summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/21215-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '21215-8.txt')
-rw-r--r--21215-8.txt8362
1 files changed, 8362 insertions, 0 deletions
diff --git a/21215-8.txt b/21215-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..b7f8eaf
--- /dev/null
+++ b/21215-8.txt
@@ -0,0 +1,8362 @@
+The Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les contemporains, deuxième série Études et portraits littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: April 25, 2007 [EBook #21215]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
+
+JULES LEMAITRE
+
+LES CONTEMPORAINS
+
+ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
+
+DEUXIÈME SÉRIE
+
+Leconte de Lisle--José-Maria de Heredia
+Armand Silvestre--Anatole France--Le Père
+Monsabré M. Deschanel et le romantisme de Racine
+La comtesse Diane Francisque Sarcet--J.-J. Weiss--Alphonse Daudet
+Ferdinand Fabre
+
+DEUXIÈME ÉDITION
+
+PARIS
+
+H. LECÈNE et H. OUDIN, ÉDITEURS
+
+17, Rue BONAPARTE, 17
+
+1886
+
+ * * * * *
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LECONTE DE LISLE
+JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
+ARMAND SILVESTRE
+ANATOLE FRANCE
+LE PÈRE MONSABRÉ
+M. DESCHANEL ET LE ROMANTISME DE RACINE
+LA COMTESSE DIANE
+SARAH BERNHARDT
+FRANCISQUE SARCEY
+J.-J. WEISS
+ALPHONSE DAUDET
+FERDINAND FABRE
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+LECONTE DE LISLE[1]
+
+[Note 1: _Poèmes antiques_.--_Poèmes tragiques_.--_Poèmes
+barbares_, Lemerre]
+
+
+I
+
+Des vers d'une splendeur précise, une sérénité imperturbable, voilà ce
+qui frappe tout d'abord chez M. Leconte de Lisle. Au fond, il y a autre
+chose que nous verrons; mais cela est caché et ne se révèle qu'à ceux
+qui n'ont pas le coeur simple. C'est pourquoi il n'est peut-être pas de
+poète qui soit moins connu du public, ni plus sacré pour ses fidèles;
+qui ait moins de lecteurs, ni des lecteurs plus fanatiques. Ses vers
+intransigeants ne condescendent point aux faiblesses ni aux habitudes du
+troupeau, n'entrent point dans ses émotions, ne le bercent ni le
+secouent. «Leconte de Lisle? vous diront les plus renseignés; un grand
+poète sans doute! mais que nous veut-il avec ses poèmes indous,
+hébraïques, grecs et Scandinaves?
+
+Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec.
+
+Ni le sanscrit, ni le saxon.»
+
+«Leconte de Lisle, prononcera M. Homais, est complètement dépourvu de
+sensibilité. Je n'approuve pas, monsieur, que le poète s'isole et se
+désintéresse de son siècle. En a-t-il même le droit? Je me le demande.
+Au reste, j'ai peu lu cet auteur.--J'ai vu ses _Erynnies_ à l'_Odéon_,
+continue M. Homais avec un fin sourire; Clytemnestre s'appelait
+_Klutaïmnêstra_, et c'était fort ennuyeux.»
+
+D'autre part, interrogez les poètes, pas tous, mais les meilleurs
+d'entre les jeunes, et quelques curieux çà et là. Assurément ils ne vous
+diront point de mal de Victor Hugo, pour la raison qu'Allah est Allah;
+mais on sait que dans tous les temples il y a des saints plus
+amoureusement chômés que le titulaire du maître-autel; et je crois bien
+que parmi ces saints de chapelle M. Leconte de Lisle est le premier.
+C'est qu'il offre à ses dévots des oeuvres parfaites, où les gens du
+métier trouvent un plaisir sans mélange: presque jamais un sentiment
+personnel au poète n'y éclate dont la sincérité, l'originalité ou
+l'expression puisse être contestée, qui semble, suivant les jours,
+insuffisant ou démesuré, ni qui détourne l'attention des mystères
+savants de la forme.
+
+
+II
+
+Lorsque André Chénier composait ses divins pastiches d'Homère et de
+Théocrite, il faisait sans y songer ce que personne n'avait fait avant
+lui, non pas même les poètes de la Pléiade, qui ne comprenaient qu'à
+demi la pure antiquité et ne la saisissaient point d'une vue directe. Il
+se détachait de lui-même et de son temps, s'éprenait tout naïvement des
+grâces de la vie primitive chez une belle race, se faisait une âme
+grecque ou plutôt, mystérieux atavisme, retrouvait cette âme en lui. Or,
+cette neuve poésie où se reflètent exactement des poésies antérieures et
+où Chénier se complaisait ingénument, d'autres l'ont recommencée avec
+plus de parti pris et un art plus consommé. Notre siècle est curieux
+avec délices. Sa gloire et sa joie, c'est de comprendre et de
+ressusciter l'âme des générations éteintes, et sa plus grande
+originalité consiste à pénétrer dans l'âme des autres siècles. De
+croyance propre, il n'en a guère. Aussi, le seul sentiment nouveau qu'il
+ait apporté dans la littérature, c'est, avec la curiosité, le doute de
+l'esprit se tournant en souffrance pour le coeur. Y a-t-il autre chose
+dans le romantisme que la mélancolie de René et l'amour de ce qu'on
+appellait en 1830 la couleur locale, c'est-à-dire le sens de l'histoire
+avivé par la passion des belles lignes et des belles couleurs? Ces deux
+sentiments, d'ailleurs, ou vont ensemble ou s'engendrent tour à tour.
+Quand on sait ou qu'on devine beaucoup, qu'on est d'une vieille race
+fatiguée et sans naïveté, il peut arriver qu'on en souffre, et ce
+malaise redouble l'ardeur de connaître et de sentir; il nous fait
+chercher l'oubli dans la curiosité croissante ou dans une sorte de
+sensualisme esthétique. Toute la poésie contemporaine est faite,
+semble-t-il, d'inquiétude morale et d'esprit critique mêlé de
+sensualité. L'inquiétude, vague avec les romantiques, s'est peu à peu
+précisée: une poésie philosophique en est sortie, et à la mélancolie
+d'Olympio ou de Jocelyn a succédé la mélancolie darwiniste. Le poète de
+la _Justice_[2] sait les raisons de sa tristesse. D'un autre côté,
+l'intelligence du passé et le goût de l'exotique ont engendré une longue
+et magnifique lignée de poèmes où revivent l'art, la pensée et la figure
+des temps disparus. La poésie de notre âge et de notre pays contient
+toutes les autres dans son vaste sein. Hugo, Vigny, Gautier, Banville,
+Leconte de Lisle, l'ont faite souverainement intelligente et
+sympathique, soit qu'elle déroule la légende des siècles, soit qu'elle
+s'éprenne de beauté grecque et païenne, soit qu'elle traduise et
+condense les splendides ou féroces imaginations religieuses qui ont ravi
+ou torturé l'humanité, soit enfin qu'elle exprime des sentiments
+modernes par des symboles antiques. À travers les différences de
+caractère ou de génie, un trait commun rapproche les ouvriers de cette
+poésie immense et variée comme le monde et l'histoire: le culte du beau
+plastique. Mais il n'en est point chez qui ce culte apparaisse plus
+exclusif que chez M. Leconte de Lisle. Il est remarquable que celui-là
+soit le moins ému, qui s'est fait le poète des religions et qui s'est
+attaché aux manifestations du sentiment le plus intime, le plus enfoncé
+au coeur des races.
+
+[Note 2: M. Sully Prudhomme.]
+
+
+III
+
+Mais quoi! est-il donc si impassible que cela? M. Homais aurait tort de
+le croire. Un petit poème indien ou gothique se peut ciseler sans
+émotion. Des élèves du maître, de jeunes et habiles ouvriers se sont
+donné ce plaisir, et l'on aura beau chercher, on ne trouvera guère sous
+leurs vers éclatants d'autre passion que celle des contours rares et des
+belles rimes. Mais quand un poète s'est complu à évoquer la série
+presque complète des religions et des théologies, volontiers on
+s'enquiert des raisons d'une prédilection si constante. On se demande si
+le goût du pittoresque à outrance suffit à l'expliquer. Cette
+impassibilité qu'on ne saurait nier, on voudrait savoir si elle est bien
+l'état naturel de l'âme de l'artiste. N'est-elle pas acquise? À quel
+prix et pourquoi? Ne suppose-t-elle pas des souffrances, des
+désillusions, des rébellions, tout un drame antérieur qui parfois gronde
+encore sous les rimes sereines? _Kaïn_ n'est-il donc qu'un magnifique
+exercice de rhétorique parnassienne? Relisez-le, de grâce, et vous
+verrez si l'âme triste, généreuse et insoumise du XIXe siècle n'y est
+pas tout entière. Non, l'auteur des _Nornes_, de _Baghavat_ et du
+_Corbeau_ n'est point un antiquaire désintéressé. S'il est un poète qui
+soit bien d'aujourd'hui, qui soit moderne jusqu'aux entrailles, c'est
+lui. M. Leconte de Lisle, à peu près comme Gustave Flaubert, est un
+grand pessimiste et un grand impie réfugié dans la contemplation
+esthétique. Étudions de plus près ce révolté qui, pour goûter la paix,
+s'est fait bouddhiste et sculpteur de strophes.
+
+Quand je parle du bouddhisme de M. Leconte de Lisle, il faut s'entendre.
+Je sais bien qu'il vit à Paris, à peu près comme tout le monde, et je ne
+prétends pas qu'il adore pour de bon Baghavat ou Bouddha, qu'il laisse
+pousser indéfiniment les ongles de ses pieds et de ses mains, ni qu'il
+passe des heures à regarder son nombril. Je le définis par ses livres,
+ne le connaissant pas autrement; je le prends dans les moments
+singuliers où il vit sa vie de poète, aussi vraie que l'autre. On peut
+croire qu'il tient de la nature un dédain de l'émotion extérieure, un
+fonds de sérénité contemplative que sont venus renforcer l'art et le
+parti pris; et il est sans doute intéressant d'étudier chez lui
+l'alliance surprenante de l'ataxie orientale avec la science et la
+conscience inquiètes des hommes d'Occident.
+
+Il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle est né à l'île Bourbon et
+qu'il y a passé son enfance. Là mieux que chez nous, il put sentir
+l'énormité indomptable des forces naturelles et les lourds midis
+endormeurs de la conscience et de la volonté. Il connut la rêverie sans
+tendresse, le sentiment de notre impuissance à l'égard des choses, la
+soif de rentrer au grand Tout, dont la vie un moment nous distingue, et,
+en attendant, la joie immobile de contempler de splendides tableaux sans
+y chercher autre chose que leur beauté.
+
+Il vint à Paris. Après la fatalité inconsciente des choses, il rencontra
+la fatalité furieuse de l'égoïsme humain. Il eut des jours difficiles et
+souffrit d'autant plus qu'il apportait dans la mêlée des compétitions
+féroces une âme déjà touchée de la grave songerie orientale. Les forces
+inéluctables qu'il avait reconnues, subies et parfois aimées dans la
+nature aveugle et magnifique, il les retrouvait dans la société des
+hommes, mais franchement haïssables cette fois, visiblement hostiles et
+méchantes. L'enfant s'insurgea contre l'égoïsme nécessaire, mais hideux,
+contre le bourgeoisisme impitoyable et rapace, contre la vie plate et
+malfaisante, contre les violences hypocrites et sans grandeur.
+
+Il lut l'histoire. Il y vit l'homme en proie à deux fatalités: celle de
+ses passions et celle du monde extérieur. Elle lui apparut comme
+l'universelle tragédie du mal, comme le drame de la force sombre et
+douloureuse. Il lui sembla que l'homme, presque toujours, avait aggravé
+l'horreur de son destin par les explications qu'il en avait données, par
+les religions qui avaient hanté son esprit malade, prêtant à ses dieux
+les passions dont il était agité. Il se dit alors que la vie est
+mauvaise et que l'action est inutile ou funeste. Mais, d'autre part, il
+fut séduit par le pittoresque et la variété plastique de l'histoire
+humaine, par les tableaux dont elle occupe l'imagination au point de
+nous faire oublier nos colères et nos douleurs. Il entra par l'étude
+dans les moeurs et dans l'esthétique des siècles morts; il démêla
+l'empreinte que les générations reçoivent de la terre, du climat et des
+ancêtres: et, comme il s'amusait à la logique de l'histoire, il en
+sentit moins la tristesse; puis il lui parut que toute force qui se
+développe a sa beauté pour qui en est spectateur sans en être victime;
+il eut des visions du passé si nettes, si sensibles et si grandioses
+qu'il leur pardonna de n'être pas consolantes. Enfin il comprit que, si
+tout le mal vient de l'action, l'action vient du désir inextinguible, de
+l'illusion du mieux, qui vit éternellement aux flancs de l'humanité,
+illusion qui fait souffrir puisqu'elle fait vivre, mais qui fait vivre
+enfin. Or, à quoi bon condamner la vie? Elle est, cela suffit; et les
+renonciations de quelques-uns ne l'éteindront pas. Qui sait d'ailleurs
+si elle ne va pas quelque part? si quelque progrès--lent, ah! combien
+lent!--ne s'élabore pas par elle à travers les âges? Alors, le coeur
+révolté contre l'Être, mais les yeux pleins du prestige de ses formes;
+indigné des monstruosités de l'histoire, mais désarmé par l'intérêt de
+son mécanisme et ébloui par la richesse de ses décors; soulevé contre le
+spectre des religions, mais apaisé par l'idée qu'un jour peut-être elles
+auront vécu; conspuant l'humanité et l'adorant à la fois, il alla
+prendre pour héros l'antique rebelle, le premier après Lucifer qui ait
+crié: _Non serviam_! rendit l'espoir au désespéré et le fit surgir comme
+un prophète sur la plus haute tour d'Hénokia, la cité cyclopéenne. Il
+mit dans ce poème ce qu'il avait de plus sincère en lui, la protestation
+obstinée contre le mal physique et moral, et aussi la sérénité de
+l'artiste paisiblement enivré de visions précises. Ce jour-là, M.
+Leconte de Lisle fit son chef-d'oeuvre.
+
+
+IV
+
+ En la trentième année, au siècle de l'épreuve,
+ Étant captif parmi les cavaliers d'Assur,
+ Thogorma, le voyant, fils d'Élam, fils de Thur,
+ Eut ce rêve, couché dans les roseaux du fleuve,
+ À l'heure où le soleil blanchit l'herbe et le mur,
+
+Il vit Hénokia, la cité des Géants. C'est le soir; ils rentrent dans la
+ville avec leurs femmes et leurs troupeaux,
+
+ Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine
+ Avec leur bouche épaisse et rouge, et pleins de faim.
+
+Le tombeau de Kaïn est au sommet de la plus haute tour. Voilà qu'un
+ange, un cavalier, sort des ténèbres, traînant après lui et ameutant
+toutes les bêtes de la terre, et charge d'imprécations, au nom du
+Seigneur, le rebelle et ses fils. Alors Kaïn se dresse dans son tombeau,
+impose silence au cavalier et aux bêtes; il se souvient, et raconte sa
+sombre histoire.
+
+ Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre;
+ Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.
+
+Il revoit l'Éden gardé par un Khéroub «chevelu de lumière». La nuit, il
+rôdait, voulant y rentrer et sourd aux insultes de l'archange.
+
+ Ténèbres, répondez! Qu'Iavèh me réponde!
+ Je souffre, qu'ai-je fait?--Le Khéroub dit: Kaïn,
+ Iavèh l'a voulu. Tais-toi. Fais ton chemin
+ Terrible.--Sombre esprit, le mal est dans le monde;
+ Oh! pourquoi suis-je né?--Tu le sauras demain.
+
+Pour le punir, Iavèh l'aveugle «le précipite dans le crime tendu», lui
+fait, dans un accès de fureur, tuer son frère, qu'il aimait pourtant.
+
+ Dors au fond du Schéol! Tout le sang de tes veines,
+ Ô préféré d'Héva, faible enfant que j'aimais,
+ Ce sang que je t'ai pris, je le saigne à jamais!
+ Dors, ne t'éveille plus! Moi, je crierai mes peines,
+ J'élèverai la voix vers Celui que je hais.
+
+Kaïn se vengera et il vengera les hommes. Quand «assouvi de son rêve»,
+Dieu voudra détruire la race humaine par le déluge, Kaïn la sauvera. Le
+poète (et ceci a tout l'air d'une trouvaille de génie) veut que l'arche
+ait été construite malgré Jéhovah et que Kaïn, son Kaïn immortel et
+symbolique, l'ait empêchée de sombrer.--L'homme, continue le vengeur,
+couvrira de nouveau la terre, non plus indompté, mais lâche et servile.
+
+ Dans les siècles obscurs l'homme multiplié
+ Se précipitera sans halte ni refuge,
+ À ton spectre implacable horriblement lié.
+
+Mais un jour mon souffle redressera ta victime:
+
+ Tu lui diras: Adore! Elle répondra: Non!...
+
+ Afin d'exterminer le monde qui te nie,
+ Tu feras ruisseler le sang comme une mer,
+ Tu feras s'acharner les tenailles de fer,
+ Tu feras flamboyer, dans l'horreur infinie,
+ Près des bûchers hurlants le gouffre de l'Enfer;
+
+ Mais quand tes prêtres, loups aux mâchoires robustes,
+ Repus de graisse humaine et de rage amaigris,
+ De l'holocauste offert demanderont le prix,
+ Surgissant devant eux de la cendre des justes,
+ Je les flagellerai d'un immortel mépris.
+
+ Je ressusciterai les cités submergées,
+ Et celles dont le sable a couvert les monceaux;
+ Dans leur lit écumeux j'enfermerai les eaux;
+ Et les petits enfants des nations vengées,
+ Ne sachant plus ton nom, riront dans leurs berceaux!
+
+ J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire.
+ Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas
+ Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
+ Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire;
+ Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas!
+
+ Et ce sera mon jour! Et, d'étoile en étoile,
+ Le bienheureux Éden longuement regretté,
+ Verra renaître Abel sur mon coeur abrité;
+ Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile,
+ Tu t'anéantiras dans ta stérilité.
+
+Kaïn se tait. Alors le déluge éclate, et...
+
+ Quand le plus haut des pics eut bavé son écume,
+ Thogorma, fils d'Élam, d'épouvante blêmi,
+ Vit Kaïn le vengeur, l'immortel ennemi
+ D'Iavèh, qui marchait, sinistre, dans la brume,
+ Vers l'arche monstrueuse apparue à demi.
+
+Ce poème de _Kaïn_ traduit, sous une forme saisissante, un sentiment
+éternel (aujourd'hui plus intense que jamais) et profondément humain:
+n'est-ce point là justement la définition des chefs-d'oeuvre? Ce que
+j'ai envie de dire pourra paraître un éloge démesuré: car le public n'a
+pas l'air de se douter, vraiment, que notre siècle finissant a de grands
+poètes. Mais enfin, ce n'est pas la faute des lecteurs ingénus de M.
+Leconte de Lisle si son Kaïn leur rappelle le Prométhée d'Eschyle. Et
+Kaïn, venant plus tard, a cet avantage de mieux savoir ce qu'il veut et
+de dire plus nettement ce qu'il espère. Kaïn est, si l'on veut, un
+Prométhée qui parle et sent comme Lucrèce, c'est-à-dire comme le plus
+jeune des poètes anciens.
+
+ Humana ante oculos foede cum vita jaceret
+ In terris, oppressa gravi sub Religione,
+ Quæ caput a coeli regionibus ostendebat,
+ Horribili super aspectu mortalibus instans,
+ Primum Graius homo mortales tollere contra
+ Est oculos ausus, primusque obsistere contra...
+
+Hénokia est aussi énorme que le Caucase. Mercure n'est pas plus lâche
+que le Cavalier, Kaïn vaut le _Graius homo_. Jamais blasphème n'est
+sorti d'une bouche d'homme, plus tragique depuis Eschyle, ni plus
+triomphant depuis Lucrèce. Il y a dans le cri de Kaïn une âpreté plus
+superbe, s'il se peut, que celle du poète de la _Nature_, et une
+espérance non plus forte, mais moins vague et plus voisine de son objet,
+que celle du Titan voleur de feu.--La protestation du corps contre la
+douleur, du coeur contre l'injustice et de la raison contre
+l'inintelligible, devient, semble-t-il, plus ardente à mesure que
+l'industrie humaine combat la souffrance, que l'idée de justice passe
+dans les institutions et que la science entame les frontières de
+l'inconnu; comme si l'homme, moins éloigné de son idéal, en subissait
+plus invinciblement l'attraction et se précipitait vers lui d'un
+mouvement plus furieux. Au fond, la science et la poésie sont deux
+grandes insurgées, et les Satans et les Prométhées pullulent sous nos
+habits noirs. Il y a une volupté dans cet état d'insurrection, d'autant
+plus que le sens critique, véritable esprit du diable, ouvre un domaine
+spacieux et nouveau à l'imagination plastique et, en même temps que la
+joie de la révolte, nous donne celle de reconstruire et de contempler
+avec des yeux d'artiste l'immense tragédie humaine. Je trouve tout cela
+dans _Kaïn_, et c'est par là qu'il est si complètement moderne.--Sans
+parler davantage de l'âpre et généreuse pensée qui est au fond de cette
+belle histoire symbolique, le passé surgit aux regards de Thogorma avec
+une précision si poignante et dans un détail si arrêté qu'on n'y peut
+rien comparer, sinon les plus belles pages de _Salammbô_. Voyez la
+rentrée des Géants dans leur ville: la vie de l'homme dans les rudes
+civilisations primitives vous apparaît dans un éclair. On songe au Ve
+livre de Lucrèce; puis on se dit qu'il y a là autre chose encore qu'une
+intuition de poète, que la science contemporaine, l'archéologie,
+l'anthropologie, ont seules rendu possibles de pareilles résurrections,
+et que, de toutes façons, un tel poème sonne glorieusement l'heure
+exacte où nous sommes.
+
+
+V
+
+_Kaïn_ est un poème non de désespoir, mais d'espoir violent né de
+l'intensité même du désir. Il marque une aspiration d'un jour, une
+involontaire concession du poète à «l'illusion qui fait de nous sa
+pâture»[3] et qui, trompant sans cesse les efforts qu'elle suscite, ne
+permet point à la douleur de s'endormir. Il est bien jeune et bien naïf,
+le vieux Kaïn, et trop dupe de son bon coeur. Eh! oui, les dieux
+passeront, mais après? l'humanité en sera-t-elle plus heureuse? Le
+Runoïa n'a pas l'ingénuité du premier meurtrier.--Et ce sera ton heure,
+dit-il au Christ.
+
+[Note 3: Les _Spectres_.]
+
+ Et dans ton ciel mystique
+ Tu rentreras, vêtu du suaire ascétique,
+ Laissant l'homme futur, indifférent et vieux,
+ Se coucher et dormir en blasphémant les dieux[4].
+
+[Note 4: Le _Runoïa_.]
+
+L'éternel cri: «Je souffre, qu'ai-je fait?» est une plainte d'enfant,
+stérile et vaine. Satan lui-même se demande à quoi bon.
+
+ Force, orgueil, désespoir, tout n'est que vanité,
+ Et la fureur me pèse et le combat m'ennuie[5].
+
+[Note 5: La _Tristesse du diable_.]
+
+Et le poète, avec le diable, descend, d'un mouvement fatal, aux
+dernières profondeurs de la tristesse, jusqu'à la désespérance qui ne
+veut plus lutter. _Aux Morts_, le _Dernier souvenir_, les _Damnés_,
+_Fiat nox_, _In Excelsis_, la _Mort du soleil_, les _Spectres_, le _Vent
+froid de la nuit_, la _Dernière vision_, l'_Anathème_, _Solvet sæclum_,
+_Dies Iræ_, tous ces poèmes, prodigieux par la magnificence et la dureté
+des lamentations, ne sont que prières à la Mort, effusions noires vers
+le néant. Je ne sais quel orgueil vient parfois les comprimer:
+
+ Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne.
+ À quoi bon tant de pleurs si tu ne peux guérir?
+
+ Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir
+ Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne[6].
+
+[Note 6: _Le Vent froid de la nuit_.]
+
+Ces plaintes ne servent de rien; mais il ne sert de rien non plus de les
+retenir, et l'hymne lugubre se déroule à flots lents, si horriblement
+triste qu'auprès de cette tristesse-là celle de l'_Ecclésiaste_ est d'un
+enfant et celle de René est d'un bourgeois. Et je ne sais si l'amour du
+néant est contagieux ou si cet amour n'est pas le suprême mensonge et la
+dernière et incurable illusion faite de la ruine de toutes les autres;
+mais volontiers, séduit par le maléfice de ces admirables vers qui
+aspirent au néant en empruntant à l'Être de si belles images, on
+s'unirait, avec un désespoir voluptueux, à l'oraison du poète:
+
+ Et toi, divine Mort où tout rentre et s'efface,
+ Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;
+ Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace.
+ Et rends-nous le repos que la vie a troublé[7]!
+
+[Note 7: _Dies iræ_.]
+
+«Fantaisie funèbre, dira-t-on, et même assez froide; car le vrai seul
+est aimable, disait Boileau, qui n'a point prévu cette poésie.» Mais
+est-on bien sûr que ce ne soit là qu'un amusement poétique? Je vous
+assure qu'à de certaines heures cet amusement vous prend aux entrailles.
+Parmi nos «minutes singulières», comme dit M. Taine (et ce sont surtout
+celles-là qui doivent intéresser les poètes), il y a des minutes de
+dégoût complet, de sincère renonciation à la vie, de pessimisme absolu
+et sans réserve. Il est certain qu'en dépit de ces minutes on continue
+de vivre; et cependant ceux pour qui elles reviennent souvent devraient,
+s'ils étaient aussi sincères qu'ils le paraissent, se réfugier
+volontairement dans la mort. Mais point; et Schopenhauer s'est laissé
+mourir dans son lit. C'est qu'il y a une sorte de plaisir dans cette
+morne désespérance dont on ne peut nier la réalité paradoxale. On dit
+que la vie est mauvaise, on le croit et on l'éprouve; on sait la vanité
+de tout espoir et de toute révolte, sauf de la révolte radicale qui
+secoue le fardeau de la vie; et pourtant on vit, justement parce qu'on
+sait tout cela, parce que c'est une espèce de volupté pour le roseau
+pensant de se savoir écrasé par l'univers fatal et que cette
+connaissance est encore une insurrection et, par suite, une raison de
+vivre. On peut succomber aux souffrances physiques qui jettent l'homme
+hors de soi, l'affolent et le font crier; on peut succomber aux
+mécomptes qui ont pour objet des personnes; mais les douleurs purement
+intellectuelles ne tuent pas, parce que, dans la plupart des cas, à
+mesure qu'elles croissent, croît aussi notre orgueil. Le pire malheur
+n'est pas de savoir ou de croire le monde inutile ou mauvais: c'est de
+pâtir dans son corps et d'être déçu brutalement dans ses passions. Les
+tortures du pessimisme ou du doute peuvent être cruelles, mais moins
+qu'un membre coupé, un cancer qui vous ronge, ou la trahison d'une
+personne aimée. Contre les tortures de la pensée on a le sentiment
+vivace de la puissance déployée à penser et aussi, le plus souvent, la
+protestation tranquille du corps bien nourri. Le songeur qui condamne
+l'Être universel lui oppose son être particulier et prend davantage
+conscience de lui-même. «Moi seul, se dit-il, moi seul, passif, mais
+conscient et irréductible, contre le monde entier.» C'est par là qu'on
+se console, du moins dans notre Occident. On a encore d'autres raisons
+d'accepter la vie. «Pourquoi je vis? par curiosité,» dit L'Angely. La
+curiosité de M. Leconte de Lisle sera celle d'un artiste attaché surtout
+aux manifestations extérieures de l'histoire et de la nature. Il
+reproduira l'absurde et magnifique spectacle des choses avec un relief
+qui est à lui. N'ayez crainte: son imagination, après sa superbe, l'a
+sauvé du suicide; et le voici qui commence, à travers le temps et
+l'espace, la revue des apparences, oeuvre de Mâya.
+
+
+VI
+
+Justement c'est l'Inde, éprise du néant, qui au début de son pèlerinage
+esthétique accueille et berce son âme désenchantée de l'action. Il est
+remarquable que la plus ancienne philosophie soit si complètement
+pessimiste et que l'homme, dès qu'il a su penser, ait condamné l'univers
+et renié la vie. Cela donne à réfléchir, d'autant plus que nous-mêmes,
+les derniers venus et les moins malheureux, nous nous sentons encore
+inclinés vers la métaphysique vague et désolée où s'assoupissaient nos
+plus lointains ancêtres. De même que souvent dans le cerveau d'un homme
+renaissent au déclin de l'âge les songes et les croyances de ses jeunes
+années, ainsi l'humanité vieillissante refait le songe de sa jeunesse.
+Oui, c'est charmant d'être bouddhiste, et béni soit Çakia-Mouni! Sa
+philosophie n'est peut-être pas très claire: mais combien belle! Ce
+monde est un scandale au juste? Rassurez-vous. Ce monde n'est pas vrai:
+il n'est que le rêve de Hâri. Et qu'est-ce que Hâri en dehors de son
+rêve? Il n'est pas très aisé de le savoir. Ce qui est certain, c'est
+qu'il est parfaitement heureux et qu'on arrive à se fondre dans sa
+béatitude par le détachement et la bonté inactive. Ce sont bien, en
+effet, les deux seules choses qui ne trompent point. Ajoutez-y le rêve
+poussé jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Certes, elles sont
+monstrueuses, les idoles de l'Olympe indien, mais, bien mieux que les
+belles divinités grecques elles font courir en nous le frisson du
+mystère. La bizarrerie de leurs formes, la disproportion de leurs
+membres et l'absurdité de leur structure ne donnent point l'idée d'une
+personne et découragent l'anthropomorphisme où nous sommes enclins.
+Elles n'ont point de beauté ni, à proprement parler, de laideur mais des
+contours extravagants d'où l'harmonie est absente et qui, par une sorte
+d'indéfini terrible, symbolisent l'infini.--Et s'il vous plaît de voir
+quelqu'une de ces figures, non plus telle qu'on peut la traduire aux
+sens, mais telle que l'imagination la conçoit, contemplez le dieu Hâri,
+le principe suprême, dans la _Vision de Brahma_. Toute splendeur et
+toute horreur s'y trouvent réunies. Rien n'égale la précision des
+détails, sinon le vague formidable de l'ensemble. Il croise comme deux
+palmiers d'or ses vénérables cuisses; deux cygnes l'éventent de leurs
+ailes et un açvatha l'abrite de ses palmes; mais les _Védas_ bourdonnent
+sur ses lèvres, des forêts de bambous verdoient à ses reins, des lacs
+étincellent dans ses paumes et son souffle fait rouler les mondes qui
+jaillissent de lui pour s'y replonger; si bien que sa vue délecte les
+sens en même temps que son immensité fatigue et dépasse le plus vaste
+essor du rêve et que son essence exerce la pensée jusqu'à l'engloutir et
+l'annihiler. Tandis qu'il songe le monde, tandis qu'il nous ravit par la
+grâce des mille vierges qui se baignent à ses pieds parmi les lotus et
+qu'il nous épouvante par le grincement des dents du géant pourpre qui à
+sa gauche broie et dévore l'univers; tandis que sa seule inertie est la
+source de l'Être, qu'il s'incarne dans les héros, que les sages rentrent
+dans son sein par l'inaction,--lui se demande tranquillement s'il ne
+serait pas le Néant. Comprenne qui pourra! Qu'importe? il ne faut pas
+comprendre. Rien n'a de substance ni de réalité; toute chose est le rêve
+d'un rêve; et la _Vision de Brahma_ est un obscur poème qu'il faut lire
+sous le poids d'un grand soleil, quand la tête se vide, quand la
+mémoire fuit, quand la volonté se dissout, quand on reçoit des objets
+voisins des impressions si intenses qu'elles tuent la pensée, quand on
+sent sur soi de tous côtés la molle pesée de la vie universelle et que
+le moi y résiste à peine et voudrait s'y perdre tout entier, quand la
+vie arrive à n'être plus qu'une succession d'images sur lesquelles ne
+s'exerce plus le jugement et que l'on conserve juste assez de conscience
+pour souhaiter qu'elle s'évanouisse tout à fait, parce qu'alors il n'y
+aurait plus rien, plus même d'images, et que cela vaudrait mieux.
+
+Qui expliquera l'étrange plaisir qu'on prend parfois à désirer
+l'absorption du _moi_ dans l'être, c'est-à-dire à désirer le néant ou à
+croire qu'on le désire?--La perfection de la forme et la curiosité du
+fond suffiraient à faire goûter le poème de _Baghavat_; mais voulez-vous
+y trouver un charme poignant? Unissez-vous de coeur, cela est aisé, avec
+les trois Brahmanes dans la haine de la vie, dans le sentiment que rien
+ne sert à rien et que toute passion apporte plus de peine que de joie;
+et pénétrez-vous de cet hymne lugubre:
+
+ Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
+ Lamentation large et souffrance inconnue
+ Qui monte de la terre et roule dans la nue;
+ Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
+ Mais effacé toujours par le soupir humain.
+ Sombre douleur de l'homme, ô voix triste et profonde,
+ Plus forte que les bruits innombrables du monde,
+ Cri de l'âme, sanglot du coeur supplicié,
+ Qui t'entend sans frémir d'amour et de pitié?
+ Qui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
+ Esprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
+ Qui t'ignores toi-même et ne peux te saisir,
+ Et, sans borner jamais l'impossible désir,
+ Durant l'humaine nuit qui jamais ne s'achève,
+ N'embrasse l'infini qu'en un sublime rêve!...
+ Ô conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi?
+
+Maitreya se souvient d'une jeune fille, Narada pleure sa mère morte,
+Angira cherche et doute. Tous trois souffrent et voudraient oublier. La
+déesse Ganga les entend et leur dit d'aller à Baghavat. Ils se lèvent,
+gravissent la divine montagne où siège Baghavat et, sortant de
+l'Illusion qui enveloppe le dieu, entrent en lui et s'unissent à
+l'Essence première.
+
+Heureux Maitreya! Heureux Narada! Heureux Angira!--Pourtant, s'il est
+sûr que la vie est foncièrement mauvaise, il ne l'est pas moins qu'elle
+semble douce à certaines heures et que les passions nous enivrent
+délicieusement avant de nous meurtrir.--_Çunacépa_ est un acheminement
+vers une philosophie moins hostile à l'illusion et à l'action. Le fils
+du Richi, qui doit, à peu près comme Iphigénie, être immolé pour expier
+la faute du roi Maharadjah, aime Çanta et ne veut pas mourir, et Çanta
+ne veut pas qu'il meure. Les deux enfants vont consulter le vieil ascète
+Viçvaméthra. Si desséché qu'il soit par l'extase, si avant qu'il se soit
+enfoncé dans le _nirvâna_, le solitaire, «rêvant comme un dieu fait d'un
+bloc sec et rude», sent à leur voix suppliante remuer en lui quelque
+chose d'humain et «entend chanter l'oiseau de ses jeunes années». Il
+révèle à Çunacépa qu'il échappera à la mort en récitant sept fois
+l'hymne sacré d'Indra. En effet, au moment du sacrifice, un étalon
+prend la place de la victime.--Maudite soit la vie! et que les brahmanes
+rêvent, et que la vision s'évanouisse dans leurs yeux fixes, le
+sentiment dans leur coeur et la pensée dans leur cerveau! Le sang de la
+jeunesse sera toujours prompt à la duperie de Mâya. Rien n'est meilleur
+que l'amour du néant; mais rien aussi n'est meilleur que l'amour, et
+c'est pourquoi le monde dure encore.
+
+
+VII
+
+Ils ne s'en plaignaient point, ces nobles Grecs pour qui M. Leconte de
+Lisle finit par délaisser les mornes buveurs de l'eau sacrée du Gange.
+Le goût de l'action se réveille sous un ciel moins accablant qui permet
+la lutte, et le sens de la beauté vit et se développe dans une nature
+aux contours harmonieux et modérés, dans une lumière qui réjouit et
+n'aveugle point. Toutefois l'obsession du Destin et le sentiment de la
+vanité de toutes choses ont suivi l'humanité dans ses immigrations vers
+l'Occident. Longtemps, sous la sérénité de la forme, la poésie grecque a
+caché de profondes tristesses. Sophocle pense que le meilleur est de
+n'être pas né ou de vivre peu[8]. Les larmes orientales de Xerxès,
+Hérodote les a pleurées. «Il m'est venu une pitié au coeur, dit le roi,
+ayant calculé combien est brève toute existence humaine, puisque de
+tous ceux-là, qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra.--Ce
+n'est pas là, répond Arbatane, ce qu'il y a dans la vie de plus
+déplorable; car, malgré sa brièveté, il n'est point d'homme tellement
+heureux que pour un motif ou pour un autre il n'ait souhaité, non une
+fois, mais souvent, de mourir plutôt que de vivre. Cette vie si courte,
+les maladies qui la troublent, les calamités qui surviennent la font
+paraître longue. Ainsi la mort, à cause de l'amertume de la vie, est
+pour l'homme le refuge le plus désirable, et la divinité qui nous fait
+goûter quelque douceur à vivre s'en montre aussitôt
+jalouse[9].»--Prométhée, l'Orestie, OEdipe roi nous montrent l'homme
+instrument et jouet du destin. Ou bien il subit ses passions qu'il dit
+lui être envoyées par les dieux: Sua cuique deus fit dira
+cupido[10].--«Chère fille, dit Priam à Hélène, à mes yeux tu n'es
+point coupable, mais les dieux[11].» Voyez aussi la Phèdre
+d'Euripide.--Qu'importe! chez cette merveilleuse race, l'homme aime
+l'action, même quand il la sait inutile et décevante. «Laissons ces
+discours sur l'existence humaine, quoiqu'elle soit ce que tu la
+décris[12].» Les durs commencements dans une terre toute neuve et qui
+n'était pas toujours clémente, les longues luttes entre Pélasges,
+Hellènes, Doriens, Ioniens, et aussi les grands cataclysmes naturels
+dont plusieurs de leurs mythes ont conservé le souvenir, avaient fait
+aux Grecs une âme à la fois active et résignée, où le plaisir de vivre
+et d'agir se tempérait par instants de mélancolie fataliste. Après
+Marathon et Salamine, une sorte de joie héroïque les transporte, et leur
+génie s'épanouit en oeuvres confiantes et superbes. Non qu'ils aient
+cessé de croire à la Moïra invincible; mais peut-être est-elle
+intelligente: elle leur a laissé faire de si grandes choses! Surtout ils
+adorent la beauté et savent l'exprimer sans y faire effort. Par la
+parole ou par les contours ils ont traduit les énergies de la Nature et
+celles du corps et de l'âme sous une forme qui les glorifie sans les
+altérer, où la plénitude et la spontanéité de l'impression produisent la
+grâce, qui est la marque de ces divins artistes. Leur vie même, qui les
+exerçait tout entiers, était comme une oeuvre d'art dont ils
+s'enchantaient. Vraiment ils ont dû être heureux. Leur existence n'avait
+point de vide où se pût introduire le désespoir. Ils vivaient sous le
+destin et ils le savaient, mais ils ne s'occupaient que de vivre, et de
+vivre ici-bas. Ils s'accommodaient admirablement d'être hommes; ils
+connaissaient ce que cela vaut depuis que trente mille Grecs avaient
+vaincu un million de Barbares. L'horreur en face de l'inconnu et la
+révolte contre ce qui est n'étaient chez eux que des sentiments
+passagers; leur activité les sauvait de tout. Si la passion est fatale,
+elle ne va pas sans volupté. Si l'homme est opprimé par quelque chose
+de plus fort que lui, la résistance est bonne, fût-elle sans succès. La
+palestre, l'Agora, les Dionysiaques et les Panathénées leur étaient de
+suffisantes raisons de consentir à voir la lumière et empêchaient la
+maladie métaphysique de devenir jamais mortelle à ce peuple subtil. Plus
+tard, quand ils eurent perdu la liberté, à Alexandrie, en Sicile, ils se
+consolaient encore par leur belle mythologie, par les symboles sensuels
+de leur religion naturaliste et par des rêves de vie pastorale dans la
+campagne divinisée.
+
+[Note 8: _OEdipe à Colone_.]
+
+[Note 9: Polymnie, 46.]
+
+[Note 10: Énéide, IX.]
+
+[Note 11: Iliade, III.]
+
+[Note 12: Hérodote, Polymnie, 47.]
+
+Or la sérénité de leur fatalisme, de leurs révoltes et de leurs joies,
+et tout ce qu'il y a d'humain dans leurs mythes revit aux poèmes de M.
+Leconte de Lisle. Il a passionnément aimé ces amants de la vie et de la
+beauté.--Nous sommes loin de Hâri formidable et inintelligible. Salut,
+dit le poète à Vénus de Milo,
+
+ Salut! à ton aspect le coeur se précipite;
+ Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs;
+ Tu marches fière et nue, et le monde palpite,
+ Et le monde est à toi, déesse aux larges flancs!
+
+Au sortir des lourdes somnolences bouddhiques, il dit les tristesses
+viriles de la muse grecque. Il nous montre, en deux drames dont la forme
+imite d'assez près les tragédies d'Eschyle, l'aventure fatale d'Hélène
+amante de Pâris, et d'Oreste vengeur de son père et meurtrier de sa
+mère. Mais aussitôt surgissent les rebelles, chers au poète de _Kaïn_:
+c'est Khirôn puni pour avoir rêvé des dieux meilleurs que ceux de
+l'Olympe; c'est Niobé, fidèle aux Titans vaincus, qui auront leur jour
+et qui rétabliront le règne de la Justice.--Enfin, il se repose de ces
+graves histoires dans l'adoration de la beauté physique. Viennent alors
+les idylles, _Glaucé_, _Klytie_, _Kléariste_, la _Source_, etc., songes
+d'amour enchanté, tout près de la nature, pleins d'images ravissantes,
+presque sans pensée. Dirai-je qu'il manque à ces églogues, pour être
+entièrement grecques, le «je ne sais quoi» que Chénier seul a connu par
+un extraordinaire privilège? M. Leconte de Lisle a peu de naïveté, et il
+serait naïf de s'en étonner ou de s'en plaindre.
+
+
+VIII
+
+Mais la Grèce était trop petite pour contenir toute la race humaine, et
+c'est vraiment dommage. Plus loin, vers l'Occident et vers le Nord,
+s'avançait le flot des tribus voyageuses. Les plus durs, les plus
+robustes et les plus inquiets, dans leur besoin de mouvement et leur
+soif d'inconnu, allaient toujours devant eux, jusqu'aux régions du
+brouillard et de l'hiver.
+
+ Vieillards, bardes, guerriers, enfants, femmes en larmes,
+ L'innombrable tribu partit, ceignant ses flancs,
+ Avec tentes et chars et les troupeaux beuglants;
+ Au passage entaillant le granit de ses armes,
+ Rougissant les déserts de mille pieds sanglants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Une mer apparut, aux hurlements sauvages....
+ Et cette mer semblait la gardienne des mondes
+ Défendus aux vivants, d'où nul n'est revenu;
+ Mais, l'âme par delà l'horizon morne et nu,
+ De mille et mille troncs couvrant les noires ondes,
+ La foule des Kimris vogua vers l'inconnu[13].
+
+[Note 13: Le _Massacre de Mona_.]
+
+Arrivés au terme de leur énergique pèlerinage, ils eurent à lutter
+contre une nature rude et pauvre de soleil, dont l'inhumanité les
+condamnait à l'action violente, tandis que ses aspects les inclinaient
+aux rêves vagues et brumeux. Aussi éloignés de la sérénité grecque que
+de l'inertie orientale, leur activité est aventureuse et farouche, leur
+mythologie féroce et obscure, leur tristesse noire, mais cramponnée à la
+vie. Et cette vie n'est que massacres, expéditions de pirates, combats
+obstinés contre les éléments et contre les hommes, furieuses orgies avec
+de sombres retours sur soi et des mélancolies confuses. Mais le plaisir
+qu'ils prennent au déploiement des forces brutales et leur intelligence
+bornée les préservent des désespoirs métaphysiques. Ce que sont les
+passions chez ces hommes, M. Leconte de Lisle nous le dit dans la _Mort
+de Sigurd_, l'_Épée d'Angantyr_, le _Coeur d'Hialmar_, etc. Il dit leur
+fierté, leurs morts silencieuses, les chants de leurs bardes, leurs
+fêtes, leurs mystérieuses assemblées, leur attente d'un paradis
+guerrier, sensuel et grave. La _Légende des Nornes_ déploie leur
+théogonie bizarre et grandiose: la naissance d'Ymer et des géants, qui
+sont les puissances mauvaises; la naissance des dieux bienfaisants, des
+Ases, qui domptent Ymer et de son corps forment l'univers; le rouge
+déluge que fait son sang; l'apparition du premier couple humain; Loki,
+le dernier-né d'Ymer, et le Serpent, et le Loup Fenris et tous les dieux
+du Mal vaincus par les Ases bienheureux; la venue du jeune dieu Balder;
+puis la suprême révolte de Loki, du Serpent, de Fenris et des Nains, et
+la fin misérable du monde.--La pensée de l'au delà hantait ces hommes du
+Nord dans l'intervalle des tueries: ils étaient tout prêts pour le
+christianisme et devaient le prendre terriblement au sérieux. On se
+rappelle le discours d'un chef saxon à ses compagnons d'armes, dans
+Augustin Thierry. Seuls, les prêtres et les bardes, soit orgueil
+sacerdotal, soit qu'ils subissent la fascination de leurs propres
+théogonies ou que leurs dieux désertés leur deviennent plus chers,
+résistent au dieu nouveau. Le vieux barde de Temrah se tue sous les yeux
+du beau jeune homme inspiré qui, tour à tour, lui parle divinement du
+Christ et le menace sauvagement de l'enfer[14]; et les prêtres et les
+vierges se laissent massacrer en chantant par le chef chrétien Murdoch,
+un farouche apôtre[15].
+
+[Note 14: Le _Barde de Temrah_.]
+
+[Note 15: Le _Massacre de Monah_.]
+
+Les nouveaux convertis au Christ, Saxons, Germains, Gaulois, n'ont point
+dépouillé leurs moeurs barbares ni leur facilité à tuer et à mourir.
+Sans doute, ils ne sont point fermés à la douceur de Jésus; on les fera
+pleurer en leur contant la Passion. Mais leur foi les rend impitoyables,
+et leur charité est d'une espèce étrange et s'exerce surtout en vue de
+l'autre monde. Attachés à la terre par leur corps robuste plein de
+désirs grossiers, ils n'en sont pas moins obsédés par la pensée de
+l'invisible, par le désir de la cité d'en haut; ils ne la conçoivent pas
+d'ailleurs d'une façon beaucoup plus raffinée que leurs aïeux ne
+faisaient le paradis d'Odin.--Les Indous, émus par la souffrance
+universelle, pratiquaient une charité purement terrestre, épanchaient
+sur leurs frères une immense pitié; on ne peut dire qu'ils aient
+sacrifié cette vie à une vie future, puisque ce qu'ils attendaient de la
+mort ou de l'extase, c'était l'anéantissement de la personnalité. Quant
+aux Grecs, ils s'occupaient médiocrement de l'avenir de l'homme par delà
+la tombe et pensaient que cette vie peut être à elle-même son propre
+but. Mais l'homme du moyen âge, si fort qu'il mange et qu'il boive,
+qu'il bataille et qu'il pille, subordonne pourtant cette existence, où
+sa lourde chair s'enfonce, à l'idée plus ou moins présente, mais
+rarement effacée, du ciel et de l'enfer. Aussi, même chez les meilleurs,
+si la charité vient des entrailles, toujours il s'y mêle une
+arrière-pensée surnaturelle. S'ils aiment et secourent les hommes, ce
+n'est point parce qu'ils sont des hommes, tout simplement, c'est qu'ils
+voient en eux des âmes appelées au salut éternel et qu'en s'occupant de
+ces âmes ils assureront leur propre salut. Au fond, ce n'est point de
+l'enveloppe charnelle de leurs frères qu'ils ont souci.--Terrible
+charité que celle de la bonne dame de Meaux! Elle a nourri tant qu'elle
+a pu son armée de pauvres; quand elle n'a plus rien à leur donner, elle
+leur donne le ciel.
+
+ Il fallait en finir. La dame résolut
+ De délivrer les siens en faisant leur salut;
+ Car en charité vraie elle était toujours riche.
+
+Elle les enferme dans une grange et y met le feu (elle aurait pu
+commencer par là).
+
+ J'ai fait ce que j'ai pu, je vous remets à Dieu,
+ Cria-t-elle, et Jésus vous ouvre son royaume[16]!
+
+[Note 16: _Un acte de charité_.]
+
+Contre les pécheurs endurcis, surtout contre les hérétiques et les
+mécréants, les saints du moyen âge éclatent en effroyables colères. Ils
+prisent assez haut l'honneur de Dieu pour le venger par des supplices,
+et le salut de leurs frères pour y employer les bûchers. Quand ils s'en
+tiennent aux imprécations, ils y font flamboyer tout l'enfer. Leurs
+fureurs semblent redoublées par je ne sais quel dépit jaloux de voir les
+futurs damnés jouir du moins, en attendant la géhenne, de leurs plaisirs
+coupables, dont les élus sont sevrés. Voyez les _Paraboles de dom Guy_,
+truculente enluminure des sept péchés capitaux incarnés dans les grands
+pécheurs du siècle, poème de foi implacable, imagination d'un Dante qui
+serait moine et qui n'aurait point de Béatrix.
+
+On sent que M. Leconte de Lisle, qui a tant aimé le bouddhisme et
+l'hellénisme, hait le moyen âge et son christianisme cruel et mystique.
+Il n'a voulu y voir que les plus sombres effets de la pensée du
+surnaturel dans une société à demi barbare: l'exaltation inhumaine des
+solitaires[17], l'orthodoxie homicide des saints actifs[18], l'orgueil
+des papes foulant les princes[19]; bref, l'idée de l'enfer subie ou
+exploitée au point de rendre la terre inhabitable, l'autre monde pesant
+sinistrement sur celui-ci, enlevant aux hommes la bonté et la joie,
+effarant les justes et les faisant aussi durs que les damnés. Mais, en
+même temps, cette époque singulière lui plaît et le retient par le
+spectacle des plus violentes passions que l'humanité ait éprouvées, par
+la puissance de sa vie tour à tour fouettée d'appétits grossiers et
+pendue à l'invisible, par l'aspect infiniment pittoresque de son
+existence extérieure, par son art maladif et grandiose à qui l'obsession
+du surnaturel a donné quelque chose de disproportionné et de sublime. On
+comprend que le moyen âge féroce, misérable et éblouissant, ait arrêté
+un artiste impie et amoureux des bizarreries plastiques de l'histoire.
+Et même il y est revenu. Voilà longtemps qu'on nous annonce les _États
+du diable_ et les _Croisades et Jacqueries_ et quelques morceaux en ont
+paru, qui font regretter son peu de hâte à nous livrer les autres.
+
+[Note 17: Les _Ascètes_.]
+
+[Note 18: L'_Agonie d'un saint_.]
+
+[Note 19: Les _Deux glaives_.]
+
+_Néférou-Ra_ nous découvre un coin de l'antique Égypte. La _Vigne de
+Naboth_, _Nurmahal_, le _Conseil du Fakir_, _Djiham-Ara_, c'est la
+Syrie et la Perse, le monde juif et musulman. L'Espagne du moyen âge et
+la légende du Cid sont évoquées avec brutalité dans l'_Accident de don
+Inigo_, la _Fête du comte_ et _Dona Ximena_. Je ne dirai rien de ces
+poèmes, sinon qu'ils partent de la même inspiration que ceux dont j'ai
+parlé et que la forme en est aussi parfaite. Je n'ai insisté que sur les
+parties principales de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle, sur les poèmes
+que l'on peut grouper et qui reproduisent les époques et les pays où il
+s'est longtemps complu. Et ces poèmes, j'ai moins cherché à les analyser
+et à les juger qu'à rendre l'impression qu'ils donnent.
+
+
+IX
+
+Cette impression est différente, sur des sujets quelquefois semblables,
+de celle qui se dégage de la _Légende des Siècles_. Victor Hugo écrit
+l'histoire, non seulement pittoresque, mais morale de l'humanité. Il
+déroule cette histoire en une série de petites épopées lyriques, avec
+des surprises, des coups de théâtre, des explosions d'amour ou
+d'indignation, des vers immenses faits pour être clamés sur quelque
+promontoire, par un grand vent, dans les crépuscules.--Où Victor Hugo
+cherche des drames et montre le progrès de l'idée de justice, M. Leconte
+de Lisle ne voit que des spectacles étranges et saisissants, qu'il
+reproduit avec une science consommée, sans que son émotion intervienne.
+On le lui a beaucoup reproché. Assurément, chaque lecteur est juge du
+plaisir qu'il prend, et je crains que M. Leconte de Lisle ne soit jamais
+populaire; mais on ne peut nier que les sociétés primitives, l'Inde, la
+Grèce, le monde celtique et celui du moyen âge ne revivent dans les
+grandes pages du poète avec leurs moeurs et leur pensée religieuse. Il
+n'est pas impossible de s'intéresser à ces évocations, encore que le
+magicien garde un singulier sang-froid. Elles enchantent l'imagination
+et satisfont le sens critique. Ces poèmes sont dignes du siècle de
+l'histoire.
+
+Il est vrai, M. Leconte de Lisle ne voit point les âges avec l'oeil de
+Michelet ou de Hugo. Il les verrait plutôt du même regard que ce corbeau
+positiviste, soixante fois centenaire, qui raconte ses aventures à
+l'abbé Sérapion:
+
+ Seigneur, dit le corbeau, vous parlez comme un homme
+ Sûr de se réveiller après le dernier somme;
+ Mais j'ai vu force rois et des peuples entiers
+ Qui n'allaient point de vie à trépas volontiers.
+ À vrai dire, ils semblaient peu certains, à cette heure,
+ De sortir promptement de leur noire demeure.
+ En outre, sachez-le, j'en ai mangé beaucoup,
+ Et leur âme avec eux, maître, du même coup.
+
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+
+ Ah! ah! les blêmes chairs des races égorgées,
+ De corbeaux, de vautours et d'aigles assiégées,
+ Exhalaient leurs parfums dans le ciel radieux
+ Comme un grand holocauste offert aux nouveaux dieux.
+
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+
+ Hélas! je crois, seigneur, en y réfléchissant,
+ Que l'homme a toujours eu soif de son propre sang,
+ Comme moi le désir de sa chair vive ou morte.
+ C'est un goût naturel qui tous deux nous emporte
+ Vers l'accomplissement de notre double voeu.
+ Le diable n'y peut rien, maître, non plus que Dieu,
+ Et j'estime aussi peu, sans haine et sans envie,
+ Les choses de la mort que celles de la vie[20].
+
+[Note 20: Le _Corbeau_.]
+
+Les Poèmes barbares, c'est, par bien des points, l'histoire parcourue à
+vol de corbeau, la bête étant philosophe et artiste. Ce n'est pas chose
+très réjouissante. Il y a beaucoup de sang. L'ironie froide qui est dans
+le récit du triste oiseau de proie, on la pressent, inexprimée, dans
+presque tout le cours du livre. Ce corbeau pessimiste juge le monde à
+peu près comme Kaïn. Puni comme lui pour un crime dont il ne saurait
+être responsable, il élève, sous une forme moins trafique, la
+protestation du premier Révolté; mais il n'a point son espérance vivace,
+et je crains bien qu'il ne soit en cela un interprète plus fidèle de la
+pensée du poète.
+
+
+X
+
+Le même pessimisme et, comme conséquence, le même parti pris de ne
+peindre que l'extérieur se retrouvent dans les paysages. Presque tous
+appartiennent à l'Orient ou même à la région des tropiques et flambent
+crûment sous le soleil vertical. Le choix du poète s'explique: de même
+qu'il n'a pas vu la justice dans l'histoire, il ne lui plaît pas de voir
+la tendresse dans la nature, et il craint la charmante duperie des
+campagnes d'Occident. Il pense comme Vigny, son maître le plus direct,
+qui avait fait dire à la Nature dans un langage superbe:
+
+ Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
+ À côté des fourmis, les populations;
+ Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre;
+ J'ignore en les portant les noms des nations.
+ On me dit une mère et je suis une tombe.
+ Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
+ Mon printemps ne sent pas vos adorations[21].
+
+[Note 21: La _Maison du berger_.]
+
+Ainsi M. Leconte de Lisle:
+
+ Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
+ L'illusion t'enserre et ta surface ment:
+ Au fond de tes fureurs comme au fond de tes joies
+ Ta force est sans ivresse et sans emportement[22].
+
+[Note 22: La _Ravine Saint-Gilles_.]
+
+La Nature a chez nous l'ondoiement et la grâce, quelque chose qui rit,
+qui flotte et se renouvelle. Elle caresse et n'éblouit pas. Elle a des
+coins intimes qui engagent, qui accueillent et qu'on dirait
+intelligents. Bénis soient les coteaux modérés, les saules, les
+peupliers et les ruisseaux de la Touraine! La Cybèle orientale est dure,
+fixe, métallique, insensible et semble avoir moins de conscience que
+celle de chez nous.--C'est à la Nature énorme, éblouissante et sans âme
+que le poète, hostile aux attendrissements, consacre, comme il devait,
+sa palette splendide où manquent les demi-teintes. Il la décrit comme un
+enchantement des yeux par où le coeur n'est point sollicité. La lumière
+excessive et qui exclut la douceur des pénombres, la végétation
+exubérante aux contours tranchés, le chatoiement des insectes et des
+oiseaux précieux, l'attitude et les mouvements des fauves dans la chasse
+ou dans le sommeil, le jeu des lignes précises dans la clarté uniforme,
+une vie intense où l'on ne sent pas de bonté, où la rigidité de la flore
+semble aussi inhumaine que la rapacité de la faune, la tristesse sèche
+qui vient peu à peu d'un spectacle trop brillant qu'on regarde sans
+rêver et sans que l'oeil puisse se reposer dans le vague,--voilà de quoi
+se composent ces poèmes, aussi _barbares_ vraiment que les autres[23].
+C'est comme l'épopée de l'indifférence magnifique de la nature. Et le
+poète ne proteste point contre elle, et il ne mêle à sa vision aucun
+ressouvenir humain. Il se contente de la dérouler en des vers pareils à
+des joyaux trop riches et trop chargés de pierreries, en des strophes où
+tout est images et où toutes les images sont au premier plan et
+fatiguent presque à force de précision lancinante. Deux ou trois fois
+seulement une émotion intervient, un accent d'élégie, d'autant plus
+pénétrant que le poète n'en est point coutumier. Je ne sais si je suis
+prévenu, mais peu de choses m'émeuvent autant que les derniers vers, si
+simples, du _Manchy_ et la fin de la _Fontaine aux lianes_.
+
+[Note 23: La _Fontaine aux lianes_; la _Ravine Saint-Gilles_; les
+_Éléphants_; la _Forêt vierge_; la _Panthère noire_; le _Jaguar_;
+_Midi_, etc.]
+
+Mais la Nature n'est pas seulement cruelle par sa sérénité: il lui
+arrive d'être franchement lugubre. Elle a le soleil, mais elle a aussi
+le crépuscule et la nuit. Pour une fois qu'elle est douce comme dans les
+dernières strophes des _Clairs de lune_, délicieuse comme dans la
+_Bernica_, sublime comme dans le _Sommeil du Condor_,--_l'Effet de
+lune_, et surtout les _Hurleurs_ nous la montrent pleine de désespoirs
+et d'épouvantements.
+
+Un scrupule me vient ici. Il se peut que j'aie vu tout à l'heure dans
+les paysages diurnes du maître plus de tristesse qu'il n'y en a, et que
+j'aie trahi son Orient en le traduisant. C'est qu'on subit l'impression
+du livre entier et qu'on est ainsi tenté de retrouver sa philosophie
+même dans les tableaux d'où elle est peut-être absente. Le discours de
+Viçvaméthra, l'_Anathème_ et le _Solvet soeclum_ m'accompagnent, quoi
+que je fasse, jusqu'au bord de la Bernica. Le poète m'a si bien prévenu
+contre les mensonges de l'éternelle Mâya que je ne puis croire qu'il s'y
+laisse prendre.--La Nature, dont il cherche les aspects violents, occupe
+ses sens et son imagination, mais rien de plus. Ils ne se parlent point,
+ils n'ont pas commerce d'amour,--car elle n'est ni consciente ni juste,
+et elle ne saurait aimer. Il ne sent point en elle, comme d'autres, une
+âme vague, immense et bienveillante: elle lui est un spectacle, non un
+refuge. Il la regarde, et c'est tout. Mais il la voit si bien et la
+traduit par des assemblages de mots si merveilleux que cela suffit à le
+consoler; et cette consolation est sans duperie.
+
+
+XI
+
+La forme des _Poèmes antiques_ et des _Poèmes barbares_, on a pu le
+remarquer déjà, répond exactement au dessein que l'artiste a formé de ne
+voir et de ne peindre les choses que par le côté plastique. Presque pas
+de ces mots flottants et de sens incertain qui corrompent la clarté de
+la vision. Sauf de rares exceptions, les épithètes appartiennent à
+l'ordre physique, rappellent des sensations, expriment des contours et
+des couleurs. Il n'y a peut-être que la prose descriptive de Flaubert
+qui atteigne ce degré de précision dans le rendu.--La versification, par
+sa régularité classique, ajoute encore à la netteté sereine de la forme.
+Elle exclut également et le rythme parfois saccadé de Hugo et le rythme
+souvent lâché de Banville, qui risquent d'inquiéter l'oreille et par là
+de troubler la quiétude de l'esprit. Peu de rejets. Le plus grand nombre
+des vers coupés après l'hémistiche. Çà et là une coupe romantique, la
+moins contestable, celle qui divise le vers en trois groupes équivalents
+de syllabes. Les périodes toujours assez courtes pour qu'il soit très
+aisé d'en embrasser le dessin. Des arrangements de rimes fort simples:
+rimes plates, quatrains en rimes croisées ou embrassées, tierces rimes,
+qui, par l'enlacement ininterrompu et la lenteur sans repos, semblent
+faites exprès pour un poète comme Leconte de Lisle et conviennent
+singulièrement à la démarche de son inspiration. Ajoutez une strophe de
+cinq vers dont il est, je crois, l'inventeur, et à qui la prédominance
+des rimes masculines donne beaucoup de force et de gravité. Quant aux
+rimes elles-mêmes, elles sont constamment d'une grande richesse, surtout
+dans les _Poèmes barbares_, et souvent d'une rareté à ravir les gens du
+métier (voyez en particulier les _Paraboles de don Guy_, le Conseil _du
+Fakir_ et les trois pièces espagnoles). En somme, il est visible que M.
+Leconte de Lisle a voulu multiplier les symétries faciles à saisir dans
+le rythme--et dans les rimes, où la consonne d'appui fait une symétrie
+de plus. Par là la netteté du rythme répond à celle des images et les
+dessine en quelque sorte pour l'oreille; et la régularité un peu
+monotone de la phrase musicale est encore, pour le poète, une façon
+d'exprimer à la fois et d'entretenir le calme de sa contemplation.
+
+Ainsi se tiennent les éléments de l'oeuvre de M. Leconte de Lisle le
+choix des sujets et la manière de l'artiste s'expliquant par un
+pessimisme originel. Ce qui est au fond, c'est un sentiment de révolte
+contre le monde mauvais et contre l'inconnu inaccessible, sentiment
+douloureux que vient apaiser la curiosité critique et esthétique et qui
+se résout enfin dans une étude sereine de l'histoire et de la nature
+pittoresque. Qu'il y ait quelque affectation dans ce détachement du
+poète, dans cette indifférence finale pour tout ce qui n'est pas un
+spectacle aux yeux, cela est possible, et je ne songe point à lui en
+faire un reproche. Son dédain de la passion est sans doute chose aussi
+humaine que la passion la plus emportée. Être convaincu que toute
+émotion est vaine ou malfaisante, sinon celle qui procède de l'idée de
+la beauté extérieure; regarder et traduire de préférence les formes de
+la Nature inconsciente ou l'aspect matériel des moeurs et des
+civilisations; faire parler les passions des hommes d'autrefois en leur
+prêtant le langage qu'elles ont dû avoir et sans jamais y mettre, comme
+fait le poète tragique, une part de son coeur, si bien que leurs
+discours gardent quelque chose de lointain et que le fond nous en reste
+étranger; considérer le monde comme un déroulement de tableaux vivants;
+se désintéresser de ce qui peut être dessous et en même temps, ironie
+singulière, s'attacher (toujours par le dehors) aux drames provoqués par
+les diverses explications de ce «dessous» mystérieux; n'extraire de la
+«nuance» des phénomènes que la beauté qui résulte du jeu des forces et
+de la combinaison des lignes et des couleurs; planer au-dessus de tout
+cela comme un dieu à qui cela est égal et qui connaît le néant du monde:
+savez-vous bien que cela n'est point dépourvu d'intérêt, que l'effort en
+est sublime, que cet orgueil est bien d'un homme, qu'on le comprend et
+qu'on s'y associe? Savez-vous bien que cela suppose deux sentiments
+éternels et très humains, portés l'un et l'autre au plus haut degré: le
+désenchantement de la vie, et, seul remède durable, l'amour du beau, et
+du beau sans plus: j'entends le beau plastique, celui qui est dans la
+forme et qui peut se passer de la notion du bien, celui qu'on sent et
+qu'on reconnaît indépendamment de tout jugement moral, sans avoir de
+haine ou d'amour pour ce qui en fait la matière, que ce soit la Nature
+ou les actions des hommes?
+
+Or, l'union de ces deux sentiments semble devoir être, dans l'art, le
+produit extrême d'une civilisation très vieille et très savante, comme
+est la nôtre. Ainsi rien n'est plus moderne, sous ses formes
+bouddhiques, grecques ou médiévales, que la poésie de M. Leconte de
+Lisle. L'homme comprend sur le tard que contre l'Anankè, contre le mal
+universel, rien ne vaut mieux et rien n'est plus fort que la
+protestation du contemplateur qui ne veut pas pleurer. Peut-être aussi
+qu'à y regarder de près, rien n'égale le tragique rentré, l'amertume
+intérieure que ce genre de protestation fait deviner. Mais cela est
+oublié lorsqu'on atteint aux _templa serena_. Le mépris des émotions
+vulgaires et le pessimisme spéculatif donnent, je ne sais comment, un
+orgueil délicieux. Cet orgueil est-il mauvais? je ne sais. Qu'on se
+rassure du reste: il n'empêchera pas d'agir et de souffrir à certains
+moments.--L'état d'esprit où nous met la poésie de M. Leconte de Lisle,
+une fois qu'on y est installé, est pour longtemps, je crois, à l'abri
+de la banalité, le domaine qu'elle exploite étant beaucoup moins épuisé
+que celui des passions et des affections humaines tant ressassées. De
+là, pour les initiés, l'attrait puissant des _Poèmes antiques_ et des
+_Poèmes barbares_.
+
+C'est peut-être un blasphème et je le dis tout bas;
+
+mais il est des heures où les _Harmonies_, les _Contemplations_ et les
+_Nuits_ ne nous satisfont plus, où l'on est infâme au point de trouver
+que Lamartine fait _gnan-gnan_, que Hugo fait _boum-boum_, et que les
+cris et les apostrophes de Musset sont d'un enfant. Alors on peut se
+plaire dans Gautier, mais il y a mieux. Si l'on n'a pas le grand
+Flaubert sous la main, qu'on s'en console: il a encore trop
+d'entrailles. Qu'on ouvre Leconte de Lisle: on connaîtra pour un instant
+la vision sans souffrance et la sérénité des Olympiens ou des Satans
+apaisés.
+
+
+
+
+JOSÉ-MARIA DE HEREDIA[24]
+
+
+Une première originalité de M. José-Maria de Heredia, c'est d'être à la
+fois presque inédit et presque célèbre.
+
+[Note 24: Le _Parnasse contemporain_, 1866, 1869, 1876
+(Lemerre).--_Revue des Deux Mondes_, 15 mai et 1er novembre
+1888.--_Véridique histoire de la conquête de la Nouvelle-Espagne_, par
+le capitaine Bernal Diaz del Castillo, traduction, 4 volumes
+(Lemerre).--Sonnets inédits.]
+
+Au temps déjà lointain où j'apprenais l'histoire de la littérature
+française sur les bancs du collège, un nom m'avait frappé parmi ceux des
+poètes de la Pléiade: Ponthus de Thyard. Je me figurais que le poète qui
+portait ce nom harmonieux et fleuri avait dû être quelque cavalier
+merveilleusement élégant et fier, et qu'il avait dû écrire des vers plus
+beaux qu'aucun de ses compagnons, des vers d'un tour plus hautain et
+d'une mythologie plus fastueuse. Lorsque je pus lire ses _Erreurs
+amoureuses_, ma déception fut grande: pourtant je continuai d'aimer
+Ponthus pour le noble esprit qui paraît çà et là dans ses méchants vers
+et surtout pour la sonorité de son nom.
+
+Ce que Ponthus de Thyard fut pour moi jadis, M. José-Maria de Heredia
+l'est sans doute encore aujourd'hui pour la plus grande partie du
+public: un nom éclatant et mystérieux. Mais croyez qu'il ne ménage pas à
+ses lecteurs le même mécompte. On verra, quand il nous donnera enfin ses
+_Trophées_, que ses vers sont aussi beaux que son nom, et l'on
+reconnaîtra dans ses sonnets le suprême épanouissement, sous la forme
+littéraire, d'un sang héroïque et aventureux. Et nous lui dirons tous
+avec Théophile Gautier:
+
+--Heredia, je t'aime parce que tu portes un nom exotique et sonore et
+parce que tu fais des vers qui se recourbent comme des lambrequins
+héraldiques.
+
+
+I
+
+Ce qui distingue et ce qui honore les poètes de la seconde génération
+romantique et plus encore ceux de la troisième, ceux qu'on a appelés les
+Parnassiens, il me semble que c'est leur grand effort vers la perfection
+absolue. Il y a dans Lamartine bien du vague et de l'à peu près, sans
+compter les innombrables solécismes; dans Victor Hugo, bien des
+redondances et des obscurités; dans Musset, bien des négligences et
+parfois un trop grand mépris de la technique de son art. Ils avaient du
+génie, c'est bien, et cela sauve tout. Vigny avait cherché une forme
+plus serrée; mais il gardait des gaucheries de primitif. Avec Gautier,
+Banville et Baudelaire, puis avec Leconte de Lisle, qui fut le vrai
+maître des Parnassiens, le culte de la forme poétique se fait plus
+attentif et plus scrupuleux. On dirait que le romantisme se replie sur
+soi et qu'après s'être épandu il se resserre pour exprimer en des
+oeuvres plus travaillées et plus précises ses sentiments essentiels,
+affinés et développés par le temps. Je sais que l'exactitude de ces vues
+trop générales est presque toujours sujette à caution; mais, de même que
+la poésie un peu débordante et confuse de la Renaissance païenne s'est
+comme épurée et calmée au XVIIe siècle (à partir de Malherbe), ne
+pourrait-on pas dire que la Renaissance romantique, qui apportait, elle
+aussi, un monde d'idées et de sentiments nouveaux, est arrivée, dans la
+seconde moitié de ce siècle, à la pleine conscience d'elle-même et, plus
+réfléchie, s'est éprise d'une perfection plus étroite? La différence,
+c'est que nos poètes classiques l'ont évidemment emporté sur ceux de
+l'âge précédent, au lieu que l'on peut douter encore que les poètes
+issus du romantisme aient égalé les trois grands initiateurs, Lamartine,
+Hugo et Musset. Mais enfin, à considérer l'histoire de très haut, nous
+avons dans les deux cas une poésie neuve, sortie d'un grand mouvement
+d'idées, qui peu à peu substitue à l'inspiration un art plus conscient
+et moins spontané.
+
+C'est ainsi qu'à la mélancolie diffuse des _Méditations_ succède la
+tristesse analytique de la _Vie intérieure_; à l'amour selon Musset,
+l'amour selon Baudelaire; à la métaphysique rudimentaire de Victor Hugo,
+la criticisme de Sully Prudhomme et le nihilisme de Leconte de Lisle. Et
+c'est ainsi surtout que le pittoresque romantique va se précisant dans
+les _Poèmes antiques_ et les _Poèmes barbares_ et, puisque j'ai à parler
+de lui, dans les sonnets de José-Maria de Heredia. On l'a souvent
+remarqué: la littérature a été prise, un peu après 1850, d'un grand
+désir d'exactitude et de vérité, et les poètes parnassiens obéissaient,
+sans s'en douter, au même sentiment que Dumas fils dans ses premières
+pièces, Flaubert dans son premier roman, Taine dans ses premières études
+critiques.
+
+Mais le souci de perfection et le besoin de beauté qui hantaient les
+Parnassiens devaient, au moins dans les commencements (car toute école
+nouvelle est intransigeante), les conduire à préférer la poésie
+impersonnelle, presque uniquement descriptive et plastique, celle qui
+demande ses tableaux à l'histoire et à la légende ou qui reproduit les
+symboles par lesquels l'humanité passée s'est représenté l'univers.
+Cette poésie est, en effet, la seule où la forme soit vraiment tout, où
+l'on soit sûr, si on est séduit, de ne pas céder à un autre attrait que
+celui des belles images évoquées par des mots harmonieux. Les rêveries
+de Lamartine ou la passion de Musset beaucoup de gens en sont capables,
+et Musset et Lamartine ne sont poètes que pour les avoir exprimées de la
+façon que l'on sait. Mais justement il est difficile de distinguer ce
+qui, dans la beauté totale de quelques-uns de leurs vers, revient au
+sentiment et ce qui revient à la forme. La valeur morale de certaines
+émotions, la noblesse de certaines pensées peuvent faire illusion: or ni
+la tendresse ni l'éloquence ne sont proprement poésie. Pour Dieu! que le
+poète se garde d'être trop touchant ou de faire paraître un trop bon
+coeur! car cela est à la portée de tout le monde et je me demanderai si
+c'est à la beauté de ses vers que je suis sensible, ou à la beauté de
+son âme. C'est donc par un excès de loyauté et de délicatesse artistique
+que les Parnassiens se déclaraient impassibles, ne voulaient exprimer
+que la beauté des contours et des couleurs ou les rêves et les
+sentiments des hommes disparus. Et à ce scrupule de poètes
+irréprochables se mêlait naturellement un orgueil aristocratique, la
+fierté et peut-être aussi l'affectation de ne jamais traduire dans la
+langue des dieux aucune émotion vulgaire, de se confiner dans des
+impressions exquises, rares, difficiles, inaccessibles à la foule.
+
+
+II
+
+Or, tandis que d'autres donnaient dans le mysticisme sensuel de
+Baudelaire ou dans le bouddhisme de Leconte de Lisle, et tandis que
+presque tous étaient profondément tristes, le sentiment que M.
+José-Maria de Heredia exprimait de préférence, c'était je ne sais quelle
+joie héroïque de vivre par l'imagination à travers la nature et
+l'histoire magnifiées et glorifiées. En cela il se rencontrait avec M.
+Théodore de Banville; mais ce qui peut-être le distinguait entre tous,
+c'était la recherche de l'extrême précision dans l'extrême splendeur. Il
+joignait à l'ivresse des sons et des couleurs le goût d'une forme dont
+la brièveté, l'exactitude et la plénitude rappelassent en quelque façon
+nos écrivains classiques. Il rêvait d'enfermer un monde d'images dans un
+petit nombre de vers absolument parfaits et de faire tenir les songes
+d'un dieu dans de petites coupes bien ciselées. Dès lors la forme du
+sonnet, qui exige la sobriété et commande presque la perfection, qui n'a
+pas le droit d'être plus ou moins bon, mais qui doit être superbe ou
+exquis sous peine de n'être pas, s'imposait à M. José-Maria de Heredia.
+Et, en effet, il n'a guère écrit que des sonnets, et il est assurément,
+avec le poète des _Épreuves_ et dans un genre très différent, le premier
+de nos sonnettistes.
+
+Ce tour d'imagination héroïque et ce besoin d'exactitude et de clarté
+s'expliquent l'un et l'autre par les origines et par l'éducation de M.
+de Heredia. Il descend de ces _conquistadores_ qu'il aime tant, et dont
+la vie a été comme un rêve sublime. Il a parmi ses ancêtres un des
+compagnons de Cortez, un fondateur de ville. Et toute son enfance s'est
+passée à Cuba, parmi les enchantements de la plus belle flore qui soit
+au monde: une enfance nue, libre et rêveuse, pareille à celle de Paul et
+Virginie. Et plus tard c'est à la Havane, dans la cour de l'École de
+droit et de théologie, sous les orangers d'une fontaine, qu'il lisait
+ses auteurs favoris, Ronsard, Chateaubriand et Leconte de Lisle. Il
+tient apparemment de ses origines espagnoles et créoles la
+grandiloquence de ses vers, la «grandesse» de ses sentiments et
+l'opulence de sa vision; mais il a aussi du sang normand dans les
+veines, et il est permis de croire que c'est par là que lui sont venues
+ses bonnes habitudes classiques, son goût de l'ordre et de la clarté. Il
+a d'ailleurs fait ses études dans un vieux collège de prêtres qui
+étaient d'excellents humanistes à l'ancienne mode, et il a été, par
+surcroît, élève de l'École des chartes. Ainsi la sublimité d'imagination
+du descendant des grands aventuriers, contrôlée et contenue par le
+lettré et par l'érudit, a éclaté avec une véhémence plus travaillée et
+plus sûre. Il en est résulté des sonnets si pleins qu'ils «valent
+vraiment de longs poèmes», et si sonores que la voix humaine ne suffit
+plus pour les clamer et qu'il y faudrait une bouche d'airain.
+
+
+III
+
+Ces sonnets, qui, comme tous les sonnets, n'ont que quatorze vers, mais
+qui contiennent autant de choses que s'ils en avaient soixante, sont des
+combinaisons savantes, subtiles, compliquées, avec des artifices et des
+dessous qu'on ne soupçonne pas tout d'abord. Chacun d'eux suppose une
+longue préparation, et que le poète a vécu des mois dans le pays, dans
+le temps, dans le milieu particulier que ces deux quatrains et ces deux
+tercets ressuscitent. Chacun d'eux résume à la fois beaucoup de science
+et beaucoup de rêve. Tel sonnet renferme toute la beauté d'un mythe,
+tout l'esprit d'une époque, tout le pittoresque d'une civilisation. Le
+Japon vu par l'extérieur, le Japon-bibelot n'est-il pas tout entier dans
+ce _quadro_ divertissant:
+
+ LE SAMOURAÏ.
+
+ D'un doigt distrait frôlant la sonore bîva,
+ À travers les bambous tressés en fine latte,
+ Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate,
+ S'avancer le vainqueur que son amour rêva.
+
+ C'est lui; sabres au flanc, l'éventail haut, il va.
+ La cordelière rouge et le gland écarlate
+ Coupent l'armure sombre, et sur l'épaule éclate
+ Le blason de Hizen et de Tokungawa.
+
+ Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
+ Sous le bronze, la soie et les brillantes laques.
+ Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.
+
+ Il l'a vue. Il sourit dans la barbe du masque
+ Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
+ Les deux antennes d'or qui tremblent sur son casque.
+
+Et, pour passer du joli au grandiose, ce sonnet si connu des
+_Conquérants_ n'est-il pas large comme une épopée, et n'éveille-t-il pas
+une vision complète de la plus grande aventure des temps modernes?
+
+ Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
+ Fatigués de porter leurs misères hautaines,
+ De Palas de Moguer, routiers et capitaines
+ Partaient ivres d'un rêve héroïque et brutal.
+
+ Ils allaient conquérir le fabuleux métal
+ Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
+ Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
+ Aux bords mystérieux du monde occidental.
+
+ Chaque soir espérant des lendemains épiques,
+ L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques
+ Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;
+
+ Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
+ Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
+ Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.
+
+Et, prenez-y garde, pas un mot dans ces sonnets n'a été choisi ni placé
+au hasard. M. de Heredia possède, à un plus haut degré peut-être
+qu'aucun autre poète, le don de saisir, entre les images, les idées, les
+sentiments--et le son des mots, la musique des syllabes, de mystérieuses
+et sûres harmonies. Pour lui, évidemment, chaque sonnet a ses rimes
+nécessaires, les seules qui conviennent au sujet, et qu'il s'agit de
+trouver. Lisez, par exemple, le sonnet du _Vieil orfèvre_:
+
+ Mieux qu'aucun maître inscrit au livre de maîtrise,
+ Qu'il ait nom Ruyz, Arphé, Ximeniz, Becerril,
+ J'ai serti le rubis, la perle et le béryl,
+ Tordu l'anse d'un vase et martelé sa frise.
+
+ Dans l'argent, sur l'émail où le paillon s'irise,
+ J'ai peint et j'ai sculpté, mettant l'âme en péril,
+ Au lieu du Christ en croix ou du Saint sur le gril,
+ Ô honte! Bacchus ivre ou Danaé surprise.
+
+ J'ai de plus d'un estoc damasquiné le fer
+ Et, dans le vain orgueil de ces oeuvres d'Enfer,
+ Aventuré ma part de l'éternelle Vie.
+
+ Aussi, voyant mon âge incliner vers le soir,
+ Je veux, ainsi que fit Fray Juan de Ségovie,
+ Mourir en ciselant dans l'or un ostensoir.
+
+Croyez-vous qu'il soit possible de substituer, sans dommage pour le
+poème, d'autres rimes à celles-là? Notez d'abord que plusieurs des mots
+qui sont à la rime sont des mots essentiels du vocabulaire de l'orfèvre
+et de l'armurier. Mais, en outre, on sent fort bien qu'une rime ouverte,
+en ère ou en ale si vous voulez, n'eût pas convenu ici, et que l'i
+devait dominer à la fin des vers, voyelle aiguë comme l'épée menue et
+fine comme les joyaux. Et sans doute la rime en _rie_ (_pierrerie_,
+_fleurie_, _orfèvrerie_) n'eût point été malséante; mais qui ne voit que
+la sifflante adoucie qui se joint à la voyelle affilée (_frise_,
+_irise_) fait rêver de ciselure, de pointe glissant sur un métal!
+Faites ce travail sur tous les sonnets de M. de Heredia, non seulement
+pour les rimes, mais pour tout l'intérieur du vers: peut-être ne
+démêlerez-vous pas toujours les raisons de cette harmonie secrète du
+sens et de la musique des phrases; mais toujours vous la sentirez.
+
+
+IV
+
+Les sonnets et poèmes de M. de Heredia (trop peu nombreux: il n'y en a
+guère plus d'une cinquantaine) se partagent assez naturellement en
+quatre groupes. Il y a d'abord les sonnets de pure description: quelques
+paysages de Bretagne, le sonnet japonais que je rappelais tout à
+l'heure, ou encore cet admirable _Récif de corail_ que je ne puis me
+tenir de citer:
+
+ Le soleil, sous la mer, mystérieuse aurore,
+ Éclaire la forêt des coraux abyssins
+ Qui mêle, aux profondeurs de ses tièdes bassins,
+ La bête épanouie et la vivante flore.
+
+ Et tout ce que le sel ou l'iode colore,
+ Mousse, algue chevelue, anémones, oursins,
+ Couvre de pourpre sombre, en somptueux dessins,
+ Le fond vermiculé du pâle madrépore.
+
+ De sa splendide écaille éteignant les émaux,
+ Un grand poisson navigue à travers les rameaux.
+ Dans l'ombre transparente indolemment il rôde.
+
+ Et brusquement, d'un coup de sa nageoire en feu,
+ Il fait dans le cristal morne, immobile et bleu,
+ Courir un frisson d'or, de nacre et d'émeraude.
+
+Parmi les sonnets de ce premier groupe il en est un bien curieux et bien
+significatif, où se trahit d'une façon singulière le tour d'imagination
+propre à M. de Heredia. Les choses n'apparaissent le plus souvent à ce
+poète érudit et gentilhomme qu'à travers des souvenirs de mythologie, de
+chevalerie et d'aventures héroïques. Si bien qu'un jour, non content de
+diviniser la nature, il l'a anoblie et blasonnée. Le sonnet que voici
+est proprement un paysage météorologico-héraldique. Il est intitulé:
+_Blason céleste_.
+
+ J'ai vu parfois, ayant le ciel bleu pour émail,
+ Les nuages d'argent et de pourpre et de cuivre,
+ À l'Occident, où l'oeil s'éblouit à les suivre,
+ Peindre d'un grand blason le céleste vitrail.
+
+ Pour cimier, pour support, l'héraldique bétail,
+ Licorne, léopard, alérion ou guivre,
+ Monstres, géants captifs qu'un coup de vent délivre,
+ Exhaussent leur stature et cabrent leur poitrail.
+
+ Certe, aux champs de l'azur, dans ces combats étranges
+ que les noirs Séraphins livrèrent aux Archanges,
+ Cet écu fut gagné par un baron du ciel.
+
+ Comme ceux qui jadis prirent Constantinople,
+ Il porte en bon croisé, qu'il soit George ou Michel,
+ Le soleil, besant d'or, sur la mer de sinople.
+
+Le deuxième groupe est celui des sonnets mythologiques. La mythologie,
+ce sont les forces naturelles personnifiées, et c'est aussi, par
+conséquent, l'humanité déifiée. Vous trouverez dans les apothéoses de M.
+de Heredia cette intime union de la Nature et de l'homme-dieu. Vous
+rappelez-vous le dernier sonnet de _Persée et Andromède_, quand les deux
+amants, élancés par les espaces, voient déjà luire les constellations où
+ils vont se fondre?
+
+ D'un vol silencieux, le grand cheval ailé,
+ Soufflant de ses naseaux des jets d'ardente brume,
+ Les emporte dans un frémissement de plume
+ À travers la nuit bleue et l'éther étoilé.
+
+ Ils vont. L'Afrique plonge au gouffre flagellé;
+ Puis le désert, l'Asie et le Liban qui fume;
+ Et voici qu'apparaît, toute blanche d'écume,
+ La mer mystérieuse où vint sombrer Hellé.
+
+ Et le vent gonfle, ainsi que deux immenses voiles,
+ Les ailes qui, volant d'étoiles en étoiles,
+ Aux amants enivrés font un tiède berceau;
+
+ Tandis que, l'oeil au ciel et s'étreignant dans l'ombre,
+ Ils voient, étincelant du Bélier au Verseau,
+ Leurs constellations poindre dans l'azur sombre.
+
+La troisième série est celle des sonnets et des poèmes inspirés par la
+prodigieuse histoire des conquérants de l'Amérique. Poésie tout proche
+des sonnets mythologiques, car elle célèbre l'oeuvre la plus
+extraordinaire qu'aient accomplie les hommes à travers les âges, une
+aventure où ils se sont vraiment montrés «pareils à des dieux»,
+puisqu'ils ont agrandi une planète et créé en quelque sorte un autre
+monde. Le grand élan héroïque, l'entrée dans l'inconnu, l'étrangeté,
+l'énormité du drame et l'éblouissement des décors, tout cela devait
+séduire M. de Heredia. Ces conquistadores, nous les aimons surtout
+parce qu'ils diffèrent de nous, parce que leur fureur d'action amuse
+notre doute et notre mollesse; mais M. de Heredia les aime parce qu'il
+leur ressemble un peu, parce qu'il sent encore tressaillir en lui
+quelque chose de leur âme. Il est de leur race, et ce qu'ils ont fait,
+il l'a rêvé.
+
+C'est pourquoi il a si bien traduit la _Véridique histoire de la
+conquête de la Nouvelle-Espagne_, par le capitaine Bernal Diaz del
+Castillo, l'un des conquérants, et y a mis une préface qui est un très
+beau morceau d'histoire et qui faisait la joie et l'émerveillement du
+vieux Flaubert. Et c'est pourquoi il a consacré à ces grands
+aventuriers, outre quelques-uns de ses plus beaux sonnets, la plus
+longue pièce qu'il ait écrite: les _Conquérants de l'or_, sorte de
+chronique fortement versifiée et miraculeusement rimée et qui, sans
+sortir du ton d'un récit très simple et sans ornements, coupée
+seulement, çà et là, de paysages éclatants et courts, prend des
+proportions d'épopée. Écoutez cette fin, où l'image devient symbole:
+
+ Cependant les soldats restaient silencieux,
+ Éblouis par la pompe imposante des cieux.
+
+ Car derrière eux, vers l'ouest, où sans fin se déroule
+ Sur des sables lointains la Pacifique houle,
+ Dans une brume d'or et de pourpre, linceul
+ Rougi du sang d'un dieu, sombrait l'antique Aïeul
+ De celui qui régnait sur ces tentes sans nombre.
+ En face, la sierra se dressait haute et sombre.
+ Mais, quand l'astre royal dans les flots se noya,
+ D'un seul coup, la montagne entière flamboya
+ De la base au sommet, et les ombres des Andes,
+ Gagnant Caxamalca, s'allongèrent plus grandes...
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Mais l'ombre couvrit tout de son aile. Et voilà
+ Que le dernier sommet des pics étincela,
+ Puis s'éteignit.
+
+ Alors, formidable, enflammée
+ D'un haut pressentiment, tout entière, l'armée,
+ Brandissant ses drapeaux sur l'occident vermeil,
+ Salua d'un grand cri la chute du Soleil.
+
+À ce groupe de poèmes se rattachent encore les tierces rimes, plus
+espagnoles que le _Romancero_, qu'on a pu lire dernièrement dans la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+Une telle poésie est bien la plus fière, la plus hautaine et, si je puis
+dire, la plus orgueilleuse qui soit. Elle n'est donc pas impassible,
+quoi qu'on ait prétendu. Elle exprime d'abord l'exaltation d'une âme
+tendue à jouir superbement de toute la beauté éparse dans le monde et
+dans l'histoire et de toutes les oeuvres où l'humanité a le plus
+joyeusement épanché son génie. Elle implique une curiosité sympathique
+et passionnée. Elle contient un mépris du médiocre, un _Odi profanum
+vulgus_ dont le sentiment peut être une très grande jouissance. Et il y
+a bien du courage, au fond, dans cette allégresse d'artiste trompant la
+vie par l'adoration du beau. Et même ces sonnets rutilants et durs comme
+du métal ne vont pas tous sans larmes secrètes. Quelques-uns font songer
+à ces statues d'airain qu'on voit pleurer dans Virgile. Car, s'ils
+célèbrent de belles choses, ces belles choses sont passées, et de là
+une mélancolie. Considéré du point de vue de M. de Heredia et par ses
+surfaces brillantes, l'univers est magnifique et glorieux; mais tout y
+croule, tout y fuit d'une fuite éternelle. M. de Heredia a senti plus
+d'une fois la tristesse des splendeurs éteintes et la désolation des
+ruines. Ces tableaux où se plaît son rêve enchanté, il les évoque
+souvent parce qu'ils sont beaux, mais quelquefois aussi parce qu'ils ne
+sont plus. Rappelez-vous l'adorable sonnet _Sur un marbre brisé_, où la
+bonne Nature enveloppe de feuilles et de fleurs la vieille statue
+éclopée:
+
+La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes...
+
+Lisez les «sonnets épigraphiques»: le _Dieu Hêtre, Nymphis Augustis
+sacrum_, le _Voeu_. Comme ce sonnet de l'_Exilée_ est touchant, encore
+qu'il soit splendide! Pourquoi? Parce qu'il nous parle de l'exil d'une
+femme et surtout parce qu'il a été composé sur une ruine, une pierre
+mutilée où se déchiffre une moitié d'inscription (MONTIBV... CARRIDEO...
+SABINVLA V.S.L.M.), et qu'il nous parle ainsi de cet autre exil d'où
+rien ni personne n'est jamais revenu et qui s'appelle le passé:
+
+ Dans ce vallon sauvage où César t'exila,
+ Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,
+ Penchant ton front qu'argente une précoce neige,
+ Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.
+
+ Tu revois ta jeunesse et ta chère villa
+ Et le Flamine rouge avec son blanc cortège.
+ Et lorsque le regret du sol latin t'assiège,
+ Tu regardes le ciel, triste Sabinula...
+
+
+V
+
+M. José-Maria de Heredia est donc, pour conclure, un excellent ouvrier
+en vers, un des plus scrupuleux qu'on ait vus, et qui apporte dans son
+respect de la forme quelque chose de la délicatesse de conscience et du
+point d'honneur d'un gentilhomme. Et M. de Heredia est aussi (car l'un
+ne va jamais sans l'autre) un excellent poète, quoique un peu trop
+retranché dans sa vision d'un univers décoratif. Sa poésie, qui n'a pas
+l'étendue de celle de son maître Leconte de Lisle, en a l'intensité avec
+quelque chose de fier et de triomphant qui est bien à lui. Il est, dès
+maintenant, le sonnettiste par excellence du «Parnasse» contemporain. Je
+ne lui demande qu'une chose: Qu'il continue de feuilleter le soir, avant
+de s'endormir, des catalogues d'épées, d'armures et de meubles anciens,
+rien de mieux; mais qu'il s'accoude plus souvent sur la roche moussue où
+rêve Sabinula.
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+
+On dit qu'il n'y a plus d'hommes de génie dans ce dernier tiers du
+siècle, et en effet ceux qui passent pour en avoir se font vieux, et il
+se peut bien que le temps des génies soit passé. Mais en
+revanche--est-ce une illusion? est-ce un effet de la perspective trop
+forte?--il me semble qu'il y a beaucoup d'esprits intéressants et
+singuliers, et cela justement parce qu'ils sont tard venus; parce qu'ils
+ont derrière eux toute une littérature accumulée; parce que, même
+ignorants, ils savent néanmoins ou devinent beaucoup de choses et se
+trouvent tout formés pour aller très bien dans la sensation violente et
+raffinée; parce que, tout ayant été dit (et voilà deux cents ans que
+cela même a été dit), ils donnent naturellement dans l'osé, le bizarre
+et le fou, et que leur extravagance fleurit elle-même sur un passé trop
+riche, comme ces fleurs étranges qui poussent mieux dans un humus
+composé d'innombrables débris de végétaux morts.
+
+Si donc il n'y a plus guère de génies souverains, il y a des «cas
+particuliers». Et c'en est un, parmi beaucoup d'autres, que celui de M.
+Armand Silvestre, hiérophante dans ses vers, commis voyageur et des plus
+mal élevés dans sa prose.
+
+
+I
+
+Les lecteurs du _Gil Blas_, qui se délectent deux ou trois fois par
+semaine aux amours de l'ami Jacques et aux aventures du commandant
+Laripète, ont-ils lu les _Renaissances_, les _Paysages métaphysiques_,
+et les _Ailes d'or_, et soupçonnent-ils que M. Silvestre a été l'un des
+plus lyriques, des plus envolés, des plus mystiques et des mieux
+sonnants parmi les lévites du Parnasse? Se doutent-ils qu'il y eut jadis
+chez cet étonnant fumiste de table d'hôte, chez ce grand et gros garçon
+taillé en Hercule qui courait, il y a quelques années, la foire au pain
+d'épice, relevant le «caleçon» des lutteurs (c'est le gant de ces
+gentilshommes) et sollicitant les faveurs des femmes géantes visitées
+par l'empereur d'Autriche,--se doutent-ils qu'il y a peut-être encore
+chez ce Panurge bien en chair un Indou, un Grec, un Alexandrin?
+
+Le poète, pâmé aux pieds de sa maîtresse--non toujours à ses pieds, pour
+dire vrai,--chante son chant extatique et lamentable. Rosa est
+magnifiquement, impassiblement et implacablement belle. Lui s'enivre de
+la beauté des formes; mais il aspire à quelque chose par delà. Hélas!
+cette beauté parfaite n'a point d'âme, et c'est l'âme aussi qu'il
+voudrait étreindre... En attendant, le Désir du poète adore à genoux la
+Beauté de la femme. Qu'en dites-vous, commandant Laripète? Tout cela
+très large, très sonore, très harmonieux, très vague, avec des
+ressouvenirs du panthéisme indien, de l'art grec et de l'idéalisme de
+Platon, et çà et là, parmi l'enchantement des nobles et vastes images,
+le cri soudain de la chair ardente. Et cela s'appelle _Sonnets païens_,
+et c'est assurément une des plus belles «séries» qu'ait produites le
+«Parnasse contemporain».
+
+Puis le poète soupire des _Vers pour être chantés_, des romances où il y
+a des fleurs et des oiseaux comme dans celles que chantaient nos mères
+du temps de Louis-Philippe. Mais--ô puissance de la baguette magique que
+tes fées ont coutume de prêter aux poètes! puissance du seul enlacement
+des mots et du sentiment qui les tresse et les enlace!--elles sont
+adorables, ces romances où il n'y a rien que des rossignols, des lis,
+beaucoup de lis, des roses, des violettes, des raisins, des abeilles,
+l'aube, le crépuscule, l'automne et le printemps et, mêlée à toute la
+nature au point qu'elle ne s'en distingue presque plus, l'image de la
+femme aimée. Et c'est là précisément la secrète et pénétrante
+originalité de ces petits vers, de ces menues ritournelles, de ces
+rimes caressantes: elles font couler jusqu'à l'âme l'ivresse des
+couleurs, des formes et des parfums, et l'amour de la vie universelle,
+toujours un peu triste parce qu'il est toujours inassouvi. Et, pour une
+fois, la musique a su ajouter à la poésie au lieu de l'effacer par des
+sensations moins définies et plus fortes; et, comme ces petits vers ne
+sont qu'un tissu d'images et d'impressions flottantes, les mélodies de
+Massenet nous ont peut-être encore mieux fait sentir tout ce que
+recèlent d'enchantement ces vagues et délicieuses romances, que je
+voudrais appeler des romances panthéistiques.
+
+Ensuite le poète dit la _Vie des morts_, leur âme éparse dans les
+arbres, dans les broussailles, dans les sources qui sont leurs yeux,
+dans les nuages qui sont leur pensée inquiète, dans les astres où
+flambent leurs anciennes passions, dans la mer, «temple obscur des
+métamorphoses», dans les parfums, dans le chant nocturne des voix
+terrestres... Et cependant ce n'est pas tout ce qui reste des morts. «Ce
+que m'a pris le rêve, mes aspirations vers le juste et le beau, ce que
+j'ai dit tout bas à la nuit, ce que j'ai vu en fermant les yeux,
+
+Ma chair ne saurait plus l'entraîner au tombeau.»
+
+Et, après ces sonnets vaguement platoniciens, le poète chante les
+_Vestales_, la beauté chaste, «la fleur spirituelle dont il veut boire,
+après la mort, les longs parfums». Il rêve, il adore, il pétrarquise...
+
+Et puis... et puis c'est toujours la même chose: vague panthéisme, vague
+souffrance, vague désespoir, vague ivresse, vague rêverie, vague
+chasteté, désir quelquefois vague et plus souvent précis, vagues images,
+amples, indéfinies, forme harmonieuse, mots sonores--quelquefois jargon
+sublime. De pensée dans tout cela, autant dire point. Le panthéisme de
+M. Silvestre n'a pas tout à fait la rigueur de celui de Spinosa, et son
+idéalisme ignore profondément la dialectique de Platon. Ce n'est qu'une
+rêverie magnifique et épandue.
+
+Mais quelle floraison d'images, et combien belles! Toutes éclatantes et
+indéterminées, et qui souvent font songer (qu'en dis-tu, Jacques
+Moulinot?) aux images lamartiniennes.
+
+ Ton souffle égal et pur fait comme un bruit de rames:
+ C'est ton rêve qui fuit vers des bords enchantés.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Je veux ceindre humblement, de mes bras prosternés,
+ Tes pieds, tes beaux pieds nus, frileux comme la neige
+ Et pareils à deux lis jusqu'au sol inclinés.
+
+(Remarquez-vous que «bras prosternés» et «frileux comme la neige» sont
+des expressions bizarres et douteuses, qu'il ne faut pas trop presser
+non plus la comparaison des lis renversés, et qu'avec tout cela--ou j'ai
+la berlue--ces trois vers sont très beaux?)
+
+ On dirait que la Terre a bu le sang des lis.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Les charnelles senteurs des verdures marines
+ Suivent le long des flots le spectre de Vénus!
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Les voluptés du soir montent des horizons.
+
+ Dans le recueillement des longs soirs parfumés,
+ À l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,
+ La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles...
+
+Je crois bien que, si l'on cherchait où est décidément l'originalité de
+M. Armand Silvestre, c'est dans cette ampleur et cette monotonie des
+images, presque toutes empruntées aux grands phénomènes naturels, qu'il
+faudrait la voir. Panthéistes ou néo-grecs, bien d'autres poètes l'ont
+été de nos jours; mais nul peut-être n'a eu au même degré cette uniforme
+et tour à tour admirable et insupportable sublimité d'imagination.
+
+«Je ne connais pas Chicago, dit quelque part M. Cardinal; mais je suis
+sûr que Chicago est autrement vivant que Rome.»--Eh bien, moi, je ne
+connais pas les _Védas_; mais je suis presque sûr que la poésie de M.
+Silvestre ressemble parfois à celle de _Védas_, et je suis fort tenté de
+croire que ses vers sont peut-être, dans notre littérature, ce qui se
+rapproche le plus de ce lyrisme grandiose, éblouissant, vite ennuyeux,
+débordant d'images toujours les mêmes, où tout l'univers vit d'une vie
+énorme et confuse, où chaque métaphore, démesurée, est toute prête à
+devenir un mythe. Relisons quelques strophes de l'ami de Laripète:
+
+ Comme au front monstrueux d'une bête géante,
+ Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
+ Les Astres, dans la nue impassible et béante
+ Versent leurs rayons d'or pareils à des regards,
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Et la Terre, oeil aussi, brûlant et sans paupière,
+ Sent dans ses profondeurs sourdre le flot amer
+ Que déroule le flux éternel de la mer,
+ Larme immense pendue à son orbe de pierre.
+
+Et dans les Paysages métaphysiques:
+
+ Le bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant
+ D'un grand fleuve d'azur, l'Aube, parmi la brume,
+ Secoue à l'horizon les blancheurs de sa plume
+ Et flagelle l'air vif de son aile d'argent...
+
+Et plus loin:
+
+ Luisante à l'horizon comme une lame nue,
+ Sur le soleil tombé la mer en se fermant
+ De son sang lumineux éclabousse la nue
+ Où des gouttes de feu perlent confusément...
+
+Cette aube qui est un cygne, ce soleil qui est un dieu décapité, et bien
+d'autres images que je pourrais citer..., alors que M. Armand Silvestre
+avait ces visions, est-ce qu'il n'était pas, spontanément ou par
+artifice, dans un état d'esprit aussi approchant que possible de celui
+des anciens hommes quand, essayant d'exprimer dans leur langue
+incomplète les phénomènes de la nature, ils créaient sans effort des
+mythes immortels? Par malheur, d'aucuns croiront que, lorsque je compare
+à Valmiki l'auteur des _Contes grassouillets_, je ne saurais parler bien
+sérieusement.
+
+
+II
+
+C'est pourtant avec le plus grand sérieux que «la bonne femme Sand»
+écrivait à propos des _Sonnets païens_:
+
+ C'est l'hymne antique dans la bouche d'un moderne, c'est-à-dire
+ l'enivrement de la matière chez un spiritualiste quand même, qu'on
+ pourrait appeler le spiritualiste malgré lui; car, en étreignant
+ cette beauté physique qu'il idolâtre, le poète crie et pleure. Il
+ l'injurie presque et l'accuse de le tuer. Que lui reproche-t-il
+ donc? De n'avoir pas d'âme. Ceci est très curieux et continue, sans
+ la faire déchoir, la thèse cachée sous le prétendu scepticisme de
+ Byron, de Musset et des grands romantiques de notre siècle, etc.
+
+Elle n'a pas trop l'air de s'entendre, la vieille Lélia; mais enfin elle
+admire son filleul. Hélas! qu'aurait-elle pensé si elle avait pu lire
+les _Mesaventures du commandant Laripète?_
+
+Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé
+
+Le plus triste, c'est que cette transformation n'est peut-être point un
+si grand mystère, Méphistophélès, à qui Faust fait des phrases, lui
+répond tranquillement:
+
+ Un plaisir surnaturel! S'étendre la nuit sur les montagnes humides
+ de rosée, embrasser en extase la terre et le ciel, s'enfler d'une
+ sorte de divinité, pénétrer par la pensée jusqu'à la moelle de la
+ terre, repasser en son sein les six jours de la création, s'épandre
+ avec délices dans le Grand Tout, dépouiller entièrement tout ce
+ qu'on a d'humain et finir cette haute contemplation... (_avec un
+ geste_) je n'ose dire comment.
+
+Et c'est ainsi qu'a fini M. Armand Silvestre. Le poète des _Vestales_
+s'est mis à conter des contes de corps de garde; l'adorateur mystique de
+«Rosa la prêtresse» s'est tourné vers Rosa la Rosse; et les «paysages»
+où il se plaît n'ont plus rien de «métaphysique». Et l'historiette
+grivoise ne lui a point suffi: il l'a voulue incongrue et mal odorante.
+
+Jean-Jacques raconte que, tout enfant, il allait se poster, à la
+promenade, sur le passage des femmes, et que là il trouvait un plaisir
+obscur, mais très vif, à mettre bas ses chausses. «Ce que je montrais,
+ajoute-t-il, ce n'était pas le côté honteux, c'était le côté ridicule.»
+C'est ce dernier côté qu'étale M. Armand Silvestre avec une complaisance
+jamais lasse et une joie jamais ralentie. C'est le champ circulaire où
+il s'est délicieusement confiné. L'ampleur charnue de l'ordinaire
+interlocuteur de M. Purgon, l'instrument des matassins de Molière, les
+bruits malséants qui, d'après Flaubert, «faisaient pâlir les pontifes
+d'Égypte», inspirent à M. Silvestre des gaietés hebdomadaires et bien
+surprenantes. Ce rêveur est amoureux d'une autre lune que les
+romantiques. Ce poète lyrique «n'a pas accoutumé de parler à des
+visages».
+
+D'autres conteurs nous font des récits légers, voluptueux, lubriques,
+et parcourent avec agrément tous les degrés de l'impudeur. Les récits de
+M. Silvestre sont essentiellement scatologiques: c'est là sa marque.
+
+Disons franchement que la plupart de ces historiettes ne valent pas le
+diable. Je ne pense pas que, sur une centaine, il y en ait plus de
+quatre ou cinq qui soient franchement drôles. Les choses dont il est
+question là dedans étant assez plaisantes par elles-mêmes pour ceux qui
+les aiment, le conteur ne se met pas en frais. Notons en passant deux ou
+trois de ses procédés, qui sont gros et d'un emploi facile.
+
+Il baptise heureusement ses personnages. D'avoir appelé un amiral Le
+Kelpudubec et un diplomate grec Fépipimongropoulo, c'est bien quelque
+chose. Puis l'auteur, dans chaque récit, proclame avec tant
+d'insistance, de conviction et un tel luxe d'épithètes plantureuses son
+goût pour les grosses femmes, qu'il se peut bien que cela devienne
+amusant à la longue. Enfin, il se plaît souvent à exprimer des choses
+banales ou grossières sous une forme ultra-lyrique ou à mêler le style
+du «Parnasse» à celui des estaminets, et de là des contrastes d'un effet
+sûr. Je n'en veux qu'un exemple, choisi avec une extrême discrétion:
+
+ ...Ce qu'il a passé de doigts frais et blancs aux ongles roses dans
+ l'ébène aujourd'hui traversé de fils d'argent de ma chevelure n'est
+ comparable qu'au nombre des étoiles. J'ai été littéralement
+ grignoté de caresses. Mais de toutes les belles qui dévorèrent
+ ainsi les roses vivantes de ma bouche et de mes lèvres, ce fut
+ certainement Héloïse qui témoigna le plus d'appétit. Je ne sais
+ encore comment j'ai pu sauver quelque chose de ma fatale beauté des
+ emportements de son amour. Oui, mes enfants, Héloïse de
+ Saint-Pétulant m'adora et me le prouva d'une façon farouche.
+ C'était une superbe personne qui avait une demi-tête de plus que
+ moi, des chairs à la Rubens, une crinière fauve comme celle des
+ lions et des hanches d'un rebondi impertinent, etc.
+
+Tout le Silvestre des contes est dans ces quelques lignes, sauf les
+plaisanteries et les imaginations d'apothicaire ou d'égoutier, dont je
+ne donnerai point de spécimen. Et puis... et puis, comme dans ses vers,
+c'est toujours la même chose. J'ai rencontré des gens que cela n'amusait
+pas énormément. D'autre part, le conteur n'y met, je pense, aucune
+espèce de prétention. IL n'y a donc pas lieu de s'arrêter plus longtemps
+sur cette partie de son oeuvre.
+
+
+III
+
+Mais il est intéressant de chercher comment le poète raffiné des
+_Renaissances_ a pu écrire tant d'histoires faites pour divertir
+Panurge, et comment des ouvrages si absolument différents sont partis de
+la même main.
+
+ Comme rire me semble bon, dit M. Silvestre dans les _Contes
+ grassouillets_, je laisse courir ma plume aux incongruités qui
+ dérident les plus sévères. Je sais bien que d'aucuns me blâment de
+ cela, me jetant au nez le lyrisme douloureux de mes poèmes et
+ concluant de ce contraste que je ne suis sincère ni en prose ni en
+ vers. Moi, je me permets de penser tout le contraire.
+
+Nous voulons bien le penser aussi. D'abord il se pourrait que M.
+Silvestre ne jouât un rôle que dans l'un des deux cas; et, comme il est
+visible que ses incongruités l'amusent le premier, c'est donc en
+écrivant la _Gloire du souvenir_ et les _Ailes d'or_ qu'il se serait
+moqué de nous? On a peine à le croire: il n'aurait pas montré un goût si
+prolongé, si persistant, pour un rôle si peu lucratif. Car remarquez
+que, maintenant encore, tout en nous contant les mésaventures de
+Laripète, il lui arrive de tresser des rimes mystiques, de conclure même
+par un sonnet parnassien quelque fantaisie de haute graisse et, après
+avoir dûment empâté ses clients, d'enfiler poétiquement des perles à
+leur nez (_ante porcos_).
+
+D'ailleurs bon nombre d'écrivains présenteraient un cas analogue au
+sien. Sans parler de Rabelais, «charme de la canaille et mets des
+délicats», Marot, Régnier, La Fontaine, J.-B. Rousseau et combien
+d'autres! ont écrit des obscénités et traduit les psaumes de David. Je
+sais que pour quelques-uns de ces honnêtes gens la chose s'explique
+naturellement: c'est à la fin, après la «conversion», qui au bon vieux
+temps ne manquait guère, qu'ils se sont avisés de rimer des vers
+édifiants; mais il en est comme Marot et Jean-Baptiste, qui ont mené de
+front les deux genres. Faut-il voir là quelque chose d'inexplicable? Hé!
+non, même en supposant qu'ils aient été aussi sincères dans la piété que
+dans la grivoiserie. Quoi de merveilleux à cela? Nous ne sommes pas les
+mêmes à toutes les heures, et «je sens deux hommes en moi».
+
+Le cas de M. Silvestre semble à première vue plus extraordinaire et est,
+en réalité, encore plus simple. Sans doute, la distance paraît plus
+grande encore et plus surprenante entre la _Vie des morts_ et _Bertrade_
+ou la _Pince à sucre_, qu'entre les psaumes de Marot et ses épigrammes.
+Mais, tandis que les psaumes n'appartiennent évidemment pas à la même
+inspiration que les épigrammes et que celles-ci ne mènent point
+naturellement à ceux-là, on peut affirmer, au contraire, que les vers
+lyriques de M. Silvestre et ses contes plus que gaulois forment comme
+deux courants de même origine et que, par exemple, la grossière
+sensualité des _Contes grassouillets_ était déjà contenue dans la
+sensualité raffinée des _Sonnets païens_.
+
+Les contes et les sonnets, c'est, _à des moments différents_, la
+manifestation du même sentiment originel le sentiment de la beauté
+génétique, c'est-à-dire de ce que la nature a mis d'attrayant dans les
+formes pour amener les hommes à ses fins. Quand M. Silvestre s'en tient
+à ce sentiment et s'y renferme, il écrit les _Mariages de Jacques_.
+Mais, après avoir senti les formes uniquement dans ce qu'elles ont de
+sexuel, on les aime bientôt pour elles-mêmes; à l'attrait génétique
+succède le sentiment beaucoup plus complexe du Beau plastique, qui n'est
+en soi ni masculin ni féminin; et la sensation primitive appelle alors
+et provoque, par des liaisons naturelles et rapides, une foule d'idées
+et de sentiments très nobles, très doux et très purs. Ce qui, dans le
+premier moment, n'est qu'instinct brutal, est poésie à son dernier
+terme, et cette poésie peut être si haute qu'elle fasse oublier
+absolument ses humbles origines. Le poète des _Renaissances_, c'est un
+satyre qui a rêvé; et le conteur des _Contes_, c'est un poète qui n'en
+est qu'au commencement de son rêve--oh! tout au commencement. Il faut
+ajouter, du reste, que parfois, dans les poèmes les plus extasiés, sous
+la plus magnifique floraison d'images, le pied du faune s'entrevoit çà
+et là, et, comme chez Hugo «crève l'azur».
+
+Reste une question. On comprend que le poète des _Ailes d'or_ ait pu
+écrire des gauloiseries; mais ces plaisanteries de matassin en délire?
+Je pense que cela s'explique par l'association fatale d'images qui dans
+la réalité sont toutes proches, en sorte que celle qui est ignoble
+bénéficie du voisinage de l'autre et devient plaisante parce qu'elle la
+rappelle. Puis, certaines fonctions de ce misérable corps, si elles
+peuvent sembler avilissantes, sont bonnes pourtant par le soulagement et
+l'aise qu'elles apportent, par l'idée de joyeuse vie animale qu'elles
+éveillent dans l'esprit, et sont en même temps comiques par le démenti
+perpétuel qu'elles opposent à l'orgueil de l'homme, à sa prétention de
+faire l'ange. Il y a là une source intarissable de gaieté grossière. Il
+est seulement singulier qu'un artiste aussi recherché s'y complaise à ce
+point.
+
+Mais, M. Armand Silvestre ne serait-il pas un faux décadent? Je le
+soupçonne maintenant d'être un primitif. Nous avons remarqué que le
+spectacle des phénomènes naturels lui suggérait les mêmes images amples
+et vagues qu'aux poètes d'il y a trois mille ans: et voilà maintenant
+que ses facéties sont aussi celles des primitifs et qu'il se délecte
+comme eux--et comme les enfants--au comique incongru des basses
+fonctions corporelles. Vous vous rappelez ce que dit le dieu Crépitus
+dans la _Tentation de saint Antoine_:
+
+ Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées,
+ qu'on se régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le
+ bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans
+ souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures
+ solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la
+ campagne les hommes se soulageaient avec lenteur... J'étais joyeux.
+ Je faisais rire! Et, se dilatant d'aise à cause de moi, le convive
+ exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps... Mais à
+ présent je suis confiné dans la populace, et l'on se récrie, même à
+ mon nom...
+
+M. Armand Silvestre a copieusement vengé le pauvre dieu Crépitus, et je
+ne m'en étonne plus: il est assez naturel qu'ayant, dans sa poésie
+savante, les imaginations des anciens hommes, il ait aussi leurs
+gaietés et se gaudisse des mêmes objets.
+
+Ai-je vraiment expliqué le cas de M. Silvestre? J'ai tâché au moins de
+le définir. Quand on ne tiendrait aucun compte du talent qui éclate dans
+ses poésies lyriques, M. Armand Silvestre garderait cette originalité
+d'avoir fait vibrer les deux cordes extrêmes de la Lyre, la corde
+d'argent et la corde de boyau... (l'épithète est dans Rabelais); et son
+oeuvre double n'en serait pas moins un commentaire inattendu de la
+pensée de Pascal sur l'homme ange et bête.
+
+
+
+
+ANATOLE FRANCE[25]
+
+
+Est-il possible que j'aie failli reprocher à M. Weiss d'être un critique
+ondoyant et capricieux et de n'avoir pas dans sa poche un mètre
+invariable pour mesurer les oeuvres de l'esprit? Une des pensées
+favorites de Montaigne, c'est que nous ne saurions avoir de connaissance
+certaine, puisque rien n'est immuable, ni les choses ni les
+intelligences, et que l'esprit et son objet sont emportés l'un et
+l'autre d'un branle perpétuel. Changeants, nous contemplons un monde qui
+change. Et même quand l'objet observé est pour toujours arrêté dans ses
+formes, il suffit que l'esprit où il se reflète soit muable et divers
+pour qu'il nous soit impossible de répondre d'autre chose que de notre
+impression du moment.
+
+[Note 25: _Poèmes dorés_; les _Noces corinthiennes_; les _Désirs de
+Jean Servien_, chez Lemerre.
+
+_Jocaste_ et le _Chat maigre_; le _Crime de Sylvestre Bonnard_; le
+_Livre de mon ami_ chez Calmann Lévy.]
+
+Comment donc la critique littéraire pourrait-elle se constituer en
+doctrine? Les oeuvres défilent devant le miroir de notre esprit; mais,
+comme le défilé est long, le miroir se modifie dans l'intervalle, et,
+quand par hasard la même [oeuvre] revient, elle n'y projette plus la
+même image.
+
+Chacun en peut faire l'expérience sur soi. J'ai adoré Corneille et j'ai,
+peut s'en faut, méprisé Racine: j'adore Racine à l'heure qu'il est et
+Corneille m'est à peu près indifférent. Les transports où me jetaient
+les vers de Musset, voilà que je ne les retrouve plus. J'ai vécu les
+oreilles et les yeux pleins de la sonnerie et de la féerie de Victor
+Hugo, et je sens aujourd'hui l'âme de Victor Hugo presque étrangère à la
+mienne. Les livres qui me ravissaient et me faisaient pleurer à quinze
+ans, je n'ose pas les relire. Quand je cherche à être sincère, à
+n'exprimer que ce que j'ai éprouvé réellement, je suis épouvanté de voir
+combien mes impressions s'accordent peu, sur de très grands écrivains,
+avec les jugements traditionnels, et j'hésite à dire toute ma pensée.
+
+C'est qu'en effet cette tradition est presque toute convenue,
+artificielle. On se souvient de ce qu'on a senti peut-être, ou plutôt de
+ce que des maîtres vénérables ont dit qu'il fallait sentir. Ce n'est
+d'ailleurs que par cette docilité et cette entente qu'un corps de
+jugements littéraires peut se former et subsister. Certains esprits ont
+assez de force et d'assurance pour établir ces longues suites de
+jugements, pour les appuyer sur des principes immuables. Ces esprits-là
+sont, par volonté ou par nature, des miroirs moins changeants que les
+autres et, si l'on veut, moins inventifs, où les mêmes oeuvres se
+reflètent toujours à peu près de la même façon. Mais on voit aisément
+que leurs doctrines n'ont pas en elles de quoi s'imposer à toutes les
+intelligences et qu'elles ne sont jamais, au fond, que des préférences
+personnelles immobilisées.
+
+On juge bon ce qu'on aime, voilà tout (je ne parle pas ici de ceux qui
+croient aimer ce qu'on leur a dit être bon); seulement les uns aiment
+toujours les mêmes choses et les estiment aimables pour tous les hommes,
+les autres, plus faibles, ont des affections plus changeantes et en
+prennent leur parti. Mais dogmatique ou non, la critique, quelles que
+soient ses prétentions, ne va jamais qu'à définir l'impression que fait
+sur nous, à un moment donné, telle oeuvre d'art où l'écrivain a lui-même
+noté l'impression qu'il recevait du monde à une certaine heure.
+
+Puisqu'il en est ainsi et puisque, au surplus, tout est vanité, aimons
+les livres qui nous plaisent sans nous soucier des classifications et
+des doctrines et en convenant avec nous-mêmes que notre impression
+d'aujourd'hui n'engagera point celle de demain. Si tel chef-d'oeuvre
+reconnu me choque, me blesse ou, ce qui est pis, ne me dit rien; si, au
+contraire, tel livre d'aujourd'hui ou d'hier, qui n'est peut-être pas
+immortel, me remue jusqu'aux entrailles, me donne cette impression qu'il
+m'exprime tout entier et me révèle à moi-même plus intelligent que je ne
+pensais, irai-je me croire en faute et en prendre de l'inquiétude? Les
+hommes de génie ne sont jamais tout à fait conscients d'eux-mêmes et de
+leur oeuvre; ils ont presque toujours des naïvetés, des ignorances, des
+ridicules; ils ont une facilité, une spontanéité grossière; ils ne
+savent pas tout ce qu'ils font, et ils ne le font pas assez exprès.
+Surtout en ce temps de réflexion et de conscience croissante, il y a, à
+côté des hommes de génie, des artistes qui sans eux n'existeraient pas,
+qui jouissent d'eux et en profitent, mais qui, beaucoup moins puissants,
+se trouvent être en somme plus intelligents que ces monstres divins, ont
+une science et une sagesse plus complètes, une conception plus raffinée
+de l'art et de la vie. Quand je rencontre un livre écrit par un de ces
+hommes, quelle joie! Je sens son oeuvre toute pleine de tout ce qui l'a
+précédée; j'y découvre, avec les traits qui constituent son caractère et
+son tempérament particulier, le dernier état d'esprit, le plus récent
+état de conscience où l'humanité soit parvenue. Bien qu'il me soit
+supérieur, il m'est semblable et je suis tout de suite de plain-pied
+avec lui. Tout ce qu'il exprime, il me semble que j'étais capable de
+l'éprouver de moi-même quelque jour.
+
+Des écrivains tels que M. Paul Bourget ou M. Anatole France me donnent
+ce plaisir; et c'est en relisant le _Crime de Sylvestre Bonnard_ et le
+_Livre de mon ami_ que me sont venues ces réflexions--que je donne pour
+ce qu'elles valent, car elles sont justes sans l'être et je sens très
+bien tout ce que j'y néglige.
+
+
+I
+
+Je ne parle point de la puissance d'invention qu'un caprice de la nature
+a évidemment accordée avec plus de libéralité à quelques écrivains de
+notre temps. Je dis seulement que l'esprit de M. Anatole France est une
+des «résultantes» les plus riches de tout le travail intellectuel de ce
+siècle, et que les plus récentes curiosités et les sentiments les plus
+rares d'un âge de science et d'inquiète sympathie sont entrés dans la
+composition de son talent littéraire. Comment cette intelligence s'est
+formée et successivement enrichie, ses livres même nous l'apprennent.
+
+Il est né, je pense, dans quelque vieille maison de la rue de Seine ou
+du quai Malaquais, dans le quartier des bouquinistes et des marchands
+d'estampes et de bric-à-brac. Enfant précoce, nerveux, chétif,
+caressant,
+
+Déjà surpris de vivre et de regarder vivre,
+
+de bonne heure il a aimé les images, et les livres avant de les avoir
+ouverts; de bonne heure il a su regarder les objets, voir leurs formes,
+leurs couleurs et en jouir; et il a su goûter les vieilles choses et
+s'intéresser au passé. Ce petit enfant était déjà bien le fils du siècle
+de l'histoire et de l'érudition.
+
+Que l'on s'en rapporte aux _Désirs de Jean Servien_ ou au _Livre de mon
+ami_, que le père de ce petit enfant ait été relieur ou médecin, c'était
+un homme candide, sérieux et de caractère méditatif; sa mère était
+douce, fine et d'une adorable tendresse. Et l'enfant se ressentira plus
+tard de cette double influence.
+
+Puis il a fait, comme Jean Servien, d'excellentes humanités, à
+l'ancienne mode. Il a naïvement frémi d'admiration en expliquant Homère
+et les tragiques grecs, il a vécu de la vie des anciens, il a senti la
+beauté antique, il a connu la magie des mots, il a aimé des phrases pour
+l'harmonie des sons enchaînés et pour les visions qu'elles évoquaient en
+lui.
+
+Et c'est dans une école ecclésiastique qu'il a passé son enfance, ce qui
+est, je crois, un grand avantage, car souvent les exercices de piété y
+font l'âme plus douce et plus tendre; la pureté a plus de chance de s'y
+conserver, au moins un temps, et (sauf le cas de quelques fous ou de
+quelques mauvais cours), quand plus tard la foi vous quitte, on demeure
+capable de la comprendre et de l'aimer chez les autres, on est plus
+équitable et plus intelligent.
+
+Puis il eut, comme Jean Servien, comme beaucoup d'écrivains et
+d'artistes dans notre société démocratique où si souvent le talent monte
+d'en bas, une jeunesse pauvre, dure, avec des amours absurdes, des
+désirs démesurés, des aspirations furieuses vers une vie brillante et
+noble, des déceptions, des amertumes. Il souffrit des maux tour à tour
+imaginaires et réels et, comme il arrive aux âmes bien situées, il
+sortit de cette longue crise plus doux, plus indulgent aux aux hommes et
+à la vie; il en rapporta une vertu qui, tout compte fait, a crû
+notablement dans ce siècle: la pitié.
+
+Puis il entra dans le cénacle parnassien et son esprit y fit des
+acquisitions nouvelles. Il acheva d'y apprendre l'adoration de la beauté
+plastique. Il sut mieux voir, mieux jouir des formes. Il s'efforça, avec
+quelques autres jeunes gens, de pousser plus loin qu'on ne l'avait fait
+encore l'art de combiner exactement de beaux mots qui suscitent de
+belles images. En même temps il s'imprégnait des plus récentes
+philosophies. Ses premiers vers respiraient Lucrèce renouvelé, Darwin et
+Leconte de Lisle.
+
+Et il était aussi un des plus fervents parmi les néo-grecs. Cet amour
+enthousiaste de la vie, de la religion et de la beauté grecques a été un
+des sentiments les plus remarquables de la dernière génération poétique.
+Il s'y mêlait, chez M. Anatole France, le souci du plus singulier des
+événements historiques, de celui qui a le plus préoccupé depuis trente
+années quelques-uns des grands esprits de ce temps. Pendant que M. Renan
+poursuivait sa délicieuse _Histoire des origines du christianisme_, M.
+Anatole France écrivait les _Noces corinthiennes_.
+
+Il devait les écrire, car l'avènement du christianisme forme, pour les
+peuples d'Occident, le noeud du grand drame humain. J'ai dit
+ailleurs[26] pourquoi certains esprits regardaient cet avènement comme
+une immense calamité, et qu'ils me semblaient bien sûrs de leur fait, et
+qu'une âme riche et complètement humaine devait être païenne et
+chrétienne à la fois. Je trouve cette âme dans ce beau poème des _Noces
+corinthiennes_ qui est un chef-d'oeuvre trop peu connu. J'y trouve une
+vive intelligence de l'histoire, une sympathie abondante, une forme
+digne d'André Chénier; et je doute qu'on ait jamais mieux exprimé la
+sécurité enfantine des âmes éprises de vie terrestre et qui se sentent à
+l'aise dans la nature divinisée, ni, d'autre part, l'inquiétude mystique
+d'où est née la religion nouvelle.
+
+[Note 26: Le _Néo-hellénisme_ (les _Contemporains_, première
+série.)]
+
+Voilà bien le drame qui a dû, dans les trois premiers siècles, troubler
+d'innombrables familles. Le bon Hermas, vigneron de Corinthe, est resté
+païen, sa femme Kallista et sa fille Daphné sont chrétiennes, et c'est
+bien, en effet, par les femmes que la foi nouvelle devait le plus
+souvent pénétrer dans les foyers. Daphné est fiancée à Hippias, qui
+n'est point chrétien. Kallista, malade, fait voeu, si Dieu la guérit, de
+lui consacrer la virginité de sa fille, non par égoïsme, mais parce que
+la vie de la vieille femme est encore utile aux siens, aux pauvres et
+aux fidèles. Daphné se soumet douloureusement. Mais, Hippias étant
+revenu, elle ne peut plus résister à son amour: ils fuiront tous deux,
+ou plutôt ils iront se jeter aux pieds de Kallista et la fléchiront...
+Kallista survient et chasse le jeune homme avec des imprécations; mais
+Daphné le rejoint, la nuit, au tombeau des aïeux et meurt dans ses bras,
+car elle a pris du poison et l'évêque Théognis vient trop tard la délier
+du voeu de sa mère.
+
+L'action, que j'abrège fort, est simple, grande et poignante, et les
+principaux états d'esprit qu'a dû engendrer la rencontre des deux
+religions y sont tous représentés. Daphné, chrétienne par docilité, mais
+l'imagination et le coeur encore pleins des divinités anciennes, mêlant
+avec candeur le culte du Christ, dieu des morts, au ressouvenir des
+dieux de la vie, est une figure d'une vérité délicate et charmante.
+Après le voeu cruel de sa mère, c'est à la fontaine des Nymphes qu'elle
+va jeter l'anneau des fiançailles:
+
+ Ô fontaine où l'on dit que dans les anciens jours
+ Les nymphes ont goûté d'ineffables amours,
+ Fontaine à mon enfance auguste et familière,
+ Reçois de la chrétienne une offrande dernière.
+ Ô source! qu'à jamais ton sein stérile et froid
+ Conserve cet anneau détaché de mon doigt.
+ L'anneau que je reçus dans une autre espérance...
+ Réjouis-toi, Dieu triste à qui plaît la souffrance!
+
+Quand son amant revient, toute la nature se soulève en elle dans une
+révolte irrésistible et chaste; et pourtant elle subit encore l'attrait
+mystérieux du Dieu «qui n'aime pas les noces»:
+
+ Christ Jésus doit un jour ressusciter les siens!
+ Voilà ce que du moins enseignent les anciens.
+ Homme, tu peux tenter d'éclaircir ce mystère;
+ Moi, femme, je dois croire, adorer et me taire.
+ Christ est le Dieu des morts: que son nom soit béni!
+ Hélas! la vie est brève et l'amour infini.
+
+Mais M. Anatole France a surtout aimé les belles pécheresses du premier
+et du second siècle de l'empire romain, celles qui, épuisées de
+voluptés, l'âme en quête d'inconnu, demandaient à l'Orient des dieux
+tristes à aimer, des cultes caressants et tragiques:
+
+ Les femmes ont senti passer dans leurs poitrines
+ Le mol embrasement d'un souffle oriental.
+ Une sainte épouvante a gonflé leurs narines
+ Sous des dieux apparus loin de leur ciel natal...
+ Elle les voit si beaux! Son âme avide et tendre,
+ Que le siècle brutal fatigua sans retour,
+ Cherche entre ces esprits indulgents à qui tendre
+ L'ardente et lourde fleur de son dernier amour...
+ Et Leuconoé goûte éperdument les charmes
+ D'adorer un enfant et de pleurer un dieu...
+
+Et nous aussi nous les aimons, ces femmes, et, parce qu'elle les a
+consolées et qu'elle console encore les âmes en peine, la religion de
+Jésus continue d'inspirer à beaucoup de ceux qui ne croient plus une
+tendresse incurable. Nous sentons dans l'Évangile je ne sais quel charme
+profond, mystique et vaguement sensuel. Nous l'aimons pour l'histoire de
+la Samaritaine, de Marie de Magdala et de la femme adultère. Nous nous
+imaginons presque que c'est le premier livre où il y ait eu de la bonté,
+de la pitié, une faiblesse pour les égarés et les irréguliers, le
+sentiment de l'universelle misère et, peu s'en faut, de
+l'irresponsabilité des misérables. Et peut-être aussi goûtons-nous le
+plaisir d'entendre ce livre singulier d'une façon hétérodoxe. Nous
+l'aimons enfin, la religion de nos mères, parce qu'elle est parfaitement
+mystérieuse et qu'on est las, à certains moments, de la science qui est
+claire, mais si courte! et dont on se détache un peu en voyant de quelle
+suffisance elle emplit les esprits médiocres. De même que la Leuconoé
+aux inquiétudes ineffables, l'âme moderne, «consulte tous les dieux»,
+non plus pour y croire comme la courtisane antique, mais pour comprendre
+et vénérer les rêves que l'énigme du monde a inspirés à nos ancêtres et
+les illusions qui les ont empêchés de tant souffrir. La curiosité des
+religions est, en ce siècle-ci, un de nos sentiments les plus distingués
+et les meilleurs: M. Anatole France ne pouvait manquer de l'éprouver.
+
+Pour qu'aucune des études par où notre siècle s'est signalé ne lui
+échappât, il écrivit un jour sur les _Contes de Perrault_ un dialogue
+exquis où il nous montrait comment sont sortis, des mythes solaires
+inventés par les anciens hommes, ces récits qui amusent nos petits
+enfants. Et, naturellement, il fit aussi de la critique littéraire, et
+de la plus libre et de la plus pénétrante; et son esprit s'élargit
+encore à voir quelle est la variété des esprits.
+
+En même temps il connut, dans la compagnie de ces fous, de ces
+détraqués, de ces visionnaires qu'on rencontre surtout à Paris, combien
+l'homme peut être bizarre et quelle combinaisons inattendues la nature,
+aidée de la civilisation, peut réaliser dans une âme et dans une figure
+humaine. Il hanta les bohèmes, les inconscients fantasques du _Chat
+maigre_, et il s'aperçut à quel point le monde est réjouissant pour qui
+sait le regarder. Il nota les gestes, les tics, les idées fixes, les
+imaginations de ces fantoches. Et, à les voir s'agiter, il devint, par
+un retour sur lui-même, de plus en plus modeste et indulgent. Car, que
+sont les plus forts et les plus sages, sinon des acteurs qui se
+connaissent un peu mieux eux-mêmes, mais qui sont mus aussi par des
+forces fatales et qui ne verront jamais toutes les ficelles qui les
+tirent? Il eut cette impression que la vie est bien un songe et que
+Dieu, s'il fait à la fois le songe de tous et s'il le sait, doit se
+divertir prodigieusement.
+
+Il est une autre attitude, une autre façon de prendre la vie, qui est
+bien de ce temps: une espèce de pessimisme stoïque, une affectation de
+voir toutes les duretés et toutes les absurdités du monde réel et tout
+ce qu'il y a d'inhumain dans ses lois, et d'y opposer une résignation
+ironique. C'est, dans l'esprit, une férocité de carabin, et une douceur
+mâle, sans illusions, dans la conduite de la vie: le caractère
+particulier que prend la distinction morale chez un médecin ou un
+chimiste. Cette attitude peut, au reste, recouvrir un grand fond de
+tendresse et des passions violentes: c'est précisément le cas de René
+Longuemare dans _Jocaste_.
+
+Mais René Longuemare s'apaisera avec l'âge. Tous ces essais, ces
+expériences, ces sentiments successifs, maladie du désir,
+néo-hellénisme, amour des formes, curiosité, dilettantisme, pessimisme
+presque allègre, aboutissent à la suprême sagesse de M. Sylvestre
+Bonnard, membre de l'Institut.
+
+Sylvestre Bonnard est la gloire de M. Anatole France. C'est la figure la
+plus originale qu'il ait dessinée. C'est M. Anatole France lui-même tel
+qu'il voudrait être, tel qu'il sera, tel qu'il est peut-être déjà.
+Vieilli? non pas: car d'abord, si l'esprit de M. Bonnard a soixante-dix
+ans, son coeur est resté jeune, il sait aimer. Et puis c'est l'homme d'un
+siècle où l'on est vieux de bonne heure. Sylvestre Bonnard résume en lui
+tout ce qu'il y a de meilleur dans l'âme de ce siècle. D'autres âges ont
+incarné le meilleur d'eux-mêmes dans le citoyen, dans l'artiste, dans le
+chevalier, dans le prêtre, dans l'homme du monde: le XIXe siècle à
+son déclin, si on ne veut retenir que les plus éminentes de ses
+qualités, est un vieux savant célibataire, très intelligent, très
+réfléchi, très ironique et très doux.
+
+Et cette figure presque symbolique, M. Anatole France a su nous la
+montrer très vivante et très particulière. M. Bonnard est bien un vieux
+garçon, et qui a des manies de vieux garçon. Il est opprimé par sa
+vieille servante, qu'il respecte et qu'il craint. Il a un grand nez dont
+les mouvements trahissent ses émotions. Il a une faiblesse innocente
+pour les vins loyaux et pour les viandes saines habilement préparées.
+Il a dans ses façons de parler un brin de pédantisme dont il est le
+premier à sourire. Il s'abandonne à des bavardages pleins de choses,
+comme un vieillard d'Homère qui aurait trois mille ans d'expérience en
+plus. Et le souvenir d'Homère vient d'autant mieux ici que, par un
+mélange des plus savoureux, M. Anatole France, tout nourri de lettres
+grecques, se plaît à imiter dans l'expression des sentiments les plus
+modernes l'élégance du verbe antique, et que le style de M. Bonnard
+rappelle tantôt l'_Odyssée_ et tantôt les _Économiques_ ou l'_OEdipe à
+Colone_. Ce sont bien les discours d'un Nestor qui, au lieu de trois
+pauvres petites générations, en aurait vu passer cent vingt.
+
+
+II
+
+Or, quels romans devait écrire M. Sylvestre Bonnard? Précisément ceux de
+M. Anatole France. L'habitude de la méditation et du repliement sur soi
+ne développe guère le don d'inventer des histoires, des combinaisons
+extraordinaires d'événements. Même ce don parait de peu de prix aux
+vieux méditatifs (à moins qu'il ne soit porté à un degré aussi
+exceptionnel que chez le père Dumas, par exemple). M Sylvestre Bonnard
+ne pouvait donc pas écrire des romans d'aventure ni même des romans
+romanesques. Joignez à cela une peur de la rhétorique, de l'emphase
+d'expression qu'exigent presque toujours les fables tragiques. Et enfin
+ce qui intéresse le plus M. Bonnard, ce ne sont point les surprises du
+hasard ni la violence dramatique des situations, mais le monde et les
+hommes dans leur train habituel. À qui réfléchit beaucoup tout semble
+suffisamment singulier, et la réalité la plus unie est, à qui sait
+regarder, un spectacle toujours surprenant.
+
+Aussi M. France-Bonnard nous racontera-t-il des histoires fort simples.
+Un pauvre garçon qui aime une actrice et qui, après quelques années de
+vie difficile, est tué par hasard pendant la Commune, voilà _Jean
+Servien_.--Un bon garçon d'Haïti qui, sous la direction bizarre d'un
+professeur mulâtre, manque plusieurs fois son baccalauréat; qui, vivant
+avec une bande de fous, n'est pas même étonné, tant il est irréfléchi;
+qui, ayant remarqué une jeune fille dans la maison d'en face, s'aperçoit
+qu'il l'aime le jour où elle quitte Paris, s'élance en pantoufles à sa
+poursuite et l'épouse à la dernière page: voilà le _Chat maigre_,--Un
+vieux savant envoie du bois, pendant l'hiver, à sa voisine, une pauvre
+petite femme en couches. La petite femme, devenue princesse russe,
+reconnaît le bienfait du vieux savant en lui offrant un livre précieux
+dont il avait envie: et voilà la _Bûche_.--Notre vieux savant
+s'intéresse à une orpheline dont il a aimé la mère, l'enlève de sa
+pension, où elle est malheureuse, la marie à un élève de l'École des
+chartes: et voilà le _Crime de Sylvestre Bonnard_. Ces données si
+simples sont faites pour enchanter les esprits malheureux qui n'aiment
+pas les romans compliqués.
+
+Si la fable est en général peu de chose, les personnages vivent. Quels
+personnages? Quels sont les masques humains que rendra de préférence un
+vieux savant comme Sylvestre Bonnard? Ceux dont il diffère le plus
+doivent par là même le frapper davantage. Il est aussi conscient qu'on
+le peut être: il peindra donc surtout des inconscients, de ces êtres qui
+ne rentrent jamais en eux-mêmes, qui s'abandonnent sans défiance aux
+excès de parole et de mimique, qui sont le moins dans le secret de la
+comédie humaine, éternelles dupes et d'eux-mêmes et du monde extérieur.
+La série en est admirable. C'est M. Godet-Laterrasse, le mulâtre
+penseur, si digne, tout plein de cette vanité énorme et réjouissante
+qu'on trouve chez les nègres et les demi-nègres et chez quelques
+Méridionaux de l'extrême Midi. C'est l'ineffable Télémaque, ancien
+général nègre, devenu marchand de vin à Courbevoie et qui a de si
+amusantes extases devant la défroque de sa gloire passée. Et ce sont
+tous ceux qui rappellent le plus, chez nous, l'inconscience et la vanité
+des bons nègres: les bohèmes graves et grotesques, les ratés sublimes,
+les quarts d'homme de génie, les imaginatifs et les maniaques. Ces
+créatures irréfléchies auront toujours beaucoup d'attrait pour les
+hommes voués à la vie intérieure. Voici le marquis Tudesco, le proscrit
+italien, le vieux pitre emphatique et lettré, qui a traduit le Tasse et
+qui se grise avec solennité sous ses galons extravagants d' «inspecteur
+des souterrains» de la Commune. Voici M. Fellaire de Sizac, l'homme
+d'affaires, qu'on dirait échappé de la galerie d'Alphonse Daudet. Voici
+M. Haviland, l'Anglais taciturne qui collectionne dans des flacons l'eau
+de tous les fleuves du monde. Voici le philosophe Branchut, le poète
+Dion, le sculpteur Labanne, et combien d'autres!
+
+Et Sylvestre Bonnard devait aimer aussi les créatures qui sont douces,
+bonnes, vertueuses ou héroïques sans le savoir, ou plutôt sans y tâcher
+et parce qu'elles sont comme cela: Mme de Cabry, l'adorable Jeanne
+Alexandre, la petite Mme Goccoz, plus tard princesse Trépof, même
+l'oncle Victor, encore que son héroïsme soit mêlé d'abominables défauts,
+et Thérèse, la servante maussade et fidèle, abondante en locutions
+proverbiales, riche de préjugés, de vertu et de dévoûment.
+
+Mais bien qu'il sache décrire d'un trait saillant ces figures, toujours
+il les observe du point de vue d'un philosophe qui a acquis la faculté
+de s'étonner que le monde soit ce qu'il est. Il les voit, non tout à
+fait en elles-mêmes, mais comme faisant partie de cet ensemble
+stupéfiant qui est le monde et témoignant à quel point le monde est
+inintelligible. Il les peint exactes et vivantes, mais réverbérées, si
+je puis dire, dans l'esprit d'un vieux sage qui sait beaucoup et qui a
+beaucoup songé.
+
+
+III
+
+Aussi devait-il finir par écrire des romans où il serait lui-même en
+scène et qui seraient son histoire autant que celle des autres: des
+coins de réalité illustrés et commentés par son expérience ingénieuse.
+Et tels sont en effet ces deux chefs-d'oeuvre: la Bûche et le _Crime de
+Sylvestre Bonnard_. Quand on sait tant et qu'on réfléchit tant, on ne
+s'oublie plus, on ne sort plus jamais hors de soi: c'est toujours
+soi-même qu'on regarde, puisque tout ce qu'on observe, on le rattache
+involontairement à une conception générale du monde et que cette
+conception est en nous.
+
+Il ne faudrait pas croire après cela que ces deux petits romans soient
+de la même famille que ceux de Xavier de Maistre ou, pour citer un
+moindre artiste, de M. Alphonse Karr; de ces romans «humoristiques» dont
+Flaubert a dit dans _Bouvard et Pécuchet_: «L'auteur s'interrompt à
+chaque instant pour parler de sa maîtresse et de sa pantoufle. Un tel
+sans gêne les ravit, puis leur parut stupide.» D'abord ce n'est point
+ici l'écrivain qui prend la parole, mais M. Sylvestre Bonnard, et nous
+avons vu qu'il avait bien son allure et sa physionomie à lui. Et M.
+Sylvestre Bonnard est bien trop sérieux pour nous entretenir «de sa
+pantoufle ou de sa maîtresse». S'il parle à son chat, c'est que son
+chat lui est un compagnon naturel et nécessaire, qui fait partie de son
+cabinet de travail, et c'est pour lui adresser des discours pleins de
+suc et de philosophie. Si peut-être ces petits récits font songer, par
+quelques-unes des réflexions qui y sont mêlées, au _Voyage sentimental_
+de Sterne, au moins sont-ils composés avec soin et les digressions ne
+sont-elles qu'apparentes. Ce sont des histoires suivies, mais qui
+s'enrichissent en traversant un esprit très conscient et muni d'un grand
+nombre de souvenirs et de connaissances.
+
+Cette vision de petites portions de la comédie humaine par un vieux
+membre de l'Institut très savant et très bon, c'est ce qu'on peut
+imaginer de plus délicieux.
+
+Ce charme est très complexe, et je sens bien que je n'en pourrai jamais
+dégager tous les éléments. C'est d'abord une ironie très douce, très
+calme, qui s'insinue dans tous les récits et dans toutes les réflexions.
+Le dessin même des personnages a toujours quelque chose d'ironique; il
+accentue, avec une exagération placide, les traits caractéristiques. Et,
+par exemple, M. Mouche et Mlle Préfère, deux vénérables personnes
+d'une hypocrisie sereine et d'une parfaite méchanceté, disent bien ce
+qu'ils doivent dire, mais ne le disent pas tout à fait comme ils le
+diraient dans la réalité: leurs propos, comme leurs figures nous
+arrivent répercutés et réfléchis.--Cette continuelle et presque
+involontaire ironie, c'est bien le ton habituel d'un homme qui se
+regarde vivre lui et les autres, et pour qui tout est apparence,
+phénomène, spectacle; car une telle façon de prendre le monde ne va pas
+sans un détachement de l'esprit qui est nécessairement ironique. On
+garde son sang-froid même dans l'observation la plus appliquée ou dans
+l'émotion la plus forte, et malgré soi on porte partout cette
+arrière-pensée que tout est vanité. Et tous les êtres qui n'y songent
+point, même ceux qu'on aime, vous font sourire par quelque endroit,
+fût-ce le plus affectueusement du monde.
+
+Oui, mon ami, dit M. Bonnard au petit marchand d'almanachs qui lui offre
+la _Clef des songes_; mais ces songes et mille autres encore, joyeux ou
+tragiques, se résument en un seul: le songe de la vie, et votre petit
+livre jaune me donnera-t-il la clef de celui-là?
+
+La plus haute sagesse ne manque jamais non plus de sourire d'elle-même:
+M. Sylvestre Bonnard a toujours ce sourire.
+
+Mais cette ironie, n'étant en somme que la conscience toujours présente
+du mystère des abuses et de la fragilité des destinées humaines,
+implique la bonté, la pitié, la tendresse--une tendresse pleine de
+pensée et d'autant plus profonde. Il y a là je ne sais combien de pages
+qui vous mouillent les yeux: celles où M. Bonnard se souvient de
+Clémentine, celles où il va s'agenouiller sur sa tombe avec Mme de
+Gabry, celles où il avoue qu'il n'avait pas compté que Jeanne se
+marierait si vite... Et que dites-vous de ce petit discours à Jeanne:
+
+ Jeanne, écoutez-moi encore. Vous vous êtes fait jusqu'ici bien
+ venir de ma gouvernante, qui, comme toutes les vieilles gens, est
+ assez morose de son naturel. Ménagez-la. J'ai cru devoir la ménager
+ moi-même et souffrir ses impatiences. Je vous dirai, Jeanne:
+ Respectez-la. Et, en parlant ainsi, je n'oublie pas qu'elle est ma
+ servante et la vôtre: elle ne l'oubliera pas davantage. Mais vous
+ devez respecter en elle son grand âge et son grand coeur. C'est une
+ humble créature qui a longtemps duré dans le bien; elle s'y est
+ endurcie. Souffrez la roideur de cette âme droite. Sachez
+ commander; elle saura obéir. Allez, ma fille; arrangez votre
+ chambre de la façon qui vous semblera le plus convenable pour votre
+ travail et votre repos.
+
+Et cette invocation si belle:
+
+ D'où vous êtes aujourd'hui, Clémentine, dis-je en moi-même,
+ regardez ce coeur maintenant refroidi par l'âge, mais dont le sang
+ bouillonna jadis pour vous, et dites s'il ne se ranime pas à la
+ pensée d'aimer ce qui reste de vous sur la terre. Tout passe
+ puisque vous avez passé; mais la vie est immortelle: c'est elle
+ qu'il faut aimer dans ses figures sans cesse renouvelées. Le reste
+ est jeu d'enfant, et je suis avec tous mes livres comme un petit
+ enfant qui agite des osselets. Le but de la vie, c'est vous,
+ Clémentine, qui me l'avez révélé.
+
+Est-ce ma faute enfin si je ne puis lire les dernières pages du _Crime
+de Sylvestre Bonnard_ sans un grand désir de pleurer?
+
+ ...Pauvre Jeanne, pauvre mère!
+
+ Je suis trop vieux pour rester bien sensible; mais, en vérité,
+ c'est un mystère douloureux que la mort d'un enfant.
+
+ Aujourd'hui le père et la mère sont revenus pour six semaines sous
+ le toit du vieillard... Jeanne monte lentement l'escalier,
+ m'embrasse et murmure à mon oreille quelques mots que je devine
+ plutôt que je ne les entends. Et je lui réponds:--Dieu vous
+ bénisse, Jeanne, vous et votre mari, dans votre postérité la plus
+ reculée! _Et nunc dimittis servum tuum, Domine_.
+
+Partout cette tendresse et cette ironie s'accompagnent, car elles ont
+les mêmes origines; elles sont l'une et l'autre d'une telle sorte
+qu'elles ne supposent pas seulement une disposition naturelle de
+l'esprit et du coeur, mais une science étendue, l'habitude de la
+méditation, de longues rêveries sur l'homme et sur le monde et la
+connaissance des philosophies qui ont tenté d'expliquer ce double
+mystère.
+
+Ce fonds sérieux d'idées générales n'est jamais absent: souvent, à
+l'improviste, à propos de quelque observation particulière, il apparaît
+comme dans un éclair, et l'on voit tout à coup, derrière le souvenir ou
+l'impression notée en passant, s'ouvrir, par la vertu de quelques mots,
+des lointains qui troublent et qui font songer.
+
+En voici un exemple que je choisis pour sa clarté. Un autre dirait, je
+suppose, en parlant du jardin où son enfance s'est écoulée: «C'est dans
+ce jardin que j'ai joué tout enfant.» M. Anatole France écrit:
+
+ «C'est dans ce jardin que j'appris, en jouant, _à connaître
+ quelques parcelles de ce vieil univers_.»
+
+Voici un jeune couple qui revient de la promenade:
+
+ Les voici qui reviennent de la forêt en se donnant le bras. Jeanne
+ est serrée dans son châle noir et Henri porte un crêpe à son
+ chapeau de paille; mais ils sont tous deux brillants de jeunesse et
+ ils se sourient doucement l'un à l'autre, ils sourient à la terre
+ qui les porte, à l'air qui les baigne, à la lumière que chacun
+ d'eux voit briller dans les yeux de l'autre. Je leur fais signe de
+ ma fenêtre avec mon mouchoir, et ils sourient à ma vieillesse.
+
+Sentez-vous comme chaque petit tableau s'agrandit et comme l'univers
+vient s'y mêler tout entier?
+
+ Étoiles _qui avez lui sur la tête légère ou pesante de tous mes
+ ancêtres oubliés_, c'est à votre clarté que je sens s'éveiller en
+ moi un regret douloureux. Je voudrais un fils _qui vous voie
+ encore_ quand je ne serai plus.
+
+Est-il possible de faire tenir plus de contemplation dans un regret, et
+plus de pensée dans un simple regard aux étoiles?
+
+Mais cette science, qui est à la fois ironie et tendresse et qui
+agrandit tous les sentiments et toutes les impressions, est la science
+d'un vieux savant, d'un membre de l'Institut. De là, en maintes
+occasions, des effets d'un comique délicat et savoureux par le contraste
+inattendu que font avec certaines idées et certains objets la gravité,
+la prud'homie, l'exactitude scientifique et, d'autres fois, la beauté
+antique du langage de M. Sylvestre Bonnard. Ainsi quand le bonhomme est
+subitement tiré de ses réflexions par M. Paul de Gabry:
+
+ J'ai lieu de craindre que ma physionomie n'ait trahi ma distraction
+ incongrue par une certaine expression de stupidité qu'elle revêt
+ dans la plupart des transactions sociales.
+
+Et que dites-vous de cette constatation motivée de la beauté d'une
+femme:
+
+ Son visage et ses formes étaient d'une femme adulte. L'ampleur de
+ son corsage et la rondeur de sa taille ne laissaient aucun doute à
+ cet égard, même à un vieux savant comme moi. J'ajouterai, sans
+ crainte de me tromper, qu'elle était fort belle et de mine fière,
+ car mes études iconographiques m'ont habitué de longue date à
+ reconnaître la pureté d'un type et le caractère d'une physionomie.
+
+Je pourrais apporter de nombreux exemples de ce genre de comique. Ce
+sang-froid, cette bonhomie, cette dignité lente du vieil archéologue
+enregistrant des observations divertissantes ressemble un peu à
+l'_humour_ de Sterne ou de Dickens (joignez que M. Anatole France sait
+peindre, lui aussi, à la façon de Dickens ou de M. Alph. Daudet); mais
+en même temps l'humour de M. Bonnard s'exprime dans la langue la plus
+pure, la mieux rythmée, la plus harmonieuse, dans une langue toute
+nourrie de grâce et de beauté grecques. Lisez, relisez et goûtez
+longuement, je vous prie, cette exquise harangue d'un vieux savant à un
+vieux chat:
+
+ Hamilcar, lui dis-je en allongeant les jambes, Hamilcar, prince
+ somnolent de la cité des livres, gardien nocturne! Pareil au chat
+ divin qui combattit les impies dans Héliopolis pendant la nuit du
+ grand combat, tu défends contre de vils rongeurs les livres que le
+ vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle
+ infatigable. Dans cette bibliothèque que protègent tes vertus
+ militaires, Hamilcar, dors avec la mollesse d'une sultane. Car tu
+ réunis en ta personne l'aspect formidable d'un guerrier tartare à
+ la grâce appesantie d'une femme d'Orient. Héroïque et voluptueux
+ Hamilcar, dors en attendant l'heure où les souris danseront, au
+ clair de la lune, devant les _Acta sanctorum_ des doctes
+ Bollandistes.
+
+
+IV
+
+Si insinuante que soit quelquefois la mélancolie du journal intime de M.
+Sylvestre Bonnard, ne vous y laissez pas prendre; et si vous vous
+attendrissez trop fort, dites-vous que cela n'est pas arrivé. Car
+Clémentine n'est pas morte, M. Bonnard s'est marié, et il a écrit le
+_Livre de mon ami_.
+
+Ce livre plaira aux mères, car il parle des enfants. Il charmera les
+femmes, car il est délicat et pur. Il ravira les poètes, car il est
+plein de la poésie la plus naturelle et la plus fine à la fois. Il
+contentera les philosophes, car on y sent à chaque instant, ai-je besoin
+de le dire? l'habitude des méditations sérieuses. Il aura l'estime des
+psychologues, car ils y trouveront la description la plus déliée des
+mouvements d'une âme enfantine. Il satisfera les vieux humanistes, car
+il respire l'amour des bonnes lettres. Il séduira les âmes tendres, car
+il est plein de tendresse. Et il trouvera grâce devant les désabusés,
+car l'ironie n'en est point absente et il révèle plus de résignation que
+d'optimisme.
+
+Quoi! tout cela dans des impressions d'enfance?--C'est ainsi, et il n'y
+a rien là de surprenant, que le talent de l'écrivain, car il n'est pas
+de meilleur sujet pour un observateur qui est un poète, ni pour un poète
+qui est un philosophe, ni pour un philosophe qui est un père.
+
+Un petit enfant, c'est d'abord, quand il est joli ou seulement quand il
+n'est pas laid, la créature du monde la plus agréable à voir, la plus
+gracieuse par ses mouvements et toute sa démarche, la plus noble par son
+ignorance du mal, son impuissance à être méchant ou vil et à démériter.
+Un petit enfant, c'est aussi la créature la plus aimée d'autres êtres,
+dont il est la raison de vivre, pour qui il est la suprême affection, la
+plus chère espérance, souvent l'unique intérêt. Et surtout un petit
+enfant, c'est pour un philosophe comme Sylvestre Bonnard, le sujet
+d'observation le plus attachant. C'est un homme tout neuf, non déformé,
+parfaitement original; c'est l'être qui reçoit des choses et du monde
+entier les impressions les plus directes et les plus vives, pour qui
+tout est étonnement et féerie; qui, cherchant à comprendre le monde,
+imagine des explications incomplètes qui en respectent le mystère et
+sont par là éminemment poétiques. Plus tard, l'homme moyen accepte des
+explications qu'il croit définitives; il perd le don de s'étonner, de
+s'émerveiller, de sentir le mystère des choses. Ceux qui conservent ce
+don sont le très petit nombre, et ce sont eux les poètes, et ce sont eux
+les vrais philosophes. Tout enfant est poète naturellement. L'âme d'un
+petit enfant bien doué est plus proche de celle d'Homère que l'âme de
+tel bourgeois ou de tel académicien médiocre.
+
+Et d'un autre côté le petit enfant, quoique supérieur à l'homme, est
+déjà un homme. Il en éprouve déjà les passions: vanité, amour-propre,
+jalousie,--amour aussi,--désir de gloire, aspiration à la beauté. Ses
+bons mouvements, étant spontanés, ont chez lui une grâce divine. Et
+quant à ceux qui dérivent de l'égoïsme, étant inoffensifs et n'étant
+point prémédités, ils sont divertissants à voir. Ils n'apparaissent que
+comme des démonstrations piquantes de l'instinct de conservation et de
+conquête, comme les premiers et innocents engagements de la lutte
+nécessaire pour la vie.
+
+M. Anatole France a rendu après d'autres, après Victor Hugo, après
+Mme Alphonse Daudet, quelques-uns de ces aspects de l'enfance, cet
+éveil progressif à la vie de la pensée et à la vie des passions,--mais à
+sa façon, dans un esprit plus philosophique et par une analyse plus
+pénétrante. Ce qu'il raconte d'ailleurs, ce sont les impressions d'un
+petit enfant très particulièrement doué, d'un enfant qui sera un
+artiste, un contemplateur, un rêveur, et qui prendra surtout le monde
+comme un spectacle pour les yeux et comme un problème pour la pensée,
+non comme un champ de bataille ou comme un magasin de provisions où il
+s'agit avant tout de se faire sa part. Et le caractère de cet enfant se
+marque plus clairement par le voisinage d'un autre enfant doué de
+qualités différentes, mieux armé pour la lutte et pour l'action: le
+petit Fontanet, «ingénieux comme Ulysse», si malin, si déluré, si
+débrouillard, qui deviendra «avocat, conseiller général, administrateur
+de diverses compagnies, député».
+
+Faut-il rappeler quelques traits de ces histoires enfantines? L'embarras
+est grand: ce que je citerai me laissera le remords de paraître négliger
+ce que je ne cite point:
+
+ Tout dans l'immortelle nature
+ Est miracle aux petits enfants.
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Ils font de frissons en frissons
+ La découverte de la vie.
+
+ J'étais heureux. Mille choses, à la fois familières et
+ mystérieuses, occupaient mon imagination, mille choses qui
+ n'étaient rien en elles-mêmes, mais qui faisaient partie de ma vie.
+ Elle était toute petite, ma vie; mais c'était une vie, c'est-à-dire
+ le centre des choses, le milieu du monde. Ne souriez pas à ce que
+ je dis là, ou n'y souriez que par amitié et songez-y: quiconque
+ vit, fût-il un petit chien, est au milieu des choses.
+
+Le papier du petit salon où joue Pierre Nozière est semé de roses en
+boutons, petites, modestes, toutes pareilles, toutes jolies:
+
+ Un jour, dans le petit salon, laissant sa broderie, ma mère me
+ souleva dans ses bras; puis, me montrant une des fleurs du papier,
+ elle me dit:
+
+ --Je te donne cette rose.
+
+ Et, pour la reconnaître, elle la marqua d'une croix avec son
+ poinçon à broder.
+
+ Jamais présent ne me rendit plus heureux.
+
+Je vous recommande aussi, comme des merveilles de psychologie enfantine,
+le chapitre d'Alphonse et de la grappe de raisin, et celui où Pierre,
+voulant se faire ermite et se dépouiller des biens de ce monde, jette
+ses jouets par la fenêtre:
+
+ --Cet enfant est stupide! s'écria mon père en fermant la fenêtre.
+
+ J'éprouvai de la colère et de la honte à m'entendre juger ainsi.
+ Mais je considérai que mon père, n'étant pas saint comme moi, ne
+ partagerait pas avec moi la gloire des bienheureux, _et cette
+ pensée me fut une grande consolation_.
+
+Un des mérites les plus originaux du livre, c'est que l'enfant qui en
+est le héros est bien «au milieu du monde». Les personnages qui
+traversent les chapitres, l'abbé Jubal, le père Le Beau, Mlle Lefort,
+sont bien vus par un petit enfant. Les histoires de grandes personnes,
+incomprises, incomplètement vues, comme des séries de scènes singulières
+qui ne se relient point entre elles, prennent des airs et des
+proportions de rêves. Voyez ce que devient dans un cerveau d'enfant
+l'histoire de la dame en blanc dont le mari voyage et qui est aimée d'un
+autre monsieur. Voyez surtout comment tourne au fantastique l'histoire
+de la jolie marraine, de Marcelle aux yeux d'or, la pauvre créature
+d'amour et de folie: apparition d'une fée très bonne, très capricieuse
+et très malheureuse. Et quelle douceur dans la pitié de l'homme
+s'épanchant, plus tard, sur la vision de l'enfant!
+
+ Pauvre âme en peine, pauvre âme errante sur l'antique Océan qui
+ berça les premières amours de la terre, cher fantôme, ô ma marraine
+ et ma fée, sois bénie par le plus fidèle de tes amoureux, par le
+ seul peut-être qui se souvienne encore de toi! Sois bénie pour le
+ don que tu mis sur mon berceau en t'y penchant seulement; sois
+ bénie pour m'avoir révélé, quand je naissais à peine à la pensée,
+ les tourments délicieux que la beauté donne aux âmes avides de la
+ comprendre; sois bénie par celui qui fut l'enfant que tu soulevas
+ de terre pour chercher la couleur de ses yeux! Il fut, cet enfant,
+ le plus heureux et, j'ose le dire, le meilleur de tes amis. C'est à
+ lui que tu donnas le plus, ô généreuse femme! car tu lui ouvris,
+ avec tes deux bras, le monde infini des rêves...
+
+Hélas! c'est peut-être là la suprême sagesse: voir le monde et s'en
+émerveiller comme les tout petits, mais ne revenir à cet émerveillement
+qu'après avoir passé par toutes les sagesses et les philosophies;
+concevoir le monde comme un tissu de phénomènes inexplicables, à la
+façon des enfants, mais par de longs détours et pour des raisons que les
+enfants ne connaissent pas.
+
+Ainsi fait M. Anatole France. Sa contemplation est pleine de
+ressouvenirs. Je ne sais pas d'écrivain en qui la réalité se reflète à
+travers une couche plus riche de science, de littérature, d'impressions
+et de méditations antérieures. M. Hugues Le Roux le disait dans une
+élégante _Chinoiserie_: «Toutes les choses de ce monde sont réverbérées,
+les ponts de jade dans les ruisseaux des jardins, le grand ciel dans la
+nappe des fleuves, l'amour dans le souvenir. Le poète, penché sur ce
+monde d'apparences, préfère à la lune qui se lève sur les montagnes
+celle qui s'allume au fond des eaux, et la mémoire de l'amour défunt aux
+voluptés présentes de l'amour.» Eh bien! pour M. Anatole France, les
+choses ont coutume de se réfléchir deux ou trois fois; car, outre
+qu'elles se réfléchissent les unes dans les autres, elles se
+réfléchissent encore dans les livres avant de se réfléchir dans son
+esprit. «Il n'y a pour moi dans le monde que des mots, tant je suis
+philologue! dit Sylvestre Bonnard. Chacun fait à sa manière le rêve de
+la vie. J'ai fait ce rêve dans ma bibliothèque.» Mais le rêve qu'on
+fait dans une bibliothèque, pour s'enrichir du rêve de beaucoup d'autres
+hommes, ne cesse point d'être personnel. Les contes de M. Anatole France
+sont, avant tout, les contes d'un grand lettré, d'un mandarin
+excessivement savant et subtil; mais, parmi tout le butin offert, il a
+fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre;
+et peut-être ne le définirait-on pas mal un humoriste érudit et tendre
+épris de beauté antique. Il est remarquable, en tout cas, que cette
+intelligence si riche ne doive presque rien (au contraire de M. Paul
+Bourget) aux littératures du Nord: elle me paraît le produit extrême et
+très pur de la seule tradition grecque et latine.
+
+Je m'aperçois en finissant que je n'ai pas dit du tout ce que j'avais
+dessein de dire. Les livres de M. Anatole France sont de ceux que je
+voudrais le plus avoir faits. Je crois les comprendre et les sentir
+entièrement; mais je les aime tant que je n'ai pu les analyser sans un
+peu de trouble.
+
+
+
+
+LE PÈRE MONSABRÉ
+
+
+On fait de temps en temps la découverte de Notre-Dame. Il y a, j'en suis
+sûr, quantité de Parisiens qui ne passent pas une fois l'an devant la
+merveilleuse basilique. La vie est ailleurs. Notre-Dame, énorme et
+mystérieuse, dort son sommeil de pierre et de longs souvenirs, dans son
+îlot, loin du Paris agité et grouillant. Le clergé même a presque
+abandonné la vieille église trop grande, où tiendraient trois ou quatre
+églises modernes. À peine y murmure-t-on quelque messe dans un recoin
+perdu. La forêt de piliers et d'arcades où nichèrent Quasimodo, ce
+hibou, et la Esmeralda, cette mésange, la grande maison de Dieu et du
+peuple où priaient les foules ingénues et violentes, où se déroulaient
+la fête des Rois et la fête des Fous, appartient au silence, à la
+solitude, au passé. Ce n'est plus qu'un monument historique, un témoin
+des siècles. Celui qui, étant entré là le matin, s'en va le soir à
+l'Éden-Théâtre après avoir flâné sur les boulevards a pu, s'il sait
+voir, apprendre des choses qui ne sont pas dans les manuels.
+
+
+I
+
+Des hommes crient à l'entrée de l'église: «Demandez la dernière
+conférence du Père Monsabré _in extenso!_» Ils prononcent: _in extanso_.
+Près de la porte, des photographies du prédicateur sont exposées, comme
+aux vitrines du _Gil Blas_ les portraits des actrices, «des mouquettes»
+et de M. le comte Irison d'Hérisson.
+
+On entre et tout de suite on se sent enveloppé de mystère, de paix, de
+demi-ténèbres très douces éclairées par les pierres précieuses des
+vitraux, d'où semble rayonner une lumière qui leur est propre. Les
+colonnes jaillissent tout droit comme des arbres de sept cents ans (la
+vieille comparaison est inévitable), et par les arcades de la grande nef
+on voit les doubles rangs de piliers des nefs latérales pêle-mêle, avec
+des percées et des allées tournantes comme dans une forêt. Le
+maître-autel semble loin, très loin, et les verreries du fond sont comme
+une aurore fantastique entrevue au bout d'une haute futaie.
+
+ Notre-Dame!
+ Que c'est beau[27]!
+
+[Note 27: Victor Hugo, le _Pas d'armes du roi Jean_.]
+
+Et pourtant, bien que ce soit immense, audacieux, et que les détails y
+soient d'un caprice abondant, cela ne paraît pas, après tout, si hardi,
+si touffu, si fou que la cathédrale de Rouen, par exemple, ou celle de
+Chartres. Les piliers sont presque des colonnes doriques; les ogives
+sont presque des pleins cintres. Il y a là de la mesure, du goût: cette
+énormité a quand même quelque chose de parisien, un je ne sais quoi,
+mais sensible.
+
+On paye quinze centimes pour entrer dans la grande nef. Des sectateurs
+intransigeants de l'Évangile, qui d'ailleurs ne l'ont jamais lu et qui
+ne hantent pas les églises, auraient une belle occasion de s'écrier ici:
+«Ô sainte égalité des hommes devant Dieu! Il faut payer, il faut être
+riche pour entendre la parole de Celui qui aimait les pauvres! Il y a
+des places réservées aux capitalistes dans les temples du Dieu de
+Bethléem! On vend ton verbe, ô Christ! et tes prêtres trafiquent de
+toi»--Hélas! outre que ces trois sous vont assurément à des oeuvres
+avouables, les conférences de Notre-Dame ne sont point faites pour les
+pauvres gens. Ils n'y viennent pas, ou, s'ils y viennent d'aventure,
+comme ce sont évidemment des simples et des résignés, ils ne s'irritent
+point d'être exclus des chaises réservées; ils acceptent avec la douceur
+de l'habitude les plus mauvaises places à l'église comme dans la vie:
+cela leur semble naturel. Et si les belles phrases savantes et cadencées
+n'arrivent à leurs oreilles que par lambeaux confus, ils comprennent
+juste autant que s'ils entendaient.
+
+La nef centrale, où sont admis seulement les hommes est déjà à moitié
+pleine au moment où j'arrive. Les femmes sont rejetées dans les bas
+côtés ou perchées dans les galeries à jour qui longent la grande nef.
+Elles sont en assez petit nombre et j'en vois peu d'élégantes. Cette
+vieille cathédrale démesurée n'attire point les femmes. Elles ont des
+églises plus petites, chauffées, confortables, qui sont d'aujourd'hui et
+qui sont à elles: Notre-Dame est d'autrefois et est à tout le monde. Ce
+vaisseau est si vaste, si haut, si solennel, que les froufrous, les
+chuchotements, les petites mines s'y sentiraient mal à l'aise. Tout ce
+minuscule y serait ridicule, presque sacrilège. Une Parisienne, habillée
+comme elles le sont à présent, y ferait l'effet d'un contresens, d'une
+petite tache fort jolie, mais absurde.
+
+Quant aux hommes qui sont là, quels sont-ils? Il ne me paraît pas que
+l'auditoire soit aussi brillant, à beaucoup près, qu'au temps de
+Lacordaire ou même du Père Hyacinthe, alors qu'un grand nombre de ceux
+qui comptent dans la littérature ou dans la politique se pressaient,
+comme on dit, autour de la chaire. Je remarque d'abord que la plupart
+des auditeurs sont des croyants: ils prient, ils suivent la messe qu'on
+dit avant le sermon. Je vois beaucoup de vieux messieurs et de jeunes
+gens à tête de séminariste. J'ai à côté de moi un mince adolescent, de
+mise soignée, pâle, l'oeil bleu et profond, la bouche enfantine,
+évidemment très pieux, très candide et très pur (peut-être votre Hubert
+Liauran avant la chute, mon cher Paul Bourget!). Il remue les lèvres,
+dit son chapelet, baise la petite croix de temps en temps.--Un peu plus
+loin, un petit frère de la Doctrine chrétienne, figure naïve, de bonnes
+grosses joues, crâne pointu avec le rouleau de cheveux sur la nuque: on
+voit de ces silhouettes dans les _Contes drolatiques_ illustrés par
+Gustave Doré.--Plus loin encore, un homme sans âge, barbe à tous crins,
+front haut, serré aux tempes, des yeux brillants, l'air farouche, un de
+ces masques durs de fanatiques comme on en rencontre aussi dans les
+réunions anarchistes: avec d'autres pensées, le cerveau est certainement
+le même.--Mais le peuple, où est-il? Je n'ai pas aperçu un homme en
+blouse ou en bourgeron dans cette église où jadis le peuple était chez
+lui, où il venait oublier sa dure vie, s'enchanter d'une vision de
+paradis, de belles processions étincelantes de chasubles et de bannières
+et enveloppées d'encens comme une aurore de pourpre dans une brume d'or.
+
+Tout à coup un chant s'élève du fond de la basilique, d'une chapelle
+qu'on ne voit pas, un chant d'enfant de choeur, à la fois grêle et
+velouté et comme ouaté par la distance. On dirait la plainte d'un oiseau
+chantant tout seul à l'extrémité d'une forêt magique. Cette voix
+psalmodie la belle prière: «_Attende, Domine, et miserere, quia
+peccavimus tibi_. Écoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché
+contre vous.» Des voix d'hommes reprennent le verset en choeur.
+L'adolescent extatique à la figure de jeune archange se met à chanter,
+et je constate avec une surprise désagréable que ce Chérubin de cercle
+catholique, qui serait un si friand régal pour quelque perverse marraine
+de trente-cinq ans, a une voix de basse profonde.
+
+Malgré tout, cette lamentation lointaine qui recommence, cette lumière
+tamisée venant on ne sait d'où, cette ombre douce et solennelle, cela
+berce et caresse l'âme à la faire pleurer. C'est bien là qu'on oublie.
+Femmes du peuple qui peinez tant, voulez-vous oublier la mansarde où il
+fait froid et où l'on n'a pas toujours du pain, le loyer qui n'est pas
+payé, le mari qui vous bat quand il est ivre, les enfants morts ou mal
+portants, toute la douleur de vivre? Et vous, filles et femmes tentées
+par la misère ou par la folie obscure de votre corps, et vous,
+mendiants, infirmes et meurt-de-faim, toute la cohue invoquée par Jean
+Richepin dans la _Ballade des Gueux_,--venez, venez ici! Une fois les
+lourds battants feutrés retombés derrière vous, tout est fini, rien de
+tout cela n'existe plus: vous entrez dans un monde nouveau, dans un lieu
+de mystère où vous pouvez croire que la vie est un vague et mauvais rêve
+allégé par des trêves bienfaisantes qui font pressentir le réveil
+ailleurs; et vous sortirez avec une douceur dans l'âme et une
+résignation un peu moins inutile que la révolte. «Venez, vous qui peinez
+et qui êtes chargés, et je vous soulagerai.»
+
+Mais, au lieu de gueux et de claque-patins, des messieurs, qui ont
+toutes sortes de raisons pour se consoler de vivre, viennent occuper les
+places d'abonnés, les stalles de velours en face de la chaire. Ce sont
+des «hommes du monde», cela se voit à leur mise et à leur façon de se
+saluer, de sourire, de se serrer la main. Plusieurs sont assurément des
+membres de la Société de Saint-Vincent de Paul et beaucoup sont
+d'anciens magistrats: cela se sent. Puis, devant ces apôtres bien élevés
+des cercles catholiques, une trentaine de prêtres viennent s'asseoir sur
+des chaises qui les attendent. Enfin, le cardinal, entouré de hauts
+dignitaires ecclésiastiques et d'un évêque ou deux, prend place sur un
+siège élevé. Il est très vieux, très pâle, très blanc, avec de grands
+traits austères: un archevêque de vitrail.
+
+
+II
+
+L'orateur paraît: larges mâchoires, menton carré, grande bouche, une
+tête de paysan robuste et qui a sa beauté. Le _Figaro_, dernièrement,
+faisait de lui un marquis. Je n'ai pas d'idées préconçues sur le
+physique habituel des marquis, et il se pourrait que le Père Monsabré en
+fût un. Mais, informations prises, il est né à Blois, de simples
+honnêtes gens, ce qui est déjà bien beau. Son père était boulanger,
+comme celui du général Drouot et de M. Coquelin. Avant d'entrer chez
+les dominicains, l'abbé Monsabré fut vicaire à Mer (Loir-et-Cher), où
+son frère était curé, On m'assure que le conférencier de Notre-Dame est
+le plus brave homme du monde et qu'il est très gai, d'une gaieté facile,
+joviale, bruyante, presque gamine.
+
+Quelqu'un me dit: «Cette gaieté des moines échappés dans les jardins des
+couvents entre deux exercices religieux est quelque chose de très
+particulier. Notre gaieté à nous grimace presque toujours et n'est
+presque jamais inoffensive. Mais cette allégresse monastique ressemble à
+la gaieté des enfants, exprime la légèreté d'âme et la sécurité
+complète. Ces hommes sont affranchis par leur genre de vie de tout souci
+matériel et ont d'ailleurs toutes les certitudes: dès lors comment
+seraient-ils tristes? Ils ont l'enfance du coeur qui permet de s'amuser
+à des riens.--Quelquefois aussi (et alors elle est moins aimable et
+sonne un peu faux aux oreilles des profanes), cette gaieté laisse
+entrevoir une arrière-pensée d'édification; elle paraît commandée et
+voulue; elle s'étale comme un argument en faveur de la foi, comme un
+défi à la tristesse ou aux rires mauvais des pécheurs. Il n'en est pas
+moins vrai qu'en ces temps moroses les derniers refuges de la gaieté
+innocente, ce sont les salles d'asile, les écoles primaires et les
+couvents. La belle humeur des religieux et, en général, des hommes
+d'Église n'est point une invention des conteurs du moyen âge. Dans les
+séminaires grands et petits, il est instamment recommandé aux élèves de
+jouer et d'être gais: cela détourne de mal faire, de penser à mal et
+même de penser. Cela est donc d'une sagesse, éminente.» Je ne garantis
+pas l'exactitude de cet aperçu: en tout cas, il ne serait vrai que des
+moines gais.
+
+La tête de l'orateur se détache, à demi encadrée par le capuchon noir,
+pendant que les bras étendus déploient les manches de la robe, larges et
+blanches.
+
+Ce costume est bien celui qui convient aux dominicains: il est immaculé
+avec quelque chose d'un peu théâtral. L'ordre des Frères prêcheurs est,
+je crois, à l'heure qu'il est, le plus brillant des ordres religieux, le
+plus généreux, le plus aventureux aussi. Ils ont hérité de la flamme de
+Lacordaire, de son libéralisme, de sa hardiesse ingénue. On ne trouve
+plus que chez eux l'esprit des Montalembert et des Cochin, l'heureux
+malentendu du catholicisme libéral, et cela en dépit des persécutions
+subies. Ils persistent à rêver la réconciliation de la science et de la
+foi, de la religion et de la société moderne. Illusions si l'on veut;
+mais sur quoi, je vous prie, se peuvent fonder l'harmonie sociale, la
+paix des âmes, le bonheur relatif dont l'homme est capable, sinon sur
+des illusions? Ils ont la charité et se piquent de tolérance. Ne leur
+dites pas que c'est saint Dominique qui a inventé l'Inquisition: ils ne
+vous croiront pas. Leur règle n'a rien d'oppressif ni d'absorbant, elle
+respecte leur personnalité, laisse à chacun une très large initiative.
+Aussi exercent-ils une grande séduction sur les âmes, en particulier sur
+les femmes et les jeunes gens. Leur esprit forme un remarquable
+contraste avec celui de la Compagnie de Jésus. Là, les individus sont
+plus effacés, évitent de se mettre en évidence: ils agissent sur les
+âmes par la direction privée plus que par la prédication publique; ils
+trouvent leur plaisir dans le sentiment de l'immense force collective
+dont ils participent, à laquelle ils contribuent par leur obéissance
+même, plutôt que dans le libre gouvernement de leurs facultés en vue de
+l'intérêt divin. Enfin, comme c'est par l'accroissement de leur propre
+puissance qu'ils cherchent le bien spirituel des âmes, il leur arrive, à
+leur insu, de s'attacher au moyen plus qu'à la fin et de ne pas paraître
+entièrement désintéressés. Au reste, ils sont doux, polis, aimables,
+fins, mesurés; aussi étroits que possible dans leur doctrine, mais
+indulgents pour les personnes et accommodants dans la pratique. Leur
+influence est plus étendue, plus secrète et plus sûre. Mais les
+dominicains, ces romantiques, on pourrait presque dire ces aventuriers
+de l'orthodoxie, ont plus de charme et d'éclat. Ils ont aussi quelque
+chose de plus cordial et de plus humain. Presque tous sont hommes
+d'imagination et d'expansive charité.
+
+C'est pour cela que les Frères _prêcheurs_ auront été, en effet, au
+XIXe siècle, les représentants les plus éminents de l'éloquence
+catholique en France. Une flamme si vivace embrasait les lèvres de
+Lacordaire que son oeuvre oratoire (chose rare) n'est pas encore
+refroidie après quarante ans. Ni logicien, ni critique, ni théologien,
+il avait de profonds cris d'amour et de belles visions. Les conférences
+sur les vertus chrétiennes, la charité, la chasteté, la sainteté, celles
+de 1846 sur Jésus-Christ se lisent encore avec un plaisir qui va parfois
+jusqu'à l'émotion. (Et je profite de l'occasion pour rappeler aux
+profanes qu'il y a des chapitres pleins de grâce dans la _Vie de saint
+Dominique_ et un grand charme de poésie, de tendresse, de piété un tant
+soit peu rêveuse et romanesque, dans la _Vie de Marie Madeleine_, dont
+les religieuses interdisent la lecture aux petites couventines et que M.
+Barbey d'Aurevilly a qualifiée de dangereuse et d'immorale.) Mais, il
+faut le reconnaître aussi, l'apologétique de Lacordaire n'était pas
+d'une extrême solidité. Cette démonstration de la vérité du catholicisme
+par son rôle dans l'histoire et dans la société humaine, c'est quelque
+chose d'un peu bien arbitraire; car l'histoire se pétrit aisément selon
+la fantaisie de qui s'en empare, et je ne vois pas une religion qui ne
+puisse tenter une démonstration de ce genre. Ajoutez qu'à défaut de
+l'histoire, qu'il savait juste assez pour l'interroger avec éloquence,
+Lacordaire se contentait parfois de l'anecdote et qu'il lui arrivait de
+prouver la vérité de la religion chrétienne par un mot de Jean-Jacques
+ou de Napoléon à Sainte-Hélène.
+
+Mort, ce candide Lacordaire--qui dans une brochure sur le pape
+professait le plus pur ultramontanisme et s'en allait en 1848 siéger à
+la Montagne, qui se drapait dans sa robe blanche avec un peu de la
+jactance d'un d'Artagnan monastique et se livrait en même temps, dans la
+crypte de son couvent, aux sanglantes macérations des premiers
+ascètes--a continué d'exercer sur ses fils une très puissante influence
+qui me paraît avoir été de deux sortes: heureuse par la transmission de
+son généreux esprit, déplaisante quelquefois par la tradition de son
+éloquence aventureuse et si personnelle, qu'ils ont imitée avec quelque
+maladresse. Car ils lui empruntaient sa fragile apologétique sans le
+grand souffle qui la soutenait (en l'air), ses bizarreries de style sans
+sa prestigieuse imagination, toute sa manière enfin sans s'apercevoir
+qu'ils n'avaient ni ses dons originaux ni surtout son public.
+
+Mais il semble que depuis quelques années les Frères prêcheurs soient
+revenus à un genre de prédication plus modeste, plus pratique, mieux
+accommodé à un auditoire chrétien, qu'ils se soient ressouvenus du bon
+vieux «sermon», du sermon de Bossuet et de Bourdaloue. Puis, ils
+viennent de découvrir saint Thomas d'Aquin. Je crois que le Père
+Monsabré a été pour beaucoup dans ce retour aux traditions de la chaire
+catholique.
+
+
+III
+
+Quelques-uns d'entre vous (dit le Père Monsabré dans sa première
+conférence), plus amis des spéculations qui font voyager l'âme au dehors
+que des vérités qui la ramènent sur elle-même, trouveront peut-être que
+je me suis attardé à des matières de prône et de catéchisme: j'en suis
+fâché pour eux. S'imaginaient-ils que j'allais réfuter et gourmander
+ceux pour qui il n'y a pas de Dieu à offenser, pas de grâce à perdre,
+pas d'âme à déshonorer? À quoi bon? Ces bêtes à face humaine font
+profession de n'obéir qu'aux fatalités de la matière. Il faudrait les
+rendre accessibles à la honte et au remords avant de leur parler de
+pénitence. C'est a des hommes raisonnables et à des chrétiens que je me
+suis adressé.
+
+Le Père est dans le vrai, sauf une phrase qui dépasse certainement sa
+pensée, car on n'est pas nécessairement une «bête à face humaine» pour
+être en dehors de la foi catholique. Il a raison de ne prêcher que pour
+les croyants, puisqu'il n'a plus, comme j'ai dit, que des croyants
+autour de sa chaire et qu'il perdrait sa peine à haranguer des absents.
+Maintenant, est-ce son genre de prédication qui a éloigné les
+indifférents et les curieux? ou est-ce au contraire leur abstention qui
+lui a fait adopter des façons plus dogmatiques? Je ne sais. Je crois
+pourtant qu'il aurait du mal, quand il le voudrait et quand il ferait
+tout pour cela, à réunir un auditoire analogue à celui de Lacordaire.
+En ce temps-là, il me semble qu'il y avait, autour des catholiques
+pratiquants, un grand nombre d'hommes qui avaient au moins l'imagination
+chrétienne et un fonds de religiosité, des esprits souffrant de leur
+doute, enclins aux vastes spéculations, tourmentés par ce qu'on est
+convenu d'appeler les grands problèmes. Aujourd'hui on ne se pose plus
+de questions du tout. L'abîme s'est élargi, j'en ai peur, entre ceux qui
+croient et ceux qui ne croient pas, et, quand ceux-ci ne sont pas
+installés dans la négation absolue, ils se jouent dans un scepticisme
+curieux et parfaitement tranquille. Lacordaire parlait devant Lamartine,
+Hugo, Berryer, Guizot, Cousin, devant des hommes dont on ne retrouverait
+guère les pareils. On ne saurait donc trop louer le Père Monsabré
+d'avoir transformé les conférences en majestueuses homélies.
+
+Et c'est peut-être encore le meilleur moyen de toucher, Dieu aidant,
+l'âme des incrédules, si d'aventure il s'en mêlait quelques-uns au
+troupeau des fidèles. Faut-il le dire? La vérité de la religion
+catholique ne se démontre pas. Car, s'il s'agit des dogmes et des
+mystères, on ne saurait croire au surnaturel pour des motifs rationnels:
+cela implique contradiction. Et s'il s'agit de la révélation considérée
+comme un fait historique, j'ai rencontré des ecclésiastiques qui
+reconnaissaient que pour un esprit muni de critique et non prévenu par
+la grâce, il peut y avoir, à la rigueur, autant de raisons de rejeter ce
+fait que de l'admettre. Dès lors le prédicateur n'a rien de mieux à
+faire que de confirmer les croyants dans leur foi et d'incliner les
+autres à croire, non par des arguments toujours caducs en quelque point,
+mais par l'émotion et l'onction de sa parole et en leur rendant
+sensibles la douceur et la bienfaisance intimes de la foi et des vertus
+chrétiennes. Il pourra bien sans doute démontrer par les preuves
+traditionnelles chaque article de la doctrine, mais pour les fidèles
+seulement, avec cette pensée que ces arguments ne peuvent convaincre que
+ceux qui sont persuadés d'avance, sans prétendre foudroyer les
+incrédules par des raisonnements irréfragables et sans supposer non plus
+que ces malheureux soient toujours de mauvaise foi ni qu'ils se donnent
+tous pour des esprits forts: car il y en a qui se donnent de la
+meilleure grâce du monde pour des esprits faibles, incertains, gouvernés
+par des forces obscures, incapables d'atteindre l'absolue vérité.
+
+Le Père Monsabré à dû se faire quelques-unes au moins de ces réflexions.
+Il s'est rendu compte, en partie, des conditions faites par la misère
+des temps à la prédication chrétienne, et c'est à cause de cela que son
+_Carême_ nous a paru intéressant.
+
+
+IV
+
+Il a simplement entretenu ses auditeurs («simplement» ne veut pas dire
+ici «avec simplicité») du sacrement de pénitence. Je résume sa seconde
+conférence, une de celles qui donnent l'idée la plus complète de ses
+qualités et de ses défauts. Elle a pour sujet la nécessité de la
+confession.
+
+ Mon plan est bien simple: 1º Dieu veut qu'on se confesse; 2º nous
+ n'avons pour nous en dispenser que de mauvaises raisons.
+
+§1er.--C'est de Jésus-Christ que les apôtres et leurs successeurs ont
+reçu le pouvoir de «remettre ou retenir les péchés». La confession doit
+être auriculaire, singulière et précise: sinon, comment le prêtre
+saurait-il s'il doit remettre ou retenir? Pour guérir les coeurs, il
+faut bien qu'il connaisse leur mal.
+
+D'ailleurs, nous avons la preuve historique que la confession date des
+apôtres. Une série ininterrompue de témoignages nous atteste l'existence
+de la confession depuis l'origine du christianisme.
+
+Autre preuve, par l'absurde. Supposons que la confession n'ait pas été
+instituée par Jésus-Christ: ou bien elle aurait été inventée et imposée,
+à un moment donné, par un seul homme; ou bien elle se serait répandue
+peu à peu dans le monde chrétien. Mais, dans les deux cas «une nouveauté
+si oppressive, si humiliante pour l'orgueil humain», aurait rencontré
+des résistances, et l'on pourrait, par suite, en fixer la date précise.
+Or, on ne le peut pas. Donc la confession a toujours existé.
+
+Tout le développement de cette première partie est remarquable par
+l'ordre et la clarté. J'y ai relevé des traces de scolastique, comme
+lorsque l'orateur nous dit que la confession est à la fois, pour le
+prêtre, un pouvoir, un honneur, un privilège et un droit, et qu'il nous
+explique chacun de ces quatre termes. Franchement, c'est là une analyse
+sans intérêt et qui ne porte que sur des mots. Peut-être y a-t-il là une
+légère affectation, et qui, d'ailleurs, n'est pas toujours désagréable,
+d'érudition théologique et de science traditionnelle. De même, le Père
+abuse un peu des citations de saint Thomas. Dans sa première conférence
+il éprouve le besoin de l'invoquer pour nous dire que la pénitence est à
+l'âme ce que la médecine est au corps. La pensée n'a pourtant rien
+d'extraordinaire: l'orateur aurait pu, je crois, trouver cela tout seul,
+et on ne dérange pas un saint pour si peu!
+
+La forme est ample, majestueuse, un peu emphatique par endroits. Je sais
+bien que l'optique de la chaire, dans une aussi vaste basilique, exige,
+comme l'optique du théâtre, une sorte de grossissement; mais la mesure
+me paraît quelquefois dépassée. L'orateur a trop d'apostrophes à la
+façon de Bossuet:
+
+«Onction de la vérité, sages conseils, prescriptions salutaires,
+pressez-vous sur mes lèvres,» etc.--Il a trop, à mon goût, de solennelle
+phraséologie oratoire, de formules guindées: «Cette conclusion n'est pas
+le fruit de mon interprétation privée. J'estimerais _peu les efforts que
+j'ai faits pour l'obtenir_ si je ne me sentais appuyé par
+l'interprétation unanime de dix-huit siècles,» etc.--Il a des façons
+violentes et hyperboliques d'exprimer des choses très simples: «Si
+j'allais vous dire, de mon autorité privée: Confessez-vous, est-ce que
+vous tomberiez à genoux?» Voilà qui va bien, et cela suffit. Qu'il
+ajoute: «Ne serais-je pas plutôt l'objet de votre juste colère? Ne
+crieriez-vous pas au tyran de l'âme, au bourreau des consciences?» passe
+encore! Mais ce n'est pas assez pour lui: «Les dalles que vous foulez
+aux pieds, ne les arracheriez-vous pas pour me les jeter à la tête et
+m'étouffer dessous?» Ceci est décidément de trop. Et notez que cet éclat
+survient dans une des parties les moins importantes du sermon, dans le
+développement d'un argument accessoire.--Le style, souvent excellent,
+n'est pas toujours d'une entière pureté (c'est une critique que l'on
+peut se permettre, puisque le Père Monsabré apprend par coeur et récite
+ses discours, comme Massillon et comme les neuf dixièmes des orateurs).
+On a le déplaisir d'entendre des phrases de ce genre: «Ces quatre choses
+se donnent la main,» ou: «L'épanchement est la racine de l'amitié.»
+
+Enfin j'ai dit que le Père Monsabré parlait pour les croyants et qu'il
+avait bien raison. Mais, puisque ses auditeurs acceptent de confiance
+tout ce qu'il leur dit, il n'est peut-être pas de bon goût de chercher à
+les éblouir. C'est pourtant ce que semble faire l'orateur quand, pour
+leur montrer que des témoignages ininterrompus attestent l'institution
+divine de la confession, il fait défiler devant eux une interminable
+liste, siècle par siècle, des docteurs qui en ont parlé. Il sait bien
+que les fidèles n'iront pas voir: qu'il se contente donc d'une
+affirmation générale ou qu'il en appelle seulement aux quelques Pères
+dont le nom est connu de tout le monde. Ou bien, si c'est aux incroyants
+qu'il s'adresse, il n'ignore pas que ceux-là trouveront toujours moyen
+de contester. Cet étalage d'érudition, cette nomenclature bruyante ne
+prouve pas grand'chose pour les indociles, et les dociles n'en ont que
+faire: c'est proprement un effet de rhétorique.
+
+§2.--La première partie du sermon est donc toute d'exposition
+dogmatique: je préfère la seconde où l'orateur a su mettre de l'émotion
+et parfois quelque finesse.
+
+L'homme a trouvé plusieurs raisons de repousser la confession. «Quelles
+raisons? J'en vois de deux sortes: celles qu'on dit, et celles qu'on ne
+dit pas.» La première raison que l'on dit, c'est qu'il est impossible
+que Dieu semble faire violence à la nature humaine et contraindre ses
+plus légitimes instincts. La conscience est inviolable: l'homme a le
+droit de n'être méprisable que devant soi.--Mais, au contraire, répond
+l'orateur, la conscience a besoin de s'épancher:
+
+ De tous les secrets que nous portons dans le vase trop fragile de
+ notre coeur, aucun ne nous fatigue comme le secret du péché et des
+ peines qu'il enfante. Nuit et jour, en face de notre opprobre, nous
+ en sommes accablés jusqu'au découragement, jusqu'à désespérer de
+ nos propres forces. Il faut étouffer, si l'on veut vivre encore,
+ l'honnêteté de ses bons instincts, le saint amour du bien, et
+ chercher l'oubli dans l'ivresse continue de l'iniquité. Encore la
+ conscience a-t-elle des retours. Elle s'éveille à l'improviste, et
+ l'heure solennelle des remords sonne sur notre triste existence. Se
+ voir et se mépriser, haïr en soi le plus cher de sa vie, se sentir
+ l'auteur des peines qu'on endure et entendre dire à ceux qui les
+ voient du dehors: Quelle chose étrange de souffrir ainsi! Ne
+ pouvoir étouffer cette voix maudite qui accuse d'ignorance et de
+ mensonge ceux qui, séduits par les apparences de notre vie, nous
+ aiment et nous estiment encore: y a-t-il quelque part un plus grand
+ supplice? Non! le cadavre lié jadis par des tyrans à un corps plein
+ de vie ne le tourmentait pas plus de ses effroyables baisers que ne
+ tourmente une âme honnête encore l'horrible attouchement du péché.
+ C'est assez pour amasser dans un coeur une douleur sans nom, dont
+ chaque goutte devient un torrent, et que font éclater tout à coup
+ d'épouvantables aveux, capables de compromettre et de briser des
+ existences chéries. Au lieu de comprimer de pareilles douleurs,
+ donnez-leur une issue secrète. Ouvrez quelque part un coeur qui
+ reçoit les confidences du pécheur fatigué de porter tout seul le
+ fardeau de ses fautes: tout à coup il se fait comme un mystérieux
+ échange, je dis plus, une mystérieuse aliénation. Le mal nous
+ quitte et passe des profondeurs de notre conscience dans des abîmes
+ qui le dérobent aux yeux. Ce cadavre lié à notre âme, nous l'avons
+ jeté dans un tombeau, d'où il ne sortira plus pour nous tourmenter.
+ Nos soucis, nos alarmes, nos terreurs, passés aux flammes d'une
+ parole amie, ont été purifiés. Il ne nous reste qu'un regret
+ tranquille, qui nous laisse toutes nos forces pour le bien et ne
+ nous empêche plus d'espérer un meilleur avenir. Oh! ne dites pas
+ que la confession est inhumaine et contre nature, puisque toute
+ nature honnête encore dans ses instincts la recherche spontanément!
+
+Le passage a de l'éclat (malgré la banalité de quelques métaphores),
+plus d'éclat peut-être que de pathétique. C'est du moins ce qu'il m'a
+semblé quand je l'ai entendu. Il est vrai que, dans cette trop vaste
+enceinte de Notre-Dame, l'orateur est absolument obligé de crier ses
+phrases. La diction est une lutte désespérée contre l'immensité des
+nefs; elle ne peut guère se permettre les notes fines, pénétrantes ou
+voilées, les accents qui vont à l'âme. Je ne crois pas, du reste, que la
+voix du Père Monsabré se prête beaucoup à ces nuances. Et c'est déjà
+bien beau, dans ces conditions, de se faire entendre.
+
+C'est égal, j'aurais désiré je ne sais quoi qui n'est pas venu. Je me
+figurais qu'il y avait d'autres choses à dire sur la confession, des
+choses plus délicates, plus intimes, plus ingénieuses et plus
+tendres--mais qui sans doute ne pourraient être dites que de moins haut,
+dans une enceinte plus étroite. Lesquelles? je ne sais; mais, tandis que
+retentissaient les nobles phrases du prédicateur, un sonnet de Sully
+Prudhomme murmurait tout bas dans ma mémoire, exprimant un sentiment
+presque pareil:
+
+ Un de mes grands péchés me suivait pas à pas,
+ Se plaignant de vieillir dans un lâche mystère;
+ Sous la dent du remords il ne pouvait se taire
+ Et parlait haut tout seul, quand je n'y veillais pas.
+
+ Voulant du lourd secret dont je me sentais las
+ Me soulager au sein d'un bon dépositaire,
+ J'ai, pour trouver la nuit fait un trou dans la terre,
+ Et là j'ai confessé ma faute à Dieu, tout bas.
+
+ Heureux le meurtrier qu'absout la main d'un prêtre!
+ Il ne voit plus le sang épongé reparaître
+ À l'heure ténébreuse où le coup fut donné.
+
+ J'ai dit un moindre crime à l'oreille divine;
+ Où je l'ai dit, la terre a fait croître une épine,
+ Et je n'ai jamais su si j'étais pardonné.
+
+La confession nous est si naturelle, continue le Père Monsabré, qu'avant
+de passer à l'état d'institution chrétienne «elle était partout connue,
+prêchée, pratiquée.» Et là-dessus il nous cite «un législateur chinois»,
+Socrate, Sénèque, saint Jean-Baptiste et un missionnaire qui a trouvé la
+confession établie chez les sauvages.--Fort bien; mais alors comment
+l'orateur a-t-il pu nous dire, dans la première partie de son discours,
+que la confession, si elle avait été inventée par d'autres que
+Jésus-Christ, eût paru «une nouveauté énorme, une obligation oppressive,
+la plus répugnante des humiliations?» Elle est donc tour à tour
+contraire ou conforme à la nature, selon les besoins de la cause! Cette
+radicale contradiction n'est sans doute qu'une inadvertance excusable;
+mais voilà ce que c'est que de vouloir démontrer là où l'essentiel est
+de toucher et d'instruire.
+
+La seconde raison qu'on allègue pour ne pas se confesser, c'est que
+l'homme s'avilit en s'agenouillant aux pieds d'un autre homme. Se
+confesser à Dieu, à la bonne heure!--Mais, au contraire, ce qu'il nous
+faut, c'est un homme. Ici quelque chose de vraiment humain a amolli la
+voix de l'orateur:
+
+ Un homme, c'est ce qu'il nous faut. Comme nous, il est enfant de la
+ femme; comme nous, il est pétri d'un limon abject; comme nous, il a
+ senti l'aiguillon des convoitises; comme nous, il a lutté contre
+ des penchants maudits; comme nous, peut-être, il est tombé. Sa vie
+ a des échos dans notre vie; à la peinture de nos misères il
+ reconnaît sa propre misère. Il ne peut vouloir être sévère sans
+ qu'aussitôt mille voix crient dans son coeur: «Pitié! pitié!» sans
+ que le poids douloureux de sa nature l'incline vers la miséricorde.
+
+L'incrédulité reprend: «Nous confesser à un homme! Faire de notre vie la
+pâture de sa curiosité! Livrer nos plus redoutables secrets à la merci
+de ses indiscrétions, c'est impossible!» Écoutez la réponse du Père
+Monsabré: vous y sentirez, au commencement, de la bonne grâce et de la
+bonhomie, puis de la générosité et de la grandeur. Ç'a été le bel
+endroit du discours, le moment du «frisson».
+
+ Messieurs, les braves gens gui raisonnent ainsi oublient une chose
+ qu'il est important de savoir: c'est que cette vie intime, ces
+ redoutables secrets dont ils font tant de cas, sont, pour le prêtre
+ qui en doit prendre connaissance, à leur centième, à leur millième
+ et peut-être à leur dix millième édition, et qu'ainsi ils
+ deviennent non plus la pâture de sa curiosité, mais d'une héroïque
+ patience. Je voudrais pouvoir offrir à ceux qui redoutent la
+ curiosité du prêtre dix ou douze heures de confessionnal: j'espère
+ qu'au bout de ce temps il me demanderaient grâce et reconnaîtraient
+ qu'il faut un sentiment moins trivial que la curiosité pour retenir
+ le prêtre enchaîné aux fastidieuses redites de la conscience
+ humaine.
+
+ Quoi! ce serait pour contenter une puérile passion qu'il écouterait
+ si solennellement vos aveux? Laissez-moi vous le dire, messieurs,
+ vous ne le connaissez pas. Expliquez-moi pourquoi, en vous parlant,
+ je vous aime, vous qui n'êtes pas mon sang, vous que je ne connais,
+ pour la plupart, que pour vous avoir aperçus du haut de cette
+ chaire? N'est-ce pas que je vois sortir de vos yeux comme un flot
+ de votre vie qui vient se mêler à ma vie? N'est-ce pas que je crois
+ reconnaître dans ce signe une sorte de sacrement par lequel votre
+ coeur vient chercher mon coeur? Et vous voudriez qu'au moment
+ suprême où votre coeur se donne sans mystère et sans réserve, le
+ prêtre n'accueillît cette tradition de tout vous-même que pour
+ examiner froidement vos plaies saignantes et se jeter sur votre âme
+ comme le dissecteur sur un cadavre? Qu'a donc fait le prêtre, qui
+ puisse lui mériter cette injure?
+Je regrette qu'après cela, pour nous montrer jusqu'à quel point le
+ministère sacré de la confession transfigure le représentant de Dieu, le
+Père Monsabré nous ait raconté l'histoire mélodramatique d'un prêtre
+confessant un mendiant et découvrant en lui l'assassin de son père et de
+sa mère. On se rappelle une scène semblable dans un _mélo_ d'il y a
+trois ou quatre ans.
+
+ À côté des raisons que l'on dit, il y a les autres.
+
+ Ambition, cupidité, égoïsme, rapine, envie, haine, débauche du
+ coeur et des sens, dépérissement de la foi, oubli coupable du
+ devoir, affaissement de la moralité, lâcheté du respect humain:
+ voilà, messieurs, les raisons qu'on ne dit pas, les seules
+ déterminantes, aussi honteuses que les autres sont niaises.
+
+ Puis, une brève et énergique péroraison:
+
+ La loi de Dieu est toujours là... Bon gré, mal gré, il faudra s'y
+ soumettre... Un jour, nous entendrons Dieu nous dire; Allez,
+ maudits!... Et aujourd'hui, si nous voulons, cette consolante
+ parole peut retentir a nos oreilles: Mon fils, allez en paix... Il
+ faudrait être fou pour hésiter entre ces deux jugements.
+
+Je n'ai pas assez entendu le Père Monsabré pour définir son talent avec
+une entière sécurité. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il a, en
+général, plus de clarté, de belle ordonnance dialectique, de mouvement
+et de force (avec un peu d'enflure quelquefois), que d'onction, de
+pénétration, de délicatesse et de pathétique. J'ai cru voir à certains
+signes qu'il serait un excellent orateur populaire, doué de verve, de
+bonhomie et de franchise; qu'il se guindait pour son auditoire de
+Notre-Dame; que la sublimité, la couleur et les divers ornements
+oratoires de son style étaient quelque chose d'appris et de plaqué, et
+que, livré à sa vraie pente, il eût plus volontiers parlé comme un Père
+Lejeune ou un Bridaine relevé d'un peu de Bourdaloue. Mais ce n'est là
+qu'une impression que je donne pour ce qu'elle vaut.
+
+
+V
+
+J'ai entendu d'autres prédicateurs du carême, mais en courant et avec
+trop peu de suite pour avoir un sentiment bien arrêté soit sur le talent
+de chacun, soit sur l'état actuel de l'éloquence sacrée. On y pourrait,
+à la rigueur, discerner un double mouvement. Un certain nombre de
+prédicateurs reviennent décidément, comme le Père Monsabré, à
+l'exposition pure et simple du dogme et de la morale chrétienne d'après
+la Somme de saint Thomas, qui est comme on sait, en grande faveur auprès
+de Léon XIII. D'autres, à l'exemple de Lacordaire, agitent les questions
+de l'heure présente, combattent le siècle sur son propre terrain, mais à
+leur façon et sans chercher à imiter la manière du grand dominicain. Ils
+s'attaquent au matérialisme, au positivisme, au scepticisme et autres
+monstres avec une éloquence qui m'a semblé, chez quelques-uns, sincère
+et cordiale, et tour à tour par des raisons de sentiment et par des
+arguments un peu gros, bien appropriés à leurs auditoires.--Le Père
+Lange, l'abbé Frémont, surtout l'abbé Perraud et plus encore l'abbé
+Huvelin valent certes la peine d'être entendus.
+
+J'ai seulement remarqué, dans une paroisse de la rive gauche, une
+innovation fâcheuse, celle des «conférences dialoguées». Un prêtre dans
+la chaire expose le dogme; quand il a fini, un petit vicaire, assis en
+face, au banc d'oeuvre, se lève: il représente l'Erreur. «Je rends
+hommage, dit le prestolet, à l'éloquence de l'éminent prédicateur; mais,
+nous autres protestants, nous sommes entêtés.» Et il fait alors des
+objections ridicules, aggravées de facéties qui mettent en joie les
+dévotes. C'est une parade affligeante et tout à fait indigne du bon goût
+du clergé parisien. Aussi n'est-ce qu'une exception.
+
+
+
+
+M. DESCHANEL
+
+ET LE ROMANTISME DE RACINE[28]
+
+[Note 28: Deux vol. in-12, par M. E. Deschanel, 1884. Calmann Lévy.]
+
+
+Du public accouru aux leçons de M. Deschanel, le premier tiers voit et
+entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend sans voir,
+l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu. L'aimable
+auteur du _Mal et du bien qu'on a dit des femmes_ a voulu consoler ce
+dernier tiers, auquel se joint tout ce qu'il y a de lettré en France, et
+il a publié intégralement, en deux volumes, ses leçons du Collège de
+France sur le théâtre de Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement
+agréable et facile. Avant d'en rendre compte, ayons la candeur
+d'exprimer un regret.
+
+J'aurais aimé que M. Deschanel ne retînt de son cours que la partie
+neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait
+exquis: au lieu que ces deux volumes semblent un peu trop écrits pour
+l'agrément des gens du monde. Il y a, je le sais, des choses très
+connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long
+devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles;
+mais est-il bien nécessaire de les imprimer? Est-ce devant les plus
+nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs
+livres? J'imagine ce bout de dialogue auquel il ne manque que l'esprit
+et le tour de main de Voltaire:
+
+«...Ce mandarin parle si bien, reprit Kou-Tu-Fong, qu'il fait courir à
+ses leçons toutes les dames de Pékin.--Ce qu'il dit est donc bien neuf?
+demanda Candide.--Ou bien vieux? demanda Martin. Mais, dites-moi,
+combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens
+capables de s'intéresser à des leçons dûment méditées et où l'on suppose
+connu ce qui traîne dans les livres?--Une centaine, répondit
+Kou-Tu-Fong.--C'est peu, dit Candide.--C'est beaucoup, dit Martin. Et
+combien de personnes vont aux leçons de votre docteur?--Deux ou trois
+mille, dit Kou-Tu-Fong.--Oh! oh! j'irai donc, s'écria Candide.--Je
+n'irai donc pas, grogna Martin.»
+
+Mais Martin aurait tort. Il y a dans les deux volumes de vulgarisation
+élégante qui reproduisent le cours de M. Deschanel, de quoi instruire et
+charmer les jeunes Chinoises (ce qui n'est point un mérite si méprisable
+ni si accessible), et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins. C'est
+sur les pages originales que nous nous arrêterons.
+
+
+I
+
+M. Deschanel comprend Racine de la bonne façon: en l'aimant. Mais,
+puisqu'il l'aime tant au fond, pourquoi, parlant du poète, prend-il si
+souvent un air d'apologie? et pourquoi, parlant de l'homme, se permet-il
+sur son caractère plus que des insinuations, et si malveillantes?
+
+«Racine semble aujourd'hui un peu dédaigné[29].» Encore faudrait-il
+savoir par qui. «Quelques-uns même l'injurient[30].» Si cela est vrai,
+est-ce que cela compte? Je ne sache pas, d'ailleurs, que Racine ait été
+injurié par quelqu'un d'un peu intelligent depuis au moins quarante
+années. Les romantiques, qui, pour s'amuser, le traitaient de perruque
+et de polisson, lui ont tous fait amende honorable. Ce qui est vrai,
+c'est que le XVIIIe siècle a préféré Racine à Corneille; et ce qui
+semble vrai, c'est que notre siècle préfère Corneille à Racine. Mais
+c'est un compte difficile à établir, et peut-être quelques personnes se
+délectent à la lecture de Racine, qui ne le disent pas, n'en ayant point
+l'occasion. Seulement, il faut reconnaître que la prédilection pour
+Corneille est plus fréquemment avouée. Faut-il croire que les esprits de
+trempe héroïque sont plus nombreux que les autres? ou cette préférence
+est-elle un legs de l'école romantique, qui aimait Corneille pour ses
+inégalités, ses excès et ses inconsciences? La raison, quelle qu'elle
+soit, est sans doute la même qui fait qu'on préfère, au moins on le dit,
+Plaute à Térence, Michel-Ange à Raphaël, Bossuet à Fénelon, Hugo à
+Lamartine, etc., les forts aux doux, les excessifs ou les dissonants aux
+harmonieux.
+
+[Note 29: I, p. 5.]
+
+[Note 30: _Ibid_.]
+
+C'est bien de préférer l'énergie et l'originalité saillante. Mais, dans
+quelques-unes des préférences de cette sorte, où ce qui représente le
+mieux le génie de notre race est mis au-dessous de ce qui le représente
+moins exactement, ne retrouverait-on pas la manie généreuse et bien
+française de faire bon marché de ce qui nous est propre pour embrasser
+ce qui porte un air extraordinaire? Il est vrai qu'il est assez
+difficile de dire ce que c'est que le génie de notre race, cette race
+étant fort composite: on croit voir assez bien pourtant ce qui n'est
+décidément pas dans l'essence de ce génie.
+
+Or, Corneille n'est-il pas, par bien des côtés, dans notre littérature,
+un esprit excentrique, d'une complexion singulière, obscure pour nous
+comme elle semble l'avoir été pour lui-même? Il n'a presque point de
+tendresse; il a rarement la mesure, le bon sens, la vision nette de la
+vérité humaine. Si dans un jour heureux il n'eût écrit le _Cid_ (et
+quelques scènes d'_Horace_ et de _Polyeucte_), quelle âme étrange! et
+quel maniaque d'héroïsme emphatique et inhumain. Et croyez bien qu'il
+s'est repenti du _Cid_ et qu'il l'aurait conçu autrement vingt ans plus
+tard. Une fille qui aime mieux son amant que son père (car c'est cela au
+fond), une fille dont la volonté est impuissante à étouffer la passion
+et qui reste sympathique par cela même, quel scandale! Mais il ne
+recommencera pas. Un instant, il nous montre la victoire d'un devoir
+incontestable (_Horace_), puis d'un devoir plus douteux (_Polyeucte_)
+sur la passion; mais bientôt cela ne lui suffit plus: ce qu'il exalte,
+c'est le triomphe de la volonté toute seule, ou tout au plus de la
+volonté appliquée à quelque devoir extraordinaire, inquiétant, atroce,
+et dans la conception duquel se retrouvent, avec la naïve et excessive
+estime des «grandeurs de chair» (Pascal), les idées de l'_Astrée_ et de
+la _Clélie_ sur la femme et les doctrines du XVIe siècle sur la
+séparation de la morale politique et de l'autre morale. Auguste déjà,
+croyez-vous qu'il pardonne simplement par bonté? Non, mais un peu par
+politique et surtout par orgueil, pour jouir de sa volonté et parce que
+l'effort en est illustre aux yeux de l'univers: cela est dit vingt fois
+dans la pièce. Et Rodelinde (_Pertharite_), Dircé (_OEdipe_),
+Sophonisbe, Pulchérie, Bérénice, Camille (_Othon_), Eurydice (_Suréna_)
+etc., qu'aiment-elles et quelle gloire leur faut-il, sinon de prouver la
+force incommensurable de leur volonté par quelque sacrifice absurde et
+qui ne paraît point leur coûter, tant elles en sont payées par leur
+orgueil? Tous ces héros (et la plupart sont des héroïnes) ressemblent
+plus ou moins à ce surprenant Alidor de la _Place Royale_ quittant sa
+maîtresse qu'il aime, sans but, sans raison, pour rien, pour le plaisir
+de se sentir fort. Si cela était possible, Corneille nous montrerait
+l'acte volontaire en soi, hors du monde des accidents, sans une matière
+où il s'applique, se prenant lui-même pour but. Est-ce forcer les mots
+que de voir dans ce poète de la volonté toute pure quelque chose comme
+le Kant du théâtre tragique? Cet homme qui, faisant à la Du Parc sa cour
+grondeuse, lui déclare superbement «qu'elle ne passera pour belle chez
+la race future qu'autant qu'il l'aura dit» (et qu'est-ce que cela
+pouvait bien faire à Marquise?), n'a jamais compris ni aimé la femme,
+qui est inconscience, faiblesse et charme. On sent chez lui une énergie
+qui vient du Nord: c'est bien le fils des hommes hardis et sombres
+descendus des mers gelées et qui jadis avaient occupé son pays avec le
+duc Rollon. Sous sa rhétorique romaine et sa subtilité espagnole, c'est
+un Danois des anciens âges, un _Northmann_, un homme de fer et de glace,
+un monstre, un barbare.
+
+Racine est un Français de France. Il a la grâce, la raison harmonieuse,
+le bon sens, la sobriété, la vérité psychologique. C'est un grand signe
+pour lui d'avoir été hautement préféré par celui de nos siècles
+littéraires où nos qualités et nos défauts se sont le plus librement
+développés, ont le moins profondément subi l'influence des littératures
+anciennes ou étrangères.
+
+J'imagine un temps, encore lointain, où, toutes les littératures ayant
+parcouru leur cycle naturel, le critique, accablé sous la masse énorme
+des choses écrites, serait obligé de ne retenir que les oeuvres
+clairement caractéristiques des différents génies nationaux aux diverses
+époques: il me semble que l'oeuvre de Racine aurait alors une autre
+importance et un autre intérêt que celle de son grand rival.
+
+Je ne pense donc pas qu'il soit besoin de demander la permission
+d'admirer les tragédies de Racine. Et, si l'on aime tant son théâtre, je
+comprends peu qu'on étudie sa vie et son caractère dans un esprit de
+malveillance et de chicane.
+
+M. Deschanel reproche durement à Racine ses deux lettres à MM. de
+Port-Royal, sa brouille avec Molière, les allusions à Corneille dans la
+préface de _Britannicus_, sa froideur en apprenant la mort de la
+Champmeslé, la prise de voile de ses filles, je ne sais quoi encore. Il
+parle d'«ingratitude», de «déloyauté», de «trahison», de «sécheresse de
+coeur». Ce sont là de bien gros mots. Passons en revue tous ces griefs.
+
+Outre que la première faute de Racine (contre ses anciens maîtres) a été
+effacée par un repentir éclatant et courageux, n'y trouverait-on pas des
+circonstances atténuantes? Racine était fort jeune: après avoir failli
+mourir d'ennui chez son oncle le chanoine, il jetait sa gourme, il
+éclatait. Puis, nous ne pouvons être juges du degré de reconnaissance
+qu'il devait à MM. de Port-Royal. Les sept odes enfantines ne prouvent
+rien: savons-nous s'il avait toujours été si heureux parmi des hommes si
+graves et si hantés de la pensée du péché originel? De plus, peut-on
+soutenir que Nicole n'eût point visé particulièrement Racine en traitant
+les poètes d'empoisonneurs publics? Notez que Racine ne s'attaque qu'aux
+petits ridicules de ses maîtres et ne dit rien qui les déshonore. Et si
+Racine était peut-être le dernier à qui il fût permis d'avoir raison
+contre Port-Royal, n'est-ce pas, malgré tout, quelque chose d'avoir
+raison? Les deux lettres (la seconde non publiée, mais gardée en
+portefeuille par une faiblesse bien humaine) sont assurément
+regrettables: c'est beaucoup trop d'aller, en en parlant, jusqu'à
+l'indignation.
+
+Sur sa brouille avec Molière, nous n'avons que la version de Lagrange,
+et qui n'entend qu'une cloche... Et si Racine enleva la Du Parc à
+Molière, c'est apparemment qu'elle le voulait bien. Il ne faut pas
+oublier que Molière se vengea en jouant sur son théâtre la _Folle
+querelle_ de Subligny, et que plus tard les deux poètes se
+réconcilièrent, comme on le voit par le prologue de la _Psyché_ de La
+Fontaine: cela prouve, sans doute, la bonté de Molière, que personne ne
+conteste; mais cela montre peut-être aussi que la conduite de Racine
+n'avait pas été si noire ni si impardonnable.
+
+«L'allusion (_malevolus poeta_) n'est que trop claire, dit M. Deschanel
+à propos de la première préface de _Britannicus_. Voilà les petits
+côtés de l'humanité, même dans les grands hommes[31].» Mais ici les
+«petits côtés» sont aussi bien chez Corneille que chez Racine. C'est le
+vieux poète qui avait commencé, à ce qu'il semble. On dira que Racine
+devait tenir compte de la vieillesse de Corneille; mais pourquoi
+Corneille ne tenait-il point compte de la jeunesse de Racine?
+
+[Note 31: I, p. 209.]
+
+Racine n'a qu'un mot très froid sur la mort de la Champmeslé; mais il
+était alors marié, père de famille, déjà vieux. La Champmeslé était pour
+lui «une ancienne», très ancienne. Et qui dira s'il n'en a pas senti et
+pensé plus long qu'il n'en a écrit? Nous savons d'ailleurs à peu près ce
+qu'avait été la Champmeslé. Si l'on s'indigne que sa mort n'ait pas plus
+troublé l'un des «six amants contents et non jaloux» que lui prête
+l'épigramme de Boileau, songeons qu'en revanche Racine avait l'air «à
+demi trépassé» à l'enterrement de la Du Parc. Et qu'avons-nous à nous
+mêler de ces affaires de coeur, sur lesquelles les lumières nous font
+presque absolument défaut?
+
+Racine fait prendre le voile à quatre de ses filles. «Au temps de Louis
+XIV et de Bossuet, les parents n'égorgeaient plus leurs filles sur un
+autel; ils les mettaient au couvent... Racine lui-même ne s'en faisait
+pas faute... Le père, allant pleurer à chaque prise de voile, se croyait
+quitte envers sa sensibilité[32].» Cela est fort spirituel; mais d'abord
+deux des filles de Racine entrèrent au couvent et non pas quatre, et
+encore l'une des deux en sortit. Et puis, quelle raison avons-nous de
+croire, ou que Racine les ait peu pleurées, où même qu'il y eût lieu de
+les pleurer, et que nous devions nous attendrir sur elles comme sur des
+victimes? Qu'en savons-nous, je vous prie?
+
+[Note 32: II, p. 5.]
+
+«Racine, qui avait flatté Mme de Montespan toute-puissante...,
+n'hésita pas à tourner ses adulations de l'autre côté, aussitôt qu'elle
+cessa d'être en faveur[33]» M. Deschanel parle encore ici
+d'«ingratitude[34]». Je ne me sens pas entièrement convaincu. Racine a
+eu tort de flatter Mme de Montespan s'il ne l'aimait pas: on ne
+saurait le blâmer d'avoir loué Mme de Maintenon, qui avait du goût
+pour lui, pour laquelle il semble avoir eu beaucoup d'affection, qui
+était pieuse à une époque où il était lui-même dévot, et qui, enfin,
+était peut-être plus femme qu'on ne croirait: ces personnes graves,
+décentes et avisées, ont parfois de grandes séductions. Il a fait sa
+cour à Mme de Montespan par intérêt et parce que c'était l'usage; il
+l'a faite à Mme de Maintenon par reconnaissance et sympathie: voilà
+donc son crime diminué de moitié. Les vers sur la disgrâce de «l'altière
+Vasthi» sont l'indispensable préambule du récit d'Esther: les
+contemporains y virent une allusion que peut-être le poète n'y avait pas
+mise.
+
+[Note 33: II, p. 173.]
+
+[Note 34: II, p. 175.]
+
+On dirait vraiment que quelques-uns en veulent encore à Racine d'avoir
+fait _Esther_ et _Athalie_ et d'avoir été dévot dans ses dernières
+années au point d'aller tous les jours à la messe. Ou plutôt non; car
+Pierre Corneille a écrit _Polyeucte_, a traduit l'_Imitation_, a été
+marguillier de sa paroisse, et on ne lui en veut pas. Ce qui fait tort à
+Racine, c'est que son nom et son oeuvre sont intimement liés au nom et
+au règne de Louis XIV et que beaucoup détestent aujourd'hui le
+Roi-Soleil, encore que ç'ait été un homme fort original, un roi sérieux
+et convaincu, et qui porta une sorte d'héroïsme dans l'exercice de ses
+fonctions et surtout dans la dure parade qui prit une bonne moitié de sa
+vie.
+
+Il y a peut-être d'autres raisons. Bien en a pris aux jansénistes
+d'avoir haï les jésuites, et à Molière d'avoir haï les dévots et écrit
+le _Tartufe_: en vertu de quoi Molière est sacré, et ces huguenots
+honteux de jansénistes sont presque sympathiques. Mal en a pris à Racine
+d'avoir eu des torts envers ceux à qui il ne faut pas toucher, d'avoir
+raillé Port-Royal et offensé Molière. Ce sont choses qui ne se
+pardonnent pas. Pour ma part, j'en passerais bien d'autres à Racine.
+Tout compte fait et en dépit de ses faiblesses, il me paraît avoir été
+un fort honnête homme.
+
+Il me semble, du reste, que tous ceux qui ont marqué dans notre
+littérature ont été par leurs moeurs, ou par leur probité, ou par leur
+bonté, ou tout au moins par leur générosité native, dans la bonne
+moyenne de cette pauvre humanité, ou sensiblement au-dessus. Et on peut
+le dire, je crois, même de Voltaire, tout compensé; même de Rousseau, si
+l'on tient compte de sa maladie mentale. Mais voilà! ce qu'on ne songe
+pas à reprocher au commun des mortels, soit parce qu'ils se cachent
+mieux ou que ce qu'ils font n'importe guère, on en fait un crime aux
+grands hommes: comme s'ils n'avaient pas droit à plus d'indulgence
+peut-être que nous; comme si le génie ne s'accompagnait pas souvent
+d'une exaspération de la sensibilité, laquelle nous fait faire tant de
+sottises! «On veut que le pauvre soit sans défaut!» disait Figaro. De
+même de certains grands hommes; et cela ferait honneur à ceux qui ont
+ces exigences, si ces mêmes censeurs ne passaient tout à d'autres grands
+hommes qu'ils trouvent plus à leur gré. Soyons équitables et doux pour
+tous les hommes de génie, et ne leur appliquons pas une mesure plus
+sévère qu'à nous-mêmes. Il faut avoir le coeur bien pur pour marchander
+son estime à Racine. Les hommes de génie n'ont pas tous été des saints?
+«Mais les bourgeois en font bien d'autres!» disait Flaubert en
+s'amusant; et il prêtait aux personnages les plus bonasses et de
+l'aspect le plus grave et le plus insignifiant des moeurs
+ultra-orientales. Et il y avait peut-être un fond de vérité dans cette
+boutade facile. «Pour parler net, dit M. Deschanel, Racine avait la
+sensibilité d'imagination; mais il semble avoir eu le coeur un peu
+sec[35].» Ainsi, pour se mettre à l'aise avec l'auteur de _Bérénice_,
+M. Deschanel distingue «la sensibilité des poètes», et l'autre, celle de
+tout le monde; et cette dernière, il la refuse, ou peu s'en faut, à
+Racine. Il faudrait savoir d'abord si la première de ces sensibilités ne
+suppose pas la seconde, et à un degré éminent, et n'en est pas la forme
+supérieure et l'expression souveraine. Mais je veux bien que la
+distinction subsiste: en quoi est-elle si fort à l'avantage du vulgaire?
+
+[Note 35: I, p. 61.]
+
+L'homme de lettres, l'artiste, celui qui, par métier, observe, analyse
+et exprime ses propres sentiments et par là développe sa capacité de
+sentir, reçoit de tout ce qui le touche et, en général, du spectacle de
+la vie des impressions plus fortes et plus fines que le vulgaire: ce
+n'est pas là, j'imagine, une infériorité pour l'artiste, même en
+admettant que cette impressionnabilité excessive ne soit qu'un jeu
+divin, une duperie volontaire et intermittente et qui ne serve qu'à
+l'art.
+
+Restent les émotions qui sont à la portée de tout le monde, qui peuvent
+être communes au «peuple» et aux «habiles». Je vois qu'ici et là elles
+sont inégales selon les individus; mais entre les deux groupes je ne
+vois d'autre différence bien tranchée, sinon que le peuple ne tire rien
+de son émotion et que l'artiste en tire des oeuvres d'art. Cela suppose
+plus de réflexion et une sorte de dédoublement: cela suppose-t-il moins
+de sensibilité ou une sensibilité moins vraie? Sous le coup d'une grande
+douleur, telle que la perte ou la trahison d'une personne chèrement
+aimée, le simple est secoué tout entier, ne s'appartient plus,
+s'abandonne volontiers aux démonstrations bruyantes; mais souvent, s'il
+souffre avec violence, il se console avec rapidité. L'artiste, habitué à
+regarder, et pour qui toutes choses semblent «se transposer» et n'être
+plus, à un certain moment, «qu'une illusion à décrire» [36], observe
+malgré lui ce qu'il sent, n'en est pas possédé, démêle et se définit son
+propre état, trouve peut-être quelque «divertissement» [37] dans cette
+étude, et tantôt accueille la pensée que tout est muance et spectacle et
+que tout, par conséquent, est vanité, tantôt songe qu'il y a dans son
+cas quelque chose de commun à tous les hommes et aussi quelque chose
+d'original et de particulier qui, traduit, transformé par le travail de
+l'art, pourrait intéresser les autres comme un curieux échantillon
+d'humanité. Et peut-être qu'en effet cela lui est un allégement, mais
+souvent aussi cette étude lui fait découvrir et sentir de nouvelles
+raisons et de nouvelles manières, plus déliées, d'être malheureux. Il y
+a des résignations, même des ironies, singulièrement douloureuses.
+
+[Note 36: Flaubert, _Préface des Poésies de Louis Bouilhet_.]
+
+[Note 37: Pascal.]
+
+Et quand bien même le simple souffrirait davantage, en quoi cela lui
+donnerait-il sur l'artiste la supériorité morale que paraît lui accorder
+M. Deschanel? Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que les souffrances de
+l'un et de l'autre ne sont pas de la même espèce. En tout cas, je
+n'appellerai jamais «sensibilité à fleur de peau»[38] la sensibilité de
+l'auteur d'_Andromaque_. De ce que le poète aime et sent plus de choses,
+en conclurons-nous qu'il les sente moins fort? Le développement de la
+conscience psychologique emporte une certaine maîtrise de soi, mais non
+point peut-être une diminution de souffrance. Que si pourtant cette
+diminution s'ensuivait, pourquoi donc faudrait-il le regretter? En
+vérité, il n'est point si nécessaire de souffrir! Plût au ciel que tous
+les hommes fussent artistes et poètes, s'ils devaient être ainsi moins
+malheureux!
+
+[Note 38: I, p. 61.]
+
+Si Racine n'a pas trop cruellement souffert dans sa vie si tourmentée,
+tant mieux pour lui! Et si sa souffrance s'est dissipée en
+chefs-d'oeuvre, s'il a été insensible et dur au point d'écrire _Phèdre_
+et _Bajazet_, tant mieux pour nous!
+
+
+II
+
+M. Deschanel étudie particulièrement «la complexion d'éléments
+contraires» que nous offrent les tragédies de Racine, et c'est là qu'il
+voit surtout son originalité. Dans ces pièces il y a trois choses: «1º
+le sujet ancien imité, qui était formé déjà d'éléments divers; 2º les
+moeurs et les sentiments modernes combinés avec ce sujet ancien; 3º sous
+les formes et les modes propres à telle époque déterminée, la peinture
+de l'homme et de la femme tels que les ont faits la nature et la
+civilisation[39].»
+
+[Note 39: I, p. 123.]
+
+Comment Racine a été conduit à opérer ces savants mélanges, voici une
+page qui nous l'apprend:
+
+ Telles étaient les conditions de l'oeuvre dramatique à cette
+ époque: pour le fond, l'influence de la Renaissance gréco-latine
+ avait décidément triomphé; on était voué aux sujets anciens; quant
+ à la forme, celle de la tragi-comédie, depuis l'aventure du _Cid_,
+ ayant été écartée comme peu compatible avec les fameuses règles des
+ trois unités (?), il ne restait que la tragédie toute pure. Le
+ problème posé devant Racine était donc celui-ci: d'une part,
+ chercher à faire les pièces les plus agréables au public
+ contemporain: d'autre part, ne traiter que des sujets anciens ou
+ étrangers... Puisque la voie n'était vraiment ouverte et libre que
+ du côté de l'antiquité, la difficulté était de rendre cette
+ antiquité intelligible et acceptable à la société du temps de Louis
+ XIV et à la cour, qui donnait le ton. Le poète ne pouvait donc
+ produire que des oeuvres mixtes, d'ordre composite, à peu près comme
+ sont en architecture les édifices de la Renaissance, mi-partis du
+ génie ancien et du génie moderne, au reste n'en ayant peut-être que
+ plus de charme pour les esprits cultivés et subtils, épris, tout à
+ tour ou en même temps, de toutes les modulations de la beauté[40].
+
+[Note 40: I, p. 20 et suiv.]
+
+Ces «modulations» diverses, M. Deschanel les démêle dans chaque tragédie
+avec une extrême finesse. Mais, avant d'aborder celle de ses théories
+qui s'applique à tout le théâtre de Racine, je ne puis m'empêcher de
+signaler au passage telle observation de détail un peu trop ingénieuse à
+mon gré. Par exemple, bien qu'il comprenne le romantisme à la façon de
+Stendhal, M. Deschanel n'en reste pas moins hanté par le romantisme des
+poètes de 1830 et croit en retrouver les caractères chez nos classiques.
+De là quelques assertions imprévues. Après avoir entendu «romantisme» au
+sens d' «originalité», il entend de nouveau, sans le dire, «originalité»
+au sens de «romantisme»; et il semble que cette confusion, volontaire ou
+non, joue à sa critique plus d'un méchant tour.
+
+ Toute la pièce, dit-il d'_Andromaque_, est, à vrai dire, une
+ comédie tragique; et cette comédie résulte des flux et reflux
+ continuels de ces trois amours contrariés. _Andromaque_ pourrait se
+ nommer à juste titre la tragi-comédie de l'amour. L'auteur du _Cid_
+ avait fait des tragi-comédies en le disant; Racine en fait sans le
+ dire, et d'autre sorte. Or ce mélange est un des caractères du
+ romantisme[41].
+
+[Note 41: I, p. 107.]
+
+De «mélange», je n'en vois point, et il me paraît bien qu'il y a là une
+équivoque. De ce qu'une passion développée dans une tragédie pourrait,
+si l'on baisse un peu le ton, faire l'objet d'une comédie, s'ensuit-il
+que la tragédie où cette passion se déroule soit un «mélange» de comique
+et de tragique et, par suite, une oeuvre romantique? À ce compte, la
+tragédie toute pure n'admettrait guère l'amour qu'au moment où il verse
+le sang, parce qu'alors seulement il devrait être réputé tragique. Tant
+qu'il ne tue pas, quelle que soit d'ailleurs sa violence, il
+appartiendrait à la comédie. Si _Andromaque_ est une «comédie tragique»
+parce qu'elle admet l'amour, passion comique sauf le degré ou les
+conséquences, et si «à tel passage on peut presque se figurer qu'on lit
+le _Dépit amoureux_»[42], le _Malade imaginaire_, qui admet l'ambition,
+passion tragique sauf les conséquences ou le degré, pourra donc être
+appelé tragédie comique, et peut-être qu'«à tel passage on pourra se
+figurer qu'on lit» _Britannicus_. (Au fait, il n'y a guère de différence
+de nature entre Béline et Agrippine.) Dès lors il n'y aura pas de
+tragédie ni de comédie de caractère qui ne puisse être qualifiée de
+romantique; car dans toutes on trouvera à la fois du comique et du
+tragique, toutes puisant au même fonds, qui est la vie humaine, et n'y
+ayant point de vice ou de passion qui ne puisse faire tour à tour
+sourire et trembler. Dire que telle tragédie de Racine est une comédie,
+c'est aussi vrai que de dire que telle comédie de Molière est une
+tragédie. C'est peut-être vrai si l'on considère l'effet produit sur
+certains auditeurs et si l'on fait abstraction de la forme; mais ici
+justement la forme est tout, presque tout, et l'on ne saurait baptiser
+«romantiques» les oeuvres de nos classiques qui peuvent prêter à ces
+remarques; car ni le degré inférieur du tragique n'équivaut au comique,
+ni le degré supérieur du comique n'équivaut au tragique. Et enfin, que
+la distinction des genres soit légitime ou non, on ne peut nier que
+Racine, comme Molière, ne l'ait très soigneusement observée.
+
+[Note 42: I, p. 109.]
+
+Naturellement, ce qui, dans les _Plaideurs_, paraît romantique à M.
+Deschanel, c'est la versification. Et il est vrai qu'on ne saurait la
+souhaiter plus souple ni plus hardie. Mais on aurait le droit de
+contester la justesse de quelques-uns des rapprochements que les vers
+des _Plaideurs_ suggèrent à M. Deschanel.
+
+ Que de fois, il y a cinquante ans, on a cité comme choses
+ phénoménales tel ou tel enjambement de Victor Hugo! par exemple, au
+ second vers d'Hernani, la duègne entendant frapper à la porte
+ secrète:
+
+ Serait-ce déjà lui? C'est bien à l'escalier
+ Dérobé?
+
+ Que n'a-t-on pas dit sur ce rejet-là? Eh bien! nous en avons ici un
+ tout pareil:
+
+ Mais j'aperçois venir madame la comtesse
+ De Pimbesche[43].
+
+
+[Note 43: I, p. 149.]
+
+Mais qui ne voit que le mot qui enjambe ici «de Pimbesche», a une grande
+importance, une valeur pittoresque et comique, tandis que l'épithète
+«dérobé» n'en a absolument aucune?
+
+«Tout cela n'est pas mis au hasard,» dit M. Deschanel parlant des
+libertés de la versification de Racine. Mais justement, bien des
+libertés semblent prises au hasard dans la versification romantique.
+
+Il arrive, du reste, à M. Deschanel d'appeler romantiques des vers de
+coupe parfaitement classique.
+
+Tantôt, dit-il, le poète déplace la césure:
+
+Mais sans argent | l'honneur n'est qu'une maladie.
+
+Tantôt il met la césure après les trois premières syllabes:
+
+C'est dommage: | il avait le coeur trop au métier,
+
+etc., etc.[44].»
+
+[Note 44: I, p. 151.]
+
+Mais on trouve des vers de ce genre tant qu'on en veut chez tous nos
+classiques! Ce n'est point chez eux une loi absolue que le principal
+repos soit après la sixième syllabe: il leur suffit souvent que cette
+syllabe soit nettement accentuée.
+
+Et qu'y a-t-il de romantique dans _Britannicus_? D'abord le récit de
+l'enlèvement de Junie. «La peinture de cet attentat a fourni au poète
+des vers d'un coloris charmant et romantique[45].» Je relis le morceau
+et j'y cherche ce romantisme.
+
+[Note 45: I, p. 175.]
+
+ Belle sans ornement, dans le simple appareil
+ D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
+
+Mais ce sont là des vers classiques s'il en fût jamais. C'est «en
+chemise» qui serait romantique!
+
+ ...Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs
+ Relevait de ses yeux les timides douceurs.
+
+Mais ces deux vers sont composés de mots abstraits: «aspect», «fiers»
+(qui est un latinisme et fait double emploi avec «farouches»,)
+«relevait», «timides douceurs»; quoi de plus classique?
+
+Romantique encore, la scène où Néron se cache derrière un rideau.
+Pourquoi? parce que c'est «un moyen de comédie dont l'effet est
+tragique», par suite «un mélange tragi-comique»[46]. On cherche comment.
+Apparemment une situation n'est jamais comique ou tragique _en
+elle-même_, mais bien par l'effet qu'elle produit; et, si le stratagème
+de Néron fait souffrir et trembler, comment serait-ce «un moyen de
+comédie»?
+
+[Note 46: I, p. 184.]
+
+La preuve que _Britannicus_ n'est pas si romantique que le veut par
+endroits M. Deschanel, et même ne l'est pas du tout, c'est que, dans une
+page fort intéressante, il essaye d'imaginer ce que deviendrait le même
+sujet traité dans la forme romantique: on assisterait aux expériences de
+Locuste, au banquet où Britannicus est empoisonné. À la vérité, je ne
+vois pas trop pourquoi M. Deschanel condamne d'emblée cette conception
+du drame: tout dépendrait de l'exécution, qui pourrait être bonne ou
+mauvaise. Mais enfin, cela prouve que, pour M. Deschanel lui-même,
+«romantique» a par moments un sens très déterminé et qui s'oppose à
+«classique». Ainsi, tandis qu'ailleurs il voit dans le romantisme
+l'originalité suprême et l'exalte à ce titre, il le prend ici pour une
+des formes du théâtre au XIXe siècle et n'en fait pas grand état. Il
+loue même Racine d'avoir simplifié Néron selon la méthode classique,
+d'avoir négligé plusieurs des aspects de ce personnage «peint avec tant
+de verve et de brio par M. Renan»[47]. (Je crois que ce mot de _brio_,
+soit dit en passant, choquerait un peu l'auteur de l'_Antéchrist_, et
+qu'il n'accepterait pas le compliment.) Pour moi, le Néron de Racine me
+plaît fort et me semble d'une grande vérité historique et humaine; mais
+le fou naissant et le cabotin paraîtraient un peu plus chez lui, que je
+ne m'en plaindrais pas.
+
+[Note 47: I, p. 202.]
+
+Il faut savoir gré à M. Deschanel de n'avoir pas découvert le moindre
+romantisme dans _Bérénice_. Mais son sentiment sur la valeur de l'oeuvre
+manque peut-être de netteté. Il déclare à trois ou quatre reprises que
+la pièce est «très faible» parce qu'elle manque d'action; mais il
+l'appelle d'autre part «une charmante tragi-comédie»[48], y trouve
+«sensibilité, éloquence familière et poétique, grâce pénétrante»[49], et
+dit qu'elle est «bien étonnante et filée avec un art infini»[50].
+Comment une pièce peut-elle être à la fois si faible et si charmante?
+
+[Note 48: I, p. 257.]
+
+[Note 49: I, p. 256.]
+
+[Note 50: I, p. 251.]
+
+Ce qu'il y a de romantique, au meilleur sens du mot (qui n'est pas le
+plus juste), dans Bajazet, c'est l'intelligence de l'histoire et de la
+couleur locale, et c'est aussi la grande tuerie du cinquième acte. Je ne
+sais si M. Deschanel n'exagère pas un peu la turquerie de la pièce. La
+«couleur locale» chez Racine est un point sur lequel on reviendra et qui
+veut être traité dans des réflexions d'ensemble sur son théâtre. Mais,
+puisque l'ingénieux critique était en train, il aurait bien pu soutenir
+que Bajazet est tout aussi Turc que les autres. Bajazet veut bien mentir
+jusqu'à un certain point, mais non au delà; il ne veut pas épouser une
+esclave par force; il a le mépris absolu de la mort: tout cela fait un
+mélange intéressant, très humain, très oriental aussi si l'on veut; mais
+il faut le vouloir.
+
+Et Mithridate, pourquoi romantique? Parce que Mithridate est à la fois
+un grand guerrier, un grand politique et un vieillard amoureux, jaloux,
+cruel, astucieux, et «qui plaide le faux pour savoir le vrai» dans des
+scènes «tragi-comiques[51]». Et voilà maintenant que «romantisme» est
+synonyme de complexité des caractères.
+
+[Note 51: I, pages 317, 327.]
+
+Mais, d'autre part, le romantisme est aussi (que n'est-il pas?) «la
+forme la plus actuelle de l'art, par conséquent l'appropriation des
+sujets anciens aux publics modernes, l'adaptation des faits d'autrefois
+aux croyances et aux sentiments présents»[52]. Donc Euripide a fait
+oeuvre romantique en traitant le sujet d'_Iphigénie_ de manière à plaire
+aux Athéniens de son temps, et Racine en le traitant de la façon la plus
+agréable aux hommes du XVIIe siècle.
+
+[Note 52: II, p. 11.]
+
+Il me semble qu'ici M. Deschanel avait une belle occasion de revenir au
+vrai sens du mot «romantisme» et de montrer qu'Ériphile est déjà, sauf
+le style, un personnage dramatique comme on les aimait aux environs de
+1830. Ériphile ignore sa naissance, elle est sans nom, tout comme Didier
+et Antony. Elle est, comme eux, en insurrection contre la société. Comme
+eux, elle croit qu'un destin implacable la poursuit, qu'elle est une
+créature fatale et qui porte avec elle le malheur partout où elle va:
+
+ Le ciel s'est fait sans doute une joie inhumaine
+ À rassembler sur moi tous les traits de sa haine, etc.[53].
+
+[Note 53: _Iphigénie_, II, sc. 1.]
+
+Son amour est d'espèce sombre et farouche comme ses autres sentiments.
+C'est parce que Achille a brûlé sa ville et l'a emportée elle-même comme
+une proie dans ses «bras ensanglantés», c'est pour cela qu'elle l'aime,
+et d'un amour furieux et qui la poussera au crime. D'ailleurs prête à la
+mort, y songeant dès la première scène, mélancolique jusqu'au désespoir,
+mais superbe encore et révoltée au moment même où elle cède à son
+destin.
+
+ Je périrai, Doris, et par une mort prompte
+ Dans la nuit du tombeau j'enfermerai ma honte,
+ Sans chercher des parents si longtemps ignorés
+ Et que ma folle amour a trop déshonorés, etc.[54].
+
+[Note 54: 1. Iphigénie, II, sc. 1.]
+
+Qu'est-elle qu'une bâtarde romantique, une soeur enragée de Didier,
+moins rêveuse et plus violente? M. Jean Richepin verrait en elle une
+quasi Touranienne et l'appellerait sa grand'mère. Il ne serait pas
+impossible, avec un peu d'art, de soutenir ce badinage.
+
+M. Deschanel démonte avec beaucoup d'adresse l'admirable tragédie de
+_Phèdre_, nous fait toucher du doigt comment elle est composée, ce
+qu'elle garde d'Euripide et de Sénèque, ce que Racine y a mis du sien.
+«L'édifice a trois étages, trois ordres, dont les provenances diverses
+s'accusent dans la conception et dans le style: l'ordre attique, l'ordre
+romain, l'ordre français; je dis trois ordres de poésie et de
+civilisation[55].» Est-il vrai que les provenances diverses des trois
+ordres «s'accusent dans la conception et _dans le style_»? Car alors
+comment se fait-il que l'oeuvre soit aussi harmonieuse?
+
+[Note 55: II, p. 121.]
+
+Naturellement cette complexité d'éléments, leur appropriation au goût du
+XVIIe siècle paraît à M. Deschanel le comble du romantisme.
+
+Notez qu'Euripide le premier avait été romantique en introduisant dans
+la tragédie les passions de l'amour[56]. Le style même d'Euripide est
+déjà romantique. En voulez-vous un exemple? On connaît la mystique
+invocation d'Hippolyte à Artémis, ce chant vraiment pieux et dont le ton
+rappelle celui des cantiques à la sainte Vierge: «...Ô ma souveraine, je
+t'offre cette couronne cueillie et tressée de mes mains dans une fraîche
+prairie, que jamais le pâtre et ses troupeaux ni le tranchant de fer
+n'ont osé toucher, où l'abeille seule au printemps voltige, et que la
+Pudeur arrose de ses eaux limpides, etc.» Cette image (la Pudeur et ses
+eaux limpides), M. Deschanel la déclare «étincelante de fraîcheur
+romantique»[57]. Pourquoi romantique? Est-ce parce que l'image est
+incohérente? J'avoue d'ailleurs qu'ici mon admiration hésite: qu'est-ce
+que les eaux de la Pudeur? Pour un peu, je me rangerais au sentiment des
+érudits qui veulent lire Êôs au lieu de Aidôs. Les
+pleurs de l'Aurore, c'est devenu bien banal; mais ce ne l'a pas toujours
+été, et au moins cela s'entend.
+
+[Note 56: II, p. 72.]
+
+[Note 57: II, p. 70.]
+
+_Esther_, histoire de sérail, conte des _Mille et une nuits_, conte
+naïf, sanglant et par endroits sensuel, transformé par Racine en une
+tragédie élégiaque et pieuse, propre à être jouée dans un couvent par de
+petites pensionnaires, est assurément une oeuvre singulière, étrangement
+complexe, avec ses «couleurs contrariées et harmoniques» comme dans un
+«merveilleux tapis d'Orient copié par les Gobelins»[58]. Mais enfin la
+variété des éléments d'une oeuvre et le romantisme, est-ce donc une
+seule et même chose[59]? Du moins cela saute-t-il assez aux yeux pour
+se passer d'explication?--Dépêchons-nous de dire que M. Deschanel n'a,
+du reste, rien écrit de plus spirituel ni de plus amusant que l'histoire
+des représentations d'_Esther_.
+
+[Note 58: II, p. 189.]
+
+[Note 59: II, p. 205.]
+
+_Athalie_, dit M. Deschanel, est pleine «d'effets et de contrastes
+romantiques»[60]. Les contrastes se réduisent, ce me semble, à celui de
+la forme et du fond, à celui que fait «la férocité singulière» du sujet
+avec «les draperies éclatantes d'un style prestigieux et les couleurs de
+la poésie religieuse la plus sublime».--_Athalie_ est encore romantique
+parce que la pièce est tirée de la Bible et que la Bible est éminemment
+romantique[61]. Pourquoi? Apparemment parce que la Bible contient
+l'histoire et la littérature d'un peuple d'Orient et que le chef du
+romantisme a fait des _Orientales_.
+
+[Note 60: II, p. 215.]
+
+[Note 61: II, p. 226.]
+
+Pourtant M. Deschanel a besoin d'un effort pour goûter Athalie, à cause
+du fanatisme monarchique et religieux qui est l'âme de cette tragédie.
+Mais il goûtait fort Mithridate parce que Mithridate est bien un roi
+d'Orient; il devrait donc goûter Joad parce que Joad, malgré quelques
+atténuations, est bien un prêtre juif. D'où vient que la vérité
+historique qui, là, lui paraissait chose romantique et par suite
+admirable--ou chose admirable et par suite romantique (car il hésite
+entre les deux vues)--n'excite point ici son enthousiasme? Est-ce que
+par hasard Mithridate vaut beaucoup mieux, moralement, que Joad? et
+serions-nous plus enchantés de heurter l'un que l'autre dans la vie
+réelle?
+
+Serait-ce point qu'_Athalie_ est une tragédie cléricale? Mais il n'a
+jamais été nécessaire, pour aimer un drame, de partager les croyances de
+ses personnages. On peut même ne sympathiser pleinement avec aucun et
+cependant être ému et admirer. Il suffit qu'ils aient, dans leur ordre,
+de la vérité, de la grandeur, de la beauté. Quand j'irais, comme
+Voltaire un jour, jusqu'à préférer secrètement la vieille Athalie, cette
+Elisabeth, cette Catherine, cette terrible femme qui porte si fièrement
+ses vengeances politiques et qui a, du reste, des retours de faiblesse
+féminine et presque de tendresse, je n'en serais peut-être pas moins
+subjugué par la grande allure de Joad, par sa foi absolue, par son
+impérieux et héroïque dévoûment à cette foi. Remarquez que Joad est ou
+se croit profondément désintéressé, qu'il s'imagine travailler pour Dieu
+et agir sous son inspiration, que, si j'entends bien la magnifique scène
+de la prophétie, il sacrifie à ce Dieu la vie de son propre enfant et
+que la vision du meurtre de Zacharie ne l'empêche point de faire ce
+qu'il croit être son devoir dans le présent.--Les fanatiques sont gens
+fort curieux, surtout dans un drame, où l'on n'a rien à craindre de leur
+manie.
+
+Et si d'aventure ni Athalie ni Joad ne nous sont sympathiques,
+qu'importe enfin? Je ne suis pas loin de penser qu'il n'y a que la
+foule qui ait besoin, au théâtre, de s'intéresser, comme elle le ferait
+dans la réalité, aux entreprises d'un personnage ou d'un groupe, de
+prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Ce qui est toujours
+suffisamment «sympathique» en art, c'est la manifestation éclatante
+d'une passion ou d'une énergie humaine.
+
+Jéhovah vous semble horrible? Et les dieux qui ordonnaient l'immolation
+d'Iphigénie et qui soulevaient la colère de Lucrèce étaient-ils donc si
+aimables? Et faut-il un bien plus grand effort pour entrer dans le sujet
+d'_Athalie_ que dans celui _d'Iphigénie en Aulide_?
+
+J'ai voulu relever les principaux abus que fait M. Deschanel du mot
+«romantisme». C'est chose affligeante de voir un ouvrage si ingénieux
+gâté à ce point par un parti pris qu'on a peine à s'expliquer. Dans ses
+conclusions, M. Deschanel s'exprime plus nettement que partout ailleurs
+sur sa bizarre théorie et nous prête par là, semble-t-il, les meilleures
+armes pour la repousser. Il définit l'essence du romantisme «l'amalgame
+du passé avec le présent et du présent avec le passé»[62]. «Une
+définition plus étroite du romantisme en exclurait, dit-il, Shakspeare,
+Guilhem de Castro, Dante, le théâtre grec, la Bible.» Je demande en
+toute simplicité d'âme: Qu'est-ce que cela ferait? et n'êtes-vous pas la
+victime (trop volontaire) d'une confusion dont vous jouissez, sans doute
+parce qu'elle pique la curiosité de votre public? De ce que la
+littérature romantique, qui est bien connue, encore proche de nous et
+assez facile à délimiter sinon à définir, a pu s'inspirer de Shakspeare,
+de Dante et des poètes grecs, juifs et espagnols, s'ensuit-il que tous
+ces poètes doivent être appelés romantiques? Sophisme d'autant plus
+surprenant que M. Deschanel saisit fort bien les éléments du romantisme
+tel qu'il a fleuri dans des oeuvres que tout le monde peut nommer. Il y
+a, suivant lui, une première façon, la vraie, de concevoir le romantisme
+(c'est de le considérer comme l'amalgame du présent et du passé), et une
+seconde définition qui le fait consister dans «le mélange du tragique et
+du comique, le retour aux sujets modernes, le joug des trois unités
+secoué, le vers assoupli, le lyrisme ou la familiarité du style». Il
+appelle cela «une manière moins large»[63] d'entendre le romantisme.
+Mais qui ne voit que c'est là une manière essentiellement différente,
+qui n'a rien de commun avec la première, et que l'une ne peut, en aucun
+cas, être substituée à l'autre?
+
+[Note 62: II, p. 275.]
+
+[Note 63: II, p. 276.]
+
+
+III
+
+On a vu que ce qui ravit surtout M. Deschanel, c'est la complexité des
+éléments du théâtre de Racine. Chacune de ses pièces nous offre un sujet
+antique ou exotique approprié au goût des contemporains de Louis XIV et
+par suite nous présente à la fois l'homme des temps lointains ou des
+«pays étranges», l'homme du XVIIe siècle et l'homme de tous les
+temps.
+
+Éliminons l'homme de tous les temps, qui est aussi bien de l'antiquité
+que du XVIIe siècle. Restent en présence et peut-être en opposition,
+dans la plupart des personnages, l'homme de l'antiquité grecque ou
+romaine et l'homme du temps de Louis XIV. Ce désaccord intime est par
+moments évident et souvent prodigieux, au moins dans certaines pièces.
+Il y a parfois deux ou trois mille ans, un abîme, entre les actions de
+tel personnage et ses moeurs, ses manières, ses discours.
+
+Pyrrhus est un sauvage, un brûleur de villes, un tueur de vieillards, de
+jeunes filles et d'enfants. Hermione, au quatrième acte, lui jette ses
+exploits à la face. «Je vous aime; épousez-moi, ou j'égorge votre fils»,
+c'est le fond de ses discours à Andromaque. Mais d'autre part Pyrrhus
+est poli, galant, «honnête homme». Les contemporains eux-mêmes sentaient
+cette contradiction: les uns trouvaient Pyrrhus trop doucereux, les
+autres trop violent (Voy. la _Folle querelle_). De même, Oreste a tué sa
+mère et va tuer Pyrrhus. Cela ne l'empêche point de s'exprimer comme
+auraient pu faire Guiche et Lauzun en soignant leur style.
+
+Dans _Britannicus_, il n'y a point de désaccord de ce genre. La marque
+du principal personnage, c'est justement d'être un criminel fort
+civilisé, très spirituel et très fin. Agrippine n'est pas plus
+invraisemblable que Catherine de Médicis ou Christine de Suède, qui
+étaient des femmes bien élevées et de grande tenue. D'ailleurs il s'agit
+ici de crimes surtout politiques, et la tradition n'en était point
+encore perdue. Enfin, Agrippine et Néron appartiennent à une
+civilisation que nous n'avons aucune peine à nous représenter et qui
+différait assez peu de la nôtre pour que Racine ait pu leur prêter le
+langage et les manières de son temps sans commettre un trop grave
+contresens.
+
+Dans _Bérénice_, l'harmonie est parfaite entre les moeurs et les
+actions: est-ce pour cela que M. Deschanel trouve la pièce si faible?
+
+«Et vous croyez que ce sont là des Turcs?» disait le vieux Corneille en
+voyant jouer _Bajazet_, et peut-être qu'en effet, si Roxane agit et sent
+a peu près comme une femme de harem, Acomat comme un vizir, et parfois
+Bajazet comme un homme d'Orient, leur allure et leur langage n'ont pas
+grand'chose de turc pour des esprits non prévenus.
+
+Mithridate a l'habitude d'étrangler ses femmes pour s'assurer de leur
+fidélité. Voyez comme ces choses-là sont dites en termes élégants:
+
+ Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses
+ Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses[64].
+ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.
+ Vous dépendez ici d'une main violente
+ Que le sang le plus cher rarement épouvante,
+ Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
+ Mithridate jaloux s'est souvent emporté[65].
+
+[Note 64: _Mithridate_, I, sc. 1.]
+
+[Note 65: _Mithridate_, IV, sc. ii.]
+
+Ajoutez que _Mithridate_ a plusieurs fois la pensée de tuer ses fils,
+Racine a enregistré fidèlement les actes les plus significatifs que lui
+attribue l'histoire: a-t-il senti l'abîme creusé par ces faits et gestes
+entre le roi du Pont et un prince occidental du XVIIe siècle? A-t-il
+eu la vision nette de ce que pouvait être un roi d'Asie Mineure il y a
+quelque deux mille ans? Pour Racine, Mithridate n'est pas seulement un
+grand homme, mais, tout compensé, un «honnête homme», quelque chose
+comme le grand Condé amoureux à soixante-dix ans et luttant contre les
+Romains.
+
+Dans Iphigénie, c'est un sacrifice humain que l'on discute en si beau
+style. Achille, ce gentilhomme, dans les sacs de ville, enlève les
+filles et les porte lui-même, à bras-le-corps, dans son vaisseau. Les
+actions sont de mille ans avant l'ère chrétienne; les manières sont de
+dix-sept siècles après.
+
+Phèdre est d'une infinie délicatesse morale, et Aricie d'une ravissante
+coquetterie. Assurément elles ne sentent ni ne parlent comme dans un
+temps où l'on pouvait être petite-fille du Soleil et fille du Juge des
+morts (Phèdre) ou petite fille de la Terre (Aricie), et où le dieu des
+mers mettait des monstres à la disposition de ses amis. Toute cette
+mythologie fait un singulier mélange avec le raffinement d'esprit et de
+conscience de la plus troublante des femmes de Racine.
+
+Il n'y a pas dans _Athalie_ de contrastes de cette force; mais _Esther_
+est bien étonnante. Assuérus est un roi d'Orient, aussi polygame qu'on
+le puisse être; ses eunuques lui recrutent partout de belles filles, et,
+quand elles ont mariné six mois dans la myrrhe et six autres mois dans
+les aromates, on les introduit chez le roi... Or c'est là la matière du
+charmant et chaste récit du premier acte.--Esther est une Juive féroce
+qui se venge en faisant massacrer soixante-quinze mille Persans: Racine
+l'a transformée en colombe gémissante, et ce vers d'Assuérus passe
+inaperçu:
+
+Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
+
+En résumé, dans la moitié des tragédies de Racine, les actions et les
+moeurs ne sont pas du même temps. Il se peut que ce contraste même
+ravisse certains lecteurs, justement parce qu'il échappe à première vue
+et qu'on se sait gré de le découvrir, parce que Racine peut-être ne s'en
+doutait pas toujours, et qu'on se croit beaucoup d'esprit de démêler ce
+dont il n'avait pas conscience. Mais pourtant, si cette contradiction
+est réelle, il doit s'ensuivre que la plupart des personnages de Racine
+sont faux, essentiellement et irrémédiablement faux. Qui oserait le
+soutenir? Comment donc arranger cela?
+
+Ce n'est rien arranger du tout que de dire blanc après avoir dit noir.
+M. Deschanel, qui s'applique à relever ces contrastes, défend ailleurs
+la vérité historique des principales figures de ce théâtre. Eh bien,
+non! les personnages _d'Andromaque_ et d'_Iphigénie_ et de _Phèdre_ ne
+sont point des gens des temps héroïques; non, Mithridate ni Assuérus ne
+sont point des rois d'Orient, et les Romains de _Bérénice_ ou même de
+_Britannicus_ sont Français plus qu'à demi, et, en admettant que ce soit
+une nécessité absolue du drame que les personnages anciens y soient
+toujours en partie modernisés, ils le sont ici jusqu'à l'excès. Il faut
+bien reconnaître qu'au temps de Racine on n'avait pas, au même degré
+qu'aujourd'hui, l'intelligence du passé, le sentiment et le goût de
+l'exotique, la notion de la variété profonde des types humains.
+Néanmoins Racine connaît assez bien l'histoire, entrevoit la différence
+des milieux et des civilisations et comment ces différences se
+trahissent dans le caractère des hommes[66]; et tout cela, il cherche à
+le reproduire exactement; mais, comme il étudie exclusivement le
+mécanisme des sentiments et des passions et élimine de parti pris
+presque tout le pittoresque de la vie humaine, sa «couleur locale» reste
+tout intérieure, toute psychologique, et est, par suite, moins
+saisissante: car c'est peut-être surtout par le détail des moeurs et des
+habitudes extérieures que se différencient les hommes des diverses
+époques et des divers milieux. Les personnages les plus exotiques,
+vrais au fond, ont donc l'air de contemporains de Louis XIV, qui (avec
+le même langage et la même allure que les gentilshommes de cette époque)
+auraient seulement en plus quelques sentiments extraordinaires et
+originaux.
+
+[Note 66: Préface de _Bajazet_.]
+
+On voit déjà qu'ils ne sont pas entièrement faux. Serait-il possible de
+montrer sous quel jour ils peuvent paraître entièrement vrais, même
+quand leurs actes ont des siècles de plus que leurs manières?
+
+Remarquons d'abord qu'un contraste de ce genre doit forcément se
+rencontrer, plus ou moins accusé, dans toute tragédie. Car la tragédie
+vit d'actions excessivement violentes et brutales, de celles qu'on
+accomplit dans les moments où l'on redevient le pareil des fauves ou des
+hommes qui ont vécu aux époques primitives. Et, d'autre part, comme on
+veut que la forme soit belle, les personnages de la tragédie doivent
+parler le langage le plus savant, le plus élégant, le plus propre à nous
+plaire, à nous chez qui la brute est généralement endormie ou n'est plus
+capable de tels excès, et qui pouvons nous demander s'il est possible
+qu'elle se réveille chez des hommes si bien parlants. À ce compte, la
+tragédie serait un genre radicalement faux. Mais quel genre resterait
+debout? C'est ici une convention nécessaire, que les acteurs, tout en
+agissant souvent comme des fous furieux, continuent de parler comme
+Euripide et Sophocle, quand Sophocle et Euripide s'appliquent à bien
+parler.
+
+Mais, après tout, est-ce là une convention si forte? Il arrive parfois
+(et la tragédie n'exprime que des passions exceptionnelles au moins par
+leur degré) que sous l'homme civilisé surgisse un sauvage poussé par la
+force aveugle des nerfs et du sang. La tragédie (comme l'art en général)
+ne fait qu'accentuer les traits; elle ne fait qu'exagérer parfois la
+distance entre ces deux hommes qui sont en nous. Le théâtre de Racine
+nous présente des hommes parfaitement élevés et diserts qui, à certaines
+heures, en dépit de leur politesse et de leur élégance, font des choses
+atroces. Cela ne s'est-il donc jamais vu? En un sens, rien de plus vrai
+ni de plus philosophique que la tragédie, qui nous montre les forces
+élémentaires, les instincts primitifs déchaînés sous la plus fine
+culture intellectuelle et morale.
+
+Ce qui contribue encore à la vérité de ce théâtre, c'est que, si l'on
+fait abstraction des noms royaux ou mythologiques et des dénouements
+(meurtre, folie, suicide), les situations, au contraire de celles de
+Corneille, y sont assez communes et prises dans le train habituel de la
+vie: c'est une remarque qu'on a souvent faite. Un homme entre deux
+femmes (_Andromaque_, _Bajazet_), un amant qui se sépare de sa maîtresse
+pour des raisons de convenance (_Bérénice_), la lutte entre deux frères
+de lits différents ou entre une mère ambitieuse et un fils émancipé
+(_Britannicus_), un père rival de son fils (_Mithridate_), même une
+femme amoureuse de son beau-fils (_Phèdre_), ce sont là des choses qui
+se voient, des situations où nous pouvons, un beau jour, nous trouver
+impliqués. (Notons que la situation même d'_Athalie_, si elle ne peut
+aussi facilement se transposer, n'est pas extrêmement rare entre rois.)
+Il suit de là qu'il ne faut point un grand effort pour sympathiser avec
+les personnages de Racine, que nous nous sentons de plain-pied avec eux;
+que c'est nous, mieux parlants et plus agités, que nous voyons souffrir
+et pleurer sous leur masque élégant et tragique. Ce sont nos passions
+possibles, sauf l'intensité et les conséquences extrêmes, que nous avons
+sous les yeux. Et les détails étranges et sanglants empruntés à
+l'histoire ou à la légende s'effacent ou n'ont plus qu'une valeur
+symbolique. On ne les prend plus au pied de la lettre, mais comme les
+signes d'une situation; on les oublie presque pour ne s'attacher qu'à ce
+qu'il y a de tristement éternel et d'applicable à nous chétifs dans ces
+peintures typiques du drame des passions humaines.
+
+L'oeuvre si compliquée de Racine offre une autre contradiction
+apparente. «Nous avons sous les yeux, dit M. Deschanel[67], une Hermione
+bouleversée par toutes les tempêtes de l'amour, et cependant il semble
+qu'il y ait en elle un La Rochefoucauld pénétrant qui observe ces
+agitations et qui les démêle en les exprimant, pareil à cet artiste qui,
+dit-on, afin d'étudier la tempête sans être emporté par elle, se fit
+attacher au mât du vaisseau.» Ce que M. Deschanel dit là d'Hermione
+peut s'appliquer à bien d'autres. Or, n'y a-t-il pas là une convention
+trop forte? Le sang-froid, la netteté de vue qu'implique une pareille
+connaissance des secrets de son âme n'est-elle pas incompatible avec
+l'emportement aveugle de la passion? et s'analyse-t-on si bien au moment
+où l'on perd la tête?
+
+[Note 67: I, p. 115.]
+
+Si c'est une convention, reconnaissons d'abord qu'elle vaut largement ce
+qu'elle coûte. Les personnages sont ainsi d'une clarté qui ne laisse
+rien à désirer; aucun de leurs mobiles ne nous échappe; aucun anneau ne
+se dérobe dans la chaîne serrée de leurs sentiments et de leurs états de
+conscience. Je sais qu'on se passe aujourd'hui volontiers de cette
+clarté suprême. On respecte mieux la part d'inconscient et d'inexpliqué
+qui est dans l'homme. La névrose et ses mystères ont parfois dispensé
+nos contemporains de présenter le développement suivi d'un caractère ou
+d'une passion. Il est possible que ces solutions de continuité et ces
+_trous_, bien ménagés, donnent plus exactement l'impression de la
+réalité énigmatique; mais on peut croire que ce n'est point un art
+inférieur que celui qui cherche à rendre la réalité plus claire et plus
+logique.
+
+Mais, outre que la convention adoptée par Racine est assurément
+légitime, on peut même douter que ce soit toujours une convention. Le
+phénomène moral qui consiste à céder à sa passion tandis qu'on
+l'observe et qu'on sait où elle vous conduit, la conscience parfaite et
+minutieuse dans le mal, dans le consentement à la passion funeste, n'est
+point rare chez les hommes extrêmement civilisés, à une époque où la
+sensibilité est plus fine, l'intelligence plus aiguisée et la volonté
+moins vigoureuse. Le désenchantement, fruit de la science, ne préserve
+point de la folie, ou même y pousse. On sait que l'on subit une force
+mauvaise, que l'on déchoit, que l'on se perd, et l'on ne s'en perd pas
+moins. Le rôle de Phèdre en est le plus remarquable exemple. Sauf la
+complaisance satanique dans le péché, qui est chose de nos jours et
+peut-être factice, c'est déjà l'état d'âme décrit par un poète qui a
+bien connu certains sentiments bizarres:
+
+ Tête à tête, sombre et limpide,
+ Qu'un coeur devenu son miroir!
+ Puits de vérité, clair et noir,
+ Où tremble une étoile livide,
+
+ Un phare ironique, infernal,
+ Flambeau des grâces sataniques,
+ Soulagement et gloires uniques:
+ La conscience dans le mal[68].
+
+[Note 68: Baudelaire, _Fleurs du mal_.]
+
+Pour ces raisons, le théâtre de Racine (toujours au rebours de celui de
+Corneille) nous laisse sous l'impression d'une fatalité inéluctable: il
+n'a rien d'«édifiant», rien d'un enseignement par la «morale en action».
+On y sent sous la forme élégante la violence des passions
+irrésistibles. Les innocents sont généralement sacrifiés (ainsi va le
+monde); si les coupables sont punis, c'est toujours de leurs propres
+mains, et l'horreur qu'ils auraient pu inspirer se tourne en compassion.
+D'où une troisième espèce d'impression contradictoire: les criminels ne
+sont nullement odieux, et peu s'en faut qu'ils ne soient sympathiques et
+ne semblent plus à plaindre que leurs victimes. Néron même, Néron jeune,
+amoureux et jaloux, sans le meurtre du cinquième acte, on se demande si
+l'on pourrait le prendre en haine. Pour Hermione, Roxane, Ériphile,
+Phèdre, elles aiment, elles souffrent, elles s'expriment comme des
+anges, elles sont prêtes à mourir: comment ne les-aimerait-on pas?
+Phèdre est adorable, et ce n'est pas moi qui la tiens absolument
+innocente, mais le sévère Boileau, qui parle de sa douleur
+_vertueuse_[69] et qui la déclare «perfide et incestueuse malgré soi».
+Et en effet, c'est la nourrice damnée qui fait tout; Phèdre n'a plus sa
+tête quand elle laissa OEnone accuser Hippolyte; elle allait se dénoncer
+quand elle apprend qu'elle avait une rivale, et sa raison part de
+nouveau. Elle a dans les veines le sang de Pasiphaé: écrasée de honte et
+de remords, malade, n'ayant mangé ni dormi depuis trois jours, pudique
+même au plus fort de ses emportements, elle fait songer, dans ses longs
+voiles blancs, à quelque religieuse dévorée au fond de son cloître par
+une mystérieuse passion et se desséchant dans une pénitence désespérée
+et stérile... Oh! oui, on les aime, les passionnées de Racine; on est
+pris d'une immense pitié pour ces victimes gracieuses et douloureuses de
+forces indomptables, et ce n'est point contre elles qu'on est tenté de
+s'indigner.
+
+[Note 69: _Ép. à Racine_.]
+
+Et lui, croyez-vous qu'il ne les aime pas, même les plus folles? Quelle
+défiance de soi, et quelle terreur, quelle expérience des femmes et
+quelle rancoeur, et, par suite, quels amours et quels orages ne
+supposent pas d'abord son dessein d'entrer à la Trappe, puis son
+mariage, à trente-huit ans, avec une bonne femme qui n'avait pas lu ses
+vers, et sa piété fervente, son amour de Dieu, égal à son ancienne
+passion pour ses maîtresses[70]. Je ne pense pas qu'on ait exagéré la
+tendresse de Racine. «Mon père était tout coeur.[71]» «Racine qui aime
+pleurer...[72]» Il faut répéter ici ce qui a été dit mille fois: Racine
+est bien le poète de l'amour. En mettant sur la scène l'amour-passion,
+il commence une littérature. Nous sommes loin de l'amour galant, de
+l'amour chevaleresque et platonique. Même l'amour de Chimène, même
+l'amour de Pauline, ce n'était pas cela encore: il avait des allures
+trop héroïques et viriles, ou il cédait trop vite au devoir. Sauf
+chez Camille (qui d'ailleurs est tout d'une pièce n'est point assez
+femme), nulle part avant Racine nous ne voyons l'amour-fureur,
+l'amour-possession, l'amour-maladie, qui pousse fatalement ses victimes
+au meurtre et au suicide, et cela au travers d'un flux et d'un reflux de
+pensées contraires, par des alternatives d'espoir, de crainte, de
+colère, et des raffinements douloureux de sensibilité, des ironies, des
+clairvoyances soudaines, puis des abandons furieux à la passion fatale,
+un art merveilleux à se faire souffrir, des sentiments de la dernière
+violence s'exprimant dans un langage d'une simplicité et d'une harmonie
+exquises--au point qu'on ne sait si l'on a peur de ces femmes ou si on
+les adore, et qu'on voudrait mourir avec elles et pour elles.
+
+[Note 70: Mme de Sévigné.]
+
+[Note 71: Louis Racine.]
+
+[Note 72: Mme de Sévigné.]
+
+Oh! que Racine est bien le poète des femmes, et des plus douces, des
+plus sages, des plus tendres, aussi bien que des plus folles et des plus
+détraquées... Après _Phèdre_, lisez _Bérénice_, le drame par excellence
+du sacrifice de l'amour au préjugé social; sujet éternel comme las
+autres. Ici c'est la faiblesse et la grâce féminines jusque dans
+l'accomplissement d'un devoir inhumain; non pas sacrifice, mais plutôt
+résignation douloureuse à une loi inévitable qui, bravée, tôt ou tard,
+prendrait sa revanche; la plus grande preuve d'amour par l'immolation de
+l'amour même. Et, pour le dire en passant, qu'importe que nous
+concevions mal la force de cette tradition romaine à laquelle se
+soumettent Titus et Bérénice? Le préjugé romain n'est qu'un signe, le
+signe d'un obstacle insurmontable. Décidément il ne faut point attacher
+d'importance à ce qu'il y a d'historique dans les tragédies
+raciniennes. Le drame n'est pas là, il est tout entier dans les coeurs.
+Et il n'est pas non plus dans les coups de poignard. «Ce n'est pas une
+nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie[73].» Titus
+et Bérénice, qui ne meurent ni ne sont tués, souffrent autant que les
+autres héros tragiques. La lutte est horrible, quoique le sang ne coule
+pas. Ces conventions sociales, si fortes, on n'y croit qu'à moitié:
+pourtant il faut les subir. Et puis l'amour et la jeunesse n'ont qu'un
+temps. Et après? On y songe sans le dire, et cela n'empêche pas le coeur
+d'être déchiré.
+
+[Note 73: Préface de _Bérénice_.]
+
+Des situations communes pour point de départ, d'autres situations et des
+dénouements prévus, amenés par le développement naturel des passions et
+des caractères, sans aucune intrusion du hasard, voilà tout le théâtre
+de Racine. Cela semble peu; mais ce peu, je me demande s'il s'est
+rencontré une autre fois. Joignez le style, si exact, si souple, si
+hardi, si élégant, si lié, avec je ne sais quelle grâce incommunicable.
+Un bon virtuose pourra faire de tous les styles connus des pastiches
+très passables: qu'il essaye d'imiter Racine; il fera du Campistron.
+
+Nous voilà en train de ressasser les lieux communs sur le théâtre de
+Racine: mieux vaut le relire. Cette lecture est proprement un charme, et
+justement peut-être parce que la vérité extérieure y est réduite à fort
+peu de chose. On peut se lasser de tout, même du pittoresque, qui
+change avec le temps, mais le fond du théâtre de Racine est éternel ou,
+ce qui revient au même, contemporain du génie de notre race dans tout
+son développement, et la forme est celle qu'a revêtue ce génie à son
+moment le plus heureux. Rien donc, dans ces tragédies, ne nous est
+étranger, pas même les choses empruntées aux époques reculées. Mêlées
+discrètement à d'autres plus neuves, elles ne nous choquent point, car
+elles viennent d'une antiquité qui est la nôtre, d'où nous sortons, que
+nous connaissons bien et que nous aimons. Tout s'accorde et se marie, et
+nous entendons se plaindre dans ces drames une âme qui est à la fois la
+nôtre et celle de nos ancêtres proches ou lointains. Remercions M.
+Deschanel d'avoir si bien commenté ce qu'elle dit, d'avoir si bien senti
+et loué comme il le mérite ce théâtre si vrai, si triste et si
+harmonieux.
+
+
+
+
+LA COMTESSE DIANE
+
+
+Celui de mes amis dont je rapporte quelquefois ici les propos, voyant
+sur ma table un de ces mignons recueils de «pensées» et de «maximes» que
+publie l'éditeur Ollendorff, eut une moue dédaigneuse d'homme
+supérieur--cette moue de Pococurante qui faisait dire à Candide: «Quel
+grand génie que ce Pococurante! Rien ne peut lui plaire,»--et, sans
+prendre seulement la peine de feuilleter le petit volume, il me tint à
+peu près ce discours:
+
+«Jamais on n'a écrit autant de _Pensées_ que dans ces derniers temps:
+_Petit bréviaire du Parisien_, _Roses de Noël_, _Maximes de la vie_,
+_Sagesse de poche_, sans compter les nouvelles maximes de _La
+Brochefoucauld_ dans la _Vie parisienne_. D'où vient cette
+abondance?[74]
+
+[Note 74: _Maximes de la vie_.--Ollendorff.]
+
+«Elle est bien surprenante au premier abord; car, songez un peu à ce
+que doit être un livre de _Pensées_! Du triple extrait de sagesse, de
+science et d'expérience. Il y faut, à chaque ligne, de la profondeur, de
+la finesse, de la délicatesse ou de l'esprit. Par la forme même de son
+livre, par la disposition typographique qui, isolant chaque pensée, nous
+la présente comme souverainement importante et nous la propose pour
+sujet de méditation, l'auteur semble prendre envers nous cet engagement
+que chacun de ces brefs alinéas supposera et résumera une masse
+considérable d'observations particulières, en contiendra tout le suc,
+sera l'équivalent d'un roman, d'une comédie, tout au moins d'un sermon
+ou d'une chronique. Il s'oblige à nous donner de l'exquis tout le temps.
+Des phrases ainsi mises en vedette, et auxquelles il attache visiblement
+tant de prix, n'ont pas le droit d'être insignifiantes ou banales.
+
+«Il est donc furieusement honorable pour notre temps qu'un genre si
+difficile y fleurisse: apparemment, si nous écrivons tant de _Pensées_,
+c'est que, tard venus dans le monde et à une époque où l'observation est
+plus et mieux pratiquée qu'elle ne l'a jamais été, nous sommes un tas de
+moralistes très forts qui avons fait le tour des choses, qui sommes
+allés partout, et qui en revenons surchargés d'expérience... Mais je me
+méfie, comme dit M. Sarcey, et j'ai peur que cette floraison de maximes
+ne s'explique encore d'une autre façon.
+
+«Il se pourrait qu'elles fussent charmantes sans être bien neuves,
+qu'elles ajoutassent peu de chose au vieux trésor des anciens
+moralistes, qu'elles n'eussent guère d'autre valeur que celle d'un
+exercice élégant. Une époque avancée, comme celle où nous nous agitons
+stérilement, est sans doute une époque de grande expérience, mais aussi
+d'habileté extrême en tout genre. Nos contemporains sont adroits comme
+des singes. Or, les «maximes et réflexions», c'est un genre connu, qui a
+ses procédés. Une pensée, cela s'élabore intérieurement, mais cela se
+fabrique aussi par l'extérieur. Les moralistes ont laissé des moules:
+ces moules peuvent produire des pensées indéfiniment, car tout ce qu'on
+y coule devient pensée. Les _Maximes_ de La Rochefoucauld ne sont plus
+ainsi qu'un jeu de société, et c'est pourquoi les femmes, avec leur
+faculté d'imitation, leur merveilleuse souplesse d'esprit, y ont maintes
+fois excellé. Jeu assez difficile, il faut le reconnaître, mais qui
+s'apprend enfin. Les moyens de réussir à ce jeu, il ne serait pas
+impossible, je crois, de les formuler, et ce serait même un joli sujet
+pour un chroniqueur, qui intitulerait cela: _La Rochefoucauld dévoilé_
+ou les _principales manières d'écrire des pensées sans en avoir_.
+
+«D'abord un moraliste, cela est plus ou moins pessimiste, cela n'a pas
+d'illusions sur les hommes ni sur les mobiles de leurs actes. Il s'agit
+ordinairement, pour lui, de démêler la part d'égoïsme cachée partout,
+même dans les vertus. Un bon traité de psychologie classique, qui nous
+donne la liste complète des passions et affections bonnes ou mauvaises,
+est très commode pour imaginer des «cas». Et le mobile égoïste, on le
+trouve toujours, en s'appliquant. La Rochefoucauld a déjà fait ce petit
+travail; mais on peut le recommencer; et il y a mille façons de répéter
+les mêmes choses en d'autres termes.
+
+«Certains sujets sont inépuisables: la vanité, l'orgueil, l'imagination,
+l'amitié, l'amour, les femmes, etc. Les «piperies» de l'imagination se
+renouvellent en partie avec les âges. Toutes les oppositions entre
+l'amitié et l'amour n'ont pas encore été exprimées. On n'aura jamais dit
+de combien de façons l'amour peut être égoïste ou désintéressé, ni de
+combien de façons il peut modifier nos autres sentiments. Et sur les
+femmes on peut dire tout ce qu'on voudra: tout sera également vrai.
+
+«C'est aussi une mine très riche que les «erreurs de l'opinion».
+Quelqu'un qui piocherait la classification de ces erreurs telle que
+Bacon l'a établie, et qui s'efforcerait de trouver, pour chaque
+catégorie, quelques cas particuliers, arriverait sans trop de peine à un
+résultat dont il se saurait beaucoup de gré.
+
+«On peut encore passer en revue les auteurs dramatiques et les
+romanciers et libeller sous forme de maximes les vérités qui ressortent
+de quelques-unes de leurs oeuvres--ou bien rajeunir les proverbes--ou
+bien s'emparer d'une pensée célèbre et en prendre le contre-pied: ce
+sera presque aussi vrai et cela paraîtra plus piquant.
+
+«Mais surtout il faut feuilleter le dictionnaire et avoir dans la tête
+un certain nombre de tours de phrase; car ce sont les mots eux-mêmes et
+les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées».
+
+«Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. Il s'agit de trouver
+quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc.,
+dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les
+deux derniers. Le schème ordinaire est celui-ci: «... _est à... ce
+que... est à_...» Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers
+mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par
+exemple... (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix: je
+les improvise et ils valent exactement ce qu'ils me coûtent), on me
+donne _pudeur_ et _innocence_. Voyons un peu: _La pudeur est à
+l'innocence_... mettons: _ce que la modestie est à la vertu;_ ou bien:
+_ce que le duvet est à la pêche_; ou bien _ce qu'un léger voile est à la
+beauté_. Et alors la «proportion» se corse d'une image.--Autre exemple.
+Je prends _mélancolie_ et _tristesse_; je songe tout de suite à _rire_
+et _gaieté_, et j'écris: _La mélancolie n'est pas plus de la tristesse
+que le rire n'est de la gaieté_. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en
+douterait pas.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _algébrique_».
+
+«La préoccupation de faire des antithèses suggère aussi beaucoup de
+pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées
+contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. _L'amitié naît
+des confidences_... voilà qui n'est pas difficile à trouver. Cherchez
+l'antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et
+qui en vaut une autre: _L'amitié naît des confidences, et elle en
+meurt_.
+
+«Ou bien le mot _larme_ vous vient à l'esprit, et il suscite
+immédiatement le mot _sourire_. Vous marmottez: _Il y a des larmes...,
+il y a des larmes_..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun,
+vous trouvez d'abord, je suppose: _Il y a des larmes qui remercient_. La
+pensée est faite; vous n'avez qu'à ajouter: _et des sourires qui
+reprochent_. À moins que vous ne préfériez _des larmes qui disent au
+revoir et des sourires qui disent adieu_, ou _des larmes qui rient et
+des sourires qui pleurent_. Cela n'est point de première force; mais à
+la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne
+m'occupe ici que du procédé.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _antithétique_.»
+
+«D'autres fois on s'applique à ébouriffer ses contemporains; on
+contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les
+impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup:
+_Il n'est pire orgueil que l'humilité chrétienne_, ou encore: _La vertu
+est le plus odieux des calculs parce qu'il est le plus sûr_. Presque
+toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être
+trop impertinentes, on ajoute: _souvent_, _quelquefois_; _il est des
+cas_...
+
+«Nous appellerons cela la pensée _paradoxale_.»
+
+«Après le genre tranchant, fendant, le genre suave, poétique, idéaliste.
+On avise quelque sentiment ou quelque façon d'agir particulièrement
+honorable, et on tâche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque
+remarque qui témoigne à la fois de notre esprit et de notre coeur. À
+cette catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il
+est meilleur d'aimer que d'être aimé. On dira fort bien: _Celui que
+j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime_! Beaucoup de pensées de cette
+espèce commencent ainsi: _Il y a une douceur secrète... Il y a je ne
+sais quel charme... Il y a un plaisir délicat_... Par exemple: _Il y a
+un plaisir délicat, pour un bel homme, à respecter la femme de son ami_.
+Comme ce genre supporte et même suppose une psychologie très fine on ne
+craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la
+tarabuscotant. On dira: _L'opinion publique, en flétrissant l'homme qui
+est l'obligé de sa maîtresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme
+nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter
+sans le diminuer par là même_!
+
+«Nous appellerons cela la pensée _genre Vauvenargues_ ou _genre
+Joubert_». Celles que je viens de produire sont du Joubert-Jocrisse ou
+du Vauvenargues-Guibollard; mais, encore une fois, je n'ai voulu
+qu'indiquer le tour et le ton.
+
+«Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et
+l'on s'évertue à saisir les nuances qui les distinguent. Soit: _orgueil,
+vanité, amour-propre, fatuité_. On écrit bravement: _L'orgueil est
+viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain_.--_La fatuité
+est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme_.
+
+--_Il y a un moindre abîme entre la modestie et l'orgueil qu'entre
+l'orgueil et la vanité_, etc.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _définition_».
+
+«On peut être plus banal encore sans en avoir l'air. On prend la
+réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une
+apparence de nouveauté.
+
+Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité,»
+voilà certes une pensée qui n'a rien de rare. Eh bien, travaillons
+là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est «la folle du
+_logis_»: c'est une première indication. Creusons ce mot _logis_ et nous
+ne tarderons pas à écrire: _L'imagination est une maîtresse d'auberge
+qui a toujours plus de chambres que de clients_.
+
+«Nous appellerons cela la pensée _pittoresque_».
+
+«Enfin il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel
+truisme misérable, qu'un tour sentencieux réussit à déguiser en pensée.
+Exemple: _Attendre est peut-être le dernier mot de la politique_».
+
+«Nous appellerons cela la pensée _à la Royer-Collard_.
+
+«Pour conclure, les «pensées et maximes» sont un genre épuisé et un
+genre futile».
+
+«Un genre épuisé; car ce ne sont jamais que des observations plus ou
+moins générales, des remarques explicatives sur des collections de
+faits. Or les faits peuvent bien changer et, en partie, l'extérieur de
+la vie humaine, mais non point les instincts et les sentiments
+primordiaux à la constatation desquels se ramène tout l'effort du
+faiseur de maximes. Et ces observations générales, il y a beau temps
+qu'elles ont été faites: on ne peut qu'en varier la forme (il est vrai
+qu'on le peut indéfiniment et qu'on y peut mettre sa marque
+personnelle)».
+
+«Un genre futile; car, pourvu qu'on ait un peu lu, qu'on ait une
+teinture de philosophie et une expérience telle quelle de la vie et des
+passions humaines, toutes les pensées qui nous viennent sont
+nécessairement vraies. Cela est aisé à comprendre. Il n'y a pas de loi
+universelle des actes et des sentiments humains: dès lors on est bien
+sûr que toute maxime trouvera son application dans la réalité, car elle
+constatera forcément ou ce qui arrive presque toujours ou ce qui arrive
+quelquefois: si elle ne vise pas la règle, elle visera l'exception. Dans
+le premier cas, le lecteur dira: «Comme c'est vrai!» et dans le second
+cas: «Tiens! tiens! c'est vrai tout de même»--à moins qu'il ne se
+contente de dire, dans le premier cas: «Hum! si on veut!» et dans le
+second: «Dame! c'est bien possible!»
+
+«Pourtant la plupart des maximes, quand elles ne sont pas tout à fait
+misérables, semblent tout de suite piquantes et ingénieuses--justement
+parce qu'elles ont un petit air d'oracle, parce qu'on nous les jette à
+la tête sans explications et sans preuves, parce qu'elles sont, pour
+ainsi dire, coupées de leurs racines. On se laisse séduire à ce qu'elles
+ont quelquefois d'imprévu et d'indémontré. On a tort, car à le bien
+prendre, ce qui est intéressant, c'est ce qu'elles suppriment et
+sous-entendent, c'est le particulier, ce sont les observations spéciales
+que le moraliste est censé avoir faites sur des réalités concrètes et
+bien vivantes. Ce qui est intéressant, c'est une nouvelle, un roman, une
+comédie de moeurs, un portrait, une chronique, un article de journal;
+mais un recueil de «pensées» n'a de valeur qu'à la condition que toutes
+se rapportent à un même point de vue, ou reflètent une même philosophie,
+ou tendent à nous faire connaître la personne même du moraliste: et
+alors il faut que cette personne ne soit point la première venue. C'est
+le cas pour Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Joubert.
+
+«Maintenant il est très vrai que, même quand les pensées ne sont qu'un
+jeu d'esprit, il faut encore beaucoup d'esprit pour y réussir
+agréablement.»
+
+Je ne retiens que cet aveu de mon ami Pococurante La preuve qu'il faut,
+en effet, déjà beaucoup d'esprit pour écrire des maximes qui soient
+simplement agréables et piquantes, c'est que toutes celles qu'il vient
+d'improviser avec une prétentieuse négligence ne valent pas le diable.
+Il prétend nous démontrer que ce genre littéraire a peut-être bien ses
+procédés, comme les autres: belle découverte! Le reste de sa
+dissertation revient à dire qu'un livre de maximes vaut exactement ce
+que vaut l'esprit de l'auteur: nous n'avions pas besoin du secours de
+ses lumières pour nous en aviser.
+
+Le fait est que l'on parcourt avec un plaisir très vif les _Maximes de
+la vie_ de la comtesse Diane. Le charme de ce petit livre, c'est qu'il
+est franchement féminin: il a la grâce, la légèreté et, dans son manque
+apparent d'unité, un joli caprice. Sa principale matière, c'est l'homme
+_dans la société_: il est plein de ces remarques que l'on sent bien
+venir d'une femme, qu'elle a dû faire dans quelque salon, au courant
+d'une causerie. Une femme dont presque toute la vie se passe dans le
+monde, en réceptions et en conversations, une femme entourée et
+courtisée et dont la présence seule met les vanités en éveil et aussi
+les désirs et les tendresses, ne doit-elle pas, avec son intelligence
+plus rapide et sa sensibilité plus délicate, recueillir dans la comédie
+mondaine de plus fines impressions que nous, mieux saisir certaines
+faiblesses ou certains ridicules, démêler en elle et autour d'elle, de
+plus rares complications ou de plus subtiles nuances de sentiments? Sur
+l'amour, sur le mariage et sur les défauts qui se trahissent surtout
+dans les relations mondaines, son expérience peut aller plus loin que la
+nôtre. On s'en aperçoit çà et là dans ce petit bréviaire.
+
+Et ce qui ferait reconnaître encore (si on ne le savait) qu'il a été
+écrit par une femme, c'est l'aimable étourderie avec laquelle elle pille
+souvent, sans le savoir, les classiques du genre et invente de nouveau
+ce qui a été dit longtemps avant elle.
+
+ On dit qu'on voudrait mourir; oui, on le voudrait..., mais on ne le
+ veut pas.
+
+Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le soleil ni la mort ne
+se peuvent regarder fixement!»
+
+ L'intelligence sert à tout, surtout à mettre en oeuvre la bonté;
+ les sots veulent être bons, mais ne savent pas.
+
+Quel dommage que La Rochefoucauld ait déjà dit: «Le sot n'a pas assez
+d'étoffe pour être bon!»
+
+Mais qu'importe? Si La Rochefoucauld était venu après la comtesse Diane,
+elle l'aurait dit avant lui, voilà tout, car elle est, Dieu merci, assez
+riche de son fonds! Les trois quarts au moins de ses maximes sont d'une
+qualité tout à fait rare. Il n'y faut pas, au reste, chercher de plan
+concerté: c'est le plus ravissant désordre. Désordre prémédité; car vous
+trouverez, par exemple, pages 8 et 50, 20 et 36, 6 et 161, 73 et 80, 72
+et 90, la même pensée sous des formes différentes: l'auteur, n'ayant le
+courage de sacrifier aucune de ses rédactions, a voulu sans doute
+dissimuler les redites en les séparant.
+
+Je prends au hasard dans cette poignée de maximes aussi capricieusement
+éparses qu'une poignée de jonchets, quelques-unes de celles que j'aime
+le mieux et qui rentrent le moins dans les catégories prévues par mon
+ami Pococurante:
+
+ Je ne crains pas Dieu s'il sait tout.
+
+ La calomnie est comme la fausse monnaie; bien des gens qui ne
+ voudraient pas l'avoir émise la font circuler sans scrupule.
+
+ Tout être aimé qui n'est pas heureux paraît ingrat.
+
+ Celui qui arrange un mariage sacrifie d'ordinaire une de ses
+ connaissances à un de ses amis.
+
+ On est tenté de croire qu'on fait bien dès qu'on se sacrifie. Comme
+ l'égoïsme, l'abnégation a son aveuglement.
+
+ La vraie séparation est celle qui ne fait pas souffrir.
+
+ Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce
+ qu'on lui cache.
+
+ Quand on aime, on se sent moins d'esprit; quand on est aimé, on en
+ a davantage.
+
+ Pour bien donner comme pour bien recevoir, il n'y a qu'à laisser
+ voir son bonheur.
+
+ Il faut qu'un homme soit bien aimable pour qu'on lui pardonne de
+ n'être pas celui qu'on attendait.
+
+ La plus efficace des consolations est d'avoir à consoler.
+
+ Les belles dents rendent gaie.
+
+ La charité du pauvre, c'est de vouloir du bien au riche.
+
+ L'indulgence qui excuse le mal est moins rare que la bienveillance
+ qui ne le suppose même pas; parce qu'on se fait moins d'honneur en
+ ne soupçonnant rien qu'en pardonnant tout.
+
+ La morale nous défend de céder à la tentation et ne nous console
+ pas toujours d'y avoir résisté.
+
+Mais tout finirait par y passer. Vous jugez bien qu'on ne fabrique pas
+ces pensées-là avec des procédés et des formules. Grâce, finesse et
+bonté, indulgence sans illusions, philosophie douce qui rappelle, avec
+quelque chose de plus sain et de plus tendre, celle de quelques femmes
+du siècle dernier, une sagacité qu'on ne trompe pas, mais qui pardonne
+parce qu'elle comprend, une intelligence très pénétrante et passablement
+désenchantée, mais consolée par un très bon coeur..., ai-je dit tout ce
+qu'on trouve dans les _Maximes_ de la comtesse Diane? J'y mettrais
+volontiers ce sous-titre, en arrangeant un peu la phrase de Nicole: «Des
+sentiments qu'il faut avoir et des choses qu'il est bon de connaître
+pour vivre en paix avec les hommes.» Et j'y ajouterais comme épigraphe,
+le mot de Mme de Sévigné, qui résume en effet un grand nombre de ces
+_Maximes_: «Rien n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme.» Quand
+cette belle et bonne âme a par surcroît autant d'esprit que la comtesse
+Diane, c'est un délice.
+
+
+
+
+Mme SARAH BERNHARDT
+
+DANS _THÉODORA_
+
+
+...La grâce, le charme, la lumière, ou plutôt l'attrait malsain et
+diabolique de cette fantasmagorie byzantine, c'est encore Mme Sarah
+Bernhardt. Qui donc disait que la voix d'or s'était brisée à force de
+chanter tous les jours, partout et à travers les deux mondes? Il m'a
+bien paru qu'elle sonnait aussi délicieusement qu'autrefois. Mais
+avez-vous remarqué la bizarrerie de sa diction? Pourquoi cette
+continuelle mélopée? Quelle drôle d'idée de psalmodier ses phrases sur
+un air d'enterrement pour bien marquer que c'est l'impératrice qui
+parle! Cette diction officielle et impériale si violemment opposée à
+l'autre, c'est bien le comble de la convention. Mais est-ce qu'on y
+prend garde? On est séduit, vous dis-je. D'où vient cela?
+
+Si l'on essayait de démêler les causes de ce puissant attrait que Mme
+Sarah Bernhardt exerce sur un grand nombre d'entre nous, je crois qu'on
+en verrait jusqu'à trois. D'abord, elle est très intelligente, comprend
+ses rôles, les compose avec soin, et joue sans se ménager. Mais passons,
+car ces mérites, d'autres artistes les possèdent au même degré. La
+seconde cause, c'est son aspect physique et aussi le timbre de sa voix.
+On sait la part immense des dons naturels dans le talent d'un comédien
+ou, si vous voulez, dans l'effet total qu'il produit. Bien des gens
+nerveux, capricieux et frivoles,--à moins qu'ils ne soient, au
+contraire, très philosophes,--ne tiennent guère compte que de la
+personne même de l'artiste, qui leur est sympathique ou antipathique,
+voilà tout. Il leur est fort égal d'être injustes pour ceux dont le nez
+ne leur revient pas. Mais c'est surtout chez les comédiennes que le
+physique prend une extrême importance. Or, le ciel a doué Mme Sarah
+Bernhardt de dons singuliers: il l'a faite étrange, d'une sveltesse et
+d'une souplesse surprenantes, et il a répandu sur son maigre visage une
+grâce inquiétante de bohémienne, de gypsy, de touranienne, je ne sais
+quoi qui fait songer à Salomé, à Salammbô, à la reine de Saba.
+
+Et cet air de princesse de conte, de créature chimérique et lointaine,
+Mme Sarah Bernhardt l'exploite merveilleusement. Elle se costume et
+se grime à ravir. Au premier acte, couchée sur son lit, la mitre au
+front et un grand lis à la main, elle ressemble aux reines fantastiques
+de Gustave Moreau, à ces figures de rêve, tour à tour hiératiques et
+serpentines, d'un attrait mystique et sensuel. Même dans les rôles
+modernes elle garde cette étrangeté que lui donnent sa maigreur
+élégante et pliante et son type de juive orientale. Et, par là-dessus,
+elle a sa voix, dont elle sait tirer parti avec la plus heureuse
+audace,--une voix qui est une caresse et qui vous frôle comme des
+doigts,--si pure, si tendre, si harmonieuse, que Mme Sarah Bernhardt,
+dédaignant de parler, s'est mise un beau jour à chanter, et qu'elle a
+osé se faire la diction la plus artificielle peut-être qu'on ait jamais
+hasardée au théâtre. Elle a d'abord chanté les vers; maintenant, elle
+chante la prose. Et son influence n'a pas été médiocre sur nombre de
+comédiens et de comédiennes qui chantent aussi prose et vers, ou qui du
+moins essayent de les chanter; car, voyez-vous, il n'y a qu'elle!
+
+Mais voici la plus grande originalité de cette artiste si complètement
+personnelle. Elle fait ce que nulle n'avait osé faire avant elle: elle
+joue avec tout son corps. Cela est unique, prenez-y garde. La plus
+émancipée des filles, si elle joue sur le théâtre une scène amoureuse,
+ne se livre pas entièrement. Elle n'ose pas et elle ne peut pas, car
+elle songe à son rôle. Elle n'embrasse pas, n'étreint pas pour de bon, a
+des gestes relativement modérés qui, par convention, tiennent lieu d'une
+mimique plus échauffée. La femme est sur la scène, mais ce n'est pas
+elle qui joue, c'est la comédienne. Au contraire, chez Mme Sarah
+Bernhardt, c'est la _femme_ qui joue. Elle se livre vraiment tout
+entière. Elle étreint, elle enlace, elle se pâme, elle se tord, elle se
+meurt, elle enveloppe l'amant d'un enroulement de couleuvre. Même dans
+les scènes où elle exprime d'autres passions que celle de l'amour, elle
+ne craint pas de déployer, si je puis dire, ce qu'il y a de plus intime,
+de plus secret dans sa personne féminine. C'est là, je pense, la plus
+étonnante nouveauté de sa manière: elle met dans ses rôles, non
+seulement toute son âme, tout son esprit et toute sa grâce physique,
+mais encore tout son sexe. Un jeu aussi hardi serait choquant chez
+d'autres; mais, la nature l'ayant pétrie de peu de matière et lui ayant
+donné l'aspect d'une princesse chimérique, sa grâce idéale et légère
+sauve toutes ses audaces et les fait exquises.
+
+Je sais bien qu'il y a d'autres éléments encore dans le talent de Mme
+Sarah Bernhardt; mais ce n'est point le talent que j'ai voulu expliquer,
+c'est l'attrait, et je n'en parle, bien entendu, que pour ceux qui le
+sentent.
+
+
+DANS _FÉDORA_
+
+ La femme harmonieuse et pliante, la femme électrique et chimérique
+ a fait de nouveau la conquête de Paris. On lui résistait depuis
+ quelque temps, on commençait même à être injuste pour elle. Et
+ peut-être aussi n'avait-elle qu'imparfaitement réussi à donner une
+ âme à Marion, et avait-elle fait d'Ophélia une créature un peut
+ trop lointaine, neigeuse et chantante. Mais avec Fédora, nous avons
+ retrouvé la vraie Sarah, l'unique et la toute-puissante, celle qui
+ ne se contente pas de chanter, mais qui vit et vibre tout entière.
+ Il est vrai que ce rôle, comme celui de Théodora, a été fait
+ expressément pour elle, sur mesure et très collant. Mme Sarah
+ Bernhardt est éminemment, par son caractère, son allure et son
+ genre de beauté, une princesse russe, à moins qu'elle ne soit une
+ impératrice byzantine ou une bégum de Maskate; passionnée et
+ féline, douce et violente, innocente et perverse, névropathe,
+ excentrique, énigmatique, femme-abîme, femme je ne sais quoi.
+ Mme Sarah Bernhardt me fait toujours l'effet d'une personne très
+ bizarre qui revient de très loin; elle me donne la sensation de
+ l'exotisme, et je la remercie de me rappeler que le monde est
+ grand, qu'il ne tient pas à l'ombre de notre clocher, et que
+ l'homme est un être multiple, divers, et capable de tout. Je l'aime
+ pour tout ce que je sens d'inconnu en elle. Elle pourrait entrer
+ dans un couvent de clarisses, découvrir le pôle nord, se faire
+ inoculer le virus de la rage, assassiner un empereur ou épouser un
+ roi nègre sans m'étonner. Elle est plus vivante et plus
+ incompréhensible à elle seule qu'un millier d'autres créatures
+ humaines. Surtout elle est slave autant qu'on peut l'être; elle est
+ beaucoup plus slave que tous les Slaves que j'ai jamais rencontrés
+ et qui souvent étaient Slaves... comme la lune.
+
+ Elle a donc merveilleusement joué Fédora. Le rôle, qui est tout de
+ passion, la contraignait heureusement à varier sa mélopée et à
+ rompre ses attitudes hiératiques. Son jeu est redevenu prenant et
+ poignant. Pour traduire l'angoisse, la douleur, le désespoir,
+ l'amour, la fureur, elle a trouvé des cris qui nous ont remués
+ jusqu'à l'âme, parce qu'ils partaient du fond et du tréfond de la
+ sienne. Vraiment elle se livre, s'abandonne, se déchaîne toute, et
+ je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer les passions
+ féminines avec plus d'intensité. Mais, en même temps qu'il est
+ d'une vérité terrible, son jeu reste délicieusement poétique, et
+ c'est ce qui le distingue de celui des vulgaires panthères du
+ mélodrame. Ces grandes explosions demeurent harmonieuses, obéissent
+ à un rythme secret auquel correspond le rythme des belles
+ attitudes. Personne ne se pose, ne se meut, ne se plie, ne
+ s'allonge, ne se glisse, ne tombe comme Mme Sarah Bernhardt.
+ Cela est à la fois élégant, souverainement expressif et imprévu.
+ Faites-y attention: toutes ces silhouettes successives semblent des
+ visions d'un peintre raffiné et hardi. Cela n'est guère simple,
+ mais comme c'est «amusant»! au sens où on emploie le mot dans les
+ ateliers. Personne non plus ne s'habille comme elle, avec une
+ somptuosité plus lyrique ni une audace plus sûre. Sur ce corps
+ élastique et grêle, sur cette fausse maigreur qui est au théâtre un
+ élément de beauté, car par elle les attitudes se dessinent avec
+ plus de netteté et de décision, la toilette contemporaine,
+ insensiblement transformée, prend une souplesse qu'on ne lui voit
+ pas chez les autres femmes, et comme une grâce et une dignité de
+ costume historique. Et le jeu de cette grande artiste n'est point
+ seulement poignant et enveloppant à la fois; il est personnel
+ jusqu'à l'excès et pour ainsi dire coloré. J'ai déjà fait remarquer
+ que rien n'était, en quelques endroits, d'une convention plus
+ singulière que la diction de Mme Sarah Bernhardt. Tantôt elle
+ déroule des phrases et des tirades entières sur une seule note,
+ sans une inflexion, reprenant certaines phrases à l'octave
+ supérieure. Le charme est alors presque uniquement dans
+ l'extraordinaire pureté de la voix: c'est une coulée d'or, sans une
+ scorie ni une aspérité. Le charme est aussi dans le timbre; on sent
+ que ce métal est vivant, qu'une âme vibre dans ces sonorités unies
+ comme de longues vagues. D'autres fois, tout en gardant le même
+ ton, la magicienne martelle son débit, passe certaines syllabes au
+ laminoir de ses dents, et les mots tombent les uns sur les autres
+ comme des pièces d'or. À certains moments, ils se précipitent d'un
+ tel train qu'on n'entend plus que leur bruit sans en concevoir le
+ sens; c'est assurément un défaut que mon parti pris d'extase ne
+ saurait m'empêcher de reconnaître. Mais souvent aussi cette diction
+ monotone et pure d'idole ennuyée qui ne daigne pas se dépenser,
+ comme le commun des mortels, en inflexions inutiles et bruyantes, a
+ quelque chose de hautain et de charmant. Et cette diction convenait
+ admirablement dans les parties plus apaisées du rôle de Fédora. Il
+ y a de l'infini et du lointain dans cette mélopée imperturbable et
+ limpide; cela semble venir en effet du pays des neiges et des
+ steppes démesurés.
+
+ En somme, c'est peut-être cet artifice, et le contraste qu'il fait
+ avec les passages où la comédienne revient à la diction naturelle,
+ qui fait l'originalité du jeu de Mme Sarah Bernhardt, Ce
+ récitatif est sans doute au rôle parlé ce que sont au rôle mimé les
+ costumes étranges et splendides: il lui donne une couleur et une
+ saveur d'exotisme. Bizarre et vraie, l'un et l'autre à un degré
+ tout à fait surprenant, Mme Sarah Bernhardt a de plus le charme
+ inanalysable. J'avoue que je l'admire très pieusement. Nous vous
+ souhaitons, madame, un bon voyage, tout en regrettant fort que vous
+ nous quittiez pour si longtemps. Vous allez vous montrer là-bas à
+ des hommes de peu d'art et de peu de littérature, qui vous
+ comprendront mal, qui vous regarderont du même oeil qu'on regarde
+ un veau à cinq pattes, qui verront en vous l'être extravagant et
+ bruyant, non l'artiste infiniment séduisante, et qui ne
+ reconnaîtront que vous avez du talent que parce qu'ils payeront
+ fort cher pour vous entendre. Tâchez de sauver votre grâce et de
+ nous la rapporter intacte. Car j'espère que vous reviendrez,
+ quoique ce soit bien loin, cette Amérique, et que vous ayez déjà
+ porté plus de fatigues et traversé plus d'aventures que les
+ fabuleuses héroïnes des anciens romans. Rentrez alors à la
+ Comédie-Française et reposez-vous dans l'admiration et la sympathie
+ ardente de ce bon peuple parisien qui vous pardonne tout, vous
+ ayant dû quelques-unes de ses plus grandes joies. Puis, un beau
+ soir, mourez sur la scène subitement, dans un grand cri tragique,
+ car la vieillesse serait trop dure pour vous. Et si vous avez le
+ temps de vous reconnaître avant de vous enfoncer dans l'éternelle
+ nuit, bénissez, comme M. Renan, l'obscure Cause première. Vous
+ n'aurez peut-être pas été une des femmes les plus raisonnables de
+ ce siècle, mais vous aurez plus vécu que des multitudes entières,
+ et vous aurez été une des apparitions les plus gracieuses qui aient
+ jamais voltigé, pour la consolation des hommes, sur la surface
+ changeante de ce monde de phénomènes.
+
+
+
+
+FRANCISQUE SARCEY
+
+
+Je m'empare d'une phrase de Beaumarchais, dont je change quelques mots
+et dont je garde le rythme: «Un homme gros, gris, rond, bon, toujours
+allègre et de belle humeur.» Tel on se représente M. Francisque Sarcey
+et tel il est en effet.
+
+Journaliste, il a une figure à part et une manière qui est bien à lui.
+Les dégoûtés en diront tout ce qu'ils voudront: il n'est pas un article
+de Sarcey où Sarcey ne soit reconnaissable à l'accent, je dirai presque
+au geste, et qui ne sente en plein son Sarcey. Il est toujours naturel
+et il a toujours l'air de s'amuser de ce qu'il dit, même quand ce n'est
+guère amusant. On admire comme il sait s'intéresser à des histoires
+minuscules, à des drames qui évoluent tout entiers dans les bornes d'un
+rond de cuir, à des _Lutrin_ et à des _Seaux enlevés_, à des épopées
+héroï-comiques qu'il aura oubliées dans cinq minutes. Et on le voit, on
+l'entend: il se conjouit dans sa barbe, il vous appelle «mon ami», il va
+vous taper sur le ventre. Il est vivant et bien vivant, et je vous
+assure que c'est là le don suprême.
+
+Sa qualité maîtresse, on le sait, on l'a dit mille fois, c'est le bon
+sens, qui, à ce degré, ne va pas sans un brin de défiance à l'endroit de
+la sensibilité et de l'imagination. Là où le bon sens suffit, M. Sarcey
+triomphe; là où le bon sens ne suffit peut-être pas, dans certaines
+questions délicates qu'il est porté à simplifier un peu trop, M. Sarcey
+fait encore bonne contenance et mérite quand même d'être écouté. Du bon
+sens, il en a tant montré, si souvent, si régulièrement et si longtemps,
+qu'il s'en est fait comme une spécialité, que beaucoup lui en
+reconnaissent le monopole, qu'il a fini par inspirer une confiance sans
+bornes à quantité de bonnes gens et un mépris sans limites aux détraqués
+de la jeune littérature. M. Sarcey est comme qui dirait le bonhomme
+Richard de la presse contemporaine.
+
+La politique l'ennuie: on n'y voit pas assez clair; les questions y sont
+trop complexes, presque insolubles. En somme et malgré les grands airs
+d'assurance qu'on prend, on les tranche au gré de son intérêt et, quand
+on est honnête, au petit bonheur. La politique est la mère des phrases
+vides, de la déclamation, des idées troubles, du mauvais style et des
+passions injustes: or, M. Sarcey aime la netteté et il a naturellement
+bon coeur. Et c'est pourquoi il s'est enfermé dans le journalisme
+pratique et familier.
+
+Grand redresseur des petits abus, protecteur des petits fonctionnaires,
+terreur des administrations et des Compagnies, hygiéniste convaincu,
+épris avant tout d'utilité, capable de s'intéresser à tout ce qui touche
+à notre «guenille», vivant bien sur la terre et aimant y vivre, pareil
+en cela à ses ancêtres du XVIIIe siècle dont il a l'ardeur d'humanité
+et l'activité d'esprit--moins la sensiblerie et les illusions,--que de
+questions n'a-t-il pas remuées et que de services n'a-t-il pas rendus ou
+voulu rendre! Les écoles primaires, les traitements des petits employés,
+les paperasseries plus que chinoises des bureaux, les bourdes
+solennelles de la magistrature et l'élevage des nourrissons, le divorce
+et les réceptions de l'Académie, les caisses d'épargne, la question des
+égouts et les questions de grammaire... il faudrait, comme on dit en
+vers latins, une bouche de fer et beaucoup de temps devant soi pour
+énumérer seulement les sujets où M. Sarcey se joue depuis vingt ans avec
+une aisance robuste et quelque chose de la souple curiosité d'un
+Voltaire écrivant certains petits articles du _Dictionnaire
+philosophique_ ou d'un Galiani abattant de verve son _Dialogue sur les
+grains_.
+
+Vous oubliez, me dira-t-on, ses histoires de curés, de moines, de
+religieuses.--Hé! oui M. Sarcey en mange volontiers, toujours comme ses
+pères du dernier siècle. Il en mange trop, ou du moins il en a trop
+mangé, car depuis quelque temps il se repose. Il n'a pas l'air de se
+douter (et il le sait pourtant bien) que la plupart du temps le curé est
+un brave homme qui a seulement les préjugés de son habit et de sa
+profession et qui même doit les avoir et serait un prêtre douteux s'il
+ne les avait pas; que presque toujours, dans ces querelles entre curés
+et maires ou maîtres d'école, les torts sont partagés, et qu'enfin il
+n'est jamais renseigné que par l'une des parties et souvent par des
+nigauds, des fanatiques ou des farceurs. Cela lui est donc agréable ou
+indifférent de songer qu'il fait la joie du pharmacien Homais et qu'il
+lui fournit des armes?--Oh! je sais bien tout ce que M. Sarcey peut
+répondre, et que tous les «oints», comme il dit, ne sont pas d'une aussi
+bonne pâte que le curé Bournisien. Et puis, quand, grâce à l'équité de
+nos «doux juges», on a payé des dommages-intérêts à la Sainte-Enfance et
+qu'on figure malgré soi sur ses registres comme un des plus gros
+donateurs pour n'avoir pas cru que ce fût en Chine un usage courant
+d'engraisser des cochons violets avec la chair des petits enfants, on a
+bien le droit d'en garder quelque rancune. Mais il est vrai que M.
+Sarcey a l'âme aussi peu religieuse qu'il se puisse. Dans bien des cas,
+il a pour lui le bon sens et la justice; mais il est d'autres cas où il
+pourrait distinguer entre l'action blâmable ou ridicule et les mobiles
+encore plus intéressants qu'intéressés. Il y a dans l'âme humaine des
+parties qu'il ne veut pas connaître, des sentiments où il refuse
+d'entrer, où du moins il n'entre que de la plus mauvaise grâce du
+monde--toujours comme ces «philosophes» d'il y a cent ans dont il est
+aujourd'hui le plus authentique héritier.
+
+«Je ne suis pas catholique, dit M. Renan (décidément il me hante); mais
+je suis bien aise qu'il y ait des catholiques, des soeurs de charité,
+des curés de campagne, des carmélites; et il dépendrait de moi de
+supprimer tout cela que je ne le ferais pas.» Eh bien, M. Sarcey le
+ferait. Certains articles de M. Sarcey sont peut-être ce qu'il y a de
+plus propre à vous faire adorer la douceur ironique de M. Renan. Et la
+réciproque est presque vraie (je ne compare que les esprits): au sortir
+de certaines fantaisies délicieuses de M. Renan, telle bonne page bien
+saine et bien franche de M. Sarcey fait un singulier plaisir. Car, bien
+qu'ils soient contemporains, il y a un siècle entre les deux. Et ce sont
+les différences de ce genre qui rendent notre âge si divertissant.
+
+Mais d'abord il sera beaucoup pardonné à M. Sarcey, même par le bon Dieu
+des catholiques, pour les jolies pages pittoresques et cordiales que lui
+ont inspirées les vieux prêtres du collège de Lesneven. Je suis bien
+aise de lui dire que je connais des âmes pieuses qui, depuis qu'elles
+ont lu ce chapitre, ne désespèrent plus de son salut éternel. Et puis il
+est si peu entêté! Même quand il s'agit de ces aventures cléricales où
+il est trop prompt à prendre parti, si par hasard on lui fait voir qu'il
+a été trompé, avec quelle bonhomie il reconnaît son erreur, quitte à
+recommencer le lendemain! Si vous saviez comme il aime Veuillot et comme
+il s'ébaudit à lire sa correspondance!
+
+M. Sarcey est parfaitement sincère et n'a pas le moindre fiel. Il n'est
+guère possible à un honnête homme de lui en vouloir: lui n'en veut
+jamais aux autres, pas même à ceux qu'il a «tombés». Les injures
+glissent comme de l'eau sur cette peau que des gens spirituels appellent
+une peau d'hippopotame et qui n'est que la peau d'un brave homme. Vous
+pouvez le traiter de cuistre et de pion tant qu'il vous plaira, et on ne
+s'en est pas fait faute: «Hé! oui, mon ami, je suis comme cela. Et
+après? Mais vous, vous n'êtes guère poli et je crois d'ailleurs que vous
+exagérez.» On m'a raconté qu'il disait un jour: «Depuis que je suis au
+monde, j'entends un tas de gens dire qu'ils sont agacés; moi, je ne sais
+pas ce que c'est: je n'ai jamais été agacé de ma vie.»
+
+Écrivain, il a au plus haut point le naturel et la clarté, car il ne
+parle jamais que des choses qu'il «conçoit» parfaitement. Et c'est un
+mérite qui est devenu rare en ce temps de pédants qui ont l'air d'en
+dire plus qu'ils n'en savent et de nerveux qui affectent, au contraire,
+d'avoir plus de «sensations» qu'ils n'en peuvent traduire. Surtout M.
+Sarcey a un merveilleux talent d'exposition, et d'exposition animée.
+Sous sa plume à la fois patiente et amusée, qui jamais ne se hâte ni ne
+s'ennuie, les questions les plus compliquées se font simples, et les
+plus ingrates, intéressantes. La question des égouts--vous vous
+rappelez? les odeurs de Paris, le «tout à l'égout», la presqu'île de
+Gennevilliers,--mais il n'y a rien de plus palpitant quand c'est lui qui
+en parle! Il vous fait tout avaler «si j'ose m'exprimer ainsi».
+
+Maintenant, je sais bien, il insiste un peu trop, il vous met trop les
+points sur les _i_, il a toujours l'air de s'adresser à des illettrés
+qui ne comprendraient point sans ce luxe de redites et d'explications.
+Il faudrait être vraiment trop imbécile pour ne pas saisir! Et de là,
+peut-être, le grand reproche, que beaucoup de nigauds et même de gens
+d'esprit lui font: «Est-il lourd, ce Sarcey!» Et on ne songe pas
+seulement à sa longueur patiente d'exposition, mais à la rudesse de
+quelques-unes de ses plaisanteries et même, par une injuste extension,
+par un sophisme dont on n'a pas conscience, à son style en général. Nul
+de nos contemporains n'a été aussi souvent comparé à un éléphant. Sarcey
+est lourd, c'est une chose convenue; ceux qui vous disent cela en sont
+absolument sûrs, et naturellement ils sont, eux, légers comme des
+papillons.
+
+Eh bien! j'aurai le courage de le dire, car ces jugements tout faits
+sont agaçants à la longue: non, Sarcey n'est pas lourd. S'agit-il de sa
+tournure d'esprit? Il est franc, simple et rond, rond surtout, ce qui
+est bien différent. Ou bien est-ce à son style que vous en avez? Faites
+bien attention. Avez-vous lu le _Dictionnaire philosophique_ et les
+_Facéties_ de Voltaire? Je vous préviens que M. Sarcey en est nourri et
+en nourrit sa prose. Et vous vous rappelez ce que disait Montaigne de
+ceux qui critiquaient son livre: «Je veulx qu'ils donnent une nazarde à
+Plutarque sur mon nez et qu'ils s'eschauldent à injurier Sénèque en
+moy.» Bien qu'il ne s'agisse plus ici que du tour général du style,
+prenez bien garde de donner une pichenette à Voltaire sur le nez de M.
+Sarcey.--Sa plaisanterie vous paraît grosse? Si vous croyez que la
+plaisanterie de Voltaire est toujours du dernier atticisme! Et qu'est-ce
+que je dis là? Lisez les Grecs: si vous croyez que l'atticisme est
+toujours de la dernière finesse!
+
+Sarcey, c'est du XVIIIe siècle un peu épaissi si vous voulez, mais
+non toujours. Et, encore un coup, ce n'est point dans son style que
+cette «lourdeur» me serait sensible, mais plutôt, à la grande rigueur,
+dans son badinage. C'est vrai, il n'a pas de sous-entendus, de
+demi-sourires minces et traîtres: c'est un gros jet de bonne humeur, ce
+sont les éclats d'un bon sens échauffé et joyeux. C'est franc, c'est
+copieux, c'est appuyé. Lourd? non pas. Je crois bien qu'au fond,
+innocemment ou non, vous assimilez la prose abondante de M. Sarcey à son
+enveloppe mortelle, et vous voyez son style à travers sa physiologie. On
+sait, et il nous l'a dit vingt fois, que M. Sarcey ressemble peu à un
+héros romantique; qu'il n'a de René ou d'Obermann ni la sveltesse
+pliante ni la pâleur nacrée, et qu'une myopie célèbre dans le monde
+entier aggrave encore le poids de sa démarche. Et voilà pourquoi il est
+entendu que sa plume est lourde: je vous assure qu'il n'y a pas d'autre
+raison,--Ou bien encore, si vous voulez, c'est sa franchise qui est
+«lourde» aux épaules de ceux sur qui elle s'exerce. Voilà tout.
+
+Moi, je lui trouve presque toujours de l'esprit, et du meilleur, quand
+il nous parle: 1º de la Sainte-Enfance; 2º de la magistrature; 3º des
+abonnés du mardi.
+
+Vous rappelez-vous certain article sur la magistrature dont la réforme
+venait d'être décidée à la Chambre? M. Sarcey entonnait un chant de
+triomphe, un chant féroce, un chant sauvage, et on le voyait à la fin
+exécuter sur le cadavre de la magistrature la danse du tomahawk en
+agitant à sa ceinture les maigres chevelures des «doux juges»
+scalpés.--Vous rappelez-vous une très véhémente et très large sortie
+contre les abonnés du mardi à propos des _Corbeaux_ de M. Becque?
+L'invective montait, montait: «Au moins, puisqu'ils ne savent rien,
+qu'ils ne se mêlent pas de juger!» Et tout ce crescendo aboutissait à un
+mot superbe: «Ils viennent là pour voir et se faire voir, c'est bon;
+_mais la pièce, est-ce que cela les regarde?_»
+
+Dernièrement, vous souvenez-vous? il s'agissait du discours de réception
+de M. François Coppée. «Il fallait, dit à peu près M. Sarcey, laver M.
+de Laprade de l'horrible accusation de panthéisme. Il paraîtrait qu'il
+n'a jamais célébré la création que pour s'élever tout de suite au
+créateur. _Allons, tant mieux, tant mieux_!» Je dirais volontiers avec
+Philaminte: Sentez-vous comme moi la saveur de cet «Allons, tant mieux»?
+
+Encore un exemple. Il s'agit des plagiats dont on accuse M. Sardou.
+
+ Sardou est un emprunteur, soit. Mais il faut croire que cela n'est
+ déjà pas si facile d'emprunter, puisque ni vous ni moi ne le
+ faisons. Comment! il y avait là une pièce à faire avec les débris
+ de _Miss Multon_ et de la _Fiammina_, une pièce qui pouvait avoir
+ cent représentations et rapporter cinquante mille francs; vous le
+ saviez et vous ne l'avez pas faite? Vous êtes des idiots, mes amis.
+
+Encore celui-ci, à propos d'un cas de prononciation,
+
+ Non, vous n'imaginez pas la joie intime et profonde que sent la
+ fille d'un concierge le jour où elle a prononcé pour la première
+ fois _désir_. Il y a chez elle comme un gonflement d'orgueil...
+ Elle possède les traditions de la Comédie française, elle parle
+ comme Molière. Ne la poussez pas, elle vous jetterait superbement
+ au nez un _d'sir_ où il ne resterait plus d'e du tout. Mieux que
+ Molière! etc.
+
+Je pense qu'on entrevoit maintenant le tour habituel de cette
+plaisanterie. Mais j'ai tort de découper ces trop courtes citations au
+hasard de mes souvenirs. Ce n'est plus cela du tout, car cette verve
+robuste vaut surtout par l'insistance, par le copieux, par l'ample
+jaillissement sans effort ni saccade. Toute la prose de M. Sarcey est
+visiblement écrite au courant de la plume. Et peut-être, plus
+travaillée, vaudrait-elle moins. Il pourrait dire de sa prose ce que
+Chapelle disait de ses vers:
+
+ Tout bon habitant du Marais
+ Fait des vers qui ne coûtent guère.
+ Moi, c'est ainsi que je les fais,
+ Et, si les voulais mieux faire,
+ Je les ferais bien plus mauvais.
+
+Comment M. Sarcey suffirait-il autrement à sa tâche écrasante? Mais, au
+reste, quand il voudrait s'appliquer, ciseler, fignoler, chercher
+l'expression rare, il n'y arriverait pas. Simplicité, clarté, naturel,
+mouvement aisé, verve entraînante, c'est là tout son fait. Il est de
+bonne race gauloise.
+
+Et à cause de cela beaucoup de choses, sans échapper à son intelligence,
+restent en dehors de ses sympathies, quelque effort qu'il fasse
+d'ailleurs pour les aimer. Comme il est très sincère, il nous a confessé
+lui-même qu'il avait mis beaucoup de temps à goûter la poésie de Victor
+Hugo, celle du moins des trente dernières années, et je ne crois guère à
+un goût si laborieusement acquis. À plus forte raison est-il incapable
+d'apprécier beaucoup les extrêmes raffinements, un peu maladifs, de la
+littérature contemporaine, notamment l'impressionnisme de M. Edmond de
+Goncourt et de ses disciples, la subtilité, l'inquiétude, la trépidation
+et, puisque le mot est à la mode, la «nervosité» de leur «écriture
+artiste». Il n'entrera jamais plus dans l'esprit d'un impressionniste
+que dans l'âme d'un catholique. Et je ne lui en fais pas un reproche.
+Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont
+pas de maison à eux; et il faut les plaindre.
+
+C'est justement parce qu'il est de bonne et limpide race française et
+peu enclin aux nouveautés aventureuses que M. Sarcey, très aimé à Paris,
+a peut-être en province ses lecteurs les plus fidèles et les plus épris:
+il le sait et il en est charmé. J'espère que cette constatation ne
+m'attirera pas quelque nouvelle réclamation ironique d'un provincial qui
+fera semblant de se croire atteint. C'est à Paris qu'on voit éclore les
+modes littéraires comme les autres modes, et cela est fatal, Paris étant
+la plus surprenante agglomération d'esprits qui soit au monde (et je
+sais que les trois quarts de ces esprits lui sont venus de la province).
+Que ces modes soient passagères ou que quelques-unes soient durables et
+répondent à quelque réel besoin des générations nouvelles, c'est une
+autre question. Tout ce que je veux dire, c'est que M. Sarcey, carrément
+installé dans son bon sens, n'a pas même à se défendre contre l'attrait
+de ces nouveautés douteuses et mêlées. Encore une fois il relève du
+siècle dernier par son esprit, par son style, par ses goûts littéraires,
+même par sa philosophie, qui, autant que j'en puis juger, serait celle
+de Condillac ou de Cabanis et de Destutt de Tracy. Je n'indique là que
+ses origines: il est du XVIIIe siècle encyclopédiste autant qu'on en
+peut être après qu'il a coulé tant d'eau sous les ponts. C'est le même
+esprit avec un surcroît d'idées, de sentiments et d'expérience. M.
+Francisque Sarcey sera, si vous voulez, quelque chose comme un gros
+neveu sanguin du maigre et nerveux Voltaire, neveu très posthume et né
+en pleine Beauce.
+
+Je n'essayerai même pas de passer en revue les pages innombrables
+sorties de la plume aisée et robuste de M. Sarcey.--Son oeuvre, c'est
+cinq ou six heures de conversation écrite, tous les jours, depuis trente
+ans. J'ai dit un mot du journaliste: je ne dirai rien du romancier,
+encore qu'il y ait bien de l'émotion et de la vérité dans _Étienne
+Moret_ et bien de l'esprit, vraiment, dans les _Tribulations d'un
+fonctionnaire en Chine_. Si j'osais, je dirais que certains chapitres
+des _Tribulations_ sont ce qu'on a jamais écrit de plus approchant des
+_Contes_ de Voltaire, et, si je ne le dis pas, c'est lâcheté pure: on ne
+voudrait pas me croire. Je suis plus à l'aise pour rappeler ici (car les
+lecteurs de la _Revue_ ont été les premiers à en savourer le régal) le
+charme de cordialité, de bonhomie, de franchise et de gaieté des
+_Souvenirs personnels_: savez-vous bien que M. Sarcey est un des très
+rares écrivains vraiment _gais_ que nous ayons aujourd'hui?
+
+Mais je ne veux m'arrêter un peu que sur la partie la plus considérable
+de son oeuvre: sa critique dramatique. C'est là qu'a porté son effort le
+plus suivi; là est sa plus sûre originalité et son meilleur titre de
+gloire.
+
+
+II
+
+Je n'irai pas jusqu'à dire que M. Sarcey a fondé un genre: qui est-ce
+qui a fondé un genre? Mais il est le premier qui ait uniquement et
+constamment appuyé la critique dramatique sur l'expérience--et sur
+l'expérience la plus vaste, la plus complète, la plus loyale.
+
+À coup sûr, la critique dramatique existait avant lui. Seulement, avec
+Corneille et Molière, ce n'est que la critique de deux grands hommes par
+eux-mêmes. La critique de Voltaire, c'est l'apologie du théâtre de
+Voltaire. La critique de Diderot, c'est le système de Diderot. Avec
+Grimm, la critique est surtout du reportage. Avec La Harpe et Geoffroy,
+elle est purement dogmatique et grammaticale: ils se demandent si les
+«règles» sont observées sans éprouver ces règles elles-mêmes et ils
+joignent à cela la critique du style.
+
+Avec Fiorentino, Théophile Gautier et Jules Janin, la critique
+dramatique s'était fort élargie. Ils avaient (et surtout Gautier)
+d'excellentes remarques et qui portaient loin; mais ou ils les semaient
+au hasard et sans les rattacher à une théorie, ou ils se livraient à de
+brillantes fantaisies à propos et à côté de la pièce du jour.
+
+«Enfin Francisque vint.» Il vint du fond de sa province, attiré par
+About, comme un Caliban de collège par un Prospero du boulevard (et l'on
+sait la fidélité touchante de son amitié pour son étincelant compagnon).
+Il vint armé de bon sens, de patience, de franchise et de bonne humeur;
+professeur dans l'âme, consciencieux, appliqué, décidé à n'écrire que
+pour dire quelque chose; non pas naïf, mais un peu dépaysé parmi la
+légèreté et l'ironie parisienne. Déconcerté, non pas. Il se mit à
+raconter tranquillement, de son mieux, les pièces qu'il avait vues, à
+les juger le plus sérieusement du monde et à motiver avec soin ses
+jugements. Il dit ce qu'il pensait et il le dit simplement, sans
+fioritures, sans paradoxes, sans feux d'artifice. Au milieu des
+prestidigitateurs de la critique dramatique il écrivit en bon
+professeur. Et cela parut prodigieusement original.
+
+Lentement, à force de voir des pièces, d'observer et de comparer, il eut
+sur le théâtre, sur son histoire et sur ses lois, des idées d'ensemble
+parfaitement liées entre elles, une esthétique complète de l'art
+dramatique. Cette esthétique, on la trouve éparse dans les feuilletons
+qu'il écrit au _Temps_ depuis dix-huit années: ce qui fait, en chiffres
+ronds, quelque chose comme neuf cent cinquante feuilletons, douze mille
+pages, trente-six volumes. On me dira que le nombre des lignes ne fait
+rien à l'affaire; mais c'est qu'il n'y a peut-être pas un de ces
+feuilletons où l'on ne puisse faire son butin, mince ou gros, et je vous
+assure qu'on est saisi d'une sorte de respect devant ce labeur énorme,
+si vaillant et si consciencieux.
+
+Je n'ai ni la prétention ni les moyens d'exposer ici complètement les
+théories disséminées dans ces milliers de pages. Mais, en feuilletant
+cette encyclopédie du théâtre, j'ai été frappé de l'abondance des vues
+de détail et de l'unité de la méthode.
+
+Cette méthode, c'est tout bonnement l'observation, l'expérience.
+Plusieurs sont tentés de prendre M. Sarcey pour un critique doctrinaire
+qui croit à la valeur absolue de certaines règles sans en avoir éprouvé
+les fondements; mais, de sa vie, il n'a fait autre chose que les
+éprouver. Ses théories ne sont que des constatations prudemment
+généralisées. Jamais il ne devance les impressions et le jugement du
+public: il se contente de les expliquer, et je trouve même qu'il se
+défend un peu trop de les contredire.
+
+M. Sarcey part de ces deux principes incontestables:
+
+1º Le théâtre est un genre particulier, soumis à certaines règles
+nécessaires qui dérivent de sa nature même;
+
+2º Les pièces de théâtre sont faites pour être jouées, et non pas devant
+une poignée de délicats, mais devant de nombreuses assemblées d'hommes
+et de femmes.
+
+Développons une partie au moins du contenu de ces deux propositions.
+
+Les autres imitations de la vie, telles que l'épopée ou le roman, ne
+nous la mettent pas directement sous les yeux, mais l'évoquent seulement
+par la narration: c'est nous, en somme, qui nous composons à nous-mêmes
+les scènes que la narration nous suggère. Et pour nous les suggérer,
+pour nous les rendre vraisemblables, le romancier a tout son temps: il
+nous explique les choses à loisir, comme il veut, aussi longuement qu'il
+veut. Si un détail nous paraît faux ou choquant, cela n'est pas de
+conséquence, et d'ailleurs cela s'arrangera peut-être ou s'éclaircira un
+peu plus loin. Puis, le romancier s'adresse à un homme isolé qui a le
+temps de réfléchir et de revenir sur une impression, qui n'a aucune
+raison d'être hypocrite, de se mentir à lui-même, d'arborer des
+sentiments convenables et convenus; qui enfin n'a pas de voisins que
+puisse gagner, comme une contagion, son malaise ou sa révolte. (Je ne
+dis point tout cela, on le pense bien, pour diminuer le mérite du
+romancier. S'il est plus facile d'écrire un roman qui se fasse lire
+qu'une pièce qui se fasse écouter, rien n'est meilleur ni plus rare
+qu'un très bon roman; et un roman de premier ordre sera toujours plus
+riche d'observations et reproduira plus complètement la vie qu'un drame
+même excellent.)
+
+Or, l'oeuvre dramatique est comme pressée par deux nécessités
+contradictoires. Il lui est impossible, en vertu de sa forme même, qui
+se réduit au dialogue, et à cause du peu de temps dont elle dispose, de
+reproduire la vie avec autant d'exactitude que le peut faire le roman.
+Et, d'autre part, il faut qu'elle ait l'_air_ de la reproduire plus
+exactement, parce que la représentation qu'elle en donne est directe et
+s'adresse sans intermédiaire aux yeux et aux oreilles. De ces deux
+conditions essentielles de l'art dramatique sont nées d'inévitables
+conventions sans lesquelles cet art ne saurait exister.
+
+D'abord une action dramatique, dans la vie réelle, n'est jamais isolée,
+est mêlée à toutes sortes d'actions accessoires, indépendantes,
+indifférentes: une histoire s'entrelace avec d'autres histoires, se
+déroule au milieu du train-train de la vie journalière. Mais «le théâtre
+ne peut, cela est évident, reproduire la vie humaine dans son infinie
+complexité de détails; il en prend un lambeau qu'il taille à sa
+fantaisie... et il le prend dans un certain but, qui est d'émouvoir ou
+la compassion ou la haine ou un sentiment quel qu'il soit, d'autres fois
+de démontrer une idée morale, religieuse, politique. Il faut donc qu'il
+choisisse parmi les circonstances qui s'offrent à lui de toutes parts,
+qu'il en retranche le plus grand nombre, qu'il en atténue d'autres et
+qu'il mette en pleine lumière celles qui importent le plus à la
+conclusion où il tend de toutes ses forces».
+
+C'est déjà ce que fait le romancier. Outre qu'il élague toutes les
+histoires attenantes à celles qui raconte, il choisit les détails, il
+élimine ceux qui lui sont indifférents. Mais enfin, quand il saute d'une
+scène à l'autre, il ne nous cache pas qu'il a pu se passer bien des
+choses dans l'intervalle. Il détache son récit du fond de la réalité
+ambiante; mais il néglige ce fond plutôt qu'il ne le supprime. Le poète
+dramatique est obligé de le supprimer et de relier artificiellement
+entre elles les scènes dans lesquelles son drame se déroule.
+
+De plus, tandis que le romancier use à son gré de la description et de
+la narration, le dramaturge n'a à son service que le dialogue: il faut
+qu'il y fourre tout ce que le public a besoin de savoir. De là, dans
+l'ancien théâtre et, sous une autre forme, dans le théâtre contemporain,
+la convention des récits, de l'exposition, des confidents, des
+monologues.
+
+Le poète dramatique n'a devant lui que trois ou quatre heures: d'où la
+nécessité d'abréger et de condenser. Par exemple, dans la vie réelle, la
+cour que fait un homme à une femme se compose d'une foule de petites
+démarches et de menus propos; tout cela devra être résumé dans une
+«déclaration»: voyez celle de Tartufe. «C'est l'habileté de l'auteur
+dramatique de ramasser dans une seule circonstance frappante tous les
+détails similaires qu'il néglige ou, pour mieux dire, qu'il supprime
+absolument.»
+
+De même, l'auteur dramatique ne saurait peindre ses personnages que par
+quelques traits choisis et caractéristiques. Et, comme tout se passe en
+dialogues, il faut bien, le plus souvent, que les personnages se
+révèlent à nous par leurs propres discours, même quand ces discours ont
+dans leur bouche quelque chose d'un peu surprenant. Il faut qu'ils
+soient à chaque instant tout ce qu'ils sont, bien qu'il en aille
+autrement dans la réalité. Relisez la plus grande partie du rôle de
+Tartufe. Cette convention, c'est ce qu'on a appelé le «grossissement
+dramatique».
+
+Il faut avant tout qu'on écoute ces personnages et qu'on les comprenne.
+Même quand il lui arrive d'être subtil et délicat, leur langage doit
+avoir néanmoins et toujours la clarté et le mouvement. Les mots
+importants, significatifs, doivent se détacher, être comme «lancés,» non
+seulement par l'acteur, mais d'abord par l'écrivain, de façon à passer
+la rampe. «Il y a un style de théâtre comme il y a un style d'oraison
+funèbre, un style de traité de philosophie, un style de journal.»
+
+Souvent la situation initiale suppose des événements antérieurs qui ont
+quelque chose d'extraordinaire et d'invraisemblable. Le poète dramatique
+n'a pas le temps de les expliquer par le menu, de nous en faire toucher
+du doigt la possibilité. Il faut donc alors que le public accepte le
+point de départ les yeux fermés, mais à une condition: c'est que le
+poète les lui fermera, s'arrangera de manière à détourner son attention
+de ces invraisemblances.
+
+ Mais comment expliquez-vous qu'OEdipe et Jocaste, qui sont mariés
+ depuis douze ans et plus, n'aient pas échangé vingt fois ces
+ confidences?
+
+ --Moi, mon ami, je ne l'explique pas, et cela m'est parfaitement
+ égal, parce qu'au théâtre je ne songe pas à l'objection. Tout ce
+ que je puis te dire, ô critique pointu, c'est que, s'ils s'étaient
+ expliqués auparavant, ce serait dommage parce qu'il n'y aurait pas
+ de pièce et que la pièce est admirable.
+
+ Cela s'appelle une convention.
+
+ Cette convention, c'est qu'un fait auquel le public ne fait pas
+ attention n'existe pas pour lui; que tous les faits qu'il a bien
+ voulu admettre comme réels le sont par cela seul qu'il les a admis,
+ fût-ce sans y prendre garde.
+
+Cette convention vaut, non seulement pour les faits antérieurs au drame,
+mais pour les moyens qui, dans le cours même du drame, amènent telle
+situation dramatique--toujours à condition que le public l'accepte,
+qu'il soit dupe, que l'auteur, comme dit M. Sarcey, nous ait «mis
+dedans».
+
+ Qu'importe à un public qu'une aventure soit invraisemblable, s'il
+ est assez occupé, assez ému pour n'en pas voir l'invraisemblance?
+ Un lecteur raisonne, la foule sent. Elle ne se demande pas si la
+ scène qu'on lui montre est possible, mais si elle est intéressante;
+ ou plutôt elle ne se demande rien, elle est toute à son plaisir et
+ à son émotion.
+
+Voilà les principales conventions imposées par la forme même de l'oeuvre
+dramatique. Il y a, de plus, certaines nécessités qui résultent de ce
+fait, qu'une pièce de théâtre est jouée devant un grand nombre de
+spectateurs.
+
+Le gros public veut être «intéressé,» au sens le plus vulgaire du mot.
+Il n'est content que si sa curiosité est piquée, que s'il éprouve le
+plaisir de l'attente, de la prévision et de la surprise. Il lui faut une
+action, une «histoire». Et comme presque tout l'intérêt au théâtre se
+concentre sur l'action, le public réclame impérieusement que l'action y
+soit «une»; il supporte plus impatiemment qu'ailleurs le malaise,
+l'incertitude de l'attention dispersée. Par suite, une situation
+initiale étant donnée, il ne souffre pas que les plus importantes des
+scènes qu'elle rend probables lui soient escamotées. Il veut voir se
+rencontrer les personnages qui s'aiment ou se haïssent, qui sont séparés
+ou unis par des intérêts, des passions, des devoirs, et qui ont
+évidemment quelque chose à se dire. M. Sarcey appelle ces rencontres les
+«scènes à faire». Le public veut absolument que ces scènes soient
+faites, et cela quand bien même on pourrait sans invraisemblance aboutir
+au même dénouement en négligeant ces rencontres.
+
+Les hommes assemblés sont pris d'un grand besoin de justice et de
+moralité, précisément parce qu'ils sont assemblés et qu'un homme, en
+public, aime à ne manifester que les plus honorables de ses sentiments.
+Sans doute la foule n'exige pas que la vertu soit toujours récompensée
+et le vice toujours puni; mais elle pense comme Corneille: «Une des
+utilités du poème dramatique se rencontre en la naïve peinture des
+vices et des vertus, qui ne manque jamais son effet quand elle est bien
+achevée et que _les traits en sont si reconnaissables qu'on ne peut les
+confondre l'un dans l'autre ni prendre le vice pour la vertu_. Celle-ci
+se fait alors toujours aimer, quoique malheureuse, et celui-là se fait
+toujours haïr, bien que triomphant.» Le public, au moins dans le drame
+et dans la comédie sérieuse, entend que le bien ou le mal domine
+clairement dans la composition d'un caractère (et, à vrai dire, il goûte
+peu les caractères trop complexes). S'il n'oblige pas le poète à louer
+ou à flétrir directement les bons ou les méchants, il lui demande au
+moins de faire bien sentir qu'il les distingue: il ne lui permet pas
+l'indifférence complète. Il n'aime pas que le poète refuse de se
+prononcer sur la valeur morale de ses personnages; il est heureux de les
+entendre qualifier explicitement au courant de l'action. Si le vice
+triomphe, il faut au moins au public quelque cri qui le soulage, et, si
+ce cri est une tirade, le public exultera. L'axiome très défendable «que
+l'art doit rester étranger à la morale» (car c'est assez qu'il cherche
+le beau), n'est pas tout à fait vrai au théâtre, parce que rien n'est
+moins artiste qu'une grande foule.
+
+Le public n'est pas philosophe; il n'a pas coutume de considérer la vie
+comme une lutte de forces contraires, en ne s'intéressant qu'au
+spectacle de la lutte, non à telle ou telle des forces en présence. Il a
+besoin d'aimer, dans un drame, un ou plusieurs personnages, de prendre
+parti pour les uns contre les autres. Il lui faut au moins un
+«personnage sympathique». Dans certains cas, du reste, ou plutôt dans
+certains genres, le personnage sympathique pourra fort bien être un
+coquin, pourvu que nous n'y songions point et qu'il ne nous apparaisse
+jamais que comme très spirituel ou très comique.
+
+Le public n'est pas pessimiste: il ne saurait comprendre la fantaisie
+singulière de certains esprits qui voient le monde mauvais et qui s'en
+consolent par le plaisir tout intellectuel et aristocratique de cette
+connaissance. Ce que cherche le public, c'est quelque chose de plus gai
+ou de plus émouvant ou de plus grand que la réalité. Une vue
+misanthropique du monde ne fait point son affaire. Il préfère les plus
+tragiques horreurs à certaines cruautés d'observation. Il ne veut point
+emporter du théâtre une impression morose et dure. Il n'a goûté ni les
+_Corbeaux_ ni la _Parisienne_. Lors de la dernière reprise du
+_Chandelier_, la grâce de Fortunio ne suffisait pas à mettre la foule à
+l'aise.
+
+Enfin le public apporte au théâtre certains préjugés qu'il ne faut pas
+heurter de front. S'il s'agit de personnages historiques, il s'en fait
+d'avance une certaine idée. «Il existe pour le théâtre une histoire
+convenue, que rien ne peut détruire. Louis XI ne manquera pas de
+s'agenouiller devant les figurines de son chapeau; Henri IV sera
+constamment jovial; Marie Stuart, pleureuse; Richelieu, cruel...»
+(Flaubert, _Bouvard et Pécuchet_).--S'il s'agit de questions morales, le
+public a sa solution toute prête, celle que l'usage et quelquefois
+l'égoïsme ou l'hypocrisie sociale ont consacrée. Tandis qu'il se récrie
+de pudeur pour quelque brutalité d'observation, il lui arrive d'opposer
+aux générosités de l'auteur dramatique une résistance entêtée de
+pharisien. On sait combien l'ont fait regimber certaines conclusions de
+M. Dumas fils.
+
+J'ai noté quelques-unes des constatations de M. Sarcey, les principales,
+je crois; mais je ne puis les enregistrer toutes ni surtout suivre le
+critique dans son infini travail d'expériences et d'applications.
+
+En résumé, une pièce de théâtre ne peut donner l'illusion de la réalité
+que par un système de conventions dont les unes lui sont imposées par sa
+forme même et les autres par le public.
+
+Tout cela, dira-t-on, fait quelque chose d'assez grossier. De toutes les
+représentations que l'art nous donne de la vie, celle-là est assurément
+la moins propre à satisfaire les délicats. Une peinture nécessairement
+grossie et incomplète; des invraisemblances inévitables; un style qui
+n'admet point certaines finesses ni certains ornements; une morale
+convenue; des personnages en grande partie artificiels; des concessions
+perpétuelles à la vulgarité d'esprit de la foule, à ses préjugés, à sa
+sensiblerie... est-ce encore de l'art seulement? est-ce de la
+littérature?--Au reste, ne remarquez-vous pas une chose? Quelques-uns
+des dramaturges de notre temps peuvent être de bons écrivains; mais nos
+plus grands artistes, ceux qui nous communiquent la plus forte
+impression de vérité et de beauté ne sont pas au théâtre. Les plus
+exactes analyses de sentiments, les vues les plus profondes sur l'âme
+humaine, les peintures les plus fines ou les plus éclatantes du monde
+moral ou physique, ce qu'il y a de plus rare dans la littérature
+contemporaine soit pour le fond, soit pour la forme, c'est chez nos
+poètes, nos romanciers, nos critiques et nos philosophes qu'il faut le
+chercher. Ceux-là sont les artistes. Les dramaturges sont des espèces
+d'ouvriers à part, dont la besogne n'a presque plus rien de littéraire.
+Plusieurs, même parmi ceux qui réussissent, sont des esprits médiocres,
+sans culture, sans finesse, sans philosophie, des manoeuvres habiles
+dans un métier très spécial, aussi spécial que celui d'horloger ou
+d'ajusteur.
+
+--Mon ami, répondrait sans doute M. Sarcey, vous pouvez avoir raison
+sans que j'aie tort. Le théâtre est ce que j'ai dit: c'est à prendre ou
+à laisser. Je n'ai fait que constater par des expériences sans nombre à
+quelles conditions naturelles et nécessaires est soumise l'oeuvre
+dramatique et ce qu'elle doit être pour plaire au public, car c'est là,
+comme dit l'autre, la grande règle des règles. Et vous-même, soyez
+sincère: ne vous êtes-vous pas laissé prendre plus d'une fois à ces
+machines d'un art inférieur et particulier, dont la grossièreté choque
+par réflexion votre délicatesse? Rien n'empêche d'ailleurs qu'un drame
+parfait soit par surcroît une oeuvre de belle littérature: on en a vu
+des exemples aux deux derniers siècles et de nos jours. Mais il faut,
+avant toutes choses, que le drame soit bien fait en tant que drame, et
+il ne l'est qu'aux conditions que j'ai dites et que je n'ai point
+inventées. Songez qu'une pièce de théâtre n'est point écrite pour une
+demi-douzaine de dégoûtés, et vous finirez par me donner raison.
+
+M. Sarcey s'est dit comme La Bruyère: «Faut-il opter? je veux être
+peuple.» Et il a bien fait: c'est à la foule que le drame s'adresse;
+c'est au point de vue de la foule que le critique doit se placer. Et il
+serait fort empêché de se placer au point de vue des habiles, car ils en
+ont plusieurs. Mais voilà: M. Sarcey s'est mis de si bon coeur avec le
+peuple qu'il s'y est peut-être trop mis. «Il faut bien que je le suive,
+nous dira-t-il, puisque je suis son critique; il faut bien que je pense
+comme lui puisque je suis chargé de l'éclairer.» Aussi s'en donne-t-il
+de rire, de pleurer, de vibrer avec le parterre! Non, vraiment, il
+montre trop de considération, quand il s'y met, pour des habiletés qu'il
+ne faut point mépriser (car elles sont nécessaires, et, en outre, ne les
+a pas qui veut), mais dont on peut trouver que, toutes seules, elles
+sont un pauvre régal. Souvent, dans une pièce absurde, sans observation
+et sans style, s'il découvre d'aventure quelque artifice ingénieux,
+quelque bout de scène qui sente «l'homme de théâtre», il se récrie
+d'admiration. Il ne se tient pas de joie quand un dramaturge le «met
+dedans», ne s'apercevant pas que l'expression même qu'il emploie rend
+l'éloge douteux. «Sophocle nous trompe, il nous met dedans. C'est le
+métier, entendez-vous? c'est le métier de l'écrivain dramatique.»--«La
+scène est superbe, écrit-il à propos de la _Tour de Nesle_, absurde si
+l'on veut parce qu'elle est d'une invraisemblance monstrueuse, mais
+superbe!» Eh bien, justement, M. Sarcey aime trop la _Tour de Nesle_.
+
+Il me semble aussi qu'il aurait pu distinguer plus qu'il n'a fait entre
+les conventions qu'impose la forme même du drame et celles qu'imposent
+les préjugés, les habitudes, l'éducation du public. Autant de
+conventions qu'on voudra dans l'action; le moins de conventions possible
+dans les personnages. Mais on dirait que pour M. Sarcey il n'y en a
+jamais trop! Les genres qu'il préfère sont ceux qui en entassent le
+plus, par exemple le mélodrame, qu'il adore. Les tentatives originales
+l'ont presque toujours trouvé hostile ou défiant:
+
+ Je vois avec chagrin Meilhac et Halévy se préoccuper de moins en
+ moins, à mesure qu'ils prennent plus d'autorité sur le public, et
+ du choix du sujet et des situations dramatiques qu'il comporte. Ils
+ semblent ne plus attacher qu'une médiocre importance à ce point,
+ qui avait été jusqu'ici pour les écrivains de théâtre le point
+ capital... Le sujet leur est, je ne dis pas indifférent; mais, s'il
+ prête à des développements de morale et d'esprit, il ne leur en
+ faut pas davantage; ils ne se piquent point d'émouvoir cette
+ curiosité, _qui pour eux sans doute est vulgaire et brutale_,
+ qu'excite un roman dont on veut savoir la fin. La première
+ histoire venue leur est bonne, pourvu qu'elle puisse se partager
+ aisément en tableaux qui aient chacun sa signification et sa
+ couleur.
+
+Pourquoi M. Sarcey voit-il cela «avec chagrin?» Il y a très réellement
+une petite minorité d'honnêtes gens aux yeux de qui quelques-unes des
+conventions proclamées nécessaires par M. Sarcey ne le sont point ou
+même sont presque déplaisantes. C'est de la meilleure foi du monde
+qu'ils ne prennent point de plaisir au théâtre de Scribe. Ce n'est pas
+leur faute s'ils ne sont pas curieux de «savoir ce qui arrivera», s'ils
+sont insensibles au plaisir d'être «mis dedans» et s'ils goûtent
+médiocrement les «mots de théâtre». Non qu'ils soient «naturalistes»
+plutôt qu'autre chose, ni qu'ils aient la naïveté de réclamer au théâtre
+la vérité complète. Mais il leur faut ou beaucoup de poésie ou beaucoup
+d'observation ou beaucoup d'esprit. Sur le reste ils ne sont pas
+difficiles, quoique l'habileté de l'arrangement dramatique leur soit
+certainement un surcroît de plaisir. Mais enfin ils demandent que le
+théâtre soit encore de la littérature. Ils aiment les comédies de
+Musset, même les _Caprices de Marianne_, même _Barberine_. Dans le
+théâtre d'Augier, ce qui leur plaît, c'est le _Joueur de flûte_ et c'est
+le second acte du _Mariage d'Olympe_; dans le théâtre de Dumas fils,
+c'est l'_Ami des Femmes_, la _Visite de Noces_ et même, ça et là, la
+_Femme de Claude_. Ils préfèrent tous les premiers actes de Sardou à
+tous ses derniers. L'_Arlésienne_ leur paraît délicieuse. Ils ont
+beaucoup pardonné à l'_Ami Fritz_ en faveur de certains détails. Ils
+trouvent exquis le dénouement du _Mari de la Débutante_, qui n'est pas
+un dénouement, et ils se sont délectés à la _Ronde du commissaire_, qui
+n'est pas une pièce.
+
+Cela leur est tout à fait égal qu'une pièce soit mal faite. C'est
+peut-être, après tout, qu'ils n'aiment pas le théâtre; et j'en ai
+rencontré en effet qui disaient franchement que le théâtre est un art
+inférieur parce qu'il est soumis à des conventions plus étroites et plus
+nombreuses que les autres arts, parce qu'il est forcé de s'adresser à la
+foule, parce que l'intérêt d'une pièce «bien faite» est un intérêt de
+curiosité un peu vulgaire, et parce que, d'autre part, l'oeuvre
+dramatique tend à produire une illusion aussi complète que possible: en
+sorte que l'art dramatique est à la fois le seul de tous les arts qui
+ait la prétention de nous mettre la réalité même sous les yeux, et celui
+à qui sa forme impose les plus graves altérations de cette réalité. Sans
+compter qu'un drame est joué par des acteurs et que, neuf fois sur dix,
+les acteurs gâtent le drame. Conclusion: mieux vaut lire une pièce que
+de la voir jouer, et mieux vaut lire des vers, un roman, un livre
+d'histoire, qu'une pièce de théâtre.
+
+M. Sarcey prendrait une jolie revanche sur ces dédaigneux, le jour où il
+les verrait pleurer ou rire comme de simples mortels, pris aux
+entrailles et oublieux de tout, devant quelque méprisable pièce «bien
+faite» et exactement façonnée selon sa formule. Et quand même cette joie
+ne lui serait jamais donnée, il pourrait toujours leur dire: Que le
+théâtre soit un art inférieur, ce n'est pas la question. Elle n'est pas
+d'ailleurs si simple ni si facile à trancher, et on ne se la pose guère
+quand on écoute une tragédie de Racine, une comédie de Molière, une
+pièce de Dumas fils. Inférieur ou non, c'est un art particulier et très
+puissant dont on peut déterminer les moyens et la forme nécessaire; et
+c'est ce que j'ai fait. Certaines oeuvres d'exception vous plaisent
+infiniment, parce que vous cherchez dans un ouvrage dramatique autre
+chose que le drame même; mais c'est demander des dattes à un pommier. Ce
+qui vous séduit tant ne charme qu'à demi la foule, et je suis avec elle
+parce que c'est pour elle qu'on fait des pièces et qu'il n'y a pas à
+sortir de là.
+
+C'est évidemment M. Sarcey qui a raison, sauf les cas où il abonde un
+peu trop dans son sens. Il est comme ces critiques d'art qui,
+connaissant à fond les moyens d'expression, la «langue» propre à chacun
+des arts plastiques, sont particulièrement sensibles aux qualités de
+métier et les exigent avant toute chose. Le théâtre est un art qui,
+comme les autres, a sa langue spéciale. Ceux qui affectent de traiter de
+haut la critique de M. Sarcey sont peut-être les mêmes raffinés qui se
+piquent d'apprécier les tableaux et les statues en peintres et en
+statuaires et qui n'y veulent point de «littérature». Pourquoi donc en
+demandent-ils au théâtre?
+
+La vérité, c'est que jamais le public n'a été moins homogène
+qu'aujourd'hui, que jamais la distance n'a été aussi grande entre le
+«peuple» et les «habiles». Ces questions que je viens d'indiquer ne se
+posaient guère pour les Athéniens. Tous, je crois, prenaient la même
+sorte de plaisir à une comédie d'Aristophane ou à une tragédie de
+Sophocle. Il faudrait aujourd'hui deux esthétiques du théâtre: celle des
+simples et celle des malins. M. Sarcey a merveilleusement écrit la
+première. Je ne tenterai même pas d'esquisser la seconde: tout me
+fuirait entre les doigts et je serais fort embarrassé de fonder des
+règles sur des caprices de dégoûtés.
+
+Où M. Sarcey échappe presque à toute critique, c'est dans les fragments
+qu'il a écrits çà et là de l'histoire du théâtre. La genèse de
+l'opérette, la définition du genre, les causes de son éclosion, de son
+succès, de sa décadence, voilà, pour n'apporter qu'un exemple, ce qu'il
+a déduit et exposé dans la perfection.
+
+Les origines de l'opérette, il les voit dans l'opéra-comique et dans le
+vaudeville à couplets et il nous fait brièvement l'historique de ces
+deux variétés:
+
+ Mais, ajoute-t-il, ne me demandez pas à quel jour précis elles se
+ sont constituées... Je me souviens qu'un des étonnements de mon
+ enfance, c'était que, par un jour d'orage, on ne se trouvât jamais
+ sur la limite exacte où cessait la pluie. Mon rêve eût été d'avoir
+ une épaule mouillée et l'autre à sec. Ce n'est que plus tard, en y
+ réfléchissant, que j'ai senti l'impertinence de mon désir. Les
+ choses ne commencent guère ni ne finissent d'un coup net et précis.
+
+Le moment qui s'est trouvé favorable à l'éclosion de l'opérette, ça été
+le second Empire: 1º l'opérette rendait aux Parisiens, sous une nouvelle
+forme, deux genres abolis et sourdement regrettés: l'opéra-comique et le
+vaudeville à couplets; 2º elle était en harmonie secrète avec les moeurs
+et les goûts du jour: entre ce genre nouveau et l'esprit du public tel
+que l'avait fait le second Empire, il y avait de nombreux points
+d'attache. Le public avait alors d'évidentes dispositions à la blague, à
+l'outrance, au dégingandage. M. Sarcey définit ces trois termes. Il
+s'est toujours piqué d'être un moraliste: sa définition de la _blague_
+ne dément point cette innocente prétention.
+
+ La blague est un certain goût, qui est spécial aux Parisiens et
+ plus encore aux Parisiens de notre génération, de dénigrer, de
+ railler, de tourner en ridicule tout ce que les hommes, et surtout
+ les prudhommes, ont l'habitude de respecter et d'aimer; mais cette
+ raillerie a ceci de particulier que celui qui s'y livre le fait
+ plutôt par jeu, par amour du paradoxe que par conviction: il se
+ moque lui-même de sa propre raillerie. Il blague.
+
+ Il blague la patrie et au besoin il mourrait pour elle; il blague
+ l'amour filial et pleure quand on lui parle de sa vieille mère. Il
+ blague les beautés de l'Italie et se mettrait à genoux devant un
+ Raphaël. Il y a dans la blague un certain mépris, très légitime
+ d'ailleurs, pour les admirations convenues, pour les phrases toutes
+ faites; et à ce mépris se joint le plaisir de crever les ballons
+ gonflés de vent, de se sentir supérieur en se prouvant qu'on n'est
+ pas dupe.
+
+ C'est le bon côté de la blague. Mais elle en a de fâcheux: la
+ blague donne à l'esprit l'habitude de ne plus compter avec le vrai
+ ni avec le faux, de chercher partout matière à raillerie. Il arrive
+ fort souvent que le blagueur de profession, pris à son propre
+ piège, ne distingue plus lui-même ce qui est bien de ce qui est
+ mal, ce qui est juste de ce qui est inique; il se grise de sa
+ propre parole, il se fausse l'esprit et se dessèche le coeur.
+
+ Cette sorte d'esprit a de tout temps existé en France. Elle s'est
+ aiguisée, exaspérée dans les premières années du second Empire.
+
+Le vrai créateur de l'opérette fut M. Hervé; les maîtres, Offenbach et
+MM. Meilhac et Halévy. Ici se place un très fin et très brillant
+parallèle entre la musique de la _Dame Blanche_, chère à nos
+grands-pères, et celle d'_Orphée aux enfers_, entre les sentiments que
+ces deux musiques expriment ou éveillent. Je ne puis me retenir de citer
+un passage de ce feuilleton, vraiment enlevé:
+
+ Comparez, pour voir, toute cette partition de Boïeldîeu à ce fameux
+ quadrille d'_Orphée aux enfers_ qui a emporté dans son tourbillon
+ frénétique toute notre génération. Vous l'entendez chanter à votre
+ oreille, n'est-ce pas? Est-ce qu'aux premiers sons de cet orchestre
+ il ne vous semble pas voir toute une société se levant d'un bond et
+ se ruant à la danse?
+
+ Elle réveillerait des morts, cette musique. Comme ces rythmes
+ tantôt sautillants, tantôt furieux, avaient l'air d'être faits pour
+ communiquer une trépidation morale aussi bien que physique à tout
+ ce public de désaccordés, pour qui la vie n'était qu'une manière de
+ danse macabre! Au premier coup d'archet qui sur la scène mettait en
+ branle les dieux de l'Olympe et des Enfers, il semblait que la
+ foule fût secouée d'un grand choc et que le siècle tout entier,
+ gouvernements, institutions, moeurs et lois, tournât dans une
+ prodigieuse et universelle sarabande.
+
+Les pages de cette vivacité et de ce mouvement ne sont point rares chez
+M. Sarcey: il m'a paru qu'il n'était que juste de le rappeler. Je suis
+d'ailleurs persuadé qu'on trouverait dans ses feuilletons épars et trop
+nombreux quelque chose comme la _Poétique_ expérimentale d'Aristote,
+reprise, élargie, appuyée sur une masse énorme d'oeuvres dramatiques,
+sur tout ce qui a été écrit pour le théâtre. Cela vaudrait certes la
+peine d'être réuni en un corps, condensé, ordonné et complété; car M.
+Sarcey a, sur ces matières, précisé et jeté dans la circulation une
+foule d'idées dont beaucoup de critiques se servent sans le dire, et
+même ceux qui les combattent. Que M. Sarcey se décide enfin à nous
+donner ce livre qu'il nous doit et qu'il nous a promis: autrement, les
+méchants diront qu'il doute de la bonté de son oeuvre critique, et cela
+me peinera, car je la sens bonne et solide comme son auteur.
+
+
+
+
+J.-J. WEISS[75]
+
+[Note 75: _Essais sur l'histoire de la littérature française_ (1
+vol. Calmann Lévy).--Chroniques dramatiques à la _Revue politique et
+littéraire_ et au _Journal des Débats_ (1882-1885).]
+
+
+L'impression que nous a laissée M. Sarcey--sa personne, sa critique et
+son style--est une impression de rotondité. Or rien de plus facile à
+embrasser d'un regard que ce qui est rond. Ce qui est rond est simple.
+Ce qui est rond est _un_, ayant un centre. La définition de M. Sarcey,
+l'exposition de ses théories étaient chose aisée. Il est beaucoup moins
+facile d'enserrer dans des formules qui les contiennent l'esprit
+ondoyant et brillant et les opinions multiples de M. J.-J. Weiss, même
+si l'on s'en tient à sa critique dramatique.
+
+Quand on vient de parcourir, comme j'ai fait, dans la _Revue bleue_[76]
+et dans le _Journal des Débats_ les trois années de critique dramatique
+de cet ancien professeur qui a été journaliste, conseiller d'État,
+directeur des affaires étrangères, et qui est resté un fantaisiste,
+sinon un bohème, un «inclassable», sinon un déclassé, on est charmé,
+ravi, ébloui: mais on est aussi déconcerté, ahuri, abasourdi. Tant
+d'esprit, de verve, d'imagination drolatique! Tant de philosophie! tant
+d'observations, de vues en tout sens et sur toutes choses! Mais, en même
+temps, des affirmations si imprévues! des préférences si excessives, si
+insolentes et si légèrement motivées! une critique si capricieuse! des
+théories si peu liées entre elles! Plus on est amusé par ces échappées
+de verve, et moins on se sent capable de résumer, d'expliquer, de
+ramener à un semblant d'unité les sentiments littéraires de M. J.-J.
+Weiss. Et quand on serait parvenu à tirer le critique au clair, l'homme
+resterait, plus complexe et plus surprenant encore.
+
+[Note 76: Voy. notamment les articles sur le _Roi s'amuse, Fédora,
+Un roman parisien_ (de M. Octave Feuillet), la _Tour de Nesle_, dans la
+_Revue_ des 4 novembre, 2 et 16 décembre 1882, 10 février 1883.
+
+La _Revue des cours littéraires_ a publié des conférences de M. J.-J.
+Weiss sur _Favart, Piron, Gresset_, dans ses numéros des 18 février et
+29 avril 1865.]
+
+
+I
+
+Cherchons du moins à saisir pourquoi M. Weiss est à ce point
+insaisissable. En détournant un peu de son sens le vieil axiome que
+«l'homme est la mesure des choses», on pourrait dire que chaque critique
+est lui-même la mesure des oeuvres qu'il apprécie; car, quoiqu'on fasse,
+une oeuvre est bonne, ou mauvaise selon qu'elle plaît ou déplaît à celui
+qui la juge. Malgré cela, il peut se rencontrer tel système de critique,
+tel ensemble de jugements qui vaille pour d'autres encore que pour celui
+qui les a formulés, qui «fasse autorité», comme on dit. Mais il y faut,
+je crois, deux conditions.
+
+Le critique, d'abord, doit avoir ou se donner les sentiments, la
+disposition d'esprit de la majorité des «honnêtes gens» et des
+lettrés--ou même de la foule dans certains cas où la foule est
+compétente,--en sorte que sa mesure particulière ait des chances d'être
+aussi celle du grand nombre. Mais surtout, s'il est vrai qu'il ne puisse
+appliquer aux ouvrages de l'esprit une autre mesure que la sienne, il
+faut du moins qu'il n'en ait qu'une; car, s'il en a plusieurs, il n'en a
+plus. Un bon critique n'a point de lubies; il se défie des caprices, des
+impressions d'une heure; il ne change pas d'aune et de toise comme de
+chemise. En mesurant une oeuvre, il se souvient de toutes celles qu'il a
+déjà mesurées: il porte en lui une sorte d'étalon immuable. Il demeure
+le même en face des oeuvres multiples qui lui sont soumises: et c'est
+pour cela que l'on comprend les raisons de tous ses jugements et qu'ils
+peuvent former un corps de doctrine.
+
+Or il s'en faut que la critique de M. Weiss observe toujours ces
+conditions. Il a continuellement des opinions particulières, et il
+semble qu'il s'applique à les avoir aussi particulières qu'il se peut.
+De plus, ces opinions particulières, je ne dirai pas qu'elles sont
+quelquefois contradictoires, mais enfin on ne voit pas toujours comment
+elles s'ajustent entre elles ni comment elles pourraient se rattacher à
+quelque théorie générale de l'art. Lui-même, la plupart du temps, ne
+prend pas la peine de les motiver, comme s'il craignait d'en diminuer
+par là le piquant. M. Weiss a tout ce qu'on voudra: l'esprit, la
+sagacité, la profondeur; mais, par-dessus tout le reste, il a «l'humeur»
+au sens où on l'entendait au siècle dernier. Il est très souvent
+«l'homme qui a des idées à lui» et qui serait fâché qu'elles fussent à
+d'autres.
+
+
+II
+
+Je feuillette ses chroniques: elles sont gaies, charmantes, ingénieuses,
+éloquentes. Quand il veut bien démonter une pièce, c'est merveille comme
+il en dégage l'idée première, comme il en saisit le fort et le faible,
+comme il met le doigt sur le point où le drame dévie. S'il est obligé de
+répéter après d'autres des vérités connues, il semble qu'il les
+découvre, tant il sait les rajeunir par la vivacité de l'impression, par
+le style, par l'accent. Son érudition littéraire et historique est
+considérable et des plus sûres: elle lui fournit mille rapprochements
+d'une justesse inopinée et frappante. Dès que la pièce étudiée prête à
+quelques réflexions sur l'histoire des moeurs, le voilà parti là-dessus,
+et je ne connais pas de moraliste mieux informé, plus acéré ni plus
+clairvoyant. Tout cela devrait lui suffire; mais non: il y a chez lui,
+comment dirai-je?... une imperceptible envie de nous étonner. Et voilà
+pourquoi, de moment en moment, éclatent comme des pétards des
+affirmations soudaines, absolues, déconcertantes, jetées avec d'autant
+plus d'assurance qu'elles sont plus contestables, et jetées presque
+toujours au courant et au détour d'une phrase, comme si ces assertions
+aventureuses étaient vérités reconnues et indiscutables.
+
+Il s'agit du _Juif errant_ d'Eugène Sue: «Prise en soi, la scène du pôle
+nord entre le Juif errant et la Voix de Dieu produit un effet de
+religieuse terreur. Il y a de l'Eschyle là dedans.» De l'Eschyle?
+diable!--«M. Claretie avait contre lui (dans _Monsieur le Ministre_)
+d'abord son sujet, vrai sujet de haute comédie.» Voilà qui va bien.
+«...Seul sujet de haute comédie, avec _Rabagas_ et _Dora_, auquel les
+gens du métier aient songé dans ces douze dernières années.» On se
+demande: Est-il donc décidément impossible d'en trouver un quatrième, en
+cherchant bien?--«M. Émile Augier est de la grande série qui part du
+_Menteur_.» Voyons la grande série. «La grande série, c'est Racine (les
+_Plaideurs_), Molière, Regnard, Le Sage, Marivaux, Destouches, Sedaine,
+Beaumarchais et, après une longue interruption, Augier.» Destouches
+dans la grande série? C'est bien extraordinaire! Et pourquoi cette
+interruption si longue dans la grande série? Et qu'est-ce qu'il faut
+donc pour être de la grande série? Car M. Weiss oublie de nous le
+dire.--Il déclare un peu plus loin que, seul parmi les poètes du XIXe
+siècle, Augier «trouverait grâce devant La Fontaine et Parny». La
+Fontaine et Parny? comme on dit: Corneille et Racine? Et ce n'est point
+un _lapsus_, car ailleurs il appelle Parny «l'un des poètes les plus
+absolument poètes de la littérature européenne..., Parny, ce délice».
+Bien étrange, cette exaltation de Parny! Et si vous croyez que M. Weiss
+se soucie de nous l'expliquer!--Au reste, ce fervent de Parny est ravi,
+transporté par la _Tour de Nesle_, non seulement par le drame, mais par
+le style. «Le récit de Buridan: _En_ 1293, _la Bourgogne était
+heureuse_, est comme le récit de Théramène du grand Dumas. L'ampleur du
+tout y est superbe et chaque phrase y produit sensation.» Voyez-vous M.
+Weiss frémir devant «la noble tête de vieillard»?--On se souvient qu'il
+y a quelques années, quand la Comédie-Française donna _OEdipe_, tout le
+monde fit cette réflexion que c'était un excellent mélodrame. Mais
+personne ne le cria plus haut que M. Weiss: «C'est du d'Ennery! c'est du
+Bouchardy! Cela ressemble à la _Tour de Nesle_, à la _Nonne sanglante_,
+à _Lucrèce Borgia_! OEdipe parle comme Didier et Buridan!... La
+dramaturgie de Sophocle est en réalité beaucoup moins éloignée de celle
+de Bouchardy et de d'Ennery que de celle de Racine et de Corneille.» Et
+il ajoutait: «N'en rougissons pas pour Sophocle: qui sait ce qu'eût été
+Bouchardy si, en ses jeunes ans, il avait grandi, comme Sophocle, sous
+l'aile de la muse,» etc.
+
+Vous voyez comment sous cette plume une impression juste et neuve
+s'enfle, s'exagère, se tourne en fantaisie. M. Weiss a l'admiration
+naturellement hyperbolique.--Tout le monde convient que l'exposition de
+_Bajazet_ est des plus habiles: si M. Weiss la rencontre en chemin, elle
+devient la merveille unique entre toutes».--On sait que Perrault fut un
+esprit curieux et original, et nous goûtons tous la grâce parfaite des
+_Contes de fées_. Mais, pour M. Weiss, Perrault est «l'un des beaux
+génies de son siècle». Les quarante pages des _Contes_ sont «les plus
+nourries de choses et de notations diverses, les plus légères d'allure
+qu'on ait écrites dans notre langue».(M. Weiss fait une terrible
+consommation de superlatifs absolus.) Puis voici un mystère: «Perrault
+en écrivant les _Contes_, fit du pur moderne... Oh! que tout dans ces
+contes est bien en effet spontané et moderne!» Pourquoi «moderne»? en
+quoi «moderne»? C'est que «moderne» est piquant. Nous voyons un peu
+après que «Perrault contraste avec l'ensemble du XVIIe siècle en ce
+qu'il est en ses contes un poète de la maison, des choses familières,
+domestiques, intimes, comme de l'enfance». C'est sans doute en cela
+qu'il est «moderne». Mais l'est-il donc à l'exclusion de tous ses
+«contemporains? Quelle rage de découverte et d'invention dans toute
+cette critique!
+
+Et quels massacres des opinions enseignées et convenues!--Voilà deux
+siècles qu'on célèbre _Tartufe_ comme le chef-d'oeuvre des
+chefs-d'oeuvre. «N'était le parti pris d'école et presque de faction,
+écrit M. Weiss, on conviendrait que le _Tartufe_ n'est amusant d'aucune
+manière.»--La critique traditionnelle exalte la bonté de Molière: M.
+Janet dégage de son théâtre la plus saine morale et la plus correcte;
+écoutez M. Weiss:
+
+ ...Il est des choses sacrées sur lesquelles il faut être délicat à
+ outrance; la société du XVIIe siècle ne l'était guère, et
+ Molière pas du tout. Molière n'avait pas seulement la profonde
+ immoralité qui est l'attribut commun et très probablement la
+ condition d'activité des grands observateurs de l'homme et de la
+ nature humaine. Il n'avait pas seulement ce qu'on peut appeler la
+ dureté de l'âme générale et l'inhumanité, défaut commun chez les
+ écrivains et les personnages célèbres de son temps, seul défaut
+ saillant d'un siècle où bien décidément le caractère et l'esprit
+ français ont atteint leur point de perfection et d'équilibre. Il
+ avait encore une certaine grossièreté de sentiment moral et des
+ instincts de mauvais sujet qui lui appartenaient bien en propre et
+ à quoi correspondait, dans son style, un goût marqué pour les
+ grossièretés de langage.
+
+S'est-on assez extasié sur les femmes de Molière, Éliante, Elmire,
+Henriette, sur leur bon sens, leur franchise, leur belle santé morale!
+M. Weiss nous déclare qu'il se sent «peu de penchant pour elles».
+
+--Il semblait entendu, établi par une infinité de professeurs et de
+critiques qu'_Esther_ était une fort belle élégie, mais un drame assez
+faible: M. Weiss l'appelle «un des plus vigoureux en sa suavité qui
+existent».--L'usage est de mettre _Athalie_ au-dessus d'_Esther_: «J'ai,
+dit M. Weiss, la faiblesse de préférer _Esther_ à _Athalie_.»--L'usage
+est de répéter que l'action dramatique manque un peu dans _Bérénice_.
+«Il y a au contraire un drame, le plus douloureux, le plus fier, le plus
+délicat des drames. Élégie tant que vous voudrez, mais élégie
+souverainement dramatique.»
+
+Puis ce sont des rapprochements de noms et d'idées propres à troubler
+les esprits timides.--«On pourrait admirer, au troisième acte de _Ma
+camarade_, une psychologie racinienne.»--«Pour l'élan du geste il n'y a
+eu de nos jours, avec Thérésa, que Rachel, et encore!»--«Le truc du
+brigadier dans la _Champenoise_, c'est un des trucs de l'_Ars amatoria_
+d'Ovide.»--«Le prologue d'_Amphitryon_ contient en germe _Orphée aux
+enfers_ et la _Belle Hélène_.»--À propos d'_Un chapeau de paille
+d'Italie_: «Voilà la filiation: Molière, Paul de Kock, Labiche.»--Le
+drame d'_Antony_, étant un drame psychologique, «tient de la méthode du
+XVIIe siècle et des tragiques grecs», etc., etc.
+
+Qu'il soit bien entendu que je ne conteste point la justesse ni de ces
+admirations paradoxales ni de ces rapprochements imprévus. Je cherche
+seulement à me rendre compte du singulier attrait de la critique de M.
+Weiss, à démêler par quel don ou par quels procédés il nous étonne. Je
+vois d'abord que, là où il est de l'avis de la majorité, il rafraîchit
+et fait siennes les opinions consacrées par l'extraordinaire vivacité de
+son impression. En outre, s'il saisit dans une oeuvre quelque côté qui
+n'ait pas encore été aperçu ou signalé, il le met si violemment en
+lumière, il oublie si bien tout le reste que sa découverte prend tout de
+suite je ne sais quel air d'élégante impertinence et semble un défi à la
+sécurité des bonnes gens qui croient ce qu'on leur a dit et qui
+n'inventent rien. Comme M. Renan, à qui il ressemble par plus d'un point
+malgré la différence des tempéraments, M. Weiss affecte de ne voir et de
+ne présenter à la fois qu'un aspect des questions, et c'est par là qu'il
+nous surprend et nous intéresse si fort. Et qu'on ne dise point que le
+procédé est facile; car ces aspects nouveaux, c'est bien lui qui les
+découvre; nous n'y aurions jamais songé sans lui; et c'est chose si rare
+et si précieuse que d'avoir dans la critique littéraire, où la tradition
+est encore si puissante, des impressions et des vues vraiment
+personnelles! Quand, après nous être divertis aux fusées de M. Weiss,
+nous retranchons de l'expression de ses jugements ce qui s'y mêle
+toujours de fantaisie, d'outrance et d'humeur, notre sentiment total sur
+l'oeuvre qu'il a étudiée ne s'en trouve pas moins modifié et enrichi. Il
+a dans ses caprices d'imagination une sagacité qui voit loin, et de ses
+feux d'artifice il reste toujours autre chose que du papier brûlé.
+
+
+III
+
+Rien de plus vivant que cette critique. C'est un esprit qui se livre. La
+véhémence de ses affirmations n'est jamais pédantesque, au lieu que
+souvent la modération étudiée de tel critique sage et pondéré sue la
+pédanterie. La façon dont M. Weiss considère le théâtre n'a rien
+d'étroit, de scolaire, de «livresque». Il sait la vie, il sait
+l'histoire; il connaît les hommes, ceux d'autrefois et ceux
+d'aujourd'hui. Beaucoup de choses l'attirent et l'occupent autour et à
+propos des ouvrages qu'il examine. Il est aussi curieux des moeurs des
+hommes qu'entêté du beau. À chaque instant on sent qu'il n'a pas
+toujours fait de la critique et qu'il ne se croyait pas né spécialement
+pour en faire. À propos d'un mauvais drame de Ponson du Terrail, il nous
+trace de Henri IV, envisagé par certains côtés secrets, un portrait,
+avec preuves à l'appui, qu'il est impossible d'oublier. «...Il faut donc
+conclure, pour Henri IV jeune ou vieux, à un fonds ingénu de vilenie
+bestiale qu'il dominait moins dans son âge mûr et sa vieillesse, mais
+qui, au temps de sa jeunesse, n'étant point revêtu par la gloire,
+choquait plus en sa nudité.»--À propos de _Kléber_, drame militaire, il
+développe ingénieusement et magnifiquement «le rêve oriental de
+Napoléon».--À propos du _Nouveau Monde_, de M. Villiers de l'Isle-Adam,
+le joli portrait des derniers précieux de la littérature contemporaine,
+et que je voudrais citer tout entier!
+
+ ...Le théâtre est proprement le tombeau des malins et la fin des
+ cénacles... Ah! dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé
+ d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On
+ turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas
+ seulement donné la peine de les comprendre. On est impressionniste,
+ expressionniste, luministe et immenséiste. On fait de la peinture
+ intransigeante, de la statuaire récalcitrante, de la musique
+ insociable, des romans réfractaires, sans pieds ni tête, où les
+ ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard
+ Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est,
+ exactement, superbement comme elle est!...
+
+Je ne sais si personne de notre temps a eu plus d'esprit que M. Weiss.
+Et il a les deux sortes d'esprit: celui qui est comme la fleur du bon
+sens et celui qui est comme la fleur de l'imagination; celui qui
+consiste à saisir des rapports inattendus entre les idées, et celui qui
+réside dans l'imprévu abondant des images. Il a de l'esprit comme
+Voltaire et comme Henri Heine, et il en a comme la neveu de Rameau, avec
+quelque chose de plus élégant dans le débraillé. Relisez les
+bouffonneries que lui ont inspirées les querelles de Sarcey-Perrin,
+Sardou-Uchard et Dumas-Jacquet, et toutes ses sorties contre les
+«notaires» de la Comédie-Française. Dans les portraitures d'acteurs et
+d'actrices il est impayable. Et d'un sans-gêne! Ce rédacteur d'un
+journal austère déshabille radicalement Mlle Marsy et Mme Paul
+Mounet, les détaille, les examine membre par membre. C'est d'une
+indiscrétion de talon rouge. Rappelez-vous aussi le petit croquis plus
+discret et non moins réjouissant de Mlle Alice Lavigne:
+
+ Est-ce du talent? est-ce du chien? Elle laisse tomber sa parole
+ comme un plomb, elle lance sa jambe en équerre, elle jette et
+ présente la main avec des circuits caressants de pattes de homard,
+ et tout cède à des manières si distinguées! Elle vous a des audaces
+ d'une tranquillité! et des surprises d'une effronterie! et des
+ ingénuités d'un raffinement! Ça empoigne, ça assomme, ça abrutit.
+ Je voudrais la voir, une fois, jouer l'_École des femmes_ et la
+ _Chercheuse d'esprit_.»
+
+Parmi toutes ses autres originalités, M. Weiss s'est donné celle de
+traiter l'École normale de prison. «...Pour intellectuelle que soit une
+prison, c'est toujours une prison... La plus belle, la plus féconde, la
+plus riante de nos facultés, l'imagination s'y attriste...» Il ne nous
+paraît pas que la sienne se soit fort attristée à l'École, ni que cette
+prison l'ait comprimée plus qu'il ne fallait. Avec une syntaxe
+irréprochable, une extrême propriété de termes, un vocabulaire
+excellent, il vous a des hardiesses de style qui vont très volontiers
+(oh! ce n'est point un reproche) jusqu'au mauvais goût le plus
+authentique et jusqu'au précieux le plus avéré. Racine serait fort
+étonné d'être admiré pour «ses à-fond d'une brutalité froide et la
+souplesse de ses dégagements». Le _Supplice d'une femme_ est «du
+trois-six d'éthique et d'émotion», et la _Visite de noces_ est «de
+l'éthique absolue à cent degrés Gay-Lussac». Et voici l'image qu'inspire
+à M. Weiss la vivacité d'allure de _Ma camarade_: «Le filament
+microscopique le plus tortillé de la joie et de la fureur de vivre ne se
+trémousse pas avec une vie plus furieuse et plus joyeuse que cette
+pièce.» Au fait, cela est très joli; mais diable! cela n'est pas d'une
+imagination anémiée. Et je ne vois pas non plus que l'École normale ait
+beaucoup gêné M. Weiss pour qualifier la _Glu_ de «créature
+catapultueuse».
+
+
+IV
+
+Mais au moins, dans toute cette critique capricieuse et fantasque (comme
+l'a été aussi, en apparence, la vie politique de M. Weiss) ne
+trouvons-nous point, à défaut d'une doctrine dont je ne regrette
+nullement l'absence, des sentiments plus persistants que les autres, des
+préférences ou des antipathies particulièrement tenaces?
+
+Les admirations de M. Weiss sont, comme on a vu, généreuses et variées.
+Il adore l'Athènes d'autrefois et ceux qui en ont exprimé l'âme, le
+Paris d'à présent et ceux qui en traduisent l'esprit. Il se pique de
+connaître Paris dans ses recoins; il nous signale dans une chronique,
+tel restaurant voisin des Halles centrales; il hante le boulevard
+Bonne-Nouvelle le samedi, le jour des juives: «Éblouissant, ce
+boulevard, de deux à quatre, quand les filles de Sion débouchent par
+essaims...» Il n'aime rien tant que le théâtre de Sophocle, sinon
+peut-être celui de Meilhac et Halévy. Sur Corneille et Racine, il
+s'abandonne à des effusions intransigeantes: nul n'a plus contribué que
+lui à mettre à la mode le parti pris très distingué de les admirer sans
+réserve, de tout voir chez eux, même des choses auxquelles il ne semble
+pas qu'ils aient beaucoup songé. Il découvre dans _Polyeucte_ «tous les
+types et tous les phénomènes qui ont dû se produire durant les deux
+premiers siècles au cours de la révolution chrétienne». Après avoir cité
+la strophe: «Tout l'univers est plein de sa magnificence...,» il ajoute:
+«Pour moi, quand je lis de tels vers, je ne sais que m'écrier: Hosannah!
+hosannah!» _Tartufe_ ne l'amuse pas; mais _Amphitryon_! «La langue
+d'_Amphitryon_ est la plus souple, la plus épanouie, la plus polie, la
+plus savoureuse, la plus riante, la plus pure qu'on ait écrite.» Quand
+il nous parle de Labiche, il n'y a plus que Labiche et son rire épique;
+et quand il nous parle d'Octave Feuillet, il n'y a plus qu'Octave
+Feuillet et son délicieux romanesque, consolateur de l'homme dont le
+coeur est supérieur à sa fortune. Et chaque fois l'enthousiasme de M.
+Weiss est à son paroxysme. Ses admirations sont égales autant qu'elles
+sont diverses, et sont pourtant aussi perspicaces qu'elles paraissent
+effrénées: on ne saurait unir un esprit plus aigu à un délire plus
+abondant.
+
+Mais, si son impression du moment le pénètre et le possède au point
+d'opprimer et de chasser presque ses souvenirs; si toutes ses
+admirations sont, ou peu s'en faut, égales, étant toutes sans limites,
+il en est du moins quelques-unes qui le ressaisissent plus fréquemment
+et qui nous révèlent certaines préférences décidées et foncières.
+
+En réalité, plus que Corneille, Racine et Molière, plus qu'Augier,
+Feuillet, Labiche et Meilhac, il aime Regnard, Gresset, Piron, Favart et
+Beaumarchais--et Scribe et Dumas père. Il a la prédilection la plus
+tendre pour le théâtre du XVIIIe siècle et du temps de
+Louis-Philippe. Pourquoi? je ne saurais le dire. Voici quelques passages
+qui nous l'expliqueront tant bien que mal:
+
+ Il y avait alors (au temps de Louis-Philippe) une délicatesse et
+ une générosité qui donnaient le ton à la littérature et le
+ recevaient d'elle. Depuis, nous sommes revenus à une grossièreté de
+ sens moral qui rappelle le XVIIe siècle et même la vieillesse de
+ ce siècle, plus brutal et plus cru avec Dancourt, Le Sage et même
+ Regnard, qu'il ne l'avait été en sa verdeur avec Molière et La
+ Fontaine. Cette crudité a été la marque éminente de la littérature
+ de l'époque de Napoléon III.
+
+C'est là une de ses idées les plus personnelles et les plus chères, une
+de celles qu'il a le plus souvent développées, et dès janvier 1858,
+dans le plus long chapitre de ses _Essais sur l'histoire de la
+littérature française_. Il a d'ailleurs repris maintes fois et résumé ce
+chapitre célèbre:
+
+ ...Le second Augier (celui des _Effrontés_, des _Lionnes pauvres_,
+ etc.) est le produit d'un moment spécial de nos moeurs et de nos
+ idées, et d'un moment triste. Ça été le moment du positivisme dur
+ et brutal dont nous ne sommes pas sortis et qui a été l'un des
+ fruits de la révolution de 1851. Ce moment s'est marqué dans
+ _Madame Bovary_, dans les _Faux bonshommes_, le _Demi-Monde_, le
+ _Fils naturel_, les écrits philosophiques et historiques de M.
+ Taine, toutes oeuvres que caractérisent la conception mécanique de
+ l'âme humaine, un mépris superbe de l'homme, un style sec et
+ tranchant, circonscrit dans la notation impassible des effets et
+ des causes.
+
+Ce passage et beaucoup d'autres du même genre nous font parfaitement
+comprendre les jugements portés par M. Weiss sur le théâtre de «l'époque
+actuelle». Au fond, il n'aime d'Augier que ses comédies en vers. De
+Dumas fils, il n'aime sincèrement que la _Dame aux camélias_, et un peu
+_Diane de Lys_: le reste lui est désagréable. Il faut relire les deux
+études, d'une injustice pleine de sagacité, qu'il a consacrées à Dumas
+fils et à Flaubert dans ses _Essais_. Il s'insurge à la fois contre leur
+observation sans entrailles et contre l'immoralité de leur morale qui
+inflige au vice, froidement et sans un mot de plainte, un châtiment
+fatal comme lui. Il réclame pour Mme Bovary; à plus forte raison
+réclamera-t-il pour Marguerite Gauthier. Le comique même de Meilhac et
+Halévy lui paraît cruel; et, au contraire, quoiqu'il ne se méprenne
+assurément pas sur la valeur des oeuvres, il a d'amples indulgences pour
+_Nana Sahib_, pour _Formosa_, pour la _Famille d'Arbelles_, pour les
+comédies de M. Delpit, préférant dans un drame, pourvu qu'il ait quelque
+vie et quelque envolée, l'absence d'observation à l'observation triste.
+Il est vrai que ces indulgences enveloppent peut-être quelque dédain. M.
+Weiss laisse échapper quelque part cet aveu que ce n'est pas un métier
+bien réjouissant «d'extraire des nouveautés du jour les maigres
+parcelles de littérature et de philosophie qu'elles peuvent contenir».
+
+En revanche, il ne peut approcher Regnard, Scribe ni Dumas père sans
+prendre feu (et je ne veux pas croire qu'il y ait quelque artifice dans
+cet échauffement). Il nous parle comme d'une chose toute simple et
+évidente «de la mollesse et de la pureté délicieuse de la versification
+de Regnard». Nous apprenons qu'après Molière «trois écrivains bourgeois,
+Marivaux, Gresset, Piron, dont l'âme n'était tissue que de délicatesse,
+de fierté, de noblesse, de pensées honnêtes, avaient épuré et _divinisé_
+la scène comique». M. Weiss nous dit ailleurs que «depuis qu'il sait
+lire, il a conçu pour ces deux prodiges, Dumas et Scribe, une passion
+infatigable et stupide». Le _Verre d'eau_ lui semble inspiré par «une
+vue supérieure des choses humaines»; et il appelle enfin la «mixture
+Auber-Scribe» un «ferment divin où Scribe fournissait la magie des
+situations et Auber la magie de l'expression».
+
+
+V
+
+Nous connaissons donc à présent les goûts dominants de M. Weiss et
+quelque chose même de son caractère. C'est d'abord une passion très
+vive, à la fois sincère et étudiée, pour certaines formes
+particulièrement élégantes de l'esprit français et pour les périodes où
+cet esprit a montré le plus de finesse et de grâce et aussi le plus de
+générosité. M. Weiss veut que cet esprit ait sa poésie, égale ou
+supérieure à toutes les autres.
+
+ Angle et Saxon, rends-toi (c'est M. Taine qu'il interpelle avec
+ cette furie)! Car enfin ose me soutenir que tes pirates saxons,
+ avec ces affreux chants de guerre dont tu as infesté ton _Histoire
+ de la littérature anglaise_, sont plus poètes que Regnard! Ose
+ encore définir la poésie comme Villemereux, en sixième, nous
+ définissait l'ivresse: une courte folie. Écoute ceci, et dis-moi si
+ l'esprit, le pur esprit, l'esprit tempéré et fin, l'esprit qui se
+ contient et se gouverne, la plus intime essence de nous-mêmes
+ enfin, gens de Paris, de Gascogne et de Champagne, ne peut pas être
+ une source de poésie tout aussi bien que l'imagination exaltée, les
+ passions furieuses, le coeur qui se ronge et l'hypocondrie!
+
+Je n'aurai pas la candeur d'objecter qu'entre la sauvage hypocondrie
+d'un vieux poète saxon et l'esprit de Regnard il y a de la place; que
+vraiment on peut rêver quelque chose au delà des fantaisies un peu
+courtes de Crispin, une vision, un sentiment de la vie et des choses qui
+nous heurte d'une toute autre secousse et nous insinue un tout autre
+charme; qu'enfin il y a des gens qui ne sont point des barbares et que
+pourtant les vers du _Légataire_ ne plongent point en extase ni ne
+mettent sens dessus dessous. Après cela, je ne vois pas pourquoi tel
+morceau de Regnard, de Marivaux, de Piron, ne serait point de la poésie
+aussi bien qu'une scène de Shakspeare, un chant de Dante ou une ode de
+Victor Hugo; et pour ceux qui la goûtent par-dessus tout, cette poésie
+proprement française est, en effet, la meilleure.
+
+Au reste, M. Weiss adore, je crois, non seulement cette poésie et cet
+esprit, mais la société où ils ont fleuri délicieusement. On devine chez
+lui cette arrière-pensée que, pour un homme de talent, il faisait bon
+vivre dans ce monde du dernier siècle: le mérite personnel s'y imposait
+peut-être mieux, y était traité avec plus de justice que dans une
+société démocratique, bureaucratisée et enchinoisée à l'excès (M. Weiss
+a très souvent des paroles amères sur la morgue des administrations et
+sur les sottises des concours et de l'avancement.)
+
+Cette prédilection si décidée pour la poésie dramatique du XVIIIe
+siècle implique naturellement une profonde antipathie pour son
+contraire. On comprend maintenant que M. Weiss n'aime pas (encore qu'il
+l'estime fort dans quelques-unes de ses parties) la littérature
+positiviste et brutale des trente dernières années, l'observation
+désenchantée et sèche, la conception fataliste de la vie et des passions
+humaines. Car ce pessimisme dédaigneux détourne de l'action, et M. Weiss
+aime l'action. Ce lettré accompli ferait volontiers, on le sent, autre
+chose que de la littérature. Il a toujours rêvé d'être dans les affaires
+publiques. Il n'a fait qu'y passer, et je le soupçonne de ne s'en être
+pas entièrement consolé.
+
+Il aime l'action, il aime la vie, il aime la force. S'il adore Scribe et
+Dumas, c'est assurément à cause de leurs oeuvres, mais aussi par la
+raison qu'il admire tant Gambetta (et en général tous ceux qui ont joué
+un grand rôle dans l'histoire): parce qu'ils ont été forts, puissants,
+féconds. Le beau de la vie, pour M. Weiss, n'est point de subir ou de
+copier la réalité, mais de la dominer, de la pétrir, soit en des oeuvres
+d'art, soit par l'action matérielle; c'est de lui imposer, dans la
+mesure où on le peut, la forme de son rêve. Il n'y a que cela
+d'intéressant au monde, puisque la vérité nous échappe et que ceux qui
+croient la tenir la voient si sombre. À l'action dans la vie correspond,
+dans l'art, le souci de l'idéal. M. Weiss, qu'on ne s'y trompe pas, est
+un fougueux idéaliste. Il n'aime pas seulement l'esprit, qui est, de
+toutes les façons de voir et d'exprimer les choses, celle dont on jouit
+le plus sûrement: il aime le romanesque, l'héroïque, l'impossible. Et
+l'on découvre aussi parfois, dans son esprit si lucide, une ombre de
+songerie germanique. Je suis bien forcé de recourir à la vieille
+formule, à celle dont se sert Retz essayant de définir La Rochefoucauld:
+il y a du je ne sais quoi dans J.-J. Weiss.
+
+
+VI
+
+C'est surtout ce je ne sais quoi que j'ai poursuivi à travers ses
+feuilletons dramatiques. J'ai insisté sur ses caprices et ses
+fantaisies; je n'ai pas assez dit combien il a semé dans ces feuilletons
+de pages magistrales, aussi solides que brillantes, aussi profondes que
+spirituelles. Relisez les études sur _Polyeucte_, _Esther_,
+l'_Étrangère_, _Diane de Lys_, le _Légataire_, les _Effrontés_, _Ruy
+Blas_ et le _Jeu de l'amour et du hasard_, etc.--Mais, là même où il ne
+fait que développer à sa manière et rajeunir le jugement de la
+tradition, il se glisse dans sa critique quelque chose d'aventureux, de
+fantasque, d'invérifiable. Toutes les fois qu'il parle d'une oeuvre sur
+laquelle son sentiment ne m'est pas connu d'avance, j'ai cette
+impression, s'il l'exalte, qu'il aurait aussi bien pu la mépriser, et
+s'il la trouve médiocre, qu'il aurait aussi bien pu la juger admirable.
+Une chose lui plaît parce qu'elle lui plaît; ne cherchez rien au delà.
+M. Weiss abonde en assertions subites, inexpliquées, et dont le contrôle
+est impossible. C'est le triomphe du «sens propre», suspect à M.
+Nisard. Et rien ne nous montrerait mieux que cette critique étincelante
+et décevante la vanité de la critique, si toutefois nous avions
+l'ingénuité de la considérer comme une science.
+
+Mais rien aussi ne nous montre mieux à quel point la critique littéraire
+peut être une chose exquise et comme elle peut égaler en intérêt et
+quelquefois dépasser les oeuvres mêmes sur lesquelles elle s'exerce. La
+comédie que nous donnait toutes les semaines l'esprit de M. Weiss valait
+mieux, neuf fois sur dix, que les comédies dont il nous rendait compte.
+À l'antique définition: _Ars homo additus naturæ_, on pourrait ajouter:
+_Critica scriptor additus scriptori_, ou quelque chose d'approchant. Le
+lecteur jouit et de l'oeuvre critiquée et de son critique. Il saisit un
+reflet du monde dans un esprit, et de cet esprit dans un autre. Il voit
+comment un homme qui a vu et rendu le réel d'une certaine façon est à
+son tour compris et traduit par un autre homme. Comme l'artiste crée ses
+personnages, le critique crée en quelque manière et façonne l'artiste
+qu'il définit. Et le critique peut être à son tour défini, façonné,
+inventé par un autre critique. Tout homme est un miroir conscient du
+monde et des autres hommes. Aucun de ces miroirs ne donne exactement la
+même image; mais quelques-uns seulement en donnent une tout à fait
+originale et qu'on retient. L'esprit de M. J.-J. Weiss est au premier
+rang de ceux-là: c'est un des miroirs les plus inventifs de notre
+temps.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET[77]
+
+
+«Ah! mon Daniel, quelle jolie façon tu as de dire les choses! Je suis
+sûr que tu pourrais écrire dans les journaux, si tu voulais[78].» Le
+petit Chose a écrit dans les journaux, il a même fait des livres. Et le
+public a été de l'avis de la mère Jacques. Ô locataire du moulin de
+Gaspard Mitifio, conteur des contes du lundi, ami du petit Jack et de la
+petite Désirée, compatriote infidèle de Tartarin, de Numa et de Bompard,
+historiographe du Nabab et de la reine Frédérique, ô magicien qui savez
+unir dans une si juste mesure et par un secret si rare la vérité, la
+fantaisie et la tendresse, ah! quelle jolie façon vous avez de dire les
+choses!
+
+[Note 77: Les _Amoureuses_.--_Lettres de mon moulin_.--_Contes du
+lundi_.--_Tartarin de Tarascon_.--Les _Femmes d'artistes_.--_Robert
+Helmont_.--Le _Petit Chose_.]
+
+[Note 78: Le _Petit Chose_.]
+
+La fortune littéraire de M. Alphonse Daudet est des plus éclatantes
+qu'on ait vues. C'est une séduction universelle. Ceux qui veulent des
+larmes et ceux qui veulent de l'esprit, les amoureux d'extraordinaire et
+les quêteurs de modernité, les simples, les raffinés, les femmes, les
+poètes, les naturalistes et les stylistes, M. Daudet traîne tous les
+coeurs après lui; car il a le charme, aussi indéfinissable dans une
+oeuvre d'art que dans un visage féminin, et qui pourtant n'est pas un
+vain mot puisque de très grands écrivains ne l'ont pas. Le charme, c'est
+peut-être une certaine aisance heureuse, une fleur de naturel même dans
+le rare et le recherché; c'est, en tout cas, quelque chose
+d'incompatible avec des qualités trop laborieuses et trop voulues: ainsi
+le charme ne se rencontre guère chez les chefs d'école. On peut
+remarquer aussi que le charme ne va pas sans un coeur aisément ému et
+qui ne craint pas de le paraître (_Homo sum_, etc.). Il ne faut donc pas
+le demander à ceux qui font profession de ne peindre que des réalités
+plates ou brutales, ou qui affectent de n'être curieux que du monde
+extérieur et de la plastique des choses.
+
+Ce charme, quel qu'il soit, est une des puissances de M. Alphonse
+Daudet. Ajoutez que son talent est en effet d'une composition assez
+riche pour que des esprits très divers y puissent trouver leur compte.
+Son originalité, c'est d'unir étroitement l'observation et la fantaisie,
+de dégager du vrai tout ce qu'il contient d'invraisemblable et de
+surprenant, de contenter du même coup les lecteurs de M. Cherbuliez et
+les lecteurs de M. Zola, d'écrire des romans qui sont en même temps
+réalistes et romanesques, et qui ne semblent romanesques que parce
+qu'ils sont très sincèrement et très profondément réalistes.
+
+
+I
+
+Apparemment il n'est pas inutile, pour voir dans la réalité ce qui vaut
+la peine d'y être vu, d'avoir commencé par ne pas la regarder de trop
+près, par être un poète, un rêveur sans plus, un être à sensations
+délicates, vibrant pour des riens, et qui se contente de souffrir ou de
+jouir démesurément des choses sans avoir souci de les photographier. Je
+me méfie un peu de ces adolescents comme il s'en rencontre aujourd'hui,
+qui, à l'âge où de plus forts qu'eux chantaient naïvement les roses,
+vous font tout de suite des romans ultra-naturalistes avec des
+descriptions d'éviers ou de paniers aux ordures, et de froides
+insistances sur les malpropretés de la vie physique. S'ils commencent
+par là, par où finiront-ils? Le moins qu'ils risquent, c'est de refaire
+toujours le même livre, car le champ de leurs observations, si tant y a
+qu'ils aient besoin d'observer, est vite parcouru; le nombre de leurs
+effets est extrêmement limité; et rien ne ressemble plus à une...
+oaristys vue par le côté qu'ils aiment, qu'une autre oaristys vue par le
+même côté. Au contraire, d'avoir édifié dans sa prime saison de jolies
+fantaisies en l'air, cela doit vous conduire, quand enfin l'on s'est
+tourné vers l'étude du monde réel, à négliger ce qu'il a de banal et
+d'insignifiant, ce qui ne mérite pas d'être noté, pour s'attacher à ce
+qu'il contient de particulier et d'inattendu; car, si l'on s'adresse à
+lui, c'est que l'on compte qu'il vous fournira des documents plus
+intéressants encore que vos imaginations d'autrefois.
+
+Le petit Chose commence donc par la fantaisie et le rêve. À Nîmes, dans
+le jardin de «monsieur Eyssette», c'est un bambin imaginatif qui joue
+éperdument Robinson dans son île et qui s'attache aux objets avec une
+sensibilité violente. Quel déchirement quand il faut quitter Nîmes, la
+fabrique et le jardin!
+
+ Je disais aux platanes: «Adieu, mes chers amis,» et aux bassins:
+ «C'est fini, nous ne nous verrons plus.» Il y avait dans le jardin
+ un grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au
+ soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi une de tes fleurs.» Il
+ me la donna. Je la mis dans ma poitrine en souvenir de lui[79].
+
+[Note 79: Le _Petit Chose_.]
+
+À Lyon, où il fait souvent l'école buissonnière et passe des journées
+dans les bois ou le long de l'eau; au collège de Sarlande, où il invente
+des histoires pour les «petits», à Paris même, où, fraîchement débarqué,
+de ses yeux de myope encore tout pleins de songerie, il s'essaye à
+regarder ce monde nouveau qu'il peindra si bien, le petit Chose, délicat
+et joli comme une fille, timide, fier, impressionnable, distrait,
+continue de rêver effrontément, fait des vers sur des cerises, des
+bottines et des prunes, chante le rouge-gorge et l'oiseau bleu, soupire
+le _Miserere_ de l'amour, et adresse à Clairette et à Célimène des
+stances cavalières qui semblent d'un Musset mignard et où l'ironie,
+comme il convient, se mouille d'une petite larme. Je ne connais pas de
+volume de débutant plus vraiment jeune que le petit livre des
+_Amoureuses_.
+
+Puis le petit Chose devient M. Alphonse Daudet, un écrivain déjà connu
+et qui fait des chroniques et des «variétés» au _Figaro_. Mais, au fond,
+c'est encore le petit Chose qui tient la plume. Quel autre que cet
+incorrigible poète de petit Chose serait capable d'écrire des histoires
+aussi chimériques, aussi peu arrivées que les _Aventures d'un Papillon
+et d'une Bête à bon Dieu_, le _Roman du Chaperon rouge_, les _Rossignols
+du cimetière_ et les _Âmes du Paradis, mystère en deux tableaux?_
+
+Une femme est morte en se confessant au prêtre et en reniant un amour
+criminel. L'amant s'est tué de désespoir. Il est en enfer et sa
+maîtresse en paradis. Tous les ans, le jour de la Fête-Dieu, le plafond
+de l'enfer s'entr'ouvre, et les damnés voient passer au-dessus de leurs
+têtes la procession des élus. Mais, comme l'explique un damné, «l'air du
+paradis est fatal à la mémoire: chacun de nous a là-haut un parent, un
+ami, un frère, une soeur, une mère, une femme; de ces êtres chéris nous
+ne pûmes jamais obtenir un regard». Le nouveau venu n'est pas plus
+heureux que les autres. Il a beau supplier et pleurer, évoquer les jours
+d'autrefois: sa maîtresse ne se souvient de rien, ne le reconnaît pas;
+et cela est si douloureux que saint Pierre lui-même ne peut s'empêcher
+d'être ému.
+
+Voilà un «mystère» qui sent un peu l'hérésie; car l'Église enseigne que,
+non seulement les élus oublieront les damnés, mais que les damnés
+détesteront les élus (je ne donne pas ce dogme pour aimable). Mais il y
+a, dans cette fantaisie hétérodoxe et compromettante pour saint Pierre,
+un mélange tout à fait savoureux d'ingénuité, de grâce et de passion. Au
+petit drame touchant se mêlent les jolis détails d'un paradis d'enfant
+de choeur, de petit clerc de la manécanterie de Saint-Nizier: «Mes yeux
+et mon coeur l'ont aussi reconnu, ce petit chérubin vêtu de mousseline,
+à ceinture d'azur, qui agite dans l'air, de toutes les forces de ses
+petits bras dodus et rosés, une bannière à fleurs d'or aussi grande que
+lui; c'est ma soeur, ma petite soeur Anna, que j'ai tant pleurée.»
+
+Surtout il y a dans ce rêve bien _humain_ une tendresse profonde, un don
+de faire monter aux yeux de petites larmes chaudes, don précieux que M.
+Alphonse Daudet conservera même quand il ne fera plus que regarder et
+qu'il ne rêvera plus guère. Et c'est pour cela que je me suis un peu
+arrêté sur cette oeuvre d'adolescent. Rien de meilleur, en somme, pour
+peindre le monde comme il est, que d'avoir beaucoup d'imagination et de
+sensibilité. L'âme de ce cher petit Chose, qui n'a pas eu une enfance
+heureuse et qui a songé des songes si jolis et si tendres, continue de
+flotter, légère, sur les romans vrais de M. Alphonse Daudet, s'y insinue
+encore çà et là, mêle de l'émotion à l'exactitude des peintures et
+impose à l'observation un choix de détails si rare et si délicat que,
+sans autre artifice, elle fait jaillir à chaque instant la fantaisie de
+la réalité même.
+
+
+II
+
+Le poète des _Amoureuses_, jeté en arrivant à Paris dans un milieu de
+bohèmes pittoresques, bientôt aiguisé par la vie parisienne, s'aperçoit
+un jour que ce qu'on voit (quand on sait regarder) est presque toujours
+plus intéressant, plus inattendu, même plus amusant et plus fou que ce
+qu'on imagine. Dès lors, c'est fini de rêver. Il nous contera encore
+par-ci par-là de jolis contes comme le _Curé de Cucugnan_, la _Mule du
+pape_, l'_Élixir du père Gaucher_, ou la merveilleuse histoire de
+_Woodstown_, la ville américaine conquise sur la forêt vierge et
+submergée par elle. Mais, d'une façon générale, on peut dire de lui, et
+plus justement que de n'importe quel autre romancier, même de la
+nouvelle école, qu'il ne raconte et ne décrit plus que ce qu'il a vu.
+C'est au point qu'on pourrait diviser tous ses récits ou tableaux,
+depuis ses _Lettres de mon moulin_ jusqu'à son premier grand roman, en
+cinq ou six groupes qui porteraient les noms des pays ou des milieux
+qu'il a le mieux connus et où il a fait ses plus longs séjours: Nîmes et
+la Provence, l'Algérie et la Corse, Paris enfin, Paris bohème, Paris
+populaire, Paris mondain, Paris interlope, Paris pendant le siège. Et
+sous ces différents chefs se rangeraient aussi les morceaux dont ses
+grands romans sont faits, si on prenait là peine de les décomposer. La
+Provence remplit presque toutes les _Lettres de mon moulin_; Paris sous
+ses différents aspects est le sujet de presque tous les _Contes du
+lundi_ et de la plupart des _Études_ qui suivent _Robert Helmont_. Dans
+ces deux livres la Corse et l'Algérie se glissent çà et là. L'Algérie et
+la Provence se partagent _Tartarin_. À mesure que M. Alphonse Daudet
+avance dans son oeuvre, Paris, c'est-à-dire la modernité, l'attire
+davantage: d'abord le Paris tragique, touchant ou grotesque du siège;
+puis le Paris de tous les jours et tous les étages de Paris, du haut en
+bas (Voyez _Moeurs parisiennes_ et les _Femmes d'artistes_). Cela le
+mène tout doucement à ses grands romans parisiens. Déjà il nous raconte
+le Nabab en cinq ou six pages et, tout à côté, la mort du duc de Morny.
+Déjà le futur bourreau du petit Jack montre, dans le _Credo de l'Amour_,
+sa grosse moustache, son oeil bleu et dur et sa face de mousquetaire
+malade.
+
+Il serait fort difficile d'analyser ces petites pièces. Mais peut-être
+n'est-ce pas assez de dire que ce sont de purs joyaux et de s'en tenir
+là. Comment donc faire? Il faudrait prendre le mot «charmant», le
+nettoyer de sa banalité et comme le frapper à neuf; puis, ainsi rajeuni,
+le mettre pour tout commentaire au bout de ces _Contes_. Essayons
+pourtant quelques remarques.
+
+
+III
+
+Nombre de ces petites histoires sont extrêmement simples, mais aucune
+n'est banale et beaucoup sont singulières et rares. Il n'en est pas une,
+je crois, dont on puisse dire: «C'est joli, mais ça ressemble à tout,»
+ou «Tiens! j'ai déjà lu ça quelque part.» Jamais M. Alphonse Daudet ne
+tombe dans cette banalité, soit de la fable, soit de la description ou
+du sentiment, à laquelle n'échappent pas toujours les écrivains qui
+inventent, et même les plus grands. C'est, encore une fois, que tout ce
+qu'il conte ou décrit, il l'a vu et noté, ou induit directement de ce
+qu'il avait vu. Il est vrai que sa façon de regarder est une création et
+que son oeil sait découvrir au point qu'il paraît inventer. «Plus on a
+d'esprit, dit La Bruyère, plus on trouve d'originaux.» Ajoutons: Et plus
+l'on découvre autour de soi de situations originales. Or, comme M.
+Alphonse Daudet a beaucoup d'esprit et qu'il est toujours à l'affût, il
+s'arrête et s'intéresse à des détails qui nous échapperaient ou que nous
+remarquerions à peine; il nous fait trouver curieuses par la façon dont
+il nous les présente des choses tout ordinaires et qui nous auraient
+sans doute faiblement frappés; il a, si j'ose dire, un merveilleux flair
+des petits drames obscurs dont fourmille la réalité.
+
+Je ne citerai pas les contes les plus connus, les plus brillants, les
+plus populaires, mais quelques-uns des plus unis et des plus simplement
+vrais. Vous rappelez-vous les _Deux auberges_[80], l'une neuve, bruyante
+et bien achalandée, l'autre déserte et misérable; et la maîtresse de
+cette pauvre bicoque pleurant toute seule et perdant la tête, quand par
+hasard un client entre chez elle, tandis que son mari chante et boit
+dans l'auberge d'en face chez la belle Arlésienne.
+
+[Note 80: _Lettres de mon moulin_.]
+
+ Entendez-vous? me dit-elle tout bas, c'est mon mari... N'est-ce pas
+ qu'il chante bien?... Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? Les
+ hommes sont comme ça, ils n'aiment pas à voir pleurer; et moi, je
+ pleure toujours depuis la mort des petites...
+
+Une histoire bien simple que le _Père Achille_[81]! Le vieil ouvrier a
+eu un fils d'une maîtresse, avant son mariage. Ce fils, devenu grand
+garçon, vient voir son père, «seulement pour le voir, pour le connaître.
+C'est vrai, ça m'a toujours un peu taquiné de ne pas connaître mon
+père.--Sans doute, sans doute; vous avez bien fait, mon garçon,» dit le
+père Achille. Ils vont prendre un litre chez le marchand de vin.
+
+[Note 81: _Études et paysages_ (à la suite de _Robert Helmont_).]
+
+ --Qu'est-ce que vous faites? demande le père; moi, je suis dans la
+ charpente.
+
+ Le fils répond:--Moi, dans la menuiserie.
+
+ --Est-ce que ça va bien, chez vous, les affaires?
+
+ --Non, pas fort.
+
+Et la conversation continue sur ce ton... Pas la moindre émotion de se
+voir, rien à se dire, rien... Le litre fini, le fils se lève.
+
+ --Allons, mon père, je ne veux pas vous retarder davantage; je vous
+ ai vu, je m'en vais content. À revoir!
+
+ --Bonne chance, mon garçon.
+
+ Ils se serrent la main froidement; l'enfant part de son côté, le
+ père remonte chez lui; ils ne se sont plus jamais revus.
+
+Savez-vous rien de plus vrai et qui soit d'un effet plus singulier? Et
+ne vous sentez-vous pas à cent lieues de la convention du mélodrame ou
+même du roman proprement dit?
+
+Voulez-vous encore des choses vues?
+
+Nous sommes dans le couloir d'un juge d'instruction. Une fillette
+sortant de Saint-Lazare aperçoit son amant assis, menottes au poing, à
+l'autre bout du couloir, et fait avec lui un bout de conversation par
+l'intermédiaire d'un brave homme de garde de Paris: «Dites-y bien que
+j'ai jamais aimé que lui, que j'en aimerai jamais un autre dans ma vie.»
+Et quand le garde a fait sa commission: «Qu'est-ce qu'il a dit?--Il a
+dit qu'il était bien malheureux.--T'ennuie pas, m'ami...; les beaux
+jours reviendront.--Va donc! les beaux jours... J'en ai pour mes cinq
+ans[82].»
+
+[Note 82: _Études et paysages_.]
+
+Voyez encore, dans les _Femmes d'artistes_, le ménage de ce pauvre poète
+marié à une Italienne du peuple, jadis belle, maintenant empâtée et
+vulgaire, qui mène son mari comme un petit garçon et qui tout à coup, au
+milieu d'une discussion intéressante, lui crie d'une voix bête et
+brutale comme un coup d'escopette: «Hé! l'artiste!... _La lampo qui
+filo!_»--Et un _Ménage de chanteurs_, le mari devenant jaloux de sa
+femme (qu'il a épousée par amour) et finissant par la faire siffler! Et
+_la Bohème en famille_, ce bizarre intérieur du sculpteur Simaise, la
+mère dans un hamac, quatre grandes filles remplissant l'atelier de leur
+tapage, de leurs chiffons, une fête perpétuelle... «Plus ils vont, plus
+ils sont joyeux. L'hiver dernier, ils ont déménagé trois fois, on les a
+vendus une, et ils ont tout de même donné deux grands bals travertis.»
+
+
+IV
+
+Voilà donc quelques-unes des simples histoires de M. Alphonse Daudet. Il
+en est de plus complexes et où la part de l'invention semble plus
+grande, car elle ne consiste plus uniquement dans la découverte et dans
+le choix des «documents», mais encore dans leur combinaison. De la
+Provence, de la Corse, de l'Algérie et des mondes divers dont se
+compose Paris, M. Alphonse Daudet fait de très spirituels mélanges. Il
+ménage aux civilisations différentes des rencontres impayables. C'est
+l'histoire du petit Turco Kadour fourvoyé dans la Commune au sortir de
+l'hôpital, croyant continuer la guerre contre les Allemands et tué par
+les Versaillais sans y rien comprendre[83]. C'est ce pauvre aga
+Si-Sliman, décoré par erreur le 15 août, venu à Paris pour réclamer sa
+décoration, renvoyé de bureau en bureau et salissant son burnous sur les
+coffres à bois des antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrive
+jamais[84]. C'est, dans _Tartarin de Tarascon_, la jolie esquisse--et
+combien vraie pour ceux qui ont vu les choses!--de l'Algérie française,
+de ce cocasse et fantastique mélange de l'Orient et de l'Occident...,
+«quelque chose comme une page de l'Ancien Testament racontée par le
+sergent La Ramée ou le brigadier Pitou».--Au reste, le conteur n'a pas
+besoin de mêler deux continents pour obtenir d'amusantes ou tristes
+antithèses. Il ne lui faut qu'installer dans les bureaux de la Morgue un
+petit employé placide, écrivant de sa plus belle main sur un grand
+registre, pendant que ses pommes mijotent sur le poêle: «Félicie Rameau,
+brunisseuse, dix-sept ans[85].»--Ou bien ce sont les derniers communards
+buvant et chantant avec des filles dans les chapelles funéraires du
+Père-Lachaise[86]. C'est M. Bonnicar, le jour de l'entrée des
+Versaillais, emmené prisonnier par la ligne et retrouvant à Versailles
+son marmiton et ses petits pâtés du dimanche[87]. C'est le mariage de
+Charles d'Athis, homme de lettres, avec Irma Sallé, mettant en face l'un
+de l'autre, autour d'un berceau, le père Sallé et la douairière d'Athis.
+
+[Note 83: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 84: _Ibid_.]
+
+[Note 85: _Ibid_.]
+
+[Note 86: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 87: _Ibid_.]
+
+ La bonne-maman d'Athis et le grand-papa Sallé se rencontraient tous
+ les soirs au coucher de leur petit-fils; le vieux braconnier, son
+ bout de pipe noire rivé au coin de la bouche, l'ancienne lectrice
+ au château, avec ses cheveux poudrés, son grand air, regardaient
+ ensemble le bel enfant qui se roulait devant eux sur le tapis et
+ l'admiraient autant tous deux[88].
+
+[Note 88: _Femmes d'artistes_.]
+
+Une situation singulière, une façon originale d'assister au siège de
+Paris, c'est assurément celle du peintre Robert Helmont, resté tout seul
+avec sa jambe mal guérie dans une bicoque de la forêt de Sénart. Cela
+fait un peu songer à ce que voit Fabrice de la bataille de Waterloo,
+dans la _Chartreuse de Parme_.
+
+Comme tout à l'heure, je m'arrête bien avant d'avoir épuisé
+l'énumération. On est ravi de voir, en parcourant ces historiettes, de
+combien d'excellentes et d'invraisemblables plaisanteries la vie est
+pleine. M. Renan, qui n'aime pas les romans, dit un peu partout, et
+particulièrement dans sa _Seconde lettre à M. Strauss_, que cet univers
+est un spectacle qu'un Dieu se donne à lui-même et dont il se délecte
+infiniment. Sans doute le «grand chorège» est le seul qui voie
+pleinement, dans l'ensemble et dans le détail, tout ce que ce spectacle
+a d'amusant et de paradoxal. Mais l'homme peut au moins, dans son humble
+mesure, participer à ce plaisir divin; et M. Alphonse Daudet est un des
+observateurs qui nous font goûter le plus souvent quelque chose de ce
+plaisir. Mieux que personne il saisit et dégage ces ironies, ces
+curiosités et comme ces lazzis de la grande comédie des hommes et des
+choses. Et l'on retrouvera presque à chaque page de ses grands romans
+cet art d'extraire de la réalité des antithèses bouffonnes ou navrantes,
+d'où jaillissent la surprise, le rire et souvent la pitié.
+
+
+V
+
+Pitié, tendresse, émotion qui va jusqu'aux larmes, ces historiettes en
+débordent, et l'on ne s'en plaint pas. Je sais bien qu'en ce temps de
+critique, de morosité croissante et à la fois de dilettantisme égoïste,
+la littérature attendrissante, les histoires qui font pleurer ne sont
+plus en honneur auprès de certains esprits très raffinés. Car les larmes
+et l'attendrissement sont au fond optimistes, impliquent des illusions
+et toujours un peu d'espérance. Puis les larmes sont surannées; on en a
+tant abusé! Fi «du mélodrame où Margot a pleuré!» Et, de fait, nombre
+des romans de la nouvelle école sont des oeuvres violentes et froides et
+ne donnent que des émotions pessimistes, c'est-à-dire des émotions qui,
+par delà les souffrances des individus, vont à la grande misère
+universelle. Ces romans nous troublent, nous secouent, nous oppressent
+par la sensation des fatalités cruelles; ils nous attendrissent
+rarement. Car il s'en faut que le «pathétique» d'une histoire soit
+toujours en proportion de la grandeur des misères ou des souffrances
+étalées. Il y a eu, semble-t-il, dans le roman, une baisse du
+«pathétique» proprement dit par l'envahissement de la physiologie et par
+la défaveur où est tombé le libre arbitre. À la place, on a eu je ne
+sais quelle tristesse morne, sèche, accablante, l'impression singulière
+qui se dégage des livres de M. Zola. Car la pitié se change en un
+sentiment âpre et pénible quand tous les souffrants dont on nous
+développe la misère se trouvent être à la fois ignobles et
+irresponsables.
+
+Rien de tel dans les contes de M. Alphonse Daudet. La tristesse qui s'y
+rencontre n'implique point le dégoût théorique du monde comme il est, un
+parti pris féroce, une malédiction jetée sur notre race. Ce qui excite
+la pitié, Aristote l'écrivait il y a longtemps, c'est le malheur
+immérité d'un homme semblable à nous et en qui nous puissions nous
+reconnaître sans être dégoûtés de nous-mêmes: et la pitié est plus
+grande quand ce malheur est, en outre, exprimé par un homme semblable à
+nous, lui aussi, doué seulement d'une sensibilité plus délicate et du
+don prestigieux de peindre par les mots.--Que de tendresse et que
+«d'humanité» dans les petits récits de notre conteur! Le coeur est
+remué, quoi qu'il fasse, comme dans les romans les plus «touchants»
+d'autrefois; en même temps l'observation est aussi exacte et la forme
+aussi travaillée que dans tels romans d'aujourd'hui: c'est aussi bien
+«fait» que si ce n'était pas attendrissant; on peut se laisser émouvoir
+sans vergogne. Du reste, ne craignez point d'être dupes: M. Alphonse
+Daudet a ce don si rare de savoir mettre un sourire, une ironie légère
+aussi près que possible des larmes, parfois même au beau milieu, et cela
+sans contraste violent ni secousse; c'est, jusque dans l'émotion
+extrême, la clairvoyance qui donne à l'émotion tout son prix et fait
+qu'on en jouit davantage.
+
+Quel trésor de larmes dans la _Dernière classe_, le _Siège de Berlin_,
+le _Porte-Drapeau_, les _Mères_[89]! Je crois que personne n'a mieux
+parlé de l'année terrible que MM. Alphonse Daudet et Sully-Prudhomme,
+l'un dans ses petits tableaux d'historien pittoresque, l'autre dans ses
+méditations de poète philosophe. Mais M. Alphonse Daudet n'a pas besoin
+de remuer de si grandes douleurs pour nous induire en attendrissement.
+Ce n'est rien que le petit conte des _Étoiles_[90]; or ce rien est
+délicieux, et si tendre! De quoi donc le coeur est-il touché? et
+pourquoi les yeux des femmes se mouillent-ils? Il n'y a pourtant là ni
+passion, ni catastrophe, ni même souffrance. Mais, que voulez-vous?
+Cette idylle si simple, si discrète, si chaste, qui même est, à peine
+une idylle, avec tous ses détails si gracieux et si vrais, dans la
+douceur sereine de cette belle nuit d'été, cela gonfle le coeur et
+l'emplit d'une langueur vague, d'un désir de larmes, comme dit le vieil
+Homère, ou d'une envie de s'amuser à pleurer, comme dit la petite
+Victorine de Sedaine.
+
+[Note 89: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 90: _Idem_.]
+
+Et, tout à côté, quel trésor de rire, quelle jolie gaieté et quelle
+alerte moquerie! Peu d'esprit de «mots», mais un comique de verve,
+d'imagination, d'hyperboles, et plus souvent encore un comique de
+situations et de caractères. Relisez, s'il vous plaît, la _Pendule de
+Bougival_[91], la _Défense de Tarascon_[92], la _Mule du Pape_[93], le
+_Credo de l'amour_[94], la _Veuve d'un grand homme_[95] et, pour abréger
+l'énumération, les _Aventures de Tartarin_!
+
+[Note 91: _Études et paysages_.]
+
+[Note 92: _Id_.]
+
+[Note 93: Lettres de mon moulin.]
+
+[Note 94: _Femmes d'artistes_.]
+
+[Note 95: _Id_.]
+
+
+VI
+
+Une bonne part du charme de tous ces récits est dans le choix
+merveilleux des détails, des traits, des mots typiques, de ceux qui
+résument un caractère, qui rendent visible une attitude, qui fixent une
+situation dans la mémoire. En veut-on quelques-uns pêle-mêle? Ainsi le
+duo de _Robert le Diable_ chanté par Tartarin avec Mme Bézuquet la
+mère, et le fameux: «Nan! Nan! Nan!» les «doubles muscles» du même
+Tartarin, et presque tous ses mots: «Qu'ils y viennent!--Ça, c'est une
+chasse!--Des coups d'épée, messieurs, mais pas de coups
+d'épingle!--C'est mon chameau! Une noble bête! Il m'a vu tuer tous mes
+lions!»--Est-ce que cette phrase: «Tais-toi, boulanger, je t'en prie,»
+ne vous remet pas sous les yeux toute la scène de la _Diligence de
+Beaucaire_[96], le rémouleur immobile sous sa casquette pendant que ce
+farceur de boulanger conte les aventures de la jolie rémouleuse?--Qui a
+pu lire le _Phare des Sanguinaires_[97] et oublier le gros Plutarque à
+tranches rouges, toute la bibliothèque du phare, et, parmi les
+grondements de la mer, dans le crépitement de la flamme et le bruit de
+l'huile qui s'égoutte et de la chaîne qui se dévide, la voix du gardien
+psalmodiant la vie de Démétrius de Phalère!--Vous souvenez-vous de ce
+qu'on trouve au fond du portefeuille de Bixiou[98], le vieux
+caricaturiste aveugle, le funèbre et féroce blagueur: «Cheveux de Céline
+coupés le 13 mai?»--Revoyez-vous dans la _Dernière classe_[99] le vieux
+Hauser, avec son vieil abécédaire rongé aux bords et épelant à travers
+ses grosses lunettes _ba, be, bi, bo, bu?_--Je m'arrête: tous les
+_Contes_ y passeraient; car il n'en est point qui ne renferme de ces
+traits inoubliables. Je ne parlerai plus que des _Vieux_[100], ce fin
+chef-d'oeuvre. Vous rappelez-vous? «Une lettre, père Azan?--Oui,
+monsieur...; ça vient de Paris. Il était tout fier que ça vînt de Paris,
+ce brave père Azan.» Puis c'est la place d'Eyguières à deux heures de
+l'après-midi, la maison des vieux, le corridor... «Alors saint Irénée
+s'écria: Je suis le froment du Seigneur. Il faut que je sois moulu par
+la dent de ces animaux.» Cette phrase vous fait revoir, n'est-ce pas?
+toute la scène: les deux vieux, les deux petites bleues, la cage aux
+serins, les mouches au plafond, la grosse horloge, dormant à qui mieux
+mieux. Elle est étonnante, elle est merveilleuse, ânonnée dans ce moment
+et dans ce milieu, cette phrase de la _Vie des Saints_, cette farouche
+évocation de la grande histoire du christianisme primitif entre Mamette
+et ses canaris... Et cette phrase, je suis sûr que ce n'est pas le
+petit Chose qui l'a inventée; M. Alphonse Daudet a dû la surprendre,
+celle-là ou une autre, sur des lèvres d'enfant apprenant à lire.
+N'avez-vous jamais entendu dans quelque école un bambin épeler le
+terrible évangile de saint Mathieu sur la fin du monde? Puis les
+questions et le doux radotage des vieux: «De quelle couleur est le
+papier de sa chambre?--Bleu, madame, avec des guirlandes.--Vraiment!
+c'est un si brave enfant!» et le «bon petit déjeuner», et les cerises à
+l'eau-de-vie, et le bout de conduite fait par le vieux à l'ami de
+Maurice. Tout cela, M. Alphonse Daudet l'a certes vu et entendu; mais
+sur l'observation exquise court, ainsi qu'une flamme légère, la
+fantaisie du petit Chose. C'est lui qui se met à imaginer des causeries,
+la nuit, entre les deux petits lits--presque deux berceaux--de Mamette
+et de son homme; c'est lui qui trouve, en regardant bien, que les deux
+vieillards se ressemblent, et qui entrevoit dans leurs sourires fanés
+l'image lointaine et voilée de Maurice; c'est lui enfin qui écrit
+étourdiment: «À peine le temps de casser trois assiettes, le déjeuner se
+trouve servi.» Comment! trois assiettes cassées? Et Mamette ne dit rien?
+et ce désastre passe inaperçu? Décidément cela n'est pas arrivé, et M.
+Zola gronderait ici Daniel Eyssette.
+
+[Note 96: _Lettres de mon moulin_.]
+
+[Note 97: _Idem_.]
+
+[Note 98: _Lettres de mon moulin_.]
+
+[Note 99: _Contes du lundi_.]
+
+[Note 100: _Lettres de mon moulin_.]
+
+
+VII
+
+Vérité, fantaisie, esprit, tendresse, gaieté, mélancolie, il entre donc
+beaucoup de choses dans le plus petit conte de M. Alphonse Daudet. C'est
+pour cela que son talent me paraît plus difficile à bien caractériser
+que celui de MM. de Goncourt ou de M. Émile Zola. Ils ont, eux, une
+faculté maîtresse qu'on distingue sans trop de peine, et, dans
+l'exécution, des partis pris constants. On peut, de la nervosité de MM.
+de Goncourt et de leur passion de la modernité, déduire leur oeuvre
+presque tout entière. Il ne serait pas non plus impossible de définir
+brièvement M. Zola: on le montrerait poète à sa façon; poète pessimiste
+et fataliste; on parlerait de sa morosité brutale et de sa lenteur
+puissante. Au besoin, on caractériserait MM. de Goncourt et M. Zola par
+leurs manies, par leurs excès, qui sont fort intéressants, mais qui ne
+sont pas minces et qui sautent aux yeux. Parlez-moi des grands artistes
+outranciers qui manquent décidément de goût par quelque côté et qui
+abondent follement dans leur sens! Parlez-moi des monstres et des
+phénomènes! Au moins on voit tout de suite ce qu'ils sont, et ils font
+la joie de la critique, hostile ou enthousiaste. Mais qui me donnera la
+vraie caractéristique de M. Daudet, de ce Latin harmonieux et équilibré
+qu'on prendrait presque pour un classique? On trouve chez lui des
+nerfs, de la modernité, du «stylisme», de la vérité vraie, du
+pessimisme, de la férocité; mais on y trouve aussi et au même degré la
+gaieté, le comique, la tendresse, le goût de pleurer. Ce qui distingue
+son talent, ce n'est donc pas la prédominance démesurée d'une qualité,
+d'un sentiment, d'un point de vue, d'une habitude: c'est plutôt un
+accord de qualités diverses ou opposées, et, si je puis dire, un dosage
+secret dont il n'est pas trop commode de fixer la formule. «Si l'on
+examine les divers écrivains, dit Montesquieu[101], on verra peut-être
+que les meilleurs et _ceux qui ont plu davantage_ sont ceux qui ont
+excité dans l'âme plus de sensations en même temps.» Cette remarque peut
+s'appliquer sûrement à M. Alphonse Daudet; mais il faut ajouter qu'une
+autre marque et plus particulière de son talent, c'est sans doute cette
+aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une impression à
+l'autre et ébranle à la fois toutes les cordes de la lyre intérieure. Et
+c'est, je pense, de cette absence d'effort, de cette rapidité à sentir,
+de cette légèreté ailée que résulte la grâce, ou le charme. Ainsi nous
+revenons, après un long détour et sans nulle préméditation, au mot qui
+nous était naturellement venu en commençant l'examen des _Contes_.
+Pourtant le mot ne dit pas tout. Ce charme inné, irrésistible, fatal,
+s'unit chez notre écrivain à la plus scrupuleuse reproduction du réel.
+C'est peut-être dans cette alliance que consiste, en dernière analyse,
+son originalité. Comment cette alliance s'opère-t-elle? Espérons que
+l'étude de ses romans nous le révélera avec plus de clarté[102].
+
+[Note 101: _Essai sur le goût_.]
+
+[Note 102: Je ne parle ici que des _Contes_ de M. Alphonse Daudet.
+Je reprendrai plus tard en la remaniant l'étude que j'ai eu l'occasion
+d'écrire sur ses _romans_: j'attendrai pour cela l'apparition du premier
+roman que M. Daudet publiera.]
+
+
+
+
+FERDINAND FABRE[103]
+
+[Note 103: _Julien Savignac_, le _Chevrier_, _l'Abbé Tigrane_, _Mon
+oncle Célestin_, le _Roman d'un peintre_, le _Roi Ramire_, _Lucifer_,
+_Barnabé_, chez Charpentier.--_Les Courbezon_, _Mademoiselle de
+Malavieille_, le _Marquis de Pierrerue_ (2 vol.), la _Petite Mère_ (4
+vol.), chez Dentu.]
+
+
+Voici un solitaire dans la littérature d'aujourd'hui, un homme qui n'est
+pas de Paris, qui vient d'un pays perdu, un montagnard robuste et
+sérieux, un sauvage à l'imagination puissante qui ne raconte pas les
+histoires de tout le monde, qui écrit avec labeur et conviction des
+livres drus, imparfaits et beaux, et d'une saveur si forte que peu de
+personnes les goûtent du premier coup. Mais aussi ceux qui les aiment y
+trouvent un plaisir d'autant plus grand qu'il leur paraît plus
+méritoire. Tout contribue à faire de l'oeuvre rude et touffue de M.
+Ferdinand Fabre quelque chose de très particulier: ses personnages, qui
+sont des prêtres ou des paysans primitifs; le théâtre de l'action, un
+âpre canton des Cévennes, une petite ville ecclésiastique à deux cents
+lieues d'ici; sa manière enfin, qui rappelle celle de Balzac et dont
+s'est déshabitué le roman contemporain. OEuvre sévère, vigoureuse,
+monotone, abrupte, imposante, avec des coins de tendresse, comme des
+vallons fleuris au flancs d'une montagne.
+
+M. Ferdinand Fabre a déjà écrit une vingtaine de volumes, presque tous
+fort compacts. Quand on les a lus à la file, comme on doit le faire
+quand on est critique de son état, on éprouve d'abord le besoin de
+respirer. Laissez passer un mois: peu à peu le triage se fait entre les
+souvenirs. Certaines de ces figures se dressent dans la mémoire et
+oppriment les autres; certains de ces romans laissent d'eux-mêmes une
+impression plus nette et plus profonde: et c'est de ceux-là seulement
+qu'il importe de parler. Le reste, eût-il des qualités très grandes,
+peut être négligé sans dommage... Pourquoi les romanciers ne savent-ils
+pas d'avance quels livres seront leurs chefs-d'oeuvre, afin de n'écrire
+que ceux-là? Ô sagesse éminente de Flaubert qui, ayant écrit en tout six
+volumes, n'en a écrit qu'un de trop! Si tous faisaient ainsi, ils
+s'arrêteraient presque toujours avant la demi-douzaine, et ce serait un
+grand profit pour le lecteur et une grande économie de temps pour le
+critique. Car, voyez, nous sommes envahis. La marée des romans monte
+sans s'arrêter jamais. On n'a déjà plus le temps de lire Balzac ni
+George Sand. Il va falloir bientôt songer à en faire des résumés
+analytiques suivis de morceaux choisis. Le XXe siècle le fera, je
+pense, pour tous les écrivains du XIXe qui méritent de ne pas être
+oubliés et peut-être même pour les classiques. C'est seulement ainsi que
+nos petits-enfants pourront connaître un peu une aussi vaste
+littérature.
+
+En attendant, je ne retiendrai ici de l'oeuvre de M. Ferdinand Fabre que
+les mieux venus de ses romans de moeurs cléricales: les _Courbezon_,
+_l'Abbé Tigrane_, _Mon oncle Célestin_ et _Lucifer_. Et je n'aurai qu'un
+regret, c'est de ne pouvoir m'arrêter aussi sur ces deux merveilleuses
+idylles, l'une tragique et l'autre plaisante: le _Chevrier_ et
+_Barnabé_.
+
+
+I
+
+C'est la grande originalité et ce sera la gloire de M. Ferdinand Fabre
+d'avoir été un peintre excellent des moeurs du clergé. La matière était
+presque intacte. Je ne vois guère que le _Curé de Tours_, de Balzac, où
+elle eût été déflorée. Le _Curé de campagne_ ne tient nullement ce que
+promet son titre; l'Amaury de _Volupté_ est un malade; dans le _Rouge et
+le noir_, la peinture du séminaire, des directeurs et des élèves, est
+surtout faite avec l'imagination et les préjugés de Stendhal: cela n'a
+pas été _vu_. Je ne parlerai pas du beau roman de moeurs ecclésiastiques
+où M. Francis Magnard concluait que «tous les prêtres sont des niais ou
+des intrigants»; je n'ai pu le lire, car on ne le trouve plus, et M.
+Magnard a négligé de le faire réimprimer, j'ignore pour quelle raison.
+
+Je ne m'arrête point à l'abbé Mouret ni à la demi-douzaine de prêtres
+qu'on trouverait chez Flaubert, Zola et les Goncourt, et qui n'y sont
+que des figures épisodiques.
+
+Partout ailleurs, les prêtres qu'on a mis au théâtre ou dans le roman,
+se ramènent à deux types, l'un et l'autre de vérité très superficielle,
+sinon de pure convention: le mauvais prêtre aux allures de Tartufe,
+souvent incroyant, toujours hypocrite, tantôt cupide et tantôt débauché,
+le prêtre comme se le représentent deux cent mille électeurs à Paris,
+l'homme noir, et, pour tout dire en un mot, le jésuite; et, d'autre
+part, le bon prêtre, charitable, tolérant, indulgent, bon vivant à
+l'occasion, volontiers libéral et républicain, bref, le curé de Béranger
+et du _Dieu des bonnes gens_. Ces deux fantoches antithétiques n'ont
+jamais eu du prêtre que l'habit.
+
+Il n'est pas bien étonnant que le roman contemporain ait abordé si tard
+l'étude du prêtre et qu'un seul de nos romanciers ait poussé cette étude
+un peu loin. J'y vois une première raison très simple. La plupart de nos
+écrivains ont été élevés dans les lycées, ont renoncé de bonne heure aux
+pratiques de la religion, ne hantent point les églises ni les
+presbytères. Le prêtre est donc l'espèce d'homme qu'ils rencontrent le
+moins souvent, qu'ils ont le moins l'occasion d'observer directement et
+de près.
+
+Par là-dessus il existe contre le clergé un préjugé très fort et
+extrêmement répandu. Non seulement les lecteurs des feuilles radicales,
+mais même leurs rédacteurs, non seulement les neuf dixièmes des ouvriers
+des villes, mais beaucoup de bourgeois et de lettrés sont intimement
+convaincus que le plus grand nombre des prêtres manquent à leur voeu de
+chasteté et détournent les femmes au confessionnal, et que d'ailleurs
+ils ne croient guère à la religion dont ils sont les ministres. Or, pour
+ceux qui savent un peu les choses, ce sont là deux cas très rares, et
+même le second se rencontre à peine. Les gens qui ajoutent foi à ces
+lourdes calomnies ignorent ce qu'est l'éducation des prêtres et quelle
+empreinte elle leur enfonce au plus profond de l'âme. Puis ils ne
+songent point combien serait dure à jouer et de peu de profit (sinon
+dans les hautes dignités) la comédie qu'ils leur attribuent, et de quels
+horribles sacrifices les prêtres incroyants payeraient d'assez minces
+avantages.
+
+Tout ce qu'on peut accorder, c'est que beaucoup de petits paysans
+entrent au séminaire pour des raisons de prudence et d'égoïsme naïf. Un
+de mes voisins de campagne, homme de joyeuse humeur et philosophe
+cynique, s'amusait, quand il avait chez lui des étrangers, à poser au
+fils de son fermier, un enfant de huit ans, les questions suivantes dont
+il avait dicté les réponses:
+
+«--Qu'est-ce que tu veux être, Germain?
+
+--J' veux êt' curé?
+
+--Pourquoi veux-tu être curé?
+
+--Parc' qu'on n' fait ren.
+
+--Et puis?
+
+--Parc' qu'on n'est pas soldat.
+
+--Et puis?
+
+--Parc' qu'on va manger dans les châtiaux.»
+
+L'enfant faisait ces réponses avec un sourire niais, enchanté d'être en
+scène devant des messieurs. C'était horrible, cet avilissement d'un
+pauvre petit diable, et chaque fois j'injuriais l'imprésario... Mais, au
+reste, je suis persuadé que ces fils de paysans qui entrent quelquefois
+au séminaire par intérêt y prennent peu à peu des sentiments plus
+élevés. Et si beaucoup, après cet «entraînement», finissent peut-être
+par exercer le sacerdoce comme un métier, par songer surtout à leur
+bien-être et à leur avancement temporel, cette médiocrité d'âme
+n'implique chez eux ni l'absence de foi ni le manquement aux devoirs
+essentiels de leur état.
+
+Voilà ce qu'on ignore; et il faut reconnaître aussi que le prêtre ne se
+laisse pas facilement pénétrer, même aux croyants, même à ceux dont il
+n'a point de raison de se défier. Presque toujours il apporte dans les
+relations sociales des façons polies et cérémonieuses derrière
+lesquelles il se retranche; ou, s'il est bonhomme et jovial, cette
+bonhomie ne nous renseigne guère mieux sur sa vie intérieure. Nos
+romanciers avaient donc pu nous tracer des silhouettes ecclésiastiques
+assez exactes, nous peindre parfois avec assez de bonheur les diverses
+allures des prêtres dans leurs relations avec le siècle et nous montrer
+des abbés Bournisien (_Madame Bovary_) et des abbés Blampoix (_Renée
+Mauperin_); mais le prêtre chez lui et dans son for intime, le prêtre à
+l'église et dans la vie ecclésiastique, le prêtre dans ses rapports avec
+ses confrères et avec ses supérieurs, voilà ce qu'on ne nous avait point
+fait voir encore, parce qu'en effet cela est très difficile à connaître.
+
+Pour être un bon peintre des moeurs cléricales, il me semble qu'il
+faudrait réunir au moins trois conditions. D'abord il faudrait avoir
+vécu longtemps avec des membres du clergé. Il serait excellent d'avoir
+été élevé par un curé, d'avoir été enfant de choeur, familier avec les
+choses d'église et de sacristie. On saurait comment se comporte un
+prêtre chez lui et avec ses confrères; on se serait imprégné de leurs
+façons; on les aurait vus au naturel; car, n'étant qu'un enfant, et un
+enfant destiné au sanctuaire, on ne les aurait pas gênés et ils vous
+auraient laissé tourner autour de leurs plus intimes réunions. L'idéal
+serait donc d'avoir été neveu de curé. Et il serait presque
+indispensable d'avoir continué ses études, dans un collège
+ecclésiastique et même d'avoir passé quelques mois au grand séminaire ou
+tout au moins d'y être allé voir pendant quelque temps ses anciens
+compagnons.
+
+La seconde condition, ce serait, après avoir vécu à l'église, à la
+sacristie et au presbytère, d'en être sorti. Il est absolument
+nécessaire, pour concevoir nettement et pour définir l'esprit
+ecclésiastique, de connaître aussi et même d'avoir l'autre, l'esprit
+laïque, l'esprit du siècle. Des façons d'être qui semblent toutes
+simples aux prêtres et aux fidèles pieux, et auxquelles ils ne prennent
+pas garde parce qu'elles leur sont familières et naturelles, si on les
+voit du dehors, apparaissent singulières, fortement caractéristiques, et
+révèlent des âmes extrêmement différentes de celles de la grande
+majorité des hommes.
+
+Une dernière condition, ce serait d'entreprendre ces descriptions et ces
+études dans un esprit de sympathie respectueuse. Eût-il perdu la foi (ce
+qui, je crois, vaudrait mieux pour son dessein), il faudrait que le
+romancier des moeurs cléricales eût conservé le don de s'attendrir au
+souvenir de ses années d'enfance et de jeunesse, de sentir en quoi les
+pratiques et les croyances qu'il a quittées peuvent être bonnes et
+douces aux âmes. Il faudrait qu'il eût encore l'imagination religieuse
+et que ses sens fussent demeurés pieux, en sorte qu'il pût être encore
+délecté par l'orgue, l'encens, les cérémonies, l'atmosphère spéciale des
+églises. Surtout il devrait avoir gardé le respect, sinon de l'«onction»
+sacerdotale, au moins du très grand effort moral et de l'extraordinaire
+sacrifice que présuppose cette onction. Car ici les rancunes
+personnelles, les préjugés révolutionnaires, même les dédains de
+dilettante empêcheraient d'être clairvoyant et juste. Songez donc qu'à
+moins d'un mensonge sacrilège, qui ne doit guère se rencontrer, tout
+prêtre, quelles qu'aient pu être ensuite ses faiblesses, a accompli, le
+jour où il s'est couché tout de son long au pied de l'évêque qui le
+consacrait, la plus entière immolation de soi que l'on puisse imaginer;
+qu'il s'est élevé, à cette heure-là, au plus haut degré de dignité
+morale, et qu'il a été proprement un héros, ne fût-ce qu'un instant. Et
+qu'on ne dise pas: «Cela n'est rien, c'est très facile; ils font cela
+pour être mieux récompensés au ciel.» Car l'espoir d'un petit surcroît
+de félicité dans la béatitude absolue (chose d'ailleurs contradictoire)
+ne saurait provoquer un tel effort; ou bien, si je ne m'étonne plus du
+sacrifice, ce qui m'étonnera, ce sera la profondeur et l'intensité du
+sentiment, amour ou foi, qui le rend facile; et cela reviendra au même.
+Des hommes qui ont été un jour capables soit de cet effort, soit de cet
+élan, en restent pour toujours respectables et sacrés. Et pensez un peu
+à ce que c'est que la continence absolue, la nécessité de promener
+partout sa robe noire, le renoncement à toutes les curiosités de
+l'esprit, l'idée que l'on porte un signe indélébile et qu'on ne
+s'appartiendra jamais plus. Rien que d'y songer, cela fait froid. Non,
+non, ceux qui méprisent ou raillent les prêtres ne les comprennent
+point.
+
+J'ai essayé d'indiquer quelle éducation il faudrait avoir reçue et par
+où il faudrait ensuite avoir passé pour être en état de les comprendre
+et de les peindre. Ne dites pas que j'en cherche un peu long. C'est un
+être si spécial qu'un prêtre, et si différent des autres hommes! Dès
+l'enfance on le prend, on l'isole du grand troupeau humain, on plie son
+corps et son âme aux pratiques religieuses. Au petit séminaire, les
+exercices se multiplient: tous les jours, messe, chapelet, méditation,
+lecture spirituelle; tous les dimanches, catéchisme et sermons;
+confession et communion fréquentes; à quinze ou seize ans, la soutane.
+Au grand séminaire, la séquestration morale se complète: les pratiques
+pieuses, toujours plus nombreuses et plus longues, pétrissent l'âme,
+lentement et invinciblement. On a des heures de solitude où l'on reste
+presque sans pensée, hypnotisé par une idée fixe, celle du sacerdoce où
+l'on tend. L'enseignement de la théologie et de l'histoire
+ecclésiastique achève la formation de l'âme sacerdotale. Nulle
+communication avec le dehors; les livres du siècle ne vous parviennent
+qu'en petit nombre, résumés et réfutés. Pendant ses vacances, le jeune
+lévite reste isolé dans le monde, vivant le plus possible avec son curé,
+évitant les compagnies frivoles, déjà respecté de ceux qui l'approchent,
+et même de sa mère. Il est prêtre enfin, c'est-à-dire (pesez bien les
+mots et tâchez d'en concevoir tout le sens: ils sont étranges et
+stupéfiants) ministre et représentant de Dieu sur la terre, choisi et
+consacré par lui pour distribuer ses grâces aux autres hommes par les
+sacrements, investi du pouvoir exorbitant de changer du pain et du vin
+au corps et au sang de Dieu lui-même. Cela ne vous dit rien, à vous,
+parce que vous êtes un profane, un indifférent, un malheureux égaré;
+mais le prêtre qui, étant homme, est pourtant tout cela, et qui le
+croit, et qui en a conscience!... Réfléchissez combien un tel état
+d'esprit est extraordinaire et comme il doit modifier l'être tout
+entier.
+
+Et, en effet, nul pli professionnel n'est aussi tranché, aussi profond,
+aussi ineffaçable que celui du prêtre, non pas même celui que
+l'habitude, la spécialité ou la gravité des fonctions impriment au
+magistrat et au soldat. Car chez ceux-ci la profession ne prend pas
+l'homme dès l'enfance et elle ne le tient pas jusqu'à la mort. Les
+traits par où ils nous ressemblent sont beaucoup plus nombreux que ceux
+par lesquels ils se séparent de nous. J'ose dire que c'est le contraire
+chez le prêtre. Un chrétien qui, dans la pratique, pousse jusqu'à leurs
+dernières conséquences les obligations de sa foi est déjà une créature
+rare et singulière et qui se distingue fortement du reste des hommes:
+rappelez-vous les solitaires de Port-Royal. Que dirons-nous donc d'un
+prêtre qui, outre la constante préoccupation de son salut, a encore
+celle de son miraculeux ministère, qui tous les jours fait descendre
+Dieu sur l'autel et condamne ou absout au nom de Dieu? Sans compter que
+sa fonction lui impose une vie à part, le fond de pensées habituelles
+que cette fonction implique doit non seulement réagir sur ses manières,
+sa parole et toute sa tenue, mais encore imprimer à tous ses sentiments,
+à ses passions, à ses vices comme à ses vertus, une marque énergiquement
+caractéristique. Ni un prêtre n'est bon ni il n'est méchant de la même
+façon que nous; ou, si l'on veut, il l'est encore d'une autre façon. Le
+clergé forme assurément, dans notre société moderne, la classe la plus
+originale et la plus nettement «différenciée». Et la différence ne
+pourra que croître à mesure que la société laïque se préoccupera moins
+d'une autre vie, s'installera mieux dans celle-ci et prendra plus
+pleinement possession de la terre.
+
+
+II
+
+M. Ferdinand Fabre a, le premier, tenté une étude sincère, large,
+approfondie, de cette intéressante classe d'hommes. Il se trouvait dans
+les meilleures conditions pour affronter une si difficile entreprise.
+A-t-il traversé le grand séminaire? je l'ignore. Mais il a passé son
+enfance chez un curé de campagne et il a dû continuer un certain temps à
+voir des prêtres: on sent qu'il connaît ce monde à fond et qu'il l'a
+observé de près et à loisir. Il est respectueux, sérieux, équitable. On
+sent dans la curiosité de son observation une très réelle sympathie. Je
+ne crois pas qu'un prêtre intelligent trouve rien de choquant dans les
+_Courbezon_ et dans _Mon oncle Célestin_, sinon l'idée même de faire des
+romans sur les prêtres. Et il pourrait fort bien être édifié par
+endroits, car rien dans ces livres ne laisse voir que l'auteur n'est
+plus un croyant, si ce n'est l'exactitude et la franchise de
+l'observation.
+
+Préparé comme il l'était, doué d'ailleurs d'un talent dont la force et
+l'austérité convenaient à ce genre de sujets, M. Ferdinand Fabre a pu
+écrire des romans de moeurs cléricales d'une valeur éminente, et dont
+quelques-uns sont bien près d'être des chefs-d'oeuvre.
+
+D'abord il a su placer ses personnages dans leur milieu, créer autour
+d'eux comme une atmosphère ecclésiastique. On entre, en le lisant, dans
+un monde absolument nouveau: on est vraiment _dépaysé_. Les détails
+précis abondent sur l'organisation de ce monde singulier, sur sa
+hiérarchie, ses règles, ses usages, même sur sa garde-robe; et ces
+détails viennent naturellement, au courant de récits ou de
+conversations. M. Fabre se souvient d'une langue qu'il a sue, voilà
+tout. Et l'on assiste à des messes, à des pèlerinages, à des conférences
+ecclésiastiques; on comprend que monsieur le curé-doyen de Bédarieux est
+un personnage et aussi monsieur l'archiprêtre de la cathédrale; et l'on
+conçoit tout ce qu'il y a dans ce mot: «Monseigneur». Et le langage que
+parlent tous ces hommes graves n'est pas non plus celui des laïques. Ils
+sont, à l'ordinaire, infiniment polis; car la politesse leur est
+recommandée dès le séminaire comme une vertu chrétienne et comme une
+arme défensive: elle est pour eux une des formes de la charité, une
+expression de leur respect pour les âmes, et un rempart où ils se
+retranchent contre les familiarités et les indiscrétions. Mais, de plus,
+M. Fabre met communément dans leur bouche les formules de la
+phraséologie religieuse, auxquelles s'ajoutent, dès que la situation
+devient dramatique, toutes celles de la rhétorique profane. C'est qu'en
+effet les gens du clergé donnent assez volontiers dans l'élocution
+oratoire, arrondie et pompeuse. Ce style leur paraît être en harmonie
+avec la dignité de leur fonction; et ils en ont, au surplus, souvent
+besoin, ayant à enseigner nombre de vérités indémontrables et qui, par
+suite, ne sauraient être développées que par des procédés oratoires. En
+réalité, M. Ferdinand Fabre fait quelquefois parler ses personnages
+comme ils écriraient, en style de mandement; mais cette convention, si
+c'en est une, est des plus efficaces pour l'effet général de ses
+peintures. Ajoutez que, par un hasard heureux, M. Fabre, étant
+Méridional, prodigue, même dans les dialogues familiers, le _passé
+défini_. L'abus qu'il fait de ce _temps_, qui est, à Paris et dans tout
+le centre, un _temps_ littéraire, contribue encore à donner aux discours
+de ses prêtres quelque chose de solennel et de tendu. Ainsi pas une
+phrase qui ne sente en plein l'église; pas une qui ne porte la soutane.
+Ces romans sur les curés semblent écrits par un curé: c'est merveilleux.
+
+Et M. Fabre a su peindre aussi les âmes, avec des vertus et des passions
+qui sont bien des passions et des vertus de prêtres. Parmi tant de
+belles et vivantes figures ecclésiastiques, je n'en prendrai que quatre:
+du côté des saints, l'abbé Courbezon et l'abbé Célestin; du côté des
+ambitieux et des violents, l'abbé Capdepont et l'abbé Jourfier.
+
+
+III
+
+L'abbé Courbezon est un Vincent de Paul absolument dénué de sens
+pratique. Je rappelle en deux mots son histoire. Partout où il a été
+curé, il s'est lancé dans de telles entreprises, écoles, hospices,
+orphelinats, que tout le bien de sa mère y a passé, et il s'est mis dans
+de tels embarras d'argent que son évêque, après l'avoir quelque temps
+suspendu de ses fonctions, l'a relégué à Saint-Xist, un village perdu
+dans la montagne. Il arrive là avec sa vieille mère et commence par
+recueillir chez lui une pauvresse et sa bande d'enfants. Il a pour
+voisine une sainte fille, Sévéraguette, orpheline et riche. Sévéraguette
+regarnit la bourse de monsieur le curé sans qu'il s'en doute, et bientôt
+le pauvre desservant est repris par sa manie de bâtisse: il rêve d'une
+école de Soeurs. Il s'ouvre à Sévéraguette de ce désir secret et, après
+quelque résistance, accepte l'aide de la bonne fille. Mais Sévéraguette
+a deux amoureux, Fumat et Pancol; et, comme ce ne sont pas des paysans
+de bergerie, Pancol, une belle nuit, se débarrasse de Pumat; peu après,
+voyant les écus de Sévéraguette fondre à la cure, il guette un soir le
+curé et s'apprête à l'envoyer rejoindre Fumat; mais le pauvre saint
+homme, qui a le poing lourd, assomme son agresseur en se défendant.
+L'abbé Courbezon, déjà malade, ne survit que quelques jours à cette
+aventure et meurt en montant à l'autel.
+
+On sait que ce roman a commencé la réputation de M. Ferdinand Fabre. Il
+a beaucoup de charme et de puissance. Vous y trouverez, à côté de scènes
+d'une violence sauvage (peut-être même l'auteur a-t-il forcé le
+contraste: Pancol et la vieille Pancole sont d'horribles fauves),
+d'autres scènes d'une douceur, d'une simplicité, d'une piété exquises.
+La Sévéraguette, la Courbezonne et le curé sont délicieux; le livre est
+par endroits tout parfumé de prière et tout embaumé de charité, et cela
+n'a rien de fade et cela fait songer au _Vicaire de Vakefield_: mais ce
+clergyman n'est qu'un très digne homme; l'abbé Courbezon est un prêtre
+et un saint.
+
+De là les caractères particuliers de sa charité. Un philosophe donne,
+comme don Juan, pour l'amour de l'humanité. S'il est d'un coeur tendre
+et ardent, il peut se sacrifier, mais non pas sans réserve, et il ne
+sacrifie pas les autres. Mais le premier effet de la foi et de la
+profession de l'abbé Courbezon, c'est le dévouement complet, l'abandon
+entier de sa personne. Il donne tout, il se dépouille à chaque instant,
+il vit de rien; qu'est-ce que le corps, cette guenille de péché? Au
+reste, garder quelque chose pour soi serait douter de Dieu et n'observer
+qu'à demi son commandement. Le second effet, c'est la subordination de
+certains devoirs humains au devoir religieux et supérieur, un penchant à
+attendre ou même à exiger des autres ce dont on est capable soi-même, à
+les sacrifier avec soi, fût-ce un peu malgré eux, à l'oeuvre de Dieu,
+qui prime tout. Ce saint n'hésite pas, pour secourir les pauvres, à
+réduire à la pauvreté la vieillesse de sa mère. Ce quelque chose
+d'impérieux, de tyrannique sous la mansuétude extérieure, cette absence
+de certains scrupules dans l'accomplissement de la tâche imposée par
+Dieu est bien encore d'une âme sacerdotale.
+
+Une autre particularité, c'est l'imprudence et l'imprévoyance, on dirait
+presque l'ignorance de la vie réelle et de ses conditions, assez commune
+en effet chez les prêtres très saints. C'est que ni leur éducation ni
+leurs préoccupations habituelles ne sont bien propres à leur faire
+connaître le train du monde; puis, leur confiance en Dieu est absolue,
+et elle ne peut être absolue que si elle est folle, si elle trouve le
+miracle chose naturelle.--Une dernière marque enfin, c'est que cette
+charité sans bornes est pourtant une charité catholique, pour qui les
+hommes sont frères moins par une communauté de destinée et une
+solidarité d'intérêt que parce qu'ils ont été rachetés tous par le
+Christ; et cette charité n'a point pour véritable but le soulagement de
+la souffrance, mais elle poursuit, par le bien qu'elle fait aux corps,
+la conversion des âmes. Certes, l'abbé Courbezon se dépouille souvent
+sans arrière-pensée, par le mouvement irrésistible de son grand coeur;
+mais cependant c'est surtout de fondations religieuses qu'il rêve.
+
+Il est bien vivant du reste, encore qu'il puisse passer pour le type
+même de la charité sacerdotale. Il a sa grosse face couturée de petite
+vérole, sa carrure de paysan, ses yeux à fleur de tête, ses gestes de
+fou et de rêveur quand ses grands projets le ressaisissent. Et quelle
+bonne joie naïve quand il peut enfin dresser ses plans, mesurer le
+terrain, planter ses jalons et embaucher ses ouvriers!
+
+
+IV
+
+Si l'abbé Courbezon est le héros de la charité, c'est plutôt la naïveté
+qui est la marque de l'abbé Célestin, une naïveté de prêtre, à la fois
+presque enfantine et un peu solennelle. L'éducation et la profession
+ecclésiastiques développent chez certaines âmes une extraordinaire
+candeur. Un bon prêtre ne saurait être un raffiné. L'idée très simple et
+toute grossière que le dogme catholique lui donne du monde, partagé en
+deux camps, n'est pas pour le pousser à l'étude ni à l'analyse des
+dessous de la réalité. S'il est curé de campagne, le confessionnal même
+et les péchés peu compliqués de ses ouailles ne lui apprendront pas
+grand'chose. Puis le scepticisme, le sens critique, le sentiment du
+ridicule, l'ironie, qui vient du diable, sont tout ce qu'il y a de plus
+opposé à l'esprit de sa profession. Un bon prêtre a l'âme simple, prend
+tout au sérieux et fait tout sérieusement. Son «détachement» surnaturel
+n'a rien de commun avec les «airs détachés» d'un homme du monde;
+l'humilité même les lui interdit.
+
+M. Ferdinand Fabre a su placer l'abbé Célestin dans les conditions les
+plus propres à mettre au jour et à montrer sous toutes ses faces cette
+délicieuse naïveté ecclésiastique.
+
+L'abbé Célestin, desservant de la paroisse des Aires, atteint de phtisie
+laryngée et obligé de demander son changement, est envoyé à
+Lignières-sur-Graveson, dans un climat plus doux. Mais il a pour doyen
+son ancien condisciple, l'abbé Clochard, qui est devenu son ennemi
+depuis que l'abbé Célestin, dans un concours ouvert par la Société
+archéologique, a emporté le prix sur son envieux confrère. Or l'abbé
+Célestin rencontre à Lignières une fille très pieuse, très pure et très
+innocente, Marie Galtier, une de ces pastoures à qui la sainte Vierge
+apparaît quelquefois. Mais ici ce n'est pas de vision qu'il s'agit.
+Pendant un pèlerinage qu'elle fait avec monsieur le curé, Marie est
+assaillie et mise à mal par des ermites et par un _santi-belli_
+(marchand de statuettes et d'objets de piété), et elle est si
+parfaitement ignorante qu'elle ne se doute point de ce qui lui est
+arrivé. «Ils l'ont renversée, dit-elle, et l'ont mordue partout.» Quand
+elle sait son malheur, elle s'enfuit et parcourt longtemps la montagne.
+L'abbé Célestin et l'officier de santé Anselme Benoît la retrouvent, une
+nuit, dans une vieille tour abandonnée. Elle est proche de son terme: le
+curé la recueille au presbytère, et c'est là qu'elle met son enfant au
+monde. Mais le haineux Clochard accuse l'abbé Célestin d'avoir fait le
+mal avec la bergère. Un saint et naïf ermite, ami du curé de Lignières,
+intercepte, par un zèle aveugle, les lettres qui arrivent de l'évêché:
+l'abbé Célestin apprend son interdiction avant d'avoir su l'accusation
+portée contre lui et tombe foudroyé.
+
+Une maladie, un déménagement, un pèlerinage, un acte de charité
+imprudente et candide, voilà donc toute l'action; mais de quelle
+adorable façon se révèle l'innocence du bon curé! Les conversations avec
+Marianne qui ne veut pas qu'il jeûne pendant le carême («Vous avez bien
+soixante-quatre ans, vous, Marianne, et pourtant vous pratiquez la loi
+de l'Église dans sa rigueur.--Moi, c'est différent... Si vous l'avez
+oublié, je suis née à Éric-sous-Caroux, dans une pauvre cabane..., et je
+ne vous ressemble pas plus...--Marianne, ne vous comparez pas à moi, je
+ne suis qu'un malheureux pécheur fort en peine de son salut; vous, vous
+êtes une sainte, et, je vous le dis en vérité, un jour vous verrez
+Dieu»); le voyage des Aires à Lignières, par la montagne, derrière la
+voiture de déménagement, un humble exode et qui a pourtant je ne sais
+quoi, parmi sa simplicité, d'auguste et de biblique; le déjeuner du bon
+ermite Adon Laborie au presbytère; le pèlerinage de Saint-Fulcran; la
+joie et l'orgueil du bon vieux prêtre quand son doyen lui permet de dire
+la messe dans la chapelle miraculeuse..., tout cela est délicieux,
+d'une franche poésie, familière et pénétrante. Et quelle trouvaille que
+«ces tasses de M. l'abbé Combescure» qui reviennent régulièrement dans
+toutes les circonstances solennelles! Voulez-vous un fragment de
+dialogue qui vous donne le ton et l'accent de cette idylle
+ecclésiastique?
+
+ ...Et M. le vicaire Vidalene, auquel, pour obtenir son appui, j'ai
+ rappelé les menus services que je lui rendais au grand séminaire,
+ que pensera-il, lui?...
+
+ Mon oncle continua, scandant chaque mot:
+
+ --Ce n'est pas mon miroir à barbe seulement que je lui prêtais,
+ mais aussi mes rasoirs, ma savonnette, mon plat et souvent mes
+ livres. Vous savez Marianne, la tache qui est à la page 240 de mon
+ _Theologiæ cursus completus_? Eh bien, c'est lui qui l'a faite; M.
+ l'abbé Clochard me le dénonça...
+
+Pour comble de naïveté, le bon curé écrit, sur un beau cahier bien
+relié, une Vie de son patron, le pape Célestin: «_Vie de saint Célestin,
+pape_, par l'abbé Célestin, curé-desservant de la paroisse des Aires...,
+membre correspondant de la Société archéologique de Béziers, auteur
+d'une notice sur _l'Ermitage de saint Michel archange_.» Et toujours la
+mention de ce grand ouvrage revient, comme celle des tasses de M. l'abbé
+Combescure. Vous reconnaissez là l'espèce ingénue des curés archéologues
+et écrivains qui, avec les anciens magistrats et les anciens notaires,
+assurent le recrutement des académies de province. Le prêtre qui écrit
+sera volontiers archéologue, étant par profession conservateur du
+passé. Il sera très sensible aux prix académiques, aux récompenses
+officielles. Vous avez tous rencontré de ces abbés lauréats qui prennent
+tous les membres de l'Institut au sérieux, enclins à respecter, en
+littérature comme ailleurs, les jugements qui se formulent par voie
+d'autorité, d'un amour-propre littéraire très éveillé et à la fois très
+ingénu, et où se révèle un fond, sinon d'humilité, au moins de docilité
+chrétienne, de soumission aux puissances constituées,--toutes, et même
+celles que signalent les palmes vertes, émanant en quelque sorte de Dieu
+lui-même.
+
+
+V
+
+Après les humbles, voici venir les orgueilleux. Le prêtre doit à Dieu
+plus qu'un autre homme et se sent plus qu'un autre sous la main de Dieu;
+mais en même temps il est ministre de l'Éternel; il est élevé par
+l'onction sacerdotale fort au-dessus des laïques, même au-dessus des
+grands de l'esprit et des puissants. En sorte que la conscience qu'il a
+de cette élection surnaturelle peut également développer en lui, selon
+son caractère, l'humilité ou l'orgueil. Il arrive même que les deux
+sentiments se rencontrent chez lui à la fois, et c'est ce qui rend
+souvent si énigmatique, aux yeux de ceux qui ne sont pas avertis, la
+conduite de certains «oints du Seigneur» dans les affaires humaines.
+Mais, dans les âmes où il règne seul, l'orgueil sacerdotal peut devenir
+formidable et démesuré. Vous trouverez des traces de cet orgueil jusque
+dans les cantiques du _Manuel des catéchismes_. Voici ce qu'on chante à
+une «première messe»:
+
+ Vous, anges de la loi de grâce,
+ Venez tomber à ses genoux,
+ Et devant ce prêtre qui passe,
+ Anges du ciel, prosternez-vous.
+
+C'est le sentiment qu'exprime, dans le _Livre de mon ami_, sans
+l'éprouver assurément dans sa plénitude et même sans savoir exactement
+ce qu'il dit, le pauvre petit abbé Jubal, récitant ce lieu commun
+ecclésiastique, que les ministres du Seigneur sont autant au-dessus des
+ministres des princes que Dieu est au-dessus des plus grands rois.
+
+L'abbé Capdepont est dans les romans de M. Ferdinand Fabre, le
+représentant le plus farouche--et le plus connu--de cet orgueil
+sacerdotal qui, chez lui, se complique d'ambition. Car l'ambition est
+peut-être la passion où les prêtres donnent le plus aisément. Elle a
+parfois chez eux une intensité extraordinaire et toujours, comme on
+pense, un caractère particulier.
+
+C'est la grande ambition, celle qui veut agir sur les âmes, les conduire
+et les dominer. Ce plaisir si rare et si noble, le plus pauvre
+desservant peut sans doute le goûter; mais on connaît, d'autre part,
+l'état de sujétion absolue où les prêtres sont tenus par leurs évêques.
+Lors donc que le désir vient à quelques-uns de secouer ce joug et aussi
+de goûter dans toute leur étendue ces joies superbes de la domination
+spirituelle, ce qu'ils voient forcément au fond de leurs rêves
+ambitieux, c'est l'épiscopat, à moins que ce ne soit la direction de
+quelque ordre monastique. Ainsi leur passion du pouvoir garde toujours
+un caractère religieux, car l'épiscopat est la plénitude du sacerdoce.
+C'est Dieu qui vous y appelle, et c'est répondre à ses desseins que d'y
+aspirer. Une ambition de cet ordre ne laisse donc le plus souvent ni
+scrupule ni inquiétude de conscience: en priant Dieu de l'éclairer sur
+sa vocation épiscopale, le prêtre se convainc presque inévitablement
+qu'il se conforme, en effet, à la volonté divine. L'histoire nous montre
+assez quels ambitieux le sacerdoce a produits. C'est qu'il n'est pas de
+profession où les vues et les passions personnelles paraissent mieux
+s'identifier avec le dévouement à un intérêt supérieur, à l'intérêt de
+la cause de Dieu; et de là, chez le prêtre, cette surprenante sécurité
+morale dans le gouvernement des choses de ce monde et dans les voies
+qu'il choisit pour y parvenir. Et souvent aussi la passion du pouvoir
+s'exaspère chez lui par l'absence des autres «divertissements» (pour
+parler comme Pascal), par les contraintes du célibat. Toutes les
+énergies du prêtre, refoulées sur d'autres points, se précipitent par la
+seule issue qui leur reste ouverte.
+
+C'est ce que M. Ferdinand Fabre a nettement vu et ce qu'il a fait très
+fortement sentir dans son _Abbé Tigrane_. Que cette ambition, que j'ai
+tenté de définir, rencontre un tempérament violent et colérique, et vous
+aurez Rufin Capdepont. On a dit que sa passion du pouvoir n'avait guère
+les allures d'une passion ecclésiastique; qu'elle était trop fougueuse,
+imprudente et emportée; qu'il n'est pas vraisemblable qu'un vicaire
+général laisse dehors, la nuit, devant la porte fermée de la cathédrale,
+sous le vent et la pluie, le cercueil d'un évêque: l'esprit de corps est
+si puissant dans le clergé qu'il est infiniment rare que les haines
+particulières s'y manifestent par des actes capables de compromettre le
+clergé tout entier, de scandaliser les fidèles et de réjouir les impies;
+et comme ici la publicité de la vengeance s'aggrave d'une sorte de
+sacrilège, on peut hardiment contester la vérité de cet épisode si
+lugubrement dramatique. Il se peut qu'on ait raison sur ce dernier
+point; mais, au reste, l'impétuosité de Rufin n'exclut point l'habileté.
+Puis il n'y a pas seulement, dans l'Église, des doux et des patients;
+Grégoire VII ni Jules II n'ont laissé une réputation de mansuétude, et,
+de nos jours encore, on a vu des hommes d'Église au nom desquels on
+avait pris l'habitude d'accoler le mot «fougueux» comme une épithète
+homérique. Et, quand Rufin serait dans le clergé une figure d'exception,
+je ne vois pas en quoi il serait moins intéressant.
+
+Il est bien d'un prêtre, en tout cas, ce revirement soudain de l'abbé
+Tigrane qui, à peine devenu évêque, s'apaise, se fait onctueux, demande
+pardon et oublie. Sans doute il y a là la détente qui suit
+l'assouvissement des grandes ambitions, et l'on y peut voir aussi
+quelque hypocrisie. Mais il y a certainement autre chose encore. L'abbé
+Capdepont est un bon prêtre, un prêtre croyant: il se sent élu de Dieu,
+quoiqu'il ait lui-même fortement aidé à l'élection; et, comme
+l'épiscopat est l'achèvement du sacerdoce et confère un surcroît de
+grâce, il sent déjà cette grâce en lui, et son âme est transformée du
+moment qu'elle croit l'être. Son orgueil même n'exclut point, en cet
+instant, une sorte d'humilité; car, s'il est plus grand devant les
+hommes, il doit plus à Dieu. Et c'est ainsi que plus tard, devenu
+archevêque et tout proche du cardinalat, un jour que, dans un accès de
+délire ambitieux, il hausse son rêve jusqu'à la tiare, nous l'entendons
+gémir «avec une lueur de bon sens et une profonde humilité»:--«Moi, né
+dans une hutte au hameau de Harros, je pourrais gravir les marches du
+trône pontifical!... Moi, pécheur (tu le sais, je péchai souvent en ta
+présence, _Malum coram te feci_, comme dit le roi David)...» Le
+sentiment d'une vie surnaturelle, se mêlant intimement aux passions
+humaines, produit ainsi chez les prêtres des états d'esprit fort
+singuliers. Quand, par hasard, ils sont méchants, ils ne le sont
+peut-être jamais autant qu'ils le paraissent, comme aussi parfois, quand
+ils sont saints, ils ne sont peut-être pas aussi bons qu'ils en ont
+l'air. Ils sont à part; ils sont, comme ils s'appellent eux-mêmes, les
+«hommes de Dieu». L'ensemble d'idées et de sentiments que suppose leur
+profession agit toujours en eux, fût-ce à leur insu; c'est un élément
+secret dont il faut toujours tenir compte dans l'appréciation de leurs
+actes, car il y est toujours présent, même quand ils agissent en
+apparence comme les autres hommes. Personne assurément n'a mieux démêlé
+ce mystère que M. Ferdinand Fabre.
+
+
+VI
+
+Et voilà pourquoi il a su exposer et développer, avec lucidité et avec
+grandeur, le cas très original d'un prêtre qui n'a pas l'esprit
+ecclésiastique (_Lucifer_). L'abbé Jourfier, fils de parlementaire et
+petit-fils de conventionnel, que ses confrères ont un jour appelé
+Lucifer à cause de son orgueil laïque et du souci _purement humain_
+qu'il prend de sa dignité, est entré dans les ordres avec une grande foi
+et un grand courage, mais sans avoir senti toutefois cette illumination
+et cette douceur intérieure qui est le signe de la vocation. Le
+libéralisme qu'il tient de ses origines le fait gallican et ennemi des
+ordres religieux. Après une longue lutte contre les moines et contre un
+évêque qui les soutient par peur, il est lui-même porté à l'épiscopat
+par la révolution de 1848. Un voyage à Rome lui démontre brutalement
+qu'il n'y a plus de place dans l'Église pour un homme comme lui et que
+c'est contre le pape lui-même qu'il s'est insurgé. Dès lors il sent sa
+foi même crouler et finit par le suicide.
+
+Dans l'admirable conversation de l'évêque Jourfier avec le cardinal
+Finella (Balzac eût certainement signé ces pages), le subtil cardinal a
+une réflexion qui éclaire jusqu'au fond le caractère de «Lucifer» et
+toute cette histoire d'un prêtre qui n'est qu'un honnête homme:
+
+ Le ton de votre langage m'épouvante, et c'est moins par sa
+ vivacité, hors de toute mesure, que par un tour trop direct où,
+ passez-moi une expression hasardée, ne sonne pas assez l'âme
+ ecclésiastique. Vous ne parlez pas comme un prêtre, vous parlez
+ comme un laïque. Mon oreille a de singulières finesses pour
+ entendre vibrer Dieu au fond de la voix humaine. Or je trouve que
+ Dieu ne vibre pas au fond de votre voix. L'homme, encore l'homme,
+ toujours l'homme. Si Dieu est votre préoccupation constante--un
+ évêque doit vivre en présence du Seigneur, a écrit saint Cyprien,
+ _in conspectu Domini_,--obéissez sans discussion, aveuglément, à
+ l'autorité qu'il a placée sur vous.
+
+Qu'est-ce donc que cet esprit laïque ainsi opposé à l'esprit
+ecclésiastique? C'est, en somme, et si l'on va au fond, la morale
+naturelle opposée à la morale religieuse; et la raison opposée à la foi.
+Un honnête homme selon le monde est déjà fort éloigné d'être un vrai
+catholique. Quelques-uns même des sentiments dont est formée sa vertu
+sont réprouvés ou suspectés par l'Église: ainsi, dans certains cas, le
+souci de l'honneur, la tolérance pour les opinions, l'indulgence pour
+certaines faiblesses. Mais surtout l'indépendance de pensée est un
+crime. Dans la réalité, cela s'accommode. L'Église souffre ce qu'elle ne
+peut empêcher: elle consent que les fidèles, qui ne sont que le
+troupeau, se composent un mélange de morale humaine et de morale
+chrétienne; elle ne leur demande que d'accepter ses dogmes en bloc et
+d'observer certaines pratiques. Beaucoup de fidèles sont d'ailleurs des
+âmes simples, dont la religion est toute de sentiment. Il est des
+questions que les fidèles écartent, qu'ils ne se posent même pas: la foi
+d'un grand nombre repose sur des malentendus, ou sur beaucoup
+d'ignorance et d'irréflexion. Un laïque peut donc, sans trop se damner,
+n'être au fond qu'un honnête homme. Un prêtre, non: il faut qu'il soit
+beaucoup plus, ou, si l'on veut, autre chose. L'abbé Jourfier, qui n'a
+que des vertus humaines, est placé par sa profession dans des
+circonstances telles qu'il s'aperçoit que ces vertus vont contre les
+fondements mêmes de la foi, car elles impliquent toutes la confiance aux
+lumières naturelles et, plus ou moins, l'orgueil de l'esprit (superbia
+mentis). Or le prêtre peut se permettre un autre orgueil, mais non
+celui-là. Le jour où l'évêque Jourfier prononce l'oraison funèbre de son
+grand-père, le conventionnel régicide et déiste, il fait acte d'honnête
+homme, mais de mauvais prêtre. De même quand il lutte avec tant de
+fureur contre les congrégations et qu'il proteste contre la tyrannie de
+Rome. C'est évidemment lui qui a tort. Une religion fondée sur une
+révélation surnaturelle doit, à mesure que son domaine terrestre
+s'étend, se résoudre dans l'infaillibilité d'un chef unique, et c'est à
+cela, en effet, qu'a tendu l'Église à travers les âges. Elle doit être
+de plus en plus, par la force des choses, une monarchie absolue dans le
+monde des âmes, une théocratie. En vain Jourfier veut défendre son
+pouvoir d'évêque contre les émissaires de l'autorité centrale et se
+réserver quelque liberté dans son for intérieur. Il parle de dignité
+personnelle; mais «le prêtre est un être qui s'abandonne, se sacrifie,
+abdique». Il avait cru pouvoir sauver quelque chose de lui-même: laïque,
+il l'aurait pu; prêtre, membre de l'Église enseignante, il ne le peut
+pas. L'Église ne demande pas toujours au prêtre le sacrifice de son être
+tout entier; mais elle peut toujours le lui demander, et surtout elle le
+lui demande dès qu'il paraît vouloir se reprendre. Jourfier s'en
+aperçoit peu à peu, et l'histoire de cette douloureuse découverte est
+tout le roman. Il se convainc qu'un prêtre ne fait pas à l'Église sa
+part; et dès lors il faut ou qu'il se révolte ou qu'il s'immole. Encore
+un coup, il est rare que la question se pose avec cette netteté tragique
+et que l'Église ait l'occasion de revendiquer ses droits sur toute
+l'âme; mais la question se pose ainsi pour tout prêtre qui réfléchit dès
+que certaines circonstances mettent en opposition directe ses sentiments
+naturels et sa foi.
+
+M. Ferdinand Fabre n'a jamais mieux montré ce qu'est un prêtre
+catholique que dans cette peinture d'un prêtre qui ne l'est pas.
+
+
+VII
+
+J'aurais voulu vous montrer encore d'autres figures de prêtres: l'abbé
+Ferrand, le bon théologien; Mgr de Roquebrun, l'évêque gentilhomme;
+le doux abbé Ternisien, le vieux et timide Clamouse, les trois
+ravissants vieux chanoines de _Lucifer_, et Grégoire Phalippou, le moine
+fondateur d'ordre, et des fanatiques comme la baronne Fuster et le
+marquis de Pierrerue. Les abbés Courbezon, Célestin, Capdepont et
+Jourfier m'ont trop retenu, et cependant je n'ai pas tout dit sur eux.
+C'est un grand signe pour un romancier qu'on puisse s'attarder si
+longtemps sur chacun de ses personnages et qu'on y sente de tels
+«dessous». Mais ces prêtres, dont l'intérieur est si intéressant, M.
+Fabre sait les faire vivre, en outre, d'une vie extérieure, leur donner
+une physionomie, une allure, nous les faire voir. Et, quant à lui, non
+seulement il les voit, mais il les voit plus grands que nature;
+l'intensité du regard qu'il fixe sur eux les gonfle, les rend démesurés;
+il les admire, il les craint, il les trouve sublimes ou redoutables, il
+frémit sous leur parole. Il a, au même degré peut-être que Balzac, le
+don de s'absorber en eux, de s'en éprendre, de s'en émerveiller. Il a,
+comme le poète de la _Comédie humaine_, des stupéfactions devant les
+êtres qu'il crée. De là des outrances et des naïvetés: continuellement
+il nous avertit que ce que nous voyons ou entendons est terrible, et,
+comme il le croit, il nous le fait croire. «Tout à coup il eut un
+soubresaut, et de sa bouche s'échappèrent _ces paroles épouvantables_.»
+Ou bien: «_On ne saurait croire_ l'expression de force, de fermeté, que
+la figurine de ce vieillard de soixante-quinze ans, molle, souriante
+auparavant, venait de prendre tout à coup.» Et voyez quelle conviction
+dans cette réflexion candide: «En vérité, l'homme est-il ainsi fait que
+la passion le puisse ravaler à ce point? Hélas! oui, l'homme est ainsi
+fait, Rufin Capdepont, plus faible, eût été plus modéré peut-être...» Et
+quelle pédanterie naïve dans ce tour de phrase: «Sa tête surtout
+paraissait transfigurée. Certes, c'étaient toujours les belles lignes
+sculpturales, pleines de noblesse, _qui nous ont arrêté dès le
+commencement de cette étude_...»
+
+Cette espèce d'ingénuité s'explique par la vigueur même et la profonde
+sincérité de la conception. Et c'est aussi pourquoi les héros de M.
+Fabre s'épanchent avec tant d'abondance et pourquoi ses romans sont
+presque entièrement en discours. Ce sont des âmes qui débordent. Et le
+romancier déborde aussi. Il y a dans ses histoires des longueurs, de la
+diffusion, des redites, des situations répétées, mais toujours de la
+grandeur et du mouvement. Et le style est touffu, pesant, laborieux,
+excessif, mais solide aussi, robuste, savoureux et coloré.
+
+Ce qui domine, c'est une impression de force. Et vous la retrouverez, si
+vous passez des romans ecclésiastiques aux romans campagnards. Les
+paysages sont rudes, les personnages simples et violents. Les amoureux
+aiment jusqu'à la folie, jusqu'au meurtre ou au suicide: voyez Pancol,
+Eran, Félice l'hospitalière. La Pancole, la Galtière, la Combale sont
+d'épouvantables mégères. Il y a chez Barnabé, cet ermite digne de
+Rabelais, une magnifique et formidable surabondance de vie animale. Et
+voici, tout à côté, d'exquises figures: Méniquette et Marie Galtier,
+d'une pureté de fleurs, pareilles à des bergères de vitraux, à des
+petites saintes de Puvis de Chavannes, et le neveu de l'abbé Célestin,
+échappé à travers la grande nature maternelle comme un petit faune en
+soutanelle rouge, petit faune innocent qui a des pudeurs de petit clerc
+ou de jeune fille...
+
+Le _Chevrier et Barnabé_ ne sont pas de moindres chefs-d'oeuvre que
+_Lucifer_ ou _Mon oncle Célestin_. M. Ferdinand Fabre est un peintre
+incomparable des prêtres et des paysans: s'il tente d'autres peintures,
+s'il aborde Paris (comme dans certaines pages du _Marquis de
+Pierrerue_), il y paraît gauche et emprunté. C'est qu'il a eu deux
+nourrices: la montagne et l'Église. Il est lui-même un montagnard poète
+qui a failli être prêtre. Je soupçonne que c'est, au fond, l'amoureux de
+la nature qui a détourné le lévite; que c'est Cybèle qui l'a enlevé à
+Dieu. Sans doute il était trop ivre de la beauté de la terre pour
+devenir le ministre d'une religion qui sépare si absolument Dieu du
+monde visible. La nature est une grande hérésiarque: elle nie
+l'indignité de la matière. L'oeuvre de M. Ferdinand Fabre n'en reste pas
+moins «une», car il n'a dit que les sentiments les plus simples--ou les
+plus sérieux; il n'a peint que les âmes qui suivent le mieux la nature,
+ou celles qui s'élèvent le plus au-dessus. Il a peu connu les autres, et
+la vie moderne passerait presque tout entière entre ses pastorales et
+ses drames cléricaux. Mais cela même n'est-il pas tout à fait
+particulier et digne d'attention? Pour moi, je ne serais pas étonné que
+l'oeuvre candide, sévère et un peu fruste de ce Balzac du clergé
+catholique et des paysans primitifs restât comme un des monuments les
+plus originaux du roman contemporain.
+
+FIN
+
+SCEAUX, Imp. Charaire et fils.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Contemporains, by Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS ***
+
+***** This file should be named 21215-8.txt or 21215-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/1/2/1/21215/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.