épouvantables mégères. Il y a chez Barnabé, cet ermite digne de
+Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et
+voici, tout à côté, d'exquises figures: Méniquette et Marie Galtier,
+d'une pureté de fleurs, pareilles à des bergères de vitraux, à des
+petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abbé Célestin,
+échappé à travers la grande nature maternelle comme un petit faune en
+soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc
+ou de jeune fille...
+
+Le _Chevrier et Barnabé_ ne sont pas de moindres chefs-d'œuvre que
+_Lucifer_ ou _Mon oncle Célestin_. M. Ferdinand Fabre est un peintre
+incomparable des prêtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures,
+s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du _Marquis de
+Pierrerue_), il y paraît gauche et emprunté. C'est qu'il a eu deux
+nourrices: la montagne et l'Église. Il est lui-même un montagnard poète
+qui a failli être prêtre. Je soupçonne que c'est, au fond, l'amoureux de
+la nature qui a détourné le lévite; que c'est Cybèle qui l'a enlevé à
+Dieu. Sans doute il était trop ivre de la beauté de la terre pour
+devenir le ministre d'une religion qui sépare si absolument Dieu du
+monde visible. La nature est une grande hérésiarque: elle nie
+l'indignité de la matière. L'œuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas
+moins «une», car il n'a dit que les sentiments les plus simples--ou les
+plus sérieux; il n'a peint que les âmes qui suivent le mieux la nature,
+ou celles qui s'élèvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et
+la vie moderne passerait presque tout entière entre ses pastorales et
+ses drames cléricaux. Mais cela même n'est-il pas tout à fait
+particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas étonné que
+l'œuvre candide, sévère et un peu fruste de ce Balzac du clergé
+catholique et des paysans primitifs restât comme un des monuments les
+plus originaux du roman contemporain.
+
+FIN
+
+SCEAUX, Imp. Charaire et fils.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+
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+The Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lematre
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+Title: Les contemporains, deuxime srie tudes et portraits littraires
+
+Author: Jules Lematre
+
+Release Date: April 25, 2007 [EBook #21215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+
+
+
+
+
+
+NOUVELLE BIBLIOTHQUE LITTRAIRE
+
+JULES LEMAITRE
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+TUDES ET PORTRAITS LITTRAIRES
+
+DEUXIME SRIE
+
+Leconte de Lisle--Jos-Maria de Heredia
+Armand Silvestre--Anatole France--Le Pre
+Monsabr M. Deschanel et le romantisme de Racine
+La comtesse Diane Francisque Sarcet--J.-J. Weiss--Alphonse Daudet
+Ferdinand Fabre
+
+DEUXIME DITION
+
+PARIS
+
+H. LECNE et H. OUDIN, DITEURS
+
+17, Rue BONAPARTE, 17
+
+1886
+
+ * * * * *
+TABLE DES MATIRES
+
+
+LECONTE DE LISLE
+JOS-MARIA DE HEREDIA
+ARMAND SILVESTRE
+ANATOLE FRANCE
+LE PRE MONSABR
+M. DESCHANEL ET LE ROMANTISME DE RACINE
+LA COMTESSE DIANE
+SARAH BERNHARDT
+FRANCISQUE SARCEY
+J.-J. WEISS
+ALPHONSE DAUDET
+FERDINAND FABRE
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LECONTE DE LISLE[1]
+
+[Note 1: _Pomes antiques_.--_Pomes tragiques_.--_Pomes
+barbares_, Lemerre]
+
+
+I
+
+Des vers d'une splendeur prcise, une srnit imperturbable, voil ce
+qui frappe tout d'abord chez M. Leconte de Lisle. Au fond, il y a autre
+chose que nous verrons; mais cela est cach et ne se rvle qu' ceux
+qui n'ont pas le coeur simple. C'est pourquoi il n'est peut-tre pas de
+pote qui soit moins connu du public, ni plus sacr pour ses fidles;
+qui ait moins de lecteurs, ni des lecteurs plus fanatiques. Ses vers
+intransigeants ne condescendent point aux faiblesses ni aux habitudes du
+troupeau, n'entrent point dans ses motions, ne le bercent ni le
+secouent. Leconte de Lisle? vous diront les plus renseigns; un grand
+pote sans doute! mais que nous veut-il avec ses pomes indous,
+hbraques, grecs et Scandinaves?
+
+Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec.
+
+Ni le sanscrit, ni le saxon.
+
+Leconte de Lisle, prononcera M. Homais, est compltement dpourvu de
+sensibilit. Je n'approuve pas, monsieur, que le pote s'isole et se
+dsintresse de son sicle. En a-t-il mme le droit? Je me le demande.
+Au reste, j'ai peu lu cet auteur.--J'ai vu ses _Erynnies_ l'_Odon_,
+continue M. Homais avec un fin sourire; Clytemnestre s'appelait
+_Klutamnstra_, et c'tait fort ennuyeux.
+
+D'autre part, interrogez les potes, pas tous, mais les meilleurs
+d'entre les jeunes, et quelques curieux et l. Assurment ils ne vous
+diront point de mal de Victor Hugo, pour la raison qu'Allah est Allah;
+mais on sait que dans tous les temples il y a des saints plus
+amoureusement chms que le titulaire du matre-autel; et je crois bien
+que parmi ces saints de chapelle M. Leconte de Lisle est le premier.
+C'est qu'il offre ses dvots des oeuvres parfaites, o les gens du
+mtier trouvent un plaisir sans mlange: presque jamais un sentiment
+personnel au pote n'y clate dont la sincrit, l'originalit ou
+l'expression puisse tre conteste, qui semble, suivant les jours,
+insuffisant ou dmesur, ni qui dtourne l'attention des mystres
+savants de la forme.
+
+
+II
+
+Lorsque Andr Chnier composait ses divins pastiches d'Homre et de
+Thocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant
+lui, non pas mme les potes de la Pliade, qui ne comprenaient qu'
+demi la pure antiquit et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il
+se dtachait de lui-mme et de son temps, s'prenait tout navement des
+grces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une me
+grecque ou plutt, mystrieux atavisme, retrouvait cette me en lui. Or,
+cette neuve posie o se refltent exactement des posies antrieures et
+o Chnier se complaisait ingnument, d'autres l'ont recommence avec
+plus de parti pris et un art plus consomm. Notre sicle est curieux
+avec dlices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de
+ressusciter l'me des gnrations teintes, et sa plus grande
+originalit consiste pntrer dans l'me des autres sicles. De
+croyance propre, il n'en a gure. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il
+ait apport dans la littrature, c'est, avec la curiosit, le doute de
+l'esprit se tournant en souffrance pour le coeur. Y a-t-il autre chose
+dans le romantisme que la mlancolie de Ren et l'amour de ce qu'on
+appellait en 1830 la couleur locale, c'est--dire le sens de l'histoire
+aviv par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux
+sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour tour.
+Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race
+fatigue et sans navet, il peut arriver qu'on en souffre, et ce
+malaise redouble l'ardeur de connatre et de sentir; il nous fait
+chercher l'oubli dans la curiosit croissante ou dans une sorte de
+sensualisme esthtique. Toute la posie contemporaine est faite,
+semble-t-il, d'inquitude morale et d'esprit critique ml de
+sensualit. L'inquitude, vague avec les romantiques, s'est peu peu
+prcise: une posie philosophique en est sortie, et la mlancolie
+d'Olympio ou de Jocelyn a succd la mlancolie darwiniste. Le pote de
+la _Justice_[2] sait les raisons de sa tristesse. D'un autre ct,
+l'intelligence du pass et le got de l'exotique ont engendr une longue
+et magnifique ligne de pomes o revivent l'art, la pense et la figure
+des temps disparus. La posie de notre ge et de notre pays contient
+toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville,
+Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et
+sympathique, soit qu'elle droule la lgende des sicles, soit qu'elle
+s'prenne de beaut grecque et paenne, soit qu'elle traduise et
+condense les splendides ou froces imaginations religieuses qui ont ravi
+ou tortur l'humanit, soit enfin qu'elle exprime des sentiments
+modernes par des symboles antiques. travers les diffrences de
+caractre ou de gnie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette
+posie immense et varie comme le monde et l'histoire: le culte du beau
+plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus
+exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-l
+soit le moins mu, qui s'est fait le pote des religions et qui s'est
+attach aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfonc
+au coeur des races.
+
+[Note 2: M. Sully Prudhomme.]
+
+
+III
+
+Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de
+le croire. Un petit pome indien ou gothique se peut ciseler sans
+motion. Des lves du matre, de jeunes et habiles ouvriers se sont
+donn ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera gure sous
+leurs vers clatants d'autre passion que celle des contours rares et des
+belles rimes. Mais quand un pote s'est complu voquer la srie
+presque complte des religions et des thologies, volontiers on
+s'enquiert des raisons d'une prdilection si constante. On se demande si
+le got du pittoresque outrance suffit l'expliquer. Cette
+impassibilit qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien
+l'tat naturel de l'me de l'artiste. N'est-elle pas acquise? quel
+prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des
+dsillusions, des rbellions, tout un drame antrieur qui parfois gronde
+encore sous les rimes sereines? _Kan_ n'est-il donc qu'un magnifique
+exercice de rhtorique parnassienne? Relisez-le, de grce, et vous
+verrez si l'me triste, gnreuse et insoumise du XIXe sicle n'y est
+pas tout entire. Non, l'auteur des _Nornes_, de _Baghavat_ et du
+_Corbeau_ n'est point un antiquaire dsintress. S'il est un pote qui
+soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est
+lui. M. Leconte de Lisle, peu prs comme Gustave Flaubert, est un
+grand pessimiste et un grand impie rfugi dans la contemplation
+esthtique. tudions de plus prs ce rvolt qui, pour goter la paix,
+s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.
+
+Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre.
+Je sais bien qu'il vit Paris, peu prs comme tout le monde, et je ne
+prtends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse
+pousser indfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il
+passe des heures regarder son nombril. Je le dfinis par ses livres,
+ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments
+singuliers o il vit sa vie de pote, aussi vraie que l'autre. On peut
+croire qu'il tient de la nature un ddain de l'motion extrieure, un
+fonds de srnit contemplative que sont venus renforcer l'art et le
+parti pris; et il est sans doute intressant d'tudier chez lui
+l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la
+conscience inquites des hommes d'Occident.
+
+Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est n l'le Bourbon et
+qu'il y a pass son enfance. L mieux que chez nous, il put sentir
+l'normit indomptable des forces naturelles et les lourds midis
+endormeurs de la conscience et de la volont. Il connut la rverie sans
+tendresse, le sentiment de notre impuissance l'gard des choses, la
+soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et,
+en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans
+y chercher autre chose que leur beaut.
+
+Il vint Paris. Aprs la fatalit inconsciente des choses, il rencontra
+la fatalit furieuse de l'gosme humain. Il eut des jours difficiles et
+souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mle des comptitions
+froces une me dj touche de la grave songerie orientale. Les forces
+inluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimes dans la
+nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la socit des
+hommes, mais franchement hassables cette fois, visiblement hostiles et
+mchantes. L'enfant s'insurgea contre l'gosme ncessaire, mais hideux,
+contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et
+malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.
+
+Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie deux fatalits: celle de
+ses passions et celle du monde extrieur. Elle lui apparut comme
+l'universelle tragdie du mal, comme le drame de la force sombre et
+douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggrav
+l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait donnes, par
+les religions qui avaient hant son esprit malade, prtant ses dieux
+les passions dont il tait agit. Il se dit alors que la vie est
+mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il
+fut sduit par le pittoresque et la varit plastique de l'histoire
+humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de
+nous faire oublier nos colres et nos douleurs. Il entra par l'tude
+dans les moeurs et dans l'esthtique des sicles morts; il dmla
+l'empreinte que les gnrations reoivent de la terre, du climat et des
+anctres: et, comme il s'amusait la logique de l'histoire, il en
+sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se
+dveloppe a sa beaut pour qui en est spectateur sans en tre victime;
+il eut des visions du pass si nettes, si sensibles et si grandioses
+qu'il leur pardonna de n'tre pas consolantes. Enfin il comprit que, si
+tout le mal vient de l'action, l'action vient du dsir inextinguible, de
+l'illusion du mieux, qui vit ternellement aux flancs de l'humanit,
+illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre
+enfin. Or, quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les
+renonciations de quelques-uns ne l'teindront pas. Qui sait d'ailleurs
+si elle ne va pas quelque part? si quelque progrs--lent, ah! combien
+lent!--ne s'labore pas par elle travers les ges? Alors, le coeur
+rvolt contre l'tre, mais les yeux pleins du prestige de ses formes;
+indign des monstruosits de l'histoire, mais dsarm par l'intrt de
+son mcanisme et bloui par la richesse de ses dcors; soulev contre le
+spectre des religions, mais apais par l'ide qu'un jour peut-tre elles
+auront vcu; conspuant l'humanit et l'adorant la fois, il alla
+prendre pour hros l'antique rebelle, le premier aprs Lucifer qui ait
+cri: _Non serviam_! rendit l'espoir au dsespr et le fit surgir comme
+un prophte sur la plus haute tour d'Hnokia, la cit cyclopenne. Il
+mit dans ce pome ce qu'il avait de plus sincre en lui, la protestation
+obstine contre le mal physique et moral, et aussi la srnit de
+l'artiste paisiblement enivr de visions prcises. Ce jour-l, M.
+Leconte de Lisle fit son chef-d'oeuvre.
+
+
+IV
+
+ En la trentime anne, au sicle de l'preuve,
+ tant captif parmi les cavaliers d'Assur,
+ Thogorma, le voyant, fils d'lam, fils de Thur,
+ Eut ce rve, couch dans les roseaux du fleuve,
+ l'heure o le soleil blanchit l'herbe et le mur,
+
+Il vit Hnokia, la cit des Gants. C'est le soir; ils rentrent dans la
+ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,
+
+ Suants, chevels, soufflant leur rude haleine
+ Avec leur bouche paisse et rouge, et pleins de faim.
+
+Le tombeau de Kan est au sommet de la plus haute tour. Voil qu'un
+ange, un cavalier, sort des tnbres, tranant aprs lui et ameutant
+toutes les btes de la terre, et charge d'imprcations, au nom du
+Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kan se dresse dans son tombeau,
+impose silence au cavalier et aux btes; il se souvient, et raconte sa
+sombre histoire.
+
+ Celui qui m'engendra m'a reproch de vivre;
+ Celle qui m'a conu ne m'a jamais souri.
+
+Il revoit l'den gard par un Khroub chevelu de lumire. La nuit, il
+rdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.
+
+ Tnbres, rpondez! Qu'Iavh me rponde!
+ Je souffre, qu'ai-je fait?--Le Khroub dit: Kan,
+ Iavh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
+ Terrible.--Sombre esprit, le mal est dans le monde;
+ Oh! pourquoi suis-je n?--Tu le sauras demain.
+
+Pour le punir, Iavh l'aveugle le prcipite dans le crime tendu, lui
+fait, dans un accs de fureur, tuer son frre, qu'il aimait pourtant.
+
+ Dors au fond du Schol! Tout le sang de tes veines,
+ prfr d'Hva, faible enfant que j'aimais,
+ Ce sang que je t'ai pris, je le saigne jamais!
+ Dors, ne t'veille plus! Moi, je crierai mes peines,
+ J'lverai la voix vers Celui que je hais.
+
+Kan se vengera et il vengera les hommes. Quand assouvi de son rve,
+Dieu voudra dtruire la race humaine par le dluge, Kan la sauvera. Le
+pote (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de gnie) veut que l'arche
+ait t construite malgr Jhovah et que Kan, son Kan immortel et
+symbolique, l'ait empche de sombrer.--L'homme, continue le vengeur,
+couvrira de nouveau la terre, non plus indompt, mais lche et servile.
+
+ Dans les sicles obscurs l'homme multipli
+ Se prcipitera sans halte ni refuge,
+ ton spectre implacable horriblement li.
+
+Mais un jour mon souffle redressera ta victime:
+
+ Tu lui diras: Adore! Elle rpondra: Non!...
+
+ Afin d'exterminer le monde qui te nie,
+ Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
+ Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
+ Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
+ Prs des bchers hurlants le gouffre de l'Enfer;
+
+ Mais quand tes prtres, loups aux mchoires robustes,
+ Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
+ De l'holocauste offert demanderont le prix,
+ Surgissant devant eux de la cendre des justes,
+ Je les flagellerai d'un immortel mpris.
+
+ Je ressusciterai les cits submerges,
+ Et celles dont le sable a couvert les monceaux;
+ Dans leur lit cumeux j'enfermerai les eaux;
+ Et les petits enfants des nations venges,
+ Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!
+
+ J'effondrerai des cieux la vote drisoire.
+ Par del l'paisseur de ce spulcre bas
+ Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
+ Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
+ Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!
+
+ Et ce sera mon jour! Et, d'toile en toile,
+ Le bienheureux den longuement regrett,
+ Verra renatre Abel sur mon coeur abrit;
+ Et toi, mort et cousu sous la funbre toile,
+ Tu t'anantiras dans ta strilit.
+
+Kan se tait. Alors le dluge clate, et...
+
+ Quand le plus haut des pics eut bav son cume,
+ Thogorma, fils d'lam, d'pouvante blmi,
+ Vit Kan le vengeur, l'immortel ennemi
+ D'Iavh, qui marchait, sinistre, dans la brume,
+ Vers l'arche monstrueuse apparue demi.
+
+Ce pome de _Kan_ traduit, sous une forme saisissante, un sentiment
+ternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profondment humain:
+n'est-ce point l justement la dfinition des chefs-d'oeuvre? Ce que
+j'ai envie de dire pourra paratre un loge dmesur: car le public n'a
+pas l'air de se douter, vraiment, que notre sicle finissant a de grands
+potes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ingnus de M.
+Leconte de Lisle si son Kan leur rappelle le Promthe d'Eschyle. Et
+Kan, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et
+de dire plus nettement ce qu'il espre. Kan est, si l'on veut, un
+Promthe qui parle et sent comme Lucrce, c'est--dire comme le plus
+jeune des potes anciens.
+
+ Humana ante oculos foede cum vita jaceret
+ In terris, oppressa gravi sub Religione,
+ Qu caput a coeli regionibus ostendebat,
+ Horribili super aspectu mortalibus instans,
+ Primum Graius homo mortales tollere contra
+ Est oculos ausus, primusque obsistere contra...
+
+Hnokia est aussi norme que le Caucase. Mercure n'est pas plus lche
+que le Cavalier, Kan vaut le _Graius homo_. Jamais blasphme n'est
+sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus
+triomphant depuis Lucrce. Il y a dans le cri de Kan une pret plus
+superbe, s'il se peut, que celle du pote de la _Nature_, et une
+esprance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet,
+que celle du Titan voleur de feu.--La protestation du corps contre la
+douleur, du coeur contre l'injustice et de la raison contre
+l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente mesure que
+l'industrie humaine combat la souffrance, que l'ide de justice passe
+dans les institutions et que la science entame les frontires de
+l'inconnu; comme si l'homme, moins loign de son idal, en subissait
+plus invinciblement l'attraction et se prcipitait vers lui d'un
+mouvement plus furieux. Au fond, la science et la posie sont deux
+grandes insurges, et les Satans et les Promthes pullulent sous nos
+habits noirs. Il y a une volupt dans cet tat d'insurrection, d'autant
+plus que le sens critique, vritable esprit du diable, ouvre un domaine
+spacieux et nouveau l'imagination plastique et, en mme temps que la
+joie de la rvolte, nous donne celle de reconstruire et de contempler
+avec des yeux d'artiste l'immense tragdie humaine. Je trouve tout cela
+dans _Kan_, et c'est par l qu'il est si compltement moderne.--Sans
+parler davantage de l'pre et gnreuse pense qui est au fond de cette
+belle histoire symbolique, le pass surgit aux regards de Thogorma avec
+une prcision si poignante et dans un dtail si arrt qu'on n'y peut
+rien comparer, sinon les plus belles pages de _Salammb_. Voyez la
+rentre des Gants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes
+civilisations primitives vous apparat dans un clair. On songe au Ve
+livre de Lucrce; puis on se dit qu'il y a l autre chose encore qu'une
+intuition de pote, que la science contemporaine, l'archologie,
+l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles rsurrections,
+et que, de toutes faons, un tel pome sonne glorieusement l'heure
+exacte o nous sommes.
+
+
+V
+
+_Kan_ est un pome non de dsespoir, mais d'espoir violent n de
+l'intensit mme du dsir. Il marque une aspiration d'un jour, une
+involontaire concession du pote l'illusion qui fait de nous sa
+pture[3] et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne
+permet point la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien naf,
+le vieux Kan, et trop dupe de son bon coeur. Eh! oui, les dieux
+passeront, mais aprs? l'humanit en sera-t-elle plus heureuse? Le
+Runoa n'a pas l'ingnuit du premier meurtrier.--Et ce sera ton heure,
+dit-il au Christ.
+
+[Note 3: Les _Spectres_.]
+
+ Et dans ton ciel mystique
+ Tu rentreras, vtu du suaire asctique,
+ Laissant l'homme futur, indiffrent et vieux,
+ Se coucher et dormir en blasphmant les dieux[4].
+
+[Note 4: Le _Runoa_.]
+
+L'ternel cri: Je souffre, qu'ai-je fait? est une plainte d'enfant,
+strile et vaine. Satan lui-mme se demande quoi bon.
+
+ Force, orgueil, dsespoir, tout n'est que vanit,
+ Et la fureur me pse et le combat m'ennuie[5].
+
+[Note 5: La _Tristesse du diable_.]
+
+Et le pote, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux
+dernires profondeurs de la tristesse, jusqu' la dsesprance qui ne
+veut plus lutter. _Aux Morts_, le _Dernier souvenir_, les _Damns_,
+_Fiat nox_, _In Excelsis_, la _Mort du soleil_, les _Spectres_, le _Vent
+froid de la nuit_, la _Dernire vision_, l'_Anathme_, _Solvet sclum_,
+_Dies Ir_, tous ces pomes, prodigieux par la magnificence et la duret
+des lamentations, ne sont que prires la Mort, effusions noires vers
+le nant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:
+
+ Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te ddaigne.
+ quoi bon tant de pleurs si tu ne peux gurir?
+
+ Sois comme un loup bless qui se tait pour mourir
+ Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne[6].
+
+[Note 6: _Le Vent froid de la nuit_.]
+
+Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les
+retenir, et l'hymne lugubre se droule flots lents, si horriblement
+triste qu'auprs de cette tristesse-l celle de l'_Ecclsiaste_ est d'un
+enfant et celle de Ren est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du
+nant est contagieux ou si cet amour n'est pas le suprme mensonge et la
+dernire et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres;
+mais volontiers, sduit par le malfice de ces admirables vers qui
+aspirent au nant en empruntant l'tre de si belles images, on
+s'unirait, avec un dsespoir voluptueux, l'oraison du pote:
+
+ Et toi, divine Mort o tout rentre et s'efface,
+ Accueille tes enfants dans ton sein toil;
+ Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.
+ Et rends-nous le repos que la vie a troubl[7]!
+
+[Note 7: _Dies ir_.]
+
+Fantaisie funbre, dira-t-on, et mme assez froide; car le vrai seul
+est aimable, disait Boileau, qui n'a point prvu cette posie. Mais
+est-on bien sr que ce ne soit l qu'un amusement potique? Je vous
+assure qu' de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles.
+Parmi nos minutes singulires, comme dit M. Taine (et ce sont surtout
+celles-l qui doivent intresser les potes), il y a des minutes de
+dgot complet, de sincre renonciation la vie, de pessimisme absolu
+et sans rserve. Il est certain qu'en dpit de ces minutes on continue
+de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient,
+s'ils taient aussi sincres qu'ils le paraissent, se rfugier
+volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laiss
+mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette
+morne dsesprance dont on ne peut nier la ralit paradoxale. On dit
+que la vie est mauvaise, on le croit et on l'prouve; on sait la vanit
+de tout espoir et de toute rvolte, sauf de la rvolte radicale qui
+secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on
+sait tout cela, parce que c'est une espce de volupt pour le roseau
+pensant de se savoir cras par l'univers fatal et que cette
+connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de
+vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme
+hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux
+mcomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement
+intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas,
+mesure qu'elles croissent, crot aussi notre orgueil. Le pire malheur
+n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de
+ptir dans son corps et d'tre du brutalement dans ses passions. Les
+tortures du pessimisme ou du doute peuvent tre cruelles, mais moins
+qu'un membre coup, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une
+personne aime. Contre les tortures de la pense on a le sentiment
+vivace de la puissance dploye penser et aussi, le plus souvent, la
+protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne
+l'tre universel lui oppose son tre particulier et prend davantage
+conscience de lui-mme. Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais
+conscient et irrductible, contre le monde entier. C'est par l qu'on
+se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons
+d'accepter la vie. Pourquoi je vis? par curiosit, dit L'Angely. La
+curiosit de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attach surtout
+aux manifestations extrieures de l'histoire et de la nature. Il
+reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief
+qui est lui. N'ayez crainte: son imagination, aprs sa superbe, l'a
+sauv du suicide; et le voici qui commence, travers le temps et
+l'espace, la revue des apparences, oeuvre de Mya.
+
+
+VI
+
+Justement c'est l'Inde, prise du nant, qui au dbut de son plerinage
+esthtique accueille et berce son me dsenchante de l'action. Il est
+remarquable que la plus ancienne philosophie soit si compltement
+pessimiste et que l'homme, ds qu'il a su penser, ait condamn l'univers
+et reni la vie. Cela donne rflchir, d'autant plus que nous-mmes,
+les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore
+inclins vers la mtaphysique vague et dsole o s'assoupissaient nos
+plus lointains anctres. De mme que souvent dans le cerveau d'un homme
+renaissent au dclin de l'ge les songes et les croyances de ses jeunes
+annes, ainsi l'humanit vieillissante refait le songe de sa jeunesse.
+Oui, c'est charmant d'tre bouddhiste, et bni soit akia-Mouni! Sa
+philosophie n'est peut-tre pas trs claire: mais combien belle! Ce
+monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:
+il n'est que le rve de Hri. Et qu'est-ce que Hri en dehors de son
+rve? Il n'est pas trs ais de le savoir. Ce qui est certain, c'est
+qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive se fondre dans sa
+batitude par le dtachement et la bont inactive. Ce sont bien, en
+effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rve
+pouss jusqu' l'vanouissement de la conscience. Certes, elles sont
+monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les
+belles divinits grecques elles font courir en nous le frisson du
+mystre. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs
+membres et l'absurdit de leur structure ne donnent point l'ide d'une
+personne et dcouragent l'anthropomorphisme o nous sommes enclins.
+Elles n'ont point de beaut ni, proprement parler, de laideur mais des
+contours extravagants d'o l'harmonie est absente et qui, par une sorte
+d'indfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plat de voir
+quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux
+sens, mais telle que l'imagination la conoit, contemplez le dieu Hri,
+le principe suprme, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et
+toute horreur s'y trouvent runies. Rien n'gale la prcision des
+dtails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux
+palmiers d'or ses vnrables cuisses; deux cygnes l'ventent de leurs
+ailes et un avatha l'abrite de ses palmes; mais les _Vdas_ bourdonnent
+sur ses lvres, des forts de bambous verdoient ses reins, des lacs
+tincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui
+jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue dlecte les
+sens en mme temps que son immensit fatigue et dpasse le plus vaste
+essor du rve et que son essence exerce la pense jusqu' l'engloutir et
+l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la
+grce des mille vierges qui se baignent ses pieds parmi les lotus et
+qu'il nous pouvante par le grincement des dents du gant pourpre qui
+sa gauche broie et dvore l'univers; tandis que sa seule inertie est la
+source de l'tre, qu'il s'incarne dans les hros, que les sages rentrent
+dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne
+serait pas le Nant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas
+comprendre. Rien n'a de substance ni de ralit; toute chose est le rve
+d'un rve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur pome qu'il faut lire
+sous le poids d'un grand soleil, quand la tte se vide, quand la
+mmoire fuit, quand la volont se dissout, quand on reoit des objets
+voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pense, quand on
+sent sur soi de tous cts la molle pese de la vie universelle et que
+le moi y rsiste peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la
+vie arrive n'tre plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne
+s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience
+pour souhaiter qu'elle s'vanouisse tout fait, parce qu'alors il n'y
+aurait plus rien, plus mme d'images, et que cela vaudrait mieux.
+
+Qui expliquera l'trange plaisir qu'on prend parfois dsirer
+l'absorption du _moi_ dans l'tre, c'est--dire dsirer le nant ou
+croire qu'on le dsire?--La perfection de la forme et la curiosit du
+fond suffiraient faire goter le pome de _Baghavat_; mais voulez-vous
+y trouver un charme poignant? Unissez-vous de coeur, cela est ais, avec
+les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien
+ne sert rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;
+et pntrez-vous de cet hymne lugubre:
+
+ Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
+ Lamentation large et souffrance inconnue
+ Qui monte de la terre et roule dans la nue;
+ Soupir du globe errant dans l'ternel chemin,
+ Mais effac toujours par le soupir humain.
+ Sombre douleur de l'homme, voix triste et profonde,
+ Plus forte que les bruits innombrables du monde,
+ Cri de l'me, sanglot du coeur supplici,
+ Qui t'entend sans frmir d'amour et de piti?
+ Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
+ Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
+ Qui t'ignores toi-mme et ne peux te saisir,
+ Et, sans borner jamais l'impossible dsir,
+ Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achve,
+ N'embrasse l'infini qu'en un sublime rve!...
+ conqurant vaincu, qui ne pleure sur toi?
+
+Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mre morte,
+Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La
+desse Ganga les entend et leur dit d'aller Baghavat. Ils se lvent,
+gravissent la divine montagne o sige Baghavat et, sortant de
+l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent
+l'Essence premire.
+
+Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est
+sr que la vie est foncirement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle
+semble douce certaines heures et que les passions nous enivrent
+dlicieusement avant de nous meurtrir.--_unacpa_ est un acheminement
+vers une philosophie moins hostile l'illusion et l'action. Le fils
+du Richi, qui doit, peu prs comme Iphignie, tre immol pour expier
+la faute du roi Maharadjah, aime anta et ne veut pas mourir, et anta
+ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascte
+Vivamthra. Si dessch qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit
+enfonc dans le _nirvna_, le solitaire, rvant comme un dieu fait d'un
+bloc sec et rude, sent leur voix suppliante remuer en lui quelque
+chose d'humain et entend chanter l'oiseau de ses jeunes annes. Il
+rvle unacpa qu'il chappera la mort en rcitant sept fois
+l'hymne sacr d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un talon
+prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes
+rvent, et que la vision s'vanouisse dans leurs yeux fixes, le
+sentiment dans leur coeur et la pense dans leur cerveau! Le sang de la
+jeunesse sera toujours prompt la duperie de Mya. Rien n'est meilleur
+que l'amour du nant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et
+c'est pourquoi le monde dure encore.
+
+
+VII
+
+Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de
+Lisle finit par dlaisser les mornes buveurs de l'eau sacre du Gange.
+Le got de l'action se rveille sous un ciel moins accablant qui permet
+la lutte, et le sens de la beaut vit et se dveloppe dans une nature
+aux contours harmonieux et modrs, dans une lumire qui rjouit et
+n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la
+vanit de toutes choses ont suivi l'humanit dans ses immigrations vers
+l'Occident. Longtemps, sous la srnit de la forme, la posie grecque a
+cach de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de
+n'tre pas n ou de vivre peu[8]. Les larmes orientales de Xerxs,
+Hrodote les a pleures. Il m'est venu une piti au coeur, dit le roi,
+ayant calcul combien est brve toute existence humaine, puisque de
+tous ceux-l, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.--Ce
+n'est pas l, rpond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus
+dplorable; car, malgr sa brivet, il n'est point d'homme tellement
+heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhait, non une
+fois, mais souvent, de mourir plutt que de vivre. Cette vie si courte,
+les maladies qui la troublent, les calamits qui surviennent la font
+paratre longue. Ainsi la mort, cause de l'amertume de la vie, est
+pour l'homme le refuge le plus dsirable, et la divinit qui nous fait
+goter quelque douceur vivre s'en montre aussitt
+jalouse[9].--Promthe, l'Orestie, OEdipe roi nous montrent l'homme
+instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit
+lui tre envoyes par les dieux: Sua cuique deus fit dira
+cupido[10].--Chre fille, dit Priam Hlne, mes yeux tu n'es
+point coupable, mais les dieux[11]. Voyez aussi la Phdre
+d'Euripide.--Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime
+l'action, mme quand il la sait inutile et dcevante. Laissons ces
+discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la
+dcris[12]. Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui
+n'tait pas toujours clmente, les longues luttes entre Plasges,
+Hellnes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels
+dont plusieurs de leurs mythes ont conserv le souvenir, avaient fait
+aux Grecs une me la fois active et rsigne, o le plaisir de vivre
+et d'agir se temprait par instants de mlancolie fataliste. Aprs
+Marathon et Salamine, une sorte de joie hroque les transporte, et leur
+gnie s'panouit en oeuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient
+cess de croire la Mora invincible; mais peut-tre est-elle
+intelligente: elle leur a laiss faire de si grandes choses! Surtout ils
+adorent la beaut et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la
+parole ou par les contours ils ont traduit les nergies de la Nature et
+celles du corps et de l'me sous une forme qui les glorifie sans les
+altrer, o la plnitude et la spontanit de l'impression produisent la
+grce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie mme, qui les
+exerait tout entiers, tait comme une oeuvre d'art dont ils
+s'enchantaient. Vraiment ils ont d tre heureux. Leur existence n'avait
+point de vide o se pt introduire le dsespoir. Ils vivaient sous le
+destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de
+vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'tre hommes; ils
+connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient
+vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la
+rvolte contre ce qui est n'taient chez eux que des sentiments
+passagers; leur activit les sauvait de tout. Si la passion est fatale,
+elle ne va pas sans volupt. Si l'homme est opprim par quelque chose
+de plus fort que lui, la rsistance est bonne, ft-elle sans succs. La
+palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathnes leur taient de
+suffisantes raisons de consentir voir la lumire et empchaient la
+maladie mtaphysique de devenir jamais mortelle ce peuple subtil. Plus
+tard, quand ils eurent perdu la libert, Alexandrie, en Sicile, ils se
+consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels
+de leur religion naturaliste et par des rves de vie pastorale dans la
+campagne divinise.
+
+[Note 8: _OEdipe Colone_.]
+
+[Note 9: Polymnie, 46.]
+
+[Note 10: nide, IX.]
+
+[Note 11: Iliade, III.]
+
+[Note 12: Hrodote, Polymnie, 47.]
+
+Or la srnit de leur fatalisme, de leurs rvoltes et de leurs joies,
+et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux pomes de M.
+Leconte de Lisle. Il a passionnment aim ces amants de la vie et de la
+beaut.--Nous sommes loin de Hri formidable et inintelligible. Salut,
+dit le pote Vnus de Milo,
+
+ Salut! ton aspect le coeur se prcipite;
+ Un flot marmoren inonde tes pieds blancs;
+ Tu marches fire et nue, et le monde palpite,
+ Et le monde est toi, desse aux larges flancs!
+
+Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses
+viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme
+imite d'assez prs les tragdies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hlne
+amante de Pris, et d'Oreste vengeur de son pre et meurtrier de sa
+mre. Mais aussitt surgissent les rebelles, chers au pote de _Kan_:
+c'est Khirn puni pour avoir rv des dieux meilleurs que ceux de
+l'Olympe; c'est Niob, fidle aux Titans vaincus, qui auront leur jour
+et qui rtabliront le rgne de la Justice.--Enfin, il se repose de ces
+graves histoires dans l'adoration de la beaut physique. Viennent alors
+les idylles, _Glauc_, _Klytie_, _Klariste_, la _Source_, etc., songes
+d'amour enchant, tout prs de la nature, pleins d'images ravissantes,
+presque sans pense. Dirai-je qu'il manque ces glogues, pour tre
+entirement grecques, le je ne sais quoi que Chnier seul a connu par
+un extraordinaire privilge? M. Leconte de Lisle a peu de navet, et il
+serait naf de s'en tonner ou de s'en plaindre.
+
+
+VIII
+
+Mais la Grce tait trop petite pour contenir toute la race humaine, et
+c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord,
+s'avanait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus
+robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur
+soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux rgions du
+brouillard et de l'hiver.
+
+ Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,
+ L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,
+ Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants;
+ Au passage entaillant le granit de ses armes,
+ Rougissant les dserts de mille pieds sanglants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Une mer apparut, aux hurlements sauvages....
+ Et cette mer semblait la gardienne des mondes
+ Dfendus aux vivants, d'o nul n'est revenu;
+ Mais, l'me par del l'horizon morne et nu,
+ De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,
+ La foule des Kimris vogua vers l'inconnu[13].
+
+[Note 13: Le _Massacre de Mona_.]
+
+Arrivs au terme de leur nergique plerinage, ils eurent lutter
+contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanit les
+condamnait l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient
+aux rves vagues et brumeux. Aussi loigns de la srnit grecque que
+de l'inertie orientale, leur activit est aventureuse et farouche, leur
+mythologie froce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponne la
+vie. Et cette vie n'est que massacres, expditions de pirates, combats
+obstins contre les lments et contre les hommes, furieuses orgies avec
+de sombres retours sur soi et des mlancolies confuses. Mais le plaisir
+qu'ils prennent au dploiement des forces brutales et leur intelligence
+borne les prservent des dsespoirs mtaphysiques. Ce que sont les
+passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la _Mort
+de Sigurd_, l'_pe d'Angantyr_, le _Coeur d'Hialmar_, etc. Il dit leur
+fiert, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs
+ftes, leurs mystrieuses assembles, leur attente d'un paradis
+guerrier, sensuel et grave. La _Lgende des Nornes_ dploie leur
+thogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des gants, qui
+sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des
+Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge
+dluge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki,
+le dernier-n d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux
+du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder;
+puis la suprme rvolte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et
+la fin misrable du monde.--La pense de l'au del hantait ces hommes du
+Nord dans l'intervalle des tueries: ils taient tout prts pour le
+christianisme et devaient le prendre terriblement au srieux. On se
+rappelle le discours d'un chef saxon ses compagnons d'armes, dans
+Augustin Thierry. Seuls, les prtres et les bardes, soit orgueil
+sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres
+thogonies ou que leurs dieux dserts leur deviennent plus chers,
+rsistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux
+du beau jeune homme inspir qui, tour tour, lui parle divinement du
+Christ et le menace sauvagement de l'enfer[14]; et les prtres et les
+vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chrtien Murdoch,
+un farouche aptre[15].
+
+[Note 14: Le _Barde de Temrah_.]
+
+[Note 15: Le _Massacre de Monah_.]
+
+Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point
+dpouill leurs moeurs barbares ni leur facilit tuer et mourir.
+Sans doute, ils ne sont point ferms la douceur de Jsus; on les fera
+pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables,
+et leur charit est d'une espce trange et s'exerce surtout en vue de
+l'autre monde. Attachs la terre par leur corps robuste plein de
+dsirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsds par la pense de
+l'invisible, par le dsir de la cit d'en haut; ils ne la conoivent pas
+d'ailleurs d'une faon beaucoup plus raffine que leurs aeux ne
+faisaient le paradis d'Odin.--Les Indous, mus par la souffrance
+universelle, pratiquaient une charit purement terrestre, panchaient
+sur leurs frres une immense piti; on ne peut dire qu'ils aient
+sacrifi cette vie une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la
+mort ou de l'extase, c'tait l'anantissement de la personnalit. Quant
+aux Grecs, ils s'occupaient mdiocrement de l'avenir de l'homme par del
+la tombe et pensaient que cette vie peut tre elle-mme son propre
+but. Mais l'homme du moyen ge, si fort qu'il mange et qu'il boive,
+qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, o
+sa lourde chair s'enfonce, l'ide plus ou moins prsente, mais
+rarement efface, du ciel et de l'enfer. Aussi, mme chez les meilleurs,
+si la charit vient des entrailles, toujours il s'y mle une
+arrire-pense surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce
+n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils
+voient en eux des mes appeles au salut ternel et qu'en s'occupant de
+ces mes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de
+l'enveloppe charnelle de leurs frres qu'ils ont souci.--Terrible
+charit que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle
+a pu son arme de pauvres; quand elle n'a plus rien leur donner, elle
+leur donne le ciel.
+
+ Il fallait en finir. La dame rsolut
+ De dlivrer les siens en faisant leur salut;
+ Car en charit vraie elle tait toujours riche.
+
+Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu
+commencer par l).
+
+ J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets Dieu,
+ Cria-t-elle, et Jsus vous ouvre son royaume[16]!
+
+[Note 16: _Un acte de charit_.]
+
+Contre les pcheurs endurcis, surtout contre les hrtiques et les
+mcrants, les saints du moyen ge clatent en effroyables colres. Ils
+prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices,
+et le salut de leurs frres pour y employer les bchers. Quand ils s'en
+tiennent aux imprcations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs
+fureurs semblent redoubles par je ne sais quel dpit jaloux de voir les
+futurs damns jouir du moins, en attendant la ghenne, de leurs plaisirs
+coupables, dont les lus sont sevrs. Voyez les _Paraboles de dom Guy_,
+truculente enluminure des sept pchs capitaux incarns dans les grands
+pcheurs du sicle, pome de foi implacable, imagination d'un Dante qui
+serait moine et qui n'aurait point de Batrix.
+
+On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aim le bouddhisme et
+l'hellnisme, hait le moyen ge et son christianisme cruel et mystique.
+Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pense du
+surnaturel dans une socit demi barbare: l'exaltation inhumaine des
+solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil
+des papes foulant les princes[19]; bref, l'ide de l'enfer subie ou
+exploite au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant
+sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bont et la joie,
+effarant les justes et les faisant aussi durs que les damns. Mais, en
+mme temps, cette poque singulire lui plat et le retient par le
+spectacle des plus violentes passions que l'humanit ait prouves, par
+la puissance de sa vie tour tour fouette d'apptits grossiers et
+pendue l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son
+existence extrieure, par son art maladif et grandiose qui l'obsession
+du surnaturel a donn quelque chose de disproportionn et de sublime. On
+comprend que le moyen ge froce, misrable et blouissant, ait arrt
+un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire.
+Et mme il y est revenu. Voil longtemps qu'on nous annonce les _tats
+du diable_ et les _Croisades et Jacqueries_ et quelques morceaux en ont
+paru, qui font regretter son peu de hte nous livrer les autres.
+
+[Note 17: Les _Asctes_.]
+
+[Note 18: L'_Agonie d'un saint_.]
+
+[Note 19: Les _Deux glaives_.]
+
+_Nfrou-Ra_ nous dcouvre un coin de l'antique gypte. La _Vigne de
+Naboth_, _Nurmahal_, le _Conseil du Fakir_, _Djiham-Ara_, c'est la
+Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen ge et
+la lgende du Cid sont voques avec brutalit dans l'_Accident de don
+Inigo_, la _Fte du comte_ et _Dona Ximena_. Je ne dirai rien de ces
+pomes, sinon qu'ils partent de la mme inspiration que ceux dont j'ai
+parl et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insist que sur les
+parties principales de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle, sur les pomes
+que l'on peut grouper et qui reproduisent les poques et les pays o il
+s'est longtemps complu. Et ces pomes, j'ai moins cherch les analyser
+et les juger qu' rendre l'impression qu'ils donnent.
+
+
+IX
+
+Cette impression est diffrente, sur des sujets quelquefois semblables,
+de celle qui se dgage de la _Lgende des Sicles_. Victor Hugo crit
+l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanit. Il
+droule cette histoire en une srie de petites popes lyriques, avec
+des surprises, des coups de thtre, des explosions d'amour ou
+d'indignation, des vers immenses faits pour tre clams sur quelque
+promontoire, par un grand vent, dans les crpuscules.--O Victor Hugo
+cherche des drames et montre le progrs de l'ide de justice, M. Leconte
+de Lisle ne voit que des spectacles tranges et saisissants, qu'il
+reproduit avec une science consomme, sans que son motion intervienne.
+On le lui a beaucoup reproch. Assurment, chaque lecteur est juge du
+plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais
+populaire; mais on ne peut nier que les socits primitives, l'Inde, la
+Grce, le monde celtique et celui du moyen ge ne revivent dans les
+grandes pages du pote avec leurs moeurs et leur pense religieuse. Il
+n'est pas impossible de s'intresser ces vocations, encore que le
+magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination
+et satisfont le sens critique. Ces pomes sont dignes du sicle de
+l'histoire.
+
+Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les ges avec l'oeil de
+Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutt du mme regard que ce corbeau
+positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures
+l'abb Srapion:
+
+ Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme
+ Sr de se rveiller aprs le dernier somme;
+ Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers
+ Qui n'allaient point de vie trpas volontiers.
+ vrai dire, ils semblaient peu certains, cette heure,
+ De sortir promptement de leur noire demeure.
+ En outre, sachez-le, j'en ai mang beaucoup,
+ Et leur me avec eux, matre, du mme coup.
+
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+
+ Ah! ah! les blmes chairs des races gorges,
+ De corbeaux, de vautours et d'aigles assiges,
+ Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
+ Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.
+
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+
+ Hlas! je crois, seigneur, en y rflchissant,
+ Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,
+ Comme moi le dsir de sa chair vive ou morte.
+ C'est un got naturel qui tous deux nous emporte
+ Vers l'accomplissement de notre double voeu.
+ Le diable n'y peut rien, matre, non plus que Dieu,
+ Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,
+ Les choses de la mort que celles de la vie[20].
+
+[Note 20: Le _Corbeau_.]
+
+Les Pomes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue
+vol de corbeau, la bte tant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose
+trs rjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans
+le rcit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprime, dans
+presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde
+peu prs comme Kan. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait
+tre responsable, il lve, sous une forme moins trafique, la
+protestation du premier Rvolt; mais il n'a point son esprance vivace,
+et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprte plus fidle de la
+pense du pote.
+
+
+X
+
+Le mme pessimisme et, comme consquence, le mme parti pris de ne
+peindre que l'extrieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous
+appartiennent l'Orient ou mme la rgion des tropiques et flambent
+crment sous le soleil vertical. Le choix du pote s'explique: de mme
+qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plat pas de voir
+la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des
+campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son matre le plus direct,
+qui avait fait dire la Nature dans un langage superbe:
+
+ Je roule avec ddain, sans voir et sans entendre,
+ ct des fourmis, les populations;
+ Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
+ J'ignore en les portant les noms des nations.
+ On me dit une mre et je suis une tombe.
+ Mon hiver prend vos morts comme son hcatombe,
+ Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].
+
+[Note 21: La _Maison du berger_.]
+
+Ainsi M. Leconte de Lisle:
+
+ Pour qui sait pntrer, Nature, dans tes voies,
+ L'illusion t'enserre et ta surface ment:
+ Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
+ Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].
+
+[Note 22: La _Ravine Saint-Gilles_.]
+
+La Nature a chez nous l'ondoiement et la grce, quelque chose qui rit,
+qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'blouit pas. Elle a des
+coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait
+intelligents. Bnis soient les coteaux modrs, les saules, les
+peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cyble orientale est dure,
+fixe, mtallique, insensible et semble avoir moins de conscience que
+celle de chez nous.--C'est la Nature norme, blouissante et sans me
+que le pote, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait,
+sa palette splendide o manquent les demi-teintes. Il la dcrit comme un
+enchantement des yeux par o le coeur n'est point sollicit. La lumire
+excessive et qui exclut la douceur des pnombres, la vgtation
+exubrante aux contours tranchs, le chatoiement des insectes et des
+oiseaux prcieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse
+ou dans le sommeil, le jeu des lignes prcises dans la clart uniforme,
+une vie intense o l'on ne sent pas de bont, o la rigidit de la flore
+semble aussi inhumaine que la rapacit de la faune, la tristesse sche
+qui vient peu peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans
+rver et sans que l'oeil puisse se reposer dans le vague,--voil de quoi
+se composent ces pomes, aussi _barbares_ vraiment que les autres[23].
+C'est comme l'pope de l'indiffrence magnifique de la nature. Et le
+pote ne proteste point contre elle, et il ne mle sa vision aucun
+ressouvenir humain. Il se contente de la drouler en des vers pareils
+des joyaux trop riches et trop chargs de pierreries, en des strophes o
+tout est images et o toutes les images sont au premier plan et
+fatiguent presque force de prcision lancinante. Deux ou trois fois
+seulement une motion intervient, un accent d'lgie, d'autant plus
+pntrant que le pote n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis
+prvenu, mais peu de choses m'meuvent autant que les derniers vers, si
+simples, du _Manchy_ et la fin de la _Fontaine aux lianes_.
+
+[Note 23: La _Fontaine aux lianes_; la _Ravine Saint-Gilles_; les
+_lphants_; la _Fort vierge_; la _Panthre noire_; le _Jaguar_;
+_Midi_, etc.]
+
+Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa srnit: il lui
+arrive d'tre franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi
+le crpuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les
+dernires strophes des _Clairs de lune_, dlicieuse comme dans la
+_Bernica_, sublime comme dans le _Sommeil du Condor_,--_l'Effet de
+lune_, et surtout les _Hurleurs_ nous la montrent pleine de dsespoirs
+et d'pouvantements.
+
+Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout l'heure dans
+les paysages diurnes du matre plus de tristesse qu'il n'y en a, et que
+j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression
+du livre entier et qu'on est ainsi tent de retrouver sa philosophie
+mme dans les tableaux d'o elle est peut-tre absente. Le discours de
+Vivamthra, l'_Anathme_ et le _Solvet soeclum_ m'accompagnent, quoi
+que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le pote m'a si bien prvenu
+contre les mensonges de l'ternelle Mya que je ne puis croire qu'il s'y
+laisse prendre.--La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe
+ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point,
+ils n'ont pas commerce d'amour,--car elle n'est ni consciente ni juste,
+et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une
+me vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un
+refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la
+traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit le
+consoler; et cette consolation est sans duperie.
+
+
+XI
+
+La forme des _Pomes antiques_ et des _Pomes barbares_, on a pu le
+remarquer dj, rpond exactement au dessein que l'artiste a form de ne
+voir et de ne peindre les choses que par le ct plastique. Presque pas
+de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clart de
+la vision. Sauf de rares exceptions, les pithtes appartiennent
+l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et
+des couleurs. Il n'y a peut-tre que la prose descriptive de Flaubert
+qui atteigne ce degr de prcision dans le rendu.--La versification, par
+sa rgularit classique, ajoute encore la nettet sereine de la forme.
+Elle exclut galement et le rythme parfois saccad de Hugo et le rythme
+souvent lch de Banville, qui risquent d'inquiter l'oreille et par l
+de troubler la quitude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre
+des vers coups aprs l'hmistiche. et l une coupe romantique, la
+moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes quivalents
+de syllabes. Les priodes toujours assez courtes pour qu'il soit trs
+ais d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:
+rimes plates, quatrains en rimes croises ou embrasses, tierces rimes,
+qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent
+faites exprs pour un pote comme Leconte de Lisle et conviennent
+singulirement la dmarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de
+cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et qui la prdominance
+des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravit. Quant aux
+rimes elles-mmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout
+dans les _Pomes barbares_, et souvent d'une raret ravir les gens du
+mtier (voyez en particulier les _Paraboles de don Guy_, le Conseil _du
+Fakir_ et les trois pices espagnoles). En somme, il est visible que M.
+Leconte de Lisle a voulu multiplier les symtries faciles saisir dans
+le rythme--et dans les rimes, o la consonne d'appui fait une symtrie
+de plus. Par l la nettet du rythme rpond celle des images et les
+dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la rgularit un peu
+monotone de la phrase musicale est encore, pour le pote, une faon
+d'exprimer la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.
+
+Ainsi se tiennent les lments de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle le
+choix des sujets et la manire de l'artiste s'expliquant par un
+pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de rvolte
+contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment
+douloureux que vient apaiser la curiosit critique et esthtique et qui
+se rsout enfin dans une tude sereine de l'histoire et de la nature
+pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce dtachement du
+pote, dans cette indiffrence finale pour tout ce qui n'est pas un
+spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point lui en
+faire un reproche. Son ddain de la passion est sans doute chose aussi
+humaine que la passion la plus emporte. tre convaincu que toute
+motion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procde de l'ide de
+la beaut extrieure; regarder et traduire de prfrence les formes de
+la Nature inconsciente ou l'aspect matriel des moeurs et des
+civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur
+prtant le langage qu'elles ont d avoir et sans jamais y mettre, comme
+fait le pote tragique, une part de son coeur, si bien que leurs
+discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste
+tranger; considrer le monde comme un droulement de tableaux vivants;
+se dsintresser de ce qui peut tre dessous et en mme temps, ironie
+singulire, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqus par
+les diverses explications de ce dessous mystrieux; n'extraire de la
+nuance des phnomnes que la beaut qui rsulte du jeu des forces et
+de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout
+cela comme un dieu qui cela est gal et qui connat le nant du monde:
+savez-vous bien que cela n'est point dpourvu d'intrt, que l'effort en
+est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et
+qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments
+ternels et trs humains, ports l'un et l'autre au plus haut degr: le
+dsenchantement de la vie, et, seul remde durable, l'amour du beau, et
+du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la
+forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et
+qu'on reconnat indpendamment de tout jugement moral, sans avoir de
+haine ou d'amour pour ce qui en fait la matire, que ce soit la Nature
+ou les actions des hommes?
+
+Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir tre, dans l'art, le
+produit extrme d'une civilisation trs vieille et trs savante, comme
+est la ntre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes
+bouddhiques, grecques ou mdivales, que la posie de M. Leconte de
+Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anank, contre le mal
+universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la
+protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-tre aussi
+qu' y regarder de prs, rien n'gale le tragique rentr, l'amertume
+intrieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est
+oubli lorsqu'on atteint aux _templa serena_. Le mpris des motions
+vulgaires et le pessimisme spculatif donnent, je ne sais comment, un
+orgueil dlicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se
+rassure du reste: il n'empchera pas d'agir et de souffrir certains
+moments.--L'tat d'esprit o nous met la posie de M. Leconte de Lisle,
+une fois qu'on y est install, est pour longtemps, je crois, l'abri
+de la banalit, le domaine qu'elle exploite tant beaucoup moins puis
+que celui des passions et des affections humaines tant ressasses. De
+l, pour les initis, l'attrait puissant des _Pomes antiques_ et des
+_Pomes barbares_.
+
+C'est peut-tre un blasphme et je le dis tout bas;
+
+mais il est des heures o les _Harmonies_, les _Contemplations_ et les
+_Nuits_ ne nous satisfont plus, o l'on est infme au point de trouver
+que Lamartine fait _gnan-gnan_, que Hugo fait _boum-boum_, et que les
+cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se
+plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand
+Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop
+d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connatra pour un instant
+la vision sans souffrance et la srnit des Olympiens ou des Satans
+apaiss.
+
+
+
+
+JOS-MARIA DE HEREDIA[24]
+
+
+Une premire originalit de M. Jos-Maria de Heredia, c'est d'tre la
+fois presque indit et presque clbre.
+
+[Note 24: Le _Parnasse contemporain_, 1866, 1869, 1876
+(Lemerre).--_Revue des Deux Mondes_, 15 mai et 1er novembre
+1888.--_Vridique histoire de la conqute de la Nouvelle-Espagne_, par
+le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes
+(Lemerre).--Sonnets indits.]
+
+Au temps dj lointain o j'apprenais l'histoire de la littrature
+franaise sur les bancs du collge, un nom m'avait frapp parmi ceux des
+potes de la Pliade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le pote qui
+portait ce nom harmonieux et fleuri avait d tre quelque cavalier
+merveilleusement lgant et fier, et qu'il avait d crire des vers plus
+beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et
+d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses _Erreurs
+amoureuses_, ma dception fut grande: pourtant je continuai d'aimer
+Ponthus pour le noble esprit qui parat et l dans ses mchants vers
+et surtout pour la sonorit de son nom.
+
+Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. Jos-Maria de Heredia
+l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du
+public: un nom clatant et mystrieux. Mais croyez qu'il ne mnage pas
+ses lecteurs le mme mcompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses
+_Trophes_, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on
+reconnatra dans ses sonnets le suprme panouissement, sous la forme
+littraire, d'un sang hroque et aventureux. Et nous lui dirons tous
+avec Thophile Gautier:
+
+--Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et
+parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins
+hraldiques.
+
+
+I
+
+Ce qui distingue et ce qui honore les potes de la seconde gnration
+romantique et plus encore ceux de la troisime, ceux qu'on a appels les
+Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection
+absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l' peu prs, sans
+compter les innombrables solcismes; dans Victor Hugo, bien des
+redondances et des obscurits; dans Musset, bien des ngligences et
+parfois un trop grand mpris de la technique de son art. Ils avaient du
+gnie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherch une forme
+plus serre; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier,
+Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai
+matre des Parnassiens, le culte de la forme potique se fait plus
+attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur
+soi et qu'aprs s'tre pandu il se resserre pour exprimer en des
+oeuvres plus travailles et plus prcises ses sentiments essentiels,
+affins et dvelopps par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues
+trop gnrales est presque toujours sujette caution; mais, de mme que
+la posie un peu dbordante et confuse de la Renaissance paenne s'est
+comme pure et calme au XVIIe sicle ( partir de Malherbe), ne
+pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle
+aussi, un monde d'ides et de sentiments nouveaux, est arrive, dans la
+seconde moiti de ce sicle, la pleine conscience d'elle-mme et, plus
+rflchie, s'est prise d'une perfection plus troite? La diffrence,
+c'est que nos potes classiques l'ont videmment emport sur ceux de
+l'ge prcdent, au lieu que l'on peut douter encore que les potes
+issus du romantisme aient gal les trois grands initiateurs, Lamartine,
+Hugo et Musset. Mais enfin, considrer l'histoire de trs haut, nous
+avons dans les deux cas une posie neuve, sortie d'un grand mouvement
+d'ides, qui peu peu substitue l'inspiration un art plus conscient
+et moins spontan.
+
+C'est ainsi qu' la mlancolie diffuse des _Mditations_ succde la
+tristesse analytique de la _Vie intrieure_; l'amour selon Musset,
+l'amour selon Baudelaire; la mtaphysique rudimentaire de Victor Hugo,
+la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et
+c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se prcisant dans
+les _Pomes antiques_ et les _Pomes barbares_ et, puisque j'ai parler
+de lui, dans les sonnets de Jos-Maria de Heredia. On l'a souvent
+remarqu: la littrature a t prise, un peu aprs 1850, d'un grand
+dsir d'exactitude et de vrit, et les potes parnassiens obissaient,
+sans s'en douter, au mme sentiment que Dumas fils dans ses premires
+pices, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premires tudes
+critiques.
+
+Mais le souci de perfection et le besoin de beaut qui hantaient les
+Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute cole
+nouvelle est intransigeante), les conduire prfrer la posie
+impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui
+demande ses tableaux l'histoire et la lgende ou qui reproduit les
+symboles par lesquels l'humanit passe s'est reprsent l'univers.
+Cette posie est, en effet, la seule o la forme soit vraiment tout, o
+l'on soit sr, si on est sduit, de ne pas cder un autre attrait que
+celui des belles images voques par des mots harmonieux. Les rveries
+de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables,
+et Musset et Lamartine ne sont potes que pour les avoir exprimes de la
+faon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce
+qui, dans la beaut totale de quelques-uns de leurs vers, revient au
+sentiment et ce qui revient la forme. La valeur morale de certaines
+motions, la noblesse de certaines penses peuvent faire illusion: or ni
+la tendresse ni l'loquence ne sont proprement posie. Pour Dieu! que le
+pote se garde d'tre trop touchant ou de faire paratre un trop bon
+coeur! car cela est la porte de tout le monde et je me demanderai si
+c'est la beaut de ses vers que je suis sensible, ou la beaut de
+son me. C'est donc par un excs de loyaut et de dlicatesse artistique
+que les Parnassiens se dclaraient impassibles, ne voulaient exprimer
+que la beaut des contours et des couleurs ou les rves et les
+sentiments des hommes disparus. Et ce scrupule de potes
+irrprochables se mlait naturellement un orgueil aristocratique, la
+fiert et peut-tre aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la
+langue des dieux aucune motion vulgaire, de se confiner dans des
+impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles la foule.
+
+
+II
+
+Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de
+Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que
+presque tous taient profondment tristes, le sentiment que M.
+Jos-Maria de Heredia exprimait de prfrence, c'tait je ne sais quelle
+joie hroque de vivre par l'imagination travers la nature et
+l'histoire magnifies et glorifies. En cela il se rencontrait avec M.
+Thodore de Banville; mais ce qui peut-tre le distinguait entre tous,
+c'tait la recherche de l'extrme prcision dans l'extrme splendeur. Il
+joignait l'ivresse des sons et des couleurs le got d'une forme dont
+la brivet, l'exactitude et la plnitude rappelassent en quelque faon
+nos crivains classiques. Il rvait d'enfermer un monde d'images dans un
+petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes
+d'un dieu dans de petites coupes bien ciseles. Ds lors la forme du
+sonnet, qui exige la sobrit et commande presque la perfection, qui n'a
+pas le droit d'tre plus ou moins bon, mais qui doit tre superbe ou
+exquis sous peine de n'tre pas, s'imposait M. Jos-Maria de Heredia.
+Et, en effet, il n'a gure crit que des sonnets, et il est assurment,
+avec le pote des _preuves_ et dans un genre trs diffrent, le premier
+de nos sonnettistes.
+
+Ce tour d'imagination hroque et ce besoin d'exactitude et de clart
+s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'ducation de M.
+de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont
+la vie a t comme un rve sublime. Il a parmi ses anctres un des
+compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est
+passe Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit
+au monde: une enfance nue, libre et rveuse, pareille celle de Paul et
+Virginie. Et plus tard c'est la Havane, dans la cour de l'cole de
+droit et de thologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait
+ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il
+tient apparemment de ses origines espagnoles et croles la
+grandiloquence de ses vers, la grandesse de ses sentiments et
+l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les
+veines, et il est permis de croire que c'est par l que lui sont venues
+ses bonnes habitudes classiques, son got de l'ordre et de la clart. Il
+a d'ailleurs fait ses tudes dans un vieux collge de prtres qui
+taient d'excellents humanistes l'ancienne mode, et il a t, par
+surcrot, lve de l'cole des chartes. Ainsi la sublimit d'imagination
+du descendant des grands aventuriers, contrle et contenue par le
+lettr et par l'rudit, a clat avec une vhmence plus travaille et
+plus sre. Il en est rsult des sonnets si pleins qu'ils valent
+vraiment de longs pomes, et si sonores que la voix humaine ne suffit
+plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.
+
+
+III
+
+Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais
+qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des
+combinaisons savantes, subtiles, compliques, avec des artifices et des
+dessous qu'on ne souponne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une
+longue prparation, et que le pote a vcu des mois dans le pays, dans
+le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux
+tercets ressuscitent. Chacun d'eux rsume la fois beaucoup de science
+et beaucoup de rve. Tel sonnet renferme toute la beaut d'un mythe,
+tout l'esprit d'une poque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le
+Japon vu par l'extrieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans
+ce _quadro_ divertissant:
+
+ LE SAMOURA.
+
+ D'un doigt distrait frlant la sonore bva,
+ travers les bambous tresss en fine latte,
+ Elle a vu, sur la plage blouissante et plate,
+ S'avancer le vainqueur que son amour rva.
+
+ C'est lui; sabres au flanc, l'ventail haut, il va.
+ La cordelire rouge et le gland carlate
+ Coupent l'armure sombre, et sur l'paule clate
+ Le blason de Hizen et de Tokungawa.
+
+ Ce beau guerrier vtu de lames et de plaques,
+ Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.
+ Semble un crustac noir, gigantesque et vermeil.
+
+ Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque
+ Et son pas plus htif fait reluire au soleil
+ Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.
+
+Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des
+_Conqurants_ n'est-il pas large comme une pope, et n'veille-t-il pas
+une vision complte de la plus grande aventure des temps modernes?
+
+ Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
+ Fatigus de porter leurs misres hautaines,
+ De Palas de Moguer, routiers et capitaines
+ Partaient ivres d'un rve hroque et brutal.
+
+ Ils allaient conqurir le fabuleux mtal
+ Que Cipango mrit dans ses mines lointaines,
+ Et les vents alizs inclinaient leurs antennes
+ Aux bords mystrieux du monde occidental.
+
+ Chaque soir esprant des lendemains piques,
+ L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
+ Enchantait leur sommeil d'un mirage dor;
+
+ Ou, penchs l'avant des blanches caravelles,
+ Ils regardaient monter dans un ciel ignor
+ Du fond de l'Ocan des toiles nouvelles.
+
+Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a t choisi ni plac
+au hasard. M. de Heredia possde, un plus haut degr peut-tre
+qu'aucun autre pote, le don de saisir, entre les images, les ides, les
+sentiments--et le son des mots, la musique des syllabes, de mystrieuses
+et sres harmonies. Pour lui, videmment, chaque sonnet a ses rimes
+ncessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de
+trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du _Vieil orfvre_:
+
+ Mieux qu'aucun matre inscrit au livre de matrise,
+ Qu'il ait nom Ruyz, Arph, Ximeniz, Becerril,
+ J'ai serti le rubis, la perle et le bryl,
+ Tordu l'anse d'un vase et martel sa frise.
+
+ Dans l'argent, sur l'mail o le paillon s'irise,
+ J'ai peint et j'ai sculpt, mettant l'me en pril,
+ Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,
+ honte! Bacchus ivre ou Dana surprise.
+
+ J'ai de plus d'un estoc damasquin le fer
+ Et, dans le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer,
+ Aventur ma part de l'ternelle Vie.
+
+ Aussi, voyant mon ge incliner vers le soir,
+ Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Sgovie,
+ Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
+
+Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le
+pome, d'autres rimes celles-l? Notez d'abord que plusieurs des mots
+qui sont la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfvre
+et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte,
+en re ou en ale si vous voulez, n'et pas convenu ici, et que l'i
+devait dominer la fin des vers, voyelle aigu comme l'pe menue et
+fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en _rie_ (_pierrerie_,
+_fleurie_, _orfvrerie_) n'et point t malsante; mais qui ne voit que
+la sifflante adoucie qui se joint la voyelle affile (_frise_,
+_irise_) fait rver de ciselure, de pointe glissant sur un mtal!
+Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement
+pour les rimes, mais pour tout l'intrieur du vers: peut-tre ne
+dmlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrte du
+sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.
+
+
+IV
+
+Les sonnets et pomes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a
+gure plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en
+quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques
+paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout
+l'heure, ou encore cet admirable _Rcif de corail_ que je ne puis me
+tenir de citer:
+
+ Le soleil, sous la mer, mystrieuse aurore,
+ claire la fort des coraux abyssins
+ Qui mle, aux profondeurs de ses tides bassins,
+ La bte panouie et la vivante flore.
+
+ Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
+ Mousse, algue chevelue, anmones, oursins,
+ Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
+ Le fond vermicul du ple madrpore.
+
+ De sa splendide caille teignant les maux,
+ Un grand poisson navigue travers les rameaux.
+ Dans l'ombre transparente indolemment il rde.
+
+ Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,
+ Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,
+ Courir un frisson d'or, de nacre et d'meraude.
+
+Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien
+significatif, o se trahit d'une faon singulire le tour d'imagination
+propre M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent ce
+pote rudit et gentilhomme qu' travers des souvenirs de mythologie, de
+chevalerie et d'aventures hroques. Si bien qu'un jour, non content de
+diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonne. Le sonnet que voici
+est proprement un paysage mtorologico-hraldique. Il est intitul:
+_Blason cleste_.
+
+ J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour mail,
+ Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
+ l'Occident, o l'oeil s'blouit les suivre,
+ Peindre d'un grand blason le cleste vitrail.
+
+ Pour cimier, pour support, l'hraldique btail,
+ Licorne, lopard, alrion ou guivre,
+ Monstres, gants captifs qu'un coup de vent dlivre,
+ Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.
+
+ Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats tranges
+ que les noirs Sraphins livrrent aux Archanges,
+ Cet cu fut gagn par un baron du ciel.
+
+ Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
+ Il porte en bon crois, qu'il soit George ou Michel,
+ Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.
+
+Le deuxime groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie,
+ce sont les forces naturelles personnifies, et c'est aussi, par
+consquent, l'humanit difie. Vous trouverez dans les apothoses de M.
+de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous
+rappelez-vous le dernier sonnet de _Perse et Andromde_, quand les deux
+amants, lancs par les espaces, voient dj luire les constellations o
+ils vont se fondre?
+
+ D'un vol silencieux, le grand cheval ail,
+ Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,
+ Les emporte dans un frmissement de plume
+ travers la nuit bleue et l'ther toil.
+
+ Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagell;
+ Puis le dsert, l'Asie et le Liban qui fume;
+ Et voici qu'apparat, toute blanche d'cume,
+ La mer mystrieuse o vint sombrer Hell.
+
+ Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,
+ Les ailes qui, volant d'toiles en toiles,
+ Aux amants enivrs font un tide berceau;
+
+ Tandis que, l'oeil au ciel et s'treignant dans l'ombre,
+ Ils voient, tincelant du Blier au Verseau,
+ Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.
+
+La troisime srie est celle des sonnets et des pomes inspirs par la
+prodigieuse histoire des conqurants de l'Amrique. Posie tout proche
+des sonnets mythologiques, car elle clbre l'oeuvre la plus
+extraordinaire qu'aient accomplie les hommes travers les ges, une
+aventure o ils se sont vraiment montrs pareils des dieux,
+puisqu'ils ont agrandi une plante et cr en quelque sorte un autre
+monde. Le grand lan hroque, l'entre dans l'inconnu, l'tranget,
+l'normit du drame et l'blouissement des dcors, tout cela devait
+sduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout
+parce qu'ils diffrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse
+notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il
+leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui
+quelque chose de leur me. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait,
+il l'a rv.
+
+C'est pourquoi il a si bien traduit la _Vridique histoire de la
+conqute de la Nouvelle-Espagne_, par le capitaine Bernal Diaz del
+Castillo, l'un des conqurants, et y a mis une prface qui est un trs
+beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'merveillement du
+vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacr ces grands
+aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus
+longue pice qu'il ait crite: les _Conqurants de l'or_, sorte de
+chronique fortement versifie et miraculeusement rime et qui, sans
+sortir du ton d'un rcit trs simple et sans ornements, coupe
+seulement, et l, de paysages clatants et courts, prend des
+proportions d'pope. coutez cette fin, o l'image devient symbole:
+
+ Cependant les soldats restaient silencieux,
+ blouis par la pompe imposante des cieux.
+
+ Car derrire eux, vers l'ouest, o sans fin se droule
+ Sur des sables lointains la Pacifique houle,
+ Dans une brume d'or et de pourpre, linceul
+ Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aeul
+ De celui qui rgnait sur ces tentes sans nombre.
+ En face, la sierra se dressait haute et sombre.
+ Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,
+ D'un seul coup, la montagne entire flamboya
+ De la base au sommet, et les ombres des Andes,
+ Gagnant Caxamalca, s'allongrent plus grandes...
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voil
+ Que le dernier sommet des pics tincela,
+ Puis s'teignit.
+
+ Alors, formidable, enflamme
+ D'un haut pressentiment, tout entire, l'arme,
+ Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
+ Salua d'un grand cri la chute du Soleil.
+
+ ce groupe de pomes se rattachent encore les tierces rimes, plus
+espagnoles que le _Romancero_, qu'on a pu lire dernirement dans la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+Une telle posie est bien la plus fire, la plus hautaine et, si je puis
+dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible,
+quoi qu'on ait prtendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une me
+tendue jouir superbement de toute la beaut parse dans le monde et
+dans l'histoire et de toutes les oeuvres o l'humanit a le plus
+joyeusement panch son gnie. Elle implique une curiosit sympathique
+et passionne. Elle contient un mpris du mdiocre, un _Odi profanum
+vulgus_ dont le sentiment peut tre une trs grande jouissance. Et il y
+a bien du courage, au fond, dans cette allgresse d'artiste trompant la
+vie par l'adoration du beau. Et mme ces sonnets rutilants et durs comme
+du mtal ne vont pas tous sans larmes secrtes. Quelques-uns font songer
+ ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils
+clbrent de belles choses, ces belles choses sont passes, et de l
+une mlancolie. Considr du point de vue de M. de Heredia et par ses
+surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y
+croule, tout y fuit d'une fuite ternelle. M. de Heredia a senti plus
+d'une fois la tristesse des splendeurs teintes et la dsolation des
+ruines. Ces tableaux o se plat son rve enchant, il les voque
+souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne
+sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet _Sur un marbre bris_, o la
+bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue
+clope:
+
+La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...
+
+Lisez les sonnets pigraphiques: le _Dieu Htre, Nymphis Augustis
+sacrum_, le _Voeu_. Comme ce sonnet de l'_Exile_ est touchant, encore
+qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une
+femme et surtout parce qu'il a t compos sur une ruine, une pierre
+mutile o se dchiffre une moiti d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO...
+SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'o
+rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le pass:
+
+ Dans ce vallon sauvage o Csar t'exila,
+ Sur la roche moussue, au chemin d'Ardige,
+ Penchant ton front qu'argente une prcoce neige,
+ Chaque soir, pas lents, tu viens t'accouder l.
+
+ Tu revois ta jeunesse et ta chre villa
+ Et le Flamine rouge avec son blanc cortge.
+ Et lorsque le regret du sol latin t'assige,
+ Tu regardes le ciel, triste Sabinula...
+
+
+V
+
+M. Jos-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier
+en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son
+respect de la forme quelque chose de la dlicatesse de conscience et du
+point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un
+ne va jamais sans l'autre) un excellent pote, quoique un peu trop
+retranch dans sa vision d'un univers dcoratif. Sa posie, qui n'a pas
+l'tendue de celle de son matre Leconte de Lisle, en a l'intensit avec
+quelque chose de fier et de triomphant qui est bien lui. Il est, ds
+maintenant, le sonnettiste par excellence du Parnasse contemporain. Je
+ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant
+de s'endormir, des catalogues d'pes, d'armures et de meubles anciens,
+rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue o
+rve Sabinula.
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+
+On dit qu'il n'y a plus d'hommes de gnie dans ce dernier tiers du
+sicle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il
+se peut bien que le temps des gnies soit pass. Mais en
+revanche--est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop
+forte?--il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intressants et
+singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils
+ont derrire eux toute une littrature accumule; parce que, mme
+ignorants, ils savent nanmoins ou devinent beaucoup de choses et se
+trouvent tout forms pour aller trs bien dans la sensation violente et
+raffine; parce que, tout ayant t dit (et voil deux cents ans que
+cela mme a t dit), ils donnent naturellement dans l'os, le bizarre
+et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-mme sur un pass trop
+riche, comme ces fleurs tranges qui poussent mieux dans un humus
+compos d'innombrables dbris de vgtaux morts.
+
+Si donc il n'y a plus gure de gnies souverains, il y a des cas
+particuliers. Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M.
+Armand Silvestre, hirophante dans ses vers, commis voyageur et des plus
+mal levs dans sa prose.
+
+
+I
+
+Les lecteurs du _Gil Blas_, qui se dlectent deux ou trois fois par
+semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant
+Laripte, ont-ils lu les _Renaissances_, les _Paysages mtaphysiques_,
+et les _Ailes d'or_, et souponnent-ils que M. Silvestre a t l'un des
+plus lyriques, des plus envols, des plus mystiques et des mieux
+sonnants parmi les lvites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis
+chez cet tonnant fumiste de table d'hte, chez ce grand et gros garon
+taill en Hercule qui courait, il y a quelques annes, la foire au pain
+d'pice, relevant le caleon des lutteurs (c'est le gant de ces
+gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes gantes visites
+par l'empereur d'Autriche,--se doutent-ils qu'il y a peut-tre encore
+chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?
+
+Le pote, pm aux pieds de sa matresse--non toujours ses pieds, pour
+dire vrai,--chante son chant extatique et lamentable. Rosa est
+magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de
+la beaut des formes; mais il aspire quelque chose par del. Hlas!
+cette beaut parfaite n'a point d'me, et c'est l'me aussi qu'il
+voudrait treindre... En attendant, le Dsir du pote adore genoux la
+Beaut de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripte? Tout cela
+trs large, trs sonore, trs harmonieux, trs vague, avec des
+ressouvenirs du panthisme indien, de l'art grec et de l'idalisme de
+Platon, et et l, parmi l'enchantement des nobles et vastes images,
+le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle _Sonnets paens_,
+et c'est assurment une des plus belles sries qu'ait produites le
+Parnasse contemporain.
+
+Puis le pote soupire des _Vers pour tre chants_, des romances o il y
+a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mres
+du temps de Louis-Philippe. Mais-- puissance de la baguette magique que
+tes fes ont coutume de prter aux potes! puissance du seul enlacement
+des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!--elles sont
+adorables, ces romances o il n'y a rien que des rossignols, des lis,
+beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles,
+l'aube, le crpuscule, l'automne et le printemps et, mle toute la
+nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la
+femme aime. Et c'est l prcisment la secrte et pntrante
+originalit de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces
+rimes caressantes: elles font couler jusqu' l'me l'ivresse des
+couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle,
+toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une
+fois, la musique a su ajouter la posie au lieu de l'effacer par des
+sensations moins dfinies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne
+sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mlodies de
+Massenet nous ont peut-tre encore mieux fait sentir tout ce que
+reclent d'enchantement ces vagues et dlicieuses romances, que je
+voudrais appeler des romances panthistiques.
+
+Ensuite le pote dit la _Vie des morts_, leur me parse dans les
+arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux,
+dans les nuages qui sont leur pense inquite, dans les astres o
+flambent leurs anciennes passions, dans la mer, temple obscur des
+mtamorphoses, dans les parfums, dans le chant nocturne des voix
+terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. Ce
+que m'a pris le rve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que
+j'ai dit tout bas la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,
+
+Ma chair ne saurait plus l'entraner au tombeau.
+
+Et, aprs ces sonnets vaguement platoniciens, le pote chante les
+_Vestales_, la beaut chaste, la fleur spirituelle dont il veut boire,
+aprs la mort, les longs parfums. Il rve, il adore, il ptrarquise...
+
+Et puis... et puis c'est toujours la mme chose: vague panthisme, vague
+souffrance, vague dsespoir, vague ivresse, vague rverie, vague
+chastet, dsir quelquefois vague et plus souvent prcis, vagues images,
+amples, indfinies, forme harmonieuse, mots sonores--quelquefois jargon
+sublime. De pense dans tout cela, autant dire point. Le panthisme de
+M. Silvestre n'a pas tout fait la rigueur de celui de Spinosa, et son
+idalisme ignore profondment la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une
+rverie magnifique et pandue.
+
+Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes clatantes et
+indtermines, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques
+Moulinot?) aux images lamartiniennes.
+
+ Ton souffle gal et pur fait comme un bruit de rames:
+ C'est ton rve qui fuit vers des bords enchants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Je veux ceindre humblement, de mes bras prosterns,
+ Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
+ Et pareils deux lis jusqu'au sol inclins.
+
+(Remarquez-vous que bras prosterns et frileux comme la neige sont
+des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser
+non plus la comparaison des lis renverss, et qu'avec tout cela--ou j'ai
+la berlue--ces trois vers sont trs beaux?)
+
+ On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Les charnelles senteurs des verdures marines
+ Suivent le long des flots le spectre de Vnus!
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Les volupts du soir montent des horizons.
+
+ Dans le recueillement des longs soirs parfums,
+ l'heure o, scintillant comme un pleur sous des voiles,
+ La tristesse des nuits monte aux yeux des toiles...
+
+Je crois bien que, si l'on cherchait o est dcidment l'originalit de
+M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des
+images, presque toutes empruntes aux grands phnomnes naturels, qu'il
+faudrait la voir. Panthistes ou no-grecs, bien d'autres potes l'ont
+t de nos jours; mais nul peut-tre n'a eu au mme degr cette uniforme
+et tour tour admirable et insupportable sublimit d'imagination.
+
+Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis
+sr que Chicago est autrement vivant que Rome.--Eh bien, moi, je ne
+connais pas les _Vdas_; mais je suis presque sr que la posie de M.
+Silvestre ressemble parfois celle de _Vdas_, et je suis fort tent de
+croire que ses vers sont peut-tre, dans notre littrature, ce qui se
+rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, blouissant, vite ennuyeux,
+dbordant d'images toujours les mmes, o tout l'univers vit d'une vie
+norme et confuse, o chaque mtaphore, dmesure, est toute prte
+devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripte:
+
+ Comme au front monstrueux d'une bte gante,
+ Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
+ Les Astres, dans la nue impassible et bante
+ Versent leurs rayons d'or pareils des regards,
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Et la Terre, oeil aussi, brlant et sans paupire,
+ Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
+ Que droule le flux ternel de la mer,
+ Larme immense pendue son orbe de pierre.
+
+Et dans les Paysages mtaphysiques:
+
+ Le bleu du ciel plit. Comme un cygne mergeant
+ D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,
+ Secoue l'horizon les blancheurs de sa plume
+ Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...
+
+Et plus loin:
+
+ Luisante l'horizon comme une lame nue,
+ Sur le soleil tomb la mer en se fermant
+ De son sang lumineux clabousse la nue
+ O des gouttes de feu perlent confusment...
+
+Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu dcapit, et bien
+d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre
+avait ces visions, est-ce qu'il n'tait pas, spontanment ou par
+artifice, dans un tat d'esprit aussi approchant que possible de celui
+des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue
+incomplte les phnomnes de la nature, ils craient sans effort des
+mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare
+ Valmiki l'auteur des _Contes grassouillets_, je ne saurais parler bien
+srieusement.
+
+
+II
+
+C'est pourtant avec le plus grand srieux que la bonne femme Sand
+crivait propos des _Sonnets paens_:
+
+ C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est--dire
+ l'enivrement de la matire chez un spiritualiste quand mme, qu'on
+ pourrait appeler le spiritualiste malgr lui; car, en treignant
+ cette beaut physique qu'il idoltre, le pote crie et pleure. Il
+ l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il
+ donc? De n'avoir pas d'me. Ceci est trs curieux et continue, sans
+ la faire dchoir, la thse cache sous le prtendu scepticisme de
+ Byron, de Musset et des grands romantiques de notre sicle, etc.
+
+Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Llia; mais enfin elle
+admire son filleul. Hlas! qu'aurait-elle pens si elle avait pu lire
+les _Mesaventures du commandant Laripte?_
+
+Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il chang
+
+Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-tre point un
+si grand mystre, Mphistophls, qui Faust fait des phrases, lui
+rpond tranquillement:
+
+ Un plaisir surnaturel! S'tendre la nuit sur les montagnes humides
+ de rose, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une
+ sorte de divinit, pntrer par la pense jusqu' la moelle de la
+ terre, repasser en son sein les six jours de la cration, s'pandre
+ avec dlices dans le Grand Tout, dpouiller entirement tout ce
+ qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (_avec un
+ geste_) je n'ose dire comment.
+
+Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le pote des _Vestales_
+s'est mis conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de
+Rosa la prtresse s'est tourn vers Rosa la Rosse; et les paysages
+o il se plat n'ont plus rien de mtaphysique. Et l'historiette
+grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.
+
+Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, la
+promenade, sur le passage des femmes, et que l il trouvait un plaisir
+obscur, mais trs vif, mettre bas ses chausses. Ce que je montrais,
+ajoute-t-il, ce n'tait pas le ct honteux, c'tait le ct ridicule.
+C'est ce dernier ct qu'tale M. Armand Silvestre avec une complaisance
+jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire o
+il s'est dlicieusement confin. L'ampleur charnue de l'ordinaire
+interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molire, les
+bruits malsants qui, d'aprs Flaubert, faisaient plir les pontifes
+d'gypte, inspirent M. Silvestre des gaiets hebdomadaires et bien
+surprenantes. Ce rveur est amoureux d'une autre lune que les
+romantiques. Ce pote lyrique n'a pas accoutum de parler des
+visages.
+
+D'autres conteurs nous font des rcits lgers, voluptueux, lubriques,
+et parcourent avec agrment tous les degrs de l'impudeur. Les rcits de
+M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est l sa marque.
+
+Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le
+diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de
+quatre ou cinq qui soient franchement drles. Les choses dont il est
+question l dedans tant assez plaisantes par elles-mmes pour ceux qui
+les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou
+trois de ses procds, qui sont gros et d'un emploi facile.
+
+Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appel un amiral Le
+Kelpudubec et un diplomate grec Fpipimongropoulo, c'est bien quelque
+chose. Puis l'auteur, dans chaque rcit, proclame avec tant
+d'insistance, de conviction et un tel luxe d'pithtes plantureuses son
+got pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne
+amusant la longue. Enfin, il se plat souvent exprimer des choses
+banales ou grossires sous une forme ultra-lyrique ou mler le style
+du Parnasse celui des estaminets, et de l des contrastes d'un effet
+sr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrme discrtion:
+
+ ...Ce qu'il a pass de doigts frais et blancs aux ongles roses dans
+ l'bne aujourd'hui travers de fils d'argent de ma chevelure n'est
+ comparable qu'au nombre des toiles. J'ai t littralement
+ grignot de caresses. Mais de toutes les belles qui dvorrent
+ ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lvres, ce fut
+ certainement Hlose qui tmoigna le plus d'apptit. Je ne sais
+ encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beaut des
+ emportements de son amour. Oui, mes enfants, Hlose de
+ Saint-Ptulant m'adora et me le prouva d'une faon farouche.
+ C'tait une superbe personne qui avait une demi-tte de plus que
+ moi, des chairs la Rubens, une crinire fauve comme celle des
+ lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.
+
+Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les
+plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'goutier, dont je
+ne donnerai point de spcimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers,
+c'est toujours la mme chose. J'ai rencontr des gens que cela n'amusait
+pas normment. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune
+espce de prtention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrter plus longtemps
+sur cette partie de son oeuvre.
+
+
+III
+
+Mais il est intressant de chercher comment le pote raffin des
+_Renaissances_ a pu crire tant d'histoires faites pour divertir
+Panurge, et comment des ouvrages si absolument diffrents sont partis de
+la mme main.
+
+ Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes
+ grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruits qui
+ drident les plus svres. Je sais bien que d'aucuns me blment de
+ cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes pomes et
+ concluant de ce contraste que je ne suis sincre ni en prose ni en
+ vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.
+
+Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.
+Silvestre ne jout un rle que dans l'un des deux cas; et, comme il est
+visible que ses incongruits l'amusent le premier, c'est donc en
+crivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait
+moqu de nous? On a peine le croire: il n'aurait pas montr un got si
+prolong, si persistant, pour un rle si peu lucratif. Car remarquez
+que, maintenant encore, tout en nous contant les msaventures de
+Laripte, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure mme
+par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, aprs
+avoir dment empt ses clients, d'enfiler potiquement des perles
+leur nez (_ante porcos_).
+
+D'ailleurs bon nombre d'crivains prsenteraient un cas analogue au
+sien. Sans parler de Rabelais, charme de la canaille et mets des
+dlicats, Marot, Rgnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien
+d'autres! ont crit des obscnits et traduit les psaumes de David. Je
+sais que pour quelques-uns de ces honntes gens la chose s'explique
+naturellement: c'est la fin, aprs la conversion, qui au bon vieux
+temps ne manquait gure, qu'ils se sont aviss de rimer des vers
+difiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont men de
+front les deux genres. Faut-il voir l quelque chose d'inexplicable? H!
+non, mme en supposant qu'ils aient t aussi sincres dans la pit que
+dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux cela? Nous ne sommes pas les
+mmes toutes les heures, et je sens deux hommes en moi.
+
+Le cas de M. Silvestre semble premire vue plus extraordinaire et est,
+en ralit, encore plus simple. Sans doute, la distance parat plus
+grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_
+ou la _Pince sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses pigrammes.
+Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent videmment pas la mme
+inspiration que les pigrammes et que celles-ci ne mnent point
+naturellement ceux-l, on peut affirmer, au contraire, que les vers
+lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme
+deux courants de mme origine et que, par exemple, la grossire
+sensualit des _Contes grassouillets_ tait dj contenue dans la
+sensualit raffine des _Sonnets paens_.
+
+Les contes et les sonnets, c'est, _ des moments diffrents_, la
+manifestation du mme sentiment originel le sentiment de la beaut
+gntique, c'est--dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les
+formes pour amener les hommes ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient
+ ce sentiment et s'y renferme, il crit les _Mariages de Jacques_.
+Mais, aprs avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de
+sexuel, on les aime bientt pour elles-mmes; l'attrait gntique
+succde le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est
+en soi ni masculin ni fminin; et la sensation primitive appelle alors
+et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'ides
+et de sentiments trs nobles, trs doux et trs purs. Ce qui, dans le
+premier moment, n'est qu'instinct brutal, est posie son dernier
+terme, et cette posie peut tre si haute qu'elle fasse oublier
+absolument ses humbles origines. Le pote des _Renaissances_, c'est un
+satyre qui a rv; et le conteur des _Contes_, c'est un pote qui n'en
+est qu'au commencement de son rve--oh! tout au commencement. Il faut
+ajouter, du reste, que parfois, dans les pomes les plus extasis, sous
+la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit
+et l, et, comme chez Hugo crve l'azur.
+
+Reste une question. On comprend que le pote des _Ailes d'or_ ait pu
+crire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en dlire?
+Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans
+la ralit sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble
+bnficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la
+rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misrable corps, si elles
+peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et
+l'aise qu'elles apportent, par l'ide de joyeuse vie animale qu'elles
+veillent dans l'esprit, et sont en mme temps comiques par le dmenti
+perptuel qu'elles opposent l'orgueil de l'homme, sa prtention de
+faire l'ange. Il y a l une source intarissable de gaiet grossire. Il
+est seulement singulier qu'un artiste aussi recherch s'y complaise ce
+point.
+
+Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux dcadent? Je le
+souponne maintenant d'tre un primitif. Nous avons remarqu que le
+spectacle des phnomnes naturels lui suggrait les mmes images amples
+et vagues qu'aux potes d'il y a trois mille ans: et voil maintenant
+que ses facties sont aussi celles des primitifs et qu'il se dlecte
+comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses
+fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crpitus
+dans la _Tentation de saint Antoine_:
+
+ Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rases,
+ qu'on se rgalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le
+ bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans
+ souci du voisin, personne alors ne se gnait. Les nourritures
+ solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la
+ campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'tais joyeux.
+ Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise cause de moi, le convive
+ exhalait toute sa gaiet par les ouvertures de son corps... Mais
+ prsent je suis confin dans la populace, et l'on se rcrie, mme
+ mon nom...
+
+M. Armand Silvestre a copieusement veng le pauvre dieu Crpitus, et je
+ne m'en tonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa posie
+savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs
+gaiets et se gaudisse des mmes objets.
+
+Ai-je vraiment expliqu le cas de M. Silvestre? J'ai tch au moins de
+le dfinir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui clate dans
+ses posies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalit
+d'avoir fait vibrer les deux cordes extrmes de la Lyre, la corde
+d'argent et la corde de boyau... (l'pithte est dans Rabelais); et son
+oeuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la
+pense de Pascal sur l'homme ange et bte.
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE[25]
+
+
+Est-il possible que j'aie failli reprocher M. Weiss d'tre un critique
+ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mtre
+invariable pour mesurer les oeuvres de l'esprit? Une des penses
+favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance
+certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les
+intelligences, et que l'esprit et son objet sont emports l'un et
+l'autre d'un branle perptuel. Changeants, nous contemplons un monde qui
+change. Et mme quand l'objet observ est pour toujours arrt dans ses
+formes, il suffit que l'esprit o il se reflte soit muable et divers
+pour qu'il nous soit impossible de rpondre d'autre chose que de notre
+impression du moment.
+
+[Note 25: _Pomes dors_; les _Noces corinthiennes_; les _Dsirs de
+Jean Servien_, chez Lemerre.
+
+_Jocaste_ et le _Chat maigre_; le _Crime de Sylvestre Bonnard_; le
+_Livre de mon ami_ chez Calmann Lvy.]
+
+Comment donc la critique littraire pourrait-elle se constituer en
+doctrine? Les oeuvres dfilent devant le miroir de notre esprit; mais,
+comme le dfil est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et,
+quand par hasard la mme [oeuvre] revient, elle n'y projette plus la
+mme image.
+
+Chacun en peut faire l'exprience sur soi. J'ai ador Corneille et j'ai,
+peut s'en faut, mpris Racine: j'adore Racine l'heure qu'il est et
+Corneille m'est peu prs indiffrent. Les transports o me jetaient
+les vers de Musset, voil que je ne les retrouve plus. J'ai vcu les
+oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la ferie de Victor
+Hugo, et je sens aujourd'hui l'me de Victor Hugo presque trangre la
+mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer quinze
+ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche tre sincre,
+n'exprimer que ce que j'ai prouv rellement, je suis pouvant de voir
+combien mes impressions s'accordent peu, sur de trs grands crivains,
+avec les jugements traditionnels, et j'hsite dire toute ma pense.
+
+C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue,
+artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-tre, ou plutt de
+ce que des matres vnrables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est
+d'ailleurs que par cette docilit et cette entente qu'un corps de
+jugements littraires peut se former et subsister. Certains esprits ont
+assez de force et d'assurance pour tablir ces longues suites de
+jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-l
+sont, par volont ou par nature, des miroirs moins changeants que les
+autres et, si l'on veut, moins inventifs, o les mmes oeuvres se
+refltent toujours peu prs de la mme faon. Mais on voit aisment
+que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer toutes les
+intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des prfrences
+personnelles immobilises.
+
+On juge bon ce qu'on aime, voil tout (je ne parle pas ici de ceux qui
+croient aimer ce qu'on leur a dit tre bon); seulement les uns aiment
+toujours les mmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes,
+les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en
+prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que
+soient ses prtentions, ne va jamais qu' dfinir l'impression que fait
+sur nous, un moment donn, telle oeuvre d'art o l'crivain a lui-mme
+not l'impression qu'il recevait du monde une certaine heure.
+
+Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanit, aimons
+les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et
+des doctrines et en convenant avec nous-mmes que notre impression
+d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'oeuvre
+reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au
+contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-tre pas
+immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il
+m'exprime tout entier et me rvle moi-mme plus intelligent que je ne
+pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquitude? Les
+hommes de gnie ne sont jamais tout fait conscients d'eux-mmes et de
+leur oeuvre; ils ont presque toujours des navets, des ignorances, des
+ridicules; ils ont une facilit, une spontanit grossire; ils ne
+savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprs.
+Surtout en ce temps de rflexion et de conscience croissante, il y a,
+ct des hommes de gnie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas,
+qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants,
+se trouvent tre en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont
+une science et une sagesse plus compltes, une conception plus raffine
+de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre crit par un de ces
+hommes, quelle joie! Je sens son oeuvre toute pleine de tout ce qui l'a
+prcde; j'y dcouvre, avec les traits qui constituent son caractre et
+son temprament particulier, le dernier tat d'esprit, le plus rcent
+tat de conscience o l'humanit soit parvenue. Bien qu'il me soit
+suprieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied
+avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'tais capable de
+l'prouver de moi-mme quelque jour.
+
+Des crivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent
+ce plaisir; et c'est en relisant le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et le
+_Livre de mon ami_ que me sont venues ces rflexions--que je donne pour
+ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'tre et je sens trs
+bien tout ce que j'y nglige.
+
+
+I
+
+Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature
+a videmment accorde avec plus de libralit quelques crivains de
+notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une
+des rsultantes les plus riches de tout le travail intellectuel de ce
+sicle, et que les plus rcentes curiosits et les sentiments les plus
+rares d'un ge de science et d'inquite sympathie sont entrs dans la
+composition de son talent littraire. Comment cette intelligence s'est
+forme et successivement enrichie, ses livres mme nous l'apprennent.
+
+Il est n, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou
+du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands
+d'estampes et de bric--brac. Enfant prcoce, nerveux, chtif,
+caressant,
+
+Dj surpris de vivre et de regarder vivre,
+
+de bonne heure il a aim les images, et les livres avant de les avoir
+ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes,
+leurs couleurs et en jouir; et il a su goter les vieilles choses et
+s'intresser au pass. Ce petit enfant tait dj bien le fils du sicle
+de l'histoire et de l'rudition.
+
+Que l'on s'en rapporte aux _Dsirs de Jean Servien_ ou au _Livre de mon
+ami_, que le pre de ce petit enfant ait t relieur ou mdecin, c'tait
+un homme candide, srieux et de caractre mditatif; sa mre tait
+douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus
+tard de cette double influence.
+
+Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanits,
+l'ancienne mode. Il a navement frmi d'admiration en expliquant Homre
+et les tragiques grecs, il a vcu de la vie des anciens, il a senti la
+beaut antique, il a connu la magie des mots, il a aim des phrases pour
+l'harmonie des sons enchans et pour les visions qu'elles voquaient en
+lui.
+
+Et c'est dans une cole ecclsiastique qu'il a pass son enfance, ce qui
+est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de pit y
+font l'me plus douce et plus tendre; la puret a plus de chance de s'y
+conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de
+quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure
+capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus
+quitable et plus intelligent.
+
+Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'crivains et
+d'artistes dans notre socit dmocratique o si souvent le talent monte
+d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des
+dsirs dmesurs, des aspirations furieuses vers une vie brillante et
+noble, des dceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour tour
+imaginaires et rels et, comme il arrive aux mes bien situes, il
+sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et
+ la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a cr
+notablement dans ce sicle: la piti.
+
+Puis il entra dans le cnacle parnassien et son esprit y fit des
+acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beaut
+plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'effora, avec
+quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait
+encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de
+belles images. En mme temps il s'imprgnait des plus rcentes
+philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrce renouvel, Darwin et
+Leconte de Lisle.
+
+Et il tait aussi un des plus fervents parmi les no-grecs. Cet amour
+enthousiaste de la vie, de la religion et de la beaut grecques a t un
+des sentiments les plus remarquables de la dernire gnration potique.
+Il s'y mlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des
+vnements historiques, de celui qui a le plus proccup depuis trente
+annes quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan
+poursuivait sa dlicieuse _Histoire des origines du christianisme_, M.
+Anatole France crivait les _Noces corinthiennes_.
+
+Il devait les crire, car l'avnement du christianisme forme, pour les
+peuples d'Occident, le noeud du grand drame humain. J'ai dit
+ailleurs[26] pourquoi certains esprits regardaient cet avnement comme
+une immense calamit, et qu'ils me semblaient bien srs de leur fait, et
+qu'une me riche et compltement humaine devait tre paenne et
+chrtienne la fois. Je trouve cette me dans ce beau pome des _Noces
+corinthiennes_ qui est un chef-d'oeuvre trop peu connu. J'y trouve une
+vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme
+digne d'Andr Chnier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprim la
+scurit enfantine des mes prises de vie terrestre et qui se sentent
+l'aise dans la nature divinise, ni, d'autre part, l'inquitude mystique
+d'o est ne la religion nouvelle.
+
+[Note 26: Le _No-hellnisme_ (les _Contemporains_, premire
+srie.)]
+
+Voil bien le drame qui a d, dans les trois premiers sicles, troubler
+d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est rest
+paen, sa femme Kallista et sa fille Daphn sont chrtiennes, et c'est
+bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus
+souvent pntrer dans les foyers. Daphn est fiance Hippias, qui
+n'est point chrtien. Kallista, malade, fait voeu, si Dieu la gurit, de
+lui consacrer la virginit de sa fille, non par gosme, mais parce que
+la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et
+aux fidles. Daphn se soumet douloureusement. Mais, Hippias tant
+revenu, elle ne peut plus rsister son amour: ils fuiront tous deux,
+ou plutt ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la flchiront...
+Kallista survient et chasse le jeune homme avec des imprcations; mais
+Daphn le rejoint, la nuit, au tombeau des aeux et meurt dans ses bras,
+car elle a pris du poison et l'vque Thognis vient trop tard la dlier
+du voeu de sa mre.
+
+L'action, que j'abrge fort, est simple, grande et poignante, et les
+principaux tats d'esprit qu'a d engendrer la rencontre des deux
+religions y sont tous reprsents. Daphn, chrtienne par docilit, mais
+l'imagination et le coeur encore pleins des divinits anciennes, mlant
+avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des
+dieux de la vie, est une figure d'une vrit dlicate et charmante.
+Aprs le voeu cruel de sa mre, c'est la fontaine des Nymphes qu'elle
+va jeter l'anneau des fianailles:
+
+ fontaine o l'on dit que dans les anciens jours
+ Les nymphes ont got d'ineffables amours,
+ Fontaine mon enfance auguste et familire,
+ Reois de la chrtienne une offrande dernire.
+ source! qu' jamais ton sein strile et froid
+ Conserve cet anneau dtach de mon doigt.
+ L'anneau que je reus dans une autre esprance...
+ Rjouis-toi, Dieu triste qui plat la souffrance!
+
+Quand son amant revient, toute la nature se soulve en elle dans une
+rvolte irrsistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait
+mystrieux du Dieu qui n'aime pas les noces:
+
+ Christ Jsus doit un jour ressusciter les siens!
+ Voil ce que du moins enseignent les anciens.
+ Homme, tu peux tenter d'claircir ce mystre;
+ Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.
+ Christ est le Dieu des morts: que son nom soit bni!
+ Hlas! la vie est brve et l'amour infini.
+
+Mais M. Anatole France a surtout aim les belles pcheresses du premier
+et du second sicle de l'empire romain, celles qui, puises de
+volupts, l'me en qute d'inconnu, demandaient l'Orient des dieux
+tristes aimer, des cultes caressants et tragiques:
+
+ Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines
+ Le mol embrasement d'un souffle oriental.
+ Une sainte pouvante a gonfl leurs narines
+ Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...
+ Elle les voit si beaux! Son me avide et tendre,
+ Que le sicle brutal fatigua sans retour,
+ Cherche entre ces esprits indulgents qui tendre
+ L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...
+ Et Leucono gote perdument les charmes
+ D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...
+
+Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a
+consoles et qu'elle console encore les mes en peine, la religion de
+Jsus continue d'inspirer beaucoup de ceux qui ne croient plus une
+tendresse incurable. Nous sentons dans l'vangile je ne sais quel charme
+profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de
+la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultre. Nous nous
+imaginons presque que c'est le premier livre o il y ait eu de la bont,
+de la piti, une faiblesse pour les gars et les irrguliers, le
+sentiment de l'universelle misre et, peu s'en faut, de
+l'irresponsabilit des misrables. Et peut-tre aussi gotons-nous le
+plaisir d'entendre ce livre singulier d'une faon htrodoxe. Nous
+l'aimons enfin, la religion de nos mres, parce qu'elle est parfaitement
+mystrieuse et qu'on est las, certains moments, de la science qui est
+claire, mais si courte! et dont on se dtache un peu en voyant de quelle
+suffisance elle emplit les esprits mdiocres. De mme que la Leucono
+aux inquitudes ineffables, l'me moderne, consulte tous les dieux,
+non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre
+et vnrer les rves que l'nigme du monde a inspirs nos anctres et
+les illusions qui les ont empchs de tant souffrir. La curiosit des
+religions est, en ce sicle-ci, un de nos sentiments les plus distingus
+et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'prouver.
+
+Pour qu'aucune des tudes par o notre sicle s'est signal ne lui
+chappt, il crivit un jour sur les _Contes de Perrault_ un dialogue
+exquis o il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires
+invents par les anciens hommes, ces rcits qui amusent nos petits
+enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littraire, et
+de la plus libre et de la plus pntrante; et son esprit s'largit
+encore voir quelle est la varit des esprits.
+
+En mme temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces
+dtraqus, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout Paris, combien
+l'homme peut tre bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature,
+aide de la civilisation, peut raliser dans une me et dans une figure
+humaine. Il hanta les bohmes, les inconscients fantasques du _Chat
+maigre_, et il s'aperut quel point le monde est rjouissant pour qui
+sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les ides fixes, les
+imaginations de ces fantoches. Et, les voir s'agiter, il devint, par
+un retour sur lui-mme, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que
+sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se
+connaissent un peu mieux eux-mmes, mais qui sont mus aussi par des
+forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les
+tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que
+Dieu, s'il fait la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se
+divertir prodigieusement.
+
+Il est une autre attitude, une autre faon de prendre la vie, qui est
+bien de ce temps: une espce de pessimisme stoque, une affectation de
+voir toutes les durets et toutes les absurdits du monde rel et tout
+ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une rsignation
+ironique. C'est, dans l'esprit, une frocit de carabin, et une douceur
+mle, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caractre
+particulier que prend la distinction morale chez un mdecin ou un
+chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de
+tendresse et des passions violentes: c'est prcisment le cas de Ren
+Longuemare dans _Jocaste_.
+
+Mais Ren Longuemare s'apaisera avec l'ge. Tous ces essais, ces
+expriences, ces sentiments successifs, maladie du dsir,
+no-hellnisme, amour des formes, curiosit, dilettantisme, pessimisme
+presque allgre, aboutissent la suprme sagesse de M. Sylvestre
+Bonnard, membre de l'Institut.
+
+Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la
+plus originale qu'il ait dessine. C'est M. Anatole France lui-mme tel
+qu'il voudrait tre, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-tre dj.
+Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix
+ans, son coeur est rest jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un
+sicle o l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard rsume en lui
+tout ce qu'il y a de meilleur dans l'me de ce sicle. D'autres ges ont
+incarn le meilleur d'eux-mmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le
+chevalier, dans le prtre, dans l'homme du monde: le XIXe sicle
+son dclin, si on ne veut retenir que les plus minentes de ses
+qualits, est un vieux savant clibataire, trs intelligent, trs
+rflchi, trs ironique et trs doux.
+
+Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la
+montrer trs vivante et trs particulire. M. Bonnard est bien un vieux
+garon, et qui a des manies de vieux garon. Il est opprim par sa
+vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont
+les mouvements trahissent ses motions. Il a une faiblesse innocente
+pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement prpares.
+Il a dans ses faons de parler un brin de pdantisme dont il est le
+premier sourire. Il s'abandonne des bavardages pleins de choses,
+comme un vieillard d'Homre qui aurait trois mille ans d'exprience en
+plus. Et le souvenir d'Homre vient d'autant mieux ici que, par un
+mlange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres
+grecques, se plat imiter dans l'expression des sentiments les plus
+modernes l'lgance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard
+rappelle tantt l'_Odysse_ et tantt les _conomiques_ ou l'_OEdipe
+Colone_. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois
+pauvres petites gnrations, en aurait vu passer cent vingt.
+
+
+II
+
+Or, quels romans devait crire M. Sylvestre Bonnard? Prcisment ceux de
+M. Anatole France. L'habitude de la mditation et du repliement sur soi
+ne dveloppe gure le don d'inventer des histoires, des combinaisons
+extraordinaires d'vnements. Mme ce don parait de peu de prix aux
+vieux mditatifs ( moins qu'il ne soit port un degr aussi
+exceptionnel que chez le pre Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard
+ne pouvait donc pas crire des romans d'aventure ni mme des romans
+romanesques. Joignez cela une peur de la rhtorique, de l'emphase
+d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin
+ce qui intresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du
+hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les
+hommes dans leur train habituel. qui rflchit beaucoup tout semble
+suffisamment singulier, et la ralit la plus unie est, qui sait
+regarder, un spectacle toujours surprenant.
+
+Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples.
+Un pauvre garon qui aime une actrice et qui, aprs quelques annes de
+vie difficile, est tu par hasard pendant la Commune, voil _Jean
+Servien_.--Un bon garon d'Hati qui, sous la direction bizarre d'un
+professeur multre, manque plusieurs fois son baccalaurat; qui, vivant
+avec une bande de fous, n'est pas mme tonn, tant il est irrflchi;
+qui, ayant remarqu une jeune fille dans la maison d'en face, s'aperoit
+qu'il l'aime le jour o elle quitte Paris, s'lance en pantoufles sa
+poursuite et l'pouse la dernire page: voil le _Chat maigre_,--Un
+vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, sa voisine, une pauvre
+petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe,
+reconnat le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre prcieux
+dont il avait envie: et voil la _Bche_.--Notre vieux savant
+s'intresse une orpheline dont il a aim la mre, l'enlve de sa
+pension, o elle est malheureuse, la marie un lve de l'cole des
+chartes: et voil le _Crime de Sylvestre Bonnard_. Ces donnes si
+simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment
+pas les romans compliqus.
+
+Si la fable est en gnral peu de chose, les personnages vivent. Quels
+personnages? Quels sont les masques humains que rendra de prfrence un
+vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diffre le plus
+doivent par l mme le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on
+le peut tre: il peindra donc surtout des inconscients, de ces tres qui
+ne rentrent jamais en eux-mmes, qui s'abandonnent sans dfiance aux
+excs de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la
+comdie humaine, ternelles dupes et d'eux-mmes et du monde extrieur.
+La srie en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le multre
+penseur, si digne, tout plein de cette vanit norme et rjouissante
+qu'on trouve chez les ngres et les demi-ngres et chez quelques
+Mridionaux de l'extrme Midi. C'est l'ineffable Tlmaque, ancien
+gnral ngre, devenu marchand de vin Courbevoie et qui a de si
+amusantes extases devant la dfroque de sa gloire passe. Et ce sont
+tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanit
+des bons ngres: les bohmes graves et grotesques, les rats sublimes,
+les quarts d'homme de gnie, les imaginatifs et les maniaques. Ces
+cratures irrflchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les
+hommes vous la vie intrieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit
+italien, le vieux pitre emphatique et lettr, qui a traduit le Tasse et
+qui se grise avec solennit sous ses galons extravagants d' inspecteur
+des souterrains de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme
+d'affaires, qu'on dirait chapp de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici
+M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau
+de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le pote
+Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!
+
+Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les cratures qui sont douces,
+bonnes, vertueuses ou hroques sans le savoir, ou plutt sans y tcher
+et parce qu'elles sont comme cela: Mme de Cabry, l'adorable Jeanne
+Alexandre, la petite Mme Goccoz, plus tard princesse Trpof, mme
+l'oncle Victor, encore que son hrosme soit ml d'abominables dfauts,
+et Thrse, la servante maussade et fidle, abondante en locutions
+proverbiales, riche de prjugs, de vertu et de dvoment.
+
+Mais bien qu'il sache dcrire d'un trait saillant ces figures, toujours
+il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la facult
+de s'tonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout
+fait en elles-mmes, mais comme faisant partie de cet ensemble
+stupfiant qui est le monde et tmoignant quel point le monde est
+inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais rverbres, si
+je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a
+beaucoup song.
+
+
+III
+
+Aussi devait-il finir par crire des romans o il serait lui-mme en
+scne et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des
+coins de ralit illustrs et comments par son exprience ingnieuse.
+Et tels sont en effet ces deux chefs-d'oeuvre: la Bche et le _Crime de
+Sylvestre Bonnard_. Quand on sait tant et qu'on rflchit tant, on ne
+s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours
+soi-mme qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache
+involontairement une conception gnrale du monde et que cette
+conception est en nous.
+
+Il ne faudrait pas croire aprs cela que ces deux petits romans soient
+de la mme famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un
+moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans humoristiques dont
+Flaubert a dit dans _Bouvard et Pcuchet_: L'auteur s'interrompt
+chaque instant pour parler de sa matresse et de sa pantoufle. Un tel
+sans gne les ravit, puis leur parut stupide. D'abord ce n'est point
+ici l'crivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous
+avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie lui. Et M.
+Sylvestre Bonnard est bien trop srieux pour nous entretenir de sa
+pantoufle ou de sa matresse. S'il parle son chat, c'est que son
+chat lui est un compagnon naturel et ncessaire, qui fait partie de son
+cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de
+suc et de philosophie. Si peut-tre ces petits rcits font songer, par
+quelques-unes des rflexions qui y sont mles, au _Voyage sentimental_
+de Sterne, au moins sont-ils composs avec soin et les digressions ne
+sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui
+s'enrichissent en traversant un esprit trs conscient et muni d'un grand
+nombre de souvenirs et de connaissances.
+
+Cette vision de petites portions de la comdie humaine par un vieux
+membre de l'Institut trs savant et trs bon, c'est ce qu'on peut
+imaginer de plus dlicieux.
+
+Ce charme est trs complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais
+dgager tous les lments. C'est d'abord une ironie trs douce, trs
+calme, qui s'insinue dans tous les rcits et dans toutes les rflexions.
+Le dessin mme des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il
+accentue, avec une exagration placide, les traits caractristiques. Et,
+par exemple, M. Mouche et Mlle Prfre, deux vnrables personnes
+d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite mchancet, disent bien ce
+qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout fait comme ils le
+diraient dans la ralit: leurs propos, comme leurs figures nous
+arrivent rpercuts et rflchis.--Cette continuelle et presque
+involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se
+regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,
+phnomne, spectacle; car une telle faon de prendre le monde ne va pas
+sans un dtachement de l'esprit qui est ncessairement ironique. On
+garde son sang-froid mme dans l'observation la plus applique ou dans
+l'motion la plus forte, et malgr soi on porte partout cette
+arrire-pense que tout est vanit. Et tous les tres qui n'y songent
+point, mme ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,
+ft-ce le plus affectueusement du monde.
+
+Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre
+la _Clef des songes_; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou
+tragiques, se rsument en un seul: le songe de la vie, et votre petit
+livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-l?
+
+La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-mme:
+M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.
+
+Mais cette ironie, n'tant en somme que la conscience toujours prsente
+du mystre des abuses et de la fragilit des destines humaines,
+implique la bont, la piti, la tendresse--une tendresse pleine de
+pense et d'autant plus profonde. Il y a l je ne sais combien de pages
+qui vous mouillent les yeux: celles o M. Bonnard se souvient de
+Clmentine, celles o il va s'agenouiller sur sa tombe avec Mme de
+Gabry, celles o il avoue qu'il n'avait pas compt que Jeanne se
+marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours Jeanne:
+
+ Jeanne, coutez-moi encore. Vous vous tes fait jusqu'ici bien
+ venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est
+ assez morose de son naturel. Mnagez-la. J'ai cru devoir la mnager
+ moi-mme et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:
+ Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma
+ servante et la vtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous
+ devez respecter en elle son grand ge et son grand coeur. C'est une
+ humble crature qui a longtemps dur dans le bien; elle s'y est
+ endurcie. Souffrez la roideur de cette me droite. Sachez
+ commander; elle saura obir. Allez, ma fille; arrangez votre
+ chambre de la faon qui vous semblera le plus convenable pour votre
+ travail et votre repos.
+
+Et cette invocation si belle:
+
+ D'o vous tes aujourd'hui, Clmentine, dis-je en moi-mme,
+ regardez ce coeur maintenant refroidi par l'ge, mais dont le sang
+ bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas la
+ pense d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe
+ puisque vous avez pass; mais la vie est immortelle: c'est elle
+ qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouveles. Le reste
+ est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit
+ enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,
+ Clmentine, qui me l'avez rvl.
+
+Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernires pages du _Crime
+de Sylvestre Bonnard_ sans un grand dsir de pleurer?
+
+ ...Pauvre Jeanne, pauvre mre!
+
+ Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vrit,
+ c'est un mystre douloureux que la mort d'un enfant.
+
+ Aujourd'hui le pre et la mre sont revenus pour six semaines sous
+ le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,
+ m'embrasse et murmure mon oreille quelques mots que je devine
+ plutt que je ne les entends. Et je lui rponds:--Dieu vous
+ bnisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postrit la plus
+ recule! _Et nunc dimittis servum tuum, Domine_.
+
+Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont
+les mmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte
+qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de
+l'esprit et du coeur, mais une science tendue, l'habitude de la
+mditation, de longues rveries sur l'homme et sur le monde et la
+connaissance des philosophies qui ont tent d'expliquer ce double
+mystre.
+
+Ce fonds srieux d'ides gnrales n'est jamais absent: souvent,
+l'improviste, propos de quelque observation particulire, il apparat
+comme dans un clair, et l'on voit tout coup, derrire le souvenir ou
+l'impression note en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,
+des lointains qui troublent et qui font songer.
+
+En voici un exemple que je choisis pour sa clart. Un autre dirait, je
+suppose, en parlant du jardin o son enfance s'est coule: C'est dans
+ce jardin que j'ai jou tout enfant. M. Anatole France crit:
+
+ C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, _ connatre
+ quelques parcelles de ce vieil univers_.
+
+Voici un jeune couple qui revient de la promenade:
+
+ Les voici qui reviennent de la fort en se donnant le bras. Jeanne
+ est serre dans son chle noir et Henri porte un crpe son
+ chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et
+ ils se sourient doucement l'un l'autre, ils sourient la terre
+ qui les porte, l'air qui les baigne, la lumire que chacun
+ d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de
+ ma fentre avec mon mouchoir, et ils sourient ma vieillesse.
+
+Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers
+vient s'y mler tout entier?
+
+ toiles _qui avez lui sur la tte lgre ou pesante de tous mes
+ anctres oublis_, c'est votre clart que je sens s'veiller en
+ moi un regret douloureux. Je voudrais un fils _qui vous voie
+ encore_ quand je ne serai plus.
+
+Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et
+plus de pense dans un simple regard aux toiles?
+
+Mais cette science, qui est la fois ironie et tendresse et qui
+agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science
+d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De l, en maintes
+occasions, des effets d'un comique dlicat et savoureux par le contraste
+inattendu que font avec certaines ides et certains objets la gravit,
+la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beaut
+antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est
+subitement tir de ses rflexions par M. Paul de Gabry:
+
+ J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction
+ incongrue par une certaine expression de stupidit qu'elle revt
+ dans la plupart des transactions sociales.
+
+Et que dites-vous de cette constatation motive de la beaut d'une
+femme:
+
+ Son visage et ses formes taient d'une femme adulte. L'ampleur de
+ son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute
+ cet gard, mme un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans
+ crainte de me tromper, qu'elle tait fort belle et de mine fire,
+ car mes tudes iconographiques m'ont habitu de longue date
+ reconnatre la puret d'un type et le caractre d'une physionomie.
+
+Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce
+sang-froid, cette bonhomie, cette dignit lente du vieil archologue
+enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu
+l'_humour_ de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait
+peindre, lui aussi, la faon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais
+en mme temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus
+pure, la mieux rythme, la plus harmonieuse, dans une langue toute
+nourrie de grce et de beaut grecques. Lisez, relisez et gotez
+longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant un
+vieux chat:
+
+ Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince
+ somnolent de la cit des livres, gardien nocturne! Pareil au chat
+ divin qui combattit les impies dans Hliopolis pendant la nuit du
+ grand combat, tu dfends contre de vils rongeurs les livres que le
+ vieux savant acquit au prix d'un modique pcule et d'un zle
+ infatigable. Dans cette bibliothque que protgent tes vertus
+ militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu
+ runis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare
+ la grce appesantie d'une femme d'Orient. Hroque et voluptueux
+ Hamilcar, dors en attendant l'heure o les souris danseront, au
+ clair de la lune, devant les _Acta sanctorum_ des doctes
+ Bollandistes.
+
+
+IV
+
+Si insinuante que soit quelquefois la mlancolie du journal intime de M.
+Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous
+attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arriv. Car
+Clmentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est mari, et il a crit le
+_Livre de mon ami_.
+
+Ce livre plaira aux mres, car il parle des enfants. Il charmera les
+femmes, car il est dlicat et pur. Il ravira les potes, car il est
+plein de la posie la plus naturelle et la plus fine la fois. Il
+contentera les philosophes, car on y sent chaque instant, ai-je besoin
+de le dire? l'habitude des mditations srieuses. Il aura l'estime des
+psychologues, car ils y trouveront la description la plus dlie des
+mouvements d'une me enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car
+il respire l'amour des bonnes lettres. Il sduira les mes tendres, car
+il est plein de tendresse. Et il trouvera grce devant les dsabuss,
+car l'ironie n'en est point absente et il rvle plus de rsignation que
+d'optimisme.
+
+Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?--C'est ainsi, et il n'y
+a rien l de surprenant, que le talent de l'crivain, car il n'est pas
+de meilleur sujet pour un observateur qui est un pote, ni pour un pote
+qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un pre.
+
+Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il
+n'est pas laid, la crature du monde la plus agrable voir, la plus
+gracieuse par ses mouvements et toute sa dmarche, la plus noble par son
+ignorance du mal, son impuissance tre mchant ou vil et dmriter.
+Un petit enfant, c'est aussi la crature la plus aime d'autres tres,
+dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprme affection, la
+plus chre esprance, souvent l'unique intrt. Et surtout un petit
+enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet
+d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non dform,
+parfaitement original; c'est l'tre qui reoit des choses et du monde
+entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui
+tout est tonnement et ferie; qui, cherchant comprendre le monde,
+imagine des explications incompltes qui en respectent le mystre et
+sont par l minemment potiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des
+explications qu'il croit dfinitives; il perd le don de s'tonner, de
+s'merveiller, de sentir le mystre des choses. Ceux qui conservent ce
+don sont le trs petit nombre, et ce sont eux les potes, et ce sont eux
+les vrais philosophes. Tout enfant est pote naturellement. L'me d'un
+petit enfant bien dou est plus proche de celle d'Homre que l'me de
+tel bourgeois ou de tel acadmicien mdiocre.
+
+Et d'un autre ct le petit enfant, quoique suprieur l'homme, est
+dj un homme. Il en prouve dj les passions: vanit, amour-propre,
+jalousie,--amour aussi,--dsir de gloire, aspiration la beaut. Ses
+bons mouvements, tant spontans, ont chez lui une grce divine. Et
+quant ceux qui drivent de l'gosme, tant inoffensifs et n'tant
+point prmdits, ils sont divertissants voir. Ils n'apparaissent que
+comme des dmonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de
+conqute, comme les premiers et innocents engagements de la lutte
+ncessaire pour la vie.
+
+M. Anatole France a rendu aprs d'autres, aprs Victor Hugo, aprs
+Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet
+veil progressif la vie de la pense et la vie des passions,--mais
+sa faon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus
+pntrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un
+petit enfant trs particulirement dou, d'un enfant qui sera un
+artiste, un contemplateur, un rveur, et qui prendra surtout le monde
+comme un spectacle pour les yeux et comme un problme pour la pense,
+non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions o il
+s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractre de cet enfant se
+marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant dou de
+qualits diffrentes, mieux arm pour la lutte et pour l'action: le
+petit Fontanet, ingnieux comme Ulysse, si malin, si dlur, si
+dbrouillard, qui deviendra avocat, conseiller gnral, administrateur
+de diverses compagnies, dput.
+
+Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras
+est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paratre ngliger
+ce que je ne cite point:
+
+ Tout dans l'immortelle nature
+ Est miracle aux petits enfants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Ils font de frissons en frissons
+ La dcouverte de la vie.
+
+ J'tais heureux. Mille choses, la fois familires et
+ mystrieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui
+ n'taient rien en elles-mmes, mais qui faisaient partie de ma vie.
+ Elle tait toute petite, ma vie; mais c'tait une vie, c'est--dire
+ le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas ce que
+ je dis l, ou n'y souriez que par amiti et songez-y: quiconque
+ vit, ft-il un petit chien, est au milieu des choses.
+
+Le papier du petit salon o joue Pierre Nozire est sem de roses en
+boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:
+
+ Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mre me
+ souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,
+ elle me dit:
+
+ --Je te donne cette rose.
+
+ Et, pour la reconnatre, elle la marqua d'une croix avec son
+ poinon broder.
+
+ Jamais prsent ne me rendit plus heureux.
+
+Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,
+le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui o Pierre,
+voulant se faire ermite et se dpouiller des biens de ce monde, jette
+ses jouets par la fentre:
+
+ --Cet enfant est stupide! s'cria mon pre en fermant la fentre.
+
+ J'prouvai de la colre et de la honte m'entendre juger ainsi.
+ Mais je considrai que mon pre, n'tant pas saint comme moi, ne
+ partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, _et cette
+ pense me fut une grande consolation_.
+
+Un des mrites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en
+est le hros est bien au milieu du monde. Les personnages qui
+traversent les chapitres, l'abb Jubal, le pre Le Beau, Mlle Lefort,
+sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,
+incomprises, incompltement vues, comme des sries de scnes singulires
+qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des
+proportions de rves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant
+l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aime d'un
+autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire
+de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre crature
+d'amour et de folie: apparition d'une fe trs bonne, trs capricieuse
+et trs malheureuse. Et quelle douceur dans la piti de l'homme
+s'panchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!
+
+ Pauvre me en peine, pauvre me errante sur l'antique Ocan qui
+ bera les premires amours de la terre, cher fantme, ma marraine
+ et ma fe, sois bnie par le plus fidle de tes amoureux, par le
+ seul peut-tre qui se souvienne encore de toi! Sois bnie pour le
+ don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois
+ bnie pour m'avoir rvl, quand je naissais peine la pense,
+ les tourments dlicieux que la beaut donne aux mes avides de la
+ comprendre; sois bnie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas
+ de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,
+ le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est
+ lui que tu donnas le plus, gnreuse femme! car tu lui ouvris,
+ avec tes deux bras, le monde infini des rves...
+
+Hlas! c'est peut-tre l la suprme sagesse: voir le monde et s'en
+merveiller comme les tout petits, mais ne revenir cet merveillement
+qu'aprs avoir pass par toutes les sagesses et les philosophies;
+concevoir le monde comme un tissu de phnomnes inexplicables, la
+faon des enfants, mais par de longs dtours et pour des raisons que les
+enfants ne connaissent pas.
+
+Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de
+ressouvenirs. Je ne sais pas d'crivain en qui la ralit se reflte
+travers une couche plus riche de science, de littrature, d'impressions
+et de mditations antrieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une
+lgante _Chinoiserie_: Toutes les choses de ce monde sont rverbres,
+les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
+nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le pote, pench sur ce
+monde d'apparences, prfre la lune qui se lve sur les montagnes
+celle qui s'allume au fond des eaux, et la mmoire de l'amour dfunt aux
+volupts prsentes de l'amour. Eh bien! pour M. Anatole France, les
+choses ont coutume de se rflchir deux ou trois fois; car, outre
+qu'elles se rflchissent les unes dans les autres, elles se
+rflchissent encore dans les livres avant de se rflchir dans son
+esprit. Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
+philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait sa manire le rve de
+la vie. J'ai fait ce rve dans ma bibliothque. Mais le rve qu'on
+fait dans une bibliothque, pour s'enrichir du rve de beaucoup d'autres
+hommes, ne cesse point d'tre personnel. Les contes de M. Anatole France
+sont, avant tout, les contes d'un grand lettr, d'un mandarin
+excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
+fait un choix dtermin par son temprament, par son originalit propre;
+et peut-tre ne le dfinirait-on pas mal un humoriste rudit et tendre
+pris de beaut antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette
+intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul
+Bourget) aux littratures du Nord: elle me parat le produit extrme et
+trs pur de la seule tradition grecque et latine.
+
+Je m'aperois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais
+dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je
+voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir
+entirement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un
+peu de trouble.
+
+
+
+
+LE PRE MONSABR
+
+
+On fait de temps en temps la dcouverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis
+sr, quantit de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la
+merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, norme et
+mystrieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son
+lot, loin du Paris agit et grouillant. Le clerg mme a presque
+abandonn la vieille glise trop grande, o tiendraient trois ou quatre
+glises modernes. peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin
+perdu. La fort de piliers et d'arcades o nichrent Quasimodo, ce
+hibou, et la Esmeralda, cette msange, la grande maison de Dieu et du
+peuple o priaient les foules ingnues et violentes, o se droulaient
+la fte des Rois et la fte des Fous, appartient au silence, la
+solitude, au pass. Ce n'est plus qu'un monument historique, un tmoin
+des sicles. Celui qui, tant entr l le matin, s'en va le soir
+l'den-Thtre aprs avoir fln sur les boulevards a pu, s'il sait
+voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.
+
+
+I
+
+Des hommes crient l'entre de l'glise: Demandez la dernire
+confrence du Pre Monsabr _in extenso!_ Ils prononcent: _in extanso_.
+Prs de la porte, des photographies du prdicateur sont exposes, comme
+aux vitrines du _Gil Blas_ les portraits des actrices, des mouquettes
+et de M. le comte Irison d'Hrisson.
+
+On entre et tout de suite on se sent envelopp de mystre, de paix, de
+demi-tnbres trs douces claires par les pierres prcieuses des
+vitraux, d'o semble rayonner une lumire qui leur est propre. Les
+colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la
+vieille comparaison est invitable), et par les arcades de la grande nef
+on voit les doubles rangs de piliers des nefs latrales ple-mle, avec
+des perces et des alles tournantes comme dans une fort. Le
+matre-autel semble loin, trs loin, et les verreries du fond sont comme
+une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.
+
+ Notre-Dame!
+ Que c'est beau[27]!
+
+[Note 27: Victor Hugo, le _Pas d'armes du roi Jean_.]
+
+Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les dtails y
+soient d'un caprice abondant, cela ne parat pas, aprs tout, si hardi,
+si touffu, si fou que la cathdrale de Rouen, par exemple, ou celle de
+Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives
+sont presque des pleins cintres. Il y a l de la mesure, du got: cette
+normit a quand mme quelque chose de parisien, un je ne sais quoi,
+mais sensible.
+
+On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs
+intransigeants de l'vangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui
+ne hantent pas les glises, auraient une belle occasion de s'crier ici:
+ sainte galit des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut tre
+riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a
+des places rserves aux capitalistes dans les temples du Dieu de
+Bethlem! On vend ton verbe, Christ! et tes prtres trafiquent de
+toi--Hlas! outre que ces trois sous vont assurment des oeuvres
+avouables, les confrences de Notre-Dame ne sont point faites pour les
+pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure,
+comme ce sont videmment des simples et des rsigns, ils ne s'irritent
+point d'tre exclus des chaises rserves; ils acceptent avec la douceur
+de l'habitude les plus mauvaises places l'glise comme dans la vie:
+cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadences
+n'arrivent leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent
+juste autant que s'ils entendaient.
+
+La nef centrale, o sont admis seulement les hommes est dj moiti
+pleine au moment o j'arrive. Les femmes sont rejetes dans les bas
+cts ou perches dans les galeries jour qui longent la grande nef.
+Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'lgantes. Cette
+vieille cathdrale dmesure n'attire point les femmes. Elles ont des
+glises plus petites, chauffes, confortables, qui sont d'aujourd'hui et
+qui sont elles: Notre-Dame est d'autrefois et est tout le monde. Ce
+vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les
+chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal l'aise. Tout ce
+minuscule y serait ridicule, presque sacrilge. Une Parisienne, habille
+comme elles le sont prsent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une
+petite tache fort jolie, mais absurde.
+
+Quant aux hommes qui sont l, quels sont-ils? Il ne me parat pas que
+l'auditoire soit aussi brillant, beaucoup prs, qu'au temps de
+Lacordaire ou mme du Pre Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux
+qui comptent dans la littrature ou dans la politique se pressaient,
+comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart
+des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on
+dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes
+gens tte de sminariste. J'ai ct de moi un mince adolescent, de
+mise soigne, ple, l'oeil bleu et profond, la bouche enfantine,
+videmment trs pieux, trs candide et trs pur (peut-tre votre Hubert
+Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lvres,
+dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.--Un peu plus
+loin, un petit frre de la Doctrine chrtienne, figure nave, de bonnes
+grosses joues, crne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on
+voit de ces silhouettes dans les _Contes drolatiques_ illustrs par
+Gustave Dor.--Plus loin encore, un homme sans ge, barbe tous crins,
+front haut, serr aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de
+ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les
+runions anarchistes: avec d'autres penses, le cerveau est certainement
+le mme.--Mais le peuple, o est-il? Je n'ai pas aperu un homme en
+blouse ou en bourgeron dans cette glise o jadis le peuple tait chez
+lui, o il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de
+paradis, de belles processions tincelantes de chasubles et de bannires
+et enveloppes d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.
+
+Tout coup un chant s'lve du fond de la basilique, d'une chapelle
+qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de choeur, la fois grle et
+velout et comme ouat par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau
+chantant tout seul l'extrmit d'une fort magique. Cette voix
+psalmodie la belle prire: _Attende, Domine, et miserere, quia
+peccavimus tibi_. coutez, Seigneur, et ayez piti, car nous avons pch
+contre vous. Des voix d'hommes reprennent le verset en choeur.
+L'adolescent extatique la figure de jeune archange se met chanter,
+et je constate avec une surprise dsagrable que ce Chrubin de cercle
+catholique, qui serait un si friand rgal pour quelque perverse marraine
+de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.
+
+Malgr tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumire
+tamise venant on ne sait d'o, cette ombre douce et solennelle, cela
+berce et caresse l'me la faire pleurer. C'est bien l qu'on oublie.
+Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde o il
+fait froid et o l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas
+pay, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal
+portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentes
+par la misre ou par la folie obscure de votre corps, et vous,
+mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoque par Jean
+Richepin dans la _Ballade des Gueux_,--venez, venez ici! Une fois les
+lourds battants feutrs retombs derrire vous, tout est fini, rien de
+tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu
+de mystre o vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rve
+allg par des trves bienfaisantes qui font pressentir le rveil
+ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'me et une
+rsignation un peu moins inutile que la rvolte. Venez, vous qui peinez
+et qui tes chargs, et je vous soulagerai.
+
+Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont
+toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les
+places d'abonns, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont
+des hommes du monde, cela se voit leur mise et leur faon de se
+saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurment des
+membres de la Socit de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont
+d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces aptres bien levs
+des cercles catholiques, une trentaine de prtres viennent s'asseoir sur
+des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entour de hauts
+dignitaires ecclsiastiques et d'un vque ou deux, prend place sur un
+sige lev. Il est trs vieux, trs ple, trs blanc, avec de grands
+traits austres: un archevque de vitrail.
+
+
+II
+
+L'orateur parat: larges mchoires, menton carr, grande bouche, une
+tte de paysan robuste et qui a sa beaut. Le _Figaro_, dernirement,
+faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'ides prconues sur le
+physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Pre Monsabr en
+ft un. Mais, informations prises, il est n Blois, de simples
+honntes gens, ce qui est dj bien beau. Son pre tait boulanger,
+comme celui du gnral Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez
+les dominicains, l'abb Monsabr fut vicaire Mer (Loir-et-Cher), o
+son frre tait cur, On m'assure que le confrencier de Notre-Dame est
+le plus brave homme du monde et qu'il est trs gai, d'une gaiet facile,
+joviale, bruyante, presque gamine.
+
+Quelqu'un me dit: Cette gaiet des moines chapps dans les jardins des
+couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de trs
+particulier. Notre gaiet nous grimace presque toujours et n'est
+presque jamais inoffensive. Mais cette allgresse monastique ressemble
+la gaiet des enfants, exprime la lgret d'me et la scurit
+complte. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci
+matriel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: ds lors comment
+seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du coeur qui permet de s'amuser
+ des riens.--Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et
+sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaiet laisse
+entrevoir une arrire-pense d'dification; elle parat commande et
+voulue; elle s'tale comme un argument en faveur de la foi, comme un
+dfi la tristesse ou aux rires mauvais des pcheurs. Il n'en est pas
+moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaiet
+innocente, ce sont les salles d'asile, les coles primaires et les
+couvents. La belle humeur des religieux et, en gnral, des hommes
+d'glise n'est point une invention des conteurs du moyen ge. Dans les
+sminaires grands et petits, il est instamment recommand aux lves de
+jouer et d'tre gais: cela dtourne de mal faire, de penser mal et
+mme de penser. Cela est donc d'une sagesse, minente. Je ne garantis
+pas l'exactitude de cet aperu: en tout cas, il ne serait vrai que des
+moines gais.
+
+La tte de l'orateur se dtache, demi encadre par le capuchon noir,
+pendant que les bras tendus dploient les manches de la robe, larges et
+blanches.
+
+Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immacul
+avec quelque chose d'un peu thtral. L'ordre des Frres prcheurs est,
+je crois, l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le
+plus gnreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hrit de la flamme de
+Lacordaire, de son libralisme, de sa hardiesse ingnue. On ne trouve
+plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux
+malentendu du catholicisme libral, et cela en dpit des perscutions
+subies. Ils persistent rver la rconciliation de la science et de la
+foi, de la religion et de la socit moderne. Illusions si l'on veut;
+mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la
+paix des mes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur
+des illusions? Ils ont la charit et se piquent de tolrance. Ne leur
+dites pas que c'est saint Dominique qui a invent l'Inquisition: ils ne
+vous croiront pas. Leur rgle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle
+respecte leur personnalit, laisse chacun une trs large initiative.
+Aussi exercent-ils une grande sduction sur les mes, en particulier sur
+les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable
+contraste avec celui de la Compagnie de Jsus. L, les individus sont
+plus effacs, vitent de se mettre en vidence: ils agissent sur les
+mes par la direction prive plus que par la prdication publique; ils
+trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective
+dont ils participent, laquelle ils contribuent par leur obissance
+mme, plutt que dans le libre gouvernement de leurs facults en vue de
+l'intrt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre
+puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des mes, il leur arrive,
+leur insu, de s'attacher au moyen plus qu' la fin et de ne pas paratre
+entirement dsintresss. Au reste, ils sont doux, polis, aimables,
+fins, mesurs; aussi troits que possible dans leur doctrine, mais
+indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur
+influence est plus tendue, plus secrte et plus sre. Mais les
+dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers
+de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'clat. Ils ont aussi quelque
+chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes
+d'imagination et d'expansive charit.
+
+C'est pour cela que les Frres _prcheurs_ auront t, en effet, au
+XIXe sicle, les reprsentants les plus minents de l'loquence
+catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lvres de
+Lacordaire que son oeuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore
+refroidie aprs quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni thologien,
+il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les confrences
+sur les vertus chrtiennes, la charit, la chastet, la saintet, celles
+de 1846 sur Jsus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois
+jusqu' l'motion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux
+profanes qu'il y a des chapitres pleins de grce dans la _Vie de saint
+Dominique_ et un grand charme de posie, de tendresse, de pit un tant
+soit peu rveuse et romanesque, dans la _Vie de Marie Madeleine_, dont
+les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M.
+Barbey d'Aurevilly a qualifie de dangereuse et d'immorale.) Mais, il
+faut le reconnatre aussi, l'apologtique de Lacordaire n'tait pas
+d'une extrme solidit. Cette dmonstration de la vrit du catholicisme
+par son rle dans l'histoire et dans la socit humaine, c'est quelque
+chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se ptrit aisment selon
+la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne
+puisse tenter une dmonstration de ce genre. Ajoutez qu' dfaut de
+l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec loquence,
+Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de
+prouver la vrit de la religion chrtienne par un mot de Jean-Jacques
+ou de Napolon Sainte-Hlne.
+
+Mort, ce candide Lacordaire--qui dans une brochure sur le pape
+professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siger
+la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la
+jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en mme temps, dans la
+crypte de son couvent, aux sanglantes macrations des premiers
+asctes--a continu d'exercer sur ses fils une trs puissante influence
+qui me parat avoir t de deux sortes: heureuse par la transmission de
+son gnreux esprit, dplaisante quelquefois par la tradition de son
+loquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imite avec quelque
+maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologtique sans le
+grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans
+sa prestigieuse imagination, toute sa manire enfin sans s'apercevoir
+qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.
+
+Mais il semble que depuis quelques annes les Frres prcheurs soient
+revenus un genre de prdication plus modeste, plus pratique, mieux
+accommod un auditoire chrtien, qu'ils se soient ressouvenus du bon
+vieux sermon, du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils
+viennent de dcouvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Pre
+Monsabr a t pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire
+catholique.
+
+
+III
+
+Quelques-uns d'entre vous (dit le Pre Monsabr dans sa premire
+confrence), plus amis des spculations qui font voyager l'me au dehors
+que des vrits qui la ramnent sur elle-mme, trouveront peut-tre que
+je me suis attard des matires de prne et de catchisme: j'en suis
+fch pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais rfuter et gourmander
+ceux pour qui il n'y a pas de Dieu offenser, pas de grce perdre,
+pas d'me dshonorer? quoi bon? Ces btes face humaine font
+profession de n'obir qu'aux fatalits de la matire. Il faudrait les
+rendre accessibles la honte et au remords avant de leur parler de
+pnitence. C'est a des hommes raisonnables et des chrtiens que je me
+suis adress.
+
+Le Pre est dans le vrai, sauf une phrase qui dpasse certainement sa
+pense, car on n'est pas ncessairement une bte face humaine pour
+tre en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prcher que pour
+les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants
+autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine haranguer des absents.
+Maintenant, est-ce son genre de prdication qui a loign les
+indiffrents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui
+lui a fait adopter des faons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois
+pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait
+tout pour cela, runir un auditoire analogue celui de Lacordaire.
+En ce temps-l, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques
+pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination
+chrtienne et un fonds de religiosit, des esprits souffrant de leur
+doute, enclins aux vastes spculations, tourments par ce qu'on est
+convenu d'appeler les grands problmes. Aujourd'hui on ne se pose plus
+de questions du tout. L'abme s'est largi, j'en ai peur, entre ceux qui
+croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas
+installs dans la ngation absolue, ils se jouent dans un scepticisme
+curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,
+Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait
+gure les pareils. On ne saurait donc trop louer le Pre Monsabr
+d'avoir transform les confrences en majestueuses homlies.
+
+Et c'est peut-tre encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,
+l'me des incrdules, si d'aventure il s'en mlait quelques-uns au
+troupeau des fidles. Faut-il le dire? La vrit de la religion
+catholique ne se dmontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des
+mystres, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:
+cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la rvlation considre
+comme un fait historique, j'ai rencontr des ecclsiastiques qui
+reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prvenu par
+la grce, il peut y avoir, la rigueur, autant de raisons de rejeter ce
+fait que de l'admettre. Ds lors le prdicateur n'a rien de mieux
+faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les
+autres croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,
+mais par l'motion et l'onction de sa parole et en leur rendant
+sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus
+chrtiennes. Il pourra bien sans doute dmontrer par les preuves
+traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidles
+seulement, avec cette pense que ces arguments ne peuvent convaincre que
+ceux qui sont persuads d'avance, sans prtendre foudroyer les
+incrdules par des raisonnements irrfragables et sans supposer non plus
+que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent
+tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la
+meilleure grce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouverns
+par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vrit.
+
+Le Pre Monsabr d se faire quelques-unes au moins de ces rflexions.
+Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misre
+des temps la prdication chrtienne, et c'est cause de cela que son
+_Carme_ nous a paru intressant.
+
+
+IV
+
+Il a simplement entretenu ses auditeurs (simplement ne veut pas dire
+ici avec simplicit) du sacrement de pnitence. Je rsume sa seconde
+confrence, une de celles qui donnent l'ide la plus complte de ses
+qualits et de ses dfauts. Elle a pour sujet la ncessit de la
+confession.
+
+ Mon plan est bien simple: 1 Dieu veut qu'on se confesse; 2 nous
+ n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.
+
+1er.--C'est de Jsus-Christ que les aptres et leurs successeurs ont
+reu le pouvoir de remettre ou retenir les pchs. La confession doit
+tre auriculaire, singulire et prcise: sinon, comment le prtre
+saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour gurir les coeurs, il
+faut bien qu'il connaisse leur mal.
+
+D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des
+aptres. Une srie ininterrompue de tmoignages nous atteste l'existence
+de la confession depuis l'origine du christianisme.
+
+Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas t
+institue par Jsus-Christ: ou bien elle aurait t invente et impose,
+ un moment donn, par un seul homme; ou bien elle se serait rpandue
+peu peu dans le monde chrtien. Mais, dans les deux cas une nouveaut
+si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain, aurait rencontr
+des rsistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date prcise.
+Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours exist.
+
+Tout le dveloppement de cette premire partie est remarquable par
+l'ordre et la clart. J'y ai relev des traces de scolastique, comme
+lorsque l'orateur nous dit que la confession est la fois, pour le
+prtre, un pouvoir, un honneur, un privilge et un droit, et qu'il nous
+explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est l une analyse
+sans intrt et qui ne porte que sur des mots. Peut-tre y a-t-il l une
+lgre affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours dsagrable,
+d'rudition thologique et de science traditionnelle. De mme, le Pre
+abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa premire confrence
+il prouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pnitence est
+l'me ce que la mdecine est au corps. La pense n'a pourtant rien
+d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,
+et on ne drange pas un saint pour si peu!
+
+La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais
+bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,
+comme l'optique du thtre, une sorte de grossissement; mais la mesure
+me parat quelquefois dpasse. L'orateur a trop d'apostrophes la
+faon de Bossuet:
+
+Onction de la vrit, sages conseils, prescriptions salutaires,
+pressez-vous sur mes lvres, etc.--Il a trop, mon got, de solennelle
+phrasologie oratoire, de formules guindes: Cette conclusion n'est pas
+le fruit de mon interprtation prive. J'estimerais _peu les efforts que
+j'ai faits pour l'obtenir_ si je ne me sentais appuy par
+l'interprtation unanime de dix-huit sicles, etc.--Il a des faons
+violentes et hyperboliques d'exprimer des choses trs simples: Si
+j'allais vous dire, de mon autorit prive: Confessez-vous, est-ce que
+vous tomberiez genoux? Voil qui va bien, et cela suffit. Qu'il
+ajoute: Ne serais-je pas plutt l'objet de votre juste colre? Ne
+crieriez-vous pas au tyran de l'me, au bourreau des consciences? passe
+encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: Les dalles que vous foulez
+aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter la tte et
+m'touffer dessous? Ceci est dcidment de trop. Et notez que cet clat
+survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le
+dveloppement d'un argument accessoire.--Le style, souvent excellent,
+n'est pas toujours d'une entire puret (c'est une critique que l'on
+peut se permettre, puisque le Pre Monsabr apprend par coeur et rcite
+ses discours, comme Massillon et comme les neuf diximes des orateurs).
+On a le dplaisir d'entendre des phrases de ce genre: Ces quatre choses
+se donnent la main, ou: L'panchement est la racine de l'amiti.
+
+Enfin j'ai dit que le Pre Monsabr parlait pour les croyants et qu'il
+avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance
+tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-tre pas de bon got de chercher
+les blouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour
+leur montrer que des tmoignages ininterrompus attestent l'institution
+divine de la confession, il fait dfiler devant eux une interminable
+liste, sicle par sicle, des docteurs qui en ont parl. Il sait bien
+que les fidles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une
+affirmation gnrale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pres
+dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants
+qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-l trouveront toujours moyen
+de contester. Cet talage d'rudition, cette nomenclature bruyante ne
+prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que
+faire: c'est proprement un effet de rhtorique.
+
+2.--La premire partie du sermon est donc toute d'exposition
+dogmatique: je prfre la seconde o l'orateur a su mettre de l'motion
+et parfois quelque finesse.
+
+L'homme a trouv plusieurs raisons de repousser la confession. Quelles
+raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne
+dit pas. La premire raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible
+que Dieu semble faire violence la nature humaine et contraindre ses
+plus lgitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le
+droit de n'tre mprisable que devant soi.--Mais, au contraire, rpond
+l'orateur, la conscience a besoin de s'pancher:
+
+ De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de
+ notre coeur, aucun ne nous fatigue comme le secret du pch et des
+ peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous
+ en sommes accabls jusqu'au dcouragement, jusqu' dsesprer de
+ nos propres forces. Il faut touffer, si l'on veut vivre encore,
+ l'honntet de ses bons instincts, le saint amour du bien, et
+ chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquit. Encore la
+ conscience a-t-elle des retours. Elle s'veille l'improviste, et
+ l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se
+ voir et se mpriser, har en soi le plus cher de sa vie, se sentir
+ l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire ceux qui les
+ voient du dehors: Quelle chose trange de souffrir ainsi! Ne
+ pouvoir touffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de
+ mensonge ceux qui, sduits par les apparences de notre vie, nous
+ aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand
+ supplice? Non! le cadavre li jadis par des tyrans un corps plein
+ de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne
+ tourmente une me honnte encore l'horrible attouchement du pch.
+ C'est assez pour amasser dans un coeur une douleur sans nom, dont
+ chaque goutte devient un torrent, et que font clater tout coup
+ d'pouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des
+ existences chries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,
+ donnez-leur une issue secrte. Ouvrez quelque part un coeur qui
+ reoit les confidences du pcheur fatigu de porter tout seul le
+ fardeau de ses fautes: tout coup il se fait comme un mystrieux
+ change, je dis plus, une mystrieuse alination. Le mal nous
+ quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abmes
+ qui le drobent aux yeux. Ce cadavre li notre me, nous l'avons
+ jet dans un tombeau, d'o il ne sortira plus pour nous tourmenter.
+ Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passs aux flammes d'une
+ parole amie, ont t purifis. Il ne nous reste qu'un regret
+ tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne
+ nous empche plus d'esprer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas
+ que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute
+ nature honnte encore dans ses instincts la recherche spontanment!
+
+Le passage a de l'clat (malgr la banalit de quelques mtaphores),
+plus d'clat peut-tre que de pathtique. C'est du moins ce qu'il m'a
+sembl quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste
+enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument oblig de crier ses
+phrases. La diction est une lutte dsespre contre l'immensit des
+nefs; elle ne peut gure se permettre les notes fines, pntrantes ou
+voiles, les accents qui vont l'me. Je ne crois pas, du reste, que la
+voix du Pre Monsabr se prte beaucoup ces nuances. Et c'est dj
+bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.
+
+C'est gal, j'aurais dsir je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me
+figurais qu'il y avait d'autres choses dire sur la confession, des
+choses plus dlicates, plus intimes, plus ingnieuses et plus
+tendres--mais qui sans doute ne pourraient tre dites que de moins haut,
+dans une enceinte plus troite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que
+retentissaient les nobles phrases du prdicateur, un sonnet de Sully
+Prudhomme murmurait tout bas dans ma mmoire, exprimant un sentiment
+presque pareil:
+
+ Un de mes grands pchs me suivait pas pas,
+ Se plaignant de vieillir dans un lche mystre;
+ Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
+ Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.
+
+ Voulant du lourd secret dont je me sentais las
+ Me soulager au sein d'un bon dpositaire,
+ J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
+ Et l j'ai confess ma faute Dieu, tout bas.
+
+ Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prtre!
+ Il ne voit plus le sang pong reparatre
+ l'heure tnbreuse o le coup fut donn.
+
+ J'ai dit un moindre crime l'oreille divine;
+ O je l'ai dit, la terre a fait crotre une pine,
+ Et je n'ai jamais su si j'tais pardonn.
+
+La confession nous est si naturelle, continue le Pre Monsabr, qu'avant
+de passer l'tat d'institution chrtienne elle tait partout connue,
+prche, pratique. Et l-dessus il nous cite un lgislateur chinois,
+Socrate, Snque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouv la
+confession tablie chez les sauvages.--Fort bien; mais alors comment
+l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la premire partie de son discours,
+que la confession, si elle avait t invente par d'autres que
+Jsus-Christ, et paru une nouveaut norme, une obligation oppressive,
+la plus rpugnante des humiliations? Elle est donc tour tour
+contraire ou conforme la nature, selon les besoins de la cause! Cette
+radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;
+mais voil ce que c'est que de vouloir dmontrer l o l'essentiel est
+de toucher et d'instruire.
+
+La seconde raison qu'on allgue pour ne pas se confesser, c'est que
+l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se
+confesser Dieu, la bonne heure!--Mais, au contraire, ce qu'il nous
+faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la
+voix de l'orateur:
+
+ Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la
+ femme; comme nous, il est ptri d'un limon abject; comme nous, il a
+ senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutt contre
+ des penchants maudits; comme nous, peut-tre, il est tomb. Sa vie
+ a des chos dans notre vie; la peinture de nos misres il
+ reconnat sa propre misre. Il ne peut vouloir tre svre sans
+ qu'aussitt mille voix crient dans son coeur: Piti! piti! sans
+ que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la misricorde.
+
+L'incrdulit reprend: Nous confesser un homme! Faire de notre vie la
+pture de sa curiosit! Livrer nos plus redoutables secrets la merci
+de ses indiscrtions, c'est impossible! coutez la rponse du Pre
+Monsabr: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grce et de la
+bonhomie, puis de la gnrosit et de la grandeur. 'a t le bel
+endroit du discours, le moment du frisson.
+
+ Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose
+ qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces
+ redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prtre
+ qui en doit prendre connaissance, leur centime, leur millime
+ et peut-tre leur dix millime dition, et qu'ainsi ils
+ deviennent non plus la pture de sa curiosit, mais d'une hroque
+ patience. Je voudrais pouvoir offrir ceux qui redoutent la
+ curiosit du prtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espre
+ qu'au bout de ce temps il me demanderaient grce et reconnatraient
+ qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosit pour retenir
+ le prtre enchan aux fastidieuses redites de la conscience
+ humaine.
+
+ Quoi! ce serait pour contenter une purile passion qu'il couterait
+ si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,
+ vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,
+ je vous aime, vous qui n'tes pas mon sang, vous que je ne connais,
+ pour la plupart, que pour vous avoir aperus du haut de cette
+ chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot
+ de votre vie qui vient se mler ma vie? N'est-ce pas que je crois
+ reconnatre dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre
+ coeur vient chercher mon coeur? Et vous voudriez qu'au moment
+ suprme o votre coeur se donne sans mystre et sans rserve, le
+ prtre n'accueillt cette tradition de tout vous-mme que pour
+ examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre me
+ comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prtre, qui
+ puisse lui mriter cette injure?
+Je regrette qu'aprs cela, pour nous montrer jusqu' quel point le
+ministre sacr de la confession transfigure le reprsentant de Dieu, le
+Pre Monsabr nous ait racont l'histoire mlodramatique d'un prtre
+confessant un mendiant et dcouvrant en lui l'assassin de son pre et de
+sa mre. On se rappelle une scne semblable dans un _mlo_ d'il y a
+trois ou quatre ans.
+
+ ct des raisons que l'on dit, il y a les autres.
+
+ Ambition, cupidit, gosme, rapine, envie, haine, dbauche du
+ coeur et des sens, dprissement de la foi, oubli coupable du
+ devoir, affaissement de la moralit, lchet du respect humain:
+ voil, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules
+ dterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.
+
+ Puis, une brve et nergique proraison:
+
+ La loi de Dieu est toujours l... Bon gr, mal gr, il faudra s'y
+ soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,
+ maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante
+ parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il
+ faudrait tre fou pour hsiter entre ces deux jugements.
+
+Je n'ai pas assez entendu le Pre Monsabr pour dfinir son talent avec
+une entire scurit. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en
+gnral, plus de clart, de belle ordonnance dialectique, de mouvement
+et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de
+pntration, de dlicatesse et de pathtique. J'ai cru voir certains
+signes qu'il serait un excellent orateur populaire, dou de verve, de
+bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de
+Notre-Dame; que la sublimit, la couleur et les divers ornements
+oratoires de son style taient quelque chose d'appris et de plaqu, et
+que, livr sa vraie pente, il et plus volontiers parl comme un Pre
+Lejeune ou un Bridaine relev d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est l
+qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.
+
+
+V
+
+J'ai entendu d'autres prdicateurs du carme, mais en courant et avec
+trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrt soit sur le talent
+de chacun, soit sur l'tat actuel de l'loquence sacre. On y pourrait,
+ la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de
+prdicateurs reviennent dcidment, comme le Pre Monsabr,
+l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrtienne d'aprs
+la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprs
+de Lon XIII. D'autres, l'exemple de Lacordaire, agitent les questions
+de l'heure prsente, combattent le sicle sur son propre terrain, mais
+leur faon et sans chercher imiter la manire du grand dominicain. Ils
+s'attaquent au matrialisme, au positivisme, au scepticisme et autres
+monstres avec une loquence qui m'a sembl, chez quelques-uns, sincre
+et cordiale, et tour tour par des raisons de sentiment et par des
+arguments un peu gros, bien appropris leurs auditoires.--Le Pre
+Lange, l'abb Frmont, surtout l'abb Perraud et plus encore l'abb
+Huvelin valent certes la peine d'tre entendus.
+
+J'ai seulement remarqu, dans une paroisse de la rive gauche, une
+innovation fcheuse, celle des confrences dialogues. Un prtre dans
+la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en
+face, au banc d'oeuvre, se lve: il reprsente l'Erreur. Je rends
+hommage, dit le prestolet, l'loquence de l'minent prdicateur; mais,
+nous autres protestants, nous sommes entts. Et il fait alors des
+objections ridicules, aggraves de facties qui mettent en joie les
+dvotes. C'est une parade affligeante et tout fait indigne du bon got
+du clerg parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.
+
+
+
+
+M. DESCHANEL
+
+ET LE ROMANTISME DE RACINE[28]
+
+[Note 28: Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lvy.]
+
+
+Du public accouru aux leons de M. Deschanel, le premier tiers voit et
+entend, le second tiers, press dans les corridors, entend sans voir,
+l'autre tiers s'en va dsespr, sans avoir vu ni entendu. L'aimable
+auteur du _Mal et du bien qu'on a dit des femmes_ a voulu consoler ce
+dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettr en France, et
+il a publi intgralement, en deux volumes, ses leons du Collge de
+France sur le thtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrmement
+agrable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur
+d'exprimer un regret.
+
+J'aurais aim que M. Deschanel ne retnt de son cours que la partie
+neuve et vraiment personnelle. Le volume dt-il tre mince, il serait
+exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop crits pour
+l'agrment des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses trs
+connues, trs ordinaires, qu'on est oblig de rpter tout au long
+devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles;
+mais est-il bien ncessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus
+nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs
+livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit
+et le tour de main de Voltaire:
+
+...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir
+ses leons toutes les dames de Pkin.--Ce qu'il dit est donc bien neuf?
+demanda Candide.--Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi,
+combien y a-t-il Pkin, en dehors des mandarins lettrs, de gens
+capables de s'intresser des leons dment mdites et o l'on suppose
+connu ce qui trane dans les livres?--Une centaine, rpondit
+Kou-Tu-Fong.--C'est peu, dit Candide.--C'est beaucoup, dit Martin. Et
+combien de personnes vont aux leons de votre docteur?--Deux ou trois
+mille, dit Kou-Tu-Fong.--Oh! oh! j'irai donc, s'cria Candide.--Je
+n'irai donc pas, grogna Martin.
+
+Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation
+lgante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et
+charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mrite si mprisable
+ni si accessible), et de quoi faire rflchir les vieux mandarins. C'est
+sur les pages originales que nous nous arrterons.
+
+
+I
+
+M. Deschanel comprend Racine de la bonne faon: en l'aimant. Mais,
+puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du pote, prend-il si
+souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il
+sur son caractre plus que des insinuations, et si malveillantes?
+
+Racine semble aujourd'hui un peu ddaign[29]. Encore faudrait-il
+savoir par qui. Quelques-uns mme l'injurient[30]. Si cela est vrai,
+est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait t
+injuri par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante
+annes. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque
+et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai,
+c'est que le XVIIIe sicle a prfr Racine Corneille; et ce qui
+semble vrai, c'est que notre sicle prfre Corneille Racine. Mais
+c'est un compte difficile tablir, et peut-tre quelques personnes se
+dlectent la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point
+l'occasion. Seulement, il faut reconnatre que la prdilection pour
+Corneille est plus frquemment avoue. Faut-il croire que les esprits de
+trempe hroque sont plus nombreux que les autres? ou cette prfrence
+est-elle un legs de l'cole romantique, qui aimait Corneille pour ses
+ingalits, ses excs et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle
+soit, est sans doute la mme qui fait qu'on prfre, au moins on le dit,
+Plaute Trence, Michel-Ange Raphal, Bossuet Fnelon, Hugo
+Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux
+harmonieux.
+
+[Note 29: I, p. 5.]
+
+[Note 30: _Ibid_.]
+
+C'est bien de prfrer l'nergie et l'originalit saillante. Mais, dans
+quelques-unes des prfrences de cette sorte, o ce qui reprsente le
+mieux le gnie de notre race est mis au-dessous de ce qui le reprsente
+moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie gnreuse et bien
+franaise de faire bon march de ce qui nous est propre pour embrasser
+ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez
+difficile de dire ce que c'est que le gnie de notre race, cette race
+tant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est
+dcidment pas dans l'essence de ce gnie.
+
+Or, Corneille n'est-il pas, par bien des cts, dans notre littrature,
+un esprit excentrique, d'une complexion singulire, obscure pour nous
+comme elle semble l'avoir t pour lui-mme? Il n'a presque point de
+tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la
+vrit humaine. Si dans un jour heureux il n'et crit le _Cid_ (et
+quelques scnes d'_Horace_ et de _Polyeucte_), quelle me trange! et
+quel maniaque d'hrosme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il
+s'est repenti du _Cid_ et qu'il l'aurait conu autrement vingt ans plus
+tard. Une fille qui aime mieux son amant que son pre (car c'est cela au
+fond), une fille dont la volont est impuissante touffer la passion
+et qui reste sympathique par cela mme, quel scandale! Mais il ne
+recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir
+incontestable (_Horace_), puis d'un devoir plus douteux (_Polyeucte_)
+sur la passion; mais bientt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte,
+c'est le triomphe de la volont toute seule, ou tout au plus de la
+volont applique quelque devoir extraordinaire, inquitant, atroce,
+et dans la conception duquel se retrouvent, avec la nave et excessive
+estime des grandeurs de chair (Pascal), les ides de l'_Astre_ et de
+la _Cllie_ sur la femme et les doctrines du XVIe sicle sur la
+sparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste dj,
+croyez-vous qu'il pardonne simplement par bont? Non, mais un peu par
+politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volont et parce que
+l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois
+dans la pice. Et Rodelinde (_Pertharite_), Dirc (_OEdipe_),
+Sophonisbe, Pulchrie, Brnice, Camille (_Othon_), Eurydice (_Surna_)
+etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la
+force incommensurable de leur volont par quelque sacrifice absurde et
+qui ne parat point leur coter, tant elles en sont payes par leur
+orgueil? Tous ces hros (et la plupart sont des hrones) ressemblent
+plus ou moins ce surprenant Alidor de la _Place Royale_ quittant sa
+matresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir
+de se sentir fort. Si cela tait possible, Corneille nous montrerait
+l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matire
+o il s'applique, se prenant lui-mme pour but. Est-ce forcer les mots
+que de voir dans ce pote de la volont toute pure quelque chose comme
+le Kant du thtre tragique? Cet homme qui, faisant la Du Parc sa cour
+grondeuse, lui dclare superbement qu'elle ne passera pour belle chez
+la race future qu'autant qu'il l'aura dit (et qu'est-ce que cela
+pouvait bien faire Marquise?), n'a jamais compris ni aim la femme,
+qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une nergie
+qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres
+descendus des mers geles et qui jadis avaient occup son pays avec le
+duc Rollon. Sous sa rhtorique romaine et sa subtilit espagnole, c'est
+un Danois des anciens ges, un _Northmann_, un homme de fer et de glace,
+un monstre, un barbare.
+
+Racine est un Franais de France. Il a la grce, la raison harmonieuse,
+le bon sens, la sobrit, la vrit psychologique. C'est un grand signe
+pour lui d'avoir t hautement prfr par celui de nos sicles
+littraires o nos qualits et nos dfauts se sont le plus librement
+dvelopps, ont le moins profondment subi l'influence des littratures
+anciennes ou trangres.
+
+J'imagine un temps, encore lointain, o, toutes les littratures ayant
+parcouru leur cycle naturel, le critique, accabl sous la masse norme
+des choses crites, serait oblig de ne retenir que les oeuvres
+clairement caractristiques des diffrents gnies nationaux aux diverses
+poques: il me semble que l'oeuvre de Racine aurait alors une autre
+importance et un autre intrt que celle de son grand rival.
+
+Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission
+d'admirer les tragdies de Racine. Et, si l'on aime tant son thtre, je
+comprends peu qu'on tudie sa vie et son caractre dans un esprit de
+malveillance et de chicane.
+
+M. Deschanel reproche durement Racine ses deux lettres MM. de
+Port-Royal, sa brouille avec Molire, les allusions Corneille dans la
+prface de _Britannicus_, sa froideur en apprenant la mort de la
+Champmesl, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il
+parle d'ingratitude, de dloyaut, de trahison, de scheresse de
+coeur. Ce sont l de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.
+
+Outre que la premire faute de Racine (contre ses anciens matres) a t
+efface par un repentir clatant et courageux, n'y trouverait-on pas des
+circonstances attnuantes? Racine tait fort jeune: aprs avoir failli
+mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il
+clatait. Puis, nous ne pouvons tre juges du degr de reconnaissance
+qu'il devait MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent
+rien: savons-nous s'il avait toujours t si heureux parmi des hommes si
+graves et si hants de la pense du pch originel? De plus, peut-on
+soutenir que Nicole n'et point vis particulirement Racine en traitant
+les potes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux
+petits ridicules de ses matres et ne dit rien qui les dshonore. Et si
+Racine tait peut-tre le dernier qui il ft permis d'avoir raison
+contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgr tout, quelque chose d'avoir
+raison? Les deux lettres (la seconde non publie, mais garde en
+portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurment
+regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'
+l'indignation.
+
+Sur sa brouille avec Molire, nous n'avons que la version de Lagrange,
+et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc
+Molire, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas
+oublier que Molire se vengea en jouant sur son thtre la _Folle
+querelle_ de Subligny, et que plus tard les deux potes se
+rconcilirent, comme on le voit par le prologue de la _Psych_ de La
+Fontaine: cela prouve, sans doute, la bont de Molire, que personne ne
+conteste; mais cela montre peut-tre aussi que la conduite de Racine
+n'avait pas t si noire ni si impardonnable.
+
+L'allusion (_malevolus poeta_) n'est que trop claire, dit M. Deschanel
+ propos de la premire prface de _Britannicus_. Voil les petits
+cts de l'humanit, mme dans les grands hommes[31]. Mais ici les
+petits cts sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le
+vieux pote qui avait commenc, ce qu'il semble. On dira que Racine
+devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi
+Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?
+
+[Note 31: I, p. 209.]
+
+Racine n'a qu'un mot trs froid sur la mort de la Champmesl; mais il
+tait alors mari, pre de famille, dj vieux. La Champmesl tait pour
+lui une ancienne, trs ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et
+pens plus long qu'il n'en a crit? Nous savons d'ailleurs peu prs ce
+qu'avait t la Champmesl. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus
+troubl l'un des six amants contents et non jaloux que lui prte
+l'pigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air
+demi trpass l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous nous
+mler de ces affaires de coeur, sur lesquelles les lumires nous font
+presque absolument dfaut?
+
+Racine fait prendre le voile quatre de ses filles. Au temps de Louis
+XIV et de Bossuet, les parents n'gorgeaient plus leurs filles sur un
+autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-mme ne s'en faisait
+pas faute... Le pre, allant pleurer chaque prise de voile, se croyait
+quitte envers sa sensibilit[32]. Cela est fort spirituel; mais d'abord
+deux des filles de Racine entrrent au couvent et non pas quatre, et
+encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de
+croire, ou que Racine les ait peu pleures, o mme qu'il y et lieu de
+les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des
+victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?
+
+[Note 32: II, p. 5.]
+
+Racine, qui avait flatt Mme de Montespan toute-puissante...,
+n'hsita pas tourner ses adulations de l'autre ct, aussitt qu'elle
+cessa d'tre en faveur[33] M. Deschanel parle encore ici
+d'ingratitude[34]. Je ne me sens pas entirement convaincu. Racine a
+eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne
+saurait le blmer d'avoir lou Mme de Maintenon, qui avait du got
+pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui
+tait pieuse une poque o il tait lui-mme dvot, et qui, enfin,
+tait peut-tre plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves,
+dcentes et avises, ont parfois de grandes sductions. Il a fait sa
+cour Mme de Montespan par intrt et parce que c'tait l'usage; il
+l'a faite Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voil
+donc son crime diminu de moiti. Les vers sur la disgrce de l'altire
+Vasthi sont l'indispensable prambule du rcit d'Esther: les
+contemporains y virent une allusion que peut-tre le pote n'y avait pas
+mise.
+
+[Note 33: II, p. 173.]
+
+[Note 34: II, p. 175.]
+
+On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore Racine d'avoir
+fait _Esther_ et _Athalie_ et d'avoir t dvot dans ses dernires
+annes au point d'aller tous les jours la messe. Ou plutt non; car
+Pierre Corneille a crit _Polyeucte_, a traduit l'_Imitation_, a t
+marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort
+Racine, c'est que son nom et son oeuvre sont intimement lis au nom et
+au rgne de Louis XIV et que beaucoup dtestent aujourd'hui le
+Roi-Soleil, encore que 'ait t un homme fort original, un roi srieux
+et convaincu, et qui porta une sorte d'hrosme dans l'exercice de ses
+fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moiti de sa
+vie.
+
+Il y a peut-tre d'autres raisons. Bien en a pris aux jansnistes
+d'avoir ha les jsuites, et Molire d'avoir ha les dvots et crit
+le _Tartufe_: en vertu de quoi Molire est sacr, et ces huguenots
+honteux de jansnistes sont presque sympathiques. Mal en a pris Racine
+d'avoir eu des torts envers ceux qui il ne faut pas toucher, d'avoir
+raill Port-Royal et offens Molire. Ce sont choses qui ne se
+pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres Racine.
+Tout compte fait et en dpit de ses faiblesses, il me parat avoir t
+un fort honnte homme.
+
+Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqu dans notre
+littrature ont t par leurs moeurs, ou par leur probit, ou par leur
+bont, ou tout au moins par leur gnrosit native, dans la bonne
+moyenne de cette pauvre humanit, ou sensiblement au-dessus. Et on peut
+le dire, je crois, mme de Voltaire, tout compens; mme de Rousseau, si
+l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voil! ce qu'on ne songe
+pas reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent
+mieux ou que ce qu'ils font n'importe gure, on en fait un crime aux
+grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit plus d'indulgence
+peut-tre que nous; comme si le gnie ne s'accompagnait pas souvent
+d'une exaspration de la sensibilit, laquelle nous fait faire tant de
+sottises! On veut que le pauvre soit sans dfaut! disait Figaro. De
+mme de certains grands hommes; et cela ferait honneur ceux qui ont
+ces exigences, si ces mmes censeurs ne passaient tout d'autres grands
+hommes qu'ils trouvent plus leur gr. Soyons quitables et doux pour
+tous les hommes de gnie, et ne leur appliquons pas une mesure plus
+svre qu' nous-mmes. Il faut avoir le coeur bien pur pour marchander
+son estime Racine. Les hommes de gnie n'ont pas tous t des saints?
+Mais les bourgeois en font bien d'autres! disait Flaubert en
+s'amusant; et il prtait aux personnages les plus bonasses et de
+l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des moeurs
+ultra-orientales. Et il y avait peut-tre un fond de vrit dans cette
+boutade facile. Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la
+sensibilit d'imagination; mais il semble avoir eu le coeur un peu
+sec[35]. Ainsi, pour se mettre l'aise avec l'auteur de _Brnice_,
+M. Deschanel distingue la sensibilit des potes, et l'autre, celle de
+tout le monde; et cette dernire, il la refuse, ou peu s'en faut,
+Racine. Il faudrait savoir d'abord si la premire de ces sensibilits ne
+suppose pas la seconde, et un degr minent, et n'en est pas la forme
+suprieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la
+distinction subsiste: en quoi est-elle si fort l'avantage du vulgaire?
+
+[Note 35: I, p. 61.]
+
+L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par mtier, observe, analyse
+et exprime ses propres sentiments et par l dveloppe sa capacit de
+sentir, reoit de tout ce qui le touche et, en gnral, du spectacle de
+la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce
+n'est pas l, j'imagine, une infriorit pour l'artiste, mme en
+admettant que cette impressionnabilit excessive ne soit qu'un jeu
+divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'
+l'art.
+
+Restent les motions qui sont la porte de tout le monde, qui peuvent
+tre communes au peuple et aux habiles. Je vois qu'ici et l elles
+sont ingales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne
+vois d'autre diffrence bien tranche, sinon que le peuple ne tire rien
+de son motion et que l'artiste en tire des oeuvres d'art. Cela suppose
+plus de rflexion et une sorte de ddoublement: cela suppose-t-il moins
+de sensibilit ou une sensibilit moins vraie? Sous le coup d'une grande
+douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chrement
+aime, le simple est secou tout entier, ne s'appartient plus,
+s'abandonne volontiers aux dmonstrations bruyantes; mais souvent, s'il
+souffre avec violence, il se console avec rapidit. L'artiste, habitu
+regarder, et pour qui toutes choses semblent se transposer et n'tre
+plus, un certain moment, qu'une illusion dcrire [36], observe
+malgr lui ce qu'il sent, n'en est pas possd, dmle et se dfinit son
+propre tat, trouve peut-tre quelque divertissement [37] dans cette
+tude, et tantt accueille la pense que tout est muance et spectacle et
+que tout, par consquent, est vanit, tantt songe qu'il y a dans son
+cas quelque chose de commun tous les hommes et aussi quelque chose
+d'original et de particulier qui, traduit, transform par le travail de
+l'art, pourrait intresser les autres comme un curieux chantillon
+d'humanit. Et peut-tre qu'en effet cela lui est un allgement, mais
+souvent aussi cette tude lui fait dcouvrir et sentir de nouvelles
+raisons et de nouvelles manires, plus dlies, d'tre malheureux. Il y
+a des rsignations, mme des ironies, singulirement douloureuses.
+
+[Note 36: Flaubert, _Prface des Posies de Louis Bouilhet_.]
+
+[Note 37: Pascal.]
+
+Et quand bien mme le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui
+donnerait-il sur l'artiste la supriorit morale que parat lui accorder
+M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de
+l'un et de l'autre ne sont pas de la mme espce. En tout cas, je
+n'appellerai jamais sensibilit fleur de peau[38] la sensibilit de
+l'auteur d'_Andromaque_. De ce que le pote aime et sent plus de choses,
+en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le dveloppement de la
+conscience psychologique emporte une certaine matrise de soi, mais non
+point peut-tre une diminution de souffrance. Que si pourtant cette
+diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En
+vrit, il n'est point si ncessaire de souffrir! Plt au ciel que tous
+les hommes fussent artistes et potes, s'ils devaient tre ainsi moins
+malheureux!
+
+[Note 38: I, p. 61.]
+
+Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmente,
+tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipe en
+chefs-d'oeuvre, s'il a t insensible et dur au point d'crire _Phdre_
+et _Bajazet_, tant mieux pour nous!
+
+
+II
+
+M. Deschanel tudie particulirement la complexion d'lments
+contraires que nous offrent les tragdies de Racine, et c'est l qu'il
+voit surtout son originalit. Dans ces pices il y a trois choses: 1
+le sujet ancien imit, qui tait form dj d'lments divers; 2 les
+moeurs et les sentiments modernes combins avec ce sujet ancien; 3 sous
+les formes et les modes propres telle poque dtermine, la peinture
+de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la
+civilisation[39].
+
+[Note 39: I, p. 123.]
+
+Comment Racine a t conduit oprer ces savants mlanges, voici une
+page qui nous l'apprend:
+
+ Telles taient les conditions de l'oeuvre dramatique cette
+ poque: pour le fond, l'influence de la Renaissance grco-latine
+ avait dcidment triomph; on tait vou aux sujets anciens; quant
+ la forme, celle de la tragi-comdie, depuis l'aventure du _Cid_,
+ ayant t carte comme peu compatible avec les fameuses rgles des
+ trois units (?), il ne restait que la tragdie toute pure. Le
+ problme pos devant Racine tait donc celui-ci: d'une part,
+ chercher faire les pices les plus agrables au public
+ contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou
+ trangers... Puisque la voie n'tait vraiment ouverte et libre que
+ du ct de l'antiquit, la difficult tait de rendre cette
+ antiquit intelligible et acceptable la socit du temps de Louis
+ XIV et la cour, qui donnait le ton. Le pote ne pouvait donc
+ produire que des oeuvres mixtes, d'ordre composite, peu prs comme
+ sont en architecture les difices de la Renaissance, mi-partis du
+ gnie ancien et du gnie moderne, au reste n'en ayant peut-tre que
+ plus de charme pour les esprits cultivs et subtils, pris, tout
+ tour ou en mme temps, de toutes les modulations de la beaut[40].
+
+[Note 40: I, p. 20 et suiv.]
+
+Ces modulations diverses, M. Deschanel les dmle dans chaque tragdie
+avec une extrme finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses thories
+qui s'applique tout le thtre de Racine, je ne puis m'empcher de
+signaler au passage telle observation de dtail un peu trop ingnieuse
+mon gr. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme la faon de
+Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hant par le romantisme des
+potes de 1830 et croit en retrouver les caractres chez nos classiques.
+De l quelques assertions imprvues. Aprs avoir entendu romantisme au
+sens d' originalit, il entend de nouveau, sans le dire, originalit
+au sens de romantisme; et il semble que cette confusion, volontaire ou
+non, joue sa critique plus d'un mchant tour.
+
+ Toute la pice, dit-il d'_Andromaque_, est, vrai dire, une
+ comdie tragique; et cette comdie rsulte des flux et reflux
+ continuels de ces trois amours contraris. _Andromaque_ pourrait se
+ nommer juste titre la tragi-comdie de l'amour. L'auteur du _Cid_
+ avait fait des tragi-comdies en le disant; Racine en fait sans le
+ dire, et d'autre sorte. Or ce mlange est un des caractres du
+ romantisme[41].
+
+[Note 41: I, p. 107.]
+
+De mlange, je n'en vois point, et il me parat bien qu'il y a l une
+quivoque. De ce qu'une passion dveloppe dans une tragdie pourrait,
+si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comdie, s'ensuit-il
+que la tragdie o cette passion se droule soit un mlange de comique
+et de tragique et, par suite, une oeuvre romantique? ce compte, la
+tragdie toute pure n'admettrait gure l'amour qu'au moment o il verse
+le sang, parce qu'alors seulement il devrait tre rput tragique. Tant
+qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il
+appartiendrait la comdie. Si _Andromaque_ est une comdie tragique
+parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degr ou les
+consquences, et si tel passage on peut presque se figurer qu'on lit
+le _Dpit amoureux_[42], le _Malade imaginaire_, qui admet l'ambition,
+passion tragique sauf les consquences ou le degr, pourra donc tre
+appel tragdie comique, et peut-tre qu' tel passage on pourra se
+figurer qu'on lit _Britannicus_. (Au fait, il n'y a gure de diffrence
+de nature entre Bline et Agrippine.) Ds lors il n'y aura pas de
+tragdie ni de comdie de caractre qui ne puisse tre qualifie de
+romantique; car dans toutes on trouvera la fois du comique et du
+tragique, toutes puisant au mme fonds, qui est la vie humaine, et n'y
+ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour tour
+sourire et trembler. Dire que telle tragdie de Racine est une comdie,
+c'est aussi vrai que de dire que telle comdie de Molire est une
+tragdie. C'est peut-tre vrai si l'on considre l'effet produit sur
+certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici
+justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser
+romantiques les oeuvres de nos classiques qui peuvent prter ces
+remarques; car ni le degr infrieur du tragique n'quivaut au comique,
+ni le degr suprieur du comique n'quivaut au tragique. Et enfin, que
+la distinction des genres soit lgitime ou non, on ne peut nier que
+Racine, comme Molire, ne l'ait trs soigneusement observe.
+
+[Note 42: I, p. 109.]
+
+Naturellement, ce qui, dans les _Plaideurs_, parat romantique M.
+Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la
+souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de
+contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers
+des _Plaideurs_ suggrent M. Deschanel.
+
+ Que de fois, il y a cinquante ans, on a cit comme choses
+ phnomnales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au
+ second vers d'Hernani, la dugne entendant frapper la porte
+ secrte:
+
+ Serait-ce dj lui? C'est bien l'escalier
+ Drob?
+
+ Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-l? Eh bien! nous en avons ici un
+ tout pareil:
+
+ Mais j'aperois venir madame la comtesse
+ De Pimbesche[43].
+
+
+[Note 43: I, p. 149.]
+
+Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici de Pimbesche, a une grande
+importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'pithte
+drob n'en a absolument aucune?
+
+Tout cela n'est pas mis au hasard, dit M. Deschanel parlant des
+liberts de la versification de Racine. Mais justement, bien des
+liberts semblent prises au hasard dans la versification romantique.
+
+Il arrive, du reste, M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de
+coupe parfaitement classique.
+
+Tantt, dit-il, le pote dplace la csure:
+
+Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.
+
+Tantt il met la csure aprs les trois premires syllabes:
+
+C'est dommage: | il avait le coeur trop au mtier,
+
+etc., etc.[44].
+
+[Note 44: I, p. 151.]
+
+Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos
+classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal
+repos soit aprs la sixime syllabe: il leur suffit souvent que cette
+syllabe soit nettement accentue.
+
+Et qu'y a-t-il de romantique dans _Britannicus_? D'abord le rcit de
+l'enlvement de Junie. La peinture de cet attentat a fourni au pote
+des vers d'un coloris charmant et romantique[45]. Je relis le morceau
+et j'y cherche ce romantisme.
+
+[Note 45: I, p. 175.]
+
+ Belle sans ornement, dans le simple appareil
+ D'une beaut qu'on vient d'arracher au sommeil.
+
+Mais ce sont l des vers classiques s'il en ft jamais. C'est en
+chemise qui serait romantique!
+
+ ...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
+ Relevait de ses yeux les timides douceurs.
+
+Mais ces deux vers sont composs de mots abstraits: aspect, fiers
+(qui est un latinisme et fait double emploi avec farouches,)
+relevait, timides douceurs; quoi de plus classique?
+
+Romantique encore, la scne o Nron se cache derrire un rideau.
+Pourquoi? parce que c'est un moyen de comdie dont l'effet est
+tragique, par suite un mlange tragi-comique[46]. On cherche comment.
+Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique _en
+elle-mme_, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagme
+de Nron fait souffrir et trembler, comment serait-ce un moyen de
+comdie?
+
+[Note 46: I, p. 184.]
+
+La preuve que _Britannicus_ n'est pas si romantique que le veut par
+endroits M. Deschanel, et mme ne l'est pas du tout, c'est que, dans une
+page fort intressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le mme
+sujet trait dans la forme romantique: on assisterait aux expriences de
+Locuste, au banquet o Britannicus est empoisonn. la vrit, je ne
+vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emble cette conception
+du drame: tout dpendrait de l'excution, qui pourrait tre bonne ou
+mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-mme,
+romantique a par moments un sens trs dtermin et qui s'oppose
+classique. Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme
+l'originalit suprme et l'exalte ce titre, il le prend ici pour une
+des formes du thtre au XIXe sicle et n'en fait pas grand tat. Il
+loue mme Racine d'avoir simplifi Nron selon la mthode classique,
+d'avoir nglig plusieurs des aspects de ce personnage peint avec tant
+de verve et de brio par M. Renan[47]. (Je crois que ce mot de _brio_,
+soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'_Antchrist_, et
+qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Nron de Racine me
+plat fort et me semble d'une grande vrit historique et humaine; mais
+le fou naissant et le cabotin paratraient un peu plus chez lui, que je
+ne m'en plaindrais pas.
+
+[Note 47: I, p. 202.]
+
+Il faut savoir gr M. Deschanel de n'avoir pas dcouvert le moindre
+romantisme dans _Brnice_. Mais son sentiment sur la valeur de l'oeuvre
+manque peut-tre de nettet. Il dclare trois ou quatre reprises que
+la pice est trs faible parce qu'elle manque d'action; mais il
+l'appelle d'autre part une charmante tragi-comdie[48], y trouve
+sensibilit, loquence familire et potique, grce pntrante[49], et
+dit qu'elle est bien tonnante et file avec un art infini[50].
+Comment une pice peut-elle tre la fois si faible et si charmante?
+
+[Note 48: I, p. 257.]
+
+[Note 49: I, p. 256.]
+
+[Note 50: I, p. 251.]
+
+Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le
+plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la
+couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquime acte. Je ne
+sais si M. Deschanel n'exagre pas un peu la turquerie de la pice. La
+couleur locale chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui
+veut tre trait dans des rflexions d'ensemble sur son thtre. Mais,
+puisque l'ingnieux critique tait en train, il aurait bien pu soutenir
+que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir
+jusqu' un certain point, mais non au del; il ne veut pas pouser une
+esclave par force; il a le mpris absolu de la mort: tout cela fait un
+mlange intressant, trs humain, trs oriental aussi si l'on veut; mais
+il faut le vouloir.
+
+Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est la fois
+un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux,
+cruel, astucieux, et qui plaide le faux pour savoir le vrai dans des
+scnes tragi-comiques[51]. Et voil maintenant que romantisme est
+synonyme de complexit des caractres.
+
+[Note 51: I, pages 317, 327.]
+
+Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) la
+forme la plus actuelle de l'art, par consquent l'appropriation des
+sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois
+aux croyances et aux sentiments prsents[52]. Donc Euripide a fait
+oeuvre romantique en traitant le sujet d'_Iphignie_ de manire plaire
+aux Athniens de son temps, et Racine en le traitant de la faon la plus
+agrable aux hommes du XVIIe sicle.
+
+[Note 52: II, p. 11.]
+
+Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au
+vrai sens du mot romantisme et de montrer qu'riphile est dj, sauf
+le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de
+1830. riphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier
+et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la socit. Comme
+eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une
+crature fatale et qui porte avec elle le malheur partout o elle va:
+
+ Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
+ rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].
+
+[Note 53: _Iphignie_, II, sc. 1.]
+
+Son amour est d'espce sombre et farouche comme ses autres sentiments.
+C'est parce que Achille a brl sa ville et l'a emporte elle-mme comme
+une proie dans ses bras ensanglants, c'est pour cela qu'elle l'aime,
+et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prte la
+mort, y songeant ds la premire scne, mlancolique jusqu'au dsespoir,
+mais superbe encore et rvolte au moment mme o elle cde son
+destin.
+
+ Je prirai, Doris, et par une mort prompte
+ Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
+ Sans chercher des parents si longtemps ignors
+ Et que ma folle amour a trop dshonors, etc.[54].
+
+[Note 54: 1. Iphignie, II, sc. 1.]
+
+Qu'est-elle qu'une btarde romantique, une soeur enrage de Didier,
+moins rveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une
+quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mre. Il ne serait pas
+impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.
+
+M. Deschanel dmonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragdie de
+_Phdre_, nous fait toucher du doigt comment elle est compose, ce
+qu'elle garde d'Euripide et de Snque, ce que Racine y a mis du sien.
+L'difice a trois tages, trois ordres, dont les provenances diverses
+s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre
+romain, l'ordre franais; je dis trois ordres de posie et de
+civilisation[55]. Est-il vrai que les provenances diverses des trois
+ordres s'accusent dans la conception et _dans le style_? Car alors
+comment se fait-il que l'oeuvre soit aussi harmonieuse?
+
+[Note 55: II, p. 121.]
+
+Naturellement cette complexit d'lments, leur appropriation au got du
+XVIIe sicle parat M. Deschanel le comble du romantisme.
+
+Notez qu'Euripide le premier avait t romantique en introduisant dans
+la tragdie les passions de l'amour[56]. Le style mme d'Euripide est
+dj romantique. En voulez-vous un exemple? On connat la mystique
+invocation d'Hippolyte Artmis, ce chant vraiment pieux et dont le ton
+rappelle celui des cantiques la sainte Vierge: ... ma souveraine, je
+t'offre cette couronne cueillie et tresse de mes mains dans une frache
+prairie, que jamais le ptre et ses troupeaux ni le tranchant de fer
+n'ont os toucher, o l'abeille seule au printemps voltige, et que la
+Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc. Cette image (la Pudeur et ses
+eaux limpides), M. Deschanel la dclare tincelante de fracheur
+romantique[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est
+incohrente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hsite: qu'est-ce
+que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des
+rudits qui veulent lire s au lieu de Aids. Les
+pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours
+t, et au moins cela s'entend.
+
+[Note 56: II, p. 72.]
+
+[Note 57: II, p. 70.]
+
+_Esther_, histoire de srail, conte des _Mille et une nuits_, conte
+naf, sanglant et par endroits sensuel, transform par Racine en une
+tragdie lgiaque et pieuse, propre tre joue dans un couvent par de
+petites pensionnaires, est assurment une oeuvre singulire, trangement
+complexe, avec ses couleurs contraries et harmoniques comme dans un
+merveilleux tapis d'Orient copi par les Gobelins[58]. Mais enfin la
+varit des lments d'une oeuvre et le romantisme, est-ce donc une
+seule et mme chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour
+se passer d'explication?--Dpchons-nous de dire que M. Deschanel n'a,
+du reste, rien crit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire
+des reprsentations d'_Esther_.
+
+[Note 58: II, p. 189.]
+
+[Note 59: II, p. 205.]
+
+_Athalie_, dit M. Deschanel, est pleine d'effets et de contrastes
+romantiques[60]. Les contrastes se rduisent, ce me semble, celui de
+la forme et du fond, celui que fait la frocit singulire du sujet
+avec les draperies clatantes d'un style prestigieux et les couleurs de
+la posie religieuse la plus sublime.--_Athalie_ est encore romantique
+parce que la pice est tire de la Bible et que la Bible est minemment
+romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient
+l'histoire et la littrature d'un peuple d'Orient et que le chef du
+romantisme a fait des _Orientales_.
+
+[Note 60: II, p. 215.]
+
+[Note 61: II, p. 226.]
+
+Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goter Athalie, cause
+du fanatisme monarchique et religieux qui est l'me de cette tragdie.
+Mais il gotait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi
+d'Orient; il devrait donc goter Joad parce que Joad, malgr quelques
+attnuations, est bien un prtre juif. D'o vient que la vrit
+historique qui, l, lui paraissait chose romantique et par suite
+admirable--ou chose admirable et par suite romantique (car il hsite
+entre les deux vues)--n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que
+par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et
+serions-nous plus enchants de heurter l'un que l'autre dans la vie
+relle?
+
+Serait-ce point qu'_Athalie_ est une tragdie clricale? Mais il n'a
+jamais t ncessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de
+ses personnages. On peut mme ne sympathiser pleinement avec aucun et
+cependant tre mu et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre,
+de la vrit, de la grandeur, de la beaut. Quand j'irais, comme
+Voltaire un jour, jusqu' prfrer secrtement la vieille Athalie, cette
+Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si firement
+ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse
+fminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-tre pas moins
+subjugu par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son
+imprieux et hroque dvoment cette foi. Remarquez que Joad est ou
+se croit profondment dsintress, qu'il s'imagine travailler pour Dieu
+et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scne
+de la prophtie, il sacrifie ce Dieu la vie de son propre enfant et
+que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empche point de faire ce
+qu'il croit tre son devoir dans le prsent.--Les fanatiques sont gens
+fort curieux, surtout dans un drame, o l'on n'a rien craindre de leur
+manie.
+
+Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques,
+qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la
+foule qui ait besoin, au thtre, de s'intresser, comme elle le ferait
+dans la ralit, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de
+prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours
+suffisamment sympathique en art, c'est la manifestation clatante
+d'une passion ou d'une nergie humaine.
+
+Jhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation
+d'Iphignie et qui soulevaient la colre de Lucrce taient-ils donc si
+aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet
+d'_Athalie_ que dans celui _d'Iphignie en Aulide_?
+
+J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot
+romantisme. C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingnieux
+gt ce point par un parti pris qu'on a peine s'expliquer. Dans ses
+conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs
+sur sa bizarre thorie et nous prte par l, semble-t-il, les meilleures
+armes pour la repousser. Il dfinit l'essence du romantisme l'amalgame
+du pass avec le prsent et du prsent avec le pass[62]. Une
+dfinition plus troite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare,
+Guilhem de Castro, Dante, le thtre grec, la Bible. Je demande en
+toute simplicit d'me: Qu'est-ce que cela ferait? et n'tes-vous pas la
+victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute
+parce qu'elle pique la curiosit de votre public? De ce que la
+littrature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et
+assez facile dlimiter sinon dfinir, a pu s'inspirer de Shakspeare,
+de Dante et des potes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous
+ces potes doivent tre appels romantiques? Sophisme d'autant plus
+surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les lments du romantisme
+tel qu'il a fleuri dans des oeuvres que tout le monde peut nommer. Il y
+a, suivant lui, une premire faon, la vraie, de concevoir le romantisme
+(c'est de le considrer comme l'amalgame du prsent et du pass), et une
+seconde dfinition qui le fait consister dans le mlange du tragique et
+du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois units
+secou, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarit du style. Il
+appelle cela une manire moins large[63] d'entendre le romantisme.
+Mais qui ne voit que c'est l une manire essentiellement diffrente,
+qui n'a rien de commun avec la premire, et que l'une ne peut, en aucun
+cas, tre substitue l'autre?
+
+[Note 62: II, p. 275.]
+
+[Note 63: II, p. 276.]
+
+
+III
+
+On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexit des
+lments du thtre de Racine. Chacune de ses pices nous offre un sujet
+antique ou exotique appropri au got des contemporains de Louis XIV et
+par suite nous prsente la fois l'homme des temps lointains ou des
+pays tranges, l'homme du XVIIe sicle et l'homme de tous les
+temps.
+
+liminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquit
+que du XVIIe sicle. Restent en prsence et peut-tre en opposition,
+dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquit grecque ou
+romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce dsaccord intime est par
+moments vident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pices.
+Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abme, entre les actions de
+tel personnage et ses moeurs, ses manires, ses discours.
+
+Pyrrhus est un sauvage, un brleur de villes, un tueur de vieillards, de
+jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrime acte, lui jette ses
+exploits la face. Je vous aime; pousez-moi, ou j'gorge votre fils,
+c'est le fond de ses discours Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus
+est poli, galant, honnte homme. Les contemporains eux-mmes sentaient
+cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les
+autres trop violent (Voy. la _Folle querelle_). De mme, Oreste a tu sa
+mre et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empche point de s'exprimer comme
+auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.
+
+Dans _Britannicus_, il n'y a point de dsaccord de ce genre. La marque
+du principal personnage, c'est justement d'tre un criminel fort
+civilis, trs spirituel et trs fin. Agrippine n'est pas plus
+invraisemblable que Catherine de Mdicis ou Christine de Sude, qui
+taient des femmes bien leves et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit
+ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en tait point
+encore perdue. Enfin, Agrippine et Nron appartiennent une
+civilisation que nous n'avons aucune peine nous reprsenter et qui
+diffrait assez peu de la ntre pour que Racine ait pu leur prter le
+langage et les manires de son temps sans commettre un trop grave
+contresens.
+
+Dans _Brnice_, l'harmonie est parfaite entre les moeurs et les
+actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pice si faible?
+
+Et vous croyez que ce sont l des Turcs? disait le vieux Corneille en
+voyant jouer _Bajazet_, et peut-tre qu'en effet, si Roxane agit et sent
+a peu prs comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois
+Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas
+grand'chose de turc pour des esprits non prvenus.
+
+Mithridate a l'habitude d'trangler ses femmes pour s'assurer de leur
+fidlit. Voyez comme ces choses-l sont dites en termes lgants:
+
+ Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
+ Ont pris soin d'assurer la mort de ses matresses[64].
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Vous dpendez ici d'une main violente
+ Que le sang le plus cher rarement pouvante,
+ Et je n'ose vous dire quelle cruaut
+ Mithridate jaloux s'est souvent emport[65].
+
+[Note 64: _Mithridate_, I, sc. 1.]
+
+[Note 65: _Mithridate_, IV, sc. ii.]
+
+Ajoutez que _Mithridate_ a plusieurs fois la pense de tuer ses fils,
+Racine a enregistr fidlement les actes les plus significatifs que lui
+attribue l'histoire: a-t-il senti l'abme creus par ces faits et gestes
+entre le roi du Pont et un prince occidental du XVIIe sicle? A-t-il
+eu la vision nette de ce que pouvait tre un roi d'Asie Mineure il y a
+quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un
+grand homme, mais, tout compens, un honnte homme, quelque chose
+comme le grand Cond amoureux soixante-dix ans et luttant contre les
+Romains.
+
+Dans Iphignie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau
+style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlve les
+filles et les porte lui-mme, bras-le-corps, dans son vaisseau. Les
+actions sont de mille ans avant l're chrtienne; les manires sont de
+dix-sept sicles aprs.
+
+Phdre est d'une infinie dlicatesse morale, et Aricie d'une ravissante
+coquetterie. Assurment elles ne sentent ni ne parlent comme dans un
+temps o l'on pouvait tre petite-fille du Soleil et fille du Juge des
+morts (Phdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et o le dieu des
+mers mettait des monstres la disposition de ses amis. Toute cette
+mythologie fait un singulier mlange avec le raffinement d'esprit et de
+conscience de la plus troublante des femmes de Racine.
+
+Il n'y a pas dans _Athalie_ de contrastes de cette force; mais _Esther_
+est bien tonnante. Assurus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on
+le puisse tre; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et,
+quand elles ont marin six mois dans la myrrhe et six autres mois dans
+les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est l la matire du
+charmant et chaste rcit du premier acte.--Esther est une Juive froce
+qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine
+l'a transforme en colombe gmissante, et ce vers d'Assurus passe
+inaperu:
+
+Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
+
+En rsum, dans la moiti des tragdies de Racine, les actions et les
+moeurs ne sont pas du mme temps. Il se peut que ce contraste mme
+ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il chappe premire vue
+et qu'on se sait gr de le dcouvrir, parce que Racine peut-tre ne s'en
+doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de dmler ce
+dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction
+est relle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine
+sont faux, essentiellement et irrmdiablement faux. Qui oserait le
+soutenir? Comment donc arranger cela?
+
+Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc aprs avoir dit noir.
+M. Deschanel, qui s'applique relever ces contrastes, dfend ailleurs
+la vrit historique des principales figures de ce thtre. Eh bien,
+non! les personnages _d'Andromaque_ et d'_Iphignie_ et de _Phdre_ ne
+sont point des gens des temps hroques; non, Mithridate ni Assurus ne
+sont point des rois d'Orient, et les Romains de _Brnice_ ou mme de
+_Britannicus_ sont Franais plus qu' demi, et, en admettant que ce soit
+une ncessit absolue du drame que les personnages anciens y soient
+toujours en partie moderniss, ils le sont ici jusqu' l'excs. Il faut
+bien reconnatre qu'au temps de Racine on n'avait pas, au mme degr
+qu'aujourd'hui, l'intelligence du pass, le sentiment et le got de
+l'exotique, la notion de la varit profonde des types humains.
+Nanmoins Racine connat assez bien l'histoire, entrevoit la diffrence
+des milieux et des civilisations et comment ces diffrences se
+trahissent dans le caractre des hommes[66]; et tout cela, il cherche
+le reproduire exactement; mais, comme il tudie exclusivement le
+mcanisme des sentiments et des passions et limine de parti pris
+presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa couleur locale reste
+tout intrieure, toute psychologique, et est, par suite, moins
+saisissante: car c'est peut-tre surtout par le dtail des moeurs et des
+habitudes extrieures que se diffrencient les hommes des diverses
+poques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques,
+vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec
+le mme langage et la mme allure que les gentilshommes de cette poque)
+auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et
+originaux.
+
+[Note 66: Prface de _Bajazet_.]
+
+On voit dj qu'ils ne sont pas entirement faux. Serait-il possible de
+montrer sous quel jour ils peuvent paratre entirement vrais, mme
+quand leurs actes ont des sicles de plus que leurs manires?
+
+Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcment se
+rencontrer, plus ou moins accus, dans toute tragdie. Car la tragdie
+vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on
+accomplit dans les moments o l'on redevient le pareil des fauves ou des
+hommes qui ont vcu aux poques primitives. Et, d'autre part, comme on
+veut que la forme soit belle, les personnages de la tragdie doivent
+parler le langage le plus savant, le plus lgant, le plus propre nous
+plaire, nous chez qui la brute est gnralement endormie ou n'est plus
+capable de tels excs, et qui pouvons nous demander s'il est possible
+qu'elle se rveille chez des hommes si bien parlants. ce compte, la
+tragdie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait
+debout? C'est ici une convention ncessaire, que les acteurs, tout en
+agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme
+Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent bien
+parler.
+
+Mais, aprs tout, est-ce l une convention si forte? Il arrive parfois
+(et la tragdie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par
+leur degr) que sous l'homme civilis surgisse un sauvage pouss par la
+force aveugle des nerfs et du sang. La tragdie (comme l'art en gnral)
+ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagrer parfois la
+distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le thtre de Racine
+nous prsente des hommes parfaitement levs et diserts qui, certaines
+heures, en dpit de leur politesse et de leur lgance, font des choses
+atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai
+ni de plus philosophique que la tragdie, qui nous montre les forces
+lmentaires, les instincts primitifs dchans sous la plus fine
+culture intellectuelle et morale.
+
+Ce qui contribue encore la vrit de ce thtre, c'est que, si l'on
+fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dnouements
+(meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de
+Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la
+vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux
+femmes (_Andromaque_, _Bajazet_), un amant qui se spare de sa matresse
+pour des raisons de convenance (_Brnice_), la lutte entre deux frres
+de lits diffrents ou entre une mre ambitieuse et un fils mancip
+(_Britannicus_), un pre rival de son fils (_Mithridate_), mme une
+femme amoureuse de son beau-fils (_Phdre_), ce sont l des choses qui
+se voient, des situations o nous pouvons, un beau jour, nous trouver
+impliqus. (Notons que la situation mme d'_Athalie_, si elle ne peut
+aussi facilement se transposer, n'est pas extrmement rare entre rois.)
+Il suit de l qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec
+les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux;
+que c'est nous, mieux parlants et plus agits, que nous voyons souffrir
+et pleurer sous leur masque lgant et tragique. Ce sont nos passions
+possibles, sauf l'intensit et les consquences extrmes, que nous avons
+sous les yeux. Et les dtails tranges et sanglants emprunts
+l'histoire ou la lgende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur
+symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les
+signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu' ce
+qu'il y a de tristement ternel et d'applicable nous chtifs dans ces
+peintures typiques du drame des passions humaines.
+
+L'oeuvre si complique de Racine offre une autre contradiction
+apparente. Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel[67], une Hermione
+bouleverse par toutes les temptes de l'amour, et cependant il semble
+qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pntrant qui observe ces
+agitations et qui les dmle en les exprimant, pareil cet artiste qui,
+dit-on, afin d'tudier la tempte sans tre emport par elle, se fit
+attacher au mt du vaisseau. Ce que M. Deschanel dit l d'Hermione
+peut s'appliquer bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas l une convention
+trop forte? Le sang-froid, la nettet de vue qu'implique une pareille
+connaissance des secrets de son me n'est-elle pas incompatible avec
+l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment
+o l'on perd la tte?
+
+[Note 67: I, p. 115.]
+
+Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce
+qu'elle cote. Les personnages sont ainsi d'une clart qui ne laisse
+rien dsirer; aucun de leurs mobiles ne nous chappe; aucun anneau ne
+se drobe dans la chane serre de leurs sentiments et de leurs tats de
+conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette
+clart suprme. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqu
+qui est dans l'homme. La nvrose et ses mystres ont parfois dispens
+nos contemporains de prsenter le dveloppement suivi d'un caractre ou
+d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuit et ces
+_trous_, bien mnags, donnent plus exactement l'impression de la
+ralit nigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art
+infrieur que celui qui cherche rendre la ralit plus claire et plus
+logique.
+
+Mais, outre que la convention adopte par Racine est assurment
+lgitime, on peut mme douter que ce soit toujours une convention. Le
+phnomne moral qui consiste cder sa passion tandis qu'on
+l'observe et qu'on sait o elle vous conduit, la conscience parfaite et
+minutieuse dans le mal, dans le consentement la passion funeste, n'est
+point rare chez les hommes extrmement civiliss, une poque o la
+sensibilit est plus fine, l'intelligence plus aiguise et la volont
+moins vigoureuse. Le dsenchantement, fruit de la science, ne prserve
+point de la folie, ou mme y pousse. On sait que l'on subit une force
+mauvaise, que l'on dchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas
+moins. Le rle de Phdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la
+complaisance satanique dans le pch, qui est chose de nos jours et
+peut-tre factice, c'est dj l'tat d'me dcrit par un pote qui a
+bien connu certains sentiments bizarres:
+
+ Tte tte, sombre et limpide,
+ Qu'un coeur devenu son miroir!
+ Puits de vrit, clair et noir,
+ O tremble une toile livide,
+
+ Un phare ironique, infernal,
+ Flambeau des grces sataniques,
+ Soulagement et gloires uniques:
+ La conscience dans le mal[68].
+
+[Note 68: Baudelaire, _Fleurs du mal_.]
+
+Pour ces raisons, le thtre de Racine (toujours au rebours de celui de
+Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalit inluctable: il
+n'a rien d'difiant, rien d'un enseignement par la morale en action.
+On y sent sous la forme lgante la violence des passions
+irrsistibles. Les innocents sont gnralement sacrifis (ainsi va le
+monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres
+mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion.
+D'o une troisime espce d'impression contradictoire: les criminels ne
+sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et
+ne semblent plus plaindre que leurs victimes. Nron mme, Nron jeune,
+amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquime acte, on se demande si
+l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, riphile,
+Phdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des
+anges, elles sont prtes mourir: comment ne les-aimerait-on pas?
+Phdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument
+innocente, mais le svre Boileau, qui parle de sa douleur
+_vertueuse_[69] et qui la dclare perfide et incestueuse malgr soi.
+Et en effet, c'est la nourrice damne qui fait tout; Phdre n'a plus sa
+tte quand elle laissa OEnone accuser Hippolyte; elle allait se dnoncer
+quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de
+nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasipha: crase de honte et
+de remords, malade, n'ayant mang ni dormi depuis trois jours, pudique
+mme au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs
+voiles blancs, quelque religieuse dvore au fond de son clotre par
+une mystrieuse passion et se desschant dans une pnitence dsespre
+et strile... Oh! oui, on les aime, les passionnes de Racine; on est
+pris d'une immense piti pour ces victimes gracieuses et douloureuses de
+forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tent de
+s'indigner.
+
+[Note 69: _p. Racine_.]
+
+Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, mme les plus folles? Quelle
+dfiance de soi, et quelle terreur, quelle exprience des femmes et
+quelle rancoeur, et, par suite, quels amours et quels orages ne
+supposent pas d'abord son dessein d'entrer la Trappe, puis son
+mariage, trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses
+vers, et sa pit fervente, son amour de Dieu, gal son ancienne
+passion pour ses matresses[70]. Je ne pense pas qu'on ait exagr la
+tendresse de Racine. Mon pre tait tout coeur.[71] Racine qui aime
+pleurer...[72] Il faut rpter ici ce qui a t dit mille fois: Racine
+est bien le pote de l'amour. En mettant sur la scne l'amour-passion,
+il commence une littrature. Nous sommes loin de l'amour galant, de
+l'amour chevaleresque et platonique. Mme l'amour de Chimne, mme
+l'amour de Pauline, ce n'tait pas cela encore: il avait des allures
+trop hroques et viriles, ou il cdait trop vite au devoir. Sauf
+chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pice n'est point assez
+femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur,
+l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes
+au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de
+penses contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de
+colre, et des raffinements douloureux de sensibilit, des ironies, des
+clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux la passion fatale,
+un art merveilleux se faire souffrir, des sentiments de la dernire
+violence s'exprimant dans un langage d'une simplicit et d'une harmonie
+exquises--au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on
+les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.
+
+[Note 70: Mme de Svign.]
+
+[Note 71: Louis Racine.]
+
+[Note 72: Mme de Svign.]
+
+Oh! que Racine est bien le pote des femmes, et des plus douces, des
+plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus
+dtraques... Aprs _Phdre_, lisez _Brnice_, le drame par excellence
+du sacrifice de l'amour au prjug social; sujet ternel comme las
+autres. Ici c'est la faiblesse et la grce fminines jusque dans
+l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutt
+rsignation douloureuse une loi invitable qui, brave, tt ou tard,
+prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de
+l'amour mme. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous
+concevions mal la force de cette tradition romaine laquelle se
+soumettent Titus et Brnice? Le prjug romain n'est qu'un signe, le
+signe d'un obstacle insurmontable. Dcidment il ne faut point attacher
+d'importance ce qu'il y a d'historique dans les tragdies
+raciniennes. Le drame n'est pas l, il est tout entier dans les coeurs.
+Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. Ce n'est pas une
+ncessit qu'il y ait du sang et des morts dans une tragdie[73]. Titus
+et Brnice, qui ne meurent ni ne sont tus, souffrent autant que les
+autres hros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule
+pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu' moiti:
+pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un
+temps. Et aprs? On y songe sans le dire, et cela n'empche pas le coeur
+d'tre dchir.
+
+[Note 73: Prface de _Brnice_.]
+
+Des situations communes pour point de dpart, d'autres situations et des
+dnouements prvus, amens par le dveloppement naturel des passions et
+des caractres, sans aucune intrusion du hasard, voil tout le thtre
+de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est
+rencontr une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si
+hardi, si lgant, si li, avec je ne sais quelle grce incommunicable.
+Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches
+trs passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.
+
+Nous voil en train de ressasser les lieux communs sur le thtre de
+Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et
+justement peut-tre parce que la vrit extrieure y est rduite fort
+peu de chose. On peut se lasser de tout, mme du pittoresque, qui
+change avec le temps, mais le fond du thtre de Racine est ternel ou,
+ce qui revient au mme, contemporain du gnie de notre race dans tout
+son dveloppement, et la forme est celle qu'a revtue ce gnie son
+moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragdies, ne nous est
+tranger, pas mme les choses empruntes aux poques recules. Mles
+discrtement d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car
+elles viennent d'une antiquit qui est la ntre, d'o nous sortons, que
+nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et
+nous entendons se plaindre dans ces drames une me qui est la fois la
+ntre et celle de nos anctres proches ou lointains. Remercions M.
+Deschanel d'avoir si bien comment ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti
+et lou comme il le mrite ce thtre si vrai, si triste et si
+harmonieux.
+
+
+
+
+LA COMTESSE DIANE
+
+
+Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant
+sur ma table un de ces mignons recueils de penses et de maximes que
+publie l'diteur Ollendorff, eut une moue ddaigneuse d'homme
+suprieur--cette moue de Pococurante qui faisait dire Candide: Quel
+grand gnie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,--et, sans
+prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint
+peu prs ce discours:
+
+Jamais on n'a crit autant de _Penses_ que dans ces derniers temps:
+_Petit brviaire du Parisien_, _Roses de Nol_, _Maximes de la vie_,
+_Sagesse de poche_, sans compter les nouvelles maximes de _La
+Brochefoucauld_ dans la _Vie parisienne_. D'o vient cette
+abondance?[74]
+
+[Note 74: _Maximes de la vie_.--Ollendorff.]
+
+Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu ce
+que doit tre un livre de _Penses_! Du triple extrait de sagesse, de
+science et d'exprience. Il y faut, chaque ligne, de la profondeur, de
+la finesse, de la dlicatesse ou de l'esprit. Par la forme mme de son
+livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pense, nous
+la prsente comme souverainement importante et nous la propose pour
+sujet de mditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement
+que chacun de ces brefs alinas supposera et rsumera une masse
+considrable d'observations particulires, en contiendra tout le suc,
+sera l'quivalent d'un roman, d'une comdie, tout au moins d'un sermon
+ou d'une chronique. Il s'oblige nous donner de l'exquis tout le temps.
+Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement
+tant de prix, n'ont pas le droit d'tre insignifiantes ou banales.
+
+Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si
+difficile y fleurisse: apparemment, si nous crivons tant de _Penses_,
+c'est que, tard venus dans le monde et une poque o l'observation est
+plus et mieux pratique qu'elle ne l'a jamais t, nous sommes un tas de
+moralistes trs forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes
+alls partout, et qui en revenons surchargs d'exprience... Mais je me
+mfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes
+ne s'explique encore d'une autre faon.
+
+Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans tre bien neuves,
+qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trsor des anciens
+moralistes, qu'elles n'eussent gure d'autre valeur que celle d'un
+exercice lgant. Une poque avance, comme celle o nous nous agitons
+strilement, est sans doute une poque de grande exprience, mais aussi
+d'habilet extrme en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme
+des singes. Or, les maximes et rflexions, c'est un genre connu, qui a
+ses procds. Une pense, cela s'labore intrieurement, mais cela se
+fabrique aussi par l'extrieur. Les moralistes ont laiss des moules:
+ces moules peuvent produire des penses indfiniment, car tout ce qu'on
+y coule devient pense. Les _Maximes_ de La Rochefoucauld ne sont plus
+ainsi qu'un jeu de socit, et c'est pourquoi les femmes, avec leur
+facult d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes
+fois excell. Jeu assez difficile, il faut le reconnatre, mais qui
+s'apprend enfin. Les moyens de russir ce jeu, il ne serait pas
+impossible, je crois, de les formuler, et ce serait mme un joli sujet
+pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: _La Rochefoucauld dvoil_
+ou les _principales manires d'crire des penses sans en avoir_.
+
+D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas
+d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit
+ordinairement, pour lui, de dmler la part d'gosme cache partout,
+mme dans les vertus. Un bon trait de psychologie classique, qui nous
+donne la liste complte des passions et affections bonnes ou mauvaises,
+est trs commode pour imaginer des cas. Et le mobile goste, on le
+trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a dj fait ce petit
+travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille faons de rpter
+les mmes choses en d'autres termes.
+
+Certains sujets sont inpuisables: la vanit, l'orgueil, l'imagination,
+l'amiti, l'amour, les femmes, etc. Les piperies de l'imagination se
+renouvellent en partie avec les ges. Toutes les oppositions entre
+l'amiti et l'amour n'ont pas encore t exprimes. On n'aura jamais dit
+de combien de faons l'amour peut tre goste ou dsintress, ni de
+combien de faons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les
+femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera galement vrai.
+
+C'est aussi une mine trs riche que les erreurs de l'opinion.
+Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que
+Bacon l'a tablie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque
+catgorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine un
+rsultat dont il se saurait beaucoup de gr.
+
+On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les
+romanciers et libeller sous forme de maximes les vrits qui ressortent
+de quelques-unes de leurs oeuvres--ou bien rajeunir les proverbes--ou
+bien s'emparer d'une pense clbre et en prendre le contre-pied: ce
+sera presque aussi vrai et cela paratra plus piquant.
+
+Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tte
+un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mmes et
+les tours de phrase connus qui suggrent le plus de penses.
+
+Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver
+quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualits, dfauts, etc.,
+dont les deux premiers soient entre eux dans le mme rapport que les
+deux derniers. Le schme ordinaire est celui-ci: ... _est ... ce
+que... est _... Il est vident que, ds qu'on a les deux premiers
+mots, on parvient presque toujours trouver les deux autres. Par
+exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je
+les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me cotent), on me
+donne _pudeur_ et _innocence_. Voyons un peu: _La pudeur est
+l'innocence_... mettons: _ce que la modestie est la vertu;_ ou bien:
+_ce que le duvet est la pche_; ou bien _ce qu'un lger voile est la
+beaut_. Et alors la proportion se corse d'une image.--Autre exemple.
+Je prends _mlancolie_ et _tristesse_; je songe tout de suite _rire_
+et _gaiet_, et j'cris: _La mlancolie n'est pas plus de la tristesse
+que le rire n'est de la gaiet_. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en
+douterait pas.
+
+Nous appellerons cela la pense _algbrique_.
+
+La proccupation de faire des antithses suggre aussi beaucoup de
+penses. Il est rare que la runion de mots exprimant des ides
+contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. _L'amiti nat
+des confidences_... voil qui n'est pas difficile trouver. Cherchez
+l'antithse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et
+qui en vaut une autre: _L'amiti nat des confidences, et elle en
+meurt_.
+
+Ou bien le mot _larme_ vous vient l'esprit, et il suscite
+immdiatement le mot _sourire_. Vous marmottez: _Il y a des larmes...,
+il y a des larmes_..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun,
+vous trouvez d'abord, je suppose: _Il y a des larmes qui remercient_. La
+pense est faite; vous n'avez qu' ajouter: _et des sourires qui
+reprochent_. moins que vous ne prfriez _des larmes qui disent au
+revoir et des sourires qui disent adieu_, ou _des larmes qui rient et
+des sourires qui pleurent_. Cela n'est point de premire force; mais
+la dixime tentative je trouverais peut-tre mieux, et d'ailleurs je ne
+m'occupe ici que du procd.
+
+Nous appellerons cela la pense _antithtique_.
+
+D'autres fois on s'applique bouriffer ses contemporains; on
+contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les
+impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'crie tout coup:
+_Il n'est pire orgueil que l'humilit chrtienne_, ou encore: _La vertu
+est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sr_. Presque
+toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'tre
+trop impertinentes, on ajoute: _souvent_, _quelquefois_; _il est des
+cas_...
+
+Nous appellerons cela la pense _paradoxale_.
+
+Aprs le genre tranchant, fendant, le genre suave, potique, idaliste.
+On avise quelque sentiment ou quelque faon d'agir particulirement
+honorable, et on tche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque
+remarque qui tmoigne la fois de notre esprit et de notre coeur.
+cette catgorie se rapportent toutes les rflexions sur ce thme, qu'il
+est meilleur d'aimer que d'tre aim. On dira fort bien: _Celui que
+j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime_! Beaucoup de penses de cette
+espce commencent ainsi: _Il y a une douceur secrte... Il y a je ne
+sais quel charme... Il y a un plaisir dlicat_... Par exemple: _Il y a
+un plaisir dlicat, pour un bel homme, respecter la femme de son ami_.
+Comme ce genre supporte et mme suppose une psychologie trs fine on ne
+craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pense, en la
+tarabuscotant. On dira: _L'opinion publique, en fltrissant l'homme qui
+est l'oblig de sa matresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme
+nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter
+sans le diminuer par l mme_!
+
+Nous appellerons cela la pense _genre Vauvenargues_ ou _genre
+Joubert_. Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou
+du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu
+qu'indiquer le tour et le ton.
+
+Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et
+l'on s'vertue saisir les nuances qui les distinguent. Soit: _orgueil,
+vanit, amour-propre, fatuit_. On crit bravement: _L'orgueil est
+viril, la vanit est fminine, l'amour-propre est humain_.--_La fatuit
+est la vanit de l'homme dans ses rapports avec la femme_.
+
+--_Il y a un moindre abme entre la modestie et l'orgueil qu'entre
+l'orgueil et la vanit_, etc.
+
+Nous appellerons cela la pense _dfinition_.
+
+On peut tre plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la
+rflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprvue, une
+apparence de nouveaut.
+
+Notre imagination dpasse ordinairement ce que nous apporte la ralit,
+voil certes une pense qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons
+l-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est la folle du
+_logis_: c'est une premire indication. Creusons ce mot _logis_ et nous
+ne tarderons pas crire: _L'imagination est une matresse d'auberge
+qui a toujours plus de chambres que de clients_.
+
+Nous appellerons cela la pense _pittoresque_.
+
+Enfin il y a telle ide plate et incolore, telle banalit honteuse, tel
+truisme misrable, qu'un tour sentencieux russit dguiser en pense.
+Exemple: _Attendre est peut-tre le dernier mot de la politique_.
+
+Nous appellerons cela la pense _ la Royer-Collard_.
+
+Pour conclure, les penses et maximes sont un genre puis et un
+genre futile.
+
+Un genre puis; car ce ne sont jamais que des observations plus ou
+moins gnrales, des remarques explicatives sur des collections de
+faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extrieur de
+la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments
+primordiaux la constatation desquels se ramne tout l'effort du
+faiseur de maximes. Et ces observations gnrales, il y a beau temps
+qu'elles ont t faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai
+qu'on le peut indfiniment et qu'on y peut mettre sa marque
+personnelle).
+
+Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une
+teinture de philosophie et une exprience telle quelle de la vie et des
+passions humaines, toutes les penses qui nous viennent sont
+ncessairement vraies. Cela est ais comprendre. Il n'y a pas de loi
+universelle des actes et des sentiments humains: ds lors on est bien
+sr que toute maxime trouvera son application dans la ralit, car elle
+constatera forcment ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive
+quelquefois: si elle ne vise pas la rgle, elle visera l'exception. Dans
+le premier cas, le lecteur dira: Comme c'est vrai! et dans le second
+cas: Tiens! tiens! c'est vrai tout de mme-- moins qu'il ne se
+contente de dire, dans le premier cas: Hum! si on veut! et dans le
+second: Dame! c'est bien possible!
+
+Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout fait
+misrables, semblent tout de suite piquantes et ingnieuses--justement
+parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette
+la tte sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour
+ainsi dire, coupes de leurs racines. On se laisse sduire ce qu'elles
+ont quelquefois d'imprvu et d'indmontr. On a tort, car le bien
+prendre, ce qui est intressant, c'est ce qu'elles suppriment et
+sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations spciales
+que le moraliste est cens avoir faites sur des ralits concrtes et
+bien vivantes. Ce qui est intressant, c'est une nouvelle, un roman, une
+comdie de moeurs, un portrait, une chronique, un article de journal;
+mais un recueil de penses n'a de valeur qu' la condition que toutes
+se rapportent un mme point de vue, ou refltent une mme philosophie,
+ou tendent nous faire connatre la personne mme du moraliste: et
+alors il faut que cette personne ne soit point la premire venue. C'est
+le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyre, Joubert.
+
+Maintenant il est trs vrai que, mme quand les penses ne sont qu'un
+jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y russir
+agrablement.
+
+Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut,
+en effet, dj beaucoup d'esprit pour crire des maximes qui soient
+simplement agrables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient
+d'improviser avec une prtentieuse ngligence ne valent pas le diable.
+Il prtend nous dmontrer que ce genre littraire a peut-tre bien ses
+procds, comme les autres: belle dcouverte! Le reste de sa
+dissertation revient dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce
+que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de
+ses lumires pour nous en aviser.
+
+Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir trs vif les _Maximes de
+la vie_ de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il
+est franchement fminin: il a la grce, la lgret et, dans son manque
+apparent d'unit, un joli caprice. Sa principale matire, c'est l'homme
+_dans la socit_: il est plein de ces remarques que l'on sent bien
+venir d'une femme, qu'elle a d faire dans quelque salon, au courant
+d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le
+monde, en rceptions et en conversations, une femme entoure et
+courtise et dont la prsence seule met les vanits en veil et aussi
+les dsirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence
+plus rapide et sa sensibilit plus dlicate, recueillir dans la comdie
+mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines
+faiblesses ou certains ridicules, dmler en elle et autour d'elle, de
+plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur
+l'amour, sur le mariage et sur les dfauts qui se trahissent surtout
+dans les relations mondaines, son exprience peut aller plus loin que la
+ntre. On s'en aperoit et l dans ce petit brviaire.
+
+Et ce qui ferait reconnatre encore (si on ne le savait) qu'il a t
+crit par une femme, c'est l'aimable tourderie avec laquelle elle pille
+souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau
+ce qui a t dit longtemps avant elle.
+
+ On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le
+ veut pas.
+
+Quel dommage que La Rochefoucauld ait dj dit: Le soleil ni la mort ne
+se peuvent regarder fixement!
+
+ L'intelligence sert tout, surtout mettre en oeuvre la bont;
+ les sots veulent tre bons, mais ne savent pas.
+
+Quel dommage que La Rochefoucauld ait dj dit: Le sot n'a pas assez
+d'toffe pour tre bon!
+
+Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld tait venu aprs la comtesse Diane,
+elle l'aurait dit avant lui, voil tout, car elle est, Dieu merci, assez
+riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une
+qualit tout fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan
+concert: c'est le plus ravissant dsordre. Dsordre prmdit; car vous
+trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72
+et 90, la mme pense sous des formes diffrentes: l'auteur, n'ayant le
+courage de sacrifier aucune de ses rdactions, a voulu sans doute
+dissimuler les redites en les sparant.
+
+Je prends au hasard dans cette poigne de maximes aussi capricieusement
+parses qu'une poigne de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime
+le mieux et qui rentrent le moins dans les catgories prvues par mon
+ami Pococurante:
+
+ Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.
+
+ La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne
+ voudraient pas l'avoir mise la font circuler sans scrupule.
+
+ Tout tre aim qui n'est pas heureux parat ingrat.
+
+ Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses
+ connaissances un de ses amis.
+
+ On est tent de croire qu'on fait bien ds qu'on se sacrifie. Comme
+ l'gosme, l'abngation a son aveuglement.
+
+ La vraie sparation est celle qui ne fait pas souffrir.
+
+ Ce qu'on dit l'tre qui on dit tout n'est pas la moiti de ce
+ qu'on lui cache.
+
+ Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aim, on en
+ a davantage.
+
+ Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu' laisser
+ voir son bonheur.
+
+ Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de
+ n'tre pas celui qu'on attendait.
+
+ La plus efficace des consolations est d'avoir consoler.
+
+ Les belles dents rendent gaie.
+
+ La charit du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.
+
+ L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance
+ qui ne le suppose mme pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en
+ ne souponnant rien qu'en pardonnant tout.
+
+ La morale nous dfend de cder la tentation et ne nous console
+ pas toujours d'y avoir rsist.
+
+Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas
+ces penses-l avec des procds et des formules. Grce, finesse et
+bont, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec
+quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes
+du sicle dernier, une sagacit qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne
+parce qu'elle comprend, une intelligence trs pntrante et passablement
+dsenchante, mais console par un trs bon coeur..., ai-je dit tout ce
+qu'on trouve dans les _Maximes_ de la comtesse Diane? J'y mettrais
+volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: Des
+sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de connatre
+pour vivre en paix avec les hommes. Et j'y ajouterais comme pigraphe,
+le mot de Mme de Svign, qui rsume en effet un grand nombre de ces
+_Maximes_: Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne me. Quand
+cette belle et bonne me a par surcrot autant d'esprit que la comtesse
+Diane, c'est un dlice.
+
+
+
+
+Mme SARAH BERNHARDT
+
+DANS _THODORA_
+
+
+...La grce, le charme, la lumire, ou plutt l'attrait malsain et
+diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore Mme Sarah
+Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'tait brise force de
+chanter tous les jours, partout et travers les deux mondes? Il m'a
+bien paru qu'elle sonnait aussi dlicieusement qu'autrefois. Mais
+avez-vous remarqu la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette
+continuelle mlope? Quelle drle d'ide de psalmodier ses phrases sur
+un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impratrice qui
+parle! Cette diction officielle et impriale si violemment oppose
+l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y
+prend garde? On est sduit, vous dis-je. D'o vient cela?
+
+Si l'on essayait de dmler les causes de ce puissant attrait que Mme
+Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on
+en verrait jusqu' trois. D'abord, elle est trs intelligente, comprend
+ses rles, les compose avec soin, et joue sans se mnager. Mais passons,
+car ces mrites, d'autres artistes les possdent au mme degr. La
+seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix.
+On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comdien
+ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens
+nerveux, capricieux et frivoles,-- moins qu'ils ne soient, au
+contraire, trs philosophes,--ne tiennent gure compte que de la
+personne mme de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique,
+voil tout. Il leur est fort gal d'tre injustes pour ceux dont le nez
+ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comdiennes que le
+physique prend une extrme importance. Or, le ciel a dou Mme Sarah
+Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite trange, d'une sveltesse et
+d'une souplesse surprenantes, et il a rpandu sur son maigre visage une
+grce inquitante de bohmienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais
+quoi qui fait songer Salom, Salammb, la reine de Saba.
+
+Et cet air de princesse de conte, de crature chimrique et lointaine,
+Mme Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et
+se grime ravir. Au premier acte, couche sur son lit, la mitre au
+front et un grand lis la main, elle ressemble aux reines fantastiques
+de Gustave Moreau, ces figures de rve, tour tour hiratiques et
+serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Mme dans les rles
+modernes elle garde cette tranget que lui donnent sa maigreur
+lgante et pliante et son type de juive orientale. Et, par l-dessus,
+elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse
+audace,--une voix qui est une caresse et qui vous frle comme des
+doigts,--si pure, si tendre, si harmonieuse, que Mme Sarah Bernhardt,
+ddaignant de parler, s'est mise un beau jour chanter, et qu'elle a
+os se faire la diction la plus artificielle peut-tre qu'on ait jamais
+hasarde au thtre. Elle a d'abord chant les vers; maintenant, elle
+chante la prose. Et son influence n'a pas t mdiocre sur nombre de
+comdiens et de comdiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du
+moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!
+
+Mais voici la plus grande originalit de cette artiste si compltement
+personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait os faire avant elle: elle
+joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus
+mancipe des filles, si elle joue sur le thtre une scne amoureuse,
+ne se livre pas entirement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car
+elle songe son rle. Elle n'embrasse pas, n'treint pas pour de bon, a
+des gestes relativement modrs qui, par convention, tiennent lieu d'une
+mimique plus chauffe. La femme est sur la scne, mais ce n'est pas
+elle qui joue, c'est la comdienne. Au contraire, chez Mme Sarah
+Bernhardt, c'est la _femme_ qui joue. Elle se livre vraiment tout
+entire. Elle treint, elle enlace, elle se pme, elle se tord, elle se
+meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Mme dans
+les scnes o elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle
+ne craint pas de dployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime,
+de plus secret dans sa personne fminine. C'est l, je pense, la plus
+tonnante nouveaut de sa manire: elle met dans ses rles, non
+seulement toute son me, tout son esprit et toute sa grce physique,
+mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez
+d'autres; mais, la nature l'ayant ptrie de peu de matire et lui ayant
+donn l'aspect d'une princesse chimrique, sa grce idale et lgre
+sauve toutes ses audaces et les fait exquises.
+
+Je sais bien qu'il y a d'autres lments encore dans le talent de Mme
+Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer,
+c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le
+sentent.
+
+
+DANS _FDORA_
+
+ La femme harmonieuse et pliante, la femme lectrique et chimrique
+ a fait de nouveau la conqute de Paris. On lui rsistait depuis
+ quelque temps, on commenait mme tre injuste pour elle. Et
+ peut-tre aussi n'avait-elle qu'imparfaitement russi donner une
+ me Marion, et avait-elle fait d'Ophlia une crature un peut
+ trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fdora, nous avons
+ retrouv la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui
+ ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entire.
+ Il est vrai que ce rle, comme celui de Thodora, a t fait
+ expressment pour elle, sur mesure et trs collant. Mme Sarah
+ Bernhardt est minemment, par son caractre, son allure et son
+ genre de beaut, une princesse russe, moins qu'elle ne soit une
+ impratrice byzantine ou une bgum de Maskate; passionne et
+ fline, douce et violente, innocente et perverse, nvropathe,
+ excentrique, nigmatique, femme-abme, femme je ne sais quoi.
+ Mme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne trs
+ bizarre qui revient de trs loin; elle me donne la sensation de
+ l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est
+ grand, qu'il ne tient pas l'ombre de notre clocher, et que
+ l'homme est un tre multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime
+ pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer
+ dans un couvent de clarisses, dcouvrir le ple nord, se faire
+ inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou pouser un
+ roi ngre sans m'tonner. Elle est plus vivante et plus
+ incomprhensible elle seule qu'un millier d'autres cratures
+ humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'tre; elle est
+ beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrs
+ et qui souvent taient Slaves... comme la lune.
+
+ Elle a donc merveilleusement jou Fdora. Le rle, qui est tout de
+ passion, la contraignait heureusement varier sa mlope et
+ rompre ses attitudes hiratiques. Son jeu est redevenu prenant et
+ poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le dsespoir,
+ l'amour, la fureur, elle a trouv des cris qui nous ont remus
+ jusqu' l'me, parce qu'ils partaient du fond et du trfond de la
+ sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se dchane toute, et
+ je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions
+ fminines avec plus d'intensit. Mais, en mme temps qu'il est
+ d'une vrit terrible, son jeu reste dlicieusement potique, et
+ c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthres du
+ mlodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obissent
+ un rythme secret auquel correspond le rythme des belles
+ attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne
+ s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme Mme Sarah Bernhardt.
+ Cela est la fois lgant, souverainement expressif et imprvu.
+ Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des
+ visions d'un peintre raffin et hardi. Cela n'est gure simple,
+ mais comme c'est amusant! au sens o on emploie le mot dans les
+ ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une
+ somptuosit plus lyrique ni une audace plus sre. Sur ce corps
+ lastique et grle, sur cette fausse maigreur qui est au thtre un
+ lment de beaut, car par elle les attitudes se dessinent avec
+ plus de nettet et de dcision, la toilette contemporaine,
+ insensiblement transforme, prend une souplesse qu'on ne lui voit
+ pas chez les autres femmes, et comme une grce et une dignit de
+ costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point
+ seulement poignant et enveloppant la fois; il est personnel
+ jusqu' l'excs et pour ainsi dire color. J'ai dj fait remarquer
+ que rien n'tait, en quelques endroits, d'une convention plus
+ singulire que la diction de Mme Sarah Bernhardt. Tantt elle
+ droule des phrases et des tirades entires sur une seule note,
+ sans une inflexion, reprenant certaines phrases l'octave
+ suprieure. Le charme est alors presque uniquement dans
+ l'extraordinaire puret de la voix: c'est une coule d'or, sans une
+ scorie ni une asprit. Le charme est aussi dans le timbre; on sent
+ que ce mtal est vivant, qu'une me vibre dans ces sonorits unies
+ comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le mme
+ ton, la magicienne martelle son dbit, passe certaines syllabes au
+ laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres
+ comme des pices d'or. certains moments, ils se prcipitent d'un
+ tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le
+ sens; c'est assurment un dfaut que mon parti pris d'extase ne
+ saurait m'empcher de reconnatre. Mais souvent aussi cette diction
+ monotone et pure d'idole ennuye qui ne daigne pas se dpenser,
+ comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a
+ quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait
+ admirablement dans les parties plus apaises du rle de Fdora. Il
+ y a de l'infini et du lointain dans cette mlope imperturbable et
+ limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des
+ steppes dmesurs.
+
+ En somme, c'est peut-tre cet artifice, et le contraste qu'il fait
+ avec les passages o la comdienne revient la diction naturelle,
+ qui fait l'originalit du jeu de Mme Sarah Bernhardt, Ce
+ rcitatif est sans doute au rle parl ce que sont au rle mim les
+ costumes tranges et splendides: il lui donne une couleur et une
+ saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre un degr
+ tout fait surprenant, Mme Sarah Bernhardt a de plus le charme
+ inanalysable. J'avoue que je l'admire trs pieusement. Nous vous
+ souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous
+ nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer l-bas
+ des hommes de peu d'art et de peu de littrature, qui vous
+ comprendront mal, qui vous regarderont du mme oeil qu'on regarde
+ un veau cinq pattes, qui verront en vous l'tre extravagant et
+ bruyant, non l'artiste infiniment sduisante, et qui ne
+ reconnatront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront
+ fort cher pour vous entendre. Tchez de sauver votre grce et de
+ nous la rapporter intacte. Car j'espre que vous reviendrez,
+ quoique ce soit bien loin, cette Amrique, et que vous ayez dj
+ port plus de fatigues et travers plus d'aventures que les
+ fabuleuses hrones des anciens romans. Rentrez alors la
+ Comdie-Franaise et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie
+ ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous
+ ayant d quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau
+ soir, mourez sur la scne subitement, dans un grand cri tragique,
+ car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le
+ temps de vous reconnatre avant de vous enfoncer dans l'ternelle
+ nuit, bnissez, comme M. Renan, l'obscure Cause premire. Vous
+ n'aurez peut-tre pas t une des femmes les plus raisonnables de
+ ce sicle, mais vous aurez plus vcu que des multitudes entires,
+ et vous aurez t une des apparitions les plus gracieuses qui aient
+ jamais voltig, pour la consolation des hommes, sur la surface
+ changeante de ce monde de phnomnes.
+
+
+
+
+FRANCISQUE SARCEY
+
+
+Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots
+et dont je garde le rythme: Un homme gros, gris, rond, bon, toujours
+allgre et de belle humeur. Tel on se reprsente M. Francisque Sarcey
+et tel il est en effet.
+
+Journaliste, il a une figure part et une manire qui est bien lui.
+Les dgots en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article
+de Sarcey o Sarcey ne soit reconnaissable l'accent, je dirai presque
+au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel
+et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, mme quand ce n'est
+gure amusant. On admire comme il sait s'intresser des histoires
+minuscules, des drames qui voluent tout entiers dans les bornes d'un
+rond de cuir, des _Lutrin_ et des _Seaux enlevs_, des popes
+hro-comiques qu'il aura oublies dans cinq minutes. Et on le voit, on
+l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle mon ami, il va
+vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous
+assure que c'est l le don suprme.
+
+Sa qualit matresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon
+sens, qui, ce degr, ne va pas sans un brin de dfiance l'endroit de
+la sensibilit et de l'imagination. L o le bon sens suffit, M. Sarcey
+triomphe; l o le bon sens ne suffit peut-tre pas, dans certaines
+questions dlicates qu'il est port simplifier un peu trop, M. Sarcey
+fait encore bonne contenance et mrite quand mme d'tre cout. Du bon
+sens, il en a tant montr, si souvent, si rgulirement et si longtemps,
+qu'il s'en est fait comme une spcialit, que beaucoup lui en
+reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans
+bornes quantit de bonnes gens et un mpris sans limites aux dtraqus
+de la jeune littrature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme
+Richard de la presse contemporaine.
+
+La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont
+trop complexes, presque insolubles. En somme et malgr les grands airs
+d'assurance qu'on prend, on les tranche au gr de son intrt et, quand
+on est honnte, au petit bonheur. La politique est la mre des phrases
+vides, de la dclamation, des ides troubles, du mauvais style et des
+passions injustes: or, M. Sarcey aime la nettet et il a naturellement
+bon coeur. Et c'est pourquoi il s'est enferm dans le journalisme
+pratique et familier.
+
+Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires,
+terreur des administrations et des Compagnies, hyginiste convaincu,
+pris avant tout d'utilit, capable de s'intresser tout ce qui touche
+ notre guenille, vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil
+en cela ses anctres du XVIIIe sicle dont il a l'ardeur d'humanit
+et l'activit d'esprit--moins la sensiblerie et les illusions,--que de
+questions n'a-t-il pas remues et que de services n'a-t-il pas rendus ou
+voulu rendre! Les coles primaires, les traitements des petits employs,
+les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes
+solennelles de la magistrature et l'levage des nourrissons, le divorce
+et les rceptions de l'Acadmie, les caisses d'pargne, la question des
+gouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en
+vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour
+numrer seulement les sujets o M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec
+une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosit d'un
+Voltaire crivant certains petits articles du _Dictionnaire
+philosophique_ ou d'un Galiani abattant de verve son _Dialogue sur les
+grains_.
+
+Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curs, de moines, de
+religieuses.--H! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses
+pres du dernier sicle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop
+mang, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se
+douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le cur est
+un brave homme qui a seulement les prjugs de son habit et de sa
+profession et qui mme doit les avoir et serait un prtre douteux s'il
+ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curs
+et maires ou matres d'cole, les torts sont partags, et qu'enfin il
+n'est jamais renseign que par l'une des parties et souvent par des
+nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agrable ou
+indiffrent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il
+lui fournit des armes?--Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut
+rpondre, et que tous les oints, comme il dit, ne sont pas d'une aussi
+bonne pte que le cur Bournisien. Et puis, quand, grce l'quit de
+nos doux juges, on a pay des dommages-intrts la Sainte-Enfance et
+qu'on figure malgr soi sur ses registres comme un des plus gros
+donateurs pour n'avoir pas cru que ce ft en Chine un usage courant
+d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a
+bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M.
+Sarcey a l'me aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas,
+il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas o il
+pourrait distinguer entre l'action blmable ou ridicule et les mobiles
+encore plus intressants qu'intresss. Il y a dans l'me humaine des
+parties qu'il ne veut pas connatre, des sentiments o il refuse
+d'entrer, o du moins il n'entre que de la plus mauvaise grce du
+monde--toujours comme ces philosophes d'il y a cent ans dont il est
+aujourd'hui le plus authentique hritier.
+
+Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (dcidment il me hante); mais
+je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des soeurs de charit,
+des curs de campagne, des carmlites; et il dpendrait de moi de
+supprimer tout cela que je ne le ferais pas. Eh bien, M. Sarcey le
+ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-tre ce qu'il y a de
+plus propre vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la
+rciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir
+de certaines fantaisies dlicieuses de M. Renan, telle bonne page bien
+saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien
+qu'ils soient contemporains, il y a un sicle entre les deux. Et ce sont
+les diffrences de ce genre qui rendent notre ge si divertissant.
+
+Mais d'abord il sera beaucoup pardonn M. Sarcey, mme par le bon Dieu
+des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui
+ont inspires les vieux prtres du collge de Lesneven. Je suis bien
+aise de lui dire que je connais des mes pieuses qui, depuis qu'elles
+ont lu ce chapitre, ne dsesprent plus de son salut ternel. Et puis il
+est si peu entt! Mme quand il s'agit de ces aventures clricales o
+il est trop prompt prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il
+a t tromp, avec quelle bonhomie il reconnat son erreur, quitte
+recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme
+il s'baudit lire sa correspondance!
+
+M. Sarcey est parfaitement sincre et n'a pas le moindre fiel. Il n'est
+gure possible un honnte homme de lui en vouloir: lui n'en veut
+jamais aux autres, pas mme ceux qu'il a tombs. Les injures
+glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent
+une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous
+pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne
+s'en est pas fait faute: H! oui, mon ami, je suis comme cela. Et
+aprs? Mais vous, vous n'tes gure poli et je crois d'ailleurs que vous
+exagrez. On m'a racont qu'il disait un jour: Depuis que je suis au
+monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacs; moi, je ne sais
+pas ce que c'est: je n'ai jamais t agac de ma vie.
+
+crivain, il a au plus haut point le naturel et la clart, car il ne
+parle jamais que des choses qu'il conoit parfaitement. Et c'est un
+mrite qui est devenu rare en ce temps de pdants qui ont l'air d'en
+dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire,
+d'avoir plus de sensations qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M.
+Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition anime.
+Sous sa plume la fois patiente et amuse, qui jamais ne se hte ni ne
+s'ennuie, les questions les plus compliques se font simples, et les
+plus ingrates, intressantes. La question des gouts--vous vous
+rappelez? les odeurs de Paris, le tout l'gout, la presqu'le de
+Gennevilliers,--mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui
+en parle! Il vous fait tout avaler si j'ose m'exprimer ainsi.
+
+Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les
+points sur les _i_, il a toujours l'air de s'adresser des illettrs
+qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications.
+Il faudrait tre vraiment trop imbcile pour ne pas saisir! Et de l,
+peut-tre, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et mme de gens
+d'esprit lui font: Est-il lourd, ce Sarcey! Et on ne songe pas
+seulement sa longueur patiente d'exposition, mais la rudesse de
+quelques-unes de ses plaisanteries et mme, par une injuste extension,
+par un sophisme dont on n'a pas conscience, son style en gnral. Nul
+de nos contemporains n'a t aussi souvent compar un lphant. Sarcey
+est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont
+absolument srs, et naturellement ils sont, eux, lgers comme des
+papillons.
+
+Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits
+sont agaants la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa
+tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui
+est bien diffrent. Ou bien est-ce son style que vous en avez? Faites
+bien attention. Avez-vous lu le _Dictionnaire philosophique_ et les
+_Facties_ de Voltaire? Je vous prviens que M. Sarcey en est nourri et
+en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de
+ceux qui critiquaient son livre: Je veulx qu'ils donnent une nazarde
+Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent injurier Snque en
+moy. Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour gnral du style,
+prenez bien garde de donner une pichenette Voltaire sur le nez de M.
+Sarcey.--Sa plaisanterie vous parat grosse? Si vous croyez que la
+plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce
+que je dis l? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est
+toujours de la dernire finesse!
+
+Sarcey, c'est du XVIIIe sicle un peu paissi si vous voulez, mais
+non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que
+cette lourdeur me serait sensible, mais plutt, la grande rigueur,
+dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de
+demi-sourires minces et tratres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce
+sont les clats d'un bon sens chauff et joyeux. C'est franc, c'est
+copieux, c'est appuy. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond,
+innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey son
+enveloppe mortelle, et vous voyez son style travers sa physiologie. On
+sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu un
+hros romantique; qu'il n'a de Ren ou d'Obermann ni la sveltesse
+pliante ni la pleur nacre, et qu'une myopie clbre dans le monde
+entier aggrave encore le poids de sa dmarche. Et voil pourquoi il est
+entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre
+raison,--Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est
+lourde aux paules de ceux sur qui elle s'exerce. Voil tout.
+
+Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand
+il nous parle: 1 de la Sainte-Enfance; 2 de la magistrature; 3 des
+abonns du mardi.
+
+Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la rforme
+venait d'tre dcide la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de
+triomphe, un chant froce, un chant sauvage, et on le voyait la fin
+excuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en
+agitant sa ceinture les maigres chevelures des doux juges
+scalps.--Vous rappelez-vous une trs vhmente et trs large sortie
+contre les abonns du mardi propos des _Corbeaux_ de M. Becque?
+L'invective montait, montait: Au moins, puisqu'ils ne savent rien,
+qu'ils ne se mlent pas de juger! Et tout ce crescendo aboutissait un
+mot superbe: Ils viennent l pour voir et se faire voir, c'est bon;
+_mais la pice, est-ce que cela les regarde?_
+
+Dernirement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de rception
+de M. Franois Coppe. Il fallait, dit peu prs M. Sarcey, laver M.
+de Laprade de l'horrible accusation de panthisme. Il paratrait qu'il
+n'a jamais clbr la cration que pour s'lever tout de suite au
+crateur. _Allons, tant mieux, tant mieux_! Je dirais volontiers avec
+Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet Allons, tant mieux?
+
+Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.
+
+ Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est
+ dj pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le
+ faisons. Comment! il y avait l une pice faire avec les dbris
+ de _Miss Multon_ et de la _Fiammina_, une pice qui pouvait avoir
+ cent reprsentations et rapporter cinquante mille francs; vous le
+ saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous tes des idiots, mes amis.
+
+Encore celui-ci, propos d'un cas de prononciation,
+
+ Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la
+ fille d'un concierge le jour o elle a prononc pour la premire
+ fois _dsir_. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil...
+ Elle possde les traditions de la Comdie franaise, elle parle
+ comme Molire. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement
+ au nez un _d'sir_ o il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que
+ Molire! etc.
+
+Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette
+plaisanterie. Mais j'ai tort de dcouper ces trop courtes citations au
+hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve
+robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample
+jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est
+visiblement crite au courant de la plume. Et peut-tre, plus
+travaille, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que
+Chapelle disait de ses vers:
+
+ Tout bon habitant du Marais
+ Fait des vers qui ne cotent gure.
+ Moi, c'est ainsi que je les fais,
+ Et, si les voulais mieux faire,
+ Je les ferais bien plus mauvais.
+
+Comment M. Sarcey suffirait-il autrement sa tche crasante? Mais, au
+reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher
+l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicit, clart, naturel,
+mouvement ais, verve entranante, c'est l tout son fait. Il est de
+bonne race gauloise.
+
+Et cause de cela beaucoup de choses, sans chapper son intelligence,
+restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse
+d'ailleurs pour les aimer. Comme il est trs sincre, il nous a confess
+lui-mme qu'il avait mis beaucoup de temps goter la posie de Victor
+Hugo, celle du moins des trente dernires annes, et je ne crois gure
+un got si laborieusement acquis. plus forte raison est-il incapable
+d'apprcier beaucoup les extrmes raffinements, un peu maladifs, de la
+littrature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de
+Goncourt et de ses disciples, la subtilit, l'inquitude, la trpidation
+et, puisque le mot est la mode, la nervosit de leur criture
+artiste. Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste
+que dans l'me d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche.
+Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont
+pas de maison eux; et il faut les plaindre.
+
+C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race franaise et
+peu enclin aux nouveauts aventureuses que M. Sarcey, trs aim Paris,
+a peut-tre en province ses lecteurs les plus fidles et les plus pris:
+il le sait et il en est charm. J'espre que cette constatation ne
+m'attirera pas quelque nouvelle rclamation ironique d'un provincial qui
+fera semblant de se croire atteint. C'est Paris qu'on voit clore les
+modes littraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris tant
+la plus surprenante agglomration d'esprits qui soit au monde (et je
+sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province).
+Que ces modes soient passagres ou que quelques-unes soient durables et
+rpondent quelque rel besoin des gnrations nouvelles, c'est une
+autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrment
+install dans son bon sens, n'a pas mme se dfendre contre l'attrait
+de ces nouveauts douteuses et mles. Encore une fois il relve du
+sicle dernier par son esprit, par son style, par ses gots littraires,
+mme par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle
+de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique l que
+ses origines: il est du XVIIIe sicle encyclopdiste autant qu'on en
+peut tre aprs qu'il a coul tant d'eau sous les ponts. C'est le mme
+esprit avec un surcrot d'ides, de sentiments et d'exprience. M.
+Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros
+neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu trs posthume et n
+en pleine Beauce.
+
+Je n'essayerai mme pas de passer en revue les pages innombrables
+sorties de la plume aise et robuste de M. Sarcey.--Son oeuvre, c'est
+cinq ou six heures de conversation crite, tous les jours, depuis trente
+ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier,
+encore qu'il y ait bien de l'motion et de la vrit dans _tienne
+Moret_ et bien de l'esprit, vraiment, dans les _Tribulations d'un
+fonctionnaire en Chine_. Si j'osais, je dirais que certains chapitres
+des _Tribulations_ sont ce qu'on a jamais crit de plus approchant des
+_Contes_ de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lchet pure: on ne
+voudrait pas me croire. Je suis plus l'aise pour rappeler ici (car les
+lecteurs de la _Revue_ ont t les premiers en savourer le rgal) le
+charme de cordialit, de bonhomie, de franchise et de gaiet des
+_Souvenirs personnels_: savez-vous bien que M. Sarcey est un des trs
+rares crivains vraiment _gais_ que nous ayons aujourd'hui?
+
+Mais je ne veux m'arrter un peu que sur la partie la plus considrable
+de son oeuvre: sa critique dramatique. C'est l qu'a port son effort le
+plus suivi; l est sa plus sre originalit et son meilleur titre de
+gloire.
+
+
+II
+
+Je n'irai pas jusqu' dire que M. Sarcey a fond un genre: qui est-ce
+qui a fond un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et
+constamment appuy la critique dramatique sur l'exprience--et sur
+l'exprience la plus vaste, la plus complte, la plus loyale.
+
+ coup sr, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec
+Corneille et Molire, ce n'est que la critique de deux grands hommes par
+eux-mmes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du thtre de
+Voltaire. La critique de Diderot, c'est le systme de Diderot. Avec
+Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy,
+elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les
+rgles sont observes sans prouver ces rgles elles-mmes et ils
+joignent cela la critique du style.
+
+Avec Fiorentino, Thophile Gautier et Jules Janin, la critique
+dramatique s'tait fort largie. Ils avaient (et surtout Gautier)
+d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient
+au hasard et sans les rattacher une thorie, ou ils se livraient de
+brillantes fantaisies propos et ct de la pice du jour.
+
+Enfin Francisque vint. Il vint du fond de sa province, attir par
+About, comme un Caliban de collge par un Prospero du boulevard (et l'on
+sait la fidlit touchante de son amiti pour son tincelant compagnon).
+Il vint arm de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur;
+professeur dans l'me, consciencieux, appliqu, dcid n'crire que
+pour dire quelque chose; non pas naf, mais un peu dpays parmi la
+lgret et l'ironie parisienne. Dconcert, non pas. Il se mit
+raconter tranquillement, de son mieux, les pices qu'il avait vues,
+les juger le plus srieusement du monde et motiver avec soin ses
+jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans
+fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des
+prestidigitateurs de la critique dramatique il crivit en bon
+professeur. Et cela parut prodigieusement original.
+
+Lentement, force de voir des pices, d'observer et de comparer, il eut
+sur le thtre, sur son histoire et sur ses lois, des ides d'ensemble
+parfaitement lies entre elles, une esthtique complte de l'art
+dramatique. Cette esthtique, on la trouve parse dans les feuilletons
+qu'il crit au _Temps_ depuis dix-huit annes: ce qui fait, en chiffres
+ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille
+pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait
+rien l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-tre pas un de ces
+feuilletons o l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous
+assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur norme,
+si vaillant et si consciencieux.
+
+Je n'ai ni la prtention ni les moyens d'exposer ici compltement les
+thories dissmines dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant
+cette encyclopdie du thtre, j'ai t frapp de l'abondance des vues
+de dtail et de l'unit de la mthode.
+
+Cette mthode, c'est tout bonnement l'observation, l'exprience.
+Plusieurs sont tents de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire
+qui croit la valeur absolue de certaines rgles sans en avoir prouv
+les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les
+prouver. Ses thories ne sont que des constatations prudemment
+gnralises. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du
+public: il se contente de les expliquer, et je trouve mme qu'il se
+dfend un peu trop de les contredire.
+
+M. Sarcey part de ces deux principes incontestables:
+
+1 Le thtre est un genre particulier, soumis certaines rgles
+ncessaires qui drivent de sa nature mme;
+
+2 Les pices de thtre sont faites pour tre joues, et non pas devant
+une poigne de dlicats, mais devant de nombreuses assembles d'hommes
+et de femmes.
+
+Dveloppons une partie au moins du contenu de ces deux propositions.
+
+Les autres imitations de la vie, telles que l'pope ou le roman, ne
+nous la mettent pas directement sous les yeux, mais l'voquent seulement
+par la narration: c'est nous, en somme, qui nous composons nous-mmes
+les scnes que la narration nous suggre. Et pour nous les suggrer,
+pour nous les rendre vraisemblables, le romancier a tout son temps: il
+nous explique les choses loisir, comme il veut, aussi longuement qu'il
+veut. Si un dtail nous parat faux ou choquant, cela n'est pas de
+consquence, et d'ailleurs cela s'arrangera peut-tre ou s'claircira un
+peu plus loin. Puis, le romancier s'adresse un homme isol qui a le
+temps de rflchir et de revenir sur une impression, qui n'a aucune
+raison d'tre hypocrite, de se mentir lui-mme, d'arborer des
+sentiments convenables et convenus; qui enfin n'a pas de voisins que
+puisse gagner, comme une contagion, son malaise ou sa rvolte. (Je ne
+dis point tout cela, on le pense bien, pour diminuer le mrite du
+romancier. S'il est plus facile d'crire un roman qui se fasse lire
+qu'une pice qui se fasse couter, rien n'est meilleur ni plus rare
+qu'un trs bon roman; et un roman de premier ordre sera toujours plus
+riche d'observations et reproduira plus compltement la vie qu'un drame
+mme excellent.)
+
+Or, l'oeuvre dramatique est comme presse par deux ncessits
+contradictoires. Il lui est impossible, en vertu de sa forme mme, qui
+se rduit au dialogue, et cause du peu de temps dont elle dispose, de
+reproduire la vie avec autant d'exactitude que le peut faire le roman.
+Et, d'autre part, il faut qu'elle ait l'_air_ de la reproduire plus
+exactement, parce que la reprsentation qu'elle en donne est directe et
+s'adresse sans intermdiaire aux yeux et aux oreilles. De ces deux
+conditions essentielles de l'art dramatique sont nes d'invitables
+conventions sans lesquelles cet art ne saurait exister.
+
+D'abord une action dramatique, dans la vie relle, n'est jamais isole,
+est mle toutes sortes d'actions accessoires, indpendantes,
+indiffrentes: une histoire s'entrelace avec d'autres histoires, se
+droule au milieu du train-train de la vie journalire. Mais le thtre
+ne peut, cela est vident, reproduire la vie humaine dans son infinie
+complexit de dtails; il en prend un lambeau qu'il taille sa
+fantaisie... et il le prend dans un certain but, qui est d'mouvoir ou
+la compassion ou la haine ou un sentiment quel qu'il soit, d'autres fois
+de dmontrer une ide morale, religieuse, politique. Il faut donc qu'il
+choisisse parmi les circonstances qui s'offrent lui de toutes parts,
+qu'il en retranche le plus grand nombre, qu'il en attnue d'autres et
+qu'il mette en pleine lumire celles qui importent le plus la
+conclusion o il tend de toutes ses forces.
+
+C'est dj ce que fait le romancier. Outre qu'il lague toutes les
+histoires attenantes celles qui raconte, il choisit les dtails, il
+limine ceux qui lui sont indiffrents. Mais enfin, quand il saute d'une
+scne l'autre, il ne nous cache pas qu'il a pu se passer bien des
+choses dans l'intervalle. Il dtache son rcit du fond de la ralit
+ambiante; mais il nglige ce fond plutt qu'il ne le supprime. Le pote
+dramatique est oblig de le supprimer et de relier artificiellement
+entre elles les scnes dans lesquelles son drame se droule.
+
+De plus, tandis que le romancier use son gr de la description et de
+la narration, le dramaturge n'a son service que le dialogue: il faut
+qu'il y fourre tout ce que le public a besoin de savoir. De l, dans
+l'ancien thtre et, sous une autre forme, dans le thtre contemporain,
+la convention des rcits, de l'exposition, des confidents, des
+monologues.
+
+Le pote dramatique n'a devant lui que trois ou quatre heures: d'o la
+ncessit d'abrger et de condenser. Par exemple, dans la vie relle, la
+cour que fait un homme une femme se compose d'une foule de petites
+dmarches et de menus propos; tout cela devra tre rsum dans une
+dclaration: voyez celle de Tartufe. C'est l'habilet de l'auteur
+dramatique de ramasser dans une seule circonstance frappante tous les
+dtails similaires qu'il nglige ou, pour mieux dire, qu'il supprime
+absolument.
+
+De mme, l'auteur dramatique ne saurait peindre ses personnages que par
+quelques traits choisis et caractristiques. Et, comme tout se passe en
+dialogues, il faut bien, le plus souvent, que les personnages se
+rvlent nous par leurs propres discours, mme quand ces discours ont
+dans leur bouche quelque chose d'un peu surprenant. Il faut qu'ils
+soient chaque instant tout ce qu'ils sont, bien qu'il en aille
+autrement dans la ralit. Relisez la plus grande partie du rle de
+Tartufe. Cette convention, c'est ce qu'on a appel le grossissement
+dramatique.
+
+Il faut avant tout qu'on coute ces personnages et qu'on les comprenne.
+Mme quand il lui arrive d'tre subtil et dlicat, leur langage doit
+avoir nanmoins et toujours la clart et le mouvement. Les mots
+importants, significatifs, doivent se dtacher, tre comme lancs, non
+seulement par l'acteur, mais d'abord par l'crivain, de faon passer
+la rampe. Il y a un style de thtre comme il y a un style d'oraison
+funbre, un style de trait de philosophie, un style de journal.
+
+Souvent la situation initiale suppose des vnements antrieurs qui ont
+quelque chose d'extraordinaire et d'invraisemblable. Le pote dramatique
+n'a pas le temps de les expliquer par le menu, de nous en faire toucher
+du doigt la possibilit. Il faut donc alors que le public accepte le
+point de dpart les yeux ferms, mais une condition: c'est que le
+pote les lui fermera, s'arrangera de manire dtourner son attention
+de ces invraisemblances.
+
+ Mais comment expliquez-vous qu'OEdipe et Jocaste, qui sont maris
+ depuis douze ans et plus, n'aient pas chang vingt fois ces
+ confidences?
+
+ --Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement
+ gal, parce qu'au thtre je ne songe pas l'objection. Tout ce
+ que je puis te dire, critique pointu, c'est que, s'ils s'taient
+ expliqus auparavant, ce serait dommage parce qu'il n'y aurait pas
+ de pice et que la pice est admirable.
+
+ Cela s'appelle une convention.
+
+ Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas
+ attention n'existe pas pour lui; que tous les faits qu'il a bien
+ voulu admettre comme rels le sont par cela seul qu'il les a admis,
+ ft-ce sans y prendre garde.
+
+Cette convention vaut, non seulement pour les faits antrieurs au drame,
+mais pour les moyens qui, dans le cours mme du drame, amnent telle
+situation dramatique--toujours condition que le public l'accepte,
+qu'il soit dupe, que l'auteur, comme dit M. Sarcey, nous ait mis
+dedans.
+
+ Qu'importe un public qu'une aventure soit invraisemblable, s'il
+ est assez occup, assez mu pour n'en pas voir l'invraisemblance?
+ Un lecteur raisonne, la foule sent. Elle ne se demande pas si la
+ scne qu'on lui montre est possible, mais si elle est intressante;
+ ou plutt elle ne se demande rien, elle est toute son plaisir et
+ son motion.
+
+Voil les principales conventions imposes par la forme mme de l'oeuvre
+dramatique. Il y a, de plus, certaines ncessits qui rsultent de ce
+fait, qu'une pice de thtre est joue devant un grand nombre de
+spectateurs.
+
+Le gros public veut tre intress, au sens le plus vulgaire du mot.
+Il n'est content que si sa curiosit est pique, que s'il prouve le
+plaisir de l'attente, de la prvision et de la surprise. Il lui faut une
+action, une histoire. Et comme presque tout l'intrt au thtre se
+concentre sur l'action, le public rclame imprieusement que l'action y
+soit une; il supporte plus impatiemment qu'ailleurs le malaise,
+l'incertitude de l'attention disperse. Par suite, une situation
+initiale tant donne, il ne souffre pas que les plus importantes des
+scnes qu'elle rend probables lui soient escamotes. Il veut voir se
+rencontrer les personnages qui s'aiment ou se hassent, qui sont spars
+ou unis par des intrts, des passions, des devoirs, et qui ont
+videmment quelque chose se dire. M. Sarcey appelle ces rencontres les
+scnes faire. Le public veut absolument que ces scnes soient
+faites, et cela quand bien mme on pourrait sans invraisemblance aboutir
+au mme dnouement en ngligeant ces rencontres.
+
+Les hommes assembls sont pris d'un grand besoin de justice et de
+moralit, prcisment parce qu'ils sont assembls et qu'un homme, en
+public, aime ne manifester que les plus honorables de ses sentiments.
+Sans doute la foule n'exige pas que la vertu soit toujours rcompense
+et le vice toujours puni; mais elle pense comme Corneille: Une des
+utilits du pome dramatique se rencontre en la nave peinture des
+vices et des vertus, qui ne manque jamais son effet quand elle est bien
+acheve et que _les traits en sont si reconnaissables qu'on ne peut les
+confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu_. Celle-ci
+se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-l se fait
+toujours har, bien que triomphant. Le public, au moins dans le drame
+et dans la comdie srieuse, entend que le bien ou le mal domine
+clairement dans la composition d'un caractre (et, vrai dire, il gote
+peu les caractres trop complexes). S'il n'oblige pas le pote louer
+ou fltrir directement les bons ou les mchants, il lui demande au
+moins de faire bien sentir qu'il les distingue: il ne lui permet pas
+l'indiffrence complte. Il n'aime pas que le pote refuse de se
+prononcer sur la valeur morale de ses personnages; il est heureux de les
+entendre qualifier explicitement au courant de l'action. Si le vice
+triomphe, il faut au moins au public quelque cri qui le soulage, et, si
+ce cri est une tirade, le public exultera. L'axiome trs dfendable que
+l'art doit rester tranger la morale (car c'est assez qu'il cherche
+le beau), n'est pas tout fait vrai au thtre, parce que rien n'est
+moins artiste qu'une grande foule.
+
+Le public n'est pas philosophe; il n'a pas coutume de considrer la vie
+comme une lutte de forces contraires, en ne s'intressant qu'au
+spectacle de la lutte, non telle ou telle des forces en prsence. Il a
+besoin d'aimer, dans un drame, un ou plusieurs personnages, de prendre
+parti pour les uns contre les autres. Il lui faut au moins un
+personnage sympathique. Dans certains cas, du reste, ou plutt dans
+certains genres, le personnage sympathique pourra fort bien tre un
+coquin, pourvu que nous n'y songions point et qu'il ne nous apparaisse
+jamais que comme trs spirituel ou trs comique.
+
+Le public n'est pas pessimiste: il ne saurait comprendre la fantaisie
+singulire de certains esprits qui voient le monde mauvais et qui s'en
+consolent par le plaisir tout intellectuel et aristocratique de cette
+connaissance. Ce que cherche le public, c'est quelque chose de plus gai
+ou de plus mouvant ou de plus grand que la ralit. Une vue
+misanthropique du monde ne fait point son affaire. Il prfre les plus
+tragiques horreurs certaines cruauts d'observation. Il ne veut point
+emporter du thtre une impression morose et dure. Il n'a got ni les
+_Corbeaux_ ni la _Parisienne_. Lors de la dernire reprise du
+_Chandelier_, la grce de Fortunio ne suffisait pas mettre la foule
+l'aise.
+
+Enfin le public apporte au thtre certains prjugs qu'il ne faut pas
+heurter de front. S'il s'agit de personnages historiques, il s'en fait
+d'avance une certaine ide. Il existe pour le thtre une histoire
+convenue, que rien ne peut dtruire. Louis XI ne manquera pas de
+s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera
+constamment jovial; Marie Stuart, pleureuse; Richelieu, cruel...
+(Flaubert, _Bouvard et Pcuchet_).--S'il s'agit de questions morales, le
+public a sa solution toute prte, celle que l'usage et quelquefois
+l'gosme ou l'hypocrisie sociale ont consacre. Tandis qu'il se rcrie
+de pudeur pour quelque brutalit d'observation, il lui arrive d'opposer
+aux gnrosits de l'auteur dramatique une rsistance entte de
+pharisien. On sait combien l'ont fait regimber certaines conclusions de
+M. Dumas fils.
+
+J'ai not quelques-unes des constatations de M. Sarcey, les principales,
+je crois; mais je ne puis les enregistrer toutes ni surtout suivre le
+critique dans son infini travail d'expriences et d'applications.
+
+En rsum, une pice de thtre ne peut donner l'illusion de la ralit
+que par un systme de conventions dont les unes lui sont imposes par sa
+forme mme et les autres par le public.
+
+Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De toutes les
+reprsentations que l'art nous donne de la vie, celle-l est assurment
+la moins propre satisfaire les dlicats. Une peinture ncessairement
+grossie et incomplte; des invraisemblances invitables; un style qui
+n'admet point certaines finesses ni certains ornements; une morale
+convenue; des personnages en grande partie artificiels; des concessions
+perptuelles la vulgarit d'esprit de la foule, ses prjugs, sa
+sensiblerie... est-ce encore de l'art seulement? est-ce de la
+littrature?--Au reste, ne remarquez-vous pas une chose? Quelques-uns
+des dramaturges de notre temps peuvent tre de bons crivains; mais nos
+plus grands artistes, ceux qui nous communiquent la plus forte
+impression de vrit et de beaut ne sont pas au thtre. Les plus
+exactes analyses de sentiments, les vues les plus profondes sur l'me
+humaine, les peintures les plus fines ou les plus clatantes du monde
+moral ou physique, ce qu'il y a de plus rare dans la littrature
+contemporaine soit pour le fond, soit pour la forme, c'est chez nos
+potes, nos romanciers, nos critiques et nos philosophes qu'il faut le
+chercher. Ceux-l sont les artistes. Les dramaturges sont des espces
+d'ouvriers part, dont la besogne n'a presque plus rien de littraire.
+Plusieurs, mme parmi ceux qui russissent, sont des esprits mdiocres,
+sans culture, sans finesse, sans philosophie, des manoeuvres habiles
+dans un mtier trs spcial, aussi spcial que celui d'horloger ou
+d'ajusteur.
+
+--Mon ami, rpondrait sans doute M. Sarcey, vous pouvez avoir raison
+sans que j'aie tort. Le thtre est ce que j'ai dit: c'est prendre ou
+ laisser. Je n'ai fait que constater par des expriences sans nombre
+quelles conditions naturelles et ncessaires est soumise l'oeuvre
+dramatique et ce qu'elle doit tre pour plaire au public, car c'est l,
+comme dit l'autre, la grande rgle des rgles. Et vous-mme, soyez
+sincre: ne vous tes-vous pas laiss prendre plus d'une fois ces
+machines d'un art infrieur et particulier, dont la grossiret choque
+par rflexion votre dlicatesse? Rien n'empche d'ailleurs qu'un drame
+parfait soit par surcrot une oeuvre de belle littrature: on en a vu
+des exemples aux deux derniers sicles et de nos jours. Mais il faut,
+avant toutes choses, que le drame soit bien fait en tant que drame, et
+il ne l'est qu'aux conditions que j'ai dites et que je n'ai point
+inventes. Songez qu'une pice de thtre n'est point crite pour une
+demi-douzaine de dgots, et vous finirez par me donner raison.
+
+M. Sarcey s'est dit comme La Bruyre: Faut-il opter? je veux tre
+peuple. Et il a bien fait: c'est la foule que le drame s'adresse;
+c'est au point de vue de la foule que le critique doit se placer. Et il
+serait fort empch de se placer au point de vue des habiles, car ils en
+ont plusieurs. Mais voil: M. Sarcey s'est mis de si bon coeur avec le
+peuple qu'il s'y est peut-tre trop mis. Il faut bien que je le suive,
+nous dira-t-il, puisque je suis son critique; il faut bien que je pense
+comme lui puisque je suis charg de l'clairer. Aussi s'en donne-t-il
+de rire, de pleurer, de vibrer avec le parterre! Non, vraiment, il
+montre trop de considration, quand il s'y met, pour des habilets qu'il
+ne faut point mpriser (car elles sont ncessaires, et, en outre, ne les
+a pas qui veut), mais dont on peut trouver que, toutes seules, elles
+sont un pauvre rgal. Souvent, dans une pice absurde, sans observation
+et sans style, s'il dcouvre d'aventure quelque artifice ingnieux,
+quelque bout de scne qui sente l'homme de thtre, il se rcrie
+d'admiration. Il ne se tient pas de joie quand un dramaturge le met
+dedans, ne s'apercevant pas que l'expression mme qu'il emploie rend
+l'loge douteux. Sophocle nous trompe, il nous met dedans. C'est le
+mtier, entendez-vous? c'est le mtier de l'crivain dramatique.--La
+scne est superbe, crit-il propos de la _Tour de Nesle_, absurde si
+l'on veut parce qu'elle est d'une invraisemblance monstrueuse, mais
+superbe! Eh bien, justement, M. Sarcey aime trop la _Tour de Nesle_.
+
+Il me semble aussi qu'il aurait pu distinguer plus qu'il n'a fait entre
+les conventions qu'impose la forme mme du drame et celles qu'imposent
+les prjugs, les habitudes, l'ducation du public. Autant de
+conventions qu'on voudra dans l'action; le moins de conventions possible
+dans les personnages. Mais on dirait que pour M. Sarcey il n'y en a
+jamais trop! Les genres qu'il prfre sont ceux qui en entassent le
+plus, par exemple le mlodrame, qu'il adore. Les tentatives originales
+l'ont presque toujours trouv hostile ou dfiant:
+
+ Je vois avec chagrin Meilhac et Halvy se proccuper de moins en
+ moins, mesure qu'ils prennent plus d'autorit sur le public, et
+ du choix du sujet et des situations dramatiques qu'il comporte. Ils
+ semblent ne plus attacher qu'une mdiocre importance ce point,
+ qui avait t jusqu'ici pour les crivains de thtre le point
+ capital... Le sujet leur est, je ne dis pas indiffrent; mais, s'il
+ prte des dveloppements de morale et d'esprit, il ne leur en
+ faut pas davantage; ils ne se piquent point d'mouvoir cette
+ curiosit, _qui pour eux sans doute est vulgaire et brutale_,
+ qu'excite un roman dont on veut savoir la fin. La premire
+ histoire venue leur est bonne, pourvu qu'elle puisse se partager
+ aisment en tableaux qui aient chacun sa signification et sa
+ couleur.
+
+Pourquoi M. Sarcey voit-il cela avec chagrin? Il y a trs rellement
+une petite minorit d'honntes gens aux yeux de qui quelques-unes des
+conventions proclames ncessaires par M. Sarcey ne le sont point ou
+mme sont presque dplaisantes. C'est de la meilleure foi du monde
+qu'ils ne prennent point de plaisir au thtre de Scribe. Ce n'est pas
+leur faute s'ils ne sont pas curieux de savoir ce qui arrivera, s'ils
+sont insensibles au plaisir d'tre mis dedans et s'ils gotent
+mdiocrement les mots de thtre. Non qu'ils soient naturalistes
+plutt qu'autre chose, ni qu'ils aient la navet de rclamer au thtre
+la vrit complte. Mais il leur faut ou beaucoup de posie ou beaucoup
+d'observation ou beaucoup d'esprit. Sur le reste ils ne sont pas
+difficiles, quoique l'habilet de l'arrangement dramatique leur soit
+certainement un surcrot de plaisir. Mais enfin ils demandent que le
+thtre soit encore de la littrature. Ils aiment les comdies de
+Musset, mme les _Caprices de Marianne_, mme _Barberine_. Dans le
+thtre d'Augier, ce qui leur plat, c'est le _Joueur de flte_ et c'est
+le second acte du _Mariage d'Olympe_; dans le thtre de Dumas fils,
+c'est l'_Ami des Femmes_, la _Visite de Noces_ et mme, a et l, la
+_Femme de Claude_. Ils prfrent tous les premiers actes de Sardou
+tous ses derniers. L'_Arlsienne_ leur parat dlicieuse. Ils ont
+beaucoup pardonn l'_Ami Fritz_ en faveur de certains dtails. Ils
+trouvent exquis le dnouement du _Mari de la Dbutante_, qui n'est pas
+un dnouement, et ils se sont dlects la _Ronde du commissaire_, qui
+n'est pas une pice.
+
+Cela leur est tout fait gal qu'une pice soit mal faite. C'est
+peut-tre, aprs tout, qu'ils n'aiment pas le thtre; et j'en ai
+rencontr en effet qui disaient franchement que le thtre est un art
+infrieur parce qu'il est soumis des conventions plus troites et plus
+nombreuses que les autres arts, parce qu'il est forc de s'adresser la
+foule, parce que l'intrt d'une pice bien faite est un intrt de
+curiosit un peu vulgaire, et parce que, d'autre part, l'oeuvre
+dramatique tend produire une illusion aussi complte que possible: en
+sorte que l'art dramatique est la fois le seul de tous les arts qui
+ait la prtention de nous mettre la ralit mme sous les yeux, et celui
+ qui sa forme impose les plus graves altrations de cette ralit. Sans
+compter qu'un drame est jou par des acteurs et que, neuf fois sur dix,
+les acteurs gtent le drame. Conclusion: mieux vaut lire une pice que
+de la voir jouer, et mieux vaut lire des vers, un roman, un livre
+d'histoire, qu'une pice de thtre.
+
+M. Sarcey prendrait une jolie revanche sur ces ddaigneux, le jour o il
+les verrait pleurer ou rire comme de simples mortels, pris aux
+entrailles et oublieux de tout, devant quelque mprisable pice bien
+faite et exactement faonne selon sa formule. Et quand mme cette joie
+ne lui serait jamais donne, il pourrait toujours leur dire: Que le
+thtre soit un art infrieur, ce n'est pas la question. Elle n'est pas
+d'ailleurs si simple ni si facile trancher, et on ne se la pose gure
+quand on coute une tragdie de Racine, une comdie de Molire, une
+pice de Dumas fils. Infrieur ou non, c'est un art particulier et trs
+puissant dont on peut dterminer les moyens et la forme ncessaire; et
+c'est ce que j'ai fait. Certaines oeuvres d'exception vous plaisent
+infiniment, parce que vous cherchez dans un ouvrage dramatique autre
+chose que le drame mme; mais c'est demander des dattes un pommier. Ce
+qui vous sduit tant ne charme qu' demi la foule, et je suis avec elle
+parce que c'est pour elle qu'on fait des pices et qu'il n'y a pas
+sortir de l.
+
+C'est videmment M. Sarcey qui a raison, sauf les cas o il abonde un
+peu trop dans son sens. Il est comme ces critiques d'art qui,
+connaissant fond les moyens d'expression, la langue propre chacun
+des arts plastiques, sont particulirement sensibles aux qualits de
+mtier et les exigent avant toute chose. Le thtre est un art qui,
+comme les autres, a sa langue spciale. Ceux qui affectent de traiter de
+haut la critique de M. Sarcey sont peut-tre les mmes raffins qui se
+piquent d'apprcier les tableaux et les statues en peintres et en
+statuaires et qui n'y veulent point de littrature. Pourquoi donc en
+demandent-ils au thtre?
+
+La vrit, c'est que jamais le public n'a t moins homogne
+qu'aujourd'hui, que jamais la distance n'a t aussi grande entre le
+peuple et les habiles. Ces questions que je viens d'indiquer ne se
+posaient gure pour les Athniens. Tous, je crois, prenaient la mme
+sorte de plaisir une comdie d'Aristophane ou une tragdie de
+Sophocle. Il faudrait aujourd'hui deux esthtiques du thtre: celle des
+simples et celle des malins. M. Sarcey a merveilleusement crit la
+premire. Je ne tenterai mme pas d'esquisser la seconde: tout me
+fuirait entre les doigts et je serais fort embarrass de fonder des
+rgles sur des caprices de dgots.
+
+O M. Sarcey chappe presque toute critique, c'est dans les fragments
+qu'il a crits et l de l'histoire du thtre. La gense de
+l'oprette, la dfinition du genre, les causes de son closion, de son
+succs, de sa dcadence, voil, pour n'apporter qu'un exemple, ce qu'il
+a dduit et expos dans la perfection.
+
+Les origines de l'oprette, il les voit dans l'opra-comique et dans le
+vaudeville couplets et il nous fait brivement l'historique de ces
+deux varits:
+
+ Mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas quel jour prcis elles se
+ sont constitues... Je me souviens qu'un des tonnements de mon
+ enfance, c'tait que, par un jour d'orage, on ne se trouvt jamais
+ sur la limite exacte o cessait la pluie. Mon rve et t d'avoir
+ une paule mouille et l'autre sec. Ce n'est que plus tard, en y
+ rflchissant, que j'ai senti l'impertinence de mon dsir. Les
+ choses ne commencent gure ni ne finissent d'un coup net et prcis.
+
+Le moment qui s'est trouv favorable l'closion de l'oprette, a t
+le second Empire: 1 l'oprette rendait aux Parisiens, sous une nouvelle
+forme, deux genres abolis et sourdement regretts: l'opra-comique et le
+vaudeville couplets; 2 elle tait en harmonie secrte avec les moeurs
+et les gots du jour: entre ce genre nouveau et l'esprit du public tel
+que l'avait fait le second Empire, il y avait de nombreux points
+d'attache. Le public avait alors d'videntes dispositions la blague,
+l'outrance, au dgingandage. M. Sarcey dfinit ces trois termes. Il
+s'est toujours piqu d'tre un moraliste: sa dfinition de la _blague_
+ne dment point cette innocente prtention.
+
+ La blague est un certain got, qui est spcial aux Parisiens et
+ plus encore aux Parisiens de notre gnration, de dnigrer, de
+ railler, de tourner en ridicule tout ce que les hommes, et surtout
+ les prudhommes, ont l'habitude de respecter et d'aimer; mais cette
+ raillerie a ceci de particulier que celui qui s'y livre le fait
+ plutt par jeu, par amour du paradoxe que par conviction: il se
+ moque lui-mme de sa propre raillerie. Il blague.
+
+ Il blague la patrie et au besoin il mourrait pour elle; il blague
+ l'amour filial et pleure quand on lui parle de sa vieille mre. Il
+ blague les beauts de l'Italie et se mettrait genoux devant un
+ Raphal. Il y a dans la blague un certain mpris, trs lgitime
+ d'ailleurs, pour les admirations convenues, pour les phrases toutes
+ faites; et ce mpris se joint le plaisir de crever les ballons
+ gonfls de vent, de se sentir suprieur en se prouvant qu'on n'est
+ pas dupe.
+
+ C'est le bon ct de la blague. Mais elle en a de fcheux: la
+ blague donne l'esprit l'habitude de ne plus compter avec le vrai
+ ni avec le faux, de chercher partout matire raillerie. Il arrive
+ fort souvent que le blagueur de profession, pris son propre
+ pige, ne distingue plus lui-mme ce qui est bien de ce qui est
+ mal, ce qui est juste de ce qui est inique; il se grise de sa
+ propre parole, il se fausse l'esprit et se dessche le coeur.
+
+ Cette sorte d'esprit a de tout temps exist en France. Elle s'est
+ aiguise, exaspre dans les premires annes du second Empire.
+
+Le vrai crateur de l'oprette fut M. Herv; les matres, Offenbach et
+MM. Meilhac et Halvy. Ici se place un trs fin et trs brillant
+parallle entre la musique de la _Dame Blanche_, chre nos
+grands-pres, et celle d'_Orphe aux enfers_, entre les sentiments que
+ces deux musiques expriment ou veillent. Je ne puis me retenir de citer
+un passage de ce feuilleton, vraiment enlev:
+
+ Comparez, pour voir, toute cette partition de Boeldeu ce fameux
+ quadrille d'_Orphe aux enfers_ qui a emport dans son tourbillon
+ frntique toute notre gnration. Vous l'entendez chanter votre
+ oreille, n'est-ce pas? Est-ce qu'aux premiers sons de cet orchestre
+ il ne vous semble pas voir toute une socit se levant d'un bond et
+ se ruant la danse?
+
+ Elle rveillerait des morts, cette musique. Comme ces rythmes
+ tantt sautillants, tantt furieux, avaient l'air d'tre faits pour
+ communiquer une trpidation morale aussi bien que physique tout
+ ce public de dsaccords, pour qui la vie n'tait qu'une manire de
+ danse macabre! Au premier coup d'archet qui sur la scne mettait en
+ branle les dieux de l'Olympe et des Enfers, il semblait que la
+ foule ft secoue d'un grand choc et que le sicle tout entier,
+ gouvernements, institutions, moeurs et lois, tournt dans une
+ prodigieuse et universelle sarabande.
+
+Les pages de cette vivacit et de ce mouvement ne sont point rares chez
+M. Sarcey: il m'a paru qu'il n'tait que juste de le rappeler. Je suis
+d'ailleurs persuad qu'on trouverait dans ses feuilletons pars et trop
+nombreux quelque chose comme la _Potique_ exprimentale d'Aristote,
+reprise, largie, appuye sur une masse norme d'oeuvres dramatiques,
+sur tout ce qui a t crit pour le thtre. Cela vaudrait certes la
+peine d'tre runi en un corps, condens, ordonn et complt; car M.
+Sarcey a, sur ces matires, prcis et jet dans la circulation une
+foule d'ides dont beaucoup de critiques se servent sans le dire, et
+mme ceux qui les combattent. Que M. Sarcey se dcide enfin nous
+donner ce livre qu'il nous doit et qu'il nous a promis: autrement, les
+mchants diront qu'il doute de la bont de son oeuvre critique, et cela
+me peinera, car je la sens bonne et solide comme son auteur.
+
+
+
+
+J.-J. WEISS[75]
+
+[Note 75: _Essais sur l'histoire de la littrature franaise_ (1
+vol. Calmann Lvy).--Chroniques dramatiques la _Revue politique et
+littraire_ et au _Journal des Dbats_ (1882-1885).]
+
+
+L'impression que nous a laisse M. Sarcey--sa personne, sa critique et
+son style--est une impression de rotondit. Or rien de plus facile
+embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple.
+Ce qui est rond est _un_, ayant un centre. La dfinition de M. Sarcey,
+l'exposition de ses thories taient chose aise. Il est beaucoup moins
+facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit
+ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, mme
+si l'on s'en tient sa critique dramatique.
+
+Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la _Revue bleue_[76]
+et dans le _Journal des Dbats_ les trois annes de critique dramatique
+de cet ancien professeur qui a t journaliste, conseiller d'tat,
+directeur des affaires trangres, et qui est rest un fantaisiste,
+sinon un bohme, un inclassable, sinon un dclass, on est charm,
+ravi, bloui: mais on est aussi dconcert, ahuri, abasourdi. Tant
+d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant
+d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en mme
+temps, des affirmations si imprvues! des prfrences si excessives, si
+insolentes et si lgrement motives! une critique si capricieuse! des
+thories si peu lies entre elles! Plus on est amus par ces chappes
+de verve, et moins on se sent capable de rsumer, d'expliquer, de
+ramener un semblant d'unit les sentiments littraires de M. J.-J.
+Weiss. Et quand on serait parvenu tirer le critique au clair, l'homme
+resterait, plus complexe et plus surprenant encore.
+
+[Note 76: Voy. notamment les articles sur le _Roi s'amuse, Fdora,
+Un roman parisien_ (de M. Octave Feuillet), la _Tour de Nesle_, dans la
+_Revue_ des 4 novembre, 2 et 16 dcembre 1882, 10 fvrier 1883.
+
+La _Revue des cours littraires_ a publi des confrences de M. J.-J.
+Weiss sur _Favart, Piron, Gresset_, dans ses numros des 18 fvrier et
+29 avril 1865.]
+
+
+I
+
+Cherchons du moins saisir pourquoi M. Weiss est ce point
+insaisissable. En dtournant un peu de son sens le vieil axiome que
+l'homme est la mesure des choses, on pourrait dire que chaque critique
+est lui-mme la mesure des oeuvres qu'il apprcie; car, quoiqu'on fasse,
+une oeuvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle plat ou dplat celui
+qui la juge. Malgr cela, il peut se rencontrer tel systme de critique,
+tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui
+qui les a formuls, qui fasse autorit, comme on dit. Mais il y faut,
+je crois, deux conditions.
+
+Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la
+disposition d'esprit de la majorit des honntes gens et des
+lettrs--ou mme de la foule dans certains cas o la foule est
+comptente,--en sorte que sa mesure particulire ait des chances d'tre
+aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse
+appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il
+faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a
+plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se dfie des caprices, des
+impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de
+chemise. En mesurant une oeuvre, il se souvient de toutes celles qu'il a
+dj mesures: il porte en lui une sorte d'talon immuable. Il demeure
+le mme en face des oeuvres multiples qui lui sont soumises: et c'est
+pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils
+peuvent former un corps de doctrine.
+
+Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces
+conditions. Il a continuellement des opinions particulires, et il
+semble qu'il s'applique les avoir aussi particulires qu'il se peut.
+De plus, ces opinions particulires, je ne dirai pas qu'elles sont
+quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment
+elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher
+quelque thorie gnrale de l'art. Lui-mme, la plupart du temps, ne
+prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer
+par l le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la
+sagacit, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a l'humeur
+au sens o on l'entendait au sicle dernier. Il est trs souvent
+l'homme qui a des ides lui et qui serait fch qu'elles fussent
+d'autres.
+
+
+II
+
+Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingnieuses,
+loquentes. Quand il veut bien dmonter une pice, c'est merveille comme
+il en dgage l'ide premire, comme il en saisit le fort et le faible,
+comme il met le doigt sur le point o le drame dvie. S'il est oblig de
+rpter aprs d'autres des vrits connues, il semble qu'il les
+dcouvre, tant il sait les rajeunir par la vivacit de l'impression, par
+le style, par l'accent. Son rudition littraire et historique est
+considrable et des plus sres: elle lui fournit mille rapprochements
+d'une justesse inopine et frappante. Ds que la pice tudie prte
+quelques rflexions sur l'histoire des moeurs, le voil parti l-dessus,
+et je ne connais pas de moraliste mieux inform, plus acr ni plus
+clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui,
+comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous tonner. Et voil
+pourquoi, de moment en moment, clatent comme des ptards des
+affirmations soudaines, absolues, dconcertantes, jetes avec d'autant
+plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetes presque
+toujours au courant et au dtour d'une phrase, comme si ces assertions
+aventureuses taient vrits reconnues et indiscutables.
+
+Il s'agit du _Juif errant_ d'Eugne Sue: Prise en soi, la scne du ple
+nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de
+religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle l dedans. De l'Eschyle?
+diable!--M. Claretie avait contre lui (dans _Monsieur le Ministre_)
+d'abord son sujet, vrai sujet de haute comdie. Voil qui va bien.
+...Seul sujet de haute comdie, avec _Rabagas_ et _Dora_, auquel les
+gens du mtier aient song dans ces douze dernires annes. On se
+demande: Est-il donc dcidment impossible d'en trouver un quatrime, en
+cherchant bien?--M. mile Augier est de la grande srie qui part du
+_Menteur_. Voyons la grande srie. La grande srie, c'est Racine (les
+_Plaideurs_), Molire, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine,
+Beaumarchais et, aprs une longue interruption, Augier. Destouches
+dans la grande srie? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette
+interruption si longue dans la grande srie? Et qu'est-ce qu'il faut
+donc pour tre de la grande srie? Car M. Weiss oublie de nous le
+dire.--Il dclare un peu plus loin que, seul parmi les potes du XIXe
+sicle, Augier trouverait grce devant La Fontaine et Parny. La
+Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point
+un _lapsus_, car ailleurs il appelle Parny l'un des potes les plus
+absolument potes de la littrature europenne..., Parny, ce dlice.
+Bien trange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss
+se soucie de nous l'expliquer!--Au reste, ce fervent de Parny est ravi,
+transport par la _Tour de Nesle_, non seulement par le drame, mais par
+le style. Le rcit de Buridan: _En_ 1293, _la Bourgogne tait
+heureuse_, est comme le rcit de Thramne du grand Dumas. L'ampleur du
+tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation. Voyez-vous M.
+Weiss frmir devant la noble tte de vieillard?--On se souvient qu'il
+y a quelques annes, quand la Comdie-Franaise donna _OEdipe_, tout le
+monde fit cette rflexion que c'tait un excellent mlodrame. Mais
+personne ne le cria plus haut que M. Weiss: C'est du d'Ennery! c'est du
+Bouchardy! Cela ressemble la _Tour de Nesle_, la _Nonne sanglante_,
+ _Lucrce Borgia_! OEdipe parle comme Didier et Buridan!... La
+dramaturgie de Sophocle est en ralit beaucoup moins loigne de celle
+de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille. Et
+il ajoutait: N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'et t
+Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous
+l'aile de la muse, etc.
+
+Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve
+s'enfle, s'exagre, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration
+naturellement hyperbolique.--Tout le monde convient que l'exposition de
+_Bajazet_ est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle
+devient la merveille unique entre toutes.--On sait que Perrault fut un
+esprit curieux et original, et nous gotons tous la grce parfaite des
+_Contes de fes_. Mais, pour M. Weiss, Perrault est l'un des beaux
+gnies de son sicle. Les quarante pages des _Contes_ sont les plus
+nourries de choses et de notations diverses, les plus lgres d'allure
+qu'on ait crites dans notre langue.(M. Weiss fait une terrible
+consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystre: Perrault
+en crivant les _Contes_, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces
+contes est bien en effet spontan et moderne! Pourquoi moderne? en
+quoi moderne? C'est que moderne est piquant. Nous voyons un peu
+aprs que Perrault contraste avec l'ensemble du XVIIe sicle en ce
+qu'il est en ses contes un pote de la maison, des choses familires,
+domestiques, intimes, comme de l'enfance. C'est sans doute en cela
+qu'il est moderne. Mais l'est-il donc l'exclusion de tous ses
+contemporains? Quelle rage de dcouverte et d'invention dans toute
+cette critique!
+
+Et quels massacres des opinions enseignes et convenues!--Voil deux
+sicles qu'on clbre _Tartufe_ comme le chef-d'oeuvre des
+chefs-d'oeuvre. N'tait le parti pris d'cole et presque de faction,
+crit M. Weiss, on conviendrait que le _Tartufe_ n'est amusant d'aucune
+manire.--La critique traditionnelle exalte la bont de Molire: M.
+Janet dgage de son thtre la plus saine morale et la plus correcte;
+coutez M. Weiss:
+
+ ...Il est des choses sacres sur lesquelles il faut tre dlicat
+ outrance; la socit du XVIIe sicle ne l'tait gure, et
+ Molire pas du tout. Molire n'avait pas seulement la profonde
+ immoralit qui est l'attribut commun et trs probablement la
+ condition d'activit des grands observateurs de l'homme et de la
+ nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la
+ duret de l'me gnrale et l'inhumanit, dfaut commun chez les
+ crivains et les personnages clbres de son temps, seul dfaut
+ saillant d'un sicle o bien dcidment le caractre et l'esprit
+ franais ont atteint leur point de perfection et d'quilibre. Il
+ avait encore une certaine grossiret de sentiment moral et des
+ instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et
+ quoi correspondait, dans son style, un got marqu pour les
+ grossirets de langage.
+
+S'est-on assez extasi sur les femmes de Molire, liante, Elmire,
+Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle sant morale!
+M. Weiss nous dclare qu'il se sent peu de penchant pour elles.
+
+--Il semblait entendu, tabli par une infinit de professeurs et de
+critiques qu'_Esther_ tait une fort belle lgie, mais un drame assez
+faible: M. Weiss l'appelle un des plus vigoureux en sa suavit qui
+existent.--L'usage est de mettre _Athalie_ au-dessus d'_Esther_: J'ai,
+dit M. Weiss, la faiblesse de prfrer _Esther_ _Athalie_.--L'usage
+est de rpter que l'action dramatique manque un peu dans _Brnice_.
+Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus
+dlicat des drames. lgie tant que vous voudrez, mais lgie
+souverainement dramatique.
+
+Puis ce sont des rapprochements de noms et d'ides propres troubler
+les esprits timides.--On pourrait admirer, au troisime acte de _Ma
+camarade_, une psychologie racinienne.--Pour l'lan du geste il n'y a
+eu de nos jours, avec Thrsa, que Rachel, et encore!--Le truc du
+brigadier dans la _Champenoise_, c'est un des trucs de l'_Ars amatoria_
+d'Ovide.--Le prologue d'_Amphitryon_ contient en germe _Orphe aux
+enfers_ et la _Belle Hlne_.-- propos d'_Un chapeau de paille
+d'Italie_: Voil la filiation: Molire, Paul de Kock, Labiche.--Le
+drame d'_Antony_, tant un drame psychologique, tient de la mthode du
+XVIIe sicle et des tragiques grecs, etc., etc.
+
+Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces
+admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprvus. Je cherche
+seulement me rendre compte du singulier attrait de la critique de M.
+Weiss, dmler par quel don ou par quels procds il nous tonne. Je
+vois d'abord que, l o il est de l'avis de la majorit, il rafrachit
+et fait siennes les opinions consacres par l'extraordinaire vivacit de
+son impression. En outre, s'il saisit dans une oeuvre quelque ct qui
+n'ait pas encore t aperu ou signal, il le met si violemment en
+lumire, il oublie si bien tout le reste que sa dcouverte prend tout de
+suite je ne sais quel air d'lgante impertinence et semble un dfi la
+scurit des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui
+n'inventent rien. Comme M. Renan, qui il ressemble par plus d'un point
+malgr la diffrence des tempraments, M. Weiss affecte de ne voir et de
+ne prsenter la fois qu'un aspect des questions, et c'est par l qu'il
+nous surprend et nous intresse si fort. Et qu'on ne dise point que le
+procd est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les
+dcouvre; nous n'y aurions jamais song sans lui; et c'est chose si rare
+et si prcieuse que d'avoir dans la critique littraire, o la tradition
+est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment
+personnelles! Quand, aprs nous tre divertis aux fuses de M. Weiss,
+nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mle
+toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur
+l'oeuvre qu'il a tudie ne s'en trouve pas moins modifi et enrichi. Il
+a dans ses caprices d'imagination une sagacit qui voit loin, et de ses
+feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brl.
+
+
+III
+
+Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La
+vhmence de ses affirmations n'est jamais pdantesque, au lieu que
+souvent la modration tudie de tel critique sage et pondr sue la
+pdanterie. La faon dont M. Weiss considre le thtre n'a rien
+d'troit, de scolaire, de livresque. Il sait la vie, il sait
+l'histoire; il connat les hommes, ceux d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et
+propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des moeurs des
+hommes qu'entt du beau. chaque instant on sent qu'il n'a pas
+toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas n spcialement
+pour en faire. propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous
+trace de Henri IV, envisag par certains cts secrets, un portrait,
+avec preuves l'appui, qu'il est impossible d'oublier. ...Il faut donc
+conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, un fonds ingnu de vilenie
+bestiale qu'il dominait moins dans son ge mr et sa vieillesse, mais
+qui, au temps de sa jeunesse, n'tant point revtu par la gloire,
+choquait plus en sa nudit.-- propos de _Klber_, drame militaire, il
+dveloppe ingnieusement et magnifiquement le rve oriental de
+Napolon.-- propos du _Nouveau Monde_, de M. Villiers de l'Isle-Adam,
+le joli portrait des derniers prcieux de la littrature contemporaine,
+et que je voudrais citer tout entier!
+
+ ...Le thtre est proprement le tombeau des malins et la fin des
+ cnacles... Ah! dans tout autre domaine que le thtre il est ais
+ d'appliquer des principes de cnacle... On conoit gigantesque. On
+ turlupine les matres reconnus et accepts, et on ne s'est pas
+ seulement donn la peine de les comprendre. On est impressionniste,
+ expressionniste, luministe et immensiste. On fait de la peinture
+ intransigeante, de la statuaire rcalcitrante, de la musique
+ insociable, des romans rfractaires, sans pieds ni tte, o les
+ ateliers du haut de Montmartre et les capharnams du boulevard
+ Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est,
+ exactement, superbement comme elle est!...
+
+Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss.
+Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon
+sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui
+consiste saisir des rapports inattendus entre les ides, et celui qui
+rside dans l'imprvu abondant des images. Il a de l'esprit comme
+Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec
+quelque chose de plus lgant dans le dbraill. Relisez les
+bouffonneries que lui ont inspires les querelles de Sarcey-Perrin,
+Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les
+notaires de la Comdie-Franaise. Dans les portraitures d'acteurs et
+d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gne! Ce rdacteur d'un
+journal austre dshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul
+Mounet, les dtaille, les examine membre par membre. C'est d'une
+indiscrtion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus
+discret et non moins rjouissant de Mlle Alice Lavigne:
+
+ Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole
+ comme un plomb, elle lance sa jambe en querre, elle jette et
+ prsente la main avec des circuits caressants de pattes de homard,
+ et tout cde des manires si distingues! Elle vous a des audaces
+ d'une tranquillit! et des surprises d'une effronterie! et des
+ ingnuits d'un raffinement! a empoigne, a assomme, a abrutit.
+ Je voudrais la voir, une fois, jouer l'_cole des femmes_ et la
+ _Chercheuse d'esprit_.
+
+Parmi toutes ses autres originalits, M. Weiss s'est donn celle de
+traiter l'cole normale de prison. ...Pour intellectuelle que soit une
+prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus fconde, la
+plus riante de nos facults, l'imagination s'y attriste... Il ne nous
+parat pas que la sienne se soit fort attriste l'cole, ni que cette
+prison l'ait comprime plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe
+irrprochable, une extrme proprit de termes, un vocabulaire
+excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont trs volontiers
+(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais got le plus
+authentique et jusqu'au prcieux le plus avr. Racine serait fort
+tonn d'tre admir pour ses -fond d'une brutalit froide et la
+souplesse de ses dgagements. Le _Supplice d'une femme_ est du
+trois-six d'thique et d'motion, et la _Visite de noces_ est de
+l'thique absolue cent degrs Gay-Lussac. Et voici l'image qu'inspire
+ M. Weiss la vivacit d'allure de _Ma camarade_: Le filament
+microscopique le plus tortill de la joie et de la fureur de vivre ne se
+trmousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette
+pice. Au fait, cela est trs joli; mais diable! cela n'est pas d'une
+imagination anmie. Et je ne vois pas non plus que l'cole normale ait
+beaucoup gn M. Weiss pour qualifier la _Glu_ de crature
+catapultueuse.
+
+
+IV
+
+Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme
+l'a t aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne
+trouvons-nous point, dfaut d'une doctrine dont je ne regrette
+nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des
+prfrences ou des antipathies particulirement tenaces?
+
+Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, gnreuses et varies.
+Il adore l'Athnes d'autrefois et ceux qui en ont exprim l'me, le
+Paris d' prsent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de
+connatre Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,
+tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard
+Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: blouissant, ce
+boulevard, de deux quatre, quand les filles de Sion dbouchent par
+essaims... Il n'aime rien tant que le thtre de Sophocle, sinon
+peut-tre celui de Meilhac et Halvy. Sur Corneille et Racine, il
+s'abandonne des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribu que
+lui mettre la mode le parti pris trs distingu de les admirer sans
+rserve, de tout voir chez eux, mme des choses auxquelles il ne semble
+pas qu'ils aient beaucoup song. Il dcouvre dans _Polyeucte_ tous les
+types et tous les phnomnes qui ont d se produire durant les deux
+premiers sicles au cours de la rvolution chrtienne. Aprs avoir cit
+la strophe: Tout l'univers est plein de sa magnificence..., il ajoute:
+Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'crier: Hosannah!
+hosannah! _Tartufe_ ne l'amuse pas; mais _Amphitryon_! La langue
+d'_Amphitryon_ est la plus souple, la plus panouie, la plus polie, la
+plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait crite. Quand
+il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire pique;
+et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave
+Feuillet et son dlicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le
+coeur est suprieur sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.
+Weiss est son paroxysme. Ses admirations sont gales autant qu'elles
+sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent
+effrnes: on ne saurait unir un esprit plus aigu un dlire plus
+abondant.
+
+Mais, si son impression du moment le pntre et le possde au point
+d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses
+admirations sont, ou peu s'en faut, gales, tant toutes sans limites,
+il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus frquemment
+et qui nous rvlent certaines prfrences dcides et foncires.
+
+En ralit, plus que Corneille, Racine et Molire, plus qu'Augier,
+Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et
+Beaumarchais--et Scribe et Dumas pre. Il a la prdilection la plus
+tendre pour le thtre du XVIIIe sicle et du temps de
+Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages
+qui nous l'expliqueront tant bien que mal:
+
+ Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une dlicatesse et
+ une gnrosit qui donnaient le ton la littrature et le
+ recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus une grossiret de
+ sens moral qui rappelle le XVIIe sicle et mme la vieillesse de
+ ce sicle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et mme
+ Regnard, qu'il ne l'avait t en sa verdeur avec Molire et La
+ Fontaine. Cette crudit a t la marque minente de la littrature
+ de l'poque de Napolon III.
+
+C'est l une de ses ides les plus personnelles et les plus chres, une
+de celles qu'il a le plus souvent dveloppes, et ds janvier 1858,
+dans le plus long chapitre de ses _Essais sur l'histoire de la
+littrature franaise_. Il a d'ailleurs repris maintes fois et rsum ce
+chapitre clbre:
+
+ ...Le second Augier (celui des _Effronts_, des _Lionnes pauvres_,
+ etc.) est le produit d'un moment spcial de nos moeurs et de nos
+ ides, et d'un moment triste. a t le moment du positivisme dur
+ et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a t l'un des
+ fruits de la rvolution de 1851. Ce moment s'est marqu dans
+ _Madame Bovary_, dans les _Faux bonshommes_, le _Demi-Monde_, le
+ _Fils naturel_, les crits philosophiques et historiques de M.
+ Taine, toutes oeuvres que caractrisent la conception mcanique de
+ l'me humaine, un mpris superbe de l'homme, un style sec et
+ tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et
+ des causes.
+
+Ce passage et beaucoup d'autres du mme genre nous font parfaitement
+comprendre les jugements ports par M. Weiss sur le thtre de l'poque
+actuelle. Au fond, il n'aime d'Augier que ses comdies en vers. De
+Dumas fils, il n'aime sincrement que la _Dame aux camlias_, et un peu
+_Diane de Lys_: le reste lui est dsagrable. Il faut relire les deux
+tudes, d'une injustice pleine de sagacit, qu'il a consacres Dumas
+fils et Flaubert dans ses _Essais_. Il s'insurge la fois contre leur
+observation sans entrailles et contre l'immoralit de leur morale qui
+inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un chtiment
+fatal comme lui. Il rclame pour Mme Bovary; plus forte raison
+rclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique mme de Meilhac et
+Halvy lui parat cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se mprenne
+assurment pas sur la valeur des oeuvres, il a d'amples indulgences pour
+_Nana Sahib_, pour _Formosa_, pour la _Famille d'Arbelles_, pour les
+comdies de M. Delpit, prfrant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque
+vie et quelque envole, l'absence d'observation l'observation triste.
+Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-tre quelque ddain. M.
+Weiss laisse chapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un mtier
+bien rjouissant d'extraire des nouveauts du jour les maigres
+parcelles de littrature et de philosophie qu'elles peuvent contenir.
+
+En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas pre sans
+prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans
+cet chauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et
+vidente de la mollesse et de la puret dlicieuse de la versification
+de Regnard. Nous apprenons qu'aprs Molire trois crivains bourgeois,
+Marivaux, Gresset, Piron, dont l'me n'tait tissue que de dlicatesse,
+de fiert, de noblesse, de penses honntes, avaient pur et _divinis_
+la scne comique. M. Weiss nous dit ailleurs que depuis qu'il sait
+lire, il a conu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion
+infatigable et stupide. Le _Verre d'eau_ lui semble inspir par une
+vue suprieure des choses humaines; et il appelle enfin la mixture
+Auber-Scribe un ferment divin o Scribe fournissait la magie des
+situations et Auber la magie de l'expression.
+
+
+V
+
+Nous connaissons donc prsent les gots dominants de M. Weiss et
+quelque chose mme de son caractre. C'est d'abord une passion trs
+vive, la fois sincre et tudie, pour certaines formes
+particulirement lgantes de l'esprit franais et pour les priodes o
+cet esprit a montr le plus de finesse et de grce et aussi le plus de
+gnrosit. M. Weiss veut que cet esprit ait sa posie, gale ou
+suprieure toutes les autres.
+
+ Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec
+ cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,
+ avec ces affreux chants de guerre dont tu as infest ton _Histoire
+ de la littrature anglaise_, sont plus potes que Regnard! Ose
+ encore dfinir la posie comme Villemereux, en sixime, nous
+ dfinissait l'ivresse: une courte folie. coute ceci, et dis-moi si
+ l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempr et fin, l'esprit qui se
+ contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mmes
+ enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas tre
+ une source de posie tout aussi bien que l'imagination exalte, les
+ passions furieuses, le coeur qui se ronge et l'hypocondrie!
+
+Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie
+d'un vieux pote saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que
+vraiment on peut rver quelque chose au del des fantaisies un peu
+courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui
+nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre
+charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que
+pourtant les vers du _Lgataire_ ne plongent point en extase ni ne
+mettent sens dessus dessous. Aprs cela, je ne vois pas pourquoi tel
+morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la posie
+aussi bien qu'une scne de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de
+Victor Hugo; et pour ceux qui la gotent par-dessus tout, cette posie
+proprement franaise est, en effet, la meilleure.
+
+Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette posie et cet
+esprit, mais la socit o ils ont fleuri dlicieusement. On devine chez
+lui cette arrire-pense que, pour un homme de talent, il faisait bon
+vivre dans ce monde du dernier sicle: le mrite personnel s'y imposait
+peut-tre mieux, y tait trait avec plus de justice que dans une
+socit dmocratique, bureaucratise et enchinoise l'excs (M. Weiss
+a trs souvent des paroles amres sur la morgue des administrations et
+sur les sottises des concours et de l'avancement.)
+
+Cette prdilection si dcide pour la posie dramatique du XVIIIe
+sicle implique naturellement une profonde antipathie pour son
+contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il
+l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littrature
+positiviste et brutale des trente dernires annes, l'observation
+dsenchante et sche, la conception fataliste de la vie et des passions
+humaines. Car ce pessimisme ddaigneux dtourne de l'action, et M. Weiss
+aime l'action. Ce lettr accompli ferait volontiers, on le sent, autre
+chose que de la littrature. Il a toujours rv d'tre dans les affaires
+publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le souponne de ne s'en tre
+pas entirement consol.
+
+Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et
+Dumas, c'est assurment cause de leurs oeuvres, mais aussi par la
+raison qu'il admire tant Gambetta (et en gnral tous ceux qui ont jou
+un grand rle dans l'histoire): parce qu'ils ont t forts, puissants,
+fconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de
+copier la ralit, mais de la dominer, de la ptrir, soit en des oeuvres
+d'art, soit par l'action matrielle; c'est de lui imposer, dans la
+mesure o on le peut, la forme de son rve. Il n'y a que cela
+d'intressant au monde, puisque la vrit nous chappe et que ceux qui
+croient la tenir la voient si sombre. l'action dans la vie correspond,
+dans l'art, le souci de l'idal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est
+un fougueux idaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de
+toutes les faons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit
+le plus srement: il aime le romanesque, l'hroque, l'impossible. Et
+l'on dcouvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de
+songerie germanique. Je suis bien forc de recourir la vieille
+formule, celle dont se sert Retz essayant de dfinir La Rochefoucauld:
+il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.
+
+
+VI
+
+C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi travers ses
+feuilletons dramatiques. J'ai insist sur ses caprices et ses
+fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a sem dans ces feuilletons
+de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que
+spirituelles. Relisez les tudes sur _Polyeucte_, _Esther_,
+l'_trangre_, _Diane de Lys_, le _Lgataire_, les _Effronts_, _Ruy
+Blas_ et le _Jeu de l'amour et du hasard_, etc.--Mais, l mme o il ne
+fait que dvelopper sa manire et rajeunir le jugement de la
+tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de
+fantasque, d'invrifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une oeuvre sur
+laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette
+impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la mpriser, et
+s'il la trouve mdiocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable.
+Une chose lui plat parce qu'elle lui plat; ne cherchez rien au del.
+M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliques, et dont le contrle
+est impossible. C'est le triomphe du sens propre, suspect M.
+Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique tincelante
+et dcevante la vanit de la critique, si toutefois nous avions
+l'ingnuit de la considrer comme une science.
+
+Mais rien aussi ne nous montre mieux quel point la critique littraire
+peut tre une chose exquise et comme elle peut galer en intrt et
+quelquefois dpasser les oeuvres mmes sur lesquelles elle s'exerce. La
+comdie que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait
+mieux, neuf fois sur dix, que les comdies dont il nous rendait compte.
+ l'antique dfinition: _Ars homo additus natur_, on pourrait ajouter:
+_Critica scriptor additus scriptori_, ou quelque chose d'approchant. Le
+lecteur jouit et de l'oeuvre critique et de son critique. Il saisit un
+reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit
+comment un homme qui a vu et rendu le rel d'une certaine faon est
+son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste cre ses
+personnages, le critique cre en quelque manire et faonne l'artiste
+qu'il dfinit. Et le critique peut tre son tour dfini, faonn,
+invent par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du
+monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la
+mme image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout fait
+originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier
+rang de ceux-l: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre
+temps.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET[77]
+
+
+Ah! mon Daniel, quelle jolie faon tu as de dire les choses! Je suis
+sr que tu pourrais crire dans les journaux, si tu voulais[78]. Le
+petit Chose a crit dans les journaux, il a mme fait des livres. Et le
+public a t de l'avis de la mre Jacques. locataire du moulin de
+Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la
+petite Dsire, compatriote infidle de Tartarin, de Numa et de Bompard,
+historiographe du Nabab et de la reine Frdrique, magicien qui savez
+unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vrit, la
+fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie faon vous avez de dire les
+choses!
+
+[Note 77: Les _Amoureuses_.--_Lettres de mon moulin_.--_Contes du
+lundi_.--_Tartarin de Tarascon_.--Les _Femmes d'artistes_.--_Robert
+Helmont_.--Le _Petit Chose_.]
+
+[Note 78: Le _Petit Chose_.]
+
+La fortune littraire de M. Alphonse Daudet est des plus clatantes
+qu'on ait vues. C'est une sduction universelle. Ceux qui veulent des
+larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et
+les quteurs de modernit, les simples, les raffins, les femmes, les
+potes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet trane tous les
+coeurs aprs lui; car il a le charme, aussi indfinissable dans une
+oeuvre d'art que dans un visage fminin, et qui pourtant n'est pas un
+vain mot puisque de trs grands crivains ne l'ont pas. Le charme, c'est
+peut-tre une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel mme dans
+le rare et le recherch; c'est, en tout cas, quelque chose
+d'incompatible avec des qualits trop laborieuses et trop voulues: ainsi
+le charme ne se rencontre gure chez les chefs d'cole. On peut
+remarquer aussi que le charme ne va pas sans un coeur aisment mu et
+qui ne craint pas de le paratre (_Homo sum_, etc.). Il ne faut donc pas
+le demander ceux qui font profession de ne peindre que des ralits
+plates ou brutales, ou qui affectent de n'tre curieux que du monde
+extrieur et de la plastique des choses.
+
+Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse
+Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez
+riche pour que des esprits trs divers y puissent trouver leur compte.
+Son originalit, c'est d'unir troitement l'observation et la fantaisie,
+de dgager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de
+surprenant, de contenter du mme coup les lecteurs de M. Cherbuliez et
+les lecteurs de M. Zola, d'crire des romans qui sont en mme temps
+ralistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce
+qu'ils sont trs sincrement et trs profondment ralistes.
+
+
+I
+
+Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la ralit ce qui vaut
+la peine d'y tre vu, d'avoir commenc par ne pas la regarder de trop
+prs, par tre un pote, un rveur sans plus, un tre sensations
+dlicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de
+jouir dmesurment des choses sans avoir souci de les photographier. Je
+me mfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,
+qui, l'ge o de plus forts qu'eux chantaient navement les roses,
+vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des
+descriptions d'viers ou de paniers aux ordures, et de froides
+insistances sur les malproprets de la vie physique. S'ils commencent
+par l, par o finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire
+toujours le mme livre, car le champ de leurs observations, si tant y a
+qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs
+effets est extrmement limit; et rien ne ressemble plus une...
+oaristys vue par le ct qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le
+mme ct. Au contraire, d'avoir difi dans sa prime saison de jolies
+fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est
+tourn vers l'tude du monde rel, ngliger ce qu'il a de banal et
+d'insignifiant, ce qui ne mrite pas d'tre not, pour s'attacher ce
+qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse
+lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus
+intressants encore que vos imaginations d'autrefois.
+
+Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rve. Nmes, dans
+le jardin de monsieur Eyssette, c'est un bambin imaginatif qui joue
+perdument Robinson dans son le et qui s'attache aux objets avec une
+sensibilit violente. Quel dchirement quand il faut quitter Nmes, la
+fabrique et le jardin!
+
+ Je disais aux platanes: Adieu, mes chers amis, et aux bassins:
+ C'est fini, nous ne nous verrons plus. Il y avait dans le jardin
+ un grenadier dont les belles fleurs rouges s'panouissaient au
+ soleil. Je lui dis en sanglotant: Donne-moi une de tes fleurs. Il
+ me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[79].
+
+[Note 79: Le _Petit Chose_.]
+
+ Lyon, o il fait souvent l'cole buissonnire et passe des journes
+dans les bois ou le long de l'eau; au collge de Sarlande, o il invente
+des histoires pour les petits, Paris mme, o, frachement dbarqu,
+de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye
+regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, dlicat
+et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,
+continue de rver effrontment, fait des vers sur des cerises, des
+bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire
+le _Miserere_ de l'amour, et adresse Clairette et Climne des
+stances cavalires qui semblent d'un Musset mignard et o l'ironie,
+comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de
+volume de dbutant plus vraiment jeune que le petit livre des
+_Amoureuses_.
+
+Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un crivain dj connu
+et qui fait des chroniques et des varits au _Figaro_. Mais, au fond,
+c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet
+incorrigible pote de petit Chose serait capable d'crire des histoires
+aussi chimriques, aussi peu arrives que les _Aventures d'un Papillon
+et d'une Bte bon Dieu_, le _Roman du Chaperon rouge_, les _Rossignols
+du cimetire_ et les _mes du Paradis, mystre en deux tableaux?_
+
+Une femme est morte en se confessant au prtre et en reniant un amour
+criminel. L'amant s'est tu de dsespoir. Il est en enfer et sa
+matresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fte-Dieu, le plafond
+de l'enfer s'entr'ouvre, et les damns voient passer au-dessus de leurs
+ttes la procession des lus. Mais, comme l'explique un damn, l'air du
+paradis est fatal la mmoire: chacun de nous a l-haut un parent, un
+ami, un frre, une soeur, une mre, une femme; de ces tres chris nous
+ne pmes jamais obtenir un regard. Le nouveau venu n'est pas plus
+heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, voquer les jours
+d'autrefois: sa matresse ne se souvient de rien, ne le reconnat pas;
+et cela est si douloureux que saint Pierre lui-mme ne peut s'empcher
+d'tre mu.
+
+Voil un mystre qui sent un peu l'hrsie; car l'glise enseigne que,
+non seulement les lus oublieront les damns, mais que les damns
+dtesteront les lus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y
+a, dans cette fantaisie htrodoxe et compromettante pour saint Pierre,
+un mlange tout fait savoureux d'ingnuit, de grce et de passion. Au
+petit drame touchant se mlent les jolis dtails d'un paradis d'enfant
+de choeur, de petit clerc de la mancanterie de Saint-Nizier: Mes yeux
+et mon coeur l'ont aussi reconnu, ce petit chrubin vtu de mousseline,
+ ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses
+petits bras dodus et ross, une bannire fleurs d'or aussi grande que
+lui; c'est ma soeur, ma petite soeur Anna, que j'ai tant pleure.
+
+Surtout il y a dans ce rve bien _humain_ une tendresse profonde, un don
+de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don prcieux que M.
+Alphonse Daudet conservera mme quand il ne fera plus que regarder et
+qu'il ne rvera plus gure. Et c'est pour cela que je me suis un peu
+arrt sur cette oeuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour
+peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de
+sensibilit. L'me de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance
+heureuse et qui a song des songes si jolis et si tendres, continue de
+flotter, lgre, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue
+encore et l, mle de l'motion l'exactitude des peintures et
+impose l'observation un choix de dtails si rare et si dlicat que,
+sans autre artifice, elle fait jaillir chaque instant la fantaisie de
+la ralit mme.
+
+
+II
+
+Le pote des _Amoureuses_, jet en arrivant Paris dans un milieu de
+bohmes pittoresques, bientt aiguis par la vie parisienne, s'aperoit
+un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours
+plus intressant, plus inattendu, mme plus amusant et plus fou que ce
+qu'on imagine. Ds lors, c'est fini de rver. Il nous contera encore
+par-ci par-l de jolis contes comme le _Cur de Cucugnan_, la _Mule du
+pape_, l'_lixir du pre Gaucher_, ou la merveilleuse histoire de
+_Woodstown_, la ville amricaine conquise sur la fort vierge et
+submerge par elle. Mais, d'une faon gnrale, on peut dire de lui, et
+plus justement que de n'importe quel autre romancier, mme de la
+nouvelle cole, qu'il ne raconte et ne dcrit plus que ce qu'il a vu.
+C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses rcits ou tableaux,
+depuis ses _Lettres de mon moulin_ jusqu' son premier grand roman, en
+cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux
+qu'il a le mieux connus et o il a fait ses plus longs sjours: Nmes et
+la Provence, l'Algrie et la Corse, Paris enfin, Paris bohme, Paris
+populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le sige. Et
+sous ces diffrents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses
+grands romans sont faits, si on prenait l peine de les dcomposer. La
+Provence remplit presque toutes les _Lettres de mon moulin_; Paris sous
+ses diffrents aspects est le sujet de presque tous les _Contes du
+lundi_ et de la plupart des _tudes_ qui suivent _Robert Helmont_. Dans
+ces deux livres la Corse et l'Algrie se glissent et l. L'Algrie et
+la Provence se partagent _Tartarin_. mesure que M. Alphonse Daudet
+avance dans son oeuvre, Paris, c'est--dire la modernit, l'attire
+davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du sige;
+puis le Paris de tous les jours et tous les tages de Paris, du haut en
+bas (Voyez _Moeurs parisiennes_ et les _Femmes d'artistes_). Cela le
+mne tout doucement ses grands romans parisiens. Dj il nous raconte
+le Nabab en cinq ou six pages et, tout ct, la mort du duc de Morny.
+Dj le futur bourreau du petit Jack montre, dans le _Credo de l'Amour_,
+sa grosse moustache, son oeil bleu et dur et sa face de mousquetaire
+malade.
+
+Il serait fort difficile d'analyser ces petites pices. Mais peut-tre
+n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir
+l. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot charmant, le
+nettoyer de sa banalit et comme le frapper neuf; puis, ainsi rajeuni,
+le mettre pour tout commentaire au bout de ces _Contes_. Essayons
+pourtant quelques remarques.
+
+
+III
+
+Nombre de ces petites histoires sont extrmement simples, mais aucune
+n'est banale et beaucoup sont singulires et rares. Il n'en est pas une,
+je crois, dont on puisse dire: C'est joli, mais a ressemble tout,
+ou Tiens! j'ai dj lu a quelque part. Jamais M. Alphonse Daudet ne
+tombe dans cette banalit, soit de la fable, soit de la description ou
+du sentiment, laquelle n'chappent pas toujours les crivains qui
+inventent, et mme les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce
+qu'il conte ou dcrit, il l'a vu et not, ou induit directement de ce
+qu'il avait vu. Il est vrai que sa faon de regarder est une cration et
+que son oeil sait dcouvrir au point qu'il parat inventer. Plus on a
+d'esprit, dit La Bruyre, plus on trouve d'originaux. Ajoutons: Et plus
+l'on dcouvre autour de soi de situations originales. Or, comme M.
+Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours l'afft, il
+s'arrte et s'intresse des dtails qui nous chapperaient ou que nous
+remarquerions peine; il nous fait trouver curieuses par la faon dont
+il nous les prsente des choses tout ordinaires et qui nous auraient
+sans doute faiblement frapps; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair
+des petits drames obscurs dont fourmille la ralit.
+
+Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les
+plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement
+vrais. Vous rappelez-vous les _Deux auberges_[80], l'une neuve, bruyante
+et bien achalande, l'autre dserte et misrable; et la matresse de
+cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tte, quand par
+hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit
+dans l'auberge d'en face chez la belle Arlsienne.
+
+[Note 80: _Lettres de mon moulin_.]
+
+ Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
+ qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les
+ hommes sont comme a, ils n'aiment pas voir pleurer; et moi, je
+ pleure toujours depuis la mort des petites...
+
+Une histoire bien simple que le _Pre Achille_[81]! Le vieil ouvrier a
+eu un fils d'une matresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand
+garon, vient voir son pre, seulement pour le voir, pour le connatre.
+C'est vrai, a m'a toujours un peu taquin de ne pas connatre mon
+pre.--Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon garon, dit le
+pre Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.
+
+[Note 81: _tudes et paysages_ ( la suite de _Robert Helmont_).]
+
+ --Qu'est-ce que vous faites? demande le pre; moi, je suis dans la
+ charpente.
+
+ Le fils rpond:--Moi, dans la menuiserie.
+
+ --Est-ce que a va bien, chez vous, les affaires?
+
+ --Non, pas fort.
+
+Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre motion de se
+voir, rien se dire, rien... Le litre fini, le fils se lve.
+
+ --Allons, mon pre, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous
+ ai vu, je m'en vais content. revoir!
+
+ --Bonne chance, mon garon.
+
+ Ils se serrent la main froidement; l'enfant part de son ct, le
+ pre remonte chez lui; ils ne se sont plus jamais revus.
+
+Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d'un effet plus singulier? Et
+ne vous sentez-vous pas cent lieues de la convention du mlodrame ou
+mme du roman proprement dit?
+
+Voulez-vous encore des choses vues?
+
+Nous sommes dans le couloir d'un juge d'instruction. Une fillette
+sortant de Saint-Lazare aperoit son amant assis, menottes au poing,
+l'autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par
+l'intermdiaire d'un brave homme de garde de Paris: Dites-y bien que
+j'ai jamais aim que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie.
+Et quand le garde a fait sa commission: Qu'est-ce qu'il a dit?--Il a
+dit qu'il tait bien malheureux.--T'ennuie pas, m'ami...; les beaux
+jours reviendront.--Va donc! les beaux jours... J'en ai pour mes cinq
+ans[82].
+
+[Note 82: _tudes et paysages_.]
+
+Voyez encore, dans les _Femmes d'artistes_, le mnage de ce pauvre pote
+mari une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant empte et
+vulgaire, qui mne son mari comme un petit garon et qui tout coup, au
+milieu d'une discussion intressante, lui crie d'une voix bte et
+brutale comme un coup d'escopette: H! l'artiste!... _La lampo qui
+filo!_--Et un _Mnage de chanteurs_, le mari devenant jaloux de sa
+femme (qu'il a pouse par amour) et finissant par la faire siffler! Et
+_la Bohme en famille_, ce bizarre intrieur du sculpteur Simaise, la
+mre dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l'atelier de leur
+tapage, de leurs chiffons, une fte perptuelle... Plus ils vont, plus
+ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont dmnag trois fois, on les a
+vendus une, et ils ont tout de mme donn deux grands bals travertis.
+
+
+IV
+
+Voil donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il
+en est de plus complexes et o la part de l'invention semble plus
+grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la dcouverte et dans
+le choix des documents, mais encore dans leur combinaison. De la
+Provence, de la Corse, de l'Algrie et des mondes divers dont se
+compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de trs spirituels mlanges. Il
+mnage aux civilisations diffrentes des rencontres impayables. C'est
+l'histoire du petit Turco Kadour fourvoy dans la Commune au sortir de
+l'hpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tu par
+les Versaillais sans y rien comprendre[83]. C'est ce pauvre aga
+Si-Sliman, dcor par erreur le 15 aot, venu Paris pour rclamer sa
+dcoration, renvoy de bureau en bureau et salissant son burnous sur les
+coffres bois des antichambres, l'afft d'une audience qui n'arrive
+jamais[84]. C'est, dans _Tartarin de Tarascon_, la jolie esquisse--et
+combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!--de l'Algrie franaise,
+de ce cocasse et fantastique mlange de l'Orient et de l'Occident...,
+quelque chose comme une page de l'Ancien Testament raconte par le
+sergent La Rame ou le brigadier Pitou.--Au reste, le conteur n'a pas
+besoin de mler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes
+antithses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un
+petit employ placide, crivant de sa plus belle main sur un grand
+registre, pendant que ses pommes mijotent sur le pole: Flicie Rameau,
+brunisseuse, dix-sept ans[85].--Ou bien ce sont les derniers communards
+buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funraires du
+Pre-Lachaise[86]. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entre des
+Versaillais, emmen prisonnier par la ligne et retrouvant Versailles
+son marmiton et ses petits pts du dimanche[87]. C'est le mariage de
+Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sall, mettant en face l'un
+de l'autre, autour d'un berceau, le pre Sall et la douairire d'Athis.
+
+[Note 83: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 84: _Ibid_.]
+
+[Note 85: _Ibid_.]
+
+[Note 86: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 87: _Ibid_.]
+
+ La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sall se rencontraient tous
+ les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son
+ bout de pipe noire riv au coin de la bouche, l'ancienne lectrice
+ au chteau, avec ses cheveux poudrs, son grand air, regardaient
+ ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et
+ l'admiraient autant tous deux[88].
+
+[Note 88: _Femmes d'artistes_.]
+
+Une situation singulire, une faon originale d'assister au sige de
+Paris, c'est assurment celle du peintre Robert Helmont, rest tout seul
+avec sa jambe mal gurie dans une bicoque de la fort de Snart. Cela
+fait un peu songer ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo,
+dans la _Chartreuse de Parme_.
+
+Comme tout l'heure, je m'arrte bien avant d'avoir puis
+l'numration. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de
+combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est
+pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et
+particulirement dans sa _Seconde lettre M. Strauss_, que cet univers
+est un spectacle qu'un Dieu se donne lui-mme et dont il se dlecte
+infiniment. Sans doute le grand chorge est le seul qui voie
+pleinement, dans l'ensemble et dans le dtail, tout ce que ce spectacle
+a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble
+mesure, participer ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des
+observateurs qui nous font goter le plus souvent quelque chose de ce
+plaisir. Mieux que personne il saisit et dgage ces ironies, ces
+curiosits et comme ces lazzis de la grande comdie des hommes et des
+choses. Et l'on retrouvera presque chaque page de ses grands romans
+cet art d'extraire de la ralit des antithses bouffonnes ou navrantes,
+d'o jaillissent la surprise, le rire et souvent la piti.
+
+
+V
+
+Piti, tendresse, motion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en
+dbordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de
+critique, de morosit croissante et la fois de dilettantisme goste,
+la littrature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont
+plus en honneur auprs de certains esprits trs raffins. Car les larmes
+et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions
+et toujours un peu d'esprance. Puis les larmes sont surannes; on en a
+tant abus! Fi du mlodrame o Margot a pleur! Et, de fait, nombre
+des romans de la nouvelle cole sont des oeuvres violentes et froides et
+ne donnent que des motions pessimistes, c'est--dire des motions qui,
+par del les souffrances des individus, vont la grande misre
+universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent
+par la sensation des fatalits cruelles; ils nous attendrissent
+rarement. Car il s'en faut que le pathtique d'une histoire soit
+toujours en proportion de la grandeur des misres ou des souffrances
+tales. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du
+pathtique proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par
+la dfaveur o est tomb le libre arbitre. la place, on a eu je ne
+sais quelle tristesse morne, sche, accablante, l'impression singulire
+qui se dgage des livres de M. Zola. Car la piti se change en un
+sentiment pre et pnible quand tous les souffrants dont on nous
+dveloppe la misre se trouvent tre la fois ignobles et
+irresponsables.
+
+Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y
+rencontre n'implique point le dgot thorique du monde comme il est, un
+parti pris froce, une maldiction jete sur notre race. Ce qui excite
+la piti, Aristote l'crivait il y a longtemps, c'est le malheur
+immrit d'un homme semblable nous et en qui nous puissions nous
+reconnatre sans tre dgots de nous-mmes: et la piti est plus
+grande quand ce malheur est, en outre, exprim par un homme semblable
+nous, lui aussi, dou seulement d'une sensibilit plus dlicate et du
+don prestigieux de peindre par les mots.--Que de tendresse et que
+d'humanit dans les petits rcits de notre conteur! Le coeur est
+remu, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus touchants
+d'autrefois; en mme temps l'observation est aussi exacte et la forme
+aussi travaille que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien
+fait que si ce n'tait pas attendrissant; on peut se laisser mouvoir
+sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'tre dupes: M. Alphonse
+Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie lgre
+aussi prs que possible des larmes, parfois mme au beau milieu, et cela
+sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'motion
+extrme, la clairvoyance qui donne l'motion tout son prix et fait
+qu'on en jouit davantage.
+
+Quel trsor de larmes dans la _Dernire classe_, le _Sige de Berlin_,
+le _Porte-Drapeau_, les _Mres_[89]! Je crois que personne n'a mieux
+parl de l'anne terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme,
+l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses
+mditations de pote philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin
+de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement.
+Ce n'est rien que le petit conte des _toiles_[90]; or ce rien est
+dlicieux, et si tendre! De quoi donc le coeur est-il touch? et
+pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant l ni
+passion, ni catastrophe, ni mme souffrance. Mais, que voulez-vous?
+Cette idylle si simple, si discrte, si chaste, qui mme est, peine
+une idylle, avec tous ses dtails si gracieux et si vrais, dans la
+douceur sereine de cette belle nuit d't, cela gonfle le coeur et
+l'emplit d'une langueur vague, d'un dsir de larmes, comme dit le vieil
+Homre, ou d'une envie de s'amuser pleurer, comme dit la petite
+Victorine de Sedaine.
+
+[Note 89: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 90: _Idem_.]
+
+Et, tout ct, quel trsor de rire, quelle jolie gaiet et quelle
+alerte moquerie! Peu d'esprit de mots, mais un comique de verve,
+d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de
+situations et de caractres. Relisez, s'il vous plat, la _Pendule de
+Bougival_[91], la _Dfense de Tarascon_[92], la _Mule du Pape_[93], le
+_Credo de l'amour_[94], la _Veuve d'un grand homme_[95] et, pour abrger
+l'numration, les _Aventures de Tartarin_!
+
+[Note 91: _tudes et paysages_.]
+
+[Note 92: _Id_.]
+
+[Note 93: Lettres de mon moulin.]
+
+[Note 94: _Femmes d'artistes_.]
+
+[Note 95: _Id_.]
+
+
+VI
+
+Une bonne part du charme de tous ces rcits est dans le choix
+merveilleux des dtails, des traits, des mots typiques, de ceux qui
+rsument un caractre, qui rendent visible une attitude, qui fixent une
+situation dans la mmoire. En veut-on quelques-uns ple-mle? Ainsi le
+duo de _Robert le Diable_ chant par Tartarin avec Mme Bzuquet la
+mre, et le fameux: Nan! Nan! Nan! les doubles muscles du mme
+Tartarin, et presque tous ses mots: Qu'ils y viennent!--a, c'est une
+chasse!--Des coups d'pe, messieurs, mais pas de coups
+d'pingle!--C'est mon chameau! Une noble bte! Il m'a vu tuer tous mes
+lions!--Est-ce que cette phrase: Tais-toi, boulanger, je t'en prie,
+ne vous remet pas sous les yeux toute la scne de la _Diligence de
+Beaucaire_[96], le rmouleur immobile sous sa casquette pendant que ce
+farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rmouleuse?--Qui a
+pu lire le _Phare des Sanguinaires_[97] et oublier le gros Plutarque
+tranches rouges, toute la bibliothque du phare, et, parmi les
+grondements de la mer, dans le crpitement de la flamme et le bruit de
+l'huile qui s'goutte et de la chane qui se dvide, la voix du gardien
+psalmodiant la vie de Dmtrius de Phalre!--Vous souvenez-vous de ce
+qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou[98], le vieux
+caricaturiste aveugle, le funbre et froce blagueur: Cheveux de Cline
+coups le 13 mai?--Revoyez-vous dans la _Dernire classe_[99] le vieux
+Hauser, avec son vieil abcdaire rong aux bords et pelant travers
+ses grosses lunettes _ba, be, bi, bo, bu?_--Je m'arrte: tous les
+_Contes_ y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces
+traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des _Vieux_[100], ce fin
+chef-d'oeuvre. Vous rappelez-vous? Une lettre, pre Azan?--Oui,
+monsieur...; a vient de Paris. Il tait tout fier que a vnt de Paris,
+ce brave pre Azan. Puis c'est la place d'Eyguires deux heures de
+l'aprs-midi, la maison des vieux, le corridor... Alors saint Irne
+s'cria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par
+la dent de ces animaux. Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas?
+toute la scne: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux
+serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant qui mieux
+mieux. Elle est tonnante, elle est merveilleuse, nonne dans ce moment
+et dans ce milieu, cette phrase de la _Vie des Saints_, cette farouche
+vocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette
+et ses canaris... Et cette phrase, je suis sr que ce n'est pas le
+petit Chose qui l'a invente; M. Alphonse Daudet a d la surprendre,
+celle-l ou une autre, sur des lvres d'enfant apprenant lire.
+N'avez-vous jamais entendu dans quelque cole un bambin peler le
+terrible vangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les
+questions et le doux radotage des vieux: De quelle couleur est le
+papier de sa chambre?--Bleu, madame, avec des guirlandes.--Vraiment!
+c'est un si brave enfant! et le bon petit djeuner, et les cerises
+l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux l'ami de
+Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais
+sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme lgre, la
+fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met imaginer des causeries,
+la nuit, entre les deux petits lits--presque deux berceaux--de Mamette
+et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux
+vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fans
+l'image lointaine et voile de Maurice; c'est lui enfin qui crit
+tourdiment: peine le temps de casser trois assiettes, le djeuner se
+trouve servi. Comment! trois assiettes casses? Et Mamette ne dit rien?
+et ce dsastre passe inaperu? Dcidment cela n'est pas arriv, et M.
+Zola gronderait ici Daniel Eyssette.
+
+[Note 96: _Lettres de mon moulin_.]
+
+[Note 97: _Idem_.]
+
+[Note 98: _Lettres de mon moulin_.]
+
+[Note 99: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 100: _Lettres de mon moulin_.]
+
+
+VII
+
+Vrit, fantaisie, esprit, tendresse, gaiet, mlancolie, il entre donc
+beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est
+pour cela que son talent me parat plus difficile bien caractriser
+que celui de MM. de Goncourt ou de M. mile Zola. Ils ont, eux, une
+facult matresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans
+l'excution, des partis pris constants. On peut, de la nervosit de MM.
+de Goncourt et de leur passion de la modernit, dduire leur oeuvre
+presque tout entire. Il ne serait pas non plus impossible de dfinir
+brivement M. Zola: on le montrerait pote sa faon; pote pessimiste
+et fataliste; on parlerait de sa morosit brutale et de sa lenteur
+puissante. Au besoin, on caractriserait MM. de Goncourt et M. Zola par
+leurs manies, par leurs excs, qui sont fort intressants, mais qui ne
+sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
+outranciers qui manquent dcidment de got par quelque ct et qui
+abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des
+phnomnes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font
+la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la
+vraie caractristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et quilibr
+qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des
+nerfs, de la modernit, du stylisme, de la vrit vraie, du
+pessimisme, de la frocit; mais on y trouve aussi et au mme degr la
+gaiet, le comique, la tendresse, le got de pleurer. Ce qui distingue
+son talent, ce n'est donc pas la prdominance dmesure d'une qualit,
+d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plutt un
+accord de qualits diverses ou opposes, et, si je puis dire, un dosage
+secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. Si l'on
+examine les divers crivains, dit Montesquieu[101], on verra peut-tre
+que les meilleurs et _ceux qui ont plu davantage_ sont ceux qui ont
+excit dans l'me plus de sensations en mme temps. Cette remarque peut
+s'appliquer srement M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une
+autre marque et plus particulire de son talent, c'est sans doute cette
+aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression
+l'autre et branle la fois toutes les cordes de la lyre intrieure. Et
+c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidit sentir,
+de cette lgret aile que rsulte la grce, ou le charme. Ainsi nous
+revenons, aprs un long dtour et sans nulle prmditation, au mot qui
+nous tait naturellement venu en commenant l'examen des _Contes_.
+Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inn, irrsistible, fatal,
+s'unit chez notre crivain la plus scrupuleuse reproduction du rel.
+C'est peut-tre dans cette alliance que consiste, en dernire analyse,
+son originalit. Comment cette alliance s'opre-t-elle? Esprons que
+l'tude de ses romans nous le rvlera avec plus de clart[102].
+
+[Note 101: _Essai sur le got_.]
+
+[Note 102: Je ne parle ici que des _Contes_ de M. Alphonse Daudet.
+Je reprendrai plus tard en la remaniant l'tude que j'ai eu l'occasion
+d'crire sur ses _romans_: j'attendrai pour cela l'apparition du premier
+roman que M. Daudet publiera.]
+
+
+
+
+FERDINAND FABRE[103]
+
+[Note 103: _Julien Savignac_, le _Chevrier_, _l'Abb Tigrane_, _Mon
+oncle Clestin_, le _Roman d'un peintre_, le _Roi Ramire_, _Lucifer_,
+_Barnab_, chez Charpentier.--_Les Courbezon_, _Mademoiselle de
+Malavieille_, le _Marquis de Pierrerue_ (2 vol.), la _Petite Mre_ (4
+vol.), chez Dentu.]
+
+
+Voici un solitaire dans la littrature d'aujourd'hui, un homme qui n'est
+pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et
+srieux, un sauvage l'imagination puissante qui ne raconte pas les
+histoires de tout le monde, qui crit avec labeur et conviction des
+livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de
+personnes les gotent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y
+trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur parat plus
+mritoire. Tout contribue faire de l'oeuvre rude et touffue de M.
+Ferdinand Fabre quelque chose de trs particulier: ses personnages, qui
+sont des prtres ou des paysans primitifs; le thtre de l'action, un
+pre canton des Cvennes, une petite ville ecclsiastique deux cents
+lieues d'ici; sa manire enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont
+s'est dshabitu le roman contemporain. OEuvre svre, vigoureuse,
+monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des
+vallons fleuris au flancs d'une montagne.
+
+M. Ferdinand Fabre a dj crit une vingtaine de volumes, presque tous
+fort compacts. Quand on les a lus la file, comme on doit le faire
+quand on est critique de son tat, on prouve d'abord le besoin de
+respirer. Laissez passer un mois: peu peu le triage se fait entre les
+souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la mmoire et
+oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-mmes une
+impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-l seulement
+qu'il importe de parler. Le reste, et-il des qualits trs grandes,
+peut tre nglig sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils
+pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'oeuvre, afin de n'crire
+que ceux-l? sagesse minente de Flaubert qui, ayant crit en tout six
+volumes, n'en a crit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils
+s'arrteraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un
+grand profit pour le lecteur et une grande conomie de temps pour le
+critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La mare des romans monte
+sans s'arrter jamais. On n'a dj plus le temps de lire Balzac ni
+George Sand. Il va falloir bientt songer en faire des rsums
+analytiques suivis de morceaux choisis. Le XXe sicle le fera, je
+pense, pour tous les crivains du XIXe qui mritent de ne pas tre
+oublis et peut-tre mme pour les classiques. C'est seulement ainsi que
+nos petits-enfants pourront connatre un peu une aussi vaste
+littrature.
+
+En attendant, je ne retiendrai ici de l'oeuvre de M. Ferdinand Fabre que
+les mieux venus de ses romans de moeurs clricales: les _Courbezon_,
+_l'Abb Tigrane_, _Mon oncle Clestin_ et _Lucifer_. Et je n'aurai qu'un
+regret, c'est de ne pouvoir m'arrter aussi sur ces deux merveilleuses
+idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le _Chevrier_ et
+_Barnab_.
+
+
+I
+
+C'est la grande originalit et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre
+d'avoir t un peintre excellent des moeurs du clerg. La matire tait
+presque intacte. Je ne vois gure que le _Cur de Tours_, de Balzac, o
+elle et t dflore. Le _Cur de campagne_ ne tient nullement ce que
+promet son titre; l'Amaury de _Volupt_ est un malade; dans le _Rouge et
+le noir_, la peinture du sminaire, des directeurs et des lves, est
+surtout faite avec l'imagination et les prjugs de Stendhal: cela n'a
+pas t _vu_. Je ne parlerai pas du beau roman de moeurs ecclsiastiques
+o M. Francis Magnard concluait que tous les prtres sont des niais ou
+des intrigants; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M.
+Magnard a nglig de le faire rimprimer, j'ignore pour quelle raison.
+
+Je ne m'arrte point l'abb Mouret ni la demi-douzaine de prtres
+qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont
+que des figures pisodiques.
+
+Partout ailleurs, les prtres qu'on a mis au thtre ou dans le roman,
+se ramnent deux types, l'un et l'autre de vrit trs superficielle,
+sinon de pure convention: le mauvais prtre aux allures de Tartufe,
+souvent incroyant, toujours hypocrite, tantt cupide et tantt dbauch,
+le prtre comme se le reprsentent deux cent mille lecteurs Paris,
+l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le jsuite; et, d'autre
+part, le bon prtre, charitable, tolrant, indulgent, bon vivant
+l'occasion, volontiers libral et rpublicain, bref, le cur de Branger
+et du _Dieu des bonnes gens_. Ces deux fantoches antithtiques n'ont
+jamais eu du prtre que l'habit.
+
+Il n'est pas bien tonnant que le roman contemporain ait abord si tard
+l'tude du prtre et qu'un seul de nos romanciers ait pouss cette tude
+un peu loin. J'y vois une premire raison trs simple. La plupart de nos
+crivains ont t levs dans les lyces, ont renonc de bonne heure aux
+pratiques de la religion, ne hantent point les glises ni les
+presbytres. Le prtre est donc l'espce d'homme qu'ils rencontrent le
+moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et
+de prs.
+
+Par l-dessus il existe contre le clerg un prjug trs fort et
+extrmement rpandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales,
+mais mme leurs rdacteurs, non seulement les neuf diximes des ouvriers
+des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettrs sont intimement
+convaincus que le plus grand nombre des prtres manquent leur voeu de
+chastet et dtournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs
+ils ne croient gure la religion dont ils sont les ministres. Or, pour
+ceux qui savent un peu les choses, ce sont l deux cas trs rares, et
+mme le second se rencontre peine. Les gens qui ajoutent foi ces
+lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'ducation des prtres et quelle
+empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'me. Puis ils ne
+songent point combien serait dure jouer et de peu de profit (sinon
+dans les hautes dignits) la comdie qu'ils leur attribuent, et de quels
+horribles sacrifices les prtres incroyants payeraient d'assez minces
+avantages.
+
+Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans
+entrent au sminaire pour des raisons de prudence et d'gosme naf. Un
+de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe
+cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des trangers, poser au
+fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont
+il avait dict les rponses:
+
+--Qu'est-ce que tu veux tre, Germain?
+
+--J' veux t' cur?
+
+--Pourquoi veux-tu tre cur?
+
+--Parc' qu'on n' fait ren.
+
+--Et puis?
+
+--Parc' qu'on n'est pas soldat.
+
+--Et puis?
+
+--Parc' qu'on va manger dans les chtiaux.
+
+L'enfant faisait ces rponses avec un sourire niais, enchant d'tre en
+scne devant des messieurs. C'tait horrible, cet avilissement d'un
+pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'imprsario... Mais, au
+reste, je suis persuad que ces fils de paysans qui entrent quelquefois
+au sminaire par intrt y prennent peu peu des sentiments plus
+levs. Et si beaucoup, aprs cet entranement, finissent peut-tre
+par exercer le sacerdoce comme un mtier, par songer surtout leur
+bien-tre et leur avancement temporel, cette mdiocrit d'me
+n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs
+essentiels de leur tat.
+
+Voil ce qu'on ignore; et il faut reconnatre aussi que le prtre ne se
+laisse pas facilement pntrer, mme aux croyants, mme ceux dont il
+n'a point de raison de se dfier. Presque toujours il apporte dans les
+relations sociales des faons polies et crmonieuses derrire
+lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette
+bonhomie ne nous renseigne gure mieux sur sa vie intrieure. Nos
+romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclsiastiques
+assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses
+allures des prtres dans leurs relations avec le sicle et nous montrer
+des abbs Bournisien (_Madame Bovary_) et des abbs Blampoix (_Rene
+Mauperin_); mais le prtre chez lui et dans son for intime, le prtre
+l'glise et dans la vie ecclsiastique, le prtre dans ses rapports avec
+ses confrres et avec ses suprieurs, voil ce qu'on ne nous avait point
+fait voir encore, parce qu'en effet cela est trs difficile connatre.
+
+Pour tre un bon peintre des moeurs clricales, il me semble qu'il
+faudrait runir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir
+vcu longtemps avec des membres du clerg. Il serait excellent d'avoir
+t lev par un cur, d'avoir t enfant de choeur, familier avec les
+choses d'glise et de sacristie. On saurait comment se comporte un
+prtre chez lui et avec ses confrres; on se serait imprgn de leurs
+faons; on les aurait vus au naturel; car, n'tant qu'un enfant, et un
+enfant destin au sanctuaire, on ne les aurait pas gns et ils vous
+auraient laiss tourner autour de leurs plus intimes runions. L'idal
+serait donc d'avoir t neveu de cur. Et il serait presque
+indispensable d'avoir continu ses tudes, dans un collge
+ecclsiastique et mme d'avoir pass quelques mois au grand sminaire ou
+tout au moins d'y tre all voir pendant quelque temps ses anciens
+compagnons.
+
+La seconde condition, ce serait, aprs avoir vcu l'glise, la
+sacristie et au presbytre, d'en tre sorti. Il est absolument
+ncessaire, pour concevoir nettement et pour dfinir l'esprit
+ecclsiastique, de connatre aussi et mme d'avoir l'autre, l'esprit
+laque, l'esprit du sicle. Des faons d'tre qui semblent toutes
+simples aux prtres et aux fidles pieux, et auxquelles ils ne prennent
+pas garde parce qu'elles leur sont familires et naturelles, si on les
+voit du dehors, apparaissent singulires, fortement caractristiques, et
+rvlent des mes extrmement diffrentes de celles de la grande
+majorit des hommes.
+
+Une dernire condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces
+tudes dans un esprit de sympathie respectueuse. Et-il perdu la foi (ce
+qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le
+romancier des moeurs clricales et conserv le don de s'attendrir au
+souvenir de ses annes d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les
+pratiques et les croyances qu'il a quittes peuvent tre bonnes et
+douces aux mes. Il faudrait qu'il et encore l'imagination religieuse
+et que ses sens fussent demeurs pieux, en sorte qu'il pt tre encore
+dlect par l'orgue, l'encens, les crmonies, l'atmosphre spciale des
+glises. Surtout il devrait avoir gard le respect, sinon de l'onction
+sacerdotale, au moins du trs grand effort moral et de l'extraordinaire
+sacrifice que prsuppose cette onction. Car ici les rancunes
+personnelles, les prjugs rvolutionnaires, mme les ddains de
+dilettante empcheraient d'tre clairvoyant et juste. Songez donc qu'
+moins d'un mensonge sacrilge, qui ne doit gure se rencontrer, tout
+prtre, quelles qu'aient pu tre ensuite ses faiblesses, a accompli, le
+jour o il s'est couch tout de son long au pied de l'vque qui le
+consacrait, la plus entire immolation de soi que l'on puisse imaginer;
+qu'il s'est lev, cette heure-l, au plus haut degr de dignit
+morale, et qu'il a t proprement un hros, ne ft-ce qu'un instant. Et
+qu'on ne dise pas: Cela n'est rien, c'est trs facile; ils font cela
+pour tre mieux rcompenss au ciel. Car l'espoir d'un petit surcrot
+de flicit dans la batitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire)
+ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'tonne plus du
+sacrifice, ce qui m'tonnera, ce sera la profondeur et l'intensit du
+sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au mme.
+Des hommes qui ont t un jour capables soit de cet effort, soit de cet
+lan, en restent pour toujours respectables et sacrs. Et pensez un peu
+ ce que c'est que la continence absolue, la ncessit de promener
+partout sa robe noire, le renoncement toutes les curiosits de
+l'esprit, l'ide que l'on porte un signe indlbile et qu'on ne
+s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non,
+non, ceux qui mprisent ou raillent les prtres ne les comprennent
+point.
+
+J'ai essay d'indiquer quelle ducation il faudrait avoir reue et par
+o il faudrait ensuite avoir pass pour tre en tat de les comprendre
+et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un
+tre si spcial qu'un prtre, et si diffrent des autres hommes! Ds
+l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son
+corps et son me aux pratiques religieuses. Au petit sminaire, les
+exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, mditation,
+lecture spirituelle; tous les dimanches, catchisme et sermons;
+confession et communion frquentes; quinze ou seize ans, la soutane.
+Au grand sminaire, la squestration morale se complte: les pratiques
+pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, ptrissent l'me,
+lentement et invinciblement. On a des heures de solitude o l'on reste
+presque sans pense, hypnotis par une ide fixe, celle du sacerdoce o
+l'on tend. L'enseignement de la thologie et de l'histoire
+ecclsiastique achve la formation de l'me sacerdotale. Nulle
+communication avec le dehors; les livres du sicle ne vous parviennent
+qu'en petit nombre, rsums et rfuts. Pendant ses vacances, le jeune
+lvite reste isol dans le monde, vivant le plus possible avec son cur,
+vitant les compagnies frivoles, dj respect de ceux qui l'approchent,
+et mme de sa mre. Il est prtre enfin, c'est--dire (pesez bien les
+mots et tchez d'en concevoir tout le sens: ils sont tranges et
+stupfiants) ministre et reprsentant de Dieu sur la terre, choisi et
+consacr par lui pour distribuer ses grces aux autres hommes par les
+sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin
+au corps et au sang de Dieu lui-mme. Cela ne vous dit rien, vous,
+parce que vous tes un profane, un indiffrent, un malheureux gar;
+mais le prtre qui, tant homme, est pourtant tout cela, et qui le
+croit, et qui en a conscience!... Rflchissez combien un tel tat
+d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'tre tout
+entier.
+
+Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranch, aussi profond,
+aussi ineffaable que celui du prtre, non pas mme celui que
+l'habitude, la spcialit ou la gravit des fonctions impriment au
+magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas
+l'homme ds l'enfance et elle ne le tient pas jusqu' la mort. Les
+traits par o ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux
+par lesquels ils se sparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire
+chez le prtre. Un chrtien qui, dans la pratique, pousse jusqu' leurs
+dernires consquences les obligations de sa foi est dj une crature
+rare et singulire et qui se distingue fortement du reste des hommes:
+rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un
+prtre qui, outre la constante proccupation de son salut, a encore
+celle de son miraculeux ministre, qui tous les jours fait descendre
+Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que
+sa fonction lui impose une vie part, le fond de penses habituelles
+que cette fonction implique doit non seulement ragir sur ses manires,
+sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer tous ses sentiments,
+ ses passions, ses vices comme ses vertus, une marque nergiquement
+caractristique. Ni un prtre n'est bon ni il n'est mchant de la mme
+faon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre faon. Le
+clerg forme assurment, dans notre socit moderne, la classe la plus
+originale et la plus nettement diffrencie. Et la diffrence ne
+pourra que crotre mesure que la socit laque se proccupera moins
+d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus
+pleinement possession de la terre.
+
+
+II
+
+M. Ferdinand Fabre a, le premier, tent une tude sincre, large,
+approfondie, de cette intressante classe d'hommes. Il se trouvait dans
+les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise.
+A-t-il travers le grand sminaire? je l'ignore. Mais il a pass son
+enfance chez un cur de campagne et il a d continuer un certain temps
+voir des prtres: on sent qu'il connat ce monde fond et qu'il l'a
+observ de prs et loisir. Il est respectueux, srieux, quitable. On
+sent dans la curiosit de son observation une trs relle sympathie. Je
+ne crois pas qu'un prtre intelligent trouve rien de choquant dans les
+_Courbezon_ et dans _Mon oncle Clestin_, sinon l'ide mme de faire des
+romans sur les prtres. Et il pourrait fort bien tre difi par
+endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est
+plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de
+l'observation.
+
+Prpar comme il l'tait, dou d'ailleurs d'un talent dont la force et
+l'austrit convenaient ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu
+crire des romans de moeurs clricales d'une valeur minente, et dont
+quelques-uns sont bien prs d'tre des chefs-d'oeuvre.
+
+D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, crer autour
+d'eux comme une atmosphre ecclsiastique. On entre, en le lisant, dans
+un monde absolument nouveau: on est vraiment _dpays_. Les dtails
+prcis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa
+hirarchie, ses rgles, ses usages, mme sur sa garde-robe; et ces
+dtails viennent naturellement, au courant de rcits ou de
+conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voil
+tout. Et l'on assiste des messes, des plerinages, des confrences
+ecclsiastiques; on comprend que monsieur le cur-doyen de Bdarieux est
+un personnage et aussi monsieur l'archiprtre de la cathdrale; et l'on
+conoit tout ce qu'il y a dans ce mot: Monseigneur. Et le langage que
+parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des laques. Ils
+sont, l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est
+recommande ds le sminaire comme une vertu chrtienne et comme une
+arme dfensive: elle est pour eux une des formes de la charit, une
+expression de leur respect pour les mes, et un rempart o ils se
+retranchent contre les familiarits et les indiscrtions. Mais, de plus,
+M. Fabre met communment dans leur bouche les formules de la
+phrasologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, ds que la situation
+devient dramatique, toutes celles de la rhtorique profane. C'est qu'en
+effet les gens du clerg donnent assez volontiers dans l'locution
+oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur parat tre en harmonie
+avec la dignit de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent
+besoin, ayant enseigner nombre de vrits indmontrables et qui, par
+suite, ne sauraient tre dveloppes que par des procds oratoires. En
+ralit, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages
+comme ils criraient, en style de mandement; mais cette convention, si
+c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet gnral de ses
+peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, tant
+Mridional, prodigue, mme dans les dialogues familiers, le _pass
+dfini_. L'abus qu'il fait de ce _temps_, qui est, Paris et dans tout
+le centre, un _temps_ littraire, contribue encore donner aux discours
+de ses prtres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une
+phrase qui ne sente en plein l'glise; pas une qui ne porte la soutane.
+Ces romans sur les curs semblent crits par un cur: c'est merveilleux.
+
+Et M. Fabre a su peindre aussi les mes, avec des vertus et des passions
+qui sont bien des passions et des vertus de prtres. Parmi tant de
+belles et vivantes figures ecclsiastiques, je n'en prendrai que quatre:
+du ct des saints, l'abb Courbezon et l'abb Clestin; du ct des
+ambitieux et des violents, l'abb Capdepont et l'abb Jourfier.
+
+
+III
+
+L'abb Courbezon est un Vincent de Paul absolument dnu de sens
+pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout o il a t
+cur, il s'est lanc dans de telles entreprises, coles, hospices,
+orphelinats, que tout le bien de sa mre y a pass, et il s'est mis dans
+de tels embarras d'argent que son vque, aprs l'avoir quelque temps
+suspendu de ses fonctions, l'a relgu Saint-Xist, un village perdu
+dans la montagne. Il arrive l avec sa vieille mre et commence par
+recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour
+voisine une sainte fille, Svraguette, orpheline et riche. Svraguette
+regarnit la bourse de monsieur le cur sans qu'il s'en doute, et bientt
+le pauvre desservant est repris par sa manie de btisse: il rve d'une
+cole de Soeurs. Il s'ouvre Svraguette de ce dsir secret et, aprs
+quelque rsistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Svraguette
+a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans
+de bergerie, Pancol, une belle nuit, se dbarrasse de Pumat; peu aprs,
+voyant les cus de Svraguette fondre la cure, il guette un soir le
+cur et s'apprte l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint
+homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se dfendant.
+L'abb Courbezon, dj malade, ne survit que quelques jours cette
+aventure et meurt en montant l'autel.
+
+On sait que ce roman a commenc la rputation de M. Ferdinand Fabre. Il
+a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, ct de scnes
+d'une violence sauvage (peut-tre mme l'auteur a-t-il forc le
+contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),
+d'autres scnes d'une douceur, d'une simplicit, d'une pit exquises.
+La Svraguette, la Courbezonne et le cur sont dlicieux; le livre est
+par endroits tout parfum de prire et tout embaum de charit, et cela
+n'a rien de fade et cela fait songer au _Vicaire de Vakefield_: mais ce
+clergyman n'est qu'un trs digne homme; l'abb Courbezon est un prtre
+et un saint.
+
+De l les caractres particuliers de sa charit. Un philosophe donne,
+comme don Juan, pour l'amour de l'humanit. S'il est d'un coeur tendre
+et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans rserve, et il ne
+sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la
+profession de l'abb Courbezon, c'est le dvouement complet, l'abandon
+entier de sa personne. Il donne tout, il se dpouille chaque instant,
+il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de pch? Au
+reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer
+qu' demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de
+certains devoirs humains au devoir religieux et suprieur, un penchant
+attendre ou mme exiger des autres ce dont on est capable soi-mme,
+les sacrifier avec soi, ft-ce un peu malgr eux, l'oeuvre de Dieu,
+qui prime tout. Ce saint n'hsite pas, pour secourir les pauvres,
+rduire la pauvret la vieillesse de sa mre. Ce quelque chose
+d'imprieux, de tyrannique sous la mansutude extrieure, cette absence
+de certains scrupules dans l'accomplissement de la tche impose par
+Dieu est bien encore d'une me sacerdotale.
+
+Une autre particularit, c'est l'imprudence et l'imprvoyance, on dirait
+presque l'ignorance de la vie relle et de ses conditions, assez commune
+en effet chez les prtres trs saints. C'est que ni leur ducation ni
+leurs proccupations habituelles ne sont bien propres leur faire
+connatre le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,
+et elle ne peut tre absolue que si elle est folle, si elle trouve le
+miracle chose naturelle.--Une dernire marque enfin, c'est que cette
+charit sans bornes est pourtant une charit catholique, pour qui les
+hommes sont frres moins par une communaut de destine et une
+solidarit d'intrt que parce qu'ils ont t rachets tous par le
+Christ; et cette charit n'a point pour vritable but le soulagement de
+la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,
+la conversion des mes. Certes, l'abb Courbezon se dpouille souvent
+sans arrire-pense, par le mouvement irrsistible de son grand coeur;
+mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rve.
+
+Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type
+mme de la charit sacerdotale. Il a sa grosse face couture de petite
+vrole, sa carrure de paysan, ses yeux fleur de tte, ses gestes de
+fou et de rveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle
+bonne joie nave quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le
+terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!
+
+
+IV
+
+Si l'abb Courbezon est le hros de la charit, c'est plutt la navet
+qui est la marque de l'abb Clestin, une navet de prtre, la fois
+presque enfantine et un peu solennelle. L'ducation et la profession
+ecclsiastiques dveloppent chez certaines mes une extraordinaire
+candeur. Un bon prtre ne saurait tre un raffin. L'ide trs simple et
+toute grossire que le dogme catholique lui donne du monde, partag en
+deux camps, n'est pas pour le pousser l'tude ni l'analyse des
+dessous de la ralit. S'il est cur de campagne, le confessionnal mme
+et les pchs peu compliqus de ses ouailles ne lui apprendront pas
+grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du
+ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus
+oppos l'esprit de sa profession. Un bon prtre a l'me simple, prend
+tout au srieux et fait tout srieusement. Son dtachement surnaturel
+n'a rien de commun avec les airs dtachs d'un homme du monde;
+l'humilit mme les lui interdit.
+
+M. Ferdinand Fabre a su placer l'abb Clestin dans les conditions les
+plus propres mettre au jour et montrer sous toutes ses faces cette
+dlicieuse navet ecclsiastique.
+
+L'abb Clestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie
+larynge et oblig de demander son changement, est envoy
+Lignires-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen
+son ancien condisciple, l'abb Clochard, qui est devenu son ennemi
+depuis que l'abb Clestin, dans un concours ouvert par la Socit
+archologique, a emport le prix sur son envieux confrre. Or l'abb
+Clestin rencontre Lignires une fille trs pieuse, trs pure et trs
+innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures qui la sainte Vierge
+apparat quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.
+Pendant un plerinage qu'elle fait avec monsieur le cur, Marie est
+assaillie et mise mal par des ermites et par un _santi-belli_
+(marchand de statuettes et d'objets de pit), et elle est si
+parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est
+arriv. Ils l'ont renverse, dit-elle, et l'ont mordue partout. Quand
+elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.
+L'abb Clestin et l'officier de sant Anselme Benot la retrouvent, une
+nuit, dans une vieille tour abandonne. Elle est proche de son terme: le
+cur la recueille au presbytre, et c'est l qu'elle met son enfant au
+monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abb Clestin d'avoir fait le
+mal avec la bergre. Un saint et naf ermite, ami du cur de Lignires,
+intercepte, par un zle aveugle, les lettres qui arrivent de l'vch:
+l'abb Clestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation
+porte contre lui et tombe foudroy.
+
+Une maladie, un dmnagement, un plerinage, un acte de charit
+imprudente et candide, voil donc toute l'action; mais de quelle
+adorable faon se rvle l'innocence du bon cur! Les conversations avec
+Marianne qui ne veut pas qu'il jene pendant le carme (Vous avez bien
+soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi
+de l'glise dans sa rigueur.--Moi, c'est diffrent... Si vous l'avez
+oubli, je suis ne ric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je
+ne vous ressemble pas plus...--Marianne, ne vous comparez pas moi, je
+ne suis qu'un malheureux pcheur fort en peine de son salut; vous, vous
+tes une sainte, et, je vous le dis en vrit, un jour vous verrez
+Dieu); le voyage des Aires Lignires, par la montagne, derrire la
+voiture de dmnagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais
+quoi, parmi sa simplicit, d'auguste et de biblique; le djeuner du bon
+ermite Adon Laborie au presbytre; le plerinage de Saint-Fulcran; la
+joie et l'orgueil du bon vieux prtre quand son doyen lui permet de dire
+la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est dlicieux,
+d'une franche posie, familire et pntrante. Et quelle trouvaille que
+ces tasses de M. l'abb Combescure qui reviennent rgulirement dans
+toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de
+dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle
+ecclsiastique?
+
+ ...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai
+ rappel les menus services que je lui rendais au grand sminaire,
+ que pensera-il, lui?...
+
+ Mon oncle continua, scandant chaque mot:
+
+ --Ce n'est pas mon miroir barbe seulement que je lui prtais,
+ mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes
+ livres. Vous savez Marianne, la tache qui est la page 240 de mon
+ _Theologi cursus completus_? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.
+ l'abb Clochard me le dnona...
+
+Pour comble de navet, le bon cur crit, sur un beau cahier bien
+reli, une Vie de son patron, le pape Clestin: _Vie de saint Clestin,
+pape_, par l'abb Clestin, cur-desservant de la paroisse des Aires...,
+membre correspondant de la Socit archologique de Bziers, auteur
+d'une notice sur _l'Ermitage de saint Michel archange_. Et toujours la
+mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abb
+Combescure. Vous reconnaissez l l'espce ingnue des curs archologues
+et crivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,
+assurent le recrutement des acadmies de province. Le prtre qui crit
+sera volontiers archologue, tant par profession conservateur du
+pass. Il sera trs sensible aux prix acadmiques, aux rcompenses
+officielles. Vous avez tous rencontr de ces abbs laurats qui prennent
+tous les membres de l'Institut au srieux, enclins respecter, en
+littrature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie
+d'autorit, d'un amour-propre littraire trs veill et la fois trs
+ingnu, et o se rvle un fond, sinon d'humilit, au moins de docilit
+chrtienne, de soumission aux puissances constitues,--toutes, et mme
+celles que signalent les palmes vertes, manant en quelque sorte de Dieu
+lui-mme.
+
+
+V
+
+Aprs les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prtre doit Dieu
+plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;
+mais en mme temps il est ministre de l'ternel; il est lev par
+l'onction sacerdotale fort au-dessus des laques, mme au-dessus des
+grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a
+de cette lection surnaturelle peut galement dvelopper en lui, selon
+son caractre, l'humilit ou l'orgueil. Il arrive mme que les deux
+sentiments se rencontrent chez lui la fois, et c'est ce qui rend
+souvent si nigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la
+conduite de certains oints du Seigneur dans les affaires humaines.
+Mais, dans les mes o il rgne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir
+formidable et dmesur. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque
+dans les cantiques du _Manuel des catchismes_. Voici ce qu'on chante
+une premire messe:
+
+ Vous, anges de la loi de grce,
+ Venez tomber ses genoux,
+ Et devant ce prtre qui passe,
+ Anges du ciel, prosternez-vous.
+
+C'est le sentiment qu'exprime, dans le _Livre de mon ami_, sans
+l'prouver assurment dans sa plnitude et mme sans savoir exactement
+ce qu'il dit, le pauvre petit abb Jubal, rcitant ce lieu commun
+ecclsiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des
+ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.
+
+L'abb Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le
+reprsentant le plus farouche--et le plus connu--de cet orgueil
+sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est
+peut-tre la passion o les prtres donnent le plus aisment. Elle a
+parfois chez eux une intensit extraordinaire et toujours, comme on
+pense, un caractre particulier.
+
+C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les mes, les conduire
+et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre
+desservant peut sans doute le goter; mais on connat, d'autre part,
+l'tat de sujtion absolue o les prtres sont tenus par leurs vques.
+Lors donc que le dsir vient quelques-uns de secouer ce joug et aussi
+de goter dans toute leur tendue ces joies superbes de la domination
+spirituelle, ce qu'ils voient forcment au fond de leurs rves
+ambitieux, c'est l'piscopat, moins que ce ne soit la direction de
+quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours
+un caractre religieux, car l'piscopat est la plnitude du sacerdoce.
+C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est rpondre ses desseins que d'y
+aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni
+scrupule ni inquitude de conscience: en priant Dieu de l'clairer sur
+sa vocation piscopale, le prtre se convainc presque invitablement
+qu'il se conforme, en effet, la volont divine. L'histoire nous montre
+assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de
+profession o les vues et les passions personnelles paraissent mieux
+s'identifier avec le dvouement un intrt suprieur, l'intrt de
+la cause de Dieu; et de l, chez le prtre, cette surprenante scurit
+morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies
+qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir
+s'exaspre chez lui par l'absence des autres divertissements (pour
+parler comme Pascal), par les contraintes du clibat. Toutes les
+nergies du prtre, refoules sur d'autres points, se prcipitent par la
+seule issue qui leur reste ouverte.
+
+C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait trs
+fortement sentir dans son _Abb Tigrane_. Que cette ambition, que j'ai
+tent de dfinir, rencontre un temprament violent et colrique, et vous
+aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait gure
+les allures d'une passion ecclsiastique; qu'elle tait trop fougueuse,
+imprudente et emporte; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire
+gnral laisse dehors, la nuit, devant la porte ferme de la cathdrale,
+sous le vent et la pluie, le cercueil d'un vque: l'esprit de corps est
+si puissant dans le clerg qu'il est infiniment rare que les haines
+particulires s'y manifestent par des actes capables de compromettre le
+clerg tout entier, de scandaliser les fidles et de rjouir les impies;
+et comme ici la publicit de la vengeance s'aggrave d'une sorte de
+sacrilge, on peut hardiment contester la vrit de cet pisode si
+lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier
+point; mais, au reste, l'imptuosit de Rufin n'exclut point l'habilet.
+Puis il n'y a pas seulement, dans l'glise, des doux et des patients;
+Grgoire VII ni Jules II n'ont laiss une rputation de mansutude, et,
+de nos jours encore, on a vu des hommes d'glise au nom desquels on
+avait pris l'habitude d'accoler le mot fougueux comme une pithte
+homrique. Et, quand Rufin serait dans le clerg une figure d'exception,
+je ne vois pas en quoi il serait moins intressant.
+
+Il est bien d'un prtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abb
+Tigrane qui, peine devenu vque, s'apaise, se fait onctueux, demande
+pardon et oublie. Sans doute il y a l la dtente qui suit
+l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi
+quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abb
+Capdepont est un bon prtre, un prtre croyant: il se sent lu de Dieu,
+quoiqu'il ait lui-mme fortement aid l'lection; et, comme
+l'piscopat est l'achvement du sacerdoce et confre un surcrot de
+grce, il sent dj cette grce en lui, et son me est transforme du
+moment qu'elle croit l'tre. Son orgueil mme n'exclut point, en cet
+instant, une sorte d'humilit; car, s'il est plus grand devant les
+hommes, il doit plus Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu
+archevque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accs de
+dlire ambitieux, il hausse son rve jusqu' la tiare, nous l'entendons
+gmir avec une lueur de bon sens et une profonde humilit:--Moi, n
+dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du
+trne pontifical!... Moi, pcheur (tu le sais, je pchai souvent en ta
+prsence, _Malum coram te feci_, comme dit le roi David)... Le
+sentiment d'une vie surnaturelle, se mlant intimement aux passions
+humaines, produit ainsi chez les prtres des tats d'esprit fort
+singuliers. Quand, par hasard, ils sont mchants, ils ne le sont
+peut-tre jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand
+ils sont saints, ils ne sont peut-tre pas aussi bons qu'ils en ont
+l'air. Ils sont part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mmes, les
+hommes de Dieu. L'ensemble d'ides et de sentiments que suppose leur
+profession agit toujours en eux, ft-ce leur insu; c'est un lment
+secret dont il faut toujours tenir compte dans l'apprciation de leurs
+actes, car il y est toujours prsent, mme quand ils agissent en
+apparence comme les autres hommes. Personne assurment n'a mieux dml
+ce mystre que M. Ferdinand Fabre.
+
+
+VI
+
+Et voil pourquoi il a su exposer et dvelopper, avec lucidit et avec
+grandeur, le cas trs original d'un prtre qui n'a pas l'esprit
+ecclsiastique (_Lucifer_). L'abb Jourfier, fils de parlementaire et
+petit-fils de conventionnel, que ses confrres ont un jour appel
+Lucifer cause de son orgueil laque et du souci _purement humain_
+qu'il prend de sa dignit, est entr dans les ordres avec une grande foi
+et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination
+et cette douceur intrieure qui est le signe de la vocation. Le
+libralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des
+ordres religieux. Aprs une longue lutte contre les moines et contre un
+vque qui les soutient par peur, il est lui-mme port l'piscopat
+par la rvolution de 1848. Un voyage Rome lui dmontre brutalement
+qu'il n'y a plus de place dans l'glise pour un homme comme lui et que
+c'est contre le pape lui-mme qu'il s'est insurg. Ds lors il sent sa
+foi mme crouler et finit par le suicide.
+
+Dans l'admirable conversation de l'vque Jourfier avec le cardinal
+Finella (Balzac et certainement sign ces pages), le subtil cardinal a
+une rflexion qui claire jusqu'au fond le caractre de Lucifer et
+toute cette histoire d'un prtre qui n'est qu'un honnte homme:
+
+ Le ton de votre langage m'pouvante, et c'est moins par sa
+ vivacit, hors de toute mesure, que par un tour trop direct o,
+ passez-moi une expression hasarde, ne sonne pas assez l'me
+ ecclsiastique. Vous ne parlez pas comme un prtre, vous parlez
+ comme un laque. Mon oreille a de singulires finesses pour
+ entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que
+ Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme,
+ toujours l'homme. Si Dieu est votre proccupation constante--un
+ vque doit vivre en prsence du Seigneur, a crit saint Cyprien,
+ _in conspectu Domini_,--obissez sans discussion, aveuglment,
+ l'autorit qu'il a place sur vous.
+
+Qu'est-ce donc que cet esprit laque ainsi oppos l'esprit
+ecclsiastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale
+naturelle oppose la morale religieuse; et la raison oppose la foi.
+Un honnte homme selon le monde est dj fort loign d'tre un vrai
+catholique. Quelques-uns mme des sentiments dont est forme sa vertu
+sont rprouvs ou suspects par l'glise: ainsi, dans certains cas, le
+souci de l'honneur, la tolrance pour les opinions, l'indulgence pour
+certaines faiblesses. Mais surtout l'indpendance de pense est un
+crime. Dans la ralit, cela s'accommode. L'glise souffre ce qu'elle ne
+peut empcher: elle consent que les fidles, qui ne sont que le
+troupeau, se composent un mlange de morale humaine et de morale
+chrtienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et
+d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fidles sont d'ailleurs des
+mes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des
+questions que les fidles cartent, qu'ils ne se posent mme pas: la foi
+d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup
+d'ignorance et d'irrflexion. Un laque peut donc, sans trop se damner,
+n'tre au fond qu'un honnte homme. Un prtre, non: il faut qu'il soit
+beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abb Jourfier, qui n'a
+que des vertus humaines, est plac par sa profession dans des
+circonstances telles qu'il s'aperoit que ces vertus vont contre les
+fondements mmes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux
+lumires naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia
+mentis). Or le prtre peut se permettre un autre orgueil, mais non
+celui-l. Le jour o l'vque Jourfier prononce l'oraison funbre de son
+grand-pre, le conventionnel rgicide et diste, il fait acte d'honnte
+homme, mais de mauvais prtre. De mme quand il lutte avec tant de
+fureur contre les congrgations et qu'il proteste contre la tyrannie de
+Rome. C'est videmment lui qui a tort. Une religion fonde sur une
+rvlation surnaturelle doit, mesure que son domaine terrestre
+s'tend, se rsoudre dans l'infaillibilit d'un chef unique, et c'est
+cela, en effet, qu'a tendu l'glise travers les ges. Elle doit tre
+de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le
+monde des mes, une thocratie. En vain Jourfier veut dfendre son
+pouvoir d'vque contre les missaires de l'autorit centrale et se
+rserver quelque libert dans son for intrieur. Il parle de dignit
+personnelle; mais le prtre est un tre qui s'abandonne, se sacrifie,
+abdique. Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-mme: laque,
+il l'aurait pu; prtre, membre de l'glise enseignante, il ne le peut
+pas. L'glise ne demande pas toujours au prtre le sacrifice de son tre
+tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le
+lui demande ds qu'il parat vouloir se reprendre. Jourfier s'en
+aperoit peu peu, et l'histoire de cette douloureuse dcouverte est
+tout le roman. Il se convainc qu'un prtre ne fait pas l'glise sa
+part; et ds lors il faut ou qu'il se rvolte ou qu'il s'immole. Encore
+un coup, il est rare que la question se pose avec cette nettet tragique
+et que l'glise ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute
+l'me; mais la question se pose ainsi pour tout prtre qui rflchit ds
+que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments
+naturels et sa foi.
+
+M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montr ce qu'est un prtre
+catholique que dans cette peinture d'un prtre qui ne l'est pas.
+
+
+VII
+
+J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prtres: l'abb
+Ferrand, le bon thologien; Mgr de Roquebrun, l'vque gentilhomme;
+le doux abb Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois
+ravissants vieux chanoines de _Lucifer_, et Grgoire Phalippou, le moine
+fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le
+marquis de Pierrerue. Les abbs Courbezon, Clestin, Capdepont et
+Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux.
+C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si
+longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels
+dessous. Mais ces prtres, dont l'intrieur est si intressant, M.
+Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extrieure, leur donner
+une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant lui, non
+seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature;
+l'intensit du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend dmesurs;
+il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il
+frmit sous leur parole. Il a, au mme degr peut-tre que Balzac, le
+don de s'absorber en eux, de s'en prendre, de s'en merveiller. Il a,
+comme le pote de la _Comdie humaine_, des stupfactions devant les
+tres qu'il cre. De l des outrances et des navets: continuellement
+il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et,
+comme il le croit, il nous le fait croire. Tout coup il eut un
+soubresaut, et de sa bouche s'chapprent _ces paroles pouvantables_.
+Ou bien: _On ne saurait croire_ l'expression de force, de fermet, que
+la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante
+auparavant, venait de prendre tout coup. Et voyez quelle conviction
+dans cette rflexion candide: En vrit, l'homme est-il ainsi fait que
+la passion le puisse ravaler ce point? Hlas! oui, l'homme est ainsi
+fait, Rufin Capdepont, plus faible, et t plus modr peut-tre... Et
+quelle pdanterie nave dans ce tour de phrase: Sa tte surtout
+paraissait transfigure. Certes, c'taient toujours les belles lignes
+sculpturales, pleines de noblesse, _qui nous ont arrt ds le
+commencement de cette tude_...
+
+Cette espce d'ingnuit s'explique par la vigueur mme et la profonde
+sincrit de la conception. Et c'est aussi pourquoi les hros de M.
+Fabre s'panchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont
+presque entirement en discours. Ce sont des mes qui dbordent. Et le
+romancier dborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la
+diffusion, des redites, des situations rptes, mais toujours de la
+grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux,
+excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et color.
+
+Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si
+vous passez des romans ecclsiastiques aux romans campagnards. Les
+paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux
+aiment jusqu' la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol,
+Eran, Flice l'hospitalire. La Pancole, la Galtire, la Combale sont
+d'pouvantables mgres. Il y a chez Barnab, cet ermite digne de
+Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et
+voici, tout ct, d'exquises figures: Mniquette et Marie Galtier,
+d'une puret de fleurs, pareilles des bergres de vitraux, des
+petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abb Clestin,
+chapp travers la grande nature maternelle comme un petit faune en
+soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc
+ou de jeune fille...
+
+Le _Chevrier et Barnab_ ne sont pas de moindres chefs-d'oeuvre que
+_Lucifer_ ou _Mon oncle Clestin_. M. Ferdinand Fabre est un peintre
+incomparable des prtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures,
+s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du _Marquis de
+Pierrerue_), il y parat gauche et emprunt. C'est qu'il a eu deux
+nourrices: la montagne et l'glise. Il est lui-mme un montagnard pote
+qui a failli tre prtre. Je souponne que c'est, au fond, l'amoureux de
+la nature qui a dtourn le lvite; que c'est Cyble qui l'a enlev
+Dieu. Sans doute il tait trop ivre de la beaut de la terre pour
+devenir le ministre d'une religion qui spare si absolument Dieu du
+monde visible. La nature est une grande hrsiarque: elle nie
+l'indignit de la matire. L'oeuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas
+moins une, car il n'a dit que les sentiments les plus simples--ou les
+plus srieux; il n'a peint que les mes qui suivent le mieux la nature,
+ou celles qui s'lvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et
+la vie moderne passerait presque tout entire entre ses pastorales et
+ses drames clricaux. Mais cela mme n'est-il pas tout fait
+particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas tonn que
+l'oeuvre candide, svre et un peu fruste de ce Balzac du clerg
+catholique et des paysans primitifs restt comme un des monuments les
+plus originaux du roman contemporain.
+
+FIN
+
+SCEAUX, Imp. Charaire et fils.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lematre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Contemporains, par Jules Lematre.
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+The Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lematre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les contemporains, deuxime srie tudes et portraits littraires
+
+Author: Jules Lematre
+
+Release Date: April 25, 2007 [EBook #21215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+<p class="c">NOUVELLE BIBLIOTH&Egrave;QUE LITT&Eacute;RAIRE</p>
+
+<h2>JULES LEMA&Icirc;TRE</h2>
+
+<h1>LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+<h3>&Eacute;TUDES ET PORTRAITS LITT&Eacute;RAIRES</h3>
+
+<p class="c">DEUXI&Egrave;ME S&Eacute;RIE</p>
+
+<p class="box">Leconte de Lisle&mdash;Jos&eacute;-Maria de Heredia<br />Armand Silvestre&mdash;Anatole
+France&mdash;Le P&egrave;re Monsabr&eacute;<br />M. Deschanel et le romantisme de Racine<br />La
+comtesse Diane Francisque Sarcet&mdash;J.-J. Weiss&mdash;Alphonse Daudet<br />Ferdinand Fabre</p>
+<p class="c">DEUXI&Egrave;ME &Eacute;DITION</p>
+
+<p class="c">PARIS</p>
+
+<p class="c">H. LEC&Egrave;NE et H. OUDIN, &Eacute;DITEURS</p>
+
+<p class="c">17, Rue BONAPARTE, 17</p>
+
+<p class="c">1886</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3><a name="toc" id="toc"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+
+
+<table summary="toc" cellspacing="0" cellpadding="0">
+<tr><td align="center"><a href="#LECONTE_DE_LISLE"><b>Leconte de Lisle</b></a><br />
+<a href="#JOSE-MARIA_DE_HEREDIA"><b>Jos&eacute;-Maria de Heredia</b></a><br />
+<a href="#ARMAND_SILVESTRE"><b>Armand Silvestre</b></a><br />
+<a href="#ANATOLE_FRANCE"><b>Anatole France</b></a><br />
+<a href="#LE_PERE_MONSABRE"><b>Le P&egrave;re Monsabr&eacute;</b></a><br />
+<a href="#M_DESCHANEL"><b>M. Deschanel et le romantisme de Racine</b></a><br />
+<a href="#LA_COMTESSE_DIANE"><b>La Comtesse Diane</b></a><br />
+<a href="#M_SARAH_BERNHARDT"><b>Sarah Bernhardt</b></a><br />
+<a href="#FRANCISQUE_SARCEY"><b>Francisque Sarcey</b></a><br />
+<a href="#J-J_WEISS"><b>J.-J. Weiss</b></a><br />
+<a href="#ALPHONSE_DAUDET"><b>Alphonse Daudet</b></a><br />
+<a href="#FERDINAND_FABRE"><b>Ferdinand Fabre</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LECONTE_DE_LISLE" id="LECONTE_DE_LISLE"></a>LECONTE DE LISLE<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[1]</span></a></h2>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Des vers d'une splendeur pr&eacute;cise, une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; imperturbable, voil&agrave; ce
+qui frappe tout d'abord chez M. Leconte de Lisle. Au fond, il y a autre
+chose que nous verrons; mais cela est cach&eacute; et ne se r&eacute;v&egrave;le qu'&agrave; ceux
+qui n'ont pas le c&oelig;ur simple. C'est pourquoi il n'est peut-&ecirc;tre pas de
+po&egrave;te qui soit moins connu du public, ni plus sacr&eacute; pour ses fid&egrave;les;
+qui ait moins de lecteurs, ni des lecteurs plus fanatiques. Ses vers
+intransigeants ne condescendent point aux faiblesses ni aux habitudes du
+troupeau, n'entrent point dans ses &eacute;motions, ne le bercent ni le
+secouent. &laquo;Leconte de Lisle? vous diront les plus renseign&eacute;s; un grand
+po&egrave;te sans doute! mais que nous veut-il avec ses po&egrave;mes indous,
+h&eacute;bra&iuml;ques, grecs et Scandinaves?</p>
+
+<p class="c">Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec.
+</p><p>Ni le sanscrit, ni le saxon.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Leconte de Lisle, prononcera M. Homais, est compl&egrave;tement d&eacute;pourvu de
+sensibilit&eacute;. Je n'approuve pas, monsieur, que le po&egrave;te s'isole et se
+d&eacute;sint&eacute;resse de son si&egrave;cle. En a-t-il m&ecirc;me le droit? Je me le demande.
+Au reste, j'ai peu lu cet auteur.&mdash;J'ai vu ses <i>Erynnies</i> &agrave; l'<i>Od&eacute;on</i>,
+continue M. Homais avec un fin sourire; Clytemnestre s'appelait
+<i>Kluta&iuml;mn&ecirc;stra</i>, et c'&eacute;tait fort ennuyeux.&raquo;</p>
+
+<p>D'autre part, interrogez les po&egrave;tes, pas tous, mais les meilleurs
+d'entre les jeunes, et quelques curieux &ccedil;&agrave; et l&agrave;. Assur&eacute;ment ils ne vous
+diront point de mal de Victor Hugo, pour la raison qu'Allah est Allah;
+mais on sait que dans tous les temples il y a des saints plus
+amoureusement ch&ocirc;m&eacute;s que le titulaire du ma&icirc;tre-autel; et je crois bien
+que parmi ces saints de chapelle M. Leconte de Lisle est le premier.
+C'est qu'il offre &agrave; ses d&eacute;vots des &oelig;uvres parfaites, o&ugrave; les gens du
+m&eacute;tier trouvent un plaisir sans m&eacute;lange: presque jamais un sentiment
+personnel au po&egrave;te n'y &eacute;clate dont la sinc&eacute;rit&eacute;, l'originalit&eacute; ou
+l'expression puisse &ecirc;tre contest&eacute;e, qui semble, suivant les jours,
+insuffisant ou d&eacute;mesur&eacute;, ni qui d&eacute;tourne l'attention des myst&egrave;res
+savants de la forme.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Lorsque Andr&eacute; Ch&eacute;nier composait ses divins pastiches d'Hom&egrave;re et de
+Th&eacute;ocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant
+lui, non pas m&ecirc;me les po&egrave;tes de la Pl&eacute;iade, qui ne comprenaient qu'&agrave;
+demi la pure antiquit&eacute; et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il
+se d&eacute;tachait de lui-m&ecirc;me et de son temps, s'&eacute;prenait tout na&iuml;vement des
+gr&acirc;ces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une &acirc;me
+grecque ou plut&ocirc;t, myst&eacute;rieux atavisme, retrouvait cette &acirc;me en lui. Or,
+cette neuve po&eacute;sie o&ugrave; se refl&egrave;tent exactement des po&eacute;sies ant&eacute;rieures et
+o&ugrave; Ch&eacute;nier se complaisait ing&eacute;nument, d'autres l'ont recommenc&eacute;e avec
+plus de parti pris et un art plus consomm&eacute;. Notre si&egrave;cle est curieux
+avec d&eacute;lices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de
+ressusciter l'&acirc;me des g&eacute;n&eacute;rations &eacute;teintes, et sa plus grande
+originalit&eacute; consiste &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans l'&acirc;me des autres si&egrave;cles. De
+croyance propre, il n'en a gu&egrave;re. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il
+ait apport&eacute; dans la litt&eacute;rature, c'est, avec la curiosit&eacute;, le doute de
+l'esprit se tournant en souffrance pour le c&oelig;ur. Y a-t-il autre chose
+dans le romantisme que la m&eacute;lancolie de Ren&eacute; et l'amour de ce qu'on
+appellait en 1830 la couleur locale, c'est-&agrave;-dire le sens de l'histoire
+aviv&eacute; par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux
+sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour &agrave; tour.
+Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race
+fatigu&eacute;e et sans na&iuml;vet&eacute;, il peut arriver qu'on en souffre, et ce
+malaise redouble l'ardeur de conna&icirc;tre et de sentir; il nous fait
+chercher l'oubli dans la curiosit&eacute; croissante ou dans une sorte de
+sensualisme esth&eacute;tique. Toute la po&eacute;sie contemporaine est faite,
+semble-t-il, d'inqui&eacute;tude morale et d'esprit critique m&ecirc;l&eacute; de
+sensualit&eacute;. L'inqui&eacute;tude, vague avec les romantiques, s'est peu &agrave; peu
+pr&eacute;cis&eacute;e: une po&eacute;sie philosophique en est sortie, et &agrave; la m&eacute;lancolie
+d'Olympio ou de Jocelyn a succ&eacute;d&eacute; la m&eacute;lancolie darwiniste. Le po&egrave;te de
+la <i>Justice</i><a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> sait les raisons de sa tristesse. D'un autre c&ocirc;t&eacute;,
+l'intelligence du pass&eacute; et le go&ucirc;t de l'exotique ont engendr&eacute; une longue
+et magnifique lign&eacute;e de po&egrave;mes o&ugrave; revivent l'art, la pens&eacute;e et la figure
+des temps disparus. La po&eacute;sie de notre &acirc;ge et de notre pays contient
+toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville,
+Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et
+sympathique, soit qu'elle d&eacute;roule la l&eacute;gende des si&egrave;cles, soit qu'elle
+s'&eacute;prenne de beaut&eacute; grecque et pa&iuml;enne, soit qu'elle traduise et
+condense les splendides ou f&eacute;roces imaginations religieuses qui ont ravi
+ou tortur&eacute; l'humanit&eacute;, soit enfin qu'elle exprime des sentiments
+modernes par des symboles antiques. &Agrave; travers les diff&eacute;rences de
+caract&egrave;re ou de g&eacute;nie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette
+po&eacute;sie immense et vari&eacute;e comme le monde et l'histoire: le culte du beau
+plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus
+exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-l&agrave;
+soit le moins &eacute;mu, qui s'est fait le po&egrave;te des religions et qui s'est
+attach&eacute; aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfonc&eacute;
+au c&oelig;ur des races.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de
+le croire. Un petit po&egrave;me indien ou gothique se peut ciseler sans
+&eacute;motion. Des &eacute;l&egrave;ves du ma&icirc;tre, de jeunes et habiles ouvriers se sont
+donn&eacute; ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera gu&egrave;re sous
+leurs vers &eacute;clatants d'autre passion que celle des contours rares et des
+belles rimes. Mais quand un po&egrave;te s'est complu &agrave; &eacute;voquer la s&eacute;rie
+presque compl&egrave;te des religions et des th&eacute;ologies, volontiers on
+s'enquiert des raisons d'une pr&eacute;dilection si constante. On se demande si
+le go&ucirc;t du pittoresque &agrave; outrance suffit &agrave; l'expliquer. Cette
+impassibilit&eacute; qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien
+l'&eacute;tat naturel de l'&acirc;me de l'artiste. N'est-elle pas acquise? &Agrave; quel
+prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des
+d&eacute;sillusions, des r&eacute;bellions, tout un drame ant&eacute;rieur qui parfois gronde
+encore sous les rimes sereines? <i>Ka&iuml;n</i> n'est-il donc qu'un magnifique
+exercice de rh&eacute;torique parnassienne? Relisez-le, de gr&acirc;ce, et vous
+verrez si l'&acirc;me triste, g&eacute;n&eacute;reuse et insoumise du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle n'y est
+pas tout enti&egrave;re. Non, l'auteur des <i>Nornes</i>, de <i>Baghavat</i> et du
+<i>Corbeau</i> n'est point un antiquaire d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;. S'il est un po&egrave;te qui
+soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est
+lui. M. Leconte de Lisle, &agrave; peu pr&egrave;s comme Gustave Flaubert, est un
+grand pessimiste et un grand impie r&eacute;fugi&eacute; dans la contemplation
+esth&eacute;tique. &Eacute;tudions de plus pr&egrave;s ce r&eacute;volt&eacute; qui, pour go&ucirc;ter la paix,
+s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.</p>
+
+<p>Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre.
+Je sais bien qu'il vit &agrave; Paris, &agrave; peu pr&egrave;s comme tout le monde, et je ne
+pr&eacute;tends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse
+pousser ind&eacute;finiment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il
+passe des heures &agrave; regarder son nombril. Je le d&eacute;finis par ses livres,
+ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments
+singuliers o&ugrave; il vit sa vie de po&egrave;te, aussi vraie que l'autre. On peut
+croire qu'il tient de la nature un d&eacute;dain de l'&eacute;motion ext&eacute;rieure, un
+fonds de s&eacute;r&eacute;nit&eacute; contemplative que sont venus renforcer l'art et le
+parti pris; et il est sans doute int&eacute;ressant d'&eacute;tudier chez lui
+l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la
+conscience inqui&egrave;tes des hommes d'Occident.</p>
+
+<p>Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est n&eacute; &agrave; l'&icirc;le Bourbon et
+qu'il y a pass&eacute; son enfance. L&agrave; mieux que chez nous, il put sentir
+l'&eacute;normit&eacute; indomptable des forces naturelles et les lourds midis
+endormeurs de la conscience et de la volont&eacute;. Il connut la r&ecirc;verie sans
+tendresse, le sentiment de notre impuissance &agrave; l'&eacute;gard des choses, la
+soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et,
+en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans
+y chercher autre chose que leur beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Il vint &agrave; Paris. Apr&egrave;s la fatalit&eacute; inconsciente des choses, il rencontra
+la fatalit&eacute; furieuse de l'&eacute;go&iuml;sme humain. Il eut des jours difficiles et
+souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la m&ecirc;l&eacute;e des comp&eacute;titions
+f&eacute;roces une &acirc;me d&eacute;j&agrave; touch&eacute;e de la grave songerie orientale. Les forces
+in&eacute;luctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aim&eacute;es dans la
+nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la soci&eacute;t&eacute; des
+hommes, mais franchement ha&iuml;ssables cette fois, visiblement hostiles et
+m&eacute;chantes. L'enfant s'insurgea contre l'&eacute;go&iuml;sme n&eacute;cessaire, mais hideux,
+contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et
+malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.</p>
+
+<p>Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie &agrave; deux fatalit&eacute;s: celle de
+ses passions et celle du monde ext&eacute;rieur. Elle lui apparut comme
+l'universelle trag&eacute;die du mal, comme le drame de la force sombre et
+douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggrav&eacute;
+l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait donn&eacute;es, par
+les religions qui avaient hant&eacute; son esprit malade, pr&ecirc;tant &agrave; ses dieux
+les passions dont il &eacute;tait agit&eacute;. Il se dit alors que la vie est
+mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il
+fut s&eacute;duit par le pittoresque et la vari&eacute;t&eacute; plastique de l'histoire
+humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de
+nous faire oublier nos col&egrave;res et nos douleurs. Il entra par l'&eacute;tude
+dans les m&oelig;urs et dans l'esth&eacute;tique des si&egrave;cles morts; il d&eacute;m&ecirc;la
+l'empreinte que les g&eacute;n&eacute;rations re&ccedil;oivent de la terre, du climat et des
+anc&ecirc;tres: et, comme il s'amusait &agrave; la logique de l'histoire, il en
+sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se
+d&eacute;veloppe a sa beaut&eacute; pour qui en est spectateur sans en &ecirc;tre victime;
+il eut des visions du pass&eacute; si nettes, si sensibles et si grandioses
+qu'il leur pardonna de n'&ecirc;tre pas consolantes. Enfin il comprit que, si
+tout le mal vient de l'action, l'action vient du d&eacute;sir inextinguible, de
+l'illusion du mieux, qui vit &eacute;ternellement aux flancs de l'humanit&eacute;,
+illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre
+enfin. Or, &agrave; quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les
+renonciations de quelques-uns ne l'&eacute;teindront pas. Qui sait d'ailleurs
+si elle ne va pas quelque part? si quelque progr&egrave;s&mdash;lent, ah! combien
+lent!&mdash;ne s'&eacute;labore pas par elle &agrave; travers les &acirc;ges? Alors, le c&oelig;ur
+r&eacute;volt&eacute; contre l'&Ecirc;tre, mais les yeux pleins du prestige de ses formes;
+indign&eacute; des monstruosit&eacute;s de l'histoire, mais d&eacute;sarm&eacute; par l'int&eacute;r&ecirc;t de
+son m&eacute;canisme et &eacute;bloui par la richesse de ses d&eacute;cors; soulev&eacute; contre le
+spectre des religions, mais apais&eacute; par l'id&eacute;e qu'un jour peut-&ecirc;tre elles
+auront v&eacute;cu; conspuant l'humanit&eacute; et l'adorant &agrave; la fois, il alla
+prendre pour h&eacute;ros l'antique rebelle, le premier apr&egrave;s Lucifer qui ait
+cri&eacute;: <i>Non serviam</i>! rendit l'espoir au d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et le fit surgir comme
+un proph&egrave;te sur la plus haute tour d'H&eacute;nokia, la cit&eacute; cyclop&eacute;enne. Il
+mit dans ce po&egrave;me ce qu'il avait de plus sinc&egrave;re en lui, la protestation
+obstin&eacute;e contre le mal physique et moral, et aussi la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de
+l'artiste paisiblement enivr&eacute; de visions pr&eacute;cises. Ce jour-l&agrave;, M.
+Leconte de Lisle fit son chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">En la trenti&egrave;me ann&eacute;e, au si&egrave;cle de l'&eacute;preuve,<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;tant captif parmi les cavaliers d'Assur,<br /></span>
+<span class="i0">Thogorma, le voyant, fils d'&Eacute;lam, fils de Thur,<br /></span>
+<span class="i0">Eut ce r&ecirc;ve, couch&eacute; dans les roseaux du fleuve,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; l'heure o&ugrave; le soleil blanchit l'herbe et le mur,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il vit H&eacute;nokia, la cit&eacute; des G&eacute;ants. C'est le soir; ils rentrent dans la
+ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Suants, &eacute;chevel&eacute;s, soufflant leur rude haleine<br /></span>
+<span class="i0">Avec leur bouche &eacute;paisse et rouge, et pleins de faim.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le tombeau de Ka&iuml;n est au sommet de la plus haute tour. Voil&agrave; qu'un
+ange, un cavalier, sort des t&eacute;n&egrave;bres, tra&icirc;nant apr&egrave;s lui et ameutant
+toutes les b&ecirc;tes de la terre, et charge d'impr&eacute;cations, au nom du
+Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Ka&iuml;n se dresse dans son tombeau,
+impose silence au cavalier et aux b&ecirc;tes; il se souvient, et raconte sa
+sombre histoire.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Celui qui m'engendra m'a reproch&eacute; de vivre;<br /></span>
+<span class="i0">Celle qui m'a con&ccedil;u ne m'a jamais souri.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il revoit l'&Eacute;den gard&eacute; par un Kh&eacute;roub &laquo;chevelu de lumi&egrave;re&raquo;. La nuit, il
+r&ocirc;dait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">T&eacute;n&egrave;bres, r&eacute;pondez! Qu'Iav&egrave;h me r&eacute;ponde!<br /></span>
+<span class="i0">Je souffre, qu'ai-je fait?&mdash;Le Kh&eacute;roub dit: Ka&iuml;n,<br /></span>
+<span class="i0">Iav&egrave;h l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin<br /></span>
+<span class="i0">Terrible.&mdash;Sombre esprit, le mal est dans le monde;<br /></span>
+<span class="i0">Oh! pourquoi suis-je n&eacute;?&mdash;Tu le sauras demain.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Pour le punir, Iav&egrave;h l'aveugle &laquo;le pr&eacute;cipite dans le crime tendu&raquo;, lui
+fait, dans un acc&egrave;s de fureur, tuer son fr&egrave;re, qu'il aimait pourtant.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Dors au fond du Sch&eacute;ol! Tout le sang de tes veines,<br /></span>
+<span class="i0">&Ocirc; pr&eacute;f&eacute;r&eacute; d'H&eacute;va, faible enfant que j'aimais,<br /></span>
+<span class="i0">Ce sang que je t'ai pris, je le saigne &agrave; jamais!<br /></span>
+<span class="i0">Dors, ne t'&eacute;veille plus! Moi, je crierai mes peines,<br /></span>
+<span class="i0">J'&eacute;l&egrave;verai la voix vers Celui que je hais.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ka&iuml;n se vengera et il vengera les hommes. Quand &laquo;assouvi de son r&ecirc;ve&raquo;,
+Dieu voudra d&eacute;truire la race humaine par le d&eacute;luge, Ka&iuml;n la sauvera. Le
+po&egrave;te (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de g&eacute;nie) veut que l'arche
+ait &eacute;t&eacute; construite malgr&eacute; J&eacute;hovah et que Ka&iuml;n, son Ka&iuml;n immortel et
+symbolique, l'ait emp&ecirc;ch&eacute;e de sombrer.&mdash;L'homme, continue le vengeur,
+couvrira de nouveau la terre, non plus indompt&eacute;, mais l&acirc;che et servile.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans les si&egrave;cles obscurs l'homme multipli&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">Se pr&eacute;cipitera sans halte ni refuge,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; ton spectre implacable horriblement li&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais un jour mon souffle redressera ta victime:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tu lui diras: Adore! Elle r&eacute;pondra: Non!...<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Afin d'exterminer le monde qui te nie,<br /></span>
+<span class="i0">Tu feras ruisseler le sang comme une mer,<br /></span>
+<span class="i0">Tu feras s'acharner les tenailles de fer,<br /></span>
+<span class="i0">Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,<br /></span>
+<span class="i0">Pr&egrave;s des b&ucirc;chers hurlants le gouffre de l'Enfer;<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais quand tes pr&ecirc;tres, loups aux m&acirc;choires robustes,<br /></span>
+<span class="i0">Repus de graisse humaine et de rage amaigris,<br /></span>
+<span class="i0">De l'holocauste offert demanderont le prix,<br /></span>
+<span class="i0">Surgissant devant eux de la cendre des justes,<br /></span>
+<span class="i0">Je les flagellerai d'un immortel m&eacute;pris.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ressusciterai les cit&eacute;s submerg&eacute;es,<br /></span>
+<span class="i0">Et celles dont le sable a couvert les monceaux;<br /></span>
+<span class="i0">Dans leur lit &eacute;cumeux j'enfermerai les eaux;<br /></span>
+<span class="i0">Et les petits enfants des nations veng&eacute;es,<br /></span>
+<span class="i0">Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">J'effondrerai des cieux la vo&ucirc;te d&eacute;risoire.<br /></span>
+<span class="i0">Par del&agrave; l'&eacute;paisseur de ce s&eacute;pulcre bas<br /></span>
+<span class="i0">Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,<br /></span>
+<span class="i0">Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;<br /></span>
+<span class="i0">Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et ce sera mon jour! Et, d'&eacute;toile en &eacute;toile,<br /></span>
+<span class="i0">Le bienheureux &Eacute;den longuement regrett&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Verra rena&icirc;tre Abel sur mon c&oelig;ur abrit&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Et toi, mort et cousu sous la fun&egrave;bre toile,<br /></span>
+<span class="i0">Tu t'an&eacute;antiras dans ta st&eacute;rilit&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ka&iuml;n se tait. Alors le d&eacute;luge &eacute;clate, et...</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Quand le plus haut des pics eut bav&eacute; son &eacute;cume,<br /></span>
+<span class="i0">Thogorma, fils d'&Eacute;lam, d'&eacute;pouvante bl&ecirc;mi,<br /></span>
+<span class="i0">Vit Ka&iuml;n le vengeur, l'immortel ennemi<br /></span>
+<span class="i0">D'Iav&egrave;h, qui marchait, sinistre, dans la brume,<br /></span>
+<span class="i0">Vers l'arche monstrueuse apparue &agrave; demi.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ce po&egrave;me de <i>Ka&iuml;n</i> traduit, sous une forme saisissante, un sentiment
+&eacute;ternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profond&eacute;ment humain:
+n'est-ce point l&agrave; justement la d&eacute;finition des chefs-d'&oelig;uvre? Ce que
+j'ai envie de dire pourra para&icirc;tre un &eacute;loge d&eacute;mesur&eacute;: car le public n'a
+pas l'air de se douter, vraiment, que notre si&egrave;cle finissant a de grands
+po&egrave;tes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ing&eacute;nus de M.
+Leconte de Lisle si son Ka&iuml;n leur rappelle le Prom&eacute;th&eacute;e d'Eschyle. Et
+Ka&iuml;n, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et
+de dire plus nettement ce qu'il esp&egrave;re. Ka&iuml;n est, si l'on veut, un
+Prom&eacute;th&eacute;e qui parle et sent comme Lucr&egrave;ce, c'est-&agrave;-dire comme le plus
+jeune des po&egrave;tes anciens.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Humana ante oculos foede cum vita jaceret<br /></span>
+<span class="i0">In terris, oppressa gravi sub Religione,<br /></span>
+<span class="i0">Qu&aelig; caput a coeli regionibus ostendebat,<br /></span>
+<span class="i0">Horribili super aspectu mortalibus instans,<br /></span>
+<span class="i0">Primum Graius homo mortales tollere contra<br /></span>
+<span class="i0">Est oculos ausus, primusque obsistere contra...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>H&eacute;nokia est aussi &eacute;norme que le Caucase. Mercure n'est pas plus l&acirc;che
+que le Cavalier, Ka&iuml;n vaut le <i>Graius homo</i>. Jamais blasph&egrave;me n'est
+sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus
+triomphant depuis Lucr&egrave;ce. Il y a dans le cri de Ka&iuml;n une &acirc;pret&eacute; plus
+superbe, s'il se peut, que celle du po&egrave;te de la <i>Nature</i>, et une
+esp&eacute;rance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet,
+que celle du Titan voleur de feu.&mdash;La protestation du corps contre la
+douleur, du c&oelig;ur contre l'injustice et de la raison contre
+l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente &agrave; mesure que
+l'industrie humaine combat la souffrance, que l'id&eacute;e de justice passe
+dans les institutions et que la science entame les fronti&egrave;res de
+l'inconnu; comme si l'homme, moins &eacute;loign&eacute; de son id&eacute;al, en subissait
+plus invinciblement l'attraction et se pr&eacute;cipitait vers lui d'un
+mouvement plus furieux. Au fond, la science et la po&eacute;sie sont deux
+grandes insurg&eacute;es, et les Satans et les Prom&eacute;th&eacute;es pullulent sous nos
+habits noirs. Il y a une volupt&eacute; dans cet &eacute;tat d'insurrection, d'autant
+plus que le sens critique, v&eacute;ritable esprit du diable, ouvre un domaine
+spacieux et nouveau &agrave; l'imagination plastique et, en m&ecirc;me temps que la
+joie de la r&eacute;volte, nous donne celle de reconstruire et de contempler
+avec des yeux d'artiste l'immense trag&eacute;die humaine. Je trouve tout cela
+dans <i>Ka&iuml;n</i>, et c'est par l&agrave; qu'il est si compl&egrave;tement moderne.&mdash;Sans
+parler davantage de l'&acirc;pre et g&eacute;n&eacute;reuse pens&eacute;e qui est au fond de cette
+belle histoire symbolique, le pass&eacute; surgit aux regards de Thogorma avec
+une pr&eacute;cision si poignante et dans un d&eacute;tail si arr&ecirc;t&eacute; qu'on n'y peut
+rien comparer, sinon les plus belles pages de <i>Salammb&ocirc;</i>. Voyez la
+rentr&eacute;e des G&eacute;ants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes
+civilisations primitives vous appara&icirc;t dans un &eacute;clair. On songe au <span class="smcap">v</span><sup>e</sup>
+livre de Lucr&egrave;ce; puis on se dit qu'il y a l&agrave; autre chose encore qu'une
+intuition de po&egrave;te, que la science contemporaine, l'arch&eacute;ologie,
+l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles r&eacute;surrections,
+et que, de toutes fa&ccedil;ons, un tel po&egrave;me sonne glorieusement l'heure
+exacte o&ugrave; nous sommes.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p><i>Ka&iuml;n</i> est un po&egrave;me non de d&eacute;sespoir, mais d'espoir violent n&eacute; de
+l'intensit&eacute; m&ecirc;me du d&eacute;sir. Il marque une aspiration d'un jour, une
+involontaire concession du po&egrave;te &agrave; &laquo;l'illusion qui fait de nous sa
+p&acirc;ture&raquo;<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne
+permet point &agrave; la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien na&iuml;f,
+le vieux Ka&iuml;n, et trop dupe de son bon c&oelig;ur. Eh! oui, les dieux
+passeront, mais apr&egrave;s? l'humanit&eacute; en sera-t-elle plus heureuse? Le
+Runo&iuml;a n'a pas l'ing&eacute;nuit&eacute; du premier meurtrier.&mdash;Et ce sera ton heure,
+dit-il au Christ.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i2">Et dans ton ciel mystique<br /></span>
+<span class="i0">Tu rentreras, v&ecirc;tu du suaire asc&eacute;tique,<br /></span>
+<span class="i0">Laissant l'homme futur, indiff&eacute;rent et vieux,<br /></span>
+<span class="i0">Se coucher et dormir en blasph&eacute;mant les dieux<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>L'&eacute;ternel cri: &laquo;Je souffre, qu'ai-je fait?&raquo; est une plainte d'enfant,
+st&eacute;rile et vaine. Satan lui-m&ecirc;me se demande &agrave; quoi bon.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Force, orgueil, d&eacute;sespoir, tout n'est que vanit&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Et la fureur me p&egrave;se et le combat m'ennuie<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et le po&egrave;te, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux
+derni&egrave;res profondeurs de la tristesse, jusqu'&agrave; la d&eacute;sesp&eacute;rance qui ne
+veut plus lutter. <i>Aux Morts</i>, le <i>Dernier souvenir</i>, les <i>Damn&eacute;s</i>,
+<i>Fiat nox</i>, <i>In Excelsis</i>, la <i>Mort du soleil</i>, les <i>Spectres</i>, le <i>Vent
+froid de la nuit</i>, la <i>Derni&egrave;re vision</i>, l'<i>Anath&egrave;me</i>, <i>Solvet s&aelig;clum</i>,
+<i>Dies Ir&aelig;</i>, tous ces po&egrave;mes, prodigieux par la magnificence et la duret&eacute;
+des lamentations, ne sont que pri&egrave;res &agrave; la Mort, effusions noires vers
+le n&eacute;ant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te d&eacute;daigne.<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; quoi bon tant de pleurs si tu ne peux gu&eacute;rir?<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Sois comme un loup bless&eacute; qui se tait pour mourir<br /></span>
+<span class="i0">Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les
+retenir, et l'hymne lugubre se d&eacute;roule &agrave; flots lents, si horriblement
+triste qu'aupr&egrave;s de cette tristesse-l&agrave; celle de l'<i>Eccl&eacute;siaste</i> est d'un
+enfant et celle de Ren&eacute; est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du
+n&eacute;ant est contagieux ou si cet amour n'est pas le supr&ecirc;me mensonge et la
+derni&egrave;re et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres;
+mais volontiers, s&eacute;duit par le mal&eacute;fice de ces admirables vers qui
+aspirent au n&eacute;ant en empruntant &agrave; l'&Ecirc;tre de si belles images, on
+s'unirait, avec un d&eacute;sespoir voluptueux, &agrave; l'oraison du po&egrave;te:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et toi, divine Mort o&ugrave; tout rentre et s'efface,<br /></span>
+<span class="i0">Accueille tes enfants dans ton sein &eacute;toil&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.<br /></span>
+<span class="i0">Et rends-nous le repos que la vie a troubl&eacute;<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&laquo;Fantaisie fun&egrave;bre, dira-t-on, et m&ecirc;me assez froide; car le vrai seul
+est aimable, disait Boileau, qui n'a point pr&eacute;vu cette po&eacute;sie.&raquo; Mais
+est-on bien s&ucirc;r que ce ne soit l&agrave; qu'un amusement po&eacute;tique? Je vous
+assure qu'&agrave; de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles.
+Parmi nos &laquo;minutes singuli&egrave;res&raquo;, comme dit M. Taine (et ce sont surtout
+celles-l&agrave; qui doivent int&eacute;resser les po&egrave;tes), il y a des minutes de
+d&eacute;go&ucirc;t complet, de sinc&egrave;re renonciation &agrave; la vie, de pessimisme absolu
+et sans r&eacute;serve. Il est certain qu'en d&eacute;pit de ces minutes on continue
+de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient,
+s'ils &eacute;taient aussi sinc&egrave;res qu'ils le paraissent, se r&eacute;fugier
+volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laiss&eacute;
+mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette
+morne d&eacute;sesp&eacute;rance dont on ne peut nier la r&eacute;alit&eacute; paradoxale. On dit
+que la vie est mauvaise, on le croit et on l'&eacute;prouve; on sait la vanit&eacute;
+de tout espoir et de toute r&eacute;volte, sauf de la r&eacute;volte radicale qui
+secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on
+sait tout cela, parce que c'est une esp&egrave;ce de volupt&eacute; pour le roseau
+pensant de se savoir &eacute;cras&eacute; par l'univers fatal et que cette
+connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de
+vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme
+hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux
+m&eacute;comptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement
+intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, &agrave;
+mesure qu'elles croissent, cro&icirc;t aussi notre orgueil. Le pire malheur
+n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de
+p&acirc;tir dans son corps et d'&ecirc;tre d&eacute;&ccedil;u brutalement dans ses passions. Les
+tortures du pessimisme ou du doute peuvent &ecirc;tre cruelles, mais moins
+qu'un membre coup&eacute;, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une
+personne aim&eacute;e. Contre les tortures de la pens&eacute;e on a le sentiment
+vivace de la puissance d&eacute;ploy&eacute;e &agrave; penser et aussi, le plus souvent, la
+protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne
+l'&Ecirc;tre universel lui oppose son &ecirc;tre particulier et prend davantage
+conscience de lui-m&ecirc;me. &laquo;Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais
+conscient et irr&eacute;ductible, contre le monde entier.&raquo; C'est par l&agrave; qu'on
+se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons
+d'accepter la vie. &laquo;Pourquoi je vis? par curiosit&eacute;,&raquo; dit L'Angely. La
+curiosit&eacute; de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attach&eacute; surtout
+aux manifestations ext&eacute;rieures de l'histoire et de la nature. Il
+reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief
+qui est &agrave; lui. N'ayez crainte: son imagination, apr&egrave;s sa superbe, l'a
+sauv&eacute; du suicide; et le voici qui commence, &agrave; travers le temps et
+l'espace, la revue des apparences, &oelig;uvre de M&acirc;ya.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Justement c'est l'Inde, &eacute;prise du n&eacute;ant, qui au d&eacute;but de son p&egrave;lerinage
+esth&eacute;tique accueille et berce son &acirc;me d&eacute;senchant&eacute;e de l'action. Il est
+remarquable que la plus ancienne philosophie soit si compl&egrave;tement
+pessimiste et que l'homme, d&egrave;s qu'il a su penser, ait condamn&eacute; l'univers
+et reni&eacute; la vie. Cela donne &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, d'autant plus que nous-m&ecirc;mes,
+les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore
+inclin&eacute;s vers la m&eacute;taphysique vague et d&eacute;sol&eacute;e o&ugrave; s'assoupissaient nos
+plus lointains anc&ecirc;tres. De m&ecirc;me que souvent dans le cerveau d'un homme
+renaissent au d&eacute;clin de l'&acirc;ge les songes et les croyances de ses jeunes
+ann&eacute;es, ainsi l'humanit&eacute; vieillissante refait le songe de sa jeunesse.
+Oui, c'est charmant d'&ecirc;tre bouddhiste, et b&eacute;ni soit &Ccedil;akia-Mouni! Sa
+philosophie n'est peut-&ecirc;tre pas tr&egrave;s claire: mais combien belle! Ce
+monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:
+il n'est que le r&ecirc;ve de H&acirc;ri. Et qu'est-ce que H&acirc;ri en dehors de son
+r&ecirc;ve? Il n'est pas tr&egrave;s ais&eacute; de le savoir. Ce qui est certain, c'est
+qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive &agrave; se fondre dans sa
+b&eacute;atitude par le d&eacute;tachement et la bont&eacute; inactive. Ce sont bien, en
+effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le r&ecirc;ve
+pouss&eacute; jusqu'&agrave; l'&eacute;vanouissement de la conscience. Certes, elles sont
+monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les
+belles divinit&eacute;s grecques elles font courir en nous le frisson du
+myst&egrave;re. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs
+membres et l'absurdit&eacute; de leur structure ne donnent point l'id&eacute;e d'une
+personne et d&eacute;couragent l'anthropomorphisme o&ugrave; nous sommes enclins.
+Elles n'ont point de beaut&eacute; ni, &agrave; proprement parler, de laideur mais des
+contours extravagants d'o&ugrave; l'harmonie est absente et qui, par une sorte
+d'ind&eacute;fini terrible, symbolisent l'infini.&mdash;Et s'il vous pla&icirc;t de voir
+quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux
+sens, mais telle que l'imagination la con&ccedil;oit, contemplez le dieu H&acirc;ri,
+le principe supr&ecirc;me, dans la <i>Vision de Brahma</i>. Toute splendeur et
+toute horreur s'y trouvent r&eacute;unies. Rien n'&eacute;gale la pr&eacute;cision des
+d&eacute;tails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux
+palmiers d'or ses v&eacute;n&eacute;rables cuisses; deux cygnes l'&eacute;ventent de leurs
+ailes et un a&ccedil;vatha l'abrite de ses palmes; mais les <i>V&eacute;das</i> bourdonnent
+sur ses l&egrave;vres, des for&ecirc;ts de bambous verdoient &agrave; ses reins, des lacs
+&eacute;tincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui
+jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue d&eacute;lecte les
+sens en m&ecirc;me temps que son immensit&eacute; fatigue et d&eacute;passe le plus vaste
+essor du r&ecirc;ve et que son essence exerce la pens&eacute;e jusqu'&agrave; l'engloutir et
+l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la
+gr&acirc;ce des mille vierges qui se baignent &agrave; ses pieds parmi les lotus et
+qu'il nous &eacute;pouvante par le grincement des dents du g&eacute;ant pourpre qui &agrave;
+sa gauche broie et d&eacute;vore l'univers; tandis que sa seule inertie est la
+source de l'&Ecirc;tre, qu'il s'incarne dans les h&eacute;ros, que les sages rentrent
+dans son sein par l'inaction,&mdash;lui se demande tranquillement s'il ne
+serait pas le N&eacute;ant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas
+comprendre. Rien n'a de substance ni de r&eacute;alit&eacute;; toute chose est le r&ecirc;ve
+d'un r&ecirc;ve; et la <i>Vision de Brahma</i> est un obscur po&egrave;me qu'il faut lire
+sous le poids d'un grand soleil, quand la t&ecirc;te se vide, quand la
+m&eacute;moire fuit, quand la volont&eacute; se dissout, quand on re&ccedil;oit des objets
+voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pens&eacute;e, quand on
+sent sur soi de tous c&ocirc;t&eacute;s la molle pes&eacute;e de la vie universelle et que
+le moi y r&eacute;siste &agrave; peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la
+vie arrive &agrave; n'&ecirc;tre plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne
+s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience
+pour souhaiter qu'elle s'&eacute;vanouisse tout &agrave; fait, parce qu'alors il n'y
+aurait plus rien, plus m&ecirc;me d'images, et que cela vaudrait mieux.</p>
+
+<p>Qui expliquera l'&eacute;trange plaisir qu'on prend parfois &agrave; d&eacute;sirer
+l'absorption du <i>moi</i> dans l'&ecirc;tre, c'est-&agrave;-dire &agrave; d&eacute;sirer le n&eacute;ant ou &agrave;
+croire qu'on le d&eacute;sire?&mdash;La perfection de la forme et la curiosit&eacute; du
+fond suffiraient &agrave; faire go&ucirc;ter le po&egrave;me de <i>Baghavat</i>; mais voulez-vous
+y trouver un charme poignant? Unissez-vous de c&oelig;ur, cela est ais&eacute;, avec
+les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien
+ne sert &agrave; rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;
+et p&eacute;n&eacute;trez-vous de cet hymne lugubre:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,<br /></span>
+<span class="i0">Lamentation large et souffrance inconnue<br /></span>
+<span class="i0">Qui monte de la terre et roule dans la nue;<br /></span>
+<span class="i0">Soupir du globe errant dans l'&eacute;ternel chemin,<br /></span>
+<span class="i0">Mais effac&eacute; toujours par le soupir humain.<br /></span>
+<span class="i0">Sombre douleur de l'homme, &ocirc; voix triste et profonde,<br /></span>
+<span class="i0">Plus forte que les bruits innombrables du monde,<br /></span>
+<span class="i0">Cri de l'&acirc;me, sanglot du c&oelig;ur supplici&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Qui t'entend sans fr&eacute;mir d'amour et de piti&eacute;?<br /></span>
+<span class="i0">Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,<br /></span>
+<span class="i0">Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,<br /></span>
+<span class="i0">Qui t'ignores toi-m&ecirc;me et ne peux te saisir,<br /></span>
+<span class="i0">Et, sans borner jamais l'impossible d&eacute;sir,<br /></span>
+<span class="i0">Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'ach&egrave;ve,<br /></span>
+<span class="i0">N'embrasse l'infini qu'en un sublime r&ecirc;ve!...<br /></span>
+<span class="i0">&Ocirc; conqu&eacute;rant vaincu, qui ne pleure sur toi?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa m&egrave;re morte,
+Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La
+d&eacute;esse Ganga les entend et leur dit d'aller &agrave; Baghavat. Ils se l&egrave;vent,
+gravissent la divine montagne o&ugrave; si&egrave;ge Baghavat et, sortant de
+l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent &agrave;
+l'Essence premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!&mdash;Pourtant, s'il est
+s&ucirc;r que la vie est fonci&egrave;rement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle
+semble douce &agrave; certaines heures et que les passions nous enivrent
+d&eacute;licieusement avant de nous meurtrir.&mdash;<i>&Ccedil;unac&eacute;pa</i> est un acheminement
+vers une philosophie moins hostile &agrave; l'illusion et &agrave; l'action. Le fils
+du Richi, qui doit, &agrave; peu pr&egrave;s comme Iphig&eacute;nie, &ecirc;tre immol&eacute; pour expier
+la faute du roi Maharadjah, aime &Ccedil;anta et ne veut pas mourir, et &Ccedil;anta
+ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil asc&egrave;te
+Vi&ccedil;vam&eacute;thra. Si dess&eacute;ch&eacute; qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit
+enfonc&eacute; dans le <i>nirv&acirc;na</i>, le solitaire, &laquo;r&ecirc;vant comme un dieu fait d'un
+bloc sec et rude&raquo;, sent &agrave; leur voix suppliante remuer en lui quelque
+chose d'humain et &laquo;entend chanter l'oiseau de ses jeunes ann&eacute;es&raquo;. Il
+r&eacute;v&egrave;le &agrave; &Ccedil;unac&eacute;pa qu'il &eacute;chappera &agrave; la mort en r&eacute;citant sept fois
+l'hymne sacr&eacute; d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un &eacute;talon
+prend la place de la victime.&mdash;Maudite soit la vie! et que les brahmanes
+r&ecirc;vent, et que la vision s'&eacute;vanouisse dans leurs yeux fixes, le
+sentiment dans leur c&oelig;ur et la pens&eacute;e dans leur cerveau! Le sang de la
+jeunesse sera toujours prompt &agrave; la duperie de M&acirc;ya. Rien n'est meilleur
+que l'amour du n&eacute;ant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et
+c'est pourquoi le monde dure encore.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de
+Lisle finit par d&eacute;laisser les mornes buveurs de l'eau sacr&eacute;e du Gange.
+Le go&ucirc;t de l'action se r&eacute;veille sous un ciel moins accablant qui permet
+la lutte, et le sens de la beaut&eacute; vit et se d&eacute;veloppe dans une nature
+aux contours harmonieux et mod&eacute;r&eacute;s, dans une lumi&egrave;re qui r&eacute;jouit et
+n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la
+vanit&eacute; de toutes choses ont suivi l'humanit&eacute; dans ses immigrations vers
+l'Occident. Longtemps, sous la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de la forme, la po&eacute;sie grecque a
+cach&eacute; de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de
+n'&ecirc;tre pas n&eacute; ou de vivre peu<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. Les larmes orientales de Xerx&egrave;s,
+H&eacute;rodote les a pleur&eacute;es. &laquo;Il m'est venu une piti&eacute; au c&oelig;ur, dit le roi,
+ayant calcul&eacute; combien est br&egrave;ve toute existence humaine, puisque de
+tous ceux-l&agrave;, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.&mdash;Ce
+n'est pas l&agrave;, r&eacute;pond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus
+d&eacute;plorable; car, malgr&eacute; sa bri&egrave;vet&eacute;, il n'est point d'homme tellement
+heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhait&eacute;, non une
+fois, mais souvent, de mourir plut&ocirc;t que de vivre. Cette vie si courte,
+les maladies qui la troublent, les calamit&eacute;s qui surviennent la font
+para&icirc;tre longue. Ainsi la mort, &agrave; cause de l'amertume de la vie, est
+pour l'homme le refuge le plus d&eacute;sirable, et la divinit&eacute; qui nous fait
+go&ucirc;ter quelque douceur &agrave; vivre s'en montre aussit&ocirc;t
+jalouse<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>.&raquo;&mdash;Prom&eacute;th&eacute;e, l'Orestie, &OElig;dipe roi nous montrent l'homme
+instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit
+lui &ecirc;tre envoy&eacute;es par les dieux: Sua cuique deus fit dira
+cupido<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>.&mdash;&laquo;Ch&egrave;re fille, dit Priam &agrave; H&eacute;l&egrave;ne, &agrave; mes yeux tu n'es
+point coupable, mais les dieux<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.&raquo; Voyez aussi la Ph&egrave;dre
+d'Euripide.&mdash;Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime
+l'action, m&ecirc;me quand il la sait inutile et d&eacute;cevante. &laquo;Laissons ces
+discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la
+d&eacute;cris<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.&raquo; Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui
+n'&eacute;tait pas toujours cl&eacute;mente, les longues luttes entre P&eacute;lasges,
+Hell&egrave;nes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels
+dont plusieurs de leurs mythes ont conserv&eacute; le souvenir, avaient fait
+aux Grecs une &acirc;me &agrave; la fois active et r&eacute;sign&eacute;e, o&ugrave; le plaisir de vivre
+et d'agir se temp&eacute;rait par instants de m&eacute;lancolie fataliste. Apr&egrave;s
+Marathon et Salamine, une sorte de joie h&eacute;ro&iuml;que les transporte, et leur
+g&eacute;nie s'&eacute;panouit en &oelig;uvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient
+cess&eacute; de croire &agrave; la Mo&iuml;ra invincible; mais peut-&ecirc;tre est-elle
+intelligente: elle leur a laiss&eacute; faire de si grandes choses! Surtout ils
+adorent la beaut&eacute; et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la
+parole ou par les contours ils ont traduit les &eacute;nergies de la Nature et
+celles du corps et de l'&acirc;me sous une forme qui les glorifie sans les
+alt&eacute;rer, o&ugrave; la pl&eacute;nitude et la spontan&eacute;it&eacute; de l'impression produisent la
+gr&acirc;ce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie m&ecirc;me, qui les
+exer&ccedil;ait tout entiers, &eacute;tait comme une &oelig;uvre d'art dont ils
+s'enchantaient. Vraiment ils ont d&ucirc; &ecirc;tre heureux. Leur existence n'avait
+point de vide o&ugrave; se p&ucirc;t introduire le d&eacute;sespoir. Ils vivaient sous le
+destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de
+vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'&ecirc;tre hommes; ils
+connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient
+vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la
+r&eacute;volte contre ce qui est n'&eacute;taient chez eux que des sentiments
+passagers; leur activit&eacute; les sauvait de tout. Si la passion est fatale,
+elle ne va pas sans volupt&eacute;. Si l'homme est opprim&eacute; par quelque chose
+de plus fort que lui, la r&eacute;sistance est bonne, f&ucirc;t-elle sans succ&egrave;s. La
+palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panath&eacute;n&eacute;es leur &eacute;taient de
+suffisantes raisons de consentir &agrave; voir la lumi&egrave;re et emp&ecirc;chaient la
+maladie m&eacute;taphysique de devenir jamais mortelle &agrave; ce peuple subtil. Plus
+tard, quand ils eurent perdu la libert&eacute;, &agrave; Alexandrie, en Sicile, ils se
+consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels
+de leur religion naturaliste et par des r&ecirc;ves de vie pastorale dans la
+campagne divinis&eacute;e.</p>
+
+<p>Or la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de leur fatalisme, de leurs r&eacute;voltes et de leurs joies,
+et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux po&egrave;mes de M.
+Leconte de Lisle. Il a passionn&eacute;ment aim&eacute; ces amants de la vie et de la
+beaut&eacute;.&mdash;Nous sommes loin de H&acirc;ri formidable et inintelligible. Salut,
+dit le po&egrave;te &agrave; V&eacute;nus de Milo,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Salut! &agrave; ton aspect le c&oelig;ur se pr&eacute;cipite;<br /></span>
+<span class="i0">Un flot marmor&eacute;en inonde tes pieds blancs;<br /></span>
+<span class="i0">Tu marches fi&egrave;re et nue, et le monde palpite,<br /></span>
+<span class="i0">Et le monde est &agrave; toi, d&eacute;esse aux larges flancs!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses
+viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme
+imite d'assez pr&egrave;s les trag&eacute;dies d'Eschyle, l'aventure fatale d'H&eacute;l&egrave;ne
+amante de P&acirc;ris, et d'Oreste vengeur de son p&egrave;re et meurtrier de sa
+m&egrave;re. Mais aussit&ocirc;t surgissent les rebelles, chers au po&egrave;te de <i>Ka&iuml;n</i>:
+c'est Khir&ocirc;n puni pour avoir r&ecirc;v&eacute; des dieux meilleurs que ceux de
+l'Olympe; c'est Niob&eacute;, fid&egrave;le aux Titans vaincus, qui auront leur jour
+et qui r&eacute;tabliront le r&egrave;gne de la Justice.&mdash;Enfin, il se repose de ces
+graves histoires dans l'adoration de la beaut&eacute; physique. Viennent alors
+les idylles, <i>Glauc&eacute;</i>, <i>Klytie</i>, <i>Kl&eacute;ariste</i>, la <i>Source</i>, etc., songes
+d'amour enchant&eacute;, tout pr&egrave;s de la nature, pleins d'images ravissantes,
+presque sans pens&eacute;e. Dirai-je qu'il manque &agrave; ces &eacute;glogues, pour &ecirc;tre
+enti&egrave;rement grecques, le &laquo;je ne sais quoi&raquo; que Ch&eacute;nier seul a connu par
+un extraordinaire privil&egrave;ge? M. Leconte de Lisle a peu de na&iuml;vet&eacute;, et il
+serait na&iuml;f de s'en &eacute;tonner ou de s'en plaindre.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Mais la Gr&egrave;ce &eacute;tait trop petite pour contenir toute la race humaine, et
+c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord,
+s'avan&ccedil;ait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus
+robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur
+soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux r&eacute;gions du
+brouillard et de l'hiver.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,<br /></span>
+<span class="i0">L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,<br /></span>
+<span class="i0">Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants;<br /></span>
+<span class="i0">Au passage entaillant le granit de ses armes,<br /></span>
+<span class="i0">Rougissant les d&eacute;serts de mille pieds sanglants.<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Une mer apparut, aux hurlements sauvages....<br /></span>
+<span class="i0">Et cette mer semblait la gardienne des mondes<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;fendus aux vivants, d'o&ugrave; nul n'est revenu;<br /></span>
+<span class="i0">Mais, l'&acirc;me par del&agrave; l'horizon morne et nu,<br /></span>
+<span class="i0">De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,<br /></span>
+<span class="i0">La foule des Kimris vogua vers l'inconnu<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Arriv&eacute;s au terme de leur &eacute;nergique p&egrave;lerinage, ils eurent &agrave; lutter
+contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanit&eacute; les
+condamnait &agrave; l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient
+aux r&ecirc;ves vagues et brumeux. Aussi &eacute;loign&eacute;s de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; grecque que
+de l'inertie orientale, leur activit&eacute; est aventureuse et farouche, leur
+mythologie f&eacute;roce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponn&eacute;e &agrave; la
+vie. Et cette vie n'est que massacres, exp&eacute;ditions de pirates, combats
+obstin&eacute;s contre les &eacute;l&eacute;ments et contre les hommes, furieuses orgies avec
+de sombres retours sur soi et des m&eacute;lancolies confuses. Mais le plaisir
+qu'ils prennent au d&eacute;ploiement des forces brutales et leur intelligence
+born&eacute;e les pr&eacute;servent des d&eacute;sespoirs m&eacute;taphysiques. Ce que sont les
+passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la <i>Mort
+de Sigurd</i>, l'<i>&Eacute;p&eacute;e d'Angantyr</i>, le <i>C&oelig;ur d'Hialmar</i>, etc. Il dit leur
+fiert&eacute;, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs
+f&ecirc;tes, leurs myst&eacute;rieuses assembl&eacute;es, leur attente d'un paradis
+guerrier, sensuel et grave. La <i>L&eacute;gende des Nornes</i> d&eacute;ploie leur
+th&eacute;ogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des g&eacute;ants, qui
+sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des
+Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge
+d&eacute;luge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki,
+le dernier-n&eacute; d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux
+du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder;
+puis la supr&ecirc;me r&eacute;volte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et
+la fin mis&eacute;rable du monde.&mdash;La pens&eacute;e de l'au del&agrave; hantait ces hommes du
+Nord dans l'intervalle des tueries: ils &eacute;taient tout pr&ecirc;ts pour le
+christianisme et devaient le prendre terriblement au s&eacute;rieux. On se
+rappelle le discours d'un chef saxon &agrave; ses compagnons d'armes, dans
+Augustin Thierry. Seuls, les pr&ecirc;tres et les bardes, soit orgueil
+sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres
+th&eacute;ogonies ou que leurs dieux d&eacute;sert&eacute;s leur deviennent plus chers,
+r&eacute;sistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux
+du beau jeune homme inspir&eacute; qui, tour &agrave; tour, lui parle divinement du
+Christ et le menace sauvagement de l'enfer<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>; et les pr&ecirc;tres et les
+vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chr&eacute;tien Murdoch,
+un farouche ap&ocirc;tre<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p>Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point
+d&eacute;pouill&eacute; leurs m&oelig;urs barbares ni leur facilit&eacute; &agrave; tuer et &agrave; mourir.
+Sans doute, ils ne sont point ferm&eacute;s &agrave; la douceur de J&eacute;sus; on les fera
+pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables,
+et leur charit&eacute; est d'une esp&egrave;ce &eacute;trange et s'exerce surtout en vue de
+l'autre monde. Attach&eacute;s &agrave; la terre par leur corps robuste plein de
+d&eacute;sirs grossiers, ils n'en sont pas moins obs&eacute;d&eacute;s par la pens&eacute;e de
+l'invisible, par le d&eacute;sir de la cit&eacute; d'en haut; ils ne la con&ccedil;oivent pas
+d'ailleurs d'une fa&ccedil;on beaucoup plus raffin&eacute;e que leurs a&iuml;eux ne
+faisaient le paradis d'Odin.&mdash;Les Indous, &eacute;mus par la souffrance
+universelle, pratiquaient une charit&eacute; purement terrestre, &eacute;panchaient
+sur leurs fr&egrave;res une immense piti&eacute;; on ne peut dire qu'ils aient
+sacrifi&eacute; cette vie &agrave; une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la
+mort ou de l'extase, c'&eacute;tait l'an&eacute;antissement de la personnalit&eacute;. Quant
+aux Grecs, ils s'occupaient m&eacute;diocrement de l'avenir de l'homme par del&agrave;
+la tombe et pensaient que cette vie peut &ecirc;tre &agrave; elle-m&ecirc;me son propre
+but. Mais l'homme du moyen &acirc;ge, si fort qu'il mange et qu'il boive,
+qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, o&ugrave;
+sa lourde chair s'enfonce, &agrave; l'id&eacute;e plus ou moins pr&eacute;sente, mais
+rarement effac&eacute;e, du ciel et de l'enfer. Aussi, m&ecirc;me chez les meilleurs,
+si la charit&eacute; vient des entrailles, toujours il s'y m&ecirc;le une
+arri&egrave;re-pens&eacute;e surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce
+n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils
+voient en eux des &acirc;mes appel&eacute;es au salut &eacute;ternel et qu'en s'occupant de
+ces &acirc;mes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de
+l'enveloppe charnelle de leurs fr&egrave;res qu'ils ont souci.&mdash;Terrible
+charit&eacute; que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle
+a pu son arm&eacute;e de pauvres; quand elle n'a plus rien &agrave; leur donner, elle
+leur donne le ciel.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Il fallait en finir. La dame r&eacute;solut<br /></span>
+<span class="i0">De d&eacute;livrer les siens en faisant leur salut;<br /></span>
+<span class="i0">Car en charit&eacute; vraie elle &eacute;tait toujours riche.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu
+commencer par l&agrave;).</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets &agrave; Dieu,<br /></span>
+<span class="i0">Cria-t-elle, et J&eacute;sus vous ouvre son royaume<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Contre les p&eacute;cheurs endurcis, surtout contre les h&eacute;r&eacute;tiques et les
+m&eacute;cr&eacute;ants, les saints du moyen &acirc;ge &eacute;clatent en effroyables col&egrave;res. Ils
+prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices,
+et le salut de leurs fr&egrave;res pour y employer les b&ucirc;chers. Quand ils s'en
+tiennent aux impr&eacute;cations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs
+fureurs semblent redoubl&eacute;es par je ne sais quel d&eacute;pit jaloux de voir les
+futurs damn&eacute;s jouir du moins, en attendant la g&eacute;henne, de leurs plaisirs
+coupables, dont les &eacute;lus sont sevr&eacute;s. Voyez les <i>Paraboles de dom Guy</i>,
+truculente enluminure des sept p&eacute;ch&eacute;s capitaux incarn&eacute;s dans les grands
+p&eacute;cheurs du si&egrave;cle, po&egrave;me de foi implacable, imagination d'un Dante qui
+serait moine et qui n'aurait point de B&eacute;atrix.</p>
+
+<p>On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aim&eacute; le bouddhisme et
+l'hell&eacute;nisme, hait le moyen &acirc;ge et son christianisme cruel et mystique.
+Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pens&eacute;e du
+surnaturel dans une soci&eacute;t&eacute; &agrave; demi barbare: l'exaltation inhumaine des
+solitaires<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, l'orthodoxie homicide des saints actifs<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>, l'orgueil
+des papes foulant les princes<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>; bref, l'id&eacute;e de l'enfer subie ou
+exploit&eacute;e au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant
+sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bont&eacute; et la joie,
+effarant les justes et les faisant aussi durs que les damn&eacute;s. Mais, en
+m&ecirc;me temps, cette &eacute;poque singuli&egrave;re lui pla&icirc;t et le retient par le
+spectacle des plus violentes passions que l'humanit&eacute; ait &eacute;prouv&eacute;es, par
+la puissance de sa vie tour &agrave; tour fouett&eacute;e d'app&eacute;tits grossiers et
+pendue &agrave; l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son
+existence ext&eacute;rieure, par son art maladif et grandiose &agrave; qui l'obsession
+du surnaturel a donn&eacute; quelque chose de disproportionn&eacute; et de sublime. On
+comprend que le moyen &acirc;ge f&eacute;roce, mis&eacute;rable et &eacute;blouissant, ait arr&ecirc;t&eacute;
+un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire.
+Et m&ecirc;me il y est revenu. Voil&agrave; longtemps qu'on nous annonce les <i>&Eacute;tats
+du diable</i> et les <i>Croisades et Jacqueries</i> et quelques morceaux en ont
+paru, qui font regretter son peu de h&acirc;te &agrave; nous livrer les autres.</p>
+
+<p><i>N&eacute;f&eacute;rou-Ra</i> nous d&eacute;couvre un coin de l'antique &Eacute;gypte. La <i>Vigne de
+Naboth</i>, <i>Nurmahal</i>, le <i>Conseil du Fakir</i>, <i>Djiham-Ara</i>, c'est la
+Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen &acirc;ge et
+la l&eacute;gende du Cid sont &eacute;voqu&eacute;es avec brutalit&eacute; dans l'<i>Accident de don
+Inigo</i>, la <i>F&ecirc;te du comte</i> et <i>Dona Ximena</i>. Je ne dirai rien de ces
+po&egrave;mes, sinon qu'ils partent de la m&ecirc;me inspiration que ceux dont j'ai
+parl&eacute; et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insist&eacute; que sur les
+parties principales de l'&oelig;uvre de M. Leconte de Lisle, sur les po&egrave;mes
+que l'on peut grouper et qui reproduisent les &eacute;poques et les pays o&ugrave; il
+s'est longtemps complu. Et ces po&egrave;mes, j'ai moins cherch&eacute; &agrave; les analyser
+et &agrave; les juger qu'&agrave; rendre l'impression qu'ils donnent.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Cette impression est diff&eacute;rente, sur des sujets quelquefois semblables,
+de celle qui se d&eacute;gage de la <i>L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i>. Victor Hugo &eacute;crit
+l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanit&eacute;. Il
+d&eacute;roule cette histoire en une s&eacute;rie de petites &eacute;pop&eacute;es lyriques, avec
+des surprises, des coups de th&eacute;&acirc;tre, des explosions d'amour ou
+d'indignation, des vers immenses faits pour &ecirc;tre clam&eacute;s sur quelque
+promontoire, par un grand vent, dans les cr&eacute;puscules.&mdash;O&ugrave; Victor Hugo
+cherche des drames et montre le progr&egrave;s de l'id&eacute;e de justice, M. Leconte
+de Lisle ne voit que des spectacles &eacute;tranges et saisissants, qu'il
+reproduit avec une science consomm&eacute;e, sans que son &eacute;motion intervienne.
+On le lui a beaucoup reproch&eacute;. Assur&eacute;ment, chaque lecteur est juge du
+plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais
+populaire; mais on ne peut nier que les soci&eacute;t&eacute;s primitives, l'Inde, la
+Gr&egrave;ce, le monde celtique et celui du moyen &acirc;ge ne revivent dans les
+grandes pages du po&egrave;te avec leurs m&oelig;urs et leur pens&eacute;e religieuse. Il
+n'est pas impossible de s'int&eacute;resser &agrave; ces &eacute;vocations, encore que le
+magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination
+et satisfont le sens critique. Ces po&egrave;mes sont dignes du si&egrave;cle de
+l'histoire.</p>
+
+<p>Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les &acirc;ges avec l'&oelig;il de
+Michelet ou de Hugo. Il les verrait plut&ocirc;t du m&ecirc;me regard que ce corbeau
+positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures &agrave;
+l'abb&eacute; S&eacute;rapion:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme<br /></span>
+<span class="i0">S&ucirc;r de se r&eacute;veiller apr&egrave;s le dernier somme;<br /></span>
+<span class="i0">Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers<br /></span>
+<span class="i0">Qui n'allaient point de vie &agrave; tr&eacute;pas volontiers.<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; vrai dire, ils semblaient peu certains, &agrave; cette heure,<br /></span>
+<span class="i0">De sortir promptement de leur noire demeure.<br /></span>
+<span class="i0">En outre, sachez-le, j'en ai mang&eacute; beaucoup,<br /></span>
+<span class="i0">Et leur &acirc;me avec eux, ma&icirc;tre, du m&ecirc;me coup.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ah! ah! les bl&ecirc;mes chairs des races &eacute;gorg&eacute;es,<br /></span>
+<span class="i0">De corbeaux, de vautours et d'aigles assi&eacute;g&eacute;es,<br /></span>
+<span class="i0">Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux<br /></span>
+<span class="i0">Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">H&eacute;las! je crois, seigneur, en y r&eacute;fl&eacute;chissant,<br /></span>
+<span class="i0">Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,<br /></span>
+<span class="i0">Comme moi le d&eacute;sir de sa chair vive ou morte.<br /></span>
+<span class="i0">C'est un go&ucirc;t naturel qui tous deux nous emporte<br /></span>
+<span class="i0">Vers l'accomplissement de notre double v&oelig;u.<br /></span>
+<span class="i0">Le diable n'y peut rien, ma&icirc;tre, non plus que Dieu,<br /></span>
+<span class="i0">Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,<br /></span>
+<span class="i0">Les choses de la mort que celles de la vie<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Les Po&egrave;mes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue &agrave;
+vol de corbeau, la b&ecirc;te &eacute;tant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose
+tr&egrave;s r&eacute;jouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans
+le r&eacute;cit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprim&eacute;e, dans
+presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde &agrave;
+peu pr&egrave;s comme Ka&iuml;n. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait
+&ecirc;tre responsable, il &eacute;l&egrave;ve, sous une forme moins trafique, la
+protestation du premier R&eacute;volt&eacute;; mais il n'a point son esp&eacute;rance vivace,
+et je crains bien qu'il ne soit en cela un interpr&egrave;te plus fid&egrave;le de la
+pens&eacute;e du po&egrave;te.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Le m&ecirc;me pessimisme et, comme cons&eacute;quence, le m&ecirc;me parti pris de ne
+peindre que l'ext&eacute;rieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous
+appartiennent &agrave; l'Orient ou m&ecirc;me &agrave; la r&eacute;gion des tropiques et flambent
+cr&ucirc;ment sous le soleil vertical. Le choix du po&egrave;te s'explique: de m&ecirc;me
+qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui pla&icirc;t pas de voir
+la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des
+campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son ma&icirc;tre le plus direct,
+qui avait fait dire &agrave; la Nature dans un langage superbe:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je roule avec d&eacute;dain, sans voir et sans entendre,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; c&ocirc;t&eacute; des fourmis, les populations;<br /></span>
+<span class="i0">Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;<br /></span>
+<span class="i0">J'ignore en les portant les noms des nations.<br /></span>
+<span class="i0">On me dit une m&egrave;re et je suis une tombe.<br /></span>
+<span class="i0">Mon hiver prend vos morts comme son h&eacute;catombe,<br /></span>
+<span class="i0">Mon printemps ne sent pas vos adorations<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi M. Leconte de Lisle:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour qui sait p&eacute;n&eacute;trer, Nature, dans tes voies,<br /></span>
+<span class="i0">L'illusion t'enserre et ta surface ment:<br /></span>
+<span class="i0">Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies<br /></span>
+<span class="i0">Ta force est sans ivresse et sans emportement<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La Nature a chez nous l'ondoiement et la gr&acirc;ce, quelque chose qui rit,
+qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'&eacute;blouit pas. Elle a des
+coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait
+intelligents. B&eacute;nis soient les coteaux mod&eacute;r&eacute;s, les saules, les
+peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cyb&egrave;le orientale est dure,
+fixe, m&eacute;tallique, insensible et semble avoir moins de conscience que
+celle de chez nous.&mdash;C'est &agrave; la Nature &eacute;norme, &eacute;blouissante et sans &acirc;me
+que le po&egrave;te, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait,
+sa palette splendide o&ugrave; manquent les demi-teintes. Il la d&eacute;crit comme un
+enchantement des yeux par o&ugrave; le c&oelig;ur n'est point sollicit&eacute;. La lumi&egrave;re
+excessive et qui exclut la douceur des p&eacute;nombres, la v&eacute;g&eacute;tation
+exub&eacute;rante aux contours tranch&eacute;s, le chatoiement des insectes et des
+oiseaux pr&eacute;cieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse
+ou dans le sommeil, le jeu des lignes pr&eacute;cises dans la clart&eacute; uniforme,
+une vie intense o&ugrave; l'on ne sent pas de bont&eacute;, o&ugrave; la rigidit&eacute; de la flore
+semble aussi inhumaine que la rapacit&eacute; de la faune, la tristesse s&egrave;che
+qui vient peu &agrave; peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans
+r&ecirc;ver et sans que l'&oelig;il puisse se reposer dans le vague,&mdash;voil&agrave; de quoi
+se composent ces po&egrave;mes, aussi <i>barbares</i> vraiment que les autres<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.
+C'est comme l'&eacute;pop&eacute;e de l'indiff&eacute;rence magnifique de la nature. Et le
+po&egrave;te ne proteste point contre elle, et il ne m&ecirc;le &agrave; sa vision aucun
+ressouvenir humain. Il se contente de la d&eacute;rouler en des vers pareils &agrave;
+des joyaux trop riches et trop charg&eacute;s de pierreries, en des strophes o&ugrave;
+tout est images et o&ugrave; toutes les images sont au premier plan et
+fatiguent presque &agrave; force de pr&eacute;cision lancinante. Deux ou trois fois
+seulement une &eacute;motion intervient, un accent d'&eacute;l&eacute;gie, d'autant plus
+p&eacute;n&eacute;trant que le po&egrave;te n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis
+pr&eacute;venu, mais peu de choses m'&eacute;meuvent autant que les derniers vers, si
+simples, du <i>Manchy</i> et la fin de la <i>Fontaine aux lianes</i>.</p>
+
+<p>Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute;: il lui
+arrive d'&ecirc;tre franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi
+le cr&eacute;puscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les
+derni&egrave;res strophes des <i>Clairs de lune</i>, d&eacute;licieuse comme dans la
+<i>Bernica</i>, sublime comme dans le <i>Sommeil du Condor</i>,&mdash;<i>l'Effet de
+lune</i>, et surtout les <i>Hurleurs</i> nous la montrent pleine de d&eacute;sespoirs
+et d'&eacute;pouvantements.</p>
+
+<p>Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout &agrave; l'heure dans
+les paysages diurnes du ma&icirc;tre plus de tristesse qu'il n'y en a, et que
+j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression
+du livre entier et qu'on est ainsi tent&eacute; de retrouver sa philosophie
+m&ecirc;me dans les tableaux d'o&ugrave; elle est peut-&ecirc;tre absente. Le discours de
+Vi&ccedil;vam&eacute;thra, l'<i>Anath&egrave;me</i> et le <i>Solvet soeclum</i> m'accompagnent, quoi
+que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le po&egrave;te m'a si bien pr&eacute;venu
+contre les mensonges de l'&eacute;ternelle M&acirc;ya que je ne puis croire qu'il s'y
+laisse prendre.&mdash;La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe
+ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point,
+ils n'ont pas commerce d'amour,&mdash;car elle n'est ni consciente ni juste,
+et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une
+&acirc;me vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un
+refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la
+traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit &agrave; le
+consoler; et cette consolation est sans duperie.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>La forme des <i>Po&egrave;mes antiques</i> et des <i>Po&egrave;mes barbares</i>, on a pu le
+remarquer d&eacute;j&agrave;, r&eacute;pond exactement au dessein que l'artiste a form&eacute; de ne
+voir et de ne peindre les choses que par le c&ocirc;t&eacute; plastique. Presque pas
+de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clart&eacute; de
+la vision. Sauf de rares exceptions, les &eacute;pith&egrave;tes appartiennent &agrave;
+l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et
+des couleurs. Il n'y a peut-&ecirc;tre que la prose descriptive de Flaubert
+qui atteigne ce degr&eacute; de pr&eacute;cision dans le rendu.&mdash;La versification, par
+sa r&eacute;gularit&eacute; classique, ajoute encore &agrave; la nettet&eacute; sereine de la forme.
+Elle exclut &eacute;galement et le rythme parfois saccad&eacute; de Hugo et le rythme
+souvent l&acirc;ch&eacute; de Banville, qui risquent d'inqui&eacute;ter l'oreille et par l&agrave;
+de troubler la qui&eacute;tude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre
+des vers coup&eacute;s apr&egrave;s l'h&eacute;mistiche. &Ccedil;&agrave; et l&agrave; une coupe romantique, la
+moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes &eacute;quivalents
+de syllabes. Les p&eacute;riodes toujours assez courtes pour qu'il soit tr&egrave;s
+ais&eacute; d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:
+rimes plates, quatrains en rimes crois&eacute;es ou embrass&eacute;es, tierces rimes,
+qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent
+faites expr&egrave;s pour un po&egrave;te comme Leconte de Lisle et conviennent
+singuli&egrave;rement &agrave; la d&eacute;marche de son inspiration. Ajoutez une strophe de
+cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et &agrave; qui la pr&eacute;dominance
+des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravit&eacute;. Quant aux
+rimes elles-m&ecirc;mes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout
+dans les <i>Po&egrave;mes barbares</i>, et souvent d'une raret&eacute; &agrave; ravir les gens du
+m&eacute;tier (voyez en particulier les <i>Paraboles de don Guy</i>, le Conseil <i>du
+Fakir</i> et les trois pi&egrave;ces espagnoles). En somme, il est visible que M.
+Leconte de Lisle a voulu multiplier les sym&eacute;tries faciles &agrave; saisir dans
+le rythme&mdash;et dans les rimes, o&ugrave; la consonne d'appui fait une sym&eacute;trie
+de plus. Par l&agrave; la nettet&eacute; du rythme r&eacute;pond &agrave; celle des images et les
+dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la r&eacute;gularit&eacute; un peu
+monotone de la phrase musicale est encore, pour le po&egrave;te, une fa&ccedil;on
+d'exprimer &agrave; la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.</p>
+
+<p>Ainsi se tiennent les &eacute;l&eacute;ments de l'&oelig;uvre de M. Leconte de Lisle le
+choix des sujets et la mani&egrave;re de l'artiste s'expliquant par un
+pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de r&eacute;volte
+contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment
+douloureux que vient apaiser la curiosit&eacute; critique et esth&eacute;tique et qui
+se r&eacute;sout enfin dans une &eacute;tude sereine de l'histoire et de la nature
+pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce d&eacute;tachement du
+po&egrave;te, dans cette indiff&eacute;rence finale pour tout ce qui n'est pas un
+spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point &agrave; lui en
+faire un reproche. Son d&eacute;dain de la passion est sans doute chose aussi
+humaine que la passion la plus emport&eacute;e. &Ecirc;tre convaincu que toute
+&eacute;motion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui proc&egrave;de de l'id&eacute;e de
+la beaut&eacute; ext&eacute;rieure; regarder et traduire de pr&eacute;f&eacute;rence les formes de
+la Nature inconsciente ou l'aspect mat&eacute;riel des m&oelig;urs et des
+civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur
+pr&ecirc;tant le langage qu'elles ont d&ucirc; avoir et sans jamais y mettre, comme
+fait le po&egrave;te tragique, une part de son c&oelig;ur, si bien que leurs
+discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste
+&eacute;tranger; consid&eacute;rer le monde comme un d&eacute;roulement de tableaux vivants;
+se d&eacute;sint&eacute;resser de ce qui peut &ecirc;tre dessous et en m&ecirc;me temps, ironie
+singuli&egrave;re, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqu&eacute;s par
+les diverses explications de ce &laquo;dessous&raquo; myst&eacute;rieux; n'extraire de la
+&laquo;nuance&raquo; des ph&eacute;nom&egrave;nes que la beaut&eacute; qui r&eacute;sulte du jeu des forces et
+de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout
+cela comme un dieu &agrave; qui cela est &eacute;gal et qui conna&icirc;t le n&eacute;ant du monde:
+savez-vous bien que cela n'est point d&eacute;pourvu d'int&eacute;r&ecirc;t, que l'effort en
+est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et
+qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments
+&eacute;ternels et tr&egrave;s humains, port&eacute;s l'un et l'autre au plus haut degr&eacute;: le
+d&eacute;senchantement de la vie, et, seul rem&egrave;de durable, l'amour du beau, et
+du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la
+forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et
+qu'on reconna&icirc;t ind&eacute;pendamment de tout jugement moral, sans avoir de
+haine ou d'amour pour ce qui en fait la mati&egrave;re, que ce soit la Nature
+ou les actions des hommes?</p>
+
+<p>Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir &ecirc;tre, dans l'art, le
+produit extr&ecirc;me d'une civilisation tr&egrave;s vieille et tr&egrave;s savante, comme
+est la n&ocirc;tre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes
+bouddhiques, grecques ou m&eacute;di&eacute;vales, que la po&eacute;sie de M. Leconte de
+Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anank&egrave;, contre le mal
+universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la
+protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-&ecirc;tre aussi
+qu'&agrave; y regarder de pr&egrave;s, rien n'&eacute;gale le tragique rentr&eacute;, l'amertume
+int&eacute;rieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est
+oubli&eacute; lorsqu'on atteint aux <i>templa serena</i>. Le m&eacute;pris des &eacute;motions
+vulgaires et le pessimisme sp&eacute;culatif donnent, je ne sais comment, un
+orgueil d&eacute;licieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se
+rassure du reste: il n'emp&ecirc;chera pas d'agir et de souffrir &agrave; certains
+moments.&mdash;L'&eacute;tat d'esprit o&ugrave; nous met la po&eacute;sie de M. Leconte de Lisle,
+une fois qu'on y est install&eacute;, est pour longtemps, je crois, &agrave; l'abri
+de la banalit&eacute;, le domaine qu'elle exploite &eacute;tant beaucoup moins &eacute;puis&eacute;
+que celui des passions et des affections humaines tant ressass&eacute;es. De
+l&agrave;, pour les initi&eacute;s, l'attrait puissant des <i>Po&egrave;mes antiques</i> et des
+<i>Po&egrave;mes barbares</i>.</p>
+
+<p class="c">C'est peut-&ecirc;tre un blasph&egrave;me et je le dis tout bas;
+</p><p>
+mais il est des heures o&ugrave; les <i>Harmonies</i>, les <i>Contemplations</i> et les
+<i>Nuits</i> ne nous satisfont plus, o&ugrave; l'on est inf&acirc;me au point de trouver
+que Lamartine fait <i>gnan-gnan</i>, que Hugo fait <i>boum-boum</i>, et que les
+cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se
+plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand
+Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop
+d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on conna&icirc;tra pour un instant
+la vision sans souffrance et la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; des Olympiens ou des Satans
+apais&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="JOSE-MARIA_DE_HEREDIA" id="JOSE-MARIA_DE_HEREDIA"></a>JOS&Eacute;-MARIA DE HEREDIA<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[24]</span></a></h2>
+
+
+<p>Une premi&egrave;re originalit&eacute; de M. Jos&eacute;-Maria de Heredia, c'est d'&ecirc;tre &agrave; la
+fois presque in&eacute;dit et presque c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>Au temps d&eacute;j&agrave; lointain o&ugrave; j'apprenais l'histoire de la litt&eacute;rature
+fran&ccedil;aise sur les bancs du coll&egrave;ge, un nom m'avait frapp&eacute; parmi ceux des
+po&egrave;tes de la Pl&eacute;iade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le po&egrave;te qui
+portait ce nom harmonieux et fleuri avait d&ucirc; &ecirc;tre quelque cavalier
+merveilleusement &eacute;l&eacute;gant et fier, et qu'il avait d&ucirc; &eacute;crire des vers plus
+beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et
+d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses <i>Erreurs
+amoureuses</i>, ma d&eacute;ception fut grande: pourtant je continuai d'aimer
+Ponthus pour le noble esprit qui para&icirc;t &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans ses m&eacute;chants vers
+et surtout pour la sonorit&eacute; de son nom.</p>
+
+<p>Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. Jos&eacute;-Maria de Heredia
+l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du
+public: un nom &eacute;clatant et myst&eacute;rieux. Mais croyez qu'il ne m&eacute;nage pas &agrave;
+ses lecteurs le m&ecirc;me m&eacute;compte. On verra, quand il nous donnera enfin ses
+<i>Troph&eacute;es</i>, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on
+reconna&icirc;tra dans ses sonnets le supr&ecirc;me &eacute;panouissement, sous la forme
+litt&eacute;raire, d'un sang h&eacute;ro&iuml;que et aventureux. Et nous lui dirons tous
+avec Th&eacute;ophile Gautier:</p>
+
+<p>&mdash;Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et
+parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins
+h&eacute;raldiques.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Ce qui distingue et ce qui honore les po&egrave;tes de la seconde g&eacute;n&eacute;ration
+romantique et plus encore ceux de la troisi&egrave;me, ceux qu'on a appel&eacute;s les
+Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection
+absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l'&agrave; peu pr&egrave;s, sans
+compter les innombrables sol&eacute;cismes; dans Victor Hugo, bien des
+redondances et des obscurit&eacute;s; dans Musset, bien des n&eacute;gligences et
+parfois un trop grand m&eacute;pris de la technique de son art. Ils avaient du
+g&eacute;nie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherch&eacute; une forme
+plus serr&eacute;e; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier,
+Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai
+ma&icirc;tre des Parnassiens, le culte de la forme po&eacute;tique se fait plus
+attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur
+soi et qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre &eacute;pandu il se resserre pour exprimer en des
+&oelig;uvres plus travaill&eacute;es et plus pr&eacute;cises ses sentiments essentiels,
+affin&eacute;s et d&eacute;velopp&eacute;s par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues
+trop g&eacute;n&eacute;rales est presque toujours sujette &agrave; caution; mais, de m&ecirc;me que
+la po&eacute;sie un peu d&eacute;bordante et confuse de la Renaissance pa&iuml;enne s'est
+comme &eacute;pur&eacute;e et calm&eacute;e au <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle (&agrave; partir de Malherbe), ne
+pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle
+aussi, un monde d'id&eacute;es et de sentiments nouveaux, est arriv&eacute;e, dans la
+seconde moiti&eacute; de ce si&egrave;cle, &agrave; la pleine conscience d'elle-m&ecirc;me et, plus
+r&eacute;fl&eacute;chie, s'est &eacute;prise d'une perfection plus &eacute;troite? La diff&eacute;rence,
+c'est que nos po&egrave;tes classiques l'ont &eacute;videmment emport&eacute; sur ceux de
+l'&acirc;ge pr&eacute;c&eacute;dent, au lieu que l'on peut douter encore que les po&egrave;tes
+issus du romantisme aient &eacute;gal&eacute; les trois grands initiateurs, Lamartine,
+Hugo et Musset. Mais enfin, &agrave; consid&eacute;rer l'histoire de tr&egrave;s haut, nous
+avons dans les deux cas une po&eacute;sie neuve, sortie d'un grand mouvement
+d'id&eacute;es, qui peu &agrave; peu substitue &agrave; l'inspiration un art plus conscient
+et moins spontan&eacute;.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'&agrave; la m&eacute;lancolie diffuse des <i>M&eacute;ditations</i> succ&egrave;de la
+tristesse analytique de la <i>Vie int&eacute;rieure</i>; &agrave; l'amour selon Musset,
+l'amour selon Baudelaire; &agrave; la m&eacute;taphysique rudimentaire de Victor Hugo,
+la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et
+c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se pr&eacute;cisant dans
+les <i>Po&egrave;mes antiques</i> et les <i>Po&egrave;mes barbares</i> et, puisque j'ai &agrave; parler
+de lui, dans les sonnets de Jos&eacute;-Maria de Heredia. On l'a souvent
+remarqu&eacute;: la litt&eacute;rature a &eacute;t&eacute; prise, un peu apr&egrave;s 1850, d'un grand
+d&eacute;sir d'exactitude et de v&eacute;rit&eacute;, et les po&egrave;tes parnassiens ob&eacute;issaient,
+sans s'en douter, au m&ecirc;me sentiment que Dumas fils dans ses premi&egrave;res
+pi&egrave;ces, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premi&egrave;res &eacute;tudes
+critiques.</p>
+
+<p>Mais le souci de perfection et le besoin de beaut&eacute; qui hantaient les
+Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute &eacute;cole
+nouvelle est intransigeante), les conduire &agrave; pr&eacute;f&eacute;rer la po&eacute;sie
+impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui
+demande ses tableaux &agrave; l'histoire et &agrave; la l&eacute;gende ou qui reproduit les
+symboles par lesquels l'humanit&eacute; pass&eacute;e s'est repr&eacute;sent&eacute; l'univers.
+Cette po&eacute;sie est, en effet, la seule o&ugrave; la forme soit vraiment tout, o&ugrave;
+l'on soit s&ucirc;r, si on est s&eacute;duit, de ne pas c&eacute;der &agrave; un autre attrait que
+celui des belles images &eacute;voqu&eacute;es par des mots harmonieux. Les r&ecirc;veries
+de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables,
+et Musset et Lamartine ne sont po&egrave;tes que pour les avoir exprim&eacute;es de la
+fa&ccedil;on que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce
+qui, dans la beaut&eacute; totale de quelques-uns de leurs vers, revient au
+sentiment et ce qui revient &agrave; la forme. La valeur morale de certaines
+&eacute;motions, la noblesse de certaines pens&eacute;es peuvent faire illusion: or ni
+la tendresse ni l'&eacute;loquence ne sont proprement po&eacute;sie. Pour Dieu! que le
+po&egrave;te se garde d'&ecirc;tre trop touchant ou de faire para&icirc;tre un trop bon
+c&oelig;ur! car cela est &agrave; la port&eacute;e de tout le monde et je me demanderai si
+c'est &agrave; la beaut&eacute; de ses vers que je suis sensible, ou &agrave; la beaut&eacute; de
+son &acirc;me. C'est donc par un exc&egrave;s de loyaut&eacute; et de d&eacute;licatesse artistique
+que les Parnassiens se d&eacute;claraient impassibles, ne voulaient exprimer
+que la beaut&eacute; des contours et des couleurs ou les r&ecirc;ves et les
+sentiments des hommes disparus. Et &agrave; ce scrupule de po&egrave;tes
+irr&eacute;prochables se m&ecirc;lait naturellement un orgueil aristocratique, la
+fiert&eacute; et peut-&ecirc;tre aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la
+langue des dieux aucune &eacute;motion vulgaire, de se confiner dans des
+impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles &agrave; la foule.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de
+Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que
+presque tous &eacute;taient profond&eacute;ment tristes, le sentiment que M.
+Jos&eacute;-Maria de Heredia exprimait de pr&eacute;f&eacute;rence, c'&eacute;tait je ne sais quelle
+joie h&eacute;ro&iuml;que de vivre par l'imagination &agrave; travers la nature et
+l'histoire magnifi&eacute;es et glorifi&eacute;es. En cela il se rencontrait avec M.
+Th&eacute;odore de Banville; mais ce qui peut-&ecirc;tre le distinguait entre tous,
+c'&eacute;tait la recherche de l'extr&ecirc;me pr&eacute;cision dans l'extr&ecirc;me splendeur. Il
+joignait &agrave; l'ivresse des sons et des couleurs le go&ucirc;t d'une forme dont
+la bri&egrave;vet&eacute;, l'exactitude et la pl&eacute;nitude rappelassent en quelque fa&ccedil;on
+nos &eacute;crivains classiques. Il r&ecirc;vait d'enfermer un monde d'images dans un
+petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes
+d'un dieu dans de petites coupes bien cisel&eacute;es. D&egrave;s lors la forme du
+sonnet, qui exige la sobri&eacute;t&eacute; et commande presque la perfection, qui n'a
+pas le droit d'&ecirc;tre plus ou moins bon, mais qui doit &ecirc;tre superbe ou
+exquis sous peine de n'&ecirc;tre pas, s'imposait &agrave; M. Jos&eacute;-Maria de Heredia.
+Et, en effet, il n'a gu&egrave;re &eacute;crit que des sonnets, et il est assur&eacute;ment,
+avec le po&egrave;te des <i>&Eacute;preuves</i> et dans un genre tr&egrave;s diff&eacute;rent, le premier
+de nos sonnettistes.</p>
+
+<p>Ce tour d'imagination h&eacute;ro&iuml;que et ce besoin d'exactitude et de clart&eacute;
+s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'&eacute;ducation de M.
+de Heredia. Il descend de ces <i>conquistadores</i> qu'il aime tant, et dont
+la vie a &eacute;t&eacute; comme un r&ecirc;ve sublime. Il a parmi ses anc&ecirc;tres un des
+compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est
+pass&eacute;e &agrave; Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit
+au monde: une enfance nue, libre et r&ecirc;veuse, pareille &agrave; celle de Paul et
+Virginie. Et plus tard c'est &agrave; la Havane, dans la cour de l'&Eacute;cole de
+droit et de th&eacute;ologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait
+ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il
+tient apparemment de ses origines espagnoles et cr&eacute;oles la
+grandiloquence de ses vers, la &laquo;grandesse&raquo; de ses sentiments et
+l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les
+veines, et il est permis de croire que c'est par l&agrave; que lui sont venues
+ses bonnes habitudes classiques, son go&ucirc;t de l'ordre et de la clart&eacute;. Il
+a d'ailleurs fait ses &eacute;tudes dans un vieux coll&egrave;ge de pr&ecirc;tres qui
+&eacute;taient d'excellents humanistes &agrave; l'ancienne mode, et il a &eacute;t&eacute;, par
+surcro&icirc;t, &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole des chartes. Ainsi la sublimit&eacute; d'imagination
+du descendant des grands aventuriers, contr&ocirc;l&eacute;e et contenue par le
+lettr&eacute; et par l'&eacute;rudit, a &eacute;clat&eacute; avec une v&eacute;h&eacute;mence plus travaill&eacute;e et
+plus s&ucirc;re. Il en est r&eacute;sult&eacute; des sonnets si pleins qu'ils &laquo;valent
+vraiment de longs po&egrave;mes&raquo;, et si sonores que la voix humaine ne suffit
+plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais
+qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des
+combinaisons savantes, subtiles, compliqu&eacute;es, avec des artifices et des
+dessous qu'on ne soup&ccedil;onne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une
+longue pr&eacute;paration, et que le po&egrave;te a v&eacute;cu des mois dans le pays, dans
+le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux
+tercets ressuscitent. Chacun d'eux r&eacute;sume &agrave; la fois beaucoup de science
+et beaucoup de r&ecirc;ve. Tel sonnet renferme toute la beaut&eacute; d'un mythe,
+tout l'esprit d'une &eacute;poque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le
+Japon vu par l'ext&eacute;rieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans
+ce <i>quadro</i> divertissant:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">LE SAMOURA&Iuml;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">D'un doigt distrait fr&ocirc;lant la sonore b&icirc;va,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; travers les bambous tress&eacute;s en fine latte,<br /></span>
+<span class="i0">Elle a vu, sur la plage &eacute;blouissante et plate,<br /></span>
+<span class="i0">S'avancer le vainqueur que son amour r&ecirc;va.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">C'est lui; sabres au flanc, l'&eacute;ventail haut, il va.<br /></span>
+<span class="i0">La cordeli&egrave;re rouge et le gland &eacute;carlate<br /></span>
+<span class="i0">Coupent l'armure sombre, et sur l'&eacute;paule &eacute;clate<br /></span>
+<span class="i0">Le blason de Hizen et de Tokungawa.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ce beau guerrier v&ecirc;tu de lames et de plaques,<br /></span>
+<span class="i0">Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.<br /></span>
+<span class="i0">Semble un crustac&eacute; noir, gigantesque et vermeil.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque<br /></span>
+<span class="i0">Et son pas plus h&acirc;tif fait reluire au soleil<br /></span>
+<span class="i0">Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des
+<i>Conqu&eacute;rants</i> n'est-il pas large comme une &eacute;pop&eacute;e, et n'&eacute;veille-t-il pas
+une vision compl&egrave;te de la plus grande aventure des temps modernes?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,<br /></span>
+<span class="i0">Fatigu&eacute;s de porter leurs mis&egrave;res hautaines,<br /></span>
+<span class="i0">De Palas de Moguer, routiers et capitaines<br /></span>
+<span class="i0">Partaient ivres d'un r&ecirc;ve h&eacute;ro&iuml;que et brutal.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils allaient conqu&eacute;rir le fabuleux m&eacute;tal<br /></span>
+<span class="i0">Que Cipango m&ucirc;rit dans ses mines lointaines,<br /></span>
+<span class="i0">Et les vents aliz&eacute;s inclinaient leurs antennes<br /></span>
+<span class="i0">Aux bords myst&eacute;rieux du monde occidental.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Chaque soir esp&eacute;rant des lendemains &eacute;piques,<br /></span>
+<span class="i0">L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques<br /></span>
+<span class="i0">Enchantait leur sommeil d'un mirage dor&eacute;;<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ou, pench&eacute;s &agrave; l'avant des blanches caravelles,<br /></span>
+<span class="i0">Ils regardaient monter dans un ciel ignor&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">Du fond de l'Oc&eacute;an des &eacute;toiles nouvelles.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a &eacute;t&eacute; choisi ni plac&eacute;
+au hasard. M. de Heredia poss&egrave;de, &agrave; un plus haut degr&eacute; peut-&ecirc;tre
+qu'aucun autre po&egrave;te, le don de saisir, entre les images, les id&eacute;es, les
+sentiments&mdash;et le son des mots, la musique des syllabes, de myst&eacute;rieuses
+et s&ucirc;res harmonies. Pour lui, &eacute;videmment, chaque sonnet a ses rimes
+n&eacute;cessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de
+trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du <i>Vieil orf&egrave;vre</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mieux qu'aucun ma&icirc;tre inscrit au livre de ma&icirc;trise,<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il ait nom Ruyz, Arph&eacute;, Ximeniz, Becerril,<br /></span>
+<span class="i0">J'ai serti le rubis, la perle et le b&eacute;ryl,<br /></span>
+<span class="i0">Tordu l'anse d'un vase et martel&eacute; sa frise.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans l'argent, sur l'&eacute;mail o&ugrave; le paillon s'irise,<br /></span>
+<span class="i0">J'ai peint et j'ai sculpt&eacute;, mettant l'&acirc;me en p&eacute;ril,<br /></span>
+<span class="i0">Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,<br /></span>
+<span class="i0">&Ocirc; honte! Bacchus ivre ou Dana&eacute; surprise.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai de plus d'un estoc damasquin&eacute; le fer<br /></span>
+<span class="i0">Et, dans le vain orgueil de ces &oelig;uvres d'Enfer,<br /></span>
+<span class="i0">Aventur&eacute; ma part de l'&eacute;ternelle Vie.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Aussi, voyant mon &acirc;ge incliner vers le soir,<br /></span>
+<span class="i0">Je veux, ainsi que fit Fray Juan de S&eacute;govie,<br /></span>
+<span class="i0">Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le
+po&egrave;me, d'autres rimes &agrave; celles-l&agrave;? Notez d'abord que plusieurs des mots
+qui sont &agrave; la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orf&egrave;vre
+et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte,
+en &egrave;re ou en ale si vous voulez, n'e&ucirc;t pas convenu ici, et que l'i
+devait dominer &agrave; la fin des vers, voyelle aigu&euml; comme l'&eacute;p&eacute;e menue et
+fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en <i>rie</i> (<i>pierrerie</i>,
+<i>fleurie</i>, <i>orf&egrave;vrerie</i>) n'e&ucirc;t point &eacute;t&eacute; mals&eacute;ante; mais qui ne voit que
+la sifflante adoucie qui se joint &agrave; la voyelle affil&eacute;e (<i>frise</i>,
+<i>irise</i>) fait r&ecirc;ver de ciselure, de pointe glissant sur un m&eacute;tal!
+Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement
+pour les rimes, mais pour tout l'int&eacute;rieur du vers: peut-&ecirc;tre ne
+d&eacute;m&ecirc;lerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secr&egrave;te du
+sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les sonnets et po&egrave;mes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a
+gu&egrave;re plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en
+quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques
+paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout &agrave;
+l'heure, ou encore cet admirable <i>R&eacute;cif de corail</i> que je ne puis me
+tenir de citer:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le soleil, sous la mer, myst&eacute;rieuse aurore,<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;claire la for&ecirc;t des coraux abyssins<br /></span>
+<span class="i0">Qui m&ecirc;le, aux profondeurs de ses ti&egrave;des bassins,<br /></span>
+<span class="i0">La b&ecirc;te &eacute;panouie et la vivante flore.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et tout ce que le sel ou l'iode colore,<br /></span>
+<span class="i0">Mousse, algue chevelue, an&eacute;mones, oursins,<br /></span>
+<span class="i0">Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,<br /></span>
+<span class="i0">Le fond vermicul&eacute; du p&acirc;le madr&eacute;pore.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">De sa splendide &eacute;caille &eacute;teignant les &eacute;maux,<br /></span>
+<span class="i0">Un grand poisson navigue &agrave; travers les rameaux.<br /></span>
+<span class="i0">Dans l'ombre transparente indolemment il r&ocirc;de.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,<br /></span>
+<span class="i0">Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,<br /></span>
+<span class="i0">Courir un frisson d'or, de nacre et d'&eacute;meraude.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien
+significatif, o&ugrave; se trahit d'une fa&ccedil;on singuli&egrave;re le tour d'imagination
+propre &agrave; M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent &agrave; ce
+po&egrave;te &eacute;rudit et gentilhomme qu'&agrave; travers des souvenirs de mythologie, de
+chevalerie et d'aventures h&eacute;ro&iuml;ques. Si bien qu'un jour, non content de
+diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonn&eacute;e. Le sonnet que voici
+est proprement un paysage m&eacute;t&eacute;orologico-h&eacute;raldique. Il est intitul&eacute;:
+<i>Blason c&eacute;leste</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour &eacute;mail,<br /></span>
+<span class="i0">Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; l'Occident, o&ugrave; l'&oelig;il s'&eacute;blouit &agrave; les suivre,<br /></span>
+<span class="i0">Peindre d'un grand blason le c&eacute;leste vitrail.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Pour cimier, pour support, l'h&eacute;raldique b&eacute;tail,<br /></span>
+<span class="i0">Licorne, l&eacute;opard, al&eacute;rion ou guivre,<br /></span>
+<span class="i0">Monstres, g&eacute;ants captifs qu'un coup de vent d&eacute;livre,<br /></span>
+<span class="i0">Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats &eacute;tranges<br /></span>
+<span class="i0">que les noirs S&eacute;raphins livr&egrave;rent aux Archanges,<br /></span>
+<span class="i0">Cet &eacute;cu fut gagn&eacute; par un baron du ciel.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,<br /></span>
+<span class="i0">Il porte en bon crois&eacute;, qu'il soit George ou Michel,<br /></span>
+<span class="i0">Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Le deuxi&egrave;me groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie,
+ce sont les forces naturelles personnifi&eacute;es, et c'est aussi, par
+cons&eacute;quent, l'humanit&eacute; d&eacute;ifi&eacute;e. Vous trouverez dans les apoth&eacute;oses de M.
+de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous
+rappelez-vous le dernier sonnet de <i>Pers&eacute;e et Androm&egrave;de</i>, quand les deux
+amants, &eacute;lanc&eacute;s par les espaces, voient d&eacute;j&agrave; luire les constellations o&ugrave;
+ils vont se fondre?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">D'un vol silencieux, le grand cheval ail&eacute;,<br /></span>
+<span class="i0">Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,<br /></span>
+<span class="i0">Les emporte dans un fr&eacute;missement de plume<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; travers la nuit bleue et l'&eacute;ther &eacute;toil&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagell&eacute;;<br /></span>
+<span class="i0">Puis le d&eacute;sert, l'Asie et le Liban qui fume;<br /></span>
+<span class="i0">Et voici qu'appara&icirc;t, toute blanche d'&eacute;cume,<br /></span>
+<span class="i0">La mer myst&eacute;rieuse o&ugrave; vint sombrer Hell&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,<br /></span>
+<span class="i0">Les ailes qui, volant d'&eacute;toiles en &eacute;toiles,<br /></span>
+<span class="i0">Aux amants enivr&eacute;s font un ti&egrave;de berceau;<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tandis que, l'&oelig;il au ciel et s'&eacute;treignant dans l'ombre,<br /></span>
+<span class="i0">Ils voient, &eacute;tincelant du B&eacute;lier au Verseau,<br /></span>
+<span class="i0">Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La troisi&egrave;me s&eacute;rie est celle des sonnets et des po&egrave;mes inspir&eacute;s par la
+prodigieuse histoire des conqu&eacute;rants de l'Am&eacute;rique. Po&eacute;sie tout proche
+des sonnets mythologiques, car elle c&eacute;l&egrave;bre l'&oelig;uvre la plus
+extraordinaire qu'aient accomplie les hommes &agrave; travers les &acirc;ges, une
+aventure o&ugrave; ils se sont vraiment montr&eacute;s &laquo;pareils &agrave; des dieux&raquo;,
+puisqu'ils ont agrandi une plan&egrave;te et cr&eacute;&eacute; en quelque sorte un autre
+monde. Le grand &eacute;lan h&eacute;ro&iuml;que, l'entr&eacute;e dans l'inconnu, l'&eacute;tranget&eacute;,
+l'&eacute;normit&eacute; du drame et l'&eacute;blouissement des d&eacute;cors, tout cela devait
+s&eacute;duire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout
+parce qu'ils diff&egrave;rent de nous, parce que leur fureur d'action amuse
+notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il
+leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui
+quelque chose de leur &acirc;me. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait,
+il l'a r&ecirc;v&eacute;.</p>
+
+<p>C'est pourquoi il a si bien traduit la <i>V&eacute;ridique histoire de la
+conqu&ecirc;te de la Nouvelle-Espagne</i>, par le capitaine Bernal Diaz del
+Castillo, l'un des conqu&eacute;rants, et y a mis une pr&eacute;face qui est un tr&egrave;s
+beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'&eacute;merveillement du
+vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacr&eacute; &agrave; ces grands
+aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus
+longue pi&egrave;ce qu'il ait &eacute;crite: les <i>Conqu&eacute;rants de l'or</i>, sorte de
+chronique fortement versifi&eacute;e et miraculeusement rim&eacute;e et qui, sans
+sortir du ton d'un r&eacute;cit tr&egrave;s simple et sans ornements, coup&eacute;e
+seulement, &ccedil;&agrave; et l&agrave;, de paysages &eacute;clatants et courts, prend des
+proportions d'&eacute;pop&eacute;e. &Eacute;coutez cette fin, o&ugrave; l'image devient symbole:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Cependant les soldats restaient silencieux,<br /></span>
+<span class="i0">&Eacute;blouis par la pompe imposante des cieux.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Car derri&egrave;re eux, vers l'ouest, o&ugrave; sans fin se d&eacute;roule<br /></span>
+<span class="i0">Sur des sables lointains la Pacifique houle,<br /></span>
+<span class="i0">Dans une brume d'or et de pourpre, linceul<br /></span>
+<span class="i0">Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique A&iuml;eul<br /></span>
+<span class="i0">De celui qui r&eacute;gnait sur ces tentes sans nombre.<br /></span>
+<span class="i0">En face, la sierra se dressait haute et sombre.<br /></span>
+<span class="i0">Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,<br /></span>
+<span class="i0">D'un seul coup, la montagne enti&egrave;re flamboya<br /></span>
+<span class="i0">De la base au sommet, et les ombres des Andes,<br /></span>
+<span class="i0">Gagnant Caxamalca, s'allong&egrave;rent plus grandes...<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voil&agrave;<br /></span>
+<span class="i0">Que le dernier sommet des pics &eacute;tincela,<br /></span>
+<span class="i0">Puis s'&eacute;teignit.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i2">Alors, formidable, enflamm&eacute;e<br /></span>
+<span class="i0">D'un haut pressentiment, tout enti&egrave;re, l'arm&eacute;e,<br /></span>
+<span class="i0">Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,<br /></span>
+<span class="i0">Salua d'un grand cri la chute du Soleil.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&Agrave; ce groupe de po&egrave;mes se rattachent encore les tierces rimes, plus
+espagnoles que le <i>Romancero</i>, qu'on a pu lire derni&egrave;rement dans la
+<i>Revue des Deux Mondes</i>.</p>
+
+<p>Une telle po&eacute;sie est bien la plus fi&egrave;re, la plus hautaine et, si je puis
+dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible,
+quoi qu'on ait pr&eacute;tendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une &acirc;me
+tendue &agrave; jouir superbement de toute la beaut&eacute; &eacute;parse dans le monde et
+dans l'histoire et de toutes les &oelig;uvres o&ugrave; l'humanit&eacute; a le plus
+joyeusement &eacute;panch&eacute; son g&eacute;nie. Elle implique une curiosit&eacute; sympathique
+et passionn&eacute;e. Elle contient un m&eacute;pris du m&eacute;diocre, un <i>Odi profanum
+vulgus</i> dont le sentiment peut &ecirc;tre une tr&egrave;s grande jouissance. Et il y
+a bien du courage, au fond, dans cette all&eacute;gresse d'artiste trompant la
+vie par l'adoration du beau. Et m&ecirc;me ces sonnets rutilants et durs comme
+du m&eacute;tal ne vont pas tous sans larmes secr&egrave;tes. Quelques-uns font songer
+&agrave; ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils
+c&eacute;l&egrave;brent de belles choses, ces belles choses sont pass&eacute;es, et de l&agrave;
+une m&eacute;lancolie. Consid&eacute;r&eacute; du point de vue de M. de Heredia et par ses
+surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y
+croule, tout y fuit d'une fuite &eacute;ternelle. M. de Heredia a senti plus
+d'une fois la tristesse des splendeurs &eacute;teintes et la d&eacute;solation des
+ruines. Ces tableaux o&ugrave; se pla&icirc;t son r&ecirc;ve enchant&eacute;, il les &eacute;voque
+souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne
+sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet <i>Sur un marbre bris&eacute;</i>, o&ugrave; la
+bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue
+&eacute;clop&eacute;e:</p>
+
+<p class="c">La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...
+</p><p>
+Lisez les &laquo;sonnets &eacute;pigraphiques&raquo;: le <i>Dieu H&ecirc;tre, Nymphis Augustis
+sacrum</i>, le <i>V&oelig;u</i>. Comme ce sonnet de l'<i>Exil&eacute;e</i> est touchant, encore
+qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une
+femme et surtout parce qu'il a &eacute;t&eacute; compos&eacute; sur une ruine, une pierre
+mutil&eacute;e o&ugrave; se d&eacute;chiffre une moiti&eacute; d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO...
+SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'o&ugrave;
+rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le pass&eacute;:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans ce vallon sauvage o&ugrave; C&eacute;sar t'exila,<br /></span>
+<span class="i0">Sur la roche moussue, au chemin d'Ardi&egrave;ge,<br /></span>
+<span class="i0">Penchant ton front qu'argente une pr&eacute;coce neige,<br /></span>
+<span class="i0">Chaque soir, &agrave; pas lents, tu viens t'accouder l&agrave;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Tu revois ta jeunesse et ta ch&egrave;re villa<br /></span>
+<span class="i0">Et le Flamine rouge avec son blanc cort&egrave;ge.<br /></span>
+<span class="i0">Et lorsque le regret du sol latin t'assi&egrave;ge,<br /></span>
+<span class="i0">Tu regardes le ciel, triste Sabinula...<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>M. Jos&eacute;-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier
+en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son
+respect de la forme quelque chose de la d&eacute;licatesse de conscience et du
+point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un
+ne va jamais sans l'autre) un excellent po&egrave;te, quoique un peu trop
+retranch&eacute; dans sa vision d'un univers d&eacute;coratif. Sa po&eacute;sie, qui n'a pas
+l'&eacute;tendue de celle de son ma&icirc;tre Leconte de Lisle, en a l'intensit&eacute; avec
+quelque chose de fier et de triomphant qui est bien &agrave; lui. Il est, d&egrave;s
+maintenant, le sonnettiste par excellence du &laquo;Parnasse&raquo; contemporain. Je
+ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant
+de s'endormir, des catalogues d'&eacute;p&eacute;es, d'armures et de meubles anciens,
+rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue o&ugrave;
+r&ecirc;ve Sabinula.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="ARMAND_SILVESTRE" id="ARMAND_SILVESTRE"></a>ARMAND SILVESTRE</h2>
+
+
+<p>On dit qu'il n'y a plus d'hommes de g&eacute;nie dans ce dernier tiers du
+si&egrave;cle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il
+se peut bien que le temps des g&eacute;nies soit pass&eacute;. Mais en
+revanche&mdash;est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop
+forte?&mdash;il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits int&eacute;ressants et
+singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils
+ont derri&egrave;re eux toute une litt&eacute;rature accumul&eacute;e; parce que, m&ecirc;me
+ignorants, ils savent n&eacute;anmoins ou devinent beaucoup de choses et se
+trouvent tout form&eacute;s pour aller tr&egrave;s bien dans la sensation violente et
+raffin&eacute;e; parce que, tout ayant &eacute;t&eacute; dit (et voil&agrave; deux cents ans que
+cela m&ecirc;me a &eacute;t&eacute; dit), ils donnent naturellement dans l'os&eacute;, le bizarre
+et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-m&ecirc;me sur un pass&eacute; trop
+riche, comme ces fleurs &eacute;tranges qui poussent mieux dans un humus
+compos&eacute; d'innombrables d&eacute;bris de v&eacute;g&eacute;taux morts.</p>
+
+<p>Si donc il n'y a plus gu&egrave;re de g&eacute;nies souverains, il y a des &laquo;cas
+particuliers&raquo;. Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M.
+Armand Silvestre, hi&eacute;rophante dans ses vers, commis voyageur et des plus
+mal &eacute;lev&eacute;s dans sa prose.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Les lecteurs du <i>Gil Blas</i>, qui se d&eacute;lectent deux ou trois fois par
+semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant
+Larip&egrave;te, ont-ils lu les <i>Renaissances</i>, les <i>Paysages m&eacute;taphysiques</i>,
+et les <i>Ailes d'or</i>, et soup&ccedil;onnent-ils que M. Silvestre a &eacute;t&eacute; l'un des
+plus lyriques, des plus envol&eacute;s, des plus mystiques et des mieux
+sonnants parmi les l&eacute;vites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis
+chez cet &eacute;tonnant fumiste de table d'h&ocirc;te, chez ce grand et gros gar&ccedil;on
+taill&eacute; en Hercule qui courait, il y a quelques ann&eacute;es, la foire au pain
+d'&eacute;pice, relevant le &laquo;cale&ccedil;on&raquo; des lutteurs (c'est le gant de ces
+gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes g&eacute;antes visit&eacute;es
+par l'empereur d'Autriche,&mdash;se doutent-ils qu'il y a peut-&ecirc;tre encore
+chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?</p>
+
+<p>Le po&egrave;te, p&acirc;m&eacute; aux pieds de sa ma&icirc;tresse&mdash;non toujours &agrave; ses pieds, pour
+dire vrai,&mdash;chante son chant extatique et lamentable. Rosa est
+magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de
+la beaut&eacute; des formes; mais il aspire &agrave; quelque chose par del&agrave;. H&eacute;las!
+cette beaut&eacute; parfaite n'a point d'&acirc;me, et c'est l'&acirc;me aussi qu'il
+voudrait &eacute;treindre... En attendant, le D&eacute;sir du po&egrave;te adore &agrave; genoux la
+Beaut&eacute; de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Larip&egrave;te? Tout cela
+tr&egrave;s large, tr&egrave;s sonore, tr&egrave;s harmonieux, tr&egrave;s vague, avec des
+ressouvenirs du panth&eacute;isme indien, de l'art grec et de l'id&eacute;alisme de
+Platon, et &ccedil;&agrave; et l&agrave;, parmi l'enchantement des nobles et vastes images,
+le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle <i>Sonnets pa&iuml;ens</i>,
+et c'est assur&eacute;ment une des plus belles &laquo;s&eacute;ries&raquo; qu'ait produites le
+&laquo;Parnasse contemporain&raquo;.</p>
+
+<p>Puis le po&egrave;te soupire des <i>Vers pour &ecirc;tre chant&eacute;s</i>, des romances o&ugrave; il y
+a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos m&egrave;res
+du temps de Louis-Philippe. Mais&mdash;&ocirc; puissance de la baguette magique que
+tes f&eacute;es ont coutume de pr&ecirc;ter aux po&egrave;tes! puissance du seul enlacement
+des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!&mdash;elles sont
+adorables, ces romances o&ugrave; il n'y a rien que des rossignols, des lis,
+beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles,
+l'aube, le cr&eacute;puscule, l'automne et le printemps et, m&ecirc;l&eacute;e &agrave; toute la
+nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la
+femme aim&eacute;e. Et c'est l&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment la secr&egrave;te et p&eacute;n&eacute;trante
+originalit&eacute; de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces
+rimes caressantes: elles font couler jusqu'&agrave; l'&acirc;me l'ivresse des
+couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle,
+toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une
+fois, la musique a su ajouter &agrave; la po&eacute;sie au lieu de l'effacer par des
+sensations moins d&eacute;finies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne
+sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les m&eacute;lodies de
+Massenet nous ont peut-&ecirc;tre encore mieux fait sentir tout ce que
+rec&egrave;lent d'enchantement ces vagues et d&eacute;licieuses romances, que je
+voudrais appeler des romances panth&eacute;istiques.</p>
+
+<p>Ensuite le po&egrave;te dit la <i>Vie des morts</i>, leur &acirc;me &eacute;parse dans les
+arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux,
+dans les nuages qui sont leur pens&eacute;e inqui&egrave;te, dans les astres o&ugrave;
+flambent leurs anciennes passions, dans la mer, &laquo;temple obscur des
+m&eacute;tamorphoses&raquo;, dans les parfums, dans le chant nocturne des voix
+terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. &laquo;Ce
+que m'a pris le r&ecirc;ve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que
+j'ai dit tout bas &agrave; la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,</p>
+
+<p class="c">Ma chair ne saurait plus l'entra&icirc;ner au tombeau.&raquo;
+</p><p>
+Et, apr&egrave;s ces sonnets vaguement platoniciens, le po&egrave;te chante les
+<i>Vestales</i>, la beaut&eacute; chaste, &laquo;la fleur spirituelle dont il veut boire,
+apr&egrave;s la mort, les longs parfums&raquo;. Il r&ecirc;ve, il adore, il p&eacute;trarquise...</p>
+
+<p>Et puis... et puis c'est toujours la m&ecirc;me chose: vague panth&eacute;isme, vague
+souffrance, vague d&eacute;sespoir, vague ivresse, vague r&ecirc;verie, vague
+chastet&eacute;, d&eacute;sir quelquefois vague et plus souvent pr&eacute;cis, vagues images,
+amples, ind&eacute;finies, forme harmonieuse, mots sonores&mdash;quelquefois jargon
+sublime. De pens&eacute;e dans tout cela, autant dire point. Le panth&eacute;isme de
+M. Silvestre n'a pas tout &agrave; fait la rigueur de celui de Spinosa, et son
+id&eacute;alisme ignore profond&eacute;ment la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une
+r&ecirc;verie magnifique et &eacute;pandue.</p>
+
+<p>Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes &eacute;clatantes et
+ind&eacute;termin&eacute;es, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques
+Moulinot?) aux images lamartiniennes.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Ton souffle &eacute;gal et pur fait comme un bruit de rames:<br /></span>
+<span class="i0">C'est ton r&ecirc;ve qui fuit vers des bords enchant&eacute;s.<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Je veux ceindre humblement, de mes bras prostern&eacute;s,<br /></span>
+<span class="i0">Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige<br /></span>
+<span class="i0">Et pareils &agrave; deux lis jusqu'au sol inclin&eacute;s.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>(Remarquez-vous que &laquo;bras prostern&eacute;s&raquo; et &laquo;frileux comme la neige&raquo; sont
+des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser
+non plus la comparaison des lis renvers&eacute;s, et qu'avec tout cela&mdash;ou j'ai
+la berlue&mdash;ces trois vers sont tr&egrave;s beaux?)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On dirait que la Terre a bu le sang des lis.<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Les charnelles senteurs des verdures marines<br /></span>
+<span class="i0">Suivent le long des flots le spectre de V&eacute;nus!<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Les volupt&eacute;s du soir montent des horizons.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Dans le recueillement des longs soirs parfum&eacute;s,<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; l'heure o&ugrave;, scintillant comme un pleur sous des voiles,<br /></span>
+<span class="i0">La tristesse des nuits monte aux yeux des &eacute;toiles...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je crois bien que, si l'on cherchait o&ugrave; est d&eacute;cid&eacute;ment l'originalit&eacute; de
+M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des
+images, presque toutes emprunt&eacute;es aux grands ph&eacute;nom&egrave;nes naturels, qu'il
+faudrait la voir. Panth&eacute;istes ou n&eacute;o-grecs, bien d'autres po&egrave;tes l'ont
+&eacute;t&eacute; de nos jours; mais nul peut-&ecirc;tre n'a eu au m&ecirc;me degr&eacute; cette uniforme
+et tour &agrave; tour admirable et insupportable sublimit&eacute; d'imagination.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis
+s&ucirc;r que Chicago est autrement vivant que Rome.&raquo;&mdash;Eh bien, moi, je ne
+connais pas les <i>V&eacute;das</i>; mais je suis presque s&ucirc;r que la po&eacute;sie de M.
+Silvestre ressemble parfois &agrave; celle de <i>V&eacute;das</i>, et je suis fort tent&eacute; de
+croire que ses vers sont peut-&ecirc;tre, dans notre litt&eacute;rature, ce qui se
+rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, &eacute;blouissant, vite ennuyeux,
+d&eacute;bordant d'images toujours les m&ecirc;mes, o&ugrave; tout l'univers vit d'une vie
+&eacute;norme et confuse, o&ugrave; chaque m&eacute;taphore, d&eacute;mesur&eacute;e, est toute pr&ecirc;te &agrave;
+devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Larip&egrave;te:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Comme au front monstrueux d'une b&ecirc;te g&eacute;ante,<br /></span>
+<span class="i0">Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,<br /></span>
+<span class="i0">Les Astres, dans la nue impassible et b&eacute;ante<br /></span>
+<span class="i0">Versent leurs rayons d'or pareils &agrave; des regards,<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Et la Terre, &oelig;il aussi, br&ucirc;lant et sans paupi&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer<br /></span>
+<span class="i0">Que d&eacute;roule le flux &eacute;ternel de la mer,<br /></span>
+<span class="i0">Larme immense pendue &agrave; son orbe de pierre.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et dans les Paysages m&eacute;taphysiques:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le bleu du ciel p&acirc;lit. Comme un cygne &eacute;mergeant<br /></span>
+<span class="i0">D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,<br /></span>
+<span class="i0">Secoue &agrave; l'horizon les blancheurs de sa plume<br /></span>
+<span class="i0">Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et plus loin:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Luisante &agrave; l'horizon comme une lame nue,<br /></span>
+<span class="i0">Sur le soleil tomb&eacute; la mer en se fermant<br /></span>
+<span class="i0">De son sang lumineux &eacute;clabousse la nue<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; des gouttes de feu perlent confus&eacute;ment...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu d&eacute;capit&eacute;, et bien
+d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre
+avait ces visions, est-ce qu'il n'&eacute;tait pas, spontan&eacute;ment ou par
+artifice, dans un &eacute;tat d'esprit aussi approchant que possible de celui
+des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue
+incompl&egrave;te les ph&eacute;nom&egrave;nes de la nature, ils cr&eacute;aient sans effort des
+mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare
+&agrave; Valmiki l'auteur des <i>Contes grassouillets</i>, je ne saurais parler bien
+s&eacute;rieusement.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>C'est pourtant avec le plus grand s&eacute;rieux que &laquo;la bonne femme Sand&raquo;
+&eacute;crivait &agrave; propos des <i>Sonnets pa&iuml;ens</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-&agrave;-dire
+l'enivrement de la mati&egrave;re chez un spiritualiste quand m&ecirc;me, qu'on
+pourrait appeler le spiritualiste malgr&eacute; lui; car, en &eacute;treignant
+cette beaut&eacute; physique qu'il idol&acirc;tre, le po&egrave;te crie et pleure. Il
+l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il
+donc? De n'avoir pas d'&acirc;me. Ceci est tr&egrave;s curieux et continue, sans
+la faire d&eacute;choir, la th&egrave;se cach&eacute;e sous le pr&eacute;tendu scepticisme de
+Byron, de Musset et des grands romantiques de notre si&egrave;cle, etc.</p></div>
+
+<p>Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille L&eacute;lia; mais enfin elle
+admire son filleul. H&eacute;las! qu'aurait-elle pens&eacute; si elle avait pu lire
+les <i>Mesaventures du commandant Larip&egrave;te?</i></p>
+
+<p class="c">Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il chang&eacute;
+</p><p>
+Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-&ecirc;tre point un
+si grand myst&egrave;re, M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s, &agrave; qui Faust fait des phrases, lui
+r&eacute;pond tranquillement:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Un plaisir surnaturel! S'&eacute;tendre la nuit sur les montagnes humides
+de ros&eacute;e, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une
+sorte de divinit&eacute;, p&eacute;n&eacute;trer par la pens&eacute;e jusqu'&agrave; la moelle de la
+terre, repasser en son sein les six jours de la cr&eacute;ation, s'&eacute;pandre
+avec d&eacute;lices dans le Grand Tout, d&eacute;pouiller enti&egrave;rement tout ce
+qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (<i>avec un
+geste</i>) je n'ose dire comment.</p></div>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le po&egrave;te des <i>Vestales</i>
+s'est mis &agrave; conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de
+&laquo;Rosa la pr&ecirc;tresse&raquo; s'est tourn&eacute; vers Rosa la Rosse; et les &laquo;paysages&raquo;
+o&ugrave; il se pla&icirc;t n'ont plus rien de &laquo;m&eacute;taphysique&raquo;. Et l'historiette
+grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.</p>
+
+<p>Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, &agrave; la
+promenade, sur le passage des femmes, et que l&agrave; il trouvait un plaisir
+obscur, mais tr&egrave;s vif, &agrave; mettre bas ses chausses. &laquo;Ce que je montrais,
+ajoute-t-il, ce n'&eacute;tait pas le c&ocirc;t&eacute; honteux, c'&eacute;tait le c&ocirc;t&eacute; ridicule.&raquo;
+C'est ce dernier c&ocirc;t&eacute; qu'&eacute;tale M. Armand Silvestre avec une complaisance
+jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire o&ugrave;
+il s'est d&eacute;licieusement confin&eacute;. L'ampleur charnue de l'ordinaire
+interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Moli&egrave;re, les
+bruits mals&eacute;ants qui, d'apr&egrave;s Flaubert, &laquo;faisaient p&acirc;lir les pontifes
+d'&Eacute;gypte&raquo;, inspirent &agrave; M. Silvestre des gaiet&eacute;s hebdomadaires et bien
+surprenantes. Ce r&ecirc;veur est amoureux d'une autre lune que les
+romantiques. Ce po&egrave;te lyrique &laquo;n'a pas accoutum&eacute; de parler &agrave; des
+visages&raquo;.</p>
+
+<p>D'autres conteurs nous font des r&eacute;cits l&eacute;gers, voluptueux, lubriques,
+et parcourent avec agr&eacute;ment tous les degr&eacute;s de l'impudeur. Les r&eacute;cits de
+M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est l&agrave; sa marque.</p>
+
+<p>Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le
+diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de
+quatre ou cinq qui soient franchement dr&ocirc;les. Les choses dont il est
+question l&agrave; dedans &eacute;tant assez plaisantes par elles-m&ecirc;mes pour ceux qui
+les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou
+trois de ses proc&eacute;d&eacute;s, qui sont gros et d'un emploi facile.</p>
+
+<p>Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appel&eacute; un amiral Le
+Kelpudubec et un diplomate grec F&eacute;pipimongropoulo, c'est bien quelque
+chose. Puis l'auteur, dans chaque r&eacute;cit, proclame avec tant
+d'insistance, de conviction et un tel luxe d'&eacute;pith&egrave;tes plantureuses son
+go&ucirc;t pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne
+amusant &agrave; la longue. Enfin, il se pla&icirc;t souvent &agrave; exprimer des choses
+banales ou grossi&egrave;res sous une forme ultra-lyrique ou &agrave; m&ecirc;ler le style
+du &laquo;Parnasse&raquo; &agrave; celui des estaminets, et de l&agrave; des contrastes d'un effet
+s&ucirc;r. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extr&ecirc;me discr&eacute;tion:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Ce qu'il a pass&eacute; de doigts frais et blancs aux ongles roses dans
+l'&eacute;b&egrave;ne aujourd'hui travers&eacute; de fils d'argent de ma chevelure n'est
+comparable qu'au nombre des &eacute;toiles. J'ai &eacute;t&eacute; litt&eacute;ralement
+grignot&eacute; de caresses. Mais de toutes les belles qui d&eacute;vor&egrave;rent
+ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes l&egrave;vres, ce fut
+certainement H&eacute;lo&iuml;se qui t&eacute;moigna le plus d'app&eacute;tit. Je ne sais
+encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beaut&eacute; des
+emportements de son amour. Oui, mes enfants, H&eacute;lo&iuml;se de
+Saint-P&eacute;tulant m'adora et me le prouva d'une fa&ccedil;on farouche.
+C'&eacute;tait une superbe personne qui avait une demi-t&ecirc;te de plus que
+moi, des chairs &agrave; la Rubens, une crini&egrave;re fauve comme celle des
+lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.</p></div>
+
+<p>Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les
+plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'&eacute;goutier, dont je
+ne donnerai point de sp&eacute;cimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers,
+c'est toujours la m&ecirc;me chose. J'ai rencontr&eacute; des gens que cela n'amusait
+pas &eacute;norm&eacute;ment. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune
+esp&egrave;ce de pr&eacute;tention. IL n'y a donc pas lieu de s'arr&ecirc;ter plus longtemps
+sur cette partie de son &oelig;uvre.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Mais il est int&eacute;ressant de chercher comment le po&egrave;te raffin&eacute; des
+<i>Renaissances</i> a pu &eacute;crire tant d'histoires faites pour divertir
+Panurge, et comment des ouvrages si absolument diff&eacute;rents sont partis de
+la m&ecirc;me main.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les <i>Contes
+grassouillets</i>, je laisse courir ma plume aux incongruit&eacute;s qui
+d&eacute;rident les plus s&eacute;v&egrave;res. Je sais bien que d'aucuns me bl&acirc;ment de
+cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes po&egrave;mes et
+concluant de ce contraste que je ne suis sinc&egrave;re ni en prose ni en
+vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.</p></div>
+
+<p>Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.
+Silvestre ne jou&acirc;t un r&ocirc;le que dans l'un des deux cas; et, comme il est
+visible que ses incongruit&eacute;s l'amusent le premier, c'est donc en
+&eacute;crivant la <i>Gloire du souvenir</i> et les <i>Ailes d'or</i> qu'il se serait
+moqu&eacute; de nous? On a peine &agrave; le croire: il n'aurait pas montr&eacute; un go&ucirc;t si
+prolong&eacute;, si persistant, pour un r&ocirc;le si peu lucratif. Car remarquez
+que, maintenant encore, tout en nous contant les m&eacute;saventures de
+Larip&egrave;te, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure m&ecirc;me
+par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, apr&egrave;s
+avoir d&ucirc;ment emp&acirc;t&eacute; ses clients, d'enfiler po&eacute;tiquement des perles &agrave;
+leur nez (<i>ante porcos</i>).</p>
+
+<p>D'ailleurs bon nombre d'&eacute;crivains pr&eacute;senteraient un cas analogue au
+sien. Sans parler de Rabelais, &laquo;charme de la canaille et mets des
+d&eacute;licats&raquo;, Marot, R&eacute;gnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien
+d'autres! ont &eacute;crit des obsc&eacute;nit&eacute;s et traduit les psaumes de David. Je
+sais que pour quelques-uns de ces honn&ecirc;tes gens la chose s'explique
+naturellement: c'est &agrave; la fin, apr&egrave;s la &laquo;conversion&raquo;, qui au bon vieux
+temps ne manquait gu&egrave;re, qu'ils se sont avis&eacute;s de rimer des vers
+&eacute;difiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont men&eacute; de
+front les deux genres. Faut-il voir l&agrave; quelque chose d'inexplicable? H&eacute;!
+non, m&ecirc;me en supposant qu'ils aient &eacute;t&eacute; aussi sinc&egrave;res dans la pi&eacute;t&eacute; que
+dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux &agrave; cela? Nous ne sommes pas les
+m&ecirc;mes &agrave; toutes les heures, et &laquo;je sens deux hommes en moi&raquo;.</p>
+
+<p>Le cas de M. Silvestre semble &agrave; premi&egrave;re vue plus extraordinaire et est,
+en r&eacute;alit&eacute;, encore plus simple. Sans doute, la distance para&icirc;t plus
+grande encore et plus surprenante entre la <i>Vie des morts</i> et <i>Bertrade</i>
+ou la <i>Pince &agrave; sucre</i>, qu'entre les psaumes de Marot et ses &eacute;pigrammes.
+Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent &eacute;videmment pas &agrave; la m&ecirc;me
+inspiration que les &eacute;pigrammes et que celles-ci ne m&egrave;nent point
+naturellement &agrave; ceux-l&agrave;, on peut affirmer, au contraire, que les vers
+lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme
+deux courants de m&ecirc;me origine et que, par exemple, la grossi&egrave;re
+sensualit&eacute; des <i>Contes grassouillets</i> &eacute;tait d&eacute;j&agrave; contenue dans la
+sensualit&eacute; raffin&eacute;e des <i>Sonnets pa&iuml;ens</i>.</p>
+
+<p>Les contes et les sonnets, c'est, <i>&agrave; des moments diff&eacute;rents</i>, la
+manifestation du m&ecirc;me sentiment originel le sentiment de la beaut&eacute;
+g&eacute;n&eacute;tique, c'est-&agrave;-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les
+formes pour amener les hommes &agrave; ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient
+&agrave; ce sentiment et s'y renferme, il &eacute;crit les <i>Mariages de Jacques</i>.
+Mais, apr&egrave;s avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de
+sexuel, on les aime bient&ocirc;t pour elles-m&ecirc;mes; &agrave; l'attrait g&eacute;n&eacute;tique
+succ&egrave;de le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est
+en soi ni masculin ni f&eacute;minin; et la sensation primitive appelle alors
+et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'id&eacute;es
+et de sentiments tr&egrave;s nobles, tr&egrave;s doux et tr&egrave;s purs. Ce qui, dans le
+premier moment, n'est qu'instinct brutal, est po&eacute;sie &agrave; son dernier
+terme, et cette po&eacute;sie peut &ecirc;tre si haute qu'elle fasse oublier
+absolument ses humbles origines. Le po&egrave;te des <i>Renaissances</i>, c'est un
+satyre qui a r&ecirc;v&eacute;; et le conteur des <i>Contes</i>, c'est un po&egrave;te qui n'en
+est qu'au commencement de son r&ecirc;ve&mdash;oh! tout au commencement. Il faut
+ajouter, du reste, que parfois, dans les po&egrave;mes les plus extasi&eacute;s, sous
+la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit &ccedil;&agrave;
+et l&agrave;, et, comme chez Hugo &laquo;cr&egrave;ve l'azur&raquo;.</p>
+
+<p>Reste une question. On comprend que le po&egrave;te des <i>Ailes d'or</i> ait pu
+&eacute;crire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en d&eacute;lire?
+Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans
+la r&eacute;alit&eacute; sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble
+b&eacute;n&eacute;ficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la
+rappelle. Puis, certaines fonctions de ce mis&eacute;rable corps, si elles
+peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et
+l'aise qu'elles apportent, par l'id&eacute;e de joyeuse vie animale qu'elles
+&eacute;veillent dans l'esprit, et sont en m&ecirc;me temps comiques par le d&eacute;menti
+perp&eacute;tuel qu'elles opposent &agrave; l'orgueil de l'homme, &agrave; sa pr&eacute;tention de
+faire l'ange. Il y a l&agrave; une source intarissable de gaiet&eacute; grossi&egrave;re. Il
+est seulement singulier qu'un artiste aussi recherch&eacute; s'y complaise &agrave; ce
+point.</p>
+
+<p>Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux d&eacute;cadent? Je le
+soup&ccedil;onne maintenant d'&ecirc;tre un primitif. Nous avons remarqu&eacute; que le
+spectacle des ph&eacute;nom&egrave;nes naturels lui sugg&eacute;rait les m&ecirc;mes images amples
+et vagues qu'aux po&egrave;tes d'il y a trois mille ans: et voil&agrave; maintenant
+que ses fac&eacute;ties sont aussi celles des primitifs et qu'il se d&eacute;lecte
+comme eux&mdash;et comme les enfants&mdash;au comique incongru des basses
+fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Cr&eacute;pitus
+dans la <i>Tentation de saint Antoine</i>:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non ras&eacute;es,
+qu'on se r&eacute;galait de glands, de pois et d'oignons crus et que le
+bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans
+souci du voisin, personne alors ne se g&ecirc;nait. Les nourritures
+solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la
+campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'&eacute;tais joyeux.
+Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise &agrave; cause de moi, le convive
+exhalait toute sa gaiet&eacute; par les ouvertures de son corps... Mais &agrave;
+pr&eacute;sent je suis confin&eacute; dans la populace, et l'on se r&eacute;crie, m&ecirc;me &agrave;
+mon nom...</p></div>
+
+<p>M. Armand Silvestre a copieusement veng&eacute; le pauvre dieu Cr&eacute;pitus, et je
+ne m'en &eacute;tonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa po&eacute;sie
+savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs
+gaiet&eacute;s et se gaudisse des m&ecirc;mes objets.</p>
+
+<p>Ai-je vraiment expliqu&eacute; le cas de M. Silvestre? J'ai t&acirc;ch&eacute; au moins de
+le d&eacute;finir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui &eacute;clate dans
+ses po&eacute;sies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalit&eacute;
+d'avoir fait vibrer les deux cordes extr&ecirc;mes de la Lyre, la corde
+d'argent et la corde de boyau... (l'&eacute;pith&egrave;te est dans Rabelais); et son
+&oelig;uvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la
+pens&eacute;e de Pascal sur l'homme ange et b&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="ANATOLE_FRANCE" id="ANATOLE_FRANCE"></a>ANATOLE FRANCE<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[25]</span></a></h2>
+
+
+<p>Est-il possible que j'aie failli reprocher &agrave; M. Weiss d'&ecirc;tre un critique
+ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un m&egrave;tre
+invariable pour mesurer les &oelig;uvres de l'esprit? Une des pens&eacute;es
+favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance
+certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les
+intelligences, et que l'esprit et son objet sont emport&eacute;s l'un et
+l'autre d'un branle perp&eacute;tuel. Changeants, nous contemplons un monde qui
+change. Et m&ecirc;me quand l'objet observ&eacute; est pour toujours arr&ecirc;t&eacute; dans ses
+formes, il suffit que l'esprit o&ugrave; il se refl&egrave;te soit muable et divers
+pour qu'il nous soit impossible de r&eacute;pondre d'autre chose que de notre
+impression du moment.</p>
+
+<p>Comment donc la critique litt&eacute;raire pourrait-elle se constituer en
+doctrine? Les &oelig;uvres d&eacute;filent devant le miroir de notre esprit; mais,
+comme le d&eacute;fil&eacute; est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et,
+quand par hasard la m&ecirc;me [&oelig;uvre] revient, elle n'y projette plus la
+m&ecirc;me image.</p>
+
+<p>Chacun en peut faire l'exp&eacute;rience sur soi. J'ai ador&eacute; Corneille et j'ai,
+peut s'en faut, m&eacute;pris&eacute; Racine: j'adore Racine &agrave; l'heure qu'il est et
+Corneille m'est &agrave; peu pr&egrave;s indiff&eacute;rent. Les transports o&ugrave; me jetaient
+les vers de Musset, voil&agrave; que je ne les retrouve plus. J'ai v&eacute;cu les
+oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la f&eacute;erie de Victor
+Hugo, et je sens aujourd'hui l'&acirc;me de Victor Hugo presque &eacute;trang&egrave;re &agrave; la
+mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer &agrave; quinze
+ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche &agrave; &ecirc;tre sinc&egrave;re, &agrave;
+n'exprimer que ce que j'ai &eacute;prouv&eacute; r&eacute;ellement, je suis &eacute;pouvant&eacute; de voir
+combien mes impressions s'accordent peu, sur de tr&egrave;s grands &eacute;crivains,
+avec les jugements traditionnels, et j'h&eacute;site &agrave; dire toute ma pens&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue,
+artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-&ecirc;tre, ou plut&ocirc;t de
+ce que des ma&icirc;tres v&eacute;n&eacute;rables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est
+d'ailleurs que par cette docilit&eacute; et cette entente qu'un corps de
+jugements litt&eacute;raires peut se former et subsister. Certains esprits ont
+assez de force et d'assurance pour &eacute;tablir ces longues suites de
+jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-l&agrave;
+sont, par volont&eacute; ou par nature, des miroirs moins changeants que les
+autres et, si l'on veut, moins inventifs, o&ugrave; les m&ecirc;mes &oelig;uvres se
+refl&egrave;tent toujours &agrave; peu pr&egrave;s de la m&ecirc;me fa&ccedil;on. Mais on voit ais&eacute;ment
+que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer &agrave; toutes les
+intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des pr&eacute;f&eacute;rences
+personnelles immobilis&eacute;es.</p>
+
+<p>On juge bon ce qu'on aime, voil&agrave; tout (je ne parle pas ici de ceux qui
+croient aimer ce qu'on leur a dit &ecirc;tre bon); seulement les uns aiment
+toujours les m&ecirc;mes choses et les estiment aimables pour tous les hommes,
+les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en
+prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que
+soient ses pr&eacute;tentions, ne va jamais qu'&agrave; d&eacute;finir l'impression que fait
+sur nous, &agrave; un moment donn&eacute;, telle &oelig;uvre d'art o&ugrave; l'&eacute;crivain a lui-m&ecirc;me
+not&eacute; l'impression qu'il recevait du monde &agrave; une certaine heure.</p>
+
+<p>Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanit&eacute;, aimons
+les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et
+des doctrines et en convenant avec nous-m&ecirc;mes que notre impression
+d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'&oelig;uvre
+reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au
+contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-&ecirc;tre pas
+immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il
+m'exprime tout entier et me r&eacute;v&egrave;le &agrave; moi-m&ecirc;me plus intelligent que je ne
+pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inqui&eacute;tude? Les
+hommes de g&eacute;nie ne sont jamais tout &agrave; fait conscients d'eux-m&ecirc;mes et de
+leur &oelig;uvre; ils ont presque toujours des na&iuml;vet&eacute;s, des ignorances, des
+ridicules; ils ont une facilit&eacute;, une spontan&eacute;it&eacute; grossi&egrave;re; ils ne
+savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez expr&egrave;s.
+Surtout en ce temps de r&eacute;flexion et de conscience croissante, il y a, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des hommes de g&eacute;nie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas,
+qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants,
+se trouvent &ecirc;tre en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont
+une science et une sagesse plus compl&egrave;tes, une conception plus raffin&eacute;e
+de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre &eacute;crit par un de ces
+hommes, quelle joie! Je sens son &oelig;uvre toute pleine de tout ce qui l'a
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e; j'y d&eacute;couvre, avec les traits qui constituent son caract&egrave;re et
+son temp&eacute;rament particulier, le dernier &eacute;tat d'esprit, le plus r&eacute;cent
+&eacute;tat de conscience o&ugrave; l'humanit&eacute; soit parvenue. Bien qu'il me soit
+sup&eacute;rieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied
+avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'&eacute;tais capable de
+l'&eacute;prouver de moi-m&ecirc;me quelque jour.</p>
+
+<p>Des &eacute;crivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent
+ce plaisir; et c'est en relisant le <i>Crime de Sylvestre Bonnard</i> et le
+<i>Livre de mon ami</i> que me sont venues ces r&eacute;flexions&mdash;que je donne pour
+ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'&ecirc;tre et je sens tr&egrave;s
+bien tout ce que j'y n&eacute;glige.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature
+a &eacute;videmment accord&eacute;e avec plus de lib&eacute;ralit&eacute; &agrave; quelques &eacute;crivains de
+notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une
+des &laquo;r&eacute;sultantes&raquo; les plus riches de tout le travail intellectuel de ce
+si&egrave;cle, et que les plus r&eacute;centes curiosit&eacute;s et les sentiments les plus
+rares d'un &acirc;ge de science et d'inqui&egrave;te sympathie sont entr&eacute;s dans la
+composition de son talent litt&eacute;raire. Comment cette intelligence s'est
+form&eacute;e et successivement enrichie, ses livres m&ecirc;me nous l'apprennent.</p>
+
+<p>Il est n&eacute;, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou
+du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands
+d'estampes et de bric-&agrave;-brac. Enfant pr&eacute;coce, nerveux, ch&eacute;tif,
+caressant,</p>
+
+<p class="c">D&eacute;j&agrave; surpris de vivre et de regarder vivre,
+</p><p>
+de bonne heure il a aim&eacute; les images, et les livres avant de les avoir
+ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes,
+leurs couleurs et en jouir; et il a su go&ucirc;ter les vieilles choses et
+s'int&eacute;resser au pass&eacute;. Ce petit enfant &eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien le fils du si&egrave;cle
+de l'histoire et de l'&eacute;rudition.</p>
+
+<p>Que l'on s'en rapporte aux <i>D&eacute;sirs de Jean Servien</i> ou au <i>Livre de mon
+ami</i>, que le p&egrave;re de ce petit enfant ait &eacute;t&eacute; relieur ou m&eacute;decin, c'&eacute;tait
+un homme candide, s&eacute;rieux et de caract&egrave;re m&eacute;ditatif; sa m&egrave;re &eacute;tait
+douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus
+tard de cette double influence.</p>
+
+<p>Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanit&eacute;s, &agrave;
+l'ancienne mode. Il a na&iuml;vement fr&eacute;mi d'admiration en expliquant Hom&egrave;re
+et les tragiques grecs, il a v&eacute;cu de la vie des anciens, il a senti la
+beaut&eacute; antique, il a connu la magie des mots, il a aim&eacute; des phrases pour
+l'harmonie des sons encha&icirc;n&eacute;s et pour les visions qu'elles &eacute;voquaient en
+lui.</p>
+
+<p>Et c'est dans une &eacute;cole eccl&eacute;siastique qu'il a pass&eacute; son enfance, ce qui
+est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de pi&eacute;t&eacute; y
+font l'&acirc;me plus douce et plus tendre; la puret&eacute; a plus de chance de s'y
+conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de
+quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure
+capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus
+&eacute;quitable et plus intelligent.</p>
+
+<p>Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'&eacute;crivains et
+d'artistes dans notre soci&eacute;t&eacute; d&eacute;mocratique o&ugrave; si souvent le talent monte
+d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des
+d&eacute;sirs d&eacute;mesur&eacute;s, des aspirations furieuses vers une vie brillante et
+noble, des d&eacute;ceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour &agrave; tour
+imaginaires et r&eacute;els et, comme il arrive aux &acirc;mes bien situ&eacute;es, il
+sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et
+&agrave; la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a cr&ucirc;
+notablement dans ce si&egrave;cle: la piti&eacute;.</p>
+
+<p>Puis il entra dans le c&eacute;nacle parnassien et son esprit y fit des
+acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beaut&eacute;
+plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'effor&ccedil;a, avec
+quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait
+encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de
+belles images. En m&ecirc;me temps il s'impr&eacute;gnait des plus r&eacute;centes
+philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucr&egrave;ce renouvel&eacute;, Darwin et
+Leconte de Lisle.</p>
+
+<p>Et il &eacute;tait aussi un des plus fervents parmi les n&eacute;o-grecs. Cet amour
+enthousiaste de la vie, de la religion et de la beaut&eacute; grecques a &eacute;t&eacute; un
+des sentiments les plus remarquables de la derni&egrave;re g&eacute;n&eacute;ration po&eacute;tique.
+Il s'y m&ecirc;lait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des
+&eacute;v&eacute;nements historiques, de celui qui a le plus pr&eacute;occup&eacute; depuis trente
+ann&eacute;es quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan
+poursuivait sa d&eacute;licieuse <i>Histoire des origines du christianisme</i>, M.
+Anatole France &eacute;crivait les <i>Noces corinthiennes</i>.</p>
+
+<p>Il devait les &eacute;crire, car l'av&egrave;nement du christianisme forme, pour les
+peuples d'Occident, le n&oelig;ud du grand drame humain. J'ai dit
+ailleurs<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> pourquoi certains esprits regardaient cet av&egrave;nement comme
+une immense calamit&eacute;, et qu'ils me semblaient bien s&ucirc;rs de leur fait, et
+qu'une &acirc;me riche et compl&egrave;tement humaine devait &ecirc;tre pa&iuml;enne et
+chr&eacute;tienne &agrave; la fois. Je trouve cette &acirc;me dans ce beau po&egrave;me des <i>Noces
+corinthiennes</i> qui est un chef-d'&oelig;uvre trop peu connu. J'y trouve une
+vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme
+digne d'Andr&eacute; Ch&eacute;nier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprim&eacute; la
+s&eacute;curit&eacute; enfantine des &acirc;mes &eacute;prises de vie terrestre et qui se sentent &agrave;
+l'aise dans la nature divinis&eacute;e, ni, d'autre part, l'inqui&eacute;tude mystique
+d'o&ugrave; est n&eacute;e la religion nouvelle.</p>
+
+<p>Voil&agrave; bien le drame qui a d&ucirc;, dans les trois premiers si&egrave;cles, troubler
+d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est rest&eacute;
+pa&iuml;en, sa femme Kallista et sa fille Daphn&eacute; sont chr&eacute;tiennes, et c'est
+bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus
+souvent p&eacute;n&eacute;trer dans les foyers. Daphn&eacute; est fianc&eacute;e &agrave; Hippias, qui
+n'est point chr&eacute;tien. Kallista, malade, fait v&oelig;u, si Dieu la gu&eacute;rit, de
+lui consacrer la virginit&eacute; de sa fille, non par &eacute;go&iuml;sme, mais parce que
+la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et
+aux fid&egrave;les. Daphn&eacute; se soumet douloureusement. Mais, Hippias &eacute;tant
+revenu, elle ne peut plus r&eacute;sister &agrave; son amour: ils fuiront tous deux,
+ou plut&ocirc;t ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la fl&eacute;chiront...
+Kallista survient et chasse le jeune homme avec des impr&eacute;cations; mais
+Daphn&eacute; le rejoint, la nuit, au tombeau des a&iuml;eux et meurt dans ses bras,
+car elle a pris du poison et l'&eacute;v&ecirc;que Th&eacute;ognis vient trop tard la d&eacute;lier
+du v&oelig;u de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>L'action, que j'abr&egrave;ge fort, est simple, grande et poignante, et les
+principaux &eacute;tats d'esprit qu'a d&ucirc; engendrer la rencontre des deux
+religions y sont tous repr&eacute;sent&eacute;s. Daphn&eacute;, chr&eacute;tienne par docilit&eacute;, mais
+l'imagination et le c&oelig;ur encore pleins des divinit&eacute;s anciennes, m&ecirc;lant
+avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des
+dieux de la vie, est une figure d'une v&eacute;rit&eacute; d&eacute;licate et charmante.
+Apr&egrave;s le v&oelig;u cruel de sa m&egrave;re, c'est &agrave; la fontaine des Nymphes qu'elle
+va jeter l'anneau des fian&ccedil;ailles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">&Ocirc; fontaine o&ugrave; l'on dit que dans les anciens jours<br /></span>
+<span class="i0">Les nymphes ont go&ucirc;t&eacute; d'ineffables amours,<br /></span>
+<span class="i0">Fontaine &agrave; mon enfance auguste et famili&egrave;re,<br /></span>
+<span class="i0">Re&ccedil;ois de la chr&eacute;tienne une offrande derni&egrave;re.<br /></span>
+<span class="i0">&Ocirc; source! qu'&agrave; jamais ton sein st&eacute;rile et froid<br /></span>
+<span class="i0">Conserve cet anneau d&eacute;tach&eacute; de mon doigt.<br /></span>
+<span class="i0">L'anneau que je re&ccedil;us dans une autre esp&eacute;rance...<br /></span>
+<span class="i0">R&eacute;jouis-toi, Dieu triste &agrave; qui pla&icirc;t la souffrance!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Quand son amant revient, toute la nature se soul&egrave;ve en elle dans une
+r&eacute;volte irr&eacute;sistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait
+myst&eacute;rieux du Dieu &laquo;qui n'aime pas les noces&raquo;:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Christ J&eacute;sus doit un jour ressusciter les siens!<br /></span>
+<span class="i0">Voil&agrave; ce que du moins enseignent les anciens.<br /></span>
+<span class="i0">Homme, tu peux tenter d'&eacute;claircir ce myst&egrave;re;<br /></span>
+<span class="i0">Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.<br /></span>
+<span class="i0">Christ est le Dieu des morts: que son nom soit b&eacute;ni!<br /></span>
+<span class="i0">H&eacute;las! la vie est br&egrave;ve et l'amour infini.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais M. Anatole France a surtout aim&eacute; les belles p&eacute;cheresses du premier
+et du second si&egrave;cle de l'empire romain, celles qui, &eacute;puis&eacute;es de
+volupt&eacute;s, l'&acirc;me en qu&ecirc;te d'inconnu, demandaient &agrave; l'Orient des dieux
+tristes &agrave; aimer, des cultes caressants et tragiques:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines<br /></span>
+<span class="i0">Le mol embrasement d'un souffle oriental.<br /></span>
+<span class="i0">Une sainte &eacute;pouvante a gonfl&eacute; leurs narines<br /></span>
+<span class="i0">Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...<br /></span>
+<span class="i0">Elle les voit si beaux! Son &acirc;me avide et tendre,<br /></span>
+<span class="i0">Que le si&egrave;cle brutal fatigua sans retour,<br /></span>
+<span class="i0">Cherche entre ces esprits indulgents &agrave; qui tendre<br /></span>
+<span class="i0">L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...<br /></span>
+<span class="i0">Et Leucono&eacute; go&ucirc;te &eacute;perdument les charmes<br /></span>
+<span class="i0">D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a
+consol&eacute;es et qu'elle console encore les &acirc;mes en peine, la religion de
+J&eacute;sus continue d'inspirer &agrave; beaucoup de ceux qui ne croient plus une
+tendresse incurable. Nous sentons dans l'&Eacute;vangile je ne sais quel charme
+profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de
+la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adult&egrave;re. Nous nous
+imaginons presque que c'est le premier livre o&ugrave; il y ait eu de la bont&eacute;,
+de la piti&eacute;, une faiblesse pour les &eacute;gar&eacute;s et les irr&eacute;guliers, le
+sentiment de l'universelle mis&egrave;re et, peu s'en faut, de
+l'irresponsabilit&eacute; des mis&eacute;rables. Et peut-&ecirc;tre aussi go&ucirc;tons-nous le
+plaisir d'entendre ce livre singulier d'une fa&ccedil;on h&eacute;t&eacute;rodoxe. Nous
+l'aimons enfin, la religion de nos m&egrave;res, parce qu'elle est parfaitement
+myst&eacute;rieuse et qu'on est las, &agrave; certains moments, de la science qui est
+claire, mais si courte! et dont on se d&eacute;tache un peu en voyant de quelle
+suffisance elle emplit les esprits m&eacute;diocres. De m&ecirc;me que la Leucono&eacute;
+aux inqui&eacute;tudes ineffables, l'&acirc;me moderne, &laquo;consulte tous les dieux&raquo;,
+non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre
+et v&eacute;n&eacute;rer les r&ecirc;ves que l'&eacute;nigme du monde a inspir&eacute;s &agrave; nos anc&ecirc;tres et
+les illusions qui les ont emp&ecirc;ch&eacute;s de tant souffrir. La curiosit&eacute; des
+religions est, en ce si&egrave;cle-ci, un de nos sentiments les plus distingu&eacute;s
+et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'&eacute;prouver.</p>
+
+<p>Pour qu'aucune des &eacute;tudes par o&ugrave; notre si&egrave;cle s'est signal&eacute; ne lui
+&eacute;chapp&acirc;t, il &eacute;crivit un jour sur les <i>Contes de Perrault</i> un dialogue
+exquis o&ugrave; il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires
+invent&eacute;s par les anciens hommes, ces r&eacute;cits qui amusent nos petits
+enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique litt&eacute;raire, et
+de la plus libre et de la plus p&eacute;n&eacute;trante; et son esprit s'&eacute;largit
+encore &agrave; voir quelle est la vari&eacute;t&eacute; des esprits.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces
+d&eacute;traqu&eacute;s, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout &agrave; Paris, combien
+l'homme peut &ecirc;tre bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature,
+aid&eacute;e de la civilisation, peut r&eacute;aliser dans une &acirc;me et dans une figure
+humaine. Il hanta les boh&egrave;mes, les inconscients fantasques du <i>Chat
+maigre</i>, et il s'aper&ccedil;ut &agrave; quel point le monde est r&eacute;jouissant pour qui
+sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les id&eacute;es fixes, les
+imaginations de ces fantoches. Et, &agrave; les voir s'agiter, il devint, par
+un retour sur lui-m&ecirc;me, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que
+sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se
+connaissent un peu mieux eux-m&ecirc;mes, mais qui sont mus aussi par des
+forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les
+tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que
+Dieu, s'il fait &agrave; la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se
+divertir prodigieusement.</p>
+
+<p>Il est une autre attitude, une autre fa&ccedil;on de prendre la vie, qui est
+bien de ce temps: une esp&egrave;ce de pessimisme sto&iuml;que, une affectation de
+voir toutes les duret&eacute;s et toutes les absurdit&eacute;s du monde r&eacute;el et tout
+ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une r&eacute;signation
+ironique. C'est, dans l'esprit, une f&eacute;rocit&eacute; de carabin, et une douceur
+m&acirc;le, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caract&egrave;re
+particulier que prend la distinction morale chez un m&eacute;decin ou un
+chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de
+tendresse et des passions violentes: c'est pr&eacute;cis&eacute;ment le cas de Ren&eacute;
+Longuemare dans <i>Jocaste</i>.</p>
+
+<p>Mais Ren&eacute; Longuemare s'apaisera avec l'&acirc;ge. Tous ces essais, ces
+exp&eacute;riences, ces sentiments successifs, maladie du d&eacute;sir,
+n&eacute;o-hell&eacute;nisme, amour des formes, curiosit&eacute;, dilettantisme, pessimisme
+presque all&egrave;gre, aboutissent &agrave; la supr&ecirc;me sagesse de M. Sylvestre
+Bonnard, membre de l'Institut.</p>
+
+<p>Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la
+plus originale qu'il ait dessin&eacute;e. C'est M. Anatole France lui-m&ecirc;me tel
+qu'il voudrait &ecirc;tre, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;.
+Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix
+ans, son c&oelig;ur est rest&eacute; jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un
+si&egrave;cle o&ugrave; l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard r&eacute;sume en lui
+tout ce qu'il y a de meilleur dans l'&acirc;me de ce si&egrave;cle. D'autres &acirc;ges ont
+incarn&eacute; le meilleur d'eux-m&ecirc;mes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le
+chevalier, dans le pr&ecirc;tre, dans l'homme du monde: le <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle &agrave;
+son d&eacute;clin, si on ne veut retenir que les plus &eacute;minentes de ses
+qualit&eacute;s, est un vieux savant c&eacute;libataire, tr&egrave;s intelligent, tr&egrave;s
+r&eacute;fl&eacute;chi, tr&egrave;s ironique et tr&egrave;s doux.</p>
+
+<p>Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la
+montrer tr&egrave;s vivante et tr&egrave;s particuli&egrave;re. M. Bonnard est bien un vieux
+gar&ccedil;on, et qui a des manies de vieux gar&ccedil;on. Il est opprim&eacute; par sa
+vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont
+les mouvements trahissent ses &eacute;motions. Il a une faiblesse innocente
+pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement pr&eacute;par&eacute;es.
+Il a dans ses fa&ccedil;ons de parler un brin de p&eacute;dantisme dont il est le
+premier &agrave; sourire. Il s'abandonne &agrave; des bavardages pleins de choses,
+comme un vieillard d'Hom&egrave;re qui aurait trois mille ans d'exp&eacute;rience en
+plus. Et le souvenir d'Hom&egrave;re vient d'autant mieux ici que, par un
+m&eacute;lange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres
+grecques, se pla&icirc;t &agrave; imiter dans l'expression des sentiments les plus
+modernes l'&eacute;l&eacute;gance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard
+rappelle tant&ocirc;t l'<i>Odyss&eacute;e</i> et tant&ocirc;t les <i>&Eacute;conomiques</i> ou l'<i>&OElig;dipe &agrave;
+Colone</i>. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois
+pauvres petites g&eacute;n&eacute;rations, en aurait vu passer cent vingt.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Or, quels romans devait &eacute;crire M. Sylvestre Bonnard? Pr&eacute;cis&eacute;ment ceux de
+M. Anatole France. L'habitude de la m&eacute;ditation et du repliement sur soi
+ne d&eacute;veloppe gu&egrave;re le don d'inventer des histoires, des combinaisons
+extraordinaires d'&eacute;v&eacute;nements. M&ecirc;me ce don parait de peu de prix aux
+vieux m&eacute;ditatifs (&agrave; moins qu'il ne soit port&eacute; &agrave; un degr&eacute; aussi
+exceptionnel que chez le p&egrave;re Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard
+ne pouvait donc pas &eacute;crire des romans d'aventure ni m&ecirc;me des romans
+romanesques. Joignez &agrave; cela une peur de la rh&eacute;torique, de l'emphase
+d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin
+ce qui int&eacute;resse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du
+hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les
+hommes dans leur train habituel. &Agrave; qui r&eacute;fl&eacute;chit beaucoup tout semble
+suffisamment singulier, et la r&eacute;alit&eacute; la plus unie est, &agrave; qui sait
+regarder, un spectacle toujours surprenant.</p>
+
+<p>Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples.
+Un pauvre gar&ccedil;on qui aime une actrice et qui, apr&egrave;s quelques ann&eacute;es de
+vie difficile, est tu&eacute; par hasard pendant la Commune, voil&agrave; <i>Jean
+Servien</i>.&mdash;Un bon gar&ccedil;on d'Ha&iuml;ti qui, sous la direction bizarre d'un
+professeur mul&acirc;tre, manque plusieurs fois son baccalaur&eacute;at; qui, vivant
+avec une bande de fous, n'est pas m&ecirc;me &eacute;tonn&eacute;, tant il est irr&eacute;fl&eacute;chi;
+qui, ayant remarqu&eacute; une jeune fille dans la maison d'en face, s'aper&ccedil;oit
+qu'il l'aime le jour o&ugrave; elle quitte Paris, s'&eacute;lance en pantoufles &agrave; sa
+poursuite et l'&eacute;pouse &agrave; la derni&egrave;re page: voil&agrave; le <i>Chat maigre</i>,&mdash;Un
+vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, &agrave; sa voisine, une pauvre
+petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe,
+reconna&icirc;t le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre pr&eacute;cieux
+dont il avait envie: et voil&agrave; la <i>B&ucirc;che</i>.&mdash;Notre vieux savant
+s'int&eacute;resse &agrave; une orpheline dont il a aim&eacute; la m&egrave;re, l'enl&egrave;ve de sa
+pension, o&ugrave; elle est malheureuse, la marie &agrave; un &eacute;l&egrave;ve de l'&Eacute;cole des
+chartes: et voil&agrave; le <i>Crime de Sylvestre Bonnard</i>. Ces donn&eacute;es si
+simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment
+pas les romans compliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Si la fable est en g&eacute;n&eacute;ral peu de chose, les personnages vivent. Quels
+personnages? Quels sont les masques humains que rendra de pr&eacute;f&eacute;rence un
+vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diff&egrave;re le plus
+doivent par l&agrave; m&ecirc;me le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on
+le peut &ecirc;tre: il peindra donc surtout des inconscients, de ces &ecirc;tres qui
+ne rentrent jamais en eux-m&ecirc;mes, qui s'abandonnent sans d&eacute;fiance aux
+exc&egrave;s de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la
+com&eacute;die humaine, &eacute;ternelles dupes et d'eux-m&ecirc;mes et du monde ext&eacute;rieur.
+La s&eacute;rie en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le mul&acirc;tre
+penseur, si digne, tout plein de cette vanit&eacute; &eacute;norme et r&eacute;jouissante
+qu'on trouve chez les n&egrave;gres et les demi-n&egrave;gres et chez quelques
+M&eacute;ridionaux de l'extr&ecirc;me Midi. C'est l'ineffable T&eacute;l&eacute;maque, ancien
+g&eacute;n&eacute;ral n&egrave;gre, devenu marchand de vin &agrave; Courbevoie et qui a de si
+amusantes extases devant la d&eacute;froque de sa gloire pass&eacute;e. Et ce sont
+tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanit&eacute;
+des bons n&egrave;gres: les boh&egrave;mes graves et grotesques, les rat&eacute;s sublimes,
+les quarts d'homme de g&eacute;nie, les imaginatifs et les maniaques. Ces
+cr&eacute;atures irr&eacute;fl&eacute;chies auront toujours beaucoup d'attrait pour les
+hommes vou&eacute;s &agrave; la vie int&eacute;rieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit
+italien, le vieux pitre emphatique et lettr&eacute;, qui a traduit le Tasse et
+qui se grise avec solennit&eacute; sous ses galons extravagants d' &laquo;inspecteur
+des souterrains&raquo; de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme
+d'affaires, qu'on dirait &eacute;chapp&eacute; de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici
+M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau
+de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le po&egrave;te
+Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!</p>
+
+<p>Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les cr&eacute;atures qui sont douces,
+bonnes, vertueuses ou h&eacute;ro&iuml;ques sans le savoir, ou plut&ocirc;t sans y t&acirc;cher
+et parce qu'elles sont comme cela: M<sup>me</sup> de Cabry, l'adorable Jeanne
+Alexandre, la petite M<sup>me</sup> Goccoz, plus tard princesse Tr&eacute;pof, m&ecirc;me
+l'oncle Victor, encore que son h&eacute;ro&iuml;sme soit m&ecirc;l&eacute; d'abominables d&eacute;fauts,
+et Th&eacute;r&egrave;se, la servante maussade et fid&egrave;le, abondante en locutions
+proverbiales, riche de pr&eacute;jug&eacute;s, de vertu et de d&eacute;vo&ucirc;ment.</p>
+
+<p>Mais bien qu'il sache d&eacute;crire d'un trait saillant ces figures, toujours
+il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la facult&eacute;
+de s'&eacute;tonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout &agrave;
+fait en elles-m&ecirc;mes, mais comme faisant partie de cet ensemble
+stup&eacute;fiant qui est le monde et t&eacute;moignant &agrave; quel point le monde est
+inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais r&eacute;verb&eacute;r&eacute;es, si
+je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a
+beaucoup song&eacute;.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Aussi devait-il finir par &eacute;crire des romans o&ugrave; il serait lui-m&ecirc;me en
+sc&egrave;ne et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des
+coins de r&eacute;alit&eacute; illustr&eacute;s et comment&eacute;s par son exp&eacute;rience ing&eacute;nieuse.
+Et tels sont en effet ces deux chefs-d'&oelig;uvre: la B&ucirc;che et le <i>Crime de
+Sylvestre Bonnard</i>. Quand on sait tant et qu'on r&eacute;fl&eacute;chit tant, on ne
+s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours
+soi-m&ecirc;me qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache
+involontairement &agrave; une conception g&eacute;n&eacute;rale du monde et que cette
+conception est en nous.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire apr&egrave;s cela que ces deux petits romans soient
+de la m&ecirc;me famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un
+moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans &laquo;humoristiques&raquo; dont
+Flaubert a dit dans <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>: &laquo;L'auteur s'interrompt &agrave;
+chaque instant pour parler de sa ma&icirc;tresse et de sa pantoufle. Un tel
+sans g&ecirc;ne les ravit, puis leur parut stupide.&raquo; D'abord ce n'est point
+ici l'&eacute;crivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous
+avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie &agrave; lui. Et M.
+Sylvestre Bonnard est bien trop s&eacute;rieux pour nous entretenir &laquo;de sa
+pantoufle ou de sa ma&icirc;tresse&raquo;. S'il parle &agrave; son chat, c'est que son
+chat lui est un compagnon naturel et n&eacute;cessaire, qui fait partie de son
+cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de
+suc et de philosophie. Si peut-&ecirc;tre ces petits r&eacute;cits font songer, par
+quelques-unes des r&eacute;flexions qui y sont m&ecirc;l&eacute;es, au <i>Voyage sentimental</i>
+de Sterne, au moins sont-ils compos&eacute;s avec soin et les digressions ne
+sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui
+s'enrichissent en traversant un esprit tr&egrave;s conscient et muni d'un grand
+nombre de souvenirs et de connaissances.</p>
+
+<p>Cette vision de petites portions de la com&eacute;die humaine par un vieux
+membre de l'Institut tr&egrave;s savant et tr&egrave;s bon, c'est ce qu'on peut
+imaginer de plus d&eacute;licieux.</p>
+
+<p>Ce charme est tr&egrave;s complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais
+d&eacute;gager tous les &eacute;l&eacute;ments. C'est d'abord une ironie tr&egrave;s douce, tr&egrave;s
+calme, qui s'insinue dans tous les r&eacute;cits et dans toutes les r&eacute;flexions.
+Le dessin m&ecirc;me des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il
+accentue, avec une exag&eacute;ration placide, les traits caract&eacute;ristiques. Et,
+par exemple, M. Mouche et M<sup>lle</sup> Pr&eacute;f&egrave;re, deux v&eacute;n&eacute;rables personnes
+d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite m&eacute;chancet&eacute;, disent bien ce
+qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout &agrave; fait comme ils le
+diraient dans la r&eacute;alit&eacute;: leurs propos, comme leurs figures nous
+arrivent r&eacute;percut&eacute;s et r&eacute;fl&eacute;chis.&mdash;Cette continuelle et presque
+involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se
+regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,
+ph&eacute;nom&egrave;ne, spectacle; car une telle fa&ccedil;on de prendre le monde ne va pas
+sans un d&eacute;tachement de l'esprit qui est n&eacute;cessairement ironique. On
+garde son sang-froid m&ecirc;me dans l'observation la plus appliqu&eacute;e ou dans
+l'&eacute;motion la plus forte, et malgr&eacute; soi on porte partout cette
+arri&egrave;re-pens&eacute;e que tout est vanit&eacute;. Et tous les &ecirc;tres qui n'y songent
+point, m&ecirc;me ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,
+f&ucirc;t-ce le plus affectueusement du monde.</p>
+
+<p>Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre
+la <i>Clef des songes</i>; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou
+tragiques, se r&eacute;sument en un seul: le songe de la vie, et votre petit
+livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-m&ecirc;me:
+M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.</p>
+
+<p>Mais cette ironie, n'&eacute;tant en somme que la conscience toujours pr&eacute;sente
+du myst&egrave;re des abuses et de la fragilit&eacute; des destin&eacute;es humaines,
+implique la bont&eacute;, la piti&eacute;, la tendresse&mdash;une tendresse pleine de
+pens&eacute;e et d'autant plus profonde. Il y a l&agrave; je ne sais combien de pages
+qui vous mouillent les yeux: celles o&ugrave; M. Bonnard se souvient de
+Cl&eacute;mentine, celles o&ugrave; il va s'agenouiller sur sa tombe avec M<sup>me</sup> de
+Gabry, celles o&ugrave; il avoue qu'il n'avait pas compt&eacute; que Jeanne se
+marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours &agrave; Jeanne:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Jeanne, &eacute;coutez-moi encore. Vous vous &ecirc;tes fait jusqu'ici bien
+venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est
+assez morose de son naturel. M&eacute;nagez-la. J'ai cru devoir la m&eacute;nager
+moi-m&ecirc;me et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:
+Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma
+servante et la v&ocirc;tre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous
+devez respecter en elle son grand &acirc;ge et son grand c&oelig;ur. C'est une
+humble cr&eacute;ature qui a longtemps dur&eacute; dans le bien; elle s'y est
+endurcie. Souffrez la roideur de cette &acirc;me droite. Sachez
+commander; elle saura ob&eacute;ir. Allez, ma fille; arrangez votre
+chambre de la fa&ccedil;on qui vous semblera le plus convenable pour votre
+travail et votre repos.</p></div>
+
+<p>Et cette invocation si belle:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>D'o&ugrave; vous &ecirc;tes aujourd'hui, Cl&eacute;mentine, dis-je en moi-m&ecirc;me,
+regardez ce c&oelig;ur maintenant refroidi par l'&acirc;ge, mais dont le sang
+bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas &agrave; la
+pens&eacute;e d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe
+puisque vous avez pass&eacute;; mais la vie est immortelle: c'est elle
+qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvel&eacute;es. Le reste
+est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit
+enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,
+Cl&eacute;mentine, qui me l'avez r&eacute;v&eacute;l&eacute;.</p></div>
+
+<p>Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les derni&egrave;res pages du <i>Crime
+de Sylvestre Bonnard</i> sans un grand d&eacute;sir de pleurer?</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Pauvre Jeanne, pauvre m&egrave;re!</p>
+
+<p>Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en v&eacute;rit&eacute;,
+c'est un myst&egrave;re douloureux que la mort d'un enfant.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le p&egrave;re et la m&egrave;re sont revenus pour six semaines sous
+le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,
+m'embrasse et murmure &agrave; mon oreille quelques mots que je devine
+plut&ocirc;t que je ne les entends. Et je lui r&eacute;ponds:&mdash;Dieu vous
+b&eacute;nisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre post&eacute;rit&eacute; la plus
+recul&eacute;e! <i>Et nunc dimittis servum tuum, Domine</i>.</p></div>
+
+<p>Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont
+les m&ecirc;mes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte
+qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de
+l'esprit et du c&oelig;ur, mais une science &eacute;tendue, l'habitude de la
+m&eacute;ditation, de longues r&ecirc;veries sur l'homme et sur le monde et la
+connaissance des philosophies qui ont tent&eacute; d'expliquer ce double
+myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce fonds s&eacute;rieux d'id&eacute;es g&eacute;n&eacute;rales n'est jamais absent: souvent, &agrave;
+l'improviste, &agrave; propos de quelque observation particuli&egrave;re, il appara&icirc;t
+comme dans un &eacute;clair, et l'on voit tout &agrave; coup, derri&egrave;re le souvenir ou
+l'impression not&eacute;e en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,
+des lointains qui troublent et qui font songer.</p>
+
+<p>En voici un exemple que je choisis pour sa clart&eacute;. Un autre dirait, je
+suppose, en parlant du jardin o&ugrave; son enfance s'est &eacute;coul&eacute;e: &laquo;C'est dans
+ce jardin que j'ai jou&eacute; tout enfant.&raquo; M. Anatole France &eacute;crit:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&laquo;C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, <i>&agrave; conna&icirc;tre
+quelques parcelles de ce vieil univers</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Voici un jeune couple qui revient de la promenade:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Les voici qui reviennent de la for&ecirc;t en se donnant le bras. Jeanne
+est serr&eacute;e dans son ch&acirc;le noir et Henri porte un cr&ecirc;pe &agrave; son
+chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et
+ils se sourient doucement l'un &agrave; l'autre, ils sourient &agrave; la terre
+qui les porte, &agrave; l'air qui les baigne, &agrave; la lumi&egrave;re que chacun
+d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de
+ma fen&ecirc;tre avec mon mouchoir, et ils sourient &agrave; ma vieillesse.</p></div>
+
+<p>Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers
+vient s'y m&ecirc;ler tout entier?</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&Eacute;toiles <i>qui avez lui sur la t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;re ou pesante de tous mes
+anc&ecirc;tres oubli&eacute;s</i>, c'est &agrave; votre clart&eacute; que je sens s'&eacute;veiller en
+moi un regret douloureux. Je voudrais un fils <i>qui vous voie
+encore</i> quand je ne serai plus.</p></div>
+
+<p>Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et
+plus de pens&eacute;e dans un simple regard aux &eacute;toiles?</p>
+
+<p>Mais cette science, qui est &agrave; la fois ironie et tendresse et qui
+agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science
+d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De l&agrave;, en maintes
+occasions, des effets d'un comique d&eacute;licat et savoureux par le contraste
+inattendu que font avec certaines id&eacute;es et certains objets la gravit&eacute;,
+la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beaut&eacute;
+antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est
+subitement tir&eacute; de ses r&eacute;flexions par M. Paul de Gabry:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction
+incongrue par une certaine expression de stupidit&eacute; qu'elle rev&ecirc;t
+dans la plupart des transactions sociales.</p></div>
+
+<p>Et que dites-vous de cette constatation motiv&eacute;e de la beaut&eacute; d'une
+femme:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Son visage et ses formes &eacute;taient d'une femme adulte. L'ampleur de
+son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute &agrave;
+cet &eacute;gard, m&ecirc;me &agrave; un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans
+crainte de me tromper, qu'elle &eacute;tait fort belle et de mine fi&egrave;re,
+car mes &eacute;tudes iconographiques m'ont habitu&eacute; de longue date &agrave;
+reconna&icirc;tre la puret&eacute; d'un type et le caract&egrave;re d'une physionomie.</p></div>
+
+<p>Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce
+sang-froid, cette bonhomie, cette dignit&eacute; lente du vieil arch&eacute;ologue
+enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu &agrave;
+l'<i>humour</i> de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait
+peindre, lui aussi, &agrave; la fa&ccedil;on de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais
+en m&ecirc;me temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus
+pure, la mieux rythm&eacute;e, la plus harmonieuse, dans une langue toute
+nourrie de gr&acirc;ce et de beaut&eacute; grecques. Lisez, relisez et go&ucirc;tez
+longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant &agrave; un
+vieux chat:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince
+somnolent de la cit&eacute; des livres, gardien nocturne! Pareil au chat
+divin qui combattit les impies dans H&eacute;liopolis pendant la nuit du
+grand combat, tu d&eacute;fends contre de vils rongeurs les livres que le
+vieux savant acquit au prix d'un modique p&eacute;cule et d'un z&egrave;le
+infatigable. Dans cette biblioth&egrave;que que prot&egrave;gent tes vertus
+militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu
+r&eacute;unis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare &agrave;
+la gr&acirc;ce appesantie d'une femme d'Orient. H&eacute;ro&iuml;que et voluptueux
+Hamilcar, dors en attendant l'heure o&ugrave; les souris danseront, au
+clair de la lune, devant les <i>Acta sanctorum</i> des doctes
+Bollandistes.</p></div>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Si insinuante que soit quelquefois la m&eacute;lancolie du journal intime de M.
+Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous
+attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arriv&eacute;. Car
+Cl&eacute;mentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est mari&eacute;, et il a &eacute;crit le
+<i>Livre de mon ami</i>.</p>
+
+<p>Ce livre plaira aux m&egrave;res, car il parle des enfants. Il charmera les
+femmes, car il est d&eacute;licat et pur. Il ravira les po&egrave;tes, car il est
+plein de la po&eacute;sie la plus naturelle et la plus fine &agrave; la fois. Il
+contentera les philosophes, car on y sent &agrave; chaque instant, ai-je besoin
+de le dire? l'habitude des m&eacute;ditations s&eacute;rieuses. Il aura l'estime des
+psychologues, car ils y trouveront la description la plus d&eacute;li&eacute;e des
+mouvements d'une &acirc;me enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car
+il respire l'amour des bonnes lettres. Il s&eacute;duira les &acirc;mes tendres, car
+il est plein de tendresse. Et il trouvera gr&acirc;ce devant les d&eacute;sabus&eacute;s,
+car l'ironie n'en est point absente et il r&eacute;v&egrave;le plus de r&eacute;signation que
+d'optimisme.</p>
+
+<p>Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?&mdash;C'est ainsi, et il n'y
+a rien l&agrave; de surprenant, que le talent de l'&eacute;crivain, car il n'est pas
+de meilleur sujet pour un observateur qui est un po&egrave;te, ni pour un po&egrave;te
+qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un p&egrave;re.</p>
+
+<p>Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il
+n'est pas laid, la cr&eacute;ature du monde la plus agr&eacute;able &agrave; voir, la plus
+gracieuse par ses mouvements et toute sa d&eacute;marche, la plus noble par son
+ignorance du mal, son impuissance &agrave; &ecirc;tre m&eacute;chant ou vil et &agrave; d&eacute;m&eacute;riter.
+Un petit enfant, c'est aussi la cr&eacute;ature la plus aim&eacute;e d'autres &ecirc;tres,
+dont il est la raison de vivre, pour qui il est la supr&ecirc;me affection, la
+plus ch&egrave;re esp&eacute;rance, souvent l'unique int&eacute;r&ecirc;t. Et surtout un petit
+enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet
+d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non d&eacute;form&eacute;,
+parfaitement original; c'est l'&ecirc;tre qui re&ccedil;oit des choses et du monde
+entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui
+tout est &eacute;tonnement et f&eacute;erie; qui, cherchant &agrave; comprendre le monde,
+imagine des explications incompl&egrave;tes qui en respectent le myst&egrave;re et
+sont par l&agrave; &eacute;minemment po&eacute;tiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des
+explications qu'il croit d&eacute;finitives; il perd le don de s'&eacute;tonner, de
+s'&eacute;merveiller, de sentir le myst&egrave;re des choses. Ceux qui conservent ce
+don sont le tr&egrave;s petit nombre, et ce sont eux les po&egrave;tes, et ce sont eux
+les vrais philosophes. Tout enfant est po&egrave;te naturellement. L'&acirc;me d'un
+petit enfant bien dou&eacute; est plus proche de celle d'Hom&egrave;re que l'&acirc;me de
+tel bourgeois ou de tel acad&eacute;micien m&eacute;diocre.</p>
+
+<p>Et d'un autre c&ocirc;t&eacute; le petit enfant, quoique sup&eacute;rieur &agrave; l'homme, est
+d&eacute;j&agrave; un homme. Il en &eacute;prouve d&eacute;j&agrave; les passions: vanit&eacute;, amour-propre,
+jalousie,&mdash;amour aussi,&mdash;d&eacute;sir de gloire, aspiration &agrave; la beaut&eacute;. Ses
+bons mouvements, &eacute;tant spontan&eacute;s, ont chez lui une gr&acirc;ce divine. Et
+quant &agrave; ceux qui d&eacute;rivent de l'&eacute;go&iuml;sme, &eacute;tant inoffensifs et n'&eacute;tant
+point pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;s, ils sont divertissants &agrave; voir. Ils n'apparaissent que
+comme des d&eacute;monstrations piquantes de l'instinct de conservation et de
+conqu&ecirc;te, comme les premiers et innocents engagements de la lutte
+n&eacute;cessaire pour la vie.</p>
+
+<p>M. Anatole France a rendu apr&egrave;s d'autres, apr&egrave;s Victor Hugo, apr&egrave;s
+M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet
+&eacute;veil progressif &agrave; la vie de la pens&eacute;e et &agrave; la vie des passions,&mdash;mais &agrave;
+sa fa&ccedil;on, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus
+p&eacute;n&eacute;trante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un
+petit enfant tr&egrave;s particuli&egrave;rement dou&eacute;, d'un enfant qui sera un
+artiste, un contemplateur, un r&ecirc;veur, et qui prendra surtout le monde
+comme un spectacle pour les yeux et comme un probl&egrave;me pour la pens&eacute;e,
+non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions o&ugrave; il
+s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caract&egrave;re de cet enfant se
+marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant dou&eacute; de
+qualit&eacute;s diff&eacute;rentes, mieux arm&eacute; pour la lutte et pour l'action: le
+petit Fontanet, &laquo;ing&eacute;nieux comme Ulysse&raquo;, si malin, si d&eacute;lur&eacute;, si
+d&eacute;brouillard, qui deviendra &laquo;avocat, conseiller g&eacute;n&eacute;ral, administrateur
+de diverses compagnies, d&eacute;put&eacute;&raquo;.</p>
+
+<p>Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras
+est grand: ce que je citerai me laissera le remords de para&icirc;tre n&eacute;gliger
+ce que je ne cite point:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tout dans l'immortelle nature<br /></span>
+<span class="i0">Est miracle aux petits enfants.<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Ils font de frissons en frissons<br /></span>
+<span class="i0">La d&eacute;couverte de la vie.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="blockquot"><p>J'&eacute;tais heureux. Mille choses, &agrave; la fois famili&egrave;res et
+myst&eacute;rieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui
+n'&eacute;taient rien en elles-m&ecirc;mes, mais qui faisaient partie de ma vie.
+Elle &eacute;tait toute petite, ma vie; mais c'&eacute;tait une vie, c'est-&agrave;-dire
+le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas &agrave; ce que
+je dis l&agrave;, ou n'y souriez que par amiti&eacute; et songez-y: quiconque
+vit, f&ucirc;t-il un petit chien, est au milieu des choses.</p></div>
+
+<p>Le papier du petit salon o&ugrave; joue Pierre Nozi&egrave;re est sem&eacute; de roses en
+boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma m&egrave;re me
+souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,
+elle me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te donne cette rose.</p>
+
+<p>Et, pour la reconna&icirc;tre, elle la marqua d'une croix avec son
+poin&ccedil;on &agrave; broder.</p>
+
+<p>Jamais pr&eacute;sent ne me rendit plus heureux.</p></div>
+
+<p>Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,
+le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui o&ugrave; Pierre,
+voulant se faire ermite et se d&eacute;pouiller des biens de ce monde, jette
+ses jouets par la fen&ecirc;tre:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;Cet enfant est stupide! s'&eacute;cria mon p&egrave;re en fermant la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>J'&eacute;prouvai de la col&egrave;re et de la honte &agrave; m'entendre juger ainsi.
+Mais je consid&eacute;rai que mon p&egrave;re, n'&eacute;tant pas saint comme moi, ne
+partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, <i>et cette
+pens&eacute;e me fut une grande consolation</i>.</p></div>
+
+<p>Un des m&eacute;rites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en
+est le h&eacute;ros est bien &laquo;au milieu du monde&raquo;. Les personnages qui
+traversent les chapitres, l'abb&eacute; Jubal, le p&egrave;re Le Beau, M<sup>lle</sup> Lefort,
+sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,
+incomprises, incompl&egrave;tement vues, comme des s&eacute;ries de sc&egrave;nes singuli&egrave;res
+qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des
+proportions de r&ecirc;ves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant
+l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aim&eacute;e d'un
+autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire
+de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre cr&eacute;ature
+d'amour et de folie: apparition d'une f&eacute;e tr&egrave;s bonne, tr&egrave;s capricieuse
+et tr&egrave;s malheureuse. Et quelle douceur dans la piti&eacute; de l'homme
+s'&eacute;panchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Pauvre &acirc;me en peine, pauvre &acirc;me errante sur l'antique Oc&eacute;an qui
+ber&ccedil;a les premi&egrave;res amours de la terre, cher fant&ocirc;me, &ocirc; ma marraine
+et ma f&eacute;e, sois b&eacute;nie par le plus fid&egrave;le de tes amoureux, par le
+seul peut-&ecirc;tre qui se souvienne encore de toi! Sois b&eacute;nie pour le
+don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois
+b&eacute;nie pour m'avoir r&eacute;v&eacute;l&eacute;, quand je naissais &agrave; peine &agrave; la pens&eacute;e,
+les tourments d&eacute;licieux que la beaut&eacute; donne aux &acirc;mes avides de la
+comprendre; sois b&eacute;nie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas
+de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,
+le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est &agrave;
+lui que tu donnas le plus, &ocirc; g&eacute;n&eacute;reuse femme! car tu lui ouvris,
+avec tes deux bras, le monde infini des r&ecirc;ves...</p></div>
+
+<p>H&eacute;las! c'est peut-&ecirc;tre l&agrave; la supr&ecirc;me sagesse: voir le monde et s'en
+&eacute;merveiller comme les tout petits, mais ne revenir &agrave; cet &eacute;merveillement
+qu'apr&egrave;s avoir pass&eacute; par toutes les sagesses et les philosophies;
+concevoir le monde comme un tissu de ph&eacute;nom&egrave;nes inexplicables, &agrave; la
+fa&ccedil;on des enfants, mais par de longs d&eacute;tours et pour des raisons que les
+enfants ne connaissent pas.</p>
+
+<p>Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de
+ressouvenirs. Je ne sais pas d'&eacute;crivain en qui la r&eacute;alit&eacute; se refl&egrave;te &agrave;
+travers une couche plus riche de science, de litt&eacute;rature, d'impressions
+et de m&eacute;ditations ant&eacute;rieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une
+&eacute;l&eacute;gante <i>Chinoiserie</i>: &laquo;Toutes les choses de ce monde sont r&eacute;verb&eacute;r&eacute;es,
+les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
+nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le po&egrave;te, pench&eacute; sur ce
+monde d'apparences, pr&eacute;f&egrave;re &agrave; la lune qui se l&egrave;ve sur les montagnes
+celle qui s'allume au fond des eaux, et la m&eacute;moire de l'amour d&eacute;funt aux
+volupt&eacute;s pr&eacute;sentes de l'amour.&raquo; Eh bien! pour M. Anatole France, les
+choses ont coutume de se r&eacute;fl&eacute;chir deux ou trois fois; car, outre
+qu'elles se r&eacute;fl&eacute;chissent les unes dans les autres, elles se
+r&eacute;fl&eacute;chissent encore dans les livres avant de se r&eacute;fl&eacute;chir dans son
+esprit. &laquo;Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
+philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait &agrave; sa mani&egrave;re le r&ecirc;ve de
+la vie. J'ai fait ce r&ecirc;ve dans ma biblioth&egrave;que.&raquo; Mais le r&ecirc;ve qu'on
+fait dans une biblioth&egrave;que, pour s'enrichir du r&ecirc;ve de beaucoup d'autres
+hommes, ne cesse point d'&ecirc;tre personnel. Les contes de M. Anatole France
+sont, avant tout, les contes d'un grand lettr&eacute;, d'un mandarin
+excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
+fait un choix d&eacute;termin&eacute; par son temp&eacute;rament, par son originalit&eacute; propre;
+et peut-&ecirc;tre ne le d&eacute;finirait-on pas mal un humoriste &eacute;rudit et tendre
+&eacute;pris de beaut&eacute; antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette
+intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul
+Bourget) aux litt&eacute;ratures du Nord: elle me para&icirc;t le produit extr&ecirc;me et
+tr&egrave;s pur de la seule tradition grecque et latine.</p>
+
+<p>Je m'aper&ccedil;ois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais
+dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je
+voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir
+enti&egrave;rement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un
+peu de trouble.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_PERE_MONSABRE" id="LE_PERE_MONSABRE"></a>LE P&Egrave;RE MONSABR&Eacute;</h2>
+
+
+<p>On fait de temps en temps la d&eacute;couverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis
+s&ucirc;r, quantit&eacute; de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la
+merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, &eacute;norme et
+myst&eacute;rieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son
+&icirc;lot, loin du Paris agit&eacute; et grouillant. Le clerg&eacute; m&ecirc;me a presque
+abandonn&eacute; la vieille &eacute;glise trop grande, o&ugrave; tiendraient trois ou quatre
+&eacute;glises modernes. &Agrave; peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin
+perdu. La for&ecirc;t de piliers et d'arcades o&ugrave; nich&egrave;rent Quasimodo, ce
+hibou, et la Esmeralda, cette m&eacute;sange, la grande maison de Dieu et du
+peuple o&ugrave; priaient les foules ing&eacute;nues et violentes, o&ugrave; se d&eacute;roulaient
+la f&ecirc;te des Rois et la f&ecirc;te des Fous, appartient au silence, &agrave; la
+solitude, au pass&eacute;. Ce n'est plus qu'un monument historique, un t&eacute;moin
+des si&egrave;cles. Celui qui, &eacute;tant entr&eacute; l&agrave; le matin, s'en va le soir &agrave;
+l'&Eacute;den-Th&eacute;&acirc;tre apr&egrave;s avoir fl&acirc;n&eacute; sur les boulevards a pu, s'il sait
+voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Des hommes crient &agrave; l'entr&eacute;e de l'&eacute;glise: &laquo;Demandez la derni&egrave;re
+conf&eacute;rence du P&egrave;re Monsabr&eacute; <i>in extenso!</i>&raquo; Ils prononcent: <i>in extanso</i>.
+Pr&egrave;s de la porte, des photographies du pr&eacute;dicateur sont expos&eacute;es, comme
+aux vitrines du <i>Gil Blas</i> les portraits des actrices, &laquo;des mouquettes&raquo;
+et de M. le comte Irison d'H&eacute;risson.</p>
+
+<p>On entre et tout de suite on se sent envelopp&eacute; de myst&egrave;re, de paix, de
+demi-t&eacute;n&egrave;bres tr&egrave;s douces &eacute;clair&eacute;es par les pierres pr&eacute;cieuses des
+vitraux, d'o&ugrave; semble rayonner une lumi&egrave;re qui leur est propre. Les
+colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la
+vieille comparaison est in&eacute;vitable), et par les arcades de la grande nef
+on voit les doubles rangs de piliers des nefs lat&eacute;rales p&ecirc;le-m&ecirc;le, avec
+des perc&eacute;es et des all&eacute;es tournantes comme dans une for&ecirc;t. Le
+ma&icirc;tre-autel semble loin, tr&egrave;s loin, et les verreries du fond sont comme
+une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Notre-Dame!<br /></span>
+<span class="i0">Que c'est beau<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les d&eacute;tails y
+soient d'un caprice abondant, cela ne para&icirc;t pas, apr&egrave;s tout, si hardi,
+si touffu, si fou que la cath&eacute;drale de Rouen, par exemple, ou celle de
+Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives
+sont presque des pleins cintres. Il y a l&agrave; de la mesure, du go&ucirc;t: cette
+&eacute;normit&eacute; a quand m&ecirc;me quelque chose de parisien, un je ne sais quoi,
+mais sensible.</p>
+
+<p>On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs
+intransigeants de l'&Eacute;vangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui
+ne hantent pas les &eacute;glises, auraient une belle occasion de s'&eacute;crier ici:
+&laquo;&Ocirc; sainte &eacute;galit&eacute; des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut &ecirc;tre
+riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a
+des places r&eacute;serv&eacute;es aux capitalistes dans les temples du Dieu de
+Bethl&eacute;em! On vend ton verbe, &ocirc; Christ! et tes pr&ecirc;tres trafiquent de
+toi&raquo;&mdash;H&eacute;las! outre que ces trois sous vont assur&eacute;ment &agrave; des &oelig;uvres
+avouables, les conf&eacute;rences de Notre-Dame ne sont point faites pour les
+pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure,
+comme ce sont &eacute;videmment des simples et des r&eacute;sign&eacute;s, ils ne s'irritent
+point d'&ecirc;tre exclus des chaises r&eacute;serv&eacute;es; ils acceptent avec la douceur
+de l'habitude les plus mauvaises places &agrave; l'&eacute;glise comme dans la vie:
+cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadenc&eacute;es
+n'arrivent &agrave; leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent
+juste autant que s'ils entendaient.</p>
+
+<p>La nef centrale, o&ugrave; sont admis seulement les hommes est d&eacute;j&agrave; &agrave; moiti&eacute;
+pleine au moment o&ugrave; j'arrive. Les femmes sont rejet&eacute;es dans les bas
+c&ocirc;t&eacute;s ou perch&eacute;es dans les galeries &agrave; jour qui longent la grande nef.
+Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'&eacute;l&eacute;gantes. Cette
+vieille cath&eacute;drale d&eacute;mesur&eacute;e n'attire point les femmes. Elles ont des
+&eacute;glises plus petites, chauff&eacute;es, confortables, qui sont d'aujourd'hui et
+qui sont &agrave; elles: Notre-Dame est d'autrefois et est &agrave; tout le monde. Ce
+vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les
+chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal &agrave; l'aise. Tout ce
+minuscule y serait ridicule, presque sacril&egrave;ge. Une Parisienne, habill&eacute;e
+comme elles le sont &agrave; pr&eacute;sent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une
+petite tache fort jolie, mais absurde.</p>
+
+<p>Quant aux hommes qui sont l&agrave;, quels sont-ils? Il ne me para&icirc;t pas que
+l'auditoire soit aussi brillant, &agrave; beaucoup pr&egrave;s, qu'au temps de
+Lacordaire ou m&ecirc;me du P&egrave;re Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux
+qui comptent dans la litt&eacute;rature ou dans la politique se pressaient,
+comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart
+des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on
+dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes
+gens &agrave; t&ecirc;te de s&eacute;minariste. J'ai &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi un mince adolescent, de
+mise soign&eacute;e, p&acirc;le, l'&oelig;il bleu et profond, la bouche enfantine,
+&eacute;videmment tr&egrave;s pieux, tr&egrave;s candide et tr&egrave;s pur (peut-&ecirc;tre votre Hubert
+Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les l&egrave;vres,
+dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.&mdash;Un peu plus
+loin, un petit fr&egrave;re de la Doctrine chr&eacute;tienne, figure na&iuml;ve, de bonnes
+grosses joues, cr&acirc;ne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on
+voit de ces silhouettes dans les <i>Contes drolatiques</i> illustr&eacute;s par
+Gustave Dor&eacute;.&mdash;Plus loin encore, un homme sans &acirc;ge, barbe &agrave; tous crins,
+front haut, serr&eacute; aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de
+ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les
+r&eacute;unions anarchistes: avec d'autres pens&eacute;es, le cerveau est certainement
+le m&ecirc;me.&mdash;Mais le peuple, o&ugrave; est-il? Je n'ai pas aper&ccedil;u un homme en
+blouse ou en bourgeron dans cette &eacute;glise o&ugrave; jadis le peuple &eacute;tait chez
+lui, o&ugrave; il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de
+paradis, de belles processions &eacute;tincelantes de chasubles et de banni&egrave;res
+et envelopp&eacute;es d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un chant s'&eacute;l&egrave;ve du fond de la basilique, d'une chapelle
+qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de ch&oelig;ur, &agrave; la fois gr&ecirc;le et
+velout&eacute; et comme ouat&eacute; par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau
+chantant tout seul &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une for&ecirc;t magique. Cette voix
+psalmodie la belle pri&egrave;re: &laquo;<i>Attende, Domine, et miserere, quia
+peccavimus tibi</i>. &Eacute;coutez, Seigneur, et ayez piti&eacute;, car nous avons p&eacute;ch&eacute;
+contre vous.&raquo; Des voix d'hommes reprennent le verset en ch&oelig;ur.
+L'adolescent extatique &agrave; la figure de jeune archange se met &agrave; chanter,
+et je constate avec une surprise d&eacute;sagr&eacute;able que ce Ch&eacute;rubin de cercle
+catholique, qui serait un si friand r&eacute;gal pour quelque perverse marraine
+de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumi&egrave;re
+tamis&eacute;e venant on ne sait d'o&ugrave;, cette ombre douce et solennelle, cela
+berce et caresse l'&acirc;me &agrave; la faire pleurer. C'est bien l&agrave; qu'on oublie.
+Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde o&ugrave; il
+fait froid et o&ugrave; l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas
+pay&eacute;, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal
+portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tent&eacute;es
+par la mis&egrave;re ou par la folie obscure de votre corps, et vous,
+mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoqu&eacute;e par Jean
+Richepin dans la <i>Ballade des Gueux</i>,&mdash;venez, venez ici! Une fois les
+lourds battants feutr&eacute;s retomb&eacute;s derri&egrave;re vous, tout est fini, rien de
+tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu
+de myst&egrave;re o&ugrave; vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais r&ecirc;ve
+all&eacute;g&eacute; par des tr&ecirc;ves bienfaisantes qui font pressentir le r&eacute;veil
+ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'&acirc;me et une
+r&eacute;signation un peu moins inutile que la r&eacute;volte. &laquo;Venez, vous qui peinez
+et qui &ecirc;tes charg&eacute;s, et je vous soulagerai.&raquo;</p>
+
+<p>Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont
+toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les
+places d'abonn&eacute;s, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont
+des &laquo;hommes du monde&raquo;, cela se voit &agrave; leur mise et &agrave; leur fa&ccedil;on de se
+saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assur&eacute;ment des
+membres de la Soci&eacute;t&eacute; de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont
+d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces ap&ocirc;tres bien &eacute;lev&eacute;s
+des cercles catholiques, une trentaine de pr&ecirc;tres viennent s'asseoir sur
+des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entour&eacute; de hauts
+dignitaires eccl&eacute;siastiques et d'un &eacute;v&ecirc;que ou deux, prend place sur un
+si&egrave;ge &eacute;lev&eacute;. Il est tr&egrave;s vieux, tr&egrave;s p&acirc;le, tr&egrave;s blanc, avec de grands
+traits aust&egrave;res: un archev&ecirc;que de vitrail.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>L'orateur para&icirc;t: larges m&acirc;choires, menton carr&eacute;, grande bouche, une
+t&ecirc;te de paysan robuste et qui a sa beaut&eacute;. Le <i>Figaro</i>, derni&egrave;rement,
+faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'id&eacute;es pr&eacute;con&ccedil;ues sur le
+physique habituel des marquis, et il se pourrait que le P&egrave;re Monsabr&eacute; en
+f&ucirc;t un. Mais, informations prises, il est n&eacute; &agrave; Blois, de simples
+honn&ecirc;tes gens, ce qui est d&eacute;j&agrave; bien beau. Son p&egrave;re &eacute;tait boulanger,
+comme celui du g&eacute;n&eacute;ral Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez
+les dominicains, l'abb&eacute; Monsabr&eacute; fut vicaire &agrave; Mer (Loir-et-Cher), o&ugrave;
+son fr&egrave;re &eacute;tait cur&eacute;, On m'assure que le conf&eacute;rencier de Notre-Dame est
+le plus brave homme du monde et qu'il est tr&egrave;s gai, d'une gaiet&eacute; facile,
+joviale, bruyante, presque gamine.</p>
+
+<p>Quelqu'un me dit: &laquo;Cette gaiet&eacute; des moines &eacute;chapp&eacute;s dans les jardins des
+couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de tr&egrave;s
+particulier. Notre gaiet&eacute; &agrave; nous grimace presque toujours et n'est
+presque jamais inoffensive. Mais cette all&eacute;gresse monastique ressemble &agrave;
+la gaiet&eacute; des enfants, exprime la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'&acirc;me et la s&eacute;curit&eacute;
+compl&egrave;te. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci
+mat&eacute;riel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: d&egrave;s lors comment
+seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du c&oelig;ur qui permet de s'amuser
+&agrave; des riens.&mdash;Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et
+sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaiet&eacute; laisse
+entrevoir une arri&egrave;re-pens&eacute;e d'&eacute;dification; elle para&icirc;t command&eacute;e et
+voulue; elle s'&eacute;tale comme un argument en faveur de la foi, comme un
+d&eacute;fi &agrave; la tristesse ou aux rires mauvais des p&eacute;cheurs. Il n'en est pas
+moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaiet&eacute;
+innocente, ce sont les salles d'asile, les &eacute;coles primaires et les
+couvents. La belle humeur des religieux et, en g&eacute;n&eacute;ral, des hommes
+d'&Eacute;glise n'est point une invention des conteurs du moyen &acirc;ge. Dans les
+s&eacute;minaires grands et petits, il est instamment recommand&eacute; aux &eacute;l&egrave;ves de
+jouer et d'&ecirc;tre gais: cela d&eacute;tourne de mal faire, de penser &agrave; mal et
+m&ecirc;me de penser. Cela est donc d'une sagesse, &eacute;minente.&raquo; Je ne garantis
+pas l'exactitude de cet aper&ccedil;u: en tout cas, il ne serait vrai que des
+moines gais.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te de l'orateur se d&eacute;tache, &agrave; demi encadr&eacute;e par le capuchon noir,
+pendant que les bras &eacute;tendus d&eacute;ploient les manches de la robe, larges et
+blanches.</p>
+
+<p>Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immacul&eacute;
+avec quelque chose d'un peu th&eacute;&acirc;tral. L'ordre des Fr&egrave;res pr&ecirc;cheurs est,
+je crois, &agrave; l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le
+plus g&eacute;n&eacute;reux, le plus aventureux aussi. Ils ont h&eacute;rit&eacute; de la flamme de
+Lacordaire, de son lib&eacute;ralisme, de sa hardiesse ing&eacute;nue. On ne trouve
+plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux
+malentendu du catholicisme lib&eacute;ral, et cela en d&eacute;pit des pers&eacute;cutions
+subies. Ils persistent &agrave; r&ecirc;ver la r&eacute;conciliation de la science et de la
+foi, de la religion et de la soci&eacute;t&eacute; moderne. Illusions si l'on veut;
+mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la
+paix des &acirc;mes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur
+des illusions? Ils ont la charit&eacute; et se piquent de tol&eacute;rance. Ne leur
+dites pas que c'est saint Dominique qui a invent&eacute; l'Inquisition: ils ne
+vous croiront pas. Leur r&egrave;gle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle
+respecte leur personnalit&eacute;, laisse &agrave; chacun une tr&egrave;s large initiative.
+Aussi exercent-ils une grande s&eacute;duction sur les &acirc;mes, en particulier sur
+les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable
+contraste avec celui de la Compagnie de J&eacute;sus. L&agrave;, les individus sont
+plus effac&eacute;s, &eacute;vitent de se mettre en &eacute;vidence: ils agissent sur les
+&acirc;mes par la direction priv&eacute;e plus que par la pr&eacute;dication publique; ils
+trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective
+dont ils participent, &agrave; laquelle ils contribuent par leur ob&eacute;issance
+m&ecirc;me, plut&ocirc;t que dans le libre gouvernement de leurs facult&eacute;s en vue de
+l'int&eacute;r&ecirc;t divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre
+puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des &acirc;mes, il leur arrive, &agrave;
+leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'&agrave; la fin et de ne pas para&icirc;tre
+enti&egrave;rement d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s. Au reste, ils sont doux, polis, aimables,
+fins, mesur&eacute;s; aussi &eacute;troits que possible dans leur doctrine, mais
+indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur
+influence est plus &eacute;tendue, plus secr&egrave;te et plus s&ucirc;re. Mais les
+dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers
+de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'&eacute;clat. Ils ont aussi quelque
+chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes
+d'imagination et d'expansive charit&eacute;.</p>
+
+<p>C'est pour cela que les Fr&egrave;res <i>pr&ecirc;cheurs</i> auront &eacute;t&eacute;, en effet, au
+<span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle, les repr&eacute;sentants les plus &eacute;minents de l'&eacute;loquence
+catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les l&egrave;vres de
+Lacordaire que son &oelig;uvre oratoire (chose rare) n'est pas encore
+refroidie apr&egrave;s quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni th&eacute;ologien,
+il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conf&eacute;rences
+sur les vertus chr&eacute;tiennes, la charit&eacute;, la chastet&eacute;, la saintet&eacute;, celles
+de 1846 sur J&eacute;sus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois
+jusqu'&agrave; l'&eacute;motion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux
+profanes qu'il y a des chapitres pleins de gr&acirc;ce dans la <i>Vie de saint
+Dominique</i> et un grand charme de po&eacute;sie, de tendresse, de pi&eacute;t&eacute; un tant
+soit peu r&ecirc;veuse et romanesque, dans la <i>Vie de Marie Madeleine</i>, dont
+les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M.
+Barbey d'Aurevilly a qualifi&eacute;e de dangereuse et d'immorale.) Mais, il
+faut le reconna&icirc;tre aussi, l'apolog&eacute;tique de Lacordaire n'&eacute;tait pas
+d'une extr&ecirc;me solidit&eacute;. Cette d&eacute;monstration de la v&eacute;rit&eacute; du catholicisme
+par son r&ocirc;le dans l'histoire et dans la soci&eacute;t&eacute; humaine, c'est quelque
+chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se p&eacute;trit ais&eacute;ment selon
+la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne
+puisse tenter une d&eacute;monstration de ce genre. Ajoutez qu'&agrave; d&eacute;faut de
+l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec &eacute;loquence,
+Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de
+prouver la v&eacute;rit&eacute; de la religion chr&eacute;tienne par un mot de Jean-Jacques
+ou de Napol&eacute;on &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>Mort, ce candide Lacordaire&mdash;qui dans une brochure sur le pape
+professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 si&eacute;ger &agrave;
+la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la
+jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en m&ecirc;me temps, dans la
+crypte de son couvent, aux sanglantes mac&eacute;rations des premiers
+asc&egrave;tes&mdash;a continu&eacute; d'exercer sur ses fils une tr&egrave;s puissante influence
+qui me para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; de deux sortes: heureuse par la transmission de
+son g&eacute;n&eacute;reux esprit, d&eacute;plaisante quelquefois par la tradition de son
+&eacute;loquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imit&eacute;e avec quelque
+maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apolog&eacute;tique sans le
+grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans
+sa prestigieuse imagination, toute sa mani&egrave;re enfin sans s'apercevoir
+qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.</p>
+
+<p>Mais il semble que depuis quelques ann&eacute;es les Fr&egrave;res pr&ecirc;cheurs soient
+revenus &agrave; un genre de pr&eacute;dication plus modeste, plus pratique, mieux
+accommod&eacute; &agrave; un auditoire chr&eacute;tien, qu'ils se soient ressouvenus du bon
+vieux &laquo;sermon&raquo;, du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils
+viennent de d&eacute;couvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le P&egrave;re
+Monsabr&eacute; a &eacute;t&eacute; pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire
+catholique.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Quelques-uns d'entre vous (dit le P&egrave;re Monsabr&eacute; dans sa premi&egrave;re
+conf&eacute;rence), plus amis des sp&eacute;culations qui font voyager l'&acirc;me au dehors
+que des v&eacute;rit&eacute;s qui la ram&egrave;nent sur elle-m&ecirc;me, trouveront peut-&ecirc;tre que
+je me suis attard&eacute; &agrave; des mati&egrave;res de pr&ocirc;ne et de cat&eacute;chisme: j'en suis
+f&acirc;ch&eacute; pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais r&eacute;futer et gourmander
+ceux pour qui il n'y a pas de Dieu &agrave; offenser, pas de gr&acirc;ce &agrave; perdre,
+pas d'&acirc;me &agrave; d&eacute;shonorer? &Agrave; quoi bon? Ces b&ecirc;tes &agrave; face humaine font
+profession de n'ob&eacute;ir qu'aux fatalit&eacute;s de la mati&egrave;re. Il faudrait les
+rendre accessibles &agrave; la honte et au remords avant de leur parler de
+p&eacute;nitence. C'est a des hommes raisonnables et &agrave; des chr&eacute;tiens que je me
+suis adress&eacute;.</p>
+
+<p>Le P&egrave;re est dans le vrai, sauf une phrase qui d&eacute;passe certainement sa
+pens&eacute;e, car on n'est pas n&eacute;cessairement une &laquo;b&ecirc;te &agrave; face humaine&raquo; pour
+&ecirc;tre en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne pr&ecirc;cher que pour
+les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants
+autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine &agrave; haranguer des absents.
+Maintenant, est-ce son genre de pr&eacute;dication qui a &eacute;loign&eacute; les
+indiff&eacute;rents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui
+lui a fait adopter des fa&ccedil;ons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois
+pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait
+tout pour cela, &agrave; r&eacute;unir un auditoire analogue &agrave; celui de Lacordaire.
+En ce temps-l&agrave;, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques
+pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination
+chr&eacute;tienne et un fonds de religiosit&eacute;, des esprits souffrant de leur
+doute, enclins aux vastes sp&eacute;culations, tourment&eacute;s par ce qu'on est
+convenu d'appeler les grands probl&egrave;mes. Aujourd'hui on ne se pose plus
+de questions du tout. L'ab&icirc;me s'est &eacute;largi, j'en ai peur, entre ceux qui
+croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas
+install&eacute;s dans la n&eacute;gation absolue, ils se jouent dans un scepticisme
+curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,
+Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait
+gu&egrave;re les pareils. On ne saurait donc trop louer le P&egrave;re Monsabr&eacute;
+d'avoir transform&eacute; les conf&eacute;rences en majestueuses hom&eacute;lies.</p>
+
+<p>Et c'est peut-&ecirc;tre encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,
+l'&acirc;me des incr&eacute;dules, si d'aventure il s'en m&ecirc;lait quelques-uns au
+troupeau des fid&egrave;les. Faut-il le dire? La v&eacute;rit&eacute; de la religion
+catholique ne se d&eacute;montre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des
+myst&egrave;res, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:
+cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la r&eacute;v&eacute;lation consid&eacute;r&eacute;e
+comme un fait historique, j'ai rencontr&eacute; des eccl&eacute;siastiques qui
+reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non pr&eacute;venu par
+la gr&acirc;ce, il peut y avoir, &agrave; la rigueur, autant de raisons de rejeter ce
+fait que de l'admettre. D&egrave;s lors le pr&eacute;dicateur n'a rien de mieux &agrave;
+faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les
+autres &agrave; croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,
+mais par l'&eacute;motion et l'onction de sa parole et en leur rendant
+sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus
+chr&eacute;tiennes. Il pourra bien sans doute d&eacute;montrer par les preuves
+traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fid&egrave;les
+seulement, avec cette pens&eacute;e que ces arguments ne peuvent convaincre que
+ceux qui sont persuad&eacute;s d'avance, sans pr&eacute;tendre foudroyer les
+incr&eacute;dules par des raisonnements irr&eacute;fragables et sans supposer non plus
+que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent
+tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la
+meilleure gr&acirc;ce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvern&eacute;s
+par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Le P&egrave;re Monsabr&eacute; &agrave; d&ucirc; se faire quelques-unes au moins de ces r&eacute;flexions.
+Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la mis&egrave;re
+des temps &agrave; la pr&eacute;dication chr&eacute;tienne, et c'est &agrave; cause de cela que son
+<i>Car&ecirc;me</i> nous a paru int&eacute;ressant.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Il a simplement entretenu ses auditeurs (&laquo;simplement&raquo; ne veut pas dire
+ici &laquo;avec simplicit&eacute;&raquo;) du sacrement de p&eacute;nitence. Je r&eacute;sume sa seconde
+conf&eacute;rence, une de celles qui donnent l'id&eacute;e la plus compl&egrave;te de ses
+qualit&eacute;s et de ses d&eacute;fauts. Elle a pour sujet la n&eacute;cessit&eacute; de la
+confession.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Mon plan est bien simple: 1&ordm; Dieu veut qu'on se confesse; 2&ordm; nous
+n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.</p></div>
+
+<p>&sect;1<sup>er</sup>.&mdash;C'est de J&eacute;sus-Christ que les ap&ocirc;tres et leurs successeurs ont
+re&ccedil;u le pouvoir de &laquo;remettre ou retenir les p&eacute;ch&eacute;s&raquo;. La confession doit
+&ecirc;tre auriculaire, singuli&egrave;re et pr&eacute;cise: sinon, comment le pr&ecirc;tre
+saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour gu&eacute;rir les c&oelig;urs, il
+faut bien qu'il connaisse leur mal.</p>
+
+<p>D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des
+ap&ocirc;tres. Une s&eacute;rie ininterrompue de t&eacute;moignages nous atteste l'existence
+de la confession depuis l'origine du christianisme.</p>
+
+<p>Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas &eacute;t&eacute;
+institu&eacute;e par J&eacute;sus-Christ: ou bien elle aurait &eacute;t&eacute; invent&eacute;e et impos&eacute;e,
+&agrave; un moment donn&eacute;, par un seul homme; ou bien elle se serait r&eacute;pandue
+peu &agrave; peu dans le monde chr&eacute;tien. Mais, dans les deux cas &laquo;une nouveaut&eacute;
+si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain&raquo;, aurait rencontr&eacute;
+des r&eacute;sistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date pr&eacute;cise.
+Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours exist&eacute;.</p>
+
+<p>Tout le d&eacute;veloppement de cette premi&egrave;re partie est remarquable par
+l'ordre et la clart&eacute;. J'y ai relev&eacute; des traces de scolastique, comme
+lorsque l'orateur nous dit que la confession est &agrave; la fois, pour le
+pr&ecirc;tre, un pouvoir, un honneur, un privil&egrave;ge et un droit, et qu'il nous
+explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est l&agrave; une analyse
+sans int&eacute;r&ecirc;t et qui ne porte que sur des mots. Peut-&ecirc;tre y a-t-il l&agrave; une
+l&eacute;g&egrave;re affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours d&eacute;sagr&eacute;able,
+d'&eacute;rudition th&eacute;ologique et de science traditionnelle. De m&ecirc;me, le P&egrave;re
+abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa premi&egrave;re conf&eacute;rence
+il &eacute;prouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la p&eacute;nitence est &agrave;
+l'&acirc;me ce que la m&eacute;decine est au corps. La pens&eacute;e n'a pourtant rien
+d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,
+et on ne d&eacute;range pas un saint pour si peu!</p>
+
+<p>La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais
+bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,
+comme l'optique du th&eacute;&acirc;tre, une sorte de grossissement; mais la mesure
+me para&icirc;t quelquefois d&eacute;pass&eacute;e. L'orateur a trop d'apostrophes &agrave; la
+fa&ccedil;on de Bossuet:</p>
+
+<p>&laquo;Onction de la v&eacute;rit&eacute;, sages conseils, prescriptions salutaires,
+pressez-vous sur mes l&egrave;vres,&raquo; etc.&mdash;Il a trop, &agrave; mon go&ucirc;t, de solennelle
+phras&eacute;ologie oratoire, de formules guind&eacute;es: &laquo;Cette conclusion n'est pas
+le fruit de mon interpr&eacute;tation priv&eacute;e. J'estimerais <i>peu les efforts que
+j'ai faits pour l'obtenir</i> si je ne me sentais appuy&eacute; par
+l'interpr&eacute;tation unanime de dix-huit si&egrave;cles,&raquo; etc.&mdash;Il a des fa&ccedil;ons
+violentes et hyperboliques d'exprimer des choses tr&egrave;s simples: &laquo;Si
+j'allais vous dire, de mon autorit&eacute; priv&eacute;e: Confessez-vous, est-ce que
+vous tomberiez &agrave; genoux?&raquo; Voil&agrave; qui va bien, et cela suffit. Qu'il
+ajoute: &laquo;Ne serais-je pas plut&ocirc;t l'objet de votre juste col&egrave;re? Ne
+crieriez-vous pas au tyran de l'&acirc;me, au bourreau des consciences?&raquo; passe
+encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: &laquo;Les dalles que vous foulez
+aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter &agrave; la t&ecirc;te et
+m'&eacute;touffer dessous?&raquo; Ceci est d&eacute;cid&eacute;ment de trop. Et notez que cet &eacute;clat
+survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le
+d&eacute;veloppement d'un argument accessoire.&mdash;Le style, souvent excellent,
+n'est pas toujours d'une enti&egrave;re puret&eacute; (c'est une critique que l'on
+peut se permettre, puisque le P&egrave;re Monsabr&eacute; apprend par c&oelig;ur et r&eacute;cite
+ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixi&egrave;mes des orateurs).
+On a le d&eacute;plaisir d'entendre des phrases de ce genre: &laquo;Ces quatre choses
+se donnent la main,&raquo; ou: &laquo;L'&eacute;panchement est la racine de l'amiti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin j'ai dit que le P&egrave;re Monsabr&eacute; parlait pour les croyants et qu'il
+avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance
+tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-&ecirc;tre pas de bon go&ucirc;t de chercher &agrave;
+les &eacute;blouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour
+leur montrer que des t&eacute;moignages ininterrompus attestent l'institution
+divine de la confession, il fait d&eacute;filer devant eux une interminable
+liste, si&egrave;cle par si&egrave;cle, des docteurs qui en ont parl&eacute;. Il sait bien
+que les fid&egrave;les n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une
+affirmation g&eacute;n&eacute;rale ou qu'il en appelle seulement aux quelques P&egrave;res
+dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants
+qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-l&agrave; trouveront toujours moyen
+de contester. Cet &eacute;talage d'&eacute;rudition, cette nomenclature bruyante ne
+prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que
+faire: c'est proprement un effet de rh&eacute;torique.</p>
+
+<p>&sect;2.&mdash;La premi&egrave;re partie du sermon est donc toute d'exposition
+dogmatique: je pr&eacute;f&egrave;re la seconde o&ugrave; l'orateur a su mettre de l'&eacute;motion
+et parfois quelque finesse.</p>
+
+<p>L'homme a trouv&eacute; plusieurs raisons de repousser la confession. &laquo;Quelles
+raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne
+dit pas.&raquo; La premi&egrave;re raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible
+que Dieu semble faire violence &agrave; la nature humaine et contraindre ses
+plus l&eacute;gitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le
+droit de n'&ecirc;tre m&eacute;prisable que devant soi.&mdash;Mais, au contraire, r&eacute;pond
+l'orateur, la conscience a besoin de s'&eacute;pancher:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de
+notre c&oelig;ur, aucun ne nous fatigue comme le secret du p&eacute;ch&eacute; et des
+peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous
+en sommes accabl&eacute;s jusqu'au d&eacute;couragement, jusqu'&agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer de
+nos propres forces. Il faut &eacute;touffer, si l'on veut vivre encore,
+l'honn&ecirc;tet&eacute; de ses bons instincts, le saint amour du bien, et
+chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquit&eacute;. Encore la
+conscience a-t-elle des retours. Elle s'&eacute;veille &agrave; l'improviste, et
+l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se
+voir et se m&eacute;priser, ha&iuml;r en soi le plus cher de sa vie, se sentir
+l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire &agrave; ceux qui les
+voient du dehors: Quelle chose &eacute;trange de souffrir ainsi! Ne
+pouvoir &eacute;touffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de
+mensonge ceux qui, s&eacute;duits par les apparences de notre vie, nous
+aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand
+supplice? Non! le cadavre li&eacute; jadis par des tyrans &agrave; un corps plein
+de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne
+tourmente une &acirc;me honn&ecirc;te encore l'horrible attouchement du p&eacute;ch&eacute;.
+C'est assez pour amasser dans un c&oelig;ur une douleur sans nom, dont
+chaque goutte devient un torrent, et que font &eacute;clater tout &agrave; coup
+d'&eacute;pouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des
+existences ch&eacute;ries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,
+donnez-leur une issue secr&egrave;te. Ouvrez quelque part un c&oelig;ur qui
+re&ccedil;oit les confidences du p&eacute;cheur fatigu&eacute; de porter tout seul le
+fardeau de ses fautes: tout &agrave; coup il se fait comme un myst&eacute;rieux
+&eacute;change, je dis plus, une myst&eacute;rieuse ali&eacute;nation. Le mal nous
+quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des ab&icirc;mes
+qui le d&eacute;robent aux yeux. Ce cadavre li&eacute; &agrave; notre &acirc;me, nous l'avons
+jet&eacute; dans un tombeau, d'o&ugrave; il ne sortira plus pour nous tourmenter.
+Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, pass&eacute;s aux flammes d'une
+parole amie, ont &eacute;t&eacute; purifi&eacute;s. Il ne nous reste qu'un regret
+tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne
+nous emp&ecirc;che plus d'esp&eacute;rer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas
+que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute
+nature honn&ecirc;te encore dans ses instincts la recherche spontan&eacute;ment!</p></div>
+
+<p>Le passage a de l'&eacute;clat (malgr&eacute; la banalit&eacute; de quelques m&eacute;taphores),
+plus d'&eacute;clat peut-&ecirc;tre que de path&eacute;tique. C'est du moins ce qu'il m'a
+sembl&eacute; quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste
+enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument oblig&eacute; de crier ses
+phrases. La diction est une lutte d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e contre l'immensit&eacute; des
+nefs; elle ne peut gu&egrave;re se permettre les notes fines, p&eacute;n&eacute;trantes ou
+voil&eacute;es, les accents qui vont &agrave; l'&acirc;me. Je ne crois pas, du reste, que la
+voix du P&egrave;re Monsabr&eacute; se pr&ecirc;te beaucoup &agrave; ces nuances. Et c'est d&eacute;j&agrave;
+bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.</p>
+
+<p>C'est &eacute;gal, j'aurais d&eacute;sir&eacute; je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me
+figurais qu'il y avait d'autres choses &agrave; dire sur la confession, des
+choses plus d&eacute;licates, plus intimes, plus ing&eacute;nieuses et plus
+tendres&mdash;mais qui sans doute ne pourraient &ecirc;tre dites que de moins haut,
+dans une enceinte plus &eacute;troite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que
+retentissaient les nobles phrases du pr&eacute;dicateur, un sonnet de Sully
+Prudhomme murmurait tout bas dans ma m&eacute;moire, exprimant un sentiment
+presque pareil:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un de mes grands p&eacute;ch&eacute;s me suivait pas &agrave; pas,<br /></span>
+<span class="i0">Se plaignant de vieillir dans un l&acirc;che myst&egrave;re;<br /></span>
+<span class="i0">Sous la dent du remords il ne pouvait se taire<br /></span>
+<span class="i0">Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Voulant du lourd secret dont je me sentais las<br /></span>
+<span class="i0">Me soulager au sein d'un bon d&eacute;positaire,<br /></span>
+<span class="i0">J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,<br /></span>
+<span class="i0">Et l&agrave; j'ai confess&eacute; ma faute &agrave; Dieu, tout bas.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un pr&ecirc;tre!<br /></span>
+<span class="i0">Il ne voit plus le sang &eacute;pong&eacute; repara&icirc;tre<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; l'heure t&eacute;n&eacute;breuse o&ugrave; le coup fut donn&eacute;.<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">J'ai dit un moindre crime &agrave; l'oreille divine;<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; je l'ai dit, la terre a fait cro&icirc;tre une &eacute;pine,<br /></span>
+<span class="i0">Et je n'ai jamais su si j'&eacute;tais pardonn&eacute;.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La confession nous est si naturelle, continue le P&egrave;re Monsabr&eacute;, qu'avant
+de passer &agrave; l'&eacute;tat d'institution chr&eacute;tienne &laquo;elle &eacute;tait partout connue,
+pr&ecirc;ch&eacute;e, pratiqu&eacute;e.&raquo; Et l&agrave;-dessus il nous cite &laquo;un l&eacute;gislateur chinois&raquo;,
+Socrate, S&eacute;n&egrave;que, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouv&eacute; la
+confession &eacute;tablie chez les sauvages.&mdash;Fort bien; mais alors comment
+l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la premi&egrave;re partie de son discours,
+que la confession, si elle avait &eacute;t&eacute; invent&eacute;e par d'autres que
+J&eacute;sus-Christ, e&ucirc;t paru &laquo;une nouveaut&eacute; &eacute;norme, une obligation oppressive,
+la plus r&eacute;pugnante des humiliations?&raquo; Elle est donc tour &agrave; tour
+contraire ou conforme &agrave; la nature, selon les besoins de la cause! Cette
+radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;
+mais voil&agrave; ce que c'est que de vouloir d&eacute;montrer l&agrave; o&ugrave; l'essentiel est
+de toucher et d'instruire.</p>
+
+<p>La seconde raison qu'on all&egrave;gue pour ne pas se confesser, c'est que
+l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se
+confesser &agrave; Dieu, &agrave; la bonne heure!&mdash;Mais, au contraire, ce qu'il nous
+faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la
+voix de l'orateur:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la
+femme; comme nous, il est p&eacute;tri d'un limon abject; comme nous, il a
+senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutt&eacute; contre
+des penchants maudits; comme nous, peut-&ecirc;tre, il est tomb&eacute;. Sa vie
+a des &eacute;chos dans notre vie; &agrave; la peinture de nos mis&egrave;res il
+reconna&icirc;t sa propre mis&egrave;re. Il ne peut vouloir &ecirc;tre s&eacute;v&egrave;re sans
+qu'aussit&ocirc;t mille voix crient dans son c&oelig;ur: &laquo;Piti&eacute;! piti&eacute;!&raquo; sans
+que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la mis&eacute;ricorde.</p></div>
+
+<p>L'incr&eacute;dulit&eacute; reprend: &laquo;Nous confesser &agrave; un homme! Faire de notre vie la
+p&acirc;ture de sa curiosit&eacute;! Livrer nos plus redoutables secrets &agrave; la merci
+de ses indiscr&eacute;tions, c'est impossible!&raquo; &Eacute;coutez la r&eacute;ponse du P&egrave;re
+Monsabr&eacute;: vous y sentirez, au commencement, de la bonne gr&acirc;ce et de la
+bonhomie, puis de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et de la grandeur. &Ccedil;'a &eacute;t&eacute; le bel
+endroit du discours, le moment du &laquo;frisson&raquo;.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose
+qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces
+redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le pr&ecirc;tre
+qui en doit prendre connaissance, &agrave; leur centi&egrave;me, &agrave; leur milli&egrave;me
+et peut-&ecirc;tre &agrave; leur dix milli&egrave;me &eacute;dition, et qu'ainsi ils
+deviennent non plus la p&acirc;ture de sa curiosit&eacute;, mais d'une h&eacute;ro&iuml;que
+patience. Je voudrais pouvoir offrir &agrave; ceux qui redoutent la
+curiosit&eacute; du pr&ecirc;tre dix ou douze heures de confessionnal: j'esp&egrave;re
+qu'au bout de ce temps il me demanderaient gr&acirc;ce et reconna&icirc;traient
+qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosit&eacute; pour retenir
+le pr&ecirc;tre encha&icirc;n&eacute; aux fastidieuses redites de la conscience
+humaine.</p>
+
+<p>Quoi! ce serait pour contenter une pu&eacute;rile passion qu'il &eacute;couterait
+si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,
+vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,
+je vous aime, vous qui n'&ecirc;tes pas mon sang, vous que je ne connais,
+pour la plupart, que pour vous avoir aper&ccedil;us du haut de cette
+chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot
+de votre vie qui vient se m&ecirc;ler &agrave; ma vie? N'est-ce pas que je crois
+reconna&icirc;tre dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre
+c&oelig;ur vient chercher mon c&oelig;ur? Et vous voudriez qu'au moment
+supr&ecirc;me o&ugrave; votre c&oelig;ur se donne sans myst&egrave;re et sans r&eacute;serve, le
+pr&ecirc;tre n'accueill&icirc;t cette tradition de tout vous-m&ecirc;me que pour
+examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre &acirc;me
+comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le pr&ecirc;tre, qui
+puisse lui m&eacute;riter cette injure?</p></div>
+
+<p>Je regrette qu'apr&egrave;s cela, pour nous montrer jusqu'&agrave; quel point le
+minist&egrave;re sacr&eacute; de la confession transfigure le repr&eacute;sentant de Dieu, le
+P&egrave;re Monsabr&eacute; nous ait racont&eacute; l'histoire m&eacute;lodramatique d'un pr&ecirc;tre
+confessant un mendiant et d&eacute;couvrant en lui l'assassin de son p&egrave;re et de
+sa m&egrave;re. On se rappelle une sc&egrave;ne semblable dans un <i>m&eacute;lo</i> d'il y a
+trois ou quatre ans.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; des raisons que l'on dit, il y a les autres.</p>
+
+<p>Ambition, cupidit&eacute;, &eacute;go&iuml;sme, rapine, envie, haine, d&eacute;bauche du
+c&oelig;ur et des sens, d&eacute;p&eacute;rissement de la foi, oubli coupable du
+devoir, affaissement de la moralit&eacute;, l&acirc;chet&eacute; du respect humain:
+voil&agrave;, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules
+d&eacute;terminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.</p>
+
+<p>Puis, une br&egrave;ve et &eacute;nergique p&eacute;roraison:</p>
+
+<p>La loi de Dieu est toujours l&agrave;... Bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, il faudra s'y
+soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,
+maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante
+parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il
+faudrait &ecirc;tre fou pour h&eacute;siter entre ces deux jugements.</p></div>
+
+<p>Je n'ai pas assez entendu le P&egrave;re Monsabr&eacute; pour d&eacute;finir son talent avec
+une enti&egrave;re s&eacute;curit&eacute;. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en
+g&eacute;n&eacute;ral, plus de clart&eacute;, de belle ordonnance dialectique, de mouvement
+et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de
+p&eacute;n&eacute;tration, de d&eacute;licatesse et de path&eacute;tique. J'ai cru voir &agrave; certains
+signes qu'il serait un excellent orateur populaire, dou&eacute; de verve, de
+bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de
+Notre-Dame; que la sublimit&eacute;, la couleur et les divers ornements
+oratoires de son style &eacute;taient quelque chose d'appris et de plaqu&eacute;, et
+que, livr&eacute; &agrave; sa vraie pente, il e&ucirc;t plus volontiers parl&eacute; comme un P&egrave;re
+Lejeune ou un Bridaine relev&eacute; d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est l&agrave;
+qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>J'ai entendu d'autres pr&eacute;dicateurs du car&ecirc;me, mais en courant et avec
+trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arr&ecirc;t&eacute; soit sur le talent
+de chacun, soit sur l'&eacute;tat actuel de l'&eacute;loquence sacr&eacute;e. On y pourrait,
+&agrave; la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de
+pr&eacute;dicateurs reviennent d&eacute;cid&eacute;ment, comme le P&egrave;re Monsabr&eacute;, &agrave;
+l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chr&eacute;tienne d'apr&egrave;s
+la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur aupr&egrave;s
+de L&eacute;on XIII. D'autres, &agrave; l'exemple de Lacordaire, agitent les questions
+de l'heure pr&eacute;sente, combattent le si&egrave;cle sur son propre terrain, mais &agrave;
+leur fa&ccedil;on et sans chercher &agrave; imiter la mani&egrave;re du grand dominicain. Ils
+s'attaquent au mat&eacute;rialisme, au positivisme, au scepticisme et autres
+monstres avec une &eacute;loquence qui m'a sembl&eacute;, chez quelques-uns, sinc&egrave;re
+et cordiale, et tour &agrave; tour par des raisons de sentiment et par des
+arguments un peu gros, bien appropri&eacute;s &agrave; leurs auditoires.&mdash;Le P&egrave;re
+Lange, l'abb&eacute; Fr&eacute;mont, surtout l'abb&eacute; Perraud et plus encore l'abb&eacute;
+Huvelin valent certes la peine d'&ecirc;tre entendus.</p>
+
+<p>J'ai seulement remarqu&eacute;, dans une paroisse de la rive gauche, une
+innovation f&acirc;cheuse, celle des &laquo;conf&eacute;rences dialogu&eacute;es&raquo;. Un pr&ecirc;tre dans
+la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en
+face, au banc d'&oelig;uvre, se l&egrave;ve: il repr&eacute;sente l'Erreur. &laquo;Je rends
+hommage, dit le prestolet, &agrave; l'&eacute;loquence de l'&eacute;minent pr&eacute;dicateur; mais,
+nous autres protestants, nous sommes ent&ecirc;t&eacute;s.&raquo; Et il fait alors des
+objections ridicules, aggrav&eacute;es de fac&eacute;ties qui mettent en joie les
+d&eacute;votes. C'est une parade affligeante et tout &agrave; fait indigne du bon go&ucirc;t
+du clerg&eacute; parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="M_DESCHANEL" id="M_DESCHANEL"></a>M. DESCHANEL<br />
+ET LE ROMANTISME DE RACINE<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[28]</span></a></h2>
+
+
+<p>Du public accouru aux le&ccedil;ons de M. Deschanel, le premier tiers voit et
+entend, le second tiers, press&eacute; dans les corridors, entend sans voir,
+l'autre tiers s'en va d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, sans avoir vu ni entendu. L'aimable
+auteur du <i>Mal et du bien qu'on a dit des femmes</i> a voulu consoler ce
+dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettr&eacute; en France, et
+il a publi&eacute; int&eacute;gralement, en deux volumes, ses le&ccedil;ons du Coll&egrave;ge de
+France sur le th&eacute;&acirc;tre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extr&ecirc;mement
+agr&eacute;able et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur
+d'exprimer un regret.</p>
+
+<p>J'aurais aim&eacute; que M. Deschanel ne ret&icirc;nt de son cours que la partie
+neuve et vraiment personnelle. Le volume d&ucirc;t-il &ecirc;tre mince, il serait
+exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop &eacute;crits pour
+l'agr&eacute;ment des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses tr&egrave;s
+connues, tr&egrave;s ordinaires, qu'on est oblig&eacute; de r&eacute;p&eacute;ter tout au long
+devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles;
+mais est-il bien n&eacute;cessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus
+nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs
+livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit
+et le tour de main de Voltaire:</p>
+
+<p>&laquo;...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir &agrave;
+ses le&ccedil;ons toutes les dames de P&eacute;kin.&mdash;Ce qu'il dit est donc bien neuf?
+demanda Candide.&mdash;Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi,
+combien y a-t-il &agrave; P&eacute;kin, en dehors des mandarins lettr&eacute;s, de gens
+capables de s'int&eacute;resser &agrave; des le&ccedil;ons d&ucirc;ment m&eacute;dit&eacute;es et o&ugrave; l'on suppose
+connu ce qui tra&icirc;ne dans les livres?&mdash;Une centaine, r&eacute;pondit
+Kou-Tu-Fong.&mdash;C'est peu, dit Candide.&mdash;C'est beaucoup, dit Martin. Et
+combien de personnes vont aux le&ccedil;ons de votre docteur?&mdash;Deux ou trois
+mille, dit Kou-Tu-Fong.&mdash;Oh! oh! j'irai donc, s'&eacute;cria Candide.&mdash;Je
+n'irai donc pas, grogna Martin.&raquo;</p>
+
+<p>Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation
+&eacute;l&eacute;gante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et
+charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un m&eacute;rite si m&eacute;prisable
+ni si accessible), et de quoi faire r&eacute;fl&eacute;chir les vieux mandarins. C'est
+sur les pages originales que nous nous arr&ecirc;terons.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>M. Deschanel comprend Racine de la bonne fa&ccedil;on: en l'aimant. Mais,
+puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du po&egrave;te, prend-il si
+souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il
+sur son caract&egrave;re plus que des insinuations, et si malveillantes?</p>
+
+<p>&laquo;Racine semble aujourd'hui un peu d&eacute;daign&eacute;<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.&raquo; Encore faudrait-il
+savoir par qui. &laquo;Quelques-uns m&ecirc;me l'injurient<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.&raquo; Si cela est vrai,
+est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait &eacute;t&eacute;
+injuri&eacute; par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante
+ann&eacute;es. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque
+et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai,
+c'est que le <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; Racine &agrave; Corneille; et ce qui
+semble vrai, c'est que notre si&egrave;cle pr&eacute;f&egrave;re Corneille &agrave; Racine. Mais
+c'est un compte difficile &agrave; &eacute;tablir, et peut-&ecirc;tre quelques personnes se
+d&eacute;lectent &agrave; la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point
+l'occasion. Seulement, il faut reconna&icirc;tre que la pr&eacute;dilection pour
+Corneille est plus fr&eacute;quemment avou&eacute;e. Faut-il croire que les esprits de
+trempe h&eacute;ro&iuml;que sont plus nombreux que les autres? ou cette pr&eacute;f&eacute;rence
+est-elle un legs de l'&eacute;cole romantique, qui aimait Corneille pour ses
+in&eacute;galit&eacute;s, ses exc&egrave;s et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle
+soit, est sans doute la m&ecirc;me qui fait qu'on pr&eacute;f&egrave;re, au moins on le dit,
+Plaute &agrave; T&eacute;rence, Michel-Ange &agrave; Rapha&euml;l, Bossuet &agrave; F&eacute;nelon, Hugo &agrave;
+Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux
+harmonieux.</p>
+
+<p>C'est bien de pr&eacute;f&eacute;rer l'&eacute;nergie et l'originalit&eacute; saillante. Mais, dans
+quelques-unes des pr&eacute;f&eacute;rences de cette sorte, o&ugrave; ce qui repr&eacute;sente le
+mieux le g&eacute;nie de notre race est mis au-dessous de ce qui le repr&eacute;sente
+moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie g&eacute;n&eacute;reuse et bien
+fran&ccedil;aise de faire bon march&eacute; de ce qui nous est propre pour embrasser
+ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez
+difficile de dire ce que c'est que le g&eacute;nie de notre race, cette race
+&eacute;tant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est
+d&eacute;cid&eacute;ment pas dans l'essence de ce g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Or, Corneille n'est-il pas, par bien des c&ocirc;t&eacute;s, dans notre litt&eacute;rature,
+un esprit excentrique, d'une complexion singuli&egrave;re, obscure pour nous
+comme elle semble l'avoir &eacute;t&eacute; pour lui-m&ecirc;me? Il n'a presque point de
+tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la
+v&eacute;rit&eacute; humaine. Si dans un jour heureux il n'e&ucirc;t &eacute;crit le <i>Cid</i> (et
+quelques sc&egrave;nes d'<i>Horace</i> et de <i>Polyeucte</i>), quelle &acirc;me &eacute;trange! et
+quel maniaque d'h&eacute;ro&iuml;sme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il
+s'est repenti du <i>Cid</i> et qu'il l'aurait con&ccedil;u autrement vingt ans plus
+tard. Une fille qui aime mieux son amant que son p&egrave;re (car c'est cela au
+fond), une fille dont la volont&eacute; est impuissante &agrave; &eacute;touffer la passion
+et qui reste sympathique par cela m&ecirc;me, quel scandale! Mais il ne
+recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir
+incontestable (<i>Horace</i>), puis d'un devoir plus douteux (<i>Polyeucte</i>)
+sur la passion; mais bient&ocirc;t cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte,
+c'est le triomphe de la volont&eacute; toute seule, ou tout au plus de la
+volont&eacute; appliqu&eacute;e &agrave; quelque devoir extraordinaire, inqui&eacute;tant, atroce,
+et dans la conception duquel se retrouvent, avec la na&iuml;ve et excessive
+estime des &laquo;grandeurs de chair&raquo; (Pascal), les id&eacute;es de l'<i>Astr&eacute;e</i> et de
+la <i>Cl&eacute;lie</i> sur la femme et les doctrines du <span class="smcap">xvi</span><sup>e</sup> si&egrave;cle sur la
+s&eacute;paration de la morale politique et de l'autre morale. Auguste d&eacute;j&agrave;,
+croyez-vous qu'il pardonne simplement par bont&eacute;? Non, mais un peu par
+politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volont&eacute; et parce que
+l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois
+dans la pi&egrave;ce. Et Rodelinde (<i>Pertharite</i>), Dirc&eacute; (<i>&OElig;dipe</i>),
+Sophonisbe, Pulch&eacute;rie, B&eacute;r&eacute;nice, Camille (<i>Othon</i>), Eurydice (<i>Sur&eacute;na</i>)
+etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la
+force incommensurable de leur volont&eacute; par quelque sacrifice absurde et
+qui ne para&icirc;t point leur co&ucirc;ter, tant elles en sont pay&eacute;es par leur
+orgueil? Tous ces h&eacute;ros (et la plupart sont des h&eacute;ro&iuml;nes) ressemblent
+plus ou moins &agrave; ce surprenant Alidor de la <i>Place Royale</i> quittant sa
+ma&icirc;tresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir
+de se sentir fort. Si cela &eacute;tait possible, Corneille nous montrerait
+l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une mati&egrave;re
+o&ugrave; il s'applique, se prenant lui-m&ecirc;me pour but. Est-ce forcer les mots
+que de voir dans ce po&egrave;te de la volont&eacute; toute pure quelque chose comme
+le Kant du th&eacute;&acirc;tre tragique? Cet homme qui, faisant &agrave; la Du Parc sa cour
+grondeuse, lui d&eacute;clare superbement &laquo;qu'elle ne passera pour belle chez
+la race future qu'autant qu'il l'aura dit&raquo; (et qu'est-ce que cela
+pouvait bien faire &agrave; Marquise?), n'a jamais compris ni aim&eacute; la femme,
+qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une &eacute;nergie
+qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres
+descendus des mers gel&eacute;es et qui jadis avaient occup&eacute; son pays avec le
+duc Rollon. Sous sa rh&eacute;torique romaine et sa subtilit&eacute; espagnole, c'est
+un Danois des anciens &acirc;ges, un <i>Northmann</i>, un homme de fer et de glace,
+un monstre, un barbare.</p>
+
+<p>Racine est un Fran&ccedil;ais de France. Il a la gr&acirc;ce, la raison harmonieuse,
+le bon sens, la sobri&eacute;t&eacute;, la v&eacute;rit&eacute; psychologique. C'est un grand signe
+pour lui d'avoir &eacute;t&eacute; hautement pr&eacute;f&eacute;r&eacute; par celui de nos si&egrave;cles
+litt&eacute;raires o&ugrave; nos qualit&eacute;s et nos d&eacute;fauts se sont le plus librement
+d&eacute;velopp&eacute;s, ont le moins profond&eacute;ment subi l'influence des litt&eacute;ratures
+anciennes ou &eacute;trang&egrave;res.</p>
+
+<p>J'imagine un temps, encore lointain, o&ugrave;, toutes les litt&eacute;ratures ayant
+parcouru leur cycle naturel, le critique, accabl&eacute; sous la masse &eacute;norme
+des choses &eacute;crites, serait oblig&eacute; de ne retenir que les &oelig;uvres
+clairement caract&eacute;ristiques des diff&eacute;rents g&eacute;nies nationaux aux diverses
+&eacute;poques: il me semble que l'&oelig;uvre de Racine aurait alors une autre
+importance et un autre int&eacute;r&ecirc;t que celle de son grand rival.</p>
+
+<p>Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission
+d'admirer les trag&eacute;dies de Racine. Et, si l'on aime tant son th&eacute;&acirc;tre, je
+comprends peu qu'on &eacute;tudie sa vie et son caract&egrave;re dans un esprit de
+malveillance et de chicane.</p>
+
+<p>M. Deschanel reproche durement &agrave; Racine ses deux lettres &agrave; MM. de
+Port-Royal, sa brouille avec Moli&egrave;re, les allusions &agrave; Corneille dans la
+pr&eacute;face de <i>Britannicus</i>, sa froideur en apprenant la mort de la
+Champmesl&eacute;, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il
+parle d'&laquo;ingratitude&raquo;, de &laquo;d&eacute;loyaut&eacute;&raquo;, de &laquo;trahison&raquo;, de &laquo;s&eacute;cheresse de
+c&oelig;ur&raquo;. Ce sont l&agrave; de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.</p>
+
+<p>Outre que la premi&egrave;re faute de Racine (contre ses anciens ma&icirc;tres) a &eacute;t&eacute;
+effac&eacute;e par un repentir &eacute;clatant et courageux, n'y trouverait-on pas des
+circonstances att&eacute;nuantes? Racine &eacute;tait fort jeune: apr&egrave;s avoir failli
+mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il
+&eacute;clatait. Puis, nous ne pouvons &ecirc;tre juges du degr&eacute; de reconnaissance
+qu'il devait &agrave; MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent
+rien: savons-nous s'il avait toujours &eacute;t&eacute; si heureux parmi des hommes si
+graves et si hant&eacute;s de la pens&eacute;e du p&eacute;ch&eacute; originel? De plus, peut-on
+soutenir que Nicole n'e&ucirc;t point vis&eacute; particuli&egrave;rement Racine en traitant
+les po&egrave;tes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux
+petits ridicules de ses ma&icirc;tres et ne dit rien qui les d&eacute;shonore. Et si
+Racine &eacute;tait peut-&ecirc;tre le dernier &agrave; qui il f&ucirc;t permis d'avoir raison
+contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgr&eacute; tout, quelque chose d'avoir
+raison? Les deux lettres (la seconde non publi&eacute;e, mais gard&eacute;e en
+portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assur&eacute;ment
+regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'&agrave;
+l'indignation.</p>
+
+<p>Sur sa brouille avec Moli&egrave;re, nous n'avons que la version de Lagrange,
+et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc &agrave;
+Moli&egrave;re, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas
+oublier que Moli&egrave;re se vengea en jouant sur son th&eacute;&acirc;tre la <i>Folle
+querelle</i> de Subligny, et que plus tard les deux po&egrave;tes se
+r&eacute;concili&egrave;rent, comme on le voit par le prologue de la <i>Psych&eacute;</i> de La
+Fontaine: cela prouve, sans doute, la bont&eacute; de Moli&egrave;re, que personne ne
+conteste; mais cela montre peut-&ecirc;tre aussi que la conduite de Racine
+n'avait pas &eacute;t&eacute; si noire ni si impardonnable.</p>
+
+<p>&laquo;L'allusion (<i>malevolus poeta</i>) n'est que trop claire, dit M. Deschanel
+&agrave; propos de la premi&egrave;re pr&eacute;face de <i>Britannicus</i>. Voil&agrave; les petits
+c&ocirc;t&eacute;s de l'humanit&eacute;, m&ecirc;me dans les grands hommes<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.&raquo; Mais ici les
+&laquo;petits c&ocirc;t&eacute;s&raquo; sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le
+vieux po&egrave;te qui avait commenc&eacute;, &agrave; ce qu'il semble. On dira que Racine
+devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi
+Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?</p>
+
+<p>Racine n'a qu'un mot tr&egrave;s froid sur la mort de la Champmesl&eacute;; mais il
+&eacute;tait alors mari&eacute;, p&egrave;re de famille, d&eacute;j&agrave; vieux. La Champmesl&eacute; &eacute;tait pour
+lui &laquo;une ancienne&raquo;, tr&egrave;s ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et
+pens&eacute; plus long qu'il n'en a &eacute;crit? Nous savons d'ailleurs &agrave; peu pr&egrave;s ce
+qu'avait &eacute;t&eacute; la Champmesl&eacute;. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus
+troubl&eacute; l'un des &laquo;six amants contents et non jaloux&raquo; que lui pr&ecirc;te
+l'&eacute;pigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air &laquo;&agrave;
+demi tr&eacute;pass&eacute;&raquo; &agrave; l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous &agrave; nous
+m&ecirc;ler de ces affaires de c&oelig;ur, sur lesquelles les lumi&egrave;res nous font
+presque absolument d&eacute;faut?</p>
+
+<p>Racine fait prendre le voile &agrave; quatre de ses filles. &laquo;Au temps de Louis
+XIV et de Bossuet, les parents n'&eacute;gorgeaient plus leurs filles sur un
+autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-m&ecirc;me ne s'en faisait
+pas faute... Le p&egrave;re, allant pleurer &agrave; chaque prise de voile, se croyait
+quitte envers sa sensibilit&eacute;<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.&raquo; Cela est fort spirituel; mais d'abord
+deux des filles de Racine entr&egrave;rent au couvent et non pas quatre, et
+encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de
+croire, ou que Racine les ait peu pleur&eacute;es, o&ugrave; m&ecirc;me qu'il y e&ucirc;t lieu de
+les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des
+victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?</p>
+
+<p>&laquo;Racine, qui avait flatt&eacute; M<sup>me</sup> de Montespan toute-puissante...,
+n'h&eacute;sita pas &agrave; tourner ses adulations de l'autre c&ocirc;t&eacute;, aussit&ocirc;t qu'elle
+cessa d'&ecirc;tre en faveur<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>&raquo; M. Deschanel parle encore ici
+d'&laquo;ingratitude<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>&raquo;. Je ne me sens pas enti&egrave;rement convaincu. Racine a
+eu tort de flatter M<sup>me</sup> de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne
+saurait le bl&acirc;mer d'avoir lou&eacute; M<sup>me</sup> de Maintenon, qui avait du go&ucirc;t
+pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui
+&eacute;tait pieuse &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; il &eacute;tait lui-m&ecirc;me d&eacute;vot, et qui, enfin,
+&eacute;tait peut-&ecirc;tre plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves,
+d&eacute;centes et avis&eacute;es, ont parfois de grandes s&eacute;ductions. Il a fait sa
+cour &agrave; M<sup>me</sup> de Montespan par int&eacute;r&ecirc;t et parce que c'&eacute;tait l'usage; il
+l'a faite &agrave; M<sup>me</sup> de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voil&agrave;
+donc son crime diminu&eacute; de moiti&eacute;. Les vers sur la disgr&acirc;ce de &laquo;l'alti&egrave;re
+Vasthi&raquo; sont l'indispensable pr&eacute;ambule du r&eacute;cit d'Esther: les
+contemporains y virent une allusion que peut-&ecirc;tre le po&egrave;te n'y avait pas
+mise.</p>
+
+<p>On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore &agrave; Racine d'avoir
+fait <i>Esther</i> et <i>Athalie</i> et d'avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;vot dans ses derni&egrave;res
+ann&eacute;es au point d'aller tous les jours &agrave; la messe. Ou plut&ocirc;t non; car
+Pierre Corneille a &eacute;crit <i>Polyeucte</i>, a traduit l'<i>Imitation</i>, a &eacute;t&eacute;
+marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort &agrave;
+Racine, c'est que son nom et son &oelig;uvre sont intimement li&eacute;s au nom et
+au r&egrave;gne de Louis XIV et que beaucoup d&eacute;testent aujourd'hui le
+Roi-Soleil, encore que &ccedil;'ait &eacute;t&eacute; un homme fort original, un roi s&eacute;rieux
+et convaincu, et qui porta une sorte d'h&eacute;ro&iuml;sme dans l'exercice de ses
+fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moiti&eacute; de sa
+vie.</p>
+
+<p>Il y a peut-&ecirc;tre d'autres raisons. Bien en a pris aux jans&eacute;nistes
+d'avoir ha&iuml; les j&eacute;suites, et &agrave; Moli&egrave;re d'avoir ha&iuml; les d&eacute;vots et &eacute;crit
+le <i>Tartufe</i>: en vertu de quoi Moli&egrave;re est sacr&eacute;, et ces huguenots
+honteux de jans&eacute;nistes sont presque sympathiques. Mal en a pris &agrave; Racine
+d'avoir eu des torts envers ceux &agrave; qui il ne faut pas toucher, d'avoir
+raill&eacute; Port-Royal et offens&eacute; Moli&egrave;re. Ce sont choses qui ne se
+pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres &agrave; Racine.
+Tout compte fait et en d&eacute;pit de ses faiblesses, il me para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute;
+un fort honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqu&eacute; dans notre
+litt&eacute;rature ont &eacute;t&eacute; par leurs m&oelig;urs, ou par leur probit&eacute;, ou par leur
+bont&eacute;, ou tout au moins par leur g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; native, dans la bonne
+moyenne de cette pauvre humanit&eacute;, ou sensiblement au-dessus. Et on peut
+le dire, je crois, m&ecirc;me de Voltaire, tout compens&eacute;; m&ecirc;me de Rousseau, si
+l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voil&agrave;! ce qu'on ne songe
+pas &agrave; reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent
+mieux ou que ce qu'ils font n'importe gu&egrave;re, on en fait un crime aux
+grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit &agrave; plus d'indulgence
+peut-&ecirc;tre que nous; comme si le g&eacute;nie ne s'accompagnait pas souvent
+d'une exasp&eacute;ration de la sensibilit&eacute;, laquelle nous fait faire tant de
+sottises! &laquo;On veut que le pauvre soit sans d&eacute;faut!&raquo; disait Figaro. De
+m&ecirc;me de certains grands hommes; et cela ferait honneur &agrave; ceux qui ont
+ces exigences, si ces m&ecirc;mes censeurs ne passaient tout &agrave; d'autres grands
+hommes qu'ils trouvent plus &agrave; leur gr&eacute;. Soyons &eacute;quitables et doux pour
+tous les hommes de g&eacute;nie, et ne leur appliquons pas une mesure plus
+s&eacute;v&egrave;re qu'&agrave; nous-m&ecirc;mes. Il faut avoir le c&oelig;ur bien pur pour marchander
+son estime &agrave; Racine. Les hommes de g&eacute;nie n'ont pas tous &eacute;t&eacute; des saints?
+&laquo;Mais les bourgeois en font bien d'autres!&raquo; disait Flaubert en
+s'amusant; et il pr&ecirc;tait aux personnages les plus bonasses et de
+l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des m&oelig;urs
+ultra-orientales. Et il y avait peut-&ecirc;tre un fond de v&eacute;rit&eacute; dans cette
+boutade facile. &laquo;Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la
+sensibilit&eacute; d'imagination; mais il semble avoir eu le c&oelig;ur un peu
+sec<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.&raquo; Ainsi, pour se mettre &agrave; l'aise avec l'auteur de <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>,
+M. Deschanel distingue &laquo;la sensibilit&eacute; des po&egrave;tes&raquo;, et l'autre, celle de
+tout le monde; et cette derni&egrave;re, il la refuse, ou peu s'en faut, &agrave;
+Racine. Il faudrait savoir d'abord si la premi&egrave;re de ces sensibilit&eacute;s ne
+suppose pas la seconde, et &agrave; un degr&eacute; &eacute;minent, et n'en est pas la forme
+sup&eacute;rieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la
+distinction subsiste: en quoi est-elle si fort &agrave; l'avantage du vulgaire?</p>
+
+<p>L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par m&eacute;tier, observe, analyse
+et exprime ses propres sentiments et par l&agrave; d&eacute;veloppe sa capacit&eacute; de
+sentir, re&ccedil;oit de tout ce qui le touche et, en g&eacute;n&eacute;ral, du spectacle de
+la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce
+n'est pas l&agrave;, j'imagine, une inf&eacute;riorit&eacute; pour l'artiste, m&ecirc;me en
+admettant que cette impressionnabilit&eacute; excessive ne soit qu'un jeu
+divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'&agrave;
+l'art.</p>
+
+<p>Restent les &eacute;motions qui sont &agrave; la port&eacute;e de tout le monde, qui peuvent
+&ecirc;tre communes au &laquo;peuple&raquo; et aux &laquo;habiles&raquo;. Je vois qu'ici et l&agrave; elles
+sont in&eacute;gales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne
+vois d'autre diff&eacute;rence bien tranch&eacute;e, sinon que le peuple ne tire rien
+de son &eacute;motion et que l'artiste en tire des &oelig;uvres d'art. Cela suppose
+plus de r&eacute;flexion et une sorte de d&eacute;doublement: cela suppose-t-il moins
+de sensibilit&eacute; ou une sensibilit&eacute; moins vraie? Sous le coup d'une grande
+douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne ch&egrave;rement
+aim&eacute;e, le simple est secou&eacute; tout entier, ne s'appartient plus,
+s'abandonne volontiers aux d&eacute;monstrations bruyantes; mais souvent, s'il
+souffre avec violence, il se console avec rapidit&eacute;. L'artiste, habitu&eacute; &agrave;
+regarder, et pour qui toutes choses semblent &laquo;se transposer&raquo; et n'&ecirc;tre
+plus, &agrave; un certain moment, &laquo;qu'une illusion &agrave; d&eacute;crire&raquo;<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, observe
+malgr&eacute; lui ce qu'il sent, n'en est pas poss&eacute;d&eacute;, d&eacute;m&ecirc;le et se d&eacute;finit son
+propre &eacute;tat, trouve peut-&ecirc;tre quelque &laquo;divertissement&raquo;<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> dans cette
+&eacute;tude, et tant&ocirc;t accueille la pens&eacute;e que tout est muance et spectacle et
+que tout, par cons&eacute;quent, est vanit&eacute;, tant&ocirc;t songe qu'il y a dans son
+cas quelque chose de commun &agrave; tous les hommes et aussi quelque chose
+d'original et de particulier qui, traduit, transform&eacute; par le travail de
+l'art, pourrait int&eacute;resser les autres comme un curieux &eacute;chantillon
+d'humanit&eacute;. Et peut-&ecirc;tre qu'en effet cela lui est un all&eacute;gement, mais
+souvent aussi cette &eacute;tude lui fait d&eacute;couvrir et sentir de nouvelles
+raisons et de nouvelles mani&egrave;res, plus d&eacute;li&eacute;es, d'&ecirc;tre malheureux. Il y
+a des r&eacute;signations, m&ecirc;me des ironies, singuli&egrave;rement douloureuses.</p>
+
+<p>Et quand bien m&ecirc;me le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui
+donnerait-il sur l'artiste la sup&eacute;riorit&eacute; morale que para&icirc;t lui accorder
+M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de
+l'un et de l'autre ne sont pas de la m&ecirc;me esp&egrave;ce. En tout cas, je
+n'appellerai jamais &laquo;sensibilit&eacute; &agrave; fleur de peau&raquo;<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a> la sensibilit&eacute; de
+l'auteur d'<i>Andromaque</i>. De ce que le po&egrave;te aime et sent plus de choses,
+en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le d&eacute;veloppement de la
+conscience psychologique emporte une certaine ma&icirc;trise de soi, mais non
+point peut-&ecirc;tre une diminution de souffrance. Que si pourtant cette
+diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En
+v&eacute;rit&eacute;, il n'est point si n&eacute;cessaire de souffrir! Pl&ucirc;t au ciel que tous
+les hommes fussent artistes et po&egrave;tes, s'ils devaient &ecirc;tre ainsi moins
+malheureux!</p>
+
+<p>Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourment&eacute;e,
+tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissip&eacute;e en
+chefs-d'&oelig;uvre, s'il a &eacute;t&eacute; insensible et dur au point d'&eacute;crire <i>Ph&egrave;dre</i>
+et <i>Bajazet</i>, tant mieux pour nous!</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>M. Deschanel &eacute;tudie particuli&egrave;rement &laquo;la complexion d'&eacute;l&eacute;ments
+contraires&raquo; que nous offrent les trag&eacute;dies de Racine, et c'est l&agrave; qu'il
+voit surtout son originalit&eacute;. Dans ces pi&egrave;ces il y a trois choses: &laquo;1&ordm;
+le sujet ancien imit&eacute;, qui &eacute;tait form&eacute; d&eacute;j&agrave; d'&eacute;l&eacute;ments divers; 2&ordm; les
+m&oelig;urs et les sentiments modernes combin&eacute;s avec ce sujet ancien; 3&ordm; sous
+les formes et les modes propres &agrave; telle &eacute;poque d&eacute;termin&eacute;e, la peinture
+de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la
+civilisation<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Comment Racine a &eacute;t&eacute; conduit &agrave; op&eacute;rer ces savants m&eacute;langes, voici une
+page qui nous l'apprend:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Telles &eacute;taient les conditions de l'&oelig;uvre dramatique &agrave; cette
+&eacute;poque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gr&eacute;co-latine
+avait d&eacute;cid&eacute;ment triomph&eacute;; on &eacute;tait vou&eacute; aux sujets anciens; quant
+&agrave; la forme, celle de la tragi-com&eacute;die, depuis l'aventure du <i>Cid</i>,
+ayant &eacute;t&eacute; &eacute;cart&eacute;e comme peu compatible avec les fameuses r&egrave;gles des
+trois unit&eacute;s (?), il ne restait que la trag&eacute;die toute pure. Le
+probl&egrave;me pos&eacute; devant Racine &eacute;tait donc celui-ci: d'une part,
+chercher &agrave; faire les pi&egrave;ces les plus agr&eacute;ables au public
+contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou
+&eacute;trangers... Puisque la voie n'&eacute;tait vraiment ouverte et libre que
+du c&ocirc;t&eacute; de l'antiquit&eacute;, la difficult&eacute; &eacute;tait de rendre cette
+antiquit&eacute; intelligible et acceptable &agrave; la soci&eacute;t&eacute; du temps de Louis
+XIV et &agrave; la cour, qui donnait le ton. Le po&egrave;te ne pouvait donc
+produire que des &oelig;uvres mixtes, d'ordre composite, &agrave; peu pr&egrave;s comme
+sont en architecture les &eacute;difices de la Renaissance, mi-partis du
+g&eacute;nie ancien et du g&eacute;nie moderne, au reste n'en ayant peut-&ecirc;tre que
+plus de charme pour les esprits cultiv&eacute;s et subtils, &eacute;pris, tout &agrave;
+tour ou en m&ecirc;me temps, de toutes les modulations de la beaut&eacute;<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p></div>
+
+<p>Ces &laquo;modulations&raquo; diverses, M. Deschanel les d&eacute;m&ecirc;le dans chaque trag&eacute;die
+avec une extr&ecirc;me finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses th&eacute;ories
+qui s'applique &agrave; tout le th&eacute;&acirc;tre de Racine, je ne puis m'emp&ecirc;cher de
+signaler au passage telle observation de d&eacute;tail un peu trop ing&eacute;nieuse &agrave;
+mon gr&eacute;. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme &agrave; la fa&ccedil;on de
+Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hant&eacute; par le romantisme des
+po&egrave;tes de 1830 et croit en retrouver les caract&egrave;res chez nos classiques.
+De l&agrave; quelques assertions impr&eacute;vues. Apr&egrave;s avoir entendu &laquo;romantisme&raquo; au
+sens d' &laquo;originalit&eacute;&raquo;, il entend de nouveau, sans le dire, &laquo;originalit&eacute;&raquo;
+au sens de &laquo;romantisme&raquo;; et il semble que cette confusion, volontaire ou
+non, joue &agrave; sa critique plus d'un m&eacute;chant tour.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Toute la pi&egrave;ce, dit-il d'<i>Andromaque</i>, est, &agrave; vrai dire, une
+com&eacute;die tragique; et cette com&eacute;die r&eacute;sulte des flux et reflux
+continuels de ces trois amours contrari&eacute;s. <i>Andromaque</i> pourrait se
+nommer &agrave; juste titre la tragi-com&eacute;die de l'amour. L'auteur du <i>Cid</i>
+avait fait des tragi-com&eacute;dies en le disant; Racine en fait sans le
+dire, et d'autre sorte. Or ce m&eacute;lange est un des caract&egrave;res du
+romantisme<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p></div>
+
+<p>De &laquo;m&eacute;lange&raquo;, je n'en vois point, et il me para&icirc;t bien qu'il y a l&agrave; une
+&eacute;quivoque. De ce qu'une passion d&eacute;velopp&eacute;e dans une trag&eacute;die pourrait,
+si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une com&eacute;die, s'ensuit-il
+que la trag&eacute;die o&ugrave; cette passion se d&eacute;roule soit un &laquo;m&eacute;lange&raquo; de comique
+et de tragique et, par suite, une &oelig;uvre romantique? &Agrave; ce compte, la
+trag&eacute;die toute pure n'admettrait gu&egrave;re l'amour qu'au moment o&ugrave; il verse
+le sang, parce qu'alors seulement il devrait &ecirc;tre r&eacute;put&eacute; tragique. Tant
+qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il
+appartiendrait &agrave; la com&eacute;die. Si <i>Andromaque</i> est une &laquo;com&eacute;die tragique&raquo;
+parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degr&eacute; ou les
+cons&eacute;quences, et si &laquo;&agrave; tel passage on peut presque se figurer qu'on lit
+le <i>D&eacute;pit amoureux</i>&raquo;<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, le <i>Malade imaginaire</i>, qui admet l'ambition,
+passion tragique sauf les cons&eacute;quences ou le degr&eacute;, pourra donc &ecirc;tre
+appel&eacute; trag&eacute;die comique, et peut-&ecirc;tre qu'&laquo;&agrave; tel passage on pourra se
+figurer qu'on lit&raquo; <i>Britannicus</i>. (Au fait, il n'y a gu&egrave;re de diff&eacute;rence
+de nature entre B&eacute;line et Agrippine.) D&egrave;s lors il n'y aura pas de
+trag&eacute;die ni de com&eacute;die de caract&egrave;re qui ne puisse &ecirc;tre qualifi&eacute;e de
+romantique; car dans toutes on trouvera &agrave; la fois du comique et du
+tragique, toutes puisant au m&ecirc;me fonds, qui est la vie humaine, et n'y
+ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour &agrave; tour
+sourire et trembler. Dire que telle trag&eacute;die de Racine est une com&eacute;die,
+c'est aussi vrai que de dire que telle com&eacute;die de Moli&egrave;re est une
+trag&eacute;die. C'est peut-&ecirc;tre vrai si l'on consid&egrave;re l'effet produit sur
+certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici
+justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser
+&laquo;romantiques&raquo; les &oelig;uvres de nos classiques qui peuvent pr&ecirc;ter &agrave; ces
+remarques; car ni le degr&eacute; inf&eacute;rieur du tragique n'&eacute;quivaut au comique,
+ni le degr&eacute; sup&eacute;rieur du comique n'&eacute;quivaut au tragique. Et enfin, que
+la distinction des genres soit l&eacute;gitime ou non, on ne peut nier que
+Racine, comme Moli&egrave;re, ne l'ait tr&egrave;s soigneusement observ&eacute;e.</p>
+
+<p>Naturellement, ce qui, dans les <i>Plaideurs</i>, para&icirc;t romantique &agrave; M.
+Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la
+souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de
+contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers
+des <i>Plaideurs</i> sugg&egrave;rent &agrave; M. Deschanel.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Que de fois, il y a cinquante ans, on a cit&eacute; comme choses
+ph&eacute;nom&eacute;nales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au
+second vers d'Hernani, la du&egrave;gne entendant frapper &agrave; la porte
+secr&egrave;te:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Serait-ce d&eacute;j&agrave; lui? C'est bien &agrave; l'escalier<br /></span>
+<span class="i0">D&eacute;rob&eacute;?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-l&agrave;? Eh bien! nous en avons ici un
+tout pareil:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Mais j'aper&ccedil;ois venir madame la comtesse<br /></span>
+<span class="i0">De Pimbesche<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici &laquo;de Pimbesche&raquo;, a une grande
+importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'&eacute;pith&egrave;te
+&laquo;d&eacute;rob&eacute;&raquo; n'en a absolument aucune?</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela n'est pas mis au hasard,&raquo; dit M. Deschanel parlant des
+libert&eacute;s de la versification de Racine. Mais justement, bien des
+libert&eacute;s semblent prises au hasard dans la versification romantique.</p>
+
+<p>Il arrive, du reste, &agrave; M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de
+coupe parfaitement classique.</p>
+
+<p>Tant&ocirc;t, dit-il, le po&egrave;te d&eacute;place la c&eacute;sure:</p>
+
+<p class="c">Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.
+</p><p>
+Tant&ocirc;t il met la c&eacute;sure apr&egrave;s les trois premi&egrave;res syllabes:</p>
+
+<p class="c">C'est dommage: | il avait le c&oelig;ur trop au m&eacute;tier,
+</p><p>
+etc., etc.<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos
+classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal
+repos soit apr&egrave;s la sixi&egrave;me syllabe: il leur suffit souvent que cette
+syllabe soit nettement accentu&eacute;e.</p>
+
+<p>Et qu'y a-t-il de romantique dans <i>Britannicus</i>? D'abord le r&eacute;cit de
+l'enl&egrave;vement de Junie. &laquo;La peinture de cet attentat a fourni au po&egrave;te
+des vers d'un coloris charmant et romantique<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.&raquo; Je relis le morceau
+et j'y cherche ce romantisme.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Belle sans ornement, dans le simple appareil<br /></span>
+<span class="i0">D'une beaut&eacute; qu'on vient d'arracher au sommeil.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais ce sont l&agrave; des vers classiques s'il en f&ucirc;t jamais. C'est &laquo;en
+chemise&raquo; qui serait romantique!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs<br /></span>
+<span class="i0">Relevait de ses yeux les timides douceurs.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Mais ces deux vers sont compos&eacute;s de mots abstraits: &laquo;aspect&raquo;, &laquo;fiers&raquo;
+(qui est un latinisme et fait double emploi avec &laquo;farouches&raquo;,)
+&laquo;relevait&raquo;, &laquo;timides douceurs&raquo;; quoi de plus classique?</p>
+
+<p>Romantique encore, la sc&egrave;ne o&ugrave; N&eacute;ron se cache derri&egrave;re un rideau.
+Pourquoi? parce que c'est &laquo;un moyen de com&eacute;die dont l'effet est
+tragique&raquo;, par suite &laquo;un m&eacute;lange tragi-comique&raquo;<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. On cherche comment.
+Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique <i>en
+elle-m&ecirc;me</i>, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratag&egrave;me
+de N&eacute;ron fait souffrir et trembler, comment serait-ce &laquo;un moyen de
+com&eacute;die&raquo;?</p>
+
+<p>La preuve que <i>Britannicus</i> n'est pas si romantique que le veut par
+endroits M. Deschanel, et m&ecirc;me ne l'est pas du tout, c'est que, dans une
+page fort int&eacute;ressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le m&ecirc;me
+sujet trait&eacute; dans la forme romantique: on assisterait aux exp&eacute;riences de
+Locuste, au banquet o&ugrave; Britannicus est empoisonn&eacute;. &Agrave; la v&eacute;rit&eacute;, je ne
+vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'embl&eacute;e cette conception
+du drame: tout d&eacute;pendrait de l'ex&eacute;cution, qui pourrait &ecirc;tre bonne ou
+mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-m&ecirc;me,
+&laquo;romantique&raquo; a par moments un sens tr&egrave;s d&eacute;termin&eacute; et qui s'oppose &agrave;
+&laquo;classique&raquo;. Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme
+l'originalit&eacute; supr&ecirc;me et l'exalte &agrave; ce titre, il le prend ici pour une
+des formes du th&eacute;&acirc;tre au <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et n'en fait pas grand &eacute;tat. Il
+loue m&ecirc;me Racine d'avoir simplifi&eacute; N&eacute;ron selon la m&eacute;thode classique,
+d'avoir n&eacute;glig&eacute; plusieurs des aspects de ce personnage &laquo;peint avec tant
+de verve et de brio par M. Renan&raquo;<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. (Je crois que ce mot de <i>brio</i>,
+soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'<i>Ant&eacute;christ</i>, et
+qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le N&eacute;ron de Racine me
+pla&icirc;t fort et me semble d'une grande v&eacute;rit&eacute; historique et humaine; mais
+le fou naissant et le cabotin para&icirc;traient un peu plus chez lui, que je
+ne m'en plaindrais pas.</p>
+
+<p>Il faut savoir gr&eacute; &agrave; M. Deschanel de n'avoir pas d&eacute;couvert le moindre
+romantisme dans <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>. Mais son sentiment sur la valeur de l'&oelig;uvre
+manque peut-&ecirc;tre de nettet&eacute;. Il d&eacute;clare &agrave; trois ou quatre reprises que
+la pi&egrave;ce est &laquo;tr&egrave;s faible&raquo; parce qu'elle manque d'action; mais il
+l'appelle d'autre part &laquo;une charmante tragi-com&eacute;die&raquo;<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, y trouve
+&laquo;sensibilit&eacute;, &eacute;loquence famili&egrave;re et po&eacute;tique, gr&acirc;ce p&eacute;n&eacute;trante&raquo;<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, et
+dit qu'elle est &laquo;bien &eacute;tonnante et fil&eacute;e avec un art infini&raquo;<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.
+Comment une pi&egrave;ce peut-elle &ecirc;tre &agrave; la fois si faible et si charmante?</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le
+plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la
+couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinqui&egrave;me acte. Je ne
+sais si M. Deschanel n'exag&egrave;re pas un peu la turquerie de la pi&egrave;ce. La
+&laquo;couleur locale&raquo; chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui
+veut &ecirc;tre trait&eacute; dans des r&eacute;flexions d'ensemble sur son th&eacute;&acirc;tre. Mais,
+puisque l'ing&eacute;nieux critique &eacute;tait en train, il aurait bien pu soutenir
+que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir
+jusqu'&agrave; un certain point, mais non au del&agrave;; il ne veut pas &eacute;pouser une
+esclave par force; il a le m&eacute;pris absolu de la mort: tout cela fait un
+m&eacute;lange int&eacute;ressant, tr&egrave;s humain, tr&egrave;s oriental aussi si l'on veut; mais
+il faut le vouloir.</p>
+
+<p>Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est &agrave; la fois
+un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux,
+cruel, astucieux, et &laquo;qui plaide le faux pour savoir le vrai&raquo; dans des
+sc&egrave;nes &laquo;tragi-comiques<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>&raquo;. Et voil&agrave; maintenant que &laquo;romantisme&raquo; est
+synonyme de complexit&eacute; des caract&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) &laquo;la
+forme la plus actuelle de l'art, par cons&eacute;quent l'appropriation des
+sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois
+aux croyances et aux sentiments pr&eacute;sents&raquo;<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Donc Euripide a fait
+&oelig;uvre romantique en traitant le sujet d'<i>Iphig&eacute;nie</i> de mani&egrave;re &agrave; plaire
+aux Ath&eacute;niens de son temps, et Racine en le traitant de la fa&ccedil;on la plus
+agr&eacute;able aux hommes du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au
+vrai sens du mot &laquo;romantisme&raquo; et de montrer qu'&Eacute;riphile est d&eacute;j&agrave;, sauf
+le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de
+1830. &Eacute;riphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier
+et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la soci&eacute;t&eacute;. Comme
+eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une
+cr&eacute;ature fatale et qui porte avec elle le malheur partout o&ugrave; elle va:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine<br /></span>
+<span class="i0">&Agrave; rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Son amour est d'esp&egrave;ce sombre et farouche comme ses autres sentiments.
+C'est parce que Achille a br&ucirc;l&eacute; sa ville et l'a emport&eacute;e elle-m&ecirc;me comme
+une proie dans ses &laquo;bras ensanglant&eacute;s&raquo;, c'est pour cela qu'elle l'aime,
+et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs pr&ecirc;te &agrave; la
+mort, y songeant d&egrave;s la premi&egrave;re sc&egrave;ne, m&eacute;lancolique jusqu'au d&eacute;sespoir,
+mais superbe encore et r&eacute;volt&eacute;e au moment m&ecirc;me o&ugrave; elle c&egrave;de &agrave; son
+destin.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je p&eacute;rirai, Doris, et par une mort prompte<br /></span>
+<span class="i0">Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,<br /></span>
+<span class="i0">Sans chercher des parents si longtemps ignor&eacute;s<br /></span>
+<span class="i0">Et que ma folle amour a trop d&eacute;shonor&eacute;s, etc.<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Qu'est-elle qu'une b&acirc;tarde romantique, une s&oelig;ur enrag&eacute;e de Didier,
+moins r&ecirc;veuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une
+quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'm&egrave;re. Il ne serait pas
+impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.</p>
+
+<p>M. Deschanel d&eacute;monte avec beaucoup d'adresse l'admirable trag&eacute;die de
+<i>Ph&egrave;dre</i>, nous fait toucher du doigt comment elle est compos&eacute;e, ce
+qu'elle garde d'Euripide et de S&eacute;n&egrave;que, ce que Racine y a mis du sien.
+&laquo;L'&eacute;difice a trois &eacute;tages, trois ordres, dont les provenances diverses
+s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre
+romain, l'ordre fran&ccedil;ais; je dis trois ordres de po&eacute;sie et de
+civilisation<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.&raquo; Est-il vrai que les provenances diverses des trois
+ordres &laquo;s'accusent dans la conception et <i>dans le style</i>&raquo;? Car alors
+comment se fait-il que l'&oelig;uvre soit aussi harmonieuse?</p>
+
+<p>Naturellement cette complexit&eacute; d'&eacute;l&eacute;ments, leur appropriation au go&ucirc;t du
+<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle para&icirc;t &agrave; M. Deschanel le comble du romantisme.</p>
+
+<p>Notez qu'Euripide le premier avait &eacute;t&eacute; romantique en introduisant dans
+la trag&eacute;die les passions de l'amour<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. Le style m&ecirc;me d'Euripide est
+d&eacute;j&agrave; romantique. En voulez-vous un exemple? On conna&icirc;t la mystique
+invocation d'Hippolyte &agrave; Art&eacute;mis, ce chant vraiment pieux et dont le ton
+rappelle celui des cantiques &agrave; la sainte Vierge: &laquo;...&Ocirc; ma souveraine, je
+t'offre cette couronne cueillie et tress&eacute;e de mes mains dans une fra&icirc;che
+prairie, que jamais le p&acirc;tre et ses troupeaux ni le tranchant de fer
+n'ont os&eacute; toucher, o&ugrave; l'abeille seule au printemps voltige, et que la
+Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.&raquo; Cette image (la Pudeur et ses
+eaux limpides), M. Deschanel la d&eacute;clare &laquo;&eacute;tincelante de fra&icirc;cheur
+romantique&raquo;<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est
+incoh&eacute;rente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration h&eacute;site: qu'est-ce
+que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des
+&eacute;rudits qui veulent lire &#919;&#8033;&#962; au lieu de &#913;&#7985;&#948;&#8033;&#962;. Les
+pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours
+&eacute;t&eacute;, et au moins cela s'entend.</p>
+
+<p><i>Esther</i>, histoire de s&eacute;rail, conte des <i>Mille et une nuits</i>, conte
+na&iuml;f, sanglant et par endroits sensuel, transform&eacute; par Racine en une
+trag&eacute;die &eacute;l&eacute;giaque et pieuse, propre &agrave; &ecirc;tre jou&eacute;e dans un couvent par de
+petites pensionnaires, est assur&eacute;ment une &oelig;uvre singuli&egrave;re, &eacute;trangement
+complexe, avec ses &laquo;couleurs contrari&eacute;es et harmoniques&raquo; comme dans un
+&laquo;merveilleux tapis d'Orient copi&eacute; par les Gobelins&raquo;<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>. Mais enfin la
+vari&eacute;t&eacute; des &eacute;l&eacute;ments d'une &oelig;uvre et le romantisme, est-ce donc une
+seule et m&ecirc;me chose<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour
+se passer d'explication?&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons-nous de dire que M. Deschanel n'a,
+du reste, rien &eacute;crit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire
+des repr&eacute;sentations d'<i>Esther</i>.</p>
+
+<p><i>Athalie</i>, dit M. Deschanel, est pleine &laquo;d'effets et de contrastes
+romantiques&raquo;<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>. Les contrastes se r&eacute;duisent, ce me semble, &agrave; celui de
+la forme et du fond, &agrave; celui que fait &laquo;la f&eacute;rocit&eacute; singuli&egrave;re&raquo; du sujet
+avec &laquo;les draperies &eacute;clatantes d'un style prestigieux et les couleurs de
+la po&eacute;sie religieuse la plus sublime&raquo;.&mdash;<i>Athalie</i> est encore romantique
+parce que la pi&egrave;ce est tir&eacute;e de la Bible et que la Bible est &eacute;minemment
+romantique<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient
+l'histoire et la litt&eacute;rature d'un peuple d'Orient et que le chef du
+romantisme a fait des <i>Orientales</i>.</p>
+
+<p>Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour go&ucirc;ter Athalie, &agrave; cause
+du fanatisme monarchique et religieux qui est l'&acirc;me de cette trag&eacute;die.
+Mais il go&ucirc;tait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi
+d'Orient; il devrait donc go&ucirc;ter Joad parce que Joad, malgr&eacute; quelques
+att&eacute;nuations, est bien un pr&ecirc;tre juif. D'o&ugrave; vient que la v&eacute;rit&eacute;
+historique qui, l&agrave;, lui paraissait chose romantique et par suite
+admirable&mdash;ou chose admirable et par suite romantique (car il h&eacute;site
+entre les deux vues)&mdash;n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que
+par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et
+serions-nous plus enchant&eacute;s de heurter l'un que l'autre dans la vie
+r&eacute;elle?</p>
+
+<p>Serait-ce point qu'<i>Athalie</i> est une trag&eacute;die cl&eacute;ricale? Mais il n'a
+jamais &eacute;t&eacute; n&eacute;cessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de
+ses personnages. On peut m&ecirc;me ne sympathiser pleinement avec aucun et
+cependant &ecirc;tre &eacute;mu et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre,
+de la v&eacute;rit&eacute;, de la grandeur, de la beaut&eacute;. Quand j'irais, comme
+Voltaire un jour, jusqu'&agrave; pr&eacute;f&eacute;rer secr&egrave;tement la vieille Athalie, cette
+Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fi&egrave;rement
+ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse
+f&eacute;minine et presque de tendresse, je n'en serais peut-&ecirc;tre pas moins
+subjugu&eacute; par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son
+imp&eacute;rieux et h&eacute;ro&iuml;que d&eacute;vo&ucirc;ment &agrave; cette foi. Remarquez que Joad est ou
+se croit profond&eacute;ment d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, qu'il s'imagine travailler pour Dieu
+et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique sc&egrave;ne
+de la proph&eacute;tie, il sacrifie &agrave; ce Dieu la vie de son propre enfant et
+que la vision du meurtre de Zacharie ne l'emp&ecirc;che point de faire ce
+qu'il croit &ecirc;tre son devoir dans le pr&eacute;sent.&mdash;Les fanatiques sont gens
+fort curieux, surtout dans un drame, o&ugrave; l'on n'a rien &agrave; craindre de leur
+manie.</p>
+
+<p>Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques,
+qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la
+foule qui ait besoin, au th&eacute;&acirc;tre, de s'int&eacute;resser, comme elle le ferait
+dans la r&eacute;alit&eacute;, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de
+prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours
+suffisamment &laquo;sympathique&raquo; en art, c'est la manifestation &eacute;clatante
+d'une passion ou d'une &eacute;nergie humaine.</p>
+
+<p>J&eacute;hovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation
+d'Iphig&eacute;nie et qui soulevaient la col&egrave;re de Lucr&egrave;ce &eacute;taient-ils donc si
+aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet
+d'<i>Athalie</i> que dans celui <i>d'Iphig&eacute;nie en Aulide</i>?</p>
+
+<p>J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot
+&laquo;romantisme&raquo;. C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ing&eacute;nieux
+g&acirc;t&eacute; &agrave; ce point par un parti pris qu'on a peine &agrave; s'expliquer. Dans ses
+conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs
+sur sa bizarre th&eacute;orie et nous pr&ecirc;te par l&agrave;, semble-t-il, les meilleures
+armes pour la repousser. Il d&eacute;finit l'essence du romantisme &laquo;l'amalgame
+du pass&eacute; avec le pr&eacute;sent et du pr&eacute;sent avec le pass&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. &laquo;Une
+d&eacute;finition plus &eacute;troite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare,
+Guilhem de Castro, Dante, le th&eacute;&acirc;tre grec, la Bible.&raquo; Je demande en
+toute simplicit&eacute; d'&acirc;me: Qu'est-ce que cela ferait? et n'&ecirc;tes-vous pas la
+victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute
+parce qu'elle pique la curiosit&eacute; de votre public? De ce que la
+litt&eacute;rature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et
+assez facile &agrave; d&eacute;limiter sinon &agrave; d&eacute;finir, a pu s'inspirer de Shakspeare,
+de Dante et des po&egrave;tes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous
+ces po&egrave;tes doivent &ecirc;tre appel&eacute;s romantiques? Sophisme d'autant plus
+surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les &eacute;l&eacute;ments du romantisme
+tel qu'il a fleuri dans des &oelig;uvres que tout le monde peut nommer. Il y
+a, suivant lui, une premi&egrave;re fa&ccedil;on, la vraie, de concevoir le romantisme
+(c'est de le consid&eacute;rer comme l'amalgame du pr&eacute;sent et du pass&eacute;), et une
+seconde d&eacute;finition qui le fait consister dans &laquo;le m&eacute;lange du tragique et
+du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois unit&eacute;s
+secou&eacute;, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarit&eacute; du style&raquo;. Il
+appelle cela &laquo;une mani&egrave;re moins large&raquo;<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> d'entendre le romantisme.
+Mais qui ne voit que c'est l&agrave; une mani&egrave;re essentiellement diff&eacute;rente,
+qui n'a rien de commun avec la premi&egrave;re, et que l'une ne peut, en aucun
+cas, &ecirc;tre substitu&eacute;e &agrave; l'autre?</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexit&eacute; des
+&eacute;l&eacute;ments du th&eacute;&acirc;tre de Racine. Chacune de ses pi&egrave;ces nous offre un sujet
+antique ou exotique appropri&eacute; au go&ucirc;t des contemporains de Louis XIV et
+par suite nous pr&eacute;sente &agrave; la fois l'homme des temps lointains ou des
+&laquo;pays &eacute;tranges&raquo;, l'homme du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et l'homme de tous les
+temps.</p>
+
+<p>&Eacute;liminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquit&eacute;
+que du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle. Restent en pr&eacute;sence et peut-&ecirc;tre en opposition,
+dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquit&eacute; grecque ou
+romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce d&eacute;saccord intime est par
+moments &eacute;vident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pi&egrave;ces.
+Il y a parfois deux ou trois mille ans, un ab&icirc;me, entre les actions de
+tel personnage et ses m&oelig;urs, ses mani&egrave;res, ses discours.</p>
+
+<p>Pyrrhus est un sauvage, un br&ucirc;leur de villes, un tueur de vieillards, de
+jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatri&egrave;me acte, lui jette ses
+exploits &agrave; la face. &laquo;Je vous aime; &eacute;pousez-moi, ou j'&eacute;gorge votre fils&raquo;,
+c'est le fond de ses discours &agrave; Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus
+est poli, galant, &laquo;honn&ecirc;te homme&raquo;. Les contemporains eux-m&ecirc;mes sentaient
+cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les
+autres trop violent (Voy. la <i>Folle querelle</i>). De m&ecirc;me, Oreste a tu&eacute; sa
+m&egrave;re et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'emp&ecirc;che point de s'exprimer comme
+auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.</p>
+
+<p>Dans <i>Britannicus</i>, il n'y a point de d&eacute;saccord de ce genre. La marque
+du principal personnage, c'est justement d'&ecirc;tre un criminel fort
+civilis&eacute;, tr&egrave;s spirituel et tr&egrave;s fin. Agrippine n'est pas plus
+invraisemblable que Catherine de M&eacute;dicis ou Christine de Su&egrave;de, qui
+&eacute;taient des femmes bien &eacute;lev&eacute;es et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit
+ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en &eacute;tait point
+encore perdue. Enfin, Agrippine et N&eacute;ron appartiennent &agrave; une
+civilisation que nous n'avons aucune peine &agrave; nous repr&eacute;senter et qui
+diff&eacute;rait assez peu de la n&ocirc;tre pour que Racine ait pu leur pr&ecirc;ter le
+langage et les mani&egrave;res de son temps sans commettre un trop grave
+contresens.</p>
+
+<p>Dans <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, l'harmonie est parfaite entre les m&oelig;urs et les
+actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pi&egrave;ce si faible?</p>
+
+<p>&laquo;Et vous croyez que ce sont l&agrave; des Turcs?&raquo; disait le vieux Corneille en
+voyant jouer <i>Bajazet</i>, et peut-&ecirc;tre qu'en effet, si Roxane agit et sent
+a peu pr&egrave;s comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois
+Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas
+grand'chose de turc pour des esprits non pr&eacute;venus.</p>
+
+<p>Mithridate a l'habitude d'&eacute;trangler ses femmes pour s'assurer de leur
+fid&eacute;lit&eacute;. Voyez comme ces choses-l&agrave; sont dites en termes &eacute;l&eacute;gants:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses<br /></span>
+<span class="i0">Ont pris soin d'assurer la mort de ses ma&icirc;tresses<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>.<br /></span>
+<span class="i2">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.<br /></span>
+<span class="i0">Vous d&eacute;pendez ici d'une main violente<br /></span>
+<span class="i0">Que le sang le plus cher rarement &eacute;pouvante,<br /></span>
+<span class="i0">Et je n'ose vous dire &agrave; quelle cruaut&eacute;<br /></span>
+<span class="i0">Mithridate jaloux s'est souvent emport&eacute;<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Ajoutez que <i>Mithridate</i> a plusieurs fois la pens&eacute;e de tuer ses fils,
+Racine a enregistr&eacute; fid&egrave;lement les actes les plus significatifs que lui
+attribue l'histoire: a-t-il senti l'ab&icirc;me creus&eacute; par ces faits et gestes
+entre le roi du Pont et un prince occidental du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle? A-t-il
+eu la vision nette de ce que pouvait &ecirc;tre un roi d'Asie Mineure il y a
+quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un
+grand homme, mais, tout compens&eacute;, un &laquo;honn&ecirc;te homme&raquo;, quelque chose
+comme le grand Cond&eacute; amoureux &agrave; soixante-dix ans et luttant contre les
+Romains.</p>
+
+<p>Dans Iphig&eacute;nie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau
+style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enl&egrave;ve les
+filles et les porte lui-m&ecirc;me, &agrave; bras-le-corps, dans son vaisseau. Les
+actions sont de mille ans avant l'&egrave;re chr&eacute;tienne; les mani&egrave;res sont de
+dix-sept si&egrave;cles apr&egrave;s.</p>
+
+<p>Ph&egrave;dre est d'une infinie d&eacute;licatesse morale, et Aricie d'une ravissante
+coquetterie. Assur&eacute;ment elles ne sentent ni ne parlent comme dans un
+temps o&ugrave; l'on pouvait &ecirc;tre petite-fille du Soleil et fille du Juge des
+morts (Ph&egrave;dre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et o&ugrave; le dieu des
+mers mettait des monstres &agrave; la disposition de ses amis. Toute cette
+mythologie fait un singulier m&eacute;lange avec le raffinement d'esprit et de
+conscience de la plus troublante des femmes de Racine.</p>
+
+<p>Il n'y a pas dans <i>Athalie</i> de contrastes de cette force; mais <i>Esther</i>
+est bien &eacute;tonnante. Assu&eacute;rus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on
+le puisse &ecirc;tre; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et,
+quand elles ont marin&eacute; six mois dans la myrrhe et six autres mois dans
+les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est l&agrave; la mati&egrave;re du
+charmant et chaste r&eacute;cit du premier acte.&mdash;Esther est une Juive f&eacute;roce
+qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine
+l'a transform&eacute;e en colombe g&eacute;missante, et ce vers d'Assu&eacute;rus passe
+inaper&ccedil;u:</p>
+
+<p class="c">Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
+</p><p>
+En r&eacute;sum&eacute;, dans la moiti&eacute; des trag&eacute;dies de Racine, les actions et les
+m&oelig;urs ne sont pas du m&ecirc;me temps. Il se peut que ce contraste m&ecirc;me
+ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il &eacute;chappe &agrave; premi&egrave;re vue
+et qu'on se sait gr&eacute; de le d&eacute;couvrir, parce que Racine peut-&ecirc;tre ne s'en
+doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de d&eacute;m&ecirc;ler ce
+dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction
+est r&eacute;elle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine
+sont faux, essentiellement et irr&eacute;m&eacute;diablement faux. Qui oserait le
+soutenir? Comment donc arranger cela?</p>
+
+<p>Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc apr&egrave;s avoir dit noir.
+M. Deschanel, qui s'applique &agrave; relever ces contrastes, d&eacute;fend ailleurs
+la v&eacute;rit&eacute; historique des principales figures de ce th&eacute;&acirc;tre. Eh bien,
+non! les personnages <i>d'Andromaque</i> et d'<i>Iphig&eacute;nie</i> et de <i>Ph&egrave;dre</i> ne
+sont point des gens des temps h&eacute;ro&iuml;ques; non, Mithridate ni Assu&eacute;rus ne
+sont point des rois d'Orient, et les Romains de <i>B&eacute;r&eacute;nice</i> ou m&ecirc;me de
+<i>Britannicus</i> sont Fran&ccedil;ais plus qu'&agrave; demi, et, en admettant que ce soit
+une n&eacute;cessit&eacute; absolue du drame que les personnages anciens y soient
+toujours en partie modernis&eacute;s, ils le sont ici jusqu'&agrave; l'exc&egrave;s. Il faut
+bien reconna&icirc;tre qu'au temps de Racine on n'avait pas, au m&ecirc;me degr&eacute;
+qu'aujourd'hui, l'intelligence du pass&eacute;, le sentiment et le go&ucirc;t de
+l'exotique, la notion de la vari&eacute;t&eacute; profonde des types humains.
+N&eacute;anmoins Racine conna&icirc;t assez bien l'histoire, entrevoit la diff&eacute;rence
+des milieux et des civilisations et comment ces diff&eacute;rences se
+trahissent dans le caract&egrave;re des hommes<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>; et tout cela, il cherche &agrave;
+le reproduire exactement; mais, comme il &eacute;tudie exclusivement le
+m&eacute;canisme des sentiments et des passions et &eacute;limine de parti pris
+presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa &laquo;couleur locale&raquo; reste
+tout int&eacute;rieure, toute psychologique, et est, par suite, moins
+saisissante: car c'est peut-&ecirc;tre surtout par le d&eacute;tail des m&oelig;urs et des
+habitudes ext&eacute;rieures que se diff&eacute;rencient les hommes des diverses
+&eacute;poques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques,
+vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec
+le m&ecirc;me langage et la m&ecirc;me allure que les gentilshommes de cette &eacute;poque)
+auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et
+originaux.</p>
+
+<p>On voit d&eacute;j&agrave; qu'ils ne sont pas enti&egrave;rement faux. Serait-il possible de
+montrer sous quel jour ils peuvent para&icirc;tre enti&egrave;rement vrais, m&ecirc;me
+quand leurs actes ont des si&egrave;cles de plus que leurs mani&egrave;res?</p>
+
+<p>Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forc&eacute;ment se
+rencontrer, plus ou moins accus&eacute;, dans toute trag&eacute;die. Car la trag&eacute;die
+vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on
+accomplit dans les moments o&ugrave; l'on redevient le pareil des fauves ou des
+hommes qui ont v&eacute;cu aux &eacute;poques primitives. Et, d'autre part, comme on
+veut que la forme soit belle, les personnages de la trag&eacute;die doivent
+parler le langage le plus savant, le plus &eacute;l&eacute;gant, le plus propre &agrave; nous
+plaire, &agrave; nous chez qui la brute est g&eacute;n&eacute;ralement endormie ou n'est plus
+capable de tels exc&egrave;s, et qui pouvons nous demander s'il est possible
+qu'elle se r&eacute;veille chez des hommes si bien parlants. &Agrave; ce compte, la
+trag&eacute;die serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait
+debout? C'est ici une convention n&eacute;cessaire, que les acteurs, tout en
+agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme
+Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent &agrave; bien
+parler.</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s tout, est-ce l&agrave; une convention si forte? Il arrive parfois
+(et la trag&eacute;die n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par
+leur degr&eacute;) que sous l'homme civilis&eacute; surgisse un sauvage pouss&eacute; par la
+force aveugle des nerfs et du sang. La trag&eacute;die (comme l'art en g&eacute;n&eacute;ral)
+ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exag&eacute;rer parfois la
+distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le th&eacute;&acirc;tre de Racine
+nous pr&eacute;sente des hommes parfaitement &eacute;lev&eacute;s et diserts qui, &agrave; certaines
+heures, en d&eacute;pit de leur politesse et de leur &eacute;l&eacute;gance, font des choses
+atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai
+ni de plus philosophique que la trag&eacute;die, qui nous montre les forces
+&eacute;l&eacute;mentaires, les instincts primitifs d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s sous la plus fine
+culture intellectuelle et morale.</p>
+
+<p>Ce qui contribue encore &agrave; la v&eacute;rit&eacute; de ce th&eacute;&acirc;tre, c'est que, si l'on
+fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des d&eacute;nouements
+(meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de
+Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la
+vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux
+femmes (<i>Andromaque</i>, <i>Bajazet</i>), un amant qui se s&eacute;pare de sa ma&icirc;tresse
+pour des raisons de convenance (<i>B&eacute;r&eacute;nice</i>), la lutte entre deux fr&egrave;res
+de lits diff&eacute;rents ou entre une m&egrave;re ambitieuse et un fils &eacute;mancip&eacute;
+(<i>Britannicus</i>), un p&egrave;re rival de son fils (<i>Mithridate</i>), m&ecirc;me une
+femme amoureuse de son beau-fils (<i>Ph&egrave;dre</i>), ce sont l&agrave; des choses qui
+se voient, des situations o&ugrave; nous pouvons, un beau jour, nous trouver
+impliqu&eacute;s. (Notons que la situation m&ecirc;me d'<i>Athalie</i>, si elle ne peut
+aussi facilement se transposer, n'est pas extr&ecirc;mement rare entre rois.)
+Il suit de l&agrave; qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec
+les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux;
+que c'est nous, mieux parlants et plus agit&eacute;s, que nous voyons souffrir
+et pleurer sous leur masque &eacute;l&eacute;gant et tragique. Ce sont nos passions
+possibles, sauf l'intensit&eacute; et les cons&eacute;quences extr&ecirc;mes, que nous avons
+sous les yeux. Et les d&eacute;tails &eacute;tranges et sanglants emprunt&eacute;s &agrave;
+l'histoire ou &agrave; la l&eacute;gende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur
+symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les
+signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'&agrave; ce
+qu'il y a de tristement &eacute;ternel et d'applicable &agrave; nous ch&eacute;tifs dans ces
+peintures typiques du drame des passions humaines.</p>
+
+<p>L'&oelig;uvre si compliqu&eacute;e de Racine offre une autre contradiction
+apparente. &laquo;Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, une Hermione
+boulevers&eacute;e par toutes les temp&ecirc;tes de l'amour, et cependant il semble
+qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld p&eacute;n&eacute;trant qui observe ces
+agitations et qui les d&eacute;m&ecirc;le en les exprimant, pareil &agrave; cet artiste qui,
+dit-on, afin d'&eacute;tudier la temp&ecirc;te sans &ecirc;tre emport&eacute; par elle, se fit
+attacher au m&acirc;t du vaisseau.&raquo; Ce que M. Deschanel dit l&agrave; d'Hermione
+peut s'appliquer &agrave; bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas l&agrave; une convention
+trop forte? Le sang-froid, la nettet&eacute; de vue qu'implique une pareille
+connaissance des secrets de son &acirc;me n'est-elle pas incompatible avec
+l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment
+o&ugrave; l'on perd la t&ecirc;te?</p>
+
+<p>Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce
+qu'elle co&ucirc;te. Les personnages sont ainsi d'une clart&eacute; qui ne laisse
+rien &agrave; d&eacute;sirer; aucun de leurs mobiles ne nous &eacute;chappe; aucun anneau ne
+se d&eacute;robe dans la cha&icirc;ne serr&eacute;e de leurs sentiments et de leurs &eacute;tats de
+conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette
+clart&eacute; supr&ecirc;me. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqu&eacute;
+qui est dans l'homme. La n&eacute;vrose et ses myst&egrave;res ont parfois dispens&eacute;
+nos contemporains de pr&eacute;senter le d&eacute;veloppement suivi d'un caract&egrave;re ou
+d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuit&eacute; et ces
+<i>trous</i>, bien m&eacute;nag&eacute;s, donnent plus exactement l'impression de la
+r&eacute;alit&eacute; &eacute;nigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art
+inf&eacute;rieur que celui qui cherche &agrave; rendre la r&eacute;alit&eacute; plus claire et plus
+logique.</p>
+
+<p>Mais, outre que la convention adopt&eacute;e par Racine est assur&eacute;ment
+l&eacute;gitime, on peut m&ecirc;me douter que ce soit toujours une convention. Le
+ph&eacute;nom&egrave;ne moral qui consiste &agrave; c&eacute;der &agrave; sa passion tandis qu'on
+l'observe et qu'on sait o&ugrave; elle vous conduit, la conscience parfaite et
+minutieuse dans le mal, dans le consentement &agrave; la passion funeste, n'est
+point rare chez les hommes extr&ecirc;mement civilis&eacute;s, &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; la
+sensibilit&eacute; est plus fine, l'intelligence plus aiguis&eacute;e et la volont&eacute;
+moins vigoureuse. Le d&eacute;senchantement, fruit de la science, ne pr&eacute;serve
+point de la folie, ou m&ecirc;me y pousse. On sait que l'on subit une force
+mauvaise, que l'on d&eacute;choit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas
+moins. Le r&ocirc;le de Ph&egrave;dre en est le plus remarquable exemple. Sauf la
+complaisance satanique dans le p&eacute;ch&eacute;, qui est chose de nos jours et
+peut-&ecirc;tre factice, c'est d&eacute;j&agrave; l'&eacute;tat d'&acirc;me d&eacute;crit par un po&egrave;te qui a
+bien connu certains sentiments bizarres:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">T&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te, sombre et limpide,<br /></span>
+<span class="i0">Qu'un c&oelig;ur devenu son miroir!<br /></span>
+<span class="i0">Puits de v&eacute;rit&eacute;, clair et noir,<br /></span>
+<span class="i0">O&ugrave; tremble une &eacute;toile livide,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Un phare ironique, infernal,<br /></span>
+<span class="i0">Flambeau des gr&acirc;ces sataniques,<br /></span>
+<span class="i0">Soulagement et gloires uniques:<br /></span>
+<span class="i0">La conscience dans le mal<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Pour ces raisons, le th&eacute;&acirc;tre de Racine (toujours au rebours de celui de
+Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalit&eacute; in&eacute;luctable: il
+n'a rien d'&laquo;&eacute;difiant&raquo;, rien d'un enseignement par la &laquo;morale en action&raquo;.
+On y sent sous la forme &eacute;l&eacute;gante la violence des passions
+irr&eacute;sistibles. Les innocents sont g&eacute;n&eacute;ralement sacrifi&eacute;s (ainsi va le
+monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres
+mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion.
+D'o&ugrave; une troisi&egrave;me esp&egrave;ce d'impression contradictoire: les criminels ne
+sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et
+ne semblent plus &agrave; plaindre que leurs victimes. N&eacute;ron m&ecirc;me, N&eacute;ron jeune,
+amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinqui&egrave;me acte, on se demande si
+l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, &Eacute;riphile,
+Ph&egrave;dre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des
+anges, elles sont pr&ecirc;tes &agrave; mourir: comment ne les-aimerait-on pas?
+Ph&egrave;dre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument
+innocente, mais le s&eacute;v&egrave;re Boileau, qui parle de sa douleur
+<i>vertueuse</i><a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> et qui la d&eacute;clare &laquo;perfide et incestueuse malgr&eacute; soi&raquo;.
+Et en effet, c'est la nourrice damn&eacute;e qui fait tout; Ph&egrave;dre n'a plus sa
+t&ecirc;te quand elle laissa &OElig;none accuser Hippolyte; elle allait se d&eacute;noncer
+quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de
+nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasipha&eacute;: &eacute;cras&eacute;e de honte et
+de remords, malade, n'ayant mang&eacute; ni dormi depuis trois jours, pudique
+m&ecirc;me au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs
+voiles blancs, &agrave; quelque religieuse d&eacute;vor&eacute;e au fond de son clo&icirc;tre par
+une myst&eacute;rieuse passion et se dess&eacute;chant dans une p&eacute;nitence d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e
+et st&eacute;rile... Oh! oui, on les aime, les passionn&eacute;es de Racine; on est
+pris d'une immense piti&eacute; pour ces victimes gracieuses et douloureuses de
+forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tent&eacute; de
+s'indigner.</p>
+
+<p>Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, m&ecirc;me les plus folles? Quelle
+d&eacute;fiance de soi, et quelle terreur, quelle exp&eacute;rience des femmes et
+quelle ranc&oelig;ur, et, par suite, quels amours et quels orages ne
+supposent pas d'abord son dessein d'entrer &agrave; la Trappe, puis son
+mariage, &agrave; trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses
+vers, et sa pi&eacute;t&eacute; fervente, son amour de Dieu, &eacute;gal &agrave; son ancienne
+passion pour ses ma&icirc;tresses<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. Je ne pense pas qu'on ait exag&eacute;r&eacute; la
+tendresse de Racine. &laquo;Mon p&egrave;re &eacute;tait tout c&oelig;ur.<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>&raquo; &laquo;Racine qui aime
+pleurer...<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>&raquo; Il faut r&eacute;p&eacute;ter ici ce qui a &eacute;t&eacute; dit mille fois: Racine
+est bien le po&egrave;te de l'amour. En mettant sur la sc&egrave;ne l'amour-passion,
+il commence une litt&eacute;rature. Nous sommes loin de l'amour galant, de
+l'amour chevaleresque et platonique. M&ecirc;me l'amour de Chim&egrave;ne, m&ecirc;me
+l'amour de Pauline, ce n'&eacute;tait pas cela encore: il avait des allures
+trop h&eacute;ro&iuml;ques et viriles, ou il c&eacute;dait trop vite au devoir. Sauf
+chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pi&egrave;ce n'est point assez
+femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur,
+l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes
+au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de
+pens&eacute;es contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de
+col&egrave;re, et des raffinements douloureux de sensibilit&eacute;, des ironies, des
+clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux &agrave; la passion fatale,
+un art merveilleux &agrave; se faire souffrir, des sentiments de la derni&egrave;re
+violence s'exprimant dans un langage d'une simplicit&eacute; et d'une harmonie
+exquises&mdash;au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on
+les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.</p>
+
+<p>Oh! que Racine est bien le po&egrave;te des femmes, et des plus douces, des
+plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus
+d&eacute;traqu&eacute;es... Apr&egrave;s <i>Ph&egrave;dre</i>, lisez <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>, le drame par excellence
+du sacrifice de l'amour au pr&eacute;jug&eacute; social; sujet &eacute;ternel comme las
+autres. Ici c'est la faiblesse et la gr&acirc;ce f&eacute;minines jusque dans
+l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plut&ocirc;t
+r&eacute;signation douloureuse &agrave; une loi in&eacute;vitable qui, brav&eacute;e, t&ocirc;t ou tard,
+prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de
+l'amour m&ecirc;me. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous
+concevions mal la force de cette tradition romaine &agrave; laquelle se
+soumettent Titus et B&eacute;r&eacute;nice? Le pr&eacute;jug&eacute; romain n'est qu'un signe, le
+signe d'un obstacle insurmontable. D&eacute;cid&eacute;ment il ne faut point attacher
+d'importance &agrave; ce qu'il y a d'historique dans les trag&eacute;dies
+raciniennes. Le drame n'est pas l&agrave;, il est tout entier dans les c&oelig;urs.
+Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. &laquo;Ce n'est pas une
+n&eacute;cessit&eacute; qu'il y ait du sang et des morts dans une trag&eacute;die<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.&raquo; Titus
+et B&eacute;r&eacute;nice, qui ne meurent ni ne sont tu&eacute;s, souffrent autant que les
+autres h&eacute;ros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule
+pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu'&agrave; moiti&eacute;:
+pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un
+temps. Et apr&egrave;s? On y songe sans le dire, et cela n'emp&ecirc;che pas le c&oelig;ur
+d'&ecirc;tre d&eacute;chir&eacute;.</p>
+
+<p>Des situations communes pour point de d&eacute;part, d'autres situations et des
+d&eacute;nouements pr&eacute;vus, amen&eacute;s par le d&eacute;veloppement naturel des passions et
+des caract&egrave;res, sans aucune intrusion du hasard, voil&agrave; tout le th&eacute;&acirc;tre
+de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est
+rencontr&eacute; une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si
+hardi, si &eacute;l&eacute;gant, si li&eacute;, avec je ne sais quelle gr&acirc;ce incommunicable.
+Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches
+tr&egrave;s passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.</p>
+
+<p>Nous voil&agrave; en train de ressasser les lieux communs sur le th&eacute;&acirc;tre de
+Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et
+justement peut-&ecirc;tre parce que la v&eacute;rit&eacute; ext&eacute;rieure y est r&eacute;duite &agrave; fort
+peu de chose. On peut se lasser de tout, m&ecirc;me du pittoresque, qui
+change avec le temps, mais le fond du th&eacute;&acirc;tre de Racine est &eacute;ternel ou,
+ce qui revient au m&ecirc;me, contemporain du g&eacute;nie de notre race dans tout
+son d&eacute;veloppement, et la forme est celle qu'a rev&ecirc;tue ce g&eacute;nie &agrave; son
+moment le plus heureux. Rien donc, dans ces trag&eacute;dies, ne nous est
+&eacute;tranger, pas m&ecirc;me les choses emprunt&eacute;es aux &eacute;poques recul&eacute;es. M&ecirc;l&eacute;es
+discr&egrave;tement &agrave; d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car
+elles viennent d'une antiquit&eacute; qui est la n&ocirc;tre, d'o&ugrave; nous sortons, que
+nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et
+nous entendons se plaindre dans ces drames une &acirc;me qui est &agrave; la fois la
+n&ocirc;tre et celle de nos anc&ecirc;tres proches ou lointains. Remercions M.
+Deschanel d'avoir si bien comment&eacute; ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti
+et lou&eacute; comme il le m&eacute;rite ce th&eacute;&acirc;tre si vrai, si triste et si
+harmonieux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_COMTESSE_DIANE" id="LA_COMTESSE_DIANE"></a>LA COMTESSE DIANE</h2>
+
+
+<p>Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant
+sur ma table un de ces mignons recueils de &laquo;pens&eacute;es&raquo; et de &laquo;maximes&raquo; que
+publie l'&eacute;diteur Ollendorff, eut une moue d&eacute;daigneuse d'homme
+sup&eacute;rieur&mdash;cette moue de Pococurante qui faisait dire &agrave; Candide: &laquo;Quel
+grand g&eacute;nie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,&raquo;&mdash;et, sans
+prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint &agrave;
+peu pr&egrave;s ce discours:</p>
+
+<p>&laquo;Jamais on n'a &eacute;crit autant de <i>Pens&eacute;es</i> que dans ces derniers temps:
+<i>Petit br&eacute;viaire du Parisien</i>, <i>Roses de No&euml;l</i>, <i>Maximes de la vie</i>,
+<i>Sagesse de poche</i>, sans compter les nouvelles maximes de <i>La
+Brochefoucauld</i> dans la <i>Vie parisienne</i>. D'o&ugrave; vient cette
+abondance?<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a></p>
+
+<p>&laquo;Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu &agrave; ce
+que doit &ecirc;tre un livre de <i>Pens&eacute;es</i>! Du triple extrait de sagesse, de
+science et d'exp&eacute;rience. Il y faut, &agrave; chaque ligne, de la profondeur, de
+la finesse, de la d&eacute;licatesse ou de l'esprit. Par la forme m&ecirc;me de son
+livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pens&eacute;e, nous
+la pr&eacute;sente comme souverainement importante et nous la propose pour
+sujet de m&eacute;ditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement
+que chacun de ces brefs alin&eacute;as supposera et r&eacute;sumera une masse
+consid&eacute;rable d'observations particuli&egrave;res, en contiendra tout le suc,
+sera l'&eacute;quivalent d'un roman, d'une com&eacute;die, tout au moins d'un sermon
+ou d'une chronique. Il s'oblige &agrave; nous donner de l'exquis tout le temps.
+Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement
+tant de prix, n'ont pas le droit d'&ecirc;tre insignifiantes ou banales.</p>
+
+<p>&laquo;Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si
+difficile y fleurisse: apparemment, si nous &eacute;crivons tant de <i>Pens&eacute;es</i>,
+c'est que, tard venus dans le monde et &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; l'observation est
+plus et mieux pratiqu&eacute;e qu'elle ne l'a jamais &eacute;t&eacute;, nous sommes un tas de
+moralistes tr&egrave;s forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes
+all&eacute;s partout, et qui en revenons surcharg&eacute;s d'exp&eacute;rience... Mais je me
+m&eacute;fie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes
+ne s'explique encore d'une autre fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans &ecirc;tre bien neuves,
+qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux tr&eacute;sor des anciens
+moralistes, qu'elles n'eussent gu&egrave;re d'autre valeur que celle d'un
+exercice &eacute;l&eacute;gant. Une &eacute;poque avanc&eacute;e, comme celle o&ugrave; nous nous agitons
+st&eacute;rilement, est sans doute une &eacute;poque de grande exp&eacute;rience, mais aussi
+d'habilet&eacute; extr&ecirc;me en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme
+des singes. Or, les &laquo;maximes et r&eacute;flexions&raquo;, c'est un genre connu, qui a
+ses proc&eacute;d&eacute;s. Une pens&eacute;e, cela s'&eacute;labore int&eacute;rieurement, mais cela se
+fabrique aussi par l'ext&eacute;rieur. Les moralistes ont laiss&eacute; des moules:
+ces moules peuvent produire des pens&eacute;es ind&eacute;finiment, car tout ce qu'on
+y coule devient pens&eacute;e. Les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld ne sont plus
+ainsi qu'un jeu de soci&eacute;t&eacute;, et c'est pourquoi les femmes, avec leur
+facult&eacute; d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes
+fois excell&eacute;. Jeu assez difficile, il faut le reconna&icirc;tre, mais qui
+s'apprend enfin. Les moyens de r&eacute;ussir &agrave; ce jeu, il ne serait pas
+impossible, je crois, de les formuler, et ce serait m&ecirc;me un joli sujet
+pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: <i>La Rochefoucauld d&eacute;voil&eacute;</i>
+ou les <i>principales mani&egrave;res d'&eacute;crire des pens&eacute;es sans en avoir</i>.</p>
+
+<p>&laquo;D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas
+d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit
+ordinairement, pour lui, de d&eacute;m&ecirc;ler la part d'&eacute;go&iuml;sme cach&eacute;e partout,
+m&ecirc;me dans les vertus. Un bon trait&eacute; de psychologie classique, qui nous
+donne la liste compl&egrave;te des passions et affections bonnes ou mauvaises,
+est tr&egrave;s commode pour imaginer des &laquo;cas&raquo;. Et le mobile &eacute;go&iuml;ste, on le
+trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a d&eacute;j&agrave; fait ce petit
+travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille fa&ccedil;ons de r&eacute;p&eacute;ter
+les m&ecirc;mes choses en d'autres termes.</p>
+
+<p>&laquo;Certains sujets sont in&eacute;puisables: la vanit&eacute;, l'orgueil, l'imagination,
+l'amiti&eacute;, l'amour, les femmes, etc. Les &laquo;piperies&raquo; de l'imagination se
+renouvellent en partie avec les &acirc;ges. Toutes les oppositions entre
+l'amiti&eacute; et l'amour n'ont pas encore &eacute;t&eacute; exprim&eacute;es. On n'aura jamais dit
+de combien de fa&ccedil;ons l'amour peut &ecirc;tre &eacute;go&iuml;ste ou d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, ni de
+combien de fa&ccedil;ons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les
+femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera &eacute;galement vrai.</p>
+
+<p>&laquo;C'est aussi une mine tr&egrave;s riche que les &laquo;erreurs de l'opinion&raquo;.
+Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que
+Bacon l'a &eacute;tablie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque
+cat&eacute;gorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine &agrave; un
+r&eacute;sultat dont il se saurait beaucoup de gr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les
+romanciers et libeller sous forme de maximes les v&eacute;rit&eacute;s qui ressortent
+de quelques-unes de leurs &oelig;uvres&mdash;ou bien rajeunir les proverbes&mdash;ou
+bien s'emparer d'une pens&eacute;e c&eacute;l&egrave;bre et en prendre le contre-pied: ce
+sera presque aussi vrai et cela para&icirc;tra plus piquant.</p>
+
+<p>&laquo;Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la t&ecirc;te
+un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-m&ecirc;mes et
+les tours de phrase connus qui sugg&egrave;rent le plus de pens&eacute;es&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver
+quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualit&eacute;s, d&eacute;fauts, etc.,
+dont les deux premiers soient entre eux dans le m&ecirc;me rapport que les
+deux derniers. Le sch&egrave;me ordinaire est celui-ci: &laquo;... <i>est &agrave;... ce
+que... est &agrave;</i>...&raquo; Il est &eacute;vident que, d&egrave;s qu'on a les deux premiers
+mots, on parvient presque toujours &agrave; trouver les deux autres. Par
+exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je
+les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me co&ucirc;tent), on me
+donne <i>pudeur</i> et <i>innocence</i>. Voyons un peu: <i>La pudeur est &agrave;
+l'innocence</i>... mettons: <i>ce que la modestie est &agrave; la vertu;</i> ou bien:
+<i>ce que le duvet est &agrave; la p&ecirc;che</i>; ou bien <i>ce qu'un l&eacute;ger voile est &agrave; la
+beaut&eacute;</i>. Et alors la &laquo;proportion&raquo; se corse d'une image.&mdash;Autre exemple.
+Je prends <i>m&eacute;lancolie</i> et <i>tristesse</i>; je songe tout de suite &agrave; <i>rire</i>
+et <i>gaiet&eacute;</i>, et j'&eacute;cris: <i>La m&eacute;lancolie n'est pas plus de la tristesse
+que le rire n'est de la gaiet&eacute;</i>. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en
+douterait pas.</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>alg&eacute;brique</i>&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;La pr&eacute;occupation de faire des antith&egrave;ses sugg&egrave;re aussi beaucoup de
+pens&eacute;es. Il est rare que la r&eacute;union de mots exprimant des id&eacute;es
+contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. <i>L'amiti&eacute; na&icirc;t
+des confidences</i>... voil&agrave; qui n'est pas difficile &agrave; trouver. Cherchez
+l'antith&egrave;se, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et
+qui en vaut une autre: <i>L'amiti&eacute; na&icirc;t des confidences, et elle en
+meurt</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Ou bien le mot <i>larme</i> vous vient &agrave; l'esprit, et il suscite
+imm&eacute;diatement le mot <i>sourire</i>. Vous marmottez: <i>Il y a des larmes...,
+il y a des larmes</i>..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun,
+vous trouvez d'abord, je suppose: <i>Il y a des larmes qui remercient</i>. La
+pens&eacute;e est faite; vous n'avez qu'&agrave; ajouter: <i>et des sourires qui
+reprochent</i>. &Agrave; moins que vous ne pr&eacute;f&eacute;riez <i>des larmes qui disent au
+revoir et des sourires qui disent adieu</i>, ou <i>des larmes qui rient et
+des sourires qui pleurent</i>. Cela n'est point de premi&egrave;re force; mais &agrave;
+la dixi&egrave;me tentative je trouverais peut-&ecirc;tre mieux, et d'ailleurs je ne
+m'occupe ici que du proc&eacute;d&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>antith&eacute;tique</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;D'autres fois on s'applique &agrave; &eacute;bouriffer ses contemporains; on
+contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les
+impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'&eacute;crie tout &agrave; coup:
+<i>Il n'est pire orgueil que l'humilit&eacute; chr&eacute;tienne</i>, ou encore: <i>La vertu
+est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus s&ucirc;r</i>. Presque
+toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'&ecirc;tre
+trop impertinentes, on ajoute: <i>souvent</i>, <i>quelquefois</i>; <i>il est des
+cas</i>...</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>paradoxale</i>.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s le genre tranchant, fendant, le genre suave, po&eacute;tique, id&eacute;aliste.
+On avise quelque sentiment ou quelque fa&ccedil;on d'agir particuli&egrave;rement
+honorable, et on t&acirc;che d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque
+remarque qui t&eacute;moigne &agrave; la fois de notre esprit et de notre c&oelig;ur. &Agrave;
+cette cat&eacute;gorie se rapportent toutes les r&eacute;flexions sur ce th&egrave;me, qu'il
+est meilleur d'aimer que d'&ecirc;tre aim&eacute;. On dira fort bien: <i>Celui que
+j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime</i>! Beaucoup de pens&eacute;es de cette
+esp&egrave;ce commencent ainsi: <i>Il y a une douceur secr&egrave;te... Il y a je ne
+sais quel charme... Il y a un plaisir d&eacute;licat</i>... Par exemple: <i>Il y a
+un plaisir d&eacute;licat, pour un bel homme, &agrave; respecter la femme de son ami</i>.
+Comme ce genre supporte et m&ecirc;me suppose une psychologie tr&egrave;s fine on ne
+craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pens&eacute;e, en la
+tarabuscotant. On dira: <i>L'opinion publique, en fl&eacute;trissant l'homme qui
+est l'oblig&eacute; de sa ma&icirc;tresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme
+nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter
+sans le diminuer par l&agrave; m&ecirc;me</i>!</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>genre Vauvenargues</i> ou <i>genre
+Joubert</i>&raquo;. Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou
+du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu
+qu'indiquer le tour et le ton.</p>
+
+<p>&laquo;Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et
+l'on s'&eacute;vertue &agrave; saisir les nuances qui les distinguent. Soit: <i>orgueil,
+vanit&eacute;, amour-propre, fatuit&eacute;</i>. On &eacute;crit bravement: <i>L'orgueil est
+viril, la vanit&eacute; est f&eacute;minine, l'amour-propre est humain</i>.&mdash;<i>La fatuit&eacute;
+est la vanit&eacute; de l'homme dans ses rapports avec la femme</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Il y a un moindre ab&icirc;me entre la modestie et l'orgueil qu'entre
+l'orgueil et la vanit&eacute;</i>, etc.</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>d&eacute;finition</i>&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;On peut &ecirc;tre plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la
+r&eacute;flexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image impr&eacute;vue, une
+apparence de nouveaut&eacute;.</p>
+
+<p>Notre imagination d&eacute;passe ordinairement ce que nous apporte la r&eacute;alit&eacute;,&raquo;
+voil&agrave; certes une pens&eacute;e qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons
+l&agrave;-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est &laquo;la folle du
+<i>logis</i>&raquo;: c'est une premi&egrave;re indication. Creusons ce mot <i>logis</i> et nous
+ne tarderons pas &agrave; &eacute;crire: <i>L'imagination est une ma&icirc;tresse d'auberge
+qui a toujours plus de chambres que de clients</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>pittoresque</i>&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin il y a telle id&eacute;e plate et incolore, telle banalit&eacute; honteuse, tel
+truisme mis&eacute;rable, qu'un tour sentencieux r&eacute;ussit &agrave; d&eacute;guiser en pens&eacute;e.
+Exemple: <i>Attendre est peut-&ecirc;tre le dernier mot de la politique</i>&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Nous appellerons cela la pens&eacute;e <i>&agrave; la Royer-Collard</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Pour conclure, les &laquo;pens&eacute;es et maximes&raquo; sont un genre &eacute;puis&eacute; et un
+genre futile&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Un genre &eacute;puis&eacute;; car ce ne sont jamais que des observations plus ou
+moins g&eacute;n&eacute;rales, des remarques explicatives sur des collections de
+faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'ext&eacute;rieur de
+la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments
+primordiaux &agrave; la constatation desquels se ram&egrave;ne tout l'effort du
+faiseur de maximes. Et ces observations g&eacute;n&eacute;rales, il y a beau temps
+qu'elles ont &eacute;t&eacute; faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai
+qu'on le peut ind&eacute;finiment et qu'on y peut mettre sa marque
+personnelle)&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une
+teinture de philosophie et une exp&eacute;rience telle quelle de la vie et des
+passions humaines, toutes les pens&eacute;es qui nous viennent sont
+n&eacute;cessairement vraies. Cela est ais&eacute; &agrave; comprendre. Il n'y a pas de loi
+universelle des actes et des sentiments humains: d&egrave;s lors on est bien
+s&ucirc;r que toute maxime trouvera son application dans la r&eacute;alit&eacute;, car elle
+constatera forc&eacute;ment ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive
+quelquefois: si elle ne vise pas la r&egrave;gle, elle visera l'exception. Dans
+le premier cas, le lecteur dira: &laquo;Comme c'est vrai!&raquo; et dans le second
+cas: &laquo;Tiens! tiens! c'est vrai tout de m&ecirc;me&raquo;&mdash;&agrave; moins qu'il ne se
+contente de dire, dans le premier cas: &laquo;Hum! si on veut!&raquo; et dans le
+second: &laquo;Dame! c'est bien possible!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout &agrave; fait
+mis&eacute;rables, semblent tout de suite piquantes et ing&eacute;nieuses&mdash;justement
+parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette &agrave;
+la t&ecirc;te sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour
+ainsi dire, coup&eacute;es de leurs racines. On se laisse s&eacute;duire &agrave; ce qu'elles
+ont quelquefois d'impr&eacute;vu et d'ind&eacute;montr&eacute;. On a tort, car &agrave; le bien
+prendre, ce qui est int&eacute;ressant, c'est ce qu'elles suppriment et
+sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations sp&eacute;ciales
+que le moraliste est cens&eacute; avoir faites sur des r&eacute;alit&eacute;s concr&egrave;tes et
+bien vivantes. Ce qui est int&eacute;ressant, c'est une nouvelle, un roman, une
+com&eacute;die de m&oelig;urs, un portrait, une chronique, un article de journal;
+mais un recueil de &laquo;pens&eacute;es&raquo; n'a de valeur qu'&agrave; la condition que toutes
+se rapportent &agrave; un m&ecirc;me point de vue, ou refl&egrave;tent une m&ecirc;me philosophie,
+ou tendent &agrave; nous faire conna&icirc;tre la personne m&ecirc;me du moraliste: et
+alors il faut que cette personne ne soit point la premi&egrave;re venue. C'est
+le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruy&egrave;re, Joubert.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant il est tr&egrave;s vrai que, m&ecirc;me quand les pens&eacute;es ne sont qu'un
+jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y r&eacute;ussir
+agr&eacute;ablement.&raquo;</p>
+
+<p>Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut,
+en effet, d&eacute;j&agrave; beaucoup d'esprit pour &eacute;crire des maximes qui soient
+simplement agr&eacute;ables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient
+d'improviser avec une pr&eacute;tentieuse n&eacute;gligence ne valent pas le diable.
+Il pr&eacute;tend nous d&eacute;montrer que ce genre litt&eacute;raire a peut-&ecirc;tre bien ses
+proc&eacute;d&eacute;s, comme les autres: belle d&eacute;couverte! Le reste de sa
+dissertation revient &agrave; dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce
+que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de
+ses lumi&egrave;res pour nous en aviser.</p>
+
+<p>Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir tr&egrave;s vif les <i>Maximes de
+la vie</i> de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il
+est franchement f&eacute;minin: il a la gr&acirc;ce, la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et, dans son manque
+apparent d'unit&eacute;, un joli caprice. Sa principale mati&egrave;re, c'est l'homme
+<i>dans la soci&eacute;t&eacute;</i>: il est plein de ces remarques que l'on sent bien
+venir d'une femme, qu'elle a d&ucirc; faire dans quelque salon, au courant
+d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le
+monde, en r&eacute;ceptions et en conversations, une femme entour&eacute;e et
+courtis&eacute;e et dont la pr&eacute;sence seule met les vanit&eacute;s en &eacute;veil et aussi
+les d&eacute;sirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence
+plus rapide et sa sensibilit&eacute; plus d&eacute;licate, recueillir dans la com&eacute;die
+mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines
+faiblesses ou certains ridicules, d&eacute;m&ecirc;ler en elle et autour d'elle, de
+plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur
+l'amour, sur le mariage et sur les d&eacute;fauts qui se trahissent surtout
+dans les relations mondaines, son exp&eacute;rience peut aller plus loin que la
+n&ocirc;tre. On s'en aper&ccedil;oit &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans ce petit br&eacute;viaire.</p>
+
+<p>Et ce qui ferait reconna&icirc;tre encore (si on ne le savait) qu'il a &eacute;t&eacute;
+&eacute;crit par une femme, c'est l'aimable &eacute;tourderie avec laquelle elle pille
+souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau
+ce qui a &eacute;t&eacute; dit longtemps avant elle.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le
+veut pas.</p></div>
+
+<p>Quel dommage que La Rochefoucauld ait d&eacute;j&agrave; dit: &laquo;Le soleil ni la mort ne
+se peuvent regarder fixement!&raquo;</p>
+
+<div class="blockquot"><p>L'intelligence sert &agrave; tout, surtout &agrave; mettre en &oelig;uvre la bont&eacute;;
+les sots veulent &ecirc;tre bons, mais ne savent pas.</p></div>
+
+<p>Quel dommage que La Rochefoucauld ait d&eacute;j&agrave; dit: &laquo;Le sot n'a pas assez
+d'&eacute;toffe pour &ecirc;tre bon!&raquo;</p>
+
+<p>Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld &eacute;tait venu apr&egrave;s la comtesse Diane,
+elle l'aurait dit avant lui, voil&agrave; tout, car elle est, Dieu merci, assez
+riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une
+qualit&eacute; tout &agrave; fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan
+concert&eacute;: c'est le plus ravissant d&eacute;sordre. D&eacute;sordre pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;; car vous
+trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72
+et 90, la m&ecirc;me pens&eacute;e sous des formes diff&eacute;rentes: l'auteur, n'ayant le
+courage de sacrifier aucune de ses r&eacute;dactions, a voulu sans doute
+dissimuler les redites en les s&eacute;parant.</p>
+
+<p>Je prends au hasard dans cette poign&eacute;e de maximes aussi capricieusement
+&eacute;parses qu'une poign&eacute;e de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime
+le mieux et qui rentrent le moins dans les cat&eacute;gories pr&eacute;vues par mon
+ami Pococurante:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.</p>
+
+<p>La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne
+voudraient pas l'avoir &eacute;mise la font circuler sans scrupule.</p>
+
+<p>Tout &ecirc;tre aim&eacute; qui n'est pas heureux para&icirc;t ingrat.</p>
+
+<p>Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses
+connaissances &agrave; un de ses amis.</p>
+
+<p>On est tent&eacute; de croire qu'on fait bien d&egrave;s qu'on se sacrifie. Comme
+l'&eacute;go&iuml;sme, l'abn&eacute;gation a son aveuglement.</p>
+
+<p>La vraie s&eacute;paration est celle qui ne fait pas souffrir.</p>
+
+<p>Ce qu'on dit &agrave; l'&ecirc;tre &agrave; qui on dit tout n'est pas la moiti&eacute; de ce
+qu'on lui cache.</p>
+
+<p>Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aim&eacute;, on en
+a davantage.</p>
+
+<p>Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu'&agrave; laisser
+voir son bonheur.</p>
+
+<p>Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de
+n'&ecirc;tre pas celui qu'on attendait.</p>
+
+<p>La plus efficace des consolations est d'avoir &agrave; consoler.</p>
+
+<p>Les belles dents rendent gaie.</p>
+
+<p>La charit&eacute; du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.</p>
+
+<p>L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance
+qui ne le suppose m&ecirc;me pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en
+ne soup&ccedil;onnant rien qu'en pardonnant tout.</p>
+
+<p>La morale nous d&eacute;fend de c&eacute;der &agrave; la tentation et ne nous console
+pas toujours d'y avoir r&eacute;sist&eacute;.</p></div>
+
+<p>Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas
+ces pens&eacute;es-l&agrave; avec des proc&eacute;d&eacute;s et des formules. Gr&acirc;ce, finesse et
+bont&eacute;, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec
+quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes
+du si&egrave;cle dernier, une sagacit&eacute; qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne
+parce qu'elle comprend, une intelligence tr&egrave;s p&eacute;n&eacute;trante et passablement
+d&eacute;senchant&eacute;e, mais consol&eacute;e par un tr&egrave;s bon c&oelig;ur..., ai-je dit tout ce
+qu'on trouve dans les <i>Maximes</i> de la comtesse Diane? J'y mettrais
+volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: &laquo;Des
+sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de conna&icirc;tre
+pour vivre en paix avec les hommes.&raquo; Et j'y ajouterais comme &eacute;pigraphe,
+le mot de M<sup>me</sup> de S&eacute;vign&eacute;, qui r&eacute;sume en effet un grand nombre de ces
+<i>Maximes</i>: &laquo;Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne &acirc;me.&raquo; Quand
+cette belle et bonne &acirc;me a par surcro&icirc;t autant d'esprit que la comtesse
+Diane, c'est un d&eacute;lice.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="M_SARAH_BERNHARDT" id="M_SARAH_BERNHARDT"></a>M<sup>me</sup> SARAH BERNHARDT</h2>
+<h3>DANS <i>TH&Eacute;ODORA</i></h3>
+
+
+<p>...La gr&acirc;ce, le charme, la lumi&egrave;re, ou plut&ocirc;t l'attrait malsain et
+diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore M<sup>me</sup> Sarah
+Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'&eacute;tait bris&eacute;e &agrave; force de
+chanter tous les jours, partout et &agrave; travers les deux mondes? Il m'a
+bien paru qu'elle sonnait aussi d&eacute;licieusement qu'autrefois. Mais
+avez-vous remarqu&eacute; la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette
+continuelle m&eacute;lop&eacute;e? Quelle dr&ocirc;le d'id&eacute;e de psalmodier ses phrases sur
+un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'imp&eacute;ratrice qui
+parle! Cette diction officielle et imp&eacute;riale si violemment oppos&eacute;e &agrave;
+l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y
+prend garde? On est s&eacute;duit, vous dis-je. D'o&ugrave; vient cela?</p>
+
+<p>Si l'on essayait de d&eacute;m&ecirc;ler les causes de ce puissant attrait que M<sup>me</sup>
+Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on
+en verrait jusqu'&agrave; trois. D'abord, elle est tr&egrave;s intelligente, comprend
+ses r&ocirc;les, les compose avec soin, et joue sans se m&eacute;nager. Mais passons,
+car ces m&eacute;rites, d'autres artistes les poss&egrave;dent au m&ecirc;me degr&eacute;. La
+seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix.
+On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un com&eacute;dien
+ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens
+nerveux, capricieux et frivoles,&mdash;&agrave; moins qu'ils ne soient, au
+contraire, tr&egrave;s philosophes,&mdash;ne tiennent gu&egrave;re compte que de la
+personne m&ecirc;me de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique,
+voil&agrave; tout. Il leur est fort &eacute;gal d'&ecirc;tre injustes pour ceux dont le nez
+ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les com&eacute;diennes que le
+physique prend une extr&ecirc;me importance. Or, le ciel a dou&eacute; M<sup>me</sup> Sarah
+Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite &eacute;trange, d'une sveltesse et
+d'une souplesse surprenantes, et il a r&eacute;pandu sur son maigre visage une
+gr&acirc;ce inqui&eacute;tante de boh&eacute;mienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais
+quoi qui fait songer &agrave; Salom&eacute;, &agrave; Salammb&ocirc;, &agrave; la reine de Saba.</p>
+
+<p>Et cet air de princesse de conte, de cr&eacute;ature chim&eacute;rique et lointaine,
+M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et
+se grime &agrave; ravir. Au premier acte, couch&eacute;e sur son lit, la mitre au
+front et un grand lis &agrave; la main, elle ressemble aux reines fantastiques
+de Gustave Moreau, &agrave; ces figures de r&ecirc;ve, tour &agrave; tour hi&eacute;ratiques et
+serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. M&ecirc;me dans les r&ocirc;les
+modernes elle garde cette &eacute;tranget&eacute; que lui donnent sa maigreur
+&eacute;l&eacute;gante et pliante et son type de juive orientale. Et, par l&agrave;-dessus,
+elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse
+audace,&mdash;une voix qui est une caresse et qui vous fr&ocirc;le comme des
+doigts,&mdash;si pure, si tendre, si harmonieuse, que M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt,
+d&eacute;daignant de parler, s'est mise un beau jour &agrave; chanter, et qu'elle a
+os&eacute; se faire la diction la plus artificielle peut-&ecirc;tre qu'on ait jamais
+hasard&eacute;e au th&eacute;&acirc;tre. Elle a d'abord chant&eacute; les vers; maintenant, elle
+chante la prose. Et son influence n'a pas &eacute;t&eacute; m&eacute;diocre sur nombre de
+com&eacute;diens et de com&eacute;diennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du
+moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!</p>
+
+<p>Mais voici la plus grande originalit&eacute; de cette artiste si compl&egrave;tement
+personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait os&eacute; faire avant elle: elle
+joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus
+&eacute;mancip&eacute;e des filles, si elle joue sur le th&eacute;&acirc;tre une sc&egrave;ne amoureuse,
+ne se livre pas enti&egrave;rement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car
+elle songe &agrave; son r&ocirc;le. Elle n'embrasse pas, n'&eacute;treint pas pour de bon, a
+des gestes relativement mod&eacute;r&eacute;s qui, par convention, tiennent lieu d'une
+mimique plus &eacute;chauff&eacute;e. La femme est sur la sc&egrave;ne, mais ce n'est pas
+elle qui joue, c'est la com&eacute;dienne. Au contraire, chez M<sup>me</sup> Sarah
+Bernhardt, c'est la <i>femme</i> qui joue. Elle se livre vraiment tout
+enti&egrave;re. Elle &eacute;treint, elle enlace, elle se p&acirc;me, elle se tord, elle se
+meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. M&ecirc;me dans
+les sc&egrave;nes o&ugrave; elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle
+ne craint pas de d&eacute;ployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime,
+de plus secret dans sa personne f&eacute;minine. C'est l&agrave;, je pense, la plus
+&eacute;tonnante nouveaut&eacute; de sa mani&egrave;re: elle met dans ses r&ocirc;les, non
+seulement toute son &acirc;me, tout son esprit et toute sa gr&acirc;ce physique,
+mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez
+d'autres; mais, la nature l'ayant p&eacute;trie de peu de mati&egrave;re et lui ayant
+donn&eacute; l'aspect d'une princesse chim&eacute;rique, sa gr&acirc;ce id&eacute;ale et l&eacute;g&egrave;re
+sauve toutes ses audaces et les fait exquises.</p>
+
+<p>Je sais bien qu'il y a d'autres &eacute;l&eacute;ments encore dans le talent de M<sup>me</sup>
+Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer,
+c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le
+sentent.</p>
+
+
+<h3>DANS <i>F&Eacute;DORA</i></h3>
+
+<div class="blockquot"><p>La femme harmonieuse et pliante, la femme &eacute;lectrique et chim&eacute;rique
+a fait de nouveau la conqu&ecirc;te de Paris. On lui r&eacute;sistait depuis
+quelque temps, on commen&ccedil;ait m&ecirc;me &agrave; &ecirc;tre injuste pour elle. Et
+peut-&ecirc;tre aussi n'avait-elle qu'imparfaitement r&eacute;ussi &agrave; donner une
+&acirc;me &agrave; Marion, et avait-elle fait d'Oph&eacute;lia une cr&eacute;ature un peut
+trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec F&eacute;dora, nous avons
+retrouv&eacute; la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui
+ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout enti&egrave;re.
+Il est vrai que ce r&ocirc;le, comme celui de Th&eacute;odora, a &eacute;t&eacute; fait
+express&eacute;ment pour elle, sur mesure et tr&egrave;s collant. M<sup>me</sup> Sarah
+Bernhardt est &eacute;minemment, par son caract&egrave;re, son allure et son
+genre de beaut&eacute;, une princesse russe, &agrave; moins qu'elle ne soit une
+imp&eacute;ratrice byzantine ou une b&eacute;gum de Maskate; passionn&eacute;e et
+f&eacute;line, douce et violente, innocente et perverse, n&eacute;vropathe,
+excentrique, &eacute;nigmatique, femme-ab&icirc;me, femme je ne sais quoi.
+M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne tr&egrave;s
+bizarre qui revient de tr&egrave;s loin; elle me donne la sensation de
+l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est
+grand, qu'il ne tient pas &agrave; l'ombre de notre clocher, et que
+l'homme est un &ecirc;tre multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime
+pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer
+dans un couvent de clarisses, d&eacute;couvrir le p&ocirc;le nord, se faire
+inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou &eacute;pouser un
+roi n&egrave;gre sans m'&eacute;tonner. Elle est plus vivante et plus
+incompr&eacute;hensible &agrave; elle seule qu'un millier d'autres cr&eacute;atures
+humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'&ecirc;tre; elle est
+beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontr&eacute;s
+et qui souvent &eacute;taient Slaves... comme la lune.</p>
+
+<p>Elle a donc merveilleusement jou&eacute; F&eacute;dora. Le r&ocirc;le, qui est tout de
+passion, la contraignait heureusement &agrave; varier sa m&eacute;lop&eacute;e et &agrave;
+rompre ses attitudes hi&eacute;ratiques. Son jeu est redevenu prenant et
+poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le d&eacute;sespoir,
+l'amour, la fureur, elle a trouv&eacute; des cris qui nous ont remu&eacute;s
+jusqu'&agrave; l'&acirc;me, parce qu'ils partaient du fond et du tr&eacute;fond de la
+sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se d&eacute;cha&icirc;ne toute, et
+je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions
+f&eacute;minines avec plus d'intensit&eacute;. Mais, en m&ecirc;me temps qu'il est
+d'une v&eacute;rit&eacute; terrible, son jeu reste d&eacute;licieusement po&eacute;tique, et
+c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panth&egrave;res du
+m&eacute;lodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, ob&eacute;issent
+&agrave; un rythme secret auquel correspond le rythme des belles
+attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne
+s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt.
+Cela est &agrave; la fois &eacute;l&eacute;gant, souverainement expressif et impr&eacute;vu.
+Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des
+visions d'un peintre raffin&eacute; et hardi. Cela n'est gu&egrave;re simple,
+mais comme c'est &laquo;amusant&raquo;! au sens o&ugrave; on emploie le mot dans les
+ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une
+somptuosit&eacute; plus lyrique ni une audace plus s&ucirc;re. Sur ce corps
+&eacute;lastique et gr&ecirc;le, sur cette fausse maigreur qui est au th&eacute;&acirc;tre un
+&eacute;l&eacute;ment de beaut&eacute;, car par elle les attitudes se dessinent avec
+plus de nettet&eacute; et de d&eacute;cision, la toilette contemporaine,
+insensiblement transform&eacute;e, prend une souplesse qu'on ne lui voit
+pas chez les autres femmes, et comme une gr&acirc;ce et une dignit&eacute; de
+costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point
+seulement poignant et enveloppant &agrave; la fois; il est personnel
+jusqu'&agrave; l'exc&egrave;s et pour ainsi dire color&eacute;. J'ai d&eacute;j&agrave; fait remarquer
+que rien n'&eacute;tait, en quelques endroits, d'une convention plus
+singuli&egrave;re que la diction de M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt. Tant&ocirc;t elle
+d&eacute;roule des phrases et des tirades enti&egrave;res sur une seule note,
+sans une inflexion, reprenant certaines phrases &agrave; l'octave
+sup&eacute;rieure. Le charme est alors presque uniquement dans
+l'extraordinaire puret&eacute; de la voix: c'est une coul&eacute;e d'or, sans une
+scorie ni une asp&eacute;rit&eacute;. Le charme est aussi dans le timbre; on sent
+que ce m&eacute;tal est vivant, qu'une &acirc;me vibre dans ces sonorit&eacute;s unies
+comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le m&ecirc;me
+ton, la magicienne martelle son d&eacute;bit, passe certaines syllabes au
+laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres
+comme des pi&egrave;ces d'or. &Agrave; certains moments, ils se pr&eacute;cipitent d'un
+tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le
+sens; c'est assur&eacute;ment un d&eacute;faut que mon parti pris d'extase ne
+saurait m'emp&ecirc;cher de reconna&icirc;tre. Mais souvent aussi cette diction
+monotone et pure d'idole ennuy&eacute;e qui ne daigne pas se d&eacute;penser,
+comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a
+quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait
+admirablement dans les parties plus apais&eacute;es du r&ocirc;le de F&eacute;dora. Il
+y a de l'infini et du lointain dans cette m&eacute;lop&eacute;e imperturbable et
+limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des
+steppes d&eacute;mesur&eacute;s.</p>
+
+<p>En somme, c'est peut-&ecirc;tre cet artifice, et le contraste qu'il fait
+avec les passages o&ugrave; la com&eacute;dienne revient &agrave; la diction naturelle,
+qui fait l'originalit&eacute; du jeu de M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt, Ce
+r&eacute;citatif est sans doute au r&ocirc;le parl&eacute; ce que sont au r&ocirc;le mim&eacute; les
+costumes &eacute;tranges et splendides: il lui donne une couleur et une
+saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre &agrave; un degr&eacute;
+tout &agrave; fait surprenant, M<sup>me</sup> Sarah Bernhardt a de plus le charme
+inanalysable. J'avoue que je l'admire tr&egrave;s pieusement. Nous vous
+souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous
+nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer l&agrave;-bas &agrave;
+des hommes de peu d'art et de peu de litt&eacute;rature, qui vous
+comprendront mal, qui vous regarderont du m&ecirc;me &oelig;il qu'on regarde
+un veau &agrave; cinq pattes, qui verront en vous l'&ecirc;tre extravagant et
+bruyant, non l'artiste infiniment s&eacute;duisante, et qui ne
+reconna&icirc;tront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront
+fort cher pour vous entendre. T&acirc;chez de sauver votre gr&acirc;ce et de
+nous la rapporter intacte. Car j'esp&egrave;re que vous reviendrez,
+quoique ce soit bien loin, cette Am&eacute;rique, et que vous ayez d&eacute;j&agrave;
+port&eacute; plus de fatigues et travers&eacute; plus d'aventures que les
+fabuleuses h&eacute;ro&iuml;nes des anciens romans. Rentrez alors &agrave; la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie
+ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous
+ayant d&ucirc; quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau
+soir, mourez sur la sc&egrave;ne subitement, dans un grand cri tragique,
+car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le
+temps de vous reconna&icirc;tre avant de vous enfoncer dans l'&eacute;ternelle
+nuit, b&eacute;nissez, comme M. Renan, l'obscure Cause premi&egrave;re. Vous
+n'aurez peut-&ecirc;tre pas &eacute;t&eacute; une des femmes les plus raisonnables de
+ce si&egrave;cle, mais vous aurez plus v&eacute;cu que des multitudes enti&egrave;res,
+et vous aurez &eacute;t&eacute; une des apparitions les plus gracieuses qui aient
+jamais voltig&eacute;, pour la consolation des hommes, sur la surface
+changeante de ce monde de ph&eacute;nom&egrave;nes.</p></div>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FRANCISQUE_SARCEY" id="FRANCISQUE_SARCEY"></a>FRANCISQUE SARCEY</h2>
+
+
+<p>Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots
+et dont je garde le rythme: &laquo;Un homme gros, gris, rond, bon, toujours
+all&egrave;gre et de belle humeur.&raquo; Tel on se repr&eacute;sente M. Francisque Sarcey
+et tel il est en effet.</p>
+
+<p>Journaliste, il a une figure &agrave; part et une mani&egrave;re qui est bien &agrave; lui.
+Les d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article
+de Sarcey o&ugrave; Sarcey ne soit reconnaissable &agrave; l'accent, je dirai presque
+au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel
+et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, m&ecirc;me quand ce n'est
+gu&egrave;re amusant. On admire comme il sait s'int&eacute;resser &agrave; des histoires
+minuscules, &agrave; des drames qui &eacute;voluent tout entiers dans les bornes d'un
+rond de cuir, &agrave; des <i>Lutrin</i> et &agrave; des <i>Seaux enlev&eacute;s</i>, &agrave; des &eacute;pop&eacute;es
+h&eacute;ro&iuml;-comiques qu'il aura oubli&eacute;es dans cinq minutes. Et on le voit, on
+l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle &laquo;mon ami&raquo;, il va
+vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous
+assure que c'est l&agrave; le don supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Sa qualit&eacute; ma&icirc;tresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon
+sens, qui, &agrave; ce degr&eacute;, ne va pas sans un brin de d&eacute;fiance &agrave; l'endroit de
+la sensibilit&eacute; et de l'imagination. L&agrave; o&ugrave; le bon sens suffit, M. Sarcey
+triomphe; l&agrave; o&ugrave; le bon sens ne suffit peut-&ecirc;tre pas, dans certaines
+questions d&eacute;licates qu'il est port&eacute; &agrave; simplifier un peu trop, M. Sarcey
+fait encore bonne contenance et m&eacute;rite quand m&ecirc;me d'&ecirc;tre &eacute;cout&eacute;. Du bon
+sens, il en a tant montr&eacute;, si souvent, si r&eacute;guli&egrave;rement et si longtemps,
+qu'il s'en est fait comme une sp&eacute;cialit&eacute;, que beaucoup lui en
+reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans
+bornes &agrave; quantit&eacute; de bonnes gens et un m&eacute;pris sans limites aux d&eacute;traqu&eacute;s
+de la jeune litt&eacute;rature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme
+Richard de la presse contemporaine.</p>
+
+<p>La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont
+trop complexes, presque insolubles. En somme et malgr&eacute; les grands airs
+d'assurance qu'on prend, on les tranche au gr&eacute; de son int&eacute;r&ecirc;t et, quand
+on est honn&ecirc;te, au petit bonheur. La politique est la m&egrave;re des phrases
+vides, de la d&eacute;clamation, des id&eacute;es troubles, du mauvais style et des
+passions injustes: or, M. Sarcey aime la nettet&eacute; et il a naturellement
+bon c&oelig;ur. Et c'est pourquoi il s'est enferm&eacute; dans le journalisme
+pratique et familier.</p>
+
+<p>Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires,
+terreur des administrations et des Compagnies, hygi&eacute;niste convaincu,
+&eacute;pris avant tout d'utilit&eacute;, capable de s'int&eacute;resser &agrave; tout ce qui touche
+&agrave; notre &laquo;guenille&raquo;, vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil
+en cela &agrave; ses anc&ecirc;tres du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle dont il a l'ardeur d'humanit&eacute;
+et l'activit&eacute; d'esprit&mdash;moins la sensiblerie et les illusions,&mdash;que de
+questions n'a-t-il pas remu&eacute;es et que de services n'a-t-il pas rendus ou
+voulu rendre! Les &eacute;coles primaires, les traitements des petits employ&eacute;s,
+les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes
+solennelles de la magistrature et l'&eacute;levage des nourrissons, le divorce
+et les r&eacute;ceptions de l'Acad&eacute;mie, les caisses d'&eacute;pargne, la question des
+&eacute;gouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en
+vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour
+&eacute;num&eacute;rer seulement les sujets o&ugrave; M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec
+une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosit&eacute; d'un
+Voltaire &eacute;crivant certains petits articles du <i>Dictionnaire
+philosophique</i> ou d'un Galiani abattant de verve son <i>Dialogue sur les
+grains</i>.</p>
+
+<p>Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de cur&eacute;s, de moines, de
+religieuses.&mdash;H&eacute;! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses
+p&egrave;res du dernier si&egrave;cle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop
+mang&eacute;, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se
+douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le cur&eacute; est
+un brave homme qui a seulement les pr&eacute;jug&eacute;s de son habit et de sa
+profession et qui m&ecirc;me doit les avoir et serait un pr&ecirc;tre douteux s'il
+ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre cur&eacute;s
+et maires ou ma&icirc;tres d'&eacute;cole, les torts sont partag&eacute;s, et qu'enfin il
+n'est jamais renseign&eacute; que par l'une des parties et souvent par des
+nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agr&eacute;able ou
+indiff&eacute;rent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il
+lui fournit des armes?&mdash;Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut
+r&eacute;pondre, et que tous les &laquo;oints&raquo;, comme il dit, ne sont pas d'une aussi
+bonne p&acirc;te que le cur&eacute; Bournisien. Et puis, quand, gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;quit&eacute; de
+nos &laquo;doux juges&raquo;, on a pay&eacute; des dommages-int&eacute;r&ecirc;ts &agrave; la Sainte-Enfance et
+qu'on figure malgr&eacute; soi sur ses registres comme un des plus gros
+donateurs pour n'avoir pas cru que ce f&ucirc;t en Chine un usage courant
+d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a
+bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M.
+Sarcey a l'&acirc;me aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas,
+il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas o&ugrave; il
+pourrait distinguer entre l'action bl&acirc;mable ou ridicule et les mobiles
+encore plus int&eacute;ressants qu'int&eacute;ress&eacute;s. Il y a dans l'&acirc;me humaine des
+parties qu'il ne veut pas conna&icirc;tre, des sentiments o&ugrave; il refuse
+d'entrer, o&ugrave; du moins il n'entre que de la plus mauvaise gr&acirc;ce du
+monde&mdash;toujours comme ces &laquo;philosophes&raquo; d'il y a cent ans dont il est
+aujourd'hui le plus authentique h&eacute;ritier.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (d&eacute;cid&eacute;ment il me hante); mais
+je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des s&oelig;urs de charit&eacute;,
+des cur&eacute;s de campagne, des carm&eacute;lites; et il d&eacute;pendrait de moi de
+supprimer tout cela que je ne le ferais pas.&raquo; Eh bien, M. Sarcey le
+ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-&ecirc;tre ce qu'il y a de
+plus propre &agrave; vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la
+r&eacute;ciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir
+de certaines fantaisies d&eacute;licieuses de M. Renan, telle bonne page bien
+saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien
+qu'ils soient contemporains, il y a un si&egrave;cle entre les deux. Et ce sont
+les diff&eacute;rences de ce genre qui rendent notre &acirc;ge si divertissant.</p>
+
+<p>Mais d'abord il sera beaucoup pardonn&eacute; &agrave; M. Sarcey, m&ecirc;me par le bon Dieu
+des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui
+ont inspir&eacute;es les vieux pr&ecirc;tres du coll&egrave;ge de Lesneven. Je suis bien
+aise de lui dire que je connais des &acirc;mes pieuses qui, depuis qu'elles
+ont lu ce chapitre, ne d&eacute;sesp&egrave;rent plus de son salut &eacute;ternel. Et puis il
+est si peu ent&ecirc;t&eacute;! M&ecirc;me quand il s'agit de ces aventures cl&eacute;ricales o&ugrave;
+il est trop prompt &agrave; prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il
+a &eacute;t&eacute; tromp&eacute;, avec quelle bonhomie il reconna&icirc;t son erreur, quitte &agrave;
+recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme
+il s'&eacute;baudit &agrave; lire sa correspondance!</p>
+
+<p>M. Sarcey est parfaitement sinc&egrave;re et n'a pas le moindre fiel. Il n'est
+gu&egrave;re possible &agrave; un honn&ecirc;te homme de lui en vouloir: lui n'en veut
+jamais aux autres, pas m&ecirc;me &agrave; ceux qu'il a &laquo;tomb&eacute;s&raquo;. Les injures
+glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent
+une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous
+pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne
+s'en est pas fait faute: &laquo;H&eacute;! oui, mon ami, je suis comme cela. Et
+apr&egrave;s? Mais vous, vous n'&ecirc;tes gu&egrave;re poli et je crois d'ailleurs que vous
+exag&eacute;rez.&raquo; On m'a racont&eacute; qu'il disait un jour: &laquo;Depuis que je suis au
+monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agac&eacute;s; moi, je ne sais
+pas ce que c'est: je n'ai jamais &eacute;t&eacute; agac&eacute; de ma vie.&raquo;</p>
+
+<p>&Eacute;crivain, il a au plus haut point le naturel et la clart&eacute;, car il ne
+parle jamais que des choses qu'il &laquo;con&ccedil;oit&raquo; parfaitement. Et c'est un
+m&eacute;rite qui est devenu rare en ce temps de p&eacute;dants qui ont l'air d'en
+dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire,
+d'avoir plus de &laquo;sensations&raquo; qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M.
+Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition anim&eacute;e.
+Sous sa plume &agrave; la fois patiente et amus&eacute;e, qui jamais ne se h&acirc;te ni ne
+s'ennuie, les questions les plus compliqu&eacute;es se font simples, et les
+plus ingrates, int&eacute;ressantes. La question des &eacute;gouts&mdash;vous vous
+rappelez? les odeurs de Paris, le &laquo;tout &agrave; l'&eacute;gout&raquo;, la presqu'&icirc;le de
+Gennevilliers,&mdash;mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui
+en parle! Il vous fait tout avaler &laquo;si j'ose m'exprimer ainsi&raquo;.</p>
+
+<p>Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les
+points sur les <i>i</i>, il a toujours l'air de s'adresser &agrave; des illettr&eacute;s
+qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications.
+Il faudrait &ecirc;tre vraiment trop imb&eacute;cile pour ne pas saisir! Et de l&agrave;,
+peut-&ecirc;tre, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et m&ecirc;me de gens
+d'esprit lui font: &laquo;Est-il lourd, ce Sarcey!&raquo; Et on ne songe pas
+seulement &agrave; sa longueur patiente d'exposition, mais &agrave; la rudesse de
+quelques-unes de ses plaisanteries et m&ecirc;me, par une injuste extension,
+par un sophisme dont on n'a pas conscience, &agrave; son style en g&eacute;n&eacute;ral. Nul
+de nos contemporains n'a &eacute;t&eacute; aussi souvent compar&eacute; &agrave; un &eacute;l&eacute;phant. Sarcey
+est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont
+absolument s&ucirc;rs, et naturellement ils sont, eux, l&eacute;gers comme des
+papillons.</p>
+
+<p>Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits
+sont aga&ccedil;ants &agrave; la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa
+tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui
+est bien diff&eacute;rent. Ou bien est-ce &agrave; son style que vous en avez? Faites
+bien attention. Avez-vous lu le <i>Dictionnaire philosophique</i> et les
+<i>Fac&eacute;ties</i> de Voltaire? Je vous pr&eacute;viens que M. Sarcey en est nourri et
+en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de
+ceux qui critiquaient son livre: &laquo;Je veulx qu'ils donnent une nazarde &agrave;
+Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent &agrave; injurier S&eacute;n&egrave;que en
+moy.&raquo; Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour g&eacute;n&eacute;ral du style,
+prenez bien garde de donner une pichenette &agrave; Voltaire sur le nez de M.
+Sarcey.&mdash;Sa plaisanterie vous para&icirc;t grosse? Si vous croyez que la
+plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce
+que je dis l&agrave;? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est
+toujours de la derni&egrave;re finesse!</p>
+
+<p>Sarcey, c'est du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle un peu &eacute;paissi si vous voulez, mais
+non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que
+cette &laquo;lourdeur&raquo; me serait sensible, mais plut&ocirc;t, &agrave; la grande rigueur,
+dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de
+demi-sourires minces et tra&icirc;tres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce
+sont les &eacute;clats d'un bon sens &eacute;chauff&eacute; et joyeux. C'est franc, c'est
+copieux, c'est appuy&eacute;. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond,
+innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey &agrave; son
+enveloppe mortelle, et vous voyez son style &agrave; travers sa physiologie. On
+sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu &agrave; un
+h&eacute;ros romantique; qu'il n'a de Ren&eacute; ou d'Obermann ni la sveltesse
+pliante ni la p&acirc;leur nacr&eacute;e, et qu'une myopie c&eacute;l&egrave;bre dans le monde
+entier aggrave encore le poids de sa d&eacute;marche. Et voil&agrave; pourquoi il est
+entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre
+raison,&mdash;Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est
+&laquo;lourde&raquo; aux &eacute;paules de ceux sur qui elle s'exerce. Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand
+il nous parle: 1&ordm; de la Sainte-Enfance; 2&ordm; de la magistrature; 3&ordm; des
+abonn&eacute;s du mardi.</p>
+
+<p>Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la r&eacute;forme
+venait d'&ecirc;tre d&eacute;cid&eacute;e &agrave; la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de
+triomphe, un chant f&eacute;roce, un chant sauvage, et on le voyait &agrave; la fin
+ex&eacute;cuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en
+agitant &agrave; sa ceinture les maigres chevelures des &laquo;doux juges&raquo;
+scalp&eacute;s.&mdash;Vous rappelez-vous une tr&egrave;s v&eacute;h&eacute;mente et tr&egrave;s large sortie
+contre les abonn&eacute;s du mardi &agrave; propos des <i>Corbeaux</i> de M. Becque?
+L'invective montait, montait: &laquo;Au moins, puisqu'ils ne savent rien,
+qu'ils ne se m&ecirc;lent pas de juger!&raquo; Et tout ce crescendo aboutissait &agrave; un
+mot superbe: &laquo;Ils viennent l&agrave; pour voir et se faire voir, c'est bon;
+<i>mais la pi&egrave;ce, est-ce que cela les regarde?</i>&raquo;</p>
+
+<p>Derni&egrave;rement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de r&eacute;ception
+de M. Fran&ccedil;ois Copp&eacute;e. &laquo;Il fallait, dit &agrave; peu pr&egrave;s M. Sarcey, laver M.
+de Laprade de l'horrible accusation de panth&eacute;isme. Il para&icirc;trait qu'il
+n'a jamais c&eacute;l&eacute;br&eacute; la cr&eacute;ation que pour s'&eacute;lever tout de suite au
+cr&eacute;ateur. <i>Allons, tant mieux, tant mieux</i>!&raquo; Je dirais volontiers avec
+Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet &laquo;Allons, tant mieux&raquo;?</p>
+
+<p>Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est
+d&eacute;j&agrave; pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le
+faisons. Comment! il y avait l&agrave; une pi&egrave;ce &agrave; faire avec les d&eacute;bris
+de <i>Miss Multon</i> et de la <i>Fiammina</i>, une pi&egrave;ce qui pouvait avoir
+cent repr&eacute;sentations et rapporter cinquante mille francs; vous le
+saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous &ecirc;tes des idiots, mes amis.</p></div>
+
+<p>Encore celui-ci, &agrave; propos d'un cas de prononciation,</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la
+fille d'un concierge le jour o&ugrave; elle a prononc&eacute; pour la premi&egrave;re
+fois <i>d&eacute;sir</i>. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil...
+Elle poss&egrave;de les traditions de la Com&eacute;die fran&ccedil;aise, elle parle
+comme Moli&egrave;re. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement
+au nez un <i>d'sir</i> o&ugrave; il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que
+Moli&egrave;re! etc.</p></div>
+
+<p>Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette
+plaisanterie. Mais j'ai tort de d&eacute;couper ces trop courtes citations au
+hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve
+robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample
+jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est
+visiblement &eacute;crite au courant de la plume. Et peut-&ecirc;tre, plus
+travaill&eacute;e, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que
+Chapelle disait de ses vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Tout bon habitant du Marais<br /></span>
+<span class="i0">Fait des vers qui ne co&ucirc;tent gu&egrave;re.<br /></span>
+<span class="i0">Moi, c'est ainsi que je les fais,<br /></span>
+<span class="i0">Et, si les voulais mieux faire,<br /></span>
+<span class="i0">Je les ferais bien plus mauvais.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Comment M. Sarcey suffirait-il autrement &agrave; sa t&acirc;che &eacute;crasante? Mais, au
+reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher
+l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicit&eacute;, clart&eacute;, naturel,
+mouvement ais&eacute;, verve entra&icirc;nante, c'est l&agrave; tout son fait. Il est de
+bonne race gauloise.</p>
+
+<p>Et &agrave; cause de cela beaucoup de choses, sans &eacute;chapper &agrave; son intelligence,
+restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse
+d'ailleurs pour les aimer. Comme il est tr&egrave;s sinc&egrave;re, il nous a confess&eacute;
+lui-m&ecirc;me qu'il avait mis beaucoup de temps &agrave; go&ucirc;ter la po&eacute;sie de Victor
+Hugo, celle du moins des trente derni&egrave;res ann&eacute;es, et je ne crois gu&egrave;re &agrave;
+un go&ucirc;t si laborieusement acquis. &Agrave; plus forte raison est-il incapable
+d'appr&eacute;cier beaucoup les extr&ecirc;mes raffinements, un peu maladifs, de la
+litt&eacute;rature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de
+Goncourt et de ses disciples, la subtilit&eacute;, l'inqui&eacute;tude, la tr&eacute;pidation
+et, puisque le mot est &agrave; la mode, la &laquo;nervosit&eacute;&raquo; de leur &laquo;&eacute;criture
+artiste&raquo;. Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste
+que dans l'&acirc;me d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche.
+Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont
+pas de maison &agrave; eux; et il faut les plaindre.</p>
+
+<p>C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race fran&ccedil;aise et
+peu enclin aux nouveaut&eacute;s aventureuses que M. Sarcey, tr&egrave;s aim&eacute; &agrave; Paris,
+a peut-&ecirc;tre en province ses lecteurs les plus fid&egrave;les et les plus &eacute;pris:
+il le sait et il en est charm&eacute;. J'esp&egrave;re que cette constatation ne
+m'attirera pas quelque nouvelle r&eacute;clamation ironique d'un provincial qui
+fera semblant de se croire atteint. C'est &agrave; Paris qu'on voit &eacute;clore les
+modes litt&eacute;raires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris &eacute;tant
+la plus surprenante agglom&eacute;ration d'esprits qui soit au monde (et je
+sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province).
+Que ces modes soient passag&egrave;res ou que quelques-unes soient durables et
+r&eacute;pondent &agrave; quelque r&eacute;el besoin des g&eacute;n&eacute;rations nouvelles, c'est une
+autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carr&eacute;ment
+install&eacute; dans son bon sens, n'a pas m&ecirc;me &agrave; se d&eacute;fendre contre l'attrait
+de ces nouveaut&eacute;s douteuses et m&ecirc;l&eacute;es. Encore une fois il rel&egrave;ve du
+si&egrave;cle dernier par son esprit, par son style, par ses go&ucirc;ts litt&eacute;raires,
+m&ecirc;me par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle
+de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique l&agrave; que
+ses origines: il est du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle encyclop&eacute;diste autant qu'on en
+peut &ecirc;tre apr&egrave;s qu'il a coul&eacute; tant d'eau sous les ponts. C'est le m&ecirc;me
+esprit avec un surcro&icirc;t d'id&eacute;es, de sentiments et d'exp&eacute;rience. M.
+Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros
+neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu tr&egrave;s posthume et n&eacute;
+en pleine Beauce.</p>
+
+<p>Je n'essayerai m&ecirc;me pas de passer en revue les pages innombrables
+sorties de la plume ais&eacute;e et robuste de M. Sarcey.&mdash;Son &oelig;uvre, c'est
+cinq ou six heures de conversation &eacute;crite, tous les jours, depuis trente
+ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier,
+encore qu'il y ait bien de l'&eacute;motion et de la v&eacute;rit&eacute; dans <i>&Eacute;tienne
+Moret</i> et bien de l'esprit, vraiment, dans les <i>Tribulations d'un
+fonctionnaire en Chine</i>. Si j'osais, je dirais que certains chapitres
+des <i>Tribulations</i> sont ce qu'on a jamais &eacute;crit de plus approchant des
+<i>Contes</i> de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est l&acirc;chet&eacute; pure: on ne
+voudrait pas me croire. Je suis plus &agrave; l'aise pour rappeler ici (car les
+lecteurs de la <i>Revue</i> ont &eacute;t&eacute; les premiers &agrave; en savourer le r&eacute;gal) le
+charme de cordialit&eacute;, de bonhomie, de franchise et de gaiet&eacute; des
+<i>Souvenirs personnels</i>: savez-vous bien que M. Sarcey est un des tr&egrave;s
+rares &eacute;crivains vraiment <i>gais</i> que nous ayons aujourd'hui?</p>
+
+<p>Mais je ne veux m'arr&ecirc;ter un peu que sur la partie la plus consid&eacute;rable
+de son &oelig;uvre: sa critique dramatique. C'est l&agrave; qu'a port&eacute; son effort le
+plus suivi; l&agrave; est sa plus s&ucirc;re originalit&eacute; et son meilleur titre de
+gloire.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Je n'irai pas jusqu'&agrave; dire que M. Sarcey a fond&eacute; un genre: qui est-ce
+qui a fond&eacute; un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et
+constamment appuy&eacute; la critique dramatique sur l'exp&eacute;rience&mdash;et sur
+l'exp&eacute;rience la plus vaste, la plus compl&egrave;te, la plus loyale.</p>
+
+<p>&Agrave; coup s&ucirc;r, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec
+Corneille et Moli&egrave;re, ce n'est que la critique de deux grands hommes par
+eux-m&ecirc;mes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du th&eacute;&acirc;tre de
+Voltaire. La critique de Diderot, c'est le syst&egrave;me de Diderot. Avec
+Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy,
+elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les
+&laquo;r&egrave;gles&raquo; sont observ&eacute;es sans &eacute;prouver ces r&egrave;gles elles-m&ecirc;mes et ils
+joignent &agrave; cela la critique du style.</p>
+
+<p>Avec Fiorentino, Th&eacute;ophile Gautier et Jules Janin, la critique
+dramatique s'&eacute;tait fort &eacute;largie. Ils avaient (et surtout Gautier)
+d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient
+au hasard et sans les rattacher &agrave; une th&eacute;orie, ou ils se livraient &agrave; de
+brillantes fantaisies &agrave; propos et &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la pi&egrave;ce du jour.</p>
+
+<p>&laquo;Enfin Francisque vint.&raquo; Il vint du fond de sa province, attir&eacute; par
+About, comme un Caliban de coll&egrave;ge par un Prospero du boulevard (et l'on
+sait la fid&eacute;lit&eacute; touchante de son amiti&eacute; pour son &eacute;tincelant compagnon).
+Il vint arm&eacute; de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur;
+professeur dans l'&acirc;me, consciencieux, appliqu&eacute;, d&eacute;cid&eacute; &agrave; n'&eacute;crire que
+pour dire quelque chose; non pas na&iuml;f, mais un peu d&eacute;pays&eacute; parmi la
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et l'ironie parisienne. D&eacute;concert&eacute;, non pas. Il se mit &agrave;
+raconter tranquillement, de son mieux, les pi&egrave;ces qu'il avait vues, &agrave;
+les juger le plus s&eacute;rieusement du monde et &agrave; motiver avec soin ses
+jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans
+fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des
+prestidigitateurs de la critique dramatique il &eacute;crivit en bon
+professeur. Et cela parut prodigieusement original.</p>
+
+<p>Lentement, &agrave; force de voir des pi&egrave;ces, d'observer et de comparer, il eut
+sur le th&eacute;&acirc;tre, sur son histoire et sur ses lois, des id&eacute;es d'ensemble
+parfaitement li&eacute;es entre elles, une esth&eacute;tique compl&egrave;te de l'art
+dramatique. Cette esth&eacute;tique, on la trouve &eacute;parse dans les feuilletons
+qu'il &eacute;crit au <i>Temps</i> depuis dix-huit ann&eacute;es: ce qui fait, en chiffres
+ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille
+pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait
+rien &agrave; l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-&ecirc;tre pas un de ces
+feuilletons o&ugrave; l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous
+assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur &eacute;norme,
+si vaillant et si consciencieux.</p>
+
+<p>Je n'ai ni la pr&eacute;tention ni les moyens d'exposer ici compl&egrave;tement les
+th&eacute;ories diss&eacute;min&eacute;es dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant
+cette encyclop&eacute;die du th&eacute;&acirc;tre, j'ai &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de l'abondance des vues
+de d&eacute;tail et de l'unit&eacute; de la m&eacute;thode.</p>
+
+<p>Cette m&eacute;thode, c'est tout bonnement l'observation, l'exp&eacute;rience.
+Plusieurs sont tent&eacute;s de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire
+qui croit &agrave; la valeur absolue de certaines r&egrave;gles sans en avoir &eacute;prouv&eacute;
+les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les
+&eacute;prouver. Ses th&eacute;ories ne sont que des constatations prudemment
+g&eacute;n&eacute;ralis&eacute;es. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du
+public: il se contente de les expliquer, et je trouve m&ecirc;me qu'il se
+d&eacute;fend un peu trop de les contredire.</p>
+
+<p>M. Sarcey part de ces deux principes incontestables:</p>
+
+<p>1&ordm; Le th&eacute;&acirc;tre est un genre particulier, soumis &agrave; certaines r&egrave;gles
+n&eacute;cessaires qui d&eacute;rivent de sa nature m&ecirc;me;</p>
+
+<p>2&ordm; Les pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre sont faites pour &ecirc;tre jou&eacute;es, et non pas devant
+une poign&eacute;e de d&eacute;licats, mais devant de nombreuses assembl&eacute;es d'hommes
+et de femmes.</p>
+
+<p>D&eacute;veloppons une partie au moins du contenu de ces deux propositions.</p>
+
+<p>Les autres imitations de la vie, telles que l'&eacute;pop&eacute;e ou le roman, ne
+nous la mettent pas directement sous les yeux, mais l'&eacute;voquent seulement
+par la narration: c'est nous, en somme, qui nous composons &agrave; nous-m&ecirc;mes
+les sc&egrave;nes que la narration nous sugg&egrave;re. Et pour nous les sugg&eacute;rer,
+pour nous les rendre vraisemblables, le romancier a tout son temps: il
+nous explique les choses &agrave; loisir, comme il veut, aussi longuement qu'il
+veut. Si un d&eacute;tail nous para&icirc;t faux ou choquant, cela n'est pas de
+cons&eacute;quence, et d'ailleurs cela s'arrangera peut-&ecirc;tre ou s'&eacute;claircira un
+peu plus loin. Puis, le romancier s'adresse &agrave; un homme isol&eacute; qui a le
+temps de r&eacute;fl&eacute;chir et de revenir sur une impression, qui n'a aucune
+raison d'&ecirc;tre hypocrite, de se mentir &agrave; lui-m&ecirc;me, d'arborer des
+sentiments convenables et convenus; qui enfin n'a pas de voisins que
+puisse gagner, comme une contagion, son malaise ou sa r&eacute;volte. (Je ne
+dis point tout cela, on le pense bien, pour diminuer le m&eacute;rite du
+romancier. S'il est plus facile d'&eacute;crire un roman qui se fasse lire
+qu'une pi&egrave;ce qui se fasse &eacute;couter, rien n'est meilleur ni plus rare
+qu'un tr&egrave;s bon roman; et un roman de premier ordre sera toujours plus
+riche d'observations et reproduira plus compl&egrave;tement la vie qu'un drame
+m&ecirc;me excellent.)</p>
+
+<p>Or, l'&oelig;uvre dramatique est comme press&eacute;e par deux n&eacute;cessit&eacute;s
+contradictoires. Il lui est impossible, en vertu de sa forme m&ecirc;me, qui
+se r&eacute;duit au dialogue, et &agrave; cause du peu de temps dont elle dispose, de
+reproduire la vie avec autant d'exactitude que le peut faire le roman.
+Et, d'autre part, il faut qu'elle ait l'<i>air</i> de la reproduire plus
+exactement, parce que la repr&eacute;sentation qu'elle en donne est directe et
+s'adresse sans interm&eacute;diaire aux yeux et aux oreilles. De ces deux
+conditions essentielles de l'art dramatique sont n&eacute;es d'in&eacute;vitables
+conventions sans lesquelles cet art ne saurait exister.</p>
+
+<p>D'abord une action dramatique, dans la vie r&eacute;elle, n'est jamais isol&eacute;e,
+est m&ecirc;l&eacute;e &agrave; toutes sortes d'actions accessoires, ind&eacute;pendantes,
+indiff&eacute;rentes: une histoire s'entrelace avec d'autres histoires, se
+d&eacute;roule au milieu du train-train de la vie journali&egrave;re. Mais &laquo;le th&eacute;&acirc;tre
+ne peut, cela est &eacute;vident, reproduire la vie humaine dans son infinie
+complexit&eacute; de d&eacute;tails; il en prend un lambeau qu'il taille &agrave; sa
+fantaisie... et il le prend dans un certain but, qui est d'&eacute;mouvoir ou
+la compassion ou la haine ou un sentiment quel qu'il soit, d'autres fois
+de d&eacute;montrer une id&eacute;e morale, religieuse, politique. Il faut donc qu'il
+choisisse parmi les circonstances qui s'offrent &agrave; lui de toutes parts,
+qu'il en retranche le plus grand nombre, qu'il en att&eacute;nue d'autres et
+qu'il mette en pleine lumi&egrave;re celles qui importent le plus &agrave; la
+conclusion o&ugrave; il tend de toutes ses forces&raquo;.</p>
+
+<p>C'est d&eacute;j&agrave; ce que fait le romancier. Outre qu'il &eacute;lague toutes les
+histoires attenantes &agrave; celles qui raconte, il choisit les d&eacute;tails, il
+&eacute;limine ceux qui lui sont indiff&eacute;rents. Mais enfin, quand il saute d'une
+sc&egrave;ne &agrave; l'autre, il ne nous cache pas qu'il a pu se passer bien des
+choses dans l'intervalle. Il d&eacute;tache son r&eacute;cit du fond de la r&eacute;alit&eacute;
+ambiante; mais il n&eacute;glige ce fond plut&ocirc;t qu'il ne le supprime. Le po&egrave;te
+dramatique est oblig&eacute; de le supprimer et de relier artificiellement
+entre elles les sc&egrave;nes dans lesquelles son drame se d&eacute;roule.</p>
+
+<p>De plus, tandis que le romancier use &agrave; son gr&eacute; de la description et de
+la narration, le dramaturge n'a &agrave; son service que le dialogue: il faut
+qu'il y fourre tout ce que le public a besoin de savoir. De l&agrave;, dans
+l'ancien th&eacute;&acirc;tre et, sous une autre forme, dans le th&eacute;&acirc;tre contemporain,
+la convention des r&eacute;cits, de l'exposition, des confidents, des
+monologues.</p>
+
+<p>Le po&egrave;te dramatique n'a devant lui que trois ou quatre heures: d'o&ugrave; la
+n&eacute;cessit&eacute; d'abr&eacute;ger et de condenser. Par exemple, dans la vie r&eacute;elle, la
+cour que fait un homme &agrave; une femme se compose d'une foule de petites
+d&eacute;marches et de menus propos; tout cela devra &ecirc;tre r&eacute;sum&eacute; dans une
+&laquo;d&eacute;claration&raquo;: voyez celle de Tartufe. &laquo;C'est l'habilet&eacute; de l'auteur
+dramatique de ramasser dans une seule circonstance frappante tous les
+d&eacute;tails similaires qu'il n&eacute;glige ou, pour mieux dire, qu'il supprime
+absolument.&raquo;</p>
+
+<p>De m&ecirc;me, l'auteur dramatique ne saurait peindre ses personnages que par
+quelques traits choisis et caract&eacute;ristiques. Et, comme tout se passe en
+dialogues, il faut bien, le plus souvent, que les personnages se
+r&eacute;v&egrave;lent &agrave; nous par leurs propres discours, m&ecirc;me quand ces discours ont
+dans leur bouche quelque chose d'un peu surprenant. Il faut qu'ils
+soient &agrave; chaque instant tout ce qu'ils sont, bien qu'il en aille
+autrement dans la r&eacute;alit&eacute;. Relisez la plus grande partie du r&ocirc;le de
+Tartufe. Cette convention, c'est ce qu'on a appel&eacute; le &laquo;grossissement
+dramatique&raquo;.</p>
+
+<p>Il faut avant tout qu'on &eacute;coute ces personnages et qu'on les comprenne.
+M&ecirc;me quand il lui arrive d'&ecirc;tre subtil et d&eacute;licat, leur langage doit
+avoir n&eacute;anmoins et toujours la clart&eacute; et le mouvement. Les mots
+importants, significatifs, doivent se d&eacute;tacher, &ecirc;tre comme &laquo;lanc&eacute;s,&raquo; non
+seulement par l'acteur, mais d'abord par l'&eacute;crivain, de fa&ccedil;on &agrave; passer
+la rampe. &laquo;Il y a un style de th&eacute;&acirc;tre comme il y a un style d'oraison
+fun&egrave;bre, un style de trait&eacute; de philosophie, un style de journal.&raquo;</p>
+
+<p>Souvent la situation initiale suppose des &eacute;v&eacute;nements ant&eacute;rieurs qui ont
+quelque chose d'extraordinaire et d'invraisemblable. Le po&egrave;te dramatique
+n'a pas le temps de les expliquer par le menu, de nous en faire toucher
+du doigt la possibilit&eacute;. Il faut donc alors que le public accepte le
+point de d&eacute;part les yeux ferm&eacute;s, mais &agrave; une condition: c'est que le
+po&egrave;te les lui fermera, s'arrangera de mani&egrave;re &agrave; d&eacute;tourner son attention
+de ces invraisemblances.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Mais comment expliquez-vous qu'&OElig;dipe et Jocaste, qui sont mari&eacute;s
+depuis douze ans et plus, n'aient pas &eacute;chang&eacute; vingt fois ces
+confidences?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement
+&eacute;gal, parce qu'au th&eacute;&acirc;tre je ne songe pas &agrave; l'objection. Tout ce
+que je puis te dire, &ocirc; critique pointu, c'est que, s'ils s'&eacute;taient
+expliqu&eacute;s auparavant, ce serait dommage parce qu'il n'y aurait pas
+de pi&egrave;ce et que la pi&egrave;ce est admirable.</p>
+
+<p>Cela s'appelle une convention.</p>
+
+<p>Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas
+attention n'existe pas pour lui; que tous les faits qu'il a bien
+voulu admettre comme r&eacute;els le sont par cela seul qu'il les a admis,
+f&ucirc;t-ce sans y prendre garde.</p></div>
+
+<p>Cette convention vaut, non seulement pour les faits ant&eacute;rieurs au drame,
+mais pour les moyens qui, dans le cours m&ecirc;me du drame, am&egrave;nent telle
+situation dramatique&mdash;toujours &agrave; condition que le public l'accepte,
+qu'il soit dupe, que l'auteur, comme dit M. Sarcey, nous ait &laquo;mis
+dedans&raquo;.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Qu'importe &agrave; un public qu'une aventure soit invraisemblable, s'il
+est assez occup&eacute;, assez &eacute;mu pour n'en pas voir l'invraisemblance?
+Un lecteur raisonne, la foule sent. Elle ne se demande pas si la
+sc&egrave;ne qu'on lui montre est possible, mais si elle est int&eacute;ressante;
+ou plut&ocirc;t elle ne se demande rien, elle est toute &agrave; son plaisir et
+&agrave; son &eacute;motion.</p></div>
+
+<p>Voil&agrave; les principales conventions impos&eacute;es par la forme m&ecirc;me de l'&oelig;uvre
+dramatique. Il y a, de plus, certaines n&eacute;cessit&eacute;s qui r&eacute;sultent de ce
+fait, qu'une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre est jou&eacute;e devant un grand nombre de
+spectateurs.</p>
+
+<p>Le gros public veut &ecirc;tre &laquo;int&eacute;ress&eacute;,&raquo; au sens le plus vulgaire du mot.
+Il n'est content que si sa curiosit&eacute; est piqu&eacute;e, que s'il &eacute;prouve le
+plaisir de l'attente, de la pr&eacute;vision et de la surprise. Il lui faut une
+action, une &laquo;histoire&raquo;. Et comme presque tout l'int&eacute;r&ecirc;t au th&eacute;&acirc;tre se
+concentre sur l'action, le public r&eacute;clame imp&eacute;rieusement que l'action y
+soit &laquo;une&raquo;; il supporte plus impatiemment qu'ailleurs le malaise,
+l'incertitude de l'attention dispers&eacute;e. Par suite, une situation
+initiale &eacute;tant donn&eacute;e, il ne souffre pas que les plus importantes des
+sc&egrave;nes qu'elle rend probables lui soient escamot&eacute;es. Il veut voir se
+rencontrer les personnages qui s'aiment ou se ha&iuml;ssent, qui sont s&eacute;par&eacute;s
+ou unis par des int&eacute;r&ecirc;ts, des passions, des devoirs, et qui ont
+&eacute;videmment quelque chose &agrave; se dire. M. Sarcey appelle ces rencontres les
+&laquo;sc&egrave;nes &agrave; faire&raquo;. Le public veut absolument que ces sc&egrave;nes soient
+faites, et cela quand bien m&ecirc;me on pourrait sans invraisemblance aboutir
+au m&ecirc;me d&eacute;nouement en n&eacute;gligeant ces rencontres.</p>
+
+<p>Les hommes assembl&eacute;s sont pris d'un grand besoin de justice et de
+moralit&eacute;, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'ils sont assembl&eacute;s et qu'un homme, en
+public, aime &agrave; ne manifester que les plus honorables de ses sentiments.
+Sans doute la foule n'exige pas que la vertu soit toujours r&eacute;compens&eacute;e
+et le vice toujours puni; mais elle pense comme Corneille: &laquo;Une des
+utilit&eacute;s du po&egrave;me dramatique se rencontre en la na&iuml;ve peinture des
+vices et des vertus, qui ne manque jamais son effet quand elle est bien
+achev&eacute;e et que <i>les traits en sont si reconnaissables qu'on ne peut les
+confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu</i>. Celle-ci
+se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-l&agrave; se fait
+toujours ha&iuml;r, bien que triomphant.&raquo; Le public, au moins dans le drame
+et dans la com&eacute;die s&eacute;rieuse, entend que le bien ou le mal domine
+clairement dans la composition d'un caract&egrave;re (et, &agrave; vrai dire, il go&ucirc;te
+peu les caract&egrave;res trop complexes). S'il n'oblige pas le po&egrave;te &agrave; louer
+ou &agrave; fl&eacute;trir directement les bons ou les m&eacute;chants, il lui demande au
+moins de faire bien sentir qu'il les distingue: il ne lui permet pas
+l'indiff&eacute;rence compl&egrave;te. Il n'aime pas que le po&egrave;te refuse de se
+prononcer sur la valeur morale de ses personnages; il est heureux de les
+entendre qualifier explicitement au courant de l'action. Si le vice
+triomphe, il faut au moins au public quelque cri qui le soulage, et, si
+ce cri est une tirade, le public exultera. L'axiome tr&egrave;s d&eacute;fendable &laquo;que
+l'art doit rester &eacute;tranger &agrave; la morale&raquo; (car c'est assez qu'il cherche
+le beau), n'est pas tout &agrave; fait vrai au th&eacute;&acirc;tre, parce que rien n'est
+moins artiste qu'une grande foule.</p>
+
+<p>Le public n'est pas philosophe; il n'a pas coutume de consid&eacute;rer la vie
+comme une lutte de forces contraires, en ne s'int&eacute;ressant qu'au
+spectacle de la lutte, non &agrave; telle ou telle des forces en pr&eacute;sence. Il a
+besoin d'aimer, dans un drame, un ou plusieurs personnages, de prendre
+parti pour les uns contre les autres. Il lui faut au moins un
+&laquo;personnage sympathique&raquo;. Dans certains cas, du reste, ou plut&ocirc;t dans
+certains genres, le personnage sympathique pourra fort bien &ecirc;tre un
+coquin, pourvu que nous n'y songions point et qu'il ne nous apparaisse
+jamais que comme tr&egrave;s spirituel ou tr&egrave;s comique.</p>
+
+<p>Le public n'est pas pessimiste: il ne saurait comprendre la fantaisie
+singuli&egrave;re de certains esprits qui voient le monde mauvais et qui s'en
+consolent par le plaisir tout intellectuel et aristocratique de cette
+connaissance. Ce que cherche le public, c'est quelque chose de plus gai
+ou de plus &eacute;mouvant ou de plus grand que la r&eacute;alit&eacute;. Une vue
+misanthropique du monde ne fait point son affaire. Il pr&eacute;f&egrave;re les plus
+tragiques horreurs &agrave; certaines cruaut&eacute;s d'observation. Il ne veut point
+emporter du th&eacute;&acirc;tre une impression morose et dure. Il n'a go&ucirc;t&eacute; ni les
+<i>Corbeaux</i> ni la <i>Parisienne</i>. Lors de la derni&egrave;re reprise du
+<i>Chandelier</i>, la gr&acirc;ce de Fortunio ne suffisait pas &agrave; mettre la foule &agrave;
+l'aise.</p>
+
+<p>Enfin le public apporte au th&eacute;&acirc;tre certains pr&eacute;jug&eacute;s qu'il ne faut pas
+heurter de front. S'il s'agit de personnages historiques, il s'en fait
+d'avance une certaine id&eacute;e. &laquo;Il existe pour le th&eacute;&acirc;tre une histoire
+convenue, que rien ne peut d&eacute;truire. Louis XI ne manquera pas de
+s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera
+constamment jovial; Marie Stuart, pleureuse; Richelieu, cruel...&raquo;
+(Flaubert, <i>Bouvard et P&eacute;cuchet</i>).&mdash;S'il s'agit de questions morales, le
+public a sa solution toute pr&ecirc;te, celle que l'usage et quelquefois
+l'&eacute;go&iuml;sme ou l'hypocrisie sociale ont consacr&eacute;e. Tandis qu'il se r&eacute;crie
+de pudeur pour quelque brutalit&eacute; d'observation, il lui arrive d'opposer
+aux g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s de l'auteur dramatique une r&eacute;sistance ent&ecirc;t&eacute;e de
+pharisien. On sait combien l'ont fait regimber certaines conclusions de
+M. Dumas fils.</p>
+
+<p>J'ai not&eacute; quelques-unes des constatations de M. Sarcey, les principales,
+je crois; mais je ne puis les enregistrer toutes ni surtout suivre le
+critique dans son infini travail d'exp&eacute;riences et d'applications.</p>
+
+<p>En r&eacute;sum&eacute;, une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre ne peut donner l'illusion de la r&eacute;alit&eacute;
+que par un syst&egrave;me de conventions dont les unes lui sont impos&eacute;es par sa
+forme m&ecirc;me et les autres par le public.</p>
+
+<p>Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De toutes les
+repr&eacute;sentations que l'art nous donne de la vie, celle-l&agrave; est assur&eacute;ment
+la moins propre &agrave; satisfaire les d&eacute;licats. Une peinture n&eacute;cessairement
+grossie et incompl&egrave;te; des invraisemblances in&eacute;vitables; un style qui
+n'admet point certaines finesses ni certains ornements; une morale
+convenue; des personnages en grande partie artificiels; des concessions
+perp&eacute;tuelles &agrave; la vulgarit&eacute; d'esprit de la foule, &agrave; ses pr&eacute;jug&eacute;s, &agrave; sa
+sensiblerie... est-ce encore de l'art seulement? est-ce de la
+litt&eacute;rature?&mdash;Au reste, ne remarquez-vous pas une chose? Quelques-uns
+des dramaturges de notre temps peuvent &ecirc;tre de bons &eacute;crivains; mais nos
+plus grands artistes, ceux qui nous communiquent la plus forte
+impression de v&eacute;rit&eacute; et de beaut&eacute; ne sont pas au th&eacute;&acirc;tre. Les plus
+exactes analyses de sentiments, les vues les plus profondes sur l'&acirc;me
+humaine, les peintures les plus fines ou les plus &eacute;clatantes du monde
+moral ou physique, ce qu'il y a de plus rare dans la litt&eacute;rature
+contemporaine soit pour le fond, soit pour la forme, c'est chez nos
+po&egrave;tes, nos romanciers, nos critiques et nos philosophes qu'il faut le
+chercher. Ceux-l&agrave; sont les artistes. Les dramaturges sont des esp&egrave;ces
+d'ouvriers &agrave; part, dont la besogne n'a presque plus rien de litt&eacute;raire.
+Plusieurs, m&ecirc;me parmi ceux qui r&eacute;ussissent, sont des esprits m&eacute;diocres,
+sans culture, sans finesse, sans philosophie, des man&oelig;uvres habiles
+dans un m&eacute;tier tr&egrave;s sp&eacute;cial, aussi sp&eacute;cial que celui d'horloger ou
+d'ajusteur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, r&eacute;pondrait sans doute M. Sarcey, vous pouvez avoir raison
+sans que j'aie tort. Le th&eacute;&acirc;tre est ce que j'ai dit: c'est &agrave; prendre ou
+&agrave; laisser. Je n'ai fait que constater par des exp&eacute;riences sans nombre &agrave;
+quelles conditions naturelles et n&eacute;cessaires est soumise l'&oelig;uvre
+dramatique et ce qu'elle doit &ecirc;tre pour plaire au public, car c'est l&agrave;,
+comme dit l'autre, la grande r&egrave;gle des r&egrave;gles. Et vous-m&ecirc;me, soyez
+sinc&egrave;re: ne vous &ecirc;tes-vous pas laiss&eacute; prendre plus d'une fois &agrave; ces
+machines d'un art inf&eacute;rieur et particulier, dont la grossi&egrave;ret&eacute; choque
+par r&eacute;flexion votre d&eacute;licatesse? Rien n'emp&ecirc;che d'ailleurs qu'un drame
+parfait soit par surcro&icirc;t une &oelig;uvre de belle litt&eacute;rature: on en a vu
+des exemples aux deux derniers si&egrave;cles et de nos jours. Mais il faut,
+avant toutes choses, que le drame soit bien fait en tant que drame, et
+il ne l'est qu'aux conditions que j'ai dites et que je n'ai point
+invent&eacute;es. Songez qu'une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre n'est point &eacute;crite pour une
+demi-douzaine de d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s, et vous finirez par me donner raison.</p>
+
+<p>M. Sarcey s'est dit comme La Bruy&egrave;re: &laquo;Faut-il opter? je veux &ecirc;tre
+peuple.&raquo; Et il a bien fait: c'est &agrave; la foule que le drame s'adresse;
+c'est au point de vue de la foule que le critique doit se placer. Et il
+serait fort emp&ecirc;ch&eacute; de se placer au point de vue des habiles, car ils en
+ont plusieurs. Mais voil&agrave;: M. Sarcey s'est mis de si bon c&oelig;ur avec le
+peuple qu'il s'y est peut-&ecirc;tre trop mis. &laquo;Il faut bien que je le suive,
+nous dira-t-il, puisque je suis son critique; il faut bien que je pense
+comme lui puisque je suis charg&eacute; de l'&eacute;clairer.&raquo; Aussi s'en donne-t-il
+de rire, de pleurer, de vibrer avec le parterre! Non, vraiment, il
+montre trop de consid&eacute;ration, quand il s'y met, pour des habilet&eacute;s qu'il
+ne faut point m&eacute;priser (car elles sont n&eacute;cessaires, et, en outre, ne les
+a pas qui veut), mais dont on peut trouver que, toutes seules, elles
+sont un pauvre r&eacute;gal. Souvent, dans une pi&egrave;ce absurde, sans observation
+et sans style, s'il d&eacute;couvre d'aventure quelque artifice ing&eacute;nieux,
+quelque bout de sc&egrave;ne qui sente &laquo;l'homme de th&eacute;&acirc;tre&raquo;, il se r&eacute;crie
+d'admiration. Il ne se tient pas de joie quand un dramaturge le &laquo;met
+dedans&raquo;, ne s'apercevant pas que l'expression m&ecirc;me qu'il emploie rend
+l'&eacute;loge douteux. &laquo;Sophocle nous trompe, il nous met dedans. C'est le
+m&eacute;tier, entendez-vous? c'est le m&eacute;tier de l'&eacute;crivain dramatique.&raquo;&mdash;&laquo;La
+sc&egrave;ne est superbe, &eacute;crit-il &agrave; propos de la <i>Tour de Nesle</i>, absurde si
+l'on veut parce qu'elle est d'une invraisemblance monstrueuse, mais
+superbe!&raquo; Eh bien, justement, M. Sarcey aime trop la <i>Tour de Nesle</i>.</p>
+
+<p>Il me semble aussi qu'il aurait pu distinguer plus qu'il n'a fait entre
+les conventions qu'impose la forme m&ecirc;me du drame et celles qu'imposent
+les pr&eacute;jug&eacute;s, les habitudes, l'&eacute;ducation du public. Autant de
+conventions qu'on voudra dans l'action; le moins de conventions possible
+dans les personnages. Mais on dirait que pour M. Sarcey il n'y en a
+jamais trop! Les genres qu'il pr&eacute;f&egrave;re sont ceux qui en entassent le
+plus, par exemple le m&eacute;lodrame, qu'il adore. Les tentatives originales
+l'ont presque toujours trouv&eacute; hostile ou d&eacute;fiant:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je vois avec chagrin Meilhac et Hal&eacute;vy se pr&eacute;occuper de moins en
+moins, &agrave; mesure qu'ils prennent plus d'autorit&eacute; sur le public, et
+du choix du sujet et des situations dramatiques qu'il comporte. Ils
+semblent ne plus attacher qu'une m&eacute;diocre importance &agrave; ce point,
+qui avait &eacute;t&eacute; jusqu'ici pour les &eacute;crivains de th&eacute;&acirc;tre le point
+capital... Le sujet leur est, je ne dis pas indiff&eacute;rent; mais, s'il
+pr&ecirc;te &agrave; des d&eacute;veloppements de morale et d'esprit, il ne leur en
+faut pas davantage; ils ne se piquent point d'&eacute;mouvoir cette
+curiosit&eacute;, <i>qui pour eux sans doute est vulgaire et brutale</i>,
+qu'excite un roman dont on veut savoir la fin. La premi&egrave;re
+histoire venue leur est bonne, pourvu qu'elle puisse se partager
+ais&eacute;ment en tableaux qui aient chacun sa signification et sa
+couleur.</p></div>
+
+<p>Pourquoi M. Sarcey voit-il cela &laquo;avec chagrin?&raquo; Il y a tr&egrave;s r&eacute;ellement
+une petite minorit&eacute; d'honn&ecirc;tes gens aux yeux de qui quelques-unes des
+conventions proclam&eacute;es n&eacute;cessaires par M. Sarcey ne le sont point ou
+m&ecirc;me sont presque d&eacute;plaisantes. C'est de la meilleure foi du monde
+qu'ils ne prennent point de plaisir au th&eacute;&acirc;tre de Scribe. Ce n'est pas
+leur faute s'ils ne sont pas curieux de &laquo;savoir ce qui arrivera&raquo;, s'ils
+sont insensibles au plaisir d'&ecirc;tre &laquo;mis dedans&raquo; et s'ils go&ucirc;tent
+m&eacute;diocrement les &laquo;mots de th&eacute;&acirc;tre&raquo;. Non qu'ils soient &laquo;naturalistes&raquo;
+plut&ocirc;t qu'autre chose, ni qu'ils aient la na&iuml;vet&eacute; de r&eacute;clamer au th&eacute;&acirc;tre
+la v&eacute;rit&eacute; compl&egrave;te. Mais il leur faut ou beaucoup de po&eacute;sie ou beaucoup
+d'observation ou beaucoup d'esprit. Sur le reste ils ne sont pas
+difficiles, quoique l'habilet&eacute; de l'arrangement dramatique leur soit
+certainement un surcro&icirc;t de plaisir. Mais enfin ils demandent que le
+th&eacute;&acirc;tre soit encore de la litt&eacute;rature. Ils aiment les com&eacute;dies de
+Musset, m&ecirc;me les <i>Caprices de Marianne</i>, m&ecirc;me <i>Barberine</i>. Dans le
+th&eacute;&acirc;tre d'Augier, ce qui leur pla&icirc;t, c'est le <i>Joueur de fl&ucirc;te</i> et c'est
+le second acte du <i>Mariage d'Olympe</i>; dans le th&eacute;&acirc;tre de Dumas fils,
+c'est l'<i>Ami des Femmes</i>, la <i>Visite de Noces</i> et m&ecirc;me, &ccedil;a et l&agrave;, la
+<i>Femme de Claude</i>. Ils pr&eacute;f&egrave;rent tous les premiers actes de Sardou &agrave;
+tous ses derniers. L'<i>Arl&eacute;sienne</i> leur para&icirc;t d&eacute;licieuse. Ils ont
+beaucoup pardonn&eacute; &agrave; l'<i>Ami Fritz</i> en faveur de certains d&eacute;tails. Ils
+trouvent exquis le d&eacute;nouement du <i>Mari de la D&eacute;butante</i>, qui n'est pas
+un d&eacute;nouement, et ils se sont d&eacute;lect&eacute;s &agrave; la <i>Ronde du commissaire</i>, qui
+n'est pas une pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Cela leur est tout &agrave; fait &eacute;gal qu'une pi&egrave;ce soit mal faite. C'est
+peut-&ecirc;tre, apr&egrave;s tout, qu'ils n'aiment pas le th&eacute;&acirc;tre; et j'en ai
+rencontr&eacute; en effet qui disaient franchement que le th&eacute;&acirc;tre est un art
+inf&eacute;rieur parce qu'il est soumis &agrave; des conventions plus &eacute;troites et plus
+nombreuses que les autres arts, parce qu'il est forc&eacute; de s'adresser &agrave; la
+foule, parce que l'int&eacute;r&ecirc;t d'une pi&egrave;ce &laquo;bien faite&raquo; est un int&eacute;r&ecirc;t de
+curiosit&eacute; un peu vulgaire, et parce que, d'autre part, l'&oelig;uvre
+dramatique tend &agrave; produire une illusion aussi compl&egrave;te que possible: en
+sorte que l'art dramatique est &agrave; la fois le seul de tous les arts qui
+ait la pr&eacute;tention de nous mettre la r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me sous les yeux, et celui
+&agrave; qui sa forme impose les plus graves alt&eacute;rations de cette r&eacute;alit&eacute;. Sans
+compter qu'un drame est jou&eacute; par des acteurs et que, neuf fois sur dix,
+les acteurs g&acirc;tent le drame. Conclusion: mieux vaut lire une pi&egrave;ce que
+de la voir jouer, et mieux vaut lire des vers, un roman, un livre
+d'histoire, qu'une pi&egrave;ce de th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>M. Sarcey prendrait une jolie revanche sur ces d&eacute;daigneux, le jour o&ugrave; il
+les verrait pleurer ou rire comme de simples mortels, pris aux
+entrailles et oublieux de tout, devant quelque m&eacute;prisable pi&egrave;ce &laquo;bien
+faite&raquo; et exactement fa&ccedil;onn&eacute;e selon sa formule. Et quand m&ecirc;me cette joie
+ne lui serait jamais donn&eacute;e, il pourrait toujours leur dire: Que le
+th&eacute;&acirc;tre soit un art inf&eacute;rieur, ce n'est pas la question. Elle n'est pas
+d'ailleurs si simple ni si facile &agrave; trancher, et on ne se la pose gu&egrave;re
+quand on &eacute;coute une trag&eacute;die de Racine, une com&eacute;die de Moli&egrave;re, une
+pi&egrave;ce de Dumas fils. Inf&eacute;rieur ou non, c'est un art particulier et tr&egrave;s
+puissant dont on peut d&eacute;terminer les moyens et la forme n&eacute;cessaire; et
+c'est ce que j'ai fait. Certaines &oelig;uvres d'exception vous plaisent
+infiniment, parce que vous cherchez dans un ouvrage dramatique autre
+chose que le drame m&ecirc;me; mais c'est demander des dattes &agrave; un pommier. Ce
+qui vous s&eacute;duit tant ne charme qu'&agrave; demi la foule, et je suis avec elle
+parce que c'est pour elle qu'on fait des pi&egrave;ces et qu'il n'y a pas &agrave;
+sortir de l&agrave;.</p>
+
+<p>C'est &eacute;videmment M. Sarcey qui a raison, sauf les cas o&ugrave; il abonde un
+peu trop dans son sens. Il est comme ces critiques d'art qui,
+connaissant &agrave; fond les moyens d'expression, la &laquo;langue&raquo; propre &agrave; chacun
+des arts plastiques, sont particuli&egrave;rement sensibles aux qualit&eacute;s de
+m&eacute;tier et les exigent avant toute chose. Le th&eacute;&acirc;tre est un art qui,
+comme les autres, a sa langue sp&eacute;ciale. Ceux qui affectent de traiter de
+haut la critique de M. Sarcey sont peut-&ecirc;tre les m&ecirc;mes raffin&eacute;s qui se
+piquent d'appr&eacute;cier les tableaux et les statues en peintres et en
+statuaires et qui n'y veulent point de &laquo;litt&eacute;rature&raquo;. Pourquoi donc en
+demandent-ils au th&eacute;&acirc;tre?</p>
+
+<p>La v&eacute;rit&eacute;, c'est que jamais le public n'a &eacute;t&eacute; moins homog&egrave;ne
+qu'aujourd'hui, que jamais la distance n'a &eacute;t&eacute; aussi grande entre le
+&laquo;peuple&raquo; et les &laquo;habiles&raquo;. Ces questions que je viens d'indiquer ne se
+posaient gu&egrave;re pour les Ath&eacute;niens. Tous, je crois, prenaient la m&ecirc;me
+sorte de plaisir &agrave; une com&eacute;die d'Aristophane ou &agrave; une trag&eacute;die de
+Sophocle. Il faudrait aujourd'hui deux esth&eacute;tiques du th&eacute;&acirc;tre: celle des
+simples et celle des malins. M. Sarcey a merveilleusement &eacute;crit la
+premi&egrave;re. Je ne tenterai m&ecirc;me pas d'esquisser la seconde: tout me
+fuirait entre les doigts et je serais fort embarrass&eacute; de fonder des
+r&egrave;gles sur des caprices de d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>O&ugrave; M. Sarcey &eacute;chappe presque &agrave; toute critique, c'est dans les fragments
+qu'il a &eacute;crits &ccedil;&agrave; et l&agrave; de l'histoire du th&eacute;&acirc;tre. La gen&egrave;se de
+l'op&eacute;rette, la d&eacute;finition du genre, les causes de son &eacute;closion, de son
+succ&egrave;s, de sa d&eacute;cadence, voil&agrave;, pour n'apporter qu'un exemple, ce qu'il
+a d&eacute;duit et expos&eacute; dans la perfection.</p>
+
+<p>Les origines de l'op&eacute;rette, il les voit dans l'op&eacute;ra-comique et dans le
+vaudeville &agrave; couplets et il nous fait bri&egrave;vement l'historique de ces
+deux vari&eacute;t&eacute;s:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas &agrave; quel jour pr&eacute;cis elles se
+sont constitu&eacute;es... Je me souviens qu'un des &eacute;tonnements de mon
+enfance, c'&eacute;tait que, par un jour d'orage, on ne se trouv&acirc;t jamais
+sur la limite exacte o&ugrave; cessait la pluie. Mon r&ecirc;ve e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d'avoir
+une &eacute;paule mouill&eacute;e et l'autre &agrave; sec. Ce n'est que plus tard, en y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, que j'ai senti l'impertinence de mon d&eacute;sir. Les
+choses ne commencent gu&egrave;re ni ne finissent d'un coup net et pr&eacute;cis.</p></div>
+
+<p>Le moment qui s'est trouv&eacute; favorable &agrave; l'&eacute;closion de l'op&eacute;rette, &ccedil;a &eacute;t&eacute;
+le second Empire: 1&ordm; l'op&eacute;rette rendait aux Parisiens, sous une nouvelle
+forme, deux genres abolis et sourdement regrett&eacute;s: l'op&eacute;ra-comique et le
+vaudeville &agrave; couplets; 2&ordm; elle &eacute;tait en harmonie secr&egrave;te avec les m&oelig;urs
+et les go&ucirc;ts du jour: entre ce genre nouveau et l'esprit du public tel
+que l'avait fait le second Empire, il y avait de nombreux points
+d'attache. Le public avait alors d'&eacute;videntes dispositions &agrave; la blague, &agrave;
+l'outrance, au d&eacute;gingandage. M. Sarcey d&eacute;finit ces trois termes. Il
+s'est toujours piqu&eacute; d'&ecirc;tre un moraliste: sa d&eacute;finition de la <i>blague</i>
+ne d&eacute;ment point cette innocente pr&eacute;tention.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La blague est un certain go&ucirc;t, qui est sp&eacute;cial aux Parisiens et
+plus encore aux Parisiens de notre g&eacute;n&eacute;ration, de d&eacute;nigrer, de
+railler, de tourner en ridicule tout ce que les hommes, et surtout
+les prudhommes, ont l'habitude de respecter et d'aimer; mais cette
+raillerie a ceci de particulier que celui qui s'y livre le fait
+plut&ocirc;t par jeu, par amour du paradoxe que par conviction: il se
+moque lui-m&ecirc;me de sa propre raillerie. Il blague.</p>
+
+<p>Il blague la patrie et au besoin il mourrait pour elle; il blague
+l'amour filial et pleure quand on lui parle de sa vieille m&egrave;re. Il
+blague les beaut&eacute;s de l'Italie et se mettrait &agrave; genoux devant un
+Rapha&euml;l. Il y a dans la blague un certain m&eacute;pris, tr&egrave;s l&eacute;gitime
+d'ailleurs, pour les admirations convenues, pour les phrases toutes
+faites; et &agrave; ce m&eacute;pris se joint le plaisir de crever les ballons
+gonfl&eacute;s de vent, de se sentir sup&eacute;rieur en se prouvant qu'on n'est
+pas dupe.</p>
+
+<p>C'est le bon c&ocirc;t&eacute; de la blague. Mais elle en a de f&acirc;cheux: la
+blague donne &agrave; l'esprit l'habitude de ne plus compter avec le vrai
+ni avec le faux, de chercher partout mati&egrave;re &agrave; raillerie. Il arrive
+fort souvent que le blagueur de profession, pris &agrave; son propre
+pi&egrave;ge, ne distingue plus lui-m&ecirc;me ce qui est bien de ce qui est
+mal, ce qui est juste de ce qui est inique; il se grise de sa
+propre parole, il se fausse l'esprit et se dess&egrave;che le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cette sorte d'esprit a de tout temps exist&eacute; en France. Elle s'est
+aiguis&eacute;e, exasp&eacute;r&eacute;e dans les premi&egrave;res ann&eacute;es du second Empire.</p></div>
+
+<p>Le vrai cr&eacute;ateur de l'op&eacute;rette fut M. Herv&eacute;; les ma&icirc;tres, Offenbach et
+MM. Meilhac et Hal&eacute;vy. Ici se place un tr&egrave;s fin et tr&egrave;s brillant
+parall&egrave;le entre la musique de la <i>Dame Blanche</i>, ch&egrave;re &agrave; nos
+grands-p&egrave;res, et celle d'<i>Orph&eacute;e aux enfers</i>, entre les sentiments que
+ces deux musiques expriment ou &eacute;veillent. Je ne puis me retenir de citer
+un passage de ce feuilleton, vraiment enlev&eacute;:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Comparez, pour voir, toute cette partition de Bo&iuml;eld&icirc;eu &agrave; ce fameux
+quadrille d'<i>Orph&eacute;e aux enfers</i> qui a emport&eacute; dans son tourbillon
+fr&eacute;n&eacute;tique toute notre g&eacute;n&eacute;ration. Vous l'entendez chanter &agrave; votre
+oreille, n'est-ce pas? Est-ce qu'aux premiers sons de cet orchestre
+il ne vous semble pas voir toute une soci&eacute;t&eacute; se levant d'un bond et
+se ruant &agrave; la danse?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;veillerait des morts, cette musique. Comme ces rythmes
+tant&ocirc;t sautillants, tant&ocirc;t furieux, avaient l'air d'&ecirc;tre faits pour
+communiquer une tr&eacute;pidation morale aussi bien que physique &agrave; tout
+ce public de d&eacute;saccord&eacute;s, pour qui la vie n'&eacute;tait qu'une mani&egrave;re de
+danse macabre! Au premier coup d'archet qui sur la sc&egrave;ne mettait en
+branle les dieux de l'Olympe et des Enfers, il semblait que la
+foule f&ucirc;t secou&eacute;e d'un grand choc et que le si&egrave;cle tout entier,
+gouvernements, institutions, m&oelig;urs et lois, tourn&acirc;t dans une
+prodigieuse et universelle sarabande.</p></div>
+
+<p>Les pages de cette vivacit&eacute; et de ce mouvement ne sont point rares chez
+M. Sarcey: il m'a paru qu'il n'&eacute;tait que juste de le rappeler. Je suis
+d'ailleurs persuad&eacute; qu'on trouverait dans ses feuilletons &eacute;pars et trop
+nombreux quelque chose comme la <i>Po&eacute;tique</i> exp&eacute;rimentale d'Aristote,
+reprise, &eacute;largie, appuy&eacute;e sur une masse &eacute;norme d'&oelig;uvres dramatiques,
+sur tout ce qui a &eacute;t&eacute; &eacute;crit pour le th&eacute;&acirc;tre. Cela vaudrait certes la
+peine d'&ecirc;tre r&eacute;uni en un corps, condens&eacute;, ordonn&eacute; et compl&eacute;t&eacute;; car M.
+Sarcey a, sur ces mati&egrave;res, pr&eacute;cis&eacute; et jet&eacute; dans la circulation une
+foule d'id&eacute;es dont beaucoup de critiques se servent sans le dire, et
+m&ecirc;me ceux qui les combattent. Que M. Sarcey se d&eacute;cide enfin &agrave; nous
+donner ce livre qu'il nous doit et qu'il nous a promis: autrement, les
+m&eacute;chants diront qu'il doute de la bont&eacute; de son &oelig;uvre critique, et cela
+me peinera, car je la sens bonne et solide comme son auteur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="J-J_WEISS" id="J-J_WEISS"></a>J.-J. WEISS<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[75]</span></a></h2>
+
+
+<p>L'impression que nous a laiss&eacute;e M. Sarcey&mdash;sa personne, sa critique et
+son style&mdash;est une impression de rotondit&eacute;. Or rien de plus facile &agrave;
+embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple.
+Ce qui est rond est <i>un</i>, ayant un centre. La d&eacute;finition de M. Sarcey,
+l'exposition de ses th&eacute;ories &eacute;taient chose ais&eacute;e. Il est beaucoup moins
+facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit
+ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, m&ecirc;me
+si l'on s'en tient &agrave; sa critique dramatique.</p>
+
+<p>Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la <i>Revue bleue</i><a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>
+et dans le <i>Journal des D&eacute;bats</i> les trois ann&eacute;es de critique dramatique
+de cet ancien professeur qui a &eacute;t&eacute; journaliste, conseiller d'&Eacute;tat,
+directeur des affaires &eacute;trang&egrave;res, et qui est rest&eacute; un fantaisiste,
+sinon un boh&egrave;me, un &laquo;inclassable&raquo;, sinon un d&eacute;class&eacute;, on est charm&eacute;,
+ravi, &eacute;bloui: mais on est aussi d&eacute;concert&eacute;, ahuri, abasourdi. Tant
+d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant
+d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en m&ecirc;me
+temps, des affirmations si impr&eacute;vues! des pr&eacute;f&eacute;rences si excessives, si
+insolentes et si l&eacute;g&egrave;rement motiv&eacute;es! une critique si capricieuse! des
+th&eacute;ories si peu li&eacute;es entre elles! Plus on est amus&eacute; par ces &eacute;chapp&eacute;es
+de verve, et moins on se sent capable de r&eacute;sumer, d'expliquer, de
+ramener &agrave; un semblant d'unit&eacute; les sentiments litt&eacute;raires de M. J.-J.
+Weiss. Et quand on serait parvenu &agrave; tirer le critique au clair, l'homme
+resterait, plus complexe et plus surprenant encore.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Cherchons du moins &agrave; saisir pourquoi M. Weiss est &agrave; ce point
+insaisissable. En d&eacute;tournant un peu de son sens le vieil axiome que
+&laquo;l'homme est la mesure des choses&raquo;, on pourrait dire que chaque critique
+est lui-m&ecirc;me la mesure des &oelig;uvres qu'il appr&eacute;cie; car, quoiqu'on fasse,
+une &oelig;uvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle pla&icirc;t ou d&eacute;pla&icirc;t &agrave; celui
+qui la juge. Malgr&eacute; cela, il peut se rencontrer tel syst&egrave;me de critique,
+tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui
+qui les a formul&eacute;s, qui &laquo;fasse autorit&eacute;&raquo;, comme on dit. Mais il y faut,
+je crois, deux conditions.</p>
+
+<p>Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la
+disposition d'esprit de la majorit&eacute; des &laquo;honn&ecirc;tes gens&raquo; et des
+lettr&eacute;s&mdash;ou m&ecirc;me de la foule dans certains cas o&ugrave; la foule est
+comp&eacute;tente,&mdash;en sorte que sa mesure particuli&egrave;re ait des chances d'&ecirc;tre
+aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse
+appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il
+faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a
+plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se d&eacute;fie des caprices, des
+impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de
+chemise. En mesurant une &oelig;uvre, il se souvient de toutes celles qu'il a
+d&eacute;j&agrave; mesur&eacute;es: il porte en lui une sorte d'&eacute;talon immuable. Il demeure
+le m&ecirc;me en face des &oelig;uvres multiples qui lui sont soumises: et c'est
+pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils
+peuvent former un corps de doctrine.</p>
+
+<p>Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces
+conditions. Il a continuellement des opinions particuli&egrave;res, et il
+semble qu'il s'applique &agrave; les avoir aussi particuli&egrave;res qu'il se peut.
+De plus, ces opinions particuli&egrave;res, je ne dirai pas qu'elles sont
+quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment
+elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher &agrave;
+quelque th&eacute;orie g&eacute;n&eacute;rale de l'art. Lui-m&ecirc;me, la plupart du temps, ne
+prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer
+par l&agrave; le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la
+sagacit&eacute;, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a &laquo;l'humeur&raquo;
+au sens o&ugrave; on l'entendait au si&egrave;cle dernier. Il est tr&egrave;s souvent
+&laquo;l'homme qui a des id&eacute;es &agrave; lui&raquo; et qui serait f&acirc;ch&eacute; qu'elles fussent &agrave;
+d'autres.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ing&eacute;nieuses,
+&eacute;loquentes. Quand il veut bien d&eacute;monter une pi&egrave;ce, c'est merveille comme
+il en d&eacute;gage l'id&eacute;e premi&egrave;re, comme il en saisit le fort et le faible,
+comme il met le doigt sur le point o&ugrave; le drame d&eacute;vie. S'il est oblig&eacute; de
+r&eacute;p&eacute;ter apr&egrave;s d'autres des v&eacute;rit&eacute;s connues, il semble qu'il les
+d&eacute;couvre, tant il sait les rajeunir par la vivacit&eacute; de l'impression, par
+le style, par l'accent. Son &eacute;rudition litt&eacute;raire et historique est
+consid&eacute;rable et des plus s&ucirc;res: elle lui fournit mille rapprochements
+d'une justesse inopin&eacute;e et frappante. D&egrave;s que la pi&egrave;ce &eacute;tudi&eacute;e pr&ecirc;te &agrave;
+quelques r&eacute;flexions sur l'histoire des m&oelig;urs, le voil&agrave; parti l&agrave;-dessus,
+et je ne connais pas de moraliste mieux inform&eacute;, plus ac&eacute;r&eacute; ni plus
+clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui,
+comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous &eacute;tonner. Et voil&agrave;
+pourquoi, de moment en moment, &eacute;clatent comme des p&eacute;tards des
+affirmations soudaines, absolues, d&eacute;concertantes, jet&eacute;es avec d'autant
+plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jet&eacute;es presque
+toujours au courant et au d&eacute;tour d'une phrase, comme si ces assertions
+aventureuses &eacute;taient v&eacute;rit&eacute;s reconnues et indiscutables.</p>
+
+<p>Il s'agit du <i>Juif errant</i> d'Eug&egrave;ne Sue: &laquo;Prise en soi, la sc&egrave;ne du p&ocirc;le
+nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de
+religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle l&agrave; dedans.&raquo; De l'Eschyle?
+diable!&mdash;&laquo;M. Claretie avait contre lui (dans <i>Monsieur le Ministre</i>)
+d'abord son sujet, vrai sujet de haute com&eacute;die.&raquo; Voil&agrave; qui va bien.
+&laquo;...Seul sujet de haute com&eacute;die, avec <i>Rabagas</i> et <i>Dora</i>, auquel les
+gens du m&eacute;tier aient song&eacute; dans ces douze derni&egrave;res ann&eacute;es.&raquo; On se
+demande: Est-il donc d&eacute;cid&eacute;ment impossible d'en trouver un quatri&egrave;me, en
+cherchant bien?&mdash;&laquo;M. &Eacute;mile Augier est de la grande s&eacute;rie qui part du
+<i>Menteur</i>.&raquo; Voyons la grande s&eacute;rie. &laquo;La grande s&eacute;rie, c'est Racine (les
+<i>Plaideurs</i>), Moli&egrave;re, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine,
+Beaumarchais et, apr&egrave;s une longue interruption, Augier.&raquo; Destouches
+dans la grande s&eacute;rie? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette
+interruption si longue dans la grande s&eacute;rie? Et qu'est-ce qu'il faut
+donc pour &ecirc;tre de la grande s&eacute;rie? Car M. Weiss oublie de nous le
+dire.&mdash;Il d&eacute;clare un peu plus loin que, seul parmi les po&egrave;tes du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle, Augier &laquo;trouverait gr&acirc;ce devant La Fontaine et Parny&raquo;. La
+Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point
+un <i>lapsus</i>, car ailleurs il appelle Parny &laquo;l'un des po&egrave;tes les plus
+absolument po&egrave;tes de la litt&eacute;rature europ&eacute;enne..., Parny, ce d&eacute;lice&raquo;.
+Bien &eacute;trange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss
+se soucie de nous l'expliquer!&mdash;Au reste, ce fervent de Parny est ravi,
+transport&eacute; par la <i>Tour de Nesle</i>, non seulement par le drame, mais par
+le style. &laquo;Le r&eacute;cit de Buridan: <i>En</i> 1293, <i>la Bourgogne &eacute;tait
+heureuse</i>, est comme le r&eacute;cit de Th&eacute;ram&egrave;ne du grand Dumas. L'ampleur du
+tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation.&raquo; Voyez-vous M.
+Weiss fr&eacute;mir devant &laquo;la noble t&ecirc;te de vieillard&raquo;?&mdash;On se souvient qu'il
+y a quelques ann&eacute;es, quand la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise donna <i>&OElig;dipe</i>, tout le
+monde fit cette r&eacute;flexion que c'&eacute;tait un excellent m&eacute;lodrame. Mais
+personne ne le cria plus haut que M. Weiss: &laquo;C'est du d'Ennery! c'est du
+Bouchardy! Cela ressemble &agrave; la <i>Tour de Nesle</i>, &agrave; la <i>Nonne sanglante</i>,
+&agrave; <i>Lucr&egrave;ce Borgia</i>! &OElig;dipe parle comme Didier et Buridan!... La
+dramaturgie de Sophocle est en r&eacute;alit&eacute; beaucoup moins &eacute;loign&eacute;e de celle
+de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille.&raquo; Et
+il ajoutait: &laquo;N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous
+l'aile de la muse,&raquo; etc.</p>
+
+<p>Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve
+s'enfle, s'exag&egrave;re, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration
+naturellement hyperbolique.&mdash;Tout le monde convient que l'exposition de
+<i>Bajazet</i> est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle
+devient la merveille unique entre toutes&raquo;.&mdash;On sait que Perrault fut un
+esprit curieux et original, et nous go&ucirc;tons tous la gr&acirc;ce parfaite des
+<i>Contes de f&eacute;es</i>. Mais, pour M. Weiss, Perrault est &laquo;l'un des beaux
+g&eacute;nies de son si&egrave;cle&raquo;. Les quarante pages des <i>Contes</i> sont &laquo;les plus
+nourries de choses et de notations diverses, les plus l&eacute;g&egrave;res d'allure
+qu'on ait &eacute;crites dans notre langue&raquo;.(M. Weiss fait une terrible
+consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un myst&egrave;re: &laquo;Perrault
+en &eacute;crivant les <i>Contes</i>, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces
+contes est bien en effet spontan&eacute; et moderne!&raquo; Pourquoi &laquo;moderne&raquo;? en
+quoi &laquo;moderne&raquo;? C'est que &laquo;moderne&raquo; est piquant. Nous voyons un peu
+apr&egrave;s que &laquo;Perrault contraste avec l'ensemble du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle en ce
+qu'il est en ses contes un po&egrave;te de la maison, des choses famili&egrave;res,
+domestiques, intimes, comme de l'enfance&raquo;. C'est sans doute en cela
+qu'il est &laquo;moderne&raquo;. Mais l'est-il donc &agrave; l'exclusion de tous ses
+&laquo;contemporains? Quelle rage de d&eacute;couverte et d'invention dans toute
+cette critique!</p>
+
+<p>Et quels massacres des opinions enseign&eacute;es et convenues!&mdash;Voil&agrave; deux
+si&egrave;cles qu'on c&eacute;l&egrave;bre <i>Tartufe</i> comme le chef-d'&oelig;uvre des
+chefs-d'&oelig;uvre. &laquo;N'&eacute;tait le parti pris d'&eacute;cole et presque de faction,
+&eacute;crit M. Weiss, on conviendrait que le <i>Tartufe</i> n'est amusant d'aucune
+mani&egrave;re.&raquo;&mdash;La critique traditionnelle exalte la bont&eacute; de Moli&egrave;re: M.
+Janet d&eacute;gage de son th&eacute;&acirc;tre la plus saine morale et la plus correcte;
+&eacute;coutez M. Weiss:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Il est des choses sacr&eacute;es sur lesquelles il faut &ecirc;tre d&eacute;licat &agrave;
+outrance; la soci&eacute;t&eacute; du <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle ne l'&eacute;tait gu&egrave;re, et
+Moli&egrave;re pas du tout. Moli&egrave;re n'avait pas seulement la profonde
+immoralit&eacute; qui est l'attribut commun et tr&egrave;s probablement la
+condition d'activit&eacute; des grands observateurs de l'homme et de la
+nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la
+duret&eacute; de l'&acirc;me g&eacute;n&eacute;rale et l'inhumanit&eacute;, d&eacute;faut commun chez les
+&eacute;crivains et les personnages c&eacute;l&egrave;bres de son temps, seul d&eacute;faut
+saillant d'un si&egrave;cle o&ugrave; bien d&eacute;cid&eacute;ment le caract&egrave;re et l'esprit
+fran&ccedil;ais ont atteint leur point de perfection et d'&eacute;quilibre. Il
+avait encore une certaine grossi&egrave;ret&eacute; de sentiment moral et des
+instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et
+&agrave; quoi correspondait, dans son style, un go&ucirc;t marqu&eacute; pour les
+grossi&egrave;ret&eacute;s de langage.</p></div>
+
+<p>S'est-on assez extasi&eacute; sur les femmes de Moli&egrave;re, &Eacute;liante, Elmire,
+Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle sant&eacute; morale!
+M. Weiss nous d&eacute;clare qu'il se sent &laquo;peu de penchant pour elles&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Il semblait entendu, &eacute;tabli par une infinit&eacute; de professeurs et de
+critiques qu'<i>Esther</i> &eacute;tait une fort belle &eacute;l&eacute;gie, mais un drame assez
+faible: M. Weiss l'appelle &laquo;un des plus vigoureux en sa suavit&eacute; qui
+existent&raquo;.&mdash;L'usage est de mettre <i>Athalie</i> au-dessus d'<i>Esther</i>: &laquo;J'ai,
+dit M. Weiss, la faiblesse de pr&eacute;f&eacute;rer <i>Esther</i> &agrave; <i>Athalie</i>.&raquo;&mdash;L'usage
+est de r&eacute;p&eacute;ter que l'action dramatique manque un peu dans <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>.
+&laquo;Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus
+d&eacute;licat des drames. &Eacute;l&eacute;gie tant que vous voudrez, mais &eacute;l&eacute;gie
+souverainement dramatique.&raquo;</p>
+
+<p>Puis ce sont des rapprochements de noms et d'id&eacute;es propres &agrave; troubler
+les esprits timides.&mdash;&laquo;On pourrait admirer, au troisi&egrave;me acte de <i>Ma
+camarade</i>, une psychologie racinienne.&raquo;&mdash;&laquo;Pour l'&eacute;lan du geste il n'y a
+eu de nos jours, avec Th&eacute;r&eacute;sa, que Rachel, et encore!&raquo;&mdash;&laquo;Le truc du
+brigadier dans la <i>Champenoise</i>, c'est un des trucs de l'<i>Ars amatoria</i>
+d'Ovide.&raquo;&mdash;&laquo;Le prologue d'<i>Amphitryon</i> contient en germe <i>Orph&eacute;e aux
+enfers</i> et la <i>Belle H&eacute;l&egrave;ne</i>.&raquo;&mdash;&Agrave; propos d'<i>Un chapeau de paille
+d'Italie</i>: &laquo;Voil&agrave; la filiation: Moli&egrave;re, Paul de Kock, Labiche.&raquo;&mdash;Le
+drame d'<i>Antony</i>, &eacute;tant un drame psychologique, &laquo;tient de la m&eacute;thode du
+<span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et des tragiques grecs&raquo;, etc., etc.</p>
+
+<p>Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces
+admirations paradoxales ni de ces rapprochements impr&eacute;vus. Je cherche
+seulement &agrave; me rendre compte du singulier attrait de la critique de M.
+Weiss, &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler par quel don ou par quels proc&eacute;d&eacute;s il nous &eacute;tonne. Je
+vois d'abord que, l&agrave; o&ugrave; il est de l'avis de la majorit&eacute;, il rafra&icirc;chit
+et fait siennes les opinions consacr&eacute;es par l'extraordinaire vivacit&eacute; de
+son impression. En outre, s'il saisit dans une &oelig;uvre quelque c&ocirc;t&eacute; qui
+n'ait pas encore &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u ou signal&eacute;, il le met si violemment en
+lumi&egrave;re, il oublie si bien tout le reste que sa d&eacute;couverte prend tout de
+suite je ne sais quel air d'&eacute;l&eacute;gante impertinence et semble un d&eacute;fi &agrave; la
+s&eacute;curit&eacute; des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui
+n'inventent rien. Comme M. Renan, &agrave; qui il ressemble par plus d'un point
+malgr&eacute; la diff&eacute;rence des temp&eacute;raments, M. Weiss affecte de ne voir et de
+ne pr&eacute;senter &agrave; la fois qu'un aspect des questions, et c'est par l&agrave; qu'il
+nous surprend et nous int&eacute;resse si fort. Et qu'on ne dise point que le
+proc&eacute;d&eacute; est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les
+d&eacute;couvre; nous n'y aurions jamais song&eacute; sans lui; et c'est chose si rare
+et si pr&eacute;cieuse que d'avoir dans la critique litt&eacute;raire, o&ugrave; la tradition
+est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment
+personnelles! Quand, apr&egrave;s nous &ecirc;tre divertis aux fus&eacute;es de M. Weiss,
+nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y m&ecirc;le
+toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur
+l'&oelig;uvre qu'il a &eacute;tudi&eacute;e ne s'en trouve pas moins modifi&eacute; et enrichi. Il
+a dans ses caprices d'imagination une sagacit&eacute; qui voit loin, et de ses
+feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier br&ucirc;l&eacute;.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La
+v&eacute;h&eacute;mence de ses affirmations n'est jamais p&eacute;dantesque, au lieu que
+souvent la mod&eacute;ration &eacute;tudi&eacute;e de tel critique sage et pond&eacute;r&eacute; sue la
+p&eacute;danterie. La fa&ccedil;on dont M. Weiss consid&egrave;re le th&eacute;&acirc;tre n'a rien
+d'&eacute;troit, de scolaire, de &laquo;livresque&raquo;. Il sait la vie, il sait
+l'histoire; il conna&icirc;t les hommes, ceux d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et &agrave;
+propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des m&oelig;urs des
+hommes qu'ent&ecirc;t&eacute; du beau. &Agrave; chaque instant on sent qu'il n'a pas
+toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas n&eacute; sp&eacute;cialement
+pour en faire. &Agrave; propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous
+trace de Henri IV, envisag&eacute; par certains c&ocirc;t&eacute;s secrets, un portrait,
+avec preuves &agrave; l'appui, qu'il est impossible d'oublier. &laquo;...Il faut donc
+conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, &agrave; un fonds ing&eacute;nu de vilenie
+bestiale qu'il dominait moins dans son &acirc;ge m&ucirc;r et sa vieillesse, mais
+qui, au temps de sa jeunesse, n'&eacute;tant point rev&ecirc;tu par la gloire,
+choquait plus en sa nudit&eacute;.&raquo;&mdash;&Agrave; propos de <i>Kl&eacute;ber</i>, drame militaire, il
+d&eacute;veloppe ing&eacute;nieusement et magnifiquement &laquo;le r&ecirc;ve oriental de
+Napol&eacute;on&raquo;.&mdash;&Agrave; propos du <i>Nouveau Monde</i>, de M. Villiers de l'Isle-Adam,
+le joli portrait des derniers pr&eacute;cieux de la litt&eacute;rature contemporaine,
+et que je voudrais citer tout entier!</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Le th&eacute;&acirc;tre est proprement le tombeau des malins et la fin des
+c&eacute;nacles... Ah! dans tout autre domaine que le th&eacute;&acirc;tre il est ais&eacute;
+d'appliquer des principes de c&eacute;nacle... On con&ccedil;oit gigantesque. On
+turlupine les ma&icirc;tres reconnus et accept&eacute;s, et on ne s'est pas
+seulement donn&eacute; la peine de les comprendre. On est impressionniste,
+expressionniste, luministe et immens&eacute;iste. On fait de la peinture
+intransigeante, de la statuaire r&eacute;calcitrante, de la musique
+insociable, des romans r&eacute;fractaires, sans pieds ni t&ecirc;te, o&ugrave; les
+ateliers du haut de Montmartre et les capharna&uuml;ms du boulevard
+Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est,
+exactement, superbement comme elle est!...</p></div>
+
+<p>Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss.
+Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon
+sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui
+consiste &agrave; saisir des rapports inattendus entre les id&eacute;es, et celui qui
+r&eacute;side dans l'impr&eacute;vu abondant des images. Il a de l'esprit comme
+Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec
+quelque chose de plus &eacute;l&eacute;gant dans le d&eacute;braill&eacute;. Relisez les
+bouffonneries que lui ont inspir&eacute;es les querelles de Sarcey-Perrin,
+Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les
+&laquo;notaires&raquo; de la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise. Dans les portraitures d'acteurs et
+d'actrices il est impayable. Et d'un sans-g&ecirc;ne! Ce r&eacute;dacteur d'un
+journal aust&egrave;re d&eacute;shabille radicalement M<sup>lle</sup> Marsy et M<sup>me</sup> Paul
+Mounet, les d&eacute;taille, les examine membre par membre. C'est d'une
+indiscr&eacute;tion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus
+discret et non moins r&eacute;jouissant de M<sup>lle</sup> Alice Lavigne:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole
+comme un plomb, elle lance sa jambe en &eacute;querre, elle jette et
+pr&eacute;sente la main avec des circuits caressants de pattes de homard,
+et tout c&egrave;de &agrave; des mani&egrave;res si distingu&eacute;es! Elle vous a des audaces
+d'une tranquillit&eacute;! et des surprises d'une effronterie! et des
+ing&eacute;nuit&eacute;s d'un raffinement! &Ccedil;a empoigne, &ccedil;a assomme, &ccedil;a abrutit.
+Je voudrais la voir, une fois, jouer l'<i>&Eacute;cole des femmes</i> et la
+<i>Chercheuse d'esprit</i>.&raquo;</p></div>
+
+<p>Parmi toutes ses autres originalit&eacute;s, M. Weiss s'est donn&eacute; celle de
+traiter l'&Eacute;cole normale de prison. &laquo;...Pour intellectuelle que soit une
+prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus f&eacute;conde, la
+plus riante de nos facult&eacute;s, l'imagination s'y attriste...&raquo; Il ne nous
+para&icirc;t pas que la sienne se soit fort attrist&eacute;e &agrave; l'&Eacute;cole, ni que cette
+prison l'ait comprim&eacute;e plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe
+irr&eacute;prochable, une extr&ecirc;me propri&eacute;t&eacute; de termes, un vocabulaire
+excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont tr&egrave;s volontiers
+(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais go&ucirc;t le plus
+authentique et jusqu'au pr&eacute;cieux le plus av&eacute;r&eacute;. Racine serait fort
+&eacute;tonn&eacute; d'&ecirc;tre admir&eacute; pour &laquo;ses &agrave;-fond d'une brutalit&eacute; froide et la
+souplesse de ses d&eacute;gagements&raquo;. Le <i>Supplice d'une femme</i> est &laquo;du
+trois-six d'&eacute;thique et d'&eacute;motion&raquo;, et la <i>Visite de noces</i> est &laquo;de
+l'&eacute;thique absolue &agrave; cent degr&eacute;s Gay-Lussac&raquo;. Et voici l'image qu'inspire
+&agrave; M. Weiss la vivacit&eacute; d'allure de <i>Ma camarade</i>: &laquo;Le filament
+microscopique le plus tortill&eacute; de la joie et de la fureur de vivre ne se
+tr&eacute;mousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette
+pi&egrave;ce.&raquo; Au fait, cela est tr&egrave;s joli; mais diable! cela n'est pas d'une
+imagination an&eacute;mi&eacute;e. Et je ne vois pas non plus que l'&Eacute;cole normale ait
+beaucoup g&ecirc;n&eacute; M. Weiss pour qualifier la <i>Glu</i> de &laquo;cr&eacute;ature
+catapultueuse&raquo;.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme
+l'a &eacute;t&eacute; aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne
+trouvons-nous point, &agrave; d&eacute;faut d'une doctrine dont je ne regrette
+nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des
+pr&eacute;f&eacute;rences ou des antipathies particuli&egrave;rement tenaces?</p>
+
+<p>Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, g&eacute;n&eacute;reuses et vari&eacute;es.
+Il adore l'Ath&egrave;nes d'autrefois et ceux qui en ont exprim&eacute; l'&acirc;me, le
+Paris d'&agrave; pr&eacute;sent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de
+conna&icirc;tre Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,
+tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard
+Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: &laquo;&Eacute;blouissant, ce
+boulevard, de deux &agrave; quatre, quand les filles de Sion d&eacute;bouchent par
+essaims...&raquo; Il n'aime rien tant que le th&eacute;&acirc;tre de Sophocle, sinon
+peut-&ecirc;tre celui de Meilhac et Hal&eacute;vy. Sur Corneille et Racine, il
+s'abandonne &agrave; des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribu&eacute; que
+lui &agrave; mettre &agrave; la mode le parti pris tr&egrave;s distingu&eacute; de les admirer sans
+r&eacute;serve, de tout voir chez eux, m&ecirc;me des choses auxquelles il ne semble
+pas qu'ils aient beaucoup song&eacute;. Il d&eacute;couvre dans <i>Polyeucte</i> &laquo;tous les
+types et tous les ph&eacute;nom&egrave;nes qui ont d&ucirc; se produire durant les deux
+premiers si&egrave;cles au cours de la r&eacute;volution chr&eacute;tienne&raquo;. Apr&egrave;s avoir cit&eacute;
+la strophe: &laquo;Tout l'univers est plein de sa magnificence...,&raquo; il ajoute:
+&laquo;Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'&eacute;crier: Hosannah!
+hosannah!&raquo; <i>Tartufe</i> ne l'amuse pas; mais <i>Amphitryon</i>! &laquo;La langue
+d'<i>Amphitryon</i> est la plus souple, la plus &eacute;panouie, la plus polie, la
+plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait &eacute;crite.&raquo; Quand
+il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire &eacute;pique;
+et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave
+Feuillet et son d&eacute;licieux romanesque, consolateur de l'homme dont le
+c&oelig;ur est sup&eacute;rieur &agrave; sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.
+Weiss est &agrave; son paroxysme. Ses admirations sont &eacute;gales autant qu'elles
+sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent
+effr&eacute;n&eacute;es: on ne saurait unir un esprit plus aigu &agrave; un d&eacute;lire plus
+abondant.</p>
+
+<p>Mais, si son impression du moment le p&eacute;n&egrave;tre et le poss&egrave;de au point
+d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses
+admirations sont, ou peu s'en faut, &eacute;gales, &eacute;tant toutes sans limites,
+il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fr&eacute;quemment
+et qui nous r&eacute;v&egrave;lent certaines pr&eacute;f&eacute;rences d&eacute;cid&eacute;es et fonci&egrave;res.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, plus que Corneille, Racine et Moli&egrave;re, plus qu'Augier,
+Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et
+Beaumarchais&mdash;et Scribe et Dumas p&egrave;re. Il a la pr&eacute;dilection la plus
+tendre pour le th&eacute;&acirc;tre du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et du temps de
+Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages
+qui nous l'expliqueront tant bien que mal:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une d&eacute;licatesse et
+une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui donnaient le ton &agrave; la litt&eacute;rature et le
+recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus &agrave; une grossi&egrave;ret&eacute; de
+sens moral qui rappelle le <span class="smcap">xvii</span><sup>e</sup> si&egrave;cle et m&ecirc;me la vieillesse de
+ce si&egrave;cle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et m&ecirc;me
+Regnard, qu'il ne l'avait &eacute;t&eacute; en sa verdeur avec Moli&egrave;re et La
+Fontaine. Cette crudit&eacute; a &eacute;t&eacute; la marque &eacute;minente de la litt&eacute;rature
+de l'&eacute;poque de Napol&eacute;on III.</p></div>
+
+<p>C'est l&agrave; une de ses id&eacute;es les plus personnelles et les plus ch&egrave;res, une
+de celles qu'il a le plus souvent d&eacute;velopp&eacute;es, et d&egrave;s janvier 1858,
+dans le plus long chapitre de ses <i>Essais sur l'histoire de la
+litt&eacute;rature fran&ccedil;aise</i>. Il a d'ailleurs repris maintes fois et r&eacute;sum&eacute; ce
+chapitre c&eacute;l&egrave;bre:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Le second Augier (celui des <i>Effront&eacute;s</i>, des <i>Lionnes pauvres</i>,
+etc.) est le produit d'un moment sp&eacute;cial de nos m&oelig;urs et de nos
+id&eacute;es, et d'un moment triste. &Ccedil;a &eacute;t&eacute; le moment du positivisme dur
+et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a &eacute;t&eacute; l'un des
+fruits de la r&eacute;volution de 1851. Ce moment s'est marqu&eacute; dans
+<i>Madame Bovary</i>, dans les <i>Faux bonshommes</i>, le <i>Demi-Monde</i>, le
+<i>Fils naturel</i>, les &eacute;crits philosophiques et historiques de M.
+Taine, toutes &oelig;uvres que caract&eacute;risent la conception m&eacute;canique de
+l'&acirc;me humaine, un m&eacute;pris superbe de l'homme, un style sec et
+tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et
+des causes.</p></div>
+
+<p>Ce passage et beaucoup d'autres du m&ecirc;me genre nous font parfaitement
+comprendre les jugements port&eacute;s par M. Weiss sur le th&eacute;&acirc;tre de &laquo;l'&eacute;poque
+actuelle&raquo;. Au fond, il n'aime d'Augier que ses com&eacute;dies en vers. De
+Dumas fils, il n'aime sinc&egrave;rement que la <i>Dame aux cam&eacute;lias</i>, et un peu
+<i>Diane de Lys</i>: le reste lui est d&eacute;sagr&eacute;able. Il faut relire les deux
+&eacute;tudes, d'une injustice pleine de sagacit&eacute;, qu'il a consacr&eacute;es &agrave; Dumas
+fils et &agrave; Flaubert dans ses <i>Essais</i>. Il s'insurge &agrave; la fois contre leur
+observation sans entrailles et contre l'immoralit&eacute; de leur morale qui
+inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un ch&acirc;timent
+fatal comme lui. Il r&eacute;clame pour M<sup>me</sup> Bovary; &agrave; plus forte raison
+r&eacute;clamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique m&ecirc;me de Meilhac et
+Hal&eacute;vy lui para&icirc;t cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se m&eacute;prenne
+assur&eacute;ment pas sur la valeur des &oelig;uvres, il a d'amples indulgences pour
+<i>Nana Sahib</i>, pour <i>Formosa</i>, pour la <i>Famille d'Arbelles</i>, pour les
+com&eacute;dies de M. Delpit, pr&eacute;f&eacute;rant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque
+vie et quelque envol&eacute;e, l'absence d'observation &agrave; l'observation triste.
+Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-&ecirc;tre quelque d&eacute;dain. M.
+Weiss laisse &eacute;chapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un m&eacute;tier
+bien r&eacute;jouissant &laquo;d'extraire des nouveaut&eacute;s du jour les maigres
+parcelles de litt&eacute;rature et de philosophie qu'elles peuvent contenir&raquo;.</p>
+
+<p>En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas p&egrave;re sans
+prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans
+cet &eacute;chauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et
+&eacute;vidente &laquo;de la mollesse et de la puret&eacute; d&eacute;licieuse de la versification
+de Regnard&raquo;. Nous apprenons qu'apr&egrave;s Moli&egrave;re &laquo;trois &eacute;crivains bourgeois,
+Marivaux, Gresset, Piron, dont l'&acirc;me n'&eacute;tait tissue que de d&eacute;licatesse,
+de fiert&eacute;, de noblesse, de pens&eacute;es honn&ecirc;tes, avaient &eacute;pur&eacute; et <i>divinis&eacute;</i>
+la sc&egrave;ne comique&raquo;. M. Weiss nous dit ailleurs que &laquo;depuis qu'il sait
+lire, il a con&ccedil;u pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion
+infatigable et stupide&raquo;. Le <i>Verre d'eau</i> lui semble inspir&eacute; par &laquo;une
+vue sup&eacute;rieure des choses humaines&raquo;; et il appelle enfin la &laquo;mixture
+Auber-Scribe&raquo; un &laquo;ferment divin o&ugrave; Scribe fournissait la magie des
+situations et Auber la magie de l'expression&raquo;.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Nous connaissons donc &agrave; pr&eacute;sent les go&ucirc;ts dominants de M. Weiss et
+quelque chose m&ecirc;me de son caract&egrave;re. C'est d'abord une passion tr&egrave;s
+vive, &agrave; la fois sinc&egrave;re et &eacute;tudi&eacute;e, pour certaines formes
+particuli&egrave;rement &eacute;l&eacute;gantes de l'esprit fran&ccedil;ais et pour les p&eacute;riodes o&ugrave;
+cet esprit a montr&eacute; le plus de finesse et de gr&acirc;ce et aussi le plus de
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. M. Weiss veut que cet esprit ait sa po&eacute;sie, &eacute;gale ou
+sup&eacute;rieure &agrave; toutes les autres.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec
+cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,
+avec ces affreux chants de guerre dont tu as infest&eacute; ton <i>Histoire
+de la litt&eacute;rature anglaise</i>, sont plus po&egrave;tes que Regnard! Ose
+encore d&eacute;finir la po&eacute;sie comme Villemereux, en sixi&egrave;me, nous
+d&eacute;finissait l'ivresse: une courte folie. &Eacute;coute ceci, et dis-moi si
+l'esprit, le pur esprit, l'esprit temp&eacute;r&eacute; et fin, l'esprit qui se
+contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-m&ecirc;mes
+enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas &ecirc;tre
+une source de po&eacute;sie tout aussi bien que l'imagination exalt&eacute;e, les
+passions furieuses, le c&oelig;ur qui se ronge et l'hypocondrie!</p></div>
+
+<p>Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie
+d'un vieux po&egrave;te saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que
+vraiment on peut r&ecirc;ver quelque chose au del&agrave; des fantaisies un peu
+courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui
+nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre
+charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que
+pourtant les vers du <i>L&eacute;gataire</i> ne plongent point en extase ni ne
+mettent sens dessus dessous. Apr&egrave;s cela, je ne vois pas pourquoi tel
+morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la po&eacute;sie
+aussi bien qu'une sc&egrave;ne de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de
+Victor Hugo; et pour ceux qui la go&ucirc;tent par-dessus tout, cette po&eacute;sie
+proprement fran&ccedil;aise est, en effet, la meilleure.</p>
+
+<p>Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette po&eacute;sie et cet
+esprit, mais la soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; ils ont fleuri d&eacute;licieusement. On devine chez
+lui cette arri&egrave;re-pens&eacute;e que, pour un homme de talent, il faisait bon
+vivre dans ce monde du dernier si&egrave;cle: le m&eacute;rite personnel s'y imposait
+peut-&ecirc;tre mieux, y &eacute;tait trait&eacute; avec plus de justice que dans une
+soci&eacute;t&eacute; d&eacute;mocratique, bureaucratis&eacute;e et enchinois&eacute;e &agrave; l'exc&egrave;s (M. Weiss
+a tr&egrave;s souvent des paroles am&egrave;res sur la morgue des administrations et
+sur les sottises des concours et de l'avancement.)</p>
+
+<p>Cette pr&eacute;dilection si d&eacute;cid&eacute;e pour la po&eacute;sie dramatique du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup>
+si&egrave;cle implique naturellement une profonde antipathie pour son
+contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il
+l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la litt&eacute;rature
+positiviste et brutale des trente derni&egrave;res ann&eacute;es, l'observation
+d&eacute;senchant&eacute;e et s&egrave;che, la conception fataliste de la vie et des passions
+humaines. Car ce pessimisme d&eacute;daigneux d&eacute;tourne de l'action, et M. Weiss
+aime l'action. Ce lettr&eacute; accompli ferait volontiers, on le sent, autre
+chose que de la litt&eacute;rature. Il a toujours r&ecirc;v&eacute; d'&ecirc;tre dans les affaires
+publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le soup&ccedil;onne de ne s'en &ecirc;tre
+pas enti&egrave;rement consol&eacute;.</p>
+
+<p>Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et
+Dumas, c'est assur&eacute;ment &agrave; cause de leurs &oelig;uvres, mais aussi par la
+raison qu'il admire tant Gambetta (et en g&eacute;n&eacute;ral tous ceux qui ont jou&eacute;
+un grand r&ocirc;le dans l'histoire): parce qu'ils ont &eacute;t&eacute; forts, puissants,
+f&eacute;conds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de
+copier la r&eacute;alit&eacute;, mais de la dominer, de la p&eacute;trir, soit en des &oelig;uvres
+d'art, soit par l'action mat&eacute;rielle; c'est de lui imposer, dans la
+mesure o&ugrave; on le peut, la forme de son r&ecirc;ve. Il n'y a que cela
+d'int&eacute;ressant au monde, puisque la v&eacute;rit&eacute; nous &eacute;chappe et que ceux qui
+croient la tenir la voient si sombre. &Agrave; l'action dans la vie correspond,
+dans l'art, le souci de l'id&eacute;al. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est
+un fougueux id&eacute;aliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de
+toutes les fa&ccedil;ons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit
+le plus s&ucirc;rement: il aime le romanesque, l'h&eacute;ro&iuml;que, l'impossible. Et
+l'on d&eacute;couvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de
+songerie germanique. Je suis bien forc&eacute; de recourir &agrave; la vieille
+formule, &agrave; celle dont se sert Retz essayant de d&eacute;finir La Rochefoucauld:
+il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi &agrave; travers ses
+feuilletons dramatiques. J'ai insist&eacute; sur ses caprices et ses
+fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a sem&eacute; dans ces feuilletons
+de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que
+spirituelles. Relisez les &eacute;tudes sur <i>Polyeucte</i>, <i>Esther</i>,
+l'<i>&Eacute;trang&egrave;re</i>, <i>Diane de Lys</i>, le <i>L&eacute;gataire</i>, les <i>Effront&eacute;s</i>, <i>Ruy
+Blas</i> et le <i>Jeu de l'amour et du hasard</i>, etc.&mdash;Mais, l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; il ne
+fait que d&eacute;velopper &agrave; sa mani&egrave;re et rajeunir le jugement de la
+tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de
+fantasque, d'inv&eacute;rifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une &oelig;uvre sur
+laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette
+impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la m&eacute;priser, et
+s'il la trouve m&eacute;diocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable.
+Une chose lui pla&icirc;t parce qu'elle lui pla&icirc;t; ne cherchez rien au del&agrave;.
+M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliqu&eacute;es, et dont le contr&ocirc;le
+est impossible. C'est le triomphe du &laquo;sens propre&raquo;, suspect &agrave; M.
+Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique &eacute;tincelante
+et d&eacute;cevante la vanit&eacute; de la critique, si toutefois nous avions
+l'ing&eacute;nuit&eacute; de la consid&eacute;rer comme une science.</p>
+
+<p>Mais rien aussi ne nous montre mieux &agrave; quel point la critique litt&eacute;raire
+peut &ecirc;tre une chose exquise et comme elle peut &eacute;galer en int&eacute;r&ecirc;t et
+quelquefois d&eacute;passer les &oelig;uvres m&ecirc;mes sur lesquelles elle s'exerce. La
+com&eacute;die que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait
+mieux, neuf fois sur dix, que les com&eacute;dies dont il nous rendait compte.
+&Agrave; l'antique d&eacute;finition: <i>Ars homo additus natur&aelig;</i>, on pourrait ajouter:
+<i>Critica scriptor additus scriptori</i>, ou quelque chose d'approchant. Le
+lecteur jouit et de l'&oelig;uvre critiqu&eacute;e et de son critique. Il saisit un
+reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit
+comment un homme qui a vu et rendu le r&eacute;el d'une certaine fa&ccedil;on est &agrave;
+son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste cr&eacute;e ses
+personnages, le critique cr&eacute;e en quelque mani&egrave;re et fa&ccedil;onne l'artiste
+qu'il d&eacute;finit. Et le critique peut &ecirc;tre &agrave; son tour d&eacute;fini, fa&ccedil;onn&eacute;,
+invent&eacute; par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du
+monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la
+m&ecirc;me image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout &agrave; fait
+originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier
+rang de ceux-l&agrave;: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre
+temps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="ALPHONSE_DAUDET" id="ALPHONSE_DAUDET"></a>ALPHONSE DAUDET<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[77]</span></a></h2>
+
+
+<p>&laquo;Ah! mon Daniel, quelle jolie fa&ccedil;on tu as de dire les choses! Je suis
+s&ucirc;r que tu pourrais &eacute;crire dans les journaux, si tu voulais<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.&raquo; Le
+petit Chose a &eacute;crit dans les journaux, il a m&ecirc;me fait des livres. Et le
+public a &eacute;t&eacute; de l'avis de la m&egrave;re Jacques. &Ocirc; locataire du moulin de
+Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la
+petite D&eacute;sir&eacute;e, compatriote infid&egrave;le de Tartarin, de Numa et de Bompard,
+historiographe du Nabab et de la reine Fr&eacute;d&eacute;rique, &ocirc; magicien qui savez
+unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la v&eacute;rit&eacute;, la
+fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie fa&ccedil;on vous avez de dire les
+choses!</p>
+
+<p>La fortune litt&eacute;raire de M. Alphonse Daudet est des plus &eacute;clatantes
+qu'on ait vues. C'est une s&eacute;duction universelle. Ceux qui veulent des
+larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et
+les qu&ecirc;teurs de modernit&eacute;, les simples, les raffin&eacute;s, les femmes, les
+po&egrave;tes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet tra&icirc;ne tous les
+c&oelig;urs apr&egrave;s lui; car il a le charme, aussi ind&eacute;finissable dans une
+&oelig;uvre d'art que dans un visage f&eacute;minin, et qui pourtant n'est pas un
+vain mot puisque de tr&egrave;s grands &eacute;crivains ne l'ont pas. Le charme, c'est
+peut-&ecirc;tre une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel m&ecirc;me dans
+le rare et le recherch&eacute;; c'est, en tout cas, quelque chose
+d'incompatible avec des qualit&eacute;s trop laborieuses et trop voulues: ainsi
+le charme ne se rencontre gu&egrave;re chez les chefs d'&eacute;cole. On peut
+remarquer aussi que le charme ne va pas sans un c&oelig;ur ais&eacute;ment &eacute;mu et
+qui ne craint pas de le para&icirc;tre (<i>Homo sum</i>, etc.). Il ne faut donc pas
+le demander &agrave; ceux qui font profession de ne peindre que des r&eacute;alit&eacute;s
+plates ou brutales, ou qui affectent de n'&ecirc;tre curieux que du monde
+ext&eacute;rieur et de la plastique des choses.</p>
+
+<p>Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse
+Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez
+riche pour que des esprits tr&egrave;s divers y puissent trouver leur compte.
+Son originalit&eacute;, c'est d'unir &eacute;troitement l'observation et la fantaisie,
+de d&eacute;gager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de
+surprenant, de contenter du m&ecirc;me coup les lecteurs de M. Cherbuliez et
+les lecteurs de M. Zola, d'&eacute;crire des romans qui sont en m&ecirc;me temps
+r&eacute;alistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce
+qu'ils sont tr&egrave;s sinc&egrave;rement et tr&egrave;s profond&eacute;ment r&eacute;alistes.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la r&eacute;alit&eacute; ce qui vaut
+la peine d'y &ecirc;tre vu, d'avoir commenc&eacute; par ne pas la regarder de trop
+pr&egrave;s, par &ecirc;tre un po&egrave;te, un r&ecirc;veur sans plus, un &ecirc;tre &agrave; sensations
+d&eacute;licates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de
+jouir d&eacute;mesur&eacute;ment des choses sans avoir souci de les photographier. Je
+me m&eacute;fie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,
+qui, &agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; de plus forts qu'eux chantaient na&iuml;vement les roses,
+vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des
+descriptions d'&eacute;viers ou de paniers aux ordures, et de froides
+insistances sur les malpropret&eacute;s de la vie physique. S'ils commencent
+par l&agrave;, par o&ugrave; finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire
+toujours le m&ecirc;me livre, car le champ de leurs observations, si tant y a
+qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs
+effets est extr&ecirc;mement limit&eacute;; et rien ne ressemble plus &agrave; une...
+oaristys vue par le c&ocirc;t&eacute; qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le
+m&ecirc;me c&ocirc;t&eacute;. Au contraire, d'avoir &eacute;difi&eacute; dans sa prime saison de jolies
+fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est
+tourn&eacute; vers l'&eacute;tude du monde r&eacute;el, &agrave; n&eacute;gliger ce qu'il a de banal et
+d'insignifiant, ce qui ne m&eacute;rite pas d'&ecirc;tre not&eacute;, pour s'attacher &agrave; ce
+qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse &agrave;
+lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus
+int&eacute;ressants encore que vos imaginations d'autrefois.</p>
+
+<p>Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le r&ecirc;ve. &Agrave; N&icirc;mes, dans
+le jardin de &laquo;monsieur Eyssette&raquo;, c'est un bambin imaginatif qui joue
+&eacute;perdument Robinson dans son &icirc;le et qui s'attache aux objets avec une
+sensibilit&eacute; violente. Quel d&eacute;chirement quand il faut quitter N&icirc;mes, la
+fabrique et le jardin!</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Je disais aux platanes: &laquo;Adieu, mes chers amis,&raquo; et aux bassins:
+&laquo;C'est fini, nous ne nous verrons plus.&raquo; Il y avait dans le jardin
+un grenadier dont les belles fleurs rouges s'&eacute;panouissaient au
+soleil. Je lui dis en sanglotant: &laquo;Donne-moi une de tes fleurs.&raquo; Il
+me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p></div>
+
+<p>&Agrave; Lyon, o&ugrave; il fait souvent l'&eacute;cole buissonni&egrave;re et passe des journ&eacute;es
+dans les bois ou le long de l'eau; au coll&egrave;ge de Sarlande, o&ugrave; il invente
+des histoires pour les &laquo;petits&raquo;, &agrave; Paris m&ecirc;me, o&ugrave;, fra&icirc;chement d&eacute;barqu&eacute;,
+de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye &agrave;
+regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, d&eacute;licat
+et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,
+continue de r&ecirc;ver effront&eacute;ment, fait des vers sur des cerises, des
+bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire
+le <i>Miserere</i> de l'amour, et adresse &agrave; Clairette et &agrave; C&eacute;lim&egrave;ne des
+stances cavali&egrave;res qui semblent d'un Musset mignard et o&ugrave; l'ironie,
+comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de
+volume de d&eacute;butant plus vraiment jeune que le petit livre des
+<i>Amoureuses</i>.</p>
+
+<p>Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un &eacute;crivain d&eacute;j&agrave; connu
+et qui fait des chroniques et des &laquo;vari&eacute;t&eacute;s&raquo; au <i>Figaro</i>. Mais, au fond,
+c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet
+incorrigible po&egrave;te de petit Chose serait capable d'&eacute;crire des histoires
+aussi chim&eacute;riques, aussi peu arriv&eacute;es que les <i>Aventures d'un Papillon
+et d'une B&ecirc;te &agrave; bon Dieu</i>, le <i>Roman du Chaperon rouge</i>, les <i>Rossignols
+du cimeti&egrave;re</i> et les <i>&Acirc;mes du Paradis, myst&egrave;re en deux tableaux?</i></p>
+
+<p>Une femme est morte en se confessant au pr&ecirc;tre et en reniant un amour
+criminel. L'amant s'est tu&eacute; de d&eacute;sespoir. Il est en enfer et sa
+ma&icirc;tresse en paradis. Tous les ans, le jour de la F&ecirc;te-Dieu, le plafond
+de l'enfer s'entr'ouvre, et les damn&eacute;s voient passer au-dessus de leurs
+t&ecirc;tes la procession des &eacute;lus. Mais, comme l'explique un damn&eacute;, &laquo;l'air du
+paradis est fatal &agrave; la m&eacute;moire: chacun de nous a l&agrave;-haut un parent, un
+ami, un fr&egrave;re, une s&oelig;ur, une m&egrave;re, une femme; de ces &ecirc;tres ch&eacute;ris nous
+ne p&ucirc;mes jamais obtenir un regard&raquo;. Le nouveau venu n'est pas plus
+heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, &eacute;voquer les jours
+d'autrefois: sa ma&icirc;tresse ne se souvient de rien, ne le reconna&icirc;t pas;
+et cela est si douloureux que saint Pierre lui-m&ecirc;me ne peut s'emp&ecirc;cher
+d'&ecirc;tre &eacute;mu.</p>
+
+<p>Voil&agrave; un &laquo;myst&egrave;re&raquo; qui sent un peu l'h&eacute;r&eacute;sie; car l'&Eacute;glise enseigne que,
+non seulement les &eacute;lus oublieront les damn&eacute;s, mais que les damn&eacute;s
+d&eacute;testeront les &eacute;lus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y
+a, dans cette fantaisie h&eacute;t&eacute;rodoxe et compromettante pour saint Pierre,
+un m&eacute;lange tout &agrave; fait savoureux d'ing&eacute;nuit&eacute;, de gr&acirc;ce et de passion. Au
+petit drame touchant se m&ecirc;lent les jolis d&eacute;tails d'un paradis d'enfant
+de ch&oelig;ur, de petit clerc de la man&eacute;canterie de Saint-Nizier: &laquo;Mes yeux
+et mon c&oelig;ur l'ont aussi reconnu, ce petit ch&eacute;rubin v&ecirc;tu de mousseline,
+&agrave; ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses
+petits bras dodus et ros&eacute;s, une banni&egrave;re &agrave; fleurs d'or aussi grande que
+lui; c'est ma s&oelig;ur, ma petite s&oelig;ur Anna, que j'ai tant pleur&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Surtout il y a dans ce r&ecirc;ve bien <i>humain</i> une tendresse profonde, un don
+de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don pr&eacute;cieux que M.
+Alphonse Daudet conservera m&ecirc;me quand il ne fera plus que regarder et
+qu'il ne r&ecirc;vera plus gu&egrave;re. Et c'est pour cela que je me suis un peu
+arr&ecirc;t&eacute; sur cette &oelig;uvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour
+peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de
+sensibilit&eacute;. L'&acirc;me de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance
+heureuse et qui a song&eacute; des songes si jolis et si tendres, continue de
+flotter, l&eacute;g&egrave;re, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue
+encore &ccedil;&agrave; et l&agrave;, m&ecirc;le de l'&eacute;motion &agrave; l'exactitude des peintures et
+impose &agrave; l'observation un choix de d&eacute;tails si rare et si d&eacute;licat que,
+sans autre artifice, elle fait jaillir &agrave; chaque instant la fantaisie de
+la r&eacute;alit&eacute; m&ecirc;me.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Le po&egrave;te des <i>Amoureuses</i>, jet&eacute; en arrivant &agrave; Paris dans un milieu de
+boh&egrave;mes pittoresques, bient&ocirc;t aiguis&eacute; par la vie parisienne, s'aper&ccedil;oit
+un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours
+plus int&eacute;ressant, plus inattendu, m&ecirc;me plus amusant et plus fou que ce
+qu'on imagine. D&egrave;s lors, c'est fini de r&ecirc;ver. Il nous contera encore
+par-ci par-l&agrave; de jolis contes comme le <i>Cur&eacute; de Cucugnan</i>, la <i>Mule du
+pape</i>, l'<i>&Eacute;lixir du p&egrave;re Gaucher</i>, ou la merveilleuse histoire de
+<i>Woodstown</i>, la ville am&eacute;ricaine conquise sur la for&ecirc;t vierge et
+submerg&eacute;e par elle. Mais, d'une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale, on peut dire de lui, et
+plus justement que de n'importe quel autre romancier, m&ecirc;me de la
+nouvelle &eacute;cole, qu'il ne raconte et ne d&eacute;crit plus que ce qu'il a vu.
+C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses r&eacute;cits ou tableaux,
+depuis ses <i>Lettres de mon moulin</i> jusqu'&agrave; son premier grand roman, en
+cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux
+qu'il a le mieux connus et o&ugrave; il a fait ses plus longs s&eacute;jours: N&icirc;mes et
+la Provence, l'Alg&eacute;rie et la Corse, Paris enfin, Paris boh&egrave;me, Paris
+populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le si&egrave;ge. Et
+sous ces diff&eacute;rents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses
+grands romans sont faits, si on prenait l&agrave; peine de les d&eacute;composer. La
+Provence remplit presque toutes les <i>Lettres de mon moulin</i>; Paris sous
+ses diff&eacute;rents aspects est le sujet de presque tous les <i>Contes du
+lundi</i> et de la plupart des <i>&Eacute;tudes</i> qui suivent <i>Robert Helmont</i>. Dans
+ces deux livres la Corse et l'Alg&eacute;rie se glissent &ccedil;&agrave; et l&agrave;. L'Alg&eacute;rie et
+la Provence se partagent <i>Tartarin</i>. &Agrave; mesure que M. Alphonse Daudet
+avance dans son &oelig;uvre, Paris, c'est-&agrave;-dire la modernit&eacute;, l'attire
+davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du si&egrave;ge;
+puis le Paris de tous les jours et tous les &eacute;tages de Paris, du haut en
+bas (Voyez <i>M&oelig;urs parisiennes</i> et les <i>Femmes d'artistes</i>). Cela le
+m&egrave;ne tout doucement &agrave; ses grands romans parisiens. D&eacute;j&agrave; il nous raconte
+le Nabab en cinq ou six pages et, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, la mort du duc de Morny.
+D&eacute;j&agrave; le futur bourreau du petit Jack montre, dans le <i>Credo de l'Amour</i>,
+sa grosse moustache, son &oelig;il bleu et dur et sa face de mousquetaire
+malade.</p>
+
+<p>Il serait fort difficile d'analyser ces petites pi&egrave;ces. Mais peut-&ecirc;tre
+n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir
+l&agrave;. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot &laquo;charmant&raquo;, le
+nettoyer de sa banalit&eacute; et comme le frapper &agrave; neuf; puis, ainsi rajeuni,
+le mettre pour tout commentaire au bout de ces <i>Contes</i>. Essayons
+pourtant quelques remarques.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Nombre de ces petites histoires sont extr&ecirc;mement simples, mais aucune
+n'est banale et beaucoup sont singuli&egrave;res et rares. Il n'en est pas une,
+je crois, dont on puisse dire: &laquo;C'est joli, mais &ccedil;a ressemble &agrave; tout,&raquo;
+ou &laquo;Tiens! j'ai d&eacute;j&agrave; lu &ccedil;a quelque part.&raquo; Jamais M. Alphonse Daudet ne
+tombe dans cette banalit&eacute;, soit de la fable, soit de la description ou
+du sentiment, &agrave; laquelle n'&eacute;chappent pas toujours les &eacute;crivains qui
+inventent, et m&ecirc;me les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce
+qu'il conte ou d&eacute;crit, il l'a vu et not&eacute;, ou induit directement de ce
+qu'il avait vu. Il est vrai que sa fa&ccedil;on de regarder est une cr&eacute;ation et
+que son &oelig;il sait d&eacute;couvrir au point qu'il para&icirc;t inventer. &laquo;Plus on a
+d'esprit, dit La Bruy&egrave;re, plus on trouve d'originaux.&raquo; Ajoutons: Et plus
+l'on d&eacute;couvre autour de soi de situations originales. Or, comme M.
+Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours &agrave; l'aff&ucirc;t, il
+s'arr&ecirc;te et s'int&eacute;resse &agrave; des d&eacute;tails qui nous &eacute;chapperaient ou que nous
+remarquerions &agrave; peine; il nous fait trouver curieuses par la fa&ccedil;on dont
+il nous les pr&eacute;sente des choses tout ordinaires et qui nous auraient
+sans doute faiblement frapp&eacute;s; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair
+des petits drames obscurs dont fourmille la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les
+plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement
+vrais. Vous rappelez-vous les <i>Deux auberges</i><a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>, l'une neuve, bruyante
+et bien achaland&eacute;e, l'autre d&eacute;serte et mis&eacute;rable; et la ma&icirc;tresse de
+cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la t&ecirc;te, quand par
+hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit
+dans l'auberge d'en face chez la belle Arl&eacute;sienne.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
+qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les
+hommes sont comme &ccedil;a, ils n'aiment pas &agrave; voir pleurer; et moi, je
+pleure toujours depuis la mort des petites...</p></div>
+
+<p>Une histoire bien simple que le <i>P&egrave;re Achille</i><a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>! Le vieil ouvrier a
+eu un fils d'une ma&icirc;tresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand
+gar&ccedil;on, vient voir son p&egrave;re, &laquo;seulement pour le voir, pour le conna&icirc;tre.
+C'est vrai, &ccedil;a m'a toujours un peu taquin&eacute; de ne pas conna&icirc;tre mon
+p&egrave;re.&mdash;Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon gar&ccedil;on,&raquo; dit le
+p&egrave;re Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites? demande le p&egrave;re; moi, je suis dans la
+charpente.</p>
+
+<p>Le fils r&eacute;pond:&mdash;Moi, dans la menuiserie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a va bien, chez vous, les affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas fort.</p></div>
+
+<p>Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre &eacute;motion de se
+voir, rien &agrave; se dire, rien... Le litre fini, le fils se l&egrave;ve.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;Allons, mon p&egrave;re, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous
+ai vu, je m'en vais content. &Agrave; revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Bonne chance, mon gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>Ils se serrent la main froidement; l'enfant part de son c&ocirc;t&eacute;, le
+p&egrave;re remonte chez lui; ils ne se sont plus jamais revus.</p></div>
+
+<p>Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d'un effet plus singulier? Et
+ne vous sentez-vous pas &agrave; cent lieues de la convention du m&eacute;lodrame ou
+m&ecirc;me du roman proprement dit?</p>
+
+<p>Voulez-vous encore des choses vues?</p>
+
+<p>Nous sommes dans le couloir d'un juge d'instruction. Une fillette
+sortant de Saint-Lazare aper&ccedil;oit son amant assis, menottes au poing, &agrave;
+l'autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par
+l'interm&eacute;diaire d'un brave homme de garde de Paris: &laquo;Dites-y bien que
+j'ai jamais aim&eacute; que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie.&raquo;
+Et quand le garde a fait sa commission: &laquo;Qu'est-ce qu'il a dit?&mdash;Il a
+dit qu'il &eacute;tait bien malheureux.&mdash;T'ennuie pas, m'ami...; les beaux
+jours reviendront.&mdash;Va donc! les beaux jours... J'en ai pour mes cinq
+ans<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Voyez encore, dans les <i>Femmes d'artistes</i>, le m&eacute;nage de ce pauvre po&egrave;te
+mari&eacute; &agrave; une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant emp&acirc;t&eacute;e et
+vulgaire, qui m&egrave;ne son mari comme un petit gar&ccedil;on et qui tout &agrave; coup, au
+milieu d'une discussion int&eacute;ressante, lui crie d'une voix b&ecirc;te et
+brutale comme un coup d'escopette: &laquo;H&eacute;! l'artiste!... <i>La lampo qui
+filo!</i>&raquo;&mdash;Et un <i>M&eacute;nage de chanteurs</i>, le mari devenant jaloux de sa
+femme (qu'il a &eacute;pous&eacute;e par amour) et finissant par la faire siffler! Et
+<i>la Boh&egrave;me en famille</i>, ce bizarre int&eacute;rieur du sculpteur Simaise, la
+m&egrave;re dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l'atelier de leur
+tapage, de leurs chiffons, une f&ecirc;te perp&eacute;tuelle... &laquo;Plus ils vont, plus
+ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont d&eacute;m&eacute;nag&eacute; trois fois, on les a
+vendus une, et ils ont tout de m&ecirc;me donn&eacute; deux grands bals travertis.&raquo;</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Voil&agrave; donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il
+en est de plus complexes et o&ugrave; la part de l'invention semble plus
+grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la d&eacute;couverte et dans
+le choix des &laquo;documents&raquo;, mais encore dans leur combinaison. De la
+Provence, de la Corse, de l'Alg&eacute;rie et des mondes divers dont se
+compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de tr&egrave;s spirituels m&eacute;langes. Il
+m&eacute;nage aux civilisations diff&eacute;rentes des rencontres impayables. C'est
+l'histoire du petit Turco Kadour fourvoy&eacute; dans la Commune au sortir de
+l'h&ocirc;pital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tu&eacute; par
+les Versaillais sans y rien comprendre<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. C'est ce pauvre aga
+Si-Sliman, d&eacute;cor&eacute; par erreur le 15 ao&ucirc;t, venu &agrave; Paris pour r&eacute;clamer sa
+d&eacute;coration, renvoy&eacute; de bureau en bureau et salissant son burnous sur les
+coffres &agrave; bois des antichambres, &agrave; l'aff&ucirc;t d'une audience qui n'arrive
+jamais<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. C'est, dans <i>Tartarin de Tarascon</i>, la jolie esquisse&mdash;et
+combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!&mdash;de l'Alg&eacute;rie fran&ccedil;aise,
+de ce cocasse et fantastique m&eacute;lange de l'Orient et de l'Occident...,
+&laquo;quelque chose comme une page de l'Ancien Testament racont&eacute;e par le
+sergent La Ram&eacute;e ou le brigadier Pitou&raquo;.&mdash;Au reste, le conteur n'a pas
+besoin de m&ecirc;ler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes
+antith&egrave;ses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un
+petit employ&eacute; placide, &eacute;crivant de sa plus belle main sur un grand
+registre, pendant que ses pommes mijotent sur le po&ecirc;le: &laquo;F&eacute;licie Rameau,
+brunisseuse, dix-sept ans<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.&raquo;&mdash;Ou bien ce sont les derniers communards
+buvant et chantant avec des filles dans les chapelles fun&eacute;raires du
+P&egrave;re-Lachaise<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entr&eacute;e des
+Versaillais, emmen&eacute; prisonnier par la ligne et retrouvant &agrave; Versailles
+son marmiton et ses petits p&acirc;t&eacute;s du dimanche<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. C'est le mariage de
+Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sall&eacute;, mettant en face l'un
+de l'autre, autour d'un berceau, le p&egrave;re Sall&eacute; et la douairi&egrave;re d'Athis.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sall&eacute; se rencontraient tous
+les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son
+bout de pipe noire riv&eacute; au coin de la bouche, l'ancienne lectrice
+au ch&acirc;teau, avec ses cheveux poudr&eacute;s, son grand air, regardaient
+ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et
+l'admiraient autant tous deux<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p></div>
+
+<p>Une situation singuli&egrave;re, une fa&ccedil;on originale d'assister au si&egrave;ge de
+Paris, c'est assur&eacute;ment celle du peintre Robert Helmont, rest&eacute; tout seul
+avec sa jambe mal gu&eacute;rie dans une bicoque de la for&ecirc;t de S&eacute;nart. Cela
+fait un peu songer &agrave; ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo,
+dans la <i>Chartreuse de Parme</i>.</p>
+
+<p>Comme tout &agrave; l'heure, je m'arr&ecirc;te bien avant d'avoir &eacute;puis&eacute;
+l'&eacute;num&eacute;ration. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de
+combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est
+pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et
+particuli&egrave;rement dans sa <i>Seconde lettre &agrave; M. Strauss</i>, que cet univers
+est un spectacle qu'un Dieu se donne &agrave; lui-m&ecirc;me et dont il se d&eacute;lecte
+infiniment. Sans doute le &laquo;grand chor&egrave;ge&raquo; est le seul qui voie
+pleinement, dans l'ensemble et dans le d&eacute;tail, tout ce que ce spectacle
+a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble
+mesure, participer &agrave; ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des
+observateurs qui nous font go&ucirc;ter le plus souvent quelque chose de ce
+plaisir. Mieux que personne il saisit et d&eacute;gage ces ironies, ces
+curiosit&eacute;s et comme ces lazzis de la grande com&eacute;die des hommes et des
+choses. Et l'on retrouvera presque &agrave; chaque page de ses grands romans
+cet art d'extraire de la r&eacute;alit&eacute; des antith&egrave;ses bouffonnes ou navrantes,
+d'o&ugrave; jaillissent la surprise, le rire et souvent la piti&eacute;.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Piti&eacute;, tendresse, &eacute;motion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en
+d&eacute;bordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de
+critique, de morosit&eacute; croissante et &agrave; la fois de dilettantisme &eacute;go&iuml;ste,
+la litt&eacute;rature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont
+plus en honneur aupr&egrave;s de certains esprits tr&egrave;s raffin&eacute;s. Car les larmes
+et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions
+et toujours un peu d'esp&eacute;rance. Puis les larmes sont surann&eacute;es; on en a
+tant abus&eacute;! Fi &laquo;du m&eacute;lodrame o&ugrave; Margot a pleur&eacute;!&raquo; Et, de fait, nombre
+des romans de la nouvelle &eacute;cole sont des &oelig;uvres violentes et froides et
+ne donnent que des &eacute;motions pessimistes, c'est-&agrave;-dire des &eacute;motions qui,
+par del&agrave; les souffrances des individus, vont &agrave; la grande mis&egrave;re
+universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent
+par la sensation des fatalit&eacute;s cruelles; ils nous attendrissent
+rarement. Car il s'en faut que le &laquo;path&eacute;tique&raquo; d'une histoire soit
+toujours en proportion de la grandeur des mis&egrave;res ou des souffrances
+&eacute;tal&eacute;es. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du
+&laquo;path&eacute;tique&raquo; proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par
+la d&eacute;faveur o&ugrave; est tomb&eacute; le libre arbitre. &Agrave; la place, on a eu je ne
+sais quelle tristesse morne, s&egrave;che, accablante, l'impression singuli&egrave;re
+qui se d&eacute;gage des livres de M. Zola. Car la piti&eacute; se change en un
+sentiment &acirc;pre et p&eacute;nible quand tous les souffrants dont on nous
+d&eacute;veloppe la mis&egrave;re se trouvent &ecirc;tre &agrave; la fois ignobles et
+irresponsables.</p>
+
+<p>Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y
+rencontre n'implique point le d&eacute;go&ucirc;t th&eacute;orique du monde comme il est, un
+parti pris f&eacute;roce, une mal&eacute;diction jet&eacute;e sur notre race. Ce qui excite
+la piti&eacute;, Aristote l'&eacute;crivait il y a longtemps, c'est le malheur
+imm&eacute;rit&eacute; d'un homme semblable &agrave; nous et en qui nous puissions nous
+reconna&icirc;tre sans &ecirc;tre d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s de nous-m&ecirc;mes: et la piti&eacute; est plus
+grande quand ce malheur est, en outre, exprim&eacute; par un homme semblable &agrave;
+nous, lui aussi, dou&eacute; seulement d'une sensibilit&eacute; plus d&eacute;licate et du
+don prestigieux de peindre par les mots.&mdash;Que de tendresse et que
+&laquo;d'humanit&eacute;&raquo; dans les petits r&eacute;cits de notre conteur! Le c&oelig;ur est
+remu&eacute;, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus &laquo;touchants&raquo;
+d'autrefois; en m&ecirc;me temps l'observation est aussi exacte et la forme
+aussi travaill&eacute;e que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien
+&laquo;fait&raquo; que si ce n'&eacute;tait pas attendrissant; on peut se laisser &eacute;mouvoir
+sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'&ecirc;tre dupes: M. Alphonse
+Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie l&eacute;g&egrave;re
+aussi pr&egrave;s que possible des larmes, parfois m&ecirc;me au beau milieu, et cela
+sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'&eacute;motion
+extr&ecirc;me, la clairvoyance qui donne &agrave; l'&eacute;motion tout son prix et fait
+qu'on en jouit davantage.</p>
+
+<p>Quel tr&eacute;sor de larmes dans la <i>Derni&egrave;re classe</i>, le <i>Si&egrave;ge de Berlin</i>,
+le <i>Porte-Drapeau</i>, les <i>M&egrave;res</i><a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>! Je crois que personne n'a mieux
+parl&eacute; de l'ann&eacute;e terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme,
+l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses
+m&eacute;ditations de po&egrave;te philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin
+de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement.
+Ce n'est rien que le petit conte des <i>&Eacute;toiles</i><a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>; or ce rien est
+d&eacute;licieux, et si tendre! De quoi donc le c&oelig;ur est-il touch&eacute;? et
+pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant l&agrave; ni
+passion, ni catastrophe, ni m&ecirc;me souffrance. Mais, que voulez-vous?
+Cette idylle si simple, si discr&egrave;te, si chaste, qui m&ecirc;me est, &agrave; peine
+une idylle, avec tous ses d&eacute;tails si gracieux et si vrais, dans la
+douceur sereine de cette belle nuit d'&eacute;t&eacute;, cela gonfle le c&oelig;ur et
+l'emplit d'une langueur vague, d'un d&eacute;sir de larmes, comme dit le vieil
+Hom&egrave;re, ou d'une envie de s'amuser &agrave; pleurer, comme dit la petite
+Victorine de Sedaine.</p>
+
+<p>Et, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, quel tr&eacute;sor de rire, quelle jolie gaiet&eacute; et quelle
+alerte moquerie! Peu d'esprit de &laquo;mots&raquo;, mais un comique de verve,
+d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de
+situations et de caract&egrave;res. Relisez, s'il vous pla&icirc;t, la <i>Pendule de
+Bougival</i><a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, la <i>D&eacute;fense de Tarascon</i><a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>, la <i>Mule du Pape</i><a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, le
+<i>Credo de l'amour</i><a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, la <i>Veuve d'un grand homme</i><a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> et, pour abr&eacute;ger
+l'&eacute;num&eacute;ration, les <i>Aventures de Tartarin</i>!</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Une bonne part du charme de tous ces r&eacute;cits est dans le choix
+merveilleux des d&eacute;tails, des traits, des mots typiques, de ceux qui
+r&eacute;sument un caract&egrave;re, qui rendent visible une attitude, qui fixent une
+situation dans la m&eacute;moire. En veut-on quelques-uns p&ecirc;le-m&ecirc;le? Ainsi le
+duo de <i>Robert le Diable</i> chant&eacute; par Tartarin avec M<sup>me</sup> B&eacute;zuquet la
+m&egrave;re, et le fameux: &laquo;Nan! Nan! Nan!&raquo; les &laquo;doubles muscles&raquo; du m&ecirc;me
+Tartarin, et presque tous ses mots: &laquo;Qu'ils y viennent!&mdash;&Ccedil;a, c'est une
+chasse!&mdash;Des coups d'&eacute;p&eacute;e, messieurs, mais pas de coups
+d'&eacute;pingle!&mdash;C'est mon chameau! Une noble b&ecirc;te! Il m'a vu tuer tous mes
+lions!&raquo;&mdash;Est-ce que cette phrase: &laquo;Tais-toi, boulanger, je t'en prie,&raquo;
+ne vous remet pas sous les yeux toute la sc&egrave;ne de la <i>Diligence de
+Beaucaire</i><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>, le r&eacute;mouleur immobile sous sa casquette pendant que ce
+farceur de boulanger conte les aventures de la jolie r&eacute;mouleuse?&mdash;Qui a
+pu lire le <i>Phare des Sanguinaires</i><a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> et oublier le gros Plutarque &agrave;
+tranches rouges, toute la biblioth&egrave;que du phare, et, parmi les
+grondements de la mer, dans le cr&eacute;pitement de la flamme et le bruit de
+l'huile qui s'&eacute;goutte et de la cha&icirc;ne qui se d&eacute;vide, la voix du gardien
+psalmodiant la vie de D&eacute;m&eacute;trius de Phal&egrave;re!&mdash;Vous souvenez-vous de ce
+qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, le vieux
+caricaturiste aveugle, le fun&egrave;bre et f&eacute;roce blagueur: &laquo;Cheveux de C&eacute;line
+coup&eacute;s le 13 mai?&raquo;&mdash;Revoyez-vous dans la <i>Derni&egrave;re classe</i><a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a> le vieux
+Hauser, avec son vieil ab&eacute;c&eacute;daire rong&eacute; aux bords et &eacute;pelant &agrave; travers
+ses grosses lunettes <i>ba, be, bi, bo, bu?</i>&mdash;Je m'arr&ecirc;te: tous les
+<i>Contes</i> y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces
+traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des <i>Vieux</i><a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, ce fin
+chef-d'&oelig;uvre. Vous rappelez-vous? &laquo;Une lettre, p&egrave;re Azan?&mdash;Oui,
+monsieur...; &ccedil;a vient de Paris. Il &eacute;tait tout fier que &ccedil;a v&icirc;nt de Paris,
+ce brave p&egrave;re Azan.&raquo; Puis c'est la place d'Eygui&egrave;res &agrave; deux heures de
+l'apr&egrave;s-midi, la maison des vieux, le corridor... &laquo;Alors saint Ir&eacute;n&eacute;e
+s'&eacute;cria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par
+la dent de ces animaux.&raquo; Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas?
+toute la sc&egrave;ne: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux
+serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant &agrave; qui mieux
+mieux. Elle est &eacute;tonnante, elle est merveilleuse, &acirc;nonn&eacute;e dans ce moment
+et dans ce milieu, cette phrase de la <i>Vie des Saints</i>, cette farouche
+&eacute;vocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette
+et ses canaris... Et cette phrase, je suis s&ucirc;r que ce n'est pas le
+petit Chose qui l'a invent&eacute;e; M. Alphonse Daudet a d&ucirc; la surprendre,
+celle-l&agrave; ou une autre, sur des l&egrave;vres d'enfant apprenant &agrave; lire.
+N'avez-vous jamais entendu dans quelque &eacute;cole un bambin &eacute;peler le
+terrible &eacute;vangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les
+questions et le doux radotage des vieux: &laquo;De quelle couleur est le
+papier de sa chambre?&mdash;Bleu, madame, avec des guirlandes.&mdash;Vraiment!
+c'est un si brave enfant!&raquo; et le &laquo;bon petit d&eacute;jeuner&raquo;, et les cerises &agrave;
+l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux &agrave; l'ami de
+Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais
+sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme l&eacute;g&egrave;re, la
+fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met &agrave; imaginer des causeries,
+la nuit, entre les deux petits lits&mdash;presque deux berceaux&mdash;de Mamette
+et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux
+vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fan&eacute;s
+l'image lointaine et voil&eacute;e de Maurice; c'est lui enfin qui &eacute;crit
+&eacute;tourdiment: &laquo;&Agrave; peine le temps de casser trois assiettes, le d&eacute;jeuner se
+trouve servi.&raquo; Comment! trois assiettes cass&eacute;es? Et Mamette ne dit rien?
+et ce d&eacute;sastre passe inaper&ccedil;u? D&eacute;cid&eacute;ment cela n'est pas arriv&eacute;, et M.
+Zola gronderait ici Daniel Eyssette.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>V&eacute;rit&eacute;, fantaisie, esprit, tendresse, gaiet&eacute;, m&eacute;lancolie, il entre donc
+beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est
+pour cela que son talent me para&icirc;t plus difficile &agrave; bien caract&eacute;riser
+que celui de MM. de Goncourt ou de M. &Eacute;mile Zola. Ils ont, eux, une
+facult&eacute; ma&icirc;tresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans
+l'ex&eacute;cution, des partis pris constants. On peut, de la nervosit&eacute; de MM.
+de Goncourt et de leur passion de la modernit&eacute;, d&eacute;duire leur &oelig;uvre
+presque tout enti&egrave;re. Il ne serait pas non plus impossible de d&eacute;finir
+bri&egrave;vement M. Zola: on le montrerait po&egrave;te &agrave; sa fa&ccedil;on; po&egrave;te pessimiste
+et fataliste; on parlerait de sa morosit&eacute; brutale et de sa lenteur
+puissante. Au besoin, on caract&eacute;riserait MM. de Goncourt et M. Zola par
+leurs manies, par leurs exc&egrave;s, qui sont fort int&eacute;ressants, mais qui ne
+sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
+outranciers qui manquent d&eacute;cid&eacute;ment de go&ucirc;t par quelque c&ocirc;t&eacute; et qui
+abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des
+ph&eacute;nom&egrave;nes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font
+la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la
+vraie caract&eacute;ristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et &eacute;quilibr&eacute;
+qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des
+nerfs, de la modernit&eacute;, du &laquo;stylisme&raquo;, de la v&eacute;rit&eacute; vraie, du
+pessimisme, de la f&eacute;rocit&eacute;; mais on y trouve aussi et au m&ecirc;me degr&eacute; la
+gaiet&eacute;, le comique, la tendresse, le go&ucirc;t de pleurer. Ce qui distingue
+son talent, ce n'est donc pas la pr&eacute;dominance d&eacute;mesur&eacute;e d'une qualit&eacute;,
+d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plut&ocirc;t un
+accord de qualit&eacute;s diverses ou oppos&eacute;es, et, si je puis dire, un dosage
+secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. &laquo;Si l'on
+examine les divers &eacute;crivains, dit Montesquieu<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, on verra peut-&ecirc;tre
+que les meilleurs et <i>ceux qui ont plu davantage</i> sont ceux qui ont
+excit&eacute; dans l'&acirc;me plus de sensations en m&ecirc;me temps.&raquo; Cette remarque peut
+s'appliquer s&ucirc;rement &agrave; M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une
+autre marque et plus particuli&egrave;re de son talent, c'est sans doute cette
+aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression &agrave;
+l'autre et &eacute;branle &agrave; la fois toutes les cordes de la lyre int&eacute;rieure. Et
+c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidit&eacute; &agrave; sentir,
+de cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute; ail&eacute;e que r&eacute;sulte la gr&acirc;ce, ou le charme. Ainsi nous
+revenons, apr&egrave;s un long d&eacute;tour et sans nulle pr&eacute;m&eacute;ditation, au mot qui
+nous &eacute;tait naturellement venu en commen&ccedil;ant l'examen des <i>Contes</i>.
+Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inn&eacute;, irr&eacute;sistible, fatal,
+s'unit chez notre &eacute;crivain &agrave; la plus scrupuleuse reproduction du r&eacute;el.
+C'est peut-&ecirc;tre dans cette alliance que consiste, en derni&egrave;re analyse,
+son originalit&eacute;. Comment cette alliance s'op&egrave;re-t-elle? Esp&eacute;rons que
+l'&eacute;tude de ses romans nous le r&eacute;v&eacute;lera avec plus de clart&eacute;<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="FERDINAND_FABRE" id="FERDINAND_FABRE"></a>FERDINAND FABRE<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor"><span style="font-size: 70%;">[103]</span></a></h2>
+
+
+<p>Voici un solitaire dans la litt&eacute;rature d'aujourd'hui, un homme qui n'est
+pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et
+s&eacute;rieux, un sauvage &agrave; l'imagination puissante qui ne raconte pas les
+histoires de tout le monde, qui &eacute;crit avec labeur et conviction des
+livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de
+personnes les go&ucirc;tent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y
+trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur para&icirc;t plus
+m&eacute;ritoire. Tout contribue &agrave; faire de l'&oelig;uvre rude et touffue de M.
+Ferdinand Fabre quelque chose de tr&egrave;s particulier: ses personnages, qui
+sont des pr&ecirc;tres ou des paysans primitifs; le th&eacute;&acirc;tre de l'action, un
+&acirc;pre canton des C&eacute;vennes, une petite ville eccl&eacute;siastique &agrave; deux cents
+lieues d'ici; sa mani&egrave;re enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont
+s'est d&eacute;shabitu&eacute; le roman contemporain. &OElig;uvre s&eacute;v&egrave;re, vigoureuse,
+monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des
+vallons fleuris au flancs d'une montagne.</p>
+
+<p>M. Ferdinand Fabre a d&eacute;j&agrave; &eacute;crit une vingtaine de volumes, presque tous
+fort compacts. Quand on les a lus &agrave; la file, comme on doit le faire
+quand on est critique de son &eacute;tat, on &eacute;prouve d'abord le besoin de
+respirer. Laissez passer un mois: peu &agrave; peu le triage se fait entre les
+souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la m&eacute;moire et
+oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-m&ecirc;mes une
+impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-l&agrave; seulement
+qu'il importe de parler. Le reste, e&ucirc;t-il des qualit&eacute;s tr&egrave;s grandes,
+peut &ecirc;tre n&eacute;glig&eacute; sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils
+pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'&oelig;uvre, afin de n'&eacute;crire
+que ceux-l&agrave;? &Ocirc; sagesse &eacute;minente de Flaubert qui, ayant &eacute;crit en tout six
+volumes, n'en a &eacute;crit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils
+s'arr&ecirc;teraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un
+grand profit pour le lecteur et une grande &eacute;conomie de temps pour le
+critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La mar&eacute;e des romans monte
+sans s'arr&ecirc;ter jamais. On n'a d&eacute;j&agrave; plus le temps de lire Balzac ni
+George Sand. Il va falloir bient&ocirc;t songer &agrave; en faire des r&eacute;sum&eacute;s
+analytiques suivis de morceaux choisis. Le <span class="smcap">xx</span><sup>e</sup> si&egrave;cle le fera, je
+pense, pour tous les &eacute;crivains du <span class="smcap">xix</span><sup>e</sup> qui m&eacute;ritent de ne pas &ecirc;tre
+oubli&eacute;s et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me pour les classiques. C'est seulement ainsi que
+nos petits-enfants pourront conna&icirc;tre un peu une aussi vaste
+litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>En attendant, je ne retiendrai ici de l'&oelig;uvre de M. Ferdinand Fabre que
+les mieux venus de ses romans de m&oelig;urs cl&eacute;ricales: les <i>Courbezon</i>,
+<i>l'Abb&eacute; Tigrane</i>, <i>Mon oncle C&eacute;lestin</i> et <i>Lucifer</i>. Et je n'aurai qu'un
+regret, c'est de ne pouvoir m'arr&ecirc;ter aussi sur ces deux merveilleuses
+idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le <i>Chevrier</i> et
+<i>Barnab&eacute;</i>.</p>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>C'est la grande originalit&eacute; et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre
+d'avoir &eacute;t&eacute; un peintre excellent des m&oelig;urs du clerg&eacute;. La mati&egrave;re &eacute;tait
+presque intacte. Je ne vois gu&egrave;re que le <i>Cur&eacute; de Tours</i>, de Balzac, o&ugrave;
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;flor&eacute;e. Le <i>Cur&eacute; de campagne</i> ne tient nullement ce que
+promet son titre; l'Amaury de <i>Volupt&eacute;</i> est un malade; dans le <i>Rouge et
+le noir</i>, la peinture du s&eacute;minaire, des directeurs et des &eacute;l&egrave;ves, est
+surtout faite avec l'imagination et les pr&eacute;jug&eacute;s de Stendhal: cela n'a
+pas &eacute;t&eacute; <i>vu</i>. Je ne parlerai pas du beau roman de m&oelig;urs eccl&eacute;siastiques
+o&ugrave; M. Francis Magnard concluait que &laquo;tous les pr&ecirc;tres sont des niais ou
+des intrigants&raquo;; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M.
+Magnard a n&eacute;glig&eacute; de le faire r&eacute;imprimer, j'ignore pour quelle raison.</p>
+
+<p>Je ne m'arr&ecirc;te point &agrave; l'abb&eacute; Mouret ni &agrave; la demi-douzaine de pr&ecirc;tres
+qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont
+que des figures &eacute;pisodiques.</p>
+
+<p>Partout ailleurs, les pr&ecirc;tres qu'on a mis au th&eacute;&acirc;tre ou dans le roman,
+se ram&egrave;nent &agrave; deux types, l'un et l'autre de v&eacute;rit&eacute; tr&egrave;s superficielle,
+sinon de pure convention: le mauvais pr&ecirc;tre aux allures de Tartufe,
+souvent incroyant, toujours hypocrite, tant&ocirc;t cupide et tant&ocirc;t d&eacute;bauch&eacute;,
+le pr&ecirc;tre comme se le repr&eacute;sentent deux cent mille &eacute;lecteurs &agrave; Paris,
+l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le j&eacute;suite; et, d'autre
+part, le bon pr&ecirc;tre, charitable, tol&eacute;rant, indulgent, bon vivant &agrave;
+l'occasion, volontiers lib&eacute;ral et r&eacute;publicain, bref, le cur&eacute; de B&eacute;ranger
+et du <i>Dieu des bonnes gens</i>. Ces deux fantoches antith&eacute;tiques n'ont
+jamais eu du pr&ecirc;tre que l'habit.</p>
+
+<p>Il n'est pas bien &eacute;tonnant que le roman contemporain ait abord&eacute; si tard
+l'&eacute;tude du pr&ecirc;tre et qu'un seul de nos romanciers ait pouss&eacute; cette &eacute;tude
+un peu loin. J'y vois une premi&egrave;re raison tr&egrave;s simple. La plupart de nos
+&eacute;crivains ont &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;s dans les lyc&eacute;es, ont renonc&eacute; de bonne heure aux
+pratiques de la religion, ne hantent point les &eacute;glises ni les
+presbyt&egrave;res. Le pr&ecirc;tre est donc l'esp&egrave;ce d'homme qu'ils rencontrent le
+moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et
+de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Par l&agrave;-dessus il existe contre le clerg&eacute; un pr&eacute;jug&eacute; tr&egrave;s fort et
+extr&ecirc;mement r&eacute;pandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales,
+mais m&ecirc;me leurs r&eacute;dacteurs, non seulement les neuf dixi&egrave;mes des ouvriers
+des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettr&eacute;s sont intimement
+convaincus que le plus grand nombre des pr&ecirc;tres manquent &agrave; leur v&oelig;u de
+chastet&eacute; et d&eacute;tournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs
+ils ne croient gu&egrave;re &agrave; la religion dont ils sont les ministres. Or, pour
+ceux qui savent un peu les choses, ce sont l&agrave; deux cas tr&egrave;s rares, et
+m&ecirc;me le second se rencontre &agrave; peine. Les gens qui ajoutent foi &agrave; ces
+lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'&eacute;ducation des pr&ecirc;tres et quelle
+empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'&acirc;me. Puis ils ne
+songent point combien serait dure &agrave; jouer et de peu de profit (sinon
+dans les hautes dignit&eacute;s) la com&eacute;die qu'ils leur attribuent, et de quels
+horribles sacrifices les pr&ecirc;tres incroyants payeraient d'assez minces
+avantages.</p>
+
+<p>Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans
+entrent au s&eacute;minaire pour des raisons de prudence et d'&eacute;go&iuml;sme na&iuml;f. Un
+de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe
+cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des &eacute;trangers, &agrave; poser au
+fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont
+il avait dict&eacute; les r&eacute;ponses:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Qu'est-ce que tu veux &ecirc;tre, Germain?</p>
+
+<p>&mdash;J' veux &ecirc;t' cur&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi veux-tu &ecirc;tre cur&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parc' qu'on n' fait ren.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Parc' qu'on n'est pas soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Parc' qu'on va manger dans les ch&acirc;tiaux.&raquo;</p>
+
+<p>L'enfant faisait ces r&eacute;ponses avec un sourire niais, enchant&eacute; d'&ecirc;tre en
+sc&egrave;ne devant des messieurs. C'&eacute;tait horrible, cet avilissement d'un
+pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'impr&eacute;sario... Mais, au
+reste, je suis persuad&eacute; que ces fils de paysans qui entrent quelquefois
+au s&eacute;minaire par int&eacute;r&ecirc;t y prennent peu &agrave; peu des sentiments plus
+&eacute;lev&eacute;s. Et si beaucoup, apr&egrave;s cet &laquo;entra&icirc;nement&raquo;, finissent peut-&ecirc;tre
+par exercer le sacerdoce comme un m&eacute;tier, par songer surtout &agrave; leur
+bien-&ecirc;tre et &agrave; leur avancement temporel, cette m&eacute;diocrit&eacute; d'&acirc;me
+n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs
+essentiels de leur &eacute;tat.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce qu'on ignore; et il faut reconna&icirc;tre aussi que le pr&ecirc;tre ne se
+laisse pas facilement p&eacute;n&eacute;trer, m&ecirc;me aux croyants, m&ecirc;me &agrave; ceux dont il
+n'a point de raison de se d&eacute;fier. Presque toujours il apporte dans les
+relations sociales des fa&ccedil;ons polies et c&eacute;r&eacute;monieuses derri&egrave;re
+lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette
+bonhomie ne nous renseigne gu&egrave;re mieux sur sa vie int&eacute;rieure. Nos
+romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes eccl&eacute;siastiques
+assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses
+allures des pr&ecirc;tres dans leurs relations avec le si&egrave;cle et nous montrer
+des abb&eacute;s Bournisien (<i>Madame Bovary</i>) et des abb&eacute;s Blampoix (<i>Ren&eacute;e
+Mauperin</i>); mais le pr&ecirc;tre chez lui et dans son for intime, le pr&ecirc;tre &agrave;
+l'&eacute;glise et dans la vie eccl&eacute;siastique, le pr&ecirc;tre dans ses rapports avec
+ses confr&egrave;res et avec ses sup&eacute;rieurs, voil&agrave; ce qu'on ne nous avait point
+fait voir encore, parce qu'en effet cela est tr&egrave;s difficile &agrave; conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Pour &ecirc;tre un bon peintre des m&oelig;urs cl&eacute;ricales, il me semble qu'il
+faudrait r&eacute;unir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir
+v&eacute;cu longtemps avec des membres du clerg&eacute;. Il serait excellent d'avoir
+&eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par un cur&eacute;, d'avoir &eacute;t&eacute; enfant de ch&oelig;ur, familier avec les
+choses d'&eacute;glise et de sacristie. On saurait comment se comporte un
+pr&ecirc;tre chez lui et avec ses confr&egrave;res; on se serait impr&eacute;gn&eacute; de leurs
+fa&ccedil;ons; on les aurait vus au naturel; car, n'&eacute;tant qu'un enfant, et un
+enfant destin&eacute; au sanctuaire, on ne les aurait pas g&ecirc;n&eacute;s et ils vous
+auraient laiss&eacute; tourner autour de leurs plus intimes r&eacute;unions. L'id&eacute;al
+serait donc d'avoir &eacute;t&eacute; neveu de cur&eacute;. Et il serait presque
+indispensable d'avoir continu&eacute; ses &eacute;tudes, dans un coll&egrave;ge
+eccl&eacute;siastique et m&ecirc;me d'avoir pass&eacute; quelques mois au grand s&eacute;minaire ou
+tout au moins d'y &ecirc;tre all&eacute; voir pendant quelque temps ses anciens
+compagnons.</p>
+
+<p>La seconde condition, ce serait, apr&egrave;s avoir v&eacute;cu &agrave; l'&eacute;glise, &agrave; la
+sacristie et au presbyt&egrave;re, d'en &ecirc;tre sorti. Il est absolument
+n&eacute;cessaire, pour concevoir nettement et pour d&eacute;finir l'esprit
+eccl&eacute;siastique, de conna&icirc;tre aussi et m&ecirc;me d'avoir l'autre, l'esprit
+la&iuml;que, l'esprit du si&egrave;cle. Des fa&ccedil;ons d'&ecirc;tre qui semblent toutes
+simples aux pr&ecirc;tres et aux fid&egrave;les pieux, et auxquelles ils ne prennent
+pas garde parce qu'elles leur sont famili&egrave;res et naturelles, si on les
+voit du dehors, apparaissent singuli&egrave;res, fortement caract&eacute;ristiques, et
+r&eacute;v&egrave;lent des &acirc;mes extr&ecirc;mement diff&eacute;rentes de celles de la grande
+majorit&eacute; des hommes.</p>
+
+<p>Une derni&egrave;re condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces
+&eacute;tudes dans un esprit de sympathie respectueuse. E&ucirc;t-il perdu la foi (ce
+qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le
+romancier des m&oelig;urs cl&eacute;ricales e&ucirc;t conserv&eacute; le don de s'attendrir au
+souvenir de ses ann&eacute;es d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les
+pratiques et les croyances qu'il a quitt&eacute;es peuvent &ecirc;tre bonnes et
+douces aux &acirc;mes. Il faudrait qu'il e&ucirc;t encore l'imagination religieuse
+et que ses sens fussent demeur&eacute;s pieux, en sorte qu'il p&ucirc;t &ecirc;tre encore
+d&eacute;lect&eacute; par l'orgue, l'encens, les c&eacute;r&eacute;monies, l'atmosph&egrave;re sp&eacute;ciale des
+&eacute;glises. Surtout il devrait avoir gard&eacute; le respect, sinon de l'&laquo;onction&raquo;
+sacerdotale, au moins du tr&egrave;s grand effort moral et de l'extraordinaire
+sacrifice que pr&eacute;suppose cette onction. Car ici les rancunes
+personnelles, les pr&eacute;jug&eacute;s r&eacute;volutionnaires, m&ecirc;me les d&eacute;dains de
+dilettante emp&ecirc;cheraient d'&ecirc;tre clairvoyant et juste. Songez donc qu'&agrave;
+moins d'un mensonge sacril&egrave;ge, qui ne doit gu&egrave;re se rencontrer, tout
+pr&ecirc;tre, quelles qu'aient pu &ecirc;tre ensuite ses faiblesses, a accompli, le
+jour o&ugrave; il s'est couch&eacute; tout de son long au pied de l'&eacute;v&ecirc;que qui le
+consacrait, la plus enti&egrave;re immolation de soi que l'on puisse imaginer;
+qu'il s'est &eacute;lev&eacute;, &agrave; cette heure-l&agrave;, au plus haut degr&eacute; de dignit&eacute;
+morale, et qu'il a &eacute;t&eacute; proprement un h&eacute;ros, ne f&ucirc;t-ce qu'un instant. Et
+qu'on ne dise pas: &laquo;Cela n'est rien, c'est tr&egrave;s facile; ils font cela
+pour &ecirc;tre mieux r&eacute;compens&eacute;s au ciel.&raquo; Car l'espoir d'un petit surcro&icirc;t
+de f&eacute;licit&eacute; dans la b&eacute;atitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire)
+ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'&eacute;tonne plus du
+sacrifice, ce qui m'&eacute;tonnera, ce sera la profondeur et l'intensit&eacute; du
+sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au m&ecirc;me.
+Des hommes qui ont &eacute;t&eacute; un jour capables soit de cet effort, soit de cet
+&eacute;lan, en restent pour toujours respectables et sacr&eacute;s. Et pensez un peu
+&agrave; ce que c'est que la continence absolue, la n&eacute;cessit&eacute; de promener
+partout sa robe noire, le renoncement &agrave; toutes les curiosit&eacute;s de
+l'esprit, l'id&eacute;e que l'on porte un signe ind&eacute;l&eacute;bile et qu'on ne
+s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non,
+non, ceux qui m&eacute;prisent ou raillent les pr&ecirc;tres ne les comprennent
+point.</p>
+
+<p>J'ai essay&eacute; d'indiquer quelle &eacute;ducation il faudrait avoir re&ccedil;ue et par
+o&ugrave; il faudrait ensuite avoir pass&eacute; pour &ecirc;tre en &eacute;tat de les comprendre
+et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un
+&ecirc;tre si sp&eacute;cial qu'un pr&ecirc;tre, et si diff&eacute;rent des autres hommes! D&egrave;s
+l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son
+corps et son &acirc;me aux pratiques religieuses. Au petit s&eacute;minaire, les
+exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, m&eacute;ditation,
+lecture spirituelle; tous les dimanches, cat&eacute;chisme et sermons;
+confession et communion fr&eacute;quentes; &agrave; quinze ou seize ans, la soutane.
+Au grand s&eacute;minaire, la s&eacute;questration morale se compl&egrave;te: les pratiques
+pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, p&eacute;trissent l'&acirc;me,
+lentement et invinciblement. On a des heures de solitude o&ugrave; l'on reste
+presque sans pens&eacute;e, hypnotis&eacute; par une id&eacute;e fixe, celle du sacerdoce o&ugrave;
+l'on tend. L'enseignement de la th&eacute;ologie et de l'histoire
+eccl&eacute;siastique ach&egrave;ve la formation de l'&acirc;me sacerdotale. Nulle
+communication avec le dehors; les livres du si&egrave;cle ne vous parviennent
+qu'en petit nombre, r&eacute;sum&eacute;s et r&eacute;fut&eacute;s. Pendant ses vacances, le jeune
+l&eacute;vite reste isol&eacute; dans le monde, vivant le plus possible avec son cur&eacute;,
+&eacute;vitant les compagnies frivoles, d&eacute;j&agrave; respect&eacute; de ceux qui l'approchent,
+et m&ecirc;me de sa m&egrave;re. Il est pr&ecirc;tre enfin, c'est-&agrave;-dire (pesez bien les
+mots et t&acirc;chez d'en concevoir tout le sens: ils sont &eacute;tranges et
+stup&eacute;fiants) ministre et repr&eacute;sentant de Dieu sur la terre, choisi et
+consacr&eacute; par lui pour distribuer ses gr&acirc;ces aux autres hommes par les
+sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin
+au corps et au sang de Dieu lui-m&ecirc;me. Cela ne vous dit rien, &agrave; vous,
+parce que vous &ecirc;tes un profane, un indiff&eacute;rent, un malheureux &eacute;gar&eacute;;
+mais le pr&ecirc;tre qui, &eacute;tant homme, est pourtant tout cela, et qui le
+croit, et qui en a conscience!... R&eacute;fl&eacute;chissez combien un tel &eacute;tat
+d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'&ecirc;tre tout
+entier.</p>
+
+<p>Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranch&eacute;, aussi profond,
+aussi ineffa&ccedil;able que celui du pr&ecirc;tre, non pas m&ecirc;me celui que
+l'habitude, la sp&eacute;cialit&eacute; ou la gravit&eacute; des fonctions impriment au
+magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas
+l'homme d&egrave;s l'enfance et elle ne le tient pas jusqu'&agrave; la mort. Les
+traits par o&ugrave; ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux
+par lesquels ils se s&eacute;parent de nous. J'ose dire que c'est le contraire
+chez le pr&ecirc;tre. Un chr&eacute;tien qui, dans la pratique, pousse jusqu'&agrave; leurs
+derni&egrave;res cons&eacute;quences les obligations de sa foi est d&eacute;j&agrave; une cr&eacute;ature
+rare et singuli&egrave;re et qui se distingue fortement du reste des hommes:
+rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un
+pr&ecirc;tre qui, outre la constante pr&eacute;occupation de son salut, a encore
+celle de son miraculeux minist&egrave;re, qui tous les jours fait descendre
+Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que
+sa fonction lui impose une vie &agrave; part, le fond de pens&eacute;es habituelles
+que cette fonction implique doit non seulement r&eacute;agir sur ses mani&egrave;res,
+sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer &agrave; tous ses sentiments,
+&agrave; ses passions, &agrave; ses vices comme &agrave; ses vertus, une marque &eacute;nergiquement
+caract&eacute;ristique. Ni un pr&ecirc;tre n'est bon ni il n'est m&eacute;chant de la m&ecirc;me
+fa&ccedil;on que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre fa&ccedil;on. Le
+clerg&eacute; forme assur&eacute;ment, dans notre soci&eacute;t&eacute; moderne, la classe la plus
+originale et la plus nettement &laquo;diff&eacute;renci&eacute;e&raquo;. Et la diff&eacute;rence ne
+pourra que cro&icirc;tre &agrave; mesure que la soci&eacute;t&eacute; la&iuml;que se pr&eacute;occupera moins
+d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus
+pleinement possession de la terre.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>M. Ferdinand Fabre a, le premier, tent&eacute; une &eacute;tude sinc&egrave;re, large,
+approfondie, de cette int&eacute;ressante classe d'hommes. Il se trouvait dans
+les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise.
+A-t-il travers&eacute; le grand s&eacute;minaire? je l'ignore. Mais il a pass&eacute; son
+enfance chez un cur&eacute; de campagne et il a d&ucirc; continuer un certain temps &agrave;
+voir des pr&ecirc;tres: on sent qu'il conna&icirc;t ce monde &agrave; fond et qu'il l'a
+observ&eacute; de pr&egrave;s et &agrave; loisir. Il est respectueux, s&eacute;rieux, &eacute;quitable. On
+sent dans la curiosit&eacute; de son observation une tr&egrave;s r&eacute;elle sympathie. Je
+ne crois pas qu'un pr&ecirc;tre intelligent trouve rien de choquant dans les
+<i>Courbezon</i> et dans <i>Mon oncle C&eacute;lestin</i>, sinon l'id&eacute;e m&ecirc;me de faire des
+romans sur les pr&ecirc;tres. Et il pourrait fort bien &ecirc;tre &eacute;difi&eacute; par
+endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est
+plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de
+l'observation.</p>
+
+<p>Pr&eacute;par&eacute; comme il l'&eacute;tait, dou&eacute; d'ailleurs d'un talent dont la force et
+l'aust&eacute;rit&eacute; convenaient &agrave; ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu
+&eacute;crire des romans de m&oelig;urs cl&eacute;ricales d'une valeur &eacute;minente, et dont
+quelques-uns sont bien pr&egrave;s d'&ecirc;tre des chefs-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, cr&eacute;er autour
+d'eux comme une atmosph&egrave;re eccl&eacute;siastique. On entre, en le lisant, dans
+un monde absolument nouveau: on est vraiment <i>d&eacute;pays&eacute;</i>. Les d&eacute;tails
+pr&eacute;cis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa
+hi&eacute;rarchie, ses r&egrave;gles, ses usages, m&ecirc;me sur sa garde-robe; et ces
+d&eacute;tails viennent naturellement, au courant de r&eacute;cits ou de
+conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voil&agrave;
+tout. Et l'on assiste &agrave; des messes, &agrave; des p&egrave;lerinages, &agrave; des conf&eacute;rences
+eccl&eacute;siastiques; on comprend que monsieur le cur&eacute;-doyen de B&eacute;darieux est
+un personnage et aussi monsieur l'archipr&ecirc;tre de la cath&eacute;drale; et l'on
+con&ccedil;oit tout ce qu'il y a dans ce mot: &laquo;Monseigneur&raquo;. Et le langage que
+parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des la&iuml;ques. Ils
+sont, &agrave; l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est
+recommand&eacute;e d&egrave;s le s&eacute;minaire comme une vertu chr&eacute;tienne et comme une
+arme d&eacute;fensive: elle est pour eux une des formes de la charit&eacute;, une
+expression de leur respect pour les &acirc;mes, et un rempart o&ugrave; ils se
+retranchent contre les familiarit&eacute;s et les indiscr&eacute;tions. Mais, de plus,
+M. Fabre met commun&eacute;ment dans leur bouche les formules de la
+phras&eacute;ologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, d&egrave;s que la situation
+devient dramatique, toutes celles de la rh&eacute;torique profane. C'est qu'en
+effet les gens du clerg&eacute; donnent assez volontiers dans l'&eacute;locution
+oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur para&icirc;t &ecirc;tre en harmonie
+avec la dignit&eacute; de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent
+besoin, ayant &agrave; enseigner nombre de v&eacute;rit&eacute;s ind&eacute;montrables et qui, par
+suite, ne sauraient &ecirc;tre d&eacute;velopp&eacute;es que par des proc&eacute;d&eacute;s oratoires. En
+r&eacute;alit&eacute;, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages
+comme ils &eacute;criraient, en style de mandement; mais cette convention, si
+c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet g&eacute;n&eacute;ral de ses
+peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, &eacute;tant
+M&eacute;ridional, prodigue, m&ecirc;me dans les dialogues familiers, le <i>pass&eacute;
+d&eacute;fini</i>. L'abus qu'il fait de ce <i>temps</i>, qui est, &agrave; Paris et dans tout
+le centre, un <i>temps</i> litt&eacute;raire, contribue encore &agrave; donner aux discours
+de ses pr&ecirc;tres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une
+phrase qui ne sente en plein l'&eacute;glise; pas une qui ne porte la soutane.
+Ces romans sur les cur&eacute;s semblent &eacute;crits par un cur&eacute;: c'est merveilleux.</p>
+
+<p>Et M. Fabre a su peindre aussi les &acirc;mes, avec des vertus et des passions
+qui sont bien des passions et des vertus de pr&ecirc;tres. Parmi tant de
+belles et vivantes figures eccl&eacute;siastiques, je n'en prendrai que quatre:
+du c&ocirc;t&eacute; des saints, l'abb&eacute; Courbezon et l'abb&eacute; C&eacute;lestin; du c&ocirc;t&eacute; des
+ambitieux et des violents, l'abb&eacute; Capdepont et l'abb&eacute; Jourfier.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>L'abb&eacute; Courbezon est un Vincent de Paul absolument d&eacute;nu&eacute; de sens
+pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout o&ugrave; il a &eacute;t&eacute;
+cur&eacute;, il s'est lanc&eacute; dans de telles entreprises, &eacute;coles, hospices,
+orphelinats, que tout le bien de sa m&egrave;re y a pass&eacute;, et il s'est mis dans
+de tels embarras d'argent que son &eacute;v&ecirc;que, apr&egrave;s l'avoir quelque temps
+suspendu de ses fonctions, l'a rel&eacute;gu&eacute; &agrave; Saint-Xist, un village perdu
+dans la montagne. Il arrive l&agrave; avec sa vieille m&egrave;re et commence par
+recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour
+voisine une sainte fille, S&eacute;v&eacute;raguette, orpheline et riche. S&eacute;v&eacute;raguette
+regarnit la bourse de monsieur le cur&eacute; sans qu'il s'en doute, et bient&ocirc;t
+le pauvre desservant est repris par sa manie de b&acirc;tisse: il r&ecirc;ve d'une
+&eacute;cole de S&oelig;urs. Il s'ouvre &agrave; S&eacute;v&eacute;raguette de ce d&eacute;sir secret et, apr&egrave;s
+quelque r&eacute;sistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais S&eacute;v&eacute;raguette
+a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans
+de bergerie, Pancol, une belle nuit, se d&eacute;barrasse de Pumat; peu apr&egrave;s,
+voyant les &eacute;cus de S&eacute;v&eacute;raguette fondre &agrave; la cure, il guette un soir le
+cur&eacute; et s'appr&ecirc;te &agrave; l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint
+homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se d&eacute;fendant.
+L'abb&eacute; Courbezon, d&eacute;j&agrave; malade, ne survit que quelques jours &agrave; cette
+aventure et meurt en montant &agrave; l'autel.</p>
+
+<p>On sait que ce roman a commenc&eacute; la r&eacute;putation de M. Ferdinand Fabre. Il
+a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sc&egrave;nes
+d'une violence sauvage (peut-&ecirc;tre m&ecirc;me l'auteur a-t-il forc&eacute; le
+contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),
+d'autres sc&egrave;nes d'une douceur, d'une simplicit&eacute;, d'une pi&eacute;t&eacute; exquises.
+La S&eacute;v&eacute;raguette, la Courbezonne et le cur&eacute; sont d&eacute;licieux; le livre est
+par endroits tout parfum&eacute; de pri&egrave;re et tout embaum&eacute; de charit&eacute;, et cela
+n'a rien de fade et cela fait songer au <i>Vicaire de Vakefield</i>: mais ce
+clergyman n'est qu'un tr&egrave;s digne homme; l'abb&eacute; Courbezon est un pr&ecirc;tre
+et un saint.</p>
+
+<p>De l&agrave; les caract&egrave;res particuliers de sa charit&eacute;. Un philosophe donne,
+comme don Juan, pour l'amour de l'humanit&eacute;. S'il est d'un c&oelig;ur tendre
+et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans r&eacute;serve, et il ne
+sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la
+profession de l'abb&eacute; Courbezon, c'est le d&eacute;vouement complet, l'abandon
+entier de sa personne. Il donne tout, il se d&eacute;pouille &agrave; chaque instant,
+il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de p&eacute;ch&eacute;? Au
+reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer
+qu'&agrave; demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de
+certains devoirs humains au devoir religieux et sup&eacute;rieur, un penchant &agrave;
+attendre ou m&ecirc;me &agrave; exiger des autres ce dont on est capable soi-m&ecirc;me, &agrave;
+les sacrifier avec soi, f&ucirc;t-ce un peu malgr&eacute; eux, &agrave; l'&oelig;uvre de Dieu,
+qui prime tout. Ce saint n'h&eacute;site pas, pour secourir les pauvres, &agrave;
+r&eacute;duire &agrave; la pauvret&eacute; la vieillesse de sa m&egrave;re. Ce quelque chose
+d'imp&eacute;rieux, de tyrannique sous la mansu&eacute;tude ext&eacute;rieure, cette absence
+de certains scrupules dans l'accomplissement de la t&acirc;che impos&eacute;e par
+Dieu est bien encore d'une &acirc;me sacerdotale.</p>
+
+<p>Une autre particularit&eacute;, c'est l'imprudence et l'impr&eacute;voyance, on dirait
+presque l'ignorance de la vie r&eacute;elle et de ses conditions, assez commune
+en effet chez les pr&ecirc;tres tr&egrave;s saints. C'est que ni leur &eacute;ducation ni
+leurs pr&eacute;occupations habituelles ne sont bien propres &agrave; leur faire
+conna&icirc;tre le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,
+et elle ne peut &ecirc;tre absolue que si elle est folle, si elle trouve le
+miracle chose naturelle.&mdash;Une derni&egrave;re marque enfin, c'est que cette
+charit&eacute; sans bornes est pourtant une charit&eacute; catholique, pour qui les
+hommes sont fr&egrave;res moins par une communaut&eacute; de destin&eacute;e et une
+solidarit&eacute; d'int&eacute;r&ecirc;t que parce qu'ils ont &eacute;t&eacute; rachet&eacute;s tous par le
+Christ; et cette charit&eacute; n'a point pour v&eacute;ritable but le soulagement de
+la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,
+la conversion des &acirc;mes. Certes, l'abb&eacute; Courbezon se d&eacute;pouille souvent
+sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, par le mouvement irr&eacute;sistible de son grand c&oelig;ur;
+mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type
+m&ecirc;me de la charit&eacute; sacerdotale. Il a sa grosse face coutur&eacute;e de petite
+v&eacute;role, sa carrure de paysan, ses yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te, ses gestes de
+fou et de r&ecirc;veur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle
+bonne joie na&iuml;ve quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le
+terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Si l'abb&eacute; Courbezon est le h&eacute;ros de la charit&eacute;, c'est plut&ocirc;t la na&iuml;vet&eacute;
+qui est la marque de l'abb&eacute; C&eacute;lestin, une na&iuml;vet&eacute; de pr&ecirc;tre, &agrave; la fois
+presque enfantine et un peu solennelle. L'&eacute;ducation et la profession
+eccl&eacute;siastiques d&eacute;veloppent chez certaines &acirc;mes une extraordinaire
+candeur. Un bon pr&ecirc;tre ne saurait &ecirc;tre un raffin&eacute;. L'id&eacute;e tr&egrave;s simple et
+toute grossi&egrave;re que le dogme catholique lui donne du monde, partag&eacute; en
+deux camps, n'est pas pour le pousser &agrave; l'&eacute;tude ni &agrave; l'analyse des
+dessous de la r&eacute;alit&eacute;. S'il est cur&eacute; de campagne, le confessionnal m&ecirc;me
+et les p&eacute;ch&eacute;s peu compliqu&eacute;s de ses ouailles ne lui apprendront pas
+grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du
+ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus
+oppos&eacute; &agrave; l'esprit de sa profession. Un bon pr&ecirc;tre a l'&acirc;me simple, prend
+tout au s&eacute;rieux et fait tout s&eacute;rieusement. Son &laquo;d&eacute;tachement&raquo; surnaturel
+n'a rien de commun avec les &laquo;airs d&eacute;tach&eacute;s&raquo; d'un homme du monde;
+l'humilit&eacute; m&ecirc;me les lui interdit.</p>
+
+<p>M. Ferdinand Fabre a su placer l'abb&eacute; C&eacute;lestin dans les conditions les
+plus propres &agrave; mettre au jour et &agrave; montrer sous toutes ses faces cette
+d&eacute;licieuse na&iuml;vet&eacute; eccl&eacute;siastique.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; C&eacute;lestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie
+laryng&eacute;e et oblig&eacute; de demander son changement, est envoy&eacute; &agrave;
+Ligni&egrave;res-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen
+son ancien condisciple, l'abb&eacute; Clochard, qui est devenu son ennemi
+depuis que l'abb&eacute; C&eacute;lestin, dans un concours ouvert par la Soci&eacute;t&eacute;
+arch&eacute;ologique, a emport&eacute; le prix sur son envieux confr&egrave;re. Or l'abb&eacute;
+C&eacute;lestin rencontre &agrave; Ligni&egrave;res une fille tr&egrave;s pieuse, tr&egrave;s pure et tr&egrave;s
+innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures &agrave; qui la sainte Vierge
+appara&icirc;t quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.
+Pendant un p&egrave;lerinage qu'elle fait avec monsieur le cur&eacute;, Marie est
+assaillie et mise &agrave; mal par des ermites et par un <i>santi-belli</i>
+(marchand de statuettes et d'objets de pi&eacute;t&eacute;), et elle est si
+parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est
+arriv&eacute;. &laquo;Ils l'ont renvers&eacute;e, dit-elle, et l'ont mordue partout.&raquo; Quand
+elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.
+L'abb&eacute; C&eacute;lestin et l'officier de sant&eacute; Anselme Beno&icirc;t la retrouvent, une
+nuit, dans une vieille tour abandonn&eacute;e. Elle est proche de son terme: le
+cur&eacute; la recueille au presbyt&egrave;re, et c'est l&agrave; qu'elle met son enfant au
+monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abb&eacute; C&eacute;lestin d'avoir fait le
+mal avec la berg&egrave;re. Un saint et na&iuml;f ermite, ami du cur&eacute; de Ligni&egrave;res,
+intercepte, par un z&egrave;le aveugle, les lettres qui arrivent de l'&eacute;v&ecirc;ch&eacute;:
+l'abb&eacute; C&eacute;lestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation
+port&eacute;e contre lui et tombe foudroy&eacute;.</p>
+
+<p>Une maladie, un d&eacute;m&eacute;nagement, un p&egrave;lerinage, un acte de charit&eacute;
+imprudente et candide, voil&agrave; donc toute l'action; mais de quelle
+adorable fa&ccedil;on se r&eacute;v&egrave;le l'innocence du bon cur&eacute;! Les conversations avec
+Marianne qui ne veut pas qu'il je&ucirc;ne pendant le car&ecirc;me (&laquo;Vous avez bien
+soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi
+de l'&Eacute;glise dans sa rigueur.&mdash;Moi, c'est diff&eacute;rent... Si vous l'avez
+oubli&eacute;, je suis n&eacute;e &agrave; &Eacute;ric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je
+ne vous ressemble pas plus...&mdash;Marianne, ne vous comparez pas &agrave; moi, je
+ne suis qu'un malheureux p&eacute;cheur fort en peine de son salut; vous, vous
+&ecirc;tes une sainte, et, je vous le dis en v&eacute;rit&eacute;, un jour vous verrez
+Dieu&raquo;); le voyage des Aires &agrave; Ligni&egrave;res, par la montagne, derri&egrave;re la
+voiture de d&eacute;m&eacute;nagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais
+quoi, parmi sa simplicit&eacute;, d'auguste et de biblique; le d&eacute;jeuner du bon
+ermite Adon Laborie au presbyt&egrave;re; le p&egrave;lerinage de Saint-Fulcran; la
+joie et l'orgueil du bon vieux pr&ecirc;tre quand son doyen lui permet de dire
+la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est d&eacute;licieux,
+d'une franche po&eacute;sie, famili&egrave;re et p&eacute;n&eacute;trante. Et quelle trouvaille que
+&laquo;ces tasses de M. l'abb&eacute; Combescure&raquo; qui reviennent r&eacute;guli&egrave;rement dans
+toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de
+dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle
+eccl&eacute;siastique?</p>
+
+<div class="blockquot"><p>...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai
+rappel&eacute; les menus services que je lui rendais au grand s&eacute;minaire,
+que pensera-il, lui?...</p>
+
+<p>Mon oncle continua, scandant chaque mot:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon miroir &agrave; barbe seulement que je lui pr&ecirc;tais,
+mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes
+livres. Vous savez Marianne, la tache qui est &agrave; la page 240 de mon
+<i>Theologi&aelig; cursus completus</i>? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.
+l'abb&eacute; Clochard me le d&eacute;non&ccedil;a...</p></div>
+
+<p>Pour comble de na&iuml;vet&eacute;, le bon cur&eacute; &eacute;crit, sur un beau cahier bien
+reli&eacute;, une Vie de son patron, le pape C&eacute;lestin: &laquo;<i>Vie de saint C&eacute;lestin,
+pape</i>, par l'abb&eacute; C&eacute;lestin, cur&eacute;-desservant de la paroisse des Aires...,
+membre correspondant de la Soci&eacute;t&eacute; arch&eacute;ologique de B&eacute;ziers, auteur
+d'une notice sur <i>l'Ermitage de saint Michel archange</i>.&raquo; Et toujours la
+mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abb&eacute;
+Combescure. Vous reconnaissez l&agrave; l'esp&egrave;ce ing&eacute;nue des cur&eacute;s arch&eacute;ologues
+et &eacute;crivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,
+assurent le recrutement des acad&eacute;mies de province. Le pr&ecirc;tre qui &eacute;crit
+sera volontiers arch&eacute;ologue, &eacute;tant par profession conservateur du
+pass&eacute;. Il sera tr&egrave;s sensible aux prix acad&eacute;miques, aux r&eacute;compenses
+officielles. Vous avez tous rencontr&eacute; de ces abb&eacute;s laur&eacute;ats qui prennent
+tous les membres de l'Institut au s&eacute;rieux, enclins &agrave; respecter, en
+litt&eacute;rature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie
+d'autorit&eacute;, d'un amour-propre litt&eacute;raire tr&egrave;s &eacute;veill&eacute; et &agrave; la fois tr&egrave;s
+ing&eacute;nu, et o&ugrave; se r&eacute;v&egrave;le un fond, sinon d'humilit&eacute;, au moins de docilit&eacute;
+chr&eacute;tienne, de soumission aux puissances constitu&eacute;es,&mdash;toutes, et m&ecirc;me
+celles que signalent les palmes vertes, &eacute;manant en quelque sorte de Dieu
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Apr&egrave;s les humbles, voici venir les orgueilleux. Le pr&ecirc;tre doit &agrave; Dieu
+plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;
+mais en m&ecirc;me temps il est ministre de l'&Eacute;ternel; il est &eacute;lev&eacute; par
+l'onction sacerdotale fort au-dessus des la&iuml;ques, m&ecirc;me au-dessus des
+grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a
+de cette &eacute;lection surnaturelle peut &eacute;galement d&eacute;velopper en lui, selon
+son caract&egrave;re, l'humilit&eacute; ou l'orgueil. Il arrive m&ecirc;me que les deux
+sentiments se rencontrent chez lui &agrave; la fois, et c'est ce qui rend
+souvent si &eacute;nigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la
+conduite de certains &laquo;oints du Seigneur&raquo; dans les affaires humaines.
+Mais, dans les &acirc;mes o&ugrave; il r&egrave;gne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir
+formidable et d&eacute;mesur&eacute;. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque
+dans les cantiques du <i>Manuel des cat&eacute;chismes</i>. Voici ce qu'on chante &agrave;
+une &laquo;premi&egrave;re messe&raquo;:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous, anges de la loi de gr&acirc;ce,<br /></span>
+<span class="i0">Venez tomber &agrave; ses genoux,<br /></span>
+<span class="i0">Et devant ce pr&ecirc;tre qui passe,<br /></span>
+<span class="i0">Anges du ciel, prosternez-vous.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>C'est le sentiment qu'exprime, dans le <i>Livre de mon ami</i>, sans
+l'&eacute;prouver assur&eacute;ment dans sa pl&eacute;nitude et m&ecirc;me sans savoir exactement
+ce qu'il dit, le pauvre petit abb&eacute; Jubal, r&eacute;citant ce lieu commun
+eccl&eacute;siastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des
+ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le
+repr&eacute;sentant le plus farouche&mdash;et le plus connu&mdash;de cet orgueil
+sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est
+peut-&ecirc;tre la passion o&ugrave; les pr&ecirc;tres donnent le plus ais&eacute;ment. Elle a
+parfois chez eux une intensit&eacute; extraordinaire et toujours, comme on
+pense, un caract&egrave;re particulier.</p>
+
+<p>C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les &acirc;mes, les conduire
+et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre
+desservant peut sans doute le go&ucirc;ter; mais on conna&icirc;t, d'autre part,
+l'&eacute;tat de suj&eacute;tion absolue o&ugrave; les pr&ecirc;tres sont tenus par leurs &eacute;v&ecirc;ques.
+Lors donc que le d&eacute;sir vient &agrave; quelques-uns de secouer ce joug et aussi
+de go&ucirc;ter dans toute leur &eacute;tendue ces joies superbes de la domination
+spirituelle, ce qu'ils voient forc&eacute;ment au fond de leurs r&ecirc;ves
+ambitieux, c'est l'&eacute;piscopat, &agrave; moins que ce ne soit la direction de
+quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours
+un caract&egrave;re religieux, car l'&eacute;piscopat est la pl&eacute;nitude du sacerdoce.
+C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est r&eacute;pondre &agrave; ses desseins que d'y
+aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni
+scrupule ni inqui&eacute;tude de conscience: en priant Dieu de l'&eacute;clairer sur
+sa vocation &eacute;piscopale, le pr&ecirc;tre se convainc presque in&eacute;vitablement
+qu'il se conforme, en effet, &agrave; la volont&eacute; divine. L'histoire nous montre
+assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de
+profession o&ugrave; les vues et les passions personnelles paraissent mieux
+s'identifier avec le d&eacute;vouement &agrave; un int&eacute;r&ecirc;t sup&eacute;rieur, &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t de
+la cause de Dieu; et de l&agrave;, chez le pr&ecirc;tre, cette surprenante s&eacute;curit&eacute;
+morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies
+qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir
+s'exasp&egrave;re chez lui par l'absence des autres &laquo;divertissements&raquo; (pour
+parler comme Pascal), par les contraintes du c&eacute;libat. Toutes les
+&eacute;nergies du pr&ecirc;tre, refoul&eacute;es sur d'autres points, se pr&eacute;cipitent par la
+seule issue qui leur reste ouverte.</p>
+
+<p>C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait tr&egrave;s
+fortement sentir dans son <i>Abb&eacute; Tigrane</i>. Que cette ambition, que j'ai
+tent&eacute; de d&eacute;finir, rencontre un temp&eacute;rament violent et col&eacute;rique, et vous
+aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait gu&egrave;re
+les allures d'une passion eccl&eacute;siastique; qu'elle &eacute;tait trop fougueuse,
+imprudente et emport&eacute;e; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire
+g&eacute;n&eacute;ral laisse dehors, la nuit, devant la porte ferm&eacute;e de la cath&eacute;drale,
+sous le vent et la pluie, le cercueil d'un &eacute;v&ecirc;que: l'esprit de corps est
+si puissant dans le clerg&eacute; qu'il est infiniment rare que les haines
+particuli&egrave;res s'y manifestent par des actes capables de compromettre le
+clerg&eacute; tout entier, de scandaliser les fid&egrave;les et de r&eacute;jouir les impies;
+et comme ici la publicit&eacute; de la vengeance s'aggrave d'une sorte de
+sacril&egrave;ge, on peut hardiment contester la v&eacute;rit&eacute; de cet &eacute;pisode si
+lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier
+point; mais, au reste, l'imp&eacute;tuosit&eacute; de Rufin n'exclut point l'habilet&eacute;.
+Puis il n'y a pas seulement, dans l'&Eacute;glise, des doux et des patients;
+Gr&eacute;goire VII ni Jules II n'ont laiss&eacute; une r&eacute;putation de mansu&eacute;tude, et,
+de nos jours encore, on a vu des hommes d'&Eacute;glise au nom desquels on
+avait pris l'habitude d'accoler le mot &laquo;fougueux&raquo; comme une &eacute;pith&egrave;te
+hom&eacute;rique. Et, quand Rufin serait dans le clerg&eacute; une figure d'exception,
+je ne vois pas en quoi il serait moins int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>Il est bien d'un pr&ecirc;tre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abb&eacute;
+Tigrane qui, &agrave; peine devenu &eacute;v&ecirc;que, s'apaise, se fait onctueux, demande
+pardon et oublie. Sans doute il y a l&agrave; la d&eacute;tente qui suit
+l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi
+quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abb&eacute;
+Capdepont est un bon pr&ecirc;tre, un pr&ecirc;tre croyant: il se sent &eacute;lu de Dieu,
+quoiqu'il ait lui-m&ecirc;me fortement aid&eacute; &agrave; l'&eacute;lection; et, comme
+l'&eacute;piscopat est l'ach&egrave;vement du sacerdoce et conf&egrave;re un surcro&icirc;t de
+gr&acirc;ce, il sent d&eacute;j&agrave; cette gr&acirc;ce en lui, et son &acirc;me est transform&eacute;e du
+moment qu'elle croit l'&ecirc;tre. Son orgueil m&ecirc;me n'exclut point, en cet
+instant, une sorte d'humilit&eacute;; car, s'il est plus grand devant les
+hommes, il doit plus &agrave; Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu
+archev&ecirc;que et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un acc&egrave;s de
+d&eacute;lire ambitieux, il hausse son r&ecirc;ve jusqu'&agrave; la tiare, nous l'entendons
+g&eacute;mir &laquo;avec une lueur de bon sens et une profonde humilit&eacute;&raquo;:&mdash;&laquo;Moi, n&eacute;
+dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du
+tr&ocirc;ne pontifical!... Moi, p&eacute;cheur (tu le sais, je p&eacute;chai souvent en ta
+pr&eacute;sence, <i>Malum coram te feci</i>, comme dit le roi David)...&raquo; Le
+sentiment d'une vie surnaturelle, se m&ecirc;lant intimement aux passions
+humaines, produit ainsi chez les pr&ecirc;tres des &eacute;tats d'esprit fort
+singuliers. Quand, par hasard, ils sont m&eacute;chants, ils ne le sont
+peut-&ecirc;tre jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand
+ils sont saints, ils ne sont peut-&ecirc;tre pas aussi bons qu'ils en ont
+l'air. Ils sont &agrave; part; ils sont, comme ils s'appellent eux-m&ecirc;mes, les
+&laquo;hommes de Dieu&raquo;. L'ensemble d'id&eacute;es et de sentiments que suppose leur
+profession agit toujours en eux, f&ucirc;t-ce &agrave; leur insu; c'est un &eacute;l&eacute;ment
+secret dont il faut toujours tenir compte dans l'appr&eacute;ciation de leurs
+actes, car il y est toujours pr&eacute;sent, m&ecirc;me quand ils agissent en
+apparence comme les autres hommes. Personne assur&eacute;ment n'a mieux d&eacute;m&ecirc;l&eacute;
+ce myst&egrave;re que M. Ferdinand Fabre.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Et voil&agrave; pourquoi il a su exposer et d&eacute;velopper, avec lucidit&eacute; et avec
+grandeur, le cas tr&egrave;s original d'un pr&ecirc;tre qui n'a pas l'esprit
+eccl&eacute;siastique (<i>Lucifer</i>). L'abb&eacute; Jourfier, fils de parlementaire et
+petit-fils de conventionnel, que ses confr&egrave;res ont un jour appel&eacute;
+Lucifer &agrave; cause de son orgueil la&iuml;que et du souci <i>purement humain</i>
+qu'il prend de sa dignit&eacute;, est entr&eacute; dans les ordres avec une grande foi
+et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination
+et cette douceur int&eacute;rieure qui est le signe de la vocation. Le
+lib&eacute;ralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des
+ordres religieux. Apr&egrave;s une longue lutte contre les moines et contre un
+&eacute;v&ecirc;que qui les soutient par peur, il est lui-m&ecirc;me port&eacute; &agrave; l'&eacute;piscopat
+par la r&eacute;volution de 1848. Un voyage &agrave; Rome lui d&eacute;montre brutalement
+qu'il n'y a plus de place dans l'&Eacute;glise pour un homme comme lui et que
+c'est contre le pape lui-m&ecirc;me qu'il s'est insurg&eacute;. D&egrave;s lors il sent sa
+foi m&ecirc;me crouler et finit par le suicide.</p>
+
+<p>Dans l'admirable conversation de l'&eacute;v&ecirc;que Jourfier avec le cardinal
+Finella (Balzac e&ucirc;t certainement sign&eacute; ces pages), le subtil cardinal a
+une r&eacute;flexion qui &eacute;claire jusqu'au fond le caract&egrave;re de &laquo;Lucifer&raquo; et
+toute cette histoire d'un pr&ecirc;tre qui n'est qu'un honn&ecirc;te homme:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Le ton de votre langage m'&eacute;pouvante, et c'est moins par sa
+vivacit&eacute;, hors de toute mesure, que par un tour trop direct o&ugrave;,
+passez-moi une expression hasard&eacute;e, ne sonne pas assez l'&acirc;me
+eccl&eacute;siastique. Vous ne parlez pas comme un pr&ecirc;tre, vous parlez
+comme un la&iuml;que. Mon oreille a de singuli&egrave;res finesses pour
+entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que
+Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme,
+toujours l'homme. Si Dieu est votre pr&eacute;occupation constante&mdash;un
+&eacute;v&ecirc;que doit vivre en pr&eacute;sence du Seigneur, a &eacute;crit saint Cyprien,
+<i>in conspectu Domini</i>,&mdash;ob&eacute;issez sans discussion, aveugl&eacute;ment, &agrave;
+l'autorit&eacute; qu'il a plac&eacute;e sur vous.</p></div>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cet esprit la&iuml;que ainsi oppos&eacute; &agrave; l'esprit
+eccl&eacute;siastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale
+naturelle oppos&eacute;e &agrave; la morale religieuse; et la raison oppos&eacute;e &agrave; la foi.
+Un honn&ecirc;te homme selon le monde est d&eacute;j&agrave; fort &eacute;loign&eacute; d'&ecirc;tre un vrai
+catholique. Quelques-uns m&ecirc;me des sentiments dont est form&eacute;e sa vertu
+sont r&eacute;prouv&eacute;s ou suspect&eacute;s par l'&Eacute;glise: ainsi, dans certains cas, le
+souci de l'honneur, la tol&eacute;rance pour les opinions, l'indulgence pour
+certaines faiblesses. Mais surtout l'ind&eacute;pendance de pens&eacute;e est un
+crime. Dans la r&eacute;alit&eacute;, cela s'accommode. L'&Eacute;glise souffre ce qu'elle ne
+peut emp&ecirc;cher: elle consent que les fid&egrave;les, qui ne sont que le
+troupeau, se composent un m&eacute;lange de morale humaine et de morale
+chr&eacute;tienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et
+d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fid&egrave;les sont d'ailleurs des
+&acirc;mes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des
+questions que les fid&egrave;les &eacute;cartent, qu'ils ne se posent m&ecirc;me pas: la foi
+d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup
+d'ignorance et d'irr&eacute;flexion. Un la&iuml;que peut donc, sans trop se damner,
+n'&ecirc;tre au fond qu'un honn&ecirc;te homme. Un pr&ecirc;tre, non: il faut qu'il soit
+beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abb&eacute; Jourfier, qui n'a
+que des vertus humaines, est plac&eacute; par sa profession dans des
+circonstances telles qu'il s'aper&ccedil;oit que ces vertus vont contre les
+fondements m&ecirc;mes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux
+lumi&egrave;res naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia
+mentis). Or le pr&ecirc;tre peut se permettre un autre orgueil, mais non
+celui-l&agrave;. Le jour o&ugrave; l'&eacute;v&ecirc;que Jourfier prononce l'oraison fun&egrave;bre de son
+grand-p&egrave;re, le conventionnel r&eacute;gicide et d&eacute;iste, il fait acte d'honn&ecirc;te
+homme, mais de mauvais pr&ecirc;tre. De m&ecirc;me quand il lutte avec tant de
+fureur contre les congr&eacute;gations et qu'il proteste contre la tyrannie de
+Rome. C'est &eacute;videmment lui qui a tort. Une religion fond&eacute;e sur une
+r&eacute;v&eacute;lation surnaturelle doit, &agrave; mesure que son domaine terrestre
+s'&eacute;tend, se r&eacute;soudre dans l'infaillibilit&eacute; d'un chef unique, et c'est &agrave;
+cela, en effet, qu'a tendu l'&Eacute;glise &agrave; travers les &acirc;ges. Elle doit &ecirc;tre
+de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le
+monde des &acirc;mes, une th&eacute;ocratie. En vain Jourfier veut d&eacute;fendre son
+pouvoir d'&eacute;v&ecirc;que contre les &eacute;missaires de l'autorit&eacute; centrale et se
+r&eacute;server quelque libert&eacute; dans son for int&eacute;rieur. Il parle de dignit&eacute;
+personnelle; mais &laquo;le pr&ecirc;tre est un &ecirc;tre qui s'abandonne, se sacrifie,
+abdique&raquo;. Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-m&ecirc;me: la&iuml;que,
+il l'aurait pu; pr&ecirc;tre, membre de l'&Eacute;glise enseignante, il ne le peut
+pas. L'&Eacute;glise ne demande pas toujours au pr&ecirc;tre le sacrifice de son &ecirc;tre
+tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le
+lui demande d&egrave;s qu'il para&icirc;t vouloir se reprendre. Jourfier s'en
+aper&ccedil;oit peu &agrave; peu, et l'histoire de cette douloureuse d&eacute;couverte est
+tout le roman. Il se convainc qu'un pr&ecirc;tre ne fait pas &agrave; l'&Eacute;glise sa
+part; et d&egrave;s lors il faut ou qu'il se r&eacute;volte ou qu'il s'immole. Encore
+un coup, il est rare que la question se pose avec cette nettet&eacute; tragique
+et que l'&Eacute;glise ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute
+l'&acirc;me; mais la question se pose ainsi pour tout pr&ecirc;tre qui r&eacute;fl&eacute;chit d&egrave;s
+que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments
+naturels et sa foi.</p>
+
+<p>M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montr&eacute; ce qu'est un pr&ecirc;tre
+catholique que dans cette peinture d'un pr&ecirc;tre qui ne l'est pas.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de pr&ecirc;tres: l'abb&eacute;
+Ferrand, le bon th&eacute;ologien; M<sup>gr</sup> de Roquebrun, l'&eacute;v&ecirc;que gentilhomme;
+le doux abb&eacute; Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois
+ravissants vieux chanoines de <i>Lucifer</i>, et Gr&eacute;goire Phalippou, le moine
+fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le
+marquis de Pierrerue. Les abb&eacute;s Courbezon, C&eacute;lestin, Capdepont et
+Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux.
+C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si
+longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels
+&laquo;dessous&raquo;. Mais ces pr&ecirc;tres, dont l'int&eacute;rieur est si int&eacute;ressant, M.
+Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie ext&eacute;rieure, leur donner
+une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant &agrave; lui, non
+seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature;
+l'intensit&eacute; du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend d&eacute;mesur&eacute;s;
+il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il
+fr&eacute;mit sous leur parole. Il a, au m&ecirc;me degr&eacute; peut-&ecirc;tre que Balzac, le
+don de s'absorber en eux, de s'en &eacute;prendre, de s'en &eacute;merveiller. Il a,
+comme le po&egrave;te de la <i>Com&eacute;die humaine</i>, des stup&eacute;factions devant les
+&ecirc;tres qu'il cr&eacute;e. De l&agrave; des outrances et des na&iuml;vet&eacute;s: continuellement
+il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et,
+comme il le croit, il nous le fait croire. &laquo;Tout &agrave; coup il eut un
+soubresaut, et de sa bouche s'&eacute;chapp&egrave;rent <i>ces paroles &eacute;pouvantables</i>.&raquo;
+Ou bien: &laquo;<i>On ne saurait croire</i> l'expression de force, de fermet&eacute;, que
+la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante
+auparavant, venait de prendre tout &agrave; coup.&raquo; Et voyez quelle conviction
+dans cette r&eacute;flexion candide: &laquo;En v&eacute;rit&eacute;, l'homme est-il ainsi fait que
+la passion le puisse ravaler &agrave; ce point? H&eacute;las! oui, l'homme est ainsi
+fait, Rufin Capdepont, plus faible, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus mod&eacute;r&eacute; peut-&ecirc;tre...&raquo; Et
+quelle p&eacute;danterie na&iuml;ve dans ce tour de phrase: &laquo;Sa t&ecirc;te surtout
+paraissait transfigur&eacute;e. Certes, c'&eacute;taient toujours les belles lignes
+sculpturales, pleines de noblesse, <i>qui nous ont arr&ecirc;t&eacute; d&egrave;s le
+commencement de cette &eacute;tude</i>...&raquo;</p>
+
+<p>Cette esp&egrave;ce d'ing&eacute;nuit&eacute; s'explique par la vigueur m&ecirc;me et la profonde
+sinc&eacute;rit&eacute; de la conception. Et c'est aussi pourquoi les h&eacute;ros de M.
+Fabre s'&eacute;panchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont
+presque enti&egrave;rement en discours. Ce sont des &acirc;mes qui d&eacute;bordent. Et le
+romancier d&eacute;borde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la
+diffusion, des redites, des situations r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, mais toujours de la
+grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux,
+excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et color&eacute;.</p>
+
+<p>Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si
+vous passez des romans eccl&eacute;siastiques aux romans campagnards. Les
+paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux
+aiment jusqu'&agrave; la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol,
+Eran, F&eacute;lice l'hospitali&egrave;re. La Pancole, la Galti&egrave;re, la Combale sont
+d'&eacute;pouvantables m&eacute;g&egrave;res. Il y a chez Barnab&eacute;, cet ermite digne de
+Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et
+voici, tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;, d'exquises figures: M&eacute;niquette et Marie Galtier,
+d'une puret&eacute; de fleurs, pareilles &agrave; des berg&egrave;res de vitraux, &agrave; des
+petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abb&eacute; C&eacute;lestin,
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; travers la grande nature maternelle comme un petit faune en
+soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc
+ou de jeune fille...</p>
+
+<p>Le <i>Chevrier et Barnab&eacute;</i> ne sont pas de moindres chefs-d'&oelig;uvre que
+<i>Lucifer</i> ou <i>Mon oncle C&eacute;lestin</i>. M. Ferdinand Fabre est un peintre
+incomparable des pr&ecirc;tres et des paysans: s'il tente d'autres peintures,
+s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du <i>Marquis de
+Pierrerue</i>), il y para&icirc;t gauche et emprunt&eacute;. C'est qu'il a eu deux
+nourrices: la montagne et l'&Eacute;glise. Il est lui-m&ecirc;me un montagnard po&egrave;te
+qui a failli &ecirc;tre pr&ecirc;tre. Je soup&ccedil;onne que c'est, au fond, l'amoureux de
+la nature qui a d&eacute;tourn&eacute; le l&eacute;vite; que c'est Cyb&egrave;le qui l'a enlev&eacute; &agrave;
+Dieu. Sans doute il &eacute;tait trop ivre de la beaut&eacute; de la terre pour
+devenir le ministre d'une religion qui s&eacute;pare si absolument Dieu du
+monde visible. La nature est une grande h&eacute;r&eacute;siarque: elle nie
+l'indignit&eacute; de la mati&egrave;re. L'&oelig;uvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas
+moins &laquo;une&raquo;, car il n'a dit que les sentiments les plus simples&mdash;ou les
+plus s&eacute;rieux; il n'a peint que les &acirc;mes qui suivent le mieux la nature,
+ou celles qui s'&eacute;l&egrave;vent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et
+la vie moderne passerait presque tout enti&egrave;re entre ses pastorales et
+ses drames cl&eacute;ricaux. Mais cela m&ecirc;me n'est-il pas tout &agrave; fait
+particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas &eacute;tonn&eacute; que
+l'&oelig;uvre candide, s&eacute;v&egrave;re et un peu fruste de ce Balzac du clerg&eacute;
+catholique et des paysans primitifs rest&acirc;t comme un des monuments les
+plus originaux du roman contemporain.</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Sceaux</span>, Imp. Charaire et fils.</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Po&egrave;mes antiques</i>.&mdash;<i>Po&egrave;mes tragiques</i>.&mdash;<i>Po&egrave;mes
+barbares</i>, Lemerre</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> M. Sully Prudhomme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Les <i>Spectres</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Le <i>Runo&iuml;a</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> La <i>Tristesse du diable</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Le Vent froid de la nuit</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Dies ir&aelig;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>&OElig;dipe &agrave; Colone</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Polymnie, 46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> &Eacute;n&eacute;ide, IX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Iliade, III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> H&eacute;rodote, Polymnie, 47.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Le <i>Massacre de Mona</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Le <i>Barde de Temrah</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le <i>Massacre de Monah</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> <i>Un acte de charit&eacute;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Les <i>Asc&egrave;tes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> L'<i>Agonie d'un saint</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Les <i>Deux glaives</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le <i>Corbeau</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> La <i>Maison du berger</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> La <i>Ravine Saint-Gilles</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> La <i>Fontaine aux lianes</i>; la <i>Ravine Saint-Gilles</i>; les
+<i>&Eacute;l&eacute;phants</i>; la <i>For&ecirc;t vierge</i>; la <i>Panth&egrave;re noire</i>; le <i>Jaguar</i>;
+<i>Midi</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Le <i>Parnasse contemporain</i>, 1866, 1869, 1876
+(Lemerre).&mdash;<i>Revue des Deux Mondes</i>, 15 mai et 1<sup>er</sup> novembre
+1888.&mdash;<i>V&eacute;ridique histoire de la conqu&ecirc;te de la Nouvelle-Espagne</i>, par
+le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes
+(Lemerre).&mdash;Sonnets in&eacute;dits.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Po&egrave;mes dor&eacute;s</i>; les <i>Noces corinthiennes</i>; les <i>D&eacute;sirs de
+Jean Servien</i>, chez Lemerre.
+</p><p>
+<i>Jocaste</i> et le <i>Chat maigre</i>; le <i>Crime de Sylvestre Bonnard</i>; le
+<i>Livre de mon ami</i> chez Calmann L&eacute;vy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Le <i>N&eacute;o-hell&eacute;nisme</i> (les <i>Contemporains</i>, premi&egrave;re
+s&eacute;rie.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Victor Hugo, le <i>Pas d'armes du roi Jean</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann L&eacute;vy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> I, p. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> I, p. 209.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> II, p. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> II, p. 173.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> II, p. 175.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> I, p. 61.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Flaubert, <i>Pr&eacute;face des Po&eacute;sies de Louis Bouilhet</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Pascal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> I, p. 61.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> I, p. 123.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> I, p. 20 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> I, p. 107.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> I, p. 109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> I, p. 149.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> I, p. 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> I, p. 175.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> I, p. 184.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> I, p. 202.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> I, p. 257.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> I, p. 256.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> I, p. 251.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> I, pages 317, 327.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> II, p. 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>Iphig&eacute;nie</i>, II, sc. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> 1. Iphig&eacute;nie, II, sc. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> II, p. 121.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> II, p. 72.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> II, p. 70.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> II, p. 189.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> II, p. 205.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> II, p. 215.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> II, p. 226.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> II, p. 275.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> II, p. 276.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Mithridate</i>, I, sc. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Mithridate</i>, IV, sc. ii.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Pr&eacute;face de <i>Bajazet</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> I, p. 115.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Baudelaire, <i>Fleurs du mal</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>&Eacute;p. &agrave; Racine</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> M<sup>me</sup> de S&eacute;vign&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Louis Racine.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> M<sup>me</sup> de S&eacute;vign&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Pr&eacute;face de <i>B&eacute;r&eacute;nice</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> <i>Maximes de la vie</i>.&mdash;Ollendorff.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Essais sur l'histoire de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise</i> (1
+vol. Calmann L&eacute;vy).&mdash;Chroniques dramatiques &agrave; la <i>Revue politique et
+litt&eacute;raire</i> et au <i>Journal des D&eacute;bats</i> (1882-1885).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Voy. notamment les articles sur le <i>Roi s'amuse, F&eacute;dora,
+Un roman parisien</i> (de M. Octave Feuillet), la <i>Tour de Nesle</i>, dans la
+<i>Revue</i> des 4 novembre, 2 et 16 d&eacute;cembre 1882, 10 f&eacute;vrier 1883.
+</p><p>
+La <i>Revue des cours litt&eacute;raires</i> a publi&eacute; des conf&eacute;rences de M. J.-J.
+Weiss sur <i>Favart, Piron, Gresset</i>, dans ses num&eacute;ros des 18 f&eacute;vrier et
+29 avril 1865.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Les <i>Amoureuses</i>.&mdash;<i>Lettres de mon moulin</i>.&mdash;<i>Contes du
+lundi</i>.&mdash;<i>Tartarin de Tarascon</i>.&mdash;Les <i>Femmes d'artistes</i>.&mdash;<i>Robert
+Helmont</i>.&mdash;Le <i>Petit Chose</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Le <i>Petit Chose</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Le <i>Petit Chose</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>&Eacute;tudes et paysages</i> (&agrave; la suite de <i>Robert Helmont</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>&Eacute;tudes et paysages</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Ibid</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> <i>Femmes d'artistes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> <i>&Eacute;tudes et paysages</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> <i>Id</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Lettres de mon moulin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Femmes d'artistes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Id</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Idem</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Contes du lundi</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> <i>Lettres de mon moulin</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Essai sur le go&ucirc;t</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Je ne parle ici que des <i>Contes</i> de M. Alphonse Daudet.
+Je reprendrai plus tard en la remaniant l'&eacute;tude que j'ai eu l'occasion
+d'&eacute;crire sur ses <i>romans</i>: j'attendrai pour cela l'apparition du premier
+roman que M. Daudet publiera.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Julien Savignac</i>, le <i>Chevrier</i>, <i>l'Abb&eacute; Tigrane</i>, <i>Mon
+oncle C&eacute;lestin</i>, le <i>Roman d'un peintre</i>, le <i>Roi Ramire</i>, <i>Lucifer</i>,
+<i>Barnab&eacute;</i>, chez Charpentier.&mdash;<i>Les Courbezon</i>, <i>Mademoiselle de
+Malavieille</i>, le <i>Marquis de Pierrerue</i> (2 vol.), la <i>Petite M&egrave;re</i> (4
+vol.), chez Dentu.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lematre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+
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+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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