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+The Project Gutenberg EBook of l'Automne d'une femme, by Marcel Prévost
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: l'Automne d'une femme
+
+Author: Marcel Prévost
+
+Illustrator: Bocchino
+
+Release Date: June 13, 2007 [EBook #21825]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTOMNE D'UNE FEMME ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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+L'Automne d'une Femme
+
+MARCEL PRÉVOST
+
+L'Automne d'une Femme
+
+Il rêvera partout à la chaleur du sein.
+
+ALFRED DE VIGNY.
+
+Illustrations de Bocchino
+
+PARIS
+
+ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+
+23-31, passage Choiseul, 23-31
+
+Un remarquable roman de mœurs militaires a été publie, il y a quelques
+années, par Mme Claire de Chandeneux, sous le titre: _L'Automne d'une
+Femme_. Nous devons a l'obligeance des héritiers de cet écrivain le
+droit de conserver ce titre pour le présent volume.
+
+A. L.
+
+
+
+
+À M. LOUIS LEBLOIS
+
+
+_Je suis heureux, mon cher ami, de pouvoir vous offrir, avec ce roman,
+un témoignage de mon affection reconnaissante. Vous avez pris la peine
+de lire, en manuscrit, la plupart de mes livres, et, avec une patience
+que ne rebutait aucun de leurs défauts, vous leur avez fait subir ce
+suprême examen, qui n'est vraiment utile que s'il n'est point celui d'un
+confrère._
+
+_Vous vous êtes ainsi associé à mon œuvre; elle a bénéficié de votre
+connaissance des réalités morales, et de votre goût si sûr.
+Puissiez-vous trouver, dans les pages que vous allez relire, un peu de
+cette grâce sentimentale, de ce romanesque du réel où vous croyez voir,
+comme moi, le principal mérite, le plus aimable attrait des œuvres
+d'imagination_.
+
+MARCEL PRÉVOST.
+
+Mars 1893.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+À côté des grandes églises paroissiales ouvertes à la prière du peuple,
+il est, dans chaque quartier du Paris élégant, des asiles de
+recueillement plus discrets, plus intimes, plus luxueux aussi, où la
+piété mondaine, lorsqu'elle s'en avise, peut converser avec Dieu. C'est,
+pour le faubourg Saint-Germain, le Gésu de la rue de Sèvres; pour les
+Champs-Élysées, l'oratoire dominicain de l'avenue Friedland; la plaine
+Monceau a les Barnabites de la rue Legendre. Le quartier de l'Europe est
+le mieux partagé avec la jolie chapelle rococo de la rue de Turin.
+
+Elle appartient aux Rédemptoristes, ordre féminin, fondé au dernier
+siècle par la marquise de Saint-Yvert-Leroy. Ces religieuses, toutes
+recrutées parmi les riches du monde, ne soignent point de malades, ne
+visitent point les pauvres. Elles enseignent un petit nombre d'élèves,
+choisies comme elles-mêmes dans la société; mais leur fondatrice leur a
+principalement destiné le rôle de Marie en la maison de Lazare:
+l'adoration aux pieds du Maître divin. Sur l'autel miroitant
+d'émeraudes,--telle la châsse des rois mages à Cologne,--le cercle pâle
+de l'hostie luit perpétuellement parmi les rayons de l'ostensoir. Elles,
+les Rédemptoristes, le corps chastement chemisé de blanc, un manteau de
+velours bleu, ceint d'or, les revêt en face de l'Époux: et remplacées
+par d'autres lorsque la fatigue les épuise, elles demeurent deux par
+deux agenouillées en muette prière devant le tabernacle illuminé.
+
+Un silence profond s'exhale de la chapelle: sur les murs épais, sur les
+portes à matelas, tous les bruits de la Ville se brisent et meurent. La
+rue, d'ailleurs, est paisible, au moins dans la portion contiguë à la
+rue de Berlin, où est bâti le couvent.
+
+Il est bien rare, hors même les heures d'offices, que les bancs de la
+chapelle soient vides, et qu'une silhouette de Parisienne ne s'encadre
+pas entre les agenouilloirs et les mains-courantes. Elles y viennent
+volontiers à pied, comme à un mystérieux rendez-vous qu'il vaut mieux
+tenir secret entre Dieu et soi. Quelle femme dans le monde, à Paris, n'a
+connu ces brusques à-coups de piété, ces retours subits à la dévotion
+dans l'effarement d'un déboire de cœur? Oh! les étranges grâces
+qu'implorent ces mains gantées, entre-closes comme un livre sur les
+visages voilés, et quels parfums suspects doivent monter au ciel avec
+les flammes des petits cierges fichés sur les ifs de l'autel! Quels
+appels désespérés vers l'amour en fuite se mêlent aux sincères
+éjaculations du remords! Et comme il faut là-haut un Dieu indulgent et
+intelligent pour trier le bon grain parmi tant d'ivraie!
+
+***
+
+...Ce n'était pas à coup sûr une telle pénitente qu'un coupé venait
+d'amener à la chapelle de la rue de Turin par cette fin d'après-midi
+d'octobre, sombrée dans la pluie.
+
+À peine entrée, elle s'était agenouillée dans l'un des derniers bancs,
+sous la tribune, soit qu'elle fût très pressée de prier, soit que, comme
+le Publicain de l'Écriture, elle ne se sentît pas digne de pénétrer plus
+avant dans la maison de son Seigneur. Depuis de longues minutes elle
+restait là, le visage caché dans ses mains, ou bien les mains jointes au
+bout des bras tendus, dans la pose de la Béatrice de Rosetti, et le
+visage levé vers les lumières fixes du chœur. Comme à l'ordinaire,
+l'hostie brillait au centre des tiges d'or irradiées, et deux statues de
+l'immobilité, à genoux sur la dernière marche, en velours bleu ceinturé
+d'or, fixaient sur elle des yeux d'extase.
+
+La pluie avait dissous les dernières pâleurs du jour; le fond de la
+chapelle plongeait dans l'ombre. Une converse sortit de la sacristie;
+elle tenait dans sa main une hampe à feu: d'un pas de velours elle
+glissa de pilier en pilier, allumant furtivement le gaz des lampes. La
+dernière allumée, juste au-dessus de cette femme qui priait, la surprit,
+lui fit brusquement lever la tête. Son regard rencontra les yeux de la
+converse; elles échangèrent un sourire discret de connaissance. Du même
+pas velouté, la sœur s'éloignait, gagnait les marches du chœur; l'autre
+essaya de prier encore, mais la clarté subite avait chassé le
+recueillement avec l'obscurité. Vainement la pénitente voulut renouer le
+fil rompu de sa prière; elle y renonça et demeura quelque temps à
+réfléchir, les yeux vagues, la figure bien éclairée par le globe dépoli
+du pilier voisin.
+
+***
+
+L'élégance heureuse de sa toilette, l'art de décorer sa beauté, la
+revêtaient de la grâce un peu impersonnelle des Parisiennes du monde; et
+sous cette patine, l'âge vrai de la femme disparaissait. Pourtant, si ce
+n'était pas une femme très jeune, c'était assurément une jeune femme,
+même en deçà du sens indulgent que Paris accorde à ces mots. Les
+cheveux, qu'une imperceptible capote, faite de pervenches entrelacées
+autour d'un caducée d'or, couvrait à peine, avaient une franche couleur
+de jeunesse, châtains très clairs, mêlés de mèches dorées ou rouillées.
+La voilette, teintée de brun, estompait un visage doux, aux lignes
+pleines, un peu grasses, évoquant par les contours, sinon par la
+couleur, ces faces d'Italiennes, à l'ovale large, au fin menton, aux
+lèvres courtes et épaisses, au nez droit, au front bas: le visage des
+vierges qui puisent l'eau des citernes à Albano ou à Nemi. Comme il ne
+faisait point froid dans la chapelle, la jeune femme avait laissé
+retomber son manteau sur le dossier du banc: sa posture dessinait toute
+sa forme, riche et définitive. Le cou découvert, parfaitement blanc,
+rejoignait la nuque sous des frisons cuivrés, et le menton par une
+courbe un peu amollie, qu'on devinait plus affinée naguère, avant
+l'enflouement d'un embonpoint léger. Elle portait une robe unie de
+foulard prune, et comme corsage une simple chemisette pareille, ornée
+aux basques, au cou et aux manches, de dentelle noire. La chemisette
+drapait la ligne médiane du dos, l'entre-deux des seins, les bras, et
+moulait, dans une ceinture noire, la taille singulièrement étroite pour
+l'épanouissement des hanches.
+
+Telle qu'elle était là, il eût fallu un visiteur bien distrait ou bien
+fervent pour passer près d'elle sans lui accorder un regard. Elle était
+la beauté féminine achevée, que les années échues, ont constamment
+perfectionnée, remplaçant par une affirmation du type ce qui
+disparaissait en charme indécis de jeunesse, en grâce de bouton. Mais
+les yeux surtout attachaient les yeux. L'âme y était pour ainsi dire
+affleurante, à la surface des prunelles indéfinissables, presque bleues,
+point bleues pourtant, de cette couleur pas nommée qu'ont certains
+métaux lorsqu'on les coupe.
+
+Oui, toute l'âme de cette femme en prière était réfléchie dans les yeux,
+dévoilés maintenant, qu'elle levait vers l'Invisible, vers le doux Ami
+des inquiètes, des désorientées, des désolées: Dieu paternel aux
+amoureuses, qu'elles se plaisent à imaginer, suivant le mot des saints
+livres, le plus beau à la fois et le plus tendre des enfants des hommes.
+Dans ces yeux brillait une clarté d'innocence extraordinaire, illuminant
+le visage jusqu'à lui donner l'expression juvénile, ignorante, étonnée
+des petites filles qu'on voit sortir de l'école, vers l'heure de midi,
+bavardant et se tenant par la main. Il y vivait aussi une tendresse
+débordante, le besoin passionné de protéger, d'aimer, de répandre son
+cœur en aumône.
+
+La converse, ayant allumé tous les globes de la chapelle, s'agenouilla
+devant l'autel et y pria quelque temps dans une humble attitude. Puis
+elle salua le tabernacle et regagna la sacristie. Le bruit de la porte
+refermée s'exagéra dans le silence de la chapelle: il réveilla la
+pénitente de son hypnose. Elle se leva, rajusta son manteau et se
+dirigea à son tour vers la sacristie. C'était une pièce lambrissée de
+bois clair qui ressemblait à une lingerie; la converse s'y trouvait
+encore occupée à examiner des rochets d'enfants de chœur; elle lui
+sourit d'un sourire de bienvenue plus franc que tout à l'heure,
+qu'autorisait la moindre sainteté du lieu: car pour les religieuses, il
+est une hiérarchie, même de sourires.
+
+--Bonjour, sœur Zyte. L'abbé Huguet est-il chez lui?
+
+La sœur chuchota, comme au confessionnal:
+
+--Je pense... J'ai vu rentrer M. l'aumônier il y a trois quarts d'heure,
+et je ne l'ai pas vu ressortir.
+
+--Il peut me recevoir?
+
+--Si Madame veut monter... Mais ce n'est pas l'heure des confessions de
+M. l'aumônier.
+
+--Oh! je ne viens pas pour me confesser.
+
+La visiteuse attendit un instant une réponse plus précise; mais sœur
+Zyte, trouvant sans doute qu'elle avait assez parlé pour la journée,
+s'était remise à examiner ses rochets et se taisait. Alors la jeune
+femme se décida, et, avec la sûreté d'allures de quelqu'un qui connaît
+bien la maison, sortit de la sacristie par la porte opposée au chœur.
+
+La fraîcheur de la pluie l'imprégna aussitôt, lui fit serrer les pans de
+son manteau; car la porte donnait sur un petit cloître carré, et l'eau
+fouaillée par le vent poussait des incursions jusqu'au milieu des
+arcades. Le petit cloître dormait sous cette pluie: quatre allées
+sablées menu, autour d'un carré de buis d'où émergeait la blancheur
+indécise d'une statue. Deux autres statues garnissaient des encognures;
+à leurs socles on avait accroché des lampes en verres de couleurs. Et le
+cloître n'était éclairé que par ces lueurs clignotantes et le reflet de
+quelques fenêtres.
+
+La visiteuse courut vivement au bout des arcades, monta un étage. Une
+porte matelassée l'arrêta; elle l'ouvrit, trouva derrière une seconde
+porte en bois plein et frappa.
+
+--...Trez! fit une voix douce, un peu nasale.
+
+Elle entra. Une tête grise apparut derrière un bureau d'acajou, puis un
+grand corps se dressa.
+
+--Madame Surgère!... Quelle bonne surprise... Veuillez donc vous
+asseoir, ma chère dame.
+
+Le prêtre indiqua un fauteuil. C'était un homme de haute taille,
+accusant une soixantaine d'années, soigneusement tenu. Dans la chambre,
+les panneaux peints à la colle, le simple mobilier, le lit de fer
+vulgaire entrevu derrière les rideaux de l'alcôve, contrastaient avec
+les objets très précieux dont la cheminée, les meubles et même les murs
+étaient encombrés. Mme Surgère s'assit. L'abbé la regarda à travers
+ses lunettes et répéta:
+
+--Quelle bonne surprise! Qu'est-ce qui vous amène à cette heure-ci? Rien
+de grave dans votre chère famille, j'espère?
+
+--Oh! non, dit Mme Surgère, seulement je passais rue de
+Saint-Pétersbourg, en revenant d'une visite. Je suis entrée dans la
+chapelle. Sœur Zyte m'a dit que vous étiez là... et...
+
+Le prêtre, s'inclinant, acquiesça à cette explication provisoire; il
+savait bien qu'il aurait l'autre, tout à l'heure, la vraie: quelque
+triste péché de chair, sans doute!... Il l'attendit un instant, puis
+comme elle ne venait pas, il rompit le silence.
+
+--M. Surgère ne va pas plus mal?
+
+--Non... La même chose toujours. Ce temps humide ne lui vaut rien.
+Malgré cela il va partir incessamment pour Luxembourg. Vous savez? la
+succursale de notre maison de banque de Paris. Il faut qu'il soit là
+avant la liquidation de janvier.
+
+L'abbé demanda d'un air indifférent:
+
+--Mais M. Surgère n'est pas seul... Il a bien un associé, n'est-ce pas?
+Ce monsieur très grand que j'ai eu l'honneur d'avoir à côté de moi, à
+votre table?... le père d'une charmante jeune fille, Melle Claire, je
+crois?...
+
+--Oui, M. Esquier. Il suffirait parfaitement à mener la banque tout
+seul, d'autant que nous avons un administrateur excellent à
+Luxembourg... Mais on ne peut pas faire entendre cela à mon mari, il y
+met de l'amour-propre et veut être là.
+
+Le prêtre fit un «hum» prolongé qui lui était ordinaire et qui signifia
+clairement, cette fois: «Je sais quel homme est votre mari et qu'on ne
+le mène pas comme on voudrait.»
+
+--Et Mlle Claire, reprit-il, avez-vous eu de ses nouvelles récemment?
+
+--Elle dîne à la maison ce soir.
+
+--C'est juste, fit l'abbé en jetant un coup d'œil sur l'éphéméride
+suspendu au mur... C'est aujourd'hui le premier mercredi du mois, la
+sortie des pensionnaires de Sion.
+
+Il toussa, puis reprit, jouant avec un coupe-papier:
+
+--C'est une bien aimable personne: je puis le dire, puisque j'ai eu le
+plaisir de faire sa connaissance quand j'ai prêché une retraite à Sion.
+Très droite, très courageuse. Ce sera une grande chrétienne dans la vie.
+Elle est un peu votre parente, n'est-ce pas?
+
+Mme Surgère rougit.
+
+--Non. Claire est la fille de M. Jean Esquier, justement, ce grand
+monsieur, l'associé de mon mari. Nous sommes de très vieux amis, pas des
+parents.
+
+Elle avait laissé glisser son manteau sur le dossier de sa chaise,
+envahie par la chaleur douillette de la chambre. Il y eut un court
+silence... L'abbé et la mondaine cherchaient un accès vers le vrai
+entretien demandé par elle, attendu par lui.
+
+Mais cette fois encore ils ne trouvèrent point. L'abbé dit seulement,
+riant comme d'un propos spirituel:
+
+--Alors, vous êtes tout à fait en famille, ce soir, place Wagram?
+
+--Tout à fait, répondit Mme Surgère...
+
+Elle hésita un instant, puis dit précipitamment:
+
+--Nous avons même un nouvel hôte en ce moment, Maurice Artoy, M. Maurice
+Artoy, le fils de l'ancien directeur de la Banque de Paris et de
+Luxembourg.
+
+--Celui qui s'est...?
+
+--Oui... celui qui s'est suicidé.
+
+--Et le pauvre jeune homme habite avec vous? fit l'abbé en marquant
+l'étonnement.
+
+--Oh! non. Il habite le pavillon du fond avec M. Esquier.
+
+***
+
+Toutes sortes de lueurs passèrent dans les yeux innocents de Mme
+Surgère. Elle sentait rivé sur elle le regard de l'abbé, condensé pour
+ainsi, dire par les lunettes. Lasse de se contraindre, son inquiétude,
+son chagrin, ses remords remontèrent de son cœur à ses lèvres et à ses
+yeux; sans un sanglot, elle s'appuya du coude au coin du bureau, et
+fondit en pleurs. L'abbé Huguet la laissa pleurer quelques minutes. Il
+l'observait, il réfléchissait. Comme il les connaissait, les pauvres
+âmes de ces Parisiennes, ballottées par la houle des compromissions et
+des lâchetés ambiantes, sans fond solide où ancrer leurs résistances! Il
+connaissait cette âme-ci particulièrement, étant le confident en titre
+de ses menues fautes, et il l'aimait parce qu'elle se reflétait vraiment
+dans l'innocence et la tendresse de ces beaux yeux.
+
+Mme Surgère ne sanglotait pas, ne remuait pas. Même son visage, que
+sa main laissait à demi découvert, à la lueur de la lampe, était à peine
+rougi par les pleurs.
+
+L'abbé Huguet se leva, se pencha, et mettant sa main sur le bras de la
+jeune femme:
+
+--Qu'y a-t-il, mon enfant? Vous souffrez?
+
+Déjà il tirait d'un tiroir un flacon de cristal rose taillé, soulevait
+la capsule de vieil argent, car son métier de pasteur d'âmes féminines
+l'avait depuis longtemps muni de tout l'attirail destiné à combattre, à
+calmer les nerfs des femmes.
+
+Mais Mme Surgère fit «non» de la tête; elle essuyait ses yeux et
+souriait déjà.
+
+--Merci, je vous demande pardon... J'ai si mal aux nerfs depuis quelques
+jours! Il me semble, à certains moments, que j'ai un poids sur le cœur,
+une sorte de boule très lourde qui l'écrase, pèse sur lui et se soulève
+alternativement. Puis cela remonte à ma tête et cela se fond en larmes,
+comme tout à l'heure.
+
+L'abbé murmura du ton d'un homme qui attend:
+
+--Vous avez raison; c'est nerveux.
+
+Mme Surgère achevait d'essuyer ses larmes. Elle dit:
+
+--Je voudrais justement, monsieur l'abbé, vous parler à ce sujet.
+
+La phrase était vague; l'abbé la comprit.
+
+--Est-ce que vous désirez que je vous entende au saint tribunal?
+
+--Oh! non. Je veux seulement vous consulter, vous demander conseil... Je
+suis très troublée en ce moment.
+
+L'abbé vit que des larmes lui remontaient aux yeux. Il lui prit la main.
+
+--Voyons, ma chère fille, ayez confiance... Parlez-moi... C'est le
+confesseur qui vous écoute.
+
+Et comme pour remplacer le décor absent du confessionnal, de l'église
+silencieuse et sombre, de la grille qui sépare les visages, il éloigna
+la lampe, modéra la flamme, appuyant un mouchoir sur sa tempe, cachant
+ses yeux.
+
+--Je vous écoute.
+
+Elle parla, entrant dans son aveu par les voies les plus lointaines,
+comme font toutes les femmes, s'attardant aux menues circonstances,
+glissant sur les faits... «Vous savez, mon père, ma situation vis-à-vis
+de mon mari. J'ai bien souffert autrefois à cause de lui, puis j'ai pris
+mon parti de la séparation effective... Sa maladie l'a rendue toute
+naturelle. Nous vivons tranquillement l'un près de l'autre, et la
+présence de M. Esquier, notre ami à tous deux, amortit les chocs. Ce
+n'est pas, assurément, le rêve du mariage qu'une jeune fille se forme...
+mais c'est supportable...»
+
+Le prêtre doucement l'empêcha de s'égarer.
+
+--Oui, ma chère fille, je sais tout cela. Eh bien, y a-t-il quelque
+chose de nouveau dans votre intérieur? Est-ce que M. Surgère a changé
+d'attitude vis-à-vis de vous? Est-ce que...?»
+
+Il avait soupçonné un instant l'aveu effaré d'un de ces retours
+offensifs qu'ont parfois les maris vers leur femme longtemps délaissée:
+retours plus redoutés de celles-ci que l'abandon et contre lesquels
+elles recourent tout d'abord à leurs alliés naturels, le prêtre et le
+médecin.
+
+Mme Surgère le comprit.
+
+--Oh! non... fit-elle. Grâce à Dieu, non!... Elle chercha à reprendre
+ses confidences, puis, ne trouvant plus, elle se résolut brusquement et,
+rejetant sa figure dans ses mains:
+
+--C'est, dit-elle... c'est Maurice Artoy, le jeune homme dont je vous ai
+parlé... le fils de l'ancien associé de mon mari, qui habite le pavillon
+maintenant...
+
+Le prêtre pensa:
+
+«J'avais raison d'abord, décidément.»
+
+Et pour aider l'aveu, il dit tout haut, avec des pauses, avec cette
+recherche d'expression où les prêtres excellent:
+
+--Ce jeune homme, sans doute, vivant près de vous, a été frappé par
+votre extérieur... sympathique, par votre douceur de caractère, ma chère
+enfant?... Il vous a entourée, poursuivie de ses attentions...
+
+Elle le laissait parler, acquiesçant par son silence. Ses larmes
+séchaient au bord des paupières.
+
+--Sans doute, continua l'abbé, de cette voix blanche qui démonétise les
+mots, les émousse, les annule presque, c'est un jeune homme sans
+principes religieux, que la pensée de l'adultère (il pesa avec intention
+sur ce mot) ne ferait pas hésiter?
+
+Elle l'interrompit vivement:
+
+--Oh! non, mon père! ne dites pas cela... Je vous assure que le pauvre
+enfant n'est pas coupable!... ou du moins je le suis autant que lui...
+Mon Dieu! Je ne sais pas comment cela s'est fait. Je l'avais vu plus
+d'une fois sans prendre garde à lui. Il vivait à Cannes avec sa mère...
+
+--Une Espagnole, n'est-ce pas? fit l'abbé. Une dame très élégante,
+toujours malade?
+
+--Oui; il l'a perdue voilà bientôt deux ans: ça été pour lui le premier
+coup. Nous ne l'avons pas revu pendant des mois; il s'était enfui en
+Italie et ne voulait plus revenir. Il est revenu pourtant en février
+dernier, et presque tout de suite ces affreux événements sont arrivés...
+la faillite de la banque anglaise où son père avait de gros capitaux, le
+coup de revolver qu'il s'est tiré se croyant ruiné. Le jeune homme a
+tout appris le même jour. Il est tombé malade; nous l'avons recueilli et
+soigné.
+
+--Et depuis?
+
+--Depuis, il demeure avec nous, naturellement... ou du moins avec M.
+Esquier, et prend ses repas à la maison... Pauvre enfant, ajouta-t-elle
+attendrie au rappel de ses souvenirs, si vous l'aviez vu à ce moment-là!
+On ne pouvait pas ne pas en avoir pitié. Du jour au lendemain la perte
+du père et la ruine, à vingt-quatre ans...
+
+--La ruine complète?
+
+--Non, heureusement. Nous l'avions tous cru d'abord... Mais les créances
+ont été payées en partie. Il reste à Maurice douze mille francs de
+rente.
+
+--Douze mille francs! s'écria l'abbé, mais c'est presque la richesse
+pour un jeune homme qui travaille.
+
+--Oh! songez qu'il avait été élevé princièrement, qu'il se croyait
+destiné à cent mille francs de rente. On ne lui a pas enseigné de
+métier... C'est un artiste... Il compose de la musique, il écrit des
+vers... Enfin, désespéré, il est tombé malade dangereusement. Une
+méningite... Sa convalescence a été longue. Sans y prendre garde, je me
+suis attachée à lui, à ce moment-là. Quand il fut mieux, nous avons
+commencé à sortir ensemble, à passer des après-midi ensemble...
+Maintenant... il va tout à fait bien... un peu de nervosité,
+d'irritabilité, seulement; mais l'habitude est prise, nous ne nous
+quittons guère.
+
+Elle s'interrompit. Sa pensée errait autour des souvenirs de ces
+promenades à deux, Maurice assis contre sa robe, sur la banquette du
+coupé, le coupé suivant au pas les allées du Bois découronnées par
+l'automne ou fendant droit la foule affairée et gaie, aux abords des
+boulevards. La voix de l'abbé Huguet, obscurcie par un vrai chagrin,
+interrogea:
+
+--Et alors, ma pauvre enfant, vous avez succombé?
+
+Mme Surgère releva sur lui ses yeux innocents, élargis par la
+surprise.
+
+--Succombé, mon père?
+
+--Vous vous êtes... abandonnée... à ce jeune homme?
+
+Elle répondit: «Oh! non!» avec un élan si violent, une défense des mains
+jetées en avant si instinctive, que le prêtre pensa aussitôt: «Elle dit
+vrai.» Les confesseurs, du reste, doutent rarement de la sincérité d'un
+pénitent; ils savent que, seul à seul, et sûr du secret, le pécheur aime
+à crier sa faute.
+
+L'abbé prit les mains de Mme Surgère et les serra.
+
+--Ah! mon enfant, je suis heureux de ce que vous me dites là!... Mais
+alors, si vous n'avez pas succombé, si vous n'avez pas même été tentée,
+ce que je crois comprendre, pourquoi ces larmes... pourquoi?...
+
+Elle, rassérénée maintenant, pesait ses mots pour bien préciser sa
+pensée.
+
+--Mon Dieu, mon père... c'est vrai que je n'ai pas été absolument
+tentée... Voyez-vous, il me semble impossible que je succombe jamais de
+cette façon-là, impossible... (elle chercha une comparaison) impossible,
+comme de prendre chez une de mes amies un billet de banque oublié sur
+une table... comme de faire souffrir quelqu'un... tout à fait
+impossible. Mais en conscience, ce que je ressens pour Maurice me paraît
+mal tout de même, m'inquiète et me chagrine. Oh! dire pourquoi, je ne
+saurais pas, et c'est pour cela, justement, que je m'adresse à vous...
+Je souffre de ne pas distinguer mon devoir... vraiment, je souffre.
+
+--Vous aimez ce jeune homme? dit le prêtre.
+
+--Est-ce l'aimer?... je ne suis pas bien habile à démêler ce qui se
+passe en moi... Il y a des moments où je me dis: «Quelle folie de me
+tourmenter! j'aime Maurice comme j'aimerais un fils, si j'avais eu le
+bonheur d'en avoir un» (et je pourrais presque en avoir un de son
+âge).--À d'autres moments, je trouve qu'il y a tout de même dans mon
+affection quelque chose de... pas permis; quelque chose de pareil à ce
+que je rêvais de ressentir, étant jeune fille, pour mon futur mari... Et
+puis, Maurice surtout m'inquiète. Il n'est pas raisonnable; il me
+demande des choses que je ne dois pas lui accorder.
+
+--Quelles choses? questionna l'abbé.
+
+--Mais, fit Mme Surgère en inclinant son visage où une buée rose
+s'évapora... il veut, par exemple, garder ma main dans sa main, ou sa
+tête sur ma poitrine, ou bien...
+
+Elle hésitait; l'abbé suggéra:
+
+--Des baisers?
+
+Elle fit un signe de tête affirmatif.
+
+--Même sur les lèvres?
+
+--Non... Jusqu'à hier, du moins... Hier, pour la première fois... Et
+c'est ce qui a réveillé mes scrupules, je crois.
+
+Il n'insista pas. Ils furent silencieux quelques instants.
+
+--Et ces... contacts vous énervent... physiquement?
+
+--Oui.
+
+Encore une fois le silence plana dans la pièce lourdement chauffée.
+L'abbé Huguet s'essuya le visage, posa son mouchoir sur la table. Mme
+Surgère attendait, les yeux attachés à terre.
+
+--Ma chère fille, dit-il après un instant de méditation, vous avez une
+âme droite, et elle vous a inspiré de venir me trouver à temps...
+Certes, dans votre tendresse pour ce jeune homme, vos intentions sont
+pures, j'en suis certain; mais les siennes ne le sont point, n'est-ce
+pas? et alors, ou bien vous aurez à soutenir une lutte de plus en plus
+difficile, une de ces luttes dans lesquelles une honnête femme laisse à
+chaque fois un peu de sa pudeur... ou bien vous succomberez... Oui, mon
+enfant, vous succomberez, répéta-t-il en accentuant le mot pour répondre
+à un tressaillement de Mme Surgère... Vous me dites aujourd'hui que
+c'est impossible... vous le croyez, vous avez raison. C'est
+effectivement impossible aujourd'hui, mais un peu moins qu'hier, et cela
+le sera encore un peu moins demain,--jusqu'à ce qu'il suffise d'un rien,
+d'un choc imperceptible pour vous faire tomber.
+
+Il arrangea symétriquement quelques porte-plumes sur son bureau, puis il
+reprit, non sans émotion dans la voix:
+
+--Vous tomberez, et ce sera un grand malheur, ma chère fille. Vous avez
+su traverser le monde sans rien perdre de votre pureté, ce qui est
+rare. Vous êtes parmi les âmes confiées à ma direction une de celles à
+qui je pense volontiers pour me reposer de toutes sortes de tristes
+choses que je vois ou que j'entrevois autour de moi... Je me dis alors:
+«Celle-là, au moins, est tout à fait intacte,» et j'en rends grâce à
+Dieu. Vous êtes restée parfaitement pure et vous y avez eu du mérite,
+puisque votre mari n'a pas été pour vous un compagnon fidèle, d'abord,
+et que depuis sa maladie c'est un infirme dans votre maison... Si
+j'apprenais un jour que vous avez cédé, comme les autres, il me
+semblerait qu'on m'annonce la mort de votre âme.
+
+Il avait volontiers ces paroles enveloppantes, ces sortes de caresses
+spirituelles, qui troublent les femmes dans leurs nerfs. Mme Surgère
+pleurait. Il lui prit la main:
+
+--J'aurais beaucoup de chagrin... Ne croyez pas que vous serez heureuse,
+vous non plus. Vous aurez une fièvre qui vous obscurcira les yeux; vous
+voudrez vous persuader que c'est du bonheur, parce que vous aurez peur
+de vous avouer à vous-même que votre déchéance n'est pas, au moins,
+payée par du bonheur. Mais vous connaîtrez de cruels retours sur
+vous-même. Toutes les femmes qui tombent les éprouvent, les plus folles
+même. Elles ont beau se monter la tête, s'étourdir, elles se rendent
+compte qu'elles _font mal_, à certains moments. Ah! j'en ai vu qui
+raisonnaient, qui se rebellaient contre cet arrêt de leur conscience,
+qui se disaient: «Mais, enfin, qu'est-ce que je fais de coupable?... Je
+suis libre;» ou bien: «Mon mari me trompe, ma conduite lui est
+indifférente... J'aime un homme qui m'aime, je lui suis fidèle... Où est
+le mal?...» Et leur raison n'a pas d'argument à opposer. Seulement, au
+fond de leur conscience, une voix un peu sourde, mais opiniâtre,
+réplique: «C'est mal, c'est mal!...» et l'on dirait d'un tic-tac
+d'horloge qu'on oublie le jour parmi le bruit ambiant, mais qui
+s'exaspère dans le silence et l'obscurité de la nuit jusqu'à chasser le
+sommeil... C'est que, malgré tous les raisonnements du monde, il y a
+ici-bas quelque chose de mal dans l'amour, dès qu'il est à lui-même son
+but. L'humanité devine cela vaguement et ne se l'explique point.
+L'Église seule tranche la question en disant: «C'est mal parce que c'est
+interdit...» Et des philosophes comme Pascal, après avoir fait le tour
+de leur esprit, s'arrêtent à la raison de l'Église. Voilà, ma chère
+fille, la déchéance dont je ne veux pas pour vous.
+
+Mme Surgère murmura:
+
+--Soit... mais que faire? Dites-moi ce que je dois faire, mon père, je
+le ferai...
+
+Elle était sincère. Les paroles de l'abbé sur la chute possible, sur la
+déchéance par l'amour, l'avaient épouvantée, comme si on lui eût montré
+un précipice de boue ouvert devant elle.
+
+--Il faut éloigner ce jeune homme!
+
+Elle pâlit; et son émotion fut si violente que ses lèvres se tordirent
+sans pouvoir prononcer un mot.
+
+--Vous voyez bien que vous l'aimez déjà! dit l'abbé tristement.
+
+Elle balbutia, sans oser regarder le prêtre:
+
+--Mais c'est impossible de l'éloigner, mon père! cela ne dépend pas de
+moi. Je n'ai aucune autorité sur lui. Et puis, même s'il y consent,
+quelles raisons donner à mon mari et à M. Esquier, qui désirent le
+garder à la maison?
+
+--Aussi n'est-ce pas à M. Esquier ni à votre mari que vous vous
+adresserez... C'est à ce jeune homme lui-même... Vous lui ordonnerez...
+vous le prierez de partir.
+
+--Et s'il ne veut pas?
+
+--Il voudra, si vous lui parlez d'une certaine façon... Représentez-lui
+que vous êtes résolue sincèrement, sans aucun artifice de coquetterie, à
+ne jamais lui céder... que dès lors un rapprochement de toutes les
+heures ne peut que le faire inutilement souffrir, et que dans l'intérêt
+de son repos, dans l'intérêt de votre réputation, vous lui demandez...
+
+--Pauvre enfant! interrompit-elle, la voix obscurcie par les larmes. Que
+va-t-il devenir quand je lui aurai demandé cela?...
+
+--Aimez-vous mieux être sa maîtresse? dit l'abbé.
+
+Le mot la cingla. Elle se redressa:
+
+--Je le lui dirai!
+
+Ses yeux lâchèrent impétueusement les pleurs jusque-là contenus: elle
+pleura à grosses gouttes, à gros sanglots. L'abbé Huguet s'était
+approché d'elle, et ne trouvait devant cette grande douleur que ces
+mots:
+
+--Ma fille! ma chère fille!
+
+Quand elle parut un peu apaisée, il lui demanda:
+
+--Voulez-vous, pour vous fortifier, que je vous donne l'absolution?
+
+Elle répondit «oui», parmi ses larmes; chancelante, elle alla
+s'agenouiller sur un prie-Dieu placé près de l'alcôve. L'abbé la suivit
+et s'assit à côté d'elle.
+
+--Faut-il me confesser? dit-elle.
+
+--Non... Vous n'avez rien de particulier à vous reprocher, n'est-ce pas,
+hors les petites négligences ordinaires et ce que vous m'avez dit?
+
+--Non, mon père...
+
+--Eh bien, ma fille, faites votre acte de contrition, je vais vous
+absoudre...
+
+Leurs bouches dirent des paroles latines, ensemble, lui de sa voix
+uniforme de prêtre, elle mouillant ses mots de ses larmes, un tel poids
+sur le cœur qu'il lui semblait ne pouvoir jamais se relever... Elle se
+releva pourtant, absoute. Quelque temps elle demeura à se sécher les
+yeux devant la pieuse gravure qui surmontait le prie-Dieu, et dont la
+vitre miroitante lui renvoyait son image.
+
+Le prêtre, pour la laisser réparer son désordre, s'était éloigné et
+affectait d'écrire, assis à son bureau. Quand elle eut rajusté son
+manteau, rabattu sa voilette, elle revint vers lui et dit, très vite:
+
+--Au revoir...
+
+--À bientôt, chère madame. Mes respectueux souvenirs à tous, chez
+vous...
+
+Ils se serrèrent la main. Tandis que l'abbé, resté dans sa chambre
+douillette, malgré lui cessait d'écrire et réfléchissait, une certitude
+lui venait de la chute prochaine de cette femme, une certitude confirmée
+par la fréquente expérience de telles épreuves. Alors à quoi bon ces
+discours, ces larmes, cette cruelle et loyale comédie de repentirs et de
+fermes propos?
+
+Cependant la pénitente, ayant traversé la sacristie et la chapelle sans
+s'y arrêter, sentait en franchissant la porte de l'église, en remontant
+dans son coupé qui repartait sous la pluie, une allégeance, une
+libération, comme une fin de cauchemar, à n'être plus murée dans ce
+cloître, hypnotisée par ce prêtre. Pourtant elle voulait encore, bien
+fermement, tenir sa promesse et se déchirer l'âme en éloignant son aimé.
+
+Oh! ténébreux et troubles, nos cœurs humains, même les plus sincères!
+
+
+
+
+II
+
+
+DÉJA le coupé traversait le pont de l'Europe, incendié par les reflets
+jaunes et mauves de la gare Saint-Lazare, quand elle s'avisa que
+vraiment elle était trop émue pour reparaître chez elle, les yeux
+gonflés, les joues brûlées par les larmes. Baissant la vitre d'avant,
+elle dit au cocher:
+
+--Passez chez Moreri, place de l'Opéra.
+
+Elle s'était rappelé qu'il n'y avait plus de _ravioli_ à l'office, de
+ces petits gâteaux italiens, faits d'un peu de pâte autour d'une noix de
+hachis. Car Julie Surgère était une maîtresse de maison bien informée,
+de celles qui connaissent mieux que leurs gens le service de chacun et
+peuvent leur en remontrer. Paresseuse aux choses de l'esprit, lente aux
+conversations mondaines qui l'intimidaient et la troublaient, elle
+occupait plus volontiers son temps aux soins intérieurs, aux menues
+besognes des doigts féminins; et elle y excellait, avec beaucoup de
+bonne humeur et de simplicité.
+
+Le coupé avait rebroussé chemin, descendant la rue de Londres,
+traversant la place de la Trinité. Là, il se mit au pas, tant les
+voitures se pressaient à l'entrée de la Chaussée-d'Antin; même il dut
+stationner quelque temps, juste sous le transparent où on lisait en
+lettres noires: _Banque de Paris et de Luxembourg_. Julie avait vécu là
+les vingt-deux années qui suivirent son mariage. Maintenant, les
+directeurs ayant installé place Wagram leur domicile particulier, le
+personnel occupait toujours les bureaux de l'ancien immeuble... Le
+cheval repartit, au pas. Par les vitres hachurées d'eau, Mme Surgère
+regardait Paris, l'amusant Paris des jours de pluie.
+
+Depuis plusieurs mois qu'ils sortaient ensemble, en voiture, presque
+chaque jour, Maurice lui avait appris à observer cette physionomie
+mobile, divertissante et émouvante de Paris; et désormais il n'était
+guère de coin familier à ces courses quotidiennes, qui ne lui rappelât
+les mots du jeune homme devant les rues, les maisons, les gens près
+desquels elle passait naguère indifférente, comme sans les voir.
+Vraiment, à l'heure présente, il lui semblait qu'elle les voyait avec
+les yeux de Maurice. L'esprit de Maurice, plus alerte, avait peu à peu
+occupé tous les chemins, toutes les issues de son propre esprit; si bien
+que la Ville et la vie lui semblaient autres aujourd'hui, intéressantes
+comme jamais, plus nouvelles même que du temps où, petite fille, on
+l'avait menée pour la première fois hors de son Berry natal. C'est qu'en
+toute chose, à présent, elle voyait le cher ami, elle voyait Maurice. En
+toute chose elle se sentait faire pour lui comme un acte de tendresse,
+et c'était divin, cette possession par une idée unique, qui pour la
+première fois emplissait son cœur puéril et maternel.
+
+Elle s'enlisait dans le souvenir des promenades communes, quand, d'un
+trait de flèche, la pensée lui revint de la promesse qu'elle avait faite
+tout à l'heure. Voilà qu'elle l'avait oubliée, reprise à vivre, à aimer,
+passé le seuil des Rédemptoristes.
+
+«J'ai promis cela, j'ai promis de me séparer de lui, de l'éloigner. Mais
+c'est affreux! Pauvre chéri, lui si nerveux, si prompt à souffrir!... Et
+pourquoi le chasser, pourquoi?...»
+
+Les raisons lui revinrent, dont Maurice usait pour vaincre ses premières
+résistances:
+
+«Prouvez-moi qu'il y a quelque chose de mal dans un baiser?... Vous
+souffrez mes lèvres sur votre main, devant tous, devant votre mari et
+Claire... et vous me refusez vos lèvres... pourquoi? Toutes ces
+distinctions sont des chimères...»
+
+Qui avait raison: l'enfant raisonneur ou le vieux prêtre austère?
+
+«Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» Malgré tout, ces mots lui
+demeuraient étampés dans le cerveau, seuls de tout le discours de
+l'abbé. Oui, l'abbé avait dit juste. Une voix intérieure, complice de
+cette voix sévère, prononçait le même arrêt.
+
+De nouveau elle sentait sourdre des larmes, quand le coupé s'arrêta
+place de l'Opéra. Elle essuya vivement ses yeux. La diversion de la
+descente, sous la pluie menue, venait à point pour la calmer.
+
+Dans la boutique, largement éclairée, beaucoup de passants s'étaient
+réfugiés, grignotant des pâtisseries d'Italie et d'Autriche, trempées de
+vins lombards ou siciliens. Mme Surgère fit sa commande, choisissant
+lentement, dans les coupes qu'on lui tendait, les petits cercles de
+pâte; et elle goûtait la sensation apaisante d'oublier, de rentrer dans
+l'existence ordinaire interrompue par sa visite à l'abbé.
+
+Remontée en voiture, elle regardait les maisons, les arbres, la
+découpure du ciel rougeâtre et pluvieux autour de la lourde silhouette
+du cocher; elle regardait cela obstinément, pour occuper sa pensée avec
+ses yeux, bâillonnant la voix qui disait: «Tout à l'heure, tout à
+l'heure...» Eh bien, soit, tout à l'heure! Mais d'abord, au moins, elle
+allait revoir l'aimé: il l'attendait, lisant le _Temps_, dans le petit
+boudoir du premier étage, qu'on appelait le «salon mousse» à cause de la
+nuance des tentures. Encore un tournant de rue, puis la station des
+voitures, puis la grande trouée de la place Wagram, et voici la maison:
+les roues frôlent légèrement le trottoir, le cheval s'arrête, s'ébrouant
+sous l'averse.
+
+***
+
+...C'était un vaste hôtel, au bord d'un jardin touffu comme un bois,
+édifié d'hier, pour une comédienne célèbre, par un directeur amoureux.
+L'artiste s'y était installée, les peintures à peine sèches, les
+tentures à demi posées; et comme l'hôtel était immense, avec des
+surfaces inusitées à décorer, des hauteurs de fenêtres qui défiaient les
+tapissiers, elle avait achevé sa liaison avant son installation, et un
+matin, tout craquant, le théâtre et l'amour à la fois, elle était
+partie, emportant les bijoux, laissant les meubles. Quelques semaines
+après, les deux directeurs associés de la Banque de Paris et de
+Luxembourg achetaient la maison et le mobilier. On annonça dans les
+journaux cette installation princière; il fallait relever aux yeux du
+public une Société que le suicide récent de M. Artoy et sa ruine
+personnelle avaient discréditée.
+
+L'hôtel proprement dit, dont la façade donnait sur la place, fut affecté
+à M. et à Mme Surgère, qui y eurent chacun son appartement séparé.
+M. Surgère, impotent, incapable de marcher, de monter un escalier,
+habita le rez-de-chaussée, qui contenait encore les cuisines, l'office
+et le logement de Tonia, la nourrice corse de Julie, affectée maintenant
+au service de la porte. Le premier étage comprenait les salons, la salle
+de billard, la salle à manger, le boudoir mousse. L'appartement de Julie
+était au second, avec la bibliothèque et quelques chambres inoccupées.
+Un pavillon Louis XVI, maison de campagne de quelque Parisien
+d'autrefois, respecté au milieu du jardin par les démolisseurs, fut
+réservé à M. Esquier.
+
+Deux portes monumentales ouvraient sur la place Wagram. Mme Surgère
+sonna à celle de droite, tandis que le cocher, virant court, criait:
+«Porte!» à celle de gauche.
+
+Tout de suite, sous une marquise, le perron offrait des marches
+arrondies, jusqu'au lanterneau du vestibule, vrai vestibule de palais,
+avec ses quatre colonnes cannelées, les frises des corniches et
+l'escalier de pierre à double volée, tendu de tapisseries Renaissance.
+
+Julie monta vite, jetant au passage, à la femme de chambre qui
+l'attendait, son parapluie avec un rapide: «Merci, Mary.»
+
+En passant devant le salon mousse, son cœur battit si fort qu'elle
+s'appuya un instant au mur... Il était là, le pauvre ami; il attendait,
+ignorant qu'elle avait tout à l'heure trahi leur tendresse, qu'elle
+revenait armée contre lui!... Elle se remit en marche, atteignit sa
+chambre. Elle y entra au moment où Mary la rejoignait par un autre
+escalier. Tandis qu'on la débarrassait de ses vêtements mouillés, elle
+pensa avec une netteté absolue, comme si une voix étrangère eût prononcé
+les mots à son oreille: «Cela ne se fera pas, Maurice restera près de
+moi... certainement!»
+
+***
+
+...La glace triple de l'armoire anglaise mirait de la jeune femme ses
+épaules découvertes, ses bras nus, sa silhouette rajeunie par les jupons
+courts et le décolletage du corset. Avec la blancheur sans rides, sans
+macules, les courbes solides de ses épaules, certes elle était
+infiniment désirable et charmante. Naguère assez insoucieuse de sa
+beauté, elle s'en occupait aujourd'hui pour Maurice, parce qu'elle
+souhaitait dans ses yeux la flamme de contentement qu'allumait la vue
+d'une robe heureuse, d'une coiffure réussie, parce qu'elle voulait
+entendre ces mots à mi-voix, quand il s'asseyait près d'elle à table:
+«Vous êtes jolie»; parce qu'elle était femme après tout, encore que sans
+coquetterie, sans souci de plaire aux indifférents. La femme en trouble
+d'amour est une fiancée; la nature entend qu'elle se pare, qu'elle se
+couronne pour l'union prochaine.
+
+***
+
+--Quelle robe Madame mettra-t-elle pour dîner?
+
+--Ma robe de grenadine noire, Mary.
+
+Elle portait surtout ces deux nuances, mauve ou noir. Chavannes, le
+couturier, prétendait que les couleurs trop claires la grossissaient.
+Quant à Maurice, expert en toilettes féminines, il professait l'horreur
+des nuances vives dans les appartements demi-obscurs, sous la lumière
+rare de Paris.
+
+Lorsqu'elle fut prête, la jupe agrafée, le corsage épinglé, elle renvoya
+Mary; un instant elle s'agenouilla sur le, prie-Dieu, au chevet de son
+lit; et là, ralliée par un puissant appel de sa conscience, elle demanda
+franchement à Dieu la grâce d'être forte et de faire tout son devoir.
+Elle prit heure avec soi-même: «Ce sera après le dîner, quand Esquier
+s'en va et que mon mari dort sur son fauteuil...»
+
+Mais une voix appelait, d'en bas, une voix de fillette au timbre musical
+et grave:
+
+--Mary!
+
+--Mademoiselle?
+
+--Est-ce que Madame est rentrée?
+
+--Oui, mademoiselle, elle descend.
+
+C'était Claire Esquier. Mme Surgère avait oublié, dans la tourmente
+de cette après-midi, qu'aujourd'hui, jour de sortie chez les dames de
+Sion, Claire devait dîner et coucher à la maison. La présence de la
+jeune fille lui fit plaisir, comme si son innocence devait la fortifier.
+Brusquement, la porte s'ouvrit; Mme Surgère vit dans la glace la
+triple image de Claire, trois jeunes filles identiques, vêtues de cet
+uniforme sombre dont les couvents se plaisent à endeuiller la jeunesse.
+
+Claire était grande, moins que Julie cependant, étroite de taille et
+d'attaches, point encore dessinée tout à fait de la gorge et des
+hanches. Elle gardait un air de printemps, une sorte de grâce puérile
+par la minceur des bras, du cou, par l'extraordinaire fraîcheur de la
+peau. On la trouvait plutôt étrange que jolie, la peau trop blanche, les
+cheveux trop noirs, les yeux si obscurs que l'iris mangeait toute la
+pupille, la bouche rouge et les dents bleuâtres comme l'ivoire mince.
+Elle semblait à la fois délicate et musclée, volontaire et timide.
+
+Elle dit de sa voix singulière:
+
+--Je ne vous dérange pas?
+
+--Mais non. Entre, petite.
+
+Mme Surgère se retourna et embrassa Claire.
+
+Elle aimait bien la fille d'Esquier, son plus cher ami, le témoin de sa
+vie intime depuis son mariage. Quand Esquier devint veuf, Claire
+atteignait cinq ans. Julie, qui passionnément et vainement avait rêvé
+d'être mère, dépensa sur Claire tous les trésors de tendresse que son
+cœur tenait en réserve. L'enfant lui rendit son affection, mais elle
+n'avait pas le goût d'être caressée et se dérobait d'instinct. C'était
+une de ces puériles histoires qui amusent deux générations dans une
+famille, qu'étant petite, quand des étrangers l'embrassaient, elle s'en
+allait après dans un coin du salon et s'essuyait furtivement les
+joues... Aujourd'hui, grande fille, à dix-sept ans, elle ne s'essuyait
+plus les joues, mais elle restait d'apparence sérieuse, concentrée,
+parlant peu, jalouse de sa pensée, comme intéressée par un rêve
+intérieur, par un secret où elle ne souhaitait point de participant.
+
+En ce moment, attentive, elle regardait Julie.
+
+--Comme vous êtes belle! dit-elle.
+
+--Tu trouves?
+
+Mme Surgère se regarda et pensa:
+
+«Elle a raison, je suis belle.»
+
+Sur ses joues, en larmes tout à l'heure, s'était posé de nouveau ce
+masque que l'habitude mondaine met aux plus sincères, ce masque
+nécessaire qui ne laisse rien transparaître de l'intérieure physionomie
+de l'âme, ni chagrin, ni peur, ni tendresse, rien.
+
+--Et toi aussi, tu es belle, fit-elle en parcourant la jeune fille du
+regard. Pour rester jolie, ainsi fagotée...
+
+L'enfant rougit.
+
+--Tu seras ravissante quand nous t'habillerons. Toujours pour février la
+sortie définitive?
+
+--Pour le commencement de mars... oui.
+
+--Cela te fait plaisir?
+
+Elle eut une moue incertaine. Bien vrai, sondant son cœur, elle n'y
+rencontrait aucun désir précis. Combien de jeunes filles renonceraient
+volontiers à connaître le monde, pour ne pas quitter le cher asile de
+leur enfance! Claire apercevait seulement, en cette sortie du couvent,
+un moyen de voir plus souvent quelqu'un qu'elle avait à la fois le désir
+et la crainte de rencontrer. Mais cela, c'était son secret.
+
+Elle déclara, du ton décidé d'une femme qui comprend et accepte à
+l'avance son rôle dans la vie:
+
+--Plaisir ou non, il le faut, n'est-ce pas?
+
+La femme de chambre entrait discrètement:
+
+--Madame, fit-elle, l'Allemande Hélo me dit que Monsieur est en bas avec
+M. Esquier et qu'il s'impatiente.
+
+--Vite, Mary, un mouchoir... Claire, va prévenir Maurice qu'il descende.
+Il est dans le salon mousse.
+
+Un peu de sang bistra la peau blanche de Claire. Elle hésita.
+
+--Nous le préviendrons en passant, dit-elle.
+
+Elles étaient prêtes; elles quittèrent la chambre, se tenant la main.
+Devant le salon mousse, Mme Surgère poussa la porte entre-bâillée:
+
+--- Maurice, on dîne!
+
+Elle semblait parfaitement calme, rassérénée par la présence de Claire.
+
+Maurice se montra aussitôt. Elle ne put se défendre de l'envelopper d'un
+regard tendre qui la transfigurait, d'un regard d'amoureuse irrassasiée,
+souhaitant d'un seul coup boire tout l'être aimé... Petit et mince,
+extrêmement beau, Maurice semblait, tant le type de son visage
+s'imprégnait d'exotisme, quelque prince arabe vêtu à la dernière façon
+de Londres. Son teint mat s'avivait au noir luisant de ses cheveux, de
+sa moustache, de sa barbe légère; mais deux yeux admirables, aux
+prunelles d'ambre clair, donnaient à ce visage d'Oriental la mobilité,
+l'inquiétude, la nervosité de l'Occident... C'était un de ces hommes qui
+font à la fois envie et peur aux femmes, et qui dans leur vie sont
+destinés à plus d'admirations que d'aventures.
+
+L'air préoccupé, mécontent, il salua Mme Surgère, sans répondre d'un
+sourire à son sourire.
+
+--Vous vous êtes bien amusée, cette après-midi? fit-il.
+
+Le ton de cette phrase condensait toute la rancune gardée à son amie
+d'avoir refusé de l'emmener avec elle, aujourd'hui, et refusé même
+d'avouer où elle allait.
+
+Elle répondit:
+
+--Mais non!--Vous savez bien que j'avais des courses ennuyeuses...
+
+Il ne dit plus rien et suivit les deux femmes. Comme ils atteignaient la
+porte de la salle à manger, Claire les précéda; Maurice saisit la main
+de Mme Surgère, il la serra d'une pression qui signifiait:
+
+«N'importe. Je ne vous en veux pas. Je vous aime.»
+
+Elle n'eut pas le temps de répondre; Esquier venait à elle, et lui
+disait d'une voix bourrue et souriante:
+
+--Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'on fait donc là-haut, les trois
+enfants? Nous allions dîner au cabaret, un peu plus, Surgère et moi.
+
+Son grand corps, vêtu d'étoffes fines, coupées à son goût et hors de
+toute mode, barrait l'entrée, un corps robuste et pourtant un peu ployé
+par la vie, une tête bonne, intelligente et ravagée, avec des prunelles
+bleues d'enfant, avec des cheveux blonds et gris mêlés, très fins, qui
+semblaient flamber sur sa tête, une flamme plus drue et plus haute au
+milieu du front...
+
+--C'est ma faute, déclara Mme Surgère, c'est moi qui suis rentrée en
+retard.
+
+Et passant de l'autre côté de la table, tandis que Maurice serrait la
+main d'Esquier, elle gagna le fauteuil roulant de M. Surgère.
+
+Servi par une Allemande nommée Hélo, il ne quittait jamais ce fauteuil,
+même lorsqu'il voyageait entre Luxembourg et Paris. L'atroce maladie de
+la moelle dont il souffrait avait, en trois ans, raccorni, réduit aux
+proportions d'un enfant sa stature vigoureuse de sportsman vétéran.
+Julie l'embrassa légèrement sur le front, parmi les mèches blanches,
+nombreuses, mêlées aux boucles restées noires de ses cheveux. Lui ne dit
+rien. Ses yeux seuls remuèrent, car sa tête ne pouvait bouger sans
+souffrance.
+
+Tout le monde s'assit, Esquier à droite de Mme Surgère, Maurice en
+face, Claire entre les deux, faisant vis-à-vis au groupe de Hélo et de
+M. Surgère.
+
+Le dîner fut morne. Claire parlait peu. Elle se rendait compte que
+n'étant pas encore entrée dans la vie, elle ne dirait rien d'utile ni de
+nouveau sur des gens, sur des choses qu'elle connaissait mal.--Julie,
+sentant les yeux de Maurice fixés sur elle, avait trop à faire de
+maîtriser son émotion, pour risquer de la trahir par l'embarras de ses
+paroles. Quant à Antoine Surgère, il ne parlait jamais à table.
+L'Allemande Hélo l'aidait à manger, comme un enfant; à peine pouvait-il
+porter les aliments à sa bouche demi-inerte.
+
+Seuls, Esquier et Maurice Artoy causèrent un peu; le premier s'efforçant
+de rompre par l'exorcisme des mots ce sort de tristesse qui pesait sur
+la table, l'autre afin de se tromper, se distraire, d'affecter
+l'indifférence vis-à-vis de Julie. Car sa rancune pour la mystérieuse
+absence de l'après-midi, bien qu'atténuée, ne désarmait pas. Et Julie le
+voyait bien.
+
+Comme elle se sentait reprise à lui, déjà, reconquise par son désir de
+lui plaire, et de ne pas lui causer de chagrin, surtout!... Elle le
+regardait: une tiédeur amollissante l'envahissait, à le voir de si près,
+si charmant. Il était son enfant et son maître, quelque chose de
+redoutable et de faible, qu'elle avait besoin d'adorer et de protéger.
+Elle le contemplait et le trouvait beau. Pourtant, sous la grande
+lumière des lampes à flamme double, voici qu'il paraissait plus âgé que
+tout à l'heure, dans la pénombre de l'escalier, plus âgé même que ses
+vingt-cinq ans. Les cheveux, longs sur les tempes, se clairsemaient au
+sommet de la tête; une ride transversale creusait le front; d'autres,
+plus menues et sans nombre, griffaient en étoile les deux coins des
+yeux. La bouche était décolorée; les dents, parfaitement blanches,
+laissaient voir de nombreuses piqûres d'or. C'était un de ces visages de
+jeune homme que la moindre inquiétude, que le premier excès vieillit de
+dix ans en une nuit...
+
+Quand il avait, comme aujourd'hui, «ses nerfs» et que Claire était là,
+il les «passait» sur elle, raillant sa toilette, ses travaux, ce qu'elle
+apprenait au couvent,--pour quoi il professait du mépris,--s'efforçant
+de découvrir aux rares paroles qu'elle prononçait un sens enfantin ou
+ridicule. Claire ne se fâchait pas, ne ripostait pas à cette escrime, se
+contentait de ne pas répondre, ce qui faisait tomber les mots de
+Maurice. Parfois pourtant, elle rougissait, et l'on voyait qu'elle
+cherchait à cacher un peu de tristesse. Alors Esquier l'embrassait.
+
+--Ne te fais pas de chagrin pour ce garçon-là, petite. Tu vaux mieux que
+lui, va, et tu as plus de suite dans les idées, surtout.
+
+Mais aujourd'hui, l'inquiétude réelle de Maurice lui ôtait le goût de
+plaisanter. Il devinait bien qu'un incident grave était survenu depuis
+le matin; un obstacle allait surgir entre Julie et lui... Il réfléchit.
+Julie avait insisté pour n'être pas accompagnée; elle avait tenu bon,
+elle qui, d'ordinaire, voulait uniquement ce qu'il voulait. Où
+pouvait-elle aller pour qu'il ne pût l'y suivre? À un rendez-vous? Il
+sourit d'incrédulité.
+
+«Un rendez-vous! Ah! non, par exemple, la pauvre chérie... Ou plutôt
+si... un rendez-vous; mais celui qu'elles regardent comme licite... le
+rendez-vous avec le prêtre, avec le confesseur... Sûrement, c'est là
+qu'elle a été!»
+
+Oui... C'était bien cela. La veille, il avait commis l'imprudence de
+l'effarer en la baisant sur les lèvres, pour la première fois. Sans
+doute ce baiser avait ressuscité sa conscience et, tout de suite, elle
+avait couru au confesseur. Maurice se rappela le visage de l'abbé
+Huguet, qu'il avait aperçu deux fois à cette table même. Julie en
+parlait volontiers... Que venait-il faire aujourd'hui dans leur amour,
+de quel droit se glissait-il entre eux deux, cet étranger? Il le haït un
+instant: une de ces haines courtes des nerveux, qui parfois les jettent
+au crime... Puis il se rassura:
+
+«L'abbé est dans son cloître; moi je suis près d'elle. Nous verrons bien
+qui l'emportera...»
+
+Le repas s'achevait. On regagna le salon mousse, comme chaque soir.
+Depuis l'aggravation du mal d'Antoine Surgère, Julie ne sortait guère
+après le dîner, ni pour le monde, ni pour le spectacle; Esquier
+n'acceptait que les invitations forcées. Et Maurice, naguère noctambule
+professionnel, depuis sa convalescence goûtait les soirées casanières,
+qu'il finissait toujours seul avec Julie, Esquier s'allant coucher tôt
+et M. Surgère s'endormant ou du moins feignant de dormir, immobile et
+les yeux clos, pendant que Hélo, à ses côtés, dormait sincèrement.
+
+Sur la demande d'Esquier, Claire venait de se mettre au piano, et
+Maurice réclamait ironiquement la _Prière d'une Vierge_, quand la porte
+du petit salon s'ouvrit.
+
+Le valet de chambre annonça:
+
+--M. le baron de Rieu.
+
+Le baron de Rieu, jeune député d'Ille-et-Vilaine, entra: grand jeune
+homme, blond et mince, très sérieux, très soigné, l'air d'un professeur
+élégant. Sa venue parut faire plaisir à tout le monde. Il était en frac.
+Il s'avança avec aisance vers Mme Surgère, lui baisa la main, salua
+Claire avec la même correction un peu cérémonieuse, puis serra les mains
+d'Esquier, et aussi les doigts gourds que lui tendait Antoine Surgère.
+
+--Je viens vous enlever, dit-il à Maurice.
+
+--Oh! cela, fit le jeune homme avec un sourire crispé, voilà qui
+m'étonnerait, par exemple!
+
+--Emmenez-le, Rieu, fit Esquier. Il est insupportable, ce soir. Il ne
+s'interrompt de bouder que pour nous dire des choses désobligeantes.
+Emmenez-le, ou plutôt, si vous pouvez, envoyez-le où vous allez et
+restez avec nous.
+
+--Où donc allez-vous, ce soir? demanda Mme Surgère.
+
+--Je vais à la salle Wagram, où le prince de Cornouailles fait une
+conférence contradictoire pour les ouvriers de deux de nos cercles
+catholiques.
+
+--Comment, vous là dedans? fit Maurice dédaigneux.
+
+--Oui, moi là dedans. On a déjà essayé cela dans les églises, et cela a
+eu beaucoup de succès.
+
+--C'est insensé, fit M. Surgère.
+
+C'était la première parole qu'il prononçait; sa maladie lui donnait un
+accent sifflant qui aiguisait les mots. Ceux-ci, coupant net la
+conversation, firent un silence profond.
+
+--C'est insensé, répéta-t-il. Avec toutes vos enrégimentations
+d'ouvriers, vous facilitez la mobilisation du parti socialiste, voilà
+tout. Ce sera bien fait: la crise aboutira cinquante ans plus tôt.
+
+--Nous l'espérons bien, fit le baron de Rieu.
+
+--Ah! alors!...
+
+--Certes, nous l'espérons. Croyez-vous que nous prétendions empêcher une
+crise qui est inévitable, et en somme légitime?
+
+--Non, déclara Maurice, vous voulez seulement «en être», voilà tout.
+Malins! va.
+
+--Nous voulons, reprit le baron, que cette crise soit une évolution, non
+pas une révolution. Je n'aperçois aucun égoïsme personnel là dedans.
+Nous croyons distinguer la vérité mieux que les humbles que nous
+dirigeons: nous tâchons de la leur montrer, et accessoirement de leur
+faire un peu de bien matériel.
+
+La conversation se poursuivit là-dessus, avec des retours sur le passé,
+des arguments tirés de l'histoire. M. Surgère s'y mêlait maintenant,
+jetant des phrases intelligentes, brèves, ironiques, qui crevaient les
+phrases un peu rondes et prédicantes du baron. Maurice se passionnait,
+changeait d'avis, soutenait un parti, l'abandonnait, puis finalement
+oubliait l'entretien en regardant Mme Surgère. À la fin le baron,
+s'adressant par politesse à Claire qui écoutait silencieusement:
+
+--Et vous, mademoiselle, quel est votre avis? Comment faut-il traiter
+les pauvres?
+
+Maurice affecta de rire; Claire, sans se troubler, répondit:
+
+--Il me semble qu'il faut faire comme papa...
+
+--Et que fait «papa», mademoiselle?
+
+--Il les aime, monsieur.
+
+«Papa», mécontent d'être mis en cause, déclara que «cette petite ne
+savait ce qu'elle disait». Mais tout le monde, rallié, opina qu'elle
+avait raison. Tous connaissaient la charité inépuisable d'Esquier.
+
+Mme Surgère résuma l'opinion commune:
+
+--Oh! le cher associé, lui, c'est un saint. Esquier haussa les épaules.
+Se penchant vers Julie, il lui dit:
+
+--Si je suis un saint, moi, qu'êtes-vous donc, vous, chère amie? Je
+tâche d'être un juste. C'est vous qui êtes la sainte.
+
+Et, plus bas, il lui glissa dans l'oreille ces mots qu'elle seule
+entendit:
+
+--Il ne vous manque même plus la tentation!
+
+Elle rougit jusqu'aux frisures de son front. Pour la première fois
+Esquier faisait allusion à sa faiblesse; jus-que-là, il n'avait même pas
+paru s'en apercevoir. Elle fut bien aise, pour dissimuler son embarras,
+de voir entrer un nouveau visiteur. La haute taille de celui-ci le
+faisait paraître mince, il avait des cheveux noirs partagés sur le côté;
+un binocle fixe dirigeait son regard d'oiseau philosophe; sa tête un peu
+petite était charmante, avec une barbe noire et grise, courte, presque
+rase sur les joues, taillée en pointe arrondie sous le menton.
+
+On annonça:
+
+--M. le docteur Daumier.
+
+Lorrain, comme Jean Esquier, plus jeune que lui de dix ans, leur amitié
+ancienne ne s'était jamais démentie, ni relâchée. On aime sans effort,
+sur le tard de la vie, les compagnons de son adolescence: c'est un peu
+de soi qu'on chérit en eux... Outre cette affection, Daumier et Esquier
+se donnaient quelque chose de plus rare: chacun d'eux était l'homme que
+l'autre admirait le plus. Daumier admirait la belle vie d'Esquier,
+constamment honnête et bienfaisante parmi le maniement corrupteur de
+l'argent. Esquier exaltait le désintéressement de son ami qui, vers la
+trentaine, avait abandonné les clientèles lucratives pour se vouer à la
+science. Aujourd'hui, marié modestement, père de deux enfants, Daumier
+s'isolait sans fonctions officielles, sans traitement, dans son
+laboratoire de la Salpêtrière, où il s'efforçait de fonder sur des bases
+nouvelles une doctrine de biologie expérimentale. Esprit catégorique,
+volonté impitoyable affichant le mépris des conventions morales, sans
+donner prise à nulle critique sur sa moralité, il tenait, dans la maison
+de la place Wagram, ce rôle augurai où nos mœurs, par le discrédit de la
+foi religieuse, ont élevé le médecin moderne. Maurice Artoy l'estimait
+comme un partenaire alerte au jeu des paradoxes; mais la timidité de
+Julie le redoutait un peu.
+
+Il salua brièvement tout le monde.
+
+--J'ai été appelé en consultation, cette après-midi, par les chirurgiens
+Frœder et Rodin, dit-il, quatre heures perdues à discuter avec ces
+entêtés... Comme j'ai encore à travailler cette nuit, je suis venu ici
+pour vous dire bonjour et me changer un peu les idées. De quoi
+parliez-vous?
+
+Le baron de Rieu lui expliqua la question en termes subtils. Daumier
+répondit en souriant:
+
+--Ah! le socialisme! Vous en parlez si souvent, de ce fantôme-là, que
+vous finirez par le faire apparaître.
+
+--Bientôt, croyez-vous?
+
+--Mon Dieu... vers la fin du siècle, à peu près au centenaire des grands
+événements, au plus tard au commencement du vingtième. Voyez-vous, la
+préoccupation de cette date est dans l'esprit de tout le monde.
+L'expression inepte: fin-de-siècle, qui nous horripile partout, en est
+le signe. Comme une fièvre chronique, mais à longues périodes, la France
+et l'humanité sentent passer sur elles ce souffle singulier qui enivra
+nos pères il y a cent ans. Vous voyez des gentilshommes, comme le baron,
+des bourgeois riches comme Esquier, enrégimenter les ouvriers, prendre
+la tête du mouvement du quart-état. Oui, nous sommes incontestablement
+aux limites de deux grandes époques. Pourvu qu'il n'y ait pas de sang
+dans le fossé qui les sépare!
+
+--Oh! mon Dieu, oui! pas de mort, pas de Terreur... Donnons-leur ce
+qu'ils veulent, à ces gens-là!...
+
+C'était Julie qui parlait ainsi: les derniers mots de Daumier lui
+avaient suggéré la peur des dangers que courrait Maurice, dans une
+révolution,--si sceptique, si dédaigneux du peuple, d'une aristocratie
+d'allure si arrogante. Et partie sur cette piste, retournée à son ami,
+sa pensée ne le quitta plus; elle le regarda parler, sans plus
+l'entendre. Hélas! À cet adoré, si intelligent, si beau, si aimant, elle
+allait faire de la peine! À lui elle allait dire: «Partez...
+Laissez-moi.» Se pouvait-il qu'elle se fût laissé arracher une pareille
+promesse? Maintenant, tout ce qu'elle avait promis à l'abbé, et les
+exhortations de celui-ci, tout cela lui paraissait incroyablement loin,
+dans un passé qui ne la regardait plus, dont elle n'était plus
+responsable.
+
+Elle se reprit à écouter ce qu'on disait près d'elle. Comme toujours,
+entre esprits clairs, la discussion s'était vite réduite à la défense de
+principes contradictoires. Le baron de Rieu, philosophe catholique,
+sorte de prêtre séculier dont la vie privée offrait d'ailleurs, avec ses
+doctrines, un rare exemple de conformité, jugea le mal social
+inguérissable tant que la religion ne rendrait pas une morale au
+peuple.
+
+--Une morale, certes, répliqua Daumier, la société en a besoin. Mais
+c'est une utopie de vouloir la fonder sur la religion, dont la société
+ne veut plus...
+
+--Sur quoi la fonderez-vous, alors?
+
+--Mais sur les bases mêmes où j'ai fondé ma morale personnelle; sur
+l'accord entre mon intérêt et l'intérêt de l'espèce à laquelle
+j'appartiens. Nos deux morales, la vôtre, Rieu, catholique pratiquant,
+la mienne, positiviste et incrédule, ont-elles des effets si différents?
+Nous sommes, l'un et l'autre, pour l'honnêteté contre le vol, pour la
+sincérité contre la tromperie, pour le mariage contre le libertinage...
+Seulement, vous pensez les choses au nom de préceptes révélés; moi, je
+les pense en vertu d'un sentiment irréfléchi, mais très fort, que
+j'appellerai l'égoïsme d'espèce, l'égoïsme spécifique...
+
+À ce moment, Julie s'approcha de Claire:
+
+--Mignonne, lui dit-elle tout bas, n'oublie pas qu'il faut être debout
+de bonne heure, pour rentrer à Sion demain, et qu'il est dix heures
+passées.
+
+La jeune fille se leva, tendit son front aux baisers affectueux de Julie
+et d'Esquier; elle alla effleurer les mèches grises de M. Surgère:
+Maurice lui dit un adieu distrait. Puis, saluant d'un geste de la tête
+le baron et Daumier, elle sortit. Ce discret manège avait pourtant rompu
+l'entretien, rappelé à chacun la course de l'heure. Le baron se leva:
+
+--Diable, dix heures un quart! La première partie de la conférence va
+être finie.
+
+Il prenait congé.
+
+--De quel côté descendez-vous? demanda Daumier.
+
+--Vers l'Arc-de-Triomphe.
+
+--Je vous accompagne.
+
+Esquier se retira peu de temps après eux. Bientôt Maurice et Mme
+Surgère furent seuls, avec M. Surgère immobile, sans doute endormi.
+
+C'était l'heure où, chaque soir, tous deux gagnaient, dans le coin le
+plus reculé du salon mousse, un large canapé Louis XIV, tapissé de
+verdures flamandes, au-dessus duquel formait comme un dais une gerbe
+énorme de ces plantes singulières qu'on nomme la «monnaie du pape». Là,
+dans la demi-obscurité, leurs mains aussitôt s'unissaient... Maurice
+s'appuyait contre son amie, le front réfugié, blotti sur son cœur. Et
+cette muette caresse, que longtemps Julie s'était refusée à juger
+coupable, durait souvent jusqu'au coucher.
+
+Déjà Maurice, assis sur le canapé, attendait. Il s'étonnait de ne pas
+voir Julie prendre sa place accoutumée auprès de lui. Elle feuilletait
+une revue, les doigts inquiets, les yeux distraits...
+
+Il appela à demi-voix:
+
+--Yù!
+
+Et cette appellation d'intimité, qui d'ordinaire, dans la bouche du
+jeune homme, sonnait si doucement aux oreilles de Mme Surgère, lui
+blessa le cœur et la conscience, cette fois:
+
+«Comme j'ai été imprudente!... je lui ai donné tous les droits sur moi;
+sauf la dernière déchéance, je lui appartiens. Comment me reprendre à
+présent?»
+
+Il fallait s'approcher pourtant, parler à Maurice. Elle implora Dieu,
+d'une courte prière.
+
+Elle vint s'asseoir à son côté: lui, aussitôt, tendit ses bras, voulut
+la serrer, dévoré par le pressentiment. Et de fait, elle se révolta,
+recula en balbutiant:
+
+--Voyons, Maurice, soyez sage!
+
+Il recula à son tour, soudain figé, glacé par cette parole tellement
+imprévue après les complaisances que les semaines précédentes avaient
+peu à peu consenties. Ses prunelles se dilatèrent, pâlirent; les mains
+posées à plat sur le canapé, il sonda du regard les yeux de Julie. Elle
+se troublait déjà; elle s'effrayait à le voir si bouleversé, avant
+l'aveu... Elle implorait une inspiration, des mots en même temps fermes
+et tendres, pour lui dire ce qu'il fallait sans trop le torturer. Mais
+Maurice ne lui en laissa pas le temps.
+
+--Il y a quelque chose, fit-il. Qu'est-ce qu'il y a?... Oh! je m'en
+étais douté tout de suite.
+
+Et comme, montrant le groupe immobile de Hélo et de M. Surgère, Julie
+invitait le jeune homme à se calmer, il ajouta avec un geste qui
+signifiait l'indifférence:
+
+--J'en étais sûr. Vous avez été rue de Turin, aujourd'hui. Et ce
+prud'homme d'abbé Huguet vous a tourné la tête. Ah! comme vous m'aimez
+mal!...
+
+L'entre-vision du vide qui se creuserait dans sa vie, si la tendresse de
+cette femme l'abandonnait, l'effara. Il reprit, replaçant câlinement son
+front sur le sein de Mme Surgère:
+
+--Oh! ne faites pas cela, Yù, je vous en conjure; je serais trop
+malheureux!
+
+Elle ne se défendit pas, cette fois. Elle laissa cette jolie tête arabe
+s'appuyer sur elle, et comme les doigts de Maurice s'agitaient,
+cherchant leurs compagnons ordinaires, elle lui livra ses doigts.
+
+Maurice répétait:
+
+--Dites-moi que ce n'est pas vrai, Yù, que rien n'est changé, que vous
+ne me repousserez plus comme tout à l'heure?
+
+Quand il lui parlait ainsi avec un abandon, avec des intonations et des
+gestes puérils, elle ne savait plus se défendre. Déjà sa conscience
+complice fléchissait, murmurait:
+
+«Vois comme il t'aime: c'est un enfant, pas un amant; où est le danger?»
+
+Elle eut cependant un ressaut d'énergie et, sans désenlacer ses doigts,
+elle dit:
+
+--Écoutez-moi, Maurice... C'est vrai, je suis allée aujourd'hui rue de
+Turin, et j'ai vu l'abbé Huguet. Mais je l'ai fait parce que j'étais
+décidée à m'examiner, à me reprendre moi-même, après ce qui s'était
+passé hier, entre nous... Croyez-moi, mon cher ami... Je ne puis pas
+continuer de vivre comme je le fais près de vous... C'est trop périlleux
+pour nous deux, et je n'ai pas le droit de disposer de moi.
+
+Elle attendait une objection, une réponse de Maurice... Mais il ne dit
+rien, gardant sa pose pelotonnée d'enfant boudeur et tendre. Elle
+reprit:
+
+--Je me suis promis à moi-même... bien avant de l'avoir promis à...
+(elle hésitait devant ce grand nom que Maurice accueillit par un
+mouvement d'épaules)... à Dieu... de ne pas vous laisser... et me
+laisser... glisser sur cette pente.
+
+Il ne répondit rien, cette fois encore, pressant seulement les doigts de
+son amie. Et sa pression disait: «Parlez, parlez; je sais bien que vous
+m'aimez, et que, tout de même, vous êtes à moi.» Ah! combien c'était
+vrai. En même temps que les lèvres de la pauvre femme débitaient ces
+paroles sages, elle s'épouvantait intérieurement de leur inanité; elle
+s'apercevait qu'elles ne convainquaient ni Maurice, ni elle-même. Hélas!
+ils étaient trop avant dans l'amour l'un de l'autre; pouvaient-ils, en
+un jour, sur un simple effort de volonté, ne plus s'aimer?...
+
+Elle tâcha pourtant de continuer:
+
+--Je suis la plus faible, mon ami, je le sais. Je n'ai aucune force de
+résistance; tout ce que vous désirez, je sens que mon cœur se déchire à
+vous le refuser... Sauf, cependant, si vous me demandez de ne plus être
+une honnête femme...
+
+--Je vous aime, balbutia Maurice d'une voix imperceptible.
+
+Et comme il levait un peu la tête vers elle, sollicitant une caresse,
+elle lui donna seulement ses doigts à baiser. Il les suçait l'un après
+l'autre, comme des friandises. Julie poursuivit, sans apercevoir
+l'opposition entre les mots qu'elle disait et les caresses qu'elle
+tolérait:
+
+--Peu à peu, nous avons laissé dévier notre affection, mon ami. Moi, je
+vous aimais comme une mère: j'ai près de deux fois votre âge...
+
+--Ne dites pas cela, c'est absurde! fit violemment Maurice. Je ne veux
+pas que vous disiez ça!
+
+Elle n'insista pas, elle comprit que véritablement elle froissait un des
+sentiments les plus susceptibles du jeune homme, qui ne voulait pas la
+voir moins jeune que lui-même. Elle se tut, un moment désorientée dans
+le sermon qu'elle méditait. Maurice, qui la regardait, aperçut tout de
+suite son avantage.
+
+--Eh bien, soit, fit-il. Où voulez-vous en venir? Je ferai ce que vous
+voudrez.
+
+Dès qu'il eut dit ces mots, la chose qu'elle allait lui demander lui
+parut énorme, pas demandable, pas accordable.
+
+Elle hésita, puis prenant son parti comme on se jette à l'eau, et
+détournant les yeux:
+
+--Il faut nous séparer, Maurice.
+
+Des larmes lui montaient aux yeux, de la même source amère et lointaine
+qui les avait épanchées, tantôt, chez l'abbé Huguet.
+
+Il devint si pâle, qu'elle pensa le voir s'évanouir, entre ses bras, et
+ce fut elle, aussitôt vaincue, qui l'attira contre sa poitrine et baisa
+tendrement son front. Ses larmes roulaient une à une sur ce front, puis
+jusqu'aux lèvres du jeune homme: elles s'accrochèrent aux moustaches et
+à la barbe. Elle l'entendit qui murmurait:
+
+--Si vous me chassez d'ici, je mourrai.
+
+Il était si bouleversé, tout son corps semblait tendu par une si intense
+crise nerveuse, que ces mots, banals dans une bouche d'amant, avaient le
+goût âpre de la vérité. Tout d'un coup il se dégagea.
+
+--Eh bien! dit-il brièvement, c'est dit, je partirai.
+
+Elle murmura: «Maurice!» toute prête maintenant à se jeter à ses pieds,
+à le supplier de se démentir. Une pudeur puissante, dont rien n'avait
+encore triomphé, la retint. Elle le vit, comme dans un rêve, se lever.
+
+Il répéta:
+
+--Je partirai... demain... c'est entendu.
+
+Elle le vit encore se diriger vers la porte, disparaître. Elle _se vit_
+pleurer: «Quoi, il est parti? Ce n'est pas possible... il va revenir...
+il va me demander...»
+
+Mais non, il était parti, vraiment, et ne revenait pas... Elle entendit
+la porte du vestibule qui se refermait derrière lui, et les pas sur le
+sable de l'allée qui menait au pavillon. Puis ces frôlements eux-mêmes
+s'effacèrent dans le silence.
+
+Alors elle sentit qu'on lui ôtait son cœur, et que pas un instant elle
+n'avait cru qu'ils se sépareraient. N'ayant plus la maîtrise
+d'elle-même, à son tour elle se leva; elle n'alla pas comme chaque soir,
+par une habitude étrangement gardée jusqu'à ce jour, tendre son front
+aux lèvres mortes de M. Surgère. Non; elle sortit du salon, monta dans
+sa chambre; elle renvoya Mary, jeta à la hâte ses vêtements, s'abattit
+sur son lit. Les pleurs qui obstruaient sa gorge et ses yeux,
+brusquement taris, s'obstinaient à ne plus couler. Un horrible sommeil
+intermittent la tortura avec cette vision de cauchemar: Maurice
+s'éloignant d'elle, s'éloignant pour la vie! Pour fuir ce rêve, elle
+s'efforçait de ne pas dormir.
+
+«Comme je l'aime! Comme je l'aime! Pourquoi l'aimer comme cela? et
+comment est-ce venu, cet amour?»
+
+Il lui semblait qu'elle le découvrait, qu'il avait inopinément surgi
+d'elle, sans que rien de sa vie passée, si calme, si exempte de pareils
+tourments, l'y eût préparée...
+
+Tant elle s'aveuglait, n'apercevant pas que c'était justement cette
+stérilité sentimentale, tout le passé et tout le présent, depuis
+l'enfance jusqu'à la jeunesse et jusqu'au mariage, qui l'avaient
+conduite à l'amour actuel. Enfin il était venu, l'amour, il allait
+cueillir son cœur mûr pour la grande tendresse dont tressaille une fois
+tout cœur féminin.
+
+
+
+
+III
+
+
+CAR jusqu'à ce tournant de la quarantaine, elle n'avait pas aimé. Son
+cœur s'était épanoui, avait mûri, toujours apte à l'amour, sans jamais
+rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.
+
+Julie Surgère était née Gabrielle-Solange-Julie de Crosse, d'une
+ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le seul effet de
+l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la
+Révolution. Les Crosse n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le
+grand cataclysme, grâce à la fidélité d'un intendant: mais autour d'eux
+on avait travaillé, les propriétaires doublaient leur revenu en
+exploitant la vigne et les bois; eux continuaient le maigre régime des
+fermages, irrégulièrement payés, et vivaient, bon an, mal an, de leur
+rapport. Terrés dans leur Berry, ils n'avaient tenté ni l'industrie, ni
+les fonctions publiques: seul, un oncle de Julie, le frère de son père,
+avait été préfet en Corse sous le second Empire; et l'essai fut
+malheureux: atteint des fièvres du pays, il revint traîner à Bourges,
+chez son frère, une agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette
+contadine de Calvi, qui éleva Julie et lui donna le surnom local de Yù.
+
+Julie se rappelait son père comme un gentilhomme de petite taille, sec,
+hautain et hargneux, d'une ignorance extraordinaire, ne lisant jamais,
+même un journal, employant ses journées à fumer des cigarettes qu'il
+roulait lui-même, errant à travers la maison, de la cuisine au grenier,
+dérangeant tout pour que l'on s'occupât de lui. Mme de Crosse lui
+obéissait aveuglément: sans beauté, sans grâce féminine, sans esprit,
+sans volonté, le seul trait marqué de cette physionomie émoussée était
+une piété absorbante, presque effrayante, qui suffisait à remplir ses
+journées d'exercices religieux à domicile, de stations à l'église. Elle
+enseigna à Julie, née si tendre, un Dieu de Carmélite, maître très
+puissant et très exigeant, qu'il est fort malaisé de satisfaire, et
+envers qui, malgré tout effort, on est toujours redevable de dettes
+ignorées.
+
+Telles furent les premières années de l'enfant, dans le morne hôtel de
+la rue Coursarlon. Oh! la mélancolique maison! Sous le toit d'ardoise à
+pente allongée, cinq fenêtres s'alignaient à chacun des deux étages,
+cinq hautes fenêtres croisillonnées. Devant la façade, une cour pavée;
+et, séparant cette cour de la rue, une lourde porte dont la peinture
+blanche s'écaillait, enchâssée entre deux pavillons inutiles, coiffés,
+eux aussi, d'ardoises moussues. Ce n'était ni vaste, ni élégant, ni
+luxueux surtout, encore que l'apparence ne fût pas dépourvue de
+grandeur: des détails en marquaient la noble ancienneté, l'usage
+aristocratique. Tels, les dimensions monumentales des cheminées, la
+largeur des corniches, la hauteur des baies, les gros pavés verdâtres de
+la cour, vieux de cent ans, et l'appareil décoratif de l'avant-corps.
+
+À l'intérieur, c'était la déroute, l'abandon à la pauvreté, presque à
+l'indigence. Vers l'époque où Julie, à onze ans, quitta l'hôtel de
+Crosse, le revenu de ses parents atteignait à peu près un louis par
+jour. Sur ces vingt francs, six personnes devaient vivre. Mme de
+Crosse y pourvoyait par un procédé d'économie fort simple: se refuser
+tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait,
+beaucoup du nécessaire fut compris. Le cas, du reste, n'était pas unique
+parmi la noblesse berrichonne, où une seule famille était réputée pour
+sa fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extérieur: les Duclos
+de La Mare, alliés à Mme de Crosse. Une tante de ce nom habitait
+Paris, occupée de bonnes œuvres qui n'employaient pas tous ses revenus.
+Marraine de Julie, la chanoinesse de La Mare demeurait l'espoir réservé
+de ses parents pour son éducation et son établissement.
+
+En effet, un an avant l'âge où l'enfant devait faire sa première
+communion, Mme de La Mare la désira près d'elle. Julie ignorait à ce
+point la misère de son enfance, qu'elle pleura lorsqu'il fallut quitter
+ses parents et l'hôtel de la rue Coursarlon. Ses larmes ardentes,
+reprochées comme un manque de soumission, mouillèrent les froids baisers
+d'adieu de M. et Mme de Crosse. Elle arriva à Paris, accompagnée de
+Tonia, car l'inertie et l'avarice de sa famille ne se résolut point au
+voyage. Elle y arriva inquiète autant que désolée; le nom de
+«chanoinesse», si souvent entendu pendant son enfance, lui représentait
+une sorte de religieuse, de prêtre-femme, en camail violet bordé
+d'hermine.
+
+Cette imagination n'était point toute fausse. Julie tomba, chez Mme
+Duclos de La Mare, dans un nouveau milieu de piété, plus active que
+celle de sa mère, mais aussi peu attrayante, aussi peu indulgente à
+réchauffement du cœur. Elle connut la piété des congrégations sèches,
+des bonnes œuvres mortes; les congrès de vieilles demoiselles
+aristocratiques et renfrognées, secourant une catégorie spéciale de
+pauvres, qui semblaient rongés par un incurable ennui plus encore que
+par la misère... Là aussi, Julie de Crosse, le cœur plein d'inutiles
+trésors, chercha sans le trouver de quoi aimer. La chanoinesse la
+traitait comme une pauvre de bonne maison: beaucoup de préceptes, jamais
+un mot affectueux, jamais une caresse. Cette dévote, desséchée dans sa
+charité, ne chérissait qu'un seul être humain: son neveu, nommé Antoine
+Surgère, qu'elle avait élevé, et qui, au sortir de cette éducation,
+s'était révélé fêteur, joueur et libertin. Elle payait ses dettes en
+rechignant, mais lui refusait toute avance d'argent jusqu'au jour où il
+se marierait: car elle croyait à l'efficacité du sacrement pour le
+purifier...
+
+Julie grandit dans ce triste ouvroir de vieilles filles, sans que
+personne s'inquiétât de modeler son esprit, à peine éclairée par
+quelques leçons de lecture et d'écriture que lui donnait la femme de
+chambre. Un prêtre, jeune encore, qui fréquentait la maison, s'avisa de
+cette ignorance et insista pour que l'enfant fût mise en pension.
+C'était l'abbé Huguet, nommé récemment aumônier des Rédemptoristes de la
+rue de Turin. Il l'y fit entrer comme élève.
+
+***
+
+Les années de couvent où, pour la première fois, Julie partagea la vie
+des fillettes de son âge, furent les meilleures de sa jeunesse. Dépaysée
+d'abord, presque grisée par l'indépendance inaccoutumée où la laissait
+cet asile de discipline, elle s'y habitua comme au bonheur. Ses
+compagnes, ses maîtresses, l'aimèrent; mais, malgré toute sa bonne
+volonté, elle ne fut longtemps qu'une élève soumise et médiocre. Elle
+apportait aux œuvres d'esprit une défiance de soi si effarée, que rien
+n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni l'indulgence des
+éducatrices. On y renonça provisoirement, et elle y renonça. Elle
+déclarait elle-même, avec une humilité non feinte, qu'elle était tout à
+fait inintelligente. Autour d'elle, on disait:
+
+--Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu _bébête_... mais si douce, si
+douce!...
+
+Julie ne souffrit pas de cette renommée. Elle souffrait d'une
+incomplétude singulière qu'elle ne pouvait définir. Elle s'interrogeait
+parfois là-dessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas
+répondre.
+
+«Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque?»
+
+Elle ne trouvait point. Mais le vide persistait, indéterminé,
+douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son cœur que quand le hasard le
+lui donna, quand elle l'eut goûté, puis irrémédiablement perdu.
+
+Deux ans la séparaient de la fin de ses études--et certes elle eût
+souhaité que son demi-bonheur de pensionnaire durât toute la
+vie!--lorsque sœur Cosyma parut au couvent des Rédemptoristes, chargée
+de diriger la grande division. C'était une Italienne du Sud, née aux
+environs de Viétri: elle avait de ses compatriotes le corps majestueux,
+le teint mûr, les traits de médaille. On ne pouvait la voir, surtout on
+ne pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'être distingué par
+elle; car sa voix était la plus riche, la plus puissante, la plus
+troublante voix de contralto.
+
+Il se passa, dès son arrivée rue de Turin, un phénomène bien conventuel,
+bien spécial à ces closes demeures, séparées de la vie sentimentale
+ambiante: toutes les élèves se prirent de passion pour sœur Cosyma. Elle
+accepta ces hommages, sans en paraître émue, comme une fleur s'épanouit
+sous les rayons. Gracieuse avec toutes, elle ne distingua réellement
+qu'une seule de ses élèves: Julie de Crosse. Peut-être pour sa passivité
+intellectuelle, pour cette jachère d'esprit où il lui plut de tenter
+l'ensemencement... Elle y réussit: elle fit germer l'idée, la volonté,
+la personnalité dans l'âme enfantine qui s'ignorait. Julie répondit par
+l'entier abandon d'elle-même: ce fut une éclosion chaste de son cœur
+intact, de son intelligence vierge, quelque chose comme la descente de
+la flamme apostolique sur le front des incultes pêcheurs de Galilée.
+Elle sut, par l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du
+même coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.
+
+L'enchantement, hélas! fut bientôt rompu. Dans les couvents de femmes,
+on défend les amitiés sensibles, trop exclusivement dualistes. On y
+voit, avec raison, une forme déviée de cet amour humain, contre lequel
+le cloître se prétend un refuge; puis, sans doute, les dédaignées de ces
+chastes tendresses, plus nombreuses, se liguent contre les favorisées.
+L'affection de sœur Cosyma et de Julie de Crosse fut dénoncée, et
+aussitôt entravée. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de
+se parler; leur tendresse s'aiguisa de la séparation, de la
+persécution. Comme rien n'empêchait de s'aimer ces deux âmes
+fraternelles, comme d'autre part la beauté, la voix admirable de sœur
+Cosyma, très vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de
+jeunes gens que la dévotion n'y appelait pas, on décida d'envoyer
+l'Italienne dans une des maisons de province. Elle partit résignée,
+après avoir pressé une dernière fois sur son cœur l'enfant défaillante,
+qui lui disait parmi ses sanglots:
+
+--Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!
+
+Elle ne mourut point: mais son cœur demeura saignant, meurtri, endolori
+pour la vie. Plus jamais le parfum de l'amitié disparue ne devait
+s'évaporer de l'âme qu'elle avait imprégnée. Julie fut longuement
+malade; même rétablie, elle entretint la douleur de sa chère blessure.
+Elle vécut dans son chagrin, parlant peu, ayant peu de compagnes,
+désintéressée des études qu'on ne lui imposait plus, pitoyable,
+touchante, aimée encore malgré tout, traversant la vie comme un rêve
+indifférent,--jusqu'au moment où, brusquement appelée chez sa tante
+Duclos de La Mare, on lui annonça qu'on la mariait.
+
+***
+
+La marier! Elle reçut la nouvelle comme un coup sur la tête. La marier!
+Lui ôter cette vie molle, oisive, où son cœur pouvait brûler
+silencieusement, à la façon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un
+monde inconnu, plein d'une activité étrangère à elle, qui ne la tentait
+point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force de résister. Elle se
+jeta aux pieds de sa tante: elle la supplia de la laisser au couvent.
+Elle voulait, disait-elle, être religieuse. La chanoinesse ne s'émut
+guère. L'horreur anticipée du mariage chez une vierge lui plaisait comme
+un indice d'innocence. Elle avait décidé que Julie convenait à Antoine
+Surgère: car c'était Antoine Surgère, le prétendant.
+
+À bout de ressources, las de médiocrité et d'expédients, tourmenté, à
+quarante ans passés, par un besoin de fortune et d'influence, le
+prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux
+financiers de ses amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fondé,
+quelques années auparavant, deux maisons de banque correspondantes,
+l'une à Paris, l'autre à Luxembourg. Ces établissements prospéraient,
+mais les capitaux étaient faibles; on devait se contenter des menues
+opérations d'une clientèle régionale. Les directeurs rêvaient de
+l'accroître; ils offraient à Surgère la situation de co-directeur s'il
+apportait des capitaux: c'était la dot de Julie, largement fournie par
+Mme de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.
+
+La pauvre Julie n'était certes pas de force à lutter contre les volontés
+alliées de la chanoinesse et de ses parents, venus de Bourges tout
+exprès pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle écrivit à
+sœur Cosyma, lui demandant: «Que dois-je faire?» Du fond de la retraite
+où on l'avait reléguée, l'Italienne répondit:
+
+«Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes
+menant à l'avenir: l'une est le mariage, l'autre la vie religieuse. Tout
+le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien:
+vous n'êtes pas née pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable
+d'aimer votre mari, non pas tout de suite, mais plus tard, une fois la
+connaissance faite, mariez-vous.»
+
+Julie s'interrogea sincèrement:
+
+Était-elle capable d'aimer l'homme fatigué, mais élégant, prévenant,
+même galant, qu'on lui présenta et qui, dès lors, vint régulièrement
+chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus
+rares?... Hélas!... Comment répondre? Elle n'imaginait même pas ce que
+signifiait le mot «aimer» appliqué à un être si différent d'elle, qui
+l'intimidait à lui ôter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de
+viveur, gardait une âme vigoureuse, inquiète, tracassée d'aventures.
+Certes il eût préféré, pour l'aider à cette conquête de la fortune, une
+compagne plus vive, plus délibérée; mais Julie était belle,
+naturellement élégante: d'ailleurs il ne mit pas en doute un instant
+qu'elle ne fût éprise de lui. Ne plaisait-il pas, hier encore, à tant de
+femmes?
+
+***
+
+Le mariage eut lieu, en pompe, à la chapelle de la rue de Turin, «trop
+petite, dirent justement les journaux, pour contenir les invités» Toute
+la noblesse du Berry y assista, exhibant aux yeux des Parisiens, amis ou
+parents d'Antoine Surgère, l'assemblage le plus divertissant de types et
+de toilettes de province. Puis Antoine emmena sa femme à Ville-d'Avray,
+dans une propriété louée pour le temps des épousailles.
+
+La première journée suffit a consommer le malentendu qui les désunit
+pour jamais. Julie avait à peu près la sensation des anciennes captives
+qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa
+selle. Sans souci de cet effarement, le mari la traita en maître, dès
+qu'ils furent seuls, n'attendant même pas l'heure nuptiale du soir...
+Pris d'une convoitise de débauche pour cette pensionnaire timide qu'on
+lui livrait, il l'étreignît brutalement sur le premier canapé
+rencontré... Ce que Julie éprouva en cette circonstance ne fut pas tant
+de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence
+mal comprise, même après son accomplissement. L'effet fut à ce point
+définitif que tous les retours de son mari lui donnèrent des crises de
+nerfs et de nausées.
+
+Antoine Surgère, blessé dans sa vanité de séducteur, s'obstina quelque
+temps, tâchant de réparer, par la douceur d'une lente conquête, l'effet
+de sa brutalité. Il n'y avait plus de remède. Ne pouvant même adresser
+des reproches à sa femme, car il la trouvait constamment résignée à le
+subir, il se détourna bientôt d'elle.
+
+D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer à Paris.
+La nouvelle société financière s'installait rue de la Chaussée-d'Antin,
+dans une des vastes cités qui ouvrent une seconde issue sur la rue
+Saint-Lazare. Les bureaux occupèrent tout le bâtiment en façade le long
+de la chaussée. Depuis plusieurs années, Robert Artoy habitait avec sa
+femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit hôtel au pourtour de
+la Trinité. Les Surgère louèrent simplement une des maisons de la Cité:
+Antoine ne jugeait pas le moment venu d'étonner Paris de son luxe; il
+était de ceux qui veulent un hôtel princier, ou point d'hôtel; les plus
+beaux chevaux de Paris ou un simple coupé de remise. Six mois après leur
+installation, le troisième associé, Jean Esquier, resté seul avec une
+petite fille après les couches mortelles de sa femme, venait habiter
+l'étage supérieur de la maison des Surgère, jusqu'alors inutilisé.
+
+Julie avait eu l'idée de ce rapprochement, que son mari vit sans
+déplaisir. Condamnée à n'être point mère, elle trompait sa faim de
+maternité en élevant près d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs,
+Esquier, ni beau, ni flatteur, avait vite gagné son estime, son
+affection même. À lui comme à elle, à quinze ans de distance, la vie
+avait failli de parole: comme elle, il était seul, déshérité d'espoir;
+lui-même disait à Julie: «Nous sommes des veufs.» L'isolement de leurs
+cœurs les rapprocha, outre les penchants communs, goût de la
+conversation intime, horreur du monde, passion de la charité. Tandis
+qu'Antoine Surgère vivait la vie du financier mondain à Paris, Esquier
+et Mme Surgère fondèrent leur amitié dans de longues soirées en tête
+à tête, où, bribe par bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle
+goûtait près de lui un sentiment singulier de sécurité, d'appui. Elle le
+sentait dévoué aussi passionnément qu'elle-même l'avait été naguère à
+sœur Cosyma. L'éducation de l'enfant leur fut un souci commun, où ils
+s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour
+entrer comme élève chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller
+leur union...
+
+Durant cette longue suite d'années, Julie vit peu Maurice Artoy. La
+santé de Mme Artoy, toujours chancelante, s'accommodait mal du climat
+de Paris. Daumier conseilla le séjour à Cannes, un premier hiver, puis
+un second; puis enfin, retrouvant au soleil de là-bas un peu de son cher
+pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre, son fils auprès d'elle, ne
+passant que quelques semaines de l'année à Paris... Ainsi Maurice fut
+élevé sous ce ciel radieux, dans une villa princière, servi par une
+troupe de valets, mais privé de compagnons de son âge et sans goût, du
+reste, pour aucune autre société que celle de sa mère. Il l'adorait et
+elle l'adorait. Les voir ensemble était un curieux et touchant
+spectacle; lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de
+l'admiration la plus passionnée. Ceux qui vécurent à Cannes à cette
+époque se rappellent certainement la terrasse de la villa des Œillets,
+qui donne en coin écorné sur la mer, à l'ouest de la ville. Ils
+évoqueront, vers l'heure où le soleil d'hiver est le plus tiède, ce
+couple aperçu chaque jour, l'enfant et la mère, beaux tous deux,
+étranges tous deux... Même lorsqu'il eut grandi, déjà remarqué par les
+femmes, pour sa jolie figure et ses bonnes façons,--même quand il eut
+goûté, avec la fougue de son âge, aux lèvres tentantes qui s'offraient à
+lui, parmi cette société cosmopolite de Cannes, si facile!--il demeura
+toujours le même fils adorateur, épris de la beauté de sa mère,
+préférant à tous les rendez-vous une heure auprès d'elle, le front
+réfugié, comme un petit enfant, dans la tiédeur de son sein.
+
+Mme Surgère, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, ne voyait la
+mère et le fils que pendant les courtes semaines qu'ils donnaient à
+Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garçonnet vêtu à l'anglaise,
+possédant à douze ans la correction d'un clubman; puis les années
+s'ajoutant aux années, ce fut un jeune homme hâtif, que tout le
+monde--et elle-même--trouvèrent précieux et maniéré. Il parlait peu,
+affectant un tour singulier de pensée et d'expression. Sa mère disait
+tout bas qu'il écrivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y faire
+allusion; et, là-dessus, lui-même restait muet. On ne pouvait lui
+refuser au moins d'être un musicien consommé, très informé des écoles
+modernes, et remarquable exécutant. En somme, Esquier et les Surgère le
+goûtaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers
+de suite Mme Artoy avait reçu la fillette à Cannes, au moment où la
+crise de son âge l'éprouvait: les jeunes gens, vivant sous le même toit,
+avaient fait ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces
+séjours datait entre eux un passé de tendresses puériles. La première
+fois que Maurice aperçut cette enfant de quinze ans, pâle, étrange et
+captivante, lui que ses vingt ans, ses succès de femmes si prompts, déjà
+si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi qu'aucune ne
+résisterait, s'amusa à l'envelopper de caresses: et simplement l'enfant,
+tout de suite, l'aima. Mais elle était d'une honnêteté farouche, et de
+plus très religieuse: elle se défendit vaillamment contre Maurice; tout
+au plus celui-ci lui vola quelques baisers. Et dès lors, chaque fois
+qu'ils se rencontrèrent, à Cannes ou à Paris, la guerre des caresses
+recommençait entre eux, sans que Maurice pût se vanter d'un avantage.
+
+***
+
+Du reste, les événements allaient les séparer. Mme Artoy s'éteignit
+lentement. Maurice fut atteint aussitôt d'une sorte de mal de solitude,
+qui l'éloigna violemment des lieux où il avait respiré près d'elle, des
+êtres qui pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin à travers
+l'Italie, s'y attarda plus d'un an, écrivant à peine quelques billets à
+son père... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir
+qu'il devenait peintre. Le temps, par touches insensibles, cicatrisait
+sa blessure: mais le vide demeurait dans l'âme de l'errant. S'il aima,
+au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la
+Femme, telle que sa mère lui était apparue, le cher asile où reposer son
+front las. Il le souhaitait cependant: il était de ces hommes qui ne
+s'en peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son pèlerinage
+d'exil, sa pensée se reporta vers la frêle amie, dont la virginité
+timide et languissante l'avait naguère tenté, à Cannes. Les minutes où
+il songea de loin à Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de
+Palerme, lui donnèrent l'illusion qu'il l'aimait: elle réalisa pour lui,
+alors, la présence féminine tant souhaitée. Un jour, il éprouva le
+besoin pressant de la revoir; il n'y résista plus. Que faisait-il,
+d'ailleurs, en Italie? Déjà, comme la poésie, comme la musique, la
+peinture lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop
+gauches pour traduire son rêve lui taisait presque haïr les
+chefs-d'œuvre.
+
+Il revint à Paris; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athènes,
+entre une cour et un grand jardin. Il y vécut seul, ou presque: la
+solitude l'avait peu à peu capté. Renouer à Paris les relations
+hasardeuses de Cannes, son cœur mal guéri n'y tenait guère. Quant aux
+habitants de la Chaussée d'Antin, il les fréquentait régulièrement et
+modérément. Il s'en fallait que son père lui inspirât la même affection
+que sa mère: ni Esquier, ni Antoine Surgère, ni sa femme ne
+l'intéressaient. Il assistait cependant aux dîners du mardi, aux _five
+o'clock_ du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait
+parfois, s'amusait à lui glisser des paroles tendres, même à la troubler
+de quelques caresses... Et cette intrigue légère--mots murmurés,
+baisers jetés dans l'ombre, au coin d'une lèvre qui se dérobe--suffisait
+à remuer d'un peu d'émoi sa vie stagnante...
+
+***
+
+Depuis deux ans déjà, le mal qui devait si rapidement terrasser
+l'organisme robuste d'Antoine Surgère manifestait ses premiers
+symptômes. Le pouce, puis, un à un, les doigts de la main droite
+devinrent insensibles. Une sorte d'aspiration intérieure résorbait les
+muscles, ne laissait vivre que l'enveloppe d'épiderme autour des os.
+Avec une lente régularité, l'avant-bras droit lui-même se dessécha, puis
+les doigts du pied droit, puis la jambe droite.
+
+Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y
+installa, côte à côte avec la vie, et ce fut un hôte dont on
+s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès
+qu'ils n'apparaissaient que par comparaison avec le passé, comme les
+progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné. Antoine conférait
+toujours avec ses associés, partageait l'activité des affaires, faisait
+même souvent encore le voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de
+malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.
+
+Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba.
+Mr. Surgère reçut un matin l'incroyable nouvelle, absolument imprévu:
+son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous prétexte
+d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la
+cervelle dans une chambre de Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre
+expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts
+d'entreprises, par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte,
+à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud: et le krach, certain
+désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il
+avait à la Banque de Paris et de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce
+fut un rude coup pour l'établissement si prospère: les quatre millions
+disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des
+directeurs suscitait la défiance, provoquait de nombreux retraits de
+dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande
+maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance
+revînt, et avec elle l'afflux des dépôts. Tout réglé, il se trouva que
+l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué
+trop vite.
+
+Trop vite surtout pour Maurice.
+
+La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce cœur
+mal trempé, formé par une femme, débilité par la solitude qui ne
+fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le
+choc de l'affreuse nouvelle: on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où
+Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme un enfant.
+
+Et c'est vraiment comme un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau
+chancelant qu'il lui apparut, tandis qu'elle veillait à ce chevet.
+Enfin, elle avait l'emploi du besoin secret qui la dévorait de se
+dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se
+donnait! Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et
+dangereuse de son mal, eut une garde incomparable, prise aux entrailles
+par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes sans
+enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de
+l'aimer véritablement aux jours de convalescence, comme un être humain
+recréé par elle.
+
+Il revenait à la vie: déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de
+cerveau ne persistait; mais ce n'était plus cependant le Maurice Artoy
+d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid,
+correct, composé, ne daignant guère parler, que Julie avait connu au
+temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle lui avait
+ôté son masque d'indifférence: il étonnait Julie elle-même par ses
+brusques sautes d'humeur, par sa profession de tristesse et de rancune
+contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les
+combattre par des paroles: mais elle était de celles qui possèdent innés
+le goût et l'art secret de panser les blessures. La seule présence que
+souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux
+semaines d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie
+et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il disait volontiers:
+«Ah! soutenez ma tête, ma tête!...» Et Julie avait souvent pris dans ses
+bras cette jolie tête arabe, ravagée, pâlie par la souffrance...
+Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait
+l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre
+gorge de femme. Ah! l'asile maternel, éternellement nostalgique, où
+l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pénétrée
+d'une grande joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle
+était aussi un peu fière de cette affection unique et ombrageuse qu'il
+lui vouait: vraiment humble de cœur, elle s'étonnait que des êtres
+supérieurs comme lui, comme sœur Cosyma, pussent la distinguer, se
+plaire avec elle, l'aimer.
+
+Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur
+rendait plus désirable et plus belle, demeurait sans désir;
+positivement, il ne voyait pas sa beauté. Mme Surgère représentait
+pour lui quelque chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de
+souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance, témoignaient de
+la longue distance d'âge qui les séparait.
+
+Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent
+révélées lentement par des accidents menus, par de petits faits
+accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse
+extraordinaire à quitter la maison: et comme le docteur Daumier
+insistait sur la nécessité de sortir, Mme Surgère ne trouva pas
+d'autre moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes,
+ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle allait seule. Maurice
+consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux
+au fond du coupé, ou étendus côte à côte, dans la victoria lente, sous
+les acacias. Il observa combien sa compagne était regardée et admirée;
+il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit
+le désir. Il regarda Julie: à son tour, il fut obligé de s'avouer
+qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse. Peu à
+peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus,
+qui d'abord avaient amusé sa curiosité, lui déplurent, l'irritèrent,
+comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.
+
+En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du
+réfugiement et du repos, se dégageait de son intimité avec Julie, de ces
+contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais désir, le
+mauvais dessein, commençaient à germer dans ce cœur inquiet. Aimer
+Julie, s'en faire aimer, à cette aventure se mêlait une saveur de
+rouerie, de débauche singulière: c'était l'adultère introduit dans la
+maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour
+à la Jean-Jacques, un sein de mère palpitant tout à coup comme un sein
+d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage
+superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des
+choses, de fouler aux pieds les scrupules, de briser les
+devoirs,--pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de
+prix. Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la
+vraie et naturelle envie qui germait, l'inévitable concupiscence...
+
+***
+
+Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude.
+L'expérience de l'amant, déjà exercée, lui disait: «J'aurai cette
+femme,» car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne savent
+jamais cacher: l'envie inconsciente de se donner, le désir d'être aimée.
+Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une brusquerie pouvait tout
+perdre. Elle était chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu
+l'occasion d'aimer. Il apercevait la brèche ouverte par lui, à son
+propre insu, dans ce cœur de femme. Eh bien! c'est cette brèche qu'il
+élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se
+contint donc, s'efforça seulement de mêler de plus en plus étroitement
+leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de
+leur donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu
+à peu des habitudes; et, ne pouvant plus songer à les interdire, Julie
+commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne
+pas chercher, même inconsciemment, à s'aveugler. Ses premières anxiétés,
+elle les dissipa par ce sophisme: «Je suis une mère pour Maurice; ce
+qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout.»
+
+Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente,
+les yeux volontairement sillés, elle eût aperçu qu'on pouvait
+difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses échangées
+entre eux. Dès qu'ils étaient seuls dans leur coupé, leurs mains se
+joignaient: Maurice les portait à ses lèvres, les y gardait longuement.
+Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine,
+qu'il implorait avec tant de langueur au fond des yeux; elle y
+consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient
+sur elle comme une rosée:
+
+«Je suis heureux... Restons!...» Insensiblement, des coins d'elle-même
+se modifiaient. Une sorte de coquetterie dont quelques mois plus tôt
+elle se serait crue incapable, un goût de plaire, de paraître jeune,
+s'étaient emparés d'elle et la sollicitaient obscurément. Il suffisait
+que Maurice exprimât une opinion sur sa coiffure, sur sa toilette, pour
+qu'elle y satisfît sans discussion. Elle avait remplacé son chignon
+ondulé par de simples bandeaux, séparés sur le milieu du front, qui
+accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le
+couturier, chez la modiste, même aux menus achats d'objets de toilette.
+Cet homme, qui avait l'âme d'un artiste, avec une étrange impuissance à
+exprimer ce qu'il rêvait, trouvait enfin la matière obéissante, animée
+par un simple vœu, la matière se transformant d'elle-même pour lui
+plaire: cette matière unique--comme dans le beau mythe grec--était une
+femme.
+
+S'il fût demeuré jusqu'au bout ce qu'il avait été d'abord, une sorte
+d'investigateur curieux, de dilettante de l'amour, il eût peut-être
+amené sans choc Julie jusqu'à s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre
+femme était tel que sa religion, pourtant si sincère, ne s'alarmait pas.
+Elle fréquentait encore l'église, communiait aux fêtes, priait pour
+Maurice, pour elle-même, pour la durée de cette affection devenue si
+chère, avec une parfaite sérénité de conscience... Mais Maurice, pris à
+ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la faculté
+de lire clair dans le cœur de son amie. Il avait mis une affectation
+puérile de rouerie à se tracer à l'avance un programme de conquête; il
+n'avait négligé qu'une chose: trouver un moyen de se maîtriser soi-même.
+
+Une caresse imprudente, qu'il osa,--le premier baiser de lèvres--suffit
+à réveiller Julie, à la jeter, effarée, sanglotante aux pieds de l'abbé
+Huguet, implorant contre l'aimé, contre elle-même, un secours
+surnaturel. À cette entrevue avec le confesseur, elle était venue bien
+décidée à obéir; elle en sortit résolue à l'obéissance encore, malgré
+l'horreur de l'affreux mot: «Partez!» qu'il fallait dire à Maurice...
+Résolue, certes! Mais dans les retraites de ce pauvre cœur sincère, un
+espoir trouble survivait, à l'instant même où, sur le canapé du salon
+mousse, elle murmurait ces mots entrecoupés: «Il faut nous quitter,
+Maurice!» L'espoir, qu'elle ne s'avouait point, était ceci: «Maurice
+refusera, Maurice restera près de moi; et comme je ne puis l'éloigner de
+force...» Oui. Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement
+la résistance formelle qu'elle n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le
+droit de se dire: «Je ne peux pas... Je ne peux pas...» Elle n'avait pas
+prévu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche
+et violente de l'arrêt.
+
+***
+
+Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots:
+«Soit, je partirai,» quand elle eut regagné sa chambre, se heurtant aux
+murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami
+souffrant, et cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa
+propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts dévouements;
+elle souhaita qu'il l'abandonnât, qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît
+jusqu'à son souvenir; qu'il aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît
+pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et vit
+s'écrouler mille projets:--«Claire va sortir du couvent: c'est la
+compagne qu'il faut à Maurice; enfants, ils se plaisaient ensemble; elle
+est intelligente et jolie.» Une voix secrète lui répondait: «Mais non,
+Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer
+Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi qu'il aime.» Elle rêva pour
+lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le
+distraire, et (pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils,
+brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un moment, elle sauta du
+lit où elle s'était étendue: elle avait imaginé Maurice étouffant, comme
+elle, des sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le
+jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de Maurice. Si elle
+le faisait elle était perdue: c'était ce qu'attendait le jeune homme
+angoissé comme elle, mais plus de l'attente que de l'incertitude, car
+son expérience lui disait: «Elle m'aime, rien ne vainc cela.»
+
+L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit,
+s'affaissa sur le tapis de la chambre. Elle y resta sans vie, jusqu'au
+matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. À grand'peine
+elle put achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers
+midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse. Tout de suite, Julie,
+éveillée en sursaut, demanda:
+
+--M. Maurice est-il en bas?
+
+--Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait
+pas; il est souffrant.
+
+Cette réponse l'électrisa. Elle s'habilla en hâte, courut au pavillon,
+ouvrit elle-même la chambre du jeune homme. Elle le trouva tel que son
+rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les
+tortures de cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprêmes
+inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui donnait son
+scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: «Me
+reviendra-t-elle? Si pourtant la religion était la plus forte?...» Pour
+la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait: elle
+n'était pas seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne,
+son amie, la douce régulatrice de sa vie; la tendresse dont il
+l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi,
+il avait souffert et pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui
+aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: «Je l'aime,» avec un
+élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.
+
+***
+
+Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures
+douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre, ils ne furent plus
+l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux
+amants. Ils s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un
+instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à genoux, près
+du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre
+clair, pleins de reproches. Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau
+sa tête dans cette poitrine de femme. Mme Surgère perçut ses sanglots
+aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la
+tête: elle prononça avec force:
+
+--Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...
+
+Et il répondit gravement:
+
+--Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous
+promets d'être raisonnable, d'être à côté de vous comme un frère
+respectueux. Ne me chassez pas. Que ferais-je loin de vous? Si encore on
+pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas
+le courage!
+
+Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et
+l'autre, ce degré d'exaltation sentimentale, où l'amour seul ne
+hausserait pas deux êtres humains: il faut encore que la souffrance les
+émacie, broie leurs sens, ne laisse pour ainsi dire subsister que deux
+âmes...
+
+Déjà ce n'était plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre
+avec abnégation et se sentait prêt à tout immoler pour le sauver et le
+combler. Julie eût consenti tous les sacrifices, celui même de sa foi
+religieuse et de son honneur. Si Maurice lui eût dit: «Jurez-moi que
+vous n'irez plus à l'église, que de votre vie vous ne parlerez plus à un
+prêtre,» elle l'eût juré avec la conscience qu'elle mettait le pied dans
+l'enfer. S'il lui eût soufflé cette prière: «Sois à moi, donne-moi ton
+corps,» elle eût livré ce pauvre corps défaillant. Mais Maurice n'avait
+ni l'envie ni la pensée de lui demander pareilles choses. Un seul désir,
+en lui aussi, subsistait: la contenter, la calmer, la voir heureuse. Il
+sut trouver les mots qu'il fallait.
+
+--Que voulez-vous de moi, disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous
+troubler, comme je l'ai fait... Voulez-vous que je renonce même à ce que
+vous m'accordiez autrefois?
+
+Elle répondait doucement:
+
+--Non... non... il ne saurait être mal de nous aimer. On peut aimer
+d'une façon tout à fait pure, qui ne donne pas de remords...
+
+Elle pensait à sœur Cosyma, aux chères et ignorantes tendresses
+d'autrefois. Et Maurice, à ce moment-là, les crut possibles lui-même,
+ces tendresses sans corps qu'il eût raillées la veille, avec la
+consomption de sa chair par une nuit d'anxiété.
+
+Il demanda timidement:
+
+--Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...
+
+--Oui... répondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sûre de
+vous, à présent.
+
+Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent
+l'un près de l'autre à la table où on les attendait, il leur semblait
+qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de
+déchoir. Ils étaient convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de
+spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces élans
+extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable
+loi les subjuguerait, et qu'ils venaient de célébrer les fiançailles de
+leur tendresse.
+
+
+
+
+IV
+
+
+LEUR douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens,
+les ententes muettes où parlent seuls les yeux qui se cherchent, les
+mains qui se pressent.
+
+De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête
+quotidiens, l'esprit de Maurice acheva de s'insinuer lentement dans
+l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus
+aimant, plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir;
+le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus précieux. Il réprima
+les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré: elle
+demeura pourtant sur ses gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils
+étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne
+disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots?
+L'éveil perpétuel de cette chaste pensée contre les projets de l'amant
+commença à la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour
+d'apprivoiser la pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une
+femme l'approche de la défaite.
+
+À demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le
+chagrin de Maurice? Maurice souffrait visiblement; on observait son
+amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et
+sauvé, allait à présent défaire son œuvre et l'endolorir, non, elle ne
+le pouvait pas; autant lui demander de le frapper, de le tuer. Ce fut
+elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs
+qu'elle avait, un jour, voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des
+caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et incertain,
+s'aventurait lentement...
+
+Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous
+deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de solitude. Ensemble, ils n'y
+pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement
+épris que les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue
+que soulève le sillage de l'amour.
+
+L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on
+vit encore de belles journées de soleil. Quelques-unes palpitèrent de
+souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute aux immuables étés
+de l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies
+mortelles qui portent en elles cet avertissement: «Je suis peut-être la
+dernière.» Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait: le
+ciel, toujours limpide, semblait se cristalliser en froid diamant; la
+terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie
+aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se
+découvre, à travers les transparences hivernales, jusqu'au delà des
+forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis,
+égayés par la brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont,
+Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un contre l'autre,
+la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de
+son amie...
+
+Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement
+s'étageaient les assises de la nouvelle basilique. Presque chaque
+semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des
+pèlerins, de la foule des mendiants, des brocanteurs religieux qui
+encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses _ex-voto_, ses
+bannières et ses sacrés-cœurs votifs, lui paraissait une boutique de
+bric-à-brac divin. Julie, agenouillée devant l'autel, priait, ne se
+lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux
+Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son cœur
+transpercé, apparent sur la toge bleue.--«Que lui demande-t-elle?»
+pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien sincèrement,
+de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse.
+Elle demandait que le cœur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des
+chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique qu'exhalaient cette
+chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,--son amour, comme le
+benjoin des encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase: il
+lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait ses vœux, et
+que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique...
+Cependant Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse
+de femme; il aimait sa piété enfantine, sa foi résolue, encore que cette
+foi fût l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente
+onduleuse de son corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les
+cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles apercevoir
+l'adorable profil. Il pensait: «Comme elle est charmante!... Comme je
+l'aime!...» Un instant Julie était exaucée; Maurice sentait un effluve
+de saintes pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.
+
+...Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter,
+multiplia ces occasions de solitude, d'intimité, qui les troublaient.
+L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de
+Paris, par une grande fête qui devait affirmer la richesse de la
+nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut
+longuement discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis
+familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par se rallier à l'avis
+de M. Surgère: un bal costumé, où un groupe d'invités soigneusement
+choisis formeraient une redoute Directoire. Maurice fut chargé de
+dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général Mélas;
+Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements, accepta de
+porter un uniforme de commissaire aux armées; Claire serait vêtue en
+soubrette de l'époque; Mme Surgère en Mme Tallien. Naturellement
+ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa à
+tous les secrets de l'essayage; il vécut, un mois durant, dans
+l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par
+instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se
+mentant: «Ne puis-je pas lui permettre, pensait-elle, ce que je permets
+à un couturier?» Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh! non,
+l'innocente Julie de sœur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de
+son esprit, de son cœur, voici que sa chair même se donnait lentement,
+irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait à la veille de
+son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en
+elle le goût et la science de plaire. Les mots, ces caresses ailées des
+passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait
+autrefois tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait
+maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: «Tu es belle,
+Maurice peut t'aimer.» Même cette différence des âges qui avait d'abord
+donné un appui à sa résistance, elle n'en était plus effrayée, elle
+l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'âge, elle
+avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens
+qui les croisaient, Maurice la main appuyée sur le bras de son amie,
+trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: «Ce sont de beaux
+amants.» Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme
+inévitable...
+
+Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa
+destinée se tramait dans l'ombre, malgré lui. Le jour où Julie dit
+devant lui, très simplement: «Notre Claire chérie va nous revenir
+demain,» la pensée que cette autre femme serait témoin qu'il aimait
+ailleurs, le troubla.--«Elle va souffrir, pensait-il, pauvre petite!»
+Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant...
+«J'aime trop Julie, je ne puis pas...» Aussitôt il s'étonna: «Et Claire,
+la chère petite, je ne l'aime donc plus?» Il évoqua les étapes de leurs
+singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des Œillets.
+Il sentit que ces choses étaient encore dans son cœur, qu'éternellement
+elles y seraient. Présentement, une épaisse couche de cendres les avait
+ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul
+les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta:
+«C'est une enfant. Le temps est devant nous... Dois-je m'enchaîner pour
+des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des
+affections...» Il se donna enfin cette raison: «Je ne dois pas épouser
+Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre.» Il ne s'avouait
+pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir
+arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces deux joies, l'épouse après la
+maîtresse.
+
+Claire revint; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire
+que son vœu se réalisait, que l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle
+ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la
+pensée que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage,
+serait, tout en l'aimant, de se défendre contre lui, qu'elle fut plutôt
+soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut
+l'hypocrisie instinctive de lui accorder encore quelques attentions; et
+ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme, se
+plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le
+trouble où une simple pression de sa main mettait cette enfant, lui
+prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une
+excitation supérieure, une joie née de l'exercice puissant de la faculté
+d'aimer.
+
+Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à
+Julie. Il la devinait presque conquise; Claire n'était qu'une vague
+rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il
+la négligea; elle finit par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en
+constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme ce
+qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la douleur et de
+l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait injustement sa part de vie,
+qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne
+comprenait pas bien, cœur simple de jeune fille, comment une femme qui
+l'avait élevée, qu'elle regardait comme une sorte de mère, pouvait lui
+disputer son ami. C'était invraisemblable, inique et impur; tandis
+qu'elle eût accepté la lutte contre une compagne, contre une autre jeune
+fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en arrêt sur
+Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience
+indépendante d'eux, qui les accusait. Julie s'humilia: «Cette enfant est
+honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser...
+Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi!» Maurice, irrité de
+ces prunelles de reproche fixées sur lui, commença d'être brusque avec
+Claire.
+
+***
+
+Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités,
+Julie avait délégué Claire, qui, sérieuse et souriante dans son costume
+de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance.
+Pendant ce temps, Mme Surgère achevait de s'habiller, aidée de Mary,
+d'une des «premières» de Chavannes, et de Maurice, qu'il avait bien
+fallu appeler pour le dernier coup d'œil... Il était là, les doigts
+fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une
+voix qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le
+comprendre, il se levait brusquement, arrangeait lui-même un pli,
+fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la
+chambre; l'air était aromatisé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux
+secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la première fois, les
+épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son œuvre: il
+n'avait pas voulu que cette ligne admirable fût rompue par aucun bijou,
+par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à cette vue...
+
+La toilette achevée, la «première» de Chavannes quitta la chambre,
+guidée par Mary; un instant, Maurice et Julie demeurèrent seuls. Elle
+eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se
+sentait plus maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste,
+la dévêtaient: elle fut enveloppée d'une bouffée de désir qui l'incendia
+et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible
+pudeur elle saisit une écharpe de dentelle qui traînait sur une chaise;
+elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette peau qui
+souffrait d'être nue.
+
+À ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se
+troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se lever, marcher sur
+elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la
+main du jeune homme, tremblante de fièvre, touchait son bras... Mais
+cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher d'un
+geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta
+à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la respira et la mordit... Ces
+lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus
+secrète... Elle poussa un cri de blessée et, les joues en feu, elle
+s'enfuit.
+
+Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le
+chiffon de dentelle odorante. Il était brisé, lui aussi, bouleversé
+comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et
+palpitante. Il entra dans le cabinet de toilette, passa sur son visage
+une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée du parfum
+personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre
+enchantée, il se sauva comme un voleur, gagna, par le corridor,
+l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il
+évita ainsi de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une,
+au soleil irradiant des globes électriques, elles versaient devant le
+perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies
+dans de longs manteaux,--gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se
+promena dans le parc. Le temps était froid: la terre gelée sonnait sous
+le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui
+semblaient briller loin, très loin en arrière. Au grand air glacé,
+Maurice essayait de calmer sa fièvre: d'abord il n'y réussit pas. Puis
+cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi
+rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce qui venait de se passer...
+«De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans
+la même maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour
+que je puisse faire d'elle ce qui me plaira... Moi, je l'aime aussi;
+nous serons amants.»
+
+Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers
+périls de la route, d'apercevoir déjà les toits de la ville, il
+ressentait par avance les tristesses de la possession.
+
+Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de
+feux, à travers la résille des branches. Les voitures entraient, plus
+rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une
+grande clarté sur laquelle passaient et repassaient des ombres.
+Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les membres du
+jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même
+chemin détourné, puis traversant la salle à manger, gagna le salon par
+l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être
+aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, Mme
+Surgère se tenait. Presque tous les invités lui étaient inconnus: gens
+de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se
+glisser, sans serrer trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il
+s'était choisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé dans
+l'ébrasement, il voyait Julie.
+
+Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule
+attiraient à ses joues toute la sève vivace de son sang; cette ardeur
+contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le
+corsage échancré largement laissait resplendir, plus attirant qu'une
+nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près de lâcher
+prise, de s'abattre sur le tapis.
+
+Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère,
+costumé en généralissime autrichien, s'entretenait avec le baron de
+Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.
+
+Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le
+désir faisait flamber subitement leur regard. Quelques-uns, sans pudeur,
+s'avançaient tout près, comme pour découvrir, de la nudité, quelque
+chose de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants
+les contraignaient à s'éloigner, il les voyait échanger des demi-gestes,
+des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se
+crispaient; la rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles
+avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se jeter sur eux,
+les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant
+il s'avouait que cette admiration brutale des autres lui faisait désirer
+Julie plus ardemment. Sa pensée fut impudique comme le regard de ces
+hommes: «Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même!» Et
+lui qui, tout à l'heure, n'osait que porter à ses lèvres un tissu
+inerte, imprégné par l'attouchement odorant de Mme Surgère, il rêva
+des violences:
+
+«Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...»
+
+En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure, les
+yeux de Maurice; elle s'effraya de leur brutalité hostile, presque
+haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait.
+Elle ne put se tenir d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre
+inquiétude en l'interrogeant:
+
+--Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à
+l'écart. Reçois pour moi, je reviens.
+
+Esquier passait, gravement drapé dans son uniforme bleu à ceinture
+tricolore à grands revers rouges. Elle lui prit le bras et lui dit:
+
+--Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.
+
+--Savez-vous que vous êtes très belle? dit le banquier.
+
+Elle sourit:
+
+--Des compliments de vous, mon vieil ami?
+
+--Oui, de moi comme de tout le monde... Vous êtes la reine de ce bal.
+Votre succès fait presque scandale.
+
+Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta:
+
+--Chère amie, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Eh bien! tâchez
+de n'être pas trop belle.
+
+La pensée grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier
+arrêta le sourire sur le visage de Mme Surgère.
+
+Elle balbutia:
+
+--Trop belle! et pourquoi, mon Dieu?
+
+À ce moment, ils étaient tout près de Maurice. Esquier salua sa compagne
+et, montrant le jeune homme:
+
+--Pour celui-ci! dit-il.
+
+Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda:
+
+--Que dit le cher associé?
+
+--Je n'ai pas compris, répondit Julie. Elle disait vrai. Elle avait
+seulement deviné un avertissement sous les paroles énigmatiques
+d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras:
+
+--Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos épaules?
+
+Elle resta un moment interdite. C'était lui, son ami, qui lui parlait
+ainsi? Un chagrin mêlé de honte, de pudeur offensée, lui emplit le cœur.
+Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia très bas:
+
+--Oh! Maurice!
+
+Ces larmes, près de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il
+ne lui resta plus que le mécontentement de soi, l'envie de se faire
+pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite,
+contre son cœur:
+
+--Pardon, fit-il, je suis méchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne
+pleurez pas, de grâce, ne vous laissez pas voir avec des larmes dans les
+yeux; on nous observe déjà. Donnez-moi votre bras.
+
+Elle le lui donna, en ouvrant largement son éventail pour cacher sa
+rougeur. Ils traversèrent assez vite les deux grands salons: dans le
+second, les joueurs étaient déjà réunis autour des abat-jour. Une
+portière séparait ce salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrèrent,
+ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et qui
+disparut aussitôt.
+
+--Dieu! qu'il fait bon ici! s'écria Julie en s'asseyant.
+
+La tiédeur de cette chambre doucement chauffée leur paraissait fraîche
+au sortir des salles où l'on dansait. Maurice s'assit sur un pouf, aux
+pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe,
+volontaire, la troublait.
+
+--Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.
+
+Il répondit gravement:
+
+--Parce que vous êtes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui
+pour la première fois.
+
+Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les
+tentures, venaient jusqu'à eux, en même temps que les propos des joueurs
+dans la pièce voisine. Julie se sentit désarmée, vaincue par le besoin
+d'entendre cette voix lui dire qu'elle était belle, qu'elle était aimée.
+
+Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue
+sur le genou ployé de Julie. Voici que, seul à seule, comme ils étaient
+là, le désir le tourmentait moins.
+
+--Il faut m'aimer, murmura-t-il. Il faut n'être à personne au monde qu'à
+moi. Parce que, moi, je n'ai que vous!
+
+Elle prit ce front chéri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers
+sa bouche. Elle avait oublié le bal et le monde. Les résonances
+douloureuses, de la voix du jeune homme avaient chaviré son faible cœur.
+Nulle force, à ce moment, ne l'eût empêchée de l'attirer à elle et de
+lui répondre:
+
+--Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde
+que vous? Je vous adore!
+
+Il sentit sur ses tempes la fraîcheur des bras de Julie, sur son front
+la brûlure de sa bouche. Et alors, grisé, il se releva à demi, il
+renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effarée et muette, il roula
+ses lèvres sur le col, sur les épaules, sur la gorge houleuse. Elle ne
+résistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors
+conscience qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se maîtrisa
+d'un coup de volonté. Il reprit sa posture humble de l'instant d'avant;
+il baisa la main inerte qui pendait près de ses lèvres:
+
+--Pardonnez-moi, murmura-t-il.
+
+Elle répliqua, la voix entrecoupée:
+
+--Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...
+
+Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta:
+
+--Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.
+
+Il obéit aussitôt. Ses pensées soufflaient en tourbillon dans son
+cerveau. En ce moment où la pitié et la tendresse lui faisaient
+comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, était-il
+le même homme qui, tout à l'heure, pensait: «Je l'aurai... je l'aurai
+cette nuit?»
+
+«Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honnêteté.
+Notre plaisir ne sera guère augmenté quand elle aura été ma maîtresse.
+Et un peu de notre tendresse aura été perdu.»
+
+--Vous parlez tout seul? dit une voix près de lui.
+
+C'était le docteur Daumier, accoudé, côte, à côte avec le chirurgien
+Frœder, au chambranle d'une porte. Ils causaient des femmes qui
+passaient, tourbillonnaient dans l'étreinte des danseurs, balayant le
+plancher de leurs traînes demi-relevées. Ils les détaillaient, les
+déshabillaient avec des mots de carabins.
+
+Maurice les écouta quelque temps
+
+Il songeait:
+
+«Comme les hommes sont inconséquents! Ils se sont avisés de vêtir
+l'amour de cet apparat de pudeur et de poésie qui fausse notre optique,
+qui égare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte à désirer
+une femme. Et quand ils sont ensemble à regarder des femmes, ils se
+plaisent à souiller ce laborieux idéal. Moi-même, je suis inconséquent
+et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans répugnance, plutôt
+avec gaieté, que l'une d'elles, si elle est jolie, livre son corps pour
+de l'argent, pour le plaisir de la débauche... Et voilà que j'hésite, au
+dernier moment, à prendre la femme que j'aime!»
+
+À l'écart des danseurs, dans le coin où s'entassaient les accessoires,
+Rieu et Claire, qui devaient conduire le cotillon, causaient,--le baron
+penché près de l'oreille de la jeune fille.
+
+«Est-ce qu'ils flirtent? pensa Maurice... Claire se console. C'est égal,
+à ce jeu-là, le baron doit être un partenaire médiocre.»
+
+Un peu irrité, sans se l'avouer, il secoua sa volonté indécise:
+
+«Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'inévitable. Nous verrons bien!»
+
+Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le
+réchauffait.
+
+«J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement
+éprouvé. Eh bien, voici une revanche!»
+
+Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient
+partis: mais ceux qui demeuraient n'étaient plus des passants dédaigneux
+ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des
+tailles de femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive,
+dans cette atmosphère sur-chauffée, chargée de la poussière des fards,
+de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le
+contrat accoutumé entre le désir humain et la pudeur sociale; personne
+ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous. Maurice, ayant
+quitté Frœder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette
+foule. Des couples tournaient, si étroitement pressés, presque
+encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit. Ils se
+séparaient aux derniers accords de la musique--et brusquement se
+glaçaient dans une affectation de courtoisie mondaine. D'autres, assis à
+l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine; mais la
+lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les
+observer pour comprendre, ici la fervente instance d'un rendez-vous--à
+la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot
+brusque, bref, ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les
+anciennes caresses, où les mots glissent avec les regards par
+l'entre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.
+
+Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille
+avec l'homme qui l'énervait; les maris jouaient paisiblement au poker,
+dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux
+attaques des hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou
+affectaient de croire que, la nuit achevée, le calme et l'ordre se
+restaureraient dans les cœurs troublés des filles et des femmes, aussi
+aisément que les meubles et les tentures reprendraient leur place
+habituelle dans les salons dévastés par le bal.
+
+Maurice pensait:
+
+«Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église
+seule est raisonnable avec ses dogmes clairs, froids, tranchants comme
+l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une
+jeune femme, ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs
+nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison.»
+
+Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en
+ce moment par l'image de Julie, qu'il regarda la jeune fille avec une
+curiosité désintéressée.
+
+«Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux
+lumières, cette blancheur de peau, ces cheveux trop noirs... c'est
+presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.»
+
+--Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.
+
+Elle répondit, subitement rosée:
+
+--Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?
+
+--Eh bien! ne le conduisez pas.
+
+--Mais qui me remplacera?
+
+--N'importe qui; Mme Surgère, par exemple.
+
+--C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?
+
+--Oui, j'y vais.
+
+Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de
+soulagement à livrer son amie au baron de Rieu, au lieu de la voir
+traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle
+subissait, elle aussi, l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa
+nudité ne l'inquiétait plus: elle entendait sans révolte les propos
+d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui
+en avait murmuré de ces déclarations forcément écourtées, où le passant,
+un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si
+«ça prendra», peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes
+mots à une autre, l'instant d'après! Cette nuit, elle avait vraiment
+senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle
+n'en souffrait plus, qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle
+les écoutait en souriant! Son cœur en recevait une joie secrète. Elle
+pensait: «Je suis belle, je suis désirée!» et le vide que l'âge creusait
+entre elle et Maurice lui semblait se combler.
+
+***
+
+Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de
+restaurant de nuit; et les femmes, vraiment, par leur attitude,
+complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse
+avait mis dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus
+à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements bizarres, trouvés
+dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à
+des gamineries. On tournait le bouton du commutateur électrique, on
+faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres
+effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de
+l'autre, parlaient peu, écoutaient distraitement ce que disaient leurs
+voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans
+une langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers
+l'heure d'être seuls.
+
+Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se
+glissait déjà entre les fentes des rideaux, par les corridors, venant
+des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de
+fatigue, l'envie de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale
+tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...
+
+Les tables prestement enlevées, l'orchestre disparu, des amateurs
+jetèrent encore aux affamés de danse la pâture de quelques valses, de
+quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano,
+les domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres,
+les contrevents furent ouverts; et le premier rayon de soleil, d'un
+rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.
+
+Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgère
+remarqua la pâleur de Claire.
+
+--Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas là, tu
+vas prendre froid. Tu es fatiguée, tu n'as pas bonne mine.
+
+--Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur
+lequel Mme Surgère posa un baiser, puis rentra dans l'hôtel et gagna
+sa chambre.
+
+Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du
+perron d'angle... Ils restaient muets; cependant ils savaient bien
+qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas,
+puisque Julie laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils
+traversèrent ensemble les salons déserts. Où allaient-ils? Silence et
+solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à
+l'heure... Le jour les éclairait maintenant; mais on avait refermé les
+fenêtres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi
+Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur à travers les salles?
+Pourquoi voulut-il la conduire dans le boudoir mousse, vers ce fauteuil
+où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire.
+Car son cœur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la
+tourmentait, autant que cet enfant qui la menait par la main.
+
+Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du
+boudoir, ils furent dans la nuit. Les persiennes pleines, donnant sur
+l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et
+complice... Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent,
+et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils s'appartenaient, que c'était
+fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent
+que des balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle,
+étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds... Ah! certes! il y
+eut bien dans le cœur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à
+sentir franchie cette ligne précise qui sépare la tendresse de la
+lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère
+violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: «Je t'aime,» quand,
+bouleversé par l'anxiété, près de maudire son œuvre, Maurice suppliait:
+«Pardonne-moi!...»
+
+***
+
+Par une pitié de la destinée, l'étrange hallucination où s'étaient
+passées pour elle toutes ces choses, ne s'évapora pas tout de suite.
+Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole,
+ramena sa maîtresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperçut avec
+étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une insondable tendresse, celle
+qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure
+de l'Aimé, emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans
+dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs pensées, ils s'en
+allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles
+vides...
+
+Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie
+arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un regard de tendresse soumise,
+elle lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il
+baisa le bras nu tendu vers lui.
+
+--Oui... Je reste. Va! je t'aime!
+
+Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il
+colla son front aux vitres, regardant, ne voyant pas le jardin bleui par
+le matin qui grandissait.
+
+Alors, dans ce silence absolu, un léger frôlement le fit tressaillir.
+
+Claire était là, derrière lui, appuyée contre le piano: elle était là
+certainement avant qu'ils n'eussent passé; certainement elle les avait
+vus.
+
+Maurice marcha vers elle.
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici? dit-il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas
+couchée?
+
+Pâle comme une sainte de cire, elle dit:
+
+--J'avais oublié mon éventail... vous voyez.
+
+Il l'observa un instant, défaillante, comme terrifiée de ce qu'elle
+avait vu... Quelle vague intérieure le souleva, en cette minute où ils
+se regardaient, face à face, brûlés tous deux par l'émotion? Ce fut
+l'exaltation du triomphe, un besoin d'user une force de victoire énorme
+qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en ce moment rien
+ne lui résisterait... Il s'approcha de Claire: elle ne bougeait pas,
+hypnotisée par son regard.
+
+Il s'approcha plus près encore; il lui toucha les lèvres de ses lèvres,
+d'un baiser immobile, d'un baiser de maître qui commande, d'un baiser
+posé, sur cette bouche froide, comme un sceau plutôt que comme une
+caresse.
+
+***
+
+--Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Elle obéit.
+
+
+
+
+_DEUXIÈME PARTIE_
+
+
+
+
+I
+
+
+TROIS années avaient passé. Mai s'achevait.
+
+Trois années depuis le matin de bal où, dans la même heure, Maurice
+Artoy devenait l'amant de Mme Surgère et scellait d'un baiser de
+maître les lèvres de Claire Esquier.
+
+En regagnant sa chambre, ce matin-là, grisé d'orgueil, mais pourtant
+lucide, il avait entendu la voix d'un pressentiment lui murmurer: «Ton
+avenir désormais est lié à l'avenir de ces deux êtres qui t'aiment, qui
+t'aimeront uniquement, toujours!» Et vraiment, au cours des trois années
+échues, ni l'une ni l'autre n'avaient déserté sa vie ou sa pensée. L'une
+fut la compagne de chaque jour, et peu à peu comme l'épouse.
+L'autre,--la jeune fille,--il l'avait plus rarement aperçue; jamais sa
+présence ne fut indispensable à son bonheur actuel; mais en aucun jour
+de ces trois années il ne la sépara du rêve d'amour définitif, d'avenir
+lointain qu'il portait en lui.
+
+***
+
+Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lèvres, devant
+la table où il venait de déjeuner, seul, dans son appartement de la rue
+Chambiges, c'était encore à elles deux qu'il songeait. Il ne les
+opposait plus l'une à l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas
+les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage
+artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite
+guéri; et le projet qu'il avait pu former: mener de front les deux
+intrigues, s'étiola bientôt, plante parasite, sans racines profondes
+dans son cœur. N'était-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa
+génération, un Valmont incomplet, capable de concevoir et de souhaiter
+les extrêmes libertinages, mais sans courage, même pour la débauche?
+
+Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu
+irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès qu'ils furent
+amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la
+maison du mari. Maurice loua un appartement rue Chambiges; il ne vint
+plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité avouée
+des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire
+Esquier quittait l'hôtel à son tour: elle avait désiré rentrer à Sion
+pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans
+compagnes de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette
+retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais plus de deux ans, où la
+jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de
+guérir le mal de son cœur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie
+définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère. Elle fut
+cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine
+quelque embarras glaça les premiers entretiens. Lui sut bien lire dans
+les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman
+inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être
+survivait-il aussi la méfiance des brusques attaques, des caresses
+volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance.
+Il fut attentif et amical, sans allusion au passé: insensiblement,
+Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.
+
+Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente
+restituée. Puisqu'ils étaient destinés à vivre l'un près de l'autre, ne
+valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête
+cœur, de marier Claire le plus tôt possible--avec le baron de Rieu, par
+exemple, à qui certainement elle plaisait--et de demeurer ainsi
+toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.
+
+N'était-ce pas tout simple?
+
+Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme
+Claire, comme Jean Esquier; c'était le juste arrangement de l'avenir.
+Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à
+Claire par le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou
+ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de la reprendre, point
+d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour:
+la pensée de tromper Julie lui demeurait odieuse.--Non, mais de
+connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de l'ancienne
+tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle
+continuait à lui appartenir. Tous les vrais sentimentaux ont cette
+inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que
+les circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur
+interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la possession leur
+importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans
+date pour l'échéance. Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on
+l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le cœur».
+
+Mais comment le redemander à la jeune fille, ce cœur qu'il avait
+repoussé et si durement meurtri? Il n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il
+avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram
+au milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où
+Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le salon mousse... Il
+s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille
+s'interrompant de jouer, ils causaient avec simplicité... Mais aussitôt
+les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui
+apparaissaient impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête,
+où ils avaient parlé de choses indifférentes, il s'étonnait de rapporter
+l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient
+plus violemment à Julie.
+
+***
+
+Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries
+énervantes, aux mauvaises suggestions. Les oisifs la connaissent, cette
+lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son déjeuner
+achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux
+environs de six heures,--jusqu'à la visite quotidienne de Julie.
+
+Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la
+vaste chambre rectangulaire qui, avec une antichambre et un cabinet,
+composait l'appartement.
+
+Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où
+pour la première fois elle lui avait appartenu. Elle avait surveillé
+l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien
+mobilier de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main
+couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui avait donnés à chaque
+retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une
+matinée, des épingles à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les
+armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à peu avait
+imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges,
+c'était bien l'asile de leur union; et c'est pour cela que Maurice s'y
+plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux
+refuge sur le sein de l'aimée.
+
+«Chère Yù, comme je l'aime!»
+
+Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard,
+qui marquait telle date de leur long amour... Et cependant, plein de ses
+souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie
+que la veille, que le mois d'avant,--en ce moment il discutait avec
+lui-même une démarche dont l'idée lui était venue en déjeunant et que sa
+conscience condamnait.
+
+Il pensait:
+
+«À trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera
+seule à déchiffrer quelque partition dans le salon mousse. On a parlé
+hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connaît pas. Je
+vais les lui porter.»
+
+Il commença aussitôt sa toilette. Il y employa le soin minutieux,
+l'ardeur joyeuse habituelle à tous les hommes dont la jeunesse fut
+vouée à l'amour, lorsqu'ils se préparent à une entrevue de femme où
+l'amour est en jeu. Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il
+s'interdisait de la reconnaître aujourd'hui.
+
+«Je m'ennuie, et plutôt que de passer mon après-midi à bâiller, je vais
+voir une petite fille pour qui j'ai beaucoup d'affection. Voilà tout.»
+
+Ganté, le chapeau sur la tête, mis comme jadis avec une élégance
+recherchée, seul luxe dont il n'eût rien diminué après la perte de sa
+fortune, il revint vers son étroite table de travail. Quatre
+photographies de Julie s'y trouvaient, sans cadres, pour être plus
+portatives. L'une, toute jaunie, la représentait en pensionnaire des
+Rédemptoristes, les mains gauches, la mine sérieuse, vieille épreuve
+trouvée un jour par Maurice dans un album, et aussitôt confisquée. Les
+autres, plus récentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturité
+heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille,
+et sortit.
+
+--Si je n'étais pas rentré quand _Madame_ viendra, dit-il au concierge,
+vous la prierez de m'attendre.
+
+Le temps était clair, l'air sentait les feuilles, la sève, le jeune été.
+Maurice gagna à pied la rue Boccador, et de là remonta vers l'avenue de
+l'Alma.
+
+Un couple d'ouvrières, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un
+sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'écrier:
+
+--En voilà un qui serait mon type!
+
+Un peu plus loin, au moment où il montait en fiacre, une femme étalée
+dans une victoria, en toilette claire, le caressa d'un regard
+significatif. Et ces marques fugitives d'admiration féminine, auxquelles
+il n'avait jamais été indifférent, lui firent un plaisir singulier ce
+jour-là.
+
+Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les
+Champs-Élysées. Paris de mai, si brillant, si vivant, si pimpant,
+entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec
+l'année... Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne
+savait quoi, un événement qui trancherait sur le bonheur doux, monotone,
+où il se sentait enlisé peu à peu.
+
+Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies
+polonaises; cinq minutes après il atteignait l'hôtel Surgère.
+
+La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:
+
+--Madame est là?
+
+--Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous
+savez bien que c'est son heure.
+
+--Quand rentrera-t-elle?
+
+Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien:
+«Vous connaissez aussi bien que moi les habitudes de Mme Surgère.»
+Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.
+
+Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui
+parvenaient: une de ces mélodies nombreuses et chantantes, si
+reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.
+
+Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur
+les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au boudoir mousse.
+
+En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle
+n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux trop noirs, la bouche trop
+rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours
+l'enfant singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était
+apparue dans la villa des Œillets. Elle avait un peu grandi. La maigreur
+puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce
+roulement de buste sur les hanches, si gracieux, si rare chez les
+Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu
+donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins
+célèbres, où le maître a exprimé les mélancoliques du départ, l'angoisse
+de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait
+la première partie: le _Lebewohl_,--l'Adieu... Les chevaux secouent
+leurs grelots et piaffent; les postillons font claquer leur fouet; sur
+les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse...
+Puis la berline s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et
+disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il écoutait,
+se gardant de révéler sa présence; et en même temps il regardait Claire.
+Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et
+rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire
+traduisait et conduisait son rêve; elle évoquait des coins du passé,
+elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.
+
+Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible,
+et pourtant inquiété de désirs pour un lendemain indéterminé. Oui,
+c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des
+joies meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles
+viendraient.
+
+Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui
+apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas goûtées? La fortune l'avait
+trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre,
+sentant mieux sa pauvreté par le souvenir du luxe
+antérieur.--L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire
+tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste
+en rien, jamais. Je suis un amateur très intelligent, voilà tout.» Et
+l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute
+de l'argent, banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il
+souffrait encore dans son cœur d'amant, et si la mélancolie de cette
+musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture
+pareille à la sienne. Car maintenant elle contait le vide de l'absence,
+la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à chaque
+heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le
+visage aimé...
+
+«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui
+m'aime uniquement.»
+
+Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des
+sentiments humains, avaient rendu le désir moins palpitant, une
+tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie
+avaient poussé des racines dans son cœur que, vraiment il pouvait le
+dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée. Julie était
+l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait
+qu'il s'écroulerait misérablement. Il constatait en lui le besoin
+irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse
+que cette constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il
+n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale, comme sa vie
+d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle,
+certes, très désirable, mais cette femme avait quarante ans. Que le
+miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât,
+qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre
+cœur a l'âge même de son amour: son cœur avait quarante ans. Jamais il
+ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes hommes, le
+désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille
+créée... Tout un chemin de la vie lui était fermé comme par un mur.
+
+«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente
+pour moi le jardin interdit où il ne me sera pas permis de vivre... Car
+je ne l'aime pas.»
+
+Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait,
+et vraiment sa chair ne s'émouvait pas. «Dire qu'il y a trois ans,
+pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas
+été capable de me tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à
+peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces poursuites de la
+jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux
+noirs devenir fixes, pour tenir son buste, haletant, renversé sous un
+baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux
+un peu pervers.
+
+«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri
+aujourd'hui.»
+
+La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes
+les mauvaises greffes de scepticisme, de rouerie, de perversité
+sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient
+desséchées une à une.
+
+En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait,
+c'étaient les appréhensions d'une agonie dans l'avenir, à un moment
+qu'il ignorait,--d'une souffrance causée par cette enfant blanche et
+brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait
+sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais une tendresse confuse
+l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs.
+Ou plutôt c'était la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose
+entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.
+
+D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle
+angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer, crier, si la musique durait
+un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas
+s'amortissait sur la haute laine des tapis, mais Claire devina sa
+présence. Elle se retourna à demi.
+
+--Ah! c'est vous?
+
+Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.
+
+--Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans
+plus y songer, le recueil de mélodies polonaises qu'il apportait. Je
+vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a
+tout ému.
+
+--Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de
+la jouer, cette page de l'Adieu. J'en suis tellement pénétrée que quand
+je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma
+pensée.
+
+Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était
+assis près du piano, dit, presque bas:
+
+--Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.
+
+--Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.
+
+Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter
+le tabouret.
+
+--Vous savez que Mme Surgère n'est pas là? dit-elle.
+
+--Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.
+
+--C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.
+
+Il répondit sérieusement:
+
+--Oui, c'est vous.
+
+Aujourd'hui il lui fallait approcher son cœur du cœur de la jeune fille.
+Si las des paroles polies qu'ils échangeaient d'ordinaire, il voulait
+savoir ce que contenait d'affection pour lui ce cœur innocent. Bien loin
+de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se
+confiât tendrement, qu'elle lui parlât, l'âme ouverte, comme à un grand
+frère affectueux.
+
+Elle, qui le voyait, cette fois, plus troublé encore que de coutume,
+rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait, essayant d'être gaie.
+
+--Vous êtes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.
+
+Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant
+d'elle, il lui prit les deux mains. Entre eux, pensait-il, il ne
+s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de précaution mondaine
+masquant les penchants du cœur. Ils avaient été enfants ensemble, ils se
+connaissaient bien. Maurice dit sa pensée tout haut, comme s'il se
+parlait à lui-même; et Claire n'en fut point surprise.
+
+--Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande
+jeune fille que voilà a été ma petite amie autrefois, ma petite
+passion, alors qu'elle était une pensionnaire de quinze ans, maigre et
+gauche! À quinze ans, elle-même était si occupée de son ami Maurice
+qu'elle écrivait son nom, avec des points d'exclamation, au revers des
+images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce
+paroissien, un dimanche, à Cannes! Il a passé trois ans seulement. Nous
+nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune fille très belle,
+mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.
+
+Bien qu'il s'efforçât de donner à sa voix le ton de la plaisanterie, une
+vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire l'apercevait bien; et son
+joli visage grave s'ombrait de mélancolie.
+
+--Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...
+
+Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et
+tristement, comme s'il eût cherché sur ses traits une expression
+fugitive du visage d'autrefois.
+
+--Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est
+que lorsqu'on a des minutes heureuses, on ne s'en avise pas sur le
+moment, mais longtemps après, quand elles sont bien loin dans le
+passé... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des Œillets? Et les soirées
+passées sur la terrasse en face de la mer, quand je restais des heures,
+ayant une de vos mains dans ma main, et la tête appuyée sur la poitrine
+de maman?
+
+Il porta, à ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux,
+comme pour y renfermer les pleurs prêts à couler. Claire, à qui des
+larmes aussi venaient, balbutia seulement:
+
+--Maurice!
+
+--Vrai, reprit-il, quand je songe à mon bonheur de ce temps-là, il me
+semble que c'est un autre enfant, que ce n'est pas moi qui ai été si
+heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade à Beaulieu, du petit
+chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des
+rochers de Saint-Jean, ces rochers arrachés, comme brisés par la mer, et
+qui ont des airs de désespérés?
+
+Elle baissait la tête. Oui, certes, elle se rappelait; c'était son
+trésor secret, tous ces souvenirs. Maurice prononçait à voix plus basse
+les mots que tout à l'heure il n'eût pas voulu dire, mais qui maintenant
+s'échappaient d'eux-mêmes.
+
+--Vous rappelez-vous cette première fois où j'ai pris vos lèvres,
+là-bas, devant ce paysage tragique? Moi, je vois cela comme une chose
+présente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout à coup si
+étrangement fixes, comme en ce moment, tenez...
+
+En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors;
+ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa physionomie d'autrefois. Le
+besoin irrésistible de revivre le passé, de lui arracher quelques-unes
+de ses minutes irretrouvables, étreignit Maurice. Il désira ces lèvres
+rouges qu'il avait frôlées. Il attira vers lui les mains de la jeune
+fille; mais elle se dégagea, se détourna si résolument que Maurice
+n'essaya même pas de la retenir.
+
+--Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.
+
+Elle s'était levée. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de
+chercher un morceau dans le cahier à musique. Maurice la rejoignit. Il
+lui fallait parler encore de ce qui les séparait; rien ne l'en eût
+empêché maintenant.
+
+--Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me
+refusez les moindres choses que je vous demande?
+
+Elle se retourna, plus calme:
+
+--Ces choses-là, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander
+aujourd'hui.
+
+Maurice ne répondit pas, surpris. «Elle sait donc? Elle comprend donc?»
+pensa-t-il. Puis aussitôt: «Évidemment, elle comprend. C'est folie de la
+croire toujours une enfant.»
+
+L'honnêteté résolue de la jeune fille le toucha.
+
+--Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un
+inconscient et un fou. Ne me gardez pas rancune. Je ne recommencerai
+pas... Vous me pardonnez?
+
+Elle répliqua:
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner. C'est oublié.
+
+--Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous
+écoutais. Rejouez-moi la seconde partie, l'Absence. Cela me remettra,
+et tout de suite après je partirai.
+
+Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile
+traduisait encore son rêve. Elle disait plus douloureusement
+l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu;
+elle évoquait la nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.
+
+La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion
+intérieure, s'approcha de Claire, prit la main droite sur le piano même,
+tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.
+
+--Adieu, dit-il.
+
+--Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.
+
+--Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.
+
+Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de
+jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et l'hôtel.
+
+«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue
+Chambiges. Quelle force irrésistible m'a fait parler à cette enfant
+comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je
+n'attends rien d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme
+--même Claire--ne saura me détacher d'elle... Alors, pourquoi,
+pourquoi?»
+
+Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix
+extérieure, hors de lui, qui répondait:
+
+«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être,
+le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes pas. Si de la voir hors de
+ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est
+qu'elle te montre ta vie close, finie pour l'amour, maintenant. Certes,
+ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant
+représente la liberté, l'avenir.»
+
+Il arrivait. «Pourvu qu'_elle_ soit là déjà!» Il avait peur d'être seul,
+même quelques instants, seul contre la cabale des mélancolies, dans
+l'appartement vide. Oui, Julie était là... la lumière d'une lampe
+filtrait entre les jointures des persiennes. Dès qu'il eut ouvert la
+porte, il aperçut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantôme adoré
+de son amie... Tout de suite, elle le reçut dans ses bras.--«Comme je
+l'aime!» se disait-il, réfugié là, sans paroles, dans la posture où
+jadis, enfant et jeune homme, il aimait à se blottir contre le sein de
+sa jolie mère. «Non... de cette femme-là jamais je ne pourrai me passer,
+jamais.»
+
+Il la ramena dans la chambre... C'était l'heure où, d'ordinaire, ils se
+racontaient leur journée en vieux amis tendres qui se plaisent à tout
+savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, ému par son récent entretien
+avec Claire, il se désintéressait des menus incidents. Face à face avec
+sa maîtresse, il voulait la voir longuement, gravement, respirer sa
+tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se
+purifier sincèrement de tout mauvais désir, de toute envie de duplicité
+ou de trahison. Tant cette présence calmait son inquiétude, la maladie
+secrète de son cœur!
+
+--Qu'est-ce que vous avez, mon aimé? disait Julie, en le scrutant du
+regard. Je suis sûre que vous avez quelque chose que vous ne me dites
+pas.
+
+--Non, répondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous
+aime ce soir plus tendrement qu'à l'ordinaire. Il faut bien m'aimer,
+vous aussi.
+
+Il l'attira doucement sur le canapé qui meublait l'angle voisin d'une
+des fenêtres, un simple sommier couvert d'un grand tapis de la Mecque et
+jonché de coussins. Couché contre elle, les lèvres près de son col et de
+ses joues, il les effleurait à peine, et rien n'était plus chaste, plus
+fraternel. Trois années avaient tamisé leur désir, laissant survivre,
+certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'étaient
+données, mais purifiée par la durée, par la communion des souvenirs, par
+l'emmêlement de leurs vies d'esprit.
+
+***
+
+S'ils s'aimèrent ce jour-là autrement qu'avec leurs cœurs bouleversés de
+tendresse, ils s'en souvinrent à peine lorsqu'ils se séparèrent, une
+heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens où les
+ramenait parfois leur humanité? C'était une moindre preuve d'amour,
+certes, que leur étroite union de pensée,--et cet invincible besoin de
+vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.
+
+
+
+
+II
+
+
+«J'EN suis sûre, mon aimé, vous avez quelque chose que vous ne me dites
+pas....»
+
+Pauvre Julie! l'inquiétude, la tristesse devinées au fond des yeux
+clairs de Maurice devenaient son inquiétude et sa tristesse, maintenant
+qu'elle l'avait quitté, et que durant vingt-quatre heures elle ne le
+verrait plus. Maurice avait dit: «Je n'ai rien.» Aussitôt il s'était
+répandu en étreintes plus passionnées, en mots plus caressants.... mais
+on ne trompait pas le cœur de Julie. Elle connaissait trop les regards,
+les gestes, la voix de son ami; elle y percevait des altérations légères
+que lui-même n'y soupçonnait pas. Cette fois, elle se demandait,
+angoissée: «Qu'est-ce qu'il a, cet adoré?» et tout de suite son anxiété
+se précisait: l'inquiétude de Maurice était une menace pour leur amour.
+
+Rien qu'à penser à cela, elle défaillait. Sa tardive tendresse avait si
+complètement occupé son cœur! Si on l'en ôtait maintenant, elle n'avait
+plus de raison de vivre, elle le sentait bien; elle s'affaisserait comme
+une plante débile, privée de son tuteur. «Je l'aime tant, mon aimé!»
+Elle l'aimait pour tout ce qu'elle avait pâti longtemps à se sentir vide
+et délaissée; pour la violence faite à sa chasteté et à sa foi
+religieuse; pour l'anxiété de l'avenir, jamais oubliée, même aux minutes
+les plus exaltées,--chaque année, chaque heure accusant entre elle et
+Maurice la disproportion des âges...
+
+Oh! la sainte tendresse, si étroitement mêlée de souffrance que chacune
+des palpitations de son cœur l'avait fait saigner.
+
+D'abord, au lendemain de l'abandon, ç'avait été, malgré l'orgueil
+d'avoir fait heureux l'homme qu'elle aimait, un affreux dégoût de soi,
+la conscience d'être irrévocablement déchue, le remords du soldat qui
+passe à l'ennemi. «C'est fait, c'est fini... Je ne serai plus jamais une
+honnête femme.» Et elle, que le pas, que la voix de Maurice, entendus de
+loin, que son nom seul prononcé, bouleversaient, redouta la seconde
+épreuve, d'une peur instinctive de la chair et de l'esprit... Peu
+d'hommes soupçonnent ce que souffre une femme longtemps fidèle dans le
+mariage, lorsque, station par station, elle monte le calvaire de
+l'adultère.
+
+Elle fut à lui pour la seconde fois, plus de deux semaines après le bal,
+rue Chambiges, dans l'appartement à peine installé de Maurice. Jamais
+Maurice ne devait connaître la torture qu'elle avait subie à descendre
+de fiacre, au coin de la rue, sous l'œil rieur du cocher, à se glisser
+le long des murs jusqu'à la porte de la maison, puis jusqu'au seuil de
+l'antichambre où son amant la reçut, demi-morte d'effroi et de honte,
+dans ses bras... Devina-t-il au moins que les premiers dévêtements,
+malgré les baisers et les étreintes dont il les enveloppa, lui firent
+mal comme de s'arracher l'épiderme lambeaux par lambeaux? Comprit-il
+qu'elle souffrait mille fois plus qu'une épousée,--car l'épousée a le
+refuge de son ignorance,--que tout lui fut martyre, dans cet amour, sauf
+la minute unique où sa vie lui sembla fugitivement confondue avec la
+vie de l'adoré?
+
+Ces cruels effarements qui la torturaient alors, elle devait se
+reprocher plus tard de ne plus les éprouver... Le temps invincible usa
+sa pudeur comme il use tous nos sentiments, comme il nous use. Mais
+Julie ne fut point de ces amoureuses qui raillent leur innocence abolie.
+Que de fois, après les caresses, elle se contempla elle-même avec
+étonnement, presque avec pitié, confuse d'en avoir été si troublée,
+confuse de se découvrir une puissance d'émotion qu'elle ne s'était pas
+connue! Quoi, c'était elle, cette passionnée, soumise, sans la pensée
+même d'une révolte, comme une chose, aux désirs d'un homme, d'un homme
+si jeune? Elle n'eût pas été plus surprise si, regardant un miroir, la
+glace lui eût renvoyé une autre image que la sienne...
+
+Temps troublés, incertains, agités et mélancoliques, ces premiers temps
+d'amour où ils faisaient, pour ainsi dire, l'apprentissage l'un de
+l'autre. Quand elle s'en souvenait, l'évocation la faisait tressaillir;
+mais elle n'en eût point souhaité le retour. Il lui semblait, était-ce
+étrange! qu'en ce temps-là Maurice l'avait le moins aimée; moins même
+qu'avant, moins qu'au temps de leur paisible communion d'amis amants.
+Plus de douces promenades à deux, plus de courses communes en
+voitures... Seulement l'entrevue de cinq heures, devenue de plus en plus
+fréquente, puis quotidienne; et cette entrevue, hors l'étreinte où tout
+s'oublie, était vide, morne: deux ennemis désarmés qui s'observent.
+L'étreinte dénouée, ils éprouvaient l'envie inavouée de se quitter,
+d'être seuls,--pour se désirer de nouveau, dans la solitude...
+
+Lentement, cependant, à travers les broussailles et les cailloux de ces
+premières étapes d'amour, ils s'acheminaient, et ils l'ignoraient! vers
+le paradis secrètement attendu. Un sentiment nouveau germa, crût en eux:
+le désir d'être proches, de se frôler, de se regarder; désir des
+abandons silencieux aux bras l'un de l'autre, longtemps après que s'est
+tue la voix tyrannique des sens. C'était la tendresse de leurs premiers
+mois d'amitié, et quelque chose de plus, car elle fut plus exaltée, plus
+chaude de reconnaissance; violente comme un appétit, profonde en même
+temps, intime comme une douleur...
+
+Alors seulement ils sentirent qu'ils approchaient de cette cime, si
+rarement atteinte, où deux êtres humains s'aiment parfaitement.
+
+Quand ils l'atteignirent, ils en eurent conscience, et cette date devait
+vivre toujours dans leur mémoire. Ce fut vers l'automne de la première
+année. Maurice, inquiet de voyages, las de la ville, tourmenté aussi
+d'un étrange besoin d'isolement, avait quitté Paris. Quinze jours
+durant, il parcourut, en pays d'Aveyron, les beaux sites mal explorés
+qui avoisinent Espalion et Figeac. Tout ce temps-là il vécut seul avec
+le cocher, demi-sauvage, des deux bêtes maigres, infatigables, qui le
+traînaient par les routes... Autour de lui, défilaient les vastes
+paysages; la voiture longeait des entailles à pic, au fond desquelles
+coulait un torrent. Parfois un pont léger, moderne, ou quelque vieille
+ogive moussue, franchissait l'entaille. Des chemins descendaient
+éperdument vers les abîmes, et lentement escaladaient l'autre versant.
+Au bout de lourds promontoires de chaînes, les villages apparaissaient
+comme les guivres de proues gigantesques... Puis, sur les plateaux,
+c'étaient les pâturages immenses de l'Aubrac, leurs villages lointains,
+leurs lacs mystérieux où, disent les légendes, dorment les villes
+mortes...
+
+Oh! les départs dans le matin blême, par la rosée et la brume
+lumineuses! les routes où, comme des fantômes bleuâtres, apparaissent à
+travers le brouillard les formes amplifiées des troupeaux, des chariots
+qu'on va rencontrer!... Oh! les soirs de solitude, parmi les bourgades
+aveyronaises, quand, après le pesant dîner d'auberge pris à la table des
+voyageurs, Maurice s'en allait errer dans l'ombre des rues, à peine
+éclairées par quelque lanterne à schiste, au bout d'un angle de chaînes!
+Concentrées par l'isolement et le silence, ses sensations se décuplaient
+d'intensité, indéfiniment réfléchies sur les parois de son propre
+cœur... Comme il se sentait loin de tout, et seul! Des rares êtres
+humains qu'il voyait passer près de lui, aucun ne parlait sa
+langue,--pas une pensée commune n'habitait ces cerveaux et le sien... Il
+s'abîmait dans sa solitude: «Je suis seul... seul, seul...» Et c'était
+une volupté horriblement douce. Mais elle l'eût ravagé s'il n'eût pu se
+répondre: «Oui, je suis seul, ici, mais je ne suis pas seul dans la
+vie... Là-bas, quelqu'un pense à moi.» Le prix de cette pensée fidèle,
+sœur de sa pensée, imprégnée de son souvenir malgré la distance, il le
+connut seulement à cette heure... Parmi les pauvres et nobles paysages
+de l'Aveyron, l'absente lui fut vraiment toute l'humanité. Elle le
+hanta. Le reflet évoqué d'un de ses regards, le sillage d'un geste,
+l'écho d'une parole, soulevèrent en lui des commotions imprévues,
+impérieuses à le faire crier... Il baisa dévotement, et mille fois, les
+dépêches que lui remettaient, à chaque étape, les buralistes des
+télégraphes.
+
+Lorsqu'il regagna Paris, la solitude l'avait transformé. Un télégramme,
+daté de Vic-sur-Cère, annonça à Julie qu'il arrivait avant le jour; elle
+le trouverait rue Chambiges, sitôt qu'elle viendrait... Et la minute
+inoubliable fut celle-ci: quand ils s'enlacèrent dans le crépuscule de
+la chambre aux persiennes closes, lui couché, à demi sorti du pesant
+sommeil où l'avait plongé la fatigue, elle, vêtue pour la marche,
+apportant du dehors un parfum d'air frais, et comme la phosphorescence,
+sur ses vêtements, sur ses joues, dans ses cheveux, de la lumière
+joyeuse du matin. Maurice, dressé sur son séant, avait saisi le buste,
+la tête chérie; le désir des baisers faisait oublier les paroles à leurs
+lèvres. Elle, son cœur intelligent d'amoureuse tressaillit de bonheur,
+moins parce qu'elle retrouvait l'aimé que parce qu'elle le trouvait
+cette fois tel qu'elle l'avait si longtemps rêvé: non plus l'enfant
+nerveux, non plus l'amant impérieux, mais l'être pareil à elle-même,
+cherchant l'obscure fusion de leurs âmes, rêvant d'être sa chose
+dévouée, son bien, son tout.
+
+Ce fut l'aurore du temps béni, rançon des angoisses, des dégoûts de la
+première heure, rançon de l'avenir aussi, de tout ce qu'un amour absolu
+enclôt de menaces pour le lendemain. La destinée miséricordieuse leur
+concéda cette trêve: nul obstacle à se voir, nulle surveillance jalouse;
+une cabale de protection semblait formée autour d'eux. Aucune saison de
+l'année ne les sépara désormais. À l'hiver de Paris, aux rendez-vous
+quotidiens de la rue Chambiges,--coupés par quelques semaines passées à
+Nice,--succédaient les villégiatures en commun, à la campagne, à la mer,
+où tour à tour Antoine Surgère et Esquier venaient les rejoindre. Tout
+naturellement, la vie s'était arrangée à leur garantir le repos. Il ne
+tint qu'à eux de goûter le bienfait que l'être humain cherche le plus
+obstinément ici-bas: l'oubli des jours, le doux néant de vivre.
+
+Maurice le goûta: il fut heureux; Julie aussi fut heureuse, mais son
+bonheur se trempa d'une inquiétude invincible, née avec lui, née de son
+excès même, et qui, dès lors, ne cessa de grandir. Quand elle comparait
+sa vie d'autrefois à celle d'à présent, elle mesurait avec épouvante
+l'obscur abîme d'où l'amour l'avait retirée,--mais pour combien de
+temps?... Pour des mois? peut-être!... Pour des années? peut-être...
+Assurément point pour toujours. «Quand Maurice aura l'âge que j'ai
+aujourd'hui, moi, je serai une vieille femme...» Une heure viendrait
+donc où Maurice lui serait ravi, où elle retomberait dans les limbes de
+son ancienne existence, avec le souvenir du bonheur perdu, pour la
+désespérer. «Maurice se mariera... S'il ne se marie pas, il me
+quittera...» Cette pensée la rongea. Elle l'oubliait auprès de Maurice;
+la solitude l'y rejetait.
+
+Les vraies heures d'agonie, c'était quand elle avait lu dans les yeux de
+son aimé une préoccupation, un rêve dont il n'avait pas voulu dire le
+secret. Elle les connaissait si bien, jusqu'aux moindres fibres de la
+prunelle, ses clairs yeux d'ambre... Elle y lisait si nettement le désir
+qui n'était pas pour elle, fût-il indécis au point que Maurice lui-même
+ne le distinguait pas! Dès qu'elle l'avait quitté, son martyre
+commençait. Les yeux de Maurice, avec la tache de la pensée trouble, la
+hantaient. Elle s'enfermait dans sa chambre, pour être seule avec son
+chagrin; et là, elle pleurait sur l'inconnu, sur le vague péril. Ah!
+qu'un confident lui eût été cher, pour ces pensées sans nom! Mais où le
+prendre, ce confident? La pudeur scellait ses lèvres en face du vieil
+ami,--d'Esquier, qui pourtant avait tout deviné,--elle le savait. Alors
+qui?... Le confesseur!... Bien des fois, passant rue de Turin, elle fut
+tentée par l'arcade blanche de la petite chapelle. Hélas! la honte de
+son péché lui en barrait l'entrée; elle sentait qu'elle ne rentrerait là
+que lavée par le remords et par la pénitence, plus tard, bien plus tard,
+après l'écroulement de son bonheur... Elle errait cependant autour des
+églises: parfois elle s'y glissait furtivement, comme si elle avait peur
+d'être aperçue, elle, pécheresse, par ce Dieu même qu'elle y venait
+chercher. Écroulée sur un prie-Dieu, elle demeurait des heures entières
+dans un coin sombre des basses nefs, côte à côte avec de vieux pauvres,
+des dévotes à chapelet. Elle ne priait pas: comment oser demander ce que
+souhaitait son cœur coupable, la sécurité, l'éternité de la faute?...
+Non. Elle ne demandait rien, elle s'attendrissait seulement, en face du
+tabernacle; elle prenait peu à peu le courage d'étaler sa misère aux
+yeux du Maître divin. Il sait bien, Lui, ce qu'il faut aux pauvres
+amoureuses!... Il voyait bien son impuissance à désirer la guérison de
+son âme! Au moins, par sa présence à l'église, la pécheresse protestait
+contre son indignité, et il lui semblait que, par un de ces moyens
+miraculeux qui sont entre ses mains, Dieu s'arrangerait, un jour, dans
+longtemps, longtemps, pour que le crime fût pardonné.
+
+En quittant Maurice, ce jour-là, elle eut le désir d'une de ces humbles
+stations à l'église, avant de regagner la maison. Sept heures avaient
+sonné, le temps pressait. Mais en ce moment, Antoine Surgère était à
+Luxembourg; Esquier s'accommodait volontiers, pour les repas, des
+caprices de Julie. Elle se fit conduire à la chapelle dominicaine de
+l'avenue Hoche. Au moment où elle y pénétra, le bas de la nef était
+rempli de silhouettes agenouillées: c'était un samedi, l'heure des
+confessions.
+
+«Voilà des femmes du monde, comme moi, se disait Julie; et elles n'ont
+pas rompu leurs habitudes religieuses, elles!... Comme je vaux peu, mon
+Dieu!»
+
+Elle s'isola dans un coin bien obscur, elle s'agenouilla; elle commença
+des prières. Mais ses lèvres seules priaient: elle était trop inquiète;
+un pressentiment trop net lui dénonçait le péril. Malgré son effort,
+elle ne parlait pas à Dieu; elle réfléchissait.
+
+Elle revoyait Maurice tendre et distrait, ses plus vives étreintes
+subitement glacées par une absence de la pensée. Ç'avait été plus
+manifeste aujourd'hui qu'hier; hier plus qu'avant-hier; une suite de
+menus incidents, conservés dans sa mémoire, jalonnaient dans le passé
+récent le chemin par où les soupçons lui étaient venus. Quel rêve
+troublait donc le jeune homme, qu'il ne lui confiait point? Il lui
+disait tout, depuis longtemps, graves soucis, ennuis légers.
+
+«Une femme... Il y a une femme entre lui et moi.»
+
+Souvent déjà cette idée d'une infidélité possible de Maurice lui avait
+traversé l'esprit. Elle en avait souffert, certes, moins pourtant
+qu'elle ne souffrait en imaginant qu'une autre femme pourrait, un jour,
+lui prendre la pensée de son ami, remplir son cœur, y régner comme
+elle. D'ailleurs ces doutes n'étaient jamais de longue durée,
+probablement comme les caprices de Maurice. Elle le retrouvait bientôt
+plus ardemment à elle, plus épris du refuge de ses bras et de son sein.
+Alors, qu'importait? Elle se sentait victorieuse, toujours la Maîtresse.
+
+Hélas! Cette fois, elle hésitait, elle n'avait plus confiance dans la
+victoire. Pourquoi? Oh! elle n'aurait rien su dire de précis, mais
+c'était un sentiment si puissant!
+
+«Il rêve de me quitter, mon Dieu! mon Dieu!»
+
+Elle avait beau se raisonner, se répéter que Maurice demeurait en somme
+tendre comme autrefois. Sa conscience d'amoureuse répliquait: «Je suis
+sûre, sûre!...» Dans la demi-nuit de cette chapelle, elle se mit à
+chercher obstinément, à chercher un nom.
+
+«Si je la connaissais, au moins!... Mais je n'ai pas d'amies.»
+
+En effet, les quelques femmes qui assistaient au dîner du mardi, les
+visiteuses du jeudi, n'étaient pas des amies. Il n'y avait plus de place
+depuis longtemps dans la vie de Julie, pour les minutes vaines que les
+femmes donnent aux femmes.
+
+«Je n'ai pas d'amies. Mais lui va dans le monde... C'est là qu'il a
+rencontré cette femme.»
+
+Une femme? Non, une jeune fille. À travers les phrases qui parfois
+s'échappaient aux heures tristes, elle avait bien compris que jamais il
+ne chercherait une autre maîtresse. Ce qui l'obsédait, c'était l'avenir
+clos, l'évolution sentimentale interrompue. Ne lui avait-il pas dit ce
+mot, un jour qu'elle faisait tristement allusion à la différence de
+leurs âges: «J'ai votre âge, mon aimée. Notre cœur a l'âge de ce qu'il
+aime?»
+
+Oui! l'âge de ce qu'il aime. Telle était bien la pensée de Maurice et sa
+hantise. Il avait un cœur de quarante ans...
+
+Mais quelque part, sans doute, vivait l'inconnue, la jeune fille, celle
+qui représenterait pour lui le rajeunissement du cœur, l'amour initial,
+le foyer créé, la famille... Celle-là, Julie la redoutait, elle
+suppliait Dieu de l'éloigner du chemin de l'aimé...--Et voilà que
+c'était fait sans doute; il l'avait trouvée.
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! faites que cela ne soit pas.»
+
+À ce moment, le sacristain lui toucha l'épaule.
+
+--On ferme la chapelle, madame, dit-il discrètement.
+
+--Quelle heure est-il donc?
+
+--Il est huit heures.
+
+Elle se leva en hâte, regagna son fiacre. Le cheval, qui par hasard
+allait bon train, mit cinq minutes à gagner la place Wagram.
+
+En montant l'escalier, le premier visage qu'elle aperçut fut celui de
+Claire Esquier. Elle lui demanda:
+
+--Je suis en retard?
+
+--Oh! oui... Nous commencions à être inquiets.
+
+--Fais servir. Je descends à l'instant. Qu'on enlève le couvert de
+Maurice, il ne vient pas dîner ce soir.
+
+--Je sais, dit Claire.
+
+Mme Surgère, surprise, questionna:
+
+--Il te l'a écrit?
+
+--Non, il est venu ici tantôt; il me l'a dit.
+
+Elle descendit sur ce mot, prononcé sans arrière-pensée. Elle ne vit pas
+Julie fléchir et s'appuyer au champignon monumental de la rampe.
+
+«Il est venu aujourd'hui... Il est venu à l'heure où je ne suis pas là,
+il est venu voir Claire, et il me l'a caché... C'est donc elle?... C'est
+elle! Comment ne l'avais-je pas deviné?»
+
+***
+
+Le péril lui semblait plus inévitable, maintenant qu'elle savait...
+L'ennemie, c'était Claire. Comment combattre celle-là?... Comment la
+haïr?
+
+
+
+
+III
+
+
+UNE pensée sauva Julie du désespoir, quand elle fut certaine du péril.
+Elle pensa: «Malgré tout, Maurice m'aime.» Elle en était sûre, sans
+pouvoir se donner aucune raison de sa sécurité; un sentiment
+irrésistible le lui disait. Elle, si passive jusque-là aux événements, y
+puisa le courage de se défendre, une énergie pareille à celle que les
+plus débiles femelles trouvent pour défendre le nourrisson pendu à leur
+sein.
+
+Dans les premières heures de la nuit suivante, elle sut se maîtriser
+assez pour réfléchir, pour déduire, pour arrêter un plan.
+
+--Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu
+de sa distraction et de son inquiétude, je sens que je le reprends
+vite, plus tendre peut-être, plus passionné que lorsque rien ne le
+trouble. S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.
+
+Le cœur simple, droit, de Mme Surgère, ne concevait pas deux
+tendresses à la fois dans le cœur de son ami. Se trompait-elle? Pas
+complètement, certes. Elle possédait assez Maurice, il s'était assez
+dévoilé aux heures d'abandon pour qu'elle connût bien le mal dont il
+souffrait. «Claire pour lui signifie un avenir interdit, et voilà
+pourquoi il s'inquiète de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et
+ce sera de nouveau, pour des années peut-être, le répit, la trêve.... Il
+faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.»
+
+Elle songea tout de suite au baron de Rieu.
+
+Rieu était un assidu de la maison. Il ne se passait guère de soirée sans
+qu'il y vînt. Il causait volontiers avec la jeune fille, qui paraissait
+se plaire auprès de lui.
+
+«Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'année, dans le
+mois!...»
+
+Elle résolut de s'y efforcer; le projet était réalisable; l'espoir de le
+mener à bonne fin lui rendit un peu de calme. Elle s'endormit dans ce
+calme, assez tard. À l'heure accoutumée, elle fut debout.
+
+Sitôt levée, elle envoya à Maurice une dépêche bleue.
+
+/#
+ _«Mon aimé, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous
+ voir. Daumier vient déjeuner; venez aussi, si vous aimez_
+
+ «_Votre_ Yù.»
+#/
+
+Ensuite, elle écrivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de
+pied:
+
+/#
+ _Cher ami,_
+
+ _«Je reçois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les
+ manger ce matin avec le docteur, Maurice et nous._
+
+ _«Bonnes amitiés._
+
+ «JULIE SURGÈRE.»
+#/
+
+Le baron fit répondre qu'il n'était point libre au déjeuner, mais qu'il
+aurait un instant, vers deux heures, pour serrer la main à ses amis.
+Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui,
+avec la jeune fille.
+
+«Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais réussir!»
+
+La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement préparées.
+Elle s'applaudissait des naïves habiletés de son plan, et déjà croyait
+au succès.
+
+Mais elle avait compté sans la défaillance de ses nerfs et de son cœur.
+L'heure du déjeûner arrivée, quand elle vit Maurice et Claire à côté
+l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa
+pas: elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que
+son malheur était consommé, qu'il n'y avait plus à lutter, qu'ils
+s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient à peine; tous deux, avec Esquier,
+écoutaient le docteur qui, comme à l'ordinaire, causait tout seul,
+faisait une conférence. Cette fois, il traitait la question du mariage,
+à propos d'une statistique récente établissant «la décroissance des
+unions, et la diminution de la natalité.»
+
+--Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.
+
+--Oui, fit Maurice.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend à
+disparaître, à être remplacée par un autre mode d'union.
+
+Julie regarda Claire et crut la voir rougir.
+
+«Elle veut l'épouser,» pensa-t-elle.
+
+Le médecin demanda:
+
+--Quel mode d'union?
+
+--Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela...
+Question d'équilibre à établir, voilà tout.
+
+--Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous?
+Voulez-vous que je vous démontre scientifiquement votre erreur? Vous n'y
+tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les bêtes,
+pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois.
+L'association des deux sexes, c'est un fait sans exception, dure le
+temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme
+adulte, il faut vingt ans. Donc, de son essence, l'association de
+l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union,
+c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?
+
+--Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous
+dites.
+
+--Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du
+mot.
+
+Esquier intervint:
+
+--Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa
+génération. Seulement, je ne vois pas bien au nom de quoi vous le
+condamnez, vous qui ne croyez à rien.
+
+--À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul
+précepte: conformer ses mœurs individuelles aux intérêts de l'espèce.
+Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre l'union libre,
+pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...
+
+Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux.
+Claire montrait la gêne que donne aux jeunes filles une conversation
+effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait.
+Mais Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin,
+chacun sur un coin différent de son cœur. Sous l'apparat d'une formule
+scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse:
+l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la
+famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs regards: Julie laissa voir
+dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un
+sourire.
+
+Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à
+table quand le baron de Rieu fut annoncé. On se hâta de finir; on passa
+dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un
+guéridon. Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de
+l'autre.
+
+--Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine
+tristesse, est-ce fini?
+
+Il la sentait triste, triste à fondre en larmes si elle avait été seule,
+et cette tristesse lui inspira le désir de la calmer par des tendresses.
+
+--Non... je vais bien, mon aimé, je vous assure. Je vais bien, puisque
+vous êtes près de moi.
+
+--Yù, ma chérie, répliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a
+du chagrin dans ces beaux yeux-là... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.
+
+Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'être vu.
+
+--Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.
+
+Il répliqua:
+
+--Je vous aime infiniment.
+
+Leurs yeux, de nouveau, se pénétrèrent. Pour la première fois, à travers
+des paroles souvent échangées, ils s'étaient laissé entrevoir leur
+inquiétude. Maurice en fut si troublé que, pour cacher son émotion, il
+s'éloigna, alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du
+jardin. À demi rassurée par cette parole sincère: «Je vous aime
+infiniment,» Julie regardait le groupe formé, dans un coin du salon, par
+Claire et le baron de Rieu. Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui
+parvînt de leur conversation; mais cette conversation était assurément
+sérieuse, à l'air des visages. Elle pensa: «S'aiment-ils donc? Oh! si
+cela se pouvait!»
+
+Elle aurait voulu agir aussitôt, hâter ce mariage qui dissiperait le
+cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont c'était l'heure de cours,
+prenait congé; Esquier revenait seul, après l'avoir conduit jusqu'à
+l'escalier. Julie l'appela. L'espoir, même si léger, qui lui naissait,
+lui donnait le besoin d'épancher son cœur. Quand Esquier fut près
+d'elle, elle lui montra Claire et le baron:
+
+--Regardez, dit-elle à demi-voix.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! cela ne vous donne pas une idée? Ces deux jeunes gens?...
+
+Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pensée.
+
+--Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.
+
+Julie reprit vivement:
+
+--Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie
+situation, il est charmant... Et vous voyez bien qu'ils se plaisent.
+
+Pour le moment, en effet, penchés l'un vers l'autre, ils se parlaient à
+voix basse, les fronts proches, d'un air d'entente affectueuse, presque
+tendre.
+
+Esquier les observait sans répondre. Mme Surgère insista:
+
+--N'est-ce pas que j'ai raison? C'est évident. Il faut les marier. Vous
+n'y trouvez pas d'inconvénient, je suppose? Je comprends que le départ
+de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le
+faudra. Mieux vaut qu'elle épouse un de nos amis: elle nous quittera
+moins.
+
+Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme
+vous tenez à ce mariage, ma chère amie!» Elle sentit que son anxiété
+avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut
+pitié d'elle.
+
+Il lui prit la main.
+
+--Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr
+garçon. Si vous souhaitez ce mariage, je serai avec vous...
+
+Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?»
+tant elle avait peur du «Non!» sincère qui jetterait bas le fragile
+édifice de son espérance.
+
+***
+
+Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie
+vint quotidiennement rue Chambiges, et chaque fois elle se retira avec
+cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet
+autre: «Il m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté,
+Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la jeune fille, où les
+positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins
+souvent en tête-à-tête; mais lorsque le hasard les isolait malgré eux,
+ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un
+avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en
+parlaient avec une volonté de renoncement et de résignation; mais à
+l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle
+saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît
+l'avenir?...»
+
+Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent
+tristes,--non dépourvus de charme. À continuer leur vie ordinaire, sans
+accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait
+toujours. Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la
+destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de temps en temps, au
+caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces
+entretiens singuliers où, s'avouant une espérance commune, ils se
+croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement, c'est
+interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à
+l'autre, il la repoussait avec épouvante. Elles tenaient chacune à son
+cœur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la
+sensibilité, ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir,
+de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle s'obstina, il
+connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité
+absolue à lutter, un besoin de partir, de fuir, de s'en remettre au
+hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils
+devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur
+bonheur!
+
+Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne
+l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils tenaient les
+uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était
+commencer leur agonie.
+
+***
+
+Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de
+plus cédé à son envie, et, vers trois heures, il pénétrait dans le salon
+mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano
+chanter sous les doigts de Claire... La pièce était vide.
+
+Il sonna.
+
+--Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.
+
+--Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est là. Elle le prie de
+vouloir bien l'attendre.
+
+Claire entra quelques instants après. Elle était pareille à la Claire de
+tous les jours, sérieuse et souriante; et pourtant, quand il la vit
+s'avancer vers lui, il pressentit un événement. Il tressaillit, touché
+par le doigt de la destinée. Il questionna:
+
+--Est-ce que je vous dérange?
+
+--Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant près de lui; au contraire,
+je suis contente de vous voir.
+
+--Le piano est donc abandonné, aujourd'hui?
+
+--Je n'ai pas le cœur à jouer, répondit-elle simplement... Vrai, je
+désirais vous voir, parce que j'ai quelque chose de sérieux à vous dire.
+Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?
+
+--Bien sûr... Vous m'inquiétez.
+
+--Ce n'est rien qui doive vous inquiéter. Il s'agit de moi, d'un conseil
+que je veux vous demander, comme à mon plus ancien ami.
+
+Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:
+
+--Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?
+
+Dès que ce nom fut prononcé, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais
+songé à celui-là, par exemple!... Il répondit:
+
+--Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai
+introduit dans cette maison; mais depuis, je l'ai coupé, et je ne le
+vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises
+ridicules. Il est prétentieux et triste. Il m'assomme.
+
+--Vous n'êtes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme
+excellent, vous connaissez ses mérites aussi bien que moi.
+
+«Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent
+fois mieux que moi.» Et il lui sembla qu'une chose visible sombrait
+sous ses yeux. «C'est mon avenir; c'est mon bonheur.» Il dit très haut,
+sèchement:
+
+--Eh bien! puisqu'il vous plaît tant, Claire, il faut l'épouser, voilà
+tout.
+
+Aussitôt il regretta sa brutalité: des rougeurs de larmes altéraient le
+regard de la jeune fille. Elle murmura:
+
+--Comme vous êtes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?
+
+--Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les
+siennes. Parlez. Je ne dirai plus rien.
+
+Claire reprit:
+
+--Voici ce qui s'est passé... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me
+témoignait de l'amitié. Il causait volontiers avec moi, et presque
+jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes idées, sur mes
+croyances religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme à
+une compagne, de ses rêves d'organisation ouvrière, de ses entreprises
+politiques. Jamais, jamais il n'avait prononcé un mot hors de l'amitié
+la plus simple...
+
+--Et alors?
+
+--C'est hier seulement... Il est arrivé tard, dans la soirée... Mme
+Surgère causait avec mon père. Comme d'habitude, il s'est assis près de
+moi.
+
+--Et il vous a dit qu'il vous aimait?
+
+Claire rougit:
+
+--Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'épouser... Je
+ne savais que répondre, je vous assure; je voyais bien que si je
+refusais tout crûment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit:
+«J'aimerais mieux que vous vous fussiez adressé à Mme Surgère, ou à
+papa.» Il m'a répondu: «Non, c'est votre assentiment que je veux
+d'abord. Je vous demande même de vous consulter sincèrement, avant de
+consulter ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hâte, je ne
+vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans quelques jours, j'y
+resterai six semaines, le temps de préparer ma réélection au conseil
+général: vous avez donc le loisir des réflexions. Si, à mon retour, vous
+êtes d'accord avec moi, je préviendrai votre père.» J'ai demandé:
+«Puis-je en parler à Maurice?» Il a hésité un instant, puis il a
+répondu: «Oui. Parlez-en à Maurice, cela vaudra mieux.»
+
+Tandis que Claire prononçait ces mots, de sa voix singulière, Maurice
+sentait un frisson d'inquiétude, de désespoir, s'injecter dans son
+cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'était fini,
+décidément, sa vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien
+dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il les voyait à
+présent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lèvres
+larges, si rouges, et la blancheur extraordinaire de ce visage. Il la
+découvrait réellement, et en même temps il découvrait qu'il l'aimait
+d'une affection ombrageuse, et presque sans désir,--qu'il la
+considérait comme un bien à lui, résigné pourtant à ne jamais la
+posséder.
+
+«Cette petite, pensa-t-il, avec le cœur de laquelle j'ai joué
+autrefois,--décidément, c'était mon bonheur. Elle partie, que me
+restera-t-il, à moi?»
+
+Il oubliait Julie, la pauvre et fidèle Julie; il se vit vraiment seul
+sur la route de l'avenir.
+
+--Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?
+
+Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se fêlait
+d'émotion. Secoué par une révolte d'amour-propre, il retrouva une
+allure, des mots de sang-froid.
+
+--Ma chère amie, vous avez raison. Rieu est une âme haute, et un cœur
+sûr... Il faut me pardonner le mouvement de tout à l'heure. J'ai eu un
+peu de chagrin à la pensée que vous nous quitterez... un peu d'humeur
+contre celui qui vous enlèvera à nous. Mais vraiment, vous ne pourriez
+pas avoir de meilleur mari.
+
+Il disait cela, et sa pensée était: «Restez, ne disposez pas de votre
+vie... N'engagez pas l'irréparable; ayez un peu de foi en l'avenir!»
+
+Et Claire comprenait que telle était sa pensée, que toutes les paroles
+qu'il prononçait, les lèvres seules les disaient. Et malgré la communion
+de leurs esprits, leurs bouches scellées ne voulurent pas laisser
+échapper leur secret.
+
+--C'est tout ce que vous désiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un
+ton froid, presque hostile.
+
+Elle répondit:
+
+--Oui.
+
+Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-même, sa pitié s'émut.
+Elle voulut, une fois encore, offrir un asile à ce cœur inquiet, lui
+laisser le temps de se reprendre.
+
+Elle montra le piano:
+
+--Voulez-vous?... dit-elle.
+
+Maurice sourit amèrement:
+
+--Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je
+n'ai pas le goût de l'entendre en ce moment. Au revoir!
+
+Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se
+retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma doucement, affectant
+le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le
+tabouret. Quelque temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano
+fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait plus de son
+courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son cœur et
+dans son corps, elle n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui
+coulaient, elle sentait couler sa vie même.
+
+. . . . . . . . . . . . . .
+
+Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant
+de chez lui. Il y monta machinalement, sans donner d'adresse.
+
+--Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.
+
+Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment...
+Non, cette fois, l'épreuve serait trop dure, il n'aurait même plus la
+force d'appuyer son front sur le cœur de son amie. Il ne supporterait
+pas l'interrogation de ses yeux...
+
+Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en
+lui...
+
+Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied,
+traversant la place Wagram; il suivit le boulevard Malesherbes, l'avenue
+de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave
+la marche ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il
+voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer dans sa
+désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots
+sonnaient dans sa tête. C'était fini du rêve si confus, si cher
+pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers
+le sourire des plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela
+avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui lui
+barrait l'avenir.
+
+Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour
+desquels, comme un lierre, sa vie s'était d'elle-même enroulée, il se
+sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de
+ces deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il
+ne pourrait assister au mariage de Claire. Jamais, Claire mariée, il ne
+pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?
+
+La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le
+réveilla. «Où suis-je?» Il lui fallut quelques secondes pour se
+reconnaître. Le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se
+croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres chargés de bagages,
+venus de la gare Saint-Lazare, débouchaient de la rue du Havre; d'autres
+amenaient des voyageurs affairés, penchés aux portières pour consulter
+l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller où l'on serait seul, ne plus
+voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il désira
+l'absence et la solitude avec passion. Mais tout départ est un acte
+compliqué. Fût-on maître absolu de ses décisions, il faut l'annoncer; il
+faut répondre à des questions, fournir des motifs. Comment ne pas
+éveiller les soupçons des indifférents?
+
+«Antoine Surgère n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier...
+Que lui dire?... Comment, surtout, trouver une raison acceptable pour
+Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la santé...»
+
+Tout de suite, il se décida.
+
+«Je vais voir Daumier.»
+
+De sa canne il fit un geste d'appel à un fiacre qui tournait la rue
+Tronchet.
+
+--À la Salpêtrière, dit-il en montant...
+
+Les arbres moroses, les grises façades des maisons, la masse lourde de
+la Madeleine défilèrent devant les vitres du coupé... Puis ce fut la rue
+Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves,
+blanches, rose pâle. Le soleil amorti de six heures rougissait tout
+cela, et sur la place de la Concorde le décor familier, l'admirable
+décor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font
+face, les flèches grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre
+rousse irisée par endroits.
+
+L'âme désorientée de Maurice évoqua les mois brillants passés à Paris,
+autrefois, avec sa mère. Il se vit lui-même, dans une Victoria, roulant
+vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mère assise
+près de lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce
+temps-là, avec une sérénité orgueilleuse! Il tenait la fortune, il lui
+semblait qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir l'amour, la
+gloire.
+
+«Maintenant tout cela est enterré, pensa-t-il amèrement. J'ai perdu ma
+fortune. Du côté de l'amour, ma vie est murée. Quant aux ambitions
+d'art, elles sont renoncées, je n'y rêve même plus.»
+
+Il en voulut à Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile...
+Tandis que le fiacre longeait les quais de la Seine, lui s'appesantit
+sur cette pensée: «Le bonheur, pourtant, ne consiste pas à rêvasser,
+appuyé sur une gorge de femme, et à se faire caresser comme un enfant.
+Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour à jour du
+demi-bonheur.»
+
+Mais le fiacre, arrivé au bout des grilles de la Halle aux vins et du
+Jardin des Plantes, venait, après quelques évolutions hésitantes, de
+s'arrêter devant une sorte de terrain vague, un enclos pelé, usé par les
+pas, planté d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au
+bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hâte, gagna la porte de
+la Salpêtrière.
+
+Une fois déjà, avec Daumier, il avait visité le célèbre établissement.
+C'était longtemps en arrière; il y vint enfant, et son père
+l'accompagnait. Il s'était amusé des noms lus sur les plaques bleues,
+aux angles des avenues de cette espèce de ville... Rue de l'Église...
+Rue du Réfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il s'aperçut
+dans le mirage du passé, garçonnet élégant et heureux, sur le seuil de
+ce parloir où il entrait en ce moment, vieilli, inquiet.
+
+Ainsi, partout le passé le guettait, le passé railleur ou douloureux.
+
+Il fallut quelques démarches avant qu'on lui indiquât où se trouvait
+Daumier. Il n'était pas encore sorti. L'infatigable travailleur réglait
+sa besogne sur la durée du jour, et à mesure que venait l'été,
+allongeant le temps utilisable pour les études microscopiques, il dînait
+plus tard, à la nuit, dans un petit restaurant du quartier.
+
+Maurice le vit, au moment où le garçon de service l'introduisit dans le
+laboratoire, perché sur un haut tabouret, entouré de petits carrés de
+verre sur lesquels séchait une minuscule tache centrale, et l'œil collé
+à l'oculaire d'un microscope.
+
+Quand il eut arrêté la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:
+
+--C'est vous, Lucas?
+
+--Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.
+
+--Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui
+tendant la main... Pas de malade chez vous, j'espère?
+
+--Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je
+ne vous dérange pas?
+
+--Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai
+faites hier. Encore deux et j'ai fini. Mais c'est un travail des doigts
+qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?
+
+Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une
+lampe à alcool. Laissant le médecin à son observation, il contemplait
+l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces
+tables à dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux
+armoires à rayons, pleines de dossiers étiquetés; et partout des plaques
+de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments
+verdâtres, baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés
+dans des pots à confiture. Tout cet appareil scientifique le séduisait
+comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le
+symbole d'une vie à labeur quotidien, si différente de sa propre vie
+dispersée de dilettante. Il s'écria:
+
+--Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à
+l'abri de toutes les tentations du monde et des femmes; votre travail
+est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est
+supérieur à l'art, cela!
+
+--Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,--comme
+régime de vie, il vaut toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce
+petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour
+amorcer votre œuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce
+qui m'occupait la veille au point où je l'ai laissé: il n'y faut que des
+yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser
+qu'on a une fois pour toutes, quand on l'a...
+
+--Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?
+
+--Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de
+Morvan... Vous voyez.
+
+Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents
+verdàtres semblaient moisir dans un alcool impur. Sur toutes les
+étiquettes on lisait le titre général: _Maladie de Morvan_; puis des
+sous-titres: Moelle de Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc.,
+etc...
+
+Maurice demanda:
+
+--Qui était ce Morvan qui a eu cette maladie?
+
+--Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du médecin qui a étudié et
+classé la maladie. Celle-ci est une perforation, une corrosion de la
+moelle, qui part du centre pour aller à la périphérie. Toujours elle est
+accompagnée, naturellement, par des troubles cérébraux. Ainsi (il
+découvrit un des pots à confitures, et prit une cervelle dans sa main
+sans remarquer que Maurice pâlissait) voici la cervelle de cette
+Joséphine Udaille dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane
+extérieure, la pie-mère, devrait s'en détacher d'elle-même, sous la
+traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle
+adhère, se colle à certains points indurés; si je veux l'arracher, elle
+se déchire autour du point de contact... Voilà l'accident du cerveau.
+Maintenant, observez la moelle.
+
+Du bocal étiqueté: _Moelle de Joséphine Udaille_, il sortit le serpent
+verdâtre. En le regardant par la tranche, Maurice vit qu'il était
+perforé, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.
+
+--Voilà la moelle, dit Daumier. Elle est percée d'un trou central, vous
+voyez.
+
+--Et quels phénomènes extérieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice,
+qui déjà, par un retour d'égoïsme vital, s'épouvantait, craignant de
+retrouver peut-être en soi des symptômes...
+
+--C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le
+muscle, ne laisse qu'une sorte d'enveloppe inerte entre la peau et le
+squelette. Les extrémités commencent à se dessécher. Puis les lobes
+cérébraux meurent l'un après l'autre. C'est la paralysie et la mort.
+Tout à l'heure, quand nous descendrons, je vous montrerai, parmi les
+placides tricoteuses que vous avez aperçues dans le parc, un certain
+nombre de sujets que je guette. Et du reste... Êtes-vous homme à qui
+l'on puisse confier un secret?
+
+--Assurément.
+
+--Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle
+dont notre ami Surgère est atteint.
+
+Maurice pâlit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle
+du mari de Julie, et, dans des bocaux de verre pareils à ceux-ci, une
+moelle verdâtre, perforée par la maladie mystérieuse. Son humanité
+ombrageuse et peureuse se révolta devant l'image; l'horreur du néant le
+saisit. Il se sentit lui-même un composé de vagues substances,
+perpétuellement menacé, miné, dévoré par des parasites ennemis. Daumier,
+qui le vit pâlir, lui demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous avez?
+
+--Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous
+restons.
+
+--Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de dédain. Soit,
+sortons. Dînez-vous avec moi?
+
+--Volontiers.
+
+Le médecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigré de mouchetures
+d'acide.
+
+--Allons dîner. Je vous emmène à ma pension, voulez-vous? Je suis garçon
+en ce moment. La femme et les bébés sont à la campagne.
+
+Cette pension était un petit restaurant modeste et propre du boulevard
+de l'Hôpital, fréquenté surtout par les employés du chemin de fer. Quand
+ils arrivèrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes
+de linge blanc et grossier.
+
+--Y a-t-il encore à manger, Louise?
+
+--Sûrement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe
+avec vous?
+
+--Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Pérey.
+
+Ils s'assirent. La salle blanchie était d'une netteté luisante
+d'intérieur hollandais, sous la jolie lumière d'un soir parisien, huit
+heures l'été, soir chargé d'arômes troubles et capiteux. Paris, entrevu
+des fenêtres larges à petits carreaux, se faisait province, et la salle
+exiguë, échampie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc embrassés
+par le milieu, semblait un réfectoire conventuel donnant sur une avenue
+de petite ville.
+
+Maurice, pénétré par ce repos, répéta:
+
+--Comme vous êtes heureux!
+
+--Encore!... Heureux de quoi?
+
+--D'être à la fois marié et libre de travailler... Au moins, vous vivez,
+vous! Vous savez où va votre vie. Chaque heure est représentée par une
+certaine tâche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.
+
+--Pourquoi ne travaillez-vous pas?
+
+Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce
+sourire l'indifférence un peu dédaigneuse du penseur laborieux pour
+l'amateur artiste.
+
+--Je ne travaille pas, répliqua-t-il, désireux de se justifier, non par
+paresse, ni même, je crois, par inertie d'esprit... Je ne travaille pas
+parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la
+période où je suis est une période d'attente, que je reviendrai au
+travail quand elle finira.
+
+Daumier déclara, tout en mangeant de bon appétit une tranche de bœuf à
+la mode:
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans
+délai le sujet de sa visite... Eh bien!... Voilà! j'ai une liaison à
+Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve,
+ajouta-t-il,--avec le projet puéril de dépister les soupçons de
+Daumier.--Je ne puis pas l'épouser. Je me trouve donc dans une impasse;
+jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos
+d'esprit, ni le travail...
+
+--Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous
+êtes aimé par une femme que vous aimez... est-il bien nécessaire que
+vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du
+travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez,
+dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand je vais fumer un cigare,
+avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une
+semaine, qu'un jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels
+environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je me surprends à
+patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me
+secoue après comme un barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire
+de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à mes
+cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que
+tout cela a du bon, du bon que ne connaissent pas les autres. Ni eux, ni
+moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les
+chagrins sont entre eux et moi irréductibles.
+
+Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les
+noix d'un sec coup d'étau des mâchoires... Maurice, un à un, suçait des
+grains de raisin dont il rejetait la peau.
+
+Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.
+
+--Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à
+un homme d'utiliser ses aptitudes et son tempérament. Mais
+n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un tempérament
+d'homme de luxe chez un pion?
+
+--J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la
+pratique, l'habitude d'un certain état de vie émousse généralement les
+appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le moule,
+réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement,
+ou si le succès leur est refusé, disparaissent. C'est la loi de la
+sélection.
+
+--Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis
+un de ces déclassables. J'aspire à sortir de la caste des oisifs pour
+entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?
+
+Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.
+
+--Certes, je veux bien. Que puis-je faire?
+
+--Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que
+j'échappe au milieu où je vis, à Paris.
+
+--Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit
+d'en paraître surpris... Une ordonnance pour une ville d'eaux?
+
+--Justement. Seulement je ne suis pas malade.
+
+--Oh! la vie de régime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins
+minérale, n'est jamais inutile. Elle vous restituerait le calme,
+assouplirait vos nerfs ébranlés par la fièvre continue de Paris.
+
+--Eh bien! envoyez-moi où vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi
+dans un pays où je sois seul, où je ne connaisse personne, hors des
+grandes routes qui mènent à Paris.
+
+Un ressaut d'égoïsme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait à
+soi-même, loin de Julie, loin de Claire.
+
+Daumier lui demanda:
+
+--Parlez-vous l'allemand?
+
+--Non; un peu l'anglais...
+
+--Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer à Hombourg... C'est
+l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez que des Américains et des sujets
+de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anémiques et les
+neurasthéniques, dont vous êtes. Cela vous convient-il?
+
+--Est-ce loin de Paris?
+
+--Une nuit et une demi-journée. Vous pouvez couper le voyage en deux par
+une station à Cologne...
+
+--Soit J'irai à Hombourg.
+
+Daumier se fit apporter de quoi écrire l'ordonnance, qu'il remit à
+Maurice.
+
+--Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-même.
+
+--Ah! répliqua le médecin en hochant la tête. Dire que la plupart des
+malades mondains qui viennent solliciter là (il montrait les murs de la
+Salpêtrière) une consultation du maître,--dire que presque tous n'ont
+d'autre maladie, comme vous, que leur vie désorientée ou dévergondée...
+Voulez-vous que je vous dise mon opinion sur le système de cure qui vous
+conviendrait?... Mariez-vous!
+
+Il s'arrêta; Maurice avait pâli derechef à ce mot: «Mariez-vous!»
+
+--Pardon, fit le médecin en lui prenant la main.
+
+Ils sortirent du restaurant, se promenèrent quelque temps, le long de
+l'avenue maintenant envahie par la nuit... Ils se taisaient, chacun
+enfoncé dans son rêve.
+
+--Allons, fit Maurice, soudain réveillé; je vous quitte. Merci de cette
+soirée réconfortante passée près de vous. Soyez assez bon pour écrire à
+Esquier afin de l'assurer que mon départ est nécessaire.
+
+--Esquier aura la lettre demain, ou bien je passerai moi-même avenue de
+Wagram.
+
+Ils se quittèrent.
+
+
+
+
+IV
+
+
+LE rapide du Nord emportait Maurice, à demi dévêtu, déroulé dans les
+couvertures sur la couchette du sleeping. Au tangage du train, il
+laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son
+cerveau.
+
+Malgré tout, c'était encore une allégeance, une libération, cette morne
+et douloureuse fuite dans la nuit.
+
+«J'ai laissé derrière moi ce qui me tourmentait le cœur, pensa-t-il.
+Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux que ce que je quitte.»
+
+Trois fois vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'instant où il
+avait décidé son départ. En resongeant à ces trois journées, le
+déchirement de la lente séparation lui faisait mal, comme si vraiment
+elle recommençait. L'appartement de la rue Chambiges était là, devant
+ses yeux fermés, où des larmes séchaient. Un roulement de timbre
+électrique... il allait ouvrir: c'était Julie. Leur longue communion
+avait si parfaitement, l'un pour l'autre, éclairé leurs deux âmes, que
+tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse
+menace,--entendait le craquement de ce cher édifice, toute sa vie, à
+elle! qui était leur amour. D'un mouvement de révolte, bien rare à sa
+douceur, elle se dérobait au baiser qu'il voulait lui donner:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+Il essayait de retarder l'aveu.
+
+--Mais... rien!
+
+--Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...
+
+Et alors, sur ce canapé encombré de coussins où tant de fois ils
+s'étaient abattus, comme deux colombes unies, aux meilleures
+journées,--ils avaient mêlé leurs larmes, avoué leur détresse dans des
+sanglots; Julie, la première, avait proféré le terrible mot:
+
+--Tu pars?
+
+Elle l'avait deviné, ce départ, elle le sentait dans l'air, depuis des
+jours. Elle savait bien, connaissant le faible cœur de Maurice, qu'il
+préluderait ainsi à la séparation définitive, par une absence annoncée
+courte, puis prolongée; et tout de même, le coup était si douloureux
+qu'elle voulait douter.
+
+--Tu pars?
+
+--Le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourg...
+
+--Tu pars! tu pars!
+
+Ces sanglots, cette effroyable désolation de l'être qu'on chérit!... Et
+cette désolation, en être la cause!... Elle pleurait, la chère aimée,
+celle dont il avait confisqué la vie, qui ne vivait plus que pour lui
+seul! Elle pleurait, elle souffrait, et c'était par lui! Sa résolution,
+un instant, chancela.
+
+--Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas
+pour toujours... je ne t'abandonne pas... Je te jure que bientôt je
+reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de
+ces crises que tu connais, comme quand j'ai voyagé dans l'Aveyron... Ne
+nous sommes-nous pas mieux aimés après? Paris m'excède... Il faut que je
+parte. Mais je t'aime, je t'aime!...
+
+À ce moment, son cœur sincère était résolu à l'abnégation. Il voyait
+encore l'obstacle murant sa route; mais il se résignait à vivre dans
+cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a
+l'avenir...
+
+--Je t'aime! Je t'aime!
+
+Elle n'écoutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait déjà plus
+l'entendre. Elle se levait, et malgré son étreinte, malgré les baisers
+dont il enveloppait ses joues pâles et mouillait ses mèches blondes, il
+la sentait s'échapper doucement, révoltée pour la première fois,
+révoltée et désolée. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il était
+seul...
+
+Le lendemain,--après une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser
+pénétrer par Maurice, le douloureux secret,--elle reparut chez lui, à
+l'heure habituelle, résignée, sinon rassérénée. Elle lui parla la
+première de son voyage, elle s'occupa avec lui des préparatifs, comme
+lorsqu'il faisait de courtes absences. Pas plus que la veille, pas plus
+que jamais, le nom de Claire ne fut prononcé entre eux.
+
+Le soir du départ, ils dînèrent dans un restaurant éloigné, avenue de
+Clichy, véritable repas de condamnés, qu'ils prirent dehors, en public,
+tant ils avaient peur de défaillir, s'ils demeuraient seuls en tête à
+tête. Ils mâchèrent au hasard des aliments que leur estomac refusait;
+l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop brève. Deux fois
+Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittèrent le restaurant,
+plus de quarante minutes leur restaient encore à passer ensemble. Ils se
+jetèrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller à sa guise, au
+delà du boulevard Rochechouart, où ils étaient bien sûrs de n'être pas
+rencontrés.
+
+Une tristesse, pénétrante comme une pluie drue, imprégnait leur chagrin,
+parmi ce décor affreusement morne. Autour d'eux, l'heure brumeuse
+descendait vers la ville, cette heure d'été où, dans la limpidité du
+soir, les fumées de la journée crachées tout le jour par cent mille
+cheminées, s'abattent, condensées en nuages noirs.
+
+La voiture, ayant suivi une longue rue déserte, où les réverbères
+n'étaient allumés que d'un côté, puis traversé les boulevards, atteignit
+enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord.
+Maurice, sous la capote abaissée, ne voyait plus le visage de sa
+maîtresse que par intervalles, quand un réflecteur ou un réverbère
+jetait un éclair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues
+défaites le sillage humide des pleurs, qui n'arrêtaient pas de couler.
+Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses
+larmes. Mais il ne trouva pas le courage de prononcer les mots de pitié
+qui pourtant étaient au fond de son cœur: «Ne pleure plus; je reste, je
+t'appartiens,» Ce qui l'épouvantait, c'était l'accès de désespoir
+terrible qu'il prévoyait tout à l'heure quand il la quitterait...
+Certes, elle allait tomber inanimée sur le quai, dès que s'ébranlerait
+le train.
+
+--Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en
+retourner avant moi, chérie... Ce serait trop affreux!
+
+Elle n'était plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volonté, sans
+forces; elle obéit. Tous deux descendirent. Ils échangèrent un seul
+baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour.
+Julie monta dans un autre fiacre qui partit aussitôt par la rue de
+Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture,
+emportant ce qu'il chérissait le plus. «Quoi, c'était fait? Si vite? Si
+vite?...» Elle partait sans un signe d'adieu jeté par la portière. Il se
+sentit aussitôt séparé de la vie ambiante par un accident définitif
+comme la mort. Il fallut que des employés de la gare vinssent lui
+parler, le mener, pour qu'il accomplît les préparatifs de son départ...
+Une seule chose excitait encore son désir, être couché tout à l'heure,
+être seul dans sa cabine, et là pouvoir à l'aise s'abîmer dans la
+souffrance, souffrir et pleurer sans témoin.
+
+***
+
+Et le train l'emporta, le roula toute la nuit à travers les grandes
+plaines de Flandre et du pays Rhénan; pas une seule fois le sommeil ne
+vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.
+
+À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas
+s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un temps incertain, sans
+soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop
+de gaieté de la nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le
+compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne
+comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...
+
+Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques
+selon que le ciel les regarde tristement ou leur sourit, fut le premier
+apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait
+l'eau verte, les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de
+villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire si les
+formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le
+calmait pourtant, agissait sur ses nerfs pour les détendre. Il souffrait
+toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi...
+Quelque chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il
+sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su dire si
+c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait
+s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie mutilée, ce n'était ni Julie,
+ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du
+sein.
+
+Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le
+dépaysement commençait à le distraire... Il lui parut que le Maurice
+d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la
+déambulation à travers les rues d'un autre individu, d'un pantin sans
+âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha
+ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les
+gens qui lui parlaient ne recevaient pas de réponse. Comme le soir
+tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau
+d'un des perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de
+voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice comprit quelques mots,
+et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa.
+Quelle chose affreusement délicate et meurtrie il était devenu!
+
+À l'hôtel où il s'était laissé conduire, il but hâtivement une tasse de
+bouillon, et se coucha... Sa pensée errante fut bercée par les sonorités
+voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il
+s'endormit. Depuis le moment où il avait vu disparaître Julie, il vivait
+dans un engourdissement de rêve à peine moins opaque que le sommeil.
+
+***
+
+Mais le grand jour, à son réveil, le trouva lucide. Il regarda ces
+quatre murs de chambre d'hôtel, cette forme un peu inusitée de lit, de
+table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de
+la porte. Tout cela, c'était l'Allemagne, c'était la
+séparation,--c'était la coupure volontaire qu'il s'était faite au cœur.
+
+«Comment! Je suis ici... À Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou...
+Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je parti? C'est affreux d'être
+seul... Claire... Julie... Je les ai laissées, stupidement laissées! Et
+pourquoi? mon Dieu! pourquoi?»
+
+Il aperçut l'inanité de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui
+était pire que la mort se passerait en son absence. Claire, bien qu'elle
+l'aimât, se résignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle eût
+peut-être hésité au dernier moment, s'il était demeuré... «Et puis être
+absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais après? Ne
+faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et
+par qui je souffre?... La vie sera-t-elle plus tolérable alors? Tout
+sera fixé... Je tomberai dans le définitif, l'irrémédiable... N'eût-il
+pas mieux valu rester là, subir la pression lente des événements, m'y
+laisser façonner en même temps qu'elle façonnerait les autres autour de
+moi?»
+
+Il tâcha de rallier ses pensées, comme une armée déroutée. «Voyons, se
+dit-il, à raison ou à tort, je suis venu ici pour échapper à la présence
+des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet éloignement
+pour essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.»
+
+Il s'habilla, s'efforçant d'amuser son esprit au divertissement du
+milieu nouveau. Il se rappela son arrivée à Paris, après la mort de sa
+mère.
+
+«Alors aussi j'étais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne
+voulais plus vivre. Et cependant j'ai recommencé ma vie...»
+
+Mais une voix lui répondait:
+
+«Alors tu avais six années de moins; alors tu croyais à l'avenir, à
+l'amour, à l'art... Tout cela est fini, maintenant.»
+
+Il boucha ses oreilles à cette voix désespérée.
+
+«Hombourg est un lieu de plaisir. Il y a un Kurhaus brillant, des
+promenades, un théâtre... Il y a les soins de la cure. Cela mangera
+toujours quelques quarts d'heure.»
+
+Cet aveu implicite le fit tristement sourire. Déjà il éprouvait que le
+temps, ici, serait plus lent et plus pesant qu'à Paris. Alors, à quoi
+bon cet effort, le déchirement de ce départ? Les larmes de Julie, il les
+revit inondant le pauvre visage tendre, et le tremblement de tout ce
+corps jadis adoré, encore adoré aujourd'hui, hélas! malgré tout. «Ah! je
+suis un malheureux. Je ne sais que faire du mal autour de moi, surtout à
+ceux qui m'aiment.»
+
+Il descendit dans la salle à manger. Des flots de soleil clair
+s'épandaient sur les murailles peintes de nuances vives, sur le poêle
+monumental de faïence verte, sur les nappes bien blanches et les
+cristaux bien luisants. Quelques voyageurs isolés, quelques ménages
+anglais ou américains déjeunaient, l'air quiet et satisfait... Maurice
+se sentit comme la veille, tout à fait isolé de ces gens: un naufragé
+sur le rivage de l'île où une vague l'a jeté.
+
+«Je suis seul! tout seul!»
+
+Un sanglot intérieur l'agita. Seul dans la vie, il serait toujours
+désormais, comme il l'avait été avant de rencontrer Julie. Le souvenir
+des mois errants qui avaient précédé la rencontre de cette femme lui
+remonta, malgré la distance des temps, aussi douloureux que sa présente
+détresse. Il voulut résister: «La détresse actuelle, pensa-t-il, me
+vient d'être à l'étranger, à l'hôtel, d'être un passant... Après deux
+repas à table d'hôte je connaîtrai d'autres voyageurs, s'il me plaît...
+Je connaîtrai des femmes.»
+
+Mais son cœur eut aussitôt une nausée.
+
+«Oh! non, jamais plus... Plus de femmes dans ma vie!...»
+
+Tous les autres convives étaient partis quand il revint à soi. Il avait,
+sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de café noir, oubliant d'y
+verser du lait. Il rougit sous le regard du garçon, comme si cet homme
+eût assisté en spectateur ironique aux flux, aux reflux de son âme. Vite
+il se leva, demanda l'adresse d'un médecin de la localité qui parlât
+français. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha
+au hasard, se trouva presque aussitôt dans une avenue ombragée de beaux
+ormeaux, qu'il suivit.
+
+Le parc la bordait à droite, un parc infini, soigné comme un jardin,
+avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des pelouses grasses doucement
+ondulées; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas;
+et parmi les pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le
+grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les arroseurs achevaient
+leur besogne, et, récemment mouillée, la terre fumait au soleil, ouatée
+de vapeur légère sur le vert de sa robe.
+
+À gauche de l'avenue, de délicieuses maisons, chacune séparée de ses
+voisines par un petit espace, alignaient leurs façades rococo, leurs
+fenêtres cintrées, leurs vérandas, leurs balcons, leurs terrasses, où
+le vent du matin faisait vibrer des rideaux d'étoffes rayées. Maurice en
+voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et musclés, aux
+jambes nues, des jeunes gens robustes, vêtus de flanelle blanche, avec
+des casquettes sur les yeux. Leurs divertissements, sitôt commencés
+autour de lui, le blessèrent. «Il est clair, pensait-il, que ces gens-là
+sont heureux, ou du moins indifférents. Ils marchent dans la vie comme
+je marche dans cette avenue, sûrs du pas qu'ils vont faire après celui
+qu'ils font. Ils déjeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont
+avec les jolies femmes que voilà. Jeunes gens, ils épouseront ces
+fraîches jeunes filles, ils seront pères, à leur tour, de beaux enfants
+pareils à ceux-ci; leur existence se déroulera, jour à jour, sans autre
+accident que les inévitables, les maladies, les mésaventures d'intérêt,
+les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre tant, sans
+qu'il y ait dans ma vie présente ni deuil, ni perte d'argent, ni
+maladie? Ah! bien sûr! leur cœur n'est pas pareil au mien. Tout mon
+grand chagrin est enfermé dans ce cœur, et le monde entier, cabalé
+contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...»
+
+Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrémité de l'avenue et de
+la ville. Des routes s'ouvraient devant lui, dans trois directions, à
+travers une grande plaine; des écriteaux indiquaient, avec des repères
+coloriés, le chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites
+de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes boisées de sapins
+et de hêtres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les
+lignes d'un guide feuilleté en chemin de fer lui revinrent à la mémoire:
+le plus haut de ces sommets était le Grand Feldberg, et le bâtiment
+qu'il apercevait à sa crête était un hôtel pour les voyageurs.
+
+Qu'allait-il résoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire
+un trajet pour le défaire ensuite? Il n'en trouva pas le courage.
+
+«Je ne sais où aller, et il n'importe à personne que j'aille ici ou là.»
+
+Il lui semblait pourtant qu'il était sorti de l'hôtel avec un projet.
+Ah! oui! Le médecin! Converser avec un être vivant serait une diversion
+salutaire. Il n'était que onze heures. La démarche le mènerait peut-être
+jusqu'à midi et demi, l'heure du déjeuner. Il tira de sa poche l'adresse
+qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta dans une voiture
+qui stationnait devant le parc. Cette course lui coûta trois marcs, bien
+que la demeure du médecin fût tout proche.
+
+C'était une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux
+jeunes filles vêtues de piqué blanc, assises sous un arbre de la
+placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se dérangea quand elle
+vit Maurice se diriger vers le seuil, et lui dit d'un air
+d'interrogation souriante:
+
+--Sir?...
+
+Il demanda:
+
+--Le docteur Hœflich?
+
+Elle parut surprise et embarrassée qu'il ne s'exprimât pas en anglais.
+Après une hésitation, elle dit, avec un accent singulier:
+
+--C'est pour... consultation?
+
+--Oui, répondit-il. Mais au moins, le docteur parle-t-il français?
+
+--Oh! très bien, très bien.
+
+Passant devant lui, elle l'introduisit dans un petit salon meublé d'une
+façon extraordinaire, avec des garnitures de cheminée en coquillages,
+des meubles en bambou, des fleurs artificielles, des palmes sèches
+répandues à profusion. Le portrait du prince de Galles occupait la place
+d'honneur avec une dédicace: _To my dear Dr Hœflich_, et la signature
+paraphée.
+
+--Veuillez prendre place, monsieur, fit la jeune fille. Papa (elle
+prononçait _paápa_) il vient tout à l'heure.
+
+Au bout de quelques minutes d'attente, le docteur entra. Il avait l'air
+d'un vieux chef d'orchestre, maigre, projeté en avant, avec une figure
+apostolique et de longs cheveux grisonnants. Il tendit la main au
+visiteur.
+
+--Bonjour, monsieur, fit-il avec un sourire aimable. Vous êtes français?
+
+--Oui, docteur.
+
+--J'aime beaucoup les Français. Ils sont gais, amusants. Malheureux
+événements politiques!... J'ai connu un temps, monsieur, où dans les
+rues de Hombourg vous n'entendiez parler que français. C'était le bon
+temps de notre ville... Le temps des jeux! Aujourd'hui, c'est à peine si
+vous trouveriez dix de vos compatriotes pendant la saison. La politique,
+naturellement! Tout cela est bien triste. Mais vous verrez tout de même
+que Hombourg est charmant. Et vous êtes venu prendre les eaux?
+
+Maurice hésita.
+
+--Oh! je ne suis pas malade. Seulement... j'ai les nerfs un peu
+fatigués... Quelques insomnies. Et l'on m'a dit que le régime des eaux
+me ferait du bien.
+
+--Ah! reprit Hœflich en frappant amicalement sur le genou de son client!
+Ah! c'est la vie de Paris qui fait mal aux nerfs. J'ai vécu à Paris,
+moi, monsieur. J'ai passé quatre ans à Paris... De 1860 à 1864...
+Connaissez-vous M. Lécuyer? Non?... Le docteur Roudille? Non plus?
+C'étaient des amis; ils étaient très gais. Et les femmes! Mme
+Schneider! Mlle Cora Pearl? En voilà qui étaient gaies, elles aussi!
+Est-ce qu'elles sont toujours à Paris?
+
+Il demandait ce renseignement avec un intérêt réel, comme s'il se
+promettait de rendre visite à ces débris de l'Empire, lors d'un prochain
+voyage outre-Rhin.
+
+--Non, fit sèchement Maurice. Elles sont mortes.
+
+--Mortes! Vraiment! Ces jeunes femmes si belles, si gaies! Ah! ceci
+prouve bien qu'il ne faut pas abuser de la vie, ni jouer avec sa
+santé... Je vois votre maladie à vous, monsieur. Vous avez abusé des
+plaisirs de Paris--ceux de votre âge: je veux dire, Mabille, la
+Grande-Chaumière, les Frères Provençaux...
+
+Maurice ne put s'empêcher de sourire. Lui qui se couchait chaque soir
+avant minuit, qui n'allait même plus au théâtre, qui mangeait et buvait
+comme une femme!
+
+--Vous prendrez les eaux de la source Élisabeth, poursuivit le médecin.
+Elles sont héroïques. C'est d'assez bonne heure que vous devez y venir,
+vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la _kapelle_ du
+théâtre... Après, il faut marcher. Vous ressentez une légère colique...
+Vous allez à la garde-robe. Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire
+avec excès, ne pas manger de salades ni de légumes verts. Du reste,
+voici l'ordonnance imprimée.
+
+***
+
+«Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-là est
+diplômé par une Faculté allemande, elle n'a pas été exigeante. Après
+tout, nous avons, en France aussi, des médecins d'eaux de cette force.»
+
+Dès à présent, il était résolu à ne pas suivre le traitement, ne fût-ce
+que pour ne pas rencontrer le docteur Hœflich... En lisant, en méditant,
+en se promenant, ne peut-on combler les heures?
+
+«Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas à se
+faire d'illusion. La journée d'aujourd'hui me définit ce que désormais
+sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...
+
+Il rentra à l'hôtel, s'assit à une table isolée, et commença de déjeuner
+en lisant les journaux... Peu à peu, la salle s'était garnie. Jeunes
+gens et jeunes filles, presque tous anglais ou américains, arrivaient,
+les joues brillantes de la promenade du matin, continuant des
+conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec appétit. Tout ce
+jeu vivant de jeune humanité, insouciante, active, attrista de nouveau
+l'égoisme douloureux du jeune homme. Quand il vit les mails devant
+l'hôte, après le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se
+leva, courut s'enfermer dans sa chambre, et là, rêva.
+
+Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimées? Souffraient-elles un
+peu de son chagrin, de son absence, ou bien leur vie avait-elle déjà
+repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sûr, était
+aussi torturée que lui. «Si elle pense que je veux l'abandonner, elle
+mourra! Chère Julie! Comment ai-je pu risquer de la tuer ainsi? C'est
+de la folie, de la cruauté. Si je revenais?»
+
+Revenir! À peine l'idée surgie, il la repoussait. S'il revenait à Paris,
+il n'aurait plus de force que pour se jeter aux pieds de Claire et lui
+dire: «Ne te marie pas! Reste à moi... Ne m'abandonne pas.» Il l'aimait
+donc aussi? Il l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'était
+Claire qu'il sacrifiait à Julie. Oui, puisque sa pire torture,
+maintenant, c'était que la jeune fille, libérée par son départ, allait
+consentir au mariage...
+
+Les heures passèrent, le soir vint. Maurice dîna, se promena dans le
+Kurhaus, entendit la musique du parc en un véritable état d'hypnose. Par
+instants, il éprouvait la sensation qu'on rêve, quand, dans le sommeil,
+on s'imagine précipité. Il retombait à la réalité du haut de ses vagues
+imaginations: et la réalité ne lui paraissait pas croyable... Lui, dans
+ce parc étranger, au milieu de ces Américains en smoking et de ces
+Américaines! Qu'y faisait-il? Quelle fatalité l'avait conduit sur cette
+terre hostile? L'indifférence de la foule s'agitait autour de sa
+douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'échangeaient,
+on riait, on fêtait la vie.
+
+«Ils n'ont donc pas de cœur, ces gens-là? Ils ne souffrent pas, ils
+n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait quitté une maîtresse chérie?
+Non! Ce sont des âmes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est
+qu'aimer... Triste savoir!»
+
+Tout à coup il s'aperçut qu'il était presque seul dans le jardin. Les
+illuminations s'éteignaient. La nuit alourdissait et confondait les
+masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir,
+l'instant d'avant, de ce cortège d'indifférences autour de son chagrin.
+Il regagna l'hôtel et se coucha après avoir écrit à Julie quelques
+lignes glacées qui ne trahissaient rien de son émoi.
+
+«Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis à Hombourg, et il me
+semble que j'y ai passé plusieurs mois. Comment, comment vivre ainsi?»
+
+***
+
+...Comment il vécut, il n'eût pas su le dire, même quand il eut atteint
+le sommet de son calvaire et qu'il tomba par terre en demandant grâce.
+Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son
+effroyable agonie de cœur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'être un
+absent parmi la foule, avec une angoisse morale cachée comme une maladie
+secrète, ceux-là ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.
+
+Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la
+pensée dans l'épuisement de la force physique... Il s'en alla droit
+devant lui, au hasard des routes, un peu soulagé quand il n'apercevait
+plus que la plaine vide, la forêt ou la montagne...
+
+Alors, comme un pécheur chrétien qui se sent abandonné de Dieu, qui perd
+pied dans la résistance, et, résolûment, se laisse tenter, il égarait
+son souvenir autour de l'image de Claire, il la rêvait tout près de
+lui... L'ombre douce de Julie sacrifiée s'enfuyait dans des limbes, et
+c'était l'évocation de la jeune fille qui seule, comme la piqûre du
+morphinomane, parvenait à le ranimer.
+
+«Nous sommes mariés... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!»
+
+Il marchait sur la route blanche; il se forçait à imaginer que Claire
+était là, près de lui, son pas élastique marquant de fines empreintes
+dans la poussière, comme jadis sur les chemins en corniches de la
+Méditerranée. Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'évoquait à ses côtés.
+Il pensait à la joie d'effleurer ces chères lèvres demi-ouvertes, de
+serrer contre son cœur cette jeune poitrine. Dans la fièvre qui lui
+montait au cerveau, sa conscience amollie acceptait la pensée d'une
+trahison. «Julie souffrira... Eh bien! c'est la règle. L'ai-je trompée?
+Lui ai-je fait une promesse d'éternelle fidélité? Alors je suis libre.»
+
+Il se roulait dans ce lâche projet. «Oui... Claire sera à moi. Rien ne
+peut l'empêcher. Il ne tient qu'à moi de revenir à Paris, demain: et _si
+je veux_, elle sera ma femme!»
+
+Pendant quatre ou cinq jours il vécut, dans son rêve, uni à la jeune
+fille, oubliant réellement sa maîtresse. Il regarda les paysages avec
+l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu à peu, la suggestion
+fut assez puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir. À table,
+au Kurhaus, dans ses courses d'après-midi, il fut escorté de cette
+pensée, comme d'une compagne amie.
+
+***
+
+Un jour qu'il avait poussé sa promenade du côté des montagnes, un
+village fixa son regard par son assise pittoresque... C'était au pied du
+Taunus, à la soudure de l'Altkœnig et du Grand Feldberg. Le village
+s'érigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un
+burg du XIIIe siècle le dominait, hautes façades à nombreuses
+fenêtres, maigre tour couronnée d'un champignon d'ardoises. La route, à
+mi-hauteur, ceinturait le mamelon comme un balcon; elle était bordée de
+villas. De cette route, des terrasses de ces villas, on découvrait le
+plus riant paysage: une petite vallée en forme de conque verte, quelques
+étangs, des bois masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et,
+par une échappée, la grande plaine de Francfort, plate et jaune.
+
+«Si j'étais venu en Allemagne avec _elle_, pensa Maurice, je
+m'arrêterais ici... Je louerais une de ces villas.»
+
+Combien de fois, surtout depuis qu'il était seul en terre d'exil, il
+l'avait rêvé, imaginé, vécu, ce voyage nuptial avec Claire, le
+tête-à-tête jaloux, jamais rassasié, des premiers jours!
+
+«Ce serait possible, cependant! Je n'en suis séparé que par ma volonté.
+Et je le désire. Et je ne le ferai pas!»
+
+À la porte de la villa devant laquelle il s'arrêtait, un écriteau était
+justement accroché: _Haus zu vermiethen_. Il eut l'envie puérile de
+fixer le décor de son rêve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille
+femme vint ouvrir.
+
+--Parlez-vous français? demanda Maurice.
+
+Elle répondit:
+
+--Nein!
+
+En montrant successivement l'écriteau et l'escalier, il s'efforça
+d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour la louer. La femme le
+comprit. Elle s'empressa de le précéder.
+
+La villa se composait de deux étages, chacun à trois pièces, installés
+simplement et proprement, comme presque tous les logis meublés de
+l'Allemagne Rhénane. La pièce du milieu, au premier étage, se
+prolongeait par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie
+de la vallée. Maurice inspecta les chambres et le mobilier avec
+indifférence, tandis que la propriétaire, d'une douce voix de psalmodie,
+détaillait en allemand les avantages de la location. Mais, sur la
+terrasse, il s'arrêta émerveillé. Le vallon s'ouvrait juste à ses pieds.
+Il dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes étêtés. Puis
+les pentes d'herbe grasse s'abaissaient doucement vers le creux, sinuées
+de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles
+coteaux hérissés de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village
+étage. À gauche, la masse imposante, velue, de l'_Altkœnig_.
+
+Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants,
+pourquoi renaissait-il plus impérieux, le pressentiment que, quelque
+jour, Claire serait là avec lui, et que leurs yeux les verraient
+ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location
+qu'elle écrivit en chiffres sur un morceau de papier; il se fit donner
+le nom de la propriétaire, de la villa, du village. «Madame Hanse, villa
+Teutonia, Cronberg.» Lorsqu'il reprit à pied la route de Hombourg, une
+sorte de contentement intime l'agitait, mêlé d'inquiétude... L'avenir
+est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains événements
+pressentis s'imposent à notre foi, avec la certitude du présent, du
+réel?
+
+De Cronberg à Hombourg, par Rœdelheim où l'on rejoint la ligne du chemin
+de fer, le trajet dure environ une heure et quart. Le soir avait étendu
+son crêpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville. Suivant son
+habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le _Temps_ avant
+d'aller dîner.
+
+Cette heure était pour lui la moins intolérable de la journée. Le prince
+de Galles, alors en villégiature à Hombourg, dînait au Casino, souverain
+bon enfant, aisément consolé par les voyages et le baccarat de ne point
+régner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait
+de dîneurs en smoking, de dîneuses pimpantes. Les flacons de champagne
+se vidaient côte à côte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons
+verts de la Moselle. Il y avait, même pour le cœur malade de l'exilé, un
+divertissement à regarder ce brouhaha de vaine mondanité.
+
+Mais ce soir, grâce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment
+singulier d'une crise qui allait changer sa vie, il se sentait agité
+d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du
+schaumwein du Rhin, qui acheva de le griser à fleur de cerveau.
+
+«Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas,
+comme moi, une plaie secrète de l'âme! Que de choses sont à notre portée
+pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des
+femmes! cela est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais
+moi je ne suis point pareil aux autres hommes: mon âme est infirme.»
+
+Son repas finissait. En débarrassant la table pour servir le café, le
+garçon lui remit sous les yeux le numéro du _Temps_ qu'il n'avait même
+pas déplié. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes
+dissertations politiques, les prudents filets, donna un coup d'œil au
+feuilleton. Il allait rejeter le numéro, quand au bas de la quatrième
+page, parmi les nouvelles de la dernière heure, il lut:
+
+/*[4]
+ ILLE-ET-VILAINE.--Canton de Tinténiac:
+
+ _Élection au Conseil général_.
+
+ De Rieu, monarchiste.....721 voix. Élu.
+ Lureau, républicain......485 voix.
+*/
+
+Avant même d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le
+mince événement d'une élection au Conseil général d'Ille-et-Vilaine, il
+avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup.
+Tout disparut, lumière, couleurs, formes des objets et des êtres; tout
+s'abîma.
+
+Quand un peu de clarté le pénétra de nouveau, il se sentit incapable de
+demeurer un instant de plus à cette place. Il jeta une pièce d'or sur la
+nappe, et en hâte gagna l'hôtel. La conscience de la réalité lui
+revenait lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action réflexe de
+ses nerfs lui avait tout de suite révélé une catastrophe. Les paroles de
+Rieu surgissaient dans sa mémoire, répétées par la voix chérie de
+Claire: «Je m'en vais préparer mon élection au Conseil général. Dès que
+je serai élu, je reviendrai à Paris, je vous demanderai une réponse
+définitive.»
+
+«Eh bien! c'est fait. Le voilà élu. Il va partir pour Paris. Que dis-je?
+Il y est déjà! Il est auprès de Claire! Ah!...»
+
+Il souffrit si cruellement, à cette vision de Rieu auprès de la jeune
+fille, qu'il cria,--un vrai cri de blessé, un cri qui déchira le
+silence de l'hôtel et l'effraya lui-même. Il lui semblait que Rieu, en
+ce moment, lui volait son avenir. Folie! C'était lui-même qui avait
+renoncé à ce précieux avenir,--lui-même qui s'enchaînait dans le
+passé...
+
+«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille
+comme les autres hommes... Cela ne tient qu'à moi, après tout. Leur
+mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle
+m'aime!»
+
+Il se levait, il allait courir au télégraphe. Mais non! Déjà il
+s'arrêtait, figé par il ne savait quelle appréhension de difficultés
+matérielles. Il se représentait la dépêche arrivant à Paris, la stupeur
+d'Esquier, de Rieu.
+
+Et le visage en larmes de Julie lui apparut.
+
+***
+
+Toute la nuit s'écoula en des alternatives de décision et d'abattement.
+Il écrivit deux lettres pour Claire, dans lesquelles il lui demandait
+humblement de ne pas s'engager, d'attendre... À peine écrites, il les
+déchira. Attendre! Attendre quoi? Seule la mort délie des liens comme
+ceux qui l'enchaînaient à Julie. Tout au plus pouvait-il murer la vie de
+Claire, comme sa propre vie. Faire un cœur malheureux à l'image du sien?
+À quoi bon?
+
+«Mon devoir est net. Je me dois à Julie, qui m'a donné le meilleur
+d'elle-même et qui, si je la délaisse, n'aura même plus la consolation
+d'être aimée, comme Claire, par un être qu'elle n'aime pas... Pauvre
+Julie! Ah! que n'est-elle, du moins, près de moi!»
+
+Le petit jour luisait; quelques bruits de réveil se faisaient entendre
+dans l'hôtel... L'affreuse nuit avait exaspéré la fatigue de Maurice, et
+il avait une pesante envie de dormir. Tout à coup, une idée lui vint; il
+s'y accrocha en désespéré. Avant tout, il fallait n'être plus seul; il
+fallait une garde auprès de sa fièvre...
+
+«Je vais envoyer à Julie une dépêche, en la suppliant de venir me
+rejoindre. Surgère est absent; et puis, qu'importe? Julie est libre...
+Elle viendra.»
+
+Il écrivit aussitôt:
+
+/#
+ _«Venez. Je suis affreusement seul et triste._ _J'ai besoin de
+ vous. Venez.»_
+#/
+
+Dès qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna
+la dépêche au domestique qui passait.
+
+La porte refermée, il fut à la fois soulagé et brisé. Il ne doutait pas
+que Julie ne vînt, quand même tous les obstacles entraveraient son
+départ. «Elle viendra... Elle sera là, près de moi.» Comme d'une patrie
+lointaine, il perçut l'approche de ces bras maternels, de cette chère
+poitrine où il avait tant de fois abrité sa fatigue, son inquiétude. À
+la douceur de ce rêve, ce qui lui restait de force s'alanguissait,
+s'épuisait. Il se jeta sur son lit et, tout de suite, parti pour ce pays
+mystérieux, voisin des régions de la mort, où rien ne parvient plus des
+bruits ni des pensées de notre monde vivant.
+
+...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce
+réveil tardif. L'animation de l'après-souper emplissait les corridors,
+les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes
+atténuées. Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait
+neuf heures trente. Vite, il rajusta ses vêtements et ses cheveux. La
+réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la
+dépêche derrière le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte,
+il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie annonçait
+qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le
+lendemain, à une heure après-midi.
+
+Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit,
+tout en donnant l'ordre au garçon de préparer ses bagages. Il avait
+résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train
+partait pour Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un
+autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre vers neuf heures du
+matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems,
+appelée Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une
+assez grande fatigue il lui épargnât seulement quelques heures de
+solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel.
+Non, vraiment, pas une nuit, pas même une heure de plus dans cette
+maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.
+
+«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»
+
+Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations
+voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden, Bade, on retrouverait la même
+vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?
+
+Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche,
+la terrasse d'une villa. En fouillant les poches de son vêtement, il
+retrouva l'adresse: _Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg_.--Le patron
+de l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer
+l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la maîtresse où
+il avait rêvé de conduire la fiancée.--Il lui sembla au contraire que
+cette transaction avec le rêve panserait la plaie de son cœur. Au delà
+de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours besoin,
+n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?
+
+
+
+
+V
+
+
+OH! ce pâle matin d'août germanique, le Rhin invisible derrière l'écran
+des arbrisseaux, mais devinable aux brumes exhalées de son lit,--et
+cette large bande de sable sillonnée de fer, cette voie brusquement
+coudée par où, tout à l'heure, allait jaillir le train qui amenait
+Julie!
+
+D'autres drames intimes, peut-être, agitaient les êtres échelonnés le
+long du quai de la gare, en des poses d'interrogation, d'attente,
+d'impatience. «Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus
+tragique, assurément, que celui-ci, où j'ai mon rôle.» Elle était en
+effet tragique, cette rencontre en exil de deux âmes qui se cherchaient
+avec la certitude de la séparation prochaine... L'exil même de ces
+amants, leur ignorance du langage qu'on parlait autour d'eux,
+l'infimité de la station choisie par la destinée pour leur rencontre,
+tout concourait à faire de cette rencontre quelque chose d'inexplicable
+sans l'amour, dont l'amour était le nœud, la raison d'être.
+
+Mais quand, au tournant de la voie, le train tordit son ruban noir,
+quand l'instant d'après il stoppa devant le quai, quand Maurice aperçut
+une main qui s'agitait, un visage anxieux qui se penchait, quand il fut
+près d'Elle, d'un bond, d'un élan irréfléchi, fougueux,--tout s'abolit
+dans la joie du retour, de l'enlacement, du refuge dans le sein chéri...
+Le train avait repris sa course le long du Rhin, qu'ils n'avaient point
+encore trouvé de paroles, qu'ils s'étaient à peine regardés, tout
+entiers à la passion de cette étreinte, où ils versaient toute leur
+tendresse, toute leur tristesse, toute leur humanité.
+
+***
+
+Ils étaient seuls dans le coupé. Comme deux miroirs en face l'un de
+l'autre, leurs visages leur renvoyaient l'empreinte des jours d'agonie.
+Quelques jours seulement: et cette empreinte était si affreusement
+marquée que ni l'un ni l'autre n'osèrent se le dire.
+
+Maurice ne trouva que ce balbutiement:
+
+--Pardon! Pardon!
+
+Oui, pardon! Il voulait être absous de l'avoir, elle, qu'il aimait tant,
+frappée, meurtrie. En la voyant si bouleversée, il l'adorait davantage:
+la triste destinée de l'amour féminin lui apparaissait, sa passivité
+navrante, à la merci des caprices de l'amant.
+
+--Pardon! Pardon!
+
+Le train fuyait le long des rives légendaires, le long des rochers aux
+crénelures romantiques, des châteaux d'épopées, des cavernes où les
+poètes entendirent chanter des sirènes... Encore une fois, le couple
+d'amants s'était rejoint, leurs bras se nouaient passionnément, comme
+naguère. Certes, aux premières minutes, il fut absent d'une telle
+étreinte, le capricieux et périssable amour chanté par les poètes,
+l'attrait des yeux pour les yeux, des lèvres pour les lèvres! Ce qui les
+enlaça éperdument, ce fut le besoin d'un asile à leur détresse. Leur
+rencontre ne supprimait ni le chagrin, ni l'inquiétude; mais, de la
+tendresse irrécusable dont elle témoignait, ils se sentaient mieux armés
+pour la lutte. Et ils s'embrassaient sans cesse.
+
+Maurice dit gravement à Julie, lui tenant la main:
+
+--Comment vous remercier d'être venue? Vous me sauvez. Si vous n'étiez
+pas venue, c'était la folie pour moi...
+
+Elle lui mit la main sur la bouche:
+
+--C'est moi qui te remercie de m'avoir appelée. Je souffrais tant d'être
+seule, de savoir que tu souffrais, _et de ne pas te voir souffrir_!
+
+Sans qu'il sollicitât ce récit autrement que par l'interrogation tendre
+de ses yeux, elle raconta les jours d'absence. Elle parlait tout bas, la
+voix faussée par l'émotion, regardant en face de soi, comme si ce passé
+l'eût hallucinée.
+
+--Oui, dit-elle. Ç'a été une quinzaine terrible. Certainement quelque
+chose meurt en nous, par de telles épreuves... Oh! quand je me suis
+trouvée seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si
+longtemps se réalisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne
+savions pas! Et la façon dont nous nous étions quittés! Je te voyais
+avec l'air las, excédé, nerveux, des dernières minutes. Je pensais: «Il
+est content, maintenant! il est débarrassé de moi, de sa Yù...» Je
+t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela était vrai. À chaque
+instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de
+rêve... puis, tout d'un coup, je retombais de tout mon poids dans la
+réalité... Oh! mon chéri, c'était affreux!
+
+Il lui baisa les mains, humblement.
+
+Cette douleur coulait comme un baume sur son cœur. Claire était absente,
+exclue de sa pensée. Il n'aimait plus que l'âme adorable, souffrante par
+lui, qui lui disait sa souffrance.
+
+Elle continuait:
+
+--Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette
+désolation. Comment? Mon Dieu! comment? Je suis rentrée chez moi, j'ai
+vécu avec ce cauchemar. J'ai essayé de prier... J'ai essayé de
+t'écrire... Tout ce qui me forçait à arrêter ma pensée sur toi me
+faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais pas... Quand
+j'ai reçu ta première lettre, j'ai chancelé, j'avais le vertige... À ce
+moment-là, je n'espérais plus rien de toi, ni lettre, ni retour...
+rien... Elle était bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de
+Julie)... elle était gênée comme tu avais été gêné toi-même aux
+derniers moments que nous avons passés ensemble... et cependant, je
+t'assure que je l'ai adorée, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai
+baisée comme j'aurais baisé tes joues et tes yeux, mon chéri, et je me
+suis endormie, le soir,--mon premier sommeil depuis ton départ!--avec
+mes lèvres sur le papier que ta main avait touché.
+
+Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin déroulé devant les
+portières du wagon. Elle murmurait:
+
+--C'est beau... Je suis heureuse.
+
+Et Maurice la voyait déjà changée; les nuages s'éclaircissaient sur son
+visage. Tout ce qu'il y avait en lui de pitié, de bonté humaine,
+s'exaltait à sentir qu'il était, par sa seule présence, l'artisan de
+cette résurrection; d'être tout pour la chère aimée, cela le haussait,
+le rendait meilleur. Le ferment du sacrifice commençait à lever dans son
+âme.
+
+«Mon rôle dans la vie est de la soigner, de la consoler, de la faire
+heureuse. Personne au monde, personne ne m'aimera comme elle!»
+
+Et, regardant le fantôme en face, car la présence de Julie
+l'affermissait, il pensa:
+
+«Personne... Même Claire!»
+
+Il s'assit près d'elle, il la questionna:
+
+--Et quand tu as reçu ma dépêche?
+
+--Oh! fit-elle, la voix remise, presque joyeuse, c'était un peu avant le
+déjeuner. Esquier et moi nous attendions Claire dans la salle à manger.
+Joachim est entré avec la dépêche.--Croirais-tu que je n'ai pas eu peur,
+que j'ai deviné la bonne nouvelle?... Du reste, le matin, je m'étais
+réveillée plus tranquille, espérant quelque chose d'heureux. Tu sais
+comme j'ai des pressentiments nets, qui se vérifient presque toujours?
+Tout de même, je tremblais bien un peu en ouvrant le papier bleu. Mais
+j'y ai trouvé ce que j'attendais, le moyen d'être près de toi, bien
+vite.
+
+Elle s'arrêtait, elle hésitait à poursuivre.
+
+--Et alors? demanda Maurice.
+
+--Alors... faut-il tout te raconter?
+
+--Bien sûr!
+
+--Eh bien, continua-t-elle avec un baiser passionné jeté dans les
+boucles noires de Maurice... Alors, comme il me voyait troublée et
+interdite, Esquier s'est approché de moi et m'a dit: «C'est de Maurice?»
+Je n'ai pas songé à mentir; puis je n'aurais pas pu. J'ai dit oui, et
+j'ai montré ta dépêche.
+
+--Oh! fit Maurice, pourquoi as-tu fait cela?
+
+Moins qu'à tout autre, il eût voulu avouer sa détresse au père de
+Claire.
+
+--Ne te fâche pas, mon ami aimé, reprit Mme Surgère. J'ai fait cela
+spontanément, et ensuite, en y songeant, il m'a semblé que j'avais bien
+fait. Comment partir sans avertir Esquier?... Du reste, j'avais besoin
+d'être conseillée, tu comprends. Et puis Esquier est si bon, il m'aime
+tant, il t'aime tant! À qui pouvais-je m'adresser, sinon à lui? Ne
+prends pas cet air méchant, interrompit-elle avec une désolation
+renaissante, en voyant que Maurice s'écartait d'elle... J'ai fait pour
+le mieux, je t'assure.
+
+Elle allait pleurer. Maurice fut touché.
+
+--Tu as peut-être raison, dit-il. Moi, j'aurais préféré qu'Esquier ne
+sût rien.
+
+Elle se récria:
+
+--Peux-tu penser qu'il ne savait rien? Ah!... je le connais bien,
+moi!... Il y a longtemps qu'il a tout deviné; lui-même me l'a dit
+hier... Et puis, vois-tu, même s'il n'avait rien su, il me fallait un
+confident, un ami, quelqu'un pour me soutenir et me dire ce que j'avais
+à faire... Tu sais que toute seule je ne vaux rien.. Pourquoi étais-tu
+loin de moi?
+
+Elle s'appuyait sur l'épaule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.
+
+--Et qu'a fait Esquier?
+
+--Il a été excellent, comme toujours. Il m'a rassurée, il m'a consolée.
+Tout de suite, il a été d'avis qu'il fallait te rejoindre. Il était
+presque aussi inquiet que moi: nous pensions à la même horrible chose;
+sans le dire, nous en avions peur tous deux...
+
+--Que je me tue? fit Maurice en souriant.
+
+--Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de
+poignard... Mon mari m'avait écrit la veille: tout va bien à Luxembourg.
+Il ne doit pas revenir à Paris d'ici à un mois, deux mois même... Pour
+lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en
+Lorraine, à la campagne, chez Mme Daumier. C'est convenu avec le
+docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien coûté, va! Quand
+Claire m'a regardée en face et m'a demandé: «Vous allez en Lorraine?...»
+j'ai détourné la tête et je n'ai pas osé lui répondre oui, ni non. Que
+de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...
+
+Elle s'arrêta un instant, le visage attristé; mais comme elle aperçut
+aussitôt cette tristesse reflétée sur les traits de Maurice, elle
+rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:
+
+--Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je
+t'adore. Maintenant, ne parlons plus de moi. Tu sais tout ce que Yù a
+souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'être loin
+d'elle...
+
+Et, avec cette grâce d'abandon qui séduisait Maurice, elle ferma les
+yeux, appuya la tête sur la poitrine du jeune homme. Il la regardait,
+silencieux.
+
+Le grand jour ensoleillé, enfin vainqueur des brumes, rayonnait à
+pleines vitres dans le compartiment. Il se teintait de rose sur les
+capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teinté,
+se jouer sur le visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore
+meurtri des récentes angoisses!... Maurice le contemplait anxieusement,
+tendrement. Les cheveux, demi-défaits, foisonnaient autour du front,
+estompaient les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le
+col: beaux cheveux ondés, substance délicate et nombreuse, fine et
+lourde en même temps. C'était un fleuve mêlé de vingt ruisseaux aux
+couleurs diverses, bruns, blonds, quelques-uns tout à fait roux, presque
+rouges; leur amas exalait une odeur pénétrante et sensuelle d'aromates
+humains. Malgré lui, l'œil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus
+pâles, des traces argentées... Mais non, il n'y en avait pas. Tout
+vivait dans cette plantation robuste dont la lisière, franchement brune,
+apparaissait piquée si drue juste au bord du front. Son regard,
+s'abaissant, suivait les lignes de ce front... Point de rides? Si...
+Deux lignes sinueuses, l'une mieux tracée, l'autre à peine pénétrante,
+comme un soulignement incertain et maladroit de la première.
+D'ordinaire, l'une et l'autre étaient à peine visibles; mais la
+poussière du voyage avait terni la peau, et les deux lignes
+s'accusaient.
+
+«Voilà comme elles apparaîtront dans quelques années,» pensa Maurice. Et
+poussé par une force secrète, à la fois sereine et impérieuse, il
+poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et
+charmant, le nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un
+défaut de couleur ou de forme. La bouche était ferme et rouge. Mais les
+yeux, si jeunes, même si enfantins, lorsque les paupières les
+découvraient, les yeux clos apparaissaient réellement flétris par les
+années... Les paupières se plissaient dans leur longueur, surtout vers
+les bords. «Ce sont les larmes, se dit Maurice à lui-même pour se
+consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent
+les paupières, les imprègent de sel, les altèrent et les rongent comme
+un acide.» Hélas! ce n'était pas tout. Sous la paupière inférieure et au
+coin de l'œil, malgré le léger voile de quelques cheveux blonds qui
+voltigeaient jusque-là, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur
+le tendre épiderme, en déflorait la jeunesse, plantée comme un timbre au
+coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moitié d'étoiles,
+tremblaient aux tremblements de la paupière; elles se continuaient par
+une boursouflure de la chair, une flétrissure de la peau qui cernait
+l'orbite.
+
+Pourquoi Maurice ne pouvait-il détacher son regard de ces marques,
+légères après tout, qui laissaient la figure jolie et séduisante?
+Pourquoi, malgré soi, pensait-il à d'autres yeux, à la fraîcheur de
+fleur d'une première éclosion? Il continua son enquête douloureuse. Le
+cou se noyait dans un empâtement un peu flou; mais la courbe des joues,
+du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvénile, et
+les lèvres entr'ouvertes par le sommeil--car, insensiblement, Julie
+s'était endormie--laissaient voir le tranchant des deux lignes intactes
+de dents fines, blanches d'émail, acérées comme des dents de fillette...
+
+Telle qu'elle était là, sous ses yeux, était-elle jeune, ou vieille?
+Vieille, sûrement non; jeune, il n'aurait su le dire. Ce visage tant de
+fois contemplé avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date
+et la beauté d'un visage... Pour l'être, meurtri par la vie, qu'il
+tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse
+invincible aux assauts du temps. Une émotion puissante l'envahissait,
+submergeait les rêves, l'inquiétude du lendemain, le regret de ce qui
+aurait pu être et n'avait pas été... Cette femme dévouée à lui, âme et
+corps, il s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait
+une autre. D'autres assolements pourraient renouveler la fécondité de
+son cœur, et ce cœur porter d'autres récoltes de tendresse: la moisson
+récoltée par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilégiée
+qui lui avait révélé les sources secrètes de passion cachées en lui et
+les avait épuisées. Tout s'éclairait, s'expliquait pour lui à
+présent... Ses yeux, attachés au visage endormi de sa maîtresse, la
+voyaient enfin telle qu'elle était véritablement. «Oui... elle va
+vieillir. Et je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une
+tendresse plus profonde et plus émue.» Peu lui importaient les rides de
+ce front, peu lui eussent importé des mèches pâles dans cette lourde
+couronne de chevelure. Il aimait ces meurtrissures comme les marques
+d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette vaine
+beauté. Déjà ce n'étaient plus des formes de traits, des couleurs de
+chair, des teintes de chevelure qu'il aimait dans sa maîtresse, mais la
+présence d'une âme vouée à lui; c'était sa propre image, sa propre
+tendresse, ce qu'il avait mis d'irrévocable passé dans un être humain!
+Il comprit cela; il se sentit enchaîné à Julie par une force plus
+puissante que leur volonté. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...
+
+Son cœur, purifié par la sainte solitude, ses sens broyés, tout son être
+accepta l'avenir, quel qu'il fût: une raison plus lumineuse lui dit que
+c'était juste ainsi, que c'était bien.
+
+«Ma part a encore été large dans la vie, pensa-t-il, plus large à coup
+sûr que celle de tant d'autres.»
+
+D'un sursaut volontaire, il chassa ses rêves, secoua ses idées et
+regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus la route suivie par le
+train; les coteaux s'étaient effacés; une grande plaine jaunâtre, semée
+de bouquets d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait
+maintenant jusqu'à l'horizon; et à l'horizon se dessinaient des formes
+indécises: nuages, chaînes de montagnes, haleine de grande ville, on ne
+savait. Maurice reconnut le paysage de Francfort. Ils arrivaient.
+
+Pour la première fois, il allait posséder Julie à lui seul; il serait
+son guide dans la vie, comme son mari. La fierté de ce rôle le
+réchauffa.
+
+Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes
+découvertes, démasquer la vieille cité parmi les brumes et les fumées.
+Il regarda Julie. Le sommeil profond où elle avait peu à peu glissé lui
+fardait les joues de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la
+vigueur juvénile de son corps apparaissait aux courbes fermes de la
+gorge, des hanches, des jambes demi-croisées.
+
+«Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!»
+
+Il souleva doucement le buste chargé de sommeil, et, se penchant sur
+elle, la réveilla d'un baiser.
+
+Elle lui sourit.
+
+***
+
+...On dirait que cette force mystérieuse, à laquelle, malgré eux,
+croient les plus sceptiques et les plus volontaires d'entre nous, cette
+force qui nous conduit, appelée par nous, suivant notre philosophie
+instinctive, le Hasard, la Fatalité, la Providence,--on dirait que ce
+guide suprême de nos vies a parfois pitié de ceux qu'il mène, qu'il leur
+accorde des trêves.
+
+Telles furent pour Maurice et pour Julie les premières heures du séjour
+à Cronberg. Jamais, aux plus rudes moments de leur avenir, ils ne
+devaient oublier leur arrivée à Francfort, la toilette dans les lavabos
+de l'immense gare, le déjeuner au café; le tour rapide en voiture à
+travers la Zeil, le long des rives silencieuses du Mein,--ni le court
+trajet en chemin de fer de Francfort à Cronberg, ni surtout la montée,
+dans une calèche à deux chevaux, du bout de côte qui mène à la villa
+Teutonia.
+
+Il était quatre heures un peu passées... Le ciel avait dépouillé tous
+ses nuages, mais de fraîches brises venues des couloirs gigantesques,
+entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tiédeur de cette
+après-midi dorée. La conque verte de la petite vallée s'approfondissait
+au pied de la corniche, séchée des rosées matinales: les arbres
+remuaient lentement; l'arôme des herbes s'évaporait, comme l'exhalaison
+d'un grand brûle-parfums. Les crêtes du Taunus, sur le fond du ciel, se
+dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au
+trot, le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkœnig, Germania.
+
+Alors toute la plaine de Francfort se révéla. Maurice montrait des
+points brillants, des taches de fumée dans cette plaine: «Voici
+Hœchst... Voici Rœdelheim, où nous avons passé tout à l'heure. Hombourg
+est là-bas, derrière les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet
+d'une tour.» Julie regardait l'horizon doré, Maurice qui souriait: elle
+sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de
+repos. Son âme se fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait
+une minute, même fugitive, de bonheur dans le péché. Entrés dans la
+villa, elle posa sa main sur l'épaule de Maurice, et sur cette main
+appuya sa joue.
+
+--Je suis heureuse, dit-elle.
+
+La jeunesse de leur amour les avait ressaisis, à se trouver loin du
+monde, l'un près de l'autre, et libres. Ceux qui n'en ont pas fait
+l'essai ne peuvent même pas imaginer quel renouvellement personnel
+implique cet acte si simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec
+une frontière dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne subsistait
+plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indécis qu'ils resteraient
+toujours ainsi, libres et unis: ne dépendait-il pas d'eux seuls? Et
+puis, après tant de jours qu'ils ne s'étaient point vus, peut-être, sous
+la noble attirance de cœur qui les jetait maintenant, plus aimants que
+jamais, dans les bras l'un de l'autre, peut-être se cachait la mémoire
+impérieuse de la chair; le désir, amorti par l'habitude, se réveillait,
+leur donnait l'illusion d'un renouveau.
+
+L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'étaient amusés des
+deux lits jumeaux, côte à côte, dans l'une des chambres; du mobilier
+propre et simple des pièces; des grands poêles de faïence verte; de la
+petite bonne rouge et blonde, Kœthe, chargée de les servir. Avant
+d'aller dîner, ils inspectèrent la ville haute, bâtie en escalade sur le
+versant de ce rocher que le château couronne. Le bourg possède trois
+hôtels, que le guide recommande également. Ils choisirent celui qui leur
+parut entouré de plus de verdure, d'où la vue s'étendait plus largement.
+Le patron savait quelques mots de français; on l'appela pour la commande
+du menu. Les deux amants mangèrent de bon appétit. La toilette de Julie,
+très simple, mais étampée cependant d'élégance parisienne, excitait les
+remarques des quelques dîneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperçut.
+Il pensa, regardant sa maîtresse:
+
+«Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans à la voir
+ainsi... Où avais-je l'esprit ce matin?»
+
+Et déjà naissaient des projets dans les brumes de sa pensée. Julie ne
+serait pas éternellement mariée: une attaque, toujours imminente,
+pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...
+
+Il n'osait achever sa pensée; portant il cherchait déjà des arguments
+pour se convaincre.
+
+Ils regagnèrent à pied la villa. La nuit était sans lune encore, mais
+on devinait l'astre au pâlissement du ciel, derrière l'écran des
+pinèdes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait glissé
+son bras sous le bras de Julie. Comme ils passaient le long de la
+corniche, devant la brèche qui démasque la plaine de Francfort, elle
+leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, semée de
+lumières.
+
+--Regarde, fit Julie... La mer!...
+
+C'était vrai... On eût dit d'un port immense éclairé ça et là par les
+fanaux des navires. L'ombre vaguement lumineuse transformait le paysage
+et d'un horizon seulement pittoresque faisait un décor d'illusion
+féerique.
+
+Ils le regardèrent longtemps, appuyés l'un contre l'autre. La poésie de
+cette nuit les imprégnait, rajeunissait leurs cœurs d'amants, les
+rendait prompts à s'émouvoir, comme au meilleur temps de leur amour...
+Tous les bruits se taisaient; mais les fenêtres de villas voisines
+s'éclairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons proches de leur
+maison? Des gens différents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les
+mœurs, la pensée, la langue même leur étaient étrangères. La terre
+qu'ils foulaient n'était pas leur terre; ils ne tenaient à ce sol, à ce
+ciel, à ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans
+lendemain. Ils étaient des passants, ignorés, inaperçus et seuls; mais
+ils étaient seuls ensemble, chacun seul avec l'être dont, malgré tout,
+il était sûr d'être le plus aimé. L'avenir pouvait les séparer, les
+faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprême veillée de
+tendresse; ils pourraient se donner ce témoignage, qu'à la veille des
+catastrophes, ils avaient réciproquement regardé dans leur âme et
+constaté qu'ils s'aimaient bien.
+
+Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont
+la blancheur devenait plus éclatante, apparaissaient comme des caps
+gigantesques, crêtes de roches fantastiques. La blancheur d'un océan de
+rêve roulait des lumières éparses, de plus en plus pâles... Des fanaux
+électriques luisaient à l'extrême horizon, pareils à des signaux de
+phares. Maurice et Julie regagnèrent la villa. Oui, ils étaient bien les
+voyageurs de cette mer de rêve qu'ils venaient de contempler; le hasard,
+comme une tempête, les avait jetés sur cette rive, et naufragés
+ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais
+quoi de grave les faisait silencieux en cet isolement. Ils se
+dévêtirent, ils s'étendirent l'un près de l'autre avec une tendresse
+épurée; et le baiser qu'ils échangèrent, sous cette première nuit
+d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lèvres se fussent
+donné.
+
+***
+
+Le lendemain, une fraîche, et éclatante matinée les réveilla. Un ruban
+de soleil, glissant par les persiennes entre-bâillées, jouait sur le
+pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la
+quiétude de ce réveil les étonnait et les ravissait. Qui les eût vus
+assis, l'heure d'après, sur la terrasse de la villa, prenant le thé du
+matin, tout en causant comme des époux, n'eût pas soupçonné les tortures
+que ces deux êtres avaient subies l'un par l'autre, et l'inquiétude
+sourde qui les dévorait encore. Inquiets? Oui, malgré tout, mais d'une
+inquiétude reniée par la volonté, comme en ont les convalescents pour la
+rechûte possible. «Qui me l'ôtera maintenant?» pensait Julie, si fière,
+si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle défiait l'avenir. Et Maurice,
+heureux de trouver un abri contre les mauvais désirs, pensait aussi,
+bien qu'avec moins de foi: «M'ôtera-t-on d'elle, maintenant?...»
+
+Pourtant ce cœur anxieux, avant même que l'effusion première fût
+apaisée, déjà redoutait le vide des heures. Non pas l'ennui, le rongeur
+tenace qui l'avait dévoré à Hombourg: jamais il ne l'avait connu près de
+Julie; il eût passé des journées à rêver, sans une parole, la tête
+contre cette chère poitrine. Hélas! c'était sa pensée même dont il avait
+peur; il avait éprouvé que, des rêves interdits, même les bras de l'Amie
+ne le défendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait
+trahie, caressant de son désir l'autre femme, la rivale?
+
+Il dit à Julie:
+
+--Cronberg n'est pas un endroit de plaisir, ma chérie. Ni casino, ni
+parc. Un paysage pittoresque, et voilà tout. Mais rien ne nous empêche,
+quand nous voudrons, ce soir par exemple, de prendre le train pour
+Francfort. L'Opéra est célèbre. Nous pouvons aussi aller à Hombourg, où
+il y a un beau Kurhaus.
+
+Julie lui prit la main:
+
+--Non, restons ici.
+
+--Moi aussi, j'aime mieux cela. Seulement il faudra nous contenter des
+promenades pour tout passe-temps.
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Ai-je besoin de passe-temps quand je suis près de vous?
+
+--On dit que les environs sont jolis, poursuivit-il, sans répondre à ce
+reproche... Je ne les connais pas; mais j'ai acheté à Hombourg une carte
+du Taunus. Êtes-vous bonne marcheuse?
+
+--Avec vous, répondit-elle, j'irai n'importe où.
+
+Le jour même il la mit à l'épreuve. Ils déjeunèrent dans le même
+restaurant que la veille, jaloux de retrouver la délicieuse sensation
+d'apaisement, d'union nuptiale, qu'ils y avaient goûtée. C'était le
+cabaret germanique, toujours pareil, en ces villages pittoresques de la
+région du Rhin: la grande salle au poêle de faïence, ornée des portraits
+de l'empereur et des fondateurs de l'Unité allemande; le jardinet à
+tonnelles, avec les tables recouvertes de napperons blancs et rouges.
+Les gens étaient serviables et honnêtes; la cuisine, un peu lourde, leur
+parut saine, et sa bizarrerie même les amusa, arrosée de vins délicieux
+qu'on leur servit dans des flacons à long col. Leur rire, qui parfois
+résonnait, les surprenait tous deux. De temps en temps, Julie tendait la
+main à Maurice en lui disant: «Oh! mon chéri, quel bonheur d'être là. Je
+ne puis pas croire que ce soit vrai!»
+
+Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.
+
+Revenus à la villa Teutonia, leur déjeuner fini, ils s'y reposèrent
+quelque temps avant d'entreprendre leur première promenade. Penchés sur
+la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances.
+Les excursions notables étaient pointillées en signes coloriés. Les
+routes offraient des signes semblables, qui, peints sur les arbres ou
+sur les maisons, servaient de repères au voyageur. Maurice décida
+qu'ils iraient, cette fois, à Falkenstein: c'est le petit village le
+plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: «un des plus jolis sites
+des environs.»
+
+Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude
+posé sur sa hanche, comme à Paris, quand ils montaient les buttes de
+Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas
+de promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis, à la séduction du
+chemin, au désir d'étendre leur horizon, ils marchèrent plus
+régulièrement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le
+versant d'un coteau boisé qui masquait la vue à leur droite; à gauche,
+le coteau mourait en pelouse déclive, prodigieusement verte pour la
+saison, jusqu'à des taillis garnissant le flanc d'une autre colline.
+Bientôt un chemin plus étroit se détacha, s'enfonça sous bois. C'était
+le chemin de Falkenstein.
+
+Ils s'y engagèrent côte à côte, les doigts entrecroisés. Julie avait les
+joues roses, les cheveux à demi envolés sous son chapeau de paille;
+quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu
+haletante à la montée. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa:
+«Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans!» Il admirait la fraîcheur de
+son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grâce robuste. Il lui
+tendit ses lèvres; en y posant les siennes, elle aperçut dans les yeux
+de son ami cette étincelle de désir qui l'effrayait tant aux premiers
+mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y était éteinte, remplacée
+par la lueur calme de la tendresse; et cette fois elle brilla pour elle
+comme un astre d'espoir.
+
+«Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!»
+
+Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chérit ce chemin où l'envie
+lui en était venue, la forêt complice qui l'avait abrité, et cette
+souriante terre d'exil où leur amour poussait des racines neuves.
+
+Ils dînèrent à Falkenstein. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, la nuit
+tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de suite. Maurice s'isola
+sur la terrasse. «Le temps de fumer une cigarette,» dit-il. Une envie de
+solitude le tourmentait, après cette journée où, veillé par les yeux
+tendres de sa maîtresse, il avait à peine osé penser: déjà le besoin des
+rêves défendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-même. «Ce
+paysage est d'un romantisme délicieux,» se disait-il, observant sous le
+pâle glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contemplé à
+deux. Mais quelque chose de cette pensée complexe errait bien loin de
+Cronberg et de l'Allemagne. «Où est Rieu, en ce moment? Près de Claire.
+L'a-t-il demandée à Esquier? A-t-elle répondu?» Toutes ces questions, il
+n'avait pas osé les poser à Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre
+sans savoir cela. Il se représenta la jeune fille assise, après le
+dîner, dans le salon mousse, sur le divan où Rieu la rejoignait
+d'ordinaire. Il ne voyait d'elle que ses yeux bruns, ses larges
+sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une netteté
+extraordinaire, plus nettement qu'on ne voit la réalité. Et Rieu parlait
+de mariage, d'avenir.
+
+«On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une façon
+d'ecclésiastique, un prédicant laïque qui assomme les femmes. Jamais
+elle n'épousera ce prêtre manqué.»
+
+Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, après cette crise
+passagère, la suite naturelle du présent: deux femmes le garderaient,
+lui Maurice, pour unique pôle; il vivrait entre elles deux, réchauffé de
+leur double chaleur.
+
+«Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne
+reprendrai rien à Julie. Je ne demanderai rien à Claire.»
+
+Mais aussitôt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lèvres trop rouges
+le tentèrent. Laisserait-il se faner cette fleur sans la respirer?
+
+«Non, puisqu'elle est à moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle
+m'aime.»
+
+Il glissait à des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la
+terrasse, ferma la fenêtre, regagna la chambre à coucher. La lampe y
+brûlait encore. Dans l'un des petits lits géminés, Julie dormait. La
+chemise à jabot de valenciennes lui couvrait chastement la gorge,
+montrant seulement la pâleur grasse du cou, les poignets et les mains.
+L'une de ces mains était étendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y
+remarqua l'anneau d'or.
+
+«Hélas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Même ici, même libres,
+même seuls, nous ne sommes pas des époux. Est-ce que toute ma vie
+sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutôt épouser la
+femme que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.»
+
+Il était tout imprégné de mélancolie: «Rien de nouveau ne s'est accompli
+depuis hier. Et pourtant, mon Dieu! comme je suis triste!»
+
+Il se dévêtit rapidement et, sans réveiller Julie, se coucha dans
+l'autre lit.
+
+***
+
+Les lendemains de ce premier jour à deux en différèrent peu. Maurice et
+Julie se levaient tard, déjeunaient à l'hôtel; aussitôt après, ils
+partaient à pied pour une excursion méditée le matin. Le paysage qu'ils
+traversaient changeait chaque fois, vallée herbue, prairie ombragée de
+châtaigniers, forêt de chênes ou de pins... Sur les mamelons verts, des
+dentelles de pierre se dressaient, débris de châteaux de légende; mais
+partout c'était l'horizon pacifique, la vallée de sourire, le bon refuge
+tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils pouvaient l'être
+en ce moment, ils étaient heureux. Alors pourquoi une inquiétude
+grandissante les étreignait-elle plus étroitement à mesure que les
+heures s'ajoutaient aux heures, une inquiétude qu'ils n'osaient pas
+s'avouer, et dont ils ne savaient même pas le nom? C'était la terreur
+imprécise, informulée, de deux voyageurs qui, marchant l'un près de
+l'autre sur une grève de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer à chaque
+pas plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne
+confirme l'angoisse en disant: «Moi aussi!» Cette étrange névralgie
+d'âme, il leur semblait bien qu'ils l'atténueraient en la confessant;
+mais une force plus puissante que leur désir et leur raison scellait
+leurs lèvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser le cri
+de détresse: «J'ai peur, rassure-moi!» Peur de quoi? D'une force
+mystérieuse, invincible, qui, sous les vaines apparences de leur récente
+union, travaillait assidûment à les désunir. Oui, tel était leur mal.
+Ces deux êtres qui dormaient, qui s'éveillaient sur le sein l'un de
+l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux, ces deux
+amants qu'on prenait pour des époux,--étaient rongés par le
+pressentiment de la séparation inévitable. Cela viendrait de lui ou
+d'elle, peut-être cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se
+sépareraient.
+
+Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs
+promenades quotidiennes, l'émotion d'un site, ou seulement un élan
+impérieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, déchirait
+brusquement le voile de leur conscience. Ils s'étreignaient alors avec
+une passion de désespérés, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils
+ne se demandaient pas: «Pourquoi pleures-tu?» En se serrant ainsi, il
+leur semblait qu'ils retiendraient entre eux, un peu de temps, le
+fantôme évanouissant de leur tendresse.
+
+***
+
+À la plus douloureuse de ces étreintes, leur souvenir, plus tard, devait
+unir indissolublement le décor d'un coin de paysage, entre Kœnigstein et
+Schonhein. C'est la vallée qu'on nomme le Billthal, à cause du ruisseau
+qui l'a formée. En remontant le Bill un peu au nord de Kœnigstein, tout
+de suite on s'enfonce dans la forêt; le ruisseau bondit à votre
+rencontre en écume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou
+s'étend en nappe huileuse, laissant transparaître les cailloux de son
+lit. Un chemin le longe, passe d'une rive à l'autre sur des ponts de
+troncs d'arbres. La végétation forestière, avivée par la fraîcheur de
+l'eau, drape de verdures et de fleurs les parois de l'étroite vallée, et
+cette eau, tour à tour dormante ou folle, heurtant le front des roches,
+ou frôlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant
+et modulé comme une voix.
+
+À mi-route, dans ce long couloir vert, la rive droite s'élargit, se
+creuse en parvis de chapelle; et sous la voûte des ramures s'érige une
+faible colonne, ornement d'une tombe. Un poète hongrois, passant un jour
+en ce lieu, n'en connut point de plus désirable pour y goûter le repos
+de la mort. Plus tard, des mains pieuses ramenèrent ses restes au bord
+du ruisseau qu'il avait aimé, bâtirent le tombeau et près de lui un banc
+de pierre, afin que le sommeil du poète fût encore bercé, outre la vie,
+par les paroles des pèlerins et le chuchotement des amants.
+
+Là, sur ce banc funéraire, Maurice et Julie s'étaient assis, après avoir
+suivi, les doigts unis, la rive du Bill. De cette place, le ruisseau
+s'offre obliquement au regard, débordant l'angle arrondi d'une paroi
+lisse, comme ferait l'eau d'une urne penchée. C'était l'heure moyenne de
+l'après-midi: une pluie de soleil se tamisait à travers les verdures
+entrelacées; de rares pépiements d'oiseaux piquaient seuls leurs notes
+aiguës sur la basse du flot courant.
+
+La nature a beau, chaque année, les dépouiller et les rajeunir, les
+sites ont une âme inchangeable qui parle à toutes les âmes humaines avec
+la même voix, et leur suggère, plus ou moins intenses, les mêmes
+rêves... À cette place où le poète magyar naguère avait éprouvé la
+mélancolie de vivre, l'envie du sommeil mortel,--ces deux amants exilés
+appuyèrent leurs fronts l'un contre l'autre avec la même fatigue de la
+lutte, le même désir du renoncement, du repos, de l'oubli. Oh! s'arrêter
+là et ne plus bouger, ne plus avancer, ne plus aller vers l'avenir!
+Puisqu'ils se sentaient voués à une séparation que repoussaient leurs
+cœurs, pourquoi vivre, pourquoi faire un pas de plus vers le lendemain?
+
+Ces pensées, qu'il lisait en même temps en soi-même et sur le visage de
+Julie, furent si douloureuses à Maurice, qu'il essaya, par des paroles,
+de rompre l'enchantement:
+
+--Pourquoi ne me parles-tu pas, mon aimée? dit-il. N'est-ce pas joli, ce
+coin de vallée?
+
+Elle répondit:
+
+--Oui. C'est très beau. Mais j'ai beaucoup de chagrin.
+
+Et lui, ne cherchant plus de vaines dissimulations, répliqua:
+
+--Moi aussi.
+
+Ils se regardèrent quelque temps, se tenant les deux mains. La même
+incertitude les travaillait: fallait-il dire le secret qui leur pesait,
+rompre la trêve? Après ils souffriraient, ils le savaient bien, mais ils
+souffriraient autrement, ils n'étoufferaient plus sous ce poids
+horrible; peut-être pourraient-ils se parler de leur mal.
+
+Maurice demanda, et il eut conscience qu'il détruisait le faible asile
+de leur repos:
+
+--Écoute. Je ne veux pas te faire de peine. Je suis bien à toi, va! bien
+à toi! Tout ce qui n'est pas toi, je veux l'oublier. Seulement... il y a
+une chose qui me tourmente, une chose que je ne sais pas... Et quand je
+la saurai, je t'assure que rien ne m'attirera plus là-bas, rien, rien.
+
+--Eh bien... demande-la-moi!
+
+Elle dit cela avec résignation, comme elle aurait dit: «Frappe-moi!»
+
+--Ce n'est qu'un mot, poursuivit hâtivement Maurice, trop lâche devant
+son désir pour refuser le sacrifice. Et nous oublierons après, n'est-ce
+pas? ce que je t'ai demandé et ce que tu m'as répondu. Tu me promets de
+l'oublier?
+
+--Je te le promets.
+
+--Eh bien!... quand tu as quitté Paris, je veux savoir cela, rien de
+plus, Rieu était-il revenu de Bretagne?
+
+--Oui.
+
+--Est-ce qu'il est venu chez vous?...
+
+--Oui.
+
+Il allait demander encore: «A-t-il vu Claire?» mais l'effrayante
+angoisse de Julie figea la question sur ses lèvres. Il ne la proféra
+pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgré
+son effort d'être calme, roulèrent le long de ses joues.
+
+Il ne but point ces larmes à même les yeux, comme tant de fois il avait
+fait. Il ne se pencha même pas vers elle pour la consoler. Il sentait
+qu'elle l'eût repoussé; puis il n'avait pas de consolations à offrir. Et
+ils restèrent ainsi, côte à côte, immobiles et silencieux, près de cette
+tombe, dans ce site étrange dont la grâce romantique ne les touchait
+plus.
+
+Soudain le froid du crépuscule, suintant à travers les branches,
+soulevant une pâleur de buées sur le lit du ruisseau, les surprit, les
+fit frissonner. Déjà le soleil se couchait... Depuis combien de temps
+étaient-ils donc assis là, si désespérés qu'ils oubliaient jusqu'à la
+vie? Et quels rêves avaient-ils poursuivis, durant cette station
+d'immobilité et de silence? Le même, hélas! qu'ils ne se confièrent
+point: le rêve de la mort des amants, l'un près de l'autre, quand tous
+deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!
+
+***
+
+Dès lors ce fut, lentement, la montée à deux du calvaire; en haut de ce
+calvaire, ils le savaient maintenant, leur amour serait crucifié. Julie
+épia les gestes, les paroles de Maurice, et, même les plus indifférents,
+elle les interpréta pour expliquer cette âme incertaine. Elle commit
+ainsi toutes les maladresses qu'inspire infailliblement la tendresse
+inquiète. Elle surprenait Maurice rêvant, les yeux vagues, à la piste
+d'une imagination; elle pensait: «C'est Claire qu'il voit, qu'il
+regarde.» Alors, tout en se rendant compte que sa question froisserait
+le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:
+
+--À quoi pensez-vous, mon ami?
+
+Et la réponse vague de Maurice: «À rien...» ou bien: «À vous, ma
+chérie...» aiguisait ses soupçons.
+
+Tandis qu'elle s'efforçait ainsi de le surveiller, et de le retenir,
+Maurice, lui, s'appliquait à l'aimer, comme à une tâche; et rien ne tue
+l'amour si sûrement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle était
+belle et désirable. Elle l'était en effet; il suffisait de la voir, il
+suffisait d'écouter ce que chuchotaient les dîneurs au restaurant, quand
+les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant
+comprenait un peu l'allemand, entendait constamment cette exclamation:
+«_Bild schœn!..._» (Jolie à peindre!) «Ces Allemands ont raison,
+pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe?
+Sa beauté m'est indifférente, aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je
+ne la désire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant,
+voilà tout.»
+
+Entre eux déjà un symptôme terrible, dans cette vie de résignation
+morne, dénonçait l'approche de la crise: ce silence frissonnant qui
+précède les bouleversements d'atmosphère. Le tête-à-tête leur pesait par
+l'effort de trouver des mots à se dire, hors de ce qui occupait
+uniquement leur pensée, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge obstruée
+refusait l'issue aux paroles... Ils évitèrent la solitude, ils fuirent
+la maison. Dehors, par les routes de la campagne, par les sentiers de
+forêts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils
+multiplièrent les excursions; ils marchèrent comme des condamnés,
+quittant Cronberg après le repas du matin, n'y rentrant parfois qu'à la
+nuit.
+
+Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les
+sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point des montagnes ardues; leur
+accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand
+Feldberg, n'a pas mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs
+velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en un assez
+large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un
+belvédère dominant une immense étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce
+sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire
+l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres
+ne l'effrayaient pas, disait-elle. En réalité, elle appelait de son
+désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts
+salubres, devant les larges horizons où leurs poitrines, leur
+semblait-il, se désoppressaient.
+
+Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des
+pluies nocturnes avaient rafraîchie, le courrier arrivait, apportant,
+avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy».
+C'est Esquier qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune
+allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les nouvelles de
+Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout
+travail à Antoine Surgère et s'efforçaient vainement de le faire rentrer
+à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.
+
+«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée;
+j'espère que ce ne sera rien.»
+
+Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de
+l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour atteindre la route du
+Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.»
+Et il s'étonnait qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée.
+Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si l'angoisse
+de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle,
+la pauvre Julie, se disait: «C'est fini, c'est fini... je vais le
+quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et
+je vais le quitter!» Un désir violent l'agitait de le reconquérir
+maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela
+impossible et nécessaire.
+
+***
+
+Le chemin qui, de Kœnigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez
+ardûment au flanc de la montagne, entaillé dans une terre rougeâtre,
+hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et
+Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse,
+qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout prétexte à parler...
+
+Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les
+taillis noirs, les verdures rabougries qui encaissaient le sentier, les
+arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit--large,
+herbu, facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient
+aux troncs souples des charmes et des bouleaux; bientôt ce furent des
+pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous
+lesquelles régnait un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient
+sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée par les
+aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.
+
+Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au
+bord de la route, tapissée de fougères, d'innombrables framboisiers
+sauvages tout couverts de leurs fruits...
+
+À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du
+renard). C'est une hutte en troncs d'arbres, bâtie par le Taunus-Club
+pour servir de refuge aux voyageurs. Une buvette y est installée pendant
+la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.
+
+Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom,
+faite avec des glands doux torréfiés; mais la chaleur du liquide noir
+les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à
+l'entrée de la hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en
+descendaient se parler français: un petit garçon de cinq ans environ,
+puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune
+femme brune assez jolie, puis enfin une gouvernante allemande, pâle et
+fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy les
+observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et
+la femme, pensait-il... Voilà un homme qui n'est guère plus âgé que moi,
+qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers
+ses vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je
+me débats au fond d'une impasse, lui marche délibérément, d'étape en
+étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé
+d'être assis, s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu
+plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes demi-nues, il la
+contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par
+l'attention.
+
+Julie lui sourit. Il dit gravement:
+
+--Jolie dame!
+
+Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme
+Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces violents gestes maternels
+qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues
+brunes, sur son cou découvert par le col marin.
+
+Elle le reposa à terre.
+
+--Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.
+
+Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se
+dirent point--ils n'avaient pas besoin de se dire l'affreuse tristesse
+où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un
+petit enfant!...
+
+***
+
+...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes
+fussent volatilisées par le soleil plus chaud, soit qu'elles
+demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi,
+comme ils apercevaient déjà distinctement, par des éclaircies de forêt,
+les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières
+nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les
+éclaboussures de lumière tamisées par les branches. Le rayonnement de
+cette gaieté du ciel pénétra le cœur des deux amants; la fraîcheur de
+l'air dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure
+l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en souriant. Les
+vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:
+
+--Tu m'aimes?
+
+--Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.
+
+Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le
+plateau culminant, une sorte d'immense hune, d'où la vue s'étendait
+prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur,
+fouillant l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que
+depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche. Pour la première
+fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de
+souffrance, Maurice revit au loin Hombourg, sa tour, son beau parc.
+Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Kœnigstein,
+Falkenstein, Soden, Cronthal--et les sommets voisins, cadets du Grand
+Feldberg, l'Altkœnig, le Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord
+par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à
+l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de
+Francfort.
+
+Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et
+leurs pensées tumultueuses s'apaisaient. Quelle âme, sœur des nôtres,
+habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable
+à nos oreilles, entendue de nos cœurs, nous appelle des entrailles de la
+Nature, tour à tour nous conseille la résignation en face de la
+destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes
+les tortures qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.
+
+--Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie!
+murmura-t-il.
+
+Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.
+
+--Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu.
+Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que cela fait?... Jamais je ne t'avais eu
+comme ici! Hélas! et c'est fini!
+
+Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice
+commanda qu'on servît le déjeuner dans une pièce à part. On ne put leur
+donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un
+coin. Ils y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkœnig; comme
+l'atmosphère s'éclaircissait de plus en plus, ils aperçurent, tout aux
+limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Kœnigstuhl de Heidelberg.
+
+Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à
+moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et cher temps de vie commune
+était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière.
+Demain, peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?...
+Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora la meurtrissure de son
+cœur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.
+
+«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le
+ferais!»
+
+Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût
+tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait tenu le plus au cœur,
+sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de
+Maurice, avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.
+
+Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le
+besoin de sa présence, puisque, hier encore, il la rappelait, il la
+voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux
+minutes rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces
+mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»
+
+***
+
+Maurice, le déjeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon.
+Julie s'étendit sur la petite couchette; elle se sentait lasse, les
+joues brûlantes, la tête lourde. «C'est la marche, le grand air qui
+m'ont grisée,» se dit-elle.
+
+De l'oreiller où son front reposait, elle apercevait son ami, accoudé
+sur la rampe du balcon, immobile, sauf le léger mouvement de la
+cigarette approchée, puis retirée des lèvres. Elle regarda fixement
+cette chère silhouette, essayant de concentrer dans son regard une
+suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'eût pas su le dire.
+Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus près, à la portée de sa
+main et de son cœur. Et presque aussitôt, Maurice se retourna, jeta la
+cigarette demi-fumée, s'approcha... Elle sentit attachées sur elle les
+prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y démêla
+d'indifférence, de distraction glacée... Comment le ramener, le retenir?
+Comment forcer cet amour et ce désir qui s'évanouissaient? Un vent de
+folie souffla sur cette âme chaste qui n'était venue à l'amour que par
+la tendresse, et dont la pudeur vaincue se redressait après chaque
+défaite. Elle se souleva à demi; ses mains cherchèrent les bras de
+Maurice, ses yeux et ses lèvres lui dirent: «Viens...» Ce fut un appel
+d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage exprima la même
+stupeur inquiète que s'il eût vu Julie saisie de démence. Il recula, et
+ce mouvement, et l'expression de son visage, subitement dégrisèrent la
+pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en feu, et cacha sa
+tête dans l'oreiller.
+
+Maurice, touché, se pencha sur elle, et à son tour, pour panser la
+blessure de cette humiliation, se contraignit à solliciter... Elle
+l'écarta et, debout, d'un geste bref, elle dit:
+
+--Oh! non... pas de pitié, je t'en prie!
+
+Puis, après un instant:
+
+--Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!
+
+Maurice pensa à la lenteur du retour, à pied, par la route suivie le
+matin: lui aussi désira être vite à Cronberg, finir cette excursion
+malheureuse. Il demanda:
+
+--Si nous rentrions en voiture?
+
+--Oui. J'aimerais mieux cela, répondit Julie; je suis si lasse!
+
+Ils trouvèrent un cabriolet à l'hôtellerie. Bientôt la voiture les
+emporta par la descente, les freins serrés. Une humidité douce tombait
+des feuilles, et le soleil pâlissait derrière ce voile. L'un contre
+l'autre, sous la capote baissée, ils ne trouvèrent pas une parole à se
+dire, jusqu'à l'arrivée à Cronberg, jusqu'au moment où la porte de la
+villa Teutonia fut refermée sur eux. Il était six heures environ; mais
+les nuées grises, sur la conque de la petite vallée, épandaient une
+obscurité artificielle; et, bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait
+presque nuit dans l'appartement.
+
+Ils s'étaient jetés sur des chaises, à l'écart l'un de l'autre, accablés
+de lassitude, dégoûtés de se mouvoir et de vivre. C'était fini,
+maintenant, l'épreuve était consommée: ils ne cherchaient plus à se
+tromper eux-mêmes. Dans cette chambre où, moins de trois semaines
+auparavant, ils étaient entrés palpitants de l'émoi de s'être enfin
+rejoints, ils revenaient désabusés et désespérés, las de lutter contre
+la destinée.
+
+Maurice pensait:
+
+«Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journées
+comme celle-ci. Mais rester seul, recommencer l'affreuse quinzaine de
+Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrachée de moi,
+perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!»
+
+Il se retourna vers le passé.
+
+«Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le cœur
+de deux femmes, sans les faire souffrir et sans souffrir soi-même. Voici
+le châtiment.»
+
+En ce moment où tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il
+eût souhaité être enchaîné par l'irrévocable! Pourquoi la lettre
+d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apporté la nouvelle du mariage de
+Claire? «Que n'ai-je encore dit à Julie, ces deux fois où la pensée m'en
+est venue: Je t'épouserai! Si j'avais eu ce courage, j'aurais rompu
+l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assuré.»
+
+Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: «C'est fait,
+c'est irréparable.» Il releva la tête, regarda du côté où Julie était
+assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il
+le pensa; et ces larmes versées pour lui, il désira les étancher, les
+sécher sous des caresses.
+
+Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue
+humide de Julie.
+
+--Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!
+
+Elle répondit:
+
+--Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voilà tout.
+
+Il sentit aussitôt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il
+aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces paroles désespérées.
+
+--Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement hâtif de conjurer
+un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?
+
+--Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer à
+nous tromper. Tu aimes une autre femme que moi. J'ai essayé de te
+garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force.
+Laisse-moi.
+
+Il balbutia, essayant de toucher ses lèvres:
+
+--Yù, ma chérie!
+
+--Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient
+forcées... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes plus.
+
+Elle l'écartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots.
+Maurice, pour la première fois, sentit la révolte de cette âme douce:
+elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir,
+exclu des deux âmes aimées, et il lui parut la mort même. La pensée qui
+deux fois l'avait effleuré lui revint plus nette, plus impérieuse; il
+n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son égoïsme
+désolé ou d'une pitié puissante pour le pauvre être meurtri qui pleurait
+près de lui.
+
+--Écoute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je
+te dis que je t'aime toujours, plus que personne au monde... Eh bien!
+écoute...
+
+Elle se leva anxieuse, étonnée de l'entendre si ferme, si grave.
+
+--Nous avons reçu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce
+pas?... Tu as lu ce qu'en dit Esquier: la fin est proche. De mon côté,
+avant de quitter Paris, j'ai causé avec Daumier. Je sais le vrai nom du
+mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...
+
+--Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde à ce
+que tu vas dire!
+
+Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.
+
+Maurice reprit:
+
+--Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai
+bientôt à m'acquitter. Si ton mari meurt...
+
+--Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.
+
+--S'il meurt, je te demanderai si tu veux être ma femme. Je le jure.
+
+Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'étreignait, elle l'étouffait de
+baisers. Elle balbutia:
+
+--Ta femme! Ta femme!
+
+Ce mot qu'elle n'aurait jamais osé prononcer, même tout bas, même aux
+temps meilleurs, voici que Maurice le disait de lui-même. Toute sa
+souffrance fut oubliée, et elle la bénit d'avoir été payée un tel prix.
+
+--Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris
+un peu de calme; mais je te remercie de ta chère pensée. Je te crois. Je
+te demande pardon d'avoir douté. Tu m'aimes donc toujours?
+
+--Je te jure, répondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le
+bonheur de nos deux vies, vois-tu!
+
+***
+
+Ils prenaient le thé du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on
+leur remit une dépêche blanche, pour Mme Artoy.
+
+Julie devint pâle.
+
+--C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.
+
+Elle tendit la dépêche à Maurice.
+
+Il l'ouvrit et lut:
+
+/#
+ _«Antoine, plus souffrant, ramené à Paris._ _Rien d'inquiétant
+ encore. Mais revenez. Esquier.»_
+#/
+
+Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxiété sur son visage
+l'effet de la dépêche.
+
+Il la regarda à son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.
+
+-Ma chérie! murmura-t-il... MA FEMME!
+
+***
+
+Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le
+train de Cologne, et Maurice l'accompagnait jusqu'à Francfort. Il était
+convenu qu'il continuerait à voyager en Allemagne jusqu'à ce que sa
+maîtresse le rappelât.
+
+Ils parlaient de l'avenir avec calme, espérant qu'il leur réservait
+encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgré tout, gardait une
+incertitude douloureuse. Quand, montés dans la calèche chargée de leurs
+malles, la petite bonne Kœthe vint les saluer du seuil de la villa,
+Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui transperça le
+cœur, parce qu'il résumait toute la tristesse tendre et résignée de son
+âme:
+
+--Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite
+Kœthe te demande ce que je suis devenue... tu lui diras que je suis
+morte... N'est-ce pas?
+
+
+
+
+_TROISIÈME PARTIE_
+
+
+
+
+I
+
+
+ÀUX rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une
+grâce unique,--grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment
+parisienne que, du premier regard, elle fait oublier à l'arrivant tout
+ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont
+de claires matinées, avec la gaieté affairée des passants et des
+voitures par les rues baignées de lumière opaline; des après-midi à
+peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher,
+les derniers feuillages des arbustes urbains; mais surtout
+d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une
+lenteur infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre,
+longtemps après que les papillons de gaz, dans leurs cages de verre,
+jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.
+
+***
+
+Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord
+à l'hôtel de la place Wagram Mme Surgère et Jean Esquier, qui, seul,
+était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade
+du quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la
+silhouette de Claire, la quiétude indécise où, malgré tout, elle se
+laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son
+premier mot, en lui pressant la main, fut:
+
+--Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement,
+que depuis quelques jours la crise de tristesse, de malaise, de dégoût
+où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.
+
+--Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires
+qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai bien du chagrin, mon amie!
+
+Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que
+les amertumes, de nouveau, refluaient vers elle... Sa conscience, encore
+qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un
+remords: «Si Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de
+toi!»
+
+--Qui la soigne? fit-elle.
+
+--Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins
+ne manquent pas à la maison. Il y a tout à l'heure une consultation pour
+Antoine... Daumier a demandé Rodin et Frœder.
+
+Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait
+assister.
+
+--Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière
+attaque l'a changé. Il a les cheveux tout blancs, plus blancs que les
+miens. Il paraît quatre-vingts ans.
+
+Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans
+bruit sur les pavés de bois du boulevard Malesherbes, entendait les
+paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se
+concentrait sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de
+chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis très longtemps, je
+n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire
+tenace des sens se rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a
+fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le cœur; elle sentait
+que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond,
+il y avait en elle quelque chose qui ne pardonnerait jamais à son mari,
+jamais, jamais!...
+
+Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à
+Paris.
+
+--Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme
+celle que je vous ai envoyée aussitôt, elle n'expliquait rien; elle
+ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait
+préférable de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est
+arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune médecin
+luxembourgeois qui est immédiatement reparti.
+
+--S'est-il aperçu de mon absence?
+
+--Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni
+de son voyage, ni de son arrivée à Paris. Armez-vous de courage, vous
+allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.
+
+Julie détourna l'entretien:
+
+--Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?
+
+--Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la
+maison, certainement, pour vous recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est
+pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est
+difficile à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.»
+Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous les deux. Mais Claire ne
+veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde
+cette question... Et quant au mariage...
+
+Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:
+
+--Est-ce que M. de Rieu?...
+
+--Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à
+la maison, avec un moribond et une malade, vous comprenez, je n'aurais
+pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches
+auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous
+qu'il a veillé Antoine avant-hier?
+
+--C'est un cœur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le
+mariage.
+
+Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre
+dévouée, qu'une tendresse extrême rendait égoïste pour un instant, elle
+n'avait même pas le courage de son égoïsme.
+
+--Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.
+
+Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre.
+«Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors qui épousera-t-elle?»
+Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui
+d'Esquier. «Non! non! pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!»
+Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je
+lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»
+
+Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la
+vitre du coupé, rougie par le crépuscule... Julie sentait que, dans ce
+silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.
+
+Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.
+
+--Où donc est Claire! murmura Julie.
+
+--Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as
+fait un bon voyage, au moins, toi?
+
+Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement
+l'escalier.
+
+Il lui tardait de voir Claire.
+
+Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une
+chaise longue. Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se
+réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle
+redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et pitoyable mère de
+toujours:--On me dit que tu es souffrante, chérie?...
+
+Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se
+laissa prendre et embrasser, sans abandon. Mme Surgère sentit le
+raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser
+la retraite du front. Esquier était entré et, distrait, feuilletait la
+partition ouverte sur le pupitre du piano.
+
+Claire demanda:
+
+--Vous êtes en bonne santé?
+
+--Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si
+noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi, mignonne, qui es souffrante, à
+ce qu'on me dit?...
+
+--Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous
+assure...
+
+Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour
+éloigner à la fois la curiosité et la pitié. Julie comprit qu'elle
+n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente,
+dont elle était la cause. De nouveau elle eut conscience que les jours
+d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la crise
+violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.
+
+Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace
+autour d'eux. Esquier, pour en finir, proposa:
+
+--Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?
+
+--Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je
+suis affreusement lasse. Dès que je serai prête, je vous rejoindrai.
+Est-ce bientôt, cette consultation?
+
+--Dès que Rodin et Frœder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...
+
+On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Frœder
+apparaissait au tournant de l'escalier. Rodin le suivait; ils s'étaient
+rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès
+de leurs besognes.
+
+Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Frœder.
+
+--Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour
+notre malade, une si jeune et si charmante compagne.
+
+Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme
+qui a fréquenté les courtisans, vingt années durant, à Compiègne et aux
+Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.
+
+--Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère
+amie.
+
+--Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera
+la consultation?
+
+Esquier consulta les deux docteurs du regard.
+
+--Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les
+observations ont été faites soigneusement. Est-ce que notre confrère est
+là?
+
+--Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait
+un petit laboratoire.
+
+--Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.
+
+Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de
+quitter Claire sur cette première entrevue, voulait emporter d'elle un
+mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait
+pas quitté la chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le
+creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.
+
+«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais
+qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne pourrai pas être tout
+à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»
+
+Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son
+visage, sur lequel un voile semblait tendu.
+
+--Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?
+
+Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une
+explication sincère, une communion de larmes. Malgré sa rancune, Claire
+sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:
+
+--Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce
+que j'ai, du moins... C'est un malaise, une tristesse, il faut que je me
+résigne et que j'attende. Cela passera.
+
+--N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.
+
+Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le
+visage de Claire, de nouveau, se masqua d'indifférence.
+
+--Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.
+
+Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de
+tristesse et de remords, elle quitta la chambre. «C'est fini,
+pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses
+remords et sa tristesse, elle se révoltait obscurément contre l'injuste
+rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui
+appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou
+de moi?» Et elle répondait avec une victorieuse assurance: «Moi.»
+
+Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle
+quitta les vêtements empoussiérés du voyage. Comme Mary la rhabillait,
+Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui
+rappela un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières
+fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu le désir d'être
+belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de
+la rue de Turin... Maurice était en bas, dans ce petit salon où,
+aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle
+l'enviait au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir
+d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces souffrances au prix des
+présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de
+mal faire, dans la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la
+pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue contre moi-même...
+La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements
+feraient de nous, malgré nous. La force me fût venue de résister,
+alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un blasphème
+contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge...
+«J'aurais connu l'avenir que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert
+et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma faute. Ô mon
+Dieu, ne me condamnez pas!»
+
+On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint,
+disant:
+
+--M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que
+Madame descende si elle veut voir les médecins avant leur départ.
+
+Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui
+répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si vous devenez veuve, je
+vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait
+feindre l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies
+est tissu l'adultère!
+
+En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre
+d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui chuchotaient derrière la
+porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à
+la table, Frœder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts;
+Esquier, Rodin, Daumier, le baron de Rieu, debout autour de la cheminée.
+On se tut en l'apercevant. Frœder se leva.
+
+--Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.
+
+Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du
+groupe.
+
+--Qu'ont dit les médecins?
+
+Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se
+déplaçait, gagnait les lobes gauches du cerveau.
+
+--Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.
+
+--En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques
+semaines.
+
+La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice,
+recommençant des jours lumineux comme les premiers jours de Cronberg;
+Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle
+de jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité
+de la banque! Tout ce bonheur s'achèterait au prix d'une mort qui venait
+lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...
+
+Mais Frœder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de
+consolation à la jeune femme.
+
+--Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir
+vous induire en erreur, dans une circonstance aussi grave. Nous nous
+trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir... La
+vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La
+substance nerveuse... dissoute... mystérieusement résorbée...
+
+Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il
+attendait les larmes prévues qui lui fournissaient, d'ordinaire, sa
+péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme
+Surgère. Elle demanda avec fermeté:
+
+--Alors, aucun espoir de le sauver?
+
+Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:
+
+--Mon Dieu! assurément... la science.
+
+Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son œil mauvais et
+narquois, le regardait patauger, il dit:
+
+--N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?
+
+Rodin s'inclina.
+
+--La médecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour guérir. Au
+chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à
+s'instruire. Je vous demande, à ce titre, la permission de revenir.
+
+--Regardez Frœder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est
+furieux de l'idée de Rodin: il est battu; il n'a pas su se donner l'air
+de s'intéresser à la «science!»
+
+Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du
+malade. Esquier la suivit.
+
+Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une
+chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.
+
+Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on
+venait de faire brûler, la saisit à la gorge dès le seuil. Comme le
+soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les
+persiennes avant la consultation. Le soir baissait, il faisait presque
+nuit.
+
+--Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.
+
+--Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui
+reste d'Antoine.
+
+À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur
+latéral, et une sorte de masse qui semblait posée dessus, posée, point
+couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme
+Surgère, s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou
+accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les membres
+ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La
+lampe que Hélo rapportait éclaira les détails de cette forme confuse...
+Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la surprenait:
+dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son
+mari. Mais les paupières se levèrent tout à coup, la regardèrent: un
+regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.
+
+Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.
+
+--Il vous reconnaît, fit le banquier.
+
+Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le
+gauche semblait vitrifié déjà, presque mort, ou du moins il ne gardait
+de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre,
+indubitablement, vivait: il concentrait et résumait la vie de ce corps
+noué, à demi immobile.
+
+--Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.
+
+Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la
+presser, elle la sentit molle, comme vidée: une sorte de gant humain,
+rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri.
+Esquier la soutint.
+
+--Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...
+
+Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail.
+Rodin et Frœder étaient partis. Daumier et le baron de Rieu
+s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue
+presque complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit,
+affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement sans attirer
+l'attention.
+
+Elle souffla à Esquier:
+
+--Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...
+
+Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard
+d'engourdissement où la plongeait sa faiblesse, elle entendit que
+Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:
+
+--Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends
+garde. Use de ton autorité sur ta fille pour lui faire quitter Paris:
+trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin,
+distrais-la, empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne
+réponds de rien.
+
+Après une minute de silence, Esquier demanda:
+
+--Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?
+
+Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de
+pied ouvrait justement la porte et annonçait que Mme Surgère était
+servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la
+salle à manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient
+inquiétée, le retint.
+
+--Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?
+
+--Oui, beaucoup, beaucoup!
+
+Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu
+l'occasion de soigner un cas analogue: une jeune fille, une simple
+ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun
+organe fût lésé, était tombée dans un tel état de consomption et de
+langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.
+
+--Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai
+confessé la malade. J'ai fini par savoir que dans une des familles où
+elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un
+très jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien
+manifester de cette tendresse; elle se consumait silencieusement.
+
+--Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.
+
+--Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La
+jeune fille n'était ni belle ni laide; mais elle avait vingt ans, et
+puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus
+tard, ma malade montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.
+
+À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son
+père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie, presque transparente, quel
+remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier!
+Avant la fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques
+minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude, quitta la table à son tour.
+Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de
+fléchir l'enfant, d'obtenir sa confiance, le droit de parler
+ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait
+prête à tout pour guérir le mal qu'elle avait fait.
+
+La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la
+cheminée. Julie s'approcha du lit, se pencha... Claire se retourna
+subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha
+aussitôt de ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.
+
+--Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal.
+Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce que tu n'as plus confiance en
+ta vieille amie?
+
+La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.
+
+--Non... je n'ai rien, rien...
+
+--Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui
+se dérobaient. Ah! comme tu as tort de ne pas te confier à moi, méchante
+enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!
+
+Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les
+bras maternellement ouverts, Julie, si meurtrie, si ravagée par la
+lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une
+de ces faims de dévouement qui dévorent les grands cœurs, elle se fût
+écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa femme... Mais ne
+pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce
+débordement d'abnégation, la jeune fille fermait résolument son cœur,
+ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie répéta,
+penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce
+que tu voudras... entends-tu? ce que tu voudras!» Elle sentit qu'elle
+perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre
+pitié... N'importe; le vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu
+voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour les
+bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son
+remords! Mais comme elle cherchait cet enlacement, la jeune fille
+s'arracha d'elle presque brutalement:
+
+--Laissez-moi! fit-elle.
+
+C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de
+Julie se rebella:
+
+--Soit, dit-elle. Je m'en vais.
+
+Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée
+du sacrifice et du dévouement, elle retrempa dans l'amour son pauvre
+cœur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées
+de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva
+belle et rare encore la part qui lui était gardée par la destinée. Tout
+haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent,
+elle lui dit qu'elle l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui
+demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât
+d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son cœur sous d'autres
+pressions que sa tendresse. Elle lui promit et se promit à soi-même de
+ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en
+lui, pour lui.
+
+
+
+
+II
+
+
+FEUILLE à feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin
+de l'hôtel Surgère se découronnait. Devant le pavillon habité par
+Esquier, toute la verdure était jaunie ou rouillée déjà; mais vingt
+nuances de colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang,
+moiraient cette verdure près de déchoir. Au point où les allées se
+courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azélias pourpres
+semblaient des arbres de féerie parmi les squelettes des lilas. Plus
+loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peuplé d'arbres
+robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cèdres,
+et, face à face, se mirant dans un petit bassin, un sureau et un
+figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu à d'autres jardins,
+le soleil donnait tout le jour, point gêné par des murailles, et la
+fraîcheur de l'eau y ranimait les sèves.
+
+Comme cet octobre était tiède, avec des après-midi de ciel pur, de
+soleil apâli, qui ressemblaient à un été du Nord, Claire, presque chaque
+jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du
+figuier et du sureau, et là, assise des heures entières, goûtait la
+quiétude d'être seule, à l'abri de la curiosité affectueuse de ceux qui
+l'entouraient.
+
+Deux ou trois fois depuis son retour, Julie était venue l'y chercher,
+inquiète, ramenée malgré tout à la pitié.
+
+--Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne
+pourtant!
+
+Claire répondait: «Non!» d'une voix si chargée de rancune que Mme
+Surgère, triste et meurtrie, renonçait à la convaincre: «Elle me méprise
+et elle me hait,» pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les précisât,
+c'étaient bien de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours
+des longues heures de solitude. Depuis le matin où elle avait surpris
+les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour comblé, elle
+avait eu cette idée: «Maurice, qui est à moi, m'est volé par Julie.»
+Elle avait souffert, elle avait pleuré; mais elle avait pourtant gardé
+un espoir, presque le même qui vivait obstinément en Maurice:--«Un jour
+viendra où je le reprendrai... un jour... sûrement!» Un jour! qu'importe
+le temps à la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il pas assez
+d'années pour tout arranger?... Elles avaient passé, les années: loin
+d'arranger la réalité au caprice des rêves, elles avaient seulement
+amené l'heure de la crise inévitable, l'heure où l'on ne peut plus dire:
+À demain... Mais à cette heure de crise, plus que jamais, Claire
+s'affirmait avec sécurité: «Maurice m'aime!» Elle avait bien aperçu,
+depuis sa rentrée dans le monde, l'inquiétude tendre, la tristesse
+ombrageuse du jeune homme. Et lui-même n'avait-il pas avoué qu'il
+l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de Beethoven?
+
+Lorsqu'elle lui dit, peu de temps après: «M. de Rieu veut m'épouser,»
+elle ne doutait pas que Maurice répondît: «Non!... c'est moi qui vous
+aime. C'est moi qui serai votre mari...» Un sort scella leurs lèvres à
+tous deux... ils ne se confièrent point leur secret: quand ils se
+quittèrent, il semblait que tout espoir d'avenir commun leur fût
+irrévocablement interdit. Eh bien! malgré tout, tandis que Maurice
+errait en Allemagne, flagellé par le souvenir et le désir, Claire ne
+perdait pas confiance; la même voix que naguère chuchotait
+infatigablement: «Il est parti... Il t'a abandonnée. Mais il t'aime,
+va! et sûrement, il te reviendra...»
+
+Ce fut quand Mme Surgère partit à son tour, quand Claire la devina
+appelée par Maurice, que pour la première fois elle se sentit dédaignée
+et perdit courage. Son cœur droit, simple, pouvait-il admettre cette
+monstrueuse et banale vérité: Maurice l'aimant, et cédant pourtant au
+besoin d'avoir sa maîtresse auprès de lui? Elle se sentait vaincue; elle
+connut les vraies tortures de la jalousie.
+
+Que de fois elle l'avait rêvé, ce voyage de chère solitude en pays
+lointain avec Maurice! Ils étaient mariés: on disait adieu à Paris, aux
+figures connues, toutes importunes, mêmes les plus aimées; et l'on s'en
+allait, elle dans ses bras, vers l'avenir! Hélas! le voyage aventureux,
+une autre le faisait avec Maurice. Une autre le possédait, à elle seule,
+loin des regards, bien librement. Elle détesta Julie pour lui avoir volé
+ce bonheur: elle la méprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que
+pouvaient être les relations des deux amants à Paris. Certes ils se
+voyaient seul à seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les
+sorties régulières de Julie en témoignaient assez... Pourtant Julie
+vivait à part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils
+étaient contraints à l'attitude de deux indifférents... Tandis que
+là-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient ouvertement au bras l'un
+de l'autre, _ils dormaient sous le même toit_!... Et Julie y
+consentait, une femme mariée! Claire la condamna avec la sévérité d'une
+conscience qui n'a jamais péché, qui ne sait même pas comment on pèche.
+
+Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amitié enfantine,
+les caresses timides, permises ou dérobées, à la villa des Œillets, ce
+peu d'elle-même que Maurice avait eu, comme la jeune fille le regrettait
+et le réprouvait, à présent! «S'il a eu quelque chose de moi,
+pensait-elle, c'est que je me croyais sûre d'être sa femme un jour!...»
+Elle ne serait jamais sa femme... Rejetée à un autre mariage, engagée
+malgré elle, elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur:
+mais le repos même, la paix de conscience lui semblaient
+impossibles,--unie à un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!
+
+***
+
+--Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.
+
+Un pas avait fait crier le sable de l'allée; à travers les branches
+dépouillées des lilas, Claire Esquier avait aperçu le tablier blanc de
+Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les
+ordres. Claire hésitait. Fallait-il recevoir ce garçon, si dévoué, si
+bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle désolait malgré soi?
+
+--Où l'avez-vous fait entrer?
+
+--Au salon, mademoiselle.
+
+--Dites que j'y vais.
+
+Puis, se ravisant, comme Mary s'éloignait:
+
+--Non... Amenez-le plutôt ici.
+
+Elle venait de penser qu'une explication définitive et franche devenait
+nécessaire, et que dans ce coin de solitude, respecté maintenant par
+Julie elle-même, leur entretien serait plus tranquille... Quelques
+instants encore, et Rieu arrivait. Il était un peu pâle; son abord fut
+embarrassé, et quand la jeune fille l'eut fait asseoir sur un fauteuil
+de paille, près de sa guérite, il ne se remit pas tout de suite.
+
+Il la regardait penchée sur le canevas qui tremblait dans ses doigts,
+ses cils agités voilant ses grands yeux. Ces yeux trop grands et trop
+noirs, les dents trop blanches, la peau trop fine,--tour à tour, au
+caprice des émotions, pâle comme une feuille de camélia ou inondée de
+rougeur; je ne sais quel contraste violent entre cette pâleur
+transparente du visage et l'encre noire des bandeaux; la maigreur des
+bras sur lesquels flottait l'étoffe du corsage; la maigreur des mains où
+les doigts semblaient si frêles, prêts à se casser comme des tiges de
+verre,--tout révélait la jeune fille consumée par le dedans, approchée
+du moment où la flamme de l'âme brûlerait l'enveloppe.
+
+À la voir ainsi consumée, une telle détresse le pénétra qu'il pensait:
+«Tout vaut mieux que son chagrin... Mieux vaut que je souffre, moi, que
+de la voir souffrir à cause de moi.» Entre les deux tortures: souffrir
+de la perdre, souffrir de la voir souffrir, véritablement la première
+lui semblait la plus tolérable.
+
+Leurs pensées, lourdes d'anxiété, avaient fait entre eux le silence. La
+présence de Rieu mettait Claire en face du problème qu'il fallait
+résoudre, enfin: le mariage, c'est-à-dire l'adieu au rêve, le
+renoncement. Que faire? Le temps était venu de décider. L'imminence de
+cette nécessité apparut à la jeune fille, et malgré l'effort qu'elle fit
+pour se maîtriser, la torture de la crise contracta son visage.
+
+Rieu lui saisit les mains:
+
+--Vous souffrez! vous souffrez! Qu'est-ce que vous avez? Parlez-moi!
+
+Elle faisait: «Non!» de la tête, mais ses joues pâlies encore par
+l'inspiration du cœur, le tremblement de ses lèvres, la mort de son
+regard, de ses membres abandonnés, disaient son angoisse.
+
+--Je vous en prie, suppliait Rieu. Répondez-moi! Dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse, je le ferai... Est-ce parce que je suis là que vous avez
+mal? Je vous voudrais si heureuse, moi! Je voudrais ne servir dans votre
+vie qu'à vous aplanir le chemin... Dites, Claire... Parlez-moi! vous ne
+me traitez pas comme un ami...
+
+Il était penché sur elle. Renversée sur le dossier de la bergère
+d'osier, il la voyait comme à demi morte, et de la voir ainsi, l'ombre
+même du désir se dissipait en lui: il n'y demeurait qu'une adoration
+intense, une pitié affolée, le besoin de s'immoler à elle, pour la
+ramener à la vie.
+
+Lui aussi connut, à cette minute, le vertige du sacrifice:
+
+--Écoutez, Claire, dit-il gravement, comme on prononce un vœu qui
+enchaînera toute la vie. Je ne sais pas si votre mal vient de ce que je
+suis là, ou de ce que... de ce qu'un autre est loin... mais, je vous en
+prie, dites-vous bien que je ne veux pas gêner votre espoir, même le
+plus incertain. Tout ce qui a été convenu entre nous, toutes les
+promesses, si vous répugnez à les tenir, c'est nul, cela ne compte
+pas... Vous êtes libre...
+
+Et, à mesure qu'il parlait, il avait l'effroyable satisfaction de
+constater que ses paroles étaient efficaces, et ranimaient la jeune
+fille. Elle rouvrait les yeux, elle le regardait avec un attendrissement
+rassuré... un peu de sang animait ses joues. Pourtant, elle eut honte
+d'accepter cette immolation.
+
+--Je tiendrai ce que je vous ai promis, murmura-t-elle... Si j'ai tardé
+à vous en reparler, c'est que je suis souffrante, vous le voyez... Mais
+laissez-moi le temps... le temps de me rétablir... Je n'ai rien oublié.
+Je tiendrai ma promesse.
+
+Rieu secoua la tête.
+
+--Vous n'avez rien promis, ou plutôt, quand vous avez promis, vous ne
+vous connaissiez pas vous-même, vous ne saviez pas... Je ne veux pas
+profiter d'une surprise. Je n'y ai pas de mérite: c'est ce que je dois
+faire.
+
+Et, après un silence, il ajouta:
+
+--Et c'est ce que je puis faire de plus sage, même pour moi.
+
+Il fit quelques pas, puis revint. Leurs yeux se rencontrèrent.
+
+--Vous avez du chagrin? dit tristement la jeune fille.
+
+Rieu répondit:
+
+--Oui... beaucoup de chagrin... Mais que voulez-vous?...
+
+Pour la première fois il comprenait la fatalité qui le rejetait hors du
+monde, hors des entreprises sentimentales qui font le bonheur des autres
+hommes.
+
+--Je ne peux pourtant pas accepter, murmura Claire, que vous souffriez
+par ma faute!... Vous avez toujours été bon! J'ai beaucoup d'affection
+pour vous.
+
+--Vrai? demanda Rieu, les yeux gonflés par les larmes qu'il retenait.
+
+--Oh! oui! bien vrai...
+
+Il lui prit les deux mains.
+
+--Gardez-moi bien cette affection, ce sera le moyen qu'en pensant à
+vous, plus tard, je me trouve encore votre débiteur... Je ne sais pas ce
+que sera ma vie. N'importe où elle tourne, la pensée que vous vous
+souvenez affectueusement de moi me soutiendra.
+
+Ils se regardèrent longuement sans parler; de trop grosses pensées
+roulaient dans leur cerveau: aucun mot n'aurait pu les traduire. Claire
+songeait: «Pourquoi une force est-elle en moi, je ne sais laquelle, plus
+forte que ma volonté et que ma raison? Celui-ci m'aime, je le sais; il
+n'a rien pour déplaire, il est bon, il est admirable, et je lui fais du
+mal pour l'autre qui ne le vaut pas, qui ne m'aime pas!...»
+
+Elle fut un instant sur le point de se reprendre, de dire:
+«Si,--décidément, j'accepte, je suis votre femme.» À ces tournants de la
+vie, il suffit d'un choc léger pour faire chavirer nos décisions. Ce fut
+le choc d'un souvenir qui lui traversa l'esprit, sans cause: elle avait
+surpris, la veille, Julie lisant dans le petit salon une lettre où elle
+avait reconnu l'écriture de Maurice. L'instinct de rivalité réveillée
+triompha. Elle garda le silence.
+
+--Adieu, fit Rieu, simplement.
+
+Claire demanda:
+
+--Vous partez! Restez encore un peu avec moi!
+
+--Non, répondit le jeune homme. Je ne veux pas rester. Laissez-moi
+partir, ne plus vous voir pendant quelque temps. Si je restais ici, la
+force me manquerait... Adieu.
+
+--Comme vous souffrez! murmura-t-elle.
+
+Il répliqua:
+
+--Oui. Beaucoup.
+
+--Vous ne m'en voulez pas?
+
+--Non. Adieu, mademoiselle!
+
+Elle lui tendit son front d'un geste irréfléchi. Il l'effleura. Puis,
+sans regarder en arrière, il la quitta, traversa le jardin, sortit.
+
+Un désespoir silencieux, sans secousse, le pénétrait lentement, comme un
+froid excessif qui lui eût gelé le corps à travers les vêtements. «Je le
+savais bien, pourtant, que c'était fini... Je le savais depuis
+longtemps... Oui. Mais à présent je ne la verrai plus!»
+
+Son malheur ne lui semblait presque plus croyable: il se jugeait hors de
+la vie, dans le rêve. Et vraiment les objets réels qui l'environnaient,
+les maisons, les arbres, les voitures, flottaient devant ses yeux,
+incertains, noyés dans un brouillard...
+
+--Bonjour, député!
+
+Il perçut ce mot comme au delà d'un espace lointain; un bras se glissa
+sous le sien.
+
+--Eh bien! quoi? Nous rêvons?
+
+C'était Daumier. Rieu fut heureux de le trouver là, de s'accrocher à un
+être vivant.
+
+--C'est vous, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu désorienté.
+
+--Je le vois, fit Daumier. Qu'est-ce que vous avez? Mlle Esquier ne
+vous a pas reçu?
+
+--Si... Seulement, mon ami, tout mon cher rêve est par terre.
+
+--Elle refuse de vous épouser?
+
+--Elle refuse de se marier.
+
+--Pauvre garçon!
+
+Ils marchèrent quelque temps, sans parler, sur l'asphalte de l'avenue,
+écrasant les feuilles sèches dont un vent léger roulait les volutes.
+
+--Et qu'allez-vous faire? demanda le médecin.
+
+--Je n'en sais rien. Il me semble que ma vie n'a plus d'issue... Vous
+avez vu quelquefois, à Monte-Carlo, ces joueurs qui descendent en
+titubant les marches du casino, où ils viennent de perdre leur fortune?
+Eh bien, moi, j'avais mis tout mon enjeu de bonheur sur un «numéro
+plein», qui n'est pas sorti. Voilà. Avez-vous un bon conseil à me
+donner?
+
+--Un conseil? Il y a longtemps que je vous l'aurais donné si vous
+l'aviez sollicité. En deux mots, voici, sur vous, mon diagnostic. Vous
+êtes étranger au monde, que vous ne comprenez pas et qui ne vous
+comprend pas. Pourquoi y restez-vous?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire, mon cher, que j'aperçois en vous un être d'exception.
+Vous êtes entré dans la vie avec une âme parfaitement blanche. Tout de
+suite, vous vous êtes dévoué à des idées ou à des gens, à des rois
+disparus, à la religion, aux ouvriers; du dévouement vous avez fait
+votre carrière. Certes, vous avez réussi; mais ce qui apparaît aux
+autres comme votre succès personnel s'est accompli, en réalité, en
+dehors de vous: vous ne cherchiez pas votre bonheur. Une seule fois
+l'idée vous est venue de faire quelque chose pour vous-même. Épris d'une
+jeune fille, vous avez voulu l'épouser... C'était manquer à votre
+destinée, mon cher; aussi vous ne réussissez pas. Oubliez-vous bien
+vite. Reprenez votre fonction naturelle d'abnégation. Voilà mon avis.
+
+Après un silence, Rieu répliqua:
+
+--Je crois bien que vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis
+tellement désemparé que je n'ai même plus le courage de ramasser les
+morceaux de mon espoir brisé...
+
+Daumier lui prit les deux mains et le regarda bien en face:
+
+--Tenez! Je vais vous exprimer encore plus clairement ma pensée. Vous
+êtes une sorte de prêtre égaré dans le monde; vous avez le bonheur de
+posséder la foi religieuse, c'est-à-dire une irréflexion affirmative,
+plus forte que tous nos raisonnements. Quittez donc bien vite le monde,
+puisqu'il vous rejette; faites-vous prêtre, mon ami!
+
+Pas à pas, Daumier avait ramené le baron devant l'hôtel Surgère; Rieu
+devint un peu plus pâle. Cette vocation de la prêtrise à laquelle il
+avait songé bien des fois, dénoncée aujourd'hui par une bouche
+incroyante, lui paraissait divinement enjointe, et la souffrance de la
+séparation d'avec le monde l'attristait,--comme ce jeune homme dont
+parlent les Évangiles, qui pleura à l'appel de l'Initiateur.
+
+Daumier lui dit doucement:
+
+--Il faut que je vous quitte. Je suis arrivé, et l'on m'attend auprès de
+M. Surgère.
+
+Ce nom fit relever les yeux au jeune homme. Il aperçut les portes de
+l'hôtel, la cime des arbres; un reflux de souvenirs lui apporta les
+dernières paroles de Claire.
+
+--Soit, fit-il. Je quitterai Paris ce soir. Dans la solitude, le
+courage me viendra peut-être d'accomplir ce que vous me conseillez...
+Quoi qu'il arrive, merci.
+
+En ce moment, ils se sentaient plus que des amis; ils éprouvaient cette
+réciprocité de tendresse humaine qui nous vient d'avoir entr'ouvert un
+instant, l'un devant l'autre, l'abîme de nos âmes.
+
+Rieu répéta.
+
+--Merci!... Ne _lui_ dites pas...
+
+--Non, fit Daumier; je vous le promets.
+
+Il le vit s'éloigner, redescendre l'avenue d'un pas plus ferme. Lui-même
+pénétra dans l'hôtel, l'esprit assiégé de réflexions:
+
+«Quel bizarre instrument que notre conscience, pensait-il. Je ne crois à
+rien, et je viens peut-être, comme disent les bonnes femmes de Bretagne,
+de _faire un prêtre_.»
+
+***
+
+À cette même heure--quatre heures du soir à peu près--un fiacre déposait
+Julie Surgère au coin de la rue Chambiges. Elle s'y engageait vivement,
+se glissait dans l'une des maisons, toutes pareilles... La rue est si
+malheureusement orientée que le soleil n'y donne pleinement à aucune
+heure du jour. Il y faisait déjà sombre, malgré la pure clarté de cette
+après-midi. Julie pénétra sous la voûte d'entrée, ouvrit à droite une
+porte de chêne clair, et, dès qu'elle eut repoussé la porte et clos le
+verrou, d'un geste fébrile, s'arrêta, appuyée au mur de l'étroite
+antichambre, le cœur bondissant... Bien que, depuis son retour à Paris,
+elle vînt ainsi chaque jour passer une heure dans l'appartement, elle
+n'y avait pas encore accoutumé ses nerfs, et chaque fois elle ressentait
+la même anxiété avant d'entrer, la même angoisse à peine entrée.
+
+C'est qu'il n'était plus là, le cher aimé, guettant le coup de timbre
+derrière la porte, pour tout de suite serrer sa maîtresse dans ses bras.
+Le rez-de-chaussée était vide. La grande chambre obscure, aux vitraux
+assombrissant les dernières pâleurs du jour, s'imprégnait de l'odeur
+affadie des lieux où la vie humaine a habité, puis qu'elle a délaissés.
+On n'avait pas allumé de feu depuis le dernier hiver: déjà l'humidité
+imbibait l'air. En entrant, Julie frissonna.
+
+Solitaire, froide, déserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pièce
+sombre,--l'endroit du monde, après la villa de Cronberg, où elle avait
+le mieux possédé Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pénétré depuis que
+Maurice l'habitait: elle n'était peuplée que de leurs souvenirs; elle
+s'y sentait plus «chez soi» qu'à l'hôtel Surgère. Elle y oubliait un
+instant le monde extérieur, devoir et remords, et elle pouvait s'écrier
+ces paroles qui revenaient si souvent à sa bouche auprès de Maurice:
+«Ici, je suis heureuse!»
+
+Maintenant l'appartement était vide. Julie ne pouvait plus parler avec
+son aimé, ou, sans même lui parler, le regarder marcher dans la
+chambre, écrire une lettre, couper les feuillets d'un livre. Elle ne
+pouvait plus l'aider à s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de
+couture fixer un bouton ou réparer l'accident d'une déchirure. Elle ne
+pouvait plus tendre les lèvres ou les joues aux baisers de Maurice, si
+longs, si pressants, où elle cherchait si souvent la confirmation qu'il
+l'aimait!... Mais, toute seule, elle rôdait de la chambre au cabinet de
+toilette, à l'antichambre, à l'autre pièce, plus petite, où Maurice
+accrochait ses vêtements; elle s'asseyait dans le fauteuil où il
+travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire.
+Plusieurs étaient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient
+été achetés avec elle, d'après ses conseils. Elle feuilletait le
+sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapporté d'un voyage à
+Londres. À travers des hiéroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des
+silhouettes dessinées d'une plume qui rêve, elle lisait des dates dont
+elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois.
+«Julie!» Et plus souvent encore le monogramme tendre: Yù!... Ah! elle
+n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rêver, et
+le livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laissés
+sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas su même en dire le
+titre, quand elle le quittait, rappelée par l'heure...
+
+Autre chose encore que les souvenirs l'attirait là. C'était rue
+Chambiges que Maurice avait convenu avec elle, en la quittant, d'envoyer
+ses lettres, et à défaut de lettre, au moins un télégramme annonçant
+qu'il se portait bien, et où il était. Les télégrammes, jusqu'ici,
+avaient été les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si courtes
+qu'elles fussent, un observateur plus aiguisé que Julie eût su y
+déchiffrer la maladie de cette âme désorientée, assez forte pour vouloir
+un parti, pas assez forte, une fois le parti accepté, pour ne plus
+accueillir de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa
+présence; elle était inhabile à déchiffrer sa pensée sous le voile des
+mots. Et les moindres billets, contenant seulement des détails de lieux
+et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.
+
+Aujourd'hui, elle n'avait trouvé qu'un petit carton-correspondance dans
+une enveloppe, et, à voir qu'il s'était, le cher absent, donné la peine
+d'écrire cela au lieu de jeter simplement une dépêche au télégraphe,
+elle en était toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait baisé sur
+l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-être, un jour,
+vraiment le sien, devant les hommes,--_Mme Maurice Artoy_. Puis elle
+s'était rapprochée d'une des fenêtres pour mieux voir... Les deux côtés
+de la carte étaient recouverts de l'illisible écriture qu'elle lisait
+aisément maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitté Francfort,
+qu'il traversait la Thuringe, que ses projets étaient de visiter
+successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion à un
+prochain retour, ni aux événements qui pourraient le rendre nécessaire.
+Mais qu'importait à Julie? Tout le temps qu'elle demeura dans
+l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant.
+Elle le vit de ses yeux, car pour lui elle redevenait imaginative, elle
+le vit assis à une table d'hôtel, traçant ces mots: «Ma chère
+bien-aimée...» et ceux-ci encore, dont la banalité ne la choquait point:
+«Ma solitude me pèse. Que n'êtes-vous près de moi!...» Et aussi la
+phrase presque invariable de l'adieu: «Je baise vos lèvres, mon
+aimée!...» Elle répétait tout haut les syllabes, dans le silence: «Je
+baise vos lèvres, mon aimée! Mon aimée!...» Et tout ce qui palpitait de
+vie en elle s'offrait à l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers:
+«Je t'aime, mon trésor...» disait-elle. De nouveau elle effleurait le
+papier de sa bouche. C'était un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa
+main l'avait frôlé: c'était sa pensée d'hier qu'y fixait l'écriture.
+Cher papier! Chères syllabes! Elle ne les distinguait plus déjà, car la
+nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par cœur; et même, dans
+cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre,
+son rêve s'égarait. Elle rejoignait l'absent, l'enveloppait de sa
+pensée. Elle était avec lui. Il était près d'elle...
+
+Elle fut réveillée de cet engourdissement de tendresse par un éclat
+subit de lumière, qui ranima la vision des objets disparus dans la
+nuit. On venait d'allumer le bec de gaz planté devant les fenêtres de
+l'appartement. Chaque jour, depuis son retour, c'était pour elle le
+signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son manteau, et,
+jetant un adieu tendre à toutes ces choses aimées qui lui semblaient
+participer à son amour, elle sortit.
+
+
+
+
+III
+
+
+AU tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperçut Tonia debout sur le
+seuil entr'ouvert de l'hôtel. Que se passait-il? Tous les incidents
+possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le
+redoutait bien plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice.
+Mais, à peine descendue, Tonia lui cria:
+
+--Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.
+
+--Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?
+
+--Elle est «tombée faible», répliqua la vieille en fermant le lourd
+vantail de la porte et en suivant sa maîtresse par l'escalier... M. le
+baron de Rieu était venu; il avait causé avec elle dans le parc, assez
+longtemps. Quand il a été parti, Mademoiselle est rentrée, elle est
+montée... C'est Joachim qui l'a trouvée, tout de son long par terre,
+dans le petit salon.
+
+Julie n'écoutait plus, elle hâtait le pas, montant l'escalier d'une
+haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier debout à côté du
+fauteuil où reposait la jeune fille, la tête soutenue par des oreillers.
+Daumier, à genoux près d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce
+qui frappa Mme Surgère, ce furent d'abord les yeux ouverts, immobiles
+et comme léthargiques de Claire fixés sur elle, puis une coupe en
+porcelaine japonaise, qui, d'ordinaire, servait de
+porte-cartes,--remplie de sang.
+
+--On s'est servi de cette coupe à la hâte, dit Esquier, répondant à
+l'interrogation muette de Julie. Claire a été prise, à peine relevée,
+d'un saignement de nez violent. Daumier était ici, heureusement. Il a eu
+bien du mal à arrêter l'hémorragie.
+
+Mme Surgère se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste réflexe,
+celle-ci tendit les bras et détourna la tête, comme pour se préserver.
+
+--Prenez garde, murmura Daumier à l'oreille de Julie; si vous restez
+près d'elle, tout va être à recommencer.
+
+Interdite, Julie s'éloigna vers le grand salon et, sans savoir ce
+qu'elle faisait, y entra. L'obscurité lui fit du bien. Elle eût voulu
+plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son désespoir. «C'est moi!
+c'est moi qui suis cause de tout...» Elle les revoyait tous les trois:
+la malade hostile, Esquier consterné, le médecin usant de son autorité
+pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que
+cela devait être ainsi: elle était la cause de tout le mal. Elle se
+savait impuissante à combattre par une révolte toutes ces forces
+conjurées contre son amour; mais elle éprouvait, en même temps, que son
+amour ne céderait pas, même au remords, même à la mort. Alors, où
+allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brisées?
+Elle n'osait y rêver; elle invoquait timidement le Maître des destinées,
+disait: «Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!»
+
+Tout à coup elle se réveilla, Daumier et Esquier étaient près d'elle et
+la lumière électrique inondait le salon.
+
+Elle rallia ses forces, ses idées; elle se contraignit à demander:
+
+--Eh bien, comment va l'enfant?
+
+--Mieux, dit Esquier. On vient de la porter dans son lit et de la
+coucher.
+
+--Mais ce n'est pas grave?
+
+Et son regard, fixé sur Daumier, le suppliait de répondre
+qu'effectivement ce n'était pas grave, que c'était un accident dont le
+mal de la pensée et les angoisses du cœur n'étaient pas la cause.
+
+Daumier répliqua:
+
+--Rien n'est désespéré quand aucun organe essentiel n'est lésé, et quand
+la malade n'a pas vingt ans. Seulement, quoi de plus grave que la
+consomption de la vie par le dedans, sous l'influence d'une cérébration?
+Claire est malade, grièvement malade, parce que son état de faiblesse la
+dispose à n'importe quel mal. On ne voit certes pas de rapport, _a
+priori_, entre une inquiétude sentimentale et la terrible hémorragie que
+nous avons eu tant de peine à arrêter; l'une a cependant provoqué
+l'autre...
+
+Esquier regarda Julie, qui détourna les yeux.
+
+--Enfin cette fois, reprit le médecin, il ne s'agit que d'une
+défaillance... Mais il ne faudrait pas que cela se répétât.
+
+Et, après un court silence, il ajouta:
+
+--Allons, je vous quitte. J'ai un malade à voir avant dîner. Adieu.
+Rassurez-vous, ajouta-t-il en serrant la main d'Esquier. Bien
+sincèrement, il n'y a pas de danger immédiat.
+
+Il baisa la main de Julie et sortit. Esquier s'assit devant la table, où
+des livres étaient posés; il en feuilleta un distraitement. Julie
+l'observait. Sa grande taille voûtée s'affaissait comme sous un poids
+trop lourd pour les reins. Les plis de sa figure se creusaient; le gris
+indécis de ses cheveux avait pâli: toute son allure disait l'accablement
+et le vieillissement. «Comme je suis coupable, pensa Mme Surgère,
+envers cet homme excellent, qui m'a toujours si tendrement soutenue dans
+les crises de ma vie! Pour le remercier, je lui fais du mal! Je fais
+souffrir, avec lui, l'être qu'il chérit le plus...» Elle eût voulu se
+jeter à ses pieds, lui crier: «Pardon! pardon!»
+
+Le silence de cette grande pièce, trop éclairée, lui devint
+insupportable. Elle eut besoin d'entendre les paroles d'Esquier, même
+des reproches. Sa voix murmura:
+
+--Jean!
+
+Esquier repoussa le livre qu'il feuilletait.
+
+--Eh bien? dit-il.
+
+Elle lui prit une main, et, la pressant affectueusement, tâcha de
+signifier tout le chagrin, tout le remords dont son cœur était gros.
+
+--Mon pauvre ami!
+
+Elle l'attirait près d'elle; elle ne voulait plus le laisser s'éloigner
+avant d'être pardonnée.
+
+--Oui, fit-il à demi-voix, je suis bien inquiet.
+
+Julie chercha des consolations; les mots ordinaires s'offrirent à sa
+pensée: «Claire n'est pas gravement malade; elle se remettra...» Mais
+elle n'osa les prononcer en face de cette grande douleur. De nouveau le
+silence pesa sur eux; Julie pressentit que cette fois ils étaient au
+bout des réticences, qu'il allait falloir s'expliquer enfin, et
+qu'elle-même allait livrer son plus rude combat pour défendre son amour.
+
+Elle força son courage:
+
+--Oh! Jean, je sais ce que vous pensez; je vois que vous ne m'aimez
+plus. Vous allez me détester... Pourquoi? Pourquoi cela? Vous pensez
+que c'est ma faute si Claire est malade!... Mais je n'ai rien fait
+contre Claire, moi, voyons! Je ne lui ai point pris quelqu'un qu'elle
+aimait! Pensez que voilà trois ans, plus de trois ans que Maurice...
+(Elle ne trouva pas de paroles pour achever sa phrase.) Tout existait
+depuis longtemps quand Claire est sortie du couvent, quand elle est
+venue habiter ici...
+
+Esquier l'interrompit:
+
+--Je vous en prie, dit-il, ayez pitié de ma petite Claire...
+
+Leurs yeux se heurtèrent; Esquier sentit que le regard de Julie, pour
+ainsi dire, se murait devant le sien. Il essaya de pénétrer quand même
+dans cette âme close.
+
+--Ayez pitié de nous... Vous voyez comme elle souffre, la pauvre
+enfant... Elle ne dit rien, elle n'accuse personne, mais elle est en
+train de mourir, voilà!...
+
+--Ne dites pas ça! s'écria Julie, cachant sa figure, ce n'est pas vrai!
+Ce n'est qu'une crise... Elle ne mourra pas. Elle oubliera.
+
+--Elle mourra. Avez-vous écouté Daumier, tout à l'heure?... Moi, j'étais
+là dans les premiers moments, quand, pris à l'improviste, il ne
+surveillait pas sa figure, ni ses mots. J'ai compris. C'est à la fin de
+tout qu'elle va, la pauvre enfant. Il faut un dernier coup comme celui
+qu'elle a reçu aujourd'hui... et...
+
+Ce qui restait d'égoïsme humain dans cette âme épurée se révolta
+subitement à la pensée de sa détresse:
+
+--Qu'est-ce que je deviendrai, moi, si Claire disparaît? Il n'y aura
+plus rien dans ma vie, rien du tout.
+
+Julie se taisait. Elle souffrait horriblement. Elle croyait subir un de
+ces cauchemars où l'on s'efforce vainement de remuer, ligotté par la
+léthargie. Quelque chose d'elle eût voulu s'élancer au-devant des
+supplications d'Esquier; et elle sentait bien qu'elle n'aurait pas cet
+élan, qu'elle ne dirait pas cette parole, parce que, de loin, Maurice
+l'envoûtait toujours...
+
+Esquier leva sur elle des yeux découragés.
+
+--Alors, vous ne voulez pas? dit-il.
+
+Elle répliqua:
+
+--Je ne peux pas.
+
+Comme il hochait la tête d'un air de doute, elle répéta:
+
+--Je ne peux pas... Je vous assure, Jean... Ah! si je pouvais m'en
+aller, mourir, n'être plus rien, plus même une pensée pour Maurice! Mais
+vivre près de lui, près de Claire, et les voir mariés!... Non, je vous
+jure, on ne saurait me demander cela!... Ça me semble une chose
+extravagante, criminelle... Je ne le peux pas plus que... (elle chercha
+une comparaison)... que si l'on me disait de tuer un homme, même pour
+une cause juste... Pourquoi secouez-vous la tête? reprit-elle, fouettée
+par l'envie de justifier un sentiment qu'elle sentait noble, après
+tout, qu'elle ne consentait pas à voir réprouver. Devant Dieu, je vous
+jure que je ne sais pas où est mon devoir!
+
+Esquier répliqua:
+
+--Cela, mon amie, c'est tous les sacrifices. Il nous paraît toujours que
+nous nous devons à ce que nous aimons. Nous avons horreur de le
+trahir... comme de nous ôter de la vie. Cependant le sacrifice et le
+devoir se tiennent, voyez-vous. Tous les raisonnements de notre égoïsme
+ne prévaudront jamais contre cela.
+
+Julie s'était levée, elle froissait, de la main droite, une broderie de
+fauteuil.
+
+--Non, s'écria-t-elle, ce n'est pas vrai, ce que vous dites, je sens que
+ce n'est pas vrai! Aimer quelqu'un qui vous aime, c'est une espèce de
+mariage que l'on n'a pas le droit de briser comme cela... Est-ce que les
+raisons que vous jugez bonnes pour me séparer de Maurice, je ne pourrais
+pas vous les donner pour me défendre? Ai-je seule le devoir de me
+sacrifier?
+
+--Comme vous l'aimez! fit Esquier tristement.
+
+Elle répondit, d'une voix assourdie:
+
+--Oui... je l'adore. Il est en moi, voyez-vous, comme mon sang même...
+et si on me le retire, je mourrai.
+
+--Si on vous le retire, oui. Mais non pas si vous y renoncez de
+vous-même, mon amie.
+
+--Y renoncer? Ah! vous comprenez bien mal les choses du cœur. Vous ne
+les connaissez pas... Si vous saviez ce que c'est que d'aimer en
+désespérée, comme j'aime Maurice! Mais vous ne savez pas! vous ne savez
+pas!... Vous avez eu une vie toute simple... oh! une vie admirable mais
+sans accidents... Oui, je sais, un deuil tout au commencement. Vous
+n'aimiez pas votre femme comme j'aime Maurice... Vous n'avez jamais su
+ce que c'est que d'avoir la pensée d'un autre si intimement mêlée à soi,
+et de se dire qu'on va vous l'arracher, et qu'on vivra pendant cet
+arrachement!... Vous ne savez pas cela!
+
+Esquier la regarda bien en face.
+
+--Si, fit-il, je le sais.
+
+Julie, étonnée, se rapprocha:
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je dis que j'ai aimé quelqu'un dans ma vie, et ce n'est pas ma femme
+de qui je parle, avec toutes les folies du cœur et des sens. On ne l'a
+jamais su... personne, personne. Et pourtant j'ai vécu.
+
+«Puisqu'il le dit, c'est vrai, pensa Julie. Mais qui est cette femme? Il
+y a près de vingt ans que je le connais...»
+
+Elle demanda:
+
+--J'ai connu cette femme?
+
+--Ne parlons pas d'elle, répliqua Esquier. Je vous jure que mon
+intention était de mourir sans qu'elle eût rien su... parce qu'elle
+n'avait jamais rien deviné... Ne parlons pas d'elle, je vous en prie.
+
+Sa voix s'altérait, sombrait dans un sanglot. Il s'écarta un instant
+pour se donner le temps de se reprendre. Machinalement, il tourna l'un
+des commutateurs. Deux des bouquets de lampes, aux angles du plafond,
+s'éteignirent. Une pénombre plus douce emplit la région du salon où ils
+se trouvaient.
+
+Mais il sentit des bras qui l'attiraient. Le front de Julie se posa sur
+son épaule.
+
+--Jean!... balbutia-t-elle, pardonnez-moi! Comme vous valez mieux que
+moi!...
+
+Quoi! vous avez déjà souffert... à cause de moi?
+
+--Oh! fit-il... Maintenant, vous le voyez, tout cela est du passé mort,
+et si j'en suis resté triste, je n'en souffre plus. Je suis un estropié
+de la vie, mais pas un malade... Pensez seulement que, tout à l'heure,
+si je vous demandais un grand sacrifice, je savais le prix de ce que je
+vous demandais.
+
+--Jean!
+
+--Rassurez-vous. Je ne vous dirai plus rien. Je ne vous demanderai plus
+rien. Ce que je vous ai avoué m'en ôte le droit. La question est entre
+vous et votre conscience, à présent... Si vous voulez, ajouta-t-il
+simplement, nous dînerons séparément ce soir.
+
+--Oui, fit Julie.
+
+Sur le palier, ils se quittèrent; leurs yeux s'évitaient.
+
+--À demain, mon ami.
+
+--À demain!
+
+
+
+
+IV
+
+
+QUAND Julie l'avait laissé seul à Francfort, Maurice avait bien senti,
+en voyant le train s'éloigner, des larmes gonfler ses yeux: il avait été
+triste pendant quelques heures. Mais c'était la bonne tristesse, les
+saines larmes, une façon encore d'être tendre et d'aimer... Le soir même
+il arrivait à Leipzig; il assistait à une représentation de _Faust_;
+plus familier avec les mots, il commençait à jouir de ce plaisir spécial
+que donne au voyageur d'esprit délicat le séjour de l'étranger: une
+sorte de renouvellement de la personnalité, l'abandon du vieil être
+qu'on traîne après soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on
+est las... La représentation finit vers dix heures; il flâna quelque
+temps dans les rues, bientôt désertes, et rentra à l'hôtel. Onze heures
+sonnaient: «Julie est à Paris, pensa-t-il... Pauvre chérie! quel voyage
+fatigant elle s'est imposé pour moi! Comme elle m'aime!» Il lui écrivit
+tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre fermée, donnée au
+valet de chambre, lui-même couché et les lampes éteintes, il s'attarda à
+réfléchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait promis à
+Julie de l'épouser si elle devenait veuve, son mal s'était endormi.
+Ainsi, l'assurance de perdre Claire le calmait! Pourquoi? «C'est de
+n'être plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le
+sacrifice tonifie.» Il n'essaya pas de pénétrer plus avant dans son
+cœur. En réalité, ce qui le rassurait, c'est que la lutte avec soi-même
+était ajournée. S'il s'était interrogé, s'il s'était répondu avec plus
+de sincérité, il se fût avoué qu'il ne croyait plus au mariage de
+Claire. Parce qu'un équilibre instable a duré, il a des chances de durer
+encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirmé
+par les faits. «Si Claire avait vraiment voulu épouser Rieu, le mariage
+serait accompli déjà... Elle ne veut pas; elle attend.» Il acceptait que
+la jeune fille lui immolât son avenir. «Est-ce que je ne m'immole pas
+aussi, moi?...» L'espoir d'une transaction avec la destinée l'apaisait:
+il conçut de nouveau une vie tolérable entre Julie et Claire, dans la
+même maison. «Nous avons bien vécu ainsi plusieurs mois: nous vivrions
+encore ainsi sans ce maladroit de Rieu...» Une voix obscure, un écho de
+l'égoïsme physique ajoutait: «Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Même
+révoltée, une femme qui vous aime, qui demeure près de vous?...»
+
+Maurice connut ainsi, jour à jour, une sorte de somnolence contente qui
+lui permit de jouir du voyage. Il fut le malade à qui l'on devait faire
+une effroyable et incertaine opération de chirurgie, et à qui l'on vient
+d'annoncer que l'opération, provisoirement différée, ne se fera
+peut-être jamais. Ces vacances de cœur ne furent pas sans charmes, mais
+elles durèrent peu. Elles auraient duré sans doute, et--qui sait?--le
+temps eût amené la guérison et l'oubli, si toute communication eût été
+rompue entre lui et Paris. Mais, étape par étape, à Leipzig, à Berlin,
+jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittèrent
+pas, car chaque jour il recevait une lettre de sa maîtresse. Lettres
+insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits; mais
+au travers de leur affectueuse inanité, Maurice pouvait suivre pourtant
+les péripéties du drame intime qui se jouait à Paris... Il sut que la
+fin de M. Surgère était prochaine; que la santé de Claire retardait son
+mariage... Des deux événements, mariage de Claire, mort d'Antoine,
+lequel arriverait le premier? Il entrevit l'éventualité de ce sacrifice:
+épouser Julie en présence de Claire libre! Cela dépendait d'obscures
+catastrophes qui se préparaient là-bas, sans lui, hors de lui!
+
+Il tâcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il défendit
+l'indifférence où le départ de Julie l'avait laissé, comme on défend le
+sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage,
+s'efforçant à visiter les villes qu'il traversait avec une curiosité de
+touriste professionnel. La France, Paris étaient encore trop près de
+lui. Il s'éloigna, monta vers le Nord, jusqu'à Hanovre, jusqu'à
+Hambourg. Là, dans le port, de grands navires balançaient leurs hanches
+rondes; la cloche sonnait. On détachait les amarres, des bastingages aux
+quais s'échangeaient des adieux... Que de fois, devant ces départs
+évocateurs des voyages outre les mers, l'exilé sentit l'aiguillon de
+l'indépendance piquer son désir! Ah! s'en aller, non plus à une nuit, à
+deux jours de Paris où se dénouait mystérieusement sa destinée, mais
+vraiment loin, dans l'inconnu, où l'on ne vous rejoint plus. S'en aller
+comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et là, imposant
+résolument silence à la conscience, recommencer sa vie, avec d'autres
+projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait,
+prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles;
+le grand navire, tiré par son remorqueur, s'éloignait pesamment, virait,
+gagnait le large... «Décidément, d'autres que moi auront ce courage,»
+pensait Maurice, le regardant s'éloigner. Et il constatait une fois de
+plus la vanité de ses rêves, l'infirmité de sa volonté.
+
+Un soir, à Prague, en sortant du théâtre bohême, il coudoya une femme,
+très jeune, très singulière, assez jolie, cheveux blonds, figure blanche
+et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la
+voyageuse répondit en français avec un assez bon accent: «Ce n'est rien,
+monsieur». Elle était seule: ils lièrent connaissance, s'en allèrent
+prendre une tasse de chocolat dans un des cafés de la Kœnigstrasse.
+Maurice l'accompagna jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant la
+permission de la voir le lendemain. Ce soir-là, il regagna sa chambre
+plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destinée; il se
+réjouissait de pouvoir trahir légèrement celles qui l'aimaient.
+
+Oh! mystérieux et troubles, nos cœurs humains, mêmes les plus sincères!
+
+Ils se virent chaque jour, quittèrent Prague ensemble. Elle lui avait
+raconté une histoire, qui peut-être était vraie: qu'elle était divorcée,
+qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues
+galanteries auxquelles elle répondait en souriant, sans rien promettre,
+sans refuser. Ensemble ils arrivèrent à Nuremberg. Maurice indécis, lui
+disait: «Comment nous arranger à l'hôtel?» Elle répondit sans embarras:
+«Prenez un appartement à deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.»
+
+«Est-ce le remède? Est-ce l'oubli?» se demandait le jeune homme, dans la
+fièvre légère où le mit d'abord cette aventure... Mary Simpson était
+fraîche et tentante, douce avec cela, gaie, façonnée par son goût et
+sans doute par d'autres expériences à son rôle d'amie du voyageur. Un
+jeûne assez long faisait mieux goûter à Maurice la fontaine de baisers
+rencontrée sur la route. «Est-ce l'oubli? Est-ce le remède?» pensait-il,
+la regardant, au restaurant, manger en face de lui, l'écoutant bavarder
+avec un grâce libertine. «L'amour de hasard, le libertinage... c'est un
+remède indiqué par les médecins à la maladie sentimentale.» Un mot
+brutal de Daumier lui revenait: «Il faut d'abord se vider la peau.»
+
+Le soir, ayant regagné leur appartement, il était tenté de donner raison
+au docteur, quand, abattu sur un fauteuil, il voyait Mary faire sa
+toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dénouer,
+renouer ses cheveux... La chair, couleur de rose-thé, teintait la
+batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme pour appeler le
+joug des baisers. Maurice se disait: «Elle sera dans mes bras tout à
+l'heure...» Et quand ce tout à l'heure était venu: «Qu'importent nos
+rêves? Que sont nos soi-disant devoirs de cœur? Une femme en vaut une
+autre, après tout...»
+
+Mais l'instant redoutable était celui où, les sens satisfaits, rassasié
+et triste, il se trouvait, de sang-froid, face à face avec cette
+maîtresse ramassée sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas
+donné des années de leur vie à une vraie et unique tendresse, ne savent
+point l'horrible remords, châtiment de cette tendresse trahie! Aux
+joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'épure: il
+ne se prostitue plus volontiers à des rencontres. L'homme qui a
+considéré en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans
+dégoût en aborder une autre comme une auberge. À l'heure où mourait le
+désir comblé, un bouillonnement de rancune s'élevait en Maurice contre
+sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre,
+anonyme et muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il
+était obligé de garder vis-à-vis d'elle l'exaspérait. Elle s'en aperçut
+bien: elle en souffrait sans doute; mais, captivée par le charme
+inquiétant de ce beau Français, en qui elle devinait une tristesse grave
+et secrète, elle se taisait.
+
+Peu à peu le mépris de soi-même envahit Maurice à tel point qu'il emplit
+toutes les journées; il n'y eut plus de répit que dans les irritations
+de la possession. Il rêva la solitude avec la même fureur qu'il l'avait
+haïe. Une invincible timidité, l'incapacité de diriger sa propre vie,
+l'empêchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le prit. Un soir, en
+rentrant à l'hôtel ou il l'avait laissée seule, prétextant une migraine,
+il trouva l'appartement vide. Elle était partie, emportant les objets
+qui lui appartenaient. Une enveloppe était posée en évidence, sur une
+table; il l'ouvrit et lut:
+
+/#
+ «Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je
+ n'aurais pas demandé mieux que de vous aimer... Mais quoi! je vous
+ ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'écrivez pas. Oubliez-moi...
+
+ «MARY.»
+#/
+
+Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne
+savait plus s'il était triste ou content de ce départ.
+
+«Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurière. Voilà
+qu'elle est partie sans me demander rien, sans emporter de moi même un
+bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait
+de partir... car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La récolte des
+maîtresses est faite dans mon cœur, faite pour la vie...»
+
+Il dîna seul, paisible et triste. Quand il eut achevé de dîner, il
+sortit de la ville, gagna les remparts. La lune brillait sur le décor
+extraordinaire des tours, des crénelures, des portes et des
+ponts-levis... Il suivit, à pas lents, le chemin qui borde
+extérieurement les fossés. «Des gens ont vécu là, contemporains de ce
+féerique appareil de défense; d'humbles soldats, des bourgeois, des
+capitaines. Ils ont aimé, on les a aimés; ils ont connu l'attente de la
+possession, sa joie aiguë, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus
+de ce sol où je marche, la sève de ces vieux hêtres qui jalonnent le
+chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aimé comme nous aimons, nous
+autres, moindres qu'ils ne furent...»
+
+La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau
+entre les doigts, l'accabla. De nouveau il eut horreur de son isolement,
+presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra à
+l'hôtel et se coucha.
+
+Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'énerva pas à le contraindre. Il
+appela au secours de son insomnie les rêves dangereux et délicieux qui
+avaient été la morphine de son âme à Hombourg... Il se roula dans le
+souvenir de Claire. «Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de
+sonner: elle est couchée; elle va dormir!» Il fouetta son désir; il
+l'aiguillonna pour qu'il violât cette chambre, cette couche sacrée de
+jeune fille. Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait
+surprise, à Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperçut dans un
+éclair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau
+odorante. Il murmura tout haut: «Les dents de Claire... les lèvres de
+Claire... les yeux de Claire...» et les mots prenaient corps; ils
+avaient une apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler.
+«Je te veux! je te veux!» murmurait-il...
+
+Une fois de plus, il était vaincu. Le fantôme qu'il avait fui le
+poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'étreignait; la présence d'une
+maîtresse chérie ne l'en avait pas défendu, ni les caresses de l'amour
+hasardeux, ni la sainte solitude. Il constata cette défaite, il la
+sentit irrémédiable; et ce qu'il n'avait pas osé depuis le serment fait
+à Julie, il l'accepta: «Soit, je ne lutterai plus.» De la joie de cet
+abandon, tout son être tressaillit: il connut le lâche contentement de
+l'officier captif qui a juré de ne point s'enfuir.
+
+Mais ce contentement dura peu. D'autres pensées l'assaillirent: «Et
+Julie? Et la promesse que je lui ai faite de l'épouser, si elle devient
+veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?...» Elle lui
+paraissait monstrueuse, maintenant, impossible à tenir, même si la
+destinée devait le séparer de Claire, le rejeter définitivement à sa
+maîtresse. «N'importe; quoi qu'il m'arrive, près de Claire ou loin
+d'elle, rien ne m'empêchera de l'aimer... À quoi bon me tromper
+moi-même?...» Le ravage de son propre cœur, maintenant qu'il osait le
+regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait
+cru ne point la désirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la
+famille, l'avenir renouvelé! Voilà qu'il ne comprenait plus comment il
+avait pu la quitter, se résigner à n'avoir plus près de soi au moins le
+rafraîchissement de sa présence.
+
+Il se prit à désirer la patrie, Paris, le coin de Paris où elle vivait;
+il les désira de tout son esprit obsédé, de tout son cœur meurtri,
+saignant... Qui l'empêchait, en somme, d'y revenir, de se placer
+résolument en face de sa destinée? Absent ou présent, celles qui
+souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hélas, pour cet
+acte décisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son
+désir, il cessa de s'éloigner; au lieu de s'enfoncer vers l'Est, il
+retourna sur ses pas, lentement, attiré par la terre natale, n'osant la
+fouler!
+
+***
+
+Oh! le triste pèlerin qui s'en va ainsi à travers l'Allemagne, étape par
+étape, vers cette frontière qu'il ne franchira pas,--il le sait,--et
+elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme
+vers un abîme. Toute maîtrise de sa destinée, il l'a abdiquée: il n'est
+plus qu'une chose ballotée par le hasard. Sa vie n'a plus d'issue...
+Qu'importe? Il marche, il marche les yeux à terre, sans regarder le
+chemin devant soi. Elle est venue, l'heure d'expier. Elle châtie le
+crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observé ce respect de
+l'amour humain qui devrait être la religion de ceux qui n'en ont plus
+d'autre. Il a joué avec la tendresse des femmes, comme avec des jouets
+qu'on peut délaisser ou briser... Quelques-uns se cassèrent sans bruit,
+ou se laissèrent oublier... Mais à deux de ces tendresses son cœur s'est
+capturé sans qu'il y prît garde. La jeune fille, la femme, leurrées, ont
+aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, lié si
+serré qu'il ne peut s'échapper, même au prix de son sang et de sa chair
+laissés aux mailles du piège. Il souffre, il se repent. Trop tard, de la
+volupté et de la douleur d'aimer sont nés en lui la foi et le culte de
+la femme, comme à ces incrédules dont parle Pascal, la foi religieuse
+vient à force de génuflexions et d'eau bénite.
+
+Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il
+traverse sans les voir, des musées où il promène son indifférence. Le
+voici à Ulm, à Stuttgart, à Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette
+Allemagne? Rien. Il a seulement changé de place une maladie qui va
+s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achève en agonie: elle est à l'heure
+où le moribond va perdre connaissance, où il n'entend plus que comme des
+chuchotements indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice
+est tout près de la France; il foule ces plaines du Rhin tour à tour
+possédées par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur blessé au
+retour par une balle perdue garde juste assez de force pour voler,
+l'aile demi-brisée, perdant du sang, jusqu'au colombier,--il est si
+faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...
+
+***
+
+Cette nuit de Heidelberg, aux étoiles nombreuses dans le firmament noir,
+l'image en devait rester ineffacée dans sa mémoire; nuit mémorable où,
+par l'ordre secret des choses, il arrêta sa destinée sans le savoir. Il
+avait débarqué vers une heure après minuit, venant de Carlsruhe. La nuit
+était à la fois sombre et étoilée, encore tiède, malgré l'âge de la
+saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfumée d'arbres feuillus
+décorant un parc semé de villas, lui donnèrent la seule sensation qu'il
+goûtât encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la paix. Portant
+sa valise, un commissionnaire le menait à travers des bosquets noirs,
+s'arrêtait devant une des villas, élégante et ombragée. C'était un
+hôtel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propreté de
+_boarding_ anglais. La servante était accorte et jolie; elle ouvrit au
+voyageur une vaste chambre confortable tout de suite inondée de lumière
+par les globes électriques. Tandis que Maurice défaisait les sangles de
+sa valise, la servante revenait, portant sur un plat d'argent deux
+lettres timbrées de Paris. L'une était de Julie; il la lut. Les simples
+phrases, écrites sans art, exhalaient un si pénétrant parfum d'amour
+vrai, qu'elles le bouleversèrent. Et, reconnaissant, il baisa le papier
+à la place où la main de la pauvre amie avait signé: «Yù.»
+
+L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il était à cet état
+de faiblesse où l'on recule devant l'imprévu. Il attendit d'être dans
+son lit pour l'ouvrir: l'écriture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui était
+pas inconnue... Il courut vite à la signature... Daumier!... Une lettre
+du médecin! «Est-ce que Surgère est mort?» pensa-t-il... Et il eut un
+froid aux moelles en songeant qu'il allait être mis face à face avec la
+nécessité de tenir sa parole... Mais, tout de suite, le post-scriptum le
+détrompa: «Antoine va fort mal, il peut aller fort mal très longtemps
+encore...» Si ému que le tremblement de ses paupières et de ses cils
+l'empêchait de voir, il dut s'étendre un instant sur son lit avant de
+retrouver la force de lire.
+
+La lettre disait:
+
+/#
+ «Mon cher Maurice,
+
+ «Vous ne savez certainement pas ce qui se passe à Paris tandis que
+ vous séjournez en Allemagne. Claire Esquier meurt sous nos yeux,
+ tout simplement. De quoi? Nous disons de _neurasthénie_, parce que
+ nous avons peur de sembler simples et ignorants si nous disons:
+ d'amour. Médecin, je ne peux la guérir; mais je sais que vous
+ pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et
+ l'attente qui la tuent.
+
+ «Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est
+ affaire à votre conscience. En tout cas, je vous avertis: je suis
+ en règle avec mon devoir.
+
+ «Adieu.
+
+ «Dr DAUMIER.»
+#/
+
+«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut
+l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le cœur de Maurice. Toute
+autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la
+fatalité amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée
+attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le réconforta: «Elle
+ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une
+épreuve passagère.» Les heures coulèrent; il les oubliait, se laissait
+lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette émotion
+résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus,
+je reviens, je reviens pour vous,» quand brusquement la nécessité
+d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut
+pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée
+qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la maladie de Claire n'ont
+rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de
+lui si brutalement. Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit
+s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au
+réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous
+rejetant à la douleur de vivre), il reprit la plume laissée la veille et
+il écrivit:
+
+***
+
+«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis
+loin de vous et que vous m'aimez. Eh bien!, sachez-le, moi aussi je vous
+aime. Aussi complètement qu'un cœur d'homme peut être possédé par une
+femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis
+des semaines... À quoi bon ces scrupules à présent? Notre vie est
+perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été
+coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni.
+Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi seul. J'ai mérité, pour
+avoir passé outre les devoirs de cœur, de ne plus savoir aujourd'hui où
+est mon devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à
+souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir, de
+disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au
+moins que vous sachiez que je n'aime que vous, mon amie. Quand je vous
+ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous
+avez pris possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en
+souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est trop tard pour
+vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est
+que je suis, devant ma conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse
+que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne croyez
+pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je
+n'aime plus, sinon dans le passé. Vous êtes la compagne qu'il me
+fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît
+revivre: vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour
+ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois aujourd'hui! Adieu,
+mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si
+délicieuses que rien ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent...
+Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par la ligne bleue de
+la mer? Vous souvenez-vous de la villa des Œillets? Vous rappelez-vous
+le _Lebewohl_ de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu.
+Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me joindra plus. Fermez
+vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et
+vraiment j'en meurs. Adieu!»
+
+***
+
+Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot
+adressé à Daumier:
+
+***
+
+«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez
+pourquoi quand vous aurez lu ces pages écrites pour Claire, mais que
+vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai
+décidément pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si
+loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je resterai cependant
+trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me
+répondre, de me donner un conseil suprême.»
+
+
+
+
+V
+
+
+CE matin-là, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il était
+perplexe, sinon sur le devoir à accomplir, au moins sur la façon dont il
+allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. «Si
+les choses demeurent en leur état présent, pensait-il, ou si elles
+continuent à évoluer dans le même sens, tout le monde souffrira ici. Il
+n'y a qu'à gagner, pour tous, à une solution tranchante. Oui, mon devoir
+est clair. Tant pis s'il est pénible; il faut agir.»
+
+Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de
+le décider à agir, à jouer auprès de Julie, comme auprès de Rieu, ce
+rôle de providence auquel nos mœurs disposent volontiers le médecin
+moderne. Mais on ne bride pas un cœur, même aguerri au devoir, avec des
+théories... Tout en donnant ses soins à Antoine, Daumier ne pouvait
+chasser sa répugnance à torturer l'âme haute et tendre de Mme
+Surgère.
+
+«Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout à fait
+analogue, dans le domaine moral, à une amputation. Or, je ferais une
+amputation ordinaire sans trouble, sans hésitation, sans remords, et
+voilà que j'ai peur de faire l'autre, si nécessaire!»
+
+Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravagé et terni
+par les angoisses, et dont les yeux éteignaient presque leur douce
+flamme bleue.
+
+--Eh bien? fit-elle.
+
+Daumier haussa les épaules:
+
+--La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce
+qui est surprenant, c'est la marche irrégulière de cette marée
+d'insensibilité. Quel merveilleux mal!
+
+Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie
+à la dérobée: il aurait voulu être doux, presque caressant avec elle,
+comme avec un patient qu'il faut opérer. Il demanda:
+
+--Descendons-nous voir notre petite malade?
+
+--Je veux bien.
+
+Ces visites, depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Esquier, étaient
+la torture quotidienne de Julie. Chaque mot du médecin, chaque réponse
+de Claire, tombaient sur son misérable cœur comme des gouttes brûlantes
+de poix. Pourtant elle voulait que rien de ce qui se disait auprès de la
+malade ne lui échappât: il lui semblait que si quelque chose devait être
+comploté contre son amour, le complot se formerait là.
+
+Ils trouvèrent Esquier auprès du lit. Claire, immobile et sommeillante,
+avait une effrayante beauté. Sa peau semblait dépourvue d'épaisseur,
+élimée jusqu'à la minceur d'une feuille d'ivoire. Les cheveux d'encre
+entouraient cette pâleur extra-humaine, comme une bordure de deuil. Les
+mains amincies, des mains de sainte sur un tableau byzantin,
+frémissaient de temps en temps, et aussi les paupières, les épaules
+frileuses, au léger bruit des pas sur le tapis.
+
+Esquier, sa grande taille effondrée dans un fauteuil bas, les coudes sur
+les genoux et le menton dans les paumes, la contemplait. Depuis que la
+maladie de Claire s'était subitement aggravée, qu'elle ne quittait plus
+le lit, que ses nuits traversées de délire faisaient redouter la
+méningite, on ne pouvait plus l'arracher de cette chambre et de ce lit.
+
+Il leva à peine son regard lorsque Daumier entra, suivi de Julie. Le
+médecin s'avança, examina quelque temps la malade endormie, dont le
+sommeil devenait nerveux et agité. Il approcha son oreille de la bouche
+demi-ouverte.
+
+--Eh bien? demanda anxieusement Esquier.
+
+Daumier fit signe que rien d'anormal n'apparaissait.
+
+Claire ouvrait les yeux à ce moment, et à se voir ainsi entourée, un
+léger flux de sang inonda ses joues, comme si tous ces yeux, fixés sur
+elle, venaient de surprendre le secret de ses songes.
+
+--Comment allez-vous, ma chère enfant? demanda le médecin.
+
+Elle murmura quelques paroles où l'on ne distingua que ce mot:
+
+--...Faible!...
+
+Daumier entr'ouvrait la chemise, sur la gorge pâle, si amincie qu'elle
+semblait redevenue une gorge d'enfant. Et la délicatesse de ce cou
+d'apparence si frêle ravivait une comparaison banale: une fleur penchée
+sur sa tige trop délicate pour la porter.
+
+Les yeux de Julie allaient du visage agonisant de Claire au visage
+épouvanté d'Esquier, puis au visage impassible du médecin. Elle les
+sentait tous hostiles, coalisés contre elle. Elle n'essayait même plus
+de se persuader que ce mal n'était pas son œuvre: elle le savait; elle
+en avait le cœur déchiré. Mais elle se réfugiait, comme en une suprême
+citadelle, dans son amour toujours vivant et vaillant.
+
+Daumier se redressa, posa sur l'oreiller le buste de la jeune fille.
+
+--Tout va très bien, dit-il de cette voix détimbrée qui ne laissait rien
+transparaître de sa vraie pensée, qui ne pouvait ni rassurer ni
+alarmer... Il faut laisser la petite malade bien se reposer, et bien
+surveiller le sommeil. À demain, ma chère enfant, ajouta-t-il en
+pressant le bout des doigts de la jeune fille... À demain, ou peut-être
+à ce soir, car j'ai un malade rue Ampère, près d'ici; j'y passerai vers
+cinq heures.
+
+Il se dirigea vers la porte: Julie et Esquier le suivirent sur le
+palier, mendiant une parole réconfortante. Sans fermer tout à fait la
+porte, afin que Claire entendît, Daumier déclara:
+
+--... Tout à fait bien. Encore quelques jours de soins, si le mieux se
+maintient, il n'y paraîtra plus.
+
+--Alors, cela va! insista le père.
+
+--Oui, cela va. Retournez près d'elle. Il ne faut pas la laisser...
+
+Quand il fut seul de nouveau avec Julie, Daumier dit:
+
+--Avez-vous un instant à me donner, chère madame?
+
+Ces mots si simples la troublèrent. Un pressentiment lui révéla une
+menace.
+
+Daumier reprit:
+
+--Vous ne pouvez pas venir?
+
+--Si, balbutia-t-elle, descendons.
+
+Elle le précéda jusqu'au salon mousse, si bouleversée qu'elle dut
+s'asseoir aussitôt. Elle trouva la force de dire:
+
+--Vraiment Claire va mieux... n'est-ce pas? Daumier s'arrêta devant
+elle.
+
+--C'est la vérité que vous voulez?
+
+--Oui... certainement!
+
+--Eh bien! il n'y a plus de doute aujourd'hui. Si rien ne vient
+interrompre cet épuisement régulier, elle est condamnée... La congestion
+cérébrale, sous une forme quelconque, est imminente... Et c'est la mort.
+
+--La mort!...
+
+--Oui!
+
+--Mais c'est affreux! balbutia Julie... Ce n'est pas possible, à l'âge
+de Claire! Voyons, docteur, on ne meurt pas sans raison, à vingt ans; on
+ne s'en va pas comme cela. C'est Paris qui ne lui vaut rien. Il faut la
+transporter dans le Midi, à Hyères, ou en Algérie.
+
+--Un voyage? Elle n'irait pas jusqu'au bout! Je vous dis que sa vie, en
+ce moment, tient au plus léger incident. Vous devriez pourtant bien me
+comprendre...
+
+Il vint s'asseoir près d'elle, tout près, et les yeux dans les yeux:
+
+--Vous devriez me comprendre, vous surtout. Êtes-vous donc vous-même
+dans un état de santé normal? Est-ce que l'inquiétude ne vous mine pas
+le corps? Seulement vous êtes robuste, exceptionnellement... et puis
+vous avez l'espoir. Tandis que cette pauvre petite se voit condamnée à
+ne posséder jamais ce qu'elle désire.
+
+Julie baissait la tête.
+
+--Oui, poursuivit Daumier, vous savez la vérité, mais vous refusez de la
+voir, parce que vous avez peur de ce que vous dira votre conscience.
+Sans l'avoir voulu, ni même mérité, je vous l'accorde, il arrive que la
+vie d'un être innocent est entre vos mains. Si Claire n'épouse pas
+Maurice Artoy, si elle n'a pas au moins l'espoir de l'épouser un jour,
+elle mourra. Le problème est simple.
+
+Tandis qu'il parlait, Julie se sentait amenée pas à pas au bord d'un
+précipice; il s'agissait de fermer les yeux, de se laisser conduire,
+précipiter, ou bien il fallait, d'un dernier effort convulsif, échapper
+aux mains qui l'entraînaient et s'enfuir loin du tentateur... Des
+pensées sans nombre, si rapides qu'elles semblaient excéder le temps, se
+pressaient dans sa tête... Elle envisagea successivement tous les
+projets extrêmes qui pouvaient la soustraire à cette affreuse nécessité
+de prononcer l'une de ces sentences: «Je veux que Claire meure,» ou
+bien: «Je renonce à Maurice.» Elle pensa à fuir, sans tarder, à courir à
+une gare, à rejoindre l'aimé. Ah! elle le savait bien! si on la
+torturait ainsi, c'est qu'elle était seule; si elle se sentait
+impuissante, à bout de force, c'est que Maurice n'était pas là pour la
+soutenir. Qu'il fût là, seulement, et elle se réfugierait dans ses bras,
+où elle ne craindrait plus rien, pas même son propre cœur, pas même sa
+propre pitié!
+
+--Vous ne me répondez pas, dit doucement Daumier.
+
+Elle répliqua, les yeux à terre, en un dernier effort de résistance:
+
+--Que voulez-vous que je réponde?... Je ne comprends pas.
+
+--Oh! je vous en prie, répliqua le médecin, et le timbre de sa voix
+s'altérait, devenait dur, ne jouons pas avec des mots. Le temps nous
+presse, je vous assure... Soyons sincères en face l'un de l'autre. Il
+s'agit de savoir si vous voulez sauver Claire... Oui, j'entends votre
+objection: «Je m'occupe d'affaires que personne ne m'a confiées; je n'en
+ai pas le droit...» Eh bien, si, j'ai le droit. Je suis médecin: on me
+charge de la vie de cette enfant, je dois essayer tous les moyens de la
+sauver.
+
+--En me perdant, moi, murmura Julie amèrement. Si vous parlez comme
+médecin, ma vie ne devrait-elle pas vous être aussi précieuse qu'une
+autre? Et, ajouta-t-elle, tout en pleurs, vous savez bien que je
+mourrai, moi aussi, si je le perds!
+
+--Ah! s'écria Daumier en lui saisissant les mains, voilà donc des
+larmes, enfin! de franches larmes! Pleurez, pleurez, soulagez-vous! Oui,
+je sais bien que ce qu'on vous demande est affreux, que je vous crève le
+cœur. Mais c'est votre devoir; vous accumulerez les catastrophes autour
+de vous, si vous ne consentez pas. Claire mourra. Ce ne sera pas tout:
+d'autres souffriront, et c'est encore vous qui les aurez frappés.
+Esquier, qui vous aime, souffrira... Et--répondez-moi loyalement--celui
+que vous aimez, êtes-vous bien sûre qu'il ne souffrira pas?
+
+Bien qu'il eût, intentionnellement, adouci le ton de ces dernières
+paroles, Julie recula brusquement ses mains, et ses larmes cessèrent de
+couler.
+
+--Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire? Maurice
+souffrirait de rester à moi? Oh! j'ai bien entendu! c'est ce que vous
+voulez dire! Eh bien, ce n'est pas vrai! Je le connais, Maurice, moi,
+vous comprenez... Il n'y a pas une de ses pensées que je ne devine...
+Nous avons passé près de trois semaines ensemble, en Allemagne. Certes,
+à Paris, il avait été troublé par Claire, je le sais. Claire était son
+amie d'enfance; ils avaient eu l'un pour l'autre un caprice d'enfants.
+Claire n'a pas cessé de l'aimer, elle. Mais Maurice ne l'a-t-il pas
+oubliée pour moi? Est-ce qu'elle n'était pas là, il y a trois ans? Qui
+l'empêchait de l'épouser, alors? Il n'y a même pas songé. La demande de
+Rieu, il y a deux mois, l'a bouleversé, c'est vrai. Mais, dès qu'il a
+été seul en Allemagne, qui a-t-il appelé, dites? Moi, encore. Et
+savez-vous ce qu'ont été nos jours de retraite, à Cronberg? Savez-vous
+ce qu'il m'a juré, spontanément, au moment où j'ai quitté l'Allemagne?
+Il m'a promis, presque malgré moi, d'être mon mari si je devenais
+veuve.
+
+--Je le savais, dit Daumier.
+
+--Alors, si vous le savez, qu'est-ce que vous me demandez? Franchement,
+c'est de la folie de vouloir faire le bonheur d'un homme contre son
+choix!
+
+Daumier écoutait Mme Surgère et ne la reconnaissait plus. Quoi!
+c'était Julie? C'était la douce silencieuse qu'il avait vue si souvent
+rougissante, intimidée de l'abord d'un indifférent! «Comme la défense
+instinctive de son amour est puissante chez la femme, pensa-t-il, chez
+toutes les femmes!... C'est plus impérieux encore que l'instinct
+maternel.»
+
+Il regarda Julie en face, et lui dit:
+
+--Vous êtes sûre des sentiments de Maurice?...
+
+--Sûre?... Mais oui, voyons... C'est lui-même qui...
+
+--Ah! fit Daumier, avec une affectation d'indifférence. Alors...
+
+Il se tut.
+
+Mais Julie se cramponnait à son bras:
+
+--Pourquoi me dites-vous ça? Est-ce qu'il vous a dit quelque chose sur
+moi?... Dites, je veux savoir!...
+
+--Comment voulez-vous qu'il m'ait rien dit? Je ne l'ai vu qu'un instant
+avant son départ pour l'Allemagne... Nous n'avons pas parlé de cela.
+
+--Alors c'est depuis... Il vous a écrit. Mais parlez, parlez! Vous voyez
+bien que vous me martyrisez!
+
+Elle s'assit à demi sur le bras d'un fauteuil. Elle tenait entre ses
+doigts son mouchoir, dont elle déchiquetait inconsciemment la batiste
+avec ses ongles.
+
+Daumier, tracassé de pitié, hésitait encore. Où était son devoir?
+Laquelle des deux femmes fallait-il sacrifier pour sauver l'autre,
+pauvres âmes tendres et sincères également! Laquelle avait droit à
+l'amour et à la vie aux dépens de l'autre?
+
+Julie dit, la voix entrecoupée:
+
+--Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas... Vous avez une
+lettre, Maurice vous a écrit. Oui, n'est-ce pas? continua-t-elle sur un
+geste de Daumier. Il a écrit cela! Il a écrit qu'il ne m'aimait plus...
+Oh! mon Dieu, mon Dieu!
+
+Des sanglots violents soulevaient sa poitrine. Daumier, s'approchant,
+vit que les larmes ne coulaient plus.
+
+--Donnez-moi cette lettre!... Je veux cette lettre, répéta-t-elle en
+tendant les mains. Vous voyez bien que je suis calme... Je n'ai pas
+d'émotion... Il faut que je sache la vérité, vous comprenez bien.
+Donnez-la-moi.
+
+«Il le faut, pensa Daumier... Pauvre femme! Il vaut mieux tout de même
+que je sois près d'elle quand elle va lire cela.»
+
+--Tenez, fit-il, tendant la lettre adressée à Claire: la voici.
+
+Julie la prit comme une proie, s'approcha de la fenêtre pour mieux voir,
+et se mit à lire. Daumier guettait l'inévitable défaillance.
+
+«Pauvre femme! répéta-t-il. Pauvre âme!»
+
+Julie lisait; elle avait achevé la première page, maintenant elle en
+était aux pages du milieu, et cette lecture semblait s'éterniser. Enfin,
+elle ne bougea plus, les yeux rivés aux dernières lignes.
+
+Daumier s'approcha, se pencha, la regarda de près. Elle avait les
+pupilles immobiles, extraordinairement dilatées.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.
+
+Il prit le papier; les doigts de Julie essayèrent un instant de le
+retenir, puis le lâchèrent. Il tâta les mains, les poignets, qu'il
+trouva frigides et comme ankylosés. Il l'assit doucement, il lui appuya
+le buste contre le dossier d'un fauteuil. Elle se laissa faire.
+
+--Voyons, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre impérieuse et
+réconfortante; voyons, ma pauvre amie, un peu de courage! Tout bonheur
+finit; il n'y a qu'à se résigner et à accepter la vie comme elle est...
+Quelle fin pouvait avoir une liaison comme la vôtre? Prenez l'initiative
+de la rupture, ce sera moins humiliant et vous souffrirez moins.
+
+Julie ne répondait pas. Elle ne regardait même pas le médecin. Seulement
+ses lèvres remuaient et une larme unique coulait, très lentement, le
+long de sa joue. Subitement elle eut un éclat de rire sec et crispa ses
+mains sur sa poitrine.
+
+«Diable!» murmura Daumier.
+
+Il dégrafa le haut du col, puis les premières agrafes du corset... La
+gorge adorable, juvénilement délicate et ferme, lui apparut. Et le
+médecin pensa: «Comme elle est jeune encore! Les années n'ont pas
+détruit cet admirable instrument d'amour... Alors, avais-je le droit?»
+
+Une expression de souffrance répandue sur ses traits, Julie s'agitait
+dans le fauteuil, respirait avec effort. Des syllabes confuses tombaient
+de ses lèvres, sans lien apparent... «Ma chambre... ma chambre de
+là-bas... Maurice... mon aimé!»
+
+Daumier acheva d'ôter le corset. Elle respira mieux. De temps en temps,
+elle était secouée par un accès de rire, et tout de suite elle disait:
+«Oh! que j'ai mal... mon aimé!...» Quelques mots lui vinrent, que le
+docteur ne comprit pas, des mots de patois corse enseignés par Tonia,
+dans sa toute petite enfance, oubliés depuis longtemps, et qui
+maintenant surgissaient dans ce lamentable bouleversement de sa
+conscience et de sa mémoire.
+
+Daumier tâchait de lui faire sentir un flacon d'éther. Mais elle se
+détournait, pinçait les narines... Et le rire, l'affreux rire la
+secouait... Elle murmura: «Maman!...» Pauvre blessée à qui l'enfantine
+clameur revenait aux lèvres!
+
+La crise menaçait de s'éterniser. Le médecin prit le parti de la
+brusquer. Il approcha sa bouche de l'oreille:
+
+--C'est fini, dit-il. Maurice est perdu pour toujours... Vous êtes
+seule, toute seule...
+
+Julie regarda Daumier. Elle répéta: «Seule!... toute seule!...» Et
+subitement le flot de chagrin accumulé que la surprise, le saisissement,
+avaient endigué un instant au prix d'atroces souffrances, ce flot creva
+ses digues; des larmes abondantes jaillirent des yeux, noyèrent le
+visage, et la connaissance s'en allant avec elles, elle apparut bientôt
+immobile, comme morte.
+
+«Allons, pensa Daumier, l'opération est faite, et elle a réussi.»
+
+Il sonna. Ce fut Joachim qui vint.
+
+--Madame est un peu souffrante, dit-il simplement. Une crise de nerfs.
+Rien à redouter, du reste. Aidez-moi seulement à la porter dans son
+appartement. Mary la déshabillera et la couchera.
+
+Quand il eut laissé Julie, toujours évanouie, aux soins de la femme de
+chambre, le médecin redescendit auprès de Claire.
+
+Elle sommeillait toujours avec d'imperceptibles tremblements. Son père,
+accoudé au lit, la regardait dormir. Daumier lui posa la main sur
+l'épaule; il se retourna en sursaut.
+
+--Ah! c'est vous, docteur... Qu'est-ce qu'il y a? Je vous croyais parti
+depuis longtemps.
+
+--Esquier, répliqua le médecin, j'ai une bonne nouvelle...
+
+--Pour Claire? dit tout de suite Esquier.
+
+--Pour Claire...
+
+--Vous la guérirez?
+
+--Je la guérirai certainement... La cause de son mal n'existe plus.
+
+--Comment? fit le banquier. Puis comprenant à demi: Vous avez parlé à
+Julie?
+
+--Oui...
+
+--Et elle vous a écouté?
+
+--Il le fallait... Ah! le choc a été rude. Elle souffre bien. Allez la
+voir.
+
+--Mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez fait, Daumier? Vous l'avez tuée!
+
+--Non... Nous sauverons Mme Surgère, j'en réponds. Que voulez-vous,
+mon ami? La crise était nécessaire. Je l'ai provoquée pour qu'elle se
+produisît dans des conditions dont je fusse maître. Allez la voir. Elle
+vous aime. Dès qu'elle reprendra connaissance, il faut qu'elle vous
+trouve près d'elle. Quant à moi, je repasserai vers cinq heures.
+
+***
+
+Le médecin avait vu juste. Julie ne reprit guère connaissance de toute
+la journée; seulement vers le soir, sa fièvre disparut, elle tomba dans
+un sommeil profond et parfaitement calme. Daumier, qui revint avant la
+nuit, comme il l'avait promis, déclara qu'il n'apercevait plus aucun
+danger; Esquier alors quitta la chambre et alla se coucher, brisé de
+fatigue. Mais quand, le lendemain matin, vers dix heures, il fit
+demander des nouvelles de Mme Surgère, Mary lui annonça que «Madame
+était sortie de très grand matin; qu'elle paraissait bien portante et
+calme.»
+
+Un instant, le soupçon d'un acte de désespoir effleura le banquier. Mais
+il se rassura vite. Non, Julie était trop croyante pour forcer la mort.
+«Alors, que veut dire ce départ? Quitterait-elle Paris? Aurait-elle
+conçu le projet de rejoindre Maurice?»
+
+--Mme Surgère n'a rien emporté, pas de malle, pas de valise?
+
+--Non, monsieur!
+
+--Elle n'a pas dit où elle allait?
+
+--Non...
+
+--Ni fait atteler?
+
+--Non... Madame est sortie à pied... Mais, par la fenêtre, je l'ai
+suivie des yeux. J'ai vu qu'elle traversait le boulevard et qu'elle
+allait prendre un fiacre fermé, à la station, en face...
+
+***
+
+Effectivement, Julie s'était éveillée de bonne heure, aux premières
+clartés du jour, et tout de suite l'affreuse réalité l'avait étreinte.
+«C'est fini... fini... pensa-t-elle. Oh! mon ami, mon ami! est-ce vrai?
+Est-ce que je ne t'aurai plus jamais... jamais?...» Non! jamais plus
+cette chère tête brune ne se réfugierait contre son sein; elle
+n'entendrait plus les appellations familières qu'elle aimait: «Ma
+Julie!... ma Yù!...» Tout était bien fini, cette fois, bien irréparable.
+Elle-même le voulait: elle l'avait voulu dès que les cruelles lignes
+écrites par l'absent étaient entrées dans ses yeux; et, à travers le
+délire, à travers le sommeil prostré des heures dernières, elle
+découvrit que cette volonté s'était mystérieusement fortifiée. Elle
+pensa: «S'il était là, s'il me disait:--Ma Yù, je t'aime comme avant; je
+veux être à toi comme avant...--eh bien! c'est moi qui ne voudrais pas,
+qui dirais:--Non! Non!»
+
+Et malgré qu'elle les chassât comme un cauchemar, les mots de la lettre
+lui revenaient: «Vous avez pris possession de moi; pendant l'absence,
+vous êtes en moi; j'en souffre... je ne voudrais pas en souffrir...
+Jamais je n'épouserai cette pauvre femme...» Ce n'était pas l'orgueil
+féminin blessé qui saignait: c'était encore sa tendresse, cette
+tendresse qui n'avait jamais failli ni diminué... «M'a-t-il aimée?
+M'a-t-il seulement aimée jamais? N'ai-je été pour lui qu'un passe-temps,
+qu'un pis-aller?» Mais les souvenirs se réveillaient et protestaient.
+Quand il la poursuivait de ses désirs, quand il oubliait Claire à ce
+point que la jeune fille révoltée rentrait au couvent, il l'aimait
+vraiment, voyons! à ces moments-là! Et les trois années de communion, ce
+n'était pas un mensonge, cela! Elle vit la vérité très nette: «Oui, il
+m'a aimée, bien aimée... Il m'a aimée sans arrière-pensée, jusqu'au
+moment où Claire est revenue ici.»
+
+Elle se leva, elle s'habilla machinalement, sans savoir quelle heure il
+était, sans appeler Mary pour l'aider. Dans les ténèbres de son
+désespoir, une aube de lumière se levait, oh! triste lumière, comme ces
+pâles aubes septentrionales qui durent si peu de temps entre les longues
+nuits de Norvège... Sa conscience avait travaillé dans le mystère,
+pendant qu'elle gisait sous la fièvre. Sa conscience lui avait dit:
+«Quelque chose est mort. Voici la fin d'une ère...» Ainsi les rafales
+d'automne, emportant les dernières feuilles, disent: «Voici la fin des
+gaies journées. Voici l'hiver...» Oui, c'était l'hiver, cette fois; elle
+le sentait, et chaque fois que cette sensation la traversait, elle
+frissonnait, de tous ses membres... Quelque chose était mort... Elle
+s'habilla comme en un deuil pour les démarches suprêmes qui suivent une
+mort.
+
+«La chapelle de la rue de Turin... L'abbé Huguet!» La chapelle s'évoqua
+devant son rêve, et aussi la silhouette noire du prêtre. De nouveau,
+l'horrible tristesse la traversa, une nouvelle rafale la secoua, la jeta
+à genoux, par terre, disant: «Mon Dieu! ayez pitié, ayez pitié!» Elle ne
+savait plus balbutier que ces cris; qu'eût-elle pu demander au
+dispensateur du bonheur humain et de la douleur humaine? Sa douleur
+était inguérissable; elle n'en voulait pas être guérie.
+
+Elle répétait: «Mon Dieu... mon Dieu...» comme les enfants, quand ils
+souffrent, crient à leur mère, rien que pour répéter ce nom de refuge,
+même quand ils savent bien que leur mère ne peut les calmer!...
+
+Elle se releva, à demi consciente. Elle acheva de se vêtir: elle allait
+sortir quand la femme de chambre qui couchait dans la pièce voisine,
+réveillée au bruit, accourut:
+
+--Madame sort? Madame n'est pas malade?
+
+--Non, Mary. Je vais bien. J'ai une course à faire:
+
+L'Anglaise n'osa pas demander: «Où va Madame?» Elle dit seulement:
+
+--Madame rentrera?
+
+--Pour le déjeuner, sûrement, Mary.
+
+Et, ne voulant pas être interrogée davantage, elle sortit vivement. Elle
+courut presque jusqu'à la station de fiacres.
+
+--Rue de Turin... Au couvent... À la chapelle... Je vous arrêterai.
+
+Il était presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer
+directement dans le couvent par la petite porte qui donnait sur les
+cours, et monter aussitôt chez l'abbé Huguet. Mais le fiacre s'arrêta
+devant la chapelle: les portes en étaient ouvertes, des lumières de
+cierges brûlaient au fond du chœur. L'appréhension des aveux et aussi
+une reprise de piété la jetèrent dans la chapelle. Tout de suite, elle
+s'y sentit plus à l'aise, sous cette demi-obscurité fraîche. Derrière
+des bancs vides d'élèves, quelques chaises, quelques prie-Dieu, vides
+aussi, attendaient les fidèles... Julie s'agenouilla.
+
+Dans son désespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'était
+une consolation, ce droit reconquis à entrer là, à y prier. Elle n'y
+venait plus, comme trois ans passés, avec l'appréhension encore
+délicieuse de la faute. Aujourd'hui, elle avait péché, péché des mois et
+des années, et voici que son péché même l'abandonnait. Jamais elle ne le
+commettrait plus; une main providentielle la restituait à la chasteté
+désespérée.
+
+«Mon Dieu... ayez pitié!»
+
+Un bruit sourd de piétinements légers parvenait jusqu'à elle. Elle le
+reconnaissait; il réveillait au fond d'elle-même les vieux échos.
+C'était l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges
+et préparer l'autel, la même qui, trois ans plus tôt... Oh! ce passé!
+Cette station dans l'église! Tout cela lui remontait au cœur, à
+présent! Entre la prière éplorée de ce jour-là et la prière désolée de
+celui-ci, l'histoire brève et infinie de son amour, tout entière avait
+tenu!
+
+Maintenant, les élèves entraient, une à une... Elles entraient, souvent
+continuant à leurs premiers pas le chuchotement de la conversation
+commencée dans les corridors: une génuflexion d'automate les ployait
+devant le milieu du chœur, et, subitement recueillies, elles
+garnissaient les bancs avec ordre... Toutes furent placées bientôt, et,
+sur un battement de claquoir, agenouillées. Julie les regardait, des dos
+amincis de fillettes, vêtues, sans grâce, d'une pèlerine noire qu'un
+ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en forme de V. «J'ai
+été de ces petites, de celles qui sont à genoux là-bas, tout près du
+chœur... Puis voici ma place, au milieu, à la hauteur de la chaire,
+quand j'étais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma première
+communion... Voici la dernière que j'ai occupée, là, où s'agenouille
+cette grande brune.» Il lui sembla que ces divisions méthodiques de la
+chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps
+était mort, puis l'été; l'automne s'achevait. Et c'était aujourd'hui le
+dernier jour de l'arrière-saison. Loi de misère, qui des marches du
+chœur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-même, vers la
+porte de l'asile, vers le monde! Combien, parmi ces petites, si
+innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles,
+reviendraient un jour, à la place qu'elle occupait maintenant, pleurer
+leur amour mort, leur vie brisée? Oh! triste amour! triste vie!
+
+Sa pensée errait ainsi autour du problème de la destinée, sans le
+pénétrer, tandis qu'elle accomplissait machinalement les gestes de la
+prière; même ses lèvres inconscientes mêlèrent une voix aux voix qui
+chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de
+Dieu est le seul refuge; ils déploraient de grands péchés, ils
+témoignaient de la confiance des fidèles aux divines miséricordes. Les
+plus petites les balbutiaient, ces paroles de pénitence, à la veille des
+tristes fêtes de novembre, comme aussi les grandes filles qui devinaient
+déjà l'amour, celles dont le cœur, peut-être, avait déjà battu pour des
+jeunes hommes,--comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de
+rejeter, brisée, tout au seuil du temple, pénitente et pleurante.
+
+Puis ce fut la fin de la messe, le prêtre expédiant les dernières
+oraisons et s'en allant, précédé de son enfant de chœur, la chapelle
+vidée comme d'une eau qui fuit lentement, silencieusement. La converse
+éteignit les cierges, fit le ménage du culte... Bientôt Mme Surgère
+fut seule dans la chapelle. Un soleil pâle y entrait à pleines
+verrières, pourtant il y faisait froid.
+
+«Allons, pensa Julie en entendant la porte se refermer sur la converse.
+Il le faut.»
+
+Elle se leva, gagna la sacristie. La sœur l'arrêta:
+
+--Madame désire?...
+
+Elle ne la reconnaissait pas. «Ai-je donc vieilli?» se dit Julie. Elle
+demanda:
+
+--Monsieur l'aumônier est-il chez lui?
+
+--Je crois bien que oui, madame... Mais... mais je ne sais pas s'il
+reçoit.
+
+Elle n'osait barrer le chemin, comme elle avait ordre de le faire aux
+inconnues: des souvenirs vagues la faisaient hésiter, lui remémoraient
+les traits de la visiteuse.
+
+--Oh! sœur Zyte, répliqua Mme Surgère, l'abbé Huguet me recevra,
+n'ayez pas d'inquiétude.
+
+--Bon, madame, fit la sœur avec un demi-sourire. Si madame connaît
+monsieur l'aumônier... Je crois que monsieur l'aumônier est dans le
+cloître, en ce moment.
+
+Elle ouvrit elle-même devant Mme Surgère la porte qui donnait sur le
+cloître.
+
+En effet, marchant d'un pas allongé et lent sous les arcades, l'abbé
+Huguet lisait son bréviaire. Justement, il tournait l'angle voisin, il
+s'approchait: Julie se trouva face à face avec lui.
+
+Levant les yeux, il reconnut son ancienne pénitente:
+
+--Ah! chère madame!
+
+Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui,
+par-dessus les lunettes, la scrutait du regard, et, familiarisé avec
+les âmes et les visages des femmes, il pénétrait par les yeux encore
+meurtris et humides le cœur ravagé de l'abandonnée... Il la vit toute
+confuse, impuissante à parler là, en plein air, sous le regard oblique
+de la converse.
+
+--Il fait un peu froid dans ce cloître, dit-il, à moins de marcher
+vite... Moi, c'est un exercice hygiénique, chaque matin, en lisant mon
+bréviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous
+voulez, nous allons monter dans mon bureau?
+
+De la tête elle consentit... Le prêtre la précéda vers l'escalier du
+fond. À ce moment, elle eut conscience que ce pas qu'elle allait faire,
+c'était le pas suprême qui la séparerait de tout ce qu'elle aimait...
+Elle franchissait la frontière; après, il ne serait plus en son pouvoir
+de reculer. Alors, elle désira fuir, se sauver, échapper au prêtre.
+Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas songé se présentèrent:
+rejoindre Maurice, le reprendre, le garder. Elle savait le pouvoir de sa
+présence sur ce cœur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains
+projets! À l'instant même où ils lui venaient, elle montait les marches
+derrière l'aumônier. Déjà elle arrivait en haut de l'escalier; la porte
+de la chambre douillette et parfumée du prêtre s'ouvrait et se
+refermait; elle était assise sur le grand fauteuil voisin du bureau,
+comme trois années auparavant.
+
+--Comment va-t-on, chère madame, chez vous?... Ce bon M. Surgère?
+
+Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs
+relations avaient été suspendues. Elles n'étonnaient pas l'abbé, ces
+absences de la vie religieuse jusqu'au jour où la débâcle de l'amour
+rejette les pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et
+pantelantes, aux pieds du Consolateur.
+
+--Mon mari va bien, répliqua distraitement Mme Surgère.
+
+Et aussitôt, songeant à ce moribond qu'elle avait laissé avenue de
+Wagram:
+
+--C'est-à-dire, fit-elle, qu'il ne souffre pas. Mais sa maladie n'est
+pas guérissable, vous savez...
+
+--Et notre chère Claire Esquier? Elle demeure bien avec vous, n'est-ce
+pas?
+
+--Elle aussi est un peu souffrante... Mais ce n'est rien... Nous ne
+sommes pas inquiets.
+
+Il y eut un silence. Julie, évitant le regard de l'aumônier, considérait
+obstinément la pendule; un petit balancier de métal oscillait dans une
+échancrure du cadran. L'abbé, la voix plus basse, demanda:
+
+--Et vous, _mon enfant_, comment allez-vous?
+
+Elle ne répondit pas; le flot de son chagrin remonta jusqu'à ses yeux,
+qui s'emplirent de larmes. Elle les essuyait à mesure, mais il en
+montait d'autres, sans cesse, comme d'une source inépuisable.
+
+Le prêtre se rapprocha d'elle:
+
+--Allons, soyez courageuse! Vous avez beaucoup de chagrin, je le vois.
+Prenez confiance. Si vous revenez loyalement à Dieu, soyez sûre que vous
+lui devrez la consolation et la paix.
+
+Et il répéta cette phrase, que Julie avait entendue textuellement, à son
+autre visite.
+
+--Voulez-vous que je vous entende au saint tribunal?
+
+Cette fois, elle répondit:
+
+--Oui... mon père.
+
+L'abbé se leva, alla vers l'alcôve. Il en ouvrit les rideaux. À côté de
+l'étroit lit de fer, le confessionnal apparut: un siège et un prie-Dieu,
+séparés par une planche d'acajou grillagée.
+
+Tous deux s'installèrent. Il dit:
+
+--Je vous écoute.
+
+Elle balbutia les paroles rituelles de la confession, remise
+naturellement à leur usage, quoique tant de jours eussent passé sans
+qu'elle les prononçât.
+
+--Eh bien, ma fille, reprit l'abbé, comme elle se taisait, hésitante, ne
+sachant plus par où commencer ses aveux... voilà bien longtemps que je
+ne vous ai pas vue ici... Avez-vous néanmoins fréquenté les sacrements?
+
+--Non, mon père.
+
+--Ah!... Vous en avez été éloignée par un scrupule de conscience, sans
+doute?... Vous ne trouviez pas que... l'état de votre cœur... les
+habitudes de votre vie... comportassent une fréquentation assidue?...
+oui... c'est cela. J'ai le souvenir de la dernière visite que vous
+m'avez faite. Vous étiez inquiète, à ce moment-là, mais pleine de bonne
+volonté.
+
+--Oh! oui, murmura Julie.
+
+--Et cependant, vous avez failli? continua le prêtre, qui ne
+questionnait plus, qui se bornait à solliciter l'aveu tacite par de
+courtes haltes de silence au bout de ses phrases. Vous avez, quoique
+mariée, cédé à un amour coupable... avec un homme beaucoup plus jeune
+que vous?...
+
+Elle se taisait. Son amour lui apparaissait, aux mots du prêtre, sous sa
+face criminelle, et elle s'étonnait d'avoir vécu tranquille,
+heureuse,--oh! plus que tout le reste de sa vie chaste,--en compagnie du
+péché... Dans l'appareil religieux qui l'environnait, à côté de ce
+prêtre, elle commençait seulement d'en souffrir religieusement; elle en
+voulait être lavée, pour jamais délivrée.
+
+L'abbé demanda:
+
+--Vous avez cédé à ce jeune homme, peu de temps après votre visite ici?
+
+--Oui, mon père. Moins de trois mois après.
+
+--Et vous lui avez appartenu... dans la maison même de votre mari?
+
+--La première fois seulement... Ensuite... il a pris un appartement, et
+c'est là que nous nous sommes vus.
+
+--Et là, toutes les fois qu'il a exigé de vous le péché... vous avez
+consenti?...
+
+--Oh! mon père! interrompit-elle... vraiment, je ne crois pas que vous
+vous représentiez exactement comme je l'aimais. Je pensais à lui
+constamment; tout m'ennuyait quand il n'était pas près de moi, et dès
+qu'il y était, je n'avais aucun besoin de distraction pour être
+heureuse. Bien sûr, je n'aurais jamais rien su lui refuser. Mais il me
+semble bien que c'était surtout de le voir heureux que j'étais
+heureuse!... Oui, c'est cela. Je vivais pour lui: et j'avais tant de
+joie à penser que c'était _par moi_ qu'il était heureux!
+
+--Ma pauvre enfant! reprit l'abbé, sentant qu'elle échappait au remords,
+envahie par l'attendrissement des souvenirs... vous avez été très
+coupable...
+
+Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de Julie.
+
+--Et c'est un réveil spontané de chasteté qui vous a décidée à revenir
+me trouver, à demander asile à Dieu contre ce _crime_?... Ou bien,
+est-ce que ce sont les événements?...
+
+--Mon père, ce sont les événements. Il ne m'aime plus.
+
+Alors, ce mot lâché, toutes les écluses de son chagrin cédèrent
+ensemble... Elle sanglota, dévêtue de la pudeur même de sa douleur,
+disant seulement, parmi ses larmes: «Il ne m'aime plus! Il ne m'aime
+plus!...»
+
+--Levez-vous, mon enfant, lui dit l'abbé... Et venez vous asseoir ici...
+Vous êtres trop bouleversée pour rester à genoux.
+
+Il tira d'un des tiroirs de son bureau le flacon de sels, toujours prêt
+pour les évanouissements, le livra aux mains de Julie. Elle le respira
+longuement. Quand elle fut plus calme, elle parla, d'elle-même, sans
+qu'il fût besoin de la questionner. Elle raconta l'histoire de sa chute,
+le temps de possession sans partage, puis le retour de Claire, les
+secousses qui avaient précédé l'arrachement définitif, le voyage
+d'Allemagne, la catastrophe...
+
+L'abbé Huguet l'avait écoutée sans l'interrompre. Quand elle eut fini:
+
+--Et maintenant, demanda-t-il, avez-vous tout à fait renoncé à votre
+péché?
+
+--Oh! oui, tout à fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...
+
+--Cependant, vous étiez bien possédée par cette affection. D'un jour à
+l'autre, elle a disparu de votre cœur?
+
+--Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ôter cela de moi, que le bon
+Dieu m'épargne!... je ne peux pas, je ne serai jamais pardonnée.
+Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que
+désormais il n'y a pas de péché dans la pensée que je garde à Maurice.
+C'est quelque chose de très fort, mais de blessé, comment dire? de
+triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pécher
+en l'aimant comme cela.
+
+L'abbé réfléchit quelque temps.
+
+--Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix
+avec elle. Le bon Dieu veut vous pardonner puisqu'il vous éprouve...
+Écoutez-moi.
+
+De cette voix singulière qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs
+de ses pénitentes, il ajouta:
+
+--Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds
+de votre confesseur. Dieu vous a frappée dans votre péché même, il faut
+l'en remercier. Vous avez fait un voyage à travers l'amour humain: vous
+pouviez y demeurer éternellement, et cette honte s'attachait à vous
+comme une lèpre, jusqu'à la mort, jusqu'au delà. Vous souffrez, n'est-ce
+pas? mais tout de même vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de
+meilleur qu'hier; vous n'êtes plus cet être coupable et vil: une
+amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous choque parce que je le
+prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous
+n'étiez pourtant pas autre chose. Adorez la main qui vous ôte violemment
+cette triste prérogative. Il ne vous est pas interdit, certes, d'aimer
+encore l'homme que vous avez aimé; mais voyez comme cet amour se
+hausse, s'il exclut le don de votre corps. Rappelez-vous ce que je vous
+disais voici trois ans: «Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» De
+ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas?
+Eh bien, ôtez de l'amour ce vague élément coupable, il reste une grande
+vertu, la charité. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez
+votre nationalité perdue d'honnête femme et de chrétienne. Prononcez les
+paroles de contrition; je vais vous absoudre. À genoux, mon enfant; le
+front bas, mais l'âme haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez à
+la santé morale, et vous pleurez?
+
+Lorsque les dernières paroles de l'absolution furent prononcées, que le
+prêtre eut dit à Julie les mots rituels du congé: «Allez en paix!» tous
+deux se relevèrent en même temps. Ils sentirent le besoin de se séparer
+sans ajouter une parole, et dès ce moment même. Ils se serrèrent la
+main.
+
+--Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin
+de cette maison.
+
+--Adieu, mon père.
+
+***
+
+De nouveau Julie était dans la chapelle, maintenant tout à fait vide.
+Elle s'était agenouillée près du chœur, dans les bancs des toutes
+petites; machinalement elle s'était mise à la place qu'elle avait
+occupée là, plus de trente ans auparavant. Et le miracle de la
+confession sincère, si incompréhensible aux âmes non religieuses,
+s'accomplissait vraiment: son âme aussi était redevenue pareille aux
+âmes innocentes des enfants agenouillées là tout à l'heure. L'abbé
+Huguet avait dit vrai: elle n'était pas faite pour les matérialités de
+l'amour. Si son cœur saignait encore par mille entailles, si de ses yeux
+meurtris jaillissaient des larmes, inépuisablement, à la pensée que
+l'ami chéri n'était plus à elle, ne l'aimait plus, quelque chose dans sa
+chair libérée s'apaisait, se guérissait, comme de la cuisson d'une
+ancienne brûlure.
+
+Elle restait agenouillée... Elle avait l'obscure confiance que des voix
+divines lui dicteraient là ce qu'elle avait à faire; car elle voulait
+encore, son sacrifice résolu comme il l'était, l'accomplir utilement et
+modestement. Elle y réfléchit longtemps; ce fut la cloche bien connue,
+annonçant le repas, qui lui rappela l'heure. Il fallait n'inquiéter
+personne, éviter le bruit autour de ce qui allait se passer. Il fallait
+qu'il n'y eût de catastrophe, d'écroulement, de blessure, que dans son
+propre cœur.
+
+Elle put regagner sa maison avant midi. Tonia la guettait derrière les
+barreaux de sa logette, comme de coutume.
+
+--Ah! Yù! fit-elle... Comme tu nous as tourmentés ce matin, ma Yù! Je
+t'assure que je me suis fait du mauvais sang, et M. Esquier aussi, va!
+
+--Chut, Tonia!... Pas de bruit. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que
+je sorte le matin pour revenir à midi. Fais servir le déjeuner dans un
+quart d'heure. Est-ce que M. Daumier est arrivé?
+
+--Oui, ma belle, il est chez M. Surgère à causer avec M. Jean.
+
+--Va le trouver, prie-le de monter dans ma chambre. Et ne bavarde pas,
+hein!
+
+--C'est dit... Pas un mot!
+
+Quelques instants après, le docteur, assez inquiet de l'accueil qu'on
+lui ferait, entrait chez Mme Surgère. Il la trouva, ce qu'il n'aurait
+pas attendu, parfaitement calme. L'eau fraîche avait, sur ses yeux,
+effacé les traces des larmes. Elle s'était soigneusement recoiffée. Rien
+ne trahissait, sinon la pâleur de ses joues, les émotions de la veille
+et de la matinée.
+
+Elle tendit la main au médecin:
+
+--Bonjour, docteur. Vous voyez que je vais bien. Comment va Claire?
+
+--Beaucoup mieux. Elle a dormi sans fièvre. J'ai le meilleur espoir.
+
+--Et Antoine?
+
+--Toujours de même.
+
+--Vous déjeunez avec nous?
+
+--Si vous voulez de moi.
+
+--Certes. Mais un mot, avant de descendre. Qu'est devenue la lettre que
+vous m'avez montrée hier... la lettre de Maurice à Claire?
+insista-t-elle, voyant Daumier hésitant. N'ayez pas peur, je suis
+calme... L'avez-vous remise à Claire, cette lettre?
+
+--Non, je l'ai gardée. Je n'ai pas cru devoir...
+
+--Eh bien, écoutez. Avez-vous confiance en moi?
+
+--Quelle question, chère madame!
+
+--Oh! nous n'en sommes pas aux formules de courtoisie. Le cas est trop
+grave, n'est-ce pas? Avez-vous confiance en ma parole comme en la
+parole d'un homme d'honneur? Et si je vous donne cette parole que je ne
+m'oppose plus au mariage de Claire et que je vais moi-même écrire à
+Maurice pour le rappeler, me croirez-vous?
+
+--Je vous crois absolument.
+
+--Alors cette lettre... que vous m'avez montrée hier, je vous la
+demande. Vous m'épargnerez l'humiliation qu'elle soit lue par Claire...
+et, à moi, elle me servira de sauvegarde contre moi-même, si jamais
+j'avais la tentation d'une défaillance. Pourquoi hésitez-vous? Maurice
+vous a donné le droit d'en disposer à votre idée, et, certes, l'usage
+que vous en avez fait hier est plus étrange...
+
+Daumier réfléchit quelque temps.
+
+--Vous avez raison, finit-il par dire. Cette lettre, maintenant qu'elle
+a fait son œuvre, est à vous.
+
+Il la lui donna. Julie l'enferma aussitôt dans un tiroir de son
+secrétaire.
+
+--Elle n'en sortira jamais, dit-elle, que si je ressens un jour le
+regret de mon sacrifice. Alors je la relirai pour me convaincre que je
+fis bien. Je vous le jure.
+
+Ils se regardèrent au fond des yeux.
+
+--Vous êtes admirable, dit le médecin.
+
+--Admirable, mon Dieu! répliqua-t-elle avec un sourire très triste. Je
+ne me trouve guère admirable, moi. Enfin, le plus rude de la besogne est
+fait. Il nous reste à rappeler Maurice. Je m'en charge. Jusque-là, si
+vous voulez, nous oublierons toutes ces choses... Je veux que ce retour
+et le mariage aient lieu sans bruit, tout simplement. J'étais
+l'obstacle; je m'efface.
+
+Daumier lui baisa la main. Il cherchait des mots pour exprimer son
+émotion. Mme Surgère mit un doigt sur sa bouche:
+
+--Pas une parole jusque-là! C'est promis? Et maintenant, descendons.
+
+
+
+
+VI
+
+
+DEPUIS trois jours, Maurice attendait anxieusement, à Heidelberg, la
+réponse de Claire. Qu'allait-elle répondre, si elle répondait? Et que
+pouvait-elle répondre dont il fût satisfait? La situation était sans
+issue pour elle comme pour lui. Un seul événement aurait pu mettre son
+cœur en repos; il était impossible, sûrement impossible, et pourtant il
+s'attardait souvent à le rêver: Claire quittait Paris et le rejoignait
+en Allemagne, comme naguère Julie. Oh! le voyage avec elle, avec Claire,
+cette taille souple serrée contre lui, et le baiser de ces lèvres rouges
+et l'odeur de ces noirs cheveux crêpelés... Une à une, il avait le cruel
+courage de revivre par le souvenir les journées, les minutes de
+Cronberg, la jeune fille substituée, dans ce rêve, à la maîtresse
+trahie... Et subitement, en plein rêve, il recevait comme un coup de
+poignard le choc de la dernière parole de Julie:
+
+«Si tu reviens ici avec une autre femme, et que la petite Kœthe te
+demande où je suis, tu lui répondras que je suis morte, n'est-ce pas?»
+
+Le troisième jour, une lettre arriva. Il reconnut sur l'enveloppe
+l'écriture de Julie. «Pauvre Julie! Encore des tendresses vides...
+Encore des:--Je t'aime, mon adoré! Tu manques bien à ta Yù!...» Mais,
+quand il eut ouvert le papier, parcouru les quelques lignes qu'il
+contenait, il fut réveillé en sursaut de son indifférence.
+
+/#
+ «Mon ami, des événements graves, qui vous intéressent, se passent
+ ici. Revenez par les plus courts chemins. Votre présence est
+ nécessaire, et celle qui la réclame c'est
+
+ «Votre amie
+
+ «JULIE SURGÈRE.»
+#/
+
+Il relisait ce court billet, en répétait les mots à haute voix. C'était
+l'écriture bien connue, c'était le papier favori de Julie; mais la
+pensée qui avait animé ces lignes, non, ce n'était pas la sienne.
+«Quelque chose de grave se passe vraiment là-bas... _Mon ami_, au lieu
+de _Mon aimé_... Pas un mot de tendresse émue... Une mère aurait pu
+m'écrire cela...» Il réfléchit, envisagea une à une toutes les solutions
+qui lui parurent vraisemblables... Il ne vit naturellement pas la seule
+vraie: il ne devina pas que Daumier eût pu montrer ses lettres à Julie.
+«Claire va plus mal... ou bien Antoine se meurt...» Et tout de suite il
+rejeta la première hypothèse... «Si Claire était très malade, ce ne
+serait pas Julie qui m'appellerait auprès d'elle.» Car, comme la plupart
+des hommes, il n'imaginait pas qu'une femme, sans cesser de l'aimer, pût
+faire le sacrifice de son amour.
+
+«Oui, c'est bien cela. Antoine va mourir. Julie a hâte de me revoir;
+elle m'appelle. Elle va me demander de tenir ma parole. Elle veut
+s'assurer que j'y suis toujours résolu.»
+
+Quelques jours plus tôt, cette nécessité du retour à Paris, face à face
+avec son serment, l'eût effaré. Aujourd'hui cette lettre, qui contenait
+la mise en demeure, l'arrêt, lui procurait un soulagement, un
+contentement secrets. Ces trois lignes sur papier mauve, c'était la
+libération, la fin de l'exil: elles lui rendaient, devant sa conscience,
+le droit au retour. Au bout du voyage, il allait trouver le mur de
+l'impasse... Mais de louches espoirs le soutenaient comme à tant
+d'heures de sa vie. «Soit... je tiendrai ma parole, mais je serai près
+de Claire, et d'être près d'elle, je la guérirai. Et puis, tout
+s'arrangera...» Il n'osait pas se dire comment, par quelle double
+trahison... Ce qui fut résolu dans son esprit sans l'ombre
+d'hésitation, ce fut le retour. Comme toujours, esclave de la destinée,
+il avait attendu l'impulsion d'autrui pour se décider.
+
+Il partirait donc; il partirait au plus vite. Ayant consulté l'horaire
+des trains, il constata qu'il fallait attendre le lendemain pour
+rejoindre à Carlsruhe l'Orient-express qui le ramènerait à Paris dans la
+matinée du surlendemain. Cet homme que la plus dure échéance menaçait, à
+qui se présenterait, quarante-huit heures plus tard, une traite à payer,
+dont le montant était son avenir, cet homme passa les deux jours qui
+suivirent dans la fièvre, mais dans une fièvre active, bien vivante,
+presque heureuse. Il consacra sa matinée à reparcourir les merveilleux
+environs de Heidelberg: le soleil les incendiait des feux pâles de
+novembre, la robe rouge des bois se déchiquetait aux moindres souffles;
+mais jamais le Philosophenveg ni le Kœnigstuhl ne lui semblèrent plus
+délicieux. Il ressentait pour Heidelberg, comme pour Hombourg, comme
+pour Cronberg, l'attrait mystérieux dont nous parons les lieux où nous
+avons beaucoup vécu, y ayant beaucoup aimé ou beaucoup souffert.
+
+La nuit suivante, il dormit peu: cette nuit d'insomnie ne lui parut ni
+lente ni pesante, et quand, aux premières lueurs du jour, il s'embarqua,
+il tressaillit à la pensée que ce train le ramenait en France... Enfin,
+enfin, l'exil était clos, il revenait! Vers d'autres épreuves, certes,
+vers l'étranglement final de ses rêves, mais il revenait! Eh quoi!
+jadis, il avait rêvé le cosmopolitisme indifférent d'un Byron, d'un
+Stendhal; il avait raillé la superstition de la patrie. Elle lui restait
+donc, celle-là aussi, comme la superstition de l'amour?
+
+Il s'endormit bientôt. À son réveil, le jour brillait, déjà haut, dans
+un ciel gris; la voie traversait des plaines fades, des bois défeuillés:
+c'était la France. Maurice, scrutant son cœur, inquiet de défaillances
+possibles, s'étonna de se trouver si résigné dans sa tristesse. «C'est
+que je vais revoir Julie, pensa-t-il. Pauvre amie, elle m'aime bien.» Il
+se rappela les anciens retours, au bon temps de leur tendresse, quand il
+regagnait Paris après quelque absence brève, sa maîtresse debout sur le
+quai de la gare, silhouette voilée, et les enlacements interminables,
+tandis que la voiture les ramenait rue Chambiges. Une si violente
+éruption de souvenirs le bouleversa, qu'il comprit combien il l'aimait
+encore, cette délaissée dont il disait, l'instant d'avant: «Comme elle
+m'aime!»--«Mais quel homme suis-je donc, quelle exception, quel
+déshérité de la raison? Julie est la menace suspendue sur mon avenir,
+mon mal secret, et je l'aime!» Oui, il fallait bien en convenir avec
+soi-même: le besoin de la retrouver, de se blottir dans ses bras,
+maintenant que cet enlacement était tout proche, devenait pressant
+jusqu'à l'angoisse. «Tout à l'heure, pensa-t-il, le cœur vidé par
+l'émotion, quand le train, ralentissant, longera les façades de la rue
+de Flandre... Dans une minute... Dans quelques secondes...»
+
+***
+
+Il se trompait. Julie n'était pas à la gare. Elle avait redouté la
+désertion de son courage, tant surmené depuis huit jours, si,
+brusquement, parmi la houle d'une foule qui débarque, dans le brouhaha
+d'une gare, Maurice lui tombait dans les bras. S'il allait être tendre?
+S'il s'était repris à l'aimer,--quoi d'étonnant, lui!--depuis son
+affreuse lettre? Alors c'est elle qui aurait à lutter, à se défendre
+d'être aimée... Oh! non... plus jamais!--Elle était résolue maintenant.
+Quelque chose de plus fort que l'amour, une foi dans la fatalité, dans
+la nécessité de son renoncement, la tenait aux entrailles...
+
+Elle s'en alla donc, juste assez tôt pour arriver rue Chambiges à peu
+près en même temps que Maurice; elle s'en alla à pied, tâchant de
+calmer, de briser sa fièvre par cette longue marche.
+
+Elle avait eu raison de suspecter ses nerfs; ils la trahirent tout de
+suite, dès qu'elle fut là, dans l'asile de son cher passé de baisers et
+de caresses. Elle pensa:
+
+«C'est la dernière fois que je viens ici!...»
+
+Et aussitôt, elle se sentit mourir. Elle s'abîma en défaillance sur le
+divan où souvent ils s'étaient étendus l'un près de l'autre, lèvres
+contre joues, en leurs stations de tendre et rêveuse immobilité.
+
+Elle était revenue à la connaissance, lentement, comme un corps inerte
+monte à la surface de l'eau, elle était revenue de cette prostration
+dans l'oubli, quand elle perçut le bruit d'une voiture qui s'arrêtait;
+la porte de la rue fut ouverte et repoussée, une clef tourna dans la
+serrure.
+
+«C'est lui!»
+
+C'était lui. Il apparut, la tenture de l'entrée soulevée: l'instant
+infiniment court où elle l'aperçut ainsi, hésitant devant la pénombre de
+la grande chambre, elle eut le temps de se dire: «C'est lui et ce n'est
+plus lui.» Il lui semblait que Maurice était autre, que depuis une
+époque très lointaine elle ne l'avait pas vu, qu'il était devenu une
+chose abolie et irréelle, comme son bonheur...
+
+--Julie!...
+
+Il n'avait prononcé que ce nom, d'une voix si brisée!... et, elle ne
+savait pas comment cela s'était fait, il était là, à genoux, roulé à ses
+pieds, malgré tout redevenu le Maurice d'autrefois, réfugié dans le
+creux de sa robe, l'enfant prodigue pâli par l'absence, meurtri par la
+route. Il se réfugiait dans cette chaleur de sein, désertée vainement,
+tant regrettée, retrouvée enfin! Et elle aussi, comme naguère, avait
+appuyé ses lèvres dans les boucles brunes de son ami; elle les y
+laissait, elle ne pouvait plus les en arracher, car elle savait bien que
+c'était là le dernier, le _dernier_ baiser; une seule parole prononcée
+entre eux romprait l'exorcisme... Tout serait fini.
+
+Alors Maurice, dont le cœur et la bouche étaient comme scellés par
+l'attente d'un événement extraordinaire, sentit des larmes humecter ses
+cheveux, puis son front, puis ses yeux et ses joues... Ces larmes
+coulaient comme ne coulent point des larmes ordinaires, elles coulaient
+sans secousses de sanglots, abondamment et silencieusement, elles
+coulaient comme le sang d'une blessure ouverte.
+
+Il eut peur, vraiment peur, redressa sa tête effarée; l'extrême douleur
+humaine nous effraye comme la folie. Il balbutia:
+
+--Qu'est-ce que tu as... Julie? Dis! qu'est-ce que tu as?... Pourquoi
+pleures-tu comme cela?... Tu me fais peur...
+
+Elle se serra violemment contre lui.
+
+--C'est fini, murmura-t-elle. Ô mon chéri, c'est fini!
+
+Il ne la comprit pas bien; mais ce mot qu'il entendit lui creva le cœur,
+d'un coup de glaive froid. Quelque chose, quelqu'un, elle, lui, le
+passé,--il ne savait quoi,--quelque chose mourait, en cette minute, près
+de lui, près d'elle, entre eux... il le sentait... Il se cramponna à la
+robe de sa maîtresse, chercha sa bouche, qu'elle dérobait.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? Fini? Rien n'est fini... Me voilà, Julie...
+Regarde! Je reviens... Tu ne m'aimes donc plus? Tu ne veux plus
+m'embrasser?
+
+Elle l'écarta d'un geste où il chercha encore un frôlement de caresse.
+La volonté de ne pas fléchir dans l'attendrissement arrêta ses larmes.
+
+--Je t'en prie... Maurice!
+
+Il leva vers elle ses beaux yeux désolés...
+
+--Eh bien! pourquoi me repousses-tu? Je t'aime!
+
+--Écoute-moi, dit-elle. Aie pitié de moi! Ne me fais pas souffrir plus
+qu'il ne faut! Tu sais bien que tout est fini.
+
+Il répéta obstinément:
+
+--Je t'aime!
+
+Et il ne mentait pas. Il avait horreur de ses hésitations et de ses
+trahisons: il se sentait à présent incapable de quitter Julie.
+
+--Je suis bien résolue, reprit-elle. Je te rends à toi-même, mon aimé.
+Marie-toi, et (sa voix se fêla) sois heureux.
+
+--Je t'aime! répéta Maurice. Je ne veux que toi!
+
+C'était lui, maintenant, qui, le front buté entre les genoux de son
+amie, sentait monter à ses yeux une marée de larmes charriant son passé,
+son amour, son cœur, tout lui-même. Julie, la main légèrement posée sur
+les cheveux du jeune homme, continua:
+
+--Ne crois pas que je t'en veuille... Je n'ai pas changé... Je ne
+changerai pas, je serai toujours la même pour toi,--c'est la vérité
+vraie que je dis là!... Je t'ai bien aimé, va, mon chéri! Je veux, comme
+avant, que tu sois heureux. Si j'ai du chagrin, aujourd'hui, c'est que
+je ne puis plus te rendre heureux dans l'avenir. Voilà mon chagrin,
+vois-tu...
+
+Maurice balbutia:
+
+--Julie!... Ma Julie!... Ma Yù!
+
+--Tu l'aimeras tout de même un peu, ta pauvre Yù, n'est-ce pas? Quand tu
+penseras à elle... après... tu sais... tu te diras que ce n'était pas sa
+faute... si tu étais si jeune, toi, tellement trop jeune pour elle!...
+Pense d'elle toujours ce que tu en penses maintenant, mon chéri.
+Maintenant cela te fait du chagrin de me quitter, je le vois bien...
+
+Maurice, sans relever la tête, mais serrant la taille de Julie dans ses
+bras noués, répéta violemment:
+
+--Je ne veux pas, je ne veux pas!
+
+Elle laissa les secousses de ce corps nerveux se calmer, lui dénoua les
+bras d'un geste doux, et dit:
+
+--Allons!... Je m'en vais.
+
+Est-ce qu'il rêvait? Est-ce que vraiment elle allait partir comme cela,
+s'arracher de lui? Jamais il n'avait prévu cette fin réelle de leur
+amour... Elle l'effarait, elle le désarmait.
+
+Il se pendit à ses mains:
+
+--Reste, Julie!... Ce n'est pas possible! Tu ne me quittes pas, voyons!
+tu ne t'en vas pas? Qu'est-ce que je t'ai fait pour m'abandonner?
+
+--Adieu, dit-elle encore. Il faut que je rentre. Viens demain matin à la
+maison. On t'y attendra. Adieu!
+
+Il la regarda se lever, se recoiffer, se rajuster
+rapidement,--s'éloigner. Avant de soulever la portière, elle lui
+sourit, d'un sourire de mourante: il devina encore l'affreux mot sur ses
+lèvres:
+
+--Adieu!
+
+Mais comme elle allait sortir, il courut à elle. L'effroi du «Jamais
+plus!» l'avait galvanisé. Il la voulait encore, il l'aimait, il voulait
+sa bouche, sa gorge, son corps désirable que lui rappelait, en un
+brusque éclair, la tenace mémoire des sens.
+
+Elle ne comprit pas ce qu'il allait faire, d'abord... ce fut seulement
+quand elle se sentit entraînée vers le lit, tout proche.
+
+Un cri l'étrangla:
+
+--Oh! jamais cela! jamais! jamais!
+
+L'effroi révolté de toute sa chair lui rendit la force de se dégager...
+Maurice, repoussé, chancela un instant... Et, pendant cet instant très
+court, elle s'enfuit.
+
+***
+
+Lorsqu'elle fut partie, il n'eut pas le courage de la suivre. Une
+muraille s'était dressée tout à l'heure entre eux deux, il le savait, il
+le sentait. Il se jeta sur son lit, tout vêtu. Il sanglota. Oui, c'était
+bien vrai, un peu de sa vie était mort. Sur quoi pleurait-il? Sur
+l'amour disparu? Sur lui-même? Sur lui-même, sans doute, sur sa
+condition misérable d'être changeant et successif, que nous remémorent
+cruellement les départs, les séparations. Cette femme en larmes qui
+venait de s'évader de lui, c'était sa jeunesse: elle emportait dans le
+pan de sa robe des lambeaux saignants de son humanité.
+
+«Et Claire?»
+
+Le nom, la figure, l'allure, le parfum de la jeune fille... À cette
+évocation répondit un tressaillement intérieur, quelque chose de violent
+et de délicieux, quelque chose d'insoumis à sa douleur, à sa raison
+même... Il se reprocha cette basse joie, comme un viveur aux abois peut
+se reprocher, à la mort d'un père qu'il chérit, le contentement obscur
+de l'héritage. Toutes les conventions accoutumées se renversaient pour
+lui. Le crime était l'abandon de la maîtresse, le désir de la fiancée.
+Longtemps il s'égara à y rêver. La nuit était tout à fait venue. Il eut
+faim. Il sortit.
+
+Les rues pavées en bois, mornes et désertes, s'ouvraient comme de vastes
+corridors. De temps en temps, un fiacre en maraude s'avançait au pas,
+indécis à chaque tournant. Puis il en passa deux, lancés à fond de train
+vers les Champs-Élysées, dans une course de vitesse.
+
+Le front lourd,--fatigué du voyage, ravagé par l'émotion récente, et
+pourtant assailli du besoin de se mouvoir, d'épuiser son corps, Maurice
+marcha droit devant soi. Il passa la Seine au pont de l'Alma, atteignit
+l'avenue Bosquet et la suivit jusqu'à l'École militaire. Là, les
+lanternes d'un grand café attirèrent son regard. Il vit ces mots en
+exergue sur les glaces: «Déjeuners et dîners à prix fixe et à la
+carte.» Alors, se rappelant qu'il était sorti pour dîner, il entra.
+
+C'était un restaurant fréquenté surtout par les officiers de l'École de
+guerre et de l'École militaire. La plupart étaient en civils,
+quelques-uns encore en uniforme. Tous menaient grand bruit autour des
+tables, où s'étalaient de grosses assiettes et des couverts désargentés.
+On y voyait aussi des femmes, des filles à lieutenants, vêtues comme en
+province. Quelques petites robes noires d'ouvrières s'attablaient avec
+des isolés, et ceux-là, vrais couples d'amoureux, parlaient à voix
+basse, penchés l'un vers l'autre.
+
+Maurice s'assit près de la tablée la plus bruyante; il lui fallait du
+divertissement, quel qu'il fût. Il se fit servir une bouteille de
+champagne. Le garçon, devinant un client élégant, supérieur aux
+habitudes de l'établissement, affectait l'empressement et le respect.
+
+Peu à peu, la chaleur, le bruit, la fumée du vin, chassèrent de son
+cerveau lourd les préoccupations graves qui l'obsédaient. Après un long
+repas, il quitta le restaurant, marcha de nouveau par les avenues,
+tournant le Champ de Mars, la tête à la fois pesante et vide, comme une
+boule creuse de métal dense. De longues vagues de vent balayaient l'aire
+immense, maintenant déserte, où s'était heurtée, naguère, la cohue de
+toutes les nations. Une saveur de liberté, d'espace livré à sa marche
+active, subitement le grisa. Malgré son chagrin, malgré son inaptitude
+actuelle à réfléchir et même à rêver, un phénomène de rajeunissement, de
+renaissance à l'espoir, s'opérait en lui, dans le mystère. Quelle
+lumière indistincte, mais grandissante, brillait sur les décombres et
+sur la nuit de son cœur?
+
+Oh! ténébreux et troubles, nos cœurs humains, même les plus sincères!
+Jamais il ne l'avait si bien senti, ce cœur, le jouet de l'amour
+inévitable, tyrannique dans ses appels comme dans ses reniements... Tout
+saignant encore, ayant sur le front le sel des larmes de Julie et sur
+les yeux la brûlure de ses propres larmes, voilà qu'il se sentait
+renaître, appelé ailleurs par des voix inconnues, vers d'autres
+palpitations de tendresses, vers d'autres larmes et d'autres joies, vers
+l'avenir!...
+
+***
+
+Cette fin de soirée, qu'il promena au hasard, le long des quais de la
+Seine, loin, loin, jusque vers Auteuil, puis par les boulevards
+extérieurs, puis par les désertes allées de la Muette,--cette soirée
+demeura dans son souvenir comme quelque chose de triste et d'utile, de
+mémorable et de confus. Il se la rappela comme pourrait se rappeler un
+insecte ailé l'obscure élaboration qui de larve le fait papillon. Des
+forces d'une puissance ignorée l'avaient travaillé miraculeusement,--et
+il sentait bien que, sans ce travail accompli sur lui, malgré lui, il
+n'aurait pas eu le courage de vivre.
+
+Quand finit-elle, cette crise intérieure, à laquelle il assista comme un
+étranger à une bataille où son drapeau n'est pas engagé? Quand
+rentra-t-il chez lui, se coucha-t-il, dormit-il? Il ne le sut pas. Il
+n'aurait pas pu le dire, lorsque, le lendemain matin, il se réveilla
+extraordinairement épuisé et cependant lucide. La concierge était debout
+près de son chevet et lui tendait une dépêche qu'on venait d'apporter.
+
+Elle était de Julie et contenait seulement ces mots:
+
+/#
+ «_Votre retour est annoncé à la maison._ _Claire et son père vous
+ attendent: venez ce matin, ne tardez pas._
+
+ _«Votre vieille amie_
+
+ «JULIE.»
+#/
+
+C'était tout, et comme c'était simple! Combien aisément se dénouait la
+crise tant redoutée! Et dans sa conscience ainsi purifiée, balayée par
+les obscures souffrances de la veille, tout se résolvait de même. Un
+morceau de son cœur avait été amputé? Eh bien! quoi? il vivrait avec ce
+qui lui restait de cœur: à ce prix, son mal était guéri, il pouvait
+marcher dans la vie, invalide, certes, mais bien portant.
+
+La vieille écaille de désespérance tombait enfin de ses yeux; il
+espérait, il voulait espérer: il se retrouvait plein de force et de
+jeunesse, marchant à l'avenir. «Quelqu'un souffre pour moi. Mais que
+puis-je, que puis-je pour l'empêcher de souffrir? Oui, j'accepte un
+sacrifice. Mais tout être ne vit-il pas du sacrifice des autres?» Et,
+pensant à la pauvre Julie, en ce moment volontairement abîmée et
+meurtrie, il comprit qu'elle continuait vraiment son rôle maternel,
+qu'elle l'enfantait vraiment, qu'elle jetait à la vie un homme nouveau,
+sorti de ses entrailles sacrifiées.
+
+«Allons, se dit-il tout haut, il faut agir.»
+
+Il s'habilla rapidement, s'interdisant de rêver. Il se jeta dans un
+fiacre, donna l'adresse de l'hôtel Surgère. Par moments, si violemment
+que fût bandé son effort, son cœur se crispait. «Quelque chose d'affreux
+se passe... va se passer.» Il se contraignait alors à regarder les
+maisons, les enseignes, les arbres... Il avait enfin surpris le secret
+des hommes d'action: ne pas penser pendant qu'on agit.
+
+Quand on lui ouvrit cette porte verte tant de fois franchie, il se dit:
+«Je franchis le ruisseau fatidique de ma vie.» Un sanglot souleva sa
+poitrine, et il lui sembla que ce qu'il allait faire, cette fois encore,
+on le lui faisait faire. «Es-tu bien sûr que ce soit le bonheur?» disait
+au fond de lui une voix. Il se refusa à l'écouter et monta vite, d'un
+pas décidé.
+
+Mais quoi? Est-ce que la maison était vide, inhabitée? Pourquoi
+personne au-devant de lui?... Il était sur le seuil du salon mousse; il
+entra.
+
+Il la vit tout de suite, _elle_, celle par qui et pour qui il avait
+souffert, et qu'il conquérait maintenant, au prix de l'agonie d'une
+autre. Il la vit qui l'attendait, diminuée, pâlie par la convalescence,
+mais souriante, mais victorieuse. Pour cette enfant frêle, que de
+trahisons consommées, d'exils soufferts, de larmes répandues! Elle lui
+apparut comme la fée subtile, maîtresse de sa vie: avec ses doigts
+minces, elle avait débrouillé l'écheveau de trois destinées, et sa robe
+de fée en était tissue...
+
+--Claire!
+
+Elle essayait de lui sourire, surgie devant lui avec l'ensorcellement de
+ses yeux trop noirs, de sa peau trop blanche, de ses lèvres que les
+longues fièvres n'avaient pas défleuries; le sang aux joues, tout de
+suite, et aux lobes transparents des oreilles. Il la prit, il l'attira:
+
+--Ah! je t'aime, je t'aime!
+
+Elle lui tendit son front qu'il baisa violemment. L'exorcisme était
+rompu. La joie de la victoire chassait de son cœur les derniers remords,
+les dernières pitiés, les dernières fumées de regrets.
+
+Mais les mots manquaient à leurs pensées, les forces à leurs gestes.
+Claire retomba sur la chaise où elle était assise, Maurice à ses pieds.
+Et tout naturellement, parmi cet écroulement de tout son passé, où seule
+l'enfant que voici subsistait, il sentit le besoin de s'abriter au seul
+refuge qui lui demeurât. Il réfugia son front contre ce sein débile,
+comme autrefois contre le sein de sa jolie mère, comme encore hier
+contre le sein de Julie. Claire murmura tout à coup:
+
+--Maurice!
+
+Il releva la tête; il regarda. Julie était là dans l'encadrement de la
+portière soulevée. Elle avait longuement repu ses yeux de ce spectacle:
+son amant appuyé contre un autre sein de femme; et sa pâleur était si
+effrayante que Maurice eût été moins surpris de la voir choir à terre,
+foudroyée, morte, qu'il ne le fut de la voir marcher droit devant elle,
+comme une somnambule, passer à côté d'eux sans parler, sans pleurer,
+ouvrir la porte d'un geste raide, disparaître.
+
+Elle était partie; son pas, un instant perçu sur le tapis du vestibule,
+ne s'entendait même plus... Ils l'écoutaient encore, bouleversés par
+cette apparition de la douleur humaine... Ils comprirent, sans l'avouer,
+que parfois, dans l'avenir, leur bonheur serait traversé par
+l'apparition de cette sacrifiée.
+
+--Pauvre femme! murmura Maurice.
+
+Claire glissa son buste contre l'épaule de son fiancé. Déjà savante de
+son pouvoir, elle lui tendit la coupe où l'oubli se boit des trahisons
+sentimentales, ses rouges lèvres de neuve amoureuse, et ses yeux
+disaient clairement:
+
+--«Bois!»
+
+Il se pencha. Et dans ce baiser, d'un grand trait, il but l'Oubli...
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+VII
+
+
+EN bas de la descente qui va des quais de la gare de Lyon au boulevard
+Diderot, le groupe qui venait d'accompagner les deux nouveaux mariés au
+rapide d'Italie se sépara.
+
+Daumier tendit ses mains aux trois autres: Esquier, Rieu et Mme
+Surgère:
+
+--Pardonnez-moi. Le devoir m'appelle. À demain; je viendrai déjeuner
+chez vous avec ma femme.
+
+--Où allez-vous? demanda Rieu, l'entraînant un peu à l'écart.
+
+--À la Salpêtrière.
+
+--À pied?
+
+--Oui.
+
+--Je vous accompagne. J'ai à vous parler. Vous rappelez-vous le conseil
+que vous m'avez donné?...
+
+--Certes, je me rappelle. Eh bien?
+
+--Eh bien, je suis décidé.
+
+--À le suivre?
+
+--À le suivre.
+
+--Vous allez me conter ça. Marchons.
+
+Ils saluèrent encore de loin Esquier et Mme Surgère qui remontaient
+dans leur coupé, et s'éloignèrent. Un instant après, le coupé,
+descendant vivement le boulevard, les dépassa.
+
+***
+
+Esquier avait pris la main de Julie:
+
+--Ma pauvre amie!... Vous avez été admirable! Vous n'avez pas eu une
+minute de défaillance. Vous êtes une sainte!
+
+C'était vrai. Durant les semaines de tortures qu'elle venait de subir,
+pas un instant son courage ne s'était démenti. Elle avait même fini par
+convaincre Claire et Maurice que son chagrin s'apaisait et qu'elle
+aussi, la sacrifiée, elle oubliait. Elle s'était tenue à l'écart, dans
+la chambre d'Antoine Surgère, laissant les fiancés seuls et libres,
+comme des époux.
+
+--Vous êtes une sainte! répéta Esquier.
+
+--Non, dit-elle. Je suis une vieille femme sage et résignée. Tenez!
+regardez: j'ai des cheveux blancs.
+
+Elle tira de derrière son chignon une longue mèche grise, toute grise...
+Esquier secoua la tête:
+
+--Ce n'est pas l'âge, dit-il... C'est l'agonie de votre cœur, ma pauvre
+amie. Vous êtes très belle, aussi belle qu'au temps...
+
+Il n'acheva pas, mais elle le comprit, et fut remuée par le rappel de
+cet amour. Esquier poursuivit, comme s'il se parlait à lui-même:
+
+--Pourquoi souffrons-nous tant d'aimer sans être aimé, d'aimer plus
+longtemps ou moins longtemps que l'autre?
+
+Et, après un silence, il ajouta:
+
+--Puissent-ils être heureux toujours, ces enfants!
+
+--Oh! oui!... fit Julie.
+
+Ils étaient sincères. Après l'acte de renoncement définitif qu'ils
+avaient fait au bonheur personnel, ils souhaitaient qu'au moins leur
+sacrifice servît à créer du bonheur.
+
+Pour eux-mêmes, qu'importait? Leur tâche était faite. La destinée les
+congédiait de l'amour, de la joie humaine. Côte à côte, ils regagnaient
+la maison vide, elle de l'amant, lui de l'enfant...
+
+Ils ne récriminaient pas, ils se résignaient. Leur silence cachait la
+même pensée, la même vision. Ce qui leur restait de vie leur
+apparaissait comme un long chemin tout droit, sans accident, mais
+désert aussi, sans ombrage, sans paysage.
+
+Et tous d'eux s'avouaient que le chemin était bien long, jusqu'à la
+mort!
+
+***
+
+_Hombourg, 1891--Paris, 1892._
+
+_Achevé d'imprimer_
+
+le trente et un décembre mil neuf cent un
+
+PAR
+
+ALPHONSE LEMERRE
+
+6, RUE DES BERGERS, 6
+
+_À PARIS_
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of l'Automne d'une femme, by Marcel Prévost
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTOMNE D'UNE FEMME ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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