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+ The Project Gutenberg eBook of F. Chopin, par F. Liszt.
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+The Project Gutenberg EBook of F. Chopin, by Franz Liszt
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: F. Chopin
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+Author: Franz Liszt
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+Release Date: June 3, 2007 [EBook #21669]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK F. CHOPIN ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+<hr />
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+<p class="c" style="font-size: 400%;"><b>F. CHOPIN</b></p>
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+<p class="c">PAR</p>
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+<h2>F. LISZT</h2>
+
+<p class="c">QUATRI&Egrave;ME &Eacute;DITION</p>
+
+<h3>LEIPZIG</h3>
+
+<p class="c">BREITKOPF ET HAERTEL</p>
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+<p class="c">IMPRIMEURS-&Eacute;DITEURS</p>
+
+<p class="c">1890</p>
+
+<p class="c">Tous droits r&eacute;serv&eacute;s.</p>
+
+<hr />
+<table summary="toc">
+<tr><td colspan="2" align="center"><a name="toc" id="toc"></a>TABLE DES MATI&Egrave;RES</td></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right">I.</td><td><a href="#I">Caract&egrave;re g&eacute;n&eacute;ral des &#338;uvres de Chopin</a></td></tr>
+<tr><td align="right">II.</td><td><a href="#II">Polonaises</a></td></tr>
+<tr><td align="right">III.</td><td><a href="#III">Mazoures</a></td></tr>
+<tr><td align="right">IV.</td><td><a href="#IV">Virtuosit&eacute; de Chopin</a></td></tr>
+<tr><td align="right">V.</td><td><a href="#V">Individualit&eacute; de Chopin</a></td></tr>
+<tr><td align="right">VI.</td><td><a href="#VI">Jeunesse de Chopin</a></td></tr>
+<tr><td align="right">VII.</td><td><a href="#VII">L&eacute;lia</a></td></tr>
+<tr><td align="right">VIII.</td><td><a href="#VIII">Derniers temps, derniers instants</a></td></tr>
+</table>
+<hr />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#toc">I.</a></h2>
+
+<p style="margin-left: 70%;">Weimar 1850.</p>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/001.png" alt="C"/></span>hopin! doux et harmonieux g&eacute;nie! Quel est le c&#339;ur auquel il fut cher,
+quelle est la personne &agrave; laquelle il fut familier qui, en l'entendant
+nommer, n'&eacute;prouve un tressaillement, comme au souvenir d'un &ecirc;tre
+sup&eacute;rieur qu'il eut la fortune de conna&icirc;tre? Mais, quelque regrett&eacute;
+qu'il soit par tous les artistes et par tous ses nombreux amis, il nous
+est peut-&ecirc;tre permis de douter que le moment soit d&eacute;j&agrave; venu o&ugrave;, appr&eacute;ci&eacute;
+&agrave; sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particuli&egrave;rement
+sensible, occupe dans l'estime universelle le haut rang que lui r&eacute;serve
+l'avenir.</p>
+
+<p>S'il a &eacute;t&eacute; souvent prouv&eacute; que <i>nul n'est proph&egrave;te en son pays</i>, n'est-il
+pas d'exp&eacute;rience aussi que les hommes de l'avenir, ceux qui le
+pressentent et le rapprochent par leurs &#339;uvres, ne sont pas reconnus
+proph&egrave;tes par leurs temps?... &Agrave; vrai dire, pourrait-il en &ecirc;tre
+autrement? Sans nous en prendre &agrave; ces sph&egrave;res o&ugrave; le raisonnement
+devrait, jusqu'&agrave; un certain point, servir de garant &agrave; l'exp&eacute;rience, nous
+oserons affirmer que, dans le domaine des arts, tout g&eacute;nie innovateur,
+tout auteur qui d&eacute;laisse l'id&eacute;al, le type, les formes dont se
+nourrissaient et s'enchantaient les esprits de son temps, pour &eacute;voquer
+un id&eacute;al nouveau, cr&eacute;er de nouveaux types et des formes inconnues,
+blessera sa g&eacute;n&eacute;ration contemporaine. Ce n'est que la g&eacute;n&eacute;ration
+suivante qui comprendra sa pens&eacute;e, son sentiment. Les jeunes artistes
+group&eacute;s autour de cet inventeur auront beau protester contre les
+retardataires, dont la coutume invariable est d'assommer les vivants
+avec les morts, dans l'art musical bien plus encore que dans d'autres
+arts, il est quelquefois r&eacute;serv&eacute; au temps seul de r&eacute;v&eacute;ler toute la
+beaut&eacute; et tout le m&eacute;rite des inspirations et des formes nouvelles.</p>
+
+<p>Les formes multiples de l'art n'&eacute;tant qu'une sorte d'incantation, dont
+les formules tr&egrave;s diverses sont destin&eacute;es &agrave; &eacute;voquer dans son cercle
+magique les sentiments et les passions que l'artiste veut rendre
+sensibles, visibles, audibles, tangibles, en quelque sorte, pour en
+communiquer les fr&eacute;missements, le g&eacute;nie se manifeste par l'invention de
+formes nouvelles, adapt&eacute;es parfois &agrave; des sentiments qui n'avaient point
+encore surgi dans le cercle enchant&eacute;. Dans la musique, ainsi que dans
+l'architecture, la sensation est li&eacute;e &agrave; l'&eacute;motion sans l'interm&eacute;diaire
+de la pens&eacute;e et du raisonnement, comme il en est dans l'&eacute;loquence, la
+po&eacute;sie, la sculpture, la peinture, l'art dramatique, qui exigent qu'on
+connaisse et comprenne d'abord leur sujet, que l'intelligence doit
+avoir saisi avant que le c&#339;ur en soit touch&eacute;. Comment alors la seule
+introduction de formes et de modes inusit&eacute;s, ne serait-elle pas d&eacute;j&agrave;
+dans cet art un obstacle &agrave; la compr&eacute;hension imm&eacute;diate d'une &#339;uvre?... La
+surprise, la fatigue m&ecirc;me, occasionn&eacute;es par l'&eacute;tranget&eacute; des impressions
+inconnues que r&eacute;veillent une mani&egrave;re de proc&eacute;der, une mani&egrave;re d'exprimer
+ses pens&eacute;es et son sentiment, une mani&egrave;re de dire dont on n'a point
+encore appris la port&eacute;e, le charme et le secret, font para&icirc;tre au grand
+nombre les &#339;uvres con&ccedil;ues en ces conditions impr&eacute;vues, comme &eacute;crites
+dans une langue qu'on ignore et qui, par cela m&ecirc;me, semble d'abord
+barbare!</p>
+
+<p>La seule peine d'y habituer l'oreille, de se rendre compte par <i>a</i> + <i>b</i>
+des raisons pour lesquelles les anciennes r&egrave;gles sont autrement
+appliqu&eacute;es, autrement employ&eacute;es, successivement transform&eacute;es, afin de
+correspondre &agrave; des besoins qui n'existaient pas lorsqu'elles furent
+&eacute;tablies, suffit pour en rebuter beaucoup. Ils refusent opini&acirc;trement
+d'&eacute;tudier avec suite les &#339;uvres nouvelles, pour saisir parfaitement ce
+qu'elles ont voulu dire et pourquoi elles ne pouvaient pas le dire sans
+changer les anciennes habitudes du langage musical, en croyant par l&agrave;
+repousser du pur domaine de l'art sacr&eacute; et radieux, un patois indigne
+des ma&icirc;tres qui l'ont illustr&eacute;. Cette r&eacute;pulsion, plus vive en des
+esprits consciencieux qui, ayant pris beaucoup de peine pour apprendre
+ce qu'ils savent s'y attachent comme &agrave; des dogmes <i>hors desquels pas de
+salut</i>, devient encore plus forte, plus imp&eacute;rieuse, quand sous des
+formes nouvelles un g&eacute;nie novateur introduit dans l'art des sentiments
+qui n'y avaient pas encore &eacute;t&eacute; exprim&eacute;s. Alors on l'accuse de ne savoir
+ni ce qu'il est permis &agrave; l'art de dire, ni la mani&egrave;re dont il doit le
+dire.</p>
+
+<p>Les musiciens ne sauraient m&ecirc;me esp&eacute;rer que la mort apporte &agrave; leurs
+travaux cette <i>plus value</i> instantan&eacute;e qu'elle donne &agrave; ceux des
+peintres, et aucun d'eux ne pourrait renouveler, au profit de ses
+manuscrits, le subterfuge d'un des grands ma&icirc;tres flamands qui voulut de
+son vivant exploiter sa gloire future, en chargeant sa femme de r&eacute;pandre
+le bruit de son d&eacute;c&egrave;s pour faire rench&eacute;rir les toiles dont il avait eu
+soin de garnir son atelier. Les questions d'&eacute;cole peuvent aussi dans les
+arts plastiques retarder, de leur vivant, l'appr&eacute;ciation &eacute;quitable de
+certains ma&icirc;tres. Qui ne sait que les admirateurs passionn&eacute;s de Rafael
+fulminaient contre Michel-Ange, que de nos jours on m&eacute;connut longtemps
+en France le m&eacute;rite d'Ingres, dont ensuite les partisans d&eacute;nigr&egrave;rent
+celui de Delacroix, pendant qu'en Allemagne les adh&eacute;rents de Corn&eacute;lius
+anath&eacute;matisaient ceux de Kaulbach, qui le leur rendaient bien. Mais, en
+peinture ces guerres d'&eacute;cole arrivent plus t&ocirc;t &agrave; une solution &eacute;quitable,
+parce que le tableau ou la statue d'un novateur une fois expos&eacute;s, tous
+peuvent la voir; la foule y accoutume ainsi ses yeux, pendant que le
+penseur, le critique impartial, (s'il y en a), est &agrave; m&ecirc;me de l'&eacute;tudier
+consciencieusement et d'y d&eacute;couvrir le m&eacute;rite r&eacute;el de la pens&eacute;e et des
+formes encore inusit&eacute;es. Il lui est toujours ais&eacute; de les revoir et de
+juger avec &eacute;quit&eacute;, pour peu qu'il le veuille, l'union ad&eacute;quate qui s'y
+trouve ou non du sentiment et de la forme.</p>
+
+<p>En musique, il n'en va pas ainsi. Les partisans exclusifs des anciens
+ma&icirc;tres et de leur style ne permettent pas aux esprits impartiaux de se
+familiariser avec les productions d'une &eacute;cole qui surgit. Ils ont soin
+de les soustraire tout &agrave; fait &agrave; la connaissance du public. Si par
+m&eacute;garde quelque &#339;uvre nouvelle, &eacute;crite dans un style nouveau, vient &agrave;
+&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;e, non contents de la faire attaquer par tous les organes de
+la presse qu'ils tiennent &agrave; leur disposition, ils emp&ecirc;chent qu'on la
+joue et, surtout, qu'on la rejoue. Ils confisquent les orchestres et les
+conservatoires, les salles de concert et les salons, en &eacute;tablissant
+contre tout auteur qui cesse d'&ecirc;tre un imitateur, un syst&egrave;me de
+prohibition qui s'&eacute;tend des &eacute;coles, o&ugrave; se forment le go&ucirc;t des virtuoses
+et des ma&icirc;tres de chapelle, aux le&ccedil;ons, au cours, aux ex&eacute;cutions
+publiques, priv&eacute;es et intimes, o&ugrave; se forme le go&ucirc;t des auditeurs.</p>
+
+<p>Un peintre et un sculpteur peuvent raisonnablement esp&eacute;rer de convertir
+peu &agrave; peu leurs contemporains de bonne foi, ceux que l'envie, la
+rancune, le parti pris, ne rendent pas inaccessibles &agrave; toute conversion,
+en ayant prise par la publicit&eacute; m&ecirc;me de leur &#339;uvre sur toutes les &acirc;mes
+ing&eacute;nues, sur celles qui sont sup&eacute;rieures aux petites taquineries
+d'atelier &agrave; atelier. Le musicien novateur est condamn&eacute; &agrave; attendre une
+g&eacute;n&eacute;ration suivante pour &ecirc;tre d'abord entendu, puis &eacute;cout&eacute;. En dehors du
+th&eacute;&acirc;tre, qui a ses propres conditions, ses propres lois, ses propres
+normes, dont nous ne nous occupons pas ici, il ne peut gu&egrave;re esp&eacute;rer de
+conqu&eacute;rir un public de son vivant; c'est-&agrave;-dire, de voir le sentiment
+qui l'a inspir&eacute;, la volont&eacute; qui l'a anim&eacute;, la pens&eacute;e qui l'a guid&eacute;,
+g&eacute;n&eacute;ralement comprises, clairement pr&eacute;sentes &agrave; quiconque lit ou ex&eacute;cute
+ses &#339;uvres. Il lui faut &agrave; l'avance courageusement renoncer &agrave; voir le
+m&eacute;rite et la beaut&eacute; de la forme dont il a rev&ecirc;tu son sentiment et sa
+pens&eacute;e, g&eacute;n&eacute;ralement appr&eacute;ci&eacute;es et reconnues par les artistes, ses
+&eacute;gaux, avant un quart de si&egrave;cle; pour mieux dire, avant sa mort.
+Celle-ci apporte bien une notable mutation dans les jugements, ne fut-ce
+que parce qu'elle donne &agrave; toutes les mauvaises petites passions des
+rivalit&eacute;s locales, l'occasion de taquiner, d'attaquer, de miner des
+r&eacute;putations en vogue, en opposant &agrave; leurs plates productions les &#339;uvres
+de ceux qui ne sont plus. Mais, qu'il y a loin encore de cette estime
+r&eacute;trospective que l'envie emprunte chez la justice, &agrave; la compr&eacute;hension
+sympathique, affectueuse, amoureuse, admirative, due au g&eacute;nie ou au
+talent hors ligne.</p>
+
+<p>Toutefois, en musique les retardataires sont moins coupables peut-&ecirc;tre
+que ne le pensent ceux dont ils neutralisent les efforts, dont ils
+emp&ecirc;chent le succ&egrave;s, dont ils ajournent la gloire. Ne faut-il pas tenir
+compte de la difficult&eacute; r&eacute;elle qu'ils &eacute;prouvent &agrave; comprendre les
+beaut&eacute;s qu'ils m&eacute;connaissent, &agrave; appr&eacute;cier les m&eacute;rites qu'ils nient avec
+tant d'obstination? L'ou&iuml;e est un sens infiniment plus sensible, plus
+nerveux, plus subtil que la vue; du moment que, cessant de servir aux
+simples besoins de la vie, il porte au cerveau des &eacute;motions li&eacute;es &agrave; ses
+sensations, des pens&eacute;es formul&eacute;es par les divers modes que les sons
+affectent, au moyen de leur succession qui produit la m&eacute;lodie, de leur
+groupement qui donne le rhythme, de leur simultan&eacute;it&eacute; qui constitue
+l'harmonie, l'on a infiniment plus de peine &agrave; s'accoutumer &agrave; ses
+nouvelles formes qu'&agrave; celles qui affectent le regard. L'&#339;il se fait bien
+plus rapidement &agrave; des contours maigres ou exub&eacute;rants, &agrave; des lignes
+anguleuses ou rebondissantes, &agrave; un emploi exag&eacute;r&eacute; de couleurs ou &agrave; une
+absence choquante de coloris, pour saisir l'intention aust&egrave;re ou
+path&eacute;tique d'un ma&icirc;tre &agrave; travers sa &laquo;mani&egrave;re&raquo;, que l'oreille ne se fait
+&agrave; l'apparition de dissonances qui lui paraissent atroces tant qu'il n'en
+saisit pas la motivation, de modulations dont la hardiesse lui semble
+vertigineuse tant qu'il n'en a pas senti le lien secret, logique et
+esth&eacute;tique &agrave; la fois, comme les transitions voulues par un style en
+architecture, impossibles dans un autre. En outre, les musiciens qui ne
+s'astreignent pas aux routines conventionnelles ont besoin plus que
+d'autres artistes de l'aide du temps, parce que leur art, s'attaquant
+aux fibres les plus d&eacute;licates du c&#339;ur humain le blesse et le fait
+souffrir, quand il ne le charme et ne l'enchante point.</p>
+
+<p>Ce sont en premier lieu les organisations les plus jeunes et les plus
+vives qui, le moins encha&icirc;n&eacute;es par l'attrait de l'habitude &agrave; des formes
+anciennes et aux sentiments qu'elles exprimaient, (attrait respectable
+m&ecirc;me en ceux chez qui il est tyrannique), se prennent de curiosit&eacute;, puis
+de passion, pour l'idiome nouveau, qui correspond naturellement par ce
+qu'il dit, comme par la mani&egrave;re dont il le dit, &agrave; l'id&eacute;al nouveau d'une
+nouvelle &eacute;poque, aux types naissants d'une p&eacute;riode qui va succ&eacute;der &agrave; une
+autre. C'est gr&acirc;ce &agrave; ces jeunes phalanges, enthousiastes de ce qui
+d&eacute;peint leurs impressions et donne vie &agrave; leurs pressentiments, que le
+nouveau langage p&eacute;n&egrave;tre dans les r&eacute;gions r&eacute;calcitrantes du public; c'est
+gr&acirc;ce &agrave; elles que celui-ci finit par en saisir le sens, la port&eacute;e, la
+construction, et se d&eacute;cide &agrave; rendre justice aux qualit&eacute;s ou aux
+richesses qu'il renferme.</p>
+
+<p>Quelle que soit donc la popularit&eacute; d&eacute;j&agrave; acquise &agrave; une partie des
+productions du ma&icirc;tre dont nous voulons parler, de celui que les
+souffrances avaient bris&eacute; longtemps avant sa fin, il est &agrave; pr&eacute;sumer que
+dans vingt-cinq ou trente ans d'ici, on aura pour ses ouvrages une
+estime moins superficielle et moins l&eacute;g&egrave;re que celle qui leur est
+accord&eacute;e maintenant. Ceux qui dans la suite s'occuperont de l'histoire
+de la musique, feront sa part, et elle sera grande, &agrave; celui qui y marqua
+par un si rare g&eacute;nie m&eacute;lodique, par de si merveilleuses inspirations
+rhythmiques, par de si heureux et de si remarquables agrandissements du
+tissu harmonique, que ses conqu&ecirc;tes seront pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es avec raison &agrave;
+mainte &#339;uvre de surface plus &eacute;tendue, jou&eacute;e et rejou&eacute;e par de grands
+orchestres, chant&eacute;e et rechant&eacute;e par une quantit&eacute; de <i>prime donne</i>.</p>
+
+<p>Le g&eacute;nie de Chopin fut assez profond et assez &eacute;lev&eacute;, assez riche
+surtout, pour avoir pu s'&eacute;tablir de prime abord, si non de prime saut,
+dans le vaste domaine de l'orchestration. Ses id&eacute;es musicales furent
+assez grandes, assez arr&ecirc;t&eacute;es, assez nombreuses, pour se r&eacute;partir &agrave;
+travers toutes les mailles d'une large instrumentation. Si les p&eacute;dants
+lui eussent reproch&eacute; de n'&ecirc;tre point polyphone, il avait de quoi se
+moquer des p&eacute;dants en leur prouvant que la polyphonie, tout en &eacute;tant une
+des plus surprenantes, des plus puissantes, des plus admirables, des
+plus expressives, des plus majestueuses ressources du g&eacute;nie musical, ne
+repr&eacute;sente, apr&egrave;s tout, qu'une ressource, un mode d'expression, une des
+formes du style dans l'art, plus usit&eacute; par tel auteur, plus g&eacute;n&eacute;ral en
+telle &eacute;poque ou tel pays, selon que le sentiment de cet auteur, de cette
+&eacute;poque, de ce pays, en avaient plus besoin pour se traduire. Or, l'art
+n'&eacute;tant pas l&agrave; pour mettre en &#339;uvre ses ressources en tant que
+ressources, pour faire valoir ses formes en tant que formes, il est
+&eacute;vident que l'artiste n'a lieu de s'en servir que lorsque ces formes et
+ces ressources sont utiles ou n&eacute;cessaires &agrave; l'expression de sa pens&eacute;e
+et de son sentiment. Pour peu que la nature de son g&eacute;nie et celle des
+sujets qu'il choisit ne r&eacute;clament point ces formes, n'aient pas besoin
+de ces ressources, il les laisse de c&ocirc;t&eacute; comme il laisse reposer le
+fifre et la clarinette-basse, la grosse-caisse ou la viole d'amour quand
+il n'a qu'en faire.</p>
+
+<p>Ce n'est certes pas l'emploi de certains effets plus difficiles &agrave;
+atteindre que d'autres, qui t&eacute;moigne du g&eacute;nie de l'artiste. Son g&eacute;nie se
+r&eacute;v&egrave;le dans le sentiment qui le fait chanter; il se mesure &agrave; sa
+noblesse, il se t&eacute;moigne d&eacute;finitivement dans une union si ad&eacute;quate du
+<i>sentiment</i> et de la <i>forme</i> qu'il prend, qu'on ne puisse imaginer l'un
+sans l'autre, l'un &eacute;tant comme le rev&ecirc;tement naturel, l'irradiation
+spontan&eacute;e de l'autre. Rien ne prouve mieux que les pens&eacute;es de Chopin
+eussent pu facilement &ecirc;tre acclimat&eacute;es par lui dans l'orchestre, que la
+facilit&eacute; avec laquelle on peut y transporter les plus belles, les plus
+remarquables d'entr'elles. Si donc il n'aborda jamais la musique
+symphonique sous aucune de ses manifestations, c'est qu'il ne le voulut
+point. Ce ne fut ni modestie outr&eacute;e, ni d&eacute;dain mal plac&eacute;; ce fut la
+conscience claire et nette de la forme qui convenait le mieux &agrave; son
+sentiment, cette conscience &eacute;tant un des attributs les plus essentiels
+du g&eacute;nie dans tous les arts, mais sp&eacute;cialement dans la musique.</p>
+
+<p>En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin fit preuve
+d'une des qualit&eacute;s les plus pr&eacute;cieuses dans un grand &eacute;crivain et
+certainement les plus rares dans un &eacute;crivain ordinaire: la juste
+appr&eacute;ciation de la forme dans laquelle il lui est donn&eacute; d'exceller.
+Pourtant, ce fait dont nous lui faisons un s&eacute;rieux m&eacute;rite, nuisit &agrave;
+l'importance de sa renomm&eacute;e. Difficilement peut-&ecirc;tre un autre, en
+possession de si hautes facult&eacute;s m&eacute;lodiques et harmoniques, e&ucirc;t-il
+r&eacute;sist&eacute; aux tentations que pr&eacute;sentent les chants de l'archet, les
+alanguissements de la fl&ucirc;te, les temp&ecirc;tes de l'orchestre, les
+assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore &agrave;
+croire la seule messag&egrave;re de la vieille d&eacute;esse dont nous briguons les
+subites faveurs. Quelle conviction r&eacute;fl&eacute;chie ne lui a-t-il point fallu
+pour se borner &agrave; un cercle plus aride en apparence, determin&eacute; &agrave; y faire
+&eacute;clore par son g&eacute;nie et son travail des produits qui, &agrave; premi&egrave;re vue,
+eussent sembl&eacute; r&eacute;clamer un autre terrain pour donner toute leur
+floraison? Quelle p&eacute;n&eacute;tration intuitive ne r&eacute;v&egrave;le pas ce choix exclusif
+qui, arrachant certains effets d'orchestre &agrave; leur domaine habituel o&ugrave;
+toute l'&eacute;cume du bruit f&ucirc;t venue se briser &agrave; leurs pieds, les
+transplantait dans une sph&egrave;re plus restreinte, mais plus id&eacute;alis&eacute;e?
+Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument
+n'a-t-elle pas pr&eacute;sid&eacute; &agrave; cette renonciation volontaire d'un empirisme si
+r&eacute;pandu, qu'un autre e&ucirc;t probablement consid&eacute;r&eacute; comme un contresens
+d'enlever d'aussi grandes pens&eacute;es &agrave; leurs interpr&egrave;tes ordinaires! Que
+nous devons sinc&egrave;rement admirer cette unique pr&eacute;occupation du beau pour
+lui-m&ecirc;me qui, en faisant d&eacute;daigner &agrave; Chopin la propension commune de
+r&eacute;partir entre une centaine de pupitres chaque brin de m&eacute;lodie, lui
+permit d'augmenter les ressources de l'art en enseignant &agrave; les
+concentrer dans un moindre espace!</p>
+
+<p>Loin d'ambitionner les fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de voir
+sa pens&eacute;e int&eacute;gralement reproduite sur l'ivoire du clavier, r&eacute;ussissant
+dans son but de ne lui rien faire perdre en &eacute;nergie sans pr&eacute;tendre aux
+effets d'ensemble et &agrave; la brosse du d&eacute;corateur. On n'a point encore
+assez s&eacute;rieusement et assez attentivement appr&eacute;cie la valeur du dessin
+de ce burin d&eacute;licat, habitu&eacute; qu'on est de nos jours &agrave; ne consid&eacute;rer
+comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laiss&eacute; pour le
+moins une demi-douzaine d'op&eacute;ras, autant d'oratorios et quelques
+symphonies, demandant ainsi &agrave; chaque musicien de faire tout, m&ecirc;me un peu
+plus que tout. Cette mani&egrave;re d'&eacute;valuer le g&eacute;nie, qui, par essence, est
+une qualit&eacute;, &agrave; la quantit&eacute; et &agrave; la dimension de ses &#339;uvres, si
+g&eacute;n&eacute;ralement r&eacute;pandue qu'elle soit, n'en est pas moins d'une justesse
+tr&egrave;s probl&eacute;matique!</p>
+
+<p>Personne ne voudrait contester la gloire plus difficile &agrave; obtenir et la
+sup&eacute;riorit&eacute; r&eacute;elle des chantres &eacute;piques, qui d&eacute;ploient sur un large plan
+leurs splendides cr&eacute;ations. Mais nous d&eacute;sirerions qu'on applique &agrave; la
+musique le prix qu'on met aux proportions mat&eacute;rielles dans les autres
+branches des beaux-arts et qui, en peinture par exemple, place une
+toile de vingt pouces carr&eacute;s, comme la <i>Vision d'Ez&eacute;chiel</i> ou le
+<i>Cimeti&egrave;re</i> de Ruysda&euml;l, parmi les chefs-d'&#339;uvre &eacute;valu&eacute;s plus haut que
+tel tableau de vaste dimension, f&ucirc;t-il d'un Rubens ou d'un Tintoret. En
+litt&eacute;rature, Larochefoucauld est-il moins un &eacute;crivain de premier ordre
+pour avoir toujours resserr&eacute; ses <i>Pens&eacute;es</i> dans de si petits cadres?
+Uhland et Petofi sont-ils moins des po&egrave;tes nationaux, pour n'avoir pas
+d&eacute;pass&eacute; la po&eacute;sie lyrique et la <i>Ballade</i>? P&eacute;trarque ne doit-il pas son
+triomphe &agrave; ses <i>Sonnets</i>, et de ceux qui ont le plus r&eacute;p&eacute;t&eacute; leurs suaves
+rimes en est-il beaucoup qui connaissent l'existence de son po&egrave;me sur
+l'Afrique?</p>
+
+<p>Nous sommes certains de voir bient&ocirc;t dispara&icirc;tre les pr&eacute;jug&eacute;s qui
+disputent encore &agrave; l'artiste, n'ayant produit que des <i>Lieder</i> pareils &agrave;
+ceux de Franz Schubert ou de Robert Franz, sa sup&eacute;riorit&eacute; d'&eacute;crivain sur
+tel autre qui aura partitionn&eacute; les plates m&eacute;lodies de bien des op&eacute;ras
+que nous ne citerons pas! En musique aussi on finira bient&ocirc;t par tenir
+surtout compte, dans les compositions diverses, de l'&eacute;loquence et du
+talent avec lesquels seront exprim&eacute;s les pens&eacute;es et les sentiments du
+po&egrave;te, quels que soient du reste l'espace et les moyens employ&eacute;s pour
+les interpr&eacute;ter.</p>
+
+<p>Or, on ne saurait &eacute;tudier et analyser avec soin les travaux de Chopin
+sans y trouver des beaut&eacute;s d'un ordre tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;, des sentiments d'un
+caract&egrave;re parfaitement neuf, des formes d'une contexture harmonique
+aussi originale que savante. Chez lui la hardiesse se justifie
+toujours; la richesse, l'exub&eacute;rance m&ecirc;me, n'excluent pas la clart&eacute;, la
+singularit&eacute; ne d&eacute;g&eacute;n&egrave;re pas en bizarrerie, les ciselures ne sont pas
+d&eacute;sordonn&eacute;es, le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'&eacute;l&eacute;gance des
+lignes principales. Ses meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui,
+on peut le dire, forment &eacute;poque dans le maniement du style musical.
+Os&eacute;es, brillantes, s&eacute;duisantes, elles d&eacute;guisent leur profondeur sous
+tant de gr&acirc;ce et leur habilit&eacute; sous tant de charme, que c'est avec peine
+qu'on parvient &agrave; se soustraire assez &agrave; leur entra&icirc;nant attrait, pour les
+juger &agrave; froid sous le point de vue de leur valeur th&eacute;orique. Celle-ci a
+d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; sentie par plus d'un ma&icirc;tre &egrave;s-sciences, mais elle se fera de
+plus en plus reconna&icirc;tre lorsque sera venu le temps d'un examen attentif
+des services rendus &agrave; l'art durant la p&eacute;riode que Chopin a travers&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est &agrave; lui que nous devons l'extension des accords, soit plaqu&eacute;s, soit
+en arp&egrave;ges, soit en batteries; les sinuosit&eacute;s chromatiques et
+enharmoniques dont ses pages offrent de si frappants exemples, les
+petits groupes de notes surajout&eacute;es, tombant comme les gouttelettes
+d'une ros&eacute;e diapr&eacute;e par-dessus la figure m&eacute;lodique. Il donna &agrave; ce genre
+de parure, dont on n'avait encore pris le mod&egrave;le que dans les
+<i>fioritures</i> de l'ancienne grande &eacute;cole de chant italien, l'impr&eacute;vu et
+la vari&eacute;t&eacute; que ne comportait pas la voix humaine, servilement copi&eacute;e
+jusque l&agrave; par le piano dans des embellissements devenus st&eacute;r&eacute;otypes et
+monotones. Il inventa ces admirables progressions harmoniques, par
+lesquelles il dota d'un caract&egrave;re s&eacute;rieux m&ecirc;me les pages qui, vu la
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de leur sujet, ne paraissaient pas devoir pr&eacute;tendre &agrave; cette
+importance.</p>
+
+<p>Mais, qu'importe le sujet? N'est-ce pas l'id&eacute;e qu'on en fait jaillir,
+l'&eacute;motion qu'on y fait vibrer, qui l'&eacute;l&egrave;ve, l'ennoblit et le grandit?
+Que de m&eacute;lancolie, que de finesse, que de sagacit&eacute;, que <i>d'art</i> surtout
+dans ces chefs-d'&#339;uvre de La Fontaine, dont les sujets sont si familiers
+et les titres si modestes! Ceux d'<i>&Eacute;tudes</i> et de <i>Pr&eacute;ludes</i> le sont
+aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront
+pas moins des types de perfection, dans un genre qu'il a cr&eacute;&eacute; et qui
+rel&egrave;ve, ainsi que toutes ses &#339;uvres, de l'inspiration de son g&eacute;nie
+po&eacute;tique. Ses <i>&Eacute;tudes</i> &eacute;crites presque en premier lieu, sont empreintes
+d'une verve juv&eacute;nile qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages
+subs&eacute;quents, plus &eacute;labor&eacute;s, plus achev&eacute;s, plus combin&eacute;s, pour se perdre,
+si l'on veut, dans ses derni&egrave;res productions d'une sensibilit&eacute; plus
+exquise, qu'on accusa longtemps d'&ecirc;tre surexcit&eacute;e et, par l&agrave;, factice.
+On arrive cependant &agrave; se convaincre que cette subtilit&eacute; dans le
+maniement des nuances, cette excessive finesse dans l'emploi des teintes
+les plus d&eacute;licates et des contrastes les plus fugitifs, n'a qu'une
+fausse ressemblance avec les recherches de l'&eacute;puisement. En les
+examinant de pr&egrave;s, on est forc&eacute; d'y reconna&icirc;tre la claire-vue, souvent
+l'intuition sentiment et la pens&eacute;e, mais que le commun des hommes
+n'aper&ccedil;oit point, comme leur vue ordinaire ne saisit point toutes les
+transitions de la couleur, toutes les d&eacute;gradations de teintes, qui font
+l'in&eacute;narrable beaut&eacute; et la merveilleuse harmonie de la nature!</p>
+
+<p>Si nous avions &agrave; parler ici en termes d'&eacute;cole du d&eacute;veloppement de la
+musique de piano, nous diss&eacute;querions ces merveilleuses pages qui offrent
+une si riche glane d'observations. Nous explorerions en premi&egrave;re ligne
+ces <i>Nocturnes, Ballades, Impromptus, Scherzos</i>, qui, tous, sont pleins
+de raffinements harmoniques aussi inattendus qu'inentendus. Nous les
+rechercherions &eacute;galement dans ses <i>Polonaises</i>, dans ses <i>Mazoures,
+Valses, Bol&eacute;ros</i>. Mais ce n'est ni l'instant, ni le lieu d'un travail
+pareil, qui n'offrirait d'int&eacute;r&ecirc;t qu'aux adeptes du contre-point et de
+la basse chiffr&eacute;e. C'est par le sentiment qui d&eacute;borde de toutes ces
+&#339;uvres qu'elles se sont r&eacute;pandues et popularis&eacute;es: sentiment romantique,
+&eacute;minemment individuel, propre &agrave; leur auteur et profond&eacute;ment sympathique,
+non seulement &agrave; son pays qui lui doit une illustration de plus, mais &agrave;
+tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l'exil et les
+attendrissements de l'amour.</p>
+
+<p>Ne se contentant pas toujours de cadres dont il &eacute;tait libre de dessiner
+les contours si heureusement choisis, par lui, Chopin voulut quelquefois
+enclaver aussi sa pens&eacute;e dans les classiques barri&egrave;res. Il &eacute;crivit de
+beaux <i>Concertos</i> et de belles <i>Sonates</i>; toutefois, il n'est pas
+difficile de distinguer dans ces productions plus de volont&eacute; que
+d'inspiration. La sienne &eacute;tait imp&eacute;rieuse, fantasque, irr&eacute;fl&eacute;chie; ses
+allures ne pouvaient &ecirc;tre que libres. Nous croyons qu'il a violent&eacute; son
+g&eacute;nie chaque fois qu'il a cherch&eacute; &agrave; l'astreindre aux r&egrave;gles, aux
+classifications, &agrave; une ordonnance qui n'&eacute;taient pas les siennes et ne
+pouvaient concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la
+gr&acirc;ce se d&eacute;ploie surtout lorsqu'ils semblent aller &agrave; la d&eacute;rive.</p>
+
+<p>Il fut peut-&ecirc;tre entra&icirc;n&eacute; &agrave; d&eacute;sirer ce double succ&egrave;s par l'exemple de
+son ami Mickiewicz, qui, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; le premier &agrave; doter sa langue
+d'une po&eacute;sie romantique, faisant &eacute;cole d&egrave;s 1818 dans la litt&eacute;rature
+polonaise par ses <i>Dziady</i> et ses ballades fantastiques, prouva ensuite,
+en &eacute;crivant <i>Gra&#380;yna</i> et <i>Wallenrod</i>, qu'il savait aussi triompher des
+difficult&eacute;s qu'opposent &agrave; l'inspiration les entraves de la forme
+classique; qu'il &eacute;tait &eacute;galement ma&icirc;tre lorsqu'il saisissait la lyre des
+anciens po&egrave;tes. Chopin, en faisant des tentatives analogues, n'a pas, &agrave;
+notre avis, aussi compl&egrave;tement r&eacute;ussi. Il n'a pu maintenir dans le carr&eacute;
+d'une coupe anguleuse et raide, ce contour flottant et ind&eacute;termin&eacute; qui
+fait le charme de sa pens&eacute;e. Il n'a pu y enserrer cette ind&eacute;cision
+nuageuse et estomp&eacute;e qui, en d&eacute;truisant toutes les ar&ecirc;tes de la forme,
+la drape de longs plis, comme de flocons brumeux, semblables &agrave; ceux dont
+s'entouraient les beaut&eacute;s ossianiques lorsqu'elles faisaient appara&icirc;tre
+aux mortels quelque suave profil, du milieu des changeantes nu&eacute;es.</p>
+
+<p>Les essais classiques de Chopin brillent pourtant par une rare
+distinction de style; ils renferment des passages d'un haut int&eacute;r&ecirc;t, des
+morceaux d'une surprenante grandeur. Nous citerons l'<i>Adagio</i> du second
+<i>Concerto</i>, pour lequel il avait une pr&eacute;dilection marqu&eacute;e et qu'il se
+plaisait &agrave; redire fr&eacute;quemment. Les dessins accessoires appartiennent &agrave;
+la plus belle mani&egrave;re de l'auteur, la phrase principale en est d'une
+largeur admirable; elle alterne avec un r&eacute;citatif qui pose le ton mineur
+et qui en est comme l'antistrophe. Tout ce morceau est d'une id&eacute;ale
+perfection. Son sentiment, tour &agrave; tour radieux et plein d'apitoiement,
+fait songer &agrave; un magnifique paysage inond&eacute; de lumi&egrave;re, &agrave; quelque
+fortun&eacute;e vall&eacute;e de Temp&eacute;, qu'on aurait fix&eacute;e pour &ecirc;tre le lieu d'un
+r&eacute;cit lamentable, d'une sc&egrave;ne poignante. On dirait un irr&eacute;parable
+malheur accueillant le c&#339;ur humain en face d'une incomparable splendeur
+de la nature. Ce contraste est soutenu par une fusion de tons, une
+transmutation de teintes att&eacute;n&eacute;ries, qui emp&ecirc;che que rien de heurt&eacute; ou
+de brusque ne vienne faire dissonance &agrave; l'impression &eacute;mouvante qu'il
+produit, laquelle m&eacute;lancolise la joie et en m&ecirc;me temps rass&eacute;r&egrave;ne la
+douleur!</p>
+
+<p>Pourrions-nous ne pas parler de la <i>Marche fun&egrave;bre</i> intercal&eacute;e dans sa
+premi&egrave;re sonate, orchestr&eacute;e et ex&eacute;cut&eacute;e pour la premi&egrave;re fois &agrave; la
+c&eacute;r&eacute;monie de ses obs&egrave;ques? En v&eacute;rit&eacute;, on n'aurait pu trouver d'autres
+accents pour exprimer avec le m&ecirc;me navrement quels sentiments et quelles
+larmes devaient accompagner &agrave; son dernier repos celui qui avait compris
+d'une mani&egrave;re si sublime comment on pleurait les grandes pertes!</p>
+
+<p>Nous entendions dire un jour &agrave; un jeune homme de son pays: &laquo;Ces pages
+n'auraient pu &ecirc;tre &eacute;crites que par un Polonais!&raquo; En effet, tout ce que
+le cort&egrave;ge d'une nation en deuil, pleurant sa propre mort, aurait de
+solennel et de d&eacute;chirant, se retrouve dans le glas fun&egrave;bre qui semble
+ici l'escorter. Tout le sentiment de mystique esp&eacute;rance, de religieux
+appel &agrave; une mis&eacute;ricorde surhumaine, &agrave; une cl&eacute;mence infinie, &agrave; une
+justice qui tient compte de chaque tombe et de chaque berceau; tout le
+repentir exalt&eacute; qui &eacute;claira de la lumi&egrave;re des aur&eacute;oles tant de douleurs
+et de d&eacute;sastres, support&eacute;s avec l'h&eacute;ro&iuml;sme inspir&eacute; des martyrs
+chr&eacute;tiens, r&eacute;sonne dans ce chant dont la supplication est si d&eacute;sol&eacute;e. Ce
+qu'il y a de plus pur, de plus saint, de plus r&eacute;sign&eacute;, de plus croyant
+et de plus esp&eacute;rant dans le c&#339;ur des femmes, des enfants et des pr&ecirc;tres,
+y retentit, y fr&eacute;mit, y tressaille avec d'indicibles vibrations! On sent
+ici que ce n'est pas seulement la mort d'un h&eacute;ros qu'on pleure alors que
+d'autres h&eacute;ros restent pour le venger, mais bien celle d'une g&eacute;n&eacute;ration
+enti&egrave;re qui a succomb&eacute; ne laissant apr&egrave;s elle que les femmes, les
+enfants et les pr&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Aussi, le c&ocirc;t&eacute; antique de la douleur en est-il totalement exclu. Rien
+n'y rappelle les fureurs de Cassandre, les abaissements de Priam, les
+fr&eacute;n&eacute;sies d'H&eacute;cube, les d&eacute;sespoirs des captives troyennes. Ni cris
+per&ccedil;ants, ni rauques g&eacute;missements, ni blasph&egrave;mes impies, ni furieuses
+impr&eacute;cations, ne troublent un instant une plainte qu'on pourrait prendre
+pour de s&eacute;raphiques soupirs. Une foi superbe an&eacute;antissant dans les
+survivants de cette Ilion chr&eacute;tienne l'amertume de la souffrance, en
+m&ecirc;me temps que la l&acirc;chet&eacute; de l'abattement, leur douleur ne conserve plus
+aucune de ses terrestres faiblesses. Elle s'arrache de ce sol moite de
+sang et de larmes, elle s'&eacute;lance vers le ciel et s'adresse au Juge
+supr&ecirc;me, trouvant pour l'implorer des supplications si ferventes que le
+c&#339;ur de quiconque les &eacute;coute se brise sous une auguste compassion. La
+m&eacute;lop&eacute;e fun&egrave;bre, quoique si lamentable, est d'une si p&eacute;n&eacute;trante douceur
+qu'elle semble ne plus venir de cette terre. Des sons qu'on dirait
+atti&eacute;dis par la distance imposent un supr&ecirc;me recueillement, comme si,
+chant&eacute;s par les anges eux-m&ecirc;mes, ils flottaient d&eacute;j&agrave; l&agrave;-haut aux
+alentours du tr&ocirc;ne divin.</p>
+
+<p>On aurait cependant tort de croire que toutes les compositions de Chopin
+sont d&eacute;pourvues des &eacute;motions dont il a d&eacute;pouill&eacute; ce sublime &eacute;lan, que
+l'homme n'est peut-&ecirc;tre pas &agrave; m&ecirc;me de ressentir constamment avec une
+aussi &eacute;nergique abn&eacute;gation et une aussi courageuse douceur. De sourdes
+col&egrave;res, des rages &eacute;touff&eacute;es, se rencontrent dans maints passages de ses
+&#339;uvres. Plusieurs de ses <i>&Eacute;tudes</i>, aussi bien que ses <i>Scherzos</i>,
+d&eacute;peignent une exasp&eacute;ration concentr&eacute;e, un d&eacute;sespoir tant&ocirc;t ironique,
+tant&ocirc;t hautain. Ces sombres apostrophes de sa muse ont pass&eacute; plus
+inaper&ccedil;ues et moins comprises que ses po&egrave;mes d'un plus tranquille
+coloris, en provenant d'une r&eacute;gion de sentiments o&ugrave; moins de personnes
+ont p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, dont moins de c&#339;urs connaissent les formes d'une
+irr&eacute;prochable beaut&eacute;. Le caract&egrave;re personnel de Chopin a pu y contribuer
+aussi. Bienveillant, affable, facile dans ses rapports, d'une humeur
+&eacute;gale et enjou&eacute;e, il laissait peu soup&ccedil;onner les secr&egrave;tes convulsions
+qui l'agitaient.</p>
+
+<p>Ce caract&egrave;re n'&eacute;tait pas facile &agrave; saisir. Il se composait de mille
+nuances qui, en se croisant, se d&eacute;guisaient les unes les autres d'une
+mani&egrave;re ind&eacute;chiffrable <i>a prima vista</i>. Il &eacute;tait ais&eacute; de se m&eacute;prendre
+sur le fond de sa pens&eacute;e, comme avec les slaves en g&eacute;n&eacute;ral chez qui la
+loyaut&eacute; et l'expansion, la familiarit&eacute; et la captante <i>desinvoltura</i> des
+mani&egrave;res, n'impliquent nullement la confiance et l'&eacute;panchement. Leurs
+sentiments se r&eacute;v&egrave;lent et se cachent, comme les replis d'un serpent
+enroul&eacute; sur lui-m&ecirc;me; ce n'est qu'en les examinant tr&egrave;s attentivement
+qu'on trouve l'encha&icirc;nement de leurs anneaux. Il y aurait de la na&iuml;vet&eacute;
+&agrave; prendre au mot leur complimenteuse politesse, leur modestie pr&eacute;tendue.
+Les formules de cette politesse et de cette modestie tiennent &agrave; leurs
+m&#339;urs, qui se ressentent singuli&egrave;rement de leurs anciens rapports avec
+l'orient. Sans se contagier le moins du monde de la taciturnit&eacute;
+musulmane, les slaves ont appris d'elle une r&eacute;serve d&eacute;fiante sur tous
+les sujets qui tiennent aux cordes d&eacute;licates et intimes du c&#339;ur. On peut
+&agrave; peu pr&egrave;s &ecirc;tre certain qu'en parlant d'eux-m&ecirc;mes, ils gardent toujours
+vis-&agrave;-vis de leur interlocuteur des r&eacute;ticences qui leur assurent sur lui
+un avantage d'intelligence ou de sentiment, en lui laissant ignorer
+telle circonstance ou tel mobile secret par lesquels ils seraient le
+plus admir&eacute;s ou le moins estim&eacute;s; ils se complaisent &agrave; le d&eacute;rober sous
+un sourire fin, interrogateur, d'une imperceptible raillerie. Ayant en
+toute occurrence du go&ucirc;t pour le plaisir de la mystification, depuis les
+plus spirituelles et les plus bouffonnes jusqu'aux plus am&egrave;res et aux
+plus lugubres, on dirait qu'ils voient dans cette moqueuse supercherie
+une formule de d&eacute;dain &agrave; la sup&eacute;riorit&eacute; qu'ils s'adjugent int&eacute;rieurement,
+mais qu'ils voilent avec le soin et la ruse des opprim&eacute;s.</p>
+
+<p>L'organisation ch&eacute;tive et d&eacute;bile de Chopin ne lui permettant pas
+l'expression &eacute;nergique de ses passions, il ne livrait &agrave; ses amis que ce
+qu'elles avaient de doux et d'affectueux. Dans le monde press&eacute; et
+pr&eacute;occup&eacute; des grandes villes, o&ugrave; nul n'a le loisir de deviner l'&eacute;nigme
+des destin&eacute;es d'autrui, o&ugrave; chacun n'est jug&eacute; que sur son attitude
+ext&eacute;rieure, bien peu songent &agrave; prendre la peine de jeter un coup d'&#339;il
+qui d&eacute;passe la superficie des caract&egrave;res. Mais ceux que des rapports
+intimes et fr&eacute;quents rapprochaient du musicien polonais, avaient
+occasion d'apercevoir &agrave; certains moments l'impatience et l'ennui qu'il
+ressentait d'&ecirc;tre si promptement cru sur parole. L'artiste, h&eacute;las! ne
+pouvait venger l'homme!... D'une sant&eacute; trop faible pour trahir cette
+impatience par la v&eacute;h&eacute;mence de son jeu, il cherchait &agrave; se d&eacute;dommager en
+entendant ex&eacute;cuter par un autre, avec la vigueur qui lui faisait d&eacute;faut,
+ses pages dans lesquelles surnagent les rancunes passionn&eacute;es de l'homme
+plus profond&eacute;ment atteint par certaines blessures qu'il ne lui pla&icirc;t de
+l'avouer, comme surnageraient autour d'une fr&eacute;gate pavois&eacute;e, quoique
+pr&egrave;s de sombrer, les lambeaux de ses flancs arrach&eacute;s par les flots.</p>
+
+<p>Un apr&egrave;s-d&icirc;ner, nous n'&eacute;tions que trois. Chopin avait longtemps jou&eacute;;
+une des femmes les plus distingu&eacute;es de Paris se sentait de plus en plus
+envahie par un pieux recueillement, pareil &agrave; celui qui saisirait &agrave; la
+vue des pierres mortuaires jonchant ces champs de la Turquie, dont les
+ombrages et les parterres promettent de loin un jardin riant au voyageur
+surpris. Elle lui demanda d'o&ugrave; venait l'involontaire respect qui
+inclinait son c&#339;ur devant des monuments, dont l'apparence ne pr&eacute;sentait
+&agrave; la vue qu'objets doux et gracieux? De quel nom il appellerait le
+sentiment extraordinaire qu'il renfermait dans ses compositions, comme
+des cendres inconnues dans des urnes superbes, d'un alb&acirc;tre si
+fouill&eacute;?... Vaincu par les belles larmes qui humectaient de si belles
+paupi&egrave;res, avec une sinc&eacute;rit&eacute; rare dans cet artiste si ombrageux sur
+tout ce qui tenait aux intimes reliques qu'il enfouissait dans les
+ch&acirc;sses brillantes de ses &#339;uvres, il lui r&eacute;pondit que son c&#339;ur ne
+l'avait pas tromp&eacute;e dans son m&eacute;lancolique attristement, car quels que
+fussent ses passagers &eacute;gayements, il ne s'affranchissait pourtant jamais
+d'un sentiment qui formait en quelque sorte le sol de son c&#339;ur, pour
+lequel il ne trouvait d'expression que dans sa propre langue, aucune
+autre ne poss&eacute;dant d'&eacute;quivalent au mot polonais de <i>Zal!</i> En effet, il
+le r&eacute;p&eacute;tait fr&eacute;quemment, comme si son oreille e&ucirc;t &eacute;t&eacute; avide de ce son
+qui renfermait pour lui toute la gamme des sentiments que produit une
+plainte intense, depuis le repentir jusqu'&agrave; la haine, fruits b&eacute;nis ou
+empoisonn&eacute;s de cette &acirc;cre racine.</p>
+
+<p><i>Zal!</i> Substantif &eacute;trange, d'une &eacute;trange diversit&eacute; et d'une plus &eacute;trange
+philosophie! Susceptible de r&eacute;gimes diff&eacute;rents, il renferme tous les
+attendrissements et toutes les humilit&eacute;s d'un regret r&eacute;sign&eacute; et sans
+murmure, aussi longtemps que son r&eacute;gime direct s'applique aux faits et
+aux choses. Se courbant, pour ainsi dire, avec douceur devant la loi
+d'une fatalit&eacute; providentielle, il se laisse traduire alors par, &laquo;regret
+inconsolable apr&egrave;s une perte irr&eacute;vocable&raquo;. Mais, sit&ocirc;t qu'il s'adresse &agrave;
+l'homme et que son r&eacute;gime devient indirect, en affectant une pr&eacute;position
+qui le dirige vers celui-ci ou celle-l&agrave;, il change aussit&ocirc;t de
+physionomie et n'a plus de synonyme ni dans le groupe des idiomes
+latins, ni dans celui des idiomes germains.&mdash;D'un sentiment plus &eacute;lev&eacute;,
+plus noble, plus large que le mot &laquo;grief&raquo;, il signifie pourtant le
+ferment de la rancune, la r&eacute;volte des reproches, la pr&eacute;m&eacute;ditation de la
+vengeance, la menace implacable grondant au fond du c&#339;ur, soit en &eacute;piant
+la revanche, soit en s'alimentant d'une st&eacute;rile amertume! Oui vraiment,
+le <i>Zal!</i> colore toujours d'un reflet tant&ocirc;t argent&eacute;, tant&ocirc;t ardent,
+tout le faisceau des ouvrages de Chopin. Il n'est m&ecirc;me pas absent de ses
+plus douces r&ecirc;veries.</p>
+
+<p>Ces impressions ont eu d'autant plus d'importance dans la vie de Chopin,
+qu'elles se sont manifest&eacute;es sensiblement dans ses derniers ouvrages.
+Elles ont peu &agrave; peu atteint une sorte d'irascibilit&eacute; maladive, arriv&eacute;e
+au point d'un tremblement f&eacute;brile. Celui-ci se r&eacute;v&egrave;le dans quelques-uns
+de ses derniers &eacute;crits par un contournement de sa pens&eacute;e, qu'on est
+parfois plus pein&eacute; que surpris d'y rencontrer.&mdash;Suffoquant presque sous
+l'oppression de ses violences r&eacute;prim&eacute;es, ne se servant plus de l'art que
+pour se donner &agrave; lui-m&ecirc;me sa propre trag&eacute;die, apr&egrave;s avoir d'abord chant&eacute;
+son sentiment, il se prit &agrave; le d&eacute;pecer. On retrouve dans les feuilles
+qu'il a publi&eacute;es sous ces influences quelque chose des &eacute;motions
+alambiqu&eacute;es de Jean-Paul, auquel il fallait les surprises caus&eacute;es par
+les ph&eacute;nom&egrave;nes de la nature et de la physique, les sensations d'effroi
+voluptueux dues &agrave; des accidents impr&eacute;voyables dans l'ordre naturel des
+choses, les morbides surexcitations d'un cerveau hallucin&eacute;, pour remuer
+un c&#339;ur mac&eacute;r&eacute; de passions et blas&eacute; sur la souffrance.</p>
+
+<p>La m&eacute;lodie de Chopin devient alors tourment&eacute;e; une sensibilit&eacute; nerveuse
+et inqui&egrave;te am&egrave;ne un remaniement de motifs d'une persistance acharn&eacute;e,
+p&eacute;nible comme le spectacle des tortures que causent ces maladies de
+l'&acirc;me ou du corps qui n'ont que la mort pour rem&egrave;de. Chopin &eacute;tait en
+proie &agrave; un de ces mals qui, empirant d'ann&eacute;e en ann&eacute;e, l'a enlev&eacute; jeune
+encore. Dans les productions dont nous parlons, on retrouve les traces
+des douleurs aigu&euml;s qui le d&eacute;voraient, comme on trouverait dans un beau
+corps celles des griffes d'un oiseau de proie. Ces &#339;uvres cessent-elles
+pour cela d'&ecirc;tre belles? L'&eacute;motion qui les inspire, les formes qu'elles
+prennent pour s'exprimer, cessent-elles d'appartenir au domaine du grand
+art?&mdash;Non.&mdash;Cette &eacute;motion &eacute;tant d'une pure et chaste noblesse dans ses
+regrets navrants et son irr&eacute;m&eacute;diable d&eacute;solation, appartient aux plus
+sublimes motifs du c&#339;ur humain; son expression demeure toujours dans les
+vraies limites du langage de l'art, n'ayant jamais ni une vell&eacute;it&eacute;
+vulgaire, ni un cri outr&eacute; et th&eacute;&acirc;tral, ni une contorsion laide. Du point
+de vue technique l'on ne saurait nier non plus que loin d'&ecirc;tre diminu&eacute;e,
+la qualit&eacute; de l'&eacute;toffe harmonique n'en devient que plus int&eacute;ressante par
+elle-m&ecirc;me, plus curieuse &agrave; &eacute;tudier.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#toc">II.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/002.png" alt="D" /></span>u reste, les tonalit&eacute;s de sentiment qui d&eacute;c&egrave;lent une souffrance subtile
+et des chagrins d'un raffinement peu commun, ne se rencontrent point
+dans les pi&egrave;ces plus connues et plus habituellement go&ucirc;t&eacute;es de l'artiste
+qui nous occupe. Ses <i>Polonaises</i> qui, &agrave; cause des difficult&eacute;s qu'elles
+pr&eacute;sentent, sont plus rarement ex&eacute;cut&eacute;es encore qu'elles ne le m&eacute;ritent,
+appartiennent &agrave; ses plus belles inspirations. Elles ne rappellent
+nullement les <i>Polonaises</i> mignardes et fard&eacute;es &agrave; la Pompadour, telles
+que les ont propag&eacute;es les orchestres de bals, les virtuoses de concerts,
+le r&eacute;pertoire rebattu de la musique mani&eacute;r&eacute;e et affadie des salons.</p>
+
+<p>Les rhythmes &eacute;nergiques des <i>Polonaises</i> de Chopin font tressaillir et
+galvanisent toutes les torpeurs de nos indiff&eacute;rences. Les plus nobles
+sentiments traditionnels de l'ancienne Pologne y sont recueillis.
+Martiales pour la plupart, la bravoure et la valeur y sont rendues avec
+la simplicit&eacute; d'accent qui faisait chez cette nation guerri&egrave;re le trait
+distinctif de ces qualit&eacute;s. Elles respirent une force calme et
+r&eacute;fl&eacute;chie, un sentiment de ferme d&eacute;termination joint &agrave; une gravit&eacute;
+c&eacute;r&eacute;monieuse qui, dit-on, &eacute;tait l'apanage de ses grands hommes
+d'autrefois. L'on croit y revoir les antiques Polonais, tels que nous
+les d&eacute;peignent leurs chroniques; d'une organisation massive, d'une
+intelligence d&eacute;li&eacute;e, d'une pi&eacute;t&eacute; profonde et touchante quoique sens&eacute;e,
+d'un courage indomptable, m&ecirc;l&eacute; &agrave; une galanterie qui n'abandonne les
+enfants de la Pologne ni sur le champ de bataille, ni la veille, ni le
+lendemain du combat. Cette galanterie &eacute;tait tellement inh&eacute;rente &agrave; leur
+nature, que malgr&eacute; la compression que des habitudes rapproch&eacute;es de
+celles de leurs voisins et ennemis, les infid&egrave;les de Stamboul, leur
+faisaient exercer jadis sur les femmes, en les refoulant dans la vie
+domestique et en les tenant toujours &agrave; l'ombre d'une tutelle l&eacute;gale,
+elle a su n&eacute;anmoins glorifier et immortaliser dans leurs annales des
+reines qui furent des saintes, des vassales qui devinrent des reines, de
+belles sujettes pour lesquelles les uns risqu&egrave;rent, les autres perdirent
+des tr&ocirc;nes, aussi bien qu'une terrible Sforza, une intrigante d'Arquien,
+une Gonzague coquette.</p>
+
+<p>Chez les Polonais des temps pass&eacute;s, une m&acirc;le r&eacute;solution s'unissant &agrave;
+cette ardente d&eacute;votion pour les objets de leur amour qui, en face des
+&eacute;tendards du croissant <i>aussi nombreux que les &eacute;pis d'un champ</i>, dictait
+tous les matins &agrave; Sobieski les plus tendres billets-doux &agrave; sa femme,
+prenait une teinte singuli&egrave;re et imposante dans l'habitude de leur
+maintien, noble jusqu'&agrave; une l&eacute;g&egrave;re emphase. Ils ne pouvaient manquer de
+contracter le go&ucirc;t des mani&egrave;res solennelles en en contemplant les plus
+beaux types dans les sectateurs de l'islam, dont ils appr&eacute;ciaient, et
+gagnaient les qualit&eacute;s tout en combattant leurs envahissements. Il
+savaient comme eux faire pr&eacute;c&eacute;der leurs actes d'une intelligente
+d&eacute;lib&eacute;ration, qui semblait rendre pr&eacute;sente &agrave; chacun la divise du prince
+Boleslas de Pom&eacute;ranie: <i>Erst wieg's, dann wag's!</i> (P&egrave;se d'abord, puis
+ose!) Ils aimaient &agrave; rehausser leurs mouvements d'une certaine
+importance gracieuse, d'une certaine fiert&eacute; pompeuse, qui ne leur
+enlevait nullement une aisance d'allures et une libert&eacute; d'esprit
+accessibles aux plus l&eacute;gers soucis de leurs tendresses, aux plus
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res craintes de leur c&#339;ur, aux plus futiles int&eacute;r&ecirc;ts de leur vie.
+Comme ils mettaient leur honneur &agrave; la faire payer cher, ils aimaient &agrave;
+l'embellir et, mieux que cela, ils savaient aussi aimer ce qui
+l'embellissait, r&eacute;v&eacute;rer ce qui la leur rendait pr&eacute;cieuse.</p>
+
+<p>Leurs chevaleresques h&eacute;ro&iuml;smes &eacute;taient sanctionn&eacute;s par leur alti&egrave;re
+dignit&eacute; et une pr&eacute;m&eacute;ditation convaincue. Ajoutant les ressorts de la
+raison aux &eacute;nergies de la vertu, ils r&eacute;ussissaient &agrave; se faire admirer de
+tous les &acirc;ges, de tous les esprits, de leurs adversaires m&ecirc;mes. C'&eacute;tait
+une sorte de sagesse t&eacute;m&eacute;raire, de prudence hasardeuse, de fatuit&eacute;
+fanatique, dont la manifestation historique la plus marquante et la plus
+c&eacute;l&egrave;bre fut l'exp&eacute;dition de Sobieski, alors qu'il sauva Vienne et
+frappa d'un coup mortel l'empire ottoman, vaincu enfin dans cette
+longue lutte soutenue de part et d'autre avec tant de prouesse, d'&eacute;clat
+et de mutuelles d&eacute;f&eacute;rences, entre deux ennemis aussi irr&eacute;conciliables
+dans leurs combats que magnanimes dans leurs tr&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Durant de longs si&egrave;cles la Pologne a form&eacute; un &eacute;tat dont la haute
+civilisation, tout &agrave; fait autonome, n'&eacute;tait conforme &agrave; aucune autre et
+devait rester unique dans son genre. Aussi diff&eacute;rente de l'organisation
+f&eacute;odale de l'Allemagne qui l'avoisinait &agrave; l'occident, que de l'esprit
+despotique et conqu&eacute;rant des Turcs qui ne cessaient d'inqui&eacute;ter ses
+fronti&egrave;res d'orient, elle se rapprochait d'une part de l'Europe par son
+christianisme chevaleresque, par son ardeur &agrave; combattre les infid&egrave;les,
+d'autre part elle empruntait aux nouveaux ma&icirc;tres de Byzance les
+enseignements de leur politique sagace, de leur tactique militaire et de
+leurs dires sentencieux. Elle fondait ces &eacute;l&eacute;ments h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes dans une
+soci&eacute;t&eacute; qui s'assimilait des causes de ruine et de d&eacute;cadence, avec les
+qualit&eacute;s h&eacute;ro&iuml;ques du fanatisme musulman et les sublimes vertus de la
+saintet&eacute; chr&eacute;tienne<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. La culture g&eacute;n&eacute;rale des lettres latines, la
+connaissance et le go&ucirc;t de la litt&eacute;rature italienne et fran&ccedil;aise,
+recouvraient ces &eacute;tranges contrastes d'un lustre et d'un vernis
+classiques. Cette civilisation devait n&eacute;cessairement apposer un cachet
+distinctif &agrave; ses moindres manifestations. Peu propice aux romans de la
+chevalerie errante, aux tournois et passes d'armes, ainsi qu'il &eacute;tait
+naturel &agrave; une nation perp&eacute;tuellement en guerre qui r&eacute;servait pour
+l'ennemi ses prouesses valeureuses, elle rempla&ccedil;a les jeux et les
+splendeurs des joutes simul&eacute;es par d'autres f&ecirc;tes, dont des cort&egrave;ges
+somptueux formaient le principal ornement.</p>
+
+<p>Il n'y a rien de nouveau, assur&eacute;ment, &agrave; dire que tout un c&ocirc;t&eacute; du
+caract&egrave;re des peuples se d&eacute;c&egrave;le dans leurs danses nationales. Mais, nous
+pensons qu'il en est peu dans lesquelles, comme dans la Polonaise, sous
+une aussi grande simplicit&eacute; de contours, les impulsions qui les ont fait
+na&icirc;tre se traduisent aussi parfaitement dans leur ensemble, en se
+trahissant aussi diversement par les &eacute;pisodes qu'il &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+l'improvisation de chacun de faire entrer dans le cadre g&eacute;n&eacute;ral. D&egrave;s que
+ces &eacute;pisodes eurent disparu, que la verve en fut absente, que nul ne se
+cr&eacute;a plus un r&ocirc;le sp&eacute;cial dans ces courts interm&egrave;des, qu'on se contenta
+d'accomplir machinalement l'obligatoire pourtour d'un salon, il ne resta
+plus que le squelette des anciennes pompes.</p>
+
+<p>Le caract&egrave;re primitif de cette danse essentiellement polonaise est assez
+difficile &agrave; diviner maintenant, tant elle est d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e au dire de ceux
+qui l'ont vu ex&eacute;cuter au commencement de ce si&egrave;cle encore. On comprend
+&agrave; quel point elle doit leur sembler devenue fade, en songeant que la
+plupart des danses nationales ne peuvent gu&egrave;re conserver leur
+originalit&eacute; primitive, d&egrave;s que le costume qui y &eacute;tait appropri&eacute; n'est
+plus en usage. La Polonaise surtout, si absolument d&eacute;nu&eacute;e de mouvements
+rapides, de <i>pas</i> v&eacute;ritables dans le sens chor&eacute;graphique du mot, de
+poses difficiles et uniformes; la Polonaise, invent&eacute;e bien plus pour
+d&eacute;ployer l'ostentation que la s&eacute;duction, fut, par une exception
+caract&eacute;ristique, surtout destin&eacute;e &agrave; faire remarquer les hommes, &agrave; mettre
+en &eacute;vidence leur beaut&eacute;, leur bel air, leur contenance guerri&egrave;re et
+courtoise &agrave; la fois. (Ces deux &eacute;pith&egrave;tes ne d&eacute;finissent-elles pas le
+caract&egrave;re polonais?...) Le nom m&ecirc;me de la danse est du genre masculin
+dans l'original. (<i>Polski.</i>) Ce n'est que par un <i>mal-entendu</i> &eacute;vident
+qu'on l'a traduit au f&eacute;minin. Elle dut forc&eacute;ment perdre de sa suffisance
+quelque peu ampoul&eacute;e, de sa signification orgueilleuse, pour se changer
+en une promenade circulaire peu int&eacute;ressante, sit&ocirc;t que les hommes
+furent priv&eacute;s des accessoires n&eacute;cessaires pour que leurs gestes vinssent
+animer, par leur jeu et leur pantomime, sa formule si simple, rendue
+aujourd'hui d&eacute;cid&eacute;ment monotone.</p>
+
+<p>En &eacute;coutant quelques-unes des <i>Polonaises</i> de Chopin, on croit entendre
+la d&eacute;marche plus que ferme, pesante, d'hommes affrontant avec l'audace
+de la vaillance tout ce que le sort pourrait avoir de plus glorieux ou
+de plus injuste. Par intervalle, l'on croit voir passer des groupes
+magnifiques, tels que les peignait Paul V&eacute;ron&egrave;se. L'imagination les
+rev&ecirc;t du riche costume des vieux si&egrave;cles: &eacute;pais brocarts d'or, velours
+de Venise, satins ramag&eacute;s, zibelines serpentantes et mo&euml;lleuses, manches
+accortement rejet&eacute;es sur l'&eacute;paule, sabres damasquin&eacute;s, joyaux
+splendides, turquoises incrust&eacute;es d'arabesques, chaussures rouges du
+sang foul&eacute; ou jaunes comme l'or;&mdash;guimpes s&eacute;v&egrave;res, dentelles de
+Flandres, corsages en carapace de perles, tra&icirc;nes bruissantes, plumes
+ondoyantes, coiffures &eacute;tincelantes de rubis ou verdoyantes d'&eacute;meraudes,
+souliers mignons brod&eacute;s d'ambre, gants parfum&eacute;s des sachets du s&eacute;rail!
+Ces groupes se d&eacute;tachent sur le fond incolore du temps disparu, entour&eacute;s
+des somptueux tapis de Perse, des meubles nacr&eacute;s de Smyrne, des
+orf&egrave;vreries filigran&eacute;es de Constantinople, de toute la fastueuse
+prodigalit&eacute; de ces magnats qui puisaient le Tokay dans des fontaines
+artistement pr&eacute;par&eacute;es, avec leurs gobelets de vermeil bossel&eacute;s de
+m&eacute;daillons; qui ferraient l&eacute;g&egrave;rement d'argent leurs coursiers arabes
+lorsqu'ils entraient dans les villes &eacute;trang&egrave;res, afin qu'en se perdant
+le long des voies les fers tomb&eacute;s t&eacute;moignent de leur lib&eacute;ralit&eacute;
+princi&egrave;re aux peuples &eacute;merveill&eacute;s! Surmontant leurs &eacute;cussons de la m&ecirc;me
+couronne, que l'&eacute;lection pouvait rendre royale, les plus fiers
+d'entr'eux eussent d&eacute;daign&eacute; les autres. Ils portaient tous la m&ecirc;me,
+comme insigne de leur glorieuse &eacute;galit&eacute;, au-dessus de leurs armoiries,
+appel&eacute;es le <i>Joyau</i> de la famille, car l'honneur de chacun de ses
+membres devait r&eacute;pondre de son int&eacute;grit&eacute;. Aussi, particularit&eacute; unique du
+blason polonais, avait-il son nom qui remontait d'ordinaire &agrave;
+quelqu'origine anecdotique et que n'avaient pas droit de prendre
+d'autres armoiries semblables, parfois identiques, mais appartenant &agrave; un
+autre sang.</p>
+
+<p>On n'imaginerait pas les nombreuses nuances et la mimique expressive
+introduites jadis dans la Polonaise, plus jou&eacute;e encore que dans&eacute;e, sans
+les r&eacute;cits et les exemples de quelques vieillards qui portent jusque &agrave;
+pr&eacute;sent l'ancien costume national. Le <i>kontusz</i> d'autrefois &eacute;tait une
+sorte de kaftan, de <i>f&eacute;r&eacute;dgi</i> occidental raccourci jusqu'aux genoux;
+c'est la robe des orientaux modifi&eacute;e par les habitudes d'une vie active,
+peu soumise aux r&eacute;signations fatalistes. D'une &eacute;toffe aussi riche que
+d'une couleur voyante pour les grandes occasions, ses manches ouvertes
+laissaient para&icirc;tre le v&ecirc;tement de dessous, le <i>&#380;upan</i>, d'un satin uni
+si le sien &eacute;tait ouvrag&eacute;, d'une &eacute;toffe fleurie et broch&eacute;e si la sienne
+&eacute;tait d'une fa&ccedil;on unie. Souvent garni de fourrures co&ucirc;teuses, luxe de
+pr&eacute;dilection alors, le <i>kontusz</i> devait une partie de son originalit&eacute; &agrave;
+ce qu'il obligeait &agrave; un geste fr&eacute;quent, susceptible de gr&acirc;ce et de
+coquetterie, par lequel on rejetait en arri&egrave;re le simulacre de ses
+manches pour mieux d&eacute;couvrir la r&eacute;union, plus ou moins heureuse, parfois
+symbolique, des deux couleurs amies qui formaient l'ensemble de la
+toilette du jour.</p>
+
+<p>Ceux qui n'ont jamais port&eacute; ce costume, aussi &eacute;clatant que pompeux,
+pourraient difficilement saisir la tenue, les lentes inclinaisons, les
+redressements subits, les finesses de pantomime muette usit&eacute;s par leurs
+a&iuml;eux, pendant qu'ils d&eacute;filaient dans une Polonaise comme &agrave; une parade
+militaire, ne laissant jamais oisifs leurs doigts, occup&eacute;s soit &agrave; lisser
+leurs longues moustaches, soit &agrave; jouer avec le pommeau de leur sabre.
+L'un et l'autre faisaient partie int&eacute;grante de leur mise, formant un
+objet de vanit&eacute; pour tous les &acirc;ges &eacute;galement, que la moustache fut
+blonde ou blanche, que le sabre fut encore vierge et plein de promesses
+ou d&eacute;j&agrave; &eacute;br&eacute;ch&eacute; et rougi par le sang des batailles. Escarboucles,
+hyacinthes et saphirs, &eacute;tincelaient souvent sur l'arme suspendue
+au-dessous des ceintures de cachemire frang&eacute;es, de soie lam&eacute;e d'or ou
+d'&eacute;cailles d'argent, ferm&eacute;es par des boucles aux effigies de la Vierge,
+du roi, de l'&eacute;cusson national, faisant valoir des tailles presque
+toujours un peu corpulentes; plus souvent encore la moustache voilait,
+sans la cacher, quelque cicatrice dont l'effet surpassait celui des plus
+rares pierreries. La magnificence des &eacute;toffes, des bijoux, des couleurs
+vives, &eacute;tant pouss&eacute; aussi loin chez les hommes que chez les femmes, ces
+pierreries se retrouvaient, ainsi que dans le costume hongrois<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>, aux
+boutons du <i>kontusz</i> et du <i>&#380;upan</i>, aux agrafes du cou, aux bagues de
+rigueur, aux aigrettes des bonnets d'une nuance brillante, parmi
+lesquelles pr&eacute;dominaient l'amaranthe servant de fond &agrave; l'aigle-blanc de
+la Pologne, le gros-bleu servant de fond au cavalier, <i>pogo&#324;</i>, de la
+Lithuanie<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Savoir, pendant la Polonaise, tenir, manier, passer de
+l'une &agrave; l'autre main ce bonnet, o&ugrave; une poign&eacute;e de diamants se cachait
+dans les plis du velours, avec l'accentuation piquante qu'on pouvait
+donner &agrave; ces gestes rapides, constituait tout un art, principalement
+remarqu&eacute; dans le cavalier de la premi&egrave;re paire qui, comme chef de file,
+donnait le mot d'ordre &agrave; toute la compagnie.</p>
+
+<p>C'est par cette danse qu'un ma&icirc;tre de maison ouvrait chaque bal, non
+avec la plus jeune, non avec la plus belle, mais avec la plus honor&eacute;e,
+souvent la plus &acirc;g&eacute;e des femmes pr&eacute;sentes, la jeunesse n'&eacute;tant pas seule
+appel&eacute;e &agrave; former la phalange dont les &eacute;volutions commen&ccedil;aient toute
+f&ecirc;te, comme pour lui offrir en premier plaisir une complaisante revue
+d'elle-m&ecirc;me. Apr&egrave;s le ma&icirc;tre de la maison, c'&eacute;taient d'abord les hommes
+les plus consid&eacute;rables qui suivaient ses pas, choisissant, les uns avec
+amiti&eacute;, les autres avec diplomatie, ceux-ci leurs pr&eacute;f&eacute;r&eacute;es, ceux-l&agrave; les
+plus influentes. L'amphitryon avait &agrave; remplir une t&acirc;che moins ais&eacute;e
+qu'aujourd'hui. Il &eacute;tait tenu de faire parcourir &agrave; la troupe align&eacute;e
+qu'il conduisait mille m&eacute;andres capricieux, &agrave; travers tous les
+appartements o&ugrave; se pressait le reste des invit&eacute;s, plus tardifs &agrave; faire
+partie de sa brillante suite. On lui savait gr&eacute; d'atteindre aux galeries
+les plus &eacute;loign&eacute;es, aux parterres des jardins confinant &agrave; leurs bosquets
+illumin&eacute;s o&ugrave; la musique n'arrivait plus qu'en &eacute;chos affaiblis. En
+revanche, elle accueillait son retour dans la salle principale avec un
+redoublement de fanfares. Changeant toujours ainsi de spectateurs, qui
+rang&eacute;s en haie sur son passage l'observaient minutieusement, car ceux
+qui n'appartenaient point &agrave; cette procession guettaient immobiles son
+passage comme celui d'une com&egrave;te resplendissante, jamais le ma&icirc;tre de
+maison, conducteur de la premi&egrave;re paire, ne n&eacute;gligeait de donner &agrave; son
+port et &agrave; sa prestance cette dignit&eacute; m&ecirc;l&eacute;e de gaillardise qu'admirent
+les femmes et que les hommes jalousent. Vain et joyeux &agrave; la fois, il e&ucirc;t
+cru manquer &agrave; ses h&ocirc;tes en n'&eacute;talant point &agrave; leurs yeux, avec une
+na&iuml;vet&eacute; qui ne manquait pas de mordant, l'orgueil qu'il &eacute;prouvait de
+voir rassembl&eacute;s chez lui de si illustres amis, de si notables partisans,
+tous empress&eacute;s en le visitant &agrave; se parer richement pour lui faire
+honneur.</p>
+
+<p>On traversait, guid&eacute; par lui dans cette p&eacute;r&eacute;grination premi&egrave;re, des
+d&eacute;tours inopin&eacute;s dont les aspects &eacute;taient parfois dus &agrave; des surprises
+m&eacute;nag&eacute;es d'avance, &agrave; des supercheries d'architecture ou de d&eacute;coration,
+dont les ornements, les transparents, les lacs et entre-lacs, &eacute;taient
+adapt&eacute;s aux plaisirs du jour. Le ch&acirc;telain en faisait les honneurs de
+quelque mani&egrave;re aussi impr&eacute;vue que galante, s'ils renfermaient quelque
+monument de circonstance, quelque hommage <i>au plus vaillant ou &agrave; la plus
+belle</i>. Plus il y avait d'inattendu dans ces petites excursions, plus
+elles d&eacute;notaient de fantaisie, d'inventions heureuses ou divertissantes,
+et plus la partie juv&eacute;nile de la soci&eacute;t&eacute; applaudissait, plus elle
+faisait entendre d'acclamations bruyantes et de charmants ch&#339;urs de
+rires aux oreilles du coryph&eacute;e, qui gagnait ainsi en r&eacute;putation,
+devenait un partner privil&eacute;gi&eacute; et recherch&eacute;. S'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; d'un
+certain &acirc;ge, il recevait maintes fois, au retour de ces rondes
+d'exploration, des d&eacute;putations de jeunes filles venant le remercier et
+le complimenter au nom de toutes. Par leur r&eacute;cits, les jolies voyageuses
+fournissaient un aliment aux curiosit&eacute;s des convives et augmentaient
+l'entrain avec lequel se formaient les Polonaises subs&eacute;quentes.</p>
+
+<p>En ce pays d'aristocratique d&eacute;mocratie, d'&eacute;lections turbulentes, il
+n'&eacute;tait pas le moins indiff&eacute;rent d'&eacute;merveiller les assistants des
+tribunes de la salle de bal, puisque l&agrave; se rangeaient les nombreux
+d&eacute;pendants des grandes maisons seigneuriales, tous nobles, quelquefois
+m&ecirc;me de plus ancienne et plus hargneuse noblesse que leurs patrons, mais
+trop pauvres pour devenir castellan ou woiewode, chancellier ou hetman,
+hommes de cour ou hommes d'&Eacute;tat. Ceux d'entre eux qui restaient dans
+leurs propres foyers, en rentrant des champs dans leurs maisons qui
+ressemblaient &agrave; des chaumi&egrave;res, r&eacute;p&eacute;taient glorieusement: &laquo;Tout noble
+derri&egrave;re sa haie, est l'&eacute;gal de son palatin&raquo;. <i>Szlachci&eacute; na zagrodzie,
+r&oacute;wien wojewodzie.</i> Mais, il y en avait beaucoup qui pr&eacute;f&eacute;raient courir
+les chances de la fortune et se mettre eux-m&ecirc;mes ou leur famille, fils,
+s&#339;urs, filles, au service des riches seigneurs et de leurs femmes. Aux
+jours des grandes f&ecirc;tes, leur manque de parure, leur abstention
+volontaire, pouvaient seuls les exclure du privil&egrave;ge de se joindre &agrave; la
+danse. Les ma&icirc;tres de la maison ne d&eacute;daignaient pas le plaisir de les
+&eacute;blouir, lorsque le cort&egrave;ge ruisselant des feux iris&eacute;s d'une &eacute;l&eacute;gance
+somptueuse passait devant leurs yeux avides, devant leurs regards
+admiratifs, en qui parfois per&ccedil;ait l'envie, quoique cach&eacute;e sous les
+applaudissements de la flatterie, sous les dehors de l'honneur et de
+l'attachement.</p>
+
+<p>Pareille &agrave; un long serpent aux chatoyants anneaux, la bande rieuse qui
+glissait sur les parquets, tant&ocirc;t se d&eacute;roulait dans toute sa longueur,
+tant&ocirc;t se repliait pour faire scintiller dans ses contours sinueux le
+jeu des couleurs les plus vari&eacute;es, pour faire bruire comme des sonnettes
+assourdies les cha&icirc;nes d'or, les sabres tra&icirc;nants, les lourds et
+superbes damas brod&eacute;s de perles, ray&eacute;s de diamants, parsem&eacute;s de n&#339;uds et
+de rubans aux <i>frou-frou</i> bavards. Le murmure des voix s'annon&ccedil;ait de
+loin, semblable &agrave; un gai sifflement, ou bien il s'approchait pareil au
+jacassement des flots de cette rivi&egrave;re flambante.</p>
+
+<p>Mais, le g&eacute;nie de l'hospitalit&eacute; qui, en Pologne, paraissait autant
+s'inspirer des d&eacute;licatesses que la civilisation d&eacute;veloppe, que de la
+touchante simplicit&eacute; des m&#339;urs primitives, ne faisant d&eacute;faut &agrave; aucune de
+leurs biens&eacute;ances, comment ne l'e&ucirc;t-on pas retrouv&eacute;e dans les d&eacute;tails de
+leur danse par excellence? Apr&egrave;s que le ma&icirc;tre de la maison avait rendu
+hommage &agrave; ses convives en inaugurant la soir&eacute;e, en guidant le premier
+sur le parcours pr&eacute;par&eacute; la plus noble, la plus f&ecirc;t&eacute;e, la plus importante
+des femmes pr&eacute;sentes, chacun de ses h&ocirc;tes avait le droit de venir le
+remplacer aupr&egrave;s de sa dame et de se mettre ainsi &agrave; la t&ecirc;te du cort&egrave;ge.
+Frappant des mains d'abord pour l'arr&ecirc;ter un instant, il s'inclinait
+devant celle qu'il avait devant lui en la priant de l'agr&eacute;er, pendant
+que celui &agrave; qui il l'enlevait rendait la pareille &agrave; la paire suivante,
+exemple que tous suivaient. Les femmes, tout en changeant par l&agrave; de
+cavalier aussi souvent qu'un nouveau venu r&eacute;clamait l'honneur de
+conduire la premi&egrave;re d'entre elles, restaient cependant dans la m&ecirc;me
+succession; tandis que les hommes, se relayant constamment, il arrivait
+que celui qui avait commenc&eacute; la danse se trouvait avant sa fin en &ecirc;tre
+le dernier, sinon tout &agrave; fait exclu.</p>
+
+<p>Le cavalier qui se pla&ccedil;ait &agrave; la t&ecirc;te de la colonne s'effor&ccedil;ait de
+surpasser son pr&eacute;d&eacute;cesseur en pertise, par des combinaisons inusit&eacute;es,
+par les circuits qu'il faisait d&eacute;crire, lesquels, born&eacute;s &agrave; une seule
+salle, pouvaient encore se faire remarquer en dessinant de gracieuses
+arabesques et m&ecirc;me des chiffres! Il d&eacute;celait son art et ses droits au
+r&ocirc;le qu'il avait pris en les imaginant serr&eacute;s, compliqu&eacute;s,
+inextricables, en les d&eacute;crivant n&eacute;anmoins avec tant de justesse et de
+s&ucirc;ret&eacute; que le ruban anim&eacute;, contourn&eacute; en tous sens, ne se d&eacute;chirait
+jamais en se croisant; que nulle confusion, nul heurtement n'en
+r&eacute;sultaient. Quant aux femmes et &agrave; ceux qui n'avaient qu'&agrave; continuer
+l'impulsion d&eacute;j&agrave; donn&eacute;e, il ne leur &eacute;tait cependant point permis de se
+tra&icirc;ner indolemment sur le parquet. La d&eacute;marche devait &ecirc;tre rhythm&eacute;e,
+cadenc&eacute;e, ondul&eacute;e; elle devait imprimer au corps entier un balancement
+harmonieux. On n'avait garde d'avancer avec h&acirc;te, de se d&eacute;placer
+pr&eacute;cipitamment, de para&icirc;tre m&ucirc; par une n&eacute;cessit&eacute;. On glissait comme les
+cygnes descendent les fleuves, comme si des vagues inaper&ccedil;ues
+soulevaient et abaissaient les tailles flexibles!</p>
+
+<p>L'homme offrait &agrave; sa dame tant&ocirc;t une main, tant&ocirc;t l'autre, effleurant
+parfois &agrave; peine le bord de ses doigts, parfois les serrant tous dans sa
+paume: il passait &agrave; sa gauche ou &agrave; sa droite sans la quitter et ces
+mouvements, imit&eacute;s par chaque paire, parcouraient comme un frisson toute
+l'&eacute;tendue de la gigantesque couleuvre. Pendant cette courte minute on
+entendait les conversations cesser, les talons de bottes se heurter pour
+marquer la mesure, la cr&eacute;pitation de la soie s'accentuer, les colliers
+r&eacute;sonner comme des clochettes minuscules l&eacute;g&egrave;rement touch&eacute;es. Puis,
+toutes les sonorit&eacute;s interrompues reprenaient leur cours; les pas l&eacute;gers
+et les pas lourds recommen&ccedil;aient, les bracelets heurtaient les bagues,
+les &eacute;ventails fr&ocirc;laient les fleurs, les voix, les rires reprenaient et,
+la musique engloutissait tous les chuchottements dans ses
+retentissements. Quoique pr&eacute;occup&eacute;, absorb&eacute; en apparence par ces
+multiples man&#339;uvres qu'il lui fallait inventer ou reproduire fid&egrave;lement,
+le cavalier trouvait encore le temps de se pencher vers sa dame et,
+profitant de quelque instant favorable, lui glisser &agrave; l'oreille, de doux
+propos si elle &eacute;tait jeune, des confidences, des sollicitations, des
+nouvelles int&eacute;ressantes, si elle ne l'&eacute;tait plus. Apr&egrave;s quoi, se
+relevant fi&egrave;rement, il faisait sonner l'or de ses &eacute;perons, l'acier de
+ses armes, caressait sa moustache, et donnait &agrave; tous ses gestes une
+expression qui obligeait la femme &agrave; y r&eacute;pondre par une contenance
+compr&eacute;hensive et intelligente.</p>
+
+<p>Ainsi, ce n'&eacute;tait point une promenade banale et d&eacute;nu&eacute;e de sens qu'on
+accomplissait; c'&eacute;tait un d&eacute;fil&eacute; o&ugrave;, si nous osions dire, la soci&eacute;t&eacute;
+enti&egrave;re faisait la roue et se d&eacute;lectait dans sa propre admiration, en se
+voyant si belle, si noble, si fastueuse et si courtoise. C'&eacute;tait une
+constante mise en sc&egrave;ne de son lustre, de ses renomm&eacute;es, de ses gloires.
+L&agrave;, les &eacute;v&ecirc;ques, les hauts pr&eacute;lats et gens d'&eacute;glise<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, les hommes
+blanchis dans les camps ou les joutes de l'&eacute;loquence, les capitaines
+qui avaient plus souvent port&eacute; la cuirasse que les v&ecirc;tements de paix,
+les grands dignitaires de l'&Eacute;tat, les vieux s&eacute;nateurs, les palatins
+belliqueux, les castellans ambitieux, &eacute;taient les danseurs attendus,
+d&eacute;sir&eacute;s, disput&eacute;s par les plus jeunes, les plus brillantes, les moins
+graves, dans ces choix &eacute;ph&eacute;m&egrave;res o&ugrave; l'honneur et les honneurs
+&eacute;galisaient les ann&eacute;es et pouvaient donner l'avantage sur l'amour
+lui-m&ecirc;me. En nous entendant raconter par ceux qui n'avaient point voulu
+quitter le <i>zupan</i> et le <i>kontusz</i> antiques, dont la chevelure &eacute;tait
+ras&eacute;e aux tempes comme celle de leurs anc&ecirc;tres, les &eacute;volutions oubli&eacute;es
+et les &agrave;-propos disparus de cette danse majestueuse, nous avons compris
+&agrave; quel point cette nation si fi&egrave;re d'elle-m&ecirc;me avait l'instinct inn&eacute; de
+la repr&eacute;sentation, &agrave; quel point elle s'en faisait besoin et combien, par
+le g&eacute;nie de la gr&acirc;ce que la nature lui a d&eacute;parti, elle po&eacute;tisait ce go&ucirc;t
+ostentatoire en y m&ecirc;lant le reflet des nobles sentiments et le charme
+des fines intentions.</p>
+
+<p>Lorsque nous nous sommes trouv&eacute;s dans la patrie de Chopin, dont le
+souvenir nous accompagnait comme un guide qui excite l'int&eacute;r&ecirc;t, il nous
+a &eacute;t&eacute; donn&eacute; de rencontrer de ces individualit&eacute;s traditionnelles et
+historiques qui, de jour en jour, deviennent partout plus rares, tant la
+civilisation europ&eacute;enne, quand elle ne modifie pas le fond des
+caract&egrave;res nationaux, efface du moins leurs asp&eacute;rit&eacute;s et lime leurs
+formes ext&eacute;rieures. Nous avons eu la bonne chance de nous rapprocher de
+quelques-uns de ces hommes d'une intelligence sup&eacute;rieure, cultiv&eacute;e,
+&eacute;rudite, puissamment exerc&eacute;e par une vie d'action, mais dont l'horizon
+ne s'&eacute;tend pas au-del&agrave; des bornes de leur pays, de leur soci&eacute;t&eacute;, de leur
+litt&eacute;rature, de leurs traditions. Nous avons pu entrevoir dans nos
+entretiens avec eux, (qu'un interpr&egrave;te rendait possible ou facilitait),
+dans leur mani&egrave;re de juger le fond et les formes de m&#339;urs nouvelles,
+quelques &eacute;chapp&eacute;es des temps pass&eacute;s et de ce qui constituait leur
+grandeur, leur charme et leur faiblesse. Cette inimitable originalit&eacute;
+d'un point de vue compl&egrave;tement exclusif est curieuse &agrave; observer. En
+diminuant la valeur des opinions sur beaucoup de points, elle dote
+l'esprit d'une singuli&egrave;re vigueur, d'un flair acut et sauvage &agrave;
+l'endroit des int&eacute;r&ecirc;ts qui lui sont chers; d'une &eacute;nergie que rien ne
+peut distraire de son courant, tout, hormis son but, lui restant
+&eacute;tranger. Ceux qui ont conserv&eacute; cette originalit&eacute; peuvent seuls
+repr&eacute;senter, comme un miroir fid&egrave;le, le tableau exact du pass&eacute; en lui
+maintenant son vrai jour, son coloris, son cadre pittoresque. Seuls ils
+refl&egrave;tent, en m&ecirc;me temps que le rituel des coutumes qui se perdent,
+l'esprit qui les avait cr&eacute;&eacute;es.</p>
+
+<p>Chopin &eacute;tait venu trop tard et avait quitt&eacute; ses foyers trop t&ocirc;t pour
+poss&eacute;der cette exclusivit&eacute; de point de vue; mais, il en avait connu de
+nombreux exemples et, &agrave; travers les souvenirs de son enfance, non moins
+sans doute qu'&agrave; travers l'histoire et la po&eacute;sie de sa patrie, il a si
+bien trouv&eacute; par induction le secret de ses anciens prestiges, qu'il a pu
+les faire sortir de leur oubli et les douer dans ses chants d'une
+&eacute;ternelle jeunesse. Aussi, comme chaque po&egrave;te est mieux compris, mieux
+appr&eacute;ci&eacute; par les voyageurs auxquels il est arriv&eacute; de parcourir les lieux
+qui l'ont inspir&eacute; en y cherchant la trace de leurs visions: comme
+Pindare et Ossian sont plus intimement p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s par ceux qui ont visit&eacute;
+les vestiges du Parth&eacute;non &eacute;clair&eacute;s des radiances de leur limpide
+atmosph&egrave;re, les sites d'&Eacute;cosse gaz&eacute;s de brouillards, de m&ecirc;me le
+sentiment inspirateur de Chopin ne se r&eacute;v&egrave;le tout entier que lorsqu'on a
+&eacute;t&eacute; dans son pays, qu'on y a vu l'ombre laiss&eacute;e par les si&egrave;cles &eacute;coul&eacute;s,
+qu'on a suivi ses contours grandissants comme ceux du soir, qu'on y a
+rencontr&eacute; son fant&ocirc;me de gloire, ce revenant inquiet qui hante son
+patrimoine! Il appara&icirc;t pour effrayer ou attrister les c&#339;urs alors qu'on
+s'y attend le moins et, en surgissant aux r&eacute;cits et aux rem&eacute;morations
+des anciens temps, il porte avec lui une &eacute;pouvante semblable &agrave; celle que
+r&eacute;pand parmi les paysans de l'Ukraine la belle vierge blanche comme la
+Mort, la <i>Mara</i> ceinte d'une &eacute;charpe rouge qu'on aper&ccedil;oit, disent-ils,
+marquant d'une t&acirc;che de sang la porte des villages que la destruction va
+s'approprier.</p>
+
+<p>Nous aurions certainement h&eacute;sit&eacute; &agrave; parler de la Polonaise, apr&egrave;s les
+beaux vers que Mickiewicz lui consacra et l'admirable description qu'il
+en fit dans le dernier chant du <i>Pan Tadeusz</i>, si cet &eacute;pisode n'&eacute;tait
+renferm&eacute; dans un ouvrage qu'on n'a point encore traduit et qui n'est
+connu que des compatriotes du po&egrave;te. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; t&eacute;m&eacute;raire d'aborder,
+m&ecirc;me sous une autre forme, un sujet d&eacute;j&agrave; esquiss&eacute; et color&eacute; par un tel
+pinceau, dans cette &eacute;pop&eacute;e famili&egrave;re, ce roman &eacute;pique, o&ugrave; les beaut&eacute;s de
+l'ordre le plus &eacute;lev&eacute; sont encadr&eacute;es dans un paysage comme les peignait
+Ruysda&euml;l, lorsqu'il faisait luire un rayon de soleil entre deux nu&eacute;es
+d'orage, sur un de ces bouleaux fracass&eacute;s par la foudre dont la plaie
+b&eacute;ante semble rougir de sang sa blanche &eacute;corce. Chopin s'est
+certainement inspir&eacute; bien de fois du <i>Pan Tadeusz</i>, dont les sc&egrave;nes
+pr&ecirc;tent tant &agrave; la peinture des &eacute;motions qu'il reproduisait de
+pr&eacute;f&eacute;rence. Son action se passe au commencement de notre si&egrave;cle, alors
+qu'il se rencontrait encore beaucoup de ceux qui avaient conserv&eacute; les
+sentiments et les mani&egrave;res solennelles des antiques Polonais, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'autres types plus modernes qui sous l'empire napol&eacute;onien
+repr&eacute;sentaient des passions pleines d'entrain, mais &eacute;ph&eacute;m&egrave;res; n&eacute;es
+entre deux campagnes et oubli&eacute;es durant la troisi&egrave;me, &laquo;&agrave; la fran&ccedil;aise&raquo;.
+On rencontrait encore souvent &agrave; cette &eacute;poque le contraste que formaient
+ces militaires bronz&eacute;s au soleil du midi et devenus, eux aussi, quelque
+peu fanfarons apr&egrave;s des victoires fabuleuses, avec ces hommes de
+l'ancienne &eacute;cole, graves et superbes, que la conventionalit&eacute; qui envahit
+et fa&ccedil;onne la haute soci&eacute;t&eacute; de toutes les contr&eacute;es, fait &agrave; pr&eacute;sent
+rapidement dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que ceux qui conservaient encore le cachet national devenaient
+plus rares, on go&ucirc;ta moins la peinture des m&#339;urs d'autrefois, des
+mani&egrave;res de sentir, d'agir, de parler et de vivre de jadis. On aurait
+pourtant tort de croire que ce fut de l'indiff&eacute;rence; cet &eacute;loignement,
+ce d&eacute;laissement des souvenirs encore r&eacute;cents, mais poignants, rappelle
+le navrement des m&egrave;res qui ne peuvent rien contempler de ce qui avait
+appartenu &agrave; un enfant qui n'est plus, pas m&ecirc;me un v&ecirc;tement, pas m&ecirc;me un
+bijou! &Agrave; l'heure qu'il est, les romans de Czaykowski, ce Walter Scott
+podolien que les connaisseurs en litt&eacute;rature mettent presque &agrave; l'&eacute;gal du
+f&eacute;cond &eacute;crivain &eacute;cossais, pour la qualit&eacute; et le caract&egrave;re national de
+son talent, sinon pour la quantit&eacute; prodigieuse de ses th&egrave;mes;
+l'<i>Owruczanin</i>, le <i>Wernyhora</i>, les <i>Powiesci Kozackie</i>, ne rencontrent
+plus gu&egrave;re, assure-t-on, de lectrices &eacute;mues par leurs vivants r&eacute;cits, de
+jeunes lecteurs enthousiastes de leurs ravissantes h&eacute;ro&iuml;nes, de vieux
+chasseurs touch&eacute;s aux larmes devant des paysages dont la po&eacute;sie si
+profond&eacute;ment sentie, si pleine de fra&icirc;cheur et de lueurs matinales, de
+ramages et de gazouillements dans les grands bois ombr&eacute;s, ne perd rien,
+au dire de qui s'y entend, devant les plus splendides toiles des
+paysagistes les plus renomm&eacute;s, de Hobb&eacute;ma &agrave; Dupr&eacute;, du Berghem <i>de
+velours</i> &agrave; Morgenstern! Mais que le jour de la r&eacute;surrection arrive, que
+le mort bien aim&eacute; rejette son linceul, que le triomphe de la vie
+apparaisse, et l'on verra aussit&ocirc;t tout le pass&eacute;, enseveli, non oubli&eacute;,
+resplendir dans les c&#339;urs, dans les imaginations, sous la plume des
+po&egrave;tes et des musiciens, comme il resplendit d&eacute;j&agrave; sous le pinceau des
+peintres.</p>
+
+<p>La musique primitive des Polonaises, dont il ne s'est point conserv&eacute;
+d'&eacute;chantillon qui remonte au-del&agrave; d'un si&egrave;cle, a peu de prix pour l'art.
+Celles que ne portent pas de nom d'auteur, mais dont la date est
+indiqu&eacute;e par des noms des h&eacute;ros sous l'invocation desquels un heureux
+sort les a plac&eacute;s, sont pour la plupart graves et douces. La
+<i>Polonaise</i>, dite de <i>Kosciuszko</i>, en est le mod&egrave;le le plus r&eacute;pandu:
+elle est tellement li&eacute;e &agrave; la m&eacute;moire de son &eacute;poque, que nous avons vu
+des femmes &agrave; qui elle en rappelait le souvenir ne pouvoir l'entendre
+sans &eacute;clater en sanglots. La princesse F. L., qui avait &eacute;t&eacute; aim&eacute;e de
+Kosciuszko, n'&eacute;tait sensible dans ses derniers jours, alors que l'&acirc;ge
+avait affaibli toutes ses facult&eacute;s, qu'&agrave; ces accords retrouv&eacute;s encore
+sur le clavier par ses mains tremblantes, car ses yeux n'en apercevaient
+plus les touches. Quelques autres de ces musiques contemporaines sont
+d'un caract&egrave;re si afflig&eacute;, qu'on les prendrait d'abord pour les notes
+d'un convoi fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>Les <i>Polonaises</i> du P<sup>ce</sup> Oginski<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, dernier grand-tr&eacute;sorier du
+Grand-Duch&eacute; de Lithuanie, venues ensuite, acquirent bient&ocirc;t une grande
+popularit&eacute; en impr&eacute;gnant de langueur cette veine lugubre. Se ressentant
+encore de cette coloration assombrie, elles la modifient par une
+tendresse d'un charme na&iuml;f et m&eacute;lancolique. Le rhythme s'affaisse, la
+modulation appara&icirc;t, comme si un cort&egrave;ge, solennel et bruyant jadis,
+devenait silencieux et recueilli en passant aupr&egrave;s de tombes dont le
+voisinage &eacute;teint l'orgueil et le rire. L'amour seul survit, errant dans
+ces alentours et r&eacute;p&eacute;tant le refrain que le barde de la <i>verte &Eacute;rin</i>
+surprit aux brises de son &icirc;le:</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;"><i>Love born of sorrow, like sorrow, is true!</i></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">L'amour n&eacute; de la douleur est vrai comme elle.</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans ces motifs si connus du P<sup>ce</sup> Oginski, on croit toujours entendre
+quelque distique d'une pens&eacute;e analogue, planer entre deux haleines
+amoureuses ou se faire deviner dans des yeux baign&eacute;s de larmes.</p>
+
+<p>Plus tard, les tombeaux sont d&eacute;pass&eacute;s, ils reculent; on ne les aper&ccedil;oit
+plus que de loin en loin. La vie, l'animation reprennent leurs cours;
+les impressions douloureuses se changent en souvenirs et ne reviennent
+qu'en &eacute;chos. La fantaisie n'&eacute;voque plus des ombres glissant avec
+pr&eacute;caution comme pour ne pas r&eacute;veiller les morts de la veille... et d&eacute;j&agrave;
+dans les <i>Polonaises</i> de Lipinski on sent que le c&#339;ur bat joyeusement...
+&eacute;tourdiment... comme il avait battu avant la d&eacute;faite! La m&eacute;lodie se
+dessine de plus en plus, r&eacute;pandant un parfum de jeunesse et d'amour
+printanier; elle s'&eacute;panouit en un chant expressif, parfois r&ecirc;veur. Elle
+n'est point destin&eacute;e &agrave; mesurer les pas de hauts et graves personnages,
+qui ne prennent plus que peu de part aux danses pour lesquelles on
+l'&eacute;crit, elle ne parle qu'aux jeunes c&#339;urs, pour leur souffler de
+po&eacute;tiques fictions. Elle s'adresse &agrave; des imaginations romanesques,
+vives, plus occup&eacute;es de plaisirs que de splendeurs. Mayseder avan&ccedil;a sur
+cette pente o&ugrave; ne le retenait aucune attache nationale; il finit par
+atteindre &agrave; la coquetterie la plus s&eacute;millante, au plus charmant entrain
+de concert. Ses imitateurs nous ont submerg&eacute;s de morceaux de musique
+intitul&eacute;s <i>Polonaises</i>, qui n'avaient plus aucun caract&egrave;re justifiant ce
+nom.</p>
+
+<p>Un homme de g&eacute;nie lui rendit subitement son vigoureux &eacute;clat. Weber fit
+de la <i>Polonaise</i> un dithyrambe, o&ugrave; se retrouv&egrave;rent soudain toutes les
+magnificences &eacute;vanouies avec leur &eacute;blouissant d&eacute;ploiement. Pour
+r&eacute;verb&eacute;rer le pass&eacute; dans une formule dont le sens &eacute;tait si alt&eacute;r&eacute;, il
+r&eacute;unit les ressources diverses de son art. Ne cherchant point &agrave; rappeler
+ce que devait &ecirc;tre l'antique musique, il transporta dans la musique
+tout ce qu'&eacute;tait l'antique Pologne. Il accentua le rhythme, se servit de
+la m&eacute;lodie comme d'un r&eacute;cit, la colora par la modulation avec une
+profusion que le sujet ne comportait pas seulement, qu'il appelait
+imp&eacute;rieusement. Il fit circuler dans la <i>Polonaise</i> la vie, la chaleur,
+la passion sans s'&eacute;carter de l'allure hautaine, de la dignit&eacute;
+c&eacute;r&eacute;monieusement magistrale, de la majest&eacute; naturelle et appr&ecirc;t&eacute;e &agrave; la
+fois qui lui sont inh&eacute;rentes. Les cadences y furent marqu&eacute;es par des
+accords qu'on dirait le bruit des sabres, remu&eacute;s dans leurs fourreaux.
+Le murmure des voix, au lieu de faire entendre de ti&egrave;des pourparlers
+d'amour, fit retentir des notes basses, pleines et profondes, comme
+celles des poitrines habitu&eacute;es &agrave; commander, auxquelles r&eacute;pond le
+hennissement &eacute;loign&eacute; et fougueux de ces chevaux du d&eacute;sert de si noble et
+&eacute;l&eacute;gante encolure, piaffant avec impatience, regardant de leur &#339;il doux,
+intelligent et plein de feu, portant avec tant de gr&acirc;ce les longs
+capara&ccedil;ons cousus de turquoises ou de rubis dont les surchargeaient les
+grands seigneurs polonais<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Weber connaissait-il la Pologne
+d'autrefois?... Avait-il &eacute;voqu&eacute; un tableau d&eacute;j&agrave; contempl&eacute; pour en
+d&eacute;terminer ainsi le groupement? Questions oiseuses! Le g&eacute;nie n'a-t-il
+pas ses intuitions et la po&eacute;sie manque-t-elle jamais de lui r&eacute;v&eacute;ler ce
+qui appartient &agrave; son domaine?...</p>
+
+<p>Lorsque l'imagination ardente et nerveuse de Weber s'attaquait &agrave; un
+sujet, elle en exprimait comme un suc tout ce qu'il contenait de po&eacute;sie.
+Elle s'en emparait d'une fa&ccedil;on si absolue qu'il &eacute;tait difficile de
+l'aborder apr&egrave;s, avec l'espoir d'atteindre aux m&ecirc;mes effets.
+Pourtant,&mdash;quoi d'&eacute;tonnant?&mdash;Chopin le surpassa dans cette inspiration
+autant par le nombre et la vari&eacute;t&eacute; de ses &eacute;crits en ce genre, que par sa
+touche plus &eacute;mouvante et ses nouveaux proc&eacute;d&eacute;s d'harmonie. Ses
+<i>Polonaises</i> en <i>la</i> et en <i>la-b&eacute;mol majeur</i> se rapprochent surtout de
+celle de Weber en <i>mi majeur</i> par la nature de leur &eacute;lan et de leur
+aspect. Dans d'autres, il a quitt&eacute; cette large mani&egrave;re, il a trait&eacute; ce
+th&egrave;me diff&eacute;remment. Dirons-nous plus heureusement toujours? Le jugement
+est chose &eacute;pineuse en pareille mati&egrave;re. Comment restreindre les droits
+du po&egrave;te sur les diverses faces de son sujet? Ne lui serait-il point
+permis d'&ecirc;tre sombre et oppress&eacute; au milieu des all&eacute;gresses m&ecirc;mes, de
+chanter la douleur apr&egrave;s avoir chant&eacute; la gloire, de s'apitoyer avec les
+vaincus en deuil apr&egrave;s avoir r&eacute;p&eacute;t&eacute; les accents de la prosp&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>Sans contredit, ce n'est pas une des moindres sup&eacute;riorit&eacute;s de Chopin
+d'avoir cons&eacute;cutivement embrass&eacute; tous les jours sous lesquels pouvait se
+pr&eacute;senter ce th&egrave;me, d'en avoir fait jaillir tout ce qu'il a
+d'&eacute;tincelant, comme tout ce qu'on peut lui pr&ecirc;ter de path&eacute;tique. Les
+phases que ses propres sentiments subissaient ont contribu&eacute; &agrave; lui offrir
+cette multiplicit&eacute; de points de vue. L'on peut suivre leurs
+transformations, leur endolorissement fr&eacute;quent, dans la s&eacute;rie de ces
+productions sp&eacute;ciales, non sans admirer la f&eacute;condit&eacute; de sa verve, m&ecirc;me
+alors qu'elle n'est plus port&eacute;e et soutenue par les c&ocirc;t&eacute;s avantageux de
+son inspiration. Il ne s'est pas toujours arr&ecirc;t&eacute; &agrave; l'ensemble des
+tableaux que lui pr&eacute;sentaient son imagination et ses souvenirs; plus
+d'une fois, en contemplant les groupes de la foule brillante qui
+s'&eacute;coulait devant lui, il s'est &eacute;pris de quelque figure isol&eacute;e, il a &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; par la magie de son regard, il s'est complu &agrave; en deviner les
+myst&eacute;rieuses r&eacute;v&eacute;lations et n'a plus chant&eacute; que pour elle seule.</p>
+
+<p>On doit ranger parmi ses plus &eacute;nergiques conceptions la <i>Grande
+Polonaise</i> en <i>fa-di&egrave;se mineur</i>. Il y a intercal&eacute; une <i>Mazoure</i>,
+innovation qui eut pu devenir un ing&eacute;nieux caprice de bal s'il n'avait
+comme &eacute;pouvant&eacute; la mode frivole, en l'employant avec une si sombre
+bizarrerie dans une fantastique &eacute;vocation. On dirait aux premiers rayons
+d'une aube d'hiver, terne et grise, le r&eacute;cit d'un r&ecirc;ve fait apr&egrave;s une
+nuit d'insomnie, r&ecirc;ve po&egrave;me, o&ugrave; les impressions et les objets se
+succ&egrave;dent avec d'&eacute;tranges incoh&eacute;rences et d'&eacute;tranges transitions, comme
+ceux dont Byron dit:</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;">&raquo;....Dreams in their development have breath,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">And tears, and tortures, and the touch of joy;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">They have a weight upon our waking thoughts,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">.............................................</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">And look like heralds of Eternity.&laquo;</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 8em;">(A Dream.)</span><br />
+</p>
+
+<p>Le motif principal est v&eacute;h&eacute;ment, d'un air sinistre, comme l'heure qui
+pr&eacute;c&egrave;de l'ouragan; l'oreille croit saisir des interjections exasp&eacute;r&eacute;es,
+un d&eacute;fi jet&eacute; &agrave; tous les &eacute;l&eacute;ments. Incontinent, le retour prolong&eacute; d'une
+tonique au commencement de chaque mesure fait entendre comme des coups
+de canon r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, comme une bataille vivement engag&eacute;e au loin. &Agrave; la
+suite de cette note se d&eacute;roulent, mesure par mesure, des accords
+&eacute;tranges. Nous ne connaissons rien d'analogue dans les plus grands
+auteurs au saisissant effet que produit cet endroit, brusquement
+interrompu par une sc&egrave;ne champ&ecirc;tre, par une <i>Mazoure</i> d'un style
+idyllique qu'on dirait r&eacute;pandre les senteurs de la menthe et de la
+marjolaine! Mais, loin d'effacer le souvenir du sentiment profond et
+malheureux qui saisit d'abord, elle augmente au contraire par son
+ironique et amer contraste les &eacute;motions p&eacute;nibles de l'auditeur, au point
+qu'il se sent presque soulag&eacute; lorsque la premi&egrave;re phrase revient et
+qu'il retrouve l'imposant et attristant spectacle d'une lutte fatale,
+d&eacute;livr&eacute;e du moins de l'importune opposition d'un bonheur na&iuml;f et
+inglorieux! Comme un r&ecirc;ve, cette improvisation se termine sans autre
+conclusion qu'un morne fr&eacute;missement, qui laisse l'&acirc;me sous l'empire
+d'une d&eacute;solation poignante.</p>
+
+<p>Dans la <i>Polonaise-Fantaisie</i>, qui appartient d&eacute;j&agrave; &agrave; la derni&egrave;re p&eacute;riode
+des &#339;uvres de Chopin, &agrave; celles qui sont surplomb&eacute;es d'une anxi&eacute;t&eacute;
+fi&eacute;vreuse, on ne trouve aucune trace de tableaux hardis et lumineux. On
+n'entend plus les pas joyeux d'une cavalerie coutumi&egrave;re de la victoire,
+les chants que n'&eacute;touffe aucune pr&eacute;vision de d&eacute;faite, les paroles que
+rel&egrave;ve l'audace qui sied &agrave; des vainqueurs. Une tristesse &eacute;l&eacute;giaque y
+pr&eacute;domine, entrecoup&eacute;e par des mouvements effar&eacute;s, de m&eacute;lancoliques
+sourires, des soubresauts inopin&eacute;s, des repos pleins de tressaillements,
+comme les ont ceux qu'une embuscade a surpris, cern&eacute;s de toutes parts,
+qui ne voient poindre aucune esp&eacute;rance sur le vaste horizon, auxquels le
+d&eacute;sespoir est mont&eacute; au cerveau comme une large gorg&eacute;e de ce vin de
+Chypre qui donne une rapidit&eacute; plus instinctive &agrave; tous les gestes, une
+pointe plus ac&eacute;r&eacute;e &agrave; tous les mots, une &eacute;tincelle plus br&ucirc;lante &agrave;
+toutes les &eacute;motions, faisant arriver l'esprit &agrave; un diapason
+d'irritabilit&eacute; voisine du d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Peintures peu favorables &agrave; l'art, comme celles de tous les moments
+extr&ecirc;mes, de toutes les agonies, des r&acirc;les et des contractions o&ugrave; les
+muscles perdent tout ressort et o&ugrave; les nerfs, en cessant d'&ecirc;tre les
+organes de la volont&eacute;, r&eacute;duisent l'homme &agrave; ne plus devenir que la proie
+passive de la douleur! Aspects d&eacute;plorables, que l'artiste n'a avantage
+d'admettre dans son domaine qu'avec une extr&ecirc;me circonspection!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#toc">III.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/003.png" alt="L" /></span>es <i>Mazoures</i> de Chopin diff&egrave;rent notablement d'avec ses <i>Polonaises</i>
+en ce qui concerne l'expression. Le caract&egrave;re en est tout &agrave; fait
+dissemblable. C'est un autre milieu, dans lequel les nuances d&eacute;licates,
+tendres, p&acirc;les et changeantes, remplacent un coloris riche et vigoureux.
+&Agrave; l'impulsion une et concordante de tout un peuple succ&egrave;dent des
+impressions purement individuelles, constamment diff&eacute;renci&eacute;es. L'&eacute;l&eacute;ment
+f&eacute;minin et eff&eacute;min&eacute; au lieu d'&ecirc;tre recul&eacute; dans une p&eacute;nombre quelque peu
+myst&eacute;rieuse, s'y fait jour en premi&egrave;re ligne. Il acquiert m&ecirc;me sur le
+premier plan une importance si grande, que les autres disparaissent pour
+lui faire place ou du moins ne lui servent que d'accompagnement.</p>
+
+<p>Les temps ne sont plus o&ugrave;, pour dire qu'une femme &eacute;tait charmante, on
+l'appelait <i>reconnaissante (wdzi&#281;czna)</i>; o&ugrave; le mot de charme lui-m&ecirc;me
+d&eacute;rivait de celui de <i>gratitude (wdzi&#281;ki)</i>. La femme n'appara&icirc;t plus en
+prot&eacute;g&eacute;e, mais en reine; elle ne semble plus &ecirc;tre la meilleure partie de
+la vie, elle fait la vie enti&egrave;re. L'homme est bouillant, fier,
+pr&eacute;somptueux, mais livr&eacute; au vertige du plaisir! Cependant ce plaisir ne
+cesse jamais d'&ecirc;tre vein&eacute; de m&eacute;lancolie, car son existence n'est plus
+appuy&eacute;e sur le sol in&eacute;branlable de la s&eacute;curit&eacute;, de la force, de la
+tranquillit&eacute;. La patrie n'est plus!... Dor&eacute;navant toutes les destin&eacute;es
+ne sont que les d&eacute;bris flottants d'un immense naufrage. Les bras de
+l'homme ressemblent &agrave; un radeau portant sur leur faible charpente, une
+famille &eacute;plor&eacute;e. Ce radeau est lanc&eacute; en pleine mer, mer houleuse, aux
+vagues mena&ccedil;antes pr&ecirc;tes &agrave; l'engloutir. Pourtant un port est toujours
+ouvert, un port est toujours l&agrave;! Mais, ce port, c'est l'ab&icirc;me de la
+honte; ce port, c'est le refuge glacial que pr&eacute;sente l'ignominie! Maint
+c&#339;ur d'homme, lass&eacute; et &eacute;puis&eacute;, a peut-&ecirc;tre song&eacute; &agrave; y trouver le repos
+d&eacute;sir&eacute; par son &acirc;me fatigu&eacute;e. Vainement! &Agrave; peine son regard s'y est-il
+arr&ecirc;t&eacute; que sa m&egrave;re, sa femme, sa s&#339;ur, sa fille, l'amie de sa jeunesse,
+la fianc&eacute;e de son fils, la fille de sa fille, l'a&iuml;eule aux cheveux
+blancs, l'enfant aux cheveux blonds, ont jet&eacute; des cris d'alarme,
+demandant &agrave; ne pas approcher du port d'infamie, &agrave; &ecirc;tre rejet&eacute;es en haute
+mer, sauf &agrave; y p&eacute;rir, &agrave; y &ecirc;tre englouties durant une nuit noire, sans une
+&eacute;toile au ciel, sans une plainte sur la terre, entre deux flots sombres
+comme l'&Eacute;r&egrave;be, r&eacute;p&eacute;tant au fond d'une &acirc;me emparadis&eacute;e dans la mort par
+la double foi de la religion et de la patrie: <i>Jeszcze Polska nie
+zgin&#281;ta!...</i></p>
+
+<p>En Pologne, la mazoure devient souvent le lieu o&ugrave; le sort de toute une
+vie se d&eacute;cide, o&ugrave; les c&#339;urs se p&egrave;sent, o&ugrave; les &eacute;ternels d&eacute;vouements se
+promettent, o&ugrave; la patrie recrute ses martyrs et ses h&eacute;ro&iuml;nes. En ces
+contr&eacute;es, la mazoure n'est donc pas seulement une danse; elle est une
+po&eacute;sie nationale, destin&eacute;e, comme toutes les po&eacute;sies des peuples
+vaincus, &agrave; transmettre le br&ucirc;lant faisceau des sentiments patriotiques,
+sous le voile transparent d'une m&eacute;lodie populaire. Aussi, n'y a-t-il
+rien de surprenant &agrave; ce que la plupart d'entr'elles modulent dans leurs
+notes et dans les strophes qui y sont attach&eacute;es, les deux tons dominants
+dans le c&#339;ur du Polonais moderne: le plaisir de l'amour et la m&eacute;lancolie
+du danger. Beaucoup de ces airs portent le nom d'un guerrier, d'un
+h&eacute;ros. <i>La Polonaise de Kosziuszko</i> est moins historiquement c&eacute;l&egrave;bre que
+la <i>Mazoure de Dombrowski</i>, devenue chant national &agrave; cause de ses
+paroles, comme la Mazoure de Chlopicki fut populaire durant trente ans &agrave;
+cause de son rhythme et de sa date, 1830. Il fallut une nouvelle
+avalanche de cadavres et de victimes, une nouvelle inondation de sang,
+un nouveau d&eacute;luge de larmes, une nouvelle pers&eacute;cution diocl&eacute;tienne, un
+nouveau repeuplement de la Sib&eacute;rie, pour &eacute;touffer jusqu'au dernier &eacute;cho
+de ses accents et jusqu'au dernier reflet de ses souvenirs.</p>
+
+<p>Depuis cette derni&egrave;re catastrophe, la plus lourde de toutes &agrave; ce
+qu'assurent les contemporains, sans &ecirc;tre &eacute;crasante n&eacute;anmoins &agrave; ce
+qu'affirment tous les c&#339;urs, &agrave; ce que murmurent toutes les voix, la
+Pologne est silencieuse, pour mieux dire, muette. Plus de <i>Polonaises</i>
+nationales, plus de <i>Mazoures</i> populaires. Pour parler d'elles, il faut
+remonter au-del&agrave; de cette &eacute;poque, alors que musique et paroles
+reproduisaient &eacute;galement cette opposition, d'un h&eacute;ro&iuml;que et attrayant
+effet, entre le plaisir de l'amour et la m&eacute;lancolie du danger, dont na&icirc;t
+le besoin de <i>r&eacute;jouir la mis&egrave;re, (cieszyc bide)</i>, qui fait rechercher un
+&eacute;tourdissement enchanteur dans les gr&acirc;ces de la danse et ses furtives
+fictions. Les vers qu'on chante sur ses m&eacute;lodies, leur donnent en outre
+le privil&egrave;ge de se lier plus intimement que d'autres airs de danse &agrave; la
+vie des souvenirs. Des voix fra&icirc;ches et sonores les ont bien des fois
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es dans la solitude, aux heures matinales, dans de joyeux loisirs.
+Elles ont &eacute;t&eacute; fredonn&eacute;es en voyage, dans les bois, sur une barque, &agrave; ces
+instants o&ugrave; l'&eacute;motion surprend inopin&eacute;ment, lorsqu'une rencontre, un
+tableau, un mot inesp&eacute;r&eacute;, viennent illuminer d'un &eacute;clat imp&eacute;rissable
+pour le c&#339;ur, des heures destin&eacute;es &agrave; scintiller dans la m&eacute;moire &agrave;
+travers les ann&eacute;es les plus &eacute;loign&eacute;es et les plus sombres r&eacute;gions de
+l'avenir.</p>
+
+<p>Chopin s'est empar&eacute; de ces inspirations avec un rare bonheur, pour y
+ajouter tout le prix de son travail et de son style. Les taillant en
+mille facettes, il a d&eacute;couvert tous les feux cach&eacute;s dans ces diamants;
+en r&eacute;unissant jusqu'&agrave; leur poussi&egrave;re, il les a mont&eacute;s en ruisselants
+&eacute;crins. Dans quel autre cadre d'ailleurs que celui de ces danses, o&ugrave; il
+y a place pour tant de choses, pour tant d'allusions, tant d'&eacute;lans
+spontan&eacute;s, de bondissants enthousiasmes, de pri&egrave;res muettes, ses
+souvenirs personnels l'auraient-ils mieux aid&eacute; &agrave; cr&eacute;er des po&egrave;mes, &agrave;
+fixer des sc&egrave;nes, &agrave; d&eacute;crire des &eacute;pisodes, &agrave; d&eacute;rouler des tristesses, qui
+lui doivent de retentir plus loin que le sol qui leur a donn&eacute; naissance,
+d'appartenir d&eacute;sormais &agrave; ces types id&eacute;alis&eacute;s que l'art consacre dans son
+royaume de son lustre resplendissant?</p>
+
+<p>Pour comprendre combien ce cadre &eacute;tait appropri&eacute; aux teintes de
+sentiments que Chopin a su y rendre avec une touche iris&eacute;e, il faut
+avoir vu danser la mazoure en Pologne; ce n'est que l&agrave; qu'on peut saisir
+ce que cette danse renferme de fier, de tendre, de provoquant. Tandis
+que la valse et le galop isolent les danseurs et n'offrent qu'un tableau
+confus aux assistants; tandis que la contredanse est une sorte de passe
+d'armes au fleuret o&ugrave; l'on s'attaque et se pare avec une &eacute;gale
+indiff&eacute;rence, o&ugrave; l'on &eacute;tale des gr&acirc;ces nonchalantes auxquelles ne
+r&eacute;pondent que de nonchalantes recherches; tandis que la vivacit&eacute; de la
+polka devient ais&eacute;ment &eacute;quivoque; que les menuets, les fandangos, les
+tarentelles, sont de petits drames amoureux de divers caract&egrave;res qui
+n'int&eacute;ressent que les ex&eacute;cutants, dans lesquels l'homme n'a pour t&acirc;che
+que de faire valoir la femme, le public d'autre r&ocirc;le que de suivre assez
+maussadement des coquetteries dont la pantomime oblig&eacute;e n'est point &agrave;
+son adresse,&mdash;dans la mazoure, le r&ocirc;le de l'homme ne le c&egrave;de ni en
+importance, ni en gr&acirc;ce &agrave; celui de sa danseuse et le public est aussi de
+la partie.</p>
+
+<p>Les longs intervalles qui s&eacute;parent l'apparition successive des paires
+&eacute;tant r&eacute;serv&eacute;s aux causeries des danseurs, lorsque leur tour de para&icirc;tre
+arrive, la sc&egrave;ne ne se passe plus entre eux, mais d'eux au public. C'est
+devant lui que l'homme se montre vain de celle dont il a su obtenir la
+pr&eacute;f&eacute;rence; c'est devant lui qu'elle doit lui faire honneur; c'est &agrave; lui
+donc qu'elle cherche &agrave; plaire, puisque les suffrages qu'elle obtient,
+rejaillissant sur son danseur, deviennent pour lui la plus flatteuse des
+coquetteries. Au dernier instant, elle semble les lui reporter
+formellement en s'&eacute;lan&ccedil;ant vers lui et se reposant sur son bras,
+mouvement qui plus que tous les autres est susceptible de mille nuances
+que savent lui donner la bienveillance et l'adresse f&eacute;minines, depuis
+l'&eacute;lan passionn&eacute; jusqu'&agrave; l'abandon le plus distrait.</p>
+
+<p>Pour commencer, toutes les paires se donnent la main et forment une
+grande cha&icirc;ne vivante et mouvante. Se rangeant dans un cercle dont la
+courte rotation &eacute;blouit la vue, elles tressent une couronne dont chaque
+femme est une fleur, seule de son esp&egrave;ce, et dont, semblable &agrave; un noir
+feuillage, le costume uniforme des hommes rel&egrave;ve les couleurs vari&eacute;es.
+Toutes les paires, ensuite, s'&eacute;lancent les unes apr&egrave;s les autres en
+suivant la premi&egrave;re, qui est la paire d'honneur, avec une scintillante
+animation et une jalouse rivalit&eacute;, d&eacute;filant devant les spectateurs comme
+une revue, dont l'&eacute;num&eacute;ration ne le c&eacute;derait gu&egrave;re en int&eacute;r&ecirc;t &agrave; celles
+qu'Hom&egrave;re et le Tasse font des arm&eacute;es pr&ecirc;tes &agrave; se ranger en front de
+bataille! Au bout d'une heure ou deux le m&ecirc;me cercle se reforme pour
+terminer la danse dans une ronde d'une rapidit&eacute; &eacute;tourdissante, durant
+laquelle maintes fois, pour peu que l'on se sente <i>entre soi</i>, le plus
+&eacute;mu et le plus enthousiaste des jeunes gens entonne le chant de la
+m&eacute;lodie que joue l'orchestre. Danseurs et danseuses s'y joignent
+aussit&ocirc;t en ch&#339;ur, pour en r&eacute;p&eacute;ter le refrain amoureux et patriotique &agrave;
+la fois. Les jours o&ugrave; l'amusement et le plaisir r&eacute;pandent parmi tous une
+gaiet&eacute; exalt&eacute;e, qui p&eacute;tille comme un feu de sarment dans les
+organisations si facilement impressionnables, la promenade g&eacute;n&eacute;rale est
+encore reprise, son pas acc&eacute;l&eacute;r&eacute; ne permet gu&egrave;re de soup&ccedil;onner la
+moindre lassitude chez les femmes de l&agrave;-bas, cr&eacute;atures aussi d&eacute;licates
+et endurantes que si leurs membres poss&eacute;daient les ob&eacute;issantes et
+infatigables souplesses de l'acier.</p>
+
+<p>Il est peu de plus ravissant spectacle que celui d'un bal en Pologne,
+quand la mazoure une fois commenc&eacute;e, la ronde g&eacute;n&eacute;rale et le grand
+d&eacute;fil&eacute; termin&eacute;s, l'attention de la salle enti&egrave;re, loin d'&ecirc;tre offusqu&eacute;e
+par une multitude de personnes s'entre-choquant en sens divers comme
+dans le reste de l'Europe, ne s'attache que sur un seul couple, d'&eacute;gale
+beaut&eacute;, se lan&ccedil;ant dans l'espace vide. Que de moments divers pendant les
+tours de la salle de bal! Avan&ccedil;ant d'abord avec une sorte d'h&eacute;sitation
+timide, la femme se balance comme l'oiseau qui va prendre son vol;
+glissant longtemps d'un seul pied, elle rase comme une patineuse la
+glace du parquet; puis, comme une enfant, elle prend son &eacute;lan tout d'un
+coup, port&eacute;e sur les ailes d'un pas de basque allong&eacute;. Alors ses
+paupi&egrave;res se l&egrave;vent et, telle qu'une divinit&eacute; chasseresse, le front
+haut, le sein gonfl&eacute;, les bonds &eacute;lastiques, elle fend l'air comme la
+barque fend l'onde et semble se jouer de l'espace. Elle reprend ensuite
+son gliss&eacute; coquet, consid&egrave;re les spectateurs, envoie quelques sourires,
+quelques paroles aux plus favoris&eacute;s, tend ses beaux bras au cavalier qui
+vient la rejoindre, pour recommencer ses pas nerveux et se transporter
+avec une rapidit&eacute; prestigieuse d'un bout &agrave; l'autre de la salle. Elle
+glisse, elle court, elle vole; la fatigue colore ses joues, illumine son
+regard, incline sa taille, ralentit ses pas, jusqu'&agrave; ce qu'&eacute;puis&eacute;e,
+haletante, elle s'affaisse mollement et tombe dans les bras de son
+danseur qui, la saisissant d'une main vigoureuse, l'enl&egrave;ve un instant en
+l'air avant d'achever avec elle le tourbillon envivr&eacute;.</p>
+
+<p>En revanche, l'homme accept&eacute; par une femme s'en empare comme d'une
+conqu&ecirc;te dont il s'enorgueillit, qu'il fait admirer &agrave; ses rivaux, avant
+de se l'approprier dans cette courte et tourbillonnante &eacute;treinte &agrave;
+travers laquelle on aper&ccedil;oit encore l'expression narguante du vainqueur,
+la vanit&eacute; rougissante de celle dont la beaut&eacute; fait la gloire de son
+triomphe. Le cavalier accentue d'abord ses pas comme par un d&eacute;fi, quitte
+un instant sa danseuse comme pour la mieux contempler, tourne sur
+lui-m&ecirc;me comme fou de joie et pris de vertige, pour la rejoindre peu
+apr&egrave;s avec un empressement passionn&eacute;! Les figures les plus multiples
+viennent varier et accidenter cette course triomphale, qui nous rend
+mainte Atalante plus belle que ne les r&ecirc;vait Ovide. Quelquefois deux
+paires partent en m&ecirc;me temps, peu apr&egrave;s les hommes changent de danseuse;
+un troisi&egrave;me survient en frappant des mains et enl&egrave;ve l'une d'elles &agrave;
+son partner, comme &eacute;perd&ucirc;ment et irr&eacute;sistiblement &eacute;pris de sa beaut&eacute;, de
+son charme, de sa gr&acirc;ce incomparable. Quand c'est une des reines de la
+f&ecirc;te qui est ainsi r&eacute;clam&eacute;e, les plus brillants jeunes hommes se
+succ&egrave;dent longtemps en briguant l'honneur de lui avoir donn&eacute; la main.</p>
+
+<p>Toutes les femmes en Pologne ont, par un don inn&eacute;, la science magique de
+cette danse; les moins heureusement dou&eacute;es savent y trouver des attraits
+improvis&eacute;s. La timidit&eacute; et la modestie y deviennent des avantages, aussi
+bien que la majest&eacute; de celles qui n'ignorent point qu'elles sont les
+plus envi&eacute;es. N'en est-il pas ainsi parce que, d'entre toutes, c'est la
+danse la plus chastement amoureuse? Les personnes dansantes ne faisant
+pas abstraction du public, mais s'adressant &agrave; lui tout au contraire, il
+r&egrave;gne dans son sens m&ecirc;me un m&eacute;lange de tendresse intime et de vanit&eacute;
+mutuelle aussi plein de d&eacute;cence que d'entra&icirc;nement.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en Pologne toute femme ne peut-elle pas devenir adorable,
+sit&ocirc;t qu'on sait l'adorer? Les moins belles ont inspir&eacute; des passions
+inextinguibles, les plus belles ont fascin&eacute; des existences enti&egrave;res avec
+les battements de leurs blonds cils attendris, avec le soupir exhal&eacute; par
+des l&egrave;vres qui savaient se plier &agrave; l'imploration apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute;
+scell&eacute;es par un silence hautain. L&agrave;, o&ugrave; de pareilles femmes r&egrave;gnent, que
+de fi&eacute;vreuses paroles, que d'esp&eacute;rances ind&eacute;finies, que de charmantes
+ivresses, que d'illusions, que de d&eacute;sespoirs, n'ont pas d&ucirc; se succ&eacute;der
+durant les cadences de ces <i>Mazoures</i>, dont plus d'une vibre dans le
+souvenir de chacune d'elles comme l'&eacute;cho de quelque passion &eacute;vanouie, de
+quelque sentimentale d&eacute;claration? Quelle est la Polonaise qui dans sa
+vie n'ait termin&eacute; une mazoure, les joues plus br&ucirc;lantes d'&eacute;motion que de
+fatigue?</p>
+
+<p>Que de liens inattendus form&eacute;s dans ces longs t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te au milieu de
+la foule, au son d'une musique faisant revivre d'ordinaire quelque nom
+guerrier, quelque souvenir historique, attach&eacute; aux paroles et incarn&eacute;
+pour toujours dans la m&eacute;lodie? Que de promesses s'y sont &eacute;chang&eacute;es dont
+le dernier mot, prenant le ciel &agrave; t&eacute;moin, ne fut jamais oubli&eacute; par le
+c&#339;ur qui attendit fid&egrave;lement le ciel pour retrouver l&agrave;-haut un bonheur
+que le sort avait ajourn&eacute; ici bas! Que d'adieux difficiles s'y sont
+&eacute;chang&eacute;s, entre ceux qui se plaisaient et se fussent si bien convenus si
+le m&ecirc;me sang avait coul&eacute; dans leurs veines, si l'amant ivre d'amour
+aujourd'hui ne devait point se transformer en ennemi, que dis-je? en
+pers&eacute;cuteur du lendemain! Que de fois ceux qui s'aimaient avec extase
+s'y sont donn&eacute; rendez-vous &agrave; si longue &eacute;ch&eacute;ance, que l'automne de la vie
+pouvait succ&eacute;der &agrave; son printemps, tous deux croyant plut&ocirc;t &agrave; leur
+fid&eacute;lit&eacute; &agrave; travers tous les remous de l'existence qu'&agrave; la possibilit&eacute;
+d'un bonheur priv&eacute; de la sanction paternelle! Que de tristes affections,
+secr&egrave;tement nourries en ceux que s&eacute;paraient les infranchissables
+distances de la richesse et du rang, n'ont pu se r&eacute;v&eacute;ler que dans ces
+instants uniques o&ugrave; le monde admire la beaut&eacute; plus que la richesse, la
+bonne mine plus que le rang! Que de destin&eacute;es d&eacute;sunies par la naissance
+et les griefs d'une autre g&eacute;n&eacute;ration, ne se sont jamais rapproch&eacute;es que
+dans ces rencontres p&eacute;riodiques, &eacute;tincelantes de triomphes et de joies
+cach&eacute;es, dont le p&acirc;le et lointain reflet devait &eacute;clairer &agrave; lui seul une
+longue s&eacute;rie d'ann&eacute;es t&eacute;n&eacute;breuses; car, le po&egrave;te l'a dit: <i>l'absence est
+un monde sans soleil!</i></p>
+
+<p>Que de courtes amours s'y sont nou&eacute;es et d&eacute;nou&eacute;es le m&ecirc;me soir entre
+ceux qui, ne s'&eacute;tant jamais vus et ne devant plus se revoir,
+pressentaient ne pouvoir s'oublier! Que d'entretiens entam&eacute;s avec
+insouciance durant les longs repos et les figures enchev&ecirc;tr&eacute;es de la
+mazoure, prolong&eacute;s avec ironie, interrompus avec &eacute;motion, repris avec
+ces sous-entendus o&ugrave; excellent la d&eacute;licatesse et la finesse slaves, ont
+abouti &agrave; de profonds attachements! Que de confidences y ont &eacute;t&eacute;
+&eacute;parpill&eacute;es dans les plis d&eacute;roul&eacute;s de cette franchise qui se jette
+d'inconnu &agrave; inconnu, lorsqu'on est d&eacute;livr&eacute; de la tyrannie des
+m&eacute;nagements oblig&eacute;s! Mais aussi, que de paroles menteusement riantes,
+que de v&#339;ux, que de d&eacute;sirs, que de vagues espoirs y furent n&eacute;gligemment
+livr&eacute;s au vent, comme le mouchoir de la danseuse jet&eacute; au souffle du
+hasard... et qui n'ont point &eacute;t&eacute; relev&eacute;s par les maladroits!...</p>
+
+<p>Chopin a d&eacute;gag&eacute; l'<i>inconnu</i> de po&eacute;sie, qui n'&eacute;tait qu'indiqu&eacute; dans les
+th&egrave;mes originaux des <i>Mazoures</i> vraiment nationales. Conservant leur
+rhythme, il en a ennobli la m&eacute;lodie, agrandi les proportions; il y a
+intercal&eacute; des clairs-obscurs harmoniques aussi nouveaux que les sujets
+auxquels il les adaptait, pour peindre dans ces productions qu'il aimait
+&agrave; nous entendre appeller des <i>tableaux de chevalet</i>, les innombrables
+&eacute;motions d'ordres si divers qui agitent les c&#339;urs pendant que durent, et
+la danse, et ces longs intervalles surtout, o&ugrave; le cavalier a de droit
+une place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa dame dont il ne se s&eacute;pare point.</p>
+
+<p>Coquetteries, vanit&eacute;s, fantaisies, inclinations, &eacute;l&eacute;gies, passions et
+&eacute;bauches de sentiments, conqu&ecirc;tes dont peuvent d&eacute;pendre le salut ou la
+gr&acirc;ce d'un autre, tout s'y rencontre. Mais, qu'il est malais&eacute; de se
+faire une id&eacute;e compl&egrave;te des infines degr&eacute;s sur lesquels l'&eacute;motion
+s'arr&ecirc;te ou auxquels atteint sa marche ascendante, parcourue plus ou
+moins longtemps avec autant d'abandon que de malice, dans ces pays o&ugrave; la
+mazoure se danse avec le m&ecirc;me entra&icirc;nement, le m&ecirc;me abandon, le m&ecirc;me
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; la fois amoureux et patriotique, depuis les palais jusqu'aux
+chaumi&egrave;res; dans ces pays o&ugrave; les qualit&eacute;s et les d&eacute;fauts propres &agrave; la
+nation sont si singuli&egrave;rement r&eacute;partis que, se retrouvant dans leur
+essence &agrave; peu pr&egrave;s les m&ecirc;mes chez tous, leur m&eacute;lange varie et se
+diff&eacute;rencie dans chacun d'une mani&egrave;re inopin&eacute;e, souvent m&eacute;connaissable!
+Il en r&eacute;sulte une excessive diversit&eacute; dans les caract&egrave;res
+capricieusement amalgam&eacute;s, ce qui ajoute &agrave; la curiosit&eacute; un aiguillon
+qu'elle n'a pas ailleurs, fait de chaque rapport nouveau une piquante
+investigation et pr&ecirc;te de la signification aux moindres incidents.</p>
+
+<p>Ici, rien d'indiff&eacute;rent, rien d'inaper&ccedil;u et rien de banal. Les
+contrastes se multiplient parmi ces natures d'une mobilit&eacute; constante
+dans leurs impressions, d'un esprit fin, per&ccedil;ant, toujours en &eacute;veil;
+d'une sensibilit&eacute; qu'alimentent les malheurs et les souffrances, venant
+jeter des jours inattendus sur les c&#339;urs comme des lueurs d'incendie
+dans l'obscurit&eacute;. Ici, les longues et glaciales terreurs des cachots
+d'une forteresse, les interrogatoires perfides et sem&eacute;s de pi&egrave;ges d'un
+juge abhorr&eacute; quoique v&eacute;nal, les steppes blancs de la Sib&eacute;rie, silencieux
+et d&eacute;serts, s'&eacute;tendent devant les regards &eacute;pouvant&eacute;s et les c&#339;urs
+fr&eacute;missants, comme les tableaux d'une tapisserie a&eacute;rienne sur les murs
+de toute salle de bal; depuis celle dont les parois furent badigeonn&eacute;es
+pour l'occasion d'une teinte bleue claire, dont le modeste plancher fut
+cir&eacute; la veille, dont les belles jeunes filles sont par&eacute;es de simple
+mousseline blanche et rose, jusqu'&agrave; celle dont les &eacute;blouissantes
+murailles sont d'un stuc sulphur&eacute;en, les parquets d'acajou et d'&eacute;b&egrave;ne,
+les lustres &eacute;tincelants de mille bougies!</p>
+
+<p>Ici, un rien peut rapprocher &eacute;troitement ceux qui la veille &eacute;taient
+&eacute;trangers, tout comme l'&eacute;preuve d'une minute ou d'un mot y s&eacute;pare des
+c&#339;urs longtemps unis. Les confiances soudaines y sont forc&eacute;es et
+d'incurables d&eacute;fiances entretenues en secret. Selon le mot d'une femme
+spirituelle: &laquo;on y joue souvent la com&eacute;die, pour &eacute;viter la trag&eacute;die&raquo;, on
+aime &agrave; y faire entendre ce qu'on tient &agrave; n'avoir pas prononc&eacute;. Les
+g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s servent &agrave; ac&eacute;rer l'interrogation, en la dissimulant; elles
+font &eacute;couter les plus &eacute;vasives r&eacute;ponses, comme on &eacute;couterait le son
+rendu par un objet pour en reconna&icirc;tre le m&eacute;tal. Tous ces c&#339;urs si s&ucirc;rs
+d'eux-m&ecirc;mes ne cessent de s'interroger, de se sonder, de se mettre &agrave;
+l'&eacute;preuve. Chaque jeune homme veut savoir s'il y a entre lui et celle
+qu'il fait dame de ses pens&eacute;es pendant une soir&eacute;e ou deux, communaut&eacute;
+d'amour pour la patrie, communaut&eacute; d'horreur pour le vainqueur. Chaque
+femme, avant d'accorder ses pr&eacute;f&eacute;rences d'un soir &agrave; qui la regarde avec
+une ardeur si tendre et une douceur si passion&eacute;e, veut savoir s'il est
+homme &agrave; braver la confiscation, l'exil forc&eacute; ou l'exil volontaire, (non
+moins amer souvent), la caserne du soldat &agrave; perp&eacute;tuit&eacute; sur les rives de
+la Caspienne ou dans les montagnes du Caucase!...</p>
+
+<p>Quand l'homme sait ha&iuml;r et que la femme se contente de d&eacute;nigrer
+l'ennemi, il y a de poignantes incertitudes; les mains qui ont &eacute;chang&eacute;
+l'anneau des fian&ccedil;ailles font glisser les bagues sur leurs doigts, en se
+demandant si elles y resteront? Quand la femme est de la trempe de la
+P<sup>sse</sup> Eustache Sanguszko, aimant mieux voir son fils aux mines que de
+ployer les genoux devant le czar<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>, et que l'homme se demande s'il
+n'est point permis d'imiter le sort des K., des B., des L., des J.,
+etc., qui v&eacute;curent &agrave; St. P&eacute;tersbourg combl&eacute;s d'honneurs, tous en
+&eacute;levant leurs enfants dans l'attente du jour o&ugrave; ils tireront l'&eacute;p&eacute;e
+contre les ma&icirc;tres de la veille, la femme saisit le c&#339;ur de l'homme en
+ses paroles br&ucirc;lantes, comme une m&egrave;re saisait la t&ecirc;te de son enfant en
+ses paumes fi&eacute;vreuses et la tournant vers le ciel, lui crie: voil&agrave; o&ugrave;
+est ton Dieu!... Elle a des sanglots &eacute;touff&eacute;s dans la voix, des larmes
+pour lui seul visibles dans les yeux. Elle supplie et elle commande &agrave; la
+fois, elle met son sourire &agrave; prix; et ce prix, c'est l'h&eacute;ro&iuml;sme! Si elle
+d&eacute;tourne la t&ecirc;te, elle semble jeter l'homme dans le gouffre de
+l'opprobre; si elle lui rend l'&eacute;clat solaire de son beau visage, elle
+semble le tirer du n&eacute;ant!</p>
+
+<p>Or, &agrave; chaque mazoure qui se danse l&agrave;-bas, il y a un homme dont le
+regard, la parole, l'&eacute;treinte angoiss&eacute;e, ont riv&eacute; pour jamais &agrave; l'autel
+sacr&eacute; de la patrie le c&#339;ur d'une femme, dont il dispose ainsi seulement
+et sur lequel il n'a pas d'autre droit. Il y a une femme dont les yeux
+moites, la main effil&eacute;e, le souffle parfum&eacute; murmurant des mots magiques,
+ont &agrave; jamais enr&ocirc;l&eacute; un c&#339;ur d'homme dans ces milices sacr&eacute;es o&ugrave; les
+cha&icirc;nes d'une femme font trouver l&eacute;g&egrave;res les cha&icirc;nes de la prison et de
+la <i>kibitka</i>. Cet homme et cette femme ne reverront peut-&ecirc;tre jamais
+leur partner; pourtant, l'un aura d&eacute;termin&eacute; le sort de l'autre en lui
+jetant dans l'&acirc;me ces cris que nul n'entendait, mais qui, &agrave; partir de ce
+jour, la rongeaient ou la vivifiaient comme des morsures de feu, en lui
+r&eacute;p&eacute;tant: <i>Patrie, Honneur, Libert&eacute;!</i> Libert&eacute;, libert&eacute; surtout! Haine de
+l'esclavage et haine du despotisme, haine de la bassesse et haine de la
+<i>vilt&agrave;</i>. Mourir, mourir de suite; mourir mille fois, plut&ocirc;t que de ne
+pas garder une &acirc;me libre en une personne libre! Plut&ocirc;t que de d&eacute;pendre,
+comme l'ignoble transfuge, du bon plaisir des czars et des czarines, du
+sourire ou de l'insulte, de la caresse impure et d&eacute;gradante ou de la
+col&egrave;re meurtri&egrave;re et fantasque de l'autocrate!</p>
+
+<p>Toutefois, mourir c'&eacute;tait trop! Par cons&eacute;quent ce n'&eacute;tait pas assez.
+Tous ne devaient pas mourir, tous cependant devaient refuser de vivre,
+en refusant l'air libre de leurs pr&eacute;rogatives inn&eacute;es, les franchises de
+leur antique patriciat dans la grande cit&eacute; chr&eacute;tienne; lorsqu'ils
+refusaient tout pacte avec le vainqueur qui y avait usurp&eacute; sa place et
+s'y targuait de ses privil&egrave;ges. C'&eacute;tait l&agrave; vraiment un destin pire que
+la mort! N'importe! Celles qui ne craignaient pas de l'imposer, en
+rencontraient toujours qui ne craignaient pas de l'accepter. S'il y en
+eut qui ont pactis&eacute; avec le vainqueur, (plus pour la forme que pour le
+fond), combien n'y en eut-il pas qui n'ont jamais voulu pactiser, ni
+pour le fond, ni pour la forme! Ils se sont soustraits &agrave; tout pacte,
+m&ecirc;me &agrave; ce pacte tacite qui ouvrait les portes de toutes les ambassades
+et de toutes les cours d'Europe, &agrave; la seule condition de ne jamais
+laisser entendre que &laquo;l'ours qui a mis des gants blancs&raquo; chez
+l'&eacute;tranger, se h&acirc;te de les jeter &agrave; la fronti&egrave;re et, loin de ses regards,
+redevient la b&ecirc;te inculte, friande il est vrai des saveurs du miel de la
+civilisation dont elle importe volontiers chez elle les rayons tout
+faits, mais incapable de voir qu'elle &eacute;crase de sa masse informe les
+fleurs dont ce miel est tir&eacute;, qu'elle fait mourir sous ses grosses
+pattes les travailleuses ail&eacute;es sans lesquelles il n'existe pas.</p>
+
+<p>Pourtant, sans un tel pacte le Polonais, h&eacute;ritier d'une civilisation
+huit fois s&eacute;culaire et d&eacute;daignant depuis cent ans de renoncer &agrave; ce
+qu'elle lui a mis au c&#339;ur d'&eacute;l&eacute;vation, de noblesse, de hautaine
+ind&eacute;pendance, pour accepter la fraternit&eacute; des puissants serviles; le
+Polonais appara&icirc;t en Europe comme un paria, un jacobin, un &ecirc;tre
+dangereux, dont il vaut mieux &eacute;viter le voisinage f&acirc;cheux. S'il voyage,
+lui, grand-seigneur par excellence, il devient un &eacute;pouvantail pour ses
+pairs; lui, catholique fervent, martyr de sa foi, il devient la terreur
+de son pontife, un embarras pour son &Eacute;glise; lui, par essence homme de
+salon, causeur spirituel, convive exquis, il semble un homme de rien &agrave;
+&eacute;carter poliment! N'est-ce point l&agrave; un calice d'amertume? N'est-ce point
+l&agrave; un sort plus dur &agrave; affronter qu'un combat glorieux, qui ne se
+prolonge pas durant toute une existence? N&eacute;anmoins, chaque jeune homme
+et chaque jeune femme qui durant une mazoure se rencontrent une fois par
+hasard, ont &agrave; honneur de se prouver l'un &agrave; l'autre qu'ils sauront boire
+ce calice; qu'ils l'acceptent, &eacute;mus et joyeux, de la main qui pour lors
+le pr&eacute;sente avec un c&#339;ur plein d'enthousiasme, des yeux pleins d'amour,
+un mot plein de force et de gr&acirc;ce, un geste plein d'&eacute;l&eacute;gance fi&egrave;re et
+d&eacute;daigneuse.</p>
+
+<p>Mais, dans les bals on n'est pas toujours <i>entre soi</i>. Il faut souvent
+danser avec les vainqueurs; il faut souvent leur plaire pour n'en &ecirc;tre
+pas incontinent an&eacute;antis. Il faut aller chez leurs femmes et quelquefois
+les inviter; il faut &ecirc;tre pr&egrave;s d'elles, c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec elles, humili&eacute;s
+par celles qu'on m&eacute;prise. Quelles sont dures les femmes des vainqueurs
+quand elles apparaissent aux f&ecirc;tes des vaincus! Les unes se montrent
+confites dans la morgue des dames de cour sur lesquelles resplendit tout
+l'&eacute;clat d'une faveur imp&eacute;riale, insolentes avec pr&eacute;m&eacute;ditation, cruelles
+avec inconscience, se croyant adul&eacute;es sans se sentir ha&iuml;es, imaginant
+tr&ocirc;ner et r&eacute;gner, sans apercevoir qu'elles sont raill&eacute;es et tourn&eacute;es en
+d&eacute;rision par ceux qui ont assez de sang au c&#339;ur, assez de feu dan le
+sang, assez de foi dans l'&acirc;me, assez d'espoir dans l'avenir, pour
+attendre des g&eacute;n&eacute;rations avant de livrer leur souvenir ex&eacute;cr&eacute; &agrave; la
+vindicte publique. Etalant le grand air d'emprunt des personnes qui
+savent &agrave; un cheveu pr&egrave;s le degr&eacute; d'&eacute;lasticit&eacute; permis au busc de leur
+corset, ces hautaines proconsulesses sont rendues plus froidement
+impertinentes encore par le d&eacute;plaisir de se voir entourn&eacute;s d'un essaim
+de cr&eacute;atures, plus enchanteresses les unes que les autres, et dont la
+taille n'a jamais connu de corset!</p>
+
+<p>D'autres, parvenues enrichies, font papilloter l'&eacute;clat de leurs diamants
+aux yeux de celles &agrave; qui leurs maris ont vol&eacute; leurs revenus. Sottes et
+m&eacute;chantes, ne se doutant quelquefois pas des taches de sang qui
+souillent le cr&ecirc;pe rouge de leur robe, mais heureuses d'enfoncer une
+&eacute;pingle tomb&eacute;e de leur coiffure dans le c&#339;ur d'une m&egrave;re ou d'une s&#339;ur,
+qui les maudit chaque fois qu'elles passent en tourbillonnant devant
+elle. Ce qui &eacute;tait odieux, elles le rendent risible, en essayant de
+singer les grands airs des grandes dames. &Agrave; observer la vulgarit&eacute; des
+formes mongoles, la disgr&acirc;ce des traits kalmouks, qui impriment encore
+leurs traces sur ces plates figures, on songe involontairement aux longs
+si&egrave;cles durant lesquels les Russes durent lutter avec les hordes
+payennes de l'Asie, dont ils port&egrave;rent souvent le joug en gardant son
+empreinte barbare dans leur &acirc;me, comme dans leur langue! Encore au jour
+d'aujourd'hui le tr&eacute;sor de l'&Eacute;tat, comme qui dirait en Europe le
+minist&egrave;re des finances, y est appel&eacute; <i>la tente princi&egrave;re</i>: celle o&ugrave;
+jadis se portait le plus beau du butin et du pillage! <i>Kaziennaia
+Pa&#322;ata</i>.</p>
+
+<p>Quand les femmes des vainqueurs sont en pr&eacute;sence des femmes de vaincus,
+elles font toutes pleuvoir le d&eacute;dain de leurs prunelles arrogantes. Ni
+les &laquo;dames chiffr&eacute;es&raquo;, celles qui portent un monogramme imp&eacute;rial sur
+l'&eacute;paule, ni les autres qui ne peuvent se targuer d'&ecirc;tre ainsi marqu&eacute;es
+comme les g&eacute;nisses d'un troupeau seigneurial, ne comprennent rien &agrave;
+l'atmosph&egrave;re o&ugrave; elles sont plong&eacute;es. Elles ne voient ni les flammes de
+l'h&eacute;ro&iuml;sme, pr&eacute;curseurs de la conflagration, monter en langues &eacute;troites
+et fr&eacute;missantes jusqu'aux plafonds dor&eacute;s et l&agrave;, former une vo&ucirc;te de
+sombres proph&eacute;ties sur leurs t&ecirc;tes lourdes et vides; ni les fleurs
+v&eacute;n&eacute;neuses d'une future po&eacute;sie sortir de terre sous leurs pas, accrocher
+&agrave; leurs falbalas leurs &eacute;pines immortelles, s'enrouler comme des aspics
+autour de leurs corsages, monter jusqu'&agrave; leur c&#339;ur pour y plonger leurs
+dards et retomber, surprises et b&eacute;antes, n'y trouvant aussi que le vide!</p>
+
+<p>Pour elles toutes, le Polonais n'est pas un gentilhomme, tant leurs
+races sont diverses et leur langage diff&eacute;rent. Il est un vaincu,
+c'est-&agrave;-dire moins qu'un esclave; il est en d&eacute;faveur, c'est-&agrave;-dire
+au-dessous de la b&ecirc;te honor&eacute;e d'une attention souveraine. Mais pour les
+vainqueurs, les Polonaises sont des femmes. Et quelles femmes! En est-il
+dont le c&#339;ur n'ait jamais &eacute;t&eacute; carbonis&eacute; par le regard de l'une d'elles,
+noir comme la nuit ou bleu comme le ciel d'Italie, pour qui il se serait
+damn&eacute;... oui... cent fois damn&eacute;... mais non perdu aux yeux du czar!...
+Car devant la <i>faveur</i>, la bassesse de l'homme et la bassesse de la
+femme russes sont aussi &eacute;quivalentes que la livre de plomb et la livre
+de plume, ce qu'un proverbe constate &agrave; sa mani&egrave;re en disant: <i>mou&#380; i
+g&eacute;na, adna satana</i> &laquo;Mari et femme ne font qu'un diable&raquo;! Seulement, la
+livre de plomb ne bouge pas plus qu'un boulet au fond d'un sac de toile
+imperm&eacute;able, la livre de plume remue, voltige, se l&egrave;ve, retombe, se
+rel&egrave;ve et s'aplatit sans cesse, comme un nid de noirs papillons dans un
+sac de gaze transparente.</p>
+
+<p>Cependant, dans les poitrines couvertes du plastron de l'uniforme
+chamarr&eacute; d'or, sem&eacute; de croix et de crachats, emm&eacute;daill&eacute; et enrubann&eacute;, il
+y a, par dessous, on ne sait quelle &eacute;tincelle d'&eacute;l&eacute;ment slave qui vit,
+s'agite, qui parfois flambe. Il est accessible &agrave; la piti&eacute;, il est s&eacute;duit
+pur les larmes, il est touch&eacute; par les sourires. Gare pourtant &agrave; qui
+voudrait s'y fier, car &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui il y a tout un brasier d'&eacute;l&eacute;ment
+mongol et kalmouk qui renifle la rapine. Cette &eacute;tincelle r&eacute;unie &agrave; ce
+brasier font, que le vainqueur ne se contente pas de larmes et de
+sourires sans argent, ni ne veut non plus de l'argent qu'avec
+l'assaisonnement des larmes et des sourires! Qui dira tous les drames
+qui dans ces donn&eacute;es se sont jou&eacute;s entre des &ecirc;tres, dont l'un tend des
+filets d'or et de soie, recule d'effroi comme mordu par un scorpion &agrave; la
+pens&eacute;e de s'&ecirc;tre pris dans ses propres rets; dont l'autre, friand et
+glouton &agrave; la fois, s'abreuve d'un limpide regard, s'enivre d'un doux
+parler, tout en palpant les billets de banque qu'il tient d&eacute;j&agrave; sur son
+c&#339;ur.</p>
+
+<p>Le Russe et la Polonaise sont les seuls points de contact entre deux
+peuples plus antipathiques entre eux que le feu et l'eau, l'un &eacute;tant fou
+de la libert&eacute; qu'il aime plus que la vie, l'autre &eacute;tant vou&eacute; au servage
+officiel jusqu'&agrave; lui donner sa vie. Mais, ce seul point de contact est
+incandescent, parce que la femme esp&egrave;re toujours inoculer &agrave; l'homme le
+ferment de la bont&eacute;, de la piti&eacute;, de l'honneur; l'homme esp&egrave;re toujours
+d&eacute;nationaliser la femme jusqu'&agrave; lui faire oublier la piti&eacute;, la bont&eacute;,
+l'honneur. &Agrave; ce double jeu chacun s'enflamme et, comme on ne se
+rencontre gu&egrave;re ailleurs, c'est durant la mazoure qu'on &eacute;puise toutes
+ses ressources, ses stratag&egrave;mes, ses assauts, ses embuscades et ses
+silencieuses victoires. Le bal et la danse sont le terrain de ces
+grandes batailles, dont le succ&egrave;s consiste &agrave; se changer en d'heureux
+pr&eacute;liminaires de paix entre deux bellig&eacute;rants amis, sur les bases de
+quelque haute ran&ccedil;on et de quelque souvenir &eacute;mu, qui scintille comme une
+&eacute;toile jamais voil&eacute;e dans le c&#339;ur de l'homme, laissant parfois aussi une
+reconnaissance toujours bienveillante dans celui de la femme.<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
+
+<p>L&agrave;, o&ugrave; les neiges bor&eacute;ales d'Irkutsk, les ensevelissements vivants de
+Nertschinsk, forment neuf fois sur dix comme l'arri&egrave;re-fond,
+l'arri&egrave;re-pens&eacute;e d'une conversation engag&eacute;e par une Polonaise qui
+effeuille son bouquet entre deux sourires, avec un Russe qui d&eacute;chire
+son gant blanc en suivant des yeux un pur profil, un galbe ang&eacute;lique, on
+plaide en apparence pour soi quand un autre est en cause; les flatteries
+par contre peuvent devenir des exigences d&eacute;guis&eacute;es. L&agrave;, c'est la
+d&eacute;gradation du rang et de la noblesse<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, c'est le knout et la mort, qui
+attendent peut-&ecirc;tre celui qu'une s&#339;ur, une fianc&eacute;e, une amie, une
+compatriote inconnue, une femme dou&eacute;e du g&eacute;nie de la compassion et de la
+ruse, ont le pouvoir de perdre ou de sauver durant les fugitives amours
+de deux mazoures. Dans l'une, ces amours s'&eacute;bauchent; la lutte commence,
+le d&eacute;fi est jet&eacute;. Durant les longs <i>a parte</i> qu'elle autorise, ciel et
+terre sont remu&eacute;s sans que l'interlocuteur sache souvent ce qu'on veut
+de lui avant le jour, (dont l'indiscr&eacute;tion ch&egrave;rement pay&eacute;e de quelque
+inf&eacute;rieur a r&eacute;v&eacute;l&eacute; l'approche), o&ugrave; une &eacute;criture fine, tremblante, humide
+de pleurs, vient se rencontrer avec un homme d'affaires porteur d'un
+portefeuille tout gonfl&eacute;. Au second bal, quand la femme et l'homme se
+retrouvent dans la mazoure, l'un des deux finit par &ecirc;tre vaincu. Elle
+n'a rien obtenu ou elle a tout conquis. Rarement s'est-il vu qu'elle
+n'ait <i>rien</i> obtenu, qu'on ait <i>tout</i> refus&eacute; &agrave; un regard, &agrave; un sourire,
+&agrave; une larme, &agrave; la honte du m&eacute;pris.</p>
+
+<p>Mais, si fr&eacute;quents que soient les bals officiels, si souvent m&ecirc;me que
+l'on soit oblig&eacute; d'y engager quelques personnages qui s'imposent ou de
+jeunes officiers russes, amis de r&eacute;giment des jeunes Polonais forc&eacute;s de
+servir pour n'&ecirc;tre pas priv&eacute;s de leurs privil&egrave;ges nobiliaires, la vraie
+po&eacute;sie, le v&eacute;ritable enchantement de la mazoure, n'existe r&eacute;ellement
+qu'entre Polonais et Polonaises. Seuls, ils savent ce que veut dire
+d'enlever une danseuse &agrave; son partner avant m&ecirc;me qu'elle ait achev&eacute; la
+moiti&eacute; de son premier tour dans la salle, pour aussit&ocirc;t l'engager &agrave; une
+mazoure de vingt paires, c'est-&agrave;-dire de deux heures! Seuls, ils savent
+ce que veut dire de lui voir accepter une place pr&egrave;s de l'orchestre,
+dont les rumeurs r&eacute;duisent toutes les paroles &agrave; des murmures de voix
+basses, &agrave; des souffles br&ucirc;lants plus compris qu'articul&eacute;s, ou bien
+d'entendre qu'elle ordonne de poser sa chaise devant le canap&eacute; des
+matrones qui devinent tous les jeux de physionomie. Seuls, le Polonais
+et la Polonaise savent &agrave; l'avance que, dans une mazoure, l'un peut
+perdre une estime et l'autre conqu&eacute;rir un d&eacute;vouement! Mais, le Polonais
+sait aussi que dans ce t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te public, ce n'est pas lui qui domine
+la situation. S'il veut plaire, il craint; s'il aime, il tremble. Dans
+l'un ou l'autre cas, qu'il esp&egrave;re &eacute;blouir ou toucher, charmer l'esprit
+ou attendrir le c&#339;ur, c'est toujours en se lan&ccedil;ant dans un d&eacute;dale de
+discours, qui ont exprim&eacute; avec ardeur ce qu'ils se sont gard&eacute;s de
+prononcer; qui ont furtivement interrog&eacute; sans avoir jamais questionn&eacute;;
+qui ont &eacute;t&eacute; atrocement jaloux sans para&icirc;tre y pr&eacute;tendre; qui ont plaid&eacute;
+le faux pour savoir le vrai ou r&eacute;v&eacute;l&eacute; le vrai pour se garantir du faux,
+sans &ecirc;tre sortis des sentiers ratiss&eacute;s et fleuris d'une conversation de
+bal. Ils ont tout dit, ils ont parfois mis toute l'&acirc;me et ses blessures
+&agrave; nu, sans que la danseuse, si elle est orgueilleuse ou froide, pr&eacute;venue
+ou indiff&eacute;rente, puisse se vanter de lui avoir arrach&eacute; un secret ou
+inflig&eacute; un silence!</p>
+
+<p>Puis, une attention si incessamment tendue finissant par harasser des
+naturels expansifs, une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; lassante, surprenante m&ecirc;me avant qu'on
+en ait d&eacute;m&ecirc;l&eacute; l'insouciance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, vient s'allier comme pour les
+ironiser aux finesses les plus spirituelles, &agrave; l'existence des plus
+justes peines, &agrave; leur plus profond sentiment. Toutefois, avant de juger
+et de condamner cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, il faudrait en conna&icirc;tre toutes les
+profondeurs. Elle &eacute;chappe aux promptes et faciles appr&eacute;ciations en &eacute;tant
+tour &agrave; tour r&eacute;elle et apparente, en se r&eacute;servant d'&eacute;tranges r&eacute;pliques
+qui la font prendre, aussi souvent &agrave; tort qu'&agrave; raison, pour une esp&egrave;ce
+de voile bariol&eacute;, dont il suffirait de d&eacute;chirer le tissu afin de
+d&eacute;couvrir plus d'une qualit&eacute; dormante ou enfouie sous ses plis. Il
+advient de cette sorte que l'&eacute;loquence n'est fr&eacute;quemment qu'un grave
+badinage, qui fait tomber des paillettes d'esprit comme une gerbe de
+feux d'artifice, sans que la chaleur du discours ait rien de s&eacute;rieux. On
+cause avec l'un, on songe &agrave; un autre; on n'&eacute;coute la r&eacute;plique que pour
+r&eacute;pondre &agrave; sa propre pens&eacute;e. On s'&eacute;chauffe, non pour celui &agrave; qui l'on
+parle, mais pour celui &agrave; qui l'on va parler. D'autres fois, des
+plaisanteries &eacute;chapp&eacute;es comme par m&eacute;garde sont tristement s&eacute;rieuses,
+quand elles partent d'un esprit qui cache sous ses gaiet&eacute;s d'&eacute;talage
+d'ambitieuses esp&eacute;rances et de lourds m&eacute;comptes, dont personne ne peut
+le railler ni le plaindre, personne n'ayant connu ses audacieux espoirs
+et ses insucc&egrave;s secrets.</p>
+
+<p>Aussi, que de fois des gaiet&eacute;s intempestives suivent-elles de pr&egrave;s des
+recueillements &acirc;pres et farouches, tandis que des d&eacute;sesp&eacute;rances pleines
+d'abattement se changent soudain en chants de triomphe, fredonn&eacute;s &agrave; la
+sourdine. La conspiration &eacute;tant &agrave; l'&eacute;tat de permanence dans tous les
+esprits, la trahison apparaissant &agrave; l'&eacute;tat de possibilit&eacute; dans tous les
+moments de d&eacute;faillance; la conspiration formant un myst&egrave;re qui, &agrave; peine
+soup&ccedil;onn&eacute;, jette l'homme dans le gouffre de la police moscovite et ne le
+rejette dans la vie que comme un naufrag&eacute; nu sur la plage; la trahison
+constituant un plus terrible myst&egrave;re qui, &agrave; peine soup&ccedil;onn&eacute;,
+m&eacute;tamorphose l'&ecirc;tre humain en une b&ecirc;te venimeuse dont la seule haleine
+est r&eacute;put&eacute;e pestif&eacute;r&eacute;e,&mdash;comment chaque homme ne serait-il pas une
+&eacute;nigme ind&eacute;chiffrable &agrave; tout autre qu'&agrave; une femme aux intuitions
+divinatrices, qui veut devenir son ange-gardien en le retenant sur la
+pente des conspirations ou en le pr&eacute;servant des s&eacute;duisants app&acirc;ts de la
+trahison? Dans ces entretiens paillet&eacute;s d'or et de cuivre, o&ugrave; le vrai
+rubis brille &agrave; c&ocirc;t&eacute; du faux diamant, comme une goutte de sang pur mise
+en balance avec un argent impur; o&ugrave; les r&eacute;ticences inexplicables peuvent
+aussi bien envelopper d'ombre la pudeur d'une vie qui se sacrifie, que
+l'impudeur d'une l&acirc;chet&eacute; qui se fait r&eacute;compenser,&mdash;voire m&ecirc;me le double
+jeu d'un double sacrifice et d'une double trahison, livrant quelques
+complices dans l'espoir de perdre tous leurs bourreaux, en se perdant
+soi-m&ecirc;me,&mdash;rien ne saurait demeurer absolument superficiel, quoique rien
+non plus ne soit exempt d'un vernis artificiel. L&agrave; donc, o&ugrave; la
+conversation est un art exerc&eacute; au plus haut degr&eacute; et qui absorbe une
+&eacute;norme partie du temps de tout le monde, il y en a peu qui ne laissent &agrave;
+chacun le soin de discerner dans les propos joyeux ou chagrins qu'il
+entend d&eacute;biter, ce qu'en pense vraiment le personnage qui, en moins
+d'une minute, passe du rire &agrave; la douleur, en rendant la sinc&eacute;rit&eacute;
+&eacute;galement difficile &agrave; reconna&icirc;tre dans l'un et dans l'autre.</p>
+
+<p>Au milieu de ces fuyantes habitudes d'esprit, les id&eacute;es, comme les bancs
+de sable mouvants de certaines mers, sont rarement retrouv&eacute;es au point
+o&ugrave; on les a quitt&eacute;es. Cela seul suffirait &agrave; donner un relief particulier
+aux causeries les plus insignifiantes, comme nous l'ont appris quelques
+hommes de cette nation qui ont fait admirer &agrave; la soci&eacute;t&eacute; parisienne leur
+merveilleux talent d'escrime en paradoxe, auquel tout Polonais est plus
+ou moins habile selon qu'il a plus ou moins int&eacute;r&ecirc;t ou amusement &agrave; le
+cultiver. Mais cette inimitable verve qui le pousse &agrave; faire constamment
+changer de costume &agrave; la v&eacute;rit&eacute; et &agrave; la fiction, &agrave; les promener toujours
+d&eacute;guis&eacute;es l'une pour l'autre, comme des pierres de touche d'autant plus
+s&ucirc;res qu'elles sont moins soup&ccedil;onn&eacute;es; cette verve qui aux plus ch&eacute;tives
+occasions d&eacute;pense avec une prodigalit&eacute; effr&eacute;n&eacute;e un prodigieux esprit,
+comme Gil Blas usait &agrave; trouver moyen de vivre un seul jour autant
+d'intelligence qu'il en fallait au roi des Espagnes pour gouverner ses
+royaumes; cette verve impressionne aussi p&eacute;niblement que les jeux o&ugrave;
+l'adresse inou&iuml;e des fameux escamoteurs indiens fait voler et &eacute;tinceler
+dans les airs une quantit&eacute; d'armes aiguis&eacute;es et tranchantes qui, &agrave; la
+moindre gaucherie, deviendraient des instruments de mort. Elle rec&egrave;le et
+porte alternativement l'anxi&eacute;t&eacute;, l'angoisse, l'effroi lorsqu'au milieu
+des dangers imminents de la d&eacute;lation, de la pers&eacute;cution, de la haine ou
+de la rancune individuelle, se surajoutant aux haines nationales et aux
+rancunes politiques, des positions toujours compliqu&eacute;es peuvent trouver
+un p&eacute;ril dans toute imprudence, dans toute inadvertance, toute
+incons&eacute;quence; ou bien, une aide puissante dans un individu obscur et
+oubli&eacute;.</p>
+
+<p>Un int&eacute;r&ecirc;t dramatique peut d&egrave;s lors surgir tout d'un coup dans les plus
+indiff&eacute;rentes entrevues, pour donner instantan&eacute;ment &agrave; toute relation les
+faces les moins pr&eacute;vues. Il plane par l&agrave; sur les moindres d'entre-elles
+une brumeuse incertitude qui ne permet jamais d'en arr&ecirc;ter les contours,
+d'en fixer les lignes, d'en reconna&icirc;tre l'exacte et future port&eacute;e, les
+rendant ainsi toutes complexes, ind&eacute;finissables, insaisissables,
+impr&eacute;gn&eacute;es &agrave; la fois d'une terreur vague et cach&eacute;e, d'une flatterie
+insinuante, inventive &agrave; se rajeunir, d'une sympathie qui voudrait
+souvent se d&eacute;gager de ces pressions; triples mobiles qui s'enchev&ecirc;trent
+dans les c&#339;urs en d'inextricables confusions de sentiments patriotiques,
+vains et amoureux.</p>
+
+<p>Est-il donc surprenant que des &eacute;motions sans nombre se concentrent dans
+les rapprochements fortuits amen&eacute;s par la mazoure lorsque, entourant les
+moindres vell&eacute;it&eacute;s du c&#339;ur de ce prestige que r&eacute;pandent les grandes
+toilettes, les feux de la nuit, les surexcitations d'une athmosph&egrave;re de
+bal, elle fait parler &agrave; l'imagination les plus rapides, les plus
+futiles, les plus distantes rencontres! Pourrait-il en &ecirc;tre autrement en
+pr&eacute;sence des femmes qui donnent &agrave; la mazoure ces signifiances, que dans
+les autres pays on s'efforcerait en vain de comprendre, m&ecirc;me de deviner?
+Car, ne sont-elles pas incomparables, les femmes polonaises? Il en est
+parmi elles dont les qualit&eacute;s et les vertus sont si absolues, qu'elles
+les rendent apparent&eacute;es &agrave; tous les si&egrave;cles et &agrave; tous les peuples; mais
+ces apparitions sont rares, toujours et partout. Pour la plupart, c'est
+une originalit&eacute; pleine de vari&eacute;t&eacute; qui les distingue. Moiti&eacute; alm&eacute;es,
+moiti&eacute; Parisiennes, ayant peut-&ecirc;tre conserv&eacute; de m&egrave;re en fille le secret
+des philtres br&ucirc;lants que gardent les harems, elles s&eacute;duisent par des
+langueurs asiatiques, des flammes de houris dans les yeux, des
+indolences de sultanes, des r&eacute;v&eacute;lations d'indicibles tendresses
+fugitives comme l'&eacute;clair, des gestes naturels qui caressent sans
+enhardir, des mouvements distraits dont la lenteur enivre, des poses
+inconscientes et affaiss&eacute;es qui distillent un fluide magn&eacute;tique. Elles
+s&eacute;duisent par cette souplesse des tailles qui ne connaissent pas la g&ecirc;ne
+et que l'&eacute;tiquette ne parvient jamais &agrave; guinder; par ces inflexions de
+voix qui brisent et font venir des larmes d'on ne sait quelle r&eacute;gion du
+c&#339;ur; par ces impulsions soudaines qui rappellent la spontan&eacute;it&eacute; de la
+gazelle. Elles sont superstitieuses, friandes, enfantines, faciles &agrave;
+amuser, faciles &agrave; int&eacute;resser, comme les belles et ignorantes cr&eacute;atures
+qui adorent le proph&egrave;te arabe; en m&ecirc;me temps intelligentes, instruites,
+pressentant avec rapidit&eacute; tout ce qui ne se laisse pas voir, saisissant
+d'un coup d'&#339;il tout ce qui se laisse deviner, habiles &agrave; se servir de ce
+qu'elles savent, plus habiles encore &agrave; se taire longtemps et m&ecirc;me
+toujours, &eacute;trangement vers&eacute;es dans la divination des caract&egrave;res qu'un
+trait leur d&eacute;voile, qu'un mot &eacute;claire &agrave; leurs yeux, qu'une heure met &agrave;
+leur merci!</p>
+
+<p>G&eacute;n&eacute;reuses, intr&eacute;pides, enthousiastes, d'une pi&eacute;t&eacute; exalt&eacute;e, aimant le
+danger et aimant l'amour, auquel elles demandent beaucoup et donnent
+peu, elles sont surtout &eacute;prises de renom et de gloire. L'h&eacute;ro&iuml;sme leur
+pla&icirc;t; il n'en est peut-&ecirc;tre pas une qui craigne de payer trop cher une
+action &eacute;clatante. Et cependant, disons-le avec un pieux respect,
+beaucoup d'entr'elles, myst&eacute;rieusement sublimes, d&eacute;vouent &agrave; l'obscurit&eacute;
+leurs plus beaux sacrifices, leurs plus saintes vertus. Mais,
+quelqu'exemplaires que soient les m&eacute;rites de leur vie domestique, jamais
+tant que dure leur jeunesse, (et elle est aussi longue que pr&eacute;coce), ni
+les mis&egrave;res de la vie intime, ni les secr&egrave;tes douleurs qui d&eacute;chirent ces
+&acirc;mes trop ardentes pour n'&ecirc;tre pas souvent bless&eacute;es, n'abattent la
+merveilleuse &eacute;lasticit&eacute; de leurs esp&eacute;rances patriotiques, la juv&eacute;nile
+candeur de leurs enchantements souvent illusionn&eacute;s, la vivacit&eacute; de leurs
+&eacute;motions qu'elles savent communiquer avec l'infaillibilit&eacute; de
+l'&eacute;tincelle &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>Discr&egrave;tes par nature et par position, elles manient avec une incroyable
+dext&eacute;rit&eacute; la grande arme de la dissimulation; elles sondent l'&acirc;me
+d'autrui et retiennent leurs propres secrets, si bien que nul ne suppose
+qu'elles ont des secrets!<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> Souvent ce sont les plus nobles qu'elles
+taisent, avec cette superbe qui ne daigne m&ecirc;me pas se t&eacute;moigner. &Agrave; qui
+les a calomni&eacute;es, elles rendent un service, qui les a d&eacute;nigr&eacute;es,
+devient leur ami, qui a travers&eacute; leurs desseins une fois, le r&eacute;pare sans
+s'en douter en les servant cent fois. Le d&eacute;dain int&eacute;rieur que leur
+inspirent ceux qui ne les devinent pas, leur assure cette sup&eacute;riorit&eacute;
+qui les fait r&eacute;gner avec tant d'art sur tous les c&#339;urs qu'elles
+r&eacute;ussissent &agrave; flatter sans adulation, &agrave; apprivoiser sans concessions, &agrave;
+s'attacher sans trahison, &agrave; dominer sans tyrannie, jusqu'au jour o&ugrave;, se
+passionnant &agrave; leur tour avec autant de d&eacute;vouement chaleureux pour un
+seul qu'elles ont de subtile fiert&eacute; avec le reste du monde, elles savent
+aussi braver la mort, partager l'exil, la prison, les plus cruelles
+peines, toujours fid&egrave;les, toujours tendres, se sacrifiant toujours avec
+une inalt&eacute;rable s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>Les hommages que les Polonaises ont inspir&eacute;s ont toujours &eacute;t&eacute; d'autant
+plus fervents, qu'elles ne visent pas aux hommages; elles les acceptent
+comme des pis-aller, des pr&eacute;ludes, des passe-temps insignifiants. Ce
+qu'elles veulent, c'est l'attachement; ce qu'elles esp&egrave;rent, c'est le
+d&eacute;vouement; ce qu'elles exigent, c'est l'honneur, le regret et l'amour
+de la patrie. Toutes, elles ont une po&eacute;tique compr&eacute;hension d'un id&eacute;al
+qu'elles font miroiter dans leurs entretiens, comme une image qui
+passerait incessamment dans une glace et qu'elles donnent pour t&acirc;che de
+saisir. M&eacute;prisant le fade et trop facile plaisir de plaire seulement,
+elles voudraient avoir celui d'admirer ceux qui les aiment; de voir
+devin&eacute; et r&eacute;alis&eacute; par eux un r&ecirc;ve d'h&eacute;ro&iuml;sme et de gloire qui ferait de
+chacun de leurs fr&egrave;res, de leurs amoureux, de leurs amis, de leurs fils,
+un nouveau h&eacute;ros de sa patrie, un nouveau nom retentissant dans tous les
+c&#339;urs qui palpitent aux premiers accents de la <i>Mazoure</i> li&eacute;e &agrave; son
+souvenir. Ce romanesque aliment de leurs d&eacute;sirs prend, dans l'existence
+de la plupart d'entr'elles, une place qu'il n'a certes pas chez les
+femmes du Levant, ni m&ecirc;me chez celles du Couchant.</p>
+
+<p>Les latitudes g&eacute;ographiques et psychologiques dans lesquelles le sort
+les fait vivre, offrent &eacute;galement ces climats extr&ecirc;mes, o&ugrave; les &eacute;t&eacute;s
+br&ucirc;lants ont des splendeurs et des orages torrides, o&ugrave; les hivers et
+leur frimas ont des froidures polaires, o&ugrave; les c&#339;urs savent aimer et
+ha&iuml;r avec la m&ecirc;me t&eacute;nacit&eacute;, pardonner et oublier avec la m&ecirc;me
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Aussi l&agrave;, quand on est &eacute;pris, n'est-ce point &agrave; l'italienne,
+(ce serait trop simple et trop charnel), ni &agrave; l'allemande, (ce serait
+trop savant et trop froid), encore moins &agrave; la fran&ccedil;aise, (ce serait trop
+vaniteux et trop frivole); on y fait de l'amour une po&eacute;sie, en attendant
+qu'on en fasse un culte. Il forme la po&eacute;sie de chaque bal et peut
+devenir le culte de la vie enti&egrave;re. La femme aime l'amour pour faire
+aimer ce qu'elle aime: avant tout son Dieu et sa patrie, la libert&eacute; et
+la gloire. L'homme aime l'amour parce qu'il aime &agrave; &ecirc;tre ainsi aim&eacute;; &agrave; se
+sentir sur&eacute;lev&eacute;, grandi au-dessus de lui-m&ecirc;me, &eacute;lectris&eacute; par des paroles
+qui br&ucirc;lent comme des &eacute;tincelles, par des regards qui luisent comme des
+&eacute;toiles, par des sourires qui promettent la b&eacute;atitude d'une larme sur
+une tombe!... Ce qui faisait dire &agrave; l'empereur Nicolas: &laquo;Je pourrais en
+finir des Polonais, si je venais &agrave; bout des Polonaises&raquo;<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>Malheureusement, l'id&eacute;al de gloire et de patriotisme des Polonaises,
+souvent r&eacute;veill&eacute; par les vell&eacute;it&eacute;s h&eacute;ro&iuml;ques qui les entourent, est plus
+souvent encore d&eacute;&ccedil;u par la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de caract&egrave;re des hommes que
+l'oppression et l'astuce du conqu&eacute;rant d&eacute;moralisent et corrompent
+syst&eacute;matiquement, sauf &agrave; &eacute;craser quiconque leur r&eacute;siste. Aussi, les
+oscillations de cet &eacute;l&eacute;ment qui comme le vif-argent ignore la
+tranquillit&eacute;, de ces aspirations qui savent bien ce qu'elles veulent,
+mais ne trouvent pas toujours qui leur r&eacute;ponde, tiennent parfois ces
+femmes charmantes dans de longues alternatives entre le monde et le
+clo&icirc;tre, o&ugrave; il est peu d'entr'elles qui, &agrave; quelque instant de sa vie,
+n'ait s&eacute;rieusement ou am&egrave;rement song&eacute; &agrave; se r&eacute;fugier. Beaucoup, non moins
+illustres par leur naissance que par leur renomm&eacute;e dans le monde, y ont
+immol&eacute; leur beaut&eacute;, leur esprit, leur prestige, leur empire sur les
+&acirc;mes, s'offrant en holocauste vivant sur l'autel de propitiation o&ugrave; fume
+jour et nuit le perp&eacute;tuel encens de leurs pri&egrave;res et de leur sacrifice
+volontaire! Ces victimes expiatoires esp&egrave;rent forcer la main au Dieu des
+arm&eacute;es, <i>Deus Sabaoth</i>!... Et cet espoir illumine leur c&#339;ur, au point de
+leur faire atteindre parfois un &acirc;ge presque s&eacute;culaire!</p>
+
+<p>Un proverbe national caract&eacute;rise mieux en quatre mots cette fusion de la
+vie du monde et de la vie de foi que ne le peuvent faire toutes les
+descriptions quand, pour peindre une femme parfaite, un parangon de
+vertu, il dit: &laquo;Elle excelle dans la danse et dans la pri&egrave;re!&raquo; Veut-on
+vanter une jeune fille, veut-on louer une jeune femme, on ne saurait
+mieux faire que de leur appliquer cette courte phrase: <i>I do ta&#324;ca, i do
+ro&#378;a&#324;ca!</i> On ne peut leur trouver de meilleur &eacute;loge, parce que le
+Polonais n&eacute;, berc&eacute;, grandi, vivant entre des femmes dont on ne sait si
+elles sont plus belles quand elles sont charmantes ou plus charmantes
+quand elles ne sont pas belles; le Polonais ne se r&eacute;signerait jamais &agrave;
+aimer d'amour celle que personne ne lui envierait au bal, pas plus
+qu'il ne ch&eacute;rira &eacute;ternellement celle dont il ne pense pas que, plus
+ardente que les s&eacute;raphins dans les cieux, elle fatigue de ses
+implorations et de ses expiations, de ses oraisons et de ces je&ucirc;nes, ce
+Dieu qui <i>ch&acirc;tie ceux qu'il aime</i> et qui a dit des nations: <i>elles sont
+gu&eacute;rissables!</i></p>
+
+<p>Pour le vrai Polonais, la femme d&eacute;vote, ignorante et sans gr&acirc;ce, dont
+chaque parole ne brille pas comme une lueur, dont chaque mouvement
+n'exhale pas le charme d'un parfum suave, n'appartient pas &agrave; ces &ecirc;tres
+qu'enveloppe un fluide ambiant, une vapeur ti&egrave;de,&mdash;sous les lambris
+dor&eacute;s, sous le chaume fleuri, comme derri&egrave;re les grilles du ch&#339;ur.&mdash;En
+revanche, la femme int&eacute;ress&eacute;e, calculatrice habile, syr&egrave;ne, d&eacute;loyale,
+sans foi ni bonne foi, est un monstre si odieux qu'il ne devine m&ecirc;me pas
+les ignobles &eacute;cailles qui se cachent au bas de sa ceinture,
+artificieusement voil&eacute;es. Qu'en advient-il? Il tombe dans ses pi&egrave;ges et,
+quand il y est tomb&eacute;, il est perdu pour sa g&eacute;n&eacute;ration, ce qui fait
+croire que les Polonais s'en vont et qu'il ne reste plus que des
+Polonaises! Quelle erreur! En f&ucirc;t-il ainsi, la Pologne n'aurait point &agrave;
+pleurer ses fils pour toujours. Comme cette illustre Italienne du
+moyen-&acirc;ge qui d&eacute;fendait elle-m&ecirc;me son ch&acirc;teau-fort et, voyant six de ses
+fils couch&eacute;s &agrave; ses pieds sur ses cr&eacute;naux, d&eacute;fiait l'ennemi en lui
+montrant son sein d'o&ugrave; elle ferait na&icirc;tre six autres guerriers non moins
+valeureux, les m&egrave;res polonaises ont de quoi remplacer les g&eacute;n&eacute;rations
+&eacute;nerv&eacute;es, les g&eacute;n&eacute;rations qui ont servi d'anneau dans la cha&icirc;ne
+g&eacute;n&eacute;alogique, sans laisser d'autres traces de leur triste et terne
+passage!</p>
+
+<p>D'ailleurs, en ce si&egrave;cle de calomnies, on calomnie aussi les hommes l&agrave;,
+ou les femmes ont de quoi braver, vaincre et faire taire la calomnie. Si
+ces Polonaises qui changent une fleur des champs en un sceptre dont on
+b&eacute;nit la puissance, ont un sens de la foi plus sublime que les hommes,
+il n'est pourtant pas plus viril; si elles ont le go&ucirc;t de l'h&eacute;ro&iuml;sme
+plus exalt&eacute;, il n'est pourtant pas plus imp&eacute;rissable; si l'orgueil de la
+r&eacute;sistance est plus indign&eacute; chez elles, il n'est pourtant pas plus
+indomptable! Tout le monde dit du mal des Polonais; cela est si ais&eacute;! On
+exag&egrave;re leurs d&eacute;fauts, on a soin de taire leurs qualit&eacute;s, leurs
+souffrances surtout. O&ugrave; donc est la nation qu'un si&egrave;cle de servitude n'a
+point d&eacute;faite, comme une semaine d'insomnie d&eacute;fait un soldat? Mais,
+quand on aura dit tout le mal imaginable des Polonais, les Polonaises se
+demanderont toujours: Qui donc sait aimer comme eux? S'ils sont souvent
+des infid&egrave;les, prompts &agrave; adorer toute divinit&eacute;, &agrave; br&ucirc;ler leur encens
+devant chaque miracle de beaut&eacute;, &agrave; adorer chaque jeune astre
+nouvellement mont&eacute; sur l'horizon, qui donc a un c&#339;ur aussi constant, des
+attendrissements que vingt ans n'ont pas effac&eacute;s, des souvenirs dont
+l'&eacute;motion se r&eacute;percute jusque sous les cheveux blancs, des services
+empress&eacute;s qui se reprennent apr&egrave;s un quart de si&egrave;cle d'interruption
+comme on renoue un entretien bris&eacute; la veille? Dans quelle nation ces
+&ecirc;tres, fr&ecirc;les et courageux, trouveraient-elles autant de c&#339;urs capables
+de les adorer d'une d&eacute;votion si vraie, qu'il fait aimer la femme jusqu'&agrave;
+aimer la mort pour elle, sachant que son beau regard ne peut convier
+qu'&agrave; une belle mort?</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme ne connaissait
+point encore ces m&eacute;fiances n&eacute;fastes qui font craindre une femme comme on
+redoute un vampire. Il n'avait point encore entendu parler de ces
+magiciennes malfaisantes du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, surnomm&eacute;es les
+&laquo;d&eacute;voreuses de cervelles&raquo;! Il ne savait point encore qu'il existerait un
+jour des princesses entretenues, des comtesses courtisanes, des
+ambassadrices juives, des grandes dames aux gages d'une grande
+puissance, des espionnes de haute naissance, des voleuses de bonne
+maison d&eacute;robant le c&#339;ur, les secrets, l'honneur, le patrimoine de ceux
+dont elles recevaient l'hospitalit&eacute;! Il ignorait que sous peu on aurait
+form&eacute; &agrave; l'intention des grands noms de son pays, &agrave; l'intention des fils
+de m&egrave;res incorruptibles, des h&eacute;ritiers d'une longue lign&eacute;e de nobles
+anc&ecirc;tres, toute une &eacute;cole de s&eacute;ductrices dress&eacute;es au m&eacute;tier de la
+d&eacute;lation. L'homme ne se doutait pas encore qu'il viendrait un temps o&ugrave;
+dans les soci&eacute;t&eacute;s d'Europe, soci&eacute;t&eacute;s chr&eacute;tiennes cependant, un homme
+d'honneur passerait pour dupe de la femme qu'il n'aurait pas d&eacute;shonor&eacute;e,
+pour victime de celle qu'il n'aurait pas souill&eacute;e!...</p>
+
+<p>Alors, alors, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme aimait pour
+aimer; pr&ecirc;t &agrave; jouer sa vie pour une beaut&eacute; qu'il aurait vue deux fois,
+se souvenant que le parfum de la fleur ne laisse &agrave; jamais son plus
+po&eacute;tique souvenir que lorsqu'elle ne fut jamais cueillie, jamais
+fl&eacute;trie! Il e&ucirc;t rougi de penser aux menus plaisirs d'une volupt&eacute;
+corrompue, en cette soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; la galanterie consistait &agrave; ha&iuml;r le
+conqu&eacute;rant, &agrave; m&eacute;priser ses menaces, &agrave; braver son courroux, &agrave; railler le
+parvenu barbare qui pr&eacute;tend faire oublier &agrave; l'Europe somnolente le
+m&eacute;canisme asiatique de sa savonnette &agrave; vilain. Alors, alors, l'homme
+aimait quand il se sentait aiguillonn&eacute; au bien et b&eacute;ni par la pi&eacute;t&eacute;,
+fier des grands sacrifices, entra&icirc;n&eacute; aux grandes esp&eacute;rances par une de
+ces femmes dont le c&#339;ur a pour note dominante l'apitoiement. Car, en
+toute Polonaise, chaque tendresse jaillit d'une compatissance; elle n'a
+rien &agrave; dire &agrave; celui qu'elle n'a pas &agrave; plaindre. De l&agrave; vient que des
+sentiments qui ailleurs ne sont que des vanit&eacute;s ou des sensualit&eacute;s, se
+colorent chez elle d'un autre reflet: celui d'une vertu qui, trop s&ucirc;re
+d'elle-m&ecirc;me pour faire la grosse voix et se retrancher derri&egrave;re les
+fortifications en carton de la pruderie, d&eacute;daigne les s&eacute;cheresses
+rigides et reste accessible &agrave; tous les enthousiasmes qu'elle inspire,
+comme &agrave; tous les sentiments qu'elle peut porter devant Dieu et les
+hommes.</p>
+
+<p>Ensemble irr&eacute;sistible, qui enchante et qu'on honore! Balzac a essay&eacute; de
+l'esquisser dans des lignes toutes d'antith&egrave;ses, renfermant le plus
+pr&eacute;cieux des encens adress&eacute; &agrave; cette &laquo;fille d'une terre &eacute;trang&egrave;re, ange
+par l'amour, d&eacute;mon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par
+l'exp&eacute;rience, homme par le cerveau, femme par le c&#339;ur, g&eacute;ante par
+l'esp&eacute;rance, m&egrave;re par la douleur et po&egrave;te par ses r&ecirc;ves&raquo;<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
+
+<p>Berlioz, g&eacute;nie shakespearien qui toucha &agrave; tous les extr&ecirc;mes, dut
+naturellement entrevoir &agrave; travers les transparences musicales de Chopin
+le prestige innommable et ineffable qui se mirait, chatoyait,
+serpentait, fascinait dans sa po&eacute;sie, sous ses doigts! Il les nomma les
+<i>divines chatteries</i> de ces femmes semi-orientales, que celles
+d'occident ne soup&ccedil;onnent pas; elles sont trop heureuses pour en deviner
+le douloureux secret. <i>Divines chatteries</i> en effet, g&eacute;n&eacute;reuses et
+avares &agrave; la fois, imprimant au c&#339;ur &eacute;pris l'ondoiement ind&eacute;cis et
+ber&ccedil;ant d'une nacelle sans rames et sans agr&egrave;s. Les hommes en sont
+choy&eacute;s par leurs m&egrave;res, c&acirc;lin&eacute;s par leurs s&#339;urs, enguirland&eacute;s par leurs
+amies, ensorcel&eacute;s par leurs fianc&eacute;es, leurs idoles, leur d&eacute;esses! C'est
+encore avec de <i>divines chatteries</i>, que des saintes les gagnent au
+martyrologe de leur patrie. Aussi, comprend-on qu'apr&egrave;s cela les
+coquetteries des autres femmes semblent grossi&egrave;res ou insipides et que
+les Polonais s'&eacute;crient, &agrave; bon droit, avec une gloriole que chaque
+Polonaise justifie: <i>Niema jak Polki</i><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
+
+<p>Le secret de ces <i>divines chatteries</i> fait ces &ecirc;tres insaisissables,
+plus chers que la vie, dont les po&egrave;tes comme Chateaubriand se forgent
+durant les br&ucirc;lantes insomnies de leur adolescence une <i>d&eacute;monne</i> et une
+<i>charmeresse</i>, quand ils trouvent dans une Polonaise de seize ans une
+soudaine ressemblance avec leur impossible vision, &laquo;d'une &Egrave;ve innocente
+et tomb&eacute;e, ignorant tout, sachant tout, vierge et amante &agrave; la
+fois!!!&raquo;<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>&mdash;&laquo;M&eacute;lange de l'odalisque et de la walkyrie, ch&#339;ur f&eacute;minin
+vari&eacute; d'&acirc;ge et de beaut&eacute;, ancienne sylphide r&eacute;alis&eacute;e... Flore nouvelle,
+d&eacute;livr&eacute;e du joug des saisons...<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>&mdash;Le po&egrave;te avoue que, poursuivi dans
+ses r&ecirc;ves, enivr&eacute; par le souvenir de cette apparition, il n'osa pourtant
+la revoir. Il sentait, vaguement, mais indubitablement, qu'en sa
+pr&eacute;sence il cessait d'&ecirc;tre un triste Ren&eacute;, pour grandir selon ses v&#339;ux,
+devenir ce qu'elle voulait qu'il f&ucirc;t, &ecirc;tre exhauss&eacute; et fa&ccedil;onn&eacute; par elle.
+Il fut assez fat pour prendre peur de ces vertigineuses hauteurs, parce
+que les Chateaubriand font &eacute;cole en litt&eacute;rature, mais ne font pas une
+nation. Le Polonais ne redoute point la <i>charmeresse</i> sa s&#339;ur, <i>Flore
+nouvelle d&eacute;livr&eacute;e du joug des saisons!</i> Il la ch&eacute;rit, il la respecte, il
+sait mourir pour elle... et cet amour, pareil &agrave; un ar&ocirc;me incorruptible,
+pr&eacute;serve le sommeil de la nation de devenir mortel. Il lui conserve sa
+vie, il emp&ecirc;che le vainqueur <i>d'en venir &agrave; bout</i> et pr&eacute;pare ainsi la
+glorieuse r&eacute;surrection de la patrie.</p>
+
+<p>Il faut cependant reconna&icirc;tre qu'entre toutes, une seule nation eut
+l'intuition d'un id&eacute;al de femme &agrave; nul autre pareil, dans ces belles
+exil&eacute;es que tout semblait amuser, que rien ne parvenait &agrave; consoler.
+Cette nation fut la France. Elle seule vit entre-luire un id&eacute;al inconnu
+chez les filles de cette Pologne, &laquo;morte civilement&raquo; aux yeux d'une
+soci&eacute;t&eacute; civile, o&ugrave; la sagesse des Nestor politiques croyait assurer
+&laquo;l'&eacute;quilibre europ&eacute;en&raquo;, en traitant les peuples comme &laquo;une expression
+g&eacute;ographique&raquo;! Les autres nations ne se dout&egrave;rent m&ecirc;me pas qu'il pouvait
+y avoir quelque chose &agrave; admirer en le v&eacute;n&eacute;rant, dans les s&eacute;ductions de
+ces sylphides de bal, si rieuses le soir, le lendemain matin prostern&eacute;es
+sanglotantes aux pieds des autels; de ces voyageuses distraites qui
+baissaient les stores de leur voiture en passant par la Suisse, afin de
+n'en pas voir les sites montagneux, &eacute;crasants pour leurs poitrines,
+amoureuses des horizonts sans bornes de leurs plaines natales!</p>
+
+<p>En Allemagne, on leur reprochait d'&ecirc;tre des m&eacute;nag&egrave;res insouciantes,
+d'ignorer les grandeurs bourgeoises du <i>Soll und Haben</i>! Pour cela, on
+leur en voulait &agrave; elles, dont tous les d&eacute;sirs, tous les vouloirs, toutes
+les passions se r&eacute;sument &agrave; m&eacute;priser <i>l'avoir</i>, pour sauver <i>l'&ecirc;tre</i>, en
+livrant des fortunes millionnaires &agrave; la confiscation de vainqueurs
+cupides et brutaux! &Agrave; elles, qui, encore enfants, entendent leur p&egrave;re
+r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;la richesse a cela de bon que, donnant quelque chose &agrave;
+sacrifier, elle sert de pi&eacute;destal &agrave; l'exil!...&raquo;&mdash;En Italie, on ne
+comprenait rien &agrave; ce m&eacute;lange de culture intellectuelle, de lectures
+avides, de science ardente, d'&eacute;rudition virile, et de mouvements
+prime-sautiers, effar&eacute;s, convulsifs parfois, comme ceux de la lionne
+pressentant dans chaque feuille qui remue un danger pour ses
+petits.&mdash;Les Polonaises qui traversaient Dresde et Vienne, Carlsbad et
+Ems, pour chercher &agrave; Paris une esp&eacute;rance secr&egrave;te, &agrave; Rome une foi
+encourageante, ne rencontrant la charit&eacute; nulle part, n'arrivaient ni &agrave;
+Londres, ni &agrave; Madrid. Elles ne songeaient point &agrave; trouver une sympathie
+de c&#339;ur sur les bords de la Tamise, ni une aide possible parmi les
+descendants du Cid! Les Anglais &eacute;taient trop froids, les Espagnols trop
+loin.</p>
+
+<p>Les po&egrave;tes, les litt&eacute;rateurs de la France, furent les seuls &agrave;
+s'apercevoir que dans le c&#339;ur des Polonaises, il existait un monde
+diff&eacute;rent de celui qui vit et se meut dans le c&#339;ur des autres femmes.
+Ils ne surent pas deviner sa paling&eacute;n&eacute;sie; ils ne comprirent pas que si,
+dans ce <i>ch&#339;ur f&eacute;minin vari&eacute; d'&acirc;ge et de beaut&eacute;</i>, on croyait parfois
+retrouver les myst&eacute;rieuses attractions de l'odalisque, c'est qu'elles
+&eacute;taient l&agrave; comme une parure acquise sur un champ de bataille; si l'on
+pensait y entrevoir une silhouette de walkyrie, c'est qu'elle se
+d&eacute;gageait des vapeurs de sang qui depuis un si&egrave;cle planaient sur la
+patrie! Par ainsi, ces po&egrave;tes et ces litt&eacute;rateurs ne saisirent point la
+derni&egrave;re formule de cet id&eacute;al dans sa parfaite simplicit&eacute;. Ils ne se
+figur&egrave;rent point une nation de vaincus qui, encha&icirc;n&eacute;e et foul&eacute;e aux
+pieds, proteste contre l'&eacute;clatante iniquit&eacute; au nom du sentiment
+chr&eacute;tien. Le sentiment d'une nation, par quoi s'exprime-t-il?&mdash;N'est-ce
+point par la po&eacute;sie et l'amour?&mdash;Et qui en sont les
+interpr&egrave;tes?&mdash;N'est-ce point les po&egrave;tes et les femmes?&mdash;Mais, si les
+Fran&ccedil;ais, trop habitu&eacute;s aux conventionalit&eacute;s artificielles du monde
+parisien, n'ont pu avoir l'intuition des sentiments dont Childe Harold
+entendit les accents d&eacute;chirants dans les femmes de Saragosse, d&eacute;fendant
+vainement leurs foyers contre &laquo;l'&eacute;tranger&raquo;, ils subirent tellement la
+fascination qui s'&eacute;chappait en ondes diapr&eacute;es de ce type f&eacute;minin, qu'ils
+lui pr&ecirc;t&egrave;rent des puissances presque surnaturelles.</p>
+
+<p>Leur imagination, trop impressionn&eacute;e par les d&eacute;tails, les grandit
+d&eacute;mesur&eacute;ment, exag&eacute;rant la port&eacute;e des contrastes et les facult&eacute;s de la
+m&eacute;tamorphose dans ces Prot&eacute;es aux noirs sourcils et aux dents perl&eacute;es.
+Elle en fit ainsi une &eacute;nigme insoluble, ne sachant point, &agrave; force de se
+perdre entre les petits faits de l'analyse, reconstruire leur large
+synth&egrave;se. Dans une &eacute;motion &eacute;blouie, la po&eacute;sie fran&ccedil;aise crut d&eacute;peindre
+la Polonaise en lui jetant &agrave; la face, comme une poign&eacute;e de pierreries
+multicolores, non serties, une poign&eacute;e d'&eacute;pith&egrave;tes sublimes et
+incoh&eacute;rentes. Elles sont pr&eacute;cieuses cependant, car leur &eacute;clat
+multicolore, leur incoh&eacute;rence irraisonn&eacute;e, t&eacute;moignent &eacute;loquemment de la
+violente commotion produite sur eux par ces femmes, dont les qualit&eacute;s
+fran&ccedil;aises parl&egrave;rent &agrave; l'esprit fran&ccedil;ais, mais qu'on ne conna&icirc;t
+vraiment que lorsque les h&eacute;ro&iuml;smes de leur c&#339;ur parlent au c&#339;ur.</p>
+
+<p>La Polonaise d'autrefois, tant qu'elle fut la noble compagne de h&eacute;ros
+vainqueurs, n'&eacute;tait point ce qu'est la Polonaise d'aujourd'hui, ange
+consolateur de h&eacute;ros vaincus. Le Polonais actuel n'est pas plus
+diff&eacute;rent de ce qu'&eacute;tait le Polonais antique, que la Polonaise moderne
+n'est diff&eacute;rente de la Polonaise des anciens temps. Jadis, elle &eacute;tait
+avant tout et surtout une patricienne honor&eacute;e; la matrone romaine
+devenue chr&eacute;tienne. Toute Polonaise, qu'elle fut riche ou pauvre, &agrave; la
+cour ou &agrave; la ville, r&eacute;gnant sur ses palais ou sur ses champs, &eacute;tait
+grande dame. Elle l'&eacute;tait par suite de la situation que la soci&eacute;t&eacute; lui
+pr&eacute;parait, bien plus encore que par la noblesse de son sang et l'orgueil
+de son &eacute;cusson. Les lois tenaient, il est vrai, sous une tutelle
+rigoureuse tout le sexe faible, (qui devient si souvent le sexe fort au
+milieu des poignantes p&eacute;rip&eacute;ties de la vie), y compris les &laquo;hautes et
+puissantes ch&acirc;telaines&raquo;, que par respect et d&eacute;f&eacute;rence on appelait
+<i>bia&#322;og&#322;owa</i>, parce que les femmes mari&eacute;es avaient la t&ecirc;te couverte et
+les joues encadr&eacute;es de blanches et vaporeuses dentelles, imitation
+civilis&eacute;e, pudique et chr&eacute;tienne, du voile musulman, injurieux et
+barbare. Mais, leur suj&eacute;tion et leur impuissance l&eacute;gale, contre-balanc&eacute;e
+par les m&#339;urs et les sentiments, loin de les diminuer, les &eacute;levaient, en
+pr&eacute;servant la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de leur &acirc;me, qu'elles tenaient en dehors de
+l'&acirc;pre lutte des int&eacute;r&ecirc;ts, et en ne leur permettant jamais d'&ecirc;tre en
+faute.</p>
+
+<p>Elles ne pouvaient disposer par elles-m&ecirc;mes d'aucune fortune, d'aucune
+volont&eacute;, mais elles ne pouvaient non plus se tromper, &ecirc;tre entra&icirc;n&eacute;es et
+devenir bl&acirc;mables! C'&eacute;tait l&agrave; pour elles tout gain, tout avantage;
+avantage inappr&eacute;ciable, dont elles connaissaient bien tous les
+&eacute;chappatoires et les ressources infinies! N'ayant pas le pouvoir du mal,
+elles compensaient cette soumission &agrave; une vigilance constante, qui
+dictait les proportions du cadre o&ugrave; elles &eacute;taient plac&eacute;es, en prenant un
+empire presque sans bornes dans la vie priv&eacute;e, o&ugrave; chaque bien &eacute;tait leur
+attribut. Toute la dignit&eacute; de la vie de famille, toute la douceur de la
+vie domestique leur &eacute;taient confi&eacute;es; elles gouvernaient en souveraines
+ce noble et important apanage, d'o&ugrave; elles &eacute;tendaient leur pieuse et
+pacificatrice influence sur les affaires publiques. Car, elles &eacute;taient
+d&egrave;s leur premi&egrave;re adolescence les compagnes de leur p&egrave;re, qui les
+initiait &agrave; ses poursuites et &agrave; ses inqui&eacute;tudes, aux difficult&eacute;s et aux
+gloires de la <i>res publica</i>; elles &eacute;taient les premi&egrave;res confidentes de
+leurs fr&egrave;res, souvent leurs meilleures amies la vie durant. Elles
+devenaient pour leur mari et leurs fils des conseill&egrave;res secr&egrave;tes,
+fid&egrave;les, perspicaces, d&eacute;terminantes. L'histoire de la Pologne et le
+tableau de ses anciennes m&#339;urs pr&eacute;sentent sans cesse le type de ces
+courageuses et intelligentes &eacute;pouses, dont l'Angleterre nous a offert un
+splendide exemple en 1683, lorsque dans un proc&egrave;s o&ugrave; sa t&ecirc;te &eacute;tait en
+jeu, Lord Russell ne voulut d'autre avocat que sa femme.</p>
+
+<p>Sans ce type antique, grave et doux, jamais sec et anguleux; tendrement
+pieux, jamais bigot et fatigant; lib&eacute;ral et magnifique, jamais
+fi&eacute;vreusement vain, la vraie Polonaise moderne n'aurait pas &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me
+de se produire. Elle enta sur l'id&eacute;al solennel de l'a&iuml;eule, la gr&acirc;ce et
+la vivacit&eacute; fran&ccedil;aises, dont sa petite-fille connut toutes les allures
+alors que l'irr&eacute;sistible attrait des m&#339;urs de Versailles, apr&egrave;s avoir
+inond&eacute; l'Allemagne, arriva jusqu'&agrave; la Vistule. Date fatale! On peut
+l'affirmer: Voltaire et la R&eacute;gence sous-min&egrave;rent la Pologne et furent
+les auteurs de sa ruine. En perdant ces m&acirc;les vertus, dont Montesquieu
+dit que seules elles soutiennent les &Eacute;tats libres, et qui effectivement
+avaient soutenu la Pologne durant huit si&egrave;cles!... les Polonais
+perdirent leur patrie. Les Polonaises &eacute;tant plus fermes en la foi, moins
+besogneuses d'argent dont elles ne connaissaient pas le prix n'ayant pas
+eu l'habitude de le manier, moins accessibles &agrave; l'immoralit&eacute; par une
+horreur inn&eacute;e et instinctive de l'impudeur, elles r&eacute;sist&egrave;rent mieux &agrave; la
+contagion mortif&egrave;re du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle! Leur religion, ses vertus,
+ses enthousiasmes et ses esp&eacute;rances, cr&eacute;&egrave;rent en elles le ferment sacr&eacute;
+qui fera ressusciter cette patrie si ch&egrave;re!... Les hommes le sentent;
+ils le sentent si bien, qu'ils savent adorer ce qu'il y a d'adorable
+dans ces &acirc;mes dont chacune peut s'&eacute;crier: <i>Rien ne m'est plus, plus ne
+m'est rien</i>, tant que le ciel, assailli de leurs supplications, ne leur
+aura point rendu l'int&eacute;grit&eacute; de leur type primitif en leur rendant la
+patrie!</p>
+
+<p>Les po&egrave;tes de la Pologne n'ont certes pas laiss&eacute; &agrave; d'autres l'honneur
+d'&eacute;baucher, (avec des couleurs plus fulgurantes que fondues), l'id&eacute;al de
+leurs compatriotes. Tous l'ont chant&eacute;, tous l'ont glorifi&eacute;, tous ont
+connu ses secrets, tous ont tressailli avec b&eacute;atitude devant ses joies
+et religieusement recueilli ses pleurs! Si dans l'histoire et la
+litt&eacute;rature des &laquo;anciens jours&raquo;, <i>Zygmuntowskie czasy</i>, on retrouve &agrave;
+chaque instant l'antique matrone de cette noblesse guerri&egrave;re, comme
+l'empreinte d'un beau cam&eacute;e dans le sable d'or d'un fleuve dont le temps
+roule les flots anecdotiques, la po&eacute;sie moderne d&eacute;peint l'id&eacute;al de la
+Polonaise actuelle, plus &eacute;mouvant que ne le r&ecirc;va jamais po&egrave;te &eacute;namour&eacute;.
+Sur le premier plan se dessinent l'&eacute;pique et royale figure de <i>Gra&#380;yna</i>,
+le sublime profil de la solitaire et secr&egrave;te fianc&eacute;e de <i>Wallenrod</i>; la
+Rose des <i>Dziady</i>, la Sophie de <i>Pan Tadeusz</i>. Autour d'elles, que de
+t&ecirc;tes charmantes et touchantes ne voit-on pas se grouper! On les
+rencontre &agrave; chaque pas, au milieu des sentiers bord&eacute;s de roses que
+dessine la po&eacute;sie de ce pays, o&ugrave; le mot de po&egrave;te n'a point cess&eacute; de
+correspondre &agrave; celui de proph&egrave;te: <i>wieszcz!</i> Dans ces vergers pleins de
+cerisiers en fleur; dans ces bois de ch&ecirc;nes pleins d'abeilleries
+bourdonnantes, d&eacute;peints avec tant de fra&icirc;cheur par les romanciers; dans
+ces beaux jardins o&ugrave; s'&eacute;talent les superbes plates-bandes; dans ces
+somptueux appartements o&ugrave; fleurissent le grenadier rouge, le cactus
+blanc au gland d'or, les grappes roses du P&eacute;rou et les lianes du Br&eacute;sil,
+on aper&ccedil;oit &agrave; tout instant quelque t&ecirc;te &agrave; la Palma-Vecchio. Des lueurs
+pourpres d'un splendide couchant &eacute;clairent, l&agrave; aussi, une lourde
+chevelure qui se d&eacute;tache sur quelque nuage vert d'eau, encadrant de sa
+blonde aur&eacute;ole des traits o&ugrave; le pressentiment de tristesses futures se
+cache d&eacute;j&agrave; sous un sourire encore fol&acirc;tre<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>!</p>
+
+<p>Nous l'avons dit; peut-&ecirc;tre faut-il conna&icirc;tre de pr&egrave;s les compatriotes
+de Chopin pour avoir l'intuition des sentiments dont ses <i>Mazoures</i> sont
+impr&eacute;gn&eacute;es, ainsi que beaucoup d'autres de ses compositions. Presque
+toutes sont remplies de cette m&ecirc;me vapeur amoureuse qui plane comme un
+fluide ambiant &agrave; travers ses <i>Pr&eacute;ludes</i>, ses <i>Nocturnes</i>, ses
+<i>Impromptus</i>, o&ugrave; se retracent une &agrave; une toutes les phases de la passion
+dans des &acirc;mes spiritualistes et pures: leurres charmants d'une
+coquetterie inconsciente d'elle-m&ecirc;me, attaches insensibles des
+inclinations, capricieux festonnages que dessine la fantaisie;
+mortelles d&eacute;pressions de joies &eacute;tiol&eacute;es qui naissent mourantes, roses
+noires, fleurs de deuil; ou bien, roses d'hiver, blanches comme la neige
+qui les environne, attristant par le parfum m&ecirc;me des tremblants p&eacute;tales
+que le moindre souffle fait tomber de leurs fr&ecirc;les tiges. &Eacute;tincelles
+sans reflet qu'allument les vanit&eacute;s mondaines, semblables &agrave; l'&eacute;clat de
+certains bois morts qui ne reluisent que dans l'obscurit&eacute;; plaisirs sans
+pass&eacute; ni avenir, ravis &agrave; des rencontres de hasard, comme la conjonction
+fortuite de deux astres lointains; illusions, go&ucirc;ts inexplicables
+tentant d'aventure, comme ces saveurs aigrelettes des fruits &agrave; moiti&eacute;
+m&ucirc;rs, qui plaisent tout en aga&ccedil;ant les dents. &Eacute;bauches de sentiment dont
+la gamme est interminable et auxquels l'&eacute;l&eacute;vation native, la beaut&eacute;, la
+distinction, l'&eacute;l&eacute;gance de ceux qui les &eacute;prouvent, pr&ecirc;tent une po&eacute;sie
+r&eacute;elle, souvent s&eacute;rieuse, quand l'un de ces accords qu'on croyait
+seulement effleurer dans un rapide arp&egrave;ge, devient tout d'un coup un
+th&egrave;me solennel, dont les ardentes et hardies modulations prennent dans
+un c&#339;ur exalt&eacute; les allures d'une passion, qui veut l'&eacute;ternit&eacute; pour
+demeure!</p>
+
+<p>Dans le grand nombre des <i>Mazoures</i> de Chopin, il r&egrave;gne une extr&ecirc;me
+diversit&eacute; de motifs et d'impressions. Plusieurs sont entrem&ecirc;l&eacute;es de la
+r&eacute;sonnance des &eacute;perons; mais, dans la plupart on distingue avant tout
+l'imperceptible fr&ocirc;lement du tulle et de la gaze sous le souffle l&eacute;ger
+de la danse; le bruit des &eacute;ventails, le cliquetis de l'or et des
+pierreries. Quelques-unes semblent peindre le plaisir courageux, mais
+creus&eacute; d'anxi&eacute;t&eacute;, d'un bal &agrave; la veille d'un assaut; on entend &agrave; travers
+le rhythme de la danse, les soupirs et les adieux d&eacute;faillants dont elle
+cache les pleurs. Quelques autres semblent r&eacute;v&eacute;ler les angoisses, les
+peines et les secrets ennuis, apport&eacute;s &agrave; des f&ecirc;tes dont le bruit
+n'assourdit pas les clameurs du c&#339;ur. Ailleurs encore, on saisit comme
+des terreurs &eacute;touff&eacute;es: craintes, pressentiments d'un amour qui lutte et
+qui survit, que la jalousie d&eacute;vore, qui se sent vaincu, et qui prend en
+piti&eacute; d&eacute;daignant de maudire. Ensuite, c'est un tourbillonnement, un
+d&eacute;lire, au milieu duquel passe et repasse une m&eacute;lodie haletante,
+saccad&eacute;e, comme les palpitations d'un c&#339;ur qui se p&acirc;me, et se brise, et
+se meurt d'amour. Plus loin reviennent de lointaines fanfares, distants
+souvenirs de gloire.&mdash;Il en est dont le rhythme est aussi ind&eacute;termin&eacute;,
+aussi fluide, que le sentiment avec lequel deux jeunes amants
+contemplent une &eacute;toile lev&eacute;e seule au firmament!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#toc">IV.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/004.png" alt="A" /></span>pr&egrave;s avoir parl&eacute; du compositeur et de ses &#339;uvres, o&ugrave; tant de sentiments
+immortels r&eacute;sonnent, o&ugrave; son g&eacute;nie, aux prises avec la douleur, lutta,
+parfois vainqueur, parfois vaincu, contre cet &eacute;l&eacute;ment terrible de la
+r&eacute;alit&eacute; qu'une des missions de l'art est de r&eacute;concilier avec le ciel; de
+ses &#339;uvres o&ugrave; se sont &eacute;panch&eacute;s, comme des pleurs dans un lacrymatoire,
+tous les souvenirs de sa jeunesse, toutes les fascinations de son c&#339;ur,
+tous les transports de ses aspirations et de ses emportements
+inexprim&eacute;s; de ses &#339;uvres o&ugrave;, d&eacute;passant les bornes de nos sensations
+trop obtuses pour sa guise, de nos perceptions trop ternes &agrave; son gr&eacute;, il
+fait incursion dans le monde des Dryades, des Or&eacute;ades, des Nymphes et
+des Oc&eacute;anides,&mdash;il nous resterait &agrave; parler de l'ex&eacute;cution de Chopin, si
+nous en avions le triste courage; si nous pouvions exhumer des &eacute;motions
+entrelac&eacute;es &agrave; nos plus intimes souvenirs personnels, pour parer leurs
+linceuls des couleurs dont il faudrait les peindre.</p>
+
+<p>Nous ne nous en sentons pas l'inutile force, car quel r&eacute;sultat
+pourraient obtenir nos efforts? R&eacute;ussirait-on &agrave; faire conna&icirc;tre &agrave; ceux
+qui ne l'ont pas entendu, le charme d'une ineffable po&eacute;sie? Charme
+subtil et p&eacute;n&eacute;trant comme un de ces l&eacute;gers parfums exotiques, celui de
+la verveine ou de la calla ethiopica, qui ne s'exhalent que dans les
+appartements peu fr&eacute;quent&eacute;s et se dissipent, comme effarouch&eacute;s, dans les
+foules compactes, au milieu desquelles l'air &eacute;paissi ne garde plus que
+les senteurs vivaces des tub&eacute;reuses en pleines fleurs ou des r&eacute;sines en
+pleines flammes.</p>
+
+<p>Chopin avait dans son imagination et son talent quelque chose qui, par
+la puret&eacute; de sa diction, par ses accointances avec <i>la F&eacute;e aux miettes</i>
+et <i>le Lutin d'Argail</i>, par ses rencontres de <i>S&eacute;raphine</i> et de
+<i>Diane</i>, murmurant &agrave; son oreille leurs plus confidentielles plaintes,
+leurs r&ecirc;ves les plus innom&eacute;s, rappelait le style de Nodier, dont on
+rencontrait maintes fois les volumes sur les tables de son salon. Dans
+la plupart de ses <i>Valses, Ballades, Scherzos</i>, g&icirc;t embaum&eacute;e la m&eacute;moire
+de quelque fugitive po&eacute;sie inspir&eacute;e par une de ces fugitives
+apparitions. Il l'id&eacute;alise quelquefois jusqu'&agrave; en rendre les libres si
+t&eacute;nues et si friables qu'elles ne paraissent plus appartenir &agrave; notre
+nature, mais se rapprocher du monde f&eacute;erique et nous d&eacute;voiler les
+indiscr&egrave;tes confidences des Ondines, des Titanias, des Ariels, des
+reines Mab, des Ob&eacute;rons puissants et capricieux, de tous les g&eacute;nies des
+airs, des eaux et des flammes, sujets, eux aussi, aux plus amers
+m&eacute;comptes et aux plus insupportables ennuis.</p>
+
+<p>Quand ce genre d'inspiration saisissait Chopin, son jeu prenait un
+caract&egrave;re particulier, quelque fut du reste le genre de musique qu'il
+ex&eacute;cutait; musique de danse ou musique r&ecirc;veuse, mazoures ou nocturnes,
+pr&eacute;ludes ou scherzos, valses ou tarentelles, &eacute;tudes ou ballades. Il leur
+imprimait &agrave; toutes on ne sait quelle couleur sans nom, quelle apparence
+ind&eacute;termin&eacute;e, quelles pulsations tenant de la vibration, qui n'avaient
+presque plus rien de mat&eacute;riel et, comme les impond&eacute;rables, semblaient
+agir sur l'&ecirc;tre sans passer par les sens. Tant&ocirc;t on croyait entendre les
+joyeux tr&eacute;pignements de quelque p&eacute;ri amoureusement taquine; tant&ocirc;t,
+c'&eacute;taient des modulations velout&eacute;es et chatoyantes comme la robe d'une
+salamandre; tant&ocirc;t, on saisissait des accents profond&eacute;ment d&eacute;courag&eacute;s,
+comme si des &acirc;mes en peine ne trouvaient pas les charitables pri&egrave;res
+n&eacute;cessaires &agrave; leur d&eacute;livrance finale. D'autres fois, il s'exhalait de
+ses doigts une d&eacute;sesp&eacute;rance si morne, si inconsolable, qu'on croyait
+voir revivre le Jacopo Foscari de Byron, contempler l'abattement supr&ecirc;me
+de celui qui, mourant d'amour pour sa patrie, pr&eacute;f&eacute;rait la mort &agrave;
+l'exil, ne pouvant supporter de quitter <i>Venezia la bella</i>!<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a></p>
+
+<p>Chopin se livrait aussi &agrave; des fantaisies burlesques; il &eacute;voquait
+volontiers parfois quelque sc&egrave;ne &agrave; la Jacques Callot, pour faire rire,
+grimacer, gambader des figures fantastiques, spirituelles et narquoises,
+pleines de saillies musicales, p&eacute;tillantes d'esprit et de <i>humour</i>
+anglais, comme un feu de fagots verts. L'<i>&Eacute;tude V</i> nous a conserv&eacute; une
+de ces improvisations piquantes, o&ugrave; les touches noires du clavier sont
+exclusivement attaqu&eacute;es, comme l'enjouement de Chopin n'attaquait que
+les touches sup&eacute;rieures de l'esprit, amoureux d'alticisme qu'il &eacute;tait,
+reculant devant la jovialit&eacute; vulgaire, le rire grossier, la gaiet&eacute;
+commune, comme devant ces animaux plus abjects encore que venimeux, dont
+la vue cause les plus naus&eacute;abonds &eacute;loignements &agrave; certaines natures
+sensitives et douillettes.</p>
+
+<p>Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de
+tr&eacute;pidation &eacute;mue, timide ou haletante, qui vient au c&#339;ur quand on se
+croit dans le voisinage des &ecirc;tres surnaturels, en pr&eacute;sence de ceux qu'on
+ne sait ni comment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni
+comment enchanter. Il faisait toujours onduler la m&eacute;lodie, comme un
+esquif port&eacute; sur le sein de la vague puissante; ou bien, il la faisait
+mouvoir ind&eacute;cise, comme une apparition a&eacute;rienne, surgie &agrave; l'improviste
+en ce monde tangible et palpable. Dans ses &eacute;crits, il indiqua d'abord
+cette mani&egrave;re, qui donnait un cachet si particulier &agrave; sa virtuosit&eacute;, par
+le mot de <i>Tempo rubato</i>: temps d&eacute;rob&eacute;, entrecoup&eacute;, mesure souple,
+abrupte et languissante &agrave; la fois, vacillante comme la flamme sous le
+souffle qui l'agite, comme les &eacute;pis d'un champ ondul&eacute;s, par les molles
+pressions d'un air chaud, comme le sommet des arbres inclin&eacute;s de ci et
+de l&agrave; par les versatilit&eacute;s d'une brise piquante.</p>
+
+<p>Mais, le mot qui n'apprenait rien &agrave; qui savait, ne disant rien &agrave; qui ne
+savait pas, ne comprenait pas, ne sentait pas, Chopin cessa plus tard
+d'ajouter cette explication &agrave; sa musique, persuad&eacute; que si on en avait
+l'intelligence, il &eacute;tait impossible de ne pas deviner cette r&egrave;gle
+d'irr&eacute;gularit&eacute;. Aussi, toutes ses compositions doivent-elles &ecirc;tre jou&eacute;es
+avec cette sorte de balancement accentu&eacute; et prosodi&eacute;, cette <i>morbidezza</i>
+dont il &eacute;tait difficile de saisir le secret quand on ne l'avait pas
+souvent entendu lui-m&ecirc;me. Il semblait d&eacute;sireux d'enseigner cette
+mani&egrave;re &agrave; ses nombreux &eacute;l&egrave;ves, surtout &agrave; ses compatriotes auxquels il
+voulait, plus qu'&agrave; d'autres, communiquer le souffle de son inspiration.
+Ceux-ci, ou plut&ocirc;t celles-l&agrave;, la saisissaient avec cette aptitude
+qu'elles ont pour toutes les choses de sentiment et de po&eacute;sie. Une
+compr&eacute;hension inn&eacute;e de sa pens&eacute;e leur permettait de suivre toutes les
+fluctuations de son vague azur&eacute;.</p>
+
+<p>Chopin savait, il le savait m&ecirc;me trop, qu'il n'agissait pas sur la
+multitude et ne pouvait frapper les masses, car pareils &agrave; une mer de
+plomb, leurs flots, mall&eacute;ables &agrave; tous les feux, n'en sont pas moins
+lourds &agrave; remuer. Ils n&eacute;cessitent le bras puissant de l'ouvrier athl&egrave;te
+pour &ecirc;tre vers&eacute;s dans un moule, o&ugrave; le m&eacute;tal en fusion devient tout d'un
+coup une id&eacute;e et un sentiment sous la forme qu'on lui impose. Chopin
+avait conscience de n'&ecirc;tre parfaitement go&ucirc;t&eacute; que dans ces r&eacute;unions,
+malheureusement trop peu nombreuses, dont tous les esprits &eacute;taient
+pr&eacute;par&eacute;s &agrave; le suivre partout o&ugrave; il lui plaisait de les conduire; &agrave; se
+transporter avec lui dans ces sph&egrave;res o&ugrave; les anciens ne faisaient entrer
+que par la porte d'ivoire des songes heureux, entour&eacute;e de pilastres
+diamant&eacute;s aux mille feux iris&eacute;s. Il prenait plaisir &agrave; surmonter cette
+porte, dont les g&eacute;nies gardent les secr&egrave;tes serrures, d'une coupole dans
+laquelle tous les rayons du prisme se jouent, sur une de ces
+transparences fauves comme celle des opales du Mexique, dont les foyers
+kal&eacute;&iuml;doscopiques sont cach&eacute;s dans une brunie oliv&acirc;tre qui les efface et
+les d&eacute;voile tour &agrave; tour. Par cette porte merveilleuse, il faisait entrer
+dans un monde o&ugrave; tout est miracle charmant, surprise folle, songe
+r&eacute;alis&eacute;! Mais, il fallait &ecirc;tre des initi&eacute;s pour savoir comment on en
+franchit le seuil!</p>
+
+<p>Chopin se r&eacute;fugiait et se complaisait volontiers en ces r&eacute;gions
+imagin&eacute;es, o&ugrave; il n'emmenait que de rares amis. Il professait de les
+estimer, et les prisait effectivement, plus que celles des rudes champs
+de bataille de l'art musical, o&ugrave; l'on tombe quelquefois aux mains d'un
+vainqueur improvis&eacute;, conqu&eacute;rant stupide et fanfaron, qui n'a qu'un jour,
+mais auquel un jour suffit pour faucher un parterre de lis et
+d'asphod&egrave;les, pour intercepter l'entr&eacute;e du bois sacr&eacute; d'Apollon! Pendant
+ce jour, le &laquo;soldat heureux&raquo; se sent bien l'&eacute;gal des rois; mais
+seulement des rois de la terre, ce qui est trop peu vraiment pour
+l'imagination qui hante les divinit&eacute;s des airs et les esprits peuplant
+les cimes.</p>
+
+<p>Sur ce terrain, d'ailleurs, l'on est &agrave; la merci des caprices d'une mode
+de boutiques, de r&eacute;clames, d'annonces, de camaraderies, mode &eacute;quivoque
+et de naissance douteuse. Or, si la mode bien n&eacute;e, la mode personne de
+qualit&eacute;, est toujours une sotte d&eacute;esse, que doit-ce &ecirc;tre d'une mode sans
+parents avouables! Les natures d'artiste finement tremp&eacute;es,
+&eacute;prouveraient s&ucirc;rement une r&eacute;pugnance bien naturelle &agrave; se mesurer corps
+&agrave; corps avec un de ces Hercule de foire, d&eacute;guis&eacute; en prince de l'art, qui
+guettent le virtuose de race sur son chemin, comme un manant pr&ecirc;t &agrave;
+assaillir de ses coups de b&acirc;ton le chevalier arm&eacute; de la veille, en qu&ecirc;te
+de nobles aventures. Mais elles souffriraient moins peut-&ecirc;tre d'avoir &agrave;
+lutter contre un si pi&egrave;tre adversaire, que de se voir r&eacute;duites &agrave;
+recevoir des coups d'&eacute;pingle qui simulent des coups de poignard, d'une
+mode v&eacute;nale, d'une mode commer&ccedil;ante, d'une mode industrielle, insolente
+courtisane qui pr&eacute;tend en remontrer &agrave; l'Olympe des grands salons du
+beau-monde! Elle voudrait m&ecirc;me, l'insens&eacute;e, s'abreuver &agrave; la coupe de
+H&eacute;b&eacute; qui, rougissant &agrave; son approche, implore pour la foudroyer, tant&ocirc;t
+l'aide de V&eacute;nus, tant&ocirc;t celle de Minerve! Vainement! Ni la beaut&eacute;
+supr&ecirc;me ne parvient &agrave; &eacute;clipser son fard de marchande d'orvi&eacute;tan, ni la
+sagesse arm&eacute;e de toutes pi&egrave;ces ne peut lui arracher sa marotte dont elle
+se fait un sceptre de paille goudronn&eacute;e! En cette d&eacute;tresse, il ne reste
+&agrave; la d&eacute;esse de l'immortalit&eacute; d'autre ressource que de se d&eacute;tourner
+indign&eacute;e de cette intruse de bas-&eacute;tage. C'est ce qui ne manque pas
+d'arriver! L'on voit alors les cosm&eacute;tiques s'&eacute;cailler sur ses joues
+bouffies et vulgaires, les rides se montrer, et la vieille &eacute;dent&eacute;e
+chass&eacute;e, avant d'avoir eu le temps d'&ecirc;tre d&eacute;laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Chopin avait presque quotidiennement le spectacle, peu dramatique,
+parfois plaisant jusqu'&agrave; la bouffonnerie, des m&eacute;saventures de quelque
+prot&eacute;g&eacute; de cette mode interlope, quoique de son temps l'effronterie des
+&laquo;entrepreneurs de r&eacute;putations artistiques&raquo;, des cornacs de b&ecirc;tes plus ou
+moins curieuses, plus ou moins artificielles, &laquo;produit <i>unique</i> de la
+carpe et du lapin&raquo;, &eacute;tait loin d'avoir atteint les impudentes audaces et
+les proportions millionnaires qu'elles ont prises depuis. Toutefois,
+quoique dans l'enfance de l'art, la sp&eacute;culation pouvait d&eacute;j&agrave; faire assez
+d'excursions sur le terrain r&eacute;serv&eacute; aux Muses pour que celui qui les
+hantait exclusivement, qui apr&egrave;s sa patrie perdue n'aimait qu'elles, qui
+ne se consolait de sa patrie perdue qu'avec elles, f&ucirc;t comme &eacute;pouvant&eacute;
+devant cette grande diablesse! Sous l'impression terrifi&eacute;e du d&eacute;go&ucirc;t
+qu'elle lui inspirait, le musicien-po&egrave;te disait un jour &agrave; un artiste de
+ses amis, qu'on a beaucoup entendu depuis: &laquo;Je ne suis point propre &agrave;
+donner des concerts; la foule m'intimide, je me sens asphyxi&eacute; par ses
+haleines pr&eacute;cipit&eacute;es, paralys&eacute; par ses regards curieux, muet devant ses
+visages &eacute;trangers; mais toi, tu y es destin&eacute;, car quand tu ne gagnes pas
+ton public, tu as de quoi l'assommer&raquo;.</p>
+
+<p>Cependant, mettant &agrave; part la concurrence des artistes qui n'en sont pas,
+des virtuoses qui dansent sur la corde de leur violon, de leur harpe ou
+de leur piano, il est certain que Chopin se sentait mal &agrave; l'aise devant
+un &laquo;grand public&raquo;, ce public d'inconnus, dont on ne sait jamais dix
+minutes &agrave; l'avance s'il faut le gagner ou l'assommer: l'entra&icirc;ner par
+l'irr&eacute;sistible aimant de l'art vers les hauteurs dont l'air rar&eacute;fi&eacute;
+dilate les poumons sains et purs, ou bien, stup&eacute;fier par ses r&eacute;v&eacute;lations
+gigantesques et exultantes, des auditeurs venus pour chicaner sur des
+v&eacute;tilles. Il est hors de doute que les concerts fatiguaient moins la
+constitution physique de Chopin, qu'ils ne provoquaient son irritabilit&eacute;
+de po&egrave;te. Sa volontaire abn&eacute;gation des bruyants succ&egrave;s cachait, &agrave; qui
+savait le discerner, un froissement int&eacute;rieur. Ayant un sentiment tr&egrave;s
+distinct de sa sup&eacute;riorit&eacute; native, (comme tous ceux qui ont su la
+cultiver au point de lui faire rendre cent pour cent), le pianiste
+polonais n'en recevait pas du dehors assez d'&eacute;chos intelligents, pour
+gagner la tranquille certitude d'&ecirc;tre r&eacute;ellement appr&eacute;ci&eacute; &agrave; toute sa
+valeur. Il avait vu d'assez pr&egrave;s l'acclamation populaire pour conna&icirc;tre
+cette b&ecirc;te, parfois intuitive, parfois ing&eacute;nuement et noblement
+passionn&eacute;e, plus souvent fantasque, capricieuse, r&eacute;tive, d&eacute;raisonnable,
+ayant encore en elle du sauvage: sottement engou&eacute;e, sottement encol&eacute;r&eacute;e,
+car elle s'engoue des verroteries qu'on lui jette et laisse passer
+inaper&ccedil;us les plus nobles joyaux; elle se f&acirc;che pour des bagatelles et
+se laisse enj&ocirc;ler par les plus fades flagorneries. Mais, chose &eacute;trange,
+Chopin qui la savait par c&#339;ur, en avait horreur et s'en faisait besoin.
+Il oubliait en elle le sauvage, pour regretter ses na&iuml;ves &eacute;motions
+d'enfant, qui pleure, qui souffre, qui s'exalte de toute son &acirc;me, au
+r&eacute;cit de toutes les fictions, de toutes les souffrances et de toutes les
+extases!</p>
+
+<p>Plus &laquo;ce d&eacute;licat&raquo;, cet &eacute;picurien du spiritualisme, perdait l'habitude de
+dompter et de braver le &laquo;grand public&raquo;, plus il lui en imposait. Pour
+rien au monde il n'e&ucirc;t voulu qu'une mauvaise &eacute;toile lui donne le
+dessous en sa pr&eacute;sence, dans un de ces combats singuliers o&ugrave; l'artiste,
+comme un valeureux combattant dans un tournoi, jette son d&eacute;fi et son
+gant &agrave; quiconque lui conteste la beaut&eacute; et la primaut&eacute; de sa dame;
+c'est-&agrave;-dire, de son art! Il se disait probablement, certes avec raison,
+que lui, vainqueur au dehors, n'aurait pu &ecirc;tre ni plus aim&eacute;, ni plus
+go&ucirc;t&eacute;, qu'il ne l'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; par le groupe sp&eacute;cial qui composait son
+&laquo;petit public&raquo;. Il se demandait peut-&ecirc;tre, non &agrave; tort, h&eacute;las! tant sont
+incertaines les humaines opinions, tant sont ondoyantes les humaines
+affections, si lui, vaincu au dehors, ne serait pas moins aim&eacute;, moins
+appr&eacute;ci&eacute;, par ses plus fervents admirateurs? La Fontaine l'a bien dit:
+&laquo;les d&eacute;licats sont malheureux!&raquo;</p>
+
+<p>Ayant ainsi conscience des exigences qu'entra&icirc;nait la nature de son
+talent, il ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis quelques
+concerts de d&eacute;but, en 1831, dans lesquels il se fit entendre &agrave; Vienne et
+&agrave; Munich, il n'en donna plus que peu &agrave; Paris et &agrave; Londres et ne put
+gu&egrave;re voyager &agrave; cause de sa sant&eacute;. Elle lui fit subir des crises
+quelquefois fort dangereuses, restant toujours d&eacute;bile, exigeant toujours
+de grandes pr&eacute;cautions; n&eacute;anmoins, elle lui laissait de belles saisons
+de r&eacute;pit, de belles ann&eacute;es d'un &eacute;quilibre qui lui donnait une force
+relative. Elle ne lui e&ucirc;t point permis de se faire conna&icirc;tre dans toutes
+les cours et toutes les capitales d'Europe, de Lisbonne &agrave;
+Saint-P&eacute;tersbourg, en s'arr&ecirc;tant aux villes d'universit&eacute; et aux cit&eacute;s
+manufacturi&egrave;res, comme un de ses amis dont le nom monosyllabique,
+aper&ccedil;u un jour sur les affiches des murs de Teschen par l'Imp&eacute;ratrice de
+Russie, la fit sourire en s'&eacute;criant: &laquo;Comment! Une si grande r&eacute;putation
+dans un si petit endroit!&raquo; N&eacute;anmoins, la sant&eacute; de Chopin ne l'e&ucirc;t point
+emp&ecirc;ch&eacute; de se faire plus souvent entendre l&agrave;, o&ugrave; il se trouvait; sa
+constitution d&eacute;licate &eacute;tait donc moins une raison, qu'un pr&eacute;texte
+d'abstention, pour &eacute;viter d'&ecirc;tre mis et remis en question.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas l'avouer? Si Chopin souffrait de ne point prendre part &agrave;
+ces jo&ucirc;tes publiques et solennelles, o&ugrave; l'acclamation populaire salue le
+triomphateur; s'il se sentait d&eacute;prim&eacute; en s'en voyant exclu, c'est qu'il
+ne comptait pas assez sur ce qu'il avait, pour se passer gaiement de ce
+qu'il n'avait pas. Quoiqu'effarouch&eacute; par le &laquo;grand public&raquo;, il voyait
+bien que celui-ci, en prenant au s&eacute;rieux son propre verdict, for&ccedil;ait
+aussi les autres &agrave; le prendre pour tel: tandis que le &laquo;petit public&raquo;, le
+monde des salons, est un juge qui commence par ne pas se reconna&icirc;tre
+d'autorit&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me: qui aujourd'hui encense, demain renie ses dieux.
+Il a peur des excentricit&eacute;s du g&eacute;nie, il recule devant les hardiesses
+d'une grande sup&eacute;riorit&eacute;, d'une grande individualit&eacute;, d'une grande &acirc;me,
+d'un grand esprit, ne se sentant pas assez s&ucirc;r de lui-m&ecirc;me pour
+reconna&icirc;tre celles qui sont justifi&eacute;es par les exigences int&eacute;rieures
+d'une inspiration qui cherche sa voie, en repoussant sans h&eacute;sitation
+celles qui ne correspondent qu'&agrave; de petites passions, n'ayant rien
+d'exceptionnel: &agrave; des &laquo;poses&raquo; d'un but fort ordinaire, se formulant en
+un d&eacute;sir d'&eacute;blouir un peu, pour gagner beaucoup d'argent dans un m&eacute;tier
+lucratif, au bout duquel on aper&ccedil;oit une bonne retraite de rentier
+bourgeoisement cas&eacute;.</p>
+
+<p>Le monde des salons ne distingue pas ces personnalit&eacute;s si diff&eacute;rentes
+qu'on pourrait les appeler les antipodes l'une de l'autre, parce qu'il
+n'a point encore pris &agrave; c&#339;ur de penser par lui-m&ecirc;me, en dehors de la
+tutelle du feuilletoniste qui dirige les opinions artistiques, comme le
+directeur de conscience dirige les opinions religieuses. Il ne sait donc
+pas distinguer les grands mouvements, les aspirations tumultueuses des
+sentiments jetant Ossa sur P&eacute;lion pour escalader les astres, d'avec les
+mouvements emphatiques de sentiments d'un amour-propre mesquin, d'une
+&eacute;go&iuml;ste suffisance, joints &agrave; une vile courtisanerie des passions du
+jour, des vices &eacute;l&eacute;gants, de l'immoralit&eacute; &agrave; la mode, de la
+d&eacute;moralisation r&eacute;gnante! Il ne distingue pas davantage la simplesse des
+grandes pens&eacute;es, se traduisant sans aucun &laquo;effet&raquo; cherch&eacute;, d'avec les
+conventionalit&eacute;s surann&eacute;es d'un style qui a fait son temps et dont les
+vieilles douairi&egrave;res deviennent les gardiennes attitr&eacute;es, faute de
+savoir suivre d'un &#339;il intelligent les incessantes transformations de
+l'art.</p>
+
+<p>Pour s'&eacute;pargner le soin d'appr&eacute;cier, en connaissance de cause,
+l'int&eacute;grit&eacute; des sentiments du po&egrave;te-artiste dont l'&eacute;toile semble monter
+sur le firmament de l'art; pour s'&eacute;viter la peine de prendre l'art au
+s&eacute;rieux, afin d'&ecirc;tre &agrave; m&ecirc;me de pr&eacute;juger avec quelque divination des
+promesses que les jeunes hommes apportent et des qualit&eacute;s qui leur
+permettront de les r&eacute;aliser, le monde des salons ne soutient avec
+constance, pour mieux dire, il ne prot&egrave;ge avec obstination, que les
+m&eacute;diocrit&eacute;s adulatrices, dont il n'a &agrave; redouter aucune nouveaut&eacute;
+embarrassante, (<i>keine Genialit&auml;t</i>); qui se laissent traiter de haut en
+bas et que l'on maltraite &agrave; son aise, n'ayant jamais &agrave; en craindre ni un
+d&eacute;faut g&ecirc;nant, ni un lustre ineffa&ccedil;able!</p>
+
+<p>Ce &laquo;petit public&raquo; tant vant&eacute; peut bien mettre au jour une <i>vogue</i>; mais
+cette <i>vogue</i>, d'un prestige enivrant si l'on veut, n'a pas plus de
+r&eacute;alit&eacute; qu'une heure d'ivresse charmante, produite par le vin mousseux
+qu'on extrait, dans le pays de Cachemire, des p&eacute;tales de roses et
+d'&#339;illets l&eacute;g&egrave;rement ferment&eacute;s. Cette <i>vogue</i> est une chose &eacute;ph&eacute;m&egrave;re,
+ch&eacute;tive, sans consistance, sans vie r&eacute;elle, toujours pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;vaporer,
+parce qu'elle ignore sa raison d'&ecirc;tre et souvent n'en a aucune &agrave; donner.
+Pendant que le gros public, qui ignore souvent aussi pourquoi et comment
+il s'est senti saisi, fr&eacute;missant, &eacute;lectris&eacute;, &laquo;empoign&eacute;&raquo; dit le pl&eacute;b&eacute;ien
+ravi, renferme du moins ces &laquo;gens du m&eacute;tier&raquo; qui savent ce qu'ils disent
+et pourquoi ils le disent,&mdash;tant que la tarantule de l'envie ne les a
+point piqu&eacute;s et ne leur fait point cracher &agrave; chaque discours, comme &agrave; la
+f&eacute;e malfaisante des contes de Perrault, les vip&egrave;res et les crapauds du
+mensonge, au lieu des perles fines et des fleurs odorantes de la
+v&eacute;rit&eacute;, comme le commanderaient les errements de bonne dame Justice!</p>
+
+<p>Chopin semblait se demander maintes fois, non sans un secret d&eacute;plaisir,
+jusqu'&agrave; quel point les salons d'&eacute;lite rempla&ccedil;aient par leurs
+applaudissements discrets les foules et les masses qu'il abandonnait,
+faisant par l&agrave; acte d'abdication involontaire? Quiconque savait lire sur
+sa physionomie pouvait deviner combien de fois il s'&eacute;tait aper&ccedil;u,
+qu'entre ces beaux messieurs si bien fris&eacute;s et pommad&eacute;s, entre ces
+belles dames si d&eacute;collet&eacute;es et si parfum&eacute;es, tous ne le comprenaient
+pas. Apr&egrave;s quoi, il &eacute;tait bien moins s&ucirc;r encore si ce peu qui le
+comprenait, le comprenait bien? Il en r&eacute;sultait un m&eacute;contentement, assez
+ind&eacute;fini peut-&ecirc;tre pour lui-m&ecirc;me, du moins quant &agrave; sa v&eacute;ritable source,
+mais qui le minait sourdement. On le voyait choqu&eacute; presque par des
+&eacute;loges qui sonnaient creux ou sonnaient faux &agrave; son oreille. Tous ceux
+auxquels il avait droit de pr&eacute;tendre ne lui parvenant pas en larges
+bouff&eacute;es, il &eacute;tait port&eacute; &agrave; trouver f&acirc;cheuses les louanges isol&eacute;es quand
+elles portaient &agrave; c&ocirc;t&eacute;, ne visant presque jamais juste, ne touchant le
+point sensible que par un pur hasard, que le fin regard de l'artiste
+savait distinguer sous les dentelles des mouchoirs humides et sous le
+mouvement rhythm&eacute; des &eacute;ventails coquets battant des ailes!</p>
+
+<p>&Agrave; travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi
+qu'une poussi&egrave;re dor&eacute;e, mais importune, des compliments qui lui
+semblaient mont&eacute;s sur des fils-d'archal, comme les fleurs des bouquets
+qui encombraient les jolies mains et les emp&ecirc;chaient de se tendre vers
+lui, on pouvait, avec un peu de p&eacute;n&eacute;tration, d&eacute;couvrir qu'il se jugeait
+non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il pr&eacute;f&eacute;rait alors n'&ecirc;tre
+pas troubl&eacute; dans la placide solitude de ses contemplations int&eacute;rieures,
+de ses fantaisies, de ses r&ecirc;ves, de ses &eacute;vocations de po&egrave;te et
+d'artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ing&eacute;nieux
+moqueur lui-m&ecirc;me, pour pr&ecirc;ter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point
+en g&eacute;nie m&eacute;connu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon go&ucirc;t et
+de bonne gr&acirc;ce, il dissimula si compl&egrave;tement la blessure de son l&eacute;gitime
+orgueil qu'on n'en remarqua presque pas l'existence. Mais, ce n'est pas
+sans raison qu'on attribuerait la raret&eacute; graduellement croissante des
+occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu'il s'approche du
+piano, plus encore au d&eacute;sir qu'il &eacute;prouvait de fuir les hommages qui ne
+lui apportaient pas le genre de tribut qu'il se croyait d&ucirc;, qu'&agrave;
+l'augmentation de sa faiblesse, mise &agrave; de tout aussi rudes &eacute;preuves par
+les longues heures qu'il passait &agrave; jouer chez lui, aussi bien que par
+les le&ccedil;ons qu'il n'a jamais cess&eacute; de donner.</p>
+
+<p>Il est &agrave; regretter que les indubitables avantages qui devraient r&eacute;sulter
+pour l'artiste &agrave; ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent
+ainsi diminu&eacute;s par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et
+par l'absence compl&egrave;te d'une v&eacute;ritable entente de ce qui d&eacute;termine le
+Beau en soi, comme des moyens qui le r&eacute;v&egrave;lent et qui constituent l'Art.
+Les appr&eacute;ciations de salon ne sont que <i>d'&eacute;ternels &agrave;-peu-pr&egrave;s</i>, comme
+les appelait Saint-Beuve, dans une boutade mignonne d'un de ces
+feuilletons saupoudr&eacute;s et paillet&eacute;s de fins aper&ccedil;us qui, chaque lundi,
+charmaient ses lecteurs. Le beau monde ne recherche que des impressions
+superficielles, n'ayant aucune racine dans des connaissances pr&eacute;alables,
+aucune port&eacute;e et aucun avenir dans un int&eacute;r&ecirc;t sinc&egrave;re et soutenu;
+impressions si passag&egrave;res, qu'on peut les appeler plut&ocirc;t physiques que
+morales.&mdash;Trop pr&eacute;occup&eacute; des petits int&eacute;r&ecirc;ts du jour, des incidents de
+la politique, des succ&egrave;s de jolies femmes, des bons-mots de ministres &laquo;&agrave;
+pied&raquo; ou de d&eacute;s&#339;uvr&eacute;s m&eacute;contents, du mariage ou des relevailles de
+quelque &eacute;l&eacute;gante du moment, des maladies d'enfants ou des liaisons peu
+&eacute;difiantes, de m&eacute;disances qu'on traite de calomnies ou de calomnies
+qu'on traite de m&eacute;disances, le grand monde ne veut en fait de po&eacute;sie, ne
+supporte en fait d'art, que des &eacute;motions qui s'inhalent en quelques
+minutes, s'&eacute;puisent en une soir&eacute;e, s'oublient le lendemain!</p>
+
+<p>Le grand monde finit ainsi par n'avoir pour constants commensaux que des
+artistes vains et obs&eacute;quieux, faute de savoir &ecirc;tre fiers et patients.
+Puis, en s'affadissant le go&ucirc;t avec eux, il perd la virginit&eacute;,
+l'originalit&eacute;, la spontan&eacute;it&eacute; primitive de ses sensations; ensuite de
+quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu'un artiste de grand calibre,
+un po&egrave;te de grande lign&eacute;e, veulent dire, ni s'ils le disent de la bonne
+mani&egrave;re. Par l&agrave;, si haut qu'il soit, la grande po&eacute;sie, le grand art
+surtout, demeurent au-dessus de lui! L'Art, le grand art, a froid dans
+les appartements tendus de damas rouge; il s'&eacute;vanouit dans les salons
+jaune paille ou bleu nacr&eacute;. Tout v&eacute;ritable artiste l'a senti, quoique
+tous n'ont pas su s'en rendre compte. Un virtuose de quelque renomm&eacute;e,
+plus familiaris&eacute; que d'autres avec les variations du thermom&egrave;tre
+intellectuel selon des divers milieux sociaux, connaissant bien ces
+temp&eacute;ratures toujours fra&icirc;ches, parfois glaciales et gla&ccedil;antes, r&eacute;p&eacute;ta
+souvent: &laquo;&Agrave; la cour, il faut &ecirc;tre court!&raquo; Et il ajoutait entre amis: &laquo;Il
+ne s'agit donc pas de nous entendre, mais de nous avoir entendu!... Ce
+que nous disons importe peu, pourvu que le rhythme arrive jusqu'au bout
+des pieds et fasse penser &agrave; une valse pass&eacute;e ou future!&raquo;</p>
+
+<p>D'ailleurs, le <i>glac&eacute;</i> conventionnel du grand monde qui recouvre la
+gr&acirc;ce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts;
+l'affectation, l'aff&eacute;terie, les minauderies des femmes; l'empressement
+hypocrite et envieux des jeunes gens, qui voudraient de fait &eacute;trangler
+celui dont la pr&eacute;sence d&eacute;tourne d'eux le regard de quelque belle,
+l'attention de quelque oracle de salon, sont des &eacute;l&eacute;ments trop peu
+intelligents, trop peu sinc&egrave;res, trop factices en d&eacute;finitive, pour que
+le po&egrave;te s'en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient
+&laquo;s&eacute;rieux&raquo; et dansent, eux aussi, sur la corde raide des affaires,
+daignent laisser tomber un mot du bout de leurs l&egrave;vres fan&eacute;es et
+sceptiques pour applaudir l'artiste qu'ils pensent honorer, cette
+condescendance fastueuse ne l'honore pas du tout s'ils l'applaudissent &agrave;
+contresens, en louant ce qu'il prise le moins dans son art et estime le
+moins en lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il y trouve plut&ocirc;t occasion de se convaincre que l&agrave;, personne n'est
+admis &agrave; l'auguste fr&eacute;quentation des Muses. Les femmes qui se p&acirc;ment
+parce que leurs nerfs sont excit&eacute;s, sans rien saisir de l'id&eacute;al que
+l'artiste chante, de l'id&eacute;e qu'il a voulu exprimer sous les formes du
+beau; les hommes qui se morfondent dans leurs cravates blanches parce
+que les femmes ne s'occupent pas d'eux, ne sont, certes, ni les unes, ni
+les autres, pr&eacute;par&eacute;s et dispos&eacute;s &agrave; voir en lui autre chose qu'un
+acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des
+filles de Mn&eacute;mosyne, des r&eacute;v&eacute;lations d'Apollon Musag&egrave;te, ces hommes et
+ces femmes habitu&eacute;s d&egrave;s leur enfance &agrave; ne go&ucirc;ter que des plaisirs
+intellectuels qui frisent la platitude, cach&eacute;e sous les formes mignardes
+d'une distinction niaise? En fait d'arts plastiques, tous tant qu'ils
+sont s'affolent du bric-&agrave;-brac devenu le cauchemar des salons o&ugrave; l'on se
+pique d'avoir le go&ucirc;t, ne poss&eacute;dant pas le sentiment des arts; on s'y
+&eacute;prend de l'insipide quidam qui se laisse surnommer &laquo;le dieu de la
+porcelaine et de la verrerie&raquo;; on s'y arrache le fade dessinateur des
+vues de ch&acirc;teau, de vignettes mani&eacute;r&eacute;es et de madonnes guind&eacute;es! En
+fait de musique, on raffole des romances faciles a roucouler et des
+&laquo;pens&eacute;es fugitives&raquo; faciles &agrave; &eacute;peler!</p>
+
+<p>Une fois arrach&eacute; &agrave; son inspiration solitaire, l'artiste ne peut la
+retrouver que dans l'int&eacute;r&ecirc;t de son auditoire, plus qu'attentif, vivant
+et anim&eacute;, pour ce qu'il a de meilleur en lui; pour ce qu'il sent de plus
+noble, pour ce qu'il pressent de plus &eacute;lev&eacute;, pour ce qu'il veut de plus
+d&eacute;vou&eacute;, pour ce qu'il r&ecirc;ve de plus sublime, pour ce qu'il dit de plus
+divin. Tout cela est aussi incompris qu'ignor&eacute; de nos salons actuels, o&ugrave;
+la Muse ne descend gu&egrave;re que par m&eacute;garde, pour aussit&ocirc;t s'envoler vers
+d'autres r&eacute;gions. Une fois partie, emportant avec elle l'inspiration,
+l'artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquants et les
+sourires s&eacute;millants qui ne demandent qu'&agrave; &ecirc;tre d&eacute;sennuy&eacute;s, dans les
+froids regards d'un ar&eacute;opage de vieux diplomates blas&eacute;s, sans foi et
+sans entrailles, qu'on dirait rassembl&eacute;s pour juges des m&eacute;rites d'un
+trait&eacute; de commerce ou des exp&eacute;riences qui donnent droit &agrave; un brevet
+d'invention. Pour que l'artiste soit v&eacute;ritablement &agrave; sa propre hauteur,
+pour qu'il s'&eacute;l&egrave;ve au-dessus de lui-m&ecirc;me, pour qu'il transporte son
+auditoire en &eacute;tant hors de lui, enlev&eacute; et illumin&eacute; par le feu divin,
+<i>l'estro poetico</i>, il lui faut sentir qu'il &eacute;branle, qu'il &eacute;meut ceux
+qui l'&eacute;coutent, que ses sentiments trouvent en eux l'accord des m&ecirc;mes
+instincts, qu'il les entra&icirc;ne enfin &agrave; sa suite dans sa migration vers
+l'infini, comme le chef des troupes ail&eacute;es, lorsqu'il donne le signal
+du d&eacute;part, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.</p>
+
+<p>En th&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale, l'artiste aurait tout &agrave; gagner de ne fr&eacute;quenter
+qu'une soci&eacute;t&eacute; de &laquo;patriciens &eacute;clair&eacute;s&raquo;, car ce n'est pas sans un
+certain fond de raison que le C<sup>te</sup> Joseph de Maistre, voulant une fois
+improviser une d&eacute;finition du Beau, s'&eacute;cria: &laquo;le Beau, c'est ce qu'il
+pla&icirc;t au patricien &eacute;clair&eacute;!&raquo;&mdash;Sans doute, le patricien devant &ecirc;tre par
+sa position sociale au-dessus de toutes les consid&eacute;rations int&eacute;ress&eacute;es
+et des pr&eacute;dilections communes qui en d&eacute;coulent, appel&eacute;es bourgeoises,
+parce que la bourgeosie tient en ses mains les int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels d'une
+nation; le patricien est pr&eacute;cis&eacute;ment d&eacute;sign&eacute;, non seulement pour
+comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager,
+l'expression et l'&eacute;lan de tous les sentiments rares, h&eacute;ro&iuml;ques,
+d&eacute;licats, d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s, vou&eacute;s aux grandes choses et aux grandes id&eacute;es,
+que l'art a pour mission de faire briller de tout leur &eacute;clat dans les
+cr&eacute;ations b&eacute;nies de ses formes visibles ou audibles; que seul il peut
+r&eacute;v&eacute;ler, d&eacute;peindre et d&eacute;crire, avec une intensit&eacute; surhumaine; que seul
+il peut glorifier, auquel seul il peut d&eacute;partir l'apoth&eacute;ose d'une
+immortalit&eacute; terrestre! Telle serait la th&egrave;se.&mdash;Mais, si nous envisageons
+l'antith&egrave;se, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas
+exceptionnels, l'artiste a quelquefois moins &agrave; gagner qu'&agrave; perdre
+lorsqu'il prend go&ucirc;t &agrave; la soci&eacute;t&eacute; de la noblesse contemporaine. Il s'y
+eff&eacute;mine, il s'y rapetisse, il s'y r&eacute;duit au r&ocirc;le d'un amuseur
+charmant, d'un passe-temps comme il faut et co&ucirc;teux; &agrave; moins qu'on ne
+l'exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et &agrave; la base de
+l'&eacute;chelle aristocratique.</p>
+
+<p>Dans les cours, depuis des temps imm&eacute;moriaux, l'on &eacute;reinte le po&egrave;te et
+l'artiste en laissant &agrave; d'autres M&eacute;c&egrave;nes le soin de les r&eacute;compenser
+v&eacute;ritablement et dignement, parce qu'on se figure qu'un sourire
+imp&eacute;rial, une approbation royale, une faveur souveraine, une &eacute;pingle ou
+des boutons de diamants suffisent,&mdash;et au del&agrave;!&mdash;pour compenser toutes
+les pertes de temps, de facult&eacute;s ardentes et d'&eacute;nergies vitales,
+auxquelles ils s'exposent en approchant de ces centres solaires
+incandescents. Firdousi, l'Hom&egrave;re persan, recevait en monnaie de cuivre
+les mille pi&egrave;ces effigi&eacute;es que son sultan lui avait promis en monnaie
+d'or; Kryloff, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d'Esope,
+comment l'&eacute;cureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui
+renvoyait le sac de noisettes re&ccedil;u lorsqu'il n'avait plus de dents pour
+les croquer.</p>
+
+<p>En revanche, chez les rois et les princes de la finance, o&ugrave; l'on
+contrefait plus qu'on n'imite les mani&egrave;res des vrais grands-seigneurs,
+o&ugrave; tout se paie argent-comptant,&mdash;m&ecirc;me la visite d'un potentat tel que
+Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres de change pour
+allumer son feu de chemin&eacute;e quand il daigne se faire h&eacute;berger par son
+banquier,&mdash;le po&egrave;te et l'artiste n'en sont pas &agrave; attendre un honoraire
+qui mette leur vieillesse &agrave; l'abri du besoin. M. de Rothschild, pour
+n'en citer qu'un seul, fit participer Rossini &agrave; d'excellentes affaires
+qui le gorg&egrave;rent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux
+pr&eacute;c&eacute;dents, fut suivi par plus d'un Rothschild et d'un Rossini au petit
+pied quand l'artiste pr&eacute;f&eacute;rait, (non sans un soupir peut-&ecirc;tre), acqu&eacute;rir
+&agrave; bon march&eacute; un pot-au-feu toujours fumant, en renon&ccedil;ant &agrave; se nourrir de
+l'ambroisie des dieux qui laisse l'estomac vide, l'habit r&acirc;p&eacute;, la
+mansarde sans soleil et sans feu!...</p>
+
+<p>Qu'arrive-t-il de ce contraste? Les cours &eacute;puisent le g&eacute;nie et le talent
+de l'artiste, l'inspiration et l'imagination du po&egrave;te, comme la beaut&eacute;
+des femmes &eacute;clatantes &eacute;puise par l'admiration incessante qu'elle
+provoque, les forces courageuses et viriles de l'homme.&mdash;Le monde
+bourgeois des enrichis &eacute;touffe l'artiste et le po&egrave;te dans la
+gloutonnerie du mat&eacute;rialisme; l&agrave;, femmes et hommes ne savent mieux faire
+que de les engraisser, comme on engraisse les King-Charles de sofas de
+boudoir, jusqu'&agrave; les faire crever d'embonpoint devant leur assiette en
+porcelaine du Japon.&mdash;De cette fa&ccedil;on, les splendeurs des premiers et des
+derniers gradins de la puissance et de la richesse sont &eacute;galement
+funestes &agrave; ces &ecirc;tres marqu&eacute;s par le sort du signe &laquo;fatale et beau&raquo;; &agrave;
+ces privil&eacute;gi&eacute;s de la nature, dont les Grecs disaient que le ma&icirc;tre des
+cieux les ayant oubli&eacute;s dans la r&eacute;partition des biens de la terre, leur
+donna en compensation le privil&egrave;ge de monter jusqu'&agrave; lui chaque fois
+qu'ils en &eacute;prouvent le beau d&eacute;sir. Mais, ces &ecirc;tres n'&eacute;tant pas moins
+accessibles que d'autres aux mauvaises tentations, le grand monde et le
+beau monde portent la responsabilit&eacute; de celles qui les d&eacute;vorent ou les
+suffoquent derri&egrave;re les lourdes porti&egrave;res capitonn&eacute;es. Quand donc ces
+privil&eacute;gi&eacute;s de la nature oublient leur droit de monter jusque chez le
+ma&icirc;tre des cieux, il est juste qu'on ne les condamne pas toujours sans
+condamner aussi ceux qui, ne sachant point les &eacute;couter quand ils font
+entendre les voix d'un monde meilleur, se contentent d'exploiter leur
+talent sans respect pour leur inspiration!</p>
+
+<p>&Agrave; la cour on est trop distrait pour toujours suivre la pens&eacute;e de
+l'artiste et le vol du po&egrave;te; trop occup&eacute; pour se souvenir de leur
+bien-&ecirc;tre et des besoins de leur position sociale, (chose pardonnable
+apr&egrave;s tout et qui se con&ccedil;oit); on les exploite donc sans merci ni
+remords, au profit du plaisir, de l'ostentation, de la gloire.
+Cependant, il vient un moment, on ne sait quand, o&ugrave;, la distraction
+cessant, l'occupation c&eacute;dant, chacun y comprend le po&egrave;te et l'artiste
+comme nul ne le comprend ailleurs; o&ugrave; le souverain le r&eacute;compense comme
+nul ne pourrait le faire ailleurs, et cet instant, qui a lieu pour
+quelques-uns, brille d&eacute;sormais aux yeux de tous comme un phare, une
+&eacute;toile polaire, que chacun croit devoir luire pour lui aussi! Ce qui
+n'est pas.</p>
+
+<p>Chez les parvenus qui s'empressent de payer leurs vanit&eacute;s satisfaites,
+ne se sentant grands que par l'argent qu'ils d&eacute;pensent, on a beau
+&eacute;couter de toutes ses oreilles, on a beau regarder de tous ses yeux, on
+ne comprend ni la haute po&eacute;sie, ni le grand art. Les int&eacute;r&ecirc;ts, dits
+positifs, exercent l&agrave; un empire trop absorbant et trop fascinant, pour
+permettre qu'on s'initie aux aust&egrave;res volupt&eacute;s du renoncement, aux
+saintes indignations de la vertu luttant contre l'adversit&eacute;, aux
+sacrifices que l'honneur commande et que l'enthousiasme embellit, aux
+nobles m&eacute;pris des faveurs de la fortune, aux d&eacute;fis audacieux lanc&eacute;s &agrave; un
+destin cruel, &agrave; tous ces sentiments enfin qui alimentent la haute po&eacute;sie
+et le grand art, alors qu'ils ne se souviennent m&ecirc;me plus de l'existence
+des craintes, des prudences, des pr&eacute;cautions, qui se puisent dans les
+livres de comptabilit&eacute; en partie double. En ces parages, le po&egrave;te et
+l'artiste sont exploit&eacute;s au profit de la vulgarit&eacute; qui l'abaisse et
+parfois le d&eacute;grade.</p>
+
+<p>Mais, comme le rayon solaire qui se d&eacute;gage d'un tr&ocirc;ne peut ne jamais
+venir, comme la pluie d'or que distillent les billets de banque ne
+manque jamais d'endormir la Muse, qu'y aurait-il d'&eacute;tonnant si dans
+cette alternative, plut&ocirc;t que de chanter leurs plus beaux chants, de
+dire leurs plus beaux secrets &agrave; qui les &eacute;coute sans les entendre,
+l'artiste et le po&egrave;te pr&eacute;f&eacute;raient maintes fois avoir faim, avoir froid,
+au moral ou au physique, rester dans une solitude st&eacute;rile, contraire &agrave;
+leur nature qui a besoin de chaleur, d'&eacute;cho, de reflets, d'expansion,
+pour prendre foi en elle-m&ecirc;me? Qu'y aurait-il d'&eacute;tonnant s'ils
+choisissaient le sort de Shakespeare ou de Camo&euml;ns, plut&ocirc;t que d'&ecirc;tre
+toujours dupes d'esp&eacute;rances trop tardives &agrave; se r&eacute;aliser, d'une
+admiration trop souvent mal plac&eacute;e et par l&agrave; indiff&eacute;rente; plut&ocirc;t que
+d'&ecirc;tre si bien repus, qu'ils en soient r&eacute;duits &agrave; l'impuissance des b&ecirc;tes
+de basse-cour? Si quelque chose doit surprendre, c'est que beaucoup de
+ces &ecirc;tres privil&eacute;gi&eacute;s ne fassent point ainsi! C'est qu'il y en ait tant
+qui condescendent &agrave; pr&eacute;f&eacute;rer l'&eacute;clat des bougies et les revenant bons
+d'un m&eacute;tier d'histrion, &agrave; une vie et &agrave; une mort solitaires! Si l'on voit
+si rarement un tel spectacle, il faut l'attribuer &agrave; la faiblesse de
+caract&egrave;re de ces infortun&eacute;s! &Eacute;tant po&egrave;tes et artistes gr&acirc;ce &agrave; leurs
+facult&eacute;s imaginatives, ils se laissent leurrer par l'imagination qui,
+tant&ocirc;t les ravit jusqu'aux cieux, tant&ocirc;t les attarde entre les pompes de
+la cour ou le luxe de la haute-banque, en les d&eacute;tournant de leur vraie
+vocation.</p>
+
+<p>Le C<sup>te</sup> Joseph de Maistre avait un juste pressentiment lorsqu'il
+parlait du &laquo;patricien &eacute;clair&eacute;&raquo;, comme d'un vrai juge du Beau; il laissa
+seulement sa pens&eacute;e incompl&egrave;te. Car l'aristocratie, en tant que telle,
+n'a point pour mission sociale de faire, &agrave; l'anglaise, des glosses sur
+Hom&egrave;re, des monographies sur tel po&egrave;te arabe oubli&eacute; et tel trouv&egrave;re
+retrouv&eacute;; des &eacute;tudes approfondies sur Phidias, Apelle, Michel-Ange,
+Rapha&euml;l, des recherches curieuses sur Josquin-des-Pr&egrave;s,
+Orlando-di-Lasso, Monteverde, F&eacute;o, etc. etc. Sa sup&eacute;riorit&eacute; consiste &agrave;
+conserver dans ses mains la direction des enthousiasmes de son temps;
+des aspirations, des attendrissements, des compassions propres &agrave; la
+g&eacute;n&eacute;ration contemporaine, qui trouvent leur expression la plus
+p&eacute;n&eacute;trante, la plus contagieuse si l'on ose dire, dans les accents du
+musicien ou du dramaturge, dans les visions du peintre et du sculpteur!
+Or, l'aristocratie ne peut conserver cette direction qu'en devenant la
+vraie providence de la po&eacute;sie et de l'art. Mais pour cela, il faudrait
+que le patriciat n'abandonne point au hasard du go&ucirc;t de chacun, la
+protection qu'il doit &agrave; l'artiste et au po&egrave;te! Il faudrait qu'il e&ucirc;t
+dans son sein des hommes qui sachent, non moins bien que l'histoire de
+leur pays, de leur famille, de certaines sciences, l'histoire des
+beaux-arts; celle de leurs grandes &eacute;poques, de leurs grands styles, de
+leurs transformations derni&egrave;res, de vraies causes et des vrais effets de
+leurs rivalit&eacute;s et de leurs luttes contemporaines, afin que le
+grand-seigneur ne fasse point une demi-douzaine de fautes d'orthographe
+artistique, ne laisse point &eacute;chapper une douzaine de r&eacute;flexions d'une
+ignorance na&iuml;ve, priv&eacute;es de syntaxe et parfois de grammaire, dans la
+moindre de ses conversations quelque peu suivie avec un artiste ou un
+po&egrave;te; danger auquel il n'&eacute;chappe d'ordinaire, qu'en se retranchant
+derri&egrave;re une insignifiance qui agace encore plus l'artiste et irrite le
+po&egrave;te.</p>
+
+<p>Il faudrait aussi qu'une tradition sacr&eacute;e commande au patriciat de
+d&eacute;daigner ces menues manifestations de l'art &agrave; bon march&eacute;, qui sous
+forme de chansons banales, de pianotement facile, de photographies
+colori&eacute;es, de mauvaise peinture, d'inf&acirc;me sculpture, de hochets peints,
+p&eacute;tris, chant&eacute;s, jou&eacute;s, que les artistes ont honte de fabriquer,
+devraient &ecirc;tre rel&eacute;gu&eacute;es plus bas, d&eacute;frayer les plaisirs de plus
+modestes demeures que celles dont les portes sont surmont&eacute;es d'un blason
+s&eacute;culaire.&mdash;Il faudrait qu'une tradition intelligente commande au
+patriciat, de ne se complaire que dans la haute po&eacute;sie et dans le grand
+art; de ne prot&eacute;ger que les po&egrave;tes qui chantent les plus nobles
+sentiments, les artistes qui expriment les plus audacieux h&eacute;ro&iuml;smes, les
+plus parfaites d&eacute;licatesses, les plus id&eacute;ales tendresses, l'amour le
+plus pur, le pardon le plus g&eacute;n&eacute;reux, le d&eacute;vouement le plus
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, l'immolation volontaire, tout ce qui transporte l'&acirc;me
+humaine dans ces r&eacute;gions d'une haute spiritualit&eacute;, dont l'atmosph&egrave;re
+l'&eacute;l&egrave;ve et la fait vivre au-dessus des pr&eacute;occupations &eacute;go&iuml;stes et
+&eacute;picuriennes, que la poursuite des int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels ou sp&eacute;ciaux
+r&eacute;veillent et nourrissent dans les autres classes de la soci&eacute;t&eacute;. M&ecirc;me
+dans celles de la science, o&ugrave; les passions ne r&eacute;pudient pas toujours
+assez les injustices de l'irritabilit&eacute; et les convoitises d'une vanit&eacute;
+effr&eacute;n&eacute;e, pour atteindre aux sph&egrave;res sup&eacute;rieures et sereines de la haute
+po&eacute;sie et du grand art!</p>
+
+<p>Il faudrait encore que le patriciat s'affranchisse du joug qu'il a eu le
+tort d'accepter; le joug d'une mode venue d'en bas, dont il feint
+d'ignorer les ignobles origines, dont il subit sans sourciller, que
+dis-je? avec empressement, le despotisme factice et malsain, dans ses
+&laquo;costumes&raquo; d'une coupe extravagante, dans ses divertissements d'une
+allure triviale, dans ses mani&egrave;res qui, ayant perdu toute distinction,
+ne laissent plus apercevoir aucune diff&eacute;rence avec celle des &laquo;bons
+bourgeois de Paris!&raquo; Il faudrait enfin que le patriciat, se relevant &agrave;
+sa juste hauteur, reprenne son droit inn&eacute; de &laquo;donner le ton&raquo;, pour
+imposer effectivement le &laquo;bon ton&raquo;;&mdash;le bon ton dont la vraie
+caract&eacute;ristique est d'inspirer le respect et l'estime de ceux qui
+pensent, r&eacute;fl&eacute;chissent, motivent leurs jugements, en m&ecirc;me temps qu'il
+impose sa mode &agrave; cet innombrable troupeau de moutons de Panurge que
+composent les ravissantes nullit&eacute;s de salons, disposant d'un auditoire
+exquis et de rentes h&eacute;r&eacute;ditaires &agrave; bien employer.</p>
+
+<p>Mais, en e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; pour Chopin autrement qu'il n'a effectivement &eacute;t&eacute;;
+e&ucirc;t-il recueilli toute la part d'hommages et d'admirations exalt&eacute;es
+qu'il m&eacute;ritait si bien, dans ces salons renomm&eacute;s o&ugrave; le bon go&ucirc;t semble
+&ecirc;tre seul appel&eacute; &agrave; r&eacute;gner, dans ce monde superlatif dont les indig&egrave;nes
+se figurent bien &ecirc;tre d'une autre p&acirc;te que le reste des mortels; Chopin
+e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; entendu, comme tant d'autres, par toutes les nations et dans
+tous les climats; e&ucirc;t-il obtenu ces triomphes &eacute;clatants qui cr&eacute;ent un
+capitole partout o&ugrave; les populations saluent l'honneur et le g&eacute;nie;
+e&ucirc;t-il &eacute;t&eacute; connu et reconnu par des milliers au lieu de ne l'&ecirc;tre que
+par des centaines d'auditoires &eacute;mus, nous ne nous arr&ecirc;terions pourtant
+point &agrave; cette partie de sa carri&egrave;re pour en &eacute;num&eacute;rer les succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Que sont les bouquets &agrave; ceux dont le front appelle d'immortels lauriers?
+Les &eacute;ph&eacute;m&egrave;res sympathies, les louanges de passage, ne se mentionnent
+qu'&agrave; peine en pr&eacute;sence d'une tombe que r&eacute;clament de plus enti&egrave;res
+gloires. Les cr&eacute;ations de Chopin sont destin&eacute;es &agrave; porter dans des
+nations et des ann&eacute;es lointaines, ces joies, ces consolations, ces
+bienfaisantes &eacute;motions, que les &#339;uvres de l'art r&eacute;veillent dans les &acirc;mes
+souffrantes, alt&eacute;r&eacute;es et d&eacute;faillantes, pers&eacute;v&eacute;rantes et croyantes,
+auxquelles elles sont d&eacute;di&eacute;es, &eacute;tablissant ainsi un lien continu entre
+les natures &eacute;lev&eacute;es, sur quelque coin de terre, dans quelque p&eacute;riode des
+temps qu'elles aient v&eacute;cu, mal devin&eacute;es de leurs contemporains quand
+elles ont gard&eacute; le silence, souvent mal comprises quand elles ont parl&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Il est diverses couronnes, disait Goethe; il est en m&ecirc;me qu'on peut
+commod&eacute;ment cueillir durant une promenade.&raquo; Celles-ci charment quelques
+instants par leur fra&icirc;cheur embaum&eacute;e, mais nous ne saurions les placer &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de celles que Chopin s'est laborieusement acquises par un travail
+constant et exemplaire, par un amour s&eacute;rieux de l'art, par un douloureux
+ressentiment des &eacute;motions qu'il a si bien exprim&eacute;es. Puisqu'il n'a point
+cherch&eacute; avec une mesquine avidit&eacute; ces couronnes faciles, dont plus d'un
+de nous a la modestie de s'enorgueillir; puisqu'il v&eacute;cut homme pur,
+g&eacute;n&eacute;reux, bon et compatissant, rempli d'un seul sentiment, le plus noble
+des sentiments terrestres, celui de la patrie; puisqu'il a pass&eacute; parmi
+nous comme un fant&ocirc;me consacr&eacute; de tout ce que la Pologne r&eacute;c&egrave;le de
+po&eacute;sie,&mdash;prenons garde de manquer de r&eacute;v&eacute;rence &agrave; sa m&eacute;moire. Ne lui
+tressons pas des guirlandes de fleurs artificielles! Ne lui jetons pas
+des couronnes faciles et l&eacute;g&egrave;res! &Eacute;levons nos sentiments en face de ce
+cercueil!</p>
+
+<p>Nous tous qui, <i>par la gr&acirc;ce de Dieu</i>, avons le supr&ecirc;me honneur d'&ecirc;tre
+artistes, interpr&egrave;tes choisis par la nature elle-m&ecirc;me du Beau &eacute;ternel;
+nous tous qui le sommes devenus, <i>par droit de conqu&ecirc;te aussi bien que
+par droit de naissance</i>, soit que notre main assouplisse le marbre ou le
+bronze, soit qu'elle manie un pinceau irradiant ou le noir burin qui
+grave lentement ses lignes pour la post&eacute;rit&eacute;, soit qu'elle coure sur le
+clavier ou saisisse la baguette qui, le soir, commande aux fougueuses
+phalanges d'un orchestre, soit qu'elle tienne le compas de l'architecte
+emprunt&eacute; &agrave; Uranie ou la plume de Melpom&egrave;ne tremp&eacute;e dans le sang, le
+rouleau de Polymnie que mouillent les larmes ou la lyre de Clio accord&eacute;e
+par la v&eacute;rit&eacute; et la justice, apprenons de celui que nous venons de
+perdre, &agrave; repousser tout ce qui ne tient pas &agrave; l'&eacute;lite des ambitions de
+l'Art; &agrave; concentrer nos soucis sur les efforts qui tracent un sillon
+plus profond que la vogue du jour! Renon&ccedil;ons aussi, pour nous-m&ecirc;mes, aux
+tristes temps de futilit&eacute; et de corruption artistique o&ugrave; nous vivons, &agrave;
+tout ce qui n'est pas digne de l'art, &agrave; tout ce qui ne renferme pas des
+conditions de dur&eacute;e, a tout ce qui ne contient pas en soi quelque
+parcelle de l'&eacute;ternelle et immat&eacute;rielle beaut&eacute;, qu'il est enjoint &agrave;
+l'art de faire resplendir pour resplendir lui-m&ecirc;me!</p>
+
+<p>Ressouvenons-nous de l'antique pri&egrave;re des Doriens, dont la simple
+formule &eacute;tait d'une si pieuse po&eacute;sie lorsqu'ils demandaient aux dieux de
+leur donner, <i>le Bien par le Beau!</i> Au lieu de tant nous mettre en
+travail pour attirer les foules et leur plaire &agrave; tout prix,
+appliquons-nous plut&ocirc;t, comme Chopin, &agrave; laisser un c&eacute;leste &eacute;cho de ce
+que nous avons ressenti, aim&eacute; et souffert! Apprenons enfin de lui et de
+l'exemple qu'il nous a l&eacute;gu&eacute;, &agrave; exiger de nous-m&ecirc;mes ce qui donne rang
+dans la cit&eacute; mystique de l'art, plut&ocirc;t que de demander au pr&eacute;sent, sans
+respect de l'avenir, ces couronnes faciles qui, &agrave; peine entass&eacute;es, sont
+incontinent fan&eacute;es et oubli&eacute;es!...</p>
+
+<p>En leur place, les plus belles palmes que l'artiste puisse recevoir de
+son vivant ont &eacute;t&eacute; remises aux mains de Chopin par <i>d'illustres &eacute;gaux</i>.
+Une admiration enthousiaste lui &eacute;tait vou&eacute;e par un public, plus resserr&eacute;
+encore que l'aristocratie musicale dont il fr&eacute;quentait les salons. Il
+&eacute;tait form&eacute; par un groupe de noms c&eacute;l&egrave;bres qui s'inclinaient devant lui,
+comme des rois de divers empires rassembl&eacute;s pour f&ecirc;ter un des leurs,
+pour &ecirc;tre initi&eacute; aux secrets de son pouvoir, pour contempler les
+magnificences de ses tr&eacute;sors, les merveilles de son royaume, les
+grandeurs de sa puissance, les &#339;uvres de sa cr&eacute;ation. Ceux-l&agrave; lui
+payaient int&eacute;gralement le tribut qui lui &eacute;tait d&ucirc;. Il n'e&ucirc;t pu en &ecirc;tre
+autrement dans cette France, dont l'hospitalit&eacute; sait discerner avec tant
+de go&ucirc;t le rang de ses h&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Les esprits de plus &eacute;minents de Paris se sont maintes fois rencontr&eacute;s
+dans le salon de Chopin. Non pas, il est vrai, dans ces r&eacute;unions
+d'artistes d'une p&eacute;riodicit&eacute; fantastique, telle que se les figure
+l'oisive imagination de quelques cercles c&eacute;r&eacute;monieusement ennuy&eacute;s;
+telles qu'elles n'ont jamais &eacute;t&eacute;, car la gaiet&eacute;, la verve, l'entrain,
+n'arrivent pour personne &agrave; heure fixe, peut-&ecirc;tre moins qu'&agrave; personne aux
+v&eacute;ritables artistes. Tous, plus ou moins atteints de la <i>maladie
+sacr&eacute;e</i>, orgueil bless&eacute; ou d&eacute;faillance mortelle, il leur faut secouer
+ses engourdissements et ses paralysies, oublier ses froides douleurs,
+pour s'&eacute;tourdir et s'amuser &agrave; ces jeux pyrotechniques auxquels ils
+excellent; &eacute;merveillement des passants &eacute;bahis, qui aper&ccedil;oivent de loin
+en loin quelque chandelle romaine, quelque feu de Bengale tout rose,
+quelque cascade aux eaux de flamme, quelque affreux et innocent dragon,
+sans rien comprendre aux f&ecirc;tes de l'esprit qui en furent l'occasion.</p>
+
+<p>Malheureusement, la gaiet&eacute; et la verve ne sont aussi pour les po&egrave;tes et
+les artistes que choses de rencontre et de hasard! Quelques-uns d'entre
+eux, plus privil&eacute;gi&eacute;s que d'autres, ont, il est vraie, l'heureux don de
+surmonter assez leur malaise int&eacute;rieur, soit pour toujours porter
+lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des
+embarras de la route, soit pour conserver une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; bienveillante et
+douce, qui, comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les
+plus sombres, rel&egrave;ve les plus taciturnes, encourage les plus d&eacute;courag&eacute;s,
+leur rendant, tant qu'ils restent dans cette atmosph&egrave;re ti&egrave;de et l&eacute;g&egrave;re,
+une libert&eacute; d'esprit dont l'animation peut d'autant mieux mousser
+qu'elle fait plus contraste avec leur ennui, leur pr&eacute;occupation ou leur
+maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou
+toujours sereines sont exceptionnelles; elles ne composent qu'une bien
+faible minorit&eacute;. La grande majorit&eacute; des &ecirc;tres d'imagination, d'&eacute;motions
+subites et vives, d'impressions rapidement traduites en formes
+ad&eacute;quates, &eacute;chappent &agrave; la p&eacute;riodicit&eacute; en toutes choses, surtout en fait
+de gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Chopin n'appartenait pr&eacute;cis&eacute;ment, ni &agrave; ceux dont la verve est toujours
+en train, ni &agrave; ceux dont la placidit&eacute; bienveillante met toujours en
+train celle des autres. Mais, il poss&eacute;dait cette gr&acirc;ce inn&eacute;e de la
+bienvenue polonaise qui, non contente d'asservir celui qu'on visite aux
+lois et devoirs de l'hospitalit&eacute;, lui font encore abdiquer toute
+consid&eacute;ration personnelle pour l'astreindre aux d&eacute;sirs et aux plaisirs
+de ceux qu'il re&ccedil;oit. On aimait &agrave; venir chez lui, parce qu'on y &eacute;tait
+charm&eacute; et parce qu'on y &eacute;tait &agrave; l'aise. On y &eacute;tait bien parce qu'il
+faisait ses h&ocirc;tes ma&icirc;tres de toute chose, se mettant lui-m&ecirc;me et ce
+qu'il poss&eacute;dait &agrave; leurs ordres et service. Munificence sans r&eacute;serve,
+dont le simple laboureur de race slave ne se d&eacute;part point en faisant
+les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empress&eacute; que l'Arabe sous sa
+tente, compensant tout ce qui manque &agrave; la splendeur de sa r&eacute;ception par
+un adage qu'il ne n&eacute;glige pas de r&eacute;p&eacute;ter, que r&eacute;p&egrave;te aussi le grand
+seigneur apr&egrave;s un repas d'une abondance hom&eacute;rique, servi sous des
+lambris dor&eacute;s: <i>Czym bohal, tym rad!</i> Quatre mots qu'on paraphrase ainsi
+aux &eacute;trangers: &laquo;Toute mon humble richesse est &agrave; vous!&raquo;<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>. Cette
+formule est d&eacute;bit&eacute;e avec une gr&acirc;ce et une dignit&eacute; toutes nationales &agrave;
+ses convives, par tout ma&icirc;tre de maison qui conserve les minutieuses et
+pittoresques coutumes des anciennes m&#339;urs de la Pologne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me de conna&icirc;tre les usages de l'hospitalit&eacute; dans son
+pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait &agrave; nos r&eacute;unions chez
+Chopin tant d'expansion, de laisser aller, de cet entrain de bon aloi
+dont on ne conserve aucun arri&egrave;re-go&ucirc;t fade ou amer et qui ne provoque
+aucune r&eacute;action d'humeur noire. Quoique peu facile &agrave; attirer dans le
+monde et encore moins enclin &agrave; recevoir, il devenait chez lui d'une
+pr&eacute;venance charmante lorsqu'on faisait invasion dans son salon o&ugrave;, tout
+en ne paraissant s'occuper de personne, il r&eacute;ussissait &agrave; occuper chacun
+de ce qui lui &eacute;tait le plus agr&eacute;able, &agrave; faire envers chacun preuve de
+courtoisie et de d&eacute;votieux empressement.</p>
+
+<p>Ce n'est assur&eacute;ment pas sans avoir des r&eacute;pugnances l&eacute;g&egrave;rement
+misanthropiques &agrave; vaincre, qu'on d&eacute;cidait Chopin &agrave; ouvrir sa porte et
+son piano pour ceux auxquels une amiti&eacute; aussi respectueuse que loyale
+permettait de le lui demander avec instance. Plus d'un de nous, sans
+doute, se souvient encore de cette premi&egrave;re soir&eacute;e improvis&eacute;e chez lui
+en d&eacute;pit de ses refus, alors qu'il demeurait &agrave; la Chauss&eacute;e d'Antin. Son
+appartement, envahi par surprise, n'&eacute;tait &eacute;clair&eacute; que de quelques
+bougies r&eacute;unies autour d'un de ces pianos de Pleyel qu'il affectionnait
+particuli&egrave;rement, &agrave; cause de leur sonorit&eacute; argentine un peu voil&eacute;e et de
+leur facile toucher. Il en tirait des sons, qu'on e&ucirc;t cru appartenir &agrave;
+un de ses harmonicas que les anciens ma&icirc;tres construisaient si
+ing&eacute;nieusement, en mariant le cristal et l'eau, et dont la romanesque
+Allemagne conserva le monopole po&eacute;tique.</p>
+
+<p>Des coins laiss&eacute;s dans l'obscurit&eacute; semblaient &ocirc;ter toute borne &agrave; cette
+chambre et l'adosser aux t&eacute;n&egrave;bres de l'espace. Dans quelque clair-obscur
+on entrevoyait un meuble rev&ecirc;tu de sa housse blanch&acirc;tre, forme
+indistincte, se dressant comme un spectre venu pour &eacute;couter les accents
+qui l'avaient appel&eacute;. La lumi&egrave;re, concentr&eacute;e autour du piano, tombait
+sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde &eacute;pandue, rejoignant
+les clart&eacute;s incoh&eacute;rentes du foyer o&ugrave; surgissaient de temps &agrave; autre des
+flammes orang&eacute;es, courtes et &eacute;paisses, comme des gnomes curieux attir&eacute;s
+par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d'un pianiste et
+d'un ami sympathique et admiratif, pr&eacute;sent lui-m&ecirc;me cette fois, semblait
+invit&eacute; &agrave; &ecirc;tre le constant auditeur du flux et reflux de tons qui
+venaient chanter, r&ecirc;ver, g&eacute;mir, gronder, murmurer et mourir, sur les
+plages de l'instrument pr&egrave;s duquel il &eacute;tait plac&eacute;. Par un spirituel
+hasard, la nappe r&eacute;verb&eacute;rante de la glace ne refl&eacute;tait, pour le doubler
+&agrave; nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la
+C<sup>sse</sup> d'Agoult, que tant de pinceaux ont copi&eacute;s, que la gravure vient
+de reproduire pour ceux que charme une plume &eacute;l&eacute;gante.</p>
+
+<p>Rassembl&eacute;es dans la zone lumineuse, plusieurs t&ecirc;tes d'&eacute;clatante renomm&eacute;e
+&eacute;taient group&eacute;es autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes,
+&eacute;coutant avec l'int&eacute;r&ecirc;t d'un compatriote les narrations que lui faisait
+Chopin sur le myst&eacute;rieux pays que sa fantaisie &eacute;th&eacute;r&eacute;e hantait aussi,
+dont il avait aussi explor&eacute; les plus d&eacute;licieux parages. Chopin et lui
+s'entendaient &agrave; demi-mot et &agrave; demi-son. Le musicien r&eacute;pondait par de
+surprenants r&eacute;cits aux questions que le po&egrave;te lui faisait tout bas, sur
+ces r&eacute;gions inconnues dont il lui demandait des nouvelles; sur cette
+&laquo;nymphe rieuse&raquo;<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a> dont il voulait savoir &laquo;si elle continuait &agrave; draper
+son voile d'argent sur sa verte chevelure avec la m&ecirc;me aga&ccedil;ante
+&laquo;coquetterie?&raquo; Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces
+lieux, il s'informait: &laquo;si le Dieu marin &agrave; la longue barbe blanche
+poursuivait toujours une certaine na&iuml;ade espi&egrave;gle et mutine de son
+risible amour?&raquo; Bien instruit de toutes les glorieuses f&eacute;eries qu'on
+voit <i>l&agrave;-bas</i>, <i>l&agrave;-bas</i>, il demandait: &laquo;si les roses y br&ucirc;laient d'une
+flamme toujours aussi fi&egrave;re? si au clair de la lune les arbres y
+chantaient toujours aussi harmonieusement?&raquo;</p>
+
+<p>Chopin r&eacute;pondait. Tous deux, apr&egrave;s s'&ecirc;tre longtemps et famili&egrave;rement
+entretenus des charmes de cette patrie a&eacute;rienne, se taisaient
+tristement, pris de ce mal du pays dont Heine &eacute;tait si atteint alors
+qu'il se comparait &agrave; ce capitaine hollandais du <i>Vaisseau fant&ocirc;me</i>,
+&eacute;ternellement roul&eacute; avec son &eacute;quipage sur les froides vagues, &laquo;soupirant
+en vain apr&egrave;s les &eacute;pices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en &eacute;cume
+de mer, les tasses en porcelaine de Chine!...&raquo; <i>Amsterdam! Amsterdam!
+quand reverrons-nous Amsterdam!</i>&laquo;s'&eacute;criait-il, pendant que la temp&ecirc;te
+mugissait dans les cordages et le ballottait de ci et de l&agrave; sur son
+aqueux enfer.&mdash;&laquo;Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un
+jour l'infortun&eacute; capitaine s'exclamait: <i>Oh! si je reviens &agrave; Amsterdam,
+je pr&eacute;f&eacute;rerai devenir borne au coin d'une de ses rues que de jamais les
+quitter!</i> Pauvre Van der Deken!... Pour lui, Amsterdam, c'&eacute;tait
+l'id&eacute;al!&raquo;</p>
+
+<p>Heine croyait savoir, &agrave; un cheveu pr&egrave;s, tout ce qu'avait souffert et
+tout ce qu'avait &eacute;prouv&eacute; le &laquo;pauvre Van der Deken&raquo;, dans sa terrible et
+incessante course &agrave; travers l'oc&eacute;an qui avait enfonc&eacute; ses griffes dans
+l'incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enracin&eacute; &agrave; son sol
+mouvant par une ancre invisible dont l'audacieux marin ne pouvait jamais
+trouver la cha&icirc;ne pour la briser. Quand le satirique po&egrave;te le voulait
+bien, il nous racontait les douleurs, les esp&eacute;rances, les d&eacute;sespoirs,
+les tortures, les abbattements des infortun&eacute;s peuplant ce malheureux
+navire, car il &eacute;tait mont&eacute; sur ses planches maudites, guid&eacute; et ramen&eacute;
+par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours o&ugrave; l'h&ocirc;te de sa
+for&ecirc;t de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus
+amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas,
+pour &eacute;gayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait
+r&ecirc;ver plus de prodiges que son royaume n'en renfermait.</p>
+
+<p>Sur cette imp&eacute;rissable car&egrave;ne, Heine et Chopin parcouraient ensemble les
+p&ocirc;les o&ugrave; l'aurore bor&eacute;ale, brillante visiteuse de leurs longues nuits,
+mire sa large &eacute;charpe dans les gigantesques stalactites des glaces
+&eacute;ternelles; les tropiques o&ugrave; le triangle zodiacal remplace de sa lumi&egrave;re
+ineffable, durant leurs courtes obscurit&eacute;s, les flammes calcinantes qu'y
+distille un soleil douloureux. Ils traversaient dans une course rapide,
+et les latitudes o&ugrave; la vie est opprim&eacute;e et celles o&ugrave; elle est d&eacute;vor&eacute;e,
+apprenant &agrave; conna&icirc;tre chemin faisant toutes les merveilles c&eacute;lestes qui
+marquent la route de ces matelots que n'attend aucun port. Appuy&eacute;s sur
+cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux ourses
+qui surplombent majestueusement le nord, jusqu'&agrave; l'&eacute;clatante croix du
+sud, apr&egrave;s laquelle le d&eacute;sert antarctique commence &agrave; s'&eacute;tendre sur les
+t&ecirc;tes comme sous les pieds, ne laissant &agrave; l'&#339;il &eacute;perdu rien &agrave; contempler
+sur un ciel vide et sans phare, &eacute;tendu au-dessus d'une mer sans rives.
+Il leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que
+laissent sur l'azur les &eacute;toiles filantes, lucioles d'en haut... et ces
+com&egrave;tes aux incalculables orbites redout&eacute;es pour leur &eacute;trange splendeur,
+tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont que tristes et
+inoffensives... et Ald&eacute;baran, cet astre distant qui, comme la sinistre
+&eacute;tincelle d'un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser
+l'approcher... et ces radieuses Pl&eacute;ides versant &agrave; l'&#339;il errant qui les
+cherche une lueur amie et consolatrice, comme une &eacute;nigmatique promesse!</p>
+
+<p>Heine avait vu toutes ces choses sous les diff&eacute;rentes apparences
+qu'elles prennent &agrave; chaque m&eacute;ridien! Il en avait vu bien d'autres encore
+dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assist&eacute; &agrave; la
+cavalcade furieuse d'H&eacute;rodiade, ayant aussi ses entr&eacute;es &agrave; la cour du Roi
+des Aulnes, ayant cueilli plus d'une pomme d'or au jardin des
+Hesp&eacute;rides, &eacute;tant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles &agrave; des
+mortels qui n'ont pas eu pour marraine quelque f&eacute;e, prenant &agrave; t&acirc;che
+leur vie durant de tenir en &eacute;chec les mauvaises fortunes en prodiguant
+les joyaux de leurs &eacute;crins aux &eacute;tranges scintillements. Comme il
+entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du
+surnaturel po&eacute;tique, Chopin nous r&eacute;p&eacute;tait ses discours, nous racontait
+ses descriptions, nous r&eacute;v&eacute;lait ses r&eacute;cits, et Heine le laissait faire,
+oubliant notre pr&eacute;sence lorsqu'il l'&eacute;coutait.</p>
+
+<p>Au soir dont nous parlons, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Heine &eacute;tait assis Meyerbeer, pour
+lequel sont &eacute;puis&eacute;es depuis longtemps toutes les interjections
+admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclop&eacute;ennes, il passait
+de longs instants &agrave; savourer le d&eacute;lectable plaisir de suivre le d&eacute;tail
+des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme
+d'une blonde diaphane.</p>
+
+<p>Plus loin, Adolphe Nourrit; c'&eacute;tait un noble artiste, passionn&eacute; et
+aust&egrave;re &agrave; la fois. Catholique sinc&egrave;re et presque asc&eacute;tique, il r&ecirc;vait
+pour l'art, avec toute la ferveur d'un ma&icirc;tre du moyen-&acirc;ge, un avenir
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateur du beau pur, glorificateur du beau immacul&eacute;! Dans les
+derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie, il refusait son talent &agrave; toutes les sc&egrave;nes
+d'un ordre de sentiments peu &eacute;lev&eacute;s ou superficiels, pour servir l'art
+avec un chaste et enthousiaste respect, ne l'acceptant dans ses diverses
+manifestations, ne le consid&eacute;rant &agrave; toutes les heures du jour, que comme
+un saint tabernacle <i>dont la beaut&eacute; forme la splendeur du vrai</i>.
+Sourdement min&eacute; par une m&eacute;lancolique passion pour le beau, son front
+semblait d&eacute;j&agrave; se marbrer de cette ombre fatale que l'&eacute;clat du d&eacute;sespoir
+n'explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du
+c&#339;ur et si ineptes pour les deviner.</p>
+
+<p>Hiller y &eacute;tait aussi: son talent s'apparentait &agrave; celui des novateurs
+d'alors, en particulier &agrave; Mendelssohn. Nous nous rassemblions
+fr&eacute;quemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu'il
+publia dans la suite, dont la premi&egrave;re fut son remarquable oratorio, <i>La
+Destruction de J&eacute;rusalem</i>, il &eacute;crivait des morceaux de piano: les
+<i>Fant&ocirc;mes</i>, les <i>R&ecirc;veries</i>, ses vingt-quatre <i>&Eacute;tudes</i> d&eacute;di&eacute;es &agrave;
+Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d'un dessin achev&eacute;, rappellant ces
+&eacute;tudes de feuillages o&ugrave; les paysagistes retracent d'aventure tout un
+petit po&egrave;me d'ombre et de lumi&egrave;re, avec un seul arbre, une seule
+bruy&egrave;re, une seule toupe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un
+seul motif heureusement et largement trait&eacute;.</p>
+
+<p>Eug&egrave;ne Delacroix, le Rubens du romantisme d'alors restait &eacute;tonn&eacute; et
+absorb&eacute; devant les apparitions qui remplissaient l'air et dont on
+croyait entendre les fr&ocirc;lements. Se demandait-il quelle palette, quels
+pinceaux, quelle toile il aurait eu &agrave; prendre, pour leur donner la vie
+de son art? Se demandait-il si c'est une toile fil&eacute;e par Arachn&eacute;, un
+pinceau fait des cils d'une f&eacute;e, une palette, couverte des vapeurs de
+l'arc-en-ciel, qu'il lui e&ucirc;t fallu d&eacute;couvrir? Se plaisait-il &agrave; sourire
+en lui-m&ecirc;me de ces suppositions et &agrave; se livrer tout entier &agrave;
+l'impression qui les faisait na&icirc;tre, par l'attrait qu'&eacute;prouvent quelques
+grands talents pour ceux qui leur font contraste?...</p>
+
+<p>D'entre nous, celui qui paraissait le plus pr&egrave;s de la tombe, le vieux
+Niemcevicz, &eacute;coutait avec une gravit&eacute; morne, un silence et une
+immobilit&eacute; marmor&eacute;ennes, ses propres <i>Chants historiques</i>, que Chopin
+transformait en dramatiques ex&eacute;cutions pour ce survivant des temps qui
+n'&eacute;taient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on
+retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de
+f&ecirc;tes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les
+h&eacute;ros morts!... Ils rem&eacute;moraient ensemble cette longue suite de gloires,
+de victoires, de rois, de reines, de hetmans... et le vieillard, prenant
+le pr&eacute;sent pour une illusion, les croyait ressuscit&eacute;s, tant ces fant&ocirc;mes
+avaient de vie en apparaissant au-dessus du clavier de Chopin!
+&mdash;S&eacute;par&eacute;de tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa
+silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours
+trouver&mdash;&laquo;amer le sel de l'&eacute;tranger et son escalier dur &agrave; monter...&raquo;
+Chopin avait beau lui parler de <i>Gra&#380;yna</i> et de <i>Wallenrod</i>, ce <i>Conrad</i>
+demeurait comme sourd &agrave; ces beaux accents; sa pr&eacute;sence seule t&eacute;moignait
+qu'il les comprenait. Il lui semblait, &agrave; juste titre, que nul n'avait
+droit d'en exiger plus de lui!...</p>
+
+<p>Enfonc&eacute;e dans un fauteuil, accoud&eacute;e sur la console, M<sup>me</sup> Sand &eacute;tait
+curieusement attentive, gracieusement subjug&eacute;e. Elle donnait &agrave; cette
+audition toute la r&eacute;verb&eacute;ration de son g&eacute;nie ardent, qu'elle croyait
+dou&eacute; de la rare facult&eacute; r&eacute;serv&eacute; &agrave; quelques &eacute;lus, d'apercevoir le beau
+sous toutes les formes de l'art et de la nature. Ne pourrait-elle pas
+&ecirc;tre cette <i>seconde vue</i>, dont toutes les nations ont reconnu chez les
+femmes inspir&eacute;es les dons sup&eacute;rieurs? Magie du regard qui fait tomber
+devant elles l'&eacute;corce, la larve, l'enveloppe grossi&egrave;re du contour, pour
+leur faire contempler dans son essence invisible l'&acirc;me du po&egrave;te qui s'y
+est incarn&eacute;e, l'id&eacute;al que l'artiste a conjur&eacute; sous le torrent des notes
+ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les
+alignements de la pierre, sous les rhythmes myst&eacute;rieux des strophes ou
+les furieuses interjections du drame! Cette facult&eacute; n'est que vaguement
+ressentie par la plupart de celles qui en sont dou&eacute;es; sa manifestation
+supr&ecirc;me se r&eacute;v&egrave;le dans une sorte d'oracle divinatoire, conscient du
+pass&eacute;, proph&eacute;tique de l'avenir! De beaucoup moins commune qu'on ne se
+pla&icirc;t &agrave; le supposer, elle dispense les organisations &eacute;tranges qu'elle
+illumine du lourd bagage d'expressions techniques, avec lequel on roule
+pesamment vers les r&eacute;gions &eacute;sot&eacute;riques qu'elles atteignent de
+prime-saut. Cette facult&eacute; prend son essor, bien moins dans l'&eacute;tude des
+arcanes de la science qui analyse, que dans une fr&eacute;quente familiarit&eacute;
+avec les merveilleuses synth&egrave;ses de la nature et de l'art.</p>
+
+<p>C'est dans l'accoutumance de ces t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec la cr&eacute;ation qui font
+l'attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu'on ravit &agrave; la
+nature, en m&ecirc;me temps &agrave; l'art, le mot cach&eacute; dans les harmonies infinies
+de lignes, de sons, de lumi&egrave;res, de fracas et de gazouillements,
+d'&eacute;pouvant&eacute;s et de volupt&eacute;s! Assemblage &eacute;crasant qui, affront&eacute; et sond&eacute;
+avec un courage que n'abat aucun myst&egrave;re, que ne lasse aucune lenteur,
+laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformit&eacute;s,
+des rapports de nos sens &agrave; nos sentiments et nous permet de
+simultan&eacute;ment conna&icirc;tre les ligaments occultes, qui relient des
+dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antith&egrave;ses
+&eacute;quivalentes, ainsi, que les ab&icirc;mes qui s&eacute;parent, d'un &eacute;troit mais
+infranchissable espace, ce qui est destin&eacute; &agrave; se rapprocher sans se
+confondre, &agrave; se ressembler sans se m&eacute;langer. Avoir &eacute;cout&eacute; de bonne heure
+les chuchotements par lesquels la nature initie ses privil&eacute;gi&eacute;s &agrave; ses
+rites mystiques, est un des apanages du po&egrave;te. Avoir appris d'elle &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer ce que l'homme r&ecirc;ve lorsqu'il cr&eacute;e &agrave; son tour et que, dans ses
+&#339;uvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les
+gazouillements, les &eacute;pouvantes et les volupt&eacute;s, est un don plus subtil
+encore, que la femme-po&egrave;te poss&egrave;de &agrave; un double droit; de par l'intuition
+de son c&#339;ur et de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir nomm&eacute; celle dont l'&eacute;nergique personnalit&eacute; et l'imp&eacute;rieuse
+fascination inspir&egrave;rent, &agrave; la fr&ecirc;le et d&eacute;licate nature de Chopin, une
+admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux d&eacute;truit des vases
+trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces
+limbes du pass&eacute; dans lequel flottent tant d'ind&eacute;cises images,
+d'ind&eacute;cises sympathies, de projets incertains, d'incertaines croyances;
+dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque
+sentiment n&eacute; inviable! H&eacute;las! De tant d'int&eacute;r&ecirc;ts, de tendances et de
+d&eacute;sirs, d'affections et de passions, qui ont rempli une &eacute;poque durant
+laquelle ont &eacute;t&eacute; fortuitement rassembl&eacute;es quelques hautes &acirc;mes et
+lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient poss&eacute;d&eacute; un
+principe de vitalit&eacute; suffisante pour les faire survivre &agrave; toutes les
+causes de mort qui entourent &agrave; son berceau chaque id&eacute;e, chaque
+sentiment, comme chaque individu?... Combien en est-il dont, &agrave; quelque
+instant de leur existence, plus ou moins courte, on n'ait pas dit ce mot
+d'une tristesse supr&ecirc;me: <i>Heureux s'il &eacute;tait mort! Plus heureux s'il
+n'&eacute;tait pas n&eacute;!</i> De tant de sentiments qui ont faire battre si fort de
+nobles c&#339;urs, combien en est-il qui n'aient jamais encouru cette
+mal&eacute;diction supr&ecirc;me? Il n'en est peut-&ecirc;tre pas un seul qui, s'il &eacute;tait
+rallum&eacute; de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l'amant suicid&eacute; qui
+dans le po&egrave;me de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa
+vie et ressoufrir ses douleurs, pourrait appara&icirc;tre sans les
+meutrissures, les stigmates, les mutilations, qui d&eacute;figur&egrave;rent sa
+primitive beaut&eacute; et souill&egrave;rent sa candeur?</p>
+
+<p>D'entre ces lugubres revenants, combien s'en trouveraient-ils en qui
+cette beaut&eacute; et cette candeur aient eu des enchantements assez
+puissants et assez de c&eacute;leste radiance durant sa vie, pour n'avoir pas &agrave;
+craindre, apr&egrave;s qu'il e&ucirc;t d&eacute;failli et expir&eacute;, d'&ecirc;tre d&eacute;savou&eacute; par ceux
+dont il avait fait la joie et le tourment? Quel s&eacute;pulcral d&eacute;nombrement
+ne faudrait-il pas commencer pour les &eacute;voquer un &agrave; un, en leur demandant
+compte de ce qu'ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde de
+c&#339;urs o&ugrave; il leur fut donn&eacute; si lib&eacute;ralement acc&egrave;s et dans le monde o&ugrave;
+r&eacute;gnaient ces c&#339;urs, qu'ils ont embelli, boulevers&eacute;, illumin&eacute;, d&eacute;vast&eacute;,
+au gr&eacute; de leurs hasards?...</p>
+
+<p>Mais, si parmi les hommes qui ont form&eacute; ces groupes, dont chaque membre
+a attir&eacute; sur lui l'attention de bien des &acirc;mes et port&eacute; dans sa
+conscience l'aiguillon de bien des responsabilit&eacute;s, il en est un qui n'a
+point permis &agrave; ce qu'il y avait de plus pur dans le charme naturel qui
+les rassemblait en un faisceau rayonnant de s'exhaler dans l'oubli; qui,
+&eacute;laguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts
+les plus suaves parfums, n'a l&eacute;gu&eacute; &agrave; l'art que le patrimoine intact de
+ses &eacute;l&eacute;vations les plus recueillies et de ses plus divins ravissements,
+reconnaissons en lui en de ces pr&eacute;destin&eacute;s dont la po&eacute;sie populaire
+constatait l'existence par sa foi dans les <i>bons g&eacute;nies</i>. En attribuant
+&agrave; ces &ecirc;tres, qu'elle supposait bienfaisants aux hommes, une nature
+sup&eacute;rieure &agrave; celle du vulgaire, n'a-t-elle pas &eacute;t&eacute; magnifiquement
+confirm&eacute;e par un grand po&egrave;te italien qui d&eacute;finissait le g&eacute;nie <i>une
+empreinte plus forte de la</i> Divinit&eacute;? (Manzoni.) Inclinons-nous devant
+tous ceux qui ont &eacute;t&eacute; ainsi plus profond&eacute;ment marqu&eacute;s du sceau mystique;
+mais v&eacute;n&eacute;rons surtout d'une intime tendresse ceux qui, comme Chopin,
+n'ont employ&eacute; cette supr&eacute;matie que pour donner vie et expression aux
+plus beaux sentiments.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#toc">V.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/005.png" alt="U" /></span>ne curiosit&eacute; naturelle s'attache &agrave; la biographie des hommes qui ont
+consacr&eacute; de grands talents &agrave; glorifier de nobles sentiments, dans des
+&#339;uvres d'art o&ugrave; ils brillent comme de splendides m&eacute;t&eacute;ores aux yeux de la
+foule, surprise et ravie.</p>
+
+<p>Celle-ci reporte volontiers les impressions admiratives et sympathiques
+qu'ils r&eacute;veillent, &agrave; leurs noms qu'elle divinise aussit&ocirc;t, dont elle
+voudrait imm&eacute;diatement faire un symbole de noblesse et de grandeur,
+inclin&eacute;e qu'elle est &agrave; croire que ceux qui savent si bien exprimer et
+faire parler les purs et beaux sentiments, n'en connaissent pas
+d'autres. Mais &agrave; cette bienveillante pr&eacute;vention, &agrave; cette pr&eacute;somption
+favorable, s'ajoute n&eacute;cessairement le besoin de les voir justifi&eacute;es par
+ceux qui en sont l'objet, ratifi&eacute;es par leurs vies. Quand dans ses
+productions on voit le c&#339;ur du po&egrave;te, sentir avec une si exquise
+d&eacute;licatesse ce qu'il est doux d'inspirer; deviner avec une si rapide
+intuition ce que voile l'orgueil, la pudeur craintive, l'ennui amer;
+peindre l'amour tel que le r&ecirc;ve l'adolescence et tel qu'on en d&eacute;sesp&egrave;re
+plus tard; quand on voit son g&eacute;nie dominer de si grandes situations,
+s'&eacute;lever avec calme au-dessus de toutes les p&eacute;rip&eacute;ties de l'humaine
+destin&eacute;e, trouver dans les entrelacements de ses n&#339;uds inextricables des
+fils qui la d&eacute;lient fi&egrave;rement et victorieusement, planer au-dessus de
+toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes, monter vers des
+sommets que ni les unes ni les autres n'atteignent plus; quand on le
+voit poss&eacute;der le secret des plus suaves modulations de ta tendresse et
+des plus augustes simplicit&eacute;s du courage, comment ne se demanderait-on
+pas si cette merveilleuse divination est le miracle d'une croyance
+sinc&egrave;re en ces sentiments,&mdash;ou bien&mdash;une habile abstraction de la
+pens&eacute;e, un jeu de l'esprit?</p>
+
+<p>On s'informe, pourrait-il en &ecirc;tre autrement? on cherche en quoi ces
+hommes, si &eacute;pris du beau, ont fait diff&eacute;rer leurs existences de celles
+du vulgaire? Comment en agissait cette superbe de la po&eacute;sie, alors
+qu'elle &eacute;tait aux prises avec les r&eacute;alit&eacute;s de la vie et ses int&eacute;r&ecirc;ts
+positifs?... En combien ces ineffables &eacute;motions de l'amour que le po&egrave;te
+chante, &eacute;taient effectivement d&eacute;gag&eacute;es des aigreurs et des moisissures
+qui les empoisonnent d'ordinaire?... En combien elles &eacute;taient &agrave; l'abri
+de cette &eacute;vaporation et de cette inconstance qui habituent &agrave; n'en plus
+tenir compte!... On veut savoir si ceux qui ont &eacute;prouv&eacute; de si nobles
+indignations, ont toujours &eacute;t&eacute; &eacute;quitables!... Si ceux qui ont exalt&eacute;
+l'int&eacute;grit&eacute;, n'ont jamais fait commerce de leur conscience? Si ceux qui
+ont tant vant&eacute; l'honneur, n'ont jamais &eacute;t&eacute; timides?... Si ceux qui ont
+fait admirer la fortitude, n'ont jamais transig&eacute; avec leurs
+faiblesses?...</p>
+
+<p>Beaucoup ont int&eacute;r&ecirc;t &agrave; conna&icirc;tre les transactions accept&eacute;es entre
+l'honneur, la loyaut&eacute;, la d&eacute;licatesse, et les avantages ambitieux, les
+profits vaniteux, les gains mat&eacute;riels, acquis &agrave; leurs d&eacute;pens, par ceux
+auxquels fut d&eacute;partie la belle t&acirc;che d'entretenir notre foi et notre
+attachement aux nobles et grands sentiments, en les faisant vivre dans
+l'art alors qu'ils n'ont plus d'autre refuge ailleurs. Car, pour
+beaucoup, ces tristes transactions subies par des esprits qui savent si
+bien faire resplendir le sublime et si bien stigmatiser l'infamie,
+servent &agrave; prouver avec &eacute;vidence qu'il y a impossibilit&eacute; ou niaiserie &agrave;
+les refuser. Ils s'en pr&eacute;valent pour affirmer hautement que ces
+transactions entre le noble et l'ignoble, entre le grand et le mesquin,
+entre le laid et le beau &eacute;thique, sont inh&eacute;rents &agrave; la fragilit&eacute; de notre
+&ecirc;tre et &agrave; la force des choses, puisqu'elles jaillissent de la nature des
+&ecirc;tres et des choses &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Aussi, lorsque des exemples de malheur viennent apporter un d&eacute;plorable
+appui aux assertions ricaneuses des &laquo;r&eacute;alistes&raquo; en morale, avec quelle
+h&acirc;te n'appellent-ils pas les plus belles conceptions du po&egrave;te, de vains
+simulacres!... De quelle sagesse ne se targuent-ils pas, en pr&ecirc;chant les
+doctrines savamment pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;es d'une mielleuse et farouche
+hypocrisie... d'un perp&eacute;tuel et secret d&eacute;saccord entre les discours et
+les poursuites!... Avec quelle cruelle joie ne citent-ils pas ces
+exemples aux &acirc;mes inqui&egrave;tes et faibles, dont les aspirations juveniles,
+dont les convictions de la valeur d&eacute;croissantes essayent encore de se
+soustraire &agrave; ces tristes pactes! De quel fatal d&eacute;couragement celles-ci
+ne sont-elles pas atteintes devant les violentes alternatives, les
+s&eacute;duisantes insinuations, qui se pr&eacute;sentent &agrave; chaque d&eacute;tour du chemin de
+la vie, en songeant que les c&#339;urs les plus ardemment &eacute;pris de sublime,
+les plus initi&eacute;s aux susceptibilit&eacute;s de la d&eacute;licatesse, les plus touch&eacute;s
+par les beaut&eacute;s de la candeur, ont pourtant reni&eacute; dans leurs actes les
+objets de leur culte et de leurs chants!... De quels doutes angoiss&eacute;s ne
+sont-elles pas saisies et d&eacute;vor&eacute;es devant ces flagrantes
+contradictions!...</p>
+
+<p>Mais, ce qui peut-&ecirc;tre fait le plus de peine &agrave; voir, ce sont les cruels
+sarcasmes d&eacute;vers&eacute;s sur leurs souffrances par ceux qui r&eacute;p&egrave;tent: <i>la
+Po&eacute;sie, c'est ce qui aurait pu &ecirc;tre</i>... se complaisant ainsi &agrave; la
+blasph&eacute;mer par leur coupable n&eacute;gation!&mdash;Non!&mdash;Tous les dieux
+l'attestent, toutes les consciences le disent, toutes les innocences
+l'affirment, tous les justes le prouvent, tous les repentirs le
+r&eacute;p&egrave;tent, toutes les belles &acirc;mes le sentent, tous les h&eacute;ros en
+t&eacute;moignent, toutes les saintet&eacute;s le proclament, la po&eacute;sie n'est point
+l'ombre de notre imagination, projet&eacute;e et grandie d&eacute;mesur&eacute;ment sur le
+plan fuyant de l'impossible! &laquo;La Po&eacute;sie et la R&eacute;alit&eacute;&raquo;&mdash;<i>(Dichtung und
+Wahrheit)</i>&mdash;ne sont point deux &eacute;l&eacute;ments incompatibles, destin&eacute;s &agrave; se
+c&ocirc;toyer sans jamais se p&eacute;n&eacute;trer, de l'aveu m&ecirc;me de Goethe qui disait
+d'un po&egrave;te contemporain, &laquo;qu'ayant v&eacute;cu pour cr&eacute;er des po&egrave;mes, il avait
+fait de sa vie un po&egrave;me!&raquo;&mdash;(<i>Er lebte dichtend und dichtete lebend</i>).
+Goethe &eacute;tait trop po&egrave;te lui-m&ecirc;me pour ne pas savoir que la po&eacute;sie
+n'existe que parce qu'elle trouve son &eacute;ternelle r&eacute;alit&eacute; dans les plus
+beaux instincts du c&#339;ur humain. C'est l&agrave; le secret que, sur ses vieux
+jours, le &laquo;vieillard olympien&raquo; disait avoir
+<i>emmyst&egrave;r&eacute;</i>&mdash;<i>eingeheimnisst</i>&mdash;dans ce vaste po&egrave;me de Faust, dont la
+derni&egrave;re sc&egrave;ne nous montre comment la <i>Po&eacute;sie</i>, qui fut d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e par
+l'imagination sur toutes les latitudes du monde, emport&eacute;e par la
+fantaisie sur tous les domaines de l'histoire, rentre dans les sph&egrave;res
+c&eacute;lestes guid&eacute;e par la <i>R&eacute;alit&eacute;</i> de l'amour et du repentir, de
+l'expiation et de l'intercession!</p>
+
+<p>Il nous est arriv&eacute; de dire autrefois: <i>Aussi bien que noblesse, g&eacute;nie
+oblige</i><a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Aujourd'hui, nous voudrions dire: <i>Plus que noblesse, g&eacute;nie
+oblige</i>, parce que la noblesse qui vient des hommes est, comme toute
+chose venue d'eux, naturellement imparfaite. Le g&eacute;nie vient de Dieu et,
+comme toute chose venant de Dieu, il serait naturellement parfait si
+l'homme ne <i>l'imperfectionnait</i>. C'est lui qui le d&eacute;figure, le d&eacute;nature,
+le d&eacute;grade, au gr&eacute; de ses passions, de ses illusions, de ses
+vindications! Le <i>g&eacute;nie</i> a sa mission; son nom le dit d&eacute;j&agrave; en
+l'assimilant &agrave; ces &ecirc;tres c&eacute;lestes qui sont les <i>messagers</i> de la bonne
+providence. Quand le g&eacute;nie est d&eacute;parti &agrave; l'artiste et au po&egrave;te, sa
+mission n'est pas d'enseigner le vrai, de commander le bien, qu'une
+divine r&eacute;v&eacute;lation a seule autorit&eacute; d'imposer, qu'une noble philosophie
+rapproche de la raison et de la conscience humaines. Le g&eacute;nie de la
+po&eacute;sie et de l'art a pour mission de faire resplendir le beau du vrai,
+devant l'imagination charm&eacute;e et sur&eacute;lev&eacute;e; de stimuler au bien par le
+beau, des c&#339;urs &eacute;mus, entra&icirc;n&eacute;s vers ces hautes r&eacute;gions de la vie
+morale, o&ugrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; se change en d&eacute;lices, o&ugrave; le sacrifice se
+transforme en volupt&eacute;, o&ugrave; l'h&eacute;ro&iuml;sme devient un besoin, o&ugrave;, la
+<i>com-passion</i> rempla&ccedil;ant la <i>passion</i>, l'amour d&eacute;daigne de rien
+demander, sachant que d&egrave;s lors il trouvera toujours en lui-m&ecirc;me de quoi
+donner! L'art et la po&eacute;sie sont donc les auxiliaires de la r&eacute;v&eacute;lation et
+de la philosophie; auxiliaires aussi indispensables, que
+l'indescriptible &eacute;clat des couleurs et la vague harmonie des tons le
+sont &agrave; la parfaite int&eacute;grit&eacute; de la nature!</p>
+
+<p>Aussi, l'interpr&egrave;te du beau dans la po&eacute;sie et dans l'art doit-il,&mdash;le
+mot <i>devoir</i> n'est-il pas synonyme de <i>dette</i>?&mdash;tout comme l'interpr&egrave;te
+du vrai et du bien divin, tout comme l'interpr&egrave;te de la raison et de la
+conscience humaines, apr&egrave;s avoir agi par les &#339;uvres de son intelligence,
+de son imagination, de son inspiration, de ses m&eacute;ditations, agir encore
+par les actes de sa vie; accorder &agrave; un m&ecirc;me diapason son chant et son
+dire, son dire et son faire! Il se le doit &agrave; lui-m&ecirc;me, il le doit &agrave; son
+art et &agrave; sa muse, afin qu'on n'accuse point sa po&eacute;sie d'&ecirc;tre un subtil
+fant&ocirc;me et son art de n'&ecirc;tre qu'un jeu pu&eacute;ril. Le g&eacute;nie du po&egrave;te et de
+l'artiste ne peut doter la po&eacute;sie d'une incontestable r&eacute;alit&eacute; et l'art
+d'une auguste majest&eacute;, qu'en donnant &agrave; leurs plus hautes et plus pures
+aspirations la f&eacute;condit&eacute; solaire de l'exemple, qui appose le sceau de la
+foi &agrave; l'enthousiasme de la manifestation. Sans l'exemple de l'artiste et
+du po&egrave;te, la majest&eacute; de l'art est abaiss&eacute;e, raill&eacute;e; la r&eacute;alit&eacute; de la
+po&eacute;sie est contest&eacute;e, mise en suspicion, ni&eacute;e!</p>
+
+<p>L'exemple de la froide aust&eacute;rit&eacute; ou du d&eacute;sint&eacute;ressement absolu de
+quelques caract&egrave;res rigides suffit, il est vrai, &agrave; l'admiration des
+natures calmes et r&eacute;fl&eacute;chies. Mais les organisations plus passionn&eacute;es et
+plus mobiles, &agrave; qui tout milieu terne est insipide, qui recherchent
+vivement, soit les joies de l'honneur, soit les plaisirs achet&eacute;s &agrave; tout
+prix, ne se contentent pas de ces exemples aux contours roides, qui
+n'ont rien d'&eacute;nigmatique, rien de sinueux, rien de transportant.
+Tournant vers d'autres l'anxieuse interrogation de leurs regards, ces
+organisations complexes questionnent ceux qui se sont abreuv&eacute;s &agrave; la
+bouillante source de douleur, jaillisante au pied des escarpements o&ugrave;
+l'&acirc;me se construit une aire. Elles se lib&egrave;rent volontiers des autorit&eacute;s
+s&eacute;niles; elles d&eacute;clinent leur comp&eacute;tence. Elles les accusent d'accaparer
+le monde au profit de leurs s&egrave;ches passions, de vouloir disposer les
+effets de causes qui leur &eacute;chappent, de proclamer des lois dans des
+sph&egrave;res o&ugrave; elles ne peuvent p&eacute;n&eacute;trer! Elles passent outre devant les
+silencieuses gravit&eacute;s de ceux qui pratiquent le bien, sans exaltation
+pour le beau.</p>
+
+<p>La jeunesse ardente a-t-elle le loisir d'interpr&eacute;ter les silences, de
+r&eacute;soudre leurs probl&egrave;mes? Les battements de son c&#339;ur sont trop
+pr&eacute;cipit&eacute;s pour lui laisser la claire-vue des souffrances cach&eacute;es, des
+combats myst&eacute;rieux, des luttes solitaires, dont se compose quelquefois
+le tranquille coup-d'&#339;il de l'homme de bien. Les &acirc;mes agit&eacute;es ne
+con&ccedil;oivent que mal les calmes simplicit&eacute;s du juste, les h&eacute;ro&iuml;ques
+sourires du sto&iuml;cisme. Il leur faut de l'exaltation, des &eacute;motions.
+L'image les persuade, les larmes leur sont des preuves, la m&eacute;taphore
+leur inspire des convictions! &Agrave; la fatigue des arguments, elles
+pr&eacute;f&egrave;rent la conclusion des entra&icirc;nements. Mais, comme chez elles le
+sens du bien et du mal ne s'&eacute;mousse que lentement, elles ne passent
+point brusquement de l'un &agrave; l'autre; elles commencent par diriger leurs
+regards avec une avide curiosit&eacute; vers ces nobles po&egrave;tes qui les ont
+entra&icirc;n&eacute;s par leurs m&eacute;taphores, vers ces grands artistes qui les ont
+&eacute;mus par leurs images, charm&eacute;s par leurs &eacute;lans. C'est &agrave; eux qu'elles
+demandent le dernier mot de ces &eacute;lans et de ces enthousiasmes!</p>
+
+<p>Aux heures d&eacute;chir&eacute;es o&ugrave;, au milieu de la tourmente du sort, le sens
+secret du bien et du mal, la conscience engourdie, non endormie,
+deviennent comme un lourd et importun tr&eacute;sor, capable de faire chavirer
+la fr&ecirc;le barque d'une destin&eacute;e ou d'une passion si on ne les jette
+par-dessus bord, dans l'ab&icirc;me de l'oubli, nul d'entre ceux qui en ont
+travers&eacute; les p&eacute;rils n'a manqu&eacute; d'&eacute;voquer, alors qu'un cruel naufrage le
+mena&ccedil;ait, des ombres et des m&acirc;nes glorieux, pour s'informer jusqu'&agrave; quel
+point leurs aspirations ont &eacute;t&eacute; vivaces et sinc&egrave;res? Pour s'enqu&eacute;rir
+avec un ing&eacute;nieux discernement, de ce qui chez eux &eacute;tait un
+divertissement, une sp&eacute;culation de l'esprit, et de ce qui formait une
+constante habitude de sentiment?&mdash;C'est &agrave; ces heures aussi que le
+d&eacute;nigrement, qui &agrave; d'autres moments fut &eacute;cart&eacute; et chass&eacute;, r&eacute;appara&icirc;t.
+Pour le coup, il ne ch&ocirc;me pas; il s'empare avidement des faiblesses, des
+fautes, des oublis de ceux qui ont fl&eacute;tri les fautes et les faiblesses:
+il n'en omet aucune. Il attire &agrave; lui ce butin, compulse ces faits, pour
+s'arroger un droit de d&eacute;dain sur l'inspiration, &agrave; laquelle il n'accorde
+d'autre but que de nous fournir un amusement de bon-go&ucirc;t, un
+divertissement de haut-go&ucirc;t, comme se les procurent les patriciens de
+tous les pays, dans tous les temps d'une belle et haute civilisation!
+Mais, il d&eacute;nie obstin&eacute;ment &agrave; l'inspiration du po&egrave;te, &agrave; l'enthousiasme de
+l'artiste, le pouvoir de guider nos actions, nos r&eacute;solutions, nos
+acquiescements ou nos refus.</p>
+
+<p>Le d&eacute;nigrement moqueur et cynique sait vanner l'histoire! Laissant
+tomber le bon grain, il recueille soigneusement l'ivraie, pour r&eacute;pandre
+sa noire semence sur les pages brillantes o&ugrave; flottent les plus purs
+d&eacute;sirs du c&#339;ur, les plus nobles r&ecirc;ves de l'imagination. Puis, il demande
+avec l'ironie de la victoire: &Agrave; quoi bon prendre au s&eacute;rieux ces
+excursions dans un domaine o&ugrave; ne se recueille aucun fruit? Quelle valeur
+attribuer &agrave; ces &eacute;motions et &agrave; ces enthousiasmes qui n'aboutissent qu'au
+calcul de l'int&eacute;r&ecirc;t, ne recouvrant que les int&eacute;r&ecirc;ts de l'&eacute;go&iuml;sme?
+Qu'est-ce donc que ce pur froment qui ne fait germer que la famine?
+Qu'est-ce donc que ces belles paroles qui n'engendrent que des
+sentiments st&eacute;riles? Pur passe-temps de palais, auquel s'associent le
+foyer du tiers-&eacute;tat, la veill&eacute;e de la chaumi&egrave;re, mais o&ugrave; les &acirc;mes na&iuml;ves
+prennent seules au s&eacute;rieux la fiction, en croyant bonassement que la
+po&eacute;sie peut devenir une r&eacute;alit&eacute;!...</p>
+
+<p>Avec quelle arrogante d&eacute;rision le d&eacute;nigrement ne sait-il pas alors
+rapprocher, mettre en regard, le noble &eacute;lan et l'indigne condescendance
+du po&egrave;te, le beau chant et la coupable l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de l'artiste! Quelle
+sup&eacute;riorit&eacute; ne s'adjuge-t-il pas sur les laborieux m&eacute;rites des <i>honn&ecirc;tes
+gens</i>, qu'il consid&egrave;re comme des crustac&eacute;s, destin&eacute;s &agrave; ne conna&icirc;tre que
+les immobilit&eacute;s d'une organisation pauvre: ainsi que sur les pompeux
+enorgueillissements de ces fiers sto&iuml;ciens, qui ne parviennent pas &agrave;
+r&eacute;pudier, m&ecirc;me aussi bien qu'eux, la poursuite haletante de la fortune,
+avec ses vaines satisfactions et ses jouissances imm&eacute;diates!... Quel
+avantage le d&eacute;nigrement ne s'attribue-t-il pas, dans la concordance
+logique de ses poursuites avec ses n&eacute;gations! Comme il triomphe
+lestement des h&eacute;sitations, des incertitudes, des r&eacute;pugnances de ceux qui
+voudraient encore croire possible la r&eacute;union des sentiments ardents, des
+impressions passionn&eacute;es, des dons de l'intelligence, de l'intuition
+po&eacute;tique, avec un caract&egrave;re int&egrave;gre, une vie intacte, une conduite qui
+ne d&eacute;ment jamais l'id&eacute;al po&eacute;tique!</p>
+
+<p>Comment alors ne pas &ecirc;tre affect&eacute; de la plus noble des tristesses,
+toutes les fois qu'on s'aheurte &agrave; un fait qui nous montre le po&egrave;te
+d&eacute;sob&eacute;issant aux inspirations des muses, ces anges-gardiens du talent,
+qui lui enseigneraient si bien &agrave; faire de sa vie le plus beau de ses
+po&egrave;mes? Quels d&eacute;sastreux scepticismes, quels regrettables
+d&eacute;couragements, quelles douloureuses apostasies, n'entra&icirc;nent pas apr&egrave;s
+elles les d&eacute;faillances de l'artiste? Combien y en a-t-il qui, doutant de
+la r&eacute;v&eacute;lation divine, l'ignorant parfois, se rient avec un amer m&eacute;pris
+de la philosophie humaine, et ne savent plus &agrave; quoi se fier, &agrave; qui
+croire, quand ils ne peuvent plus se fier aux incitations du beau, ni
+croire au g&eacute;nie!</p>
+
+<p>Et pourtant, elle serait sacril&egrave;ge la voix qui confondrait ses &eacute;carts
+dans un m&ecirc;me anath&egrave;me, avec les rampements de la bassesse ou l'impudeur
+vantarde! Elle serait sacril&egrave;ge, car si l'action du po&egrave;te a parfois
+menti &agrave; son chant, son chant n'a-il-pas encore mieux reni&eacute; son
+action?... Son &#339;uvre ne peut-elle pas contenir des vertus plus
+efficaces, que son action n'a de forces malfaisantes!&mdash;Le mal est
+contagieux, mais le bien est f&eacute;cond!&mdash;Si les contemporains ont &eacute;t&eacute;
+souvent atteints d'un mortel scepticisme devant le g&eacute;nie en flagrant
+d&eacute;lit, devant le po&egrave;te qui se vautre dans les fanges dor&eacute;es d'un luxe
+mal acquis, devant l'artiste dont les actions insultent au vrai et
+outragent le bien, la post&eacute;rit&eacute; oublie ces m&eacute;chants rois de la pens&eacute;e,
+comme elle oublia le nom du mauvais roi qui, dans la ballade d'Uhland,
+m&eacute;connut le caract&egrave;re sacr&eacute; du barde! Le jour vient o&ugrave; elle jette leur
+m&eacute;moire aux g&eacute;monies du non-&ecirc;tre! Elle ne conna&icirc;t plus leur histoire,
+pendant que, de si&egrave;cle en si&egrave;cle, elle abreuve de leurs &#339;uvres sublimes,
+les g&eacute;n&eacute;rations qui ont la soif du beau!</p>
+
+<p>Le po&egrave;te apostat, l'artiste ren&eacute;gat, ne sauraient donc jamais &ecirc;tre
+compar&eacute;s &agrave; ces hommes dont la mort ne laisse apr&egrave;s eux que la mauvaise
+odeur de leurs vices, les ruines accumul&eacute;es par leurs m&eacute;faits, les
+d&eacute;bris informes amoncel&eacute;s par qui, <i>ayant sem&eacute; le vent a recueilli la
+temp&ecirc;te!</i> De tels &ecirc;tres ne rach&egrave;tent point un mal transitoire, par un
+bien durable. Il serait donc injuste de fl&eacute;trir le po&egrave;te et l'artiste,
+avant d'avoir fl&eacute;tri ceux qui leur ont ouvert la voie; le prince qui
+porte indignement un nom d&eacute;j&agrave; illustre, le financier qui verse des flots
+d'or dans l'insatiable gueule de la corruption! Qu'on applique d'abord
+sur leur front, le fer rouge de l'infamie. Ceci fait, ce sera justice de
+proc&eacute;der contre le po&egrave;te et l'artiste; mais, pas avant! Qu'ils passent
+en premier sous les Fourches-Caudines de la honte, ceux qui pass&egrave;rent
+les premiers sur le th&eacute;&acirc;tre du grand-monde, sur les pavois d'une
+renomm&eacute;e scandaleuse et envi&eacute;e, sur les tr&eacute;teaux &eacute;l&eacute;gants et
+enguirland&eacute;s d'une mode parasite et d'un succ&egrave;s b&acirc;tard, eux, qui n'ont
+aucune ran&ccedil;on pour les affranchir devant les sentences d'une sainte
+indignation! Le po&egrave;te et l'artiste poss&egrave;dent cette ran&ccedil;on. Qu'ils ne
+comptent point sur elles, mais qu'on ne la leur dispute pas!</p>
+
+<p>En assouplissant ses convictions devant des passions indignes de son
+regard d'aigle, habitu&eacute; &agrave; fixer le soleil; devant des avantages plus
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res que la vague scintillante, indignes de sa cure, le po&egrave;te n'en
+a pas moins glorifi&eacute; les sentiments qui le condamnaient et qui, en
+p&eacute;n&eacute;trant ses &#339;uvres, leur ont donn&eacute; une action d'une port&eacute;e plus vaste
+que celle de sa vie priv&eacute;e. En succombant aux tentations d'un amour
+impur ou coupable, en acceptant des bienfaits qui font rougir, des
+faveurs qui humilient, l'artiste n'en a pas moins ceint d'une immortelle
+aur&eacute;ole l'id&eacute;al de l'amour, la vertu et ses renoncements, l'aust&eacute;rit&eacute; et
+ses innocences! Ses cr&eacute;ations lui survivent, pour faire aimer le vrai et
+stimuler au bien des milliers d'&acirc;mes, venues au monde apr&egrave;s que la
+sienne aura expi&eacute; ailleurs les fautes qu'elle a commises, en
+s'illuminant du <i>bien-fait</i> qu'elle a r&ecirc;v&eacute;.&mdash;Oui!&mdash;Cela est certain! Les
+&#339;uvres du po&egrave;te et de l'artiste ont consol&eacute;, rass&eacute;r&eacute;n&eacute;, &eacute;difi&eacute; plus
+d'&acirc;mes, que les fluctuations de sa triste existence n'ont pu en
+abattre!</p>
+
+<p>L'art est plus puissant que l'artiste. Ses types et ses h&eacute;ros ont une
+vie ind&eacute;pendante de son vacillant vouloir, car ils sont une des
+manifestations de l'&eacute;ternelle beaut&eacute;! Plus durables que lui, elles
+passent de g&eacute;n&eacute;rations en g&eacute;n&eacute;rations, intactes et immarcessibles,
+renfermant en elles-m&ecirc;mes une virtuelle facult&eacute; de r&eacute;demption pour leur
+auteur.&mdash;Puisque l'on peut dire de toute bonne action qu'elle est une
+belle action, l'on peut dire aussi de toute belle &#339;uvre qu'elle est une
+bonne &#339;uvre.&mdash;Est-ce que le vrai ne s'en d&eacute;gage pas n&eacute;cessairement en
+quelque mani&egrave;re, &agrave; travers les fissures du beau, le faux ne pouvant
+engendrer <i>a lui seul</i> que le laid? Est-ce que, pour les natures plus
+impressionnables que r&eacute;fl&eacute;chies, plus sensibles que cons&eacute;quentes, le
+bien ne se d&eacute;gage pas du beau plus s&ucirc;rement presque que du vrai, parce
+qu'en toute mani&egrave;re celui-ci est la source de l'un et de l'autre?</p>
+
+<p>S'il est advenu, h&eacute;las! que plusieurs d'entre ceux qui ont immortalis&eacute;
+leurs aspirations en donnent &agrave; leur id&eacute;al l'imp&eacute;rieux ascendant d'une
+entra&icirc;nante &eacute;loquence, &eacute;touff&egrave;rent pourtant ces aspirations et foul&egrave;rent
+un jour aux pieds leur id&eacute;al, entra&icirc;nant ainsi par leur funeste exemple
+bien des &acirc;mes qui eussent pu devenir hautes et sont devenues basses,
+combien n'y en a-t-il pas &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celles-ci, qu'ils ont secr&egrave;tement
+confirm&eacute;es, encourag&eacute;es, fortifi&eacute;es dans le vrai ou le bien, par les
+&eacute;vocations de leur g&eacute;nie! L'indulgence ne serait peut-&ecirc;tre que justice
+pour eux; mais qu'il est dur de r&eacute;clamer justice! Combien il d&eacute;pla&icirc;t
+d'avoir &agrave; d&eacute;fendre ce qu'on ne voudrait qu'admirer, d'excuser alors
+qu'on ne voudrait que v&eacute;n&eacute;rer!...</p>
+
+<p>Aussi, quel doux orgueil l'ami n'&eacute;prouve-t-il pas &agrave; rem&eacute;morer une
+carri&egrave;re dans laquelle, pas de dissonances qui blessent, pas de
+contradictions qu'on doive indulgencier, pas d'erreurs dont il faille
+remonter le courant pour en trouver l'excuse, pas d'extr&ecirc;mes qu'on ait &agrave;
+plaindre comme la cons&eacute;quence d'un exc&egrave;s de causes. Avec quel doux
+orgueil l'artiste ne nomme-t-il pas celui dont la vie prouve qu'il n'est
+pas seulement r&eacute;serv&eacute; aux natures apathiques, que ne s&eacute;duisent aucunes
+fascinations, que n'attirent aucuns mirages, qui ne sont susceptibles
+d'aucune illusion, qui se bornent ais&eacute;ment aux strictes observances et
+aux abstinences routini&egrave;res des lois honor&eacute;es et honorables, de
+pr&eacute;tendre &agrave; cette &eacute;l&eacute;vation d'&acirc;me que ne soumet aucun revers, qui ne se
+d&eacute;ment &agrave; aucun instant! &Agrave; ce titre le souvenir de Chopin restera
+doublement cher aux amis et aux artistes qu'il a rencontr&eacute;s sur sa
+route, comme &agrave; ces amis inconnus que les chants du po&egrave;te lui acqui&egrave;rent;
+comme aux artistes qui, en lui succ&eacute;dant, s'attacheront &agrave; &ecirc;tre dignes de
+lui!</p>
+
+<p>Dans aucun de ses nombreux replis, le caract&egrave;re de Chopin n'a recel&eacute; un
+seul mouvement, une seule impulsion, qui ne f&ucirc;t dict&eacute;e par le plus
+d&eacute;licat sentiment d'honneur et la plus noble entente des affections. Et
+cependant, jamais nature ne fut plus appel&eacute;e &agrave; se faire pardonner des
+travers, des singularit&eacute;s abruptes, des d&eacute;fauts excusables, mais
+insupportables. Son imagination &eacute;tait ardente, ses sentiments allaient
+jusqu'&agrave; la violence,&mdash;son organisation physique &eacute;tait faible et
+maladive! Qui peut sonder les souffrances provenant de ce contraste?
+Elles ont d&ucirc; &ecirc;tre poignantes, mais il n'en donna jamais le spectacle! Il
+se garda religieusement son propre secret; il d&eacute;roba ses souffrances &agrave;
+tous les regards sous l'imp&eacute;n&eacute;trable s&eacute;r&eacute;nit&eacute; d'une fi&egrave;re r&eacute;signation.</p>
+
+<p>La d&eacute;licatesse de sa constitution et de son c&#339;ur, en lui imposant le
+f&eacute;minin martyre des tortures &agrave; jamais inavou&eacute;es, donn&egrave;rent &agrave; sa destin&eacute;e
+quelques-uns des traits des destin&eacute;es f&eacute;minines. Exclu par sa sant&eacute; de
+l'ar&egrave;ne haletante des activit&eacute;s ordinaires, sans go&ucirc;t pour ce
+bourdonnement inutile o&ugrave; quelques abeilles se joignent &agrave; tant de frelons
+en y d&eacute;pensant la surabondance de leurs forces, il se cr&eacute;a une alv&eacute;ole &agrave;
+l'&eacute;cart des chemins trop fray&eacute;s et trop fr&eacute;quent&eacute;s. Ni aventures, ni
+complications, ni &eacute;pisodes, n'ont marqu&eacute; dans sa vie qu'il a simplifi&eacute;e,
+quoiqu'elle fut dans des conditions qui semblaient rendre ce r&eacute;sultat
+peu ais&eacute; &agrave; obtenir. Ses sentiments et ses impressions en form&egrave;rent les
+&eacute;v&eacute;nements, plus marquants et plus importants pour lui que les
+changements et les accidents de dehors. Les le&ccedil;ons qu'il donna
+constamment, avec r&eacute;gularit&eacute; et assiduit&eacute;, furent comme sa t&acirc;che
+domestique et journali&egrave;re, accomplie avec conscience et satisfaction.
+Il &eacute;pancha son c&#339;ur dans ses compositions, comme d'autres l'&eacute;panchent
+dans la pri&egrave;re, y versant toutes ces effusions refoul&eacute;es, ces tristesses
+inexprim&eacute;es, ces regrets indicibles, que les &acirc;mes pieuses versent dans
+leurs entretiens avec Dieu. Il disait dans ses &#339;uvres, ce qu'elles ne
+disent qu'&agrave; genoux: ces myst&egrave;res de passion et de douleur qu'il a &eacute;t&eacute;
+permis &agrave; l'homme de comprendre sans paroles, parce qu'il ne lui a pas
+&eacute;t&eacute; donn&eacute; de les exprimer en paroles.</p>
+
+<p>Le souci que Chopin prit d'&eacute;viter ce zigzag de la vie, que les allemands
+appelleraient <i>anti-esth&eacute;tique</i>, (<i>un&auml;sthetisch</i>); le soin qu'il eut
+d'en &eacute;laguer les hors-d'&#339;uvres, l'&eacute;miettement en parcelles informes et
+insubstantielles, en a &eacute;loign&eacute; les incidents nombreux. Quelques lignes
+vagues enveloppent son image comme une fum&eacute;e bleu&acirc;tre, disparaissant
+sous le doigt indiscret qui voudrait la toucher et la suivre. Il ne
+s'est m&ecirc;l&eacute; &agrave; aucune action, &agrave; aucun drame, &agrave; aucun n&#339;ud, &agrave; aucun
+d&eacute;nouement. Il n'a exerc&eacute; d'influence d&eacute;cisive sur aucune existence. Sa
+passion n'a jamais empi&eacute;t&eacute; sur aucun d&eacute;sir; il n'a &eacute;treint, ni mass&eacute;,
+aucun esprit par la domination du sien. Il n'a despotis&eacute; aucun c&#339;ur, il
+n'a pos&eacute; une main conqu&eacute;rante sur aucune destin&eacute;e: il ne chercha rien,
+il e&ucirc;t d&eacute;daign&eacute; de rien demander. Comme du Tasse, on pouvait dire de
+lui:</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;"><i>Brama assai, poco spera, nulla chiede.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Mais aussi, &eacute;chappait-il &agrave; tous les liens, &agrave; tous les rapports, &agrave;
+toutes les amiti&eacute;s, qui eussent voulu l'entra&icirc;ner &agrave; leur suite et le
+pousser dans de plus tumultueuses sph&egrave;res. Pr&ecirc;t &agrave; tout donner, il ne se
+donnait pas lui-m&ecirc;me. Peut-&ecirc;tre savait-il quel d&eacute;vouement exclusif sa
+constance e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne d'inspirer, quel attachement sans restriction sa
+fid&eacute;lit&eacute; e&ucirc;t &eacute;t&eacute; digne de comprendre, de partager! Peut-&ecirc;tre pensait-il,
+comme quelques &acirc;mes ambitieuses, que l'amour et l'amiti&eacute; s'ils ne sont
+tout, ne sont rien! Peut-&ecirc;tre lui a-t-il co&ucirc;t&eacute; plus d'efforts pour en
+accepter le partage, qu'il ne lui en e&ucirc;t fallu pour ne jamais effleurer
+ces sentiments et n'en conna&icirc;tre qu'un id&eacute;al d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;!&mdash;S'il en a &eacute;t&eacute;
+ainsi, nul ne l'a su au juste, car il ne parlait gu&egrave;re ni d'amour, ni
+d'amiti&eacute;. Il n'&eacute;tait pas exigeant, comme ceux dont les droits et les
+justes exigences d&eacute;passeraient de beaucoup ce qu'on aurait &agrave; leur
+offrir. Ses plus intimes connaissances ne p&eacute;n&eacute;traient pas jusqu'&agrave; ce
+r&eacute;duit sacr&eacute; o&ugrave; habitait le secret mobile de son &acirc;me, absent du reste de
+sa vie: r&eacute;duit si dissimul&eacute;, qu'on en soup&ccedil;onnait &agrave; peine l'existence!</p>
+
+<p>Dans ses relations et ses entretiens, il semblait ne s'int&eacute;resser qu'&agrave;
+ce qui pr&eacute;occupait les autres; il se gardait de les sortir du cercle de
+leur personnalit&eacute; pour les ramener &agrave; la sienne. S'il livrait peu de son
+temps, en revanche ne se r&eacute;servait-il rien de celui qu'il accordait. Ce
+qu'il e&ucirc;t r&ecirc;v&eacute;, ce qu'il e&ucirc;t souhait&eacute;, voulu, conquis, si sa main
+blanche et effil&eacute;e avait pu marier des cordes d'airain aux cordes d'or
+de sa lyre, nul ne le lui a jamais demand&eacute;, nul en sa pr&eacute;sence n'eut eu
+le loisir d'y songer! Sa conversation se fixait peu sur les sujets
+&eacute;mouvants. Il glissait dessus et, comme il &eacute;tait peu prodigue de ses
+instants, la causerie &eacute;tait facilement absorb&eacute;e par les d&eacute;tails du jour.
+Il prenait soin d'ailleurs de ne pas lui permettre de s'extraverser en
+digressions, dont il e&ucirc;t pu devenir le sujet. Son individualit&eacute;
+n'appelait gu&egrave;re les investigations de la curiosit&eacute;, les pens&eacute;es
+chercheuses et les stratag&egrave;mes scrutateurs; il plaisait trop pour faire
+r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>L'ensemble de sa personne, &eacute;tant harmonieux, ne paraissait demander
+aucun commentaire. Son regard bleu &eacute;tait plus spirituel que r&ecirc;veur; son
+sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence
+de son teint s&eacute;duisaient l'&#339;il, ses cheveux blonds &eacute;taient soyeux, son
+nez recourb&eacute; expressivement accentu&eacute;, sa stature peu &eacute;lev&eacute;e, ses membres
+fr&ecirc;les. Ses gestes &eacute;taient gracieux et multipli&eacute;s; le timbre de sa voix
+un peu assourdi, souvent &eacute;touff&eacute;. Ses allures avaient une telle
+distinction et ses mani&egrave;res un tel cachet de haute compagnie,
+qu'involontairement on le traitait en prince. Toute son apparence
+faisait penser &agrave; celle des convolvulus, balan&ccedil;ant sur des tiges d'une
+incroyable finesse leurs coupes divinement color&eacute;es, mais d'un si
+vaporeux tissu que le moindre contact les d&eacute;chire.</p>
+
+<p>Il portait dans le monde l'&eacute;galit&eacute; d'humeur des personnes que ne trouble
+aucun ennui, car elles ne s'attendent &agrave; aucun int&eacute;r&ecirc;t. D'habitude il
+&eacute;tait gai; son esprit caustique d&eacute;nichait rapidement le ridicule bien
+au-del&agrave; des superficies o&ugrave; il frappe tous les yeux. Il d&eacute;ployait dans la
+pantomime une verve drolatique, longtemps in&eacute;puis&eacute;e. Il s'amusait
+souvent &agrave; reproduire, dans des improvisations comiques, les formules
+musicales et les tics particuliers de certains virtuoses; &agrave; r&eacute;p&eacute;ter leur
+gestes et leurs mouvements, &agrave; contrefaire leur visage, avec un talent
+qui commentait en une minute toute leur personnalit&eacute;. Ses traits
+devenaient alors m&eacute;connaissables, il leur faisait subir les plus
+&eacute;tranges m&eacute;tamorphoses. Mais, tout en imitant le laid et le grotesque,
+il ne perdait jamais sa gr&acirc;ce native; la grimace ne parvenait m&ecirc;me pas &agrave;
+l'enlaidir. Sa gaiet&eacute; &eacute;tait d'autant plus piquante, qu'il en
+restreignait les limites avec un parfait bon go&ucirc;t et un &eacute;loignement
+ombrageux de ce qui pouvait le d&eacute;passer. &Agrave; aucun des instants de la plus
+enti&egrave;re familiarit&eacute;, il ne trouvait qu'une parole mals&eacute;ante, une
+vivacit&eacute; d&eacute;plac&eacute;e, puissent ne point &ecirc;tre choquantes.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; en sa qualit&eacute; de Polonais, Chopin ne manquait pas de malice; son
+constant commerce avec Berlioz, Hiller, quelques autres c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s du
+temps non moins coutumiers de mots, et de mots poivr&eacute;s, ne manqua pas
+d'aiguiser plus encore ses remarques incisives, ses r&eacute;ponses ironiques,
+ses proc&eacute;d&eacute;s &agrave; double sens. Il avait entre autres de mordantes r&eacute;pliques
+pour ceux qui eussent essay&eacute; d'exploiter indiscr&egrave;tement son talent.
+Tout Paris se raconta un jour celle qu'il fit &agrave; un amphitryon mal avis&eacute;,
+lorsqu'apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la salle &agrave; manger il lui montra un piano
+ouvert! Ayant eu la bonhomie d'esp&eacute;rer et de promettre &agrave; ses convives,
+comme un rare dessert, quelque morceau ex&eacute;cut&eacute; par lui, il put
+s'apercevoir qu'en comptant sans son h&ocirc;te on compte deux fois. Chopin
+refusa d'abord; fatigu&eacute; enfin par une insistance d&eacute;sagr&eacute;ablement
+indiscr&egrave;te: &laquo;Ah! monsieur&raquo;, dit-il de sa voix la plus &eacute;touff&eacute;e, comme
+pour mieux ac&eacute;rer sa parole, &laquo;je n'ai presque pas d&icirc;n&eacute;!&raquo;&mdash;Toutefois, ce
+genre d'esprit &eacute;tait chez lui plut&ocirc;t une habilit&eacute; acquise qu'un plaisir
+naturel. Il savait se servir du fleuret et de l'&eacute;p&eacute;e, parer et toucher!
+Mais, quand il avait fait sauter l'arme de l'adversaire, il se d&eacute;gantait
+et jetait bas la visi&egrave;re, pour n'y plus songer.</p>
+
+<p>Par une exclusion absolue de tout discours dont il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l'objet, par
+une discr&eacute;tion jamais abandonn&eacute; sur ses propres sentiments, il r&eacute;ussit &agrave;
+toujours laisser apr&egrave;s lui cette impression si ch&egrave;re au vulgaire
+distingu&eacute;, d'une pr&eacute;sence qui nous charme sans que nous ayons &agrave; redouter
+qu'elle apporte avec elle les charges de ses b&eacute;n&eacute;fices, qu'elle fasse
+succ&eacute;der aux &eacute;panchements de ses gaiet&eacute;s entra&icirc;nantes, les tristesses
+qu'imposent les confidences m&eacute;lancoliques et les visages assombris,
+r&eacute;actions in&eacute;vitables dans les natures dont on peut dire: <i>Ubi mel, ibi
+sel</i>. Quoique le monde ne puisse refuser une sorte de respect aux
+douloureux sentiments qui causent ces r&eacute;actions, quoiqu'elles aient
+m&ecirc;me pour lui tout l'attrait de l'inconnu et qu'il leur accorde quelque
+chose comme de l'admiration, il ne les go&ucirc;te qu'&agrave; distance. Il fuit leur
+approche incommode &agrave; ses stagnants repos, aussi empress&eacute; &agrave; s'apitoyer
+avec emphase &agrave; leur description, qu'&agrave; se d&eacute;tourner de leur vue. La
+pr&eacute;sence de Chopin &eacute;tait donc toujours f&ecirc;t&eacute;e. N'esp&eacute;rant point &ecirc;tre
+devin&eacute;, d&eacute;daignant de se raconter lui-m&ecirc;me, il s'occupait si fort de
+tout ce qui n'&eacute;tait pas lui, que sa personnalit&eacute; intime restait &agrave;
+l'&eacute;cart, inabord&eacute;e et inabordable, sous une surface polie et glissante
+o&ugrave; il &eacute;tait impossible de prendre pied.</p>
+
+<p>Quoique rares, il y eut pourtant des instants o&ugrave; nous l'avons surpris
+profond&eacute;ment &eacute;mu. Nous l'avons vu p&acirc;lir et bl&ecirc;mir, au point de gagner
+des teintes vertes et cadav&eacute;reuses. Mais dans ses plus vives &eacute;motions,
+il resta concentr&eacute;. Il fut alors, comme de coutume, avare de paroles sur
+ce qu'il ressentait; une minute de recueillement d&eacute;roba toujours le
+secret de son impression premi&egrave;re. Les mouvements qui y succ&eacute;daient,
+quelque gr&acirc;ce de spontan&eacute;it&eacute; qu'il s&ucirc;t leur imprimer, &eacute;taient d&eacute;j&agrave;
+l'effet d'une r&eacute;flexion dont l'&eacute;nergique volont&eacute; dominait un bizarre
+conflit de v&eacute;h&eacute;mence morale et de faiblesses physiques. Ce constant
+empire exerc&eacute; sur la violence de son caract&egrave;re, rappelait la sup&eacute;riorit&eacute;
+m&eacute;lancolique de certaines femmes qui cherchent leur force dans la
+retenue et l'isolement, sachant l'inutilit&eacute; des explosions de leurs
+col&egrave;res et ayant un soin trop jaloux du myst&egrave;re de leur passion pour le
+trahir gratuitement.</p>
+
+<p>Chopin savait noblement pardonner; nul arri&egrave;re-go&ucirc;t de rancune ne
+restait dans son c&#339;ur contre les personnes qui l'avaient froiss&eacute;. Mais,
+comme ces froissements p&eacute;n&eacute;traient tr&egrave;s avant dans son &acirc;me, ils y
+fermentaient en vagues peines et en souffrances int&eacute;rieures, si bien que
+longtemps apr&egrave;s que leurs causes avaient &eacute;t&eacute; effac&eacute;es de sa m&eacute;moire il
+en &eacute;prouvait encore les morsures secr&egrave;tes. Malgr&eacute; cela, &agrave; force de
+soumettre ses sentiments &agrave; ce qui lui semblait <i>devoir &ecirc;tre</i> pour <i>&ecirc;tre
+bien</i>, il arrivait jusqu'&agrave; savoir gr&eacute; des services offerts par une
+amiti&eacute; mieux intentionn&eacute;e que bien instruite, qui contrariait sans s'en
+douter ses susceptibilit&eacute;s cach&eacute;es. Ces torts de la gaucherie sont
+cependant les plus malais&eacute;s &agrave; supporter aux natures nerveuses,
+condamn&eacute;es &agrave; r&eacute;primer l'expression de leurs emportements et amen&eacute;es par
+l&agrave; &agrave; une irritation sourde qui, ne portant jamais sur ses vrais motifs,
+tromperait fort pourtant ceux qui la prendraient pour une irritabilit&eacute;
+sans motif. Comme pourtant, manquer &agrave; ce qui lui paraissait la plus
+belle ligne de conduite fut une tentation &agrave; laquelle Chopin n'eut pas &agrave;
+r&eacute;sister, car probablement elle ne se pr&eacute;senta jamais &agrave; lui, il se garda
+de d&eacute;celer en face d'individualit&eacute;s plus vigoureuses et, par cela seul,
+plus brusques et plus tranchantes que la sienne, les crispations que lui
+faisaient &eacute;prouver leur contact et leur liason.</p>
+
+<p>La r&eacute;serve de ses entretiens s'&eacute;tendait aussi &agrave; tous les sujets auxquels
+s'attache le fanatisme des opinions. C'est uniquement par ce qu'il ne
+faisait pas dans l'&eacute;troite circonscription de son activit&eacute;, qu'on
+arrivait &agrave; en pr&eacute;juger. Sinc&egrave;rement religieux et attach&eacute; au
+catholicisme, Chopin n'abordait jamais ce sujet, gardant ses croyances
+sans les t&eacute;moigner par aucun apparat. On pouvait longtemps le conna&icirc;tre,
+sans avoir de notions exactes sur ses id&eacute;es &agrave; cet &eacute;gard. Il s'entend de
+soi que, dans le milieu o&ugrave; ses relations intimes le transport&egrave;rent peu &agrave;
+peu, il dut renoncer &agrave; fr&eacute;quenter les &eacute;glises, &agrave; voir les
+eccl&eacute;siastiques, &agrave; pratiquer tout naturellement la religion, comme cela
+se fait dans la noble et croyante Pologne o&ugrave; tout homme bien n&eacute;
+rougirait d'&ecirc;tre tenu pour un mauvais catholique, o&ugrave; il consid&eacute;rerait
+comme la derni&egrave;re des injures de s'entendre dire qu'il n'agit pas en bon
+chr&eacute;tien. Or, qui ne sait qu'en s'abstenant souvent et longtemps des
+rites religieux, on finit n&eacute;cessairement par les oublier plus ou moins?
+Cependant, quoique pour ne pas donner &agrave; ses nouvelles accointances le
+d&eacute;plaisir de rencontrer une soutane chez lui, il laissa se d&eacute;tendre ses
+rapports avec les pr&ecirc;tres du clerg&eacute; polonais de Paris, ceux-ci ne
+cess&egrave;rent jamais de le ch&eacute;rir comme un de leurs plus nobles
+compatriotes, dont leurs amis communs leur donnaient de constantes
+nouvelles.</p>
+
+<p>Son patriotisme se r&eacute;v&eacute;la dans la direction que prit son talent, dans
+ses intimit&eacute;s de choix, dans ses pr&eacute;f&eacute;rences pour ses &eacute;l&egrave;ves, dans les
+services fr&eacute;quents et consid&eacute;rables qu'il aimait &agrave; rendre &agrave; ses
+compatriotes. Nous ne nous souvenons pas qu'il ait jamais pris plaisir &agrave;
+exprimer ses sentiments patriotiques, &agrave; parler longuement de la Pologne,
+de son pass&eacute;, de son pr&eacute;sent, de son avenir, &agrave; toucher aux questions
+historiques qui s'y rattachent. Malheureusement, la haine du conqu&eacute;rant,
+l'indignation virulente contre une injustice qui crie vengeance au ciel,
+les d&eacute;sirs et l'espoir d'une revanche &eacute;clatante qui &eacute;trangle &agrave; son tour
+le vainqueur, n'alimentaient que trop souvent les entretiens politiques
+dont la Pologne &eacute;tait l'objet. Chopin qui avait si bien appris &agrave;
+l'adorer durant une sorte de tr&ecirc;ve dans la longue histoire de ses
+tortures, n'avait pas eu le temps d'apprendre &agrave; ha&iuml;r, &agrave; r&ecirc;ver la
+vengeance, &agrave; savourer l'espoir de souffleter un vainqueur fourbe et
+d&eacute;loyal. Il se contentait par cons&eacute;quent d'aimer le vaincu, de pleurer
+avec l'opprim&eacute;, de chanter et de glorifier ce qu'il aimait, sans
+philippiques aucunes, sans excursions sur le domaine des pr&eacute;visions
+diplomatiques ou militaires qui, faute de mieux, finissaient par des
+aspirations r&eacute;volutionnaires antipathiques &agrave; sa nature. Les Polonais,
+voyant toutes les chances de briser le fameux &laquo;&eacute;quilibre europ&eacute;en&raquo; bas&eacute;
+sur le partage de leur patrie se perdre de plus en plus, &eacute;taient
+convaincus que le monde se d&eacute;jetterait sous le coup d'un pareil crime de
+l&egrave;se-christianisme. Ils n'avaient peut-&ecirc;tre pas tellement tort; l'avenir
+se chargera de le d&eacute;montrer! Mais, Chopin ne pouvant encore entrevoir
+un tel avenir, reculait instinctivement devant des esp&eacute;rances qui lui
+donnaient pour alli&eacute;s des hommes et des choses qui ne devaient &ecirc;tre que
+des causes!</p>
+
+<p>S'il s'entretenait quelquefois sur les &eacute;v&eacute;nements tant discut&eacute;s en
+France, sur les id&eacute;es et les opinions si vivement attaqu&eacute;es, si
+chaudement d&eacute;fendues, c'&eacute;tait plut&ocirc;t pour signaler ce qu'il y trouvait
+de faux et d'erron&eacute; que pour en faire valoir d'autres. Amen&eacute; &agrave; des
+rapports continus avec quelques-uns des hommes avanc&eacute;s qui ont le plus
+marqu&eacute; de nos jours, il sut borner entre eux et lui les relations &agrave; une
+bienveillante indiff&eacute;rence, tout &agrave; fait ind&eacute;pendante de la conformit&eacute;
+des id&eacute;es. Bien souvent il les laissait s'&eacute;chauffer et se haranguer
+entre eux des heures enti&egrave;res, se promenant de long en large dans le
+fond de la chambre sans ouvrir la bouche. Par moment, son pas devenait
+plus saccad&eacute;; personne n'y pr&ecirc;tait attention, sinon des visiteurs peu
+familiers avec ce milieu. Ils observaient aussi en lui certains
+soubresauts nerveux &agrave; l'&eacute;nonc&eacute; de certaines &eacute;normit&eacute;s ineffables: ses
+amis s'en &eacute;tonnaient quand on leur en parlait, sans s'apercevoir qu'il
+vivait <i>aupr&egrave;s</i> de tous, les voyait, les regardait faire, mais ne vivait
+<i>avec</i> aucun d'eux, ne leur donnant rien de son &laquo;meilleur moi&raquo; et ne
+prenant pas toujours ce qu'on croyait lui avoir donn&eacute;.</p>
+
+<p>Nous l'avons contempl&eacute; de longs instants au milieu de ces conversations
+vives et entra&icirc;nantes, dont il s'excluait par son silence. La passion
+des causeurs le faisait oublier; mais nous avons maintes fois n&eacute;glig&eacute; de
+suivre le fil de leurs raisonnements, pour fixer notre attention sur sa
+figure. Elle se contractait imperceptiblement et s'assombrissait souvent
+sous une p&eacute;nible impression, quand des sujets qui tiennent aux
+conditions premi&egrave;res de l'existence sociale &eacute;taient d&eacute;battus devant lui
+avec de si &eacute;nergiques emportements, qu'on e&ucirc;t pu croire notre sort,
+notre vie ou notre mort, devoir se d&eacute;cider &agrave; l'instant m&ecirc;me. Il semblait
+souffrir physiquement lorsqu'il entendait d&eacute;raisonner si s&eacute;rieusement,
+accumuler si imperturbablement les uns contre les autres des arguments
+&eacute;galement vides et faux, comme s'il avait entendu une suite de
+dissonances, voire m&ecirc;me une cacophonie musicale. Ou bien, il devenait
+triste et r&ecirc;veur. Alors il apparaissait comme un passager &agrave; bord d'un
+vaisseau que la temp&ecirc;te fait rebondir sur les vagues; contemplant
+l'horizon, les &eacute;toiles, songeant &agrave; sa lointaine patrie, suivant la
+man&#339;uvre des matelots, comptant leurs fautes, et se taisant, n'ayant pas
+la force requise pour saisir un des cordages de la voilure...</p>
+
+<p>Son bon sens plein de finesse l'avait promptement persuad&eacute; de la
+parfaite vacuit&eacute; de la plupart des discours politiques, des discussions
+philosophiques, des digressions religieuses. Il arriva ainsi &agrave; pratiquer
+de bonne heure la maxime favorite d'un homme infiniment distingu&eacute;, &agrave; qui
+nous avons souvent entendu r&eacute;p&eacute;ter un mot dict&eacute; par la sagesse
+misanthropique de ses vieux ans. Cette fa&ccedil;on de sentir surprenait alors
+notre impatience inexp&eacute;riment&eacute;e; mais depuis, elle nous a frapp&eacute; par sa
+triste justesse.&mdash;&laquo;Vous vous persuaderez un jour, comme moi, qu'il n'y a
+gu&egrave;re moyen de causer de quoi que ce soit avec qui que ce soit&raquo;, disait
+le marquis Jules de Noailles aux jeunes gens qu'il honorait de ses
+bont&eacute;s, lorsqu'ils se laissaient entra&icirc;ner &agrave; la chaleur de na&iuml;fs d&eacute;bats
+d'opinions. Chaque fois qu'on lui voyait r&eacute;primer une volont&eacute; passag&egrave;re
+de jeter son mot dans la discussion, Chopin semblait penser, comme pour
+consoler sa main oisive et la r&eacute;concilier avec son luth: <i>Il mondo va da
+se!</i></p>
+
+<p>La d&eacute;mocratie repr&eacute;sentait &agrave; ses yeux une agglom&eacute;ration d'&eacute;l&eacute;ments trop
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes, trop tourment&eacute;s, d'une trop sauvage puissance, pour lui
+&ecirc;tre sympathique. Il y avait alors plus de vingt ans d&eacute;j&agrave;, que
+l'av&egrave;nement des questions sociales fut compar&eacute; &agrave; une nouvelle invasion
+de barbares. Chopin &eacute;tait particuli&egrave;rement et p&eacute;niblement frapp&eacute; de ce
+que cette assimilation avait de terrible. Il d&eacute;sesp&eacute;rait d'obtenir des
+Attila conduisant les Huns modernes, le salut de Rome auquel est attach&eacute;
+celui de l'Europe! Il d&eacute;sesp&eacute;rait de pr&eacute;server de leurs destructions et
+de leurs d&eacute;vastations, la civilisation chr&eacute;tienne, devenue la
+civilisation europ&eacute;enne! Il d&eacute;sesp&eacute;rait de sauver de leurs ravages,
+l'art, ses monuments, ses accoutumances, la possibilit&eacute; en un mot de
+cette vie &eacute;l&eacute;gante, molle et raffin&eacute;e, que chanta Horace et que les
+brutalit&eacute;s d'une loi agraire tuent n&eacute;cessairement, puisque ne pouvant
+obtenir ni <i>l'&eacute;galit&eacute;</i>, ni la <i>fraternit&eacute;</i>, elles donnent la <i>mort</i>! Il
+suivait de loin les &eacute;v&eacute;nements et une perspicacit&eacute; de coup d'&#339;il, qu'on
+ne lui e&ucirc;t d'abord pas suppos&eacute;e, lui fit souvent pr&eacute;dire ce &agrave; quoi de
+mieux inform&eacute;s s'attendaient peu. Si des observations de ce genre lui
+&eacute;chappaient, il ne les d&eacute;veloppait point. Ses phrases courtes n'&eacute;taient
+remarqu&eacute;es que quand les faits les avaient justifi&eacute;es.</p>
+
+<p>Dans un seul cas Chopin se d&eacute;partit de son silence pr&eacute;m&eacute;dit&eacute; et de sa
+neutralit&eacute; accoutum&eacute;e. Il rompit sa r&eacute;serve dans la cause de l'art, la
+seule sur laquelle il n'abdiqua dans aucune circonstance l'&eacute;nonc&eacute;
+explicite de son jugement, sur laquelle il s'appliqua avec persistance &agrave;
+&eacute;tendre l'action de son influence et de ses convictions. Ce fut comme un
+t&eacute;moignage tacite, de l'autorit&eacute; de grand artiste qu'il se sentait
+l&eacute;gitimement poss&eacute;der dans ces questions. Les faisant relever de sa
+comp&eacute;tence et de son appel, il ne laissa jamais de doutes quant &agrave; sa
+mani&egrave;re de les envisager. Pendant quelques ann&eacute;es il mit une ardeur
+passionn&eacute;e dans ses plaidoyers; c'&eacute;tait celles o&ugrave; la guerre des
+romantiques et des classiques &eacute;tait si vivement conduite de part et
+d'autre. Il se rangeait ouvertement parmi les premiers, tout en
+inscrivant le nom de Mozart sur sa banni&egrave;re. Comme il tenait plus au
+fond des choses qu'aux mots et aux noms, il lui suffisait de trouver
+dans l'immortel auteur du <i>Requiem</i>, de la symphonie dite de <i>Jupiter</i>,
+etc. les principes, les germes, les origines, de toutes les libert&eacute;s
+dont il usait abondamment, (quelques-uns ont dit surabondamment), pour
+le consid&eacute;rer comme un des premiers qui ouvrirent &agrave; la musique des
+horizonts inconnus: ces horizonts qu'il aimait tant &agrave; explorer et o&ugrave; il
+fit des d&eacute;couvertes qui enrichirent le vieux monde d'un monde nouveau.</p>
+
+<p>En 1832, peu apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Paris, en musique comme en litt&eacute;rature,
+une nouvelle &eacute;cole se formait et il se produisait de jeunes talents qui
+secouaient avec &eacute;clat le joug des anciennes formules. L'effervescence
+politique des premi&egrave;res ann&eacute;es de la r&eacute;volution de Juillet &agrave; peine
+assoupie, se transporta dans toute sa vivacit&eacute; sur les questions de
+litt&eacute;rature et d'art qui s'empar&egrave;rent de l'attention et de l'int&eacute;r&ecirc;t de
+tous. Le <i>romantisme</i> fut &agrave; l'ordre du jour et l'on combattit avec
+acharnement pour ou contre. Il n'y eut aucune tr&ecirc;ve entre ceux qui
+n'admettaient pas qu'on p&ucirc;t &eacute;crire autrement qu'on n'avait &eacute;crit jusque
+l&agrave;, et ceux qui voulaient que l'artiste f&ucirc;t libre de choisir la forme
+pour l'adapter &agrave; son sentiment; qui pensaient que, la r&egrave;gle de la forme
+se trouvant dans sa concordance avec le sentiment qu'on veut exprimer,
+chaque diff&eacute;rente mani&egrave;re de sentir comporte n&eacute;cessairement une mani&egrave;re
+diff&eacute;rente de se traduire.</p>
+
+<p>Les uns, croyant &agrave; l'existence d'une forme permanente dont la perfection
+repr&eacute;sente le beau absolu, jugeaient chaque &#339;uvre de ce point de vue
+pr&eacute;&eacute;tabli. En pr&eacute;tendant que les grands ma&icirc;tres avaient atteint les
+derni&egrave;res limites de l'art et sa supr&ecirc;me perfection, ils ne laissaient
+aux artistes qui leur succ&eacute;daient d'autre gloire &agrave; esp&eacute;rer que de s'en
+rapprocher plus ou moins par l'imitation. On les frustrait m&ecirc;me de
+l'espoir de les &eacute;galer, le perfectionnement d'un proc&eacute;d&eacute; ne pouvant
+jamais s'&eacute;lever jusqu'au m&eacute;rite de l'invention.&mdash;Les autres niaient que
+le beau p&ucirc;t avoir une forme fixe et absolue, les styles divers leur
+apparaissant, &agrave; mesure qu'ils se manifestent dans l'histoire de l'art,
+comme des tentes dress&eacute;es sur la route de l'id&eacute;al: haltes momentan&eacute;es,
+que le g&eacute;nie atteint d'&eacute;poque en &eacute;poque, que ses h&eacute;ritiers imm&eacute;diats
+doivent exploiter jusqu'&agrave; leur dernier recoin, mais que ses descendants
+l&eacute;gitimes sont appel&eacute;s &agrave; d&eacute;passer.&mdash;Les uns voulaient renfermer dans
+l'enclos sym&eacute;trique des m&ecirc;mes dispositions, les inspirations des temps
+et des natures les plus dissemblables. Les autres r&eacute;clamaient pour
+chacune d'elles la libert&eacute; de cr&eacute;er leur langue, leur mode d'expression,
+n'acceptant d'autre r&egrave;gle que celle qui ressort des rapports directs du
+sentiment et de la forme, afin que celle-ci f&ucirc;t ad&eacute;quate &agrave; celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>Aux yeux clairvoyants de Chopin, les mod&egrave;les existants, quelque
+admirables qu'ils fussent, ne semblaient pas avoir &eacute;puis&eacute; tous les
+sentiments que l'art peut faire vivre de sa vie transfigur&eacute;e, ni toutes
+les formes dont il peut user. Il ne s'arr&ecirc;tait pas &agrave; l'excellence de la
+forme; il ne la recherchait m&ecirc;me qu'en tant que son irr&eacute;prochable
+perfection est indispensable &agrave; la compl&egrave;te r&eacute;v&eacute;lation du sentiment,
+n'ignorant pas que le sentiment est tronqu&eacute; aussi longtemps que la
+forme, rest&eacute;e imparfaite, intercepte son rayonnement comme un voile
+opaque. Il soumettait ainsi &agrave; l'inspiration po&eacute;tique le travail du
+m&eacute;tier, enjoignant &agrave; la patience du g&eacute;nie d'imaginer dans la forme de
+quoi satisfaire aux exigences du sentiment. Aussi, reprochait-il &agrave; ses
+classiques adversaires de r&eacute;duire l'inspiration au supplice de Procuste,
+sit&ocirc;t qu'ils n'admettaient pas que certaines mani&egrave;res de sentir sont
+inexprimables dans les formes pr&eacute;alablement d&eacute;termin&eacute;es. Il les accusait
+de d&eacute;poss&eacute;der par avance l'art, de toutes les &#339;uvres qui auraient tent&eacute;
+d'y introduire des sentiments nouveaux, rev&ecirc;tus de ses formes nouvelles
+qui se puisent dans le d&eacute;veloppement toujours progressif de l'esprit
+humain, des instruments qui divulguent sa pens&eacute;e, des ressources
+mat&eacute;rielles dont l'art dispose.</p>
+
+<p>Chopin n'admettait pas, qu'on voul&ucirc;t &eacute;craser le fronton grec avec la
+tour gothique, ni qu'on d&eacute;molisse les gr&acirc;ces pures et exquises de
+l'architecture italienne, au profil de la luxuriante fantaisie des
+constructions mauresques; comme il n'e&ucirc;t pas voulu que le svelte palmier
+vienne &agrave; cro&icirc;tre en place de ses &eacute;l&eacute;gants bouleaux, ni que l'agave des
+tropiques soit remplac&eacute;e par le m&eacute;l&egrave;ze du nord. Il pr&eacute;tendait go&ucirc;ter le
+m&ecirc;me jour l'<i>Ilyssus</i> de Phidias et le <i>Pensieroso</i> de Michel-Ange, un
+<i>Sacrement</i> de Poussin et la <i>Barque dantesque</i> de Delacroix, une
+<i>Improperia</i> de Palestrina et la <i>Reine Mab</i> de Berlioz! Il r&eacute;clamait
+son <i>droit d'&ecirc;tre</i> pour tout ce qui est beau, admirant la richesse de la
+vari&eacute;t&eacute; non moins que la perfection de l'unit&eacute;. Il ne demandait
+&eacute;galement &agrave; Sophocle et &agrave; Shakespeare, &agrave; Hom&egrave;re et &agrave; Firdousi, &agrave; Racine
+et &agrave; Goethe, que d'avoir leur <i>raison d'&ecirc;tre</i> dans la beaut&eacute; propre de
+<i>leur</i> forme, dans l'&eacute;l&eacute;vation de <i>leur</i> pens&eacute;e, proportionn&eacute;e, comme la
+hauteur du jet-d'eau aux feux iris&eacute;s, &agrave; la profondeur de leur source.</p>
+
+<p>Ceux qui voyaient les flammes du talent d&eacute;vorer insensiblement les
+vieilles charpentes vermoulues, se rattachaient &agrave; l'&eacute;cole musicale dont
+Berlioz &eacute;tait le repr&eacute;sentant le plus dou&eacute;, le plus vaillant, le plus
+hasardeux. Chopin s'y rallia compl&egrave;tement et fut un de ceux qui mit le
+plus de pers&eacute;v&eacute;rance &agrave; se lib&eacute;rer des serviles formules du style
+conventionnel, aussi bien qu'&agrave; r&eacute;pudier les charlatanismes qui n'eussent
+remplac&eacute; de vieux abus que par des abus nouveaux plus d&eacute;plaisants
+encore, l'extravagance &eacute;tant plus aga&ccedil;ante et plus intol&eacute;rable que la
+monotonie. Les nocturnes de Field, les sonates de Dussek, les
+virtuosit&eacute;s tapageuses et les expressivit&eacute;s d&eacute;coratives de Kalkbrenner,
+lui &eacute;tant ou insuffisantes ou antipathiques, il pr&eacute;tendait n'&ecirc;tre pas
+attach&eacute; aux rivages fleuris et un peu mignards des uns, ni oblig&eacute; de
+trouver bonnes les mani&egrave;res &eacute;chevel&eacute;es des autres.</p>
+
+<p>Pendant les quelques ann&eacute;es que dura cette sorte de campagne du
+romantisme, d'o&ugrave; sortirent des coups d'essai qui furent des coups de
+ma&icirc;tre, Chopin resta invariable dans ses pr&eacute;dilections comme dans ses
+r&eacute;pulsions. Il n'admit pas le moindre atermoiement avec aucun de ceux
+qui, selon lui, ne repr&eacute;sentaient pas suffisamment le progr&egrave;s ou ne
+prouvaient pas un sinc&egrave;re d&eacute;vouement &agrave; ce progr&egrave;s, sans d&eacute;sir
+d'exploitation de l'art au profit du m&eacute;tier, sans poursuite d'effets
+passagers, de succ&egrave;s surpris &agrave; la surprise de l'auditoire. D'une part,
+il rompit, des liens qu'il avait contract&eacute;s avec respect, lorsqu'il se
+sentit g&ecirc;n&eacute; par eux et retenu trop &agrave; la rive par des amarres dont il
+reconnaissait la v&eacute;tust&eacute;. D'autre part, il refusa obstin&eacute;ment d'en
+former avec de jeunes artistes dont le succ&egrave;s, exag&eacute;r&eacute; &agrave; son sens,
+relevait trop un certain m&eacute;rite. Il n'apportait pas la plus l&eacute;g&egrave;re
+louange &agrave; ce qu'il ne jugeait point &ecirc;tre une conqu&ecirc;te effective pour
+l'art, une s&eacute;rieuse conception de la t&acirc;che d'un artiste.</p>
+
+<p>Son d&eacute;sint&eacute;ressement faisait sa force; il lui cr&eacute;ait une sorte de
+forteresse. Car, ne voulant que l'art pour l'art, comme qui dirait le
+bien pour le bien, il &eacute;tait invuln&eacute;rable; par l&agrave; imperturbable. Jamais
+il ne d&eacute;sira d'&ecirc;tre pr&ocirc;n&eacute;, ni par les uns ni par les autres, &agrave; l'aide de
+ces m&eacute;nagements imperceptibles qui font perdre les batailles; &agrave; l'aide
+de ses concessions que se font les diverses &eacute;coles dans la personne de
+leurs chefs, lesquelles ont introduit au milieu des rivalit&eacute;s, des
+empi&egrave;tements, des d&eacute;ch&eacute;ances et des envahissements des styles divers
+dans les diff&eacute;rentes branches de l'art, des n&eacute;gociations, des trait&eacute;s et
+des pactes, semblables &agrave; ceux qui forment le but et les moyens de la
+diplomatie, aussi bien que les artifices et l'abandon de certains
+scrupules qui en sont ins&eacute;parables. En refusant d'&eacute;tayer ses productions
+d'aucun de ces secours extrins&egrave;ques qui forcent le public &agrave; leur faire
+bon accueil, il disait assez qu'il se fiait &agrave; leurs beaut&eacute;s pour &ecirc;tre
+s&ucirc;r qu'elles se feraient appr&eacute;cier d'elles-m&ecirc;mes. Il ne tenait pas &agrave;
+h&acirc;ter et &agrave; faciliter leur acceptation imm&eacute;diate.</p>
+
+<p>Toutefois, Chopin &eacute;tait si intimement et si uniquement p&eacute;n&eacute;tr&eacute; des
+sentiments dont il croyait avoir connu dans sa jeunesse les types les
+plus adorables, de ces sentiments que seuls il lui plaisait de confier &agrave;
+l'art; il envisageait celui-ci si invariablement d'un unique et m&ecirc;me
+point de vue, que ses pr&eacute;dilections d'artiste ne pouvaient manquer de
+s'en ressentir. Dans les grands mod&egrave;les et les chefs-d'&#339;uvre de l'art,
+il recherchait uniquement ce qui correspondait &agrave; sa nature. Ce qui s'en
+rapprochait lui plaisait; ce qui s'en &eacute;loignait obtenait &agrave; peine justice
+de lui. R&ecirc;vant et r&eacute;unissant en lui-m&ecirc;me les qualit&eacute;s souvent oppos&eacute;es
+de la passion et de la gr&acirc;ce, il poss&eacute;dait une grande s&ucirc;ret&eacute; de jugement
+et se pr&eacute;servait d'une partialit&eacute; mesquine. Il ne s'arr&ecirc;tait gu&egrave;re
+devant les plus grandes beaut&eacute;s et les plus grands m&eacute;rites, lorsqu'ils
+blessaient l'une ou l'autre des faces de sa conception po&eacute;tique. Quelque
+admiration qu'il e&ucirc;t pour les &#339;uvres de Beethoven, certaines parties
+lui en paraissaient trop rudement taill&eacute;es. Leur structure &eacute;tait trop
+athl&eacute;tique pour qu'il s'y compl&ucirc;t; leurs courroux lui semblaient trop
+rugissants. Il trouvait que la passion y approche trop du cataclysme; la
+moelle de lion qui se retrouve dans chaque membre de ses phrases lui
+&eacute;tait une trop substantielle mati&egrave;re, et les s&eacute;raphiques accents, les
+rapha&euml;lesques profils, qui apparaissent au milieu des puissantes
+cr&eacute;ations de ce g&eacute;nie, lui devenaient par moments presques p&eacute;nibles dans
+un contraste si tranch&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le charme qu'il reconnaissait &agrave; quelques-unes des m&eacute;lodies de
+Schubert, il n'&eacute;coutait pas volontiers celles dont les contours &eacute;taient
+trop aigus pour son oreille, o&ugrave; le sentiment est comme d&eacute;nud&eacute;, o&ugrave; l'on
+sent, pour ainsi dire, palpiter la chair et craquer les os sous
+l'&eacute;treinte de la douleur. Toutes les rudesses sauvages lui inspiraient
+de l'&eacute;loignement. En musique, comme en litt&eacute;rature, comme dans
+l'habitude de la vie, tout ce qui se rapproche du m&eacute;lodrame lui &eacute;tait un
+supplice. Il repoussait le c&ocirc;t&eacute; furibond et fr&eacute;n&eacute;tique du romantisme; il
+ne supportait pas l'ahurissement des effets et des exc&egrave;s d&eacute;lirants. &laquo;Il
+n'aimait pas Shakespeare sans de fortes restrictions; il trouvait ses
+caract&egrave;res trop &eacute;tudi&eacute;s sur le vif et parlant un langage trop vrai; il
+aimait mieux les synth&egrave;ses &eacute;piques et lyriques qui laissaient dans
+l'ombre les pauvres d&eacute;tails de l'humanit&eacute;. C'est pourquoi il parlait peu
+et n'&eacute;coutait gu&egrave;re, ne voulant formuler ses pens&eacute;es ou recueillir
+celles des autres que quand elles &eacute;taient arriv&eacute;es &agrave; une certaine
+&eacute;l&eacute;vation.&raquo;<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Cette nature si constamment ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, pour laquelle la
+divination, l'entre-vue, le pressentiment, offraient ce charme de
+l'inachev&eacute;, si cher aux po&egrave;tes qui savent la fin des mots interrompus et
+des pens&eacute;es tronqu&eacute;es; cette nature si pleine de d&eacute;licates r&eacute;serves, ne
+pouvait &eacute;prouver qu'un ennui, comme scandalis&eacute;, devant l'impudeur de ce
+qui ne laissait rien &agrave; p&eacute;n&eacute;trer, rien &agrave; comprendre <i>au del&agrave;</i>. Nous
+pensons que s'il lui avait fallu se prononcer &agrave; cet &eacute;gard, il e&ucirc;t avou&eacute;
+qu'&agrave; son go&ucirc;t il n'&eacute;tait permis d'exprimer les sentiments qu'&agrave; condition
+d'en laisser la meilleure partie &agrave; deviner. Si, ce qu'on est convenu
+d'appeler le <i>classique</i> dans l'art, lui semblait imposer des
+restrictions trop m&eacute;thodiques, s'il refusait de se laisser garrotter par
+ces menottes et glacer par ce syst&egrave;me conventionnel, s'il ne voulait pas
+s'enfermer dans les sym&eacute;tries d'une cage, c'&eacute;tait pour s'&eacute;lever dans les
+nues, chanter comme l'alouette plus pr&egrave;s du bleu du ciel, ne devoir
+jamais descendre de ces hauteurs. Il e&ucirc;t voulu ne se livrer au repos
+qu'en planant dans les r&eacute;gions &eacute;lev&eacute;es, comme l'oiseau de paradis dont
+on disait jadis qu'il ne go&ucirc;tait le sommeil qu'en restant les ailes
+&eacute;tendues, berc&eacute; par les souffles de l'espace, au haut des airs o&ugrave; il
+suspendait son vol. Chopin se refusait obstin&eacute;ment &agrave; s'enfoncer dans
+les tani&egrave;res des for&ecirc;ts, pour prendre note des vagissements et des
+hurlements dont elles sont remplies; &agrave; explorer les d&eacute;serts affreux, en
+y tra&ccedil;ant des sentiers que le vent perfide roule avec ironie sur les pas
+du t&eacute;m&eacute;raire qui essaye de les former.</p>
+
+<p>Tout ce qui dans la musique italienne est si franc, si lumineux, si
+d&eacute;nu&eacute; d'appr&ecirc;t, en m&ecirc;me temps que de science; tout ce qui dans l'art
+allemand porte le cachet d'une &eacute;nergie populaire, quoique puissante, lui
+plaisait &eacute;galement peu. &Agrave; propos de Schubert il dit un jour: &laquo;que le
+sublime &eacute;tait fl&eacute;tri lorsque le commun ou le trivial lui succ&eacute;dait&raquo;.
+Hummel, parmi les compositeurs de piano, &eacute;tait un des auteurs qu'il
+relisait avec le plus de plaisir. Mozart repr&eacute;sentait &agrave; ses yeux le type
+id&eacute;al, le po&egrave;te par excellence, car il condescendait plus rarement que
+tout autre &agrave; franchir les gradins qui s&eacute;parent la distinction de la
+vulgarit&eacute;. Il aimait pr&eacute;cis&eacute;ment dans Mozart le d&eacute;faut qui lui fit
+encourir le reproche que son p&egrave;re lui adressait apr&egrave;s une repr&eacute;sentation
+de l'<i>Idom&eacute;n&eacute;e</i>: &laquo;Vous avez eu tort de n'y rien mettre pour les longues
+oreilles&raquo;. La gaiet&eacute; de Papageno charmait celle de Chopin; l'amour de
+Tamino et ses myst&eacute;rieuses &eacute;preuves lui semblaient dignes d'occuper sa
+pens&eacute;e; Zerline et Mazetto l'amusaient par leur na&iuml;vet&eacute; raffin&eacute;e. Il
+comprenait les vengeances de Donna Anna, parce qu'elles ne ramenaient
+que plus de voiles sur son deuil. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de cela, son sybaritisme de
+puret&eacute;, son appr&eacute;hension du lieu-commun &eacute;taient tels, que m&ecirc;me dans
+<i>Don Juan</i>, m&ecirc;me dans cet immortel chef-d'&#339;uvre, il d&eacute;couvrait des
+passages dont nous lui avons entendu regretter la pr&eacute;sence&raquo; Son culte
+pour Mozart n'en &eacute;tait pas diminu&eacute;, mais comme attrist&eacute;. Il parvenait
+bien &agrave; oublier ce qui lui r&eacute;pugnait, mais se r&eacute;concilier avec, lui &eacute;tait
+impossible. Ne subissait-il pas en ceci les douloureuses conditions de
+ces sup&eacute;riorit&eacute;s d'instinct, irraisonn&eacute;es et implacables, dont nulle
+persuasion, nulle d&eacute;monstration, nul effort ne parviennent jamais &agrave;
+obtenir l'indulgence, ne f&ucirc;t-ce que celle de l'indiff&eacute;rence, pour des
+objets d'un spectacle antipathique et d'une aversion si insurmontable
+qu'elle est comme une sorte d'idiosyncrasie?</p>
+
+<p>Chopin donna &agrave; nos essais, &agrave; nos luttes d'alors, si remplies encore
+d'h&eacute;sitations et d'incertitudes, d'erreurs et d'exag&eacute;rations, qui
+rencontraient plus de <i>sages hochant la t&ecirc;te</i> que de contradicteurs
+glorieux, l'appui d'une rare fermet&eacute; de conviction, d'une conduite calme
+et in&eacute;branlable, d'une stabilit&eacute; de caract&egrave;re &eacute;galement &agrave; l'&eacute;preuve des
+lassitudes et des leurres, en m&ecirc;me temps que l'auxiliaire efficace
+qu'apporte &agrave; une cause le m&eacute;rite des ouvrages qu'elle peut revendiquer.
+Chopin accompagna ses hardiesses de tant de charme, de mesure et de
+savoir, qu'il fut justifi&eacute; d'avoir eu confiance en son seul g&eacute;nie par la
+prompte admiration qu'il inspira. Les solides &eacute;tudes qu'il avait faites,
+les habitudes r&eacute;fl&eacute;chies de sa jeunesse, le culte dans lequel il fut
+&eacute;lev&eacute; pour les beaut&eacute;s classiques, le pr&eacute;serv&egrave;rent de perdre ses forces
+en t&acirc;tonnements malheureux et en demi-r&eacute;ussites, comme il est arriv&eacute; &agrave;
+plus d'un partisan des id&eacute;es nouvelles.</p>
+
+<p>Sa studieuse patience &agrave; &eacute;laborer et &agrave; parachever ses ouvrages le mettait
+&agrave; l'abri des critiques qui enveniment les dissentiments, en s'emparant
+de victoires faciles et insignifiantes dues aux omissions et &agrave; la
+n&eacute;gligence de la m&eacute;garde. Exerc&eacute; de bonne heure aux exigences de la
+r&egrave;gle, ayant m&ecirc;me produit de belles &#339;uvres dans lesquelles il s'y &eacute;tait
+astreint, il ne la secouait qu'avec l'&agrave;-propos d'une justesse savamment
+m&eacute;dit&eacute;e. Il avan&ccedil;ait toujours en vertu de son principe, sans se laisser
+emporter &agrave; l'exag&eacute;ration ni s&eacute;duire aux transactions, d&eacute;laissant
+volontiers les formules th&eacute;oriques pour ne poursuivre que leurs
+r&eacute;sultats. Moins pr&eacute;occup&eacute; des disputes d'&eacute;cole et de leurs termes que
+de se donner la meilleure des raisons, celle d'une &#339;uvre accomplie, il
+eut ainsi le bonheur d'&eacute;viter les inimiti&eacute;s personnelles et les
+accommodements f&acirc;cheux.</p>
+
+<p>Plus tard, le triomphe de ses id&eacute;es ayant diminu&eacute; l'int&eacute;r&ecirc;t de son r&ocirc;le,
+il ne chercha pas d'autre occasion pour se placer derechef &agrave; la t&ecirc;te
+d'un groupe quelconque. En cette unique occurrence o&ugrave; il prit rang dans
+un conflit de parti, il fit preuve de convictions absolues, tenaces et
+inflexibles, comme toutes celles qui, en &eacute;tant vives, se font rarement
+jour. Mais, sit&ocirc;t qu'il vit son opinion avoir assez d'adh&eacute;rents pour
+r&eacute;gner sur le pr&eacute;sent et dominer l'avenir, il se retira de la m&ecirc;l&eacute;e,
+laissant les combattants s'assaillir dans des escarmouches moins utiles
+&agrave; la cause qu'agr&eacute;ables aux gens qui aiment &agrave; se battre, surtout &agrave;
+battre, au risque d'&ecirc;tre battus. Vrai grand-seigneur et vrai chef de
+parti, il se garda de survaincre, de poursuivre une arri&egrave;re-garde en
+d&eacute;route, se conduisant en prince victorieux auquel il suffit de savoir
+que sa cause est hors de danger pour ne plus se m&ecirc;ler aux combattants.</p>
+
+<p>Avec les dehors plus modernes, plus simples, moins extatiques, Chopin
+avait pour l'art le culte respectueux que lui portaient les premiers
+ma&icirc;tres du moyen-&acirc;ge. Comme pour eux, l'art &eacute;tait pour lui une belle,
+une sainte vocation. Comme eux, fier d'y avoir &eacute;t&eacute; appel&eacute;, il desservait
+ses rites avec une pi&eacute;t&eacute; &eacute;mue. Ce sentiment s'est r&eacute;v&eacute;l&eacute; &agrave; l'heure de sa
+mort dans un d&eacute;tail, dont les m&#339;urs de la Pologne nous expliquent seules
+toute la signification. Par un usage moins r&eacute;pandu de nos temps, mais
+qui toutefois y subsiste encore, on y voyait souvent les mourants
+choisir les v&ecirc;tements dans lesquels ils voulaient &ecirc;tre ensevelis,
+pr&eacute;par&eacute;s par quelques-uns longtemps &agrave; l'avance<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>Leurs plus ch&egrave;res, leurs plus intimes pens&eacute;es, s'exprimaient ou se
+trahissaient ainsi, pour la derni&egrave;re fois. Les robes monastiques &eacute;taient
+fr&eacute;quemment d&eacute;sign&eacute;es par des personnes mondaines; les hommes
+pr&eacute;f&eacute;raient ou refusaient le costume de leurs charges, selon que des
+souvenirs glorieux ou chagrins s'y rattachaient, Chopin, qui parmi les
+premiers artistes contemporains donna le moins de concerts, voulut
+pourtant &ecirc;tre mis au tombeau dans les habits qu'il y avait port&eacute;s. Un
+sentiment naturel et profond, d&eacute;coulant d'une source intarissable
+d'enthousiasme pour son art, a sans doute dict&eacute; ce dernier v&#339;u, alors
+que, remplissant fervemment les derniers devoirs du chr&eacute;tien, il
+quittait tout ce que de la terre il ne pouvait emporter aux cieux.
+Longtemps avant l'approche de la mort, il avait rattach&eacute; &agrave; l'immortalit&eacute;
+son amour et sa foi en l'art. Il voulut t&eacute;moigner une fois de plus au
+moment ou il serait couch&eacute; dans le cercueil, par un muet symbole comme
+de coutume, l'enthousiasme qu'il avait gard&eacute; intact pendant toute sa
+vie. Il mourut fid&egrave;le &agrave; lui-m&ecirc;me, adorant dans l'art ses mystiques
+grandeurs et ses plus mystiques r&eacute;v&eacute;lations.</p>
+
+<p>En se retirant, ainsi que nous l'avons dit, du tournant temp&ecirc;tueux de sa
+soci&eacute;t&eacute;, Chopin reportait ses sollicitudes et ses affections dans le
+rayon de sa famille, de ses connaissances de jeunesse, de ses
+compatriotes. Il conserva avec eux, sans aucune interruption, des
+rapports fr&eacute;quents, qu'il entretenait avec un grand soin. Sa s&#339;ur
+Louise lui &eacute;tait surtout ch&egrave;re; une certaine ressemblance dans la nature
+de leur esprit et la pente de leurs sentiments, les rapprocha plus
+particuli&egrave;rement encore. Elle fit plusieurs fois le voyage de Varsovie &agrave;
+Paris, pour le voir; en dernier lieu, elle vint y passer les trois
+derniers mois de la vie de son fr&egrave;re, pour l'entourer de ses soins
+d&eacute;vou&eacute;s.</p>
+
+<p>Dans ses relations avec ses parents, Chopin mettait une gr&acirc;ce charmante.
+Non content d'entretenir avec eux une correspondance active, il
+profitait de son s&eacute;jour &agrave; Paris pour leur procurer ces mille surprises
+que donnent les nouveaut&eacute;s, les bagatelles, les infiniment petits,
+infiniment jolis, dont la primeur fait le charme. Il recherchait tout ce
+qu'il croyait pouvoir &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; Varsovie et y envoyait
+continuellement des petits riens, modes ou babioles nouvelles. Il tenait
+&agrave; ce qu'on conserv&acirc;t ces objets, si futiles, si insignifiants qu'ils
+fussent, comme pour &ecirc;tre toujours pr&eacute;sent au milieu de ceux &agrave; qui il les
+destinait. De son c&ocirc;t&eacute;, il attachait un grand prix &agrave; toute preuve
+d'affection venue de ses parents. Recevoir de leurs nouvelles ou des
+marques de leur souvenir lui &eacute;tait une f&ecirc;te; il ne la partageait avec
+personne, mais on s'en apercevait au souci qu'il prenait de tous les
+objets qui lui arrivaient de leur part. Les moindres d'entre eux lui
+&eacute;taient pr&eacute;cieux et, non seulement il ne permettait pas aux autres de
+s'en servir, mais il &eacute;tait visiblement contrari&eacute; lorsqu'on y touchait.</p>
+
+<p>Quiconque arrivait de Pologne &eacute;tait le bienvenu aupr&egrave;s de lui. Avec ou
+sans lettre de recommandation il &eacute;tait re&ccedil;u &agrave; bras ouverts, comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de la famille. Il permettait &agrave; des personnes souvent inconnues
+quand elles venaient de son pays, ce qu'il n'accordait &agrave; aucun d'entre
+nous: le droit de d&eacute;ranger ses habitudes. Il se g&ecirc;nait pour elles, il
+les promenait, il retournait vingt fois de suite aux m&ecirc;mes lieux pour
+leur faire voir les curiosit&eacute;s de Paris, sans jamais t&eacute;moigner d'ennui &agrave;
+ce m&eacute;tier de cicerone et de badaud. Puis, il donnait &agrave; d&icirc;ner &agrave; ces chers
+compatriotes, dont la veille il avait ignor&eacute; l'existence; il leur
+&eacute;vitait toutes les menues-d&eacute;penses, il leur pr&ecirc;tait de l'argent. Mieux
+que cela; on voyait qu'il &eacute;tait heureux de le faire, qu'il &eacute;prouvait un
+vrai bonheur &agrave; parler sa langue, &agrave; se trouver avec les siens, &agrave; se
+retrouver par eux dans l'atmosph&egrave;re de sa patrie qu'il lui semblait
+encore respirer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'eux. On voyait combien il se plaisait &agrave; &eacute;couter
+leurs tristes r&eacute;cits, &agrave; distraire leurs douleurs, &agrave; d&eacute;tourner leurs
+sanglants souvenirs, eu consolant leurs supr&ecirc;mes regrets par les
+infinies promesses d'une esp&eacute;rance &eacute;loquemment chant&eacute;e.</p>
+
+<p>Chopin &eacute;crivait r&eacute;guli&egrave;rement aux siens, mais seulement &agrave; eux. Une de
+ses bizarreries consistait &agrave; s'abstenir de tout &eacute;change de lettres, de
+tout envoi de billets; on e&ucirc;t pu croire qu'il avait fait v&#339;u de n'en
+jamais adresser &agrave; des &eacute;trangers. C'&eacute;tait chose curieuse de le voir
+recourir &agrave; tous les exp&eacute;dients pour &eacute;chapper &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de tracer
+quelques lignes. Maintes fois il pr&eacute;f&eacute;ra traverser Paris d'un bout &agrave;
+l'autre pour refuser un d&icirc;ner ou faire part de l&eacute;g&egrave;res informations,
+plut&ocirc;t que de s'en &eacute;pargner la peine au moyen d'une petite feuille de
+papier. Son &eacute;criture resta comme inconnue &agrave; la plupart de ses amis. On
+dit qu'il lui est arriv&eacute; de s'&eacute;carter de cette habitude en faveur de ses
+belles compatriotes fix&eacute;es &agrave; Paris, dont quelques-unes poss&egrave;dent de
+charmants autographes de lui, tous en polonais. Cette infraction &agrave; ce
+qu'on e&ucirc;t pu prendre pour une r&egrave;gle, s'explique par le plaisir qu'il
+avait &agrave; parler sa langue, qu'il employait de pr&eacute;f&eacute;rence et dont il se
+plaisait &agrave; traduire aux autres les locutions les plus expressives. Comme
+les slaves en g&eacute;n&eacute;ral, il poss&eacute;dait tr&egrave;s bien le fran&ccedil;ais; d'ailleurs,
+vu son origine fran&ccedil;aise, il lui avait &eacute;t&eacute; enseign&eacute; avec un soin
+particulier. Mais, il s'en accomodait mal, lui reprochant d'&ecirc;tre peu
+sonore &agrave; l'oreille et d'un g&eacute;nie froid.</p>
+
+<p>Cette mani&egrave;re de le juger est d'ailleurs assez r&eacute;pandue parmi les
+Polonais, qui s'en servent avec une grande facilit&eacute;, le parlent beaucoup
+entre eux, souvent mieux que leur propre langue, sans jamais cesser de
+se plaindre &agrave; ceux qui ne la connaissent pas de ne pouvoir rendre dans
+un autre idiome que le leur, les chatoiements infinis de l'&eacute;motion, les
+nuances &eacute;th&eacute;r&eacute;es de la pens&eacute;e! C'est tant&ocirc;t la majest&eacute;, tant&ocirc;t la
+passion, tant&ocirc;t la gr&acirc;ce, qui &agrave; leur dire fait d&eacute;faut aux mots fran&ccedil;ais.
+Si on leur demande le sens d'un vers, d'une parole cit&eacute;e par eux en
+polonais,&mdash;<i>Oh! c'est intraduisible!</i>&mdash;est immanquablement la premi&egrave;re
+r&eacute;ponse faite &agrave; l'&eacute;tranger. Viennent ensuite les commentaires, qui
+servent surtout &agrave; commenter l'exclamation, &agrave; expliquer toutes les
+finesses, tous les sous-entendus, tous les contraires renferm&eacute;s dans ces
+mots <i>intraduisibles!</i> Nous en avons cit&eacute; quelques exemples, lesquels
+joints &agrave; d'autres, nous portent &agrave; supposer que cette langue a l'avantage
+d'imager les substantifs abstraits et que, dans le cours de son
+d&eacute;veloppement, elle a d&ucirc; au g&eacute;nie po&eacute;tique de la nation d'&eacute;tablir entre
+les id&eacute;es un rapprochement frappant et juste par les &eacute;tymologies, les
+d&eacute;rivations, les synonymes. Il en r&eacute;sulte comme un reflet color&eacute;, ombre,
+ou lumi&egrave;re, projet&eacute; sur chaque expression.</p>
+
+<p>L'on pourrait dire ainsi que les mots de cette langue font
+n&eacute;cessairement vibrer dans l'esprit un son enharmonique impr&eacute;vu, ou
+bien, le son correspondant d'une tierce qui module imm&eacute;diatement la
+pens&eacute;e en un accord majeur ou mineur. La richesse de son vocabulaire
+permet toujours le choix du ton; mais la richesse peut devenir une
+difficult&eacute; et il ne serait pas impossible d'attribuer l'usage des
+langues &eacute;trang&egrave;res, si r&eacute;pandues en Pologne, aux paresses d'esprit et
+d'&eacute;tudes qui veulent &eacute;chapper &agrave; la fatigue d'une habilet&eacute; de diction,
+indispensable dans une langue pleine de soudaines profondeurs et d'un
+laconisme si &eacute;nergique, que l'&agrave;-peu-pr&egrave;s y devient difficile et la
+banalit&eacute; insoutenable. Les vagues assonances de sentiments mal d&eacute;finis
+sont incompressibles dans les fortes nervures de sa grammaire. L'id&eacute;e
+n'y peut sortir d'une pauvret&eacute; singuli&egrave;rement d&eacute;nud&eacute;e, tant qu'elle
+reste en de&ccedil;&agrave; des bornes du lieu-commun; par contre, elle r&eacute;clame une
+rare pr&eacute;cision de termes pour ne pas devenir baroque au del&agrave;. La
+litt&eacute;rature polonaise compte moins que d'autres les noms d'auteurs
+devenus classiques; en revanche, presque chacun d'eux dota sa patrie
+d'une de ces &#339;uvres qui restent &agrave; jamais. Elle doit peut-&ecirc;tre &agrave; ce
+caract&egrave;re hautain et exigeant de son idiome, de voir le nombre de ses
+chefs-d'&#339;uvre en proportion plus grande qu'ailleurs avec celui de ses
+litt&eacute;rateurs. On se sent ma&icirc;tre, quand on se hasarde &agrave; manier cette
+belle et riche langue<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+
+<p>L'&eacute;l&eacute;gance mat&eacute;rielle &eacute;tait aussi naturelle &agrave; Chopin que celle de
+l'esprit. Elle se trahissait autant dans les objets qui lui
+appartenaient, que dans ses mani&egrave;res distingu&eacute;es. Il avait la
+coquetterie des appartements; aimant beaucoup les fleurs, il en ornait
+toujours le sien. Sans approcher de l'&eacute;clatante richesse dont &agrave; cette
+&eacute;poque quelques-unes des c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s de Paris d&eacute;coraient leurs demeures,
+il gardait sur ce point, ainsi que sur le chapitre des &eacute;l&eacute;gances de
+cannes, d'&eacute;pingles, de boutons, des bijoux fort &agrave; la mode alors,
+l'instinctive ligne du <i>comme il faut</i>, entre le trop et le trop peu.</p>
+
+<p>Comme il ne confondait son temps, sa pens&eacute;e, ses d&eacute;marches, avec ceux
+de personne, la soci&eacute;t&eacute; des femmes lui &eacute;tait souvent plus commode en ce
+qu'elle obligeait &agrave; moins de rapports subs&eacute;quents. Ayant toujours
+conserv&eacute; une exquise puret&eacute; int&eacute;rieure que les orages de la vie ont peu
+troubl&eacute;, jamais souill&eacute;, car ils n'&eacute;branl&egrave;rent jamais en lui le go&ucirc;t du
+bien, l'inclination vers l'honn&ecirc;te, le respect de la vertu, la foi en la
+saintet&eacute;, Chopin ne perdit jamais cette na&iuml;vet&eacute; juv&eacute;nile qui permet de
+se trouver agr&eacute;ablement dans un cercle dont la vertu, l'honn&ecirc;tet&eacute;, la
+respectabilit&eacute;, font les principaux frais et le plus grand charme. Il
+aimait les causeries sans port&eacute;e des gens qu'il estimait; il se
+complaisait aux plaisirs enfantins des jeunes personnes. Il passait
+volontiers de soir&eacute;es enti&egrave;res &agrave; jouer au colin-maillard avec de jeunes
+filles, &agrave; leur conter des historiettes amusantes ou cocasses, &agrave; les
+faire rire de ces rires fous de la jeunesse qui fout encore plus plaisir
+&agrave; entendre que le chant de la fauvette.</p>
+
+<p>Tout cela r&eacute;uni faisait que Chopin, si intimement li&eacute; avec quelques-unes
+des personnalit&eacute;s les plus marquantes du mouvement artistique et
+litt&eacute;raire d'alors que leurs existences semblaient n'en faire qu'une,
+resta n&eacute;anmoins un &eacute;tranger au milieu d'elles. Son individualit&eacute; ne se
+fondit avec aucune autre. Personne d'entre les Parisiens n'&eacute;tait &agrave; m&ecirc;me
+de comprendre cette r&eacute;union, accomplie dans les plus hautes r&eacute;gions de
+l'&ecirc;tre, entre les aspirations du g&eacute;nie et la puret&eacute; des d&eacute;sirs. Encore
+moins pouvait-on sentir le charme de cette noblesse infuse, de cette
+&eacute;l&eacute;gance inn&eacute;e, de cette chastet&eacute; virile, d'autant plus savoureuse
+qu'elle &eacute;tait plus inconsciente de ses d&eacute;dains pour le charnel vulgaire
+l&agrave;, o&ugrave; tous croyaient que l'imagination ne pouvait &ecirc;tre coul&eacute;e dans les
+moules d'un chef-d'&#339;uvre, que chauff&eacute;e &agrave; blanc dans les hauts fourneaux
+d'une sensualit&eacute; &acirc;cre et pleine d'inf&acirc;mes scories!</p>
+
+<p>Mais, une des plus pr&eacute;cieuses pr&eacute;rogatives de la puret&eacute; int&eacute;rieure &eacute;tant
+de ne pas deviner les raffinements, de ne pas apercevoir les cynismes de
+l'impudeur, Chopin se sentait oppress&eacute; par le voisinage de certaines
+personnalit&eacute;s dont l'&#339;il n'avait plus de transparence, dont l'haleine
+&eacute;tait impure, dont les l&egrave;vres se plissaient comme celles d'un satyre,
+sans se douter le moins du monde que des faits, qu'il appelait les
+&eacute;carts du g&eacute;nie, &eacute;taient &eacute;lev&eacute;s &agrave; la hauteur d'un culte envers la d&eacute;esse
+Mati&egrave;re! Le lui e&ucirc;t-on dit mille fois, jamais on ne lui e&ucirc;t persuad&eacute; que
+la rudesse baroque des mani&egrave;res, le parler sans-g&ecirc;ne des app&eacute;tits
+indignes, les envieuses diatribes contre les riches et les grands,
+&eacute;taient autre chose que le manque d'&eacute;ducation d'une classe inf&eacute;rieure.
+Jamais il n'e&ucirc;t cru que chaque pens&eacute;e lascive, chaque espoir honteux,
+chaque souhait rapace, chaque v&#339;u homicide, &eacute;tait l'encens offert &agrave;
+cette basse idole et que chacune de ces exhalaisons, devenue si vite
+d'&eacute;tourdissante, f&eacute;tide, &eacute;tait re&ccedil;ue dans les cassolettes de similor
+d'une po&eacute;sie menteuse, comme un hommage de plus dans l'apoth&eacute;ose
+sacril&egrave;ge!</p>
+
+<p>La campagne et la vie de ch&acirc;teau lui convenaient tellement, que pour en
+jouir il acceptait une soci&eacute;t&eacute; qui ne lui convenait pas du tout. On
+pourrait en induire qu'il lui &eacute;tait plus ais&eacute; d'abstraire son esprit des
+gens qui l'entouraient, de leur partage bruyant comme le son des
+castagnettes, que d'abstraire ses sens de l'air &eacute;touff&eacute;, de la lumi&egrave;re,
+terne, des tableaux prosa&iuml;ques de la ville, o&ugrave; les passions sont
+excit&eacute;es et surexcit&eacute;es &agrave; chaque pas, les organes rarement flatt&eacute;s. Ce
+que l'on y voit, ce que l'on y entend, ce que l'on y sent, frappe au
+lieu de bercer, fait sortir de soi, au lieu de faire rentrer en soi.
+Chopin en souffrait, mais ne se rendait pas compte de ce qui
+l'offusquait, aussi longtemps que des salons amis l'attendirent et que
+la lutte des opinions litt&eacute;raires et artistiques le pr&eacute;occupa vivement.
+L'art pouvait lui faire oublier la nature; le beau dans les cr&eacute;ations de
+l'homme pouvait lui remplacer pour quelque temps le beau des cr&eacute;ations
+de Dieu; aussi, aimait-il Paris. Mais, il &eacute;tait heureux chaque fois
+qu'il pouvait le laisser loin derri&egrave;re lui!</p>
+
+<p>&Agrave; peine &eacute;tait-il arriv&eacute; dans une maison de campagne, &agrave; peine se
+voyait-il entour&eacute; de jardins, de vergers, de potagers, d'arbres, de
+hautes herbes, de fleurs telles quelles, qu'il semblait un autre homme,
+un homme transfigur&eacute;. L'app&eacute;tit lui revenait, sa gaiet&eacute; d&eacute;bordait, ses
+bons-mots p&eacute;tillaient. Il s'amusait de tout avec tous, devenait
+ing&eacute;nieux &agrave; varier les amusements, &agrave; multiplier les &eacute;pisodes &eacute;gayants de
+cette existence au grand air qui le ranimait, de cette libert&eacute; rustique
+si fort de son go&ucirc;t. La promenade ne l'ennuyait pas; il pouvait beaucoup
+marcher et roulait volontiers en voiture. Il observait et d&eacute;crivait peu
+ces paysages agrestes; cependant il &eacute;tait ais&eacute; de remarquer qu'il en
+avait une impression tr&egrave;s vive. &Agrave; quelques mots qui lui &eacute;chappaient, on
+e&ucirc;t dit qu'il se sentait plus pr&egrave;s de sa patrie en se trouvant au milieu
+des bl&eacute;s, des pr&eacute;s, des haies, des foins, des fleurs des champs, des
+bois qui partout ont les m&ecirc;mes senteurs. Il pr&eacute;f&eacute;rait se voir entre les
+laboureurs, les faucheurs, les moissonneurs, qui dans tous les pays se
+ressemblent un peu, qu'entre les rues et les maisons, les ruisseaux et
+les gamins de Paris, qui certes ne ressemblent &agrave; rien et ne peuvent rien
+rappeler &agrave; personne, tout l'ensemble gigantesque, souvent discordant, de
+la &laquo;grand' ville&raquo;, a quelque chose d'&eacute;crasant pour des natures
+sensitives et maladives.</p>
+
+<p>En outre, Chopin aimait &agrave; travailler &agrave; la campagne, comme si cet air
+pur, sain et p&eacute;n&eacute;trant, ravigotait son organisme qui s'&eacute;tiolait au
+milieu de la fum&eacute;e et de l'air &eacute;pais de la rue! Plusieurs de ses
+meilleurs ouvrages &eacute;crits durant ses <i>villeggiature</i>, renferment
+peut-&ecirc;tre le souvenir de ses meilleurs jours d'alors.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#toc">VI.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/001.png" alt="C" /></span>hopin est n&eacute; &agrave; &#379;elazowa-Wola, pr&egrave;s de Varsovie, en 1810. Par un hasard
+rare chez les enfants, il ne gardait pas le souvenir de son &acirc;ge dans ses
+premi&egrave;res ann&eacute;es; il para&icirc;t que la date de sa naissance ne fut fix&eacute;e
+dans sa m&eacute;moire que par une montre, dont une grande artiste, une vraie
+musicienne, lui fit cadeau en 1820, avec cette inscription: &laquo;<i>Madame
+Catalani, &agrave; Fr&eacute;d&eacute;ric Chopin &acirc;g&eacute; de dix ans</i>&raquo;. Le pressentiment de la
+femme dou&eacute;e, donna peut-&ecirc;tre &agrave; l'enfant timide la prescience de son
+avenir! Rien d'extraordinaire ne marqua du reste le cours de ses
+premi&egrave;res ann&eacute;es. Son d&eacute;veloppement int&eacute;rieur traversa probablement peu
+de phases, n'eut que peu de manifestations. Comme il &eacute;tait fr&ecirc;le et
+maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa sant&eacute;. D&egrave;s lors
+sans doute il prit l'habitude de cette affabilit&eacute;, de cette bonne gr&acirc;ce
+g&eacute;n&eacute;rale, de cette discr&eacute;tion sur tout ce qui le faisait souffrir, n&eacute;es
+du d&eacute;sir de rassurer les inqui&eacute;tudes qu'il occasionnait.</p>
+
+<p>Aucune pr&eacute;cocit&eacute; dans ses facult&eacute;s, aucun signe pr&eacute;curseur d'un
+remarquable &eacute;panouissement, ne r&eacute;v&eacute;l&egrave;rent dans sa premi&egrave;re jeunesse une
+future sup&eacute;riorit&eacute; d'&acirc;me, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit
+&ecirc;tre souffrant et souriant, toujours patient et enjou&eacute;, on lui sut
+tellement gr&eacute; de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se
+contenta sans doute de ch&eacute;rir ses qualit&eacute;s, sans se demander s'il
+donnait son c&#339;ur sans r&eacute;serve et livrait le secret de toutes ses
+pens&eacute;es. Il est des &acirc;mes qui, &agrave; l'entr&eacute;e de la vie, sont comme de riches
+voyageurs amen&eacute;s par le sort au milieu de simples p&acirc;tres, incapables de
+reconna&icirc;tre le haut rang de leurs h&ocirc;tes; tant que ces &ecirc;tres sup&eacute;rieurs
+demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement
+&agrave; leur propre opulence, suffisants toutefois pour &eacute;merveiller des c&#339;urs
+ing&eacute;nus et r&eacute;pandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances.
+Ces &ecirc;tres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les
+entourent; on est charm&eacute;, heureux, reconnaissant, on suppose qu'ils ont
+&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;reux, tandis qu'en r&eacute;alit&eacute; ils n'ont encore &eacute;t&eacute; que peu
+prodigues de leurs tr&eacute;sors.</p>
+
+<p>Les habitudes que Chopin connut avant toutes autres, entre lesquelles il
+grandit comme dans un berceau solide et mo&euml;lleux, furent celles d'un
+int&eacute;rieur uni, calme, occup&eacute;; aussi ces exemples de simplicit&eacute;, de pi&eacute;t&eacute;
+et de distinction, lui rest&egrave;rent toujours les plus doux et les plus
+chers. Les vertus domestiques, les coutumes religieuses, les charit&eacute;s
+pieuses, les modesties rigides, l'entour&egrave;rent d'une pure atmosph&egrave;re, o&ugrave;
+son imagination prit ce velout&eacute; tendre des plantes qui ne furent jamais
+expos&eacute;es aux poussi&egrave;res des grands chemins.</p>
+
+<p>La musique lui fut enseign&eacute;e de bonne heure. &Agrave; neuf ans il commen&ccedil;a &agrave;
+l'apprendre et fut bient&ocirc;t confi&eacute; &agrave; un disciple passionn&eacute; de S&eacute;bastien
+Bach, &#379;ywna, qui dirigea ses &eacute;tudes durant de longues ann&eacute;es selon les
+errements d'une &eacute;cole enti&egrave;rement classique. Il est &agrave; supposer que
+lorsque, d'accord avec ses d&eacute;sirs et sa vocation, sa famille lui faisait
+embrasser la carri&egrave;re de musicien, aucun prestige de vaine gloriole,
+aucune perspective fantastique, n'&eacute;blouissaient leurs yeux et leurs
+esp&eacute;rances. On le fit travailler s&eacute;rieusement et consciencieusement,
+afin qu'il f&ucirc;t un jour ma&icirc;tre savant et habile, sans s'inqui&eacute;ter outre
+mesure du plus ou moins de retentissement qu'obtiendraient les fruits de
+ces le&ccedil;ons et de ces labeurs du devoir.</p>
+
+<p>Il fut plac&eacute; assez jeune dans un des premiers coll&egrave;ges de Varsovie,
+gr&acirc;ce &agrave; la g&eacute;n&eacute;reuse et intelligente protection que le prince Antoine
+Radziwi&#322;&#322; accorda toujours aux arts et aux jeunes talents, dont il
+reconnaissait la port&eacute;e avec le coup d'&#339;il d'un homme et d'un artiste
+distingu&eacute;. Le prince Radziwi&#322;&#322; ne cultivait pas la musique en simple
+dilettante; il fut compositeur remarquable. Sa belle partition de
+<i>Faust</i>, publi&eacute;e il y a nombre d'ann&eacute;es, continue d'&ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; chaque
+hiver par l'acad&eacute;mie de chant de Berlin. Elle nous semble encore
+sup&eacute;rieure, par son intime appropriation aux tonalit&eacute;s des sentiments de
+l'&eacute;poque o&ugrave; la premi&egrave;re partie de ce po&egrave;me fut &eacute;crite, &agrave; diverses
+tentatives pareilles faites de son temps.</p>
+
+<p>En subvenant aux moyens assez restreints de la famille de Chopin, le
+prince fit &agrave; celui-ci l'inappr&eacute;ciable don d'une belle &eacute;ducation, dont
+aucune partie ne resta n&eacute;glig&eacute;e. Son esprit &eacute;lev&eacute; le mettant &agrave; m&ecirc;me de
+comprendre toutes les exigences de la carri&egrave;re d'un artiste, ce fut lui
+qui, depuis l'entr&eacute;e de son prot&eacute;g&eacute; au coll&egrave;ge jusqu'&agrave; l'ach&egrave;vement
+complet de ses &eacute;tudes, paya sa pension par l'entremise d'un ami, M.
+Antoine Korzuchowski, lequel garda toujours avec Chopin les relations
+d'une cordiale et constante amiti&eacute;. De plus, le prince Radziwi&#322;&#322; faisait
+souvent intervenir Chopin aux parties de campagne, aux soir&eacute;es, aux
+d&icirc;ners qu'il donnait, plus d'une anecdote se rattacha dans la m&eacute;moire du
+jeune homme &agrave; ces charmants instants, qu'animait tout le <i>brio</i> de la
+gaiet&eacute; polonaise. Il y joua souvent un r&ocirc;le piquant, par son esprit
+comme par son talent, gardant le souvenir attendri de plus d'une beaut&eacute;
+rapidement pass&eacute;e devant ses yeux. Dans le nombre, la jeune P<sup>sse</sup>
+&Eacute;lise, fille du prince, morte &agrave; la premi&egrave;re fleur de l'&acirc;ge, lui laissa
+la plus suave impression d'un ange pour un moment exil&eacute; ici-bas.</p>
+
+<p>Le charmant et facile caract&egrave;re que Chopin apporta sur les bancs de
+l'&eacute;cole, le fit promptement aimer de ses camarades, en particulier du
+prince Calixte Czetwertynski et de ses fr&egrave;res. Lorsque arrivaient les
+f&ecirc;tes et, les vacances, il allait souvent les passer avec eux chez leur
+m&egrave;re, la P<sup>sse</sup> Idalie Czetwertynska, qui cultivait la musique avec un
+vrai sentiment de ses beaut&eacute;s et qui bient&ocirc;t sut d&eacute;couvrir le po&egrave;te dans
+le musicien. La premi&egrave;re peut-&ecirc;tre, elle fit conna&icirc;tre &agrave; Chopin le
+charme d'&ecirc;tre entendu en m&ecirc;me temps qu'&eacute;cout&eacute;. La princesse &eacute;tait belle
+encore et poss&eacute;dait un esprit sympathique, uni &agrave; de hautes vertus, &agrave; de
+charmantes qualit&eacute;s. Son salon &eacute;tait un des plus brillants et des plus
+recherch&eacute;s de Varsovie; Chopin y rencontra souvent les femmes les plus
+distingu&eacute;es de cette capitale. Il y connut ces s&eacute;duisantes beaut&eacute;s dont
+la c&eacute;l&eacute;brit&eacute; &eacute;tait europ&eacute;enne, alors que Varsovie &eacute;tait si envi&eacute;e pour
+l'&eacute;clat, l'&eacute;l&eacute;gance, la gr&acirc;ce de sa soci&eacute;t&eacute;. Il eut l'honneur d'&ecirc;tre
+pr&eacute;sent&eacute; chez la P<sup>sse</sup> de Lowicz, par l'entremise de la P<sup>sse</sup>
+Czetwertynska; celle-ci le rapprocha aussi de la C<sup>sse</sup> Zamoyska, de la
+P<sup>sse</sup> Micheline Radziwi&#322;&#322;, de la P<sup>sse</sup> Th&eacute;r&egrave;se Jablonowska, ces
+enchanteresses qu'entouraient tant d'autres beaut&eacute;s moins renomm&eacute;es.</p>
+
+<p>Bien jeune encore, il lui arriva de cadencer leurs pas aux accords de
+son piano. Dans ces r&eacute;unions, qu'on e&ucirc;t dit des assembl&eacute;es de f&eacute;es, il
+put surprendre bien des fois peut-&ecirc;tre, rapidement d&eacute;voil&eacute;s dans le
+tourbillon de la danse, les secrets de ces c&#339;urs exalt&eacute;s et tendres; il
+put lire sans peine dans ces &acirc;mes qui se penchaient avec attrait et
+amiti&eacute; vers son adolescence. L&agrave;, il put apprendre de quel m&eacute;lange de
+levain et de p&acirc;te de rose, de salp&ecirc;tre et de larmes ang&eacute;liques, est
+p&eacute;tri l'id&eacute;al po&eacute;tique des femmes de sa nation. Quand ses doigts
+distraits couraient sur les touches et en tiraient subitement quelques
+&eacute;mouvants accords, il put entrevoir comment coulent les pleurs furtifs
+des jeunes filles &eacute;prises, des jeunes femmes n&eacute;glig&eacute;es; comment
+s'humectent les yeux des jeunes hommes amoureux et jaloux de gloire. Ne
+vit-il pas souvent alors quelque belle enfant, se d&eacute;tachant des groupes
+nombreux, s'approcher de lui et lui demander un simple <i>pr&eacute;lude</i>?
+S'accoudant sur le piano pour soutenir sa t&ecirc;te r&ecirc;veuse de sa belle main,
+dont les pierreries ench&acirc;ss&eacute;es dans les bagues et les bracelets
+faisaient valoir la fine transparence, elle laissait deviner sans y
+songer le chant que chantait son c&#339;ur, dans un regard humide o&ugrave; perlait
+une larme, dans sa prunelle ardente o&ugrave; le feu de l'inspiration luisait!
+N'advint-il pas bien souvent aussi que tout un groupe, pareil &agrave; des
+nymphes fol&acirc;tres, voulant obtenir de lui quelque valse d'une
+vertigineuse rapidit&eacute;, l'environna de sourires qui le mirent d'embl&eacute;e &agrave;
+l'unisson de leurs gaiet&eacute;s?</p>
+
+<p>L&agrave;, il vit d&eacute;ployer les chastes gr&acirc;ces de ses captivantes compatriotes,
+qui lui laiss&egrave;rent un souvenir ineffa&ccedil;able du prestige de leurs
+entra&icirc;nements si vifs et si contenus, quand la mazoure ramenait
+quelqu'une de ses figures que l'esprit d'un peuple chevaleresque pouvait
+seul cr&eacute;er et nationaliser. L&agrave;, il comprit ce qu'est l'amour, tout ce
+qu'est l'amour, ce qu'il est en Pologne, ce qu'il doit &ecirc;tre dans ses
+c&#339;urs bien n&eacute;s, quand un jeune couple, un beau couple, un de ces couples
+qui arrachent un cri d'admiration aux vieillards en cheveux blancs, un
+sourire approbatif aux matrones qui croient avoir d&eacute;j&agrave; contempl&eacute; tout ce
+que la terre produit de beau, se voyait bondir d'un bout &agrave; l'autre de la
+salle de bal. Il fendait l'air, d&eacute;vorait l'espace, comme des &acirc;mes qui
+s'&eacute;lanceraient dans les immensit&eacute;s sid&eacute;rales, volant sur les ailes de
+leurs d&eacute;sirs d'un astre &agrave; un autre, effleurant l&eacute;g&egrave;rement du bout de
+leurs pieds si &eacute;troits quelque plan&egrave;te attard&eacute;e dans sa route,
+repoussant plus l&eacute;g&egrave;rement encore l'&eacute;toile rencontr&eacute;e comme un lumineux
+caillou... jusqu'&agrave; ce que l'homme &eacute;perdu de joie et de reconnaissance se
+pr&eacute;cipite &agrave; genoux, au milieu du cercle vide o&ugrave; se concentrent tant de
+regards curieux, sans quitter le bout des doigts de sa dame dont la main
+reste ainsi &eacute;tendue sur sa t&ecirc;te, comme pour la b&eacute;nir. Trois fois, il la
+fait tourner autour de lui; on dirait qu'il veut ceindre son front d'une
+triple couronne, aur&eacute;ole bleue, guirlande de flammes, nimbe d'or et de
+gloire!... Trois fois elle y consent, par un regard, par un sourire, par
+une inflexion de t&ecirc;te; alors, voyant sa taille pench&eacute;e par la fatigue de
+cette rotation rapide et vertigineuse, le cavalier se redresse avec
+imp&eacute;tuosit&eacute;, la saisit entre ses bras nerveux, la soul&egrave;ve un instant de
+terre, pour terminer cette fantastique course dans un tourbillon de
+bonheur.</p>
+
+<p>Dans les ann&eacute;es plus avanc&eacute;es de sa trop courte vie, Chopin jouant un
+jour une de ses <i>Mazoures</i> &agrave; un musicien ami, qui sentait d&eacute;j&agrave;, plus
+qu'il ne comprenait encore, les clairvoyances magn&eacute;tiques qui se
+d&eacute;gageaient de son souvenir en prenant corps sur son piano,
+s'interrompit brusquement pour lui raconter cette figure de la danse.
+Puis, en se retournant vers le clavier, il murmura ces deux vers de
+Soumet, le po&egrave;te en vogue d'alors:</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 6em;">Je t'aime</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">S&eacute;mida, et mon c&#339;ur vole vers ton image,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Tant&ocirc;t comme un encens, tant&ocirc;t comme un orage!...</span><br />
+</p>
+
+<p>Son regard semblait arr&ecirc;t&eacute; sur une de ces visions des anciens jours que
+nul ne voit, hormis celui qui la reconna&icirc;t pour l'avoir fix&eacute;e durant sa
+courte r&eacute;alit&eacute; avec toute l'intensit&eacute; de son &acirc;me, afin d'y imprimer &agrave;
+jamais son ineffa&ccedil;able empreinte. Il &eacute;tait ais&eacute; de deviner que Chopin
+revoyait devant lui quelque beaut&eacute;, blanche comme une apparition, svelte
+et l&eacute;g&egrave;re, aux beaux bras d'ivoire, aux yeux baiss&eacute;s, laissant
+s'&eacute;chapper de dessous ses paupi&egrave;res des ondes azur&eacute;es, qui enveloppaient
+d'une lueur b&eacute;atifiante le superbe cavalier &agrave; genoux devant elle, les
+l&egrave;vres entr'ouvertes, ces l&egrave;vres dont semblait s'&eacute;chapper un soupir,
+montant</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;">Tant&ocirc;t comme un encens, tant&ocirc;t comme un orage!...</span><br />
+</p>
+
+<p>Chopin contait volontiers plus tard, n&eacute;gligemment en apparence, mais
+avec cette involontaire et sourde &eacute;motion qui accompagne le souvenir de
+nos premiers ravissements, qu'il comprit d'abord tout ce que les
+m&eacute;lodies et les rhythmes des danses nationales pouvaient contenir et
+exprimer de sentiments divers et profonds, les jours o&ugrave; il voyait les
+dames du grand monde de Varsovie &agrave; quelque notable et magnifique f&ecirc;te,
+orn&eacute;es de toutes les &eacute;blouissances, par&eacute;es de toutes les coquetteries,
+qui font fr&ocirc;ler les c&#339;urs &agrave; leurs feux, avivent, aveuglent et
+infortunent l'amour. Au lieu des roses parfum&eacute;es et des cam&eacute;lias
+panach&eacute;s de leurs serres, elles portaient pour lors les orgueilleux
+bouquets de leurs &eacute;crins. Ces tissus d'un emploi plus modeste, si
+transparents que les Grecs les disaient <i>tiss&eacute;s d'air</i>, &eacute;taient
+remplac&eacute;s par les somptuosit&eacute;s des gazes lam&eacute;es d'or, des cr&ecirc;pes brod&eacute;s
+d'argent, des points d'Alen&ccedil;on et des dentelles de Brabant. Mais il lui
+semblait qu'aux sons d'un orchestre europ&eacute;en, quelque parfait qu'il f&ucirc;t,
+elles rasaient moins rapidement le parquet; leur rire lui paraissait
+moins sonore, leurs regards d'un &eacute;tincellement moins radieux, leur
+lassitude plus prompte, qu'aux soirs o&ugrave; la danse avait &eacute;t&eacute; improvis&eacute;e,
+parce qu'en s'asseyant au piano il avait inopin&eacute;ment &eacute;lectris&eacute; son
+auditoire. S'il l'&eacute;lectrisait, c'est qu'il savait r&eacute;p&eacute;ter en sons
+hi&eacute;roglyphiques propres &agrave; sa nation, en airs de danse &eacute;clos sur le sol
+de la patrie, d'entente facile aux initi&eacute;s, ce que son oreille avait
+entre-ou&iuml; des murmurations discr&egrave;tes et passionn&eacute;es de ces c&#339;urs,
+comparables aux fraxinelles vivaces dont les fleurs sont toujours
+environn&eacute;es d'un gaz subtil, inflammable, qui &agrave; la moindre occasion
+s'allume et les entoure d'une soudaine phosphorescence.</p>
+
+<p>Fantasmes illusoires, c&eacute;lestes visions, il vous a vu luire dans cet air
+si rarescible! Il avait devin&eacute; quel essaim de passions y bourdonne sans
+cesse et comment elles <i>floflottent</i> dans les &acirc;mes! Il avait suivi d'un
+regard &eacute;mu ces passions toujours pr&ecirc;tes &agrave; s'entre-mesurer, &agrave;
+s'entre-entendre, &agrave; s'entre-navrer, &agrave; s'entre-ennoblir, &agrave;
+s'entre-sauver, sans que leurs p&eacute;tillements et leurs tr&eacute;pidations
+viennent a aucun instant d&eacute;ranger la belle eurhythmie des gr&acirc;ces
+ext&eacute;rieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment
+tranquille. C'est ainsi qu'il apprit &agrave; go&ucirc;ter et &agrave; tenir en si haute
+estime les mani&egrave;res nobles et mesur&eacute;es, quand elles sont r&eacute;unies &agrave; une
+intensit&eacute; de sentiment qui pr&eacute;serve la d&eacute;licatesse de l'affadissement,
+qui emp&ecirc;che la pr&eacute;venance de rancir, qui d&eacute;fend &agrave; la convenance de
+devenir tyrannie, au bon go&ucirc;t de d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en raideur; ne permettant
+jamais aux &eacute;motions de ressembler, comme il leur arrive souvent
+ailleurs, &agrave; ces v&eacute;g&eacute;tations calcaires, dures et frangibles, tristement
+nomm&eacute;es fleurs de fer: <i>flos-ferri</i>.</p>
+
+<p>En ces salons, les biens&eacute;ances rigoureusement observ&eacute;es ne servaient
+pas, esp&egrave;ces de corsets ing&eacute;nieusement b&acirc;tis, &agrave; dissimuler des c&#339;urs
+difformes; elles obligeaient seulement &agrave; spiritualiser tous les
+contacts, &agrave; &eacute;lever tous les rapports, &agrave; aristocratiser toutes les
+impressions. Quoi de surprenant, si ses premi&egrave;res habitudes, prises
+dans ce monde d'une si noble d&eacute;cence, firent croire &agrave; Chopin que les
+convenances sociales, au lieu d'&ecirc;tre un masque uniforme, d&eacute;robant sous
+la sym&eacute;trie des m&ecirc;mes lignes le caract&egrave;re de chaque individualit&eacute;, ne
+servaient qu'&agrave; contenir les passions sans les &eacute;touffer, &agrave; leur enlever
+la crudit&eacute; de tons qui les d&eacute;nature, le r&eacute;alisme d'expression qui les
+rabaisse, le sans-g&ecirc;ne qui les vulgarise, la v&eacute;h&eacute;mence qui blase,
+l'&eacute;xub&eacute;rance qui lasse, enseignant <i>aux amants de l'impossible</i> &agrave; r&eacute;unir
+toutes les vertus que la connaissance du mal fait &eacute;clore, &agrave; toutes
+celles qui font <i>oublier son existence en parlant &agrave; ce qu'on aime</i><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>;
+rendant ainsi presque possible, l'impossible r&eacute;alisation d'une <i>&Egrave;ve,
+innocente et tomb&eacute;e, vierge et amante &agrave; la fois!</i></p>
+
+<p>&Agrave; mesure que ces premiers apper&ccedil;us de la jeunesse de Chopin
+s'enfon&ccedil;aient dans la perspective des souvenirs, ils gagnaient encore &agrave;
+ses yeux en gr&acirc;ces, en enchantements, en prestiges, le tenant d'autant
+plus sous leur charme, qu'aucune r&eacute;alit&eacute; quelque peu contradictoire ne
+venait d&eacute;mentir et d&eacute;truire cette fascination, secr&egrave;tement cach&eacute;e dans
+un coin de son imagination. Plus cette &eacute;poque reculait dans le pass&eacute;,
+plus il avan&ccedil;ait dans la vie, et plus il s'&eacute;namourait des figures qu'il
+&eacute;voquait dans sa m&eacute;moire. C'&eacute;taient de superbes portraits en pied ou des
+pastels souriants, des m&eacute;daillons en deuil ou des profils de cam&eacute;es,
+quelque gouache aux tons fortement repouss&eacute;s, tous pr&egrave;s d'une p&acirc;le et
+suave esquisse &agrave; la mine de plomb. Cette galerie de beaut&eacute;s si vari&eacute;es
+finissait par &ecirc;tre toujours pr&eacute;sente devant son esprit, par rendre
+toujours plus invincibles ses r&eacute;pugnances pour cette libert&eacute; d'allure,
+cette brutale royaut&eacute; du caprice, cet acharnement &agrave; vider la coupe de la
+fantaisie jusqu'&agrave; la lie, cette fougueuse poursuite de tous les chocs et
+de toutes les disparates de la vie, qui se rencontrent dans le cercle
+&eacute;trange et constamment mobile qu'on a surnomm&eacute; la Boh&ecirc;me de Paris.</p>
+
+<p>En parlant de cette p&eacute;riode de sa vie pass&eacute;e dans la haute soci&eacute;t&eacute; de
+Varsovie, si brillante alors, nous nous plaisons &agrave; citer quelques
+lignes, qui peuvent plus justement &ecirc;tre appliqu&eacute;es &agrave; Chopin que d'autres
+pages o&ugrave; l'on a cru apercevoir sa ressemblance, mais o&ugrave; nous ne saurions
+la retrouver, sinon dans cette proportion fauss&eacute;e que prendrait une
+silhouette dessin&eacute;e sur un tissu &eacute;lastique, qu'on aurait biais&eacute; par deux
+mouvements contraires.</p>
+
+<p>&laquo;Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait &agrave; quinze ans toutes
+les gr&acirc;ces de l'adolescence r&eacute;unies &agrave; la gravit&eacute; de l'&acirc;ge m&ucirc;r. Il resta
+d&eacute;licat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de d&eacute;veloppement
+musculaire lui valut de conserver une beaut&eacute;, une physionomie
+exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, ni &acirc;ge, ni sexe. Ce
+n'&eacute;tait point l'air m&acirc;le et hardi d'un descendant de cette race
+d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce
+n'&eacute;tait point non plus la gentillesse eff&eacute;min&eacute;e d'un ch&eacute;rubin couleur de
+rose. C'&eacute;tait quelque chose comme ces cr&eacute;atures id&eacute;ales que la po&eacute;sie du
+moyen &acirc;ge faisait servir &agrave; l'ornement des temples chr&eacute;tiens. Un ange
+beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme
+comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une
+expression &agrave; la fois tendre et s&eacute;v&egrave;re, chaste et passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;C'&eacute;tait l&agrave; le fond de son &ecirc;tre. Rien n'&eacute;tait plus pur et plus exalt&eacute; en
+m&ecirc;me temps que ses pens&eacute;es, rien n'&eacute;tait plus tenace, plus exclusif et
+plus minutieusement d&eacute;vou&eacute; que ses affections... Mais cet &ecirc;tre ne
+comprenait que ce qui &eacute;tait identique &agrave; lui-m&ecirc;me... le reste n'existait
+pour lui que comme une sorte de songe f&acirc;cheux auquel il essayait de se
+soustraire en vivant au milieu du monde. Toujours perdu dans ses
+r&ecirc;veries, la r&eacute;alit&eacute; lui d&eacute;plaisait. Enfant, il ne pouvait toucher &agrave; un
+instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en
+face d'un homme diff&eacute;rent de lui sans se heurter contre cette
+contradiction vivante...</p>
+
+<p>&laquo;Ce qui le pr&eacute;servait d'un antagonisme perp&eacute;tuel, c'&eacute;tait l'habitude
+volontaire et bient&ocirc;t inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e de ne point voir et de pas entendre ce
+qui lui d&eacute;plaisait en g&eacute;n&eacute;ral, sans toucher &agrave; ses affections
+personnelles. Les &ecirc;tres qui ne pensaient pas comme lui devenaient &agrave; ses
+yeux comme des esp&egrave;ces de fant&ocirc;mes, et, comme il &eacute;tait d'une politesse
+charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui
+n'&eacute;tait chez lui qu'un froid d&eacute;dain, voire une aversion insurmontable...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Il n'a jamais eu une heure d'expansion, sans la racheter par plusieurs
+heures de r&eacute;serve. Les causes morales en eussent &eacute;t&eacute; trop l&eacute;g&egrave;res, trop
+subtiles pour &ecirc;tre saisies &agrave; l'&#339;il nu. Il aurait fallu un microscope
+pour lire dans son &acirc;me o&ugrave; p&eacute;n&eacute;trait si peu de la lumi&egrave;re des vivants...</p>
+
+<p>&laquo;Il est fort &eacute;trange qu'avec un semblable caract&egrave;re il p&ucirc;t avoir des
+amis. Il en avait pourtant; non seulement ceux de sa m&egrave;re, qui
+estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des
+jeunes gens de son &acirc;ge qui l'aimaient ardemment et qui &eacute;taient aim&eacute;s de
+lui... Il se faisait une haute id&eacute;e de l'amiti&eacute;, et, dans l'&acirc;ge des
+premi&egrave;res illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, &eacute;lev&eacute;s &agrave;
+peu pr&egrave;s de la m&ecirc;me mani&egrave;re et dans les m&ecirc;mes principes, ne changeraient
+jamais d'opinion et ne viendraient point &agrave; se trouver en d&eacute;saccord
+formel...</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait ext&eacute;rieurement si affectueux, par suite de sa bonne &eacute;ducation
+et de sa gr&acirc;ce naturelle, qu'il avait le don de plaire m&ecirc;me &agrave; ceux qui
+ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure pr&eacute;venait en sa faveur; la
+faiblesse de sa constitution le rendait int&eacute;ressant aux yeux des
+femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalit&eacute;
+douce et flatteuse de sa conversation, lui gagnaient l'attention des
+hommes &eacute;clair&eacute;s. Quant &agrave; ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son
+exquise politesse et ils y &eacute;taient d'autant plus sensibles qu'ils ne
+concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce f&ucirc;t l'exercice d'un
+devoir et que la sympathie n'y entr&acirc;t pour rien.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux-l&agrave;, s'ils eussent pu le p&eacute;n&eacute;trer, auraient dit qu'il &eacute;tait plus
+aimable qu'aimant; en ce qui les concernait, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vrai. Mais
+comment eussent-ils devin&eacute; cela, lorsque ses rares attachements &eacute;taient
+si vifs, si profonds, et si peu r&eacute;cusables?...</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>&laquo;Dans le d&eacute;tail de la vie, il &eacute;tait d'un commerce plein de charmes.
+Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une gr&acirc;ce
+inusit&eacute;e et quand il exprimait sa gratitude, c'&eacute;tait avec une &eacute;motion
+profonde qui payait l'amiti&eacute; avec usure.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour; dans
+cette pens&eacute;e, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait le peu de
+temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage
+ext&eacute;rieur et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance h&eacute;ro&iuml;que de la
+jeunesse, l'id&eacute;e d'une mort prochaine, il en caressait du moins
+l'attente avec une sorte d'am&egrave;re volupt&eacute;&raquo;<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>C'est vers ces premiers temps de sa jeunesse que remonte son attachement
+pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un sentiment
+impr&eacute;gn&eacute; d'un pieux hommage. La temp&ecirc;te qui dans un pli de ses rafales
+emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau r&ecirc;veur et distrait
+surpris sur la branche d'un arbre &eacute;tranger, rompit ce premier amour et
+d&eacute;sh&eacute;rita l'exil&eacute; d'une &eacute;pouse d&eacute;vou&eacute;e et fid&egrave;le en m&ecirc;me temps que d'une
+patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait r&ecirc;v&eacute; avec elle, en
+rencontrant la gloire &agrave; laquelle il n'avait peut-&ecirc;tre pas encore song&eacute;.
+Elle &eacute;tait belle et douce, cette jeune fille, comme une de ces madones
+de Luini dont les regards sont charg&eacute;s d'une grave tendresse. Elle resta
+triste, mais calme; la tristesse augmenta sans doute dans cette &acirc;me
+pure, lorsqu'elle sut que nul d&eacute;vouement du m&ecirc;me genre que le sien ne
+vint adoucir l'existence de celui qu'elle e&ucirc;t ador&eacute; avec une soumission
+ing&eacute;nue, une pi&eacute;t&eacute; exclusive; avec cet abandon na&iuml;f et sublime qui
+transforme la femme en ange.</p>
+
+<p>Celles que la nature accable des dons du g&eacute;nie, si lourds &agrave;
+porter,&mdash;charg&eacute;s d'une &eacute;trange responsabilit&eacute; et sans cesse entra&icirc;n&eacute;s &agrave;
+l'oublier,&mdash;ont probablement le droit de poser des limites aux
+abn&eacute;gations de leur personnalit&eacute;, &eacute;tant forc&eacute;es &agrave; ne pas n&eacute;gliger les
+soucis de leur gloire pour ceux de leur amour. Mais, il peut se faire
+qu'on regrette les divines &eacute;motions que procurent les d&eacute;vouements
+absolus, en pr&eacute;sence de dons les plus &eacute;clatants du g&eacute;nie; car, cette
+soumission na&iuml;ve, cet abandon de l'amour, qui absorbent la femme, son
+existence, sa volont&eacute;, jusqu'&agrave; son nom, dans ceux de l'homme qu'elle
+aime, peuvent seuls autoriser cet homme &agrave; penser, lorsqu'il quitte la
+vie, qu'il l'a partag&eacute;e avec elle et que son amour fut &agrave; m&ecirc;me de lui
+acqu&eacute;rir ce que, ni l'amant de hasard, ni l'ami de rencontre, n'auraient
+pu lui donner: l'honneur de son nom et la paix de son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Inopin&eacute;ment s&eacute;par&eacute;e de Chopin, la jeune fille qui allait &ecirc;tre sa fianc&eacute;e
+et ne le devint pas, fut fid&egrave;le &agrave; sa m&eacute;moire, &agrave; tout ce qui restait de
+lui. Elle entoura ses parents de sa filiale amiti&eacute;; le p&egrave;re de Chopin ne
+voulut pas que le portrait qu'elle en avait dessin&eacute; dans des jours
+d'espoir, f&ucirc;t jamais remplac&eacute; chez lui par aucun autre, f&ucirc;t-il d&ucirc; &agrave; un
+pinceau plus exp&eacute;riment&eacute;. Bien des ann&eacute;es apr&egrave;s, nous avons vu les joues
+p&acirc;les de cette femme attrist&eacute;e se colorer lentement, comme rougirait
+l'alb&acirc;tre devant une lueur d&eacute;voil&eacute;e, lorsqu'en contemplant ce portrait
+son regard rencontrait le regard d'un ami arrivant de Paris.</p>
+
+<p>D&egrave;s que ses ann&eacute;es de coll&egrave;ge furent termin&eacute;es, Chopin commen&ccedil;a ses
+&eacute;tudes d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la
+plus difficile chose &agrave; apprendre, la plus rarement sue: &agrave; &ecirc;tre exigeant
+pour soi-m&ecirc;me, &agrave; tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu'&agrave; force
+de patience et de travail. Son cours musical brillamment achev&eacute;, ses
+parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire conna&icirc;tre
+les artistes c&eacute;l&egrave;bres et les belles ex&eacute;cutions des grandes &#339;uvres. &Agrave; cet
+effet, il fit quelques rapides s&eacute;jours dans plusieurs villes de
+l'Allemagne. En 1830, il avait quitt&eacute; Varsovie pour une de ces
+excursions momentan&eacute;es, lorsque &eacute;clata la r&eacute;volution du 29 novembre.</p>
+
+<p>Oblig&eacute; de rester &agrave; Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts;
+mais cet hiver-l&agrave;, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si
+promptement saisi de toutes les nuances de l'ex&eacute;cution, de toutes les
+finesses de la pens&eacute;e, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas
+toute la sensation &agrave; laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta
+Vienne dans le dessein de se rendre &agrave; Londres; mais c'est d'abord &agrave;
+Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arr&ecirc;ter que peu de temps. Sur
+son passeport, vis&eacute; pour l'Angleterre, il avait fait ajouter: <i>passant
+par Paris</i>. Ce mot renfermait son avenir. Longues ann&eacute;es apr&egrave;s,
+lorsqu'il semblait plus qu'acclimat&eacute;, naturalis&eacute; en France, il disait
+encore en riant: &laquo;Je ne suis ici qu'en passant&raquo;.</p>
+
+<p>&Agrave; son arriv&eacute;e &agrave; Paris, il donna deux concerts o&ugrave; il fut de suite
+vivement admir&eacute;, autant par la soci&eacute;t&eacute; &eacute;l&eacute;gante que par les jeunes
+artistes. Nous nous souvenons de sa premi&egrave;re apparition dans les salons
+de Pleyel, o&ugrave; les applaudissements les plus redoubl&eacute;s semblaient ne pas
+suffire &agrave; notre enthousiasme, en pr&eacute;sence de ce talent qui r&eacute;v&eacute;lait une
+nouvelle phase dans le sentiment po&eacute;tique, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de si heureuses
+innovations dans la forme de son art. Contrairement &agrave; la plupart des
+jeunes arrivants, il n'&eacute;prouva pas un instant l'&eacute;blouissement et
+l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse
+modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanit&eacute;
+pu&eacute;rile &eacute;tal&eacute;e par les parvenus du succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors &agrave; Paris, lui firent
+l'accueil le plus affectueusement empress&eacute;. &Agrave; peine arriv&eacute;, il fut de
+l'intimit&eacute; de l'h&ocirc;tel Lambert, o&ugrave; le vieux P<sup>ce</sup> Adam Czartoryski, sa
+femme et sa fille, r&eacute;unissaient autour d'eux tous les d&eacute;bris de la
+Pologne que la derni&egrave;re guerre avait jet&eacute;s au loin. La P<sup>sse</sup>
+Marcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une
+de ses &eacute;l&egrave;ves les plus ch&egrave;res, une privil&eacute;gi&eacute;e, celle &agrave; qui on e&ucirc;t dit
+qu'il se plaisait &agrave; l&eacute;guer les secrets de son jeu, les myst&egrave;res de ses
+&eacute;vocations magiques, comme &agrave; la l&eacute;gitime et intelligente h&eacute;riti&egrave;re de
+ses souvenirs et de ses esp&eacute;rances!</p>
+
+<p>Il allait tr&egrave;s souvent chez la C<sup>sse</sup> Louis Plater, n&eacute;e C<sup>sse</sup>
+Brzostowska, appel&eacute;e <i>Pani Kasztelanowa</i>. L'on y faisait beaucoup de
+bonne musique, car elle savait accueillir de mani&egrave;re &agrave; les encourager,
+tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de
+former une lumineuse pl&eacute;iade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas
+exploit&eacute; par une curiosit&eacute; st&eacute;rile, parfois barbare; par une sorte de
+badauderie &eacute;l&eacute;gante qui suppute &agrave; part soi combien de visites, de d&icirc;ners
+et de soupers, chaque c&eacute;l&eacute;brit&eacute; du jour repr&eacute;sente, pour ne point
+manquer <i>d'avoir eu</i> celle que la mode impose, sans &eacute;garer quelque
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; excessive sur un nom moins indiqu&eacute;. La C<sup>sse</sup> Plater
+recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, o&ugrave; celle qui
+l'&eacute;tait se consid&eacute;rait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans
+son cercle d'&eacute;lus, sur lesquels elle r&eacute;pandait une b&eacute;nigne atmosph&egrave;re.
+Tour &agrave; tour, f&eacute;e, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice d&eacute;licate,
+sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle &eacute;tait
+pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi ch&eacute;rie que respect&eacute;e,
+qui &eacute;clairait, r&eacute;chauffait, &eacute;levait son inspiration et manqua &agrave; sa vie
+quand elle ne fut plus.</p>
+
+<p>Chopin fr&eacute;quenta beaucoup M<sup>me</sup> de Komar et ses filles, la P<sup>sse</sup>
+Ludemille de Beauveau, la C<sup>sse</sup> Delphine Potocka, dont la beaut&eacute;, la
+gr&acirc;ce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus
+admir&eacute;s des reines de salon. Il lui d&eacute;dia son deuxi&egrave;me <i>Concerto</i>, celui
+qui contient l'<i>adagio</i> que nous avons mentionn&eacute; ailleurs. Sa beaut&eacute; aux
+contours si purs faisait dire d'elle, la veille m&ecirc;me de sa mort, qu'elle
+ressemblait &agrave; une statue couch&eacute;e. Toujours envelopp&eacute;e de voiles,
+d'&eacute;charpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait
+quelle apparence a&eacute;rienne, immat&eacute;rielle, la comtesse n'&eacute;tait pas exempte
+d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait &eacute;tait si exquis,
+elle l'affectait avec un charme si distingu&eacute;, elle &eacute;tait une patricienne
+si raffin&eacute;e dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa
+sup&eacute;riorit&eacute; native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en
+elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse,
+encha&icirc;naient Chopin par un prestige dont il go&ucirc;tait passionn&eacute;ment le
+suave empire. Cette voix &eacute;tait obstin&eacute;e &agrave; vibrer la derni&egrave;re &agrave; son
+oreille, &agrave; confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les
+premiers accords des anges.</p>
+
+<p>Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander
+&agrave; un avenir et fut tu&eacute; en Alg&eacute;rie &agrave; vingt ans; Fontana, les comtes
+Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski
+etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arriv&egrave;rent &agrave; Paris,
+s'empressant &agrave; faire connaissance avec lui, il continua toujours &agrave;
+fr&eacute;quenter de pr&eacute;f&eacute;rence un cercle compos&eacute; en grande partie de ses
+compatriotes. Par leur interm&eacute;diaire, il resta non seulement au courant
+de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de
+correspondance musicale avec elle. Il aimait &agrave; ce qu'on lui montr&acirc;t les
+po&eacute;sies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui
+venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui
+plaisaient, il y substituait souvent une m&eacute;lodie &agrave; lui qui se
+popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur
+f&ucirc;t toujours connu. Le nombre de ses pens&eacute;es dues &agrave; la seule inspiration
+du c&#339;ur &eacute;tant devenu consid&eacute;rable, Chopin avait song&eacute; dans les derniers
+temps &agrave; les r&eacute;unir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et
+elles restent perdues et dispers&eacute;es, comme le parfum des fleurs qui
+croissent aux endroits inhabit&eacute;s, pour embaumer un jour les sentiers du
+voyageur inconnu que le hasard y am&egrave;ne. Nous avons entendu en Pologne
+plusieurs de ces m&eacute;lodies qui lui sont attribu&eacute;es, dont quelques-unes
+seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un
+triage incertain entre les inspirations du po&egrave;te et de son peuple?</p>
+
+<p>La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place
+parmi les premiers po&egrave;tes du monde. Plus que jamais ses &eacute;crivains
+s'efforcent de faire ressortir les c&ocirc;t&eacute;s les plus remarquables et les
+plus glorieux de son histoire, les c&ocirc;t&eacute;s les plus saisissants et les
+plus pittoresques de son pays et de ses m&#339;urs. Mais Chopin, diff&eacute;rant
+d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;, les surpassa
+peut-&ecirc;tre en v&eacute;rit&eacute; par son originalit&eacute;. Il n'a pas voulu, n'a pas
+cherch&eacute; ce r&eacute;sultat; il ne se cr&eacute;a pas d'id&eacute;al <i>a priori</i>. Son art
+semblait de prime abord ne point se pr&ecirc;ter a une &laquo;po&eacute;sie nationale&raquo;;
+aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne
+s'effor&ccedil;a pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il
+se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les
+transporter dans le pass&eacute;; il comprit les amours et les larmes
+contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'&eacute;tudia, ni ne
+s'ing&eacute;nia &agrave; &eacute;crire de la musique polonaise; il est possible qu'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; &eacute;tonn&eacute; de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut
+un musicien national par excellence.</p>
+
+<p>N'a-t-on pas vu maintes fois un po&egrave;te ou un artiste, r&eacute;sumant en lui le
+sens po&eacute;tique d'une soci&eacute;t&eacute;, repr&eacute;senter dans ses cr&eacute;ations d'une
+mani&egrave;re absolue les types qu'elle renfermait ou voulait r&eacute;aliser? On l'a
+dit &agrave; propos de l'&eacute;pop&eacute;e d'Hom&egrave;re, des satires d'Horace, des drames de
+Cald&eacute;ron, des sc&egrave;nes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la
+musique ne renouvellerait-elle pas &agrave; sa mani&egrave;re, un fait pareil?
+Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son
+style et dans son &#339;uvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'id&eacute;al
+d'une soci&eacute;t&eacute; qui, durant un certain temps, forma un groupe sp&eacute;cial et
+caract&eacute;ristique en un certain pays! Chopin fut ce po&egrave;te pour son pays et
+pour l'&eacute;poque o&ugrave; il y naquit. Il r&eacute;suma dans son imagination, il
+repr&eacute;senta par son talent, un sentiment po&eacute;tique inh&eacute;rent &agrave; sa nation et
+r&eacute;pandu alors parmi tous ses contemporains.</p>
+
+<p>Comme les vrais po&egrave;tes nationaux, Chopin chanta sans dessein arr&ecirc;t&eacute;,
+sans choix pr&eacute;con&ccedil;u, ce que l'inspiration lui dictait spontan&eacute;ment;
+c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans
+efforts, la forme la plus id&eacute;alis&eacute;e des &eacute;motions qui avaient anim&eacute; son
+enfance, accident&eacute; son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que
+se d&eacute;gagea sous sa plume &laquo;l'id&eacute;al r&eacute;el&raquo; parmi les siens, si l'on ose
+dire; l'id&eacute;al vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en
+g&eacute;n&eacute;ral et chacun en particulier se rapprochait par quelque c&ocirc;t&eacute;. Sans y
+pr&eacute;tendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments
+confus&eacute;ment ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement
+diss&eacute;min&eacute;s dans les c&#339;urs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce
+pas &agrave; ce don de renfermer dans une formule po&eacute;tique qui s&eacute;duit les
+imaginations de tous les pays, les contours ind&eacute;finis des aspirations
+&eacute;parses, mais souvent rencontr&eacute;es parmi leurs compatriotes, que se
+reconnaissent les artistes nationaux?</p>
+
+<p>Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison, &agrave; recueillir avec
+quelque soin les m&eacute;lodies indig&egrave;nes des diverses contr&eacute;es, il nous
+para&icirc;trait plus int&eacute;ressant encore de pr&ecirc;ter quelque attention au
+caract&egrave;re que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs,
+plus sp&eacute;cialement inspir&eacute;s que d'autres par le sentiment national. Il en
+est peu jusques ici dont les &#339;uvres marquantes sortent de la grande
+division qui s'est d&eacute;j&agrave; &eacute;tablie entre la musique italienne, fran&ccedil;aise,
+allemande. On peut ce nonobstant pr&eacute;sumer, qu'avec l'immense
+d&eacute;veloppement que cet art semble destin&eacute; &agrave; prendre dans notre si&egrave;cle,
+(renouvelant peut-&ecirc;tre pour nous l'&egrave;re glorieuse des peintres au
+<i>cinquecento</i>), il appara&icirc;tra des artistes dont l'individualit&eacute; fera
+na&icirc;tre des distinctions plus fines, plus nuanc&eacute;es, plus ramifi&eacute;es; dont
+les &#339;uvres porteront l'empreinte d'une originalit&eacute; puis&eacute;e dans les
+diff&eacute;rences d'organisations que la diff&eacute;rence de races, de climats et de
+m&#339;urs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps o&ugrave; un pianiste
+am&eacute;ricain ne ressemblera pas &agrave; un pianiste allemand, o&ugrave; le symphoniste
+russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est &agrave; pr&eacute;voir que
+dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconna&icirc;tre les
+influences de la patrie sur les grands et les petits ma&icirc;tres, <i>dii
+minores</i>; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet
+de l'esprit des peuples, plus complet, plus po&eacute;tiquement vrai, plus
+int&eacute;ressant &agrave; &eacute;tudier, que dans les &eacute;bauches frustes, incorrectes,
+incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si &eacute;mouvantes
+qu'elles soient pour leurs co-nationaux.</p>
+
+<p>Chopin sera rang&eacute; alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi
+individualis&eacute; en eux le sens po&eacute;tique d'une seule nation, ind&eacute;pendemment
+de toute influence d'&eacute;cole. Et cela, non point seulement parce qu'il a
+pris le rhythme des <i>Polonaises</i>, des <i>Mazoures</i> des <i>Krakowiaki</i>, et
+qu'il a appel&eacute; de ce nom beaucoup de ses &eacute;crits. S'il se f&ucirc;t born&eacute; &agrave; les
+multiplier, il n'e&ucirc;t fait que reproduire toujours le m&ecirc;me contour, le
+souvenir d'une m&ecirc;me chose, d'un m&ecirc;me fait: reproduction qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+bient&ocirc;t fastidieuse en ne servant qu'&agrave; propager une seule forme, devenue
+promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un
+po&egrave;te essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes
+dont il s'est servi &agrave; exprimer une mani&egrave;re de sentir propre &agrave; son pays,
+presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des m&ecirc;mes sentiments
+se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna &agrave; ses
+ouvrages. Ses <i>Pr&eacute;ludes</i>, ses <i>&Eacute;tudes</i>, ses <i>Nocturnes</i>, surtout, ses
+<i>Scherzos</i>, m&ecirc;me ses <i>Sonates</i> et ses <i>Concertos</i>,&mdash;ses compositions les
+plus courtes, aussi bien que les plus consid&eacute;rables,&mdash;respirent un m&ecirc;me
+genre de sensibilit&eacute;, exprim&eacute;e &agrave; divers d&eacute;gr&eacute;s, modifi&eacute;e et vari&eacute;e en
+mille mani&egrave;res, toujours une et homog&egrave;ne. Auteur &eacute;minemment subjectif,
+Chopin a donn&eacute; &agrave; toutes ses productions une m&ecirc;me vie, il a anim&eacute; toutes
+ses cr&eacute;ations de sa vie &agrave; lui. Toutes ses &#339;uvres sont donc li&eacute;es par
+l'unit&eacute; du sujet; leurs beaut&eacute;s, comme leurs d&eacute;fauts, sont toujours les
+cons&eacute;quences d'un m&ecirc;me ordre d'&eacute;motion, d'un mode exclusif de sentir.
+Condition premi&egrave;re du po&egrave;te dont les chants font vibrer &agrave; l'unisson tous
+les c&#339;urs de sa patrie<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
+
+<p>Toutefois, il est permis de se demander si, au moment o&ugrave; naissait cette
+musique &eacute;minemment nationale, exclusivement polonaise, elle fut aussi
+bien comprise par ceux-m&ecirc;mes qu'elle chantait, aussi avidement accept&eacute;e
+comme leur bien par ceux-m&ecirc;mes qu'elle glorifiait, que le furent les
+po&egrave;mes de Mickiewicz, les po&eacute;sies de Slowacki, les pages de Krasinski?
+H&eacute;las! L'art porte en lui un charme si &eacute;nigmatique, son action sur les
+c&#339;urs est envelopp&eacute;e d'un si doux myst&egrave;re, que ceux-m&ecirc;mes qui en sont le
+plus subjugu&eacute;s ne sauraient aussit&ocirc;t, ni traduire en paroles, ni
+formuler en images identiques, ce que dit chacune de ses strophes, ce
+que chante chacune de ses &eacute;l&eacute;gies! Il faut que des g&eacute;n&eacute;rations aient
+appris &agrave; inhaler cette po&eacute;sie, &agrave; respirer ce parfum, pour en saisir
+enfin la sapidit&eacute; toute locale, pour en deviner le nom patronymique!</p>
+
+<p>Ses compatriotes affluaient autour de Chopin; ils prenaient leur part de
+ses succ&egrave;s, ils jouissaient de sa c&eacute;l&eacute;brit&eacute;, ils se vantaient de sa
+renomm&eacute;e, parce qu'il &eacute;tait un des leurs. Cependant, on peut bien se
+demander s'ils savaient &agrave; quel point sa musique &eacute;tait la leur? Certes,
+elle faisait battre leurs c&#339;urs, elle faisait couler leurs pleurs, elle
+dilatait leurs &acirc;mes; mais savaient-ils toujours au juste pourquoi? Il
+est permis &agrave; qui les a fr&eacute;quent&eacute;s avec une grande sympathie, &agrave; qui les a
+aim&eacute;s d'une grande affection, &agrave; qui les a admir&eacute;s d'un grand
+enthousiasme, de penser qu'ils n'&eacute;taient point assez artistes, assez
+musiciens, assez habitu&eacute;s &agrave; distinguer avec perspicacit&eacute; ce que l'art
+veut dire, pour savoir exactement d'o&ugrave; venait leur profonde &eacute;motion
+lorsqu'ils &eacute;coutaient leur barde. &Agrave; la mani&egrave;re dont quelques-uns et
+quelques-unes jouaient ses pages, on voyait qu'ils &eacute;taient fiers que
+Chopin fut de leur sang, mais qu'ils ne se doutaient gu&egrave;re que sa
+musique parlait express&eacute;ment d'eux, qu'elle les mettait en sc&egrave;ne et les
+po&eacute;tisait.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi qu'un autre temps, une autre g&eacute;n&eacute;ration, &eacute;taient
+survenus. La Pologne que Chopin avait connue, venait de cueillir, si
+vaillamment et si galamment, ses premiers lauriers europ&eacute;ens sur les
+champs de bataille l&eacute;gendaires de Napol&eacute;on I. Elle avait jet&eacute; un &eacute;clat
+chevaleresque avec le beau, le t&eacute;m&eacute;raire, l'infortun&eacute; P<sup>ce</sup> Joseph
+Poniatowski, se pr&eacute;cipitant dans les flots de l'Elster encore surpris de
+l'audace qu'ils eurent de l'engloutir, encore stup&eacute;faits devant le renom
+qui s'attacha &agrave; leurs prosa&iuml;ques bords, depuis qu'un magnifique saule
+pleureur vint ombrager de si illustres m&acirc;nes! La Pologne de Chopin &eacute;tait
+encore cette Pologne enivr&eacute;e de gloire et de plaisirs, de danses et
+d'amours, qui avait h&eacute;ro&iuml;quement esp&eacute;r&eacute; au congr&egrave;s de Vienne et
+continuait follement d'esp&eacute;rer sous Alexandre I.&mdash;Depuis, l'empereur
+Nicolas avait r&eacute;gn&eacute;!&mdash;Les &eacute;motions &eacute;l&eacute;gantes et diapr&eacute;es d'alors,
+&eacute;pouvant&eacute;es d&egrave;s l'abord par les gibets, ne survivaient plus que la mort
+dans l'&acirc;me. Bient&ocirc;t elles furent submerg&eacute;es sous un oc&eacute;an de larmes;
+elles p&eacute;rirent &eacute;touff&eacute;es dans les cercueils, elles furent oubli&eacute;es sous
+les poignantes r&eacute;alit&eacute;s d'un exil r&eacute;duit &agrave; la mendicit&eacute;, sous la
+constante oppression des deuils saignants, de la confiscation et de la
+mis&egrave;re, des cachots de Petrozawadzk, des mines de la Sib&eacute;rie, des
+capotes de soldat au Caucase, des trois mille coups du knout militaire!
+Ceux qui avaient fui la patrie sous des impressions aussi cruelles,
+d'une actualit&eacute; aussi lugubre, l'&acirc;me remplie de telles images, ne
+pouvaient gu&egrave;re en arrivant &agrave; Paris reprendre le fil des souvenirs de
+Chopin l&agrave;, o&ugrave; il s'&eacute;tait bris&eacute;.</p>
+
+<p>Nous eussions d&eacute;sir&eacute; faire comprendre ici par analogie de parole et
+d'image, les sensations intimes qui r&eacute;pondent &agrave; cette sensibilit&eacute;
+exquise, en m&ecirc;me temps qu'irritable, propre &agrave; des c&#339;urs ardents et
+volages, &agrave; des natures fi&eacute;vreusement fi&egrave;res et cruellement bless&eacute;es.
+Nous ne nous flattons pas d'avoir r&eacute;ussi &agrave; renfermer tant de flamme
+&eacute;th&eacute;r&eacute;e et odorante, dans les &eacute;troits foyers de la parole. Cette t&acirc;che
+serait-elle possible d'ailleurs? Les mots ne para&icirc;tront-ils pas toujours
+fades, mesquins, froids et arides, apr&egrave;s les puissantes ou suaves
+commotions que d'autres arts font &eacute;prouver? N'est-ce point avec raison
+qu'une femme dont la plume a beaucoup dit, beaucoup peint, beaucoup
+cisel&eacute;, beaucoup chant&eacute; tout bas, a souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute;: <i>De toutes les
+fa&ccedil;ons d'exprimer un sentiment, la parole est la plus insuffisante?</i>
+Nous ne nous flattons pas d'avoir pu atteindre dans ces lignes &agrave; ce
+<i>flou</i> de pinceau, n&eacute;cessaire pour retracer ce que Chopin a d&eacute;peint avec
+une si inimitable l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de touche.</p>
+
+<p>L&agrave; tout est subtil, jusqu'&agrave; la source des col&egrave;res et des emportements;
+l&agrave;, disparaissent les impulsions franches, simples, prime-sauti&egrave;res.
+Avant de se faire jour, elles ont toutes pass&eacute; &agrave; travers la fili&egrave;re
+d'une imagination fertile, ing&eacute;nieuse et exigeante, qui les a
+compliqu&eacute;es et en a modifi&eacute; le jet. Toutes, elles r&eacute;clament de la
+p&eacute;n&eacute;tration pour &ecirc;tre saisies, de la d&eacute;licatesse pour &ecirc;tre d&eacute;crites.
+C'est en les saisissant avec un choix singuli&egrave;rement fin, en les
+d&eacute;crivant avec un art infini, que Chopin est devenu un artiste de
+premier ordre. Aussi, n'est-ce qu'en l'&eacute;tudiant longuement et
+patiemment, en poursuivant toujours sa pens&eacute;e &agrave; travers ses
+ramifications multiformes, qu'on arrive &agrave; comprendre tout &agrave; fait, &agrave;
+admirer suffisamment, le talent avec lequel il a su la rendre comme
+visible et palpable, sans jamais l'alourdir ni la congeler.</p>
+
+<p>En ce temps, il y eut un musicien ami, auditeur ravi et transport&eacute;, qui
+lui apportait quotidiennement une admiration intuitive, doit-on dire,
+car il n'eut que bien plus tard l'enti&egrave;re compr&eacute;hension de ce que Chopin
+avait vu, avait ch&eacute;ri, de ce qui l'avait fascin&eacute; et passionn&eacute; dans sa
+bien-aim&eacute;e patrie. Sans Chopin, ce musicien n'e&ucirc;t peut-&ecirc;tre pas devin&eacute;,
+m&ecirc;me en les voyant, la Pologne et les Polonaises; ce que la Pologne fut,
+ce que les Polonaises sont, leur id&eacute;al! Par contre, peut-&ecirc;tre n'e&ucirc;t-il
+pas p&eacute;n&eacute;tr&eacute; si bien l'id&eacute;al de Chopin, la Pologne et les Polonaises,
+s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; dans sa patrie et n'avait vu, jusqu'au fond,
+l'ab&icirc;me de d&eacute;vouement, de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, d'h&eacute;ro&iuml;sme, renferm&eacute; dans le c&#339;ur
+de ses femmes. Il comprit alors que l'artiste polonais n'avait pu adorer
+le g&eacute;nie, qu'en le prenant pour un patriciat!...</p>
+
+<p>Quand le s&eacute;jour de Chopin se fut prolong&eacute; &agrave; Paris, il fut entra&icirc;n&eacute; dans
+des parages fort lointains pour lui... C'&eacute;taient les antipodes du monde
+o&ugrave; il avait grandi. Certes, jamais il ne pensa abandonner les maisons
+des belles et intelligentes patronnes de sa jeunesse; pourtant, sans
+qu'il sut comment cela s'&eacute;tait fait, un jour vint o&ugrave; il y alla moins.
+Or, l'id&eacute;al polonais, encore moins celui d'un patriciat quelconque,
+n'avait jamais lui dans le cercle o&ugrave; il &eacute;tait entr&eacute;. Il y trouva, il est
+vrai, la royaut&eacute; du g&eacute;nie qui l'avait attir&eacute;; mais cette royaut&eacute; n'avait
+aupr&egrave;s d'elle aucune noblesse, aucune aristocratie &agrave; m&ecirc;me de l'&eacute;lever
+sur un pavois, de la couronner d'une guirlande de lauriers ou d'un
+diad&egrave;me de perles roses. Aussi, quand la fantaisie lui prenait par l&agrave; de
+se faire de la musique &agrave; lui-m&ecirc;me, son piano r&eacute;citait des po&egrave;mes d'amour
+dans une langue que nul ne parlait autour de lui.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre souffrait-il trop du contraste qui s'&eacute;tablissait entre le
+salon o&ugrave; il &eacute;tait et ceux o&ugrave; il se faisait vainement attendre, pour
+&eacute;chapper au malfaisant empire qui le retenait dans un foyer si
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne &agrave; sa nature d'&eacute;lite? Peut-&ecirc;tre trouvait-il, au contraire, que
+le contraste n'&eacute;tait pas assez mat&eacute;riellement accentu&eacute;, pour l'arracher
+&agrave; une fournaise dont il avait go&ucirc;t&eacute; les volupt&eacute;s micidiales, sa patrie
+ne pouvant plus lui offrir chez ses filles, exil&eacute;es ou infortun&eacute;es,
+cette magie de f&ecirc;tes princi&egrave;res qui avaient pass&eacute; et repass&eacute; devant ses
+jeunes ans, ing&eacute;nuement attendris? Parmi les siens, qui donc alors eut
+os&eacute; s'amuser &agrave; une f&ecirc;te? Parmi ceux qui ne connaissaient pas les siens,
+ses commensaux inattendus, qui donc savait quelque chose et pressentait
+quoique ce soit de ce monde o&ugrave; passaient et repassaient de pures
+sylphides, des p&eacute;ris sans reproches; o&ugrave; r&eacute;gnaient les pudiques
+enchanteresses et les pieuses ensorcelleuses de la Pologne? Qui donc
+parmi ces chevelures incultes, ces barbes vierges de tout parfum, ces
+mains jamais gant&eacute;es depuis qu'elles existaient, e&ucirc;t pu rien comprendre
+&agrave; ce monde aux silhouettes vaporeuses, aux impressions br&ucirc;lantes et
+fugaces, m&ecirc;me s'il l'avait vu de ses yeux &eacute;bahis? Ne s'en serait-il pas
+bien vite d&eacute;tourn&eacute;, comme si son regard distraitement lev&eacute; avait
+rencontr&eacute; de ces nu&eacute;es rosac&eacute;s ou liliac&eacute;es, laiteuses ou purpurines,
+d'une moire gris&acirc;tre ou bleu&acirc;tre, qui cr&eacute;ent un paysage sur la vo&ucirc;te
+&eacute;th&eacute;r&eacute;e d'en haut... bien indiff&eacute;rente vraiment aux politiqueurs
+enrag&eacute;s!</p>
+
+<p>Que n'a-t-il pas d&ucirc; souffrir, grand Dieu! lorsque Chopin vit cette
+noblesse du g&eacute;nie et du talent, dont l'origine se perd dans la nuit
+divine des cieux, s'abdiquer elle-m&ecirc;me, <i>s'embourgeoiser</i> de gaiet&eacute; de
+c&#339;ur, se faire &laquo;petites gens&raquo;, s'oublier jusqu'&agrave; laisser tra&icirc;ner
+l'ourlet de sa robe dans la boue des chemins!... Avec quelle angoisse
+in&eacute;narrable son regard n'a-t-il pas d&ucirc; souvent se reporter, de la
+r&eacute;alit&eacute; sans aucune beaut&eacute; qui le suffoquait dans le pr&eacute;sent, &agrave; la
+po&eacute;sie de son pass&eacute;, o&ugrave; il ne revoyait que fascination ineffable,
+passion du m&ecirc;me coup sans limites et sans voix, gr&acirc;ce &agrave; la fois hautaine
+et prodigue, donnant toujours ce qui nourrit l'&acirc;me, ce qui trempe la
+volont&eacute;; ne souffrant jamais ce qui amollit la volont&eacute; et &eacute;nerve l'&acirc;me.
+Retenue plus &eacute;loquente que toutes les humaines paroles, en cet air o&ugrave;
+l'on respire du feu, mais un feu qui anime et purifie sous les moites
+infiltrations de la vertu, de l'honneur, du bon go&ucirc;t, de l'&eacute;l&eacute;gance des
+&ecirc;tres et des choses! Comme Van Dyck, Chopin ne pouvait aimer qu'une
+femme d'une sph&egrave;re sup&eacute;rieure. Mais, moins heureux que le peintre si
+distingu&eacute; de l'aristocratie la plus distingu&eacute;e du monde, il s'attacha &agrave;
+une sup&eacute;riorit&eacute; qui n'&eacute;tait pas celle qu'il lui fallait. Il ne rencontra
+point la jeune fille grande dame, heureuse de se voir immortalis&eacute;e par
+un chef-d'&#339;uvre que les si&egrave;cles admirent, comme Van Dyck immortalisa la
+blonde et suave Anglaise dont la belle &acirc;me avait reconnu qu'en lui, la
+noblesse du g&eacute;nie &eacute;tait plus haute que celle du <i>pedigree</i>!</p>
+
+<p>Longtemps Chopin se tint comme &agrave; distance des c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s les plus
+recherch&eacute;es &agrave; Paris; leur bruyant cort&egrave;ge le troublait. De son c&ocirc;t&eacute;, il
+inspirait moins de curiosit&eacute; qu'elles, son caract&egrave;re et ses habitudes
+ayant plus d'originalit&eacute; v&eacute;ritable que d'excentricit&eacute; apparente. Le
+malheur voulut qu'il fut un jour arr&ecirc;t&eacute; par le charme engourdissant d'un
+regard, qui le voyant voler si haut, si haut, le fixa... et le fit
+tomber dans ses rets! On les croyait alors de l'or le plus fin, sem&eacute;s
+des perles les plus fines! Mais chacune de leurs mailles fut pour lui
+une prison, o&ugrave; il se sentit garrott&eacute; par des liens satur&eacute;s de venin;
+leurs suintements corrosifs ne purent atteindre son g&eacute;nie, mais ils
+consum&egrave;rent sa vie et l'enlev&egrave;rent de trop bonne heure &agrave; la terre, &agrave; la
+patrie, &agrave; l'art!</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a><a href="#toc">VII.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/007.png" alt="E" /></span>n 1836, M<sup>me</sup> Sand avait publi&eacute;, non seulement <i>Indiana</i>, <i>Valentine</i>,
+<i>Jacques</i>, mais <i>L&eacute;lia</i>, ce po&egrave;me dont elle disait plus tard: &laquo;Si je
+suis f&acirc;ch&eacute;e de l'avoir &eacute;crit, c'est parce que je ne puis plus l'&eacute;crire.
+Revenue &agrave; une situation d'esprit pareille, ce me serait aujourd'hui un
+grand soulagement de pouvoir le recommencer&raquo;<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. En effet, l'aquarelle
+du roman devait para&icirc;tre fade &agrave; M<sup>me</sup> Sand, apr&egrave;s qu'elle eut mani&eacute; le
+ciseau et le marteau du sculpteur en taillant cette statue
+semi-colossale, en modelant ces grandes lignes, ces larges m&eacute;plats, ces
+muscles sinueux, qui gardent une vertigineuse s&eacute;duction dans leur
+immobilit&eacute; monumentale et qui, longtemps contempl&eacute;es, nous &eacute;meuvent
+douloureusement comme si, par un miracle contraire &agrave; celui de Pygmalion,
+c'&eacute;tait quelque Galath&eacute;e vivante, riche en suaves mouvements, pleine
+d'une voluptueuse palpitation et anim&eacute;e par la tendresse, que l'artiste
+amoureux aurait enferm&eacute;e dans la pierre, dont il aurait &eacute;touff&eacute;
+l'haleine, glac&eacute; le sang, dans l'espoir d'en grandir et d'en &eacute;terniser
+la beaut&eacute;. En face de la nature ainsi chang&eacute;e en &#339;uvre d'art, au lieu de
+sentir &agrave; l'admiration se surajouter l'amour, on est attrist&eacute; de
+comprendre comment l'amour peut se transformer en admiration!</p>
+
+<p>Brune et oliv&acirc;tre L&eacute;lia! tu as promen&eacute; tes pas dans les lieux
+solitaires, sombre comme Lara, d&eacute;chir&eacute;e comme Manfred, rebelle comme
+Ca&iuml;n, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu'eux,
+car il ne s'est pas trouv&eacute; un c&#339;ur d'homme assez f&eacute;minin pour t'aimer
+comme ils ont &eacute;t&eacute; aim&eacute;s, pour payer &agrave; tes charmes virils le tribut d'une
+soumission confiante et aveugle, d'un d&eacute;vouement muet et ardent; pour
+laisser prot&eacute;ger ses ob&eacute;issances par ta force d'amazone! Femme-h&eacute;ros, tu
+as &eacute;t&eacute; vaillante et avide de combats comme ces guerri&egrave;res; comme elles
+tu n'as pas craint de laisser h&acirc;ler par tous les soleils et tout les
+autans la finesse satin&eacute;e de ton m&acirc;le visage, d'endurcir &agrave; la fatigue
+tes membres plus souples que forts, de leur enlever ainsi la puissance
+de leur faiblesse. Comme elles, il t'a fallu recouvrir d'une cuirasse
+qui l'a bless&eacute; et ensanglant&eacute;, ce sein de femme, charmant comme la vie,
+discret comme la tombe, ador&eacute; de l'homme lorsque son c&#339;ur en est le seul
+et l'imp&eacute;n&eacute;trable bouclier!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;mouss&eacute; son ciseau &agrave; polir cette figure dont la hauteur, le
+d&eacute;dain, le regard angoiss&eacute; et ombrag&eacute; par le rapprochement de si
+sombres sourcils, la chevelure fr&eacute;missante d'une vie &eacute;lectrique, nous
+rappellent les marbres grecs sur lesquels on admire les traits
+magnifiques, le front fatal et beau, le sourire sardonique et amer de
+cette Gorgone dont la vue stup&eacute;fiait et arr&ecirc;tait le battement de
+c&#339;urs,&mdash;M<sup>me</sup> Sand cherchait en vain une autre forme au sentiment qui
+labourait son &acirc;me insatisfaite. Apr&egrave;s avoir drap&eacute; avec un art infini
+cette alti&egrave;re figure qui accumulait les grandeurs viriles, pour
+remplacer la seule qu'elle r&eacute;pudi&acirc;t, la grandeur supr&ecirc;me de
+l'an&eacute;antissement dans l'amour, cette grandeur que le po&egrave;te au vaste
+cerveau fit monter au plus haut de l'empyr&eacute;e et qu'il appela &laquo;l'&eacute;ternel
+f&eacute;minin&raquo; (<i>das ewig Weibliche</i>); cette grandeur qui est l'amour
+pr&eacute;existant &agrave; toutes ses joies, survivant &agrave; toutes ses douleurs;&mdash;apr&egrave;s
+avoir fait maudire Don Juan et chanter un hymne sublime au d&eacute;sir, par
+celle qui, comme Don Juan, repoussait la seule volupt&eacute; capable de
+combler le d&eacute;sir, celle de l'abn&eacute;gation,&mdash;apr&egrave;s avoir veng&eacute; Elvire en
+cr&eacute;ant St&eacute;nio;&mdash;apr&egrave;s avoir plus m&eacute;pris&eacute; les hommes que Don Juan n'avait
+rabaiss&eacute; les femmes, M<sup>me</sup> Sand d&eacute;peignait dans les <i>Lettres d'un
+voyageur</i> cette tressaillante atonie, ces alourdissements endoloris qui
+saisissent l'artiste, lorsqu'apr&egrave;s avoir incarn&eacute; dans une &#339;uvre le
+sentiment qui l'inqui&eacute;tait, son imagination continue &agrave; &ecirc;tre sous son
+empire sans qu'il d&eacute;couvre une autre forme pour l'id&eacute;aliser. Souffrance
+du po&egrave;te bien comprise par Byron alors que, ressuscitant le Tasse, il
+lui faisait pleurer ses larmes les plus br&ucirc;lantes, non sur sa prison,
+non sur ses cha&icirc;nes, non sur ses douleurs physiques, ni sur l'ignominie
+des hommes, mais sur son &eacute;pop&eacute;e termin&eacute;e sur le monde de sa pens&eacute;e qui,
+en lui &eacute;chappant, le rendait enfin sensible aux affreuses r&eacute;alit&eacute;s dont
+il &eacute;tait entour&eacute;.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Sand entendit souvent parler &agrave; cette &eacute;poque, par un musicien ami
+de Chopin, l'un de ceux qui l'avaient accueilli avec le plus de joie &agrave;
+son arriv&eacute;e &agrave; Paris, de cet artiste si exceptionnel. Elle entendit
+vanter plus que son talent, son g&eacute;nie po&eacute;tique; elle connut ses
+productions et en admira l'amoureuse suavit&eacute;. Elle fut frapp&eacute;e de
+l'abondance de sentiment r&eacute;pandu dans ces po&eacute;sies, de ces effusions de
+c&#339;ur d'un ton si &eacute;lev&eacute;, d'une noblesse si immacul&eacute;e. Quelques
+compatriotes de Chopin lui parlaient des femmes de leur nation avec
+l'enthousiasme qui leur est habituel sur ce sujet, rehauss&eacute; alors par le
+souvenir r&eacute;cent des sublimes sacrifices dont elles avaient donn&eacute; tant
+d'exemples dans la derni&egrave;re guerre. Elle entrevit &agrave; travers leurs r&eacute;cits
+et les po&eacute;tiques inspirations de l'artiste polonais, un id&eacute;al d'amour
+qui prenait les formes du culte pour la femme. Elle crut que l&agrave;,
+pr&eacute;serv&eacute;e de toute d&eacute;pendance, garantie de toute inf&eacute;riorit&eacute;, son r&ocirc;le
+s'&eacute;levait jusqu'aux f&eacute;eriques puissances de quelque intelligence
+sup&eacute;rieure et amie de l'homme. Elle ne devina certainement pas quel
+long encha&icirc;nement de souffrances, de silences, de patiences,
+d'abn&eacute;gations, de longanimit&eacute;s, d'indulgences et de courageuses
+pers&eacute;v&eacute;rances, avait cr&eacute;&eacute; cet id&eacute;al, imp&eacute;rieux, et r&eacute;sign&eacute;, admirable,
+mais triste &agrave; contempler, comme ces plantes &agrave; corolles roses dont les
+tiges, s'entrela&ccedil;ant en un filet de longues et nombreuses veines,
+donnent de la vie aux ruines. La nature, les leur r&eacute;servant pour les
+embellir, les fait cro&icirc;tre sur les vieux ciments que d&eacute;couvrent les
+pierres chancelantes; beaux voiles, qu'il est donn&eacute; &agrave; son ing&eacute;nieuse et
+in&eacute;puisable richesse de jeter sur la d&eacute;cadence des choses humaines!</p>
+
+<p>En voyant qu'au lieu de donner corps &agrave; sa fantaisie dans le porphyre et
+le marbre, au lieu d'allonger ses cr&eacute;ations en caryatides massives,
+dardant leur pens&eacute;e d'en haut et d'aplomb comme les br&ucirc;lants rayons d'un
+soleil mont&eacute; &agrave; son z&eacute;nith, l'artiste polonais les d&eacute;pouillait au
+contraire de tout poids, effa&ccedil;ait leurs contours et aurait enlev&eacute; au
+besoin l'architecture elle-m&ecirc;me de son sol, pour la suspendre dans les
+nuages, comme les palais a&eacute;riens de la Fata-Morgana, M<sup>me</sup> Sand n'en
+fut peut-&ecirc;tre que plus attir&eacute; par ces formes d'une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; impalpable,
+vers l'id&eacute;al qu'elle croyait y apercevoir. Quoique son bras e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+assez puissant pour sculpter la ronde bosse, sa main &eacute;tait assez
+d&eacute;licate pour avoir trac&eacute; aussi ces reliefs insensibles, o&ugrave; l'artiste
+semble ne confier &agrave; la pierre, &agrave; peine renfl&eacute;e, que l'ombre d'une
+silhouette ineffa&ccedil;able. Elle n'&eacute;tait pas &eacute;trang&egrave;re au monde
+super-naturel, elle devant qui, comme devant une fille de sa
+pr&eacute;f&eacute;rence, la nature semblait avoir d&eacute;nou&eacute; sa ceinture pour lui
+d&eacute;voiler tous les caprices, les charmes, les jeux, qu'elle pr&ecirc;te &agrave; la
+beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Elle n'en ignorait aucune des plus imperceptibles gr&acirc;ces; elle n'avait
+pas d&eacute;daign&eacute;, elle dont le regard aimait &agrave; embrasser des horizonts &agrave;
+perte de vue, de prendre connaissance des enluminures dont sont peintes
+les ailes du papillon; d'&eacute;tudier le sym&eacute;trique et merveilleux lacis que
+la foug&egrave;re &eacute;tend en baldaquin sur le fraisier des bois; d'&eacute;couter les
+chuchotements des ruisseaux dans les gazons aquatiques, o&ugrave; s'entendent
+les sifflements de <i>la vip&egrave;re amoureuse</i>. Elle avait suivi les
+saltarelles que dansent les feux-follets au bord des pr&eacute;s et des
+mar&eacute;cages, elle avait devin&eacute; les demeures chim&eacute;riques vers lesquelles
+leurs bondissements perfides &eacute;garent les pi&eacute;tons attard&eacute;s. Elle avait
+pr&ecirc;t&eacute; l'oreille aux concerts que chantent la cigale et ses amies dans le
+chaume des gu&eacute;rets, elle avait appris le nom des habitants de la
+r&eacute;publique ail&eacute;e des bois, qu'elle distinguait aussi bien &agrave; leurs robes
+plumag&eacute;es qu'&agrave; leurs roulades goguenardes ou &agrave; leurs cris plaintifs.
+Elle connaissait toutes les mollesses de la chair du lis, les
+&eacute;blouissements de son teint, et aussi tous les d&eacute;sespoirs de
+Genevi&egrave;ve<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, la fille &eacute;namour&eacute;e des fleurs, qui ne parvenait point &agrave;
+imiter leurs douces magnificences.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait visit&eacute;e dans ses r&ecirc;ves par ces &laquo;amis inconnus&raquo; qui venaient
+la rejoindre, &laquo;lorsque prise de d&eacute;tresse sur une gr&egrave;ve abandonn&eacute;e, un
+fleuve rapide... l'amenait dans une barque grande et pleine... sur
+laquelle elle s'&eacute;lan&ccedil;ait pour partir vers ces rives ignor&eacute;es, ce pays
+des chim&egrave;res, qui fait para&icirc;tre la vie r&eacute;elle un r&ecirc;ve &agrave; demi effac&eacute;, &agrave;
+ceux qui s'&eacute;prennent d&egrave;s leur enfance des grandes coquilles de nacre, o&ugrave;
+l'on monte pour aborder &agrave; ces &icirc;les o&ugrave; tous sont beaux et jeunes...
+hommes et femmes couronn&eacute;s de fleurs, les cheveux flottants sur les
+&eacute;paules... tenant des coupes et des harpes d'une forme &eacute;trange... ayant
+des chants et des voix qui ne sont pas de ce monde... s'aimant tous
+&eacute;galement d'un amour tout divin!... O&ugrave; des jets d'eau parfum&eacute;s tombent
+dans des bassins d'argent... o&ugrave; des roses bleues croissent dans des
+vases de Chine... o&ugrave; les perspectives sont enchant&eacute;es... o&ugrave; l'on marche
+sans chaussure sur des mousses unies comme des tapis de velours... o&ugrave;
+l'on court, o&ugrave; l'on chante, en se dispersant &agrave; travers des buissons
+embaum&eacute;s!...<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>&raquo;</p>
+
+<p>Elle connaissait si bien &laquo;ces amis inconnus&raquo; qu'apr&egrave;s les avoir revus,
+&laquo;elle ne pouvait y songer sans palpitations tout le long du jour...&raquo;
+Elle &eacute;tait une initi&eacute;e de ce monde hoffmannique, elle qui avait surpris
+de si ineffables sourires sur les portraits des morts<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>; elle qui
+avait vu sur quelles f&ecirc;tes les rayons du soleil viennent poser une
+aur&eacute;ole, en descendant du haut de quelque vitrage gothique comme un bras
+de Dieu, lumineux et intangible, entour&eacute; d'un tourbillon d'atomes; elle
+qui avait reconnu de si splendides apparitions rev&ecirc;tues de l'or, des
+pourpres et des gloires du couchant! Le fantastique n'avait point de
+mythe dont elle ne poss&eacute;d&acirc;t le secret.</p>
+
+<p>Elle fut donc curieuse de conna&icirc;tre celui qui avait fui &agrave; tire-d'ailes
+&laquo;vers ces paysages impossibles &agrave; d&eacute;crire, mais qui doivent exister
+quelque part sur la terre ou dans quelqu'une de ces plan&egrave;tes, dont on
+aime &agrave; contempler la lumi&egrave;re dans les bois, au coucher de la lune<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.&raquo;
+Elle voulut voir de ses yeux celui qui, les ayant aussi d&eacute;couverts, ne
+voulait plus les d&eacute;serter, ni jamais faire retourner son c&#339;ur et son
+imagination &agrave; ce monde si semblable aux plages de la Finlande, o&ugrave; l'on
+ne peut &eacute;chapper aux fanges et aux vases bourbeuses qu'en gravissant le
+granit d&eacute;charn&eacute; des rocs solitaires. Fatigu&eacute;e de ce songe appesantissant
+qu'elle avait appel&eacute; L&eacute;lia; fatigu&eacute;e de r&ecirc;ver un impossible grandiose
+p&eacute;tri avec les mat&eacute;riaux de cette terre, elle fut d&eacute;sireuse de
+rencontrer cet artiste, <i>amant d'un impossible</i> incorporel, ennuag&eacute;,
+avoisinant les r&eacute;gions sur-lunaires!</p>
+
+<p>Mais, h&eacute;las! si ces r&eacute;gions sont exemptes des miasmes de notre
+atmosph&egrave;re, elles ne le sont point de nos plus d&eacute;sol&eacute;es tristesses. Ceux
+qui s'y transportent y voient des soleils qui s'allument, mais d'autres
+qui s'&eacute;teignent. Les plus nobles astres des plus rayonnantes
+constellations, y disparaissent un &agrave; un. Les &eacute;toiles tombent, comme une
+goutte de ros&eacute;e lumineuse, dans un n&eacute;ant dont nous ne connaissons m&ecirc;me
+pas le b&eacute;ant ab&icirc;me et l'imagination, en contemplant ces savanes de
+l'&eacute;ther, ce bleu sahara aux oasis errantes et p&eacute;rissables, s'accoutume &agrave;
+une m&eacute;lancolie que ne parviennent plus &agrave; interrompre, ni l'enthousiasme,
+ni l'admiration. L'&acirc;me engouffre ces tableaux, elle les absorbe, sans
+m&ecirc;me en &ecirc;tre agit&eacute;e, pareille aux eaux dormantes d'un lac qui refl&egrave;tent
+&agrave; leur surface le cadre et le mouvement de ses rivages, sans se
+r&eacute;veiller de leur engourdissement.&mdash;&laquo;Cette m&eacute;lancolie att&eacute;nue jusqu'aux
+vivaces bouillonnements du bonheur, par la fatigue attach&eacute;e &agrave; cette
+tension de l'&acirc;me au-dessus de la r&eacute;gion qu'elle habite naturellement...
+elle fait sentir pour la premi&egrave;re fois l'insuffisance de la parole
+humaine, &agrave; ceux qui l'avaient tant &eacute;tudi&eacute;e et s'en &eacute;taient si bien
+servi... Elle transporte loin de tous les instincts actifs et pour ainsi
+dire militants... pour faire voyager dans les espaces, se perdre dans
+l'immensit&eacute; en courses aventureuses, bien au-dessus des nuages,... o&ugrave;
+l'on ne voit plus que la terre est belle, car on ne regarde que le
+ciel,... o&ugrave; la r&eacute;alit&eacute; n'est plus envisag&eacute;e avec le sentiment po&eacute;tique
+de l'auteur de Waverley, mais o&ugrave;, id&eacute;alisant la po&eacute;sie m&ecirc;me, on peuple
+l'infini de ses propres cr&eacute;ations, &agrave; la mani&egrave;re de Manfred&raquo;<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Sand avait-elle pressenti &agrave; l'avance cette in&eacute;narrable
+m&eacute;lancolie, cette volont&eacute; immiscible, cet exclusivisme imp&eacute;rieux qui g&icirc;t
+au fond des habitudes contemplatives, qui s'empare des imaginations se
+complaisant &agrave; la poursuite de r&ecirc;ves dont les types n'existent pas dans
+le milieu o&ugrave; ces &ecirc;tres se trouvent? Avait-elle pr&eacute;vu la forme que
+prennent pour eux les attachements supr&ecirc;mes, l'absolue absorption dont
+ils font le synonyme de tendresse? Il faut, &agrave; quelques &eacute;gards du moins,
+&ecirc;tre instinctivement dissimul&eacute; &agrave; leur mani&egrave;re pour saisir d&egrave;s l'abord le
+myst&egrave;re de ces caract&egrave;res concentr&eacute;s, se repliant promptement sur
+eux-m&ecirc;mes, pareils &agrave; certaines plantes qui ferment leurs feuilles devant
+les moindres bises importunes, ne les d&eacute;roulant qu'aux rayons d'un
+soleil propice. On a dit de ces natures qu'elles sont <i>riches par
+exclusivit&eacute;</i>, en opposition &agrave; celles qui sont <i>riches par exub&eacute;rance</i>.
+&laquo;Si elles se rencontrent et se rapprochent, elles ne peuvent se foudre
+l'une dans l'autre&raquo;, ajoute le romancier que nous citons; &laquo;l'une des
+deux doit d&eacute;vorer l'autre et n'en laisser que des cendres!&raquo; Ah! ce sont
+les natures comme celles du fr&ecirc;le musicien dont nous rem&eacute;morons les
+jours, qui p&eacute;rissent en se d&eacute;vorant elles-m&ecirc;mes, ne voulant, ni ne
+pouvant vivre que d'une seule vie, une vie conforme aux exigences de
+<i>leur</i> id&eacute;al.</p>
+
+<p>Chopin semblait redouter cette femme au-dessus des autres femmes qui,
+comme une pr&ecirc;tresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne
+savaient pas dire. Il &eacute;vita, il retarda sa rencontre. M<sup>me</sup> Sand ignora
+et, par une simplicit&eacute; charmante qui fut un de ses plus nobles attraits,
+ne devina pas cette crainte de sylphe. Elle vint au-devant de lui et sa
+vue dissipa bient&ocirc;t les pr&eacute;ventions contre les femmes-auteurs, que
+jusque l&agrave; il avait obstin&eacute;ment nourries.</p>
+
+<p>Dans l'automne de 1837, Chopin &eacute;prouva des atteintes inqui&eacute;tantes d'un
+mal qui ne lui laissa que comme une moiti&eacute; de forces vitales. Des
+sympt&ocirc;mes alarmants l'oblig&egrave;rent &agrave; se rendre dans le Midi pour &eacute;viter
+les rigueurs de l'hiver. M<sup>me</sup> Sand, qui fut toujours si vigilante et
+si compatissante aux souffrances de ses amis, ne voulut pas le voir
+partir seul alors que son &eacute;tat r&eacute;clamait tant de soins. Elle se d&eacute;cida &agrave;
+l'accompagner. On choisit pour s'y rendre les &icirc;les Bal&eacute;ares, o&ugrave; l'air de
+la mer, joint &agrave; un climat toujours ti&egrave;de, est particuli&egrave;rement salubre
+aux malades attaqu&eacute;s de la poitrine. Lorsque Chopin partait, son &eacute;tat
+fut si alarmant que plus d'une fois on exigea dans les h&ocirc;tels o&ugrave; il
+n'avait pass&eacute; qu'une couple de nuits, le payement du bois de lit et du
+matelas qui lui avaient servis afin les de br&ucirc;ler aussit&ocirc;t, le croyant
+arriv&eacute; &agrave; cette p&eacute;riode des maladies de poitrine o&ugrave; elles sont
+facilement contagieuses. Aussi, le voyant si languissant &agrave; son d&eacute;part,
+ses amis osaient &agrave; peine esp&eacute;rer son retour. Et pourtant! Quoiqu'il f&icirc;t
+une longue et douloureuse maladie &agrave; l'&icirc;le de Majorque o&ugrave; il resta six
+mois, &agrave; partir d'un bel automne jusqu'&agrave; un printemps splendide, sa sant&eacute;
+s'y r&eacute;tablit assez pour para&icirc;tre am&eacute;lior&eacute;e pendant plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Fut-ce le climat seul qui le rappella &agrave; la vie? La vie ne le retint-elle
+point par son charme supr&ecirc;me? Peut-&ecirc;tre ne v&eacute;cut-il que parce qu'il
+voulut vivre, car qui sait o&ugrave; s'arr&ecirc;tent les droits de la volont&eacute; sur
+notre corps? Qui sait quel ar&ocirc;me int&eacute;rieur elle peut d&eacute;gager pour le
+pr&eacute;server de la d&eacute;cadence, quelles &eacute;nergies elle peut insuffler aux
+organes atones! Qui sait enfin, o&ugrave; finit l'empire de l'&acirc;me sur la
+mati&egrave;re? Qui peut dire en combien notre imagination domine nos sens,
+double leurs facult&eacute;s ou acc&eacute;l&egrave;re leur &eacute;teignement, soit qu'elle ait
+&eacute;tendu cet empire en l'exer&ccedil;ant longtemps et &acirc;prement, soit qu'elle en
+r&eacute;unisse spontan&eacute;ment les forces oubli&eacute;es pour les concentrer dans un
+moment unique? Lorsque tous les prismes du soleil sont rassembl&eacute;s sur le
+point culminant d'un cristal, ce fragile foyer n'allume-t-il pas une
+flamme de c&eacute;leste origine?</p>
+
+<p>Tous les prismes du bonheur se rassembl&egrave;rent dans cette &eacute;poque de la vie
+de Chopin. Est-il surprenant qu'ils aient rallum&eacute; sa vie et qu'elle
+brill&acirc;t &agrave; cet instant de son plus vif &eacute;clat? Cette solitude, entour&eacute;e
+des flots bleus de la M&eacute;diterran&eacute;e, ombrag&eacute;e de lauriers, d'orangers et
+de myrthes, semblait r&eacute;pondre par son site m&ecirc;me au v&#339;u ardent des jeunes
+&acirc;mes, esp&eacute;rant encore en leurs plus b&eacute;nignes et plus na&iuml;ves illusions,
+soupirant apr&egrave;s <i>le bonheur dans une &icirc;le d&eacute;serte!</i> Il y respira cet air
+apr&egrave;s lequel les natures d&eacute;pays&eacute;es ici-bas &eacute;prouvent une cruelle
+nostalgie; cet air qu'on peut trouver partout et ne rencontrer nulle
+part, selon les &acirc;mes qui le respirent avec nous: l'air de ces contr&eacute;es
+imagin&eacute;es, qu'en d&eacute;pit de toutes les r&eacute;alit&eacute;s et de tous les obstacles
+on d&eacute;couvre si ais&eacute;ment lorsqu'on les cherche &agrave; deux! L'air de cette
+patrie de l'id&eacute;al, o&ugrave; l'on voudrait entra&icirc;ner ce que l'on ch&eacute;rit, en
+r&eacute;p&eacute;tant avec Mignon: <i>Dahin! Dahin!... lass uns ziehn!</i></p>
+
+<p>Tant que sa maladie dura, M<sup>me</sup> Sand ne quitta pas d'un instant le
+chevet de celui qui l'aima d'une affection dont la reconnaissance ne
+perdit jamais son intensit&eacute;, en perdant ses joies. Il lui resta fid&egrave;le
+alors m&ecirc;me que son attachement devint douloureux, &laquo;car il semblait que
+cet &ecirc;tre fragile se f&ucirc;t absorb&eacute; et consum&eacute; dans le foyer de son
+admiration..... D'autres cherchent le bonheur dans leurs tendresses:
+quand ils ne l'y trouvent plus, ces tendresses s'en vont tout doucement;
+en cela ils sont comme tout le monde. Mais lui, aimait pour aimer.
+Aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il pouvait entrer dans une
+nouvelle phase, celle de la douleur, apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; celle de
+l'ivresse; mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver
+pour lui. C'eut &eacute;t&eacute; celle de l'agonie physique; car son attachement
+&eacute;tait devenu sa vie et, d&eacute;licieux ou amer, il ne d&eacute;pendait plus de lui
+de s'y soustraire un seul instant&raquo;<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>. Jamais, en effet, depuis lors,
+M<sup>me</sup> Sand ne cessa d'&ecirc;tre aux yeux de Chopin la femme surnaturelle qui
+avait fait r&eacute;trograder pour lui les ombres de la mort, qui avait chang&eacute;
+ses souffrances en langueurs adorables.</p>
+
+<p>Pour le sauver, pour l'arracher &agrave; une fin si pr&eacute;coce, elle le disputa
+courageusement &agrave; la maladie. Elle l'entoura de ces soins divinatoires et
+instinctifs, qui sont maintes fois des rem&egrave;des plus salutaires que ceux
+de la science. Elle ne connut en le veillant, ni la fatigue, ni
+l'abattement, ni l'ennui. Ni ses forces, ni son humeur ne fl&eacute;chirent &agrave;
+la t&acirc;che, comme chez ces m&egrave;res aux robustes sant&eacute;s qui paraissent
+communiquer magn&eacute;tiquement une partie de leur vigueur &agrave; leurs enfants
+d&eacute;biles, dont on peut dire que plus ils r&eacute;clament constamment leurs
+soins, et plus ils absorbent leurs pr&eacute;f&eacute;rences. Enfin, le mal c&eacute;da.
+&laquo;L'obsession fun&egrave;bre qui rongeait secr&egrave;tement l'esprit du malade et y
+corrodait tout paisible contentement, se dissipa graduellement. Il
+laissa le facile caract&egrave;re et l'aimable s&eacute;r&eacute;nit&eacute; de son amie chasser les
+tristes pens&eacute;es, les lugubres pressentiments, pour entretenir son
+bien-&ecirc;tre intellectuel&raquo;<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>Le bonheur succ&eacute;da aux sombres craintes, avec la gradation progressive
+et victorieuse d'un beau jour qui se l&egrave;ve apr&egrave;s une nuit obscure, pleine
+de terreurs. La vo&ucirc;te de t&eacute;n&egrave;bres, qui p&egrave;se d'abord sur les t&ecirc;tes,
+semble si lourde qu'on se pr&eacute;pare &agrave; une catastrophe prochaine et
+derni&egrave;re, sans m&ecirc;me oser songer &agrave; la d&eacute;livrance, lorsque l'&#339;il angoiss&eacute;
+d&eacute;couvre tout &agrave; coup un point o&ugrave; ces t&eacute;n&egrave;bres s'&eacute;claircissent, telles
+qu'une ouate opaque dont l'&eacute;paisseur c&eacute;derait sous des doigts invisibles
+qui la d&eacute;chirent. &Agrave; ce moment p&eacute;n&egrave;tre le premier rayon d'espoir dans les
+&acirc;mes. On respire plus librement, comme ceux qui, perdus dans une noire
+caverne, aper&ccedil;oivent enfin une lueur, f&ucirc;t-elle encore douteuse! Cette
+lueur ind&eacute;cise est la premi&egrave;re aube, projetant des teintes si incolores
+qu'on pourrait croire assister &agrave; une tomb&eacute;e de nuit, &agrave; l'&eacute;teignement
+d'un cr&eacute;puscule mourant. Mais l'aurore s'annonce par la fra&icirc;cheur des
+brises qui, comme des avant-coureurs b&eacute;nis, portent le message de salut
+dans leurs haleines vivaces et pures. Un baume v&eacute;g&eacute;tal traverse l'air,
+comme le fr&eacute;missement d'une esp&eacute;rance encourag&eacute;e et raffermie. Un oiseau
+plus matinal de hasard fait entendre sa joyeuse vocalise, qui retentit
+dans le c&#339;ur comme le premier &eacute;veil consol&eacute; qu'on accepte pour gage
+d'avenir. D'imperceptibles, mais s&ucirc;rs indices persuadent en se
+multipliant que dans cette lutte des t&eacute;n&egrave;bres et de la lumi&egrave;re, de la
+mort et de la vie, ce sont les deuils de la nuit qui doivent &ecirc;tre
+vaincus. L'oppression diminue. En levant les yeux vers le d&ocirc;me de plomb,
+on croit d&eacute;j&agrave; qu'il p&egrave;se moins fatalement, qu'il a perdu de sa
+terrifiante fixit&eacute;.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu les clart&eacute;s gris&acirc;tres augmentent et s'allongent &agrave; l'horizon,
+en lignes &eacute;troites comme des fissures. Incontinent, elles s'&eacute;largissent:
+elles rongent leurs bords, elles font irruption, comme la nappe d'un
+&eacute;tang inondant en flaques irr&eacute;guli&egrave;res ses arides rivages. Des
+oppositions tranch&eacute;es se forment, des nu&eacute;es s'amoncellent en bancs
+sablonneux; on dirait des digues accumul&eacute;es pour arr&ecirc;ter les progr&egrave;s du
+jour. Mais, comme ferait l'irr&eacute;sistible courroux des grandes eaux, la
+lumi&egrave;re les &eacute;br&egrave;che, les d&eacute;molit, les d&eacute;vore et, &agrave; mesure qu'elle
+s'&eacute;l&egrave;ve, des flots empourpr&eacute;s viennent les rougir. Cette lumi&egrave;re qui
+apporte la s&eacute;curit&eacute;, brille en cet instant d'une gr&acirc;ce conqu&eacute;rante et
+timide dont la chaste douceur fait ployer le genou de reconnaissance. Le
+dernier effroi a disparu, on se sent rena&icirc;tre!</p>
+
+<p>D&egrave;s lors les objets surgissent &agrave; la vue comme s'ils ressuscitaient du
+n&eacute;ant. Un voile d'un rose uniforme semble les recouvrir, jusqu'&agrave; ce que
+la lumi&egrave;re, augmentant d'intensit&eacute; sa gaze l&eacute;g&egrave;re, se plisse &ccedil;&agrave; et l&agrave; en
+ombres d'un p&acirc;le incarnat, tandis que les plans avanc&eacute;s s'&eacute;clairent d'un
+blanc et resplendissant reflet. Tout d'un coup, l'orbe brillant envahit
+le firmament. Plus il s'&eacute;tend, plus son foyer gagne d'&eacute;clat. Les vapeurs
+s'amassent et se roulent de droite et de gauche, comme des pans de
+rideaux. Alors tout respire, tout palpite, s'anime, remue, bruit,
+chante: les sons se m&ecirc;lent, se croisent, se heurtent, se confondent.
+L'immobilit&eacute; t&eacute;n&eacute;breuse fait place au mouvement; il circule, s'acc&eacute;l&egrave;re,
+se r&eacute;pand. Les vagues du lac se gonflent, comme un sein &eacute;mu d'amour. Les
+larmes de la ros&eacute;e, tremblantes comme celles de l'attendrissement, se
+distinguent de plus en plus; l'on voit &eacute;tinceler, l'un apr&egrave;s l'autre,
+sur les herbes humides, des diamants qui attendent que le soleil vienne
+peindre leurs scintillements. &Agrave; l'Orient, le gigantesque &eacute;ventail de
+lumi&egrave;re s'ouvre toujours plus large et plus vaste. Des lani&egrave;res d'or,
+des paillettes d'argent, des franges violettes, des lis&eacute;r&eacute;s d'&eacute;carlate,
+le recouvrent de leurs immenses broderies. Des reflets mordor&eacute;s
+panachent ses branches. &Agrave; son centre, le carmin plus vif prend la
+transparence du rubis, se nuance d'orange comme le charbon, s'&eacute;vase
+comme une torche, grandit enfin comme un bouquet de flammes, qui monte,
+monte, monte encore, d'ardeurs en ardeurs, toujours plus incandescent.</p>
+
+<p>Enfin le Dieu du Jour para&icirc;t! Son front &eacute;blouissant est orn&eacute; d'une
+chevelure lumineuse. Il se l&egrave;ve lentement; mais &agrave; peine s'est-il d&eacute;voil&eacute;
+tout entier, qu'il s'&eacute;lance, se d&eacute;gage de tout ce qui l'entoure et prend
+instantan&eacute;ment possession du ciel, laissant la terre loin au-dessous de
+lui.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Le souvenir des jours pass&eacute;s &agrave; l'&icirc;le Majorque resta dans le c&#339;ur de
+Chopin comme celui d'un ravissement, d'une extase, que le sort n'accorde
+qu'une fois &agrave; ses plus favoris&eacute;s. &laquo;Il n'&eacute;tait plus sur terre, il vivait
+dans un empyr&eacute;e de nuages d'or et de parfums; il semblait noyer son
+imagination si exquise et, si belle dans un monologue avec Dieu m&ecirc;me, et
+si parfois, sur le prisme radieux o&ugrave; il s'oubliait, quelque incident
+faisait passer la petite lanterne magique du monde, il sentait un
+affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle
+criarde venait m&ecirc;ler ses sons aigus et un motif musical vulgaire aux
+pens&eacute;es divines des grands ma&icirc;tres&raquo;<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Dans la suite, il parla de
+cette p&eacute;riode avec une reconnaissance toujours &eacute;mue, comme d'un de ces
+bienfaits qui suffisent au bonheur d'une existence, il ne lui semblait
+pas possible de jamais retrouver ailleurs une f&eacute;licit&eacute; o&ugrave;, en se
+succ&eacute;dant, les tendresses de la femme et les &eacute;tincellements du g&eacute;nie
+marquent le temps, pareillement &agrave; cette horloge de fleurs que Linn&eacute;
+avait &eacute;tablie dans ses serres d'Upsal, pour indiquer les heures par
+leurs r&eacute;veils successifs, exhalant &agrave; chaque fois d'autres parfums,
+r&eacute;v&eacute;lant d'autres couleurs, &agrave; mesure que s'ouvraient leurs calices de
+formes diverses.</p>
+
+<p>Les magnifiques pays que travers&egrave;rent ensemble le po&egrave;te et le musicien,
+frapp&egrave;rent plus nettement l'imagination du premier. Les beaut&eacute;s de la
+nature agissaient sur Chopin d'une mani&egrave;re moins distincte, quoique non
+moins forte. Son c&#339;ur en &eacute;tait touch&eacute; et s'harmonisait directement &agrave;
+leurs grandeurs et &agrave; leurs enchantements, sans que son esprit e&ucirc;t
+besoin de les analyser, de les pr&eacute;ciser, de les classer, de les nommer.
+Son &acirc;me vibrait &agrave; l'unisson des paysages admirables, sans qu'il p&ucirc;t
+assigner, dans le moment, &agrave; chaque impression l'accident qui en &eacute;tait la
+source. En v&eacute;ritable musicien, il se contentait d'extraire, pour ainsi
+dire, le sentiment des tableaux qu'il voyait, paraissant abandonner &agrave;
+l'inattention la partie plastique, l'&eacute;corce pittoresque qui ne
+s'assimilaient pas &agrave; la forme de son art, n'appartenant pas &agrave; sa sph&egrave;re
+plus spiritualis&eacute;e. Et cependant (effet qu'on retrouve fr&eacute;quemment dans
+les organisations comme la sienne), plus il s'&eacute;loignait des instants et
+des sc&egrave;nes o&ugrave; l'&eacute;motion avait obscurci ses sens, comme les fum&eacute;es de
+l'encens enveloppant l'encensoir, et plus les dessins de ces lieux, les
+contours de ces situations semblaient gagner &agrave; ses yeux en nettet&eacute; et en
+relief. Dans les ann&eacute;es suivantes, il parlait de ce voyage et du s&eacute;jour
+de Majorque, des incidents qui les ont marqu&eacute;s, des anecdotes qui s'y
+rattachaient, avec un grand charme de souvenirs. Mais alors qu'il &eacute;tait
+si pleinement heureux, il n'inventoriait pas son bonheur!</p>
+
+<p>D'ailleurs, pourquoi Chopin e&ucirc;t-il port&eacute; un regard observateur sur les
+sites de l'Espagne qui ont form&eacute; le cadre de son po&eacute;tique bonheur? Ne
+les retrouvait-il pas plus beaux encore, d&eacute;peints par la parole inspir&eacute;e
+de sa compagne de voyage? Il les revoyait, ces sites d&eacute;licieux, &agrave;
+travers le coloris de son talent passionn&eacute;, comme &agrave; travers de rouges
+vitraux on voit tous les objets, l'atmosph&egrave;re elle-m&ecirc;me, prendre des
+teintes flamboyantes. Cette garde-malade si admirable, n'&eacute;tait-elle pas
+un grand artiste? Rare et merveilleux assemblage! Quand la nature, pour
+douer une femme, unit les dons les plus brillants de l'intelligence &agrave;
+ces profondeurs de la tendresse et du d&eacute;vouement o&ugrave; s'&eacute;tablit son
+v&eacute;ritable, son irr&eacute;sistible empire, celui en dehors duquel elle n'est
+plus qu'une &eacute;nigme sans mot,&mdash;les flammes de l'imagination en se mariant
+chez elle aux limpides clart&eacute;s du c&#339;ur, renouvellent dans une autre
+sph&egrave;re le miraculeux spectacle de ces feux gr&eacute;geois, dont les &eacute;clatants
+incendies couraient autrefois sur les ab&icirc;mes de la mer sans en &ecirc;tre
+submerg&eacute;s, surajoutant dans les reflets de ses vagues les richesses de
+la pourpre aux c&eacute;lestes gr&acirc;ces de l'azur.</p>
+
+<p>Mais, le g&eacute;nie sait-il toujours atteindre aux plus humbles grandeurs du
+c&#339;ur, &agrave; ces sacrifices sans r&eacute;serve de pass&eacute; et d'avenir, &agrave; ces
+immolations aussi courageuses que myst&eacute;rieuses, &agrave; ces holocaustes de
+soi-m&ecirc;me, non pas temporaires et changeants, mais constants et
+monotones, qui donnent droit &agrave; la tendresse de s'appeler <i>d&eacute;vouement</i>?
+La force supranaturelle du g&eacute;nie, d&eacute;nu&eacute;e de forces divines et
+surnaturelles, ne croit-elle pas avoir droit &agrave; de l&eacute;gitimes exigences,
+et la l&eacute;gitime force de la femme n'est-elle pas d'abdiquer toute
+exigence personnelle et &eacute;go&iuml;ste? La royale pourpre et les flammes
+ardentes du g&eacute;nie, peuvent-elles flotter inoffensives sur l'azur
+immacul&eacute; d'une destin&eacute;e de femme, quand elle ne compte qu'avec les
+joies d'ici-bas et n'en attend aucune de l&agrave;-haut; d'un esprit de femme
+qui a foi en lui-m&ecirc;me et n'a point foi en l'amour, <i>plus fort que la
+mort</i>? Pour marier en un ensemble presque transmondain, les stup&eacute;fiantes
+affirmations du g&eacute;nie et les adorables privations d'un attachement sans
+bornes et sans fin, ne faut-il pas avoir ravi en plus d'une veille
+angoiss&eacute;e, en plus d'une journ&eacute;e de larmes et de sacrifices,
+quelques-uns de leurs secrets surhumains aux ch&#339;urs ang&eacute;liques?</p>
+
+<p>Parmi ses dons les plus pr&eacute;cieux, Dieu pr&ecirc;ta &agrave; l'homme le pouvoir de
+cr&eacute;er &agrave; son instar, en tirant du n&eacute;ant,&mdash;non pas comme lui cr&eacute;ateur,
+auteur de tout ce qui est bon, mati&egrave;re et substance;&mdash;mais, comme lui
+formateur, auteur de tout ce qui est beau, formes et harmonies, pour
+leur faire exprimer sa pens&eacute;e o&ugrave; il incarne un sentiment incorporel en
+des contours corporels, dont il dispose et qu'il dispose au gr&eacute; de son
+imagination, pour &ecirc;tre per&ccedil;ues par la vue, ce sens qui fait conna&icirc;tre et
+penser; par l'ou&iuml;e, ce sens qui fait sentir et aimer! V&eacute;ritable
+<i>cr&eacute;ation</i>, dans la plus belle signification du mot, l'art &eacute;tant
+l'expression et la communication d'une &eacute;motion au moyen d'une sensation,
+sans l'interm&eacute;diaire de la parole, n&eacute;cessaire pour r&eacute;v&eacute;ler les faits et
+les raisonnements. Apr&egrave;s cela, Dieu donna &agrave; l'artiste (et dans ce cas le
+po&egrave;te devient artiste, car c'est &agrave; la forme du langage, prose ou po&eacute;sie,
+qu'il doit son pouvoir) un autre don qui correspond au premier, comme la
+vie &eacute;ternelle correspond &agrave; la vie du temps, la r&eacute;surrection &agrave; la mort:
+celui de la <i>transfiguration</i>! Le don de changer un pass&eacute; incorrect,
+incomplet, fautif, bris&eacute;, en un avenir de glorification sans fin,
+pouvant durer tant que l'humanit&eacute; dure.</p>
+
+<p>Et l'homme et l'artiste peuvent &ecirc;tre fiers de poss&eacute;der de si divines
+puissances! C'est en elles que g&icirc;t le secret de la royaut&eacute; native que
+l'homme, cet &ecirc;tre ch&eacute;tif et mis&eacute;rable, exerce &agrave; bon droit sur
+l'incommensurable et sereine nature; de la sup&eacute;riorit&eacute; inn&eacute;e que
+l'artiste, cet &ecirc;tre faible et impuissant, se sent &agrave; juste titre sur ses
+semblables! Mais, l'homme n'exerce sa royaut&eacute; qu'en cherchant le bien
+dans les limites du vrai; l'artiste ne peut revendiquer sa sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'en renferment seulement le bien sous les contours du beau.&mdash;Comme la
+plupart des artistes, Chopin n'avait point un esprit g&eacute;n&eacute;ralisateur; il
+n'&eacute;tait gu&egrave;re port&eacute; &agrave; la philosophie de l'esth&eacute;tique, dont il n'avait
+m&ecirc;me pas beaucoup entendu parler. Seulement, comme tous les vrais, les
+grands artistes, il arrivait aux conclusions du bien, vers lequel le
+penseur s'&eacute;l&egrave;ve pas &agrave; pas sur les rudes sentiers o&ugrave; se cherche le vrai,
+par un vol vertical &agrave; travers les sph&egrave;res transparentes et radieuses du
+beau.</p>
+
+<p>Chopin se laissait poss&eacute;der par la situation si neuve qui lui &eacute;tait
+faite &agrave; Majorque et dont il n'avait aucune exp&eacute;rience, avec cette
+ignorance et cette impr&eacute;voyance des futures amertumes dont les germes
+sont sem&eacute;s et &eacute;pars autour de nous, que nous avons tous plus ou moins
+connues dans ces charmantes ann&eacute;es d'enfance, alors qu'un amour
+maternel aveugle, sans prescience de l'avenir, nous entourait de son
+idol&acirc;trie et gorgeait notre c&#339;ur de f&eacute;licit&eacute;, en pr&eacute;parant son
+irr&eacute;m&eacute;diable malheur! Tous nous avons subi l'influence de ce qui nous
+environnait sans nous en rendre compte, pour ne retrouver dans notre
+m&eacute;moire que bien plus tard, la famili&egrave;re image de chaque minute et de
+chaque objet. Mais, pour un artiste &eacute;minemment subjectif, comme l'&eacute;tait
+Chopin, le moment vient o&ugrave; son c&#339;ur sent un imp&eacute;rieux besoin de revivre
+un bonheur que les flots de la vie ont emport&eacute;, de re&eacute;prouver ses joies
+les plus intenses, de revoir leur cadre fascinateur, en les for&ccedil;ant &agrave;
+sortir de cette ombre noire du pass&eacute; o&ugrave; un temps, peint de si vives
+couleurs, s'est &eacute;vanoui, afin de la faire entrer dans l'immortalit&eacute;
+lumineuse de l'art, par ce proc&eacute;d&eacute; myst&eacute;rieux que le magn&eacute;tisme du c&#339;ur
+communique &agrave; l'&eacute;lectricit&eacute; de l'inspiration et que la muse enseigne, aux
+mortels de son choix.</p>
+
+<p>L&agrave;, toute r&eacute;surrection est une transfiguration! L&agrave;, tout ce qui fut
+incertain, fragile, d&eacute;jet&eacute;, macul&eacute;, plus senti que r&eacute;alis&eacute;, obscurci au
+moment presque o&ugrave; il brillait de toute sa radiance, quelque peu
+d&eacute;natur&eacute;, sit&ocirc;t qu'il eut atteint l'apog&eacute;e de son
+&eacute;panouissement,&mdash;revient sous la figure d'un corps glorieux,
+imp&eacute;rissable d&eacute;sormais, irradiant d'une &eacute;ternelle sublimit&eacute;. N'&eacute;tant
+plus encha&icirc;n&eacute;, ni aux lieux, ni aux ann&eacute;es d'autrefois, ce qui est ainsi
+transfigur&eacute; apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; ressuscit&eacute;, vit &agrave; jamais d'une vie
+supranaturelle, incorruptible, invuln&eacute;rable, dominant la succession des
+&acirc;ges et apparaissant partout, de par le don de subtile omnipr&eacute;sence qui
+lui permet d'entrer dans tous les c&#339;urs, en traversant toutes leurs
+enveloppes.</p>
+
+<p>Or, chose bien digne de remarque, Chopin n'a ni ressuscit&eacute;, ni
+transfigur&eacute; l'&eacute;poque de supr&ecirc;me bonheur que le s&eacute;jour de Majorque marqua
+dans sa vie. Il s'en abstint sans y avoir r&eacute;fl&eacute;chi, sans en avoir donn&eacute;
+la raison au tribunal de son jugement, sans m&ecirc;me se l'&ecirc;tre demand&eacute;e,
+sans l'avoir scrut&eacute;e avec un regret ou avec un d&eacute;sespoir. Il ne le fit
+pas, instinctivement. Son &acirc;me droite et nativement honn&ecirc;te, que les
+paradoxes indignes n'ont jamais pervertie, r&eacute;pugnait &agrave; la glorification
+de ce qui, <i>ayant pu &ecirc;tre</i>, n'a point &eacute;t&eacute;! Pour ce fils de l'h&eacute;ro&iuml;que
+Pologne, o&ugrave; femmes et hommes versent jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte de leur
+sang afin d'attester la <i>r&eacute;alit&eacute;</i> de leur <i>id&eacute;al</i>, tout id&eacute;al manqu&eacute;,
+priv&eacute; de r&eacute;alit&eacute;, &eacute;tait un avortement. Mais tout avortement, qui est une
+mort dans le monde des vivants, n'est m&ecirc;me pas n&eacute; dans le monde de la
+po&eacute;sie; l'on ignore son nom dans le monde du beau! Aussi, Chopin a-t-il
+chant&eacute; les impressions, les bonheurs, les admirations, les enthousiasmes
+de sa jeunesse, tout naturellement, comme l'oiseau chante dans les bois,
+comme le ruisseau murmure dans les pr&eacute;s, comme la lune resplendit dans
+les nuits, comme la vague scintille sur le sein de la mer, comme le
+rayon luit dans les champs de l'&eacute;ther! Tandis qu'il n'a pas su raconter
+son bonheur &eacute;trange en cette &icirc;le enchant&eacute;e, qu'il e&ucirc;t souhait&eacute; pouvoir
+transporter sur une autre plan&egrave;te et qui n'&eacute;tait, h&eacute;las! que trop pr&egrave;s
+du rivage! En y retournant, il vit d&eacute;chir&eacute;s, d&eacute;figur&eacute;s, dissip&eacute;s, les
+mirages qui avaient envelopp&eacute;, circonscrit, embelli ses horizonts; il ne
+put donc, ni ne voulut les chanter, les id&eacute;aliser.</p>
+
+<p>Pour le dire autrement, Chopin ne sentit pas le besoin de ressusciter ce
+pass&eacute; ardent, qui empruntait aux latitudes m&eacute;ridionales leur feu et leur
+&eacute;clat; dont les flammes exhalaient l'&acirc;cre saveur du bitume d'un volcan;
+dont les explosions portaient parfois une terreur destructive sur les
+frais et riants versants d'une tendresse pleine de simplicit&eacute;; dont les
+laves br&ucirc;lantes &eacute;touffaient et ensevelissaient &agrave; jamais les souvenirs
+d'une heure de joies na&iuml;ves, innocentes et modestes. Par ainsi, celle
+qui croyait &ecirc;tre la po&eacute;sie en personne, n'a point inspir&eacute; de chant;
+celle qui se croyait la gloire elle-m&ecirc;me, n'a point &eacute;t&eacute; glorifi&eacute;e; celle
+qui pr&eacute;tendait que, comme un verre d'eau, l'amour se donne &agrave; qui le
+demande, n'a point vu son amour b&eacute;ni, son image honor&eacute;e, son souvenir
+port&eacute; sur les autels d'une sainte gratitude! Pr&egrave;s d'elle, que de femmes
+qui ont seulement su <i>aimer et prier</i>, vivent &agrave; jamais dans les annales
+de l'humanit&eacute; d'une vie transfigur&eacute;e, soit qu'on les appelle Laure de
+Nov&egrave;s ou &Eacute;l&eacute;onore d'Este, soit qu'elles portent les noms enchanteurs de
+Nausikaa ou de Sakontala, de Juliette ou de Monime, de Th&eacute;cla ou de
+Gretchen.</p>
+
+<p>Mais non! Durant cette existence dans une &icirc;le transform&eacute;e en un s&eacute;jour
+de dieux, gr&acirc;ce aux hallucinations d'un c&#339;ur &eacute;pris, surexcit&eacute; par
+l'admiration, terrass&eacute; par la reconnaissance, Chopin transporta un
+moment, un seul moment, dans les pures r&eacute;gions de l'art, soudainement,
+par un choc de sa baguette magique!&mdash;ce fut un moment d'angoisse et de
+douleur! M<sup>me</sup> Sand le raconte quelque part, parmi les r&eacute;cits qu'elle
+fit sur ce voyage, en trahissant l'impatience que lui faisait d&eacute;j&agrave;
+&eacute;prouver une affection trop enti&egrave;re, puisqu'elle osait s'identifier &agrave;
+elle au point de s'affoler &agrave; l'id&eacute;e de la perdre, oubliant qu'elle se
+r&eacute;servait toujours le droit de propri&eacute;t&eacute; sur sa personne quand elle
+l'exposait aux corruptions de la mort ou de la volupt&eacute;.&mdash;Chopin ne
+pouvait encore quitter sa chambre, pendant que M<sup>me</sup> Sand promenait
+beaucoup dans les alentours, le laissant seul, enferm&eacute; dans son
+appartement, pour le pr&eacute;server des visites importunes. Un jour, elle
+partit pour explorer quelque partie sauvage de l'&icirc;le; un orage terrible
+&eacute;clata, un de ces orages du midi qui bouleversent la nature et semblent
+&eacute;branler ses fondements. Chopin, qui savait sa ch&egrave;re compagne voisine
+des torrents d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s, &eacute;prouva des inqui&eacute;tudes qui amen&egrave;rent une crise
+nerveuse des plus violentes. Comme pourtant l'&eacute;lectricit&eacute; qui
+surchargeait l'air finit par se transporter ailleurs, la crise passa; il
+se remit avant le retour de l'intr&eacute;pide promeneuse. N'ayant pas mieux &agrave;
+faire, il revint &agrave; son piano et y improvisa l'admirable <i>Pr&eacute;lude</i> en
+<i>fis moll</i>. Au retour de la femme aim&eacute;e, il tomba &eacute;vanoui. Elle fut peu
+touch&eacute;e, fort agac&eacute;e m&ecirc;me, de cette preuve d'un attachement qui
+semblait vouloir empi&eacute;ter sur la libert&eacute; de ses allures, limiter sa
+recherche effr&eacute;n&eacute;e de sensations nouvelles, lui soustraire quelque
+impression trouv&eacute;e n'importe o&ugrave; et n'importe comment, donner &agrave; sa vie un
+lien, encha&icirc;ner ses mouvements par les droits de l'amour!</p>
+
+<p>Le lendemain, Chopin joua le <i>Pr&eacute;lude</i> en <i>fis moll</i>; elle ne comprit
+pas l'angoisse qu'il lui racontait. Depuis, il le rejoua souvent devant
+elle; mais elle ignora, et si elle l'avait devin&eacute;, elle e&ucirc;t
+intentionnellement ignor&eacute;, quel monde d'amour de telles angoisses
+r&eacute;v&eacute;laient! Elle n'avait que faire de ce monde, puisqu'elle ne pouvait
+ni conna&icirc;tre, ni partager, ni comprendre, ni respecter un tel amour!
+Tout ce qu'il y avait d'intol&eacute;rablement incompatible, de diam&eacute;tralement
+contraire, de secr&egrave;tement antipathique, entre deux natures qui
+paraissaient ne s'&ecirc;tre comp&eacute;n&eacute;tr&eacute;es par une attraction subite et
+factice, que pour employer de longs efforts &agrave; se repousser avec toute la
+force d'une inexprimable douleur et d'un v&eacute;h&eacute;ment ennui,&mdash;se r&eacute;v&egrave;le en
+cet incident! Son c&#339;ur &agrave; lui, &eacute;clatait et se brisait &agrave; la pens&eacute;e de
+perdre celle qui venait de le rendre &agrave; la vie. Son esprit &agrave; elle, ne
+voyait qu'un passe-temps amusant dans une course aventureuse dont le
+p&eacute;ril ne contrebalan&ccedil;ait pas l'attrait et la nouveaut&eacute;. Quoi d'&eacute;tonnant,
+si cet &eacute;pisode de sa vie fran&ccedil;aise fut le seul dont l'impression se
+retrouve dans les &#339;uvres de Chopin? Apr&egrave;s cela, il fit dans son
+existence deux parts distinctes. Il continua longtemps &agrave; souffrir dans
+le milieu trop r&eacute;aliste, presque grossier, o&ugrave; s'&eacute;tait engouffr&eacute; son
+temp&eacute;rament fr&ecirc;le et sensitif; puis, il &eacute;chappait au pr&eacute;sent dans les
+r&eacute;gions impalpables de l'art, s'y r&eacute;fugiant parmi les souvenirs de sa
+premi&egrave;re jeunesse, dans sa ch&egrave;re Pologne, que seule il immortalisait en
+ses chants.</p>
+
+<p>Il n'est pourtant pas donn&eacute; &agrave; un &ecirc;tre humain, vivant de la vie de ses
+semblables, de tellement s'arracher &agrave; ses impressions pr&eacute;sentes, de
+tellement faire abstraction de ses cuisantes souffrances quotidiennes,
+qu'il oublie dans ses &#339;uvres tout ce qu'il &eacute;prouve, pour ne chanter que
+ce qu'il a &eacute;prouv&eacute;. C'est pourquoi nous supposerions volontiers que,
+dans ses derni&egrave;res ann&eacute;es, Chopin fut en proie &agrave; une sorte de travail,
+plut&ocirc;t encore de rongement int&eacute;rieur, dont il &eacute;tait inconscient,
+quoiqu'il s&ucirc;t qu'un mal pareil avait d&eacute;truit le g&eacute;nie de plus d'un grand
+po&egrave;te, de plus d'un grand artiste. Ces grandes &acirc;mes, voulant &eacute;chapper &agrave;
+la torture de leur enfer terrestre, se transportent dans un monde
+qu'elles cr&eacute;ent. Ainsi fit Milton, ainsi fit le Tasse, ainsi fit
+Camo&euml;ns, ainsi fit Michel Ange, etc. Mais, si leur imagination est assez
+puissante pour les y emporter, elle ne peut les emp&ecirc;cher de tra&icirc;ner avec
+eux la fl&egrave;che barbel&eacute;e qui s'est enfonc&eacute;e dans leur flanc. Ouvrant leurs
+larges ailes d'archanges en exil ici-bas, ils volent haut, mais, en
+volant, ils souffrent des morsures de la plaie envenim&eacute;e qui d&eacute;vore leur
+chair et absorbe leurs forces! C'est pour cela que les tristesses de
+l'amour m&eacute;connu se retrouvent dans le paradis de Milton, celles d'une
+d&eacute;sesp&eacute;rance amoureuse sur le b&ucirc;cher de Sofronie et d'Olinde, celles
+d'une farouche indignation sur les traits sombres de la Nuit &agrave; Florence!</p>
+
+<p>Chopin ne compara point son mal &agrave; celui de ces grands hommes, tant la
+rare exceptionnalit&eacute;, le rare resplendissement de la source
+intellectuelle &agrave; laquelle il l'avait puis&eacute;, le lui faisait croire hors
+de toute comparaison. T&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec ce mal, il esp&eacute;rait assez le
+dominer pour l'emp&ecirc;cher de jeter ses reflets blafards, ses regards de
+spectre sans s&eacute;pulture d&eacute;cente, sur les r&eacute;gions a&eacute;riennes, fra&icirc;ches,
+iris&eacute;es comme les vapeurs matinales d'un beau printemps, o&ugrave; il avait
+coutume de se rencontrer avec sa muse. Cependant, tout r&eacute;solu qu'il fut
+&agrave; ne chercher dans l'art que le pur id&eacute;al de ses premiers enthousiasmes,
+Chopin y m&ecirc;la, &agrave; son insu, les accents de douleurs qui n'y appartenaient
+point. Il tourmenta sa muse pour lui faire parler le langage des peines
+complexes, raffin&eacute;es, st&eacute;riles, se consumant elles-m&ecirc;mes dans un lyrisme
+dramatique, &eacute;l&eacute;giaque et tragique &agrave; la fois, que ses sujets et leur
+sentiment n'eussent point comport&eacute; naturellement.</p>
+
+<p>Nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit: toutes les formes &eacute;tranges qui ont si longtemps
+surpris les artistes dans ses derni&egrave;res &#339;uvres, d&eacute;tonnent dans
+l'ensemble g&eacute;n&eacute;ral de son inspiration. Elles entrem&ecirc;lent aux murmures
+d'amour, aux chuchotements des tendres inqui&eacute;tudes, aux complaintes
+h&eacute;ro&iuml;ques, aux hymnes d'all&eacute;gresse, aux chants de triomphe, aux
+g&eacute;missements de vaincus dignes d'un meilleur sort, que l'artiste
+polonais entendait dans son pass&eacute; &agrave; lui,&mdash;les soupirs d'un c&#339;ur malade,
+les r&eacute;voltes d'une &acirc;me d&eacute;sorient&eacute;e, les col&egrave;res rentr&eacute;es d'un esprit
+fourvoy&eacute;, les jalousies trop naus&eacute;abondes pour &ecirc;tre exprim&eacute;es, qui
+l'oppressaient dans son pr&eacute;sent. Toutefois, il sut si bien leur imposer
+ses lois, les ma&icirc;triser, les manier en roi habitu&eacute; &agrave; commander que,
+contrairement &agrave; maints coryph&eacute;es de la litt&eacute;rature romantique
+contemporaine, contrairement &agrave; l'exemple donn&eacute; alors en musique par un
+grand-ma&icirc;tre, il r&eacute;ussit &agrave; ne jamais d&eacute;figurer les types et les formes
+sacr&eacute;s du beau, quelles que fussent les &eacute;motions qu'il les chargea de
+traduire.</p>
+
+<p>Loin de l&agrave;; dans ce besoin inconscient de rendre certaines impressions
+indignes d'&ecirc;tre id&eacute;alis&eacute;es et sa r&eacute;solution de ne jamais avilir la muse,
+ni l'abaisser au langage des basses passions de la vie qu'il avait
+permis &agrave; son c&#339;ur d'avoisiner, il agrandit les ressources de l'art au
+point qu'aucune des conqu&ecirc;tes qu'il fit pour en &eacute;tendre les limites, ne
+sera reni&eacute;e et r&eacute;pudi&eacute;e par aucun de ses l&eacute;gitimes successeurs. Car, si
+indiciblement qu'il ait souffert, jamais il ne sacrifia le beau dans
+l'art au besoin de g&eacute;mir; jamais il ne fit d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer le chant en cri,
+jamais il n'oublia son sujet pour peindre ses blessures; jamais il ne se
+crut permis de transporter la r&eacute;alit&eacute; brutale dans l'art, cet apanage
+exclusif de l'id&eacute;al, sans l'avoir d'abord d&eacute;pouill&eacute;e de sa brutalit&eacute;
+pour l'exhausser au point o&ugrave; la v&eacute;rit&eacute; s'id&eacute;alise. Puisse-t-il servir
+d'exemple &agrave; tous ceux auxquels la nature d&eacute;partit une &acirc;me aussi belle
+et un g&eacute;nie aussi noble, s'ils sont assez infortun&eacute;s pour rencontrer,
+comme lui, un bonheur qui leur enseigne &agrave; maudire la vie, une admiration
+qui leur enseigne le m&eacute;pris de l'admirable, un amour capable de leur
+enseigner la haine de l'amour!...</p>
+
+<p>Quelque born&eacute; qu'ait &eacute;t&eacute; le nombre de jours que la faiblesse de sa
+constitution physique r&eacute;servait &agrave; Chopin, ils auraient pu n'&ecirc;tre point
+abr&eacute;g&eacute;s par les tristes souffrances qui les termin&egrave;rent. &Acirc;me tendre et
+ardente &agrave; la fois, pleine de d&eacute;licatesses patriciennes, plus que cela,
+f&eacute;minines et pudiques, il avait en lui des r&eacute;pugnances invincibles que
+la passion lui faisait surmonter, mais qui, refoul&eacute;es, se vengeaient en
+d&eacute;chirant les fibres vives de son &acirc;me comme des &eacute;pines de fer rouge. Il
+se fut content&eacute; de ne vivre que parmi les radieux fant&ocirc;mes de sa
+jeunesse qu'il savait si &eacute;loquemment invoquer, parmi les navrantes
+douleurs de sa patrie auxquelles il donnait un noble asile dans sa
+poitrine. Il fut une victime de plus, une noble et illustre victime, de
+ces attraits momentan&eacute;s de deux natures oppos&eacute;es dans leurs tendances,
+qui, en se rencontrant &agrave; l'improviste, &eacute;prouvent une surprise charm&eacute;e
+qu'elles prennent pour un sentiment durable, &eacute;levant &agrave; ses proportions
+des illusions et des promesses qu'elles ne sauraient r&eacute;aliser.</p>
+
+<p>Au sortir d'un pareil r&ecirc;ve &agrave; deux, termin&eacute; en cauchemar affreux, c'est
+toujours la nature plus profond&eacute;ment impressionn&eacute;e qui demeure bris&eacute;e ou
+exsangue; celle qui fut la plus absolue dans ses esp&eacute;rances et son
+attachement, celle pour qui il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de les arracher d'un
+terrain que parfument les violettes et les muguets, les lis et les
+roses, qu'attristent seulement les scabieuses, fleurs de la viduit&eacute;, les
+immortelles, fleurs de la gloire, pour les transplanter dans la r&eacute;gion
+o&ugrave; croissent l'euphorbe superbe, mais v&eacute;n&eacute;neuse, le mancenillier fleuri,
+mais mortel!&mdash;Terrible pouvoir exerc&eacute; par les plus beaux dons que
+l'homme poss&egrave;de! Ils peuvent porter apr&egrave;s eux l'incendie et la
+d&eacute;vastation, tels que les coursiers du soleil, lorsque la main distraite
+de Pha&eacute;ton, au lieu de guider leur carri&egrave;re bienfaisante, les laissait
+errer au hasard et d&eacute;sordonner la c&eacute;leste structure.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a><a href="#toc">VIII.</a></h2>
+
+
+<p class="n"><span class="img"><img src="images/002.png" alt="D" /></span>epuis 1840, la sant&eacute; de Chopin, &agrave; travers des alternatives diverses,
+d&eacute;clina constamment. Les semaines qu'il passait tous les &eacute;t&eacute;s chez
+M<sup>me</sup> Sand, &agrave; sa campagne de Nohant, form&egrave;rent, durant quelques ann&eacute;es,
+ses meilleurs moments, malgr&eacute; les cruelles impressions qui succ&eacute;daient
+pour lui au temps exceptionnel de leur voyage en Espagne.</p>
+
+<p>Les contacts d'un auteur avec les repr&eacute;sentants de la publicit&eacute; et ses
+ex&eacute;cutants dramatiques, acteurs et actrices, comme avec ceux qu'il
+distingue &agrave; cause de leurs m&eacute;rites ou parce qu'ils lui plaisent; le
+croisement des incidents, le coup et le contre-coup des engouements et
+des froissements qui en naissent, lui &eacute;taient naturellement odieux. Il
+chercha longtemps &agrave; y &eacute;chapper en fermant les yeux, en prenant le parti
+de ne rien voir. Il survint pourtant de tels faits, de tels d&eacute;nouements
+qui, en choquant par trop ses d&eacute;licatesses, en r&eacute;voltant par trop ses
+habitudes de <i>comme il faut</i> moral et social, finirent par lui rendre sa
+pr&eacute;sence &agrave; Nohant impossible, quoiqu'il sembl&acirc;t d'abord y avoir &eacute;prouv&eacute;
+plus de r&eacute;pit qu'ailleurs. Comme il y travailla avec plaisir, tant qu'il
+put s'isoler du monde qui l'entourait, il en rapportait chaque ann&eacute;e
+plusieurs compositions. Les hivers ne manquaient pourtant pas de ramener
+une augmentation graduelle de souffrances. Le mouvement lui devint
+d'abord difficile, bient&ocirc;t tout &agrave; fait p&eacute;nible. De 1846 &agrave; 1847, il ne
+marcha presque plus, ne pouvant monter un escalier sans &eacute;prouver de
+douloureuses suffocations; depuis ce temps il ne v&eacute;cut qu'&agrave; force de
+pr&eacute;cautions et de soins.</p>
+
+<p>Vers le printemps de 1847, son &eacute;tat empirant de jour en jour, aboutit &agrave;
+une maladie dont on crut qu'il ne se rel&egrave;verait plus. Il fut sauv&eacute; une
+derni&egrave;re fois, mais cette &eacute;poque se marqua par un d&eacute;chirement si p&eacute;nible
+pour son c&#339;ur, qu'il l'appela aussit&ocirc;t mortel. En effet, il ne surv&eacute;cut
+pas longtemps &agrave; la rupture de son amiti&eacute; avec M<sup>me</sup> Sand qui eut lieu &agrave;
+ce moment. M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, ce c&#339;ur g&eacute;n&eacute;reux et passionn&eacute;, cette
+intelligence large et noble, qui n'eut que le d&eacute;faut d'empeser souvent
+sa phrase par un p&eacute;dantisme qui lui &ocirc;tait la gr&acirc;ce de l'abandon, disait
+&agrave; un de ces jours o&ugrave; la vivacit&eacute; de ses &eacute;motions la faisait s'&eacute;chapper
+des solennit&eacute;s de la raideur gen&eacute;voise: &laquo;En amour, il n'y a que des
+commencements!...&raquo;</p>
+
+<p>Exclamation d'am&egrave;re exp&eacute;rience sur l'insuffisance du c&#339;ur humain; sur
+l'impossibilit&eacute; o&ugrave; il est de correspondre &agrave; tout ce que l'imagination
+sait r&ecirc;ver, quand on l'abandonne &agrave; elle-m&ecirc;me; quand on ne la retient
+pas dans son orbite par une id&eacute;e exacte du bien et du mal, du permis et
+de l'impermis! Sans doute, il est des sentiments qui courent sur
+l'ourlet de ce pr&eacute;cipice qu'on nomme <i>le Mal</i>, avec assez d'empire sur
+eux-m&ecirc;mes pour n'y pas tomber, alors m&ecirc;me que le blanc festonnage de
+leur robe virginale se d&eacute;chire &agrave; quelque ronce du bord et se laisse
+empoussi&eacute;rer sur un chemin trop battu! Le b&eacute;ant entonnoir du mal a tant
+d'&eacute;tages inf&eacute;rieurs, qu'on peut pr&eacute;tendre n'y &ecirc;tre pas descendu, tant
+qu'on n'effleura que ses &eacute;chancrures, sans perdre pied sur la route qui
+continue au grand soleil. Toutefois, ces t&eacute;m&eacute;raires excursions ne
+donnent, comme le disait M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, <i>que des commencements!</i></p>
+
+<p>Pourquoi? diront les c&#339;urs jeunes que le vertige fascine de son ivresse
+&eacute;nervante.&mdash;Pourquoi?&mdash;Parce que, sit&ocirc;t que l'&acirc;me a quitt&eacute; les orni&egrave;res
+et les s&eacute;curit&eacute;s que cr&eacute;e une vie de devoirs et de d&eacute;vouement, d'amour
+dans le sacrifice et d'esp&eacute;rances dans le ciel, pour aspirer les
+senteurs qui voltigent au-dessus du gouffre, pour se d&eacute;lecter dans les
+frissons alanguissants qu'elles r&eacute;pandent en tous les membres, pour se
+livrer, timide, mais alt&eacute;r&eacute;e, aux rapides &eacute;blouissements qu'ils donnent,
+les sentiments n&eacute;s en ces parages ne sauraient avoir la force d'y
+vieillir. Ils ne peuvent plus vivre qu'en s'arrachant du sol, qu'en
+r&eacute;sistant aux attractions d'un aimant terrestre pour quitter la terre et
+planer au-dessus! &Ecirc;tres insubstantiels, quand la vie r&eacute;elle ne saurait
+offrir &agrave; ses sentiments les horizons calmes et infinis d'un bonheur
+consacr&eacute; et sacr&eacute;, ils ne trouvent de refuge &agrave; la puret&eacute; de leur
+essence, &agrave; la noblesse de leur naissance, aux privil&egrave;ges de leur
+consanguinit&eacute;, qu'en changeant de nom et de latitude, de nature et de
+forme; en devenant protection consciencieuse ou tendre reconnaissance,
+d&eacute;vouement positif ou bienfait d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, pieuse sollicitude pour
+l'harmonie des nuances de la vie morale ou constant int&eacute;r&ecirc;t pour les
+qui&eacute;tudes n&eacute;cessaires du bien-&ecirc;tre physique. &Agrave; moins que ces sentiments
+ne montent dans les r&eacute;gions sublunaires de l'art, pour s'y incarner en
+quelque id&eacute;al irr&eacute;alis&eacute; et irr&eacute;alisable; ou bien dans les r&eacute;gions
+solaires de la pri&egrave;re, pour s'&eacute;lancer vers le ciel en ne laissant apr&egrave;s
+eux d'autres traces visibles que le lumineux sillage (dont personne ne
+cherche la source) d'une r&eacute;demption, d'une expiration, d'une ran&ccedil;on
+pay&eacute;e au ciel, d'un salut obtenu de Dieu! Alors, il est vrai, ce qu'il y
+avait d'immortel en ses sentiments d'&eacute;lection, survit &agrave; jamais &agrave; leurs
+<i>commencements</i>; mais d'une vie surnaturelle, transfigur&eacute;e! C'est plus
+que de l'amour; ce n'est plus l'amour qu'on croyait!</p>
+
+<p>Tel pourtant est rarement le sort des amours n&eacute;s sur l'ourlet du
+pr&eacute;cipice, o&ugrave; de gradin fleuri en gradin d&eacute;cor&eacute;, de gradin d&eacute;cor&eacute; en
+gradin badigeonn&eacute;, de gradin badigeonn&eacute; en gradin d&eacute;nud&eacute;, on descend
+jusqu'aux fanges livides du mal. Pour peu que les attraits soudains, n&eacute;s
+sur les terrains limitrophes&mdash;<i>the border-lands</i>, disent les
+Anglais&mdash;aient plus de ce feu qui br&ucirc;le que de cette lumi&egrave;re qui
+brille, pour peu qu'ils aient plus d'&eacute;nergie arrogante que de suaves
+mollesses, plus d'app&eacute;tits charnels que d'aspirations intenses, plus
+d'avides convoitises que d'adorations sinc&egrave;res, plus de concupiscence et
+d'idol&acirc;trie que de bont&eacute; et de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;... l'&eacute;quilibre se perd, et...
+celui qui pensait ne jamais quitter le gradin fleuri, se voit un beau
+jour &eacute;clabouss&eacute; par les fanges du pr&eacute;cipice! Peu &agrave; peu il cesse d'&ecirc;tre
+&eacute;clair&eacute; par les chatoyants rayons d'un amour qui ne demeure pur, quand
+il est inavouable, qu'aussi longtemps qu'il s'ignore, le po&egrave;te ayant
+bien reconnu qu'il ne dit; <i>J'aime!</i> que lorsque, ayant &eacute;puis&eacute; toutes
+les autres mani&egrave;res de le dire, il d&eacute;sire plus qu'il ne ch&eacute;rit. Les
+jours qui suivent ces premi&egrave;res ombres, venues, on ne sait comment, sur
+quelque anfractuosit&eacute; du pr&eacute;cipice terrible, sont remplis d'on ne sait
+quel ferment qu'on croit sentir bon; mais, &agrave; peine go&ucirc;t&eacute;, il se change
+en une vase informe qui soul&egrave;ve le c&#339;ur et le corrompt &agrave; jamais, si elle
+n'est rejet&eacute;e et maudite &agrave; l'instant. Ces amours-l&agrave;, n'ont eu aussi <i>que
+des commencements!</i></p>
+
+<p>Mais comme de tels amours ne sont n&eacute;s plus haut, sur les gradins
+fleuris, qu'en se mirant dans deux c&#339;urs &agrave; la fois, il en est un
+d'ordinaire qui, en s'aventurant sur ce sol, si odorif&eacute;rant et si
+glissant, se maintient moins longtemps sur la zone o&ugrave; il vit le jour,
+tr&eacute;buche, descend, condescend, tombe, essaie vainement de se relever,
+roule de ch&ucirc;te en ch&ucirc;te, abandonne un haut id&eacute;al pour une r&eacute;alit&eacute;
+fi&eacute;vreuse, passe de cette fi&egrave;vre &agrave; une autre qui devient une insanit&eacute; ou
+un d&eacute;lire, aboutissant &agrave; un &eacute;tat qui donne, avec le d&eacute;go&ucirc;t de la sati&eacute;t&eacute;
+ou l'irrationalit&eacute; du vice, le d&eacute;dain de l'indiff&eacute;rence ou la duret&eacute; de
+l'oubli envers l'autre, dont il devient l'&eacute;ternel tourment, si ce n'est
+l'&eacute;ternelle horreur. Alors certes, l'amour n'a eu <i>que des
+commencements</i>!... Mais, restant chez l'un toujours &eacute;lev&eacute;, toujours
+distingu&eacute;, en pr&eacute;sence de celui qui ne recule pas devant l'ignoble et le
+vulgaire, il se change pour lui en un souvenir ou en un regret qui, sans
+&ecirc;tre le remords auquel pourtant il ressemble, se change en un ver
+rongeur. Sa dent impitoyable s'enfonce dans le c&#339;ur et le fait saigner,
+jusqu'&agrave; ce que son dernier souffle de vie s'&eacute;teigne dans un dernier
+spasme de douleur.</p>
+
+<p>Ces <i>commencements</i>, dont parlait M<sup>me</sup> de Sta&euml;l, &eacute;taient depuis
+longtemps &eacute;puis&eacute;s entre l'artiste polonais et le po&egrave;te fran&ccedil;ais. Ils ne
+s'&eacute;taient m&ecirc;me surv&eacute;cus chez l'un que par un violent effort de respect
+pour l'id&eacute;al qu'il avait dor&eacute; de son &eacute;clat foudroyant, chez l'autre, par
+une fausse honte qui sophistiquait sur la pr&eacute;tention de conserver la
+constance sans la fid&eacute;lit&eacute;. Le moment vint o&ugrave; cette existence factice,
+qui ne r&eacute;ussissait plus &agrave; galvaniser des fibres dess&eacute;ch&eacute;es sous les yeux
+de l'artiste spiritualiste, lui sembla d&eacute;passer ce que l'honneur lui
+permettait de ne pas apercevoir. Nul ne sut quelle fut la cause ou le
+pr&eacute;texte d'une rupture soudaine; on vit seulement qu'apr&egrave;s une
+opposition violente au mariage de la fille de la maison, Chopin quitta
+brusquement Nohant pour n'y plus revenir.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; cela, il parla souvent alors et presque avec insistance de M<sup>me</sup>
+Sand, sans aigreur et sans r&eacute;criminations. Il rappelait, il ne racontait
+jamais. Il mentionnait sans cesse ce qu'elle faisait, comment elle le
+faisait, ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait coutume de r&eacute;p&eacute;ter. Les
+larmes lui montaient quelquefois aux yeux en nommant cette femme, dont
+il ne pouvait se s&eacute;parer et qu'il voulait quitter. En supposant qu'il
+ait compar&eacute; les d&eacute;licieuses impressions qui inaugur&egrave;rent sa passion, &agrave;
+l'antique cort&egrave;ge de ces belles can&eacute;phores portant des fleurs pour orner
+une victime, on pourrait encore croire qu'arriv&eacute; aux derniers instants
+de la victime qui allait expirer, il mettait un tendre orgueil &agrave; oublier
+les convulsions de son agonie, pour ne contempler que les fleurs qui
+l'avaient enguirland&eacute;e peu auparavant. On e&ucirc;t dit qu'il voulait en
+ressaisir le parfum enivrant, en contempler les p&eacute;tales fan&eacute;s, mais
+encore impr&eacute;gn&eacute;s de l'haleine enfi&eacute;vr&eacute;e, donnant des soifs qui, loin de
+s'&eacute;tancher au contact de l&egrave;vres incandescentes, n'en &eacute;prouvent qu'une
+exasp&eacute;ration de d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>En d&eacute;pit des subterfuges qu'employaient ses amis pour &eacute;carter ce sujet
+de sa m&eacute;moire, afin d'&eacute;viter l'&eacute;motion redout&eacute;e qu'il amenait, il aimait
+&agrave; y revenir, comme s'il e&ucirc;t voulu s'asphyxier dans ce mortel dictame et
+d&eacute;truire sa vie par les m&ecirc;mes sentiments qui l'avaient ranim&eacute;e jadis!
+Il s'adonnait avec une sorte de br&ucirc;lante douceur &agrave; la ressouvenance
+enam&eacute;r&eacute;e des jours anciens, d&eacute;feuill&eacute;s d&eacute;sormais de leurs prismatiques
+signifiances. Se sentir fr&eacute;nollir en contemplant la d&eacute;figuration
+derni&egrave;re de ses derniers espoirs, lui &eacute;tait un dernier charme. En vain
+cherchait-on &agrave; en &eacute;loigner sa pens&eacute;e; il en reparlait toujours; et
+lorsqu'il n'en parlait plus, n'y songeait-il pas encore? On e&ucirc;t dit
+qu'il humait avidement ce poison, pour avoir moins longtemps &agrave; le
+respirer.</p>
+
+<p>Faut-il plaindre, faut-il admirer? Il faut plaindre et admirer &agrave; la
+fois. Il faut plaindre d'abord, car les Syr&egrave;nes de l'antiquit&eacute;, comme
+les M&eacute;lusines du moyen &acirc;ge, ont toujours attir&eacute; les malheureux qui
+rasaient leur rescif, les nobles chevaliers qui s'&eacute;garaient aux
+alentours de leurs &eacute;cueils, par des accents pleins de suavit&eacute;, par des
+formes qui charmaient l'&#339;il &eacute;perdu, par des blancheurs qu'on e&ucirc;t dit
+emprunt&eacute;es aux lis des jardins, par des chevelures qu'on e&ucirc;t cru nou&eacute;es
+avec les rayons d'un soleil d'hiver, ti&egrave;de et caressant... Ceux qui
+n'ont jamais connu la syr&egrave;ne attrayante et la f&eacute;e malfaisante, ne savent
+pas combien il faut plaindre le mortel qu'elles ont enlac&eacute; de leurs bras
+perfides, au moment o&ugrave;, couch&eacute; sur un c&#339;ur inhumain, berc&eacute; sur des
+genoux d&eacute;form&eacute;s, il aper&ccedil;oit tout d'un coup, avec un effroi terrifi&eacute;,
+l'humaine nature et sa spiritualit&eacute; transform&eacute;e en une animalit&eacute;
+hideuse!</p>
+
+<p>Il faut admirer, car entre tant de milliers d'hommes qui ont exhal&eacute; leur
+dernier souffle dans un soupir de volupt&eacute; ignominieuse, dans une
+impr&eacute;cation furibonde ou dans un exorcisme tremblant et couard, bien peu
+ont su allier avec le respect qu'on se garde &agrave; soi-m&ecirc;me, en respectant
+le souvenir de ce qu'on a eu tort d'aimer, mais de ce que l'on n'a point
+aim&eacute; d'un amour indigne... le respect qu'on doit &agrave; son honneur en
+brisant un lien qui devient d&eacute;shonorant! C'est l&agrave; qu'il faut un m&acirc;le
+courage, que tant de m&acirc;les h&eacute;ros n'ont pas eu. Chopin a su le d&eacute;ployer,
+se montrant ainsi vrai gentilhomme, digne de cette soci&eacute;t&eacute; qui l'avait
+ench&acirc;ss&eacute; dans ses cadres, digne de ces femmes dont le regard l'avait si
+souvent transperc&eacute; de part en part de leur suave rayon. Il ne r&eacute;crimina
+point, il ne permit aucun tiraillement. En &eacute;loignant l'id&eacute;al qu'il
+portait en lui, d'une r&eacute;alit&eacute; odieuse, il fut aussi inflexible dans sa
+r&eacute;solution que doux pour le souvenir de ce qu'il avait aim&eacute;!</p>
+
+<p>Chopin sentit, et r&eacute;p&eacute;ta souvent, que cette longue affection, ce lien si
+fort, en se brisant, brisait sa vie. N'e&ucirc;t-il pas mieux valu que moins
+inexp&eacute;riment&eacute;, plus r&eacute;fl&eacute;chi, mieux pr&eacute;par&eacute; &agrave; des s&eacute;ductions
+fallacieuses, il e&ucirc;t agi selon la vraie nature de son &ecirc;tre int&eacute;rieur,
+selon les vrais penchants de son caract&egrave;re, selon les nobles
+accoutumances de son &acirc;me, en refusant fermement, avec une force virile,
+d'accepter le tissu de joies &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, d'illusions &agrave; courte &eacute;ch&eacute;ance,
+de douleurs consumantes, si bien symbolis&eacute;es dans l'antiquit&eacute; (elle les
+connut aussi!), par cette fameuse robe de D&eacute;janire qui, s'identifiant &agrave;
+la chair du malheureux h&eacute;ros, le fit mis&eacute;rablement p&eacute;rir? Si une femme
+donna la mort au noble Alcide par le subtil r&eacute;seau de ses souvenirs,
+comment une femme n'e&ucirc;t-elle pas men&eacute; &agrave; la mort un &ecirc;tre aussi fr&ecirc;le que
+l'&eacute;tait notre po&egrave;te-musicien, en l'enveloppant d'un r&eacute;seau semblable?</p>
+
+<p>Durant sa premi&egrave;re maladie, en 1847, on d&eacute;sesp&eacute;ra de Chopin pendant
+plusieurs jours. M. Gutmann, un de ses &eacute;l&egrave;ves les plus distingu&eacute;s, l'ami
+que dans ces derni&egrave;res ann&eacute;es il admit le plus &agrave; son intimit&eacute;, lui
+prodigua les t&eacute;moignages de son attachement; ses soins et ses
+pr&eacute;venances &eacute;taient sans pareils. Lorsque la P<sup>sse</sup> Marcelline
+Czartoryska arrivait, le visitant tous les jours, craignant plus d'une
+fois de ne plus le retrouver au lendemain, il lui demandait avec cette
+timidit&eacute; craintive des malades et cette tendre d&eacute;licatesse qui lui &eacute;tait
+particuli&egrave;re: &laquo;Est-ce que Gutmann n'est pas bien fatigu&eacute;?...&raquo; Sa
+pr&eacute;sence lui &eacute;tant plus agr&eacute;able que toute autre, il craignait de le
+perdre, et l'e&ucirc;t perdu plut&ocirc;t que d'abuser de ses forces. Sa
+convalescence fut fort lente et fort p&eacute;nible; elle ne lui rendit plus
+qu'un souffle de vie. Il changea &agrave; cette &eacute;poque, au point de devenir
+presque m&eacute;connaissable. L'&eacute;t&eacute; suivant lui apporta ce mieux pr&eacute;caire que
+la belle saison accorde aux personnes qui s'&eacute;teignent. Pour ne pas aller
+&agrave; Nohant et, en allant ailleurs, ne pas se donner &agrave; lui-m&ecirc;me la
+certitude palpable que Nohant &eacute;tait ferm&eacute; pour lui par sa propre
+volont&eacute;, devenu inexorable dans sa muette d&eacute;cision, il ne voulut pas
+quitter Paris. Il se priva ainsi de l'air pur de la campagne et des
+bienfaits de cet &eacute;l&eacute;ment vivifiant.</p>
+
+<p>L'hiver de 1847 &agrave; 1848 ne fut qu'une p&eacute;nible et continuelle succession
+d'all&egrave;gements et de rechutes. Toutefois, il r&eacute;solut d'accomplir au
+printemps son ancien projet de se rendre &agrave; Londres, esp&eacute;rant se
+d&eacute;barrasser, en ce climat septentrional et brumeux, de la continuelle
+obsession de ses r&eacute;miniscences m&eacute;ridionales et ensoleill&eacute;es. Lorsque la
+r&eacute;volution de f&eacute;vrier &eacute;clata, il &eacute;tait encore alit&eacute;; par un m&eacute;lancolique
+effort, il fit semblant de s'int&eacute;resser aux &eacute;v&eacute;nements du jour et en
+parla plus que d'habitude. Mais, l'art seul garda toujours sur lui son
+pouvoir absolu. Dans les instants toujours plus courts o&ugrave; il lui fut
+possible de s'en occuper, la musique l'absorbait aussi vivement qu'aux
+jours o&ugrave; il &eacute;tait plein de vie et d'esp&eacute;rances. M. Gutmann continua &agrave;
+&ecirc;tre son plus intime et son plus constant visiteur; ce furent ses soins
+qu'il accepta de pr&eacute;f&eacute;rence jusqu'&agrave; la fin.</p>
+
+<p>Au mois d'avril, se trouvant mieux, il songea &agrave; r&eacute;aliser son voyage et &agrave;
+visiter ce pays o&ugrave; il croyait aller, alors que la jeunesse et la vie lui
+offraient encore leurs plus souriantes perspectives. N&eacute;anmoins, avant de
+quitter Paris, il y donna un concert dans les salons de Pleyel, un des
+amis avec lesquels ses rapports furent les plus fr&eacute;quents, les plus
+constants et les plus affectueux; celui qui maintenant rend un digne
+hommage &agrave; sa m&eacute;moire et &agrave; son amiti&eacute;, en s'occupant avec z&egrave;le et
+activit&eacute; de l'ex&eacute;cution d'un monument pour sa tombe. &Agrave; ce concert, son
+public, aussi choisi que fid&egrave;le, l'entendit pour la derni&egrave;re fois. Apr&egrave;s
+cela, il partit en toute h&acirc;te pour l'Angleterre, sans attendre presque
+l'&eacute;cho de ses derniers accents. On e&ucirc;t pens&eacute; qu'il ne voulait ni
+s'attendrir &agrave; la pens&eacute;e d'un dernier adieu, ni se rattacher &agrave; ce qu'il
+abandonnait par d'inutiles regrets! &Agrave; Londres, ses ouvrages avaient d&eacute;j&agrave;
+trouv&eacute; un public intelligent; ils y &eacute;taient g&eacute;n&eacute;ralement connus et
+admir&eacute;s<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>. Il quitta la France dans cette disposition d'esprit que
+les Anglais appellent <i>low spirits</i>. L'int&eacute;r&ecirc;t momentan&eacute; qu'il s'&eacute;tait
+efforc&eacute; de prendre aux changements politiques avait compl&egrave;tement
+disparu. Il &eacute;tait devenu plus silencieux que jamais; si, par
+distraction, il lui &eacute;chappait quelques mots, ce n'&eacute;tait qu'une
+exclamation de regret. &Agrave; son d&eacute;part, son affection pour le petit nombre
+de personnes qu'il continuait &agrave; voir, prenait les teintes douloureuses
+des &eacute;motions qui pr&eacute;c&egrave;dent les derniers adieux. Son indiff&eacute;rence
+s'&eacute;tendait de plus en plus ostensiblement au reste des choses.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Londres, il y fut accueilli avec un empressement qui
+l'&eacute;lectrisa et lui fit secouer sa tristesse; on se figura presque que
+son abattement allait se dissiper. Il crut peut-&ecirc;tre lui-m&ecirc;me, ou
+feignit de croire, qu'il parviendrait &agrave; le vaincre en jetant tout dans
+l'oubli, jusqu'&agrave; ses habitudes pass&eacute;es; en n&eacute;gligeant les prescriptions
+des m&eacute;decins, les pr&eacute;cautions qui lui rappelaient son &eacute;tat maladif. Il
+joua deux fois en public et maintes fois dans des soir&eacute;es particuli&egrave;res.
+Chez la duchesse de Sutherland, il fut pr&eacute;sent&eacute; &agrave; la reine; apr&egrave;s cela,
+tous les salons distingu&eacute;s recherch&egrave;rent plus encore l'avantage de le
+poss&eacute;der. Il alla beaucoup dans le monde, prolongea ses veilles,
+s'exposa &agrave; toutes les fatigues, sans se laisser arr&ecirc;ter par aucune
+consid&eacute;ration de sant&eacute;. Voulait-il ainsi en finir de la vie, sans
+para&icirc;tre la rejeter? Mourir, sans donner &agrave; personne ni le remords, ni la
+satisfaction de sa mort?</p>
+
+<p>Il partit enfin pour &Eacute;dimbourg, dont le climat lui fut particuli&egrave;rement
+nuisible. &Agrave; son retour d'&Eacute;cosse, il se trouva tr&egrave;s affaibli; les
+m&eacute;decins l'engag&egrave;rent &agrave; abandonner au plus t&ocirc;t l'Angleterre, mais il
+ajourna longtemps son d&eacute;part. Qui pourrait dire le sentiment qui causait
+ce retard?... Il joua encore &agrave; un concert donn&eacute; pour les Polonais.
+Dernier signe d'amour envoy&eacute; &agrave; sa patrie, dernier regard, dernier soupir
+et dernier regret! Il fut f&ecirc;t&eacute;, applaudi et entour&eacute;, par tous les siens.
+Il leur dit &agrave; tous un adieu qu'ils ne croyaient pas encore devoir &ecirc;tre
+&eacute;ternel.</p>
+
+<p>Quelle pens&eacute;e occupait son esprit lorsqu'il traversait la mer pour
+rentrer dans Paris?... Ce Paris, si diff&eacute;rent pour lui de celui qu'il
+avait trouv&eacute; sans le chercher en 1831?... Cette fois, il y fut surpris
+d&egrave;s son arriv&eacute;e par un chagrin aussi vif qu'inattendu. Celui, dont les
+conseils et l'intelligente direction lui avaient d&eacute;j&agrave; sauv&eacute; la vie dans
+l'hiver de 1847, auquel il croyait seul devoir depuis bien des ann&eacute;es la
+prolongation de son existence, le docteur Molin se mourait. Cette perte
+lui fut plus que sensible; elle lui apporta ce d&eacute;couragement final si
+dangereux, dans des moments o&ugrave; la disposition d'esprit exerce tant
+d'empire sur les progr&egrave;s de la maladie. Chopin proclama aussit&ocirc;t que
+personne ne saurait remplacer les soins de Molin, pr&eacute;tendant ne plus
+avoir confiance en aucun m&eacute;decin. Il en changea constamment depuis lors,
+mal satisfait de tous, ne comptant sur la science d'aucun. Une sorte
+d'accablement irr&eacute;m&eacute;diable s'empara de lui; on e&ucirc;t dit qu'il savait
+avoir obtenu son but, avoir &eacute;puis&eacute; les derni&egrave;res ressources de la vie,
+nul lien plus fort que la vie, nul amour aussi fort que la mort, ne
+venant lutter contre cette am&egrave;re apathie.</p>
+
+<p>Depuis l'hiver de 1848, Chopin n'avait plus &eacute;t&eacute; &agrave; m&ecirc;me de travailler
+avec suite. Il retouchait de temps &agrave; autre quelques feuilles &eacute;bauch&eacute;es,
+sans r&eacute;ussir &agrave; en coordonner les pens&eacute;es. Un respectueux soin de sa
+gloire lui dicta le d&eacute;sir de les voir br&ucirc;l&eacute;es pour emp&ecirc;cher qu'elles
+fussent tronqu&eacute;es, mutil&eacute;es, transform&eacute;es en &#339;uvres posthumes peu dignes
+de lui. Il ne laissa de manuscrits achev&eacute;s qu'un dernier <i>Nocturne</i> et
+une <i>Valse</i> tr&egrave;s courte, comme un lambeau de souvenir.</p>
+
+<p>En dernier lieu, il avait projet&eacute; d'&eacute;crire une m&eacute;thode de piano, dans
+laquelle il e&ucirc;t r&eacute;sum&eacute; ses id&eacute;es sur la th&eacute;orie et la technique de son
+art, consign&eacute; le fruit de ses longs travaux, de ses heureuses
+innovations et de son intelligente exp&eacute;rience. La t&acirc;che &eacute;tait s&eacute;rieuse
+et exigeait un redoublement d'application, m&ecirc;me pour un travailleur
+aussi assidu que l'&eacute;tait Chopin. En se r&eacute;fugiant dans ces arides
+r&eacute;gions, il voulait peut-&ecirc;tre fuir jusqu'aux &eacute;motions de l'art, auquel
+la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, la solitude, les drames secrets et poignants, la joie au
+l'ent&eacute;n&egrave;brement du c&#339;ur, pr&ecirc;tent des aspects si diff&eacute;rents! Il n'y
+chercha plus qu'une occupation uniforme et absorbante, ne lui demanda
+plus que ce que Manfred demandait vainement aux forces de la magie:
+<i>l'oubli</i>!... L'oubli, que n'accordent ni les distractions, ni
+l'&eacute;tourdissement, lesquels au contraire semblent, avec une ruse pleine
+de venin, compenser en intensit&eacute; le temps qu'elles enl&egrave;vent aux
+douleurs. Il voulut chercher l'oubli dans ce labeur journalier, qui
+&laquo;conjure les orages de l'&acirc;me&raquo;,&mdash;<i>der Seele Sturm beschw&ouml;rt</i>,&mdash;en
+engourdissant la m&eacute;moire, lorsqu'il ne l'an&eacute;antit pas. Un po&egrave;te, qui fut
+aussi la proie d'une inconsolable m&eacute;lancolie, chercha &eacute;galement, en
+attendant une mort pr&eacute;coce, l'apaisement de ces regrets d&eacute;courag&eacute;s dans
+le travail, qu'il invoque comme un dernier recours contre l'amertume de
+la vie &agrave; la fin d'une m&acirc;le &eacute;l&eacute;gie!</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;">Besch&auml;ftigung, die nie ermattet,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Die langsam schafft, doch nie zerst&ouml;rt,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Die zu dem Bau der Ewigkeiten</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Zwar Sandkorn nur f&uuml;r Sandkorn reicht,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Doch von der grossen Schuld der Zeiten</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Minuten, Tage, Jahre streicht&raquo;<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais les forces de Chopin ne suffirent plus &agrave; son dessein; cette
+occupation fut trop abstraite, trop fatigante. Il poursuivit en id&eacute;e le
+contour de son projet, il en parla &agrave; diverses reprises, l'ex&eacute;cution lui
+en devint impossible. Il ne tra&ccedil;a que quelques pages de sa m&eacute;thode;
+elles furent consum&eacute;es avec le reste.</p>
+
+<p>Enfin, le mal augmenta si visiblement que les craintes de ses amis
+commenc&egrave;rent &agrave; prendre un caract&egrave;re d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Il ne quitta bient&ocirc;t plus
+son lit et ne parla presque plus. Sa s&#339;ur, arriv&eacute;e de Varsovie &agrave; cette
+nouvelle, s'&eacute;tablit &agrave; son chevet et ne s'en &eacute;loigna pas. Il vit ce
+redoublement de tristesses autour de lui, ses angoisses, ces pr&eacute;sages,
+sans t&eacute;moigner de l'impression qu'il en recevait. Il s'entretenait de sa
+fin avec un calme et une r&eacute;signation toute masculine, voulant d&eacute;rober &agrave;
+tous, se d&eacute;rober peut-&ecirc;tre &agrave; lui-m&ecirc;me, ce qu'il avait pu faire pour
+l'amener et la h&acirc;ter. Aussi, avec ses amis ne cessa-t-il jamais de
+pr&eacute;voir un lendemain. Ayant toujours aim&eacute; &agrave; changer de demeure, il
+manifesta encore ce go&ucirc;t en prenant alors un autre logement, pour
+&eacute;viter, disait-il, les incommodit&eacute;s de celui qu'il occupait; il disposa
+son ameublement &agrave; neuf, en se pr&eacute;occupant &agrave; cet effet d'arrangements
+minutieux. Quoiqu'il f&ucirc;t bien mal, ne se faisait certainement pas
+illusion sur son &eacute;tat, il s'obstina &agrave; ne point d&eacute;commander les mesures
+qu'il avait ordonn&eacute;es pour l'installation de son nouvel appartement.
+Bient&ocirc;t, on commen&ccedil;a &agrave; d&eacute;m&eacute;nager certains objets et il arriva que, le
+jour m&ecirc;me de son d&eacute;c&egrave;s, on transportait quelques meubles dans des
+chambres o&ugrave; il ne devait plus entrer!</p>
+
+<p>Craignit-il que la mort ne rempl&icirc;t pas ses promesses? Qu'apr&egrave;s l'avoir
+touch&eacute; de son doigt, elle ne le laiss&acirc;t encore une fois &agrave; la terre? Que
+la vie ne lui f&ucirc;t plus cruelle encore, s'il lui fallait la reprendre
+apr&egrave;s en avoir rompu tous les fils? &Eacute;prouvait-il cette double influence
+qu'ont ressentie quelques organisations sup&eacute;rieures &agrave; la veille
+d'&eacute;v&eacute;nements qui d&eacute;cidaient de leur sort, contradiction flagrante entre
+le c&#339;ur qui pressent le secret de l'avenir et l'intelligence qui n'ose
+le pr&eacute;voir? Dissemblance si enti&egrave;re entre des pr&eacute;visions simultan&eacute;es,
+qu'&agrave; certains moments elle dicta aux esprits les plus fermes des
+discours que leurs actions semblaient d&eacute;mentir, qui n&eacute;anmoins
+d&eacute;coulaient d'une &eacute;gale persuasion? Nous croirions plut&ocirc;t qu'apr&egrave;s avoir
+succomb&eacute; &agrave; un imp&eacute;rieux d&eacute;sir de quitter cette vie, apr&egrave;s avoir fait en
+Angleterre tout ce qu'il fallait pour abr&eacute;ger ses derniers jours, il
+voulut &eacute;carter tout ce qui e&ucirc;t pu laisser soup&ccedil;onner cette faiblesse,
+qu'avec sa mani&egrave;re de voir il e&ucirc;t jug&eacute; dans un autre romanesque,
+th&eacute;&acirc;trale, ridicule. Il e&ucirc;t rougi d'agir comme les h&eacute;ros des m&eacute;lodrames
+qu'il d&eacute;testait, comme un Bocage en sc&egrave;ne<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, comme un personnage
+quelconque d'un de ces romans du jour qu'il m&eacute;prisait profond&eacute;ment. Si,
+malgr&eacute; ces m&eacute;pris, malgr&eacute; ces d&eacute;dains, il n'avait pu r&eacute;sister &agrave; la
+grande fascination de la mort, cette derni&egrave;re ivresse de ceux que le
+d&eacute;sespoir a intoxiqu&eacute; de son amer et vertigineux breuvage, il chercha
+probablement &agrave; ce que personne ne d&eacute;couvre cette d&eacute;faillance, commune &agrave;
+tous ceux qui furent bless&eacute;s par une femme d'une de ces blessures dont
+on ne gu&eacute;rit qu'en en mourant!</p>
+
+<p>En apprenant qu'il &eacute;tait si mal, et dans l'absence d'un eccl&eacute;siastique
+polonais qui avait &eacute;t&eacute; autrefois le confesseur de Chopin, l'abb&eacute;
+Alexandre Jelowicki, un des hommes les plus distingu&eacute;s de l'&eacute;migration,
+vint le voir, quoique leurs rapports eussent &eacute;t&eacute; d&eacute;tendus dans les
+derni&egrave;res ann&eacute;es. Renvoy&eacute; trois fois par ceux qui l'entouraient, il
+connaissait trop bien le malade pour se rebuter et ne pas &ecirc;tre certain
+de le voir sit&ocirc;t qu'il le saurait si pr&egrave;s de lui. Aussi, quand il eut
+trouv&eacute; moyen de lui faire conna&icirc;tre sa pr&eacute;sence, il en fut re&ccedil;u sans
+d&eacute;lai. D'abord, il y eut dans l'accueil du pauvre ami expirant, meurtri,
+contusionn&eacute;, saignant, haletant, &agrave; bout de douleurs et de courage,
+quelque froideur, pour mieux dire quelque embarras, provenant de cette
+crainte et de cette tr&eacute;pidation int&eacute;rieure qu'on &eacute;prouve toujours,
+lorsque, ayant &eacute;t&eacute; ami de Dieu, l'on a suspendu ses rapports avec lui et
+qu'on se retrouve en pr&eacute;sence d'un de ses ministres, dont la seule vue
+rappelle sa tendresse paternelle et l'ingratitude de notre oubli.</p>
+
+<p>L'abb&eacute; Jelowicki revint le lendemain, puis tous les jours &agrave; la m&ecirc;me
+heure, comme s'il n'apercevait, ni ne comprenait, ni n'admettait, qu'il
+f&ucirc;t survenu la moindre diff&eacute;rence dans leurs rapports. Il lui parlait
+toujours polonais, comme s'ils s'&eacute;taient vus la veille, comme s'il ne
+s'&eacute;tait rien pass&eacute; dans l'entre-temps, comme s'ils ne vivaient pas &agrave;
+Paris, mais &agrave; Varsovie. Il l'entretenait de tous les petits faits qui
+avaient eu lieu dans le groupe de leurs eccl&eacute;siastiques &eacute;migr&eacute;s, des
+nouvelles pers&eacute;cutions qui &eacute;taient fondues sur la religion en Pologne,
+des &eacute;glises enlev&eacute;es au culte, des milliers de confesseurs envoy&eacute;s en
+Sib&eacute;rie pour n'avoir pas voulu abjurer leur Dieu, des nombreux martyrs
+morts sous le knout ou la fusillade pour avoir refus&eacute; d'abandonner leur
+foi!... Il est ais&eacute; de deviner combien de tels r&eacute;cits pouvaient se
+prolonger! Les d&eacute;tails abondaient, tous plus &eacute;mouvants, plus poignants,
+plus tragiques, plus cruels, les uns que les autres.</p>
+
+<p>Les visites du p&egrave;re Jelowicki, en se r&eacute;p&eacute;tant, devenaient tous les jours
+plus int&eacute;ressantes pour le pauvre alit&eacute;. Elles le reportaient tout
+naturellement, sans effort et sans secousses, dans son atmosph&egrave;re
+natale; elles renouaient son pr&eacute;sent &agrave; son pass&eacute;, elles le ramenaient
+en quelque sorte dans sa patrie, dans cette ch&egrave;re Pologne qu'il revoyait
+plus que jamais couverte de sang, baign&eacute;e de larmes, flagell&eacute;e et
+d&eacute;chir&eacute;e, humili&eacute;e et raill&eacute;e, mais toujours reine sous sa pourpre de
+d&eacute;rision et sous sa couronne d'&eacute;pines. Un jour, Chopin dit tout
+simplement &agrave; son ami qu'il ne s'&eacute;tait pas confess&eacute; depuis longtemps et
+voudrait le faire, ce qui eut lieu &agrave; l'instant m&ecirc;me, le confess&eacute; et le
+confesseur s'&eacute;tant d&eacute;j&agrave; depuis longtemps pr&eacute;par&eacute;s, sans se le dire, &agrave; ce
+grand et beau moment.</p>
+
+<p>&Agrave; peine le pr&ecirc;tre et l'ami eut-il prononc&eacute; la derni&egrave;re parole de
+l'absolution, que Chopin, poussant un grand soupir de soulagement et
+souriant &agrave; la fois, l'embrassa de ses deux bras, &laquo;&agrave; la polonaise&raquo;, en
+s'&eacute;criant: &laquo;Merci, merci mon cher! Gr&acirc;ce &agrave; vous, je ne mourrai pas
+<i>comme un cochon (iak swinia)!</i>&raquo; Nous tenons ces d&eacute;tails de la bouche
+m&ecirc;me de l'abb&eacute; Jelowicki, qui les reproduisit plus tard dans une de ses
+<i>Lettres spirituelles</i>. Il nous disait la profonde commotion que
+produisit sur lui l'emploi de cette expression, si vulgairement
+&eacute;nergique, dans la bouche d'un homme connu pour le choix et l'&eacute;l&eacute;gance
+de tous les termes dont il se servait. Ce mot, si &eacute;trange sur ses
+l&egrave;vres, semblait rejeter de son c&#339;ur tout un monde de d&eacute;go&ucirc;ts qui s'y
+&eacute;tait amass&eacute;!</p>
+
+<p>De semaine en semaine, bient&ocirc;t de jour en jour, l'ombre fatale
+apparaissait plus intense. La maladie touchait &agrave; son dernier terme; les
+souffrances devenaient de plus en plus vives, les crises se
+multipliaient et, &agrave; chaque fois, rapprochaient davantage la derni&egrave;re.
+Lorsqu'elles faisaient tr&ecirc;ve, Chopin retrouva jusqu'&agrave; la fin sa pr&eacute;sence
+d'esprit; sa volont&eacute; vivace ne perdait ni la lucidit&eacute; de ses id&eacute;es, ni
+la claire-vue de ses intentions. Les souhaits qu'il exprimait &agrave; ses
+moments de r&eacute;pit, t&eacute;moignent de la calme solennit&eacute; avec laquelle il
+voyait approcher sa fin. Il voulut &ecirc;tre enterr&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Bellini, avec
+lequel il avait eu des rapports aussi fr&eacute;quents qu'intimes durant le
+s&eacute;jour que celui-ci fit &agrave; Paris. La tombe de Bellini est plac&eacute;e au
+cimeti&egrave;re du P&egrave;re-Lachaise, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celle de Cherubini; le d&eacute;sir de
+conna&icirc;tre ce grand ma&icirc;tre, dans l'admiration duquel il avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;,
+fut un des motifs qui, lorsqu'en 1831 Chopin quitta Vienne pour se
+rendre &agrave; Londres, le d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; passer par Paris o&ugrave; il ne pr&eacute;voyait
+pas que son sort devait le fixer. Il est couch&eacute; maintenant entre Bellini
+et Cherubini, g&eacute;nies si diff&eacute;rents, et dont cependant Chopin se
+rapprochait &agrave; un &eacute;gal degr&eacute;, attachant autant de prix &agrave; la science de
+l'un, qu'il avait d'inclination pour la spontan&eacute;it&eacute;, l'entrain, le
+<i>brio</i> de l'autre. Il &eacute;tait d&eacute;sireux de r&eacute;unir, dans une mani&egrave;re grande
+et &eacute;lev&eacute;e, la vaporeuse vaguesse de l'&eacute;motion spontan&eacute;e aux m&eacute;rites des
+ma&icirc;tres consomm&eacute;s, respirant le sentiment m&eacute;lodique comme l'auteur de
+<i>Norma</i>, aspirant &agrave; la valeur harmonique du docte vieillard qui avait
+&eacute;crit <i>M&eacute;d&eacute;e</i>.</p>
+
+<p>Continuant jusqu'&agrave; la fin la r&eacute;serve de ses rapports, il ne demanda &agrave;
+revoir personne pour la derni&egrave;re fois, mais il dora d'une
+reconnaissance attendrie les remerc&icirc;ments qu'il adressait aux amis qui
+venaient le visiter. Les premiers jours d'octobre ne laiss&egrave;rent plus ni
+doute, ni espoir. L'instant fatal approchait; on ne se fiait plus &agrave; la
+journ&eacute;e, &agrave; l'heure suivante. La s&#339;ur de Chopin et M. Gutmann,
+l'assistant constamment, ne s'&eacute;loign&egrave;rent plus un instant de lui. La
+comtesse Delphine Potocka, absente de Paris, y revint en apprenant que
+le danger devenait imminent. Tous ceux qui approchaient du mourant ne
+pouvaient se d&eacute;tacher du spectacle de cette &acirc;me si belle, si grande &agrave; ce
+moment supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Quelque violentes ou quelque frivoles que soient les passions qui
+agitent les c&#339;urs, quelque force ou quelque indiff&eacute;rence qu'ils
+d&eacute;ploient en face d'accidents impr&eacute;vus qui sembleraient devoir &ecirc;tre le
+plus saisissants, la vue d'une lente et belle mort r&eacute;c&egrave;le une imposante
+majest&eacute;, qui &eacute;meut, frappe, attendrit et &eacute;l&egrave;ve les &acirc;mes les moins
+pr&eacute;par&eacute;es &agrave; ces saints recueillements. Le d&eacute;part lent et graduel de l'un
+d'entre nous pour les rives de l'inconnu, la myst&eacute;rieuse gravit&eacute; de ses
+pressentiments secrets, des r&eacute;v&eacute;lations intraduisibles qu'il re&ccedil;oit, de
+ses comm&eacute;morations d'id&eacute;es et de faits, sur ce seuil &eacute;troit qui s&eacute;pare
+le pass&eacute; de l'avenir, le temps de l'&eacute;ternit&eacute;, nous remue plus
+profond&eacute;ment que quoi que ce soit en ce monde. Les catastrophes, les
+ab&icirc;mes que la terre ouvre sous nos pas, les conflagrations qui enlacent
+des villes enti&egrave;res de leurs &eacute;charpes enflamm&eacute;es, les horribles
+alternatives subies par le fragile navire dont la temp&ecirc;te se fait un
+hochet, le sang que font couler les armes en le m&ecirc;lant &agrave; la sinistre
+fum&eacute;e des batailles, l'horrible charnier lui-m&ecirc;me qu'un fl&eacute;au contagieux
+&eacute;tablit dans les habitations, nous &eacute;loignent moins sensiblement de
+toutes les indignes attaches <i>qui passent, qui lassent, qui cassent</i>,
+que la vue prolong&eacute;e d'une &acirc;me consciente d'elle m&ecirc;me, contemplant
+silencieusement les aspects multiformes du temps et la porte muette de
+l'&eacute;ternit&eacute;. Le courage, la r&eacute;signation, l'&eacute;l&eacute;vation, l'affaissement qui
+la familiarisent avec l'in&eacute;vitable dissolution, si r&eacute;pugnante &agrave; nos
+instincts, impressionnent plus profond&eacute;ment les assistants que les
+p&eacute;rip&eacute;ties les plus affreuses, lorsqu'elles d&eacute;robent le tableau de ce
+d&eacute;chirement et de cette m&eacute;ditation.</p>
+
+<p>Dans le salon avoisinant la chambre &agrave; coucher de Chopin, se trouvaient
+constamment r&eacute;unies quelques personnes qui venaient tour &agrave; tour aupr&egrave;s
+de lui, recueillir son geste et son regard &agrave; d&eacute;faut de sa parole
+&eacute;teinte! Parmi elles la plus assidue fut la P<sup>sse</sup> Marcelline
+Czartoryska, qui, au nom de toute sa famille, bien plus encore en son
+propre nom, comme l'&eacute;l&egrave;ve pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e du po&egrave;te, la confidente des secrets
+de son art, venait tous les jours passer un couple d'heures pr&egrave;s du
+mourant. Elle ne le quitta &agrave; ses derniers moments, qu'apr&egrave;s avoir
+longtemps pri&eacute; aupr&egrave;s de celui qui venait de fuir ce monde d'illusions
+et de douleurs, pour entrer dans un monde de lumi&egrave;re et de f&eacute;licit&eacute;!</p>
+
+<p>Le dimanche, 15 octobre, des crises plus douloureuses encore que les
+pr&eacute;c&eacute;dentes dur&egrave;rent plusieurs heures de suite. Il les supportait avec
+patience et grande force d'&acirc;me. La comtesse Delphine Potocka, pr&eacute;sente &agrave;
+cet instant, &eacute;tait vivement &eacute;mue; ses larmes coulaient. Il l'aper&ccedil;ut
+debout au pied de son lit, grande, svelte, v&ecirc;tue de blanc, ressemblant
+aux plus belles figures d'anges qu'imagina jamais le plus pieux des
+peintres; il put la prendre pour quelque c&eacute;leste apparition. Un moment
+vint o&ugrave; la crise lui laissa un peu de repos; alors il lui demanda de
+chanter. On crut d'abord qu'il d&eacute;lirait, mais il r&eacute;p&eacute;ta sa demande avec
+instance. Qui e&ucirc;t os&eacute; s'y opposer? Le piano du salon fut roul&eacute; jusqu'&agrave;
+la porte de sa chambre, la comtesse chanta avec de vrais sanglots dans
+la voix. Les pleurs ruisselaient le long de ses joues et jamais, certes,
+ce beau talent, cette voix admirable, n'avaient atteint une si
+path&eacute;tique expression.</p>
+
+<p>Chopin sembla moins souffrir pendant qu'il l'&eacute;coutait. Elle chanta le
+fameux cantique &agrave; la Vierge qui, dit-on, avait sauv&eacute; la vie &agrave; Stradella.
+&laquo;Que c'est beau! mon Dieu, que c'est beau! dit-il; encore... encore!&raquo;
+Quoique accabl&eacute;e par l'&eacute;motion, la comtesse eut le noble courage de
+r&eacute;pondre &agrave; ce dernier v&#339;u d'un ami et d'un compatriote; elle se remit au
+piano et chanta un psaume de Marcello. Chopin se trouva plus mal, tout
+le monde fut saisi d'effroi. Par un mouvement spontan&eacute;, tous se jet&egrave;rent
+&agrave; genoux. Personne n'osant parler, l'on n'entendit plus que la voix de
+la comtesse; elle plana comme une c&eacute;leste m&eacute;lodie au-dessus des soupirs
+et des sanglots, qui en formaient le sourd et lugubre accompagnement.
+C'&eacute;tait &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit; une demi-obscurit&eacute; pr&ecirc;tait ses ombres
+myst&eacute;rieuses &agrave; cette triste sc&egrave;ne. La s&#339;ur de Chopin, prostern&eacute;e pr&egrave;s de
+son lit, pleurait et priait; elle ne quitta plus gu&egrave;re cette attitude,
+tant que v&eacute;cut ce fr&egrave;re si ch&eacute;ri d'elle!...</p>
+
+<p>Pendant la nuit, l'&eacute;tat du malade empira; il fut mieux au matin du
+lundi. Comme si, par avance, il avait connu l'instant d&eacute;sign&eacute; et
+propice, il demanda aussit&ocirc;t &agrave; recevoir les derniers sacrements. En
+l'absence du pr&ecirc;tre-ami avec lequel il avait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s li&eacute; depuis leur
+commune expatriation, ce fut naturellement l'abb&eacute; Jelowicki qui arriva.
+Lorsque le saint viatique et l'extr&ecirc;me-onction lui furent administr&eacute;s,
+il les re&ccedil;ut avec une grande d&eacute;votion, en pr&eacute;sence de tous ses amis. Peu
+apr&egrave;s, il fit approcher de son lit tous ceux qui &eacute;taient pr&eacute;sents, un &agrave;
+un, pour leur dire &agrave; chacun un dernier adieu, appelant la b&eacute;n&eacute;diction de
+Dieu sur eux, leurs affections et leurs esp&eacute;rances. Tous les genoux se
+ploy&egrave;rent, les fronts s'inclin&egrave;rent, les paupi&egrave;res &eacute;taient humides, les
+c&#339;urs serr&eacute;s et &eacute;lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Des crises toujours plus p&eacute;nibles revinrent et continu&egrave;rent le reste du
+jour. La nuit du lundi au mardi, Chopin ne pronon&ccedil;a plus un mot et
+semblait ne plus distinguer les personnes qui l'entouraient; ce n'est
+que vers onze heures du soir qu'une derni&egrave;re fois, il se sentit quelque
+peu soulag&eacute;. L'abb&eacute; Jelowicki ne l'avait plus quitt&eacute;. &Agrave; peine Chopin
+eut-il recouvr&eacute; la parole, qu'il d&eacute;sira r&eacute;citer avec lui les litanies et
+les pri&egrave;res des agonisants; il le fit en latin, d'une voix parfaitement
+intelligible. &Agrave; partir de ce moment, il tint sa t&ecirc;te constamment appuy&eacute;e
+sur l'&eacute;paule de M. Gutmann, qui durant tout le cours de cette maladie
+lui avait consacr&eacute; et ses jours et ses veilles.</p>
+
+<p>Une convulsive somnolence dura jusqu'au 17 octobre 1849. Vers deux
+heures, l'agonie commen&ccedil;a, la sueur froide coulait abondamment de son
+front; apr&egrave;s un court assoupissement, il demanda d'une voix &agrave; peine
+audible: &laquo;Qui est pr&egrave;s de moi?&raquo; Il pencha sa t&ecirc;te pour baiser la main de
+M. Gutmann qui le soutenait, rendant l'&acirc;me dans ce dernier t&eacute;moignage
+d'amiti&eacute; et de reconnaissance. Il expira comme il avait v&eacute;cu, en
+aimant!&mdash;Lorsque les portes du salon s'ouvrirent, on se pr&eacute;cipita autour
+de son corps inanim&eacute; et longtemps ne purent cesser les larmes qu'on
+versa autour de lui.</p>
+
+<p>Son go&ucirc;t pour les fleurs &eacute;tant bien connu, le lendemain il en fut
+apport&eacute; une telle quantit&eacute;, que le lit sur lequel il &eacute;tait d&eacute;pos&eacute;, la
+chambre enti&egrave;re, disparurent sous leurs couleurs vari&eacute;es; il sembla
+reposer dans un jardin. Sa figure reprit une jeunesse, une puret&eacute;, un
+calme inaccoutum&eacute;, sa juv&eacute;nile beaut&eacute;, si longtemps &eacute;clips&eacute;e par la
+souffrance, reparut. On reproduisit ces traits charmants auxquels la
+mort avait rendu leur primitive gr&acirc;ce, dans une esquisse qu'on modela
+de suite et qu'on ex&eacute;cuta depuis en marbre pour son tombeau.</p>
+
+<p>L'admiration pieuse de Chopin pour le g&eacute;nie de Mozart, lui fit demander
+que son <i>Requiem</i> f&ucirc;t ex&eacute;cut&eacute; &agrave; ses fun&eacute;railles; ce v&#339;u fut accompli.
+Ses obs&egrave;ques eurent lieu &agrave; l'&eacute;glise de la Madeleine, le 30 octobre 1849,
+retard&eacute;es jusqu'&agrave; ce jour afin que l'ex&eacute;cution de cette grande &#339;uvre f&ucirc;t
+digne du ma&icirc;tre et du disciple. Les principaux artistes de Paris
+voulurent y prendre part. &Agrave; l'intro&iuml;t on entendit la <i>Marche fun&egrave;bre</i> du
+grand artiste qui venait de mourir; elle fut instrument&eacute;e &agrave; cette
+occasion par M. Reber. Le myst&eacute;rieux souvenir de la patrie qu'il y avait
+enfoui, accompagna le noble barde polonais &agrave; son dernier s&eacute;jour. &Agrave;
+l'offertoire, M. Lef&eacute;bure-W&eacute;ly ex&eacute;cuta sur l'orgue les admirables
+<i>Pr&eacute;ludes</i> de Chopin en <i>si</i> et <i>mi mineurs</i>. Les parties de solos du
+<i>Requiem</i> furent r&eacute;clam&eacute;es par M<sup>mes</sup> Viardot et Castellan; Lablache,
+qui avait chant&eacute; le <i>Tuba mirum</i> de ce m&ecirc;me <i>Requiem</i>, en 1827, &agrave;
+l'enterrement de Beethoven, le chanta encore cette fois. Meyerbeer, qui
+alors en avait jou&eacute; la partie de timbales, conduisit le deuil avec le
+prince Adam Czartoryski. Les coins du po&ecirc;le &eacute;taient tenus par le prince
+Alexandre Czartoryski, Delacroix, Franchomme et Gutmann.</p>
+
+<p>Quelque insuffisantes que soient ces pages pour parler de Chopin selon
+nos d&eacute;sirs, nous esp&eacute;rons que l'attrait qu'&agrave; si juste titre son nom
+exerce, comblera tout ce qui leur manque. Si &agrave; ces lignes, empreintes du
+souvenir de ses &#339;uvres et de tout ce qui lui fut cher, auxquelles la
+v&eacute;rit&eacute; d'un regret, d'un respect et d'un enthousiasme vivement sentis,
+pourra seule pr&ecirc;ter un don persuasif et sympathique, il nous fallait
+ajouter encore les mots que nous dicterait l'in&eacute;vitable retour sur
+soi-m&ecirc;me, que fait faire &agrave; l'homme chaque mort qui enl&egrave;ve d'autour de
+lui des contemporains de sa jeunesse et qui brise les premiers liens
+nou&eacute;s par son c&#339;ur illusionn&eacute; et confiant, d'autant plus douloureusement
+qu'ils avaient &eacute;t&eacute; assez solides pour survivre &agrave; cette jeunesse, nous
+dirions que dans le courant d'une m&ecirc;me ann&eacute;e nous avons perdu les deux
+plus chers amis que nous ayons rencontr&eacute;s dans notre carri&egrave;re
+voyageuse.</p>
+
+<p>L'un deux est tomb&eacute; sur la br&egrave;che des guerres civiles! H&eacute;ros vaillant et
+malheureux, il succomba &agrave; une mort affreuse, dont les horribles tortures
+n'ont pu abattre un seul instant sa bouillante audace, son intr&eacute;pide
+sang-froid, sa chevaleresque t&eacute;m&eacute;rit&eacute;. Jeune prince d'une rare
+intelligence, d'une prodigieuse activit&eacute;, en qui la vie circulait avec
+le p&eacute;tillement et l'ardeur d'un gaz subtil, dou&eacute; de facult&eacute;s &eacute;minentes,
+il n'avait encore r&eacute;ussi qu'&agrave; d&eacute;vorer des difficult&eacute;s par son
+infatigable &eacute;nergie, en se cr&eacute;ant une ar&egrave;ne o&ugrave; ces facult&eacute;s eussent pu
+se d&eacute;ployer avec autant de succ&egrave;s dans les joutes de la parole et le
+maniement des affaires, qu'elles en avaient eu dans ses brillants faits
+d'armes.&mdash;L'autre a expir&eacute; en s'&eacute;teignant lentement dans ses propres
+flammes; sa vie, pass&eacute;e en dehors des &eacute;v&eacute;nements publics, fut comme une
+chose incorporelle, dont nous ne trouvons la r&eacute;v&eacute;lation que dans les
+traces qu'ont laiss&eacute;es ses chants. Il a termin&eacute; ses jours sur une terre
+&eacute;trang&egrave;re dont il ne se fit jamais une patrie adoptive, fid&egrave;le &agrave;
+l'&eacute;ternel veuvage de la sienne: po&egrave;te &agrave; l'&acirc;me endolorie, pleine de
+replis, de r&eacute;ticences et des chagrins ennuis.</p>
+
+<p>La mort du prince F&eacute;lix Lichnowsky rompit l'int&eacute;r&ecirc;t direct que pouvait
+avoir pour nous le mouvement des partis auxquels son existence &eacute;tait
+li&eacute;e. Celle de Chopin nous ravit les d&eacute;dommagements que renferme une
+compr&eacute;hensive amiti&eacute;. L'affectueuse sympathie, dont tant de preuves
+irr&eacute;cusables ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;es par cet artiste exclusif pour nos
+sentiments et notre mani&egrave;re d'envisager l'art, e&ucirc;t adouci les d&eacute;boires
+et les lassitudes qui nous attendent encore, comme elle ont encourag&eacute; et
+fortifi&eacute; nos premi&egrave;res tendances et nos premiers essais.</p>
+
+<p>Puisqu'il nous est &eacute;chu en partage de rester apr&egrave;s eux, nous avons voulu
+du moins t&eacute;moigner de la douleur que nous en &eacute;prouvons; nous avons senti
+l'obligation de d&eacute;poser l'hommage de nos regrets respectueux sur la
+tombe du remarquable musicien qui a pass&eacute; parmi nous. Aujourd'hui que la
+musique poursuit un d&eacute;veloppement si g&eacute;n&eacute;ral et si grandiose, il nous
+appara&icirc;t &agrave; quelques &eacute;gards semblable &agrave; ces peintres du quatorzi&egrave;me et du
+quinzi&egrave;me si&egrave;cle, qui resserraient les productions de leur g&eacute;nie sur les
+marges du parchemin, mais qui en peignaient les miniatures avec des
+traits d'une si heureuse inspiration, qu'ayant les premiers bris&eacute; les
+raideurs byzantines, ils ont l&eacute;gu&eacute; ces types ravissants que devaient
+transporter plus tard sur leurs toiles et dans leurs fresques, les
+Francia, les P&eacute;rugin, les Rapha&euml;l &agrave; venir.</p>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<p>Il y eut des peuples chez lesquels, pour conserver la m&eacute;moire des grands
+hommes ou des grands faits, on formait des pyramides compos&eacute;es de
+pierres que chaque passant apportait au monticule, qui ainsi
+grandissait insensiblement &agrave; une hauteur inattendue, l'&#339;uvre anonyme de
+tous. De nos jours, des monuments sont encore &eacute;rig&eacute;s par un proc&eacute;d&eacute;
+analogue; mais, gr&acirc;ce &agrave; une heureuse combinaison, au lieu de ne b&acirc;tir
+qu'un tertre informe et grossier, la participation de tous concourt &agrave;
+une &#339;uvre d'art, destin&eacute;e &agrave; perp&eacute;tuer le muet souvenir qu'on voulait
+honorer, en r&eacute;veillant dans les &acirc;ges futurs, &agrave; l'aide de la po&eacute;sie du
+ciseau, les sentiments &eacute;prouv&eacute;s par les contemporains. Les souscriptions
+ouvertes pour &eacute;lever des statues et des tombes magnifiques aux hommes
+qui ont illustr&eacute; leur pays et leur &eacute;poque, produisent ce r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t apr&egrave;s le d&eacute;c&egrave;s de Chopin, M. Camille Pleyel con&ccedil;ut un projet de
+ce genre en &eacute;tablissant une souscription, qui, conform&eacute;ment &agrave; toute
+pr&eacute;vision, atteignit rapidement un chiffre consid&eacute;rable, dans le but de
+lui faire ex&eacute;cuter au P&egrave;re-Lachaise un monument en marbre. Pour notre
+part, en songeant &agrave; notre longue amiti&eacute; pour Chopin, &agrave; l'admiration
+exceptionnelle que nous lui avions vou&eacute;e d&egrave;s son apparition dans le
+monde musical; &agrave; ce que, artiste comme lui, nous avions &eacute;t&eacute; le fr&eacute;quent
+interpr&egrave;te de ses inspirations et, nous osons le dire, un interpr&egrave;te
+aim&eacute; et choisi par lui; &agrave; ce que nous avons plus souvent que d'autres
+recueilli de sa bouche les proc&eacute;d&eacute;s de sa m&eacute;thode; &agrave; ce que nous nous
+sommes identifi&eacute; en quelque sorte &agrave; ses pens&eacute;es sur l'art et aux
+sentiments qu'il lui confiait, par cette longue assimilation qui
+s'&eacute;tablit entre un &eacute;crivain et son traducteur,&mdash;nous avons cru que ces
+circonstances nous imposaient pour devoir de ne pas seulement apporter
+une pierre brute et anonyme &agrave; l'hommage qui lui &eacute;tait rendu. Nous avons
+consid&eacute;r&eacute; que les convenances de l'amiti&eacute; et du coll&egrave;gue exigeaient de
+nous un t&eacute;moignage plus particulier de nos vifs regrets et de notre
+admiration convaincue. Il nous a sembl&eacute; que ce serait nous manquer &agrave;
+nous-m&ecirc;me, que de ne pas briguer l'honneur d'inscrire notre nom et de
+faire parler notre affliction sur sa pierre s&eacute;pulcrale, comme il est
+permis &agrave; ceux qui n'esp&egrave;rent jamais remplacer dans leur c&#339;ur le vide
+qu'y laisse une irr&eacute;parable perte!...</p>
+
+<p style="margin-left:70%;"><span class="smcap">F. Liszt</span>.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+<p class="c">Imprimerie de Breitkopf et H&auml;rtel &agrave; Leipzig.</p>
+
+<hr />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait de combien de noms glorieux la Pologne a enrichi le
+calendrier et le martyrologe de l'&Eacute;glise. Rome accorda &agrave; l'ordre des
+Trinitaires, (<i>Fr&egrave;res de la R&eacute;demption</i>), destin&eacute; &agrave; racheter les
+chr&eacute;tiens tomb&eacute;s en esclavage chez les infid&egrave;les, le privil&egrave;ge exclusif
+pour ce pays de porter une ceinture rouge sur leur habit blanc, en
+m&eacute;moire des nombreux martyrs qu'il fournit, principalement dans les
+&eacute;tablissements rapproch&eacute;s des fronti&egrave;res, tels que celui de
+Kamieniec-Podolski.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On se souvient encore en Angleterre du costume hongrois
+port&eacute; par le prince Nicolas Esterhazy au couronnement de George IV,
+d'une valeur de plusieurs millions de florins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Lorsque les meurtriers de S. Stanislas, &eacute;v&ecirc;que de Cracovie,
+furent jug&eacute;s, on d&eacute;fendit &agrave; leurs descendants de porter dans leur
+habillement, durant un certain nombre de g&eacute;n&eacute;rations, l'amaranthe,
+couleur nationale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Jadis les primats, les &eacute;v&ecirc;ques, les pr&eacute;lats, s'associaient
+&agrave; la Polonaise et y occupaient le premier rang durant son premier
+parcours.
+</p><p>
+Les convenances ne permettaient pas qu'on leur enl&egrave;ve la dame en les
+relayant; on attendait pour cela qu'ayant achev&eacute; le tour de la salle,
+ils la ram&egrave;nent &agrave; sa place avant de s'en s&eacute;parer. Les dignitaires de
+l'&Eacute;glise demeuraient alors simples spectateurs, pendant que la promenade
+se continuait sous leurs yeux. Dans les derniers temps, quand les
+d&eacute;licatesses du savoir-vivre propres &agrave; ces m&#339;urs toutes particuli&egrave;res
+s'effac&egrave;rent, sous l'influence des contacts sociaux trop fr&eacute;quents avec
+les autres nations, quand une plus grande r&eacute;serve fut impos&eacute;e au clerg&eacute;
+dans tous les pays, les personnages eccl&eacute;siastiques s'abstinrent de
+participer &agrave; la danse nationale et m&ecirc;me de para&icirc;tre aux bals qu'elle
+commen&ccedil;ait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> L'une d'elles, celle en <i>fa</i> majeur, est rest&eacute;e
+particuli&egrave;rement c&eacute;l&egrave;bre. Elle a &eacute;t&eacute; publi&eacute;e avec une vignette qui
+repr&eacute;sente l'auteur se br&ucirc;lant la cervelle d'un coup de pistolet,
+commentaire romanesque qu'on a longtemps pris &agrave; tort pour un fait
+v&eacute;ritable.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Au tr&eacute;sor des princes Radziwi&#322;&#322;, dans l'ordinal de
+Nieswirz, on voyait aux temps de sa splendeur douze harnachements
+incrustes de pierres fines, chacun d'une autre couleur. On y voyait
+aussi les douze ap&ocirc;tres, de grandeur naturelle, en argent massif. Ce
+luxe n'&eacute;tonne point lorsqu'on songe que cette famille, descendante du
+dernier grand pontife de la Lithuanie, (auquel furent donn&eacute;s en
+propri&eacute;t&eacute;, quand il embrassa le christianisme, tous les bois et toutes
+les terres qui avaient &eacute;t&eacute; consacr&eacute;es au culte des dieux pa&iuml;ens),
+poss&eacute;dait encore 800,000 serfs vers la fin du dernier si&egrave;cle, quoique
+ses richesses fussent d&eacute;j&agrave; consid&eacute;rablement diminu&eacute;es. Une pi&egrave;ce non
+moins curieuse du tr&eacute;sor dont nous parlons et qui subsiste encore, est
+un tableau repr&eacute;sentant Saint Jean-Baptiste entour&eacute; d'une banderole avec
+cet exergue latine: <i>Au nom du Seigneur, Jean, tu seras vainqueur</i>. Il a
+&eacute;t&eacute; trouv&eacute; par <i>Jean</i> Sobieski lui-m&ecirc;me, apr&egrave;s la victoire qu'il
+remporta sous les murs de Vienne, dans la tente du grand visir
+Kara-Mustapha et fut donn&eacute; apr&egrave;s sa mort par sa veuve, Marie d'Arquien,
+&agrave; un prince Radziwi&#322;&#322;, avec une inscription de sa main qui indique son
+origine et le don qu'elle en fait. L'autographe, muni du sceau royal, se
+trouve sur le revers m&ecirc;me de la toile. En 1843, celle-ci se trouvait
+encore &agrave; Werki, pr&egrave;s Wilna, entre les mains du Prince Louis Wittgenstein
+qui avait &eacute;pous&eacute; la fille du Prince Dominique Radziwi&#322;&#322;, seule h&eacute;riti&egrave;re
+de ses immenses biens.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> &Agrave; la suite de la guerre de 1830, le P<sup>ce</sup> Roman Sanguszko
+fut condamn&eacute; &agrave; &ecirc;tre soldat &agrave; perp&eacute;tuit&eacute; en Sib&eacute;rie. En revoyant le
+d&eacute;cret, l'empereur Nicolas ajouta de sa main: &laquo;o&ugrave; il sera conduit les
+cha&icirc;nes aux pieds&raquo;.&mdash;Sa sant&eacute; &eacute;tant gravement atteinte, la famille fit
+des d&eacute;marches &agrave; la cour et re&ccedil;ut pour r&eacute;ponse que si sa m&egrave;re, la P<sup>sse</sup>
+Eustache, venait se jeter aux pieds de l'empereur, elle obtiendrait la
+gr&acirc;ce de son fils. Longtemps la princesse s'y refusa. L'&eacute;tat de son fils
+empirant toujours, elle partit. Arriv&eacute;e &agrave; St. P&eacute;tersbourg, les
+pourparlers commenc&egrave;rent sur la mani&egrave;re dont s'accomplirait sa
+g&eacute;nuflexion. On proposa d'abord les formes les plus humiliantes que la
+princesse rejetait les unes apr&egrave;s les autres, pr&ecirc;te &agrave; retourner chez
+elle. Enfin, il fut convenu qu'elle demanderait et recevrait une
+audience de l'imp&eacute;ratrice, que l'empereur viendrait et que l&agrave;, sans
+autres t&eacute;moins, la princesse implorerait &agrave; genoux la gr&acirc;ce de son
+enfant. Quand elle fut chez l'imp&eacute;ratrice, l'empereur entra... voyant
+que la princesse ne bougeait pas, l'imp&eacute;ratrice crut qu'elle ne le
+reconnaissait point et se leva... La princesse se leva et debout
+attendit... l'empereur la regarda, traversa lentement le salon... et
+sortit!... L'imp&eacute;ratrice hors d'elle saisit les mains de la princesse,
+en s'&eacute;criant: &laquo;Vous avez perdu une occasion unique!..&raquo;&mdash;La princesse
+raconta plus tard que ses genoux &eacute;taient devenus de marbre et, qu'en
+songeant aux milliers de Polonais qui souffraient plus encore que son
+fils, elle fut plut&ocirc;t morte que de les plier. Elle n'obtint aucune
+gr&acirc;ce, mais les si&egrave;cles entoureront d'une aur&eacute;ole la m&eacute;moire sacr&eacute;e de
+cette matrone polonaise aux antiques vertus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Un g&eacute;n&eacute;ral russe &eacute;tait charg&eacute; de faire ex&eacute;cuter on ne sait
+plus quelles mesures vexatoires &agrave; l'entour du couvent des dominicaines,
+&agrave; Kamieniec, en Podolie. La prieure fut oblig&eacute;e de le voir pour t&acirc;cher
+d'obtenir quelqu'adoucissement &agrave; ces rigueurs. Appartenant &agrave; une des
+plus antiques familles de la Lithuanie, elle &eacute;tait encore d'une grande
+beaut&eacute; et d'une suavit&eacute; de mani&egrave;res vraiment fascinante. Le g&eacute;n&eacute;ral la
+vit derri&egrave;re la grille du parloir et causa longtemps avec elle. Le
+lendemain il lui fit accorder tout ce qu'elle avait demand&eacute;, (sans la
+pr&eacute;venir qu'un an apr&egrave;s son successeur n'en tiendrait aucun compte), et
+ordonna &agrave; ses soldats de planter un jeune peuplier devant ses fen&ecirc;tres;
+personne ne devina ce que pouvait signifier cette fantaisie. Bien des
+ann&eacute;es apr&egrave;s, la m&egrave;re Rose, si bien nomm&eacute;e pour le doux parfum
+qu'exhalait son &acirc;me, le regardait encore avec complaisance; il lui
+rappelait que le g&eacute;n&eacute;ral russe avait trouv&eacute; moyen de lui rendre un
+&eacute;ternel hommage, en faisant dire &agrave; cet arbre qui indiquait sa cellule:
+<i>To polka</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le Prince Troubetzkoy, revenu des mines de Sib&eacute;rie o&ugrave; il
+avait pass&eacute; vingt ans et n'avait rien perdu de sa fi&egrave;re imprudence, fit
+mettre sur ses cartes de visite (aussit&ocirc;t confisqu&eacute;es): <i>Pierre
+Troubetzkoy, n&eacute; Prince Troubetzkoy</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Il faut observer que malgr&eacute; la constante r&eacute;serve et la
+profonde dissimulation que leur commande la position de leur pays, &agrave;
+elles, d&eacute;positaires de tant de sentiments, de tant d'incidents, de tant
+de faits, de tant de secrets, qui &agrave; la moindre indiscr&eacute;tion menaceraient
+quelqu'un de la d&eacute;portation et des mines de la Sib&eacute;rie, jamais on ne
+rencontre chez les Polonaises cette insinc&eacute;rit&eacute; de tous les instants, ce
+mensonge perp&eacute;tuel qui distingue d'autres femmes slaves. Celles-ci, non
+contentes de pratiquer la non-v&eacute;rit&eacute;, se sont faites une seconde nature
+de la contre-v&eacute;rit&eacute;, qu'impose un despotisme dont d&eacute;pendent toutes les
+sources de la vie, tout le brillant de son &eacute;chaffaudage; despotisme
+d'autant plus implacable sous ses formes mielleuses que, se sachant
+r&eacute;duit &agrave; r&eacute;gner par la terreur, il consent &agrave; &ecirc;tre tromp&eacute; en &eacute;tant adul&eacute;,
+&agrave; &ecirc;tre caress&eacute; sans amour, berc&eacute; sans tendresse, enivr&eacute; d'un vin
+frelat&eacute;, sans se soucier si le c&#339;ur est &eacute;panoui quand les l&egrave;vres rient,
+si l'&acirc;me est heureuse quand la bouche le proclame, si elle ne hait pas
+celui auquel les yeux jettent leurs plus s&eacute;duisantes invites. Pour ces
+femmes, le besoin de la <i>faveur</i> commande la duplicit&eacute;, comme une
+condition premi&egrave;re, essentielle, in&eacute;vitable, <i>sine qua non</i>, de tout ce
+qui fait le bien-&ecirc;tre de la vie, le charme et l'&eacute;clat d'une destin&eacute;e; le
+mensonge leur devient par cons&eacute;quent une n&eacute;cessit&eacute; vitale, un besoin
+imp&eacute;rieux auquel il faut satisfaire sur l'heure, &agrave; tout prix. Dans ces
+conditions, il ne saurait jamais se transformer en un art, toute la ruse
+du sauvage captif voulant profiter de son ma&icirc;tre, non s'en affranchir,
+ne pouvant se comparer avec le savoir-faire habile et ing&eacute;nieux du
+diplomate et du vaincu. Aussi, pour s'entretenir la main, ces femmes, &agrave;
+quelque rang qu'elles appartiennent, femmes de cour ou de quatorzi&egrave;me
+<i>tchin</i>, ne disent-elles jamais, au grand jamais, un mot de pure et
+simple v&eacute;rit&eacute;. Demandez-leur s'il est jour &agrave; minuit, elles r&eacute;pondront
+<i>oui</i>, pour voir si elles ont su faire croire l'incroyable. Le mensonge,
+qui r&eacute;pugne &agrave; la nature humaine, &eacute;tant devenu un ingr&eacute;dient in&eacute;vitable
+de leurs rapports sociaux, a fini par gagner pour elles on ne sait quel
+charme malsain, comme celui de l'<i>assa f&#339;tida</i> que les hommes au palais
+blas&eacute; du si&egrave;cle dernier portaient en bonbonni&egrave;re. Elles ont comme un
+go&ucirc;t plus sapide sur la langue sit&ocirc;t qu'elles se figurent avoir induit
+en erreur quelque na&iuml;f, avoir persuad&eacute; quelque bonne &acirc;me du contraire de
+qui a &eacute;t&eacute;, de ce qui est, de ce qui sera.&mdash;Or, pour autant de Polonaises
+qu'on ait pu conna&icirc;tre, jamais on n'a rencontr&eacute; une vraie menteuse.
+Elles savent faire de la dissimulation un art; elles savent m&ecirc;me le
+ranger parmi les beaux-arts, car lorsqu'on en a surpris le secret, on ne
+sait ce qu'il faut admirer le plus, du sentiment g&eacute;n&eacute;reux qui la dicta
+ou de la d&eacute;licatesse de ses proc&eacute;d&eacute;s. Mais, quelqu'inimaginable finesse
+qu'elles mettent &agrave; ne pas laisser comprendre qu'elles savent ce qu'elles
+pr&eacute;tendent ignorer, qu'elles ont aper&ccedil;u ce qu'elles veulent n'avoir
+point vu, on ne peut jamais les accuser d'avoir manqu&eacute; de franchise,
+surtout au d&eacute;triment de qui que ce soit. Elles ont toujours dit vrai;
+tant pis pour ceux qui ne les devinaient pas. Elles sont bien assez
+habiles pour &eacute;chapper &agrave; tout essai scrutateur, sans recourir au masque
+qui trahit la v&eacute;rit&eacute; et tue l'honneur. Toute l'adresse avec laquelle une
+Polonaise d&eacute;robe ce qu'elle veut cacher du secret d'autrui ou du sien,
+l'imp&eacute;n&eacute;trabilit&eacute; dont elle recouvre le fond de ses sentiments, le
+dernier mot de ceux que lui inspirent les autres, ce qu'elle pense de
+tout et de tous, ce qu'elle compte faire et faire faire dans un cas et
+un moment donn&eacute;, ne l'emp&ecirc;chent jamais d'&ecirc;tre, non seulement sinc&egrave;re,
+mais ouverte, disant &agrave; chacun avec gr&acirc;ce, abandon et empressement, tout
+ce qui l'int&eacute;resse de savoir quand cela ne fait tort &agrave; personne.
+L'habitude de vivre au sein du danger, de manier le danger, de se jouer
+du danger au milieu duquel elle a grandi depuis qu'elle est au monde,
+donne &agrave; son imperturbable discr&eacute;tion comme un instinct de salut pour
+tous. Il lui serait impossible de faire du mal par une parole
+irr&eacute;fl&eacute;chie, passionn&eacute;e ou encol&eacute;r&eacute;e, m&ecirc;me &agrave; un ennemi, tant sa pens&eacute;e
+est naturellement tourn&eacute;e vers le devoir d'aider et de secourir.
+Ensuite, elle est trop pieuse, trop civilis&eacute;e, elle a surtout trop de
+tact, pour pousser la dissimulation au-del&agrave; du n&eacute;cessaire.&mdash;Entre elle
+et les autres femmes slaves il y a la diff&eacute;rence de la vaincue &agrave;
+l'esclave. La vaincue &eacute;tant fi&egrave;re se respecte elle-m&ecirc;me sous ses
+d&eacute;guisements; l'esclave n'a plus souvent qu'une &acirc;me d'esclave. Elle ne
+sait plus ni dissimuler sans mentir, ni m&eacute;priser celui qui l'obligerait
+&agrave; mentir; elle le craint! Et ici, la crainte du seigneur est le
+commencement de la bassesse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ce mot fut prononc&eacute; devant une personne de notre
+connaissance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> D&eacute;dicace de <i>Modeste Mignon</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> L'habitude o&ugrave; l'on &eacute;tait autrefois de boire dans leur
+propre soulier la sant&eacute; des femmes qu'on voulait f&ecirc;ter, est une des
+traditions les plus originales de la galanterie enthousiaste des
+Polonais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> <i>M&eacute;moires d'outre-tombe</i>, 1<sup>er</sup> vol.&mdash;<i>Incantation</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> <i>Idem</i>, 3<sup>e</sup> vol.&mdash;<i>Atala</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Dans l'impossibilit&eacute; de citer des po&egrave;mes trop longs ou des
+fragments trop courts, nous ajouterons ici pour les belles compatriotes
+de Chopin quelques strophes d'un ton familier, qu'elles disent
+intraduisibles, mais peignant d'une touche fine et sentie le caract&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;ral de celles qui habitent ces r&eacute;gions moyennes, o&ugrave; se concentrent
+les rayons &eacute;pars du type national; si non les plus &eacute;clatants, du moins
+les plus vrais.
+</p>
+
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 5em;">Bo i c&oacute;&#380; to tam za &#380;ywo&#347;&#263;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">M&#322;odych Polek i uroda!</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Tam wstyd szczery, tam poczciwo&#347;&#263;,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Tam po Bogu dusza mloda!</span><br />
+</p><p><br />
+<span style="margin-left: 4em;">........................................</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">........................................</span><br />
+</p><p><br />
+<span style="margin-left: 5em;">My&#347;l ich cicho w &#380;yciu &#347;wieci,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Pe&#322;ne &#380;ycia, jak nadzieje;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lubi&#261; pie&#347;ni, ta&#324;ce, dzieci,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Wiosne, kwiaty, stare dzieje....</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Gdy weso&#322;e, istne trzpiotki,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">I wiewi&oacute;rki i szczebiotki!</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lecz gdy w smutku my&#347;l zagrzebie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">W&oacute;wczas Polka taka rzewna,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">I&#380; uwierzysz, &#380;e j&eacute;j krewna</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Najsmutniejsza z gwiazd na niebie!</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Cho&#263; cz&#322;ek duszy j&eacute;j nie zbada&#322;,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">W ko&#322;o serca tak tam prawo,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Tak rozkosznie i tak &#322;zawo,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Jakby&#347; grzechy wyspowiada&#322;.</span><br />
+</p><p><br />
+<span style="margin-left: 4em;">A gdy u&#347;miech &#322;z&#281; pokryje,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">I dla ciebie serce bije:</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">To ci&#281; dojmie tak do &#380;ywa,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">I&#380; to cudne, cudne dziwa,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">&#379;e si&#281; serce nie rozplynie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">&#379;e od szcz&#281;&#347;cia cz&#322;ek nie zginie!</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Zda sie, &#380;e to &#380;yjesz spo&#322;em</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Z rajski&eacute;m dziecki&eacute;m, czy z anio&#322;em.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lecz to szcz&#281;&#347;cie nie tak tanie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Przeboleje dusza m&#322;oda;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Jednak lat i &#322;ez nie szkoda,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Bo&#263; raz w &#380;yciu to kochanie!</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">A jak ci si&#281; kt&oacute;ra poda,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Z ca&#322;ej duszy i statecznie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">To ju&#380; twoj&#261; b&#281;dzie wiecznie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">I w &#322;ad p&oacute;jdzie ci z ni&#261; &#380;ycie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Bo tw&eacute;j duszy nie wyzi&#281;bi.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ona sercem pojmie skrycie,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Co my&#347;l wieku d&#380;wiga w gt&#281;bi;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Co si&#281; w czasie zrywa, wa&#380;y,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">To w rumie&#324;cu na j&eacute;j twarzy,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Jak w zwierciedle sie odbije,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Bo w t&eacute;m &#322;onie przysz&#322;o&#347;&#263; &#380;yje!</span><br />
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le <i>Nocturne en mi mineur</i> (&#339;uvre 72) nous rend quelque
+chose des impressions subtiles, raffin&eacute;es, alambiqu&eacute;es, que Chopin
+reproduisait avec une sorte de pr&eacute;dilection passionn&eacute;e. Nous ne nous
+refusons pas le plaisir de faire conna&icirc;tre &agrave; celles qui les
+comprendront, les vers que ce morceau inspira &agrave; la belle C<sup>sse</sup>
+Cielecka, n&eacute;e C<sup>sse</sup> Bni&#324;ska:
+</p>
+<p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;">Kolysze zwolna, jakby fal&#261; morza,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">N&oacute;ty dzwi&#281;cznemi, pelnemi uroku.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Rozja&#347;nia blaskiem jakby &#380;ycia zorza,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Kt&oacute;r&#261; witamy czasem ze &#322;z&#261; w oku.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Dalej uderza nas walki przeczucie;</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Ton coraz glo&#347;ni&eacute;j rozlega si&#281; w g&oacute;r&#281;.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Pelen, ponury, objawia w sw&eacute;j n&oacute;cie</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">&#346;wiatlo&#347;&eacute; ukryt&#261; za pos&#281;pn&#261; chmur&#281;.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Str&oacute;ny tak silne, jakby kute w stali,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">&#379;alosnym j&#281;kiem, w duszy naszej dzwoni&#261;:</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">M&oacute;wi&#261; o b&ograve;lu, co nam serce pali,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lecz co zostawia dusz&#281; nieska&#380;on&#261;!...</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">P&oacute;&#380;ni&eacute;j, podobny do woni wspomnienia</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Zn&oacute;w zakolysac czasem nas powraca.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Z urokiem igra; kolyszac cierpienia,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Swoim promykiem jeszcze nas ozlaca.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Nareszcie, jako cicha na dnie woda,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Spok&oacute;j gl&#281;boki z nurt toni si&#281; wznosi,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Jak serce, kt&oacute;re o nic ju&#380; nie prosi,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Lecz kwiat&oacute;w &#380;ycia, szkoda... m&oacute;wi... szkoda!...</span><br />
+</p>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le Polonais conserve dans son formulaire de politesse une
+forte empreinte des habitudes hyperboliques du langage oriental. Les
+titres de <i>tr&egrave;s puissant</i> et <i>tr&egrave;s &eacute;clair&eacute; Seigneur</i>, (<i>Jasnie
+Wielmo&#380;ny, Jasnie Oswiecony Pan</i>), sont encore de rigueur. On se donne
+constamment dans la conversation celui de <i>Bienfaiteur</i> (<i>Dobrodzij</i>),
+et le salut d'usage entre hommes ou d'homme &agrave; femme est: <i>je tombe &agrave; vos
+pieds</i> (<i>padam do n&oacute;g</i>). Celui du peuple est d'une solennit&eacute; et d'une
+simplicit&eacute; antiques: <i>Gloire &agrave; Dieu</i> (<i>Slawa Bohu</i>).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Heine, Salon. <i>Chopin.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Sur Paganini, apr&egrave;s sa mort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> M<sup>me</sup> Sand. <i>Lucrezia Floriani</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> L'auteur de <i>Julie et Adolphe</i> (roman imit&eacute; de la Nouvelle
+H&eacute;loise et qui eut beaucoup de vogue &agrave; sa publication), le g&eacute;n&eacute;ral K.
+qui, &acirc;g&eacute; de plus de quatre-vingts ans, vivait encore dans une campagne
+du gouvernement de la Volhynie &agrave; l'&eacute;poque de notre s&eacute;jour dans ces
+contr&eacute;es, avait fait, conform&eacute;ment &agrave; la coutume dont nous parlons,
+construire son cercueil qui, depuis trente ans, &eacute;tait toujours pos&eacute; &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la porte de sa chambre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> On ne saurait reprocher au polonais de manquer d'harmonie
+et d'&ecirc;tre d&eacute;pourvu d'attrait musical. Ce n'est pas la fr&eacute;quence des
+consonnes qui constitue toujours et absolument la duret&eacute; d'une langue,
+mais le mode de leur association; on pourrait m&ecirc;me dire que
+quelques-unes n'ont un coloris terne et froid, que par l'absence de sons
+bien d&eacute;termin&eacute;s et fortement marqu&eacute;s. C'est la rencontre d&eacute;sagr&eacute;able et
+disharmonieuse de consonnes h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes, qui blesse p&eacute;niblement les
+habitudes d'une oreille d&eacute;licate et cultiv&eacute;e; c'est le retour r&eacute;p&eacute;t&eacute; de
+certaines consonnes bien accoupl&eacute;es qui ombre, rhythme le langage, lui
+donne de la vigueur, la pr&eacute;pond&eacute;rance des voyelles ne produisant qu'une
+sorte de teinte claire et p&acirc;le qui demande &agrave; &ecirc;tre relev&eacute;e par des
+rembrunissements. Les langues slaves emploient, il est vrai, beaucoup de
+consonnes, mais en g&eacute;n&eacute;ral avec des rapprochements sonores, quelquefois
+flatteurs &agrave; l'ou&iuml;e, presque jamais tout &agrave; fait discordants, m&ecirc;me alors
+qu'il sont plus frappants que m&eacute;lodieux. La qualit&eacute; de leurs sons est
+riche, pleine et tr&egrave;s nuanc&eacute;e; ils ne restent point resserr&eacute;s dans une
+sorte de m&eacute;dium &eacute;troit, mais s'&eacute;tendent dans un registre consid&eacute;rable
+par la vari&eacute;t&eacute; des intonations qu'on leur applique, tant&ocirc;t basses,
+tant&ocirc;t hautes. Plus on avance vers l'orient, et plus ce trait
+philologique s'accentue; on le rencontre dans les langues s&eacute;mitiques: en
+chinois, le m&ecirc;me mot prend un sens totalement diff&eacute;rent, selon le
+diapason sur lequel on le prononce. Le &#321; slave, cette lettre presque
+impossible &agrave; prononcer &agrave; ceux qui ne l'ont pas appris d&egrave;s leur enfance,
+n'a rien de sec. Elle donne &agrave; l'ou&iuml;e l'impression que produit sur nos
+doigts un &eacute;pais velours de laine, rude et souple &agrave; la fois. La r&eacute;union
+des consonnes clapotantes &eacute;tant rare en polonais, les assonances tr&egrave;s
+ais&eacute;ment multipli&eacute;es, cette comparaison pourrait s'appliquer &agrave;
+l'ensemble de l'effet qu'il produit sur l'oreille des &eacute;trangers. On y
+rencontre beaucoup de mots imitant le bruit propre aux objets qu'ils
+d&eacute;signent. Les r&eacute;p&eacute;titions r&eacute;it&eacute;r&eacute;es du <i>ch</i> (<i>h</i> aspir&eacute;), du <i>sz</i> (<i>ch</i>
+en fran&ccedil;ais), du <i>rz</i>, du <i>cz</i>, si effrayants &agrave; un &#339;il profane et dont
+le timbre n'a pour la plupart rien de barbare, (ils se prononcent &agrave; peu
+pr&egrave;s comme <i>geai</i> et <i>tche</i>), facilitent ces minologies. Le mot
+<i>dzwi&#281;k</i>, <i>son</i>, (lisez <i>dzwienque</i>), en offre un exemple assez
+caract&eacute;ristique; il para&icirc;trait difficile de mieux reproduire la
+sensation que la r&eacute;sonance d'un diapason fait &eacute;prouver &agrave;
+l'oreille.&mdash;Entre les consonnes accumul&eacute;es dans des groupes qui
+produisent des tons tr&egrave;s divers, tant&ocirc;t m&eacute;talliques, tant&ocirc;t
+bourdonnants, sifflants ou grondants, il s'entrem&ecirc;le des diphthongues
+nombreuses et des voyelles qui deviennent souvent quelque peu nasales,
+l'<i>a</i> et l'<i>e</i> &eacute;tant prononc&eacute;s comme <i>on</i> et <i>in</i> lorsqu'ils sont
+accompagn&eacute;s d'une c&eacute;dille: <i>&#261;</i>, <i>&#281;</i>. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; du <i>c</i> (<i>tse</i>) qu'on dit
+avec une grande mollesse, quelquefois <i>&#263;</i> (<i>tsic</i>), le <i>s</i> accentu&eacute;,
+<i>&#347;</i>, est presque gazouill&eacute;. Le <i>z</i> a trois sons; on croirait l'accord
+d'un ton. Le <i>&#380;</i> (<i>iais</i>), le <i>z</i> (<i>zed</i>) et le <i>&#378;</i> (<i>zied</i>). L'<i>y</i>
+forme une voyelle d'un son &eacute;touff&eacute;, <i>eu</i>, que nous ne saurions pas plus
+reproduire en fran&ccedil;ais que celui du <i>&#322;</i>; aussi bien que lui, elle donne
+un chatoyant ineffable &agrave; la langue.&mdash;Ces &eacute;l&eacute;ments fins et d&eacute;li&eacute;s
+permettent aux femmes de prendre dans leurs discours un accent chantant
+ou tra&icirc;nant, qu'elles transportent d'ordinaire aux autres langues, o&ugrave; le
+charme, devenant d&eacute;faut, d&eacute;route au lieu de plaire. Que de choses, que
+de personnes qui, &agrave; peine transport&eacute;es dans un milieu dont l'air
+ambiant, le courant de pens&eacute;es diverses, ne comportent pas un genre de
+gr&acirc;ce, d'expression, d'attrait, ce qui en elles &eacute;tait fascinant et
+irr&eacute;sistible devient choquant et aga&ccedil;ant, uniquement parce que ces m&ecirc;mes
+s&eacute;ductions sont plac&eacute;es sous le rayon d'un autre &eacute;clairage; parce que
+les ombres y perdant leurs profondeurs, les reflets lumineux n'ont plus
+leur &eacute;clat et leurs signifiances. En parlant leur langue, les Polonaises
+ont encore l'habitude de faire succ&eacute;der &agrave; des esp&egrave;ces de r&eacute;citatifs et
+de thr&eacute;nodies improvis&eacute;es, lorsque les sujets qui les occupent sont
+s&eacute;rieux et m&eacute;lancoliques, un petit parler gras et z&eacute;zayant comme celui
+des enfants. Est-ce pour garder et manifester les privil&egrave;ges de leur
+suzerainet&eacute; f&eacute;minine, au moment m&ecirc;me o&ugrave; elles ont condescendu &agrave; &ecirc;tre
+graves comme des s&eacute;nateurs, de bon conseil comme le ministre d'un r&egrave;gne
+pr&eacute;c&eacute;dent et sage, profondes comme un vieux th&eacute;ologien, subtiles comme
+un m&eacute;taphysicien allemand? Mais, pour peu que la Polonaise soit en veine
+de gaiet&eacute;, en train de laisser luire les feux de ses charmes, de laisser
+s'exhaler les parfums de son esprit, comme la fleur qui penche son
+calice sous le chaud rayon d'un soleil de printemps pour r&eacute;pandre dans
+les airs ses senteurs, on dirait son &acirc;me que tout mortel voudrait
+aspirer et imboire comme une bouff&eacute;e de f&eacute;licit&eacute; arriv&eacute;e des r&eacute;gions du
+paradis... elle ne semble plus se donner la peine d'articuler ses mots,
+comme les humbles habitants de cette vall&eacute;e de larmes. Elle se met &agrave;
+rossignoler; les phrases deviennent des roulades qui montent aux plus
+haut de la gamme d'un soprano enchanteur, ou bien les p&eacute;riodes se
+balancent en trilles qu'on dirait le tremblement d'une goutte de ros&eacute;e;
+triomphes charmants, h&eacute;sitation plus charmantes encore, entrecoup&eacute;es de
+petits rires perl&eacute;s, de petits cris interjectifs! Puis viennent de
+petits points d'orgues dans les notes sublimes du registre de la voix,
+lesquels descendent rapidement par on ne sait quelle succession
+chromatique de demi-tons et quarts de ton, pour s'arr&ecirc;ter sur une note
+grave et poursuivre des modulations infinies, brusqu&eacute;s, originales, qui
+d&eacute;paysent l'oreille inaccoutum&eacute;e &agrave; ce gentil ramage, qu'une l&eacute;g&egrave;re
+teinte d'ironie rev&ecirc;t par moments d'un faux-air de moquerie narquoise
+particulier au chant de certains oiseaux. Comme les V&eacute;nitiennes, les
+Polonaises aiment &agrave; <i>zinzibuler</i> et, des diast&egrave;mes piquants, des
+azophies impr&eacute;vues, des nuances charmantes, se trouvent tout
+naturellement m&ecirc;l&eacute;s &agrave; cette caqueterie mignonne qui fait tomber les
+paroles de leurs l&egrave;vres, tant&ocirc;t comme une poign&eacute;e de perles qui
+s'&eacute;parpillent et r&eacute;sonnent sur une vasque d'argent, tant&ocirc;t comme des
+&eacute;tincelles qu'elles regardent curieusement briller et s'&eacute;teindre, &agrave;
+moins que l'une d'elles n'aille s'ensevelir dans un c&#339;ur qu'elle peut
+d&eacute;vorer et dess&eacute;cher s'il ne poss&egrave;de point le secret de la r&eacute;action;
+qu'elle peut allumer comme une haute flamme d'h&eacute;ro&iuml;sme et de gloire,
+comme un phare bienfaisant dans les temp&ecirc;tes de la vie. En tout cas,
+quelqu'emploi qu'elles en fassent, la langue polonaise est dans la
+bouche des femmes bien plus douce et plus caressante que dans celle des
+hommes.&mdash;Quand eux ils se piquent de la parler avec &eacute;l&eacute;gance, ils lui
+impriment une sonorit&eacute; m&acirc;le qui semble pouvoir s'adapter tr&egrave;s
+&eacute;nergiquement aux mouvements de l'&eacute;loquence, autrefois si cultiv&eacute;e en
+Pologne. La po&eacute;sie puise dans ces mat&eacute;riaux si nombreux et vari&eacute;s, une
+diversit&eacute; de rhythmes et de prosodies; une abondance de rimes et de
+consonances, qui lui rendent possible de suivre, musicalement en quelque
+sorte, le coloris des sentiments et des sc&egrave;nes qu'elle d&eacute;peint, non
+seulement en courtes onomatop&eacute;es, mais durant de longues tirades.&mdash;On a
+compar&eacute; avec raison l'analogie du polonais et du russe, &agrave; celle qui
+existe entre le latin et l'italien. En effet, la langue russe est plus
+m&eacute;lismatique, plus alanguie, plus soupir&eacute;e. Son cadencement est
+particuli&egrave;rement appropri&eacute; au chant, si bien que ses belles po&eacute;sies,
+celles de Zukowski et de Pouschkine, paraissent renfermer une m&eacute;lodie
+toute dessin&eacute;e par le m&egrave;tre des vers. Il semble qu'on n'ait qu'&agrave; d&eacute;gager
+un <i>arioso</i> ou un doux <i>cantabile</i> de certaines stances, telles que le
+<i>Ch&acirc;le noir</i>, le <i>Talismann</i>, et bien d'autres.&mdash;L'ancien slavon, qui
+est la langue de l'&Eacute;glise d'Orient, a un tout autre caract&egrave;re. Une
+grande majest&eacute; y pr&eacute;domine; plus gutturale que les autres idiomes qui en
+d&eacute;coulent, elle est s&eacute;v&egrave;re et monotone avec grandeur, comme les
+peintures byzantines conserv&eacute;es dans le culte auquel elle est
+incorpor&eacute;e. Elle a bien la physionomie d'une langue sacr&eacute;e qui n'a servi
+qu'&agrave; un seul sentiment, qui n'a point &eacute;t&eacute; modul&eacute;e, fa&ccedil;onn&eacute;e, &eacute;nerv&eacute;e,
+par de profanes passions, ni aplatie et r&eacute;duite &agrave; de mesquines
+proportions par de vulgaires besoins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Lucrezia Floriani.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Lucrezia Floriani.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Nous nous plaisons &agrave; citer ici quelques lignes du C<sup>te</sup> Charles
+Zaluski, orientaliste et diplomate distingu&eacute; au service de l'Autriche,
+petit fils du P<sup>ce</sup> Oginski, auteur de la polonaise dont nous avons
+parl&eacute; plus haut et mentionn&eacute; la vignette &eacute;trange. D'entre beaucoup de
+compatriotes de Chopin, le C<sup>te</sup> Zaluski, musicien &eacute;minent, sut
+peut-&ecirc;tre le mieux saisir le sens, l'esprit, l'&acirc;me, de ses &#339;uvres.&mdash;Dans
+un int&eacute;ressant article sur Chopin, que publia une Revue litt&eacute;raire de
+Vienne, <i>Die Dioskuren, II. Band</i>, ce diplomate, qui est un po&egrave;te
+&eacute;l&eacute;gant en m&ecirc;me temps qu'un orientaliste distingu&eacute;, dit:
+</p><p>
+Kein Werk des Meisters ist aber geeigneter, einen Einblick in den
+erstaunlichen Reichthum seiner Gedanken zu gew&auml;hren, als seine
+Pr&auml;ludien. Diese zarten, oft ganz kleinen Vorspiele sind so
+stimmungsvoll, dass es kaum m&ouml;glich ist, beim Anh&ouml;ren derselben sich der
+herandringenden poetischen Anregungen zu erwehren. An und f&uuml;r sich
+bestimmt, musikalische Intentionen mehr auszudeuten als auszuf&uuml;hren,
+zaubern sie lebhafte Bilder hervor, oder so zu sagen selbstentstandene
+Gedichte, die dem Herzensdrang entsprechenden Gef&uuml;hlen Ausdruck zu geben
+suchen. Bewegt, leidenschaftlich, zuletzt so wehm&uuml;thig ruhig ist das
+Pr&auml;lude in Fis-moll, dass man unwillk&uuml;rlich daran einen deutlichen
+Gedanken kn&uuml;pft, indem man sagt:
+</p><p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;">Es rauschen die F&ouml;hren in herbstlicher Nacht,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Am Meer die Wogen erbrausen,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Doch wildere St&uuml;rme mit b&ouml;serer Macht</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Im Herzen der Sterblichen hausen.</span><br />
+</p><p><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Denn ruht wohl die See bald und seufzet kein Ast,</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Das Herz, ach! muss grollen und klagen.</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Bis dass ein Gl&ouml;cklein es mahnet zur Rast</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Und jetzo es aufh&ouml;rt zu schlagen!</span><br />
+</p>
+
+<p>
+Zwei reizende Gegenst&uuml;cke erinnern an eine Theokritische Landschaft, an
+einen rieselnden Bach und Hirtenfl&ouml;tent&ouml;ne. Der Absicht, die Rollen
+unter beide H&auml;nde zweifach zu vertheilen, entsprang die doppelte
+Darstellung, deren Analogien und Contraste in fast mikroskopischen
+Verh&auml;ltnissen wunderbar erscheinen. Sie erinnern an jene wundervollen
+Gebilde der Natur, die im kleinsten Raum eine so erstaunliche
+Zahlenmenge aufweisen. Man z&auml;hle nur die Noten des zuerst erw&auml;hnten
+Vorspieles; ihre Zahl betr&auml;gt gegen f&uuml;nfzehnhundert; die kaum eine
+Minute ausf&uuml;llen.&mdash;Anderswo rollen Orgelt&ouml;ne im weiten Domesraum, oder
+es erzittern im fahlen Mondlichte Friedhofsklaget&ouml;ne, w&auml;hrend Irrlichter
+geisterhaft vorbeihuschen. Dort wandelt der S&auml;nger am Meeresufer und der
+Athemzug des bewegten Elementes umweht ihn mit unbekannten Stimmungen
+aus fernen Welten.
+</p><p>
+Es fehlt nicht an traditionellen Auslegungen mancher Sch&ouml;pfungen
+Chopin's. Wer denkt da nicht gleich an das Pr&auml;lude in Es-dur, das an
+einem st&uuml;rmischen Tage auf den Balearen entstand. Gleichm&auml;ssig und immer
+wiederkehrend fallen bei Sonnenschein Regentropfen herab; dann
+verfinstert sich der Himmel und ein Gewitter durchbraust die Natur. Nun
+ist es vor&uuml;bergezogen und wieder lacht die Sonne; doch die Regentropfen
+fallen noch immer!...</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> <i>Lettres d'un voyageur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> <i>Andr&eacute;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Lettres d'un voyageur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> <i>Spiridion</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Lettres d'un voyageur</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Lucrezia Floriani</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Lucrezia Floriani.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Lucrezia Floriani.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> <i>Lucrezia Floriani</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Depuis plusieurs ann&eacute;es, les compositions de Chopin
+&eacute;taient tr&egrave;s r&eacute;pandues et tr&egrave;s go&ucirc;t&eacute;es en Angleterre. Les meilleurs
+virtuoses les ex&eacute;cutaient fr&eacute;quemment. Nous trouvons dans une brochure
+publi&eacute;e &agrave; ce moment &agrave; Londres, chez M. Wessel et Stappleton, sous le
+titre <i>An Essay on the works of F. Chopin</i>, quelques lignes trac&eacute;es avec
+justesse. L'&eacute;pigraphe de cette petite brochure est ing&eacute;nieusement
+choisie; l'on ne pouvait mieux appliquer qu'&agrave; Chopin les deux vers de
+Shelley: (Peter Bell the third)
+</p><p class="n">
+<span style="margin-left: 4em;">He was a mighty poet&mdash;and</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">A subtle-souled psychologist.</span><br />
+</p>
+
+<p>
+L'auteur des pages que nous mentionnons parle avec enthousiasme de cet
+&laquo;originative genius untrammeled by conventionalities, unfettered by
+pedantry;...&raquo; de ces: &laquo;outpourings of an unwordly and tristful soul,
+those musical floods of tears and gushes of pure joyfulness,&mdash;those
+exquisite embodiments of fugitive thoughts,&mdash;those infinitesimal
+delicacies&raquo;, qui donnent tant de prix aux plus petits croquis de Chopin.
+L'auteur anglais dit plus loin: &laquo;One thing is certain, viz: to play with
+proper feeling and correct execution the <i>Pr&eacute;ludes</i> and <i>Studies</i> of
+Chopin, is to be neither more nor less than a finished pianist and
+moreover, to comprehend them thoroughly, to give a life and a tongue to
+their infinite and most eloquent subtleties of expression, involves the
+necessity of being in no less a degree a poet than a pianist, a thinker
+than a musician. Commonplace is instinctively avoided in all the works
+of Chopin; a stale cadence or a trite progression, a hum-drum subject or
+a hackneyed sequence, a vulgar twist of the melody or a worn out
+passage, a meagre harmony or an unskilful counterpoint, may in vain be
+looked for throughout the entire range of his compositions, the
+prevailing characteristics of which are, a feeling as uncommon as
+beautiful, a treatment as original as felicitous, a melody and a harmony
+as new, fresh, vigorous and striking, as they are utterly unexpected and
+out of the ordinary track. In taking up one of the works of Chopin you
+are entering, as it were, a fairy land, untrodden by human footsteps, a
+path hitherto unfrequented but by the great composer himself; a faith
+and a devotion, <i>a desire to appreciate, and a determination to
+understand</i>, are absolutely necessary, to do it anything like adequate
+justice....... Chopin in his <i>Polonaises</i> and in his <i>Mazoures</i> has
+aimed at those characteristics which distinguish the national music of
+his country so markedly from that of all others, that quaint
+idiosyncrasy, that identical wildness and fantasticality, that delicious
+mingling of the sad and the cheerful, which invariably and forcibly
+individualize the music of those northern countries, whose language
+delights in combination of consonants........&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Schiller, <i>Die Ideale</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Bocage, un des acteurs les plus renomm&eacute;s du temps de
+M<sup>me</sup> Dorval, &eacute;tait dans l'art dramatique un des brillants
+repr&eacute;sentants du romantisme &eacute;chevel&eacute; et, &agrave; ce titre, il fut pendant
+quelque temps tr&egrave;s bien vu &agrave; Nohant.</p></div>
+
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of F. Chopin, by Franz Liszt
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK F. CHOPIN ***
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+
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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