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+The Project Gutenberg EBook of Aventures Extraordinaires d'un Savant
+Russe; III. Les Planètes Géantes et les Comètes, by Georges Le Faure and Henri de Graffigny
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe; III. Les Planètes Géantes et les Comètes
+
+Author: Georges Le Faure
+ Henri de Graffigny
+
+Illustrator: J. Cayron et d'Henriot
+
+Release Date: July 15, 2007 [EBook #22078]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net
+(Produced from images of the Bibliothèque nationale de
+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.]
+
+
+
+
+ G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY
+
+ Aventures Extraordinaires D'UN SAVANT RUSSE;
+
+ III. LES PLANÈTES GÉANTES ET LES COMÈTES
+
+ _500 Dessins de J. CAYRON et d'HENRIOT_
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+
+ÉDINGER, ÉDITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE-GENEVIÈVE, 34
+
+ 1891
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+ Notre pensée se sent en communication
+ latente avec ces mondes inaccessibles.
+
+ Camille Flammarion.
+ _Les Terres du Ciel_.
+
+[Illustration 003:
+Et durant des semaines, Ossipoff s'enthousiasmait, Fricoulet inventait,
+Farenheit rageait, Gontran et Séléna causaient de leur mariage.]
+
+* * *
+
+Aventures Extraordinaires
+
+D'UN
+
+SAVANT RUSSE
+
+* * *
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES NAUFRAGÉS DE MARS
+
+
+[Illustration]
+
+Nuit épouvantable, terrifiante, que celle pendant laquelle Ossipoff et
+ses compagnons, cramponnés à l'épave qui les portait, roulèrent avec
+elle à travers les eaux en démence.
+
+Inondés par les vagues, fouettés par le vent qui hurlait à travers
+l'espace, les malheureux sentaient trembler sous eux le sol fragile qui
+leur servait de radeau; leurs yeux, dont la frayeur pourtant décuplait
+l'acuité, ne pouvaient parvenir à percer l'ombre épaisse qui les
+enveloppait ainsi qu'un suaire noir; mais ils avaient conscience que les
+flots rongeaient l'île neigeuse, l'attaquaient avec rage, comme des
+monstres carnassiers attachés à un cadavre auquel chaque coup de dent
+arrache un lambeau.
+
+À tout moment, ils s'attendaient à voir leur fragile radeau se
+disloquer, s'émietter et les livrer au gouffre.
+
+Soudain, Farenheit, qui avait pu se traîner jusqu'à une anfractuosité de
+rocher dans laquelle il se tenait tapi, sentit une main se poser sur son
+bras.
+
+[Illustration]
+
+Il fit un brusque mouvement, pris de peur: cet homme flegmatique,
+imperturbable, que rien auparavant ne parvenait à émouvoir, avait les
+nerfs tellement surexcités par l'étrange aventure à laquelle il se
+trouvait mêlé, que cet attouchement le terrifia.
+
+--Qui va là? grommela-t-il d'une voix étranglée.
+
+--Eh! c'est moi, mon cher sir Jonathan! cria-t-on à son oreille.
+
+--Qui ça, vous? hurla l'Américain qui ne reconnaissait pas l'accent de
+celui qui lui parlait.
+
+--Moi, Fricoulet, pardieu! Qui voudriez-vous que ce fût?
+
+--Je n'en sais, ma foi, rien, répliqua Farenheit dont les dents
+claquaient, en dépit des efforts qu'il faisait pour triompher de son
+inconsciente terreur.
+
+Il ajouta:
+
+--Je suis bien content que vous ne soyez pas mort, mon cher monsieur
+Fricoulet.
+
+Sa main chercha dans l'ombre celle de l'ingénieur et la serra avec
+énergie.
+
+--Merci du bon sentiment qui vous dicte ces paroles, riposta le jeune
+homme; j'aime à croire qu'il s'applique également à nos compagnons.
+
+--Vivants aussi! s'écria l'Américain.
+
+--Tout comme moi;... mais, pardon, au milieu de cette débâcle, avez-vous
+conservé votre chronomètre?
+
+Farenheit se palpa avec anxiété: ce chronomètre était un merveilleux
+instrument indiquant, en même temps que les heures et les secondes, le
+jour de la semaine, le quantième du mois, les saisons, les changements
+de lune: il l'avait acheté, dès le début de ses opérations sur les
+suifs, avec les premiers bénéfices réalisés, et il ne l'avait pas payé
+moins de quatre cent cinquante dollars.
+
+[Illustration: CARTE DE LA PLANÈTE MARS]
+
+La question de l'ingénieur lui avait causé une émotion bien naturelle,
+car il tenait à ce chronomètre duquel, depuis bien des années, il ne
+s'était jamais séparé et qu'il s'était accoutumé à considérer comme un
+fétiche.
+
+Aussi, poussa-t-il un soupir de satisfaction en le sentant à sa place,
+dans la poche de son vêtement.
+
+--Oui, répondit-il, je l'ai toujours;... mais en quoi cela peut-il bien
+vous intéresser?
+
+--Vous allez comprendre... voudriez-vous bien faire sonner votre
+chronomètre?
+
+L'Américain tira l'instrument de sa poche, l'approcha tout près de son
+oreille et pressa sur le ressort de la sonnerie.
+
+[Illustration]
+
+Un coup tinta faiblement.
+
+--C'est le quart, dit-il.
+
+--Le quart de quoi? bougonna Fricoulet.
+
+--C'est juste,... j'ai la tête tellement perdue que je ne pensais plus à
+l'heure.
+
+Il pressa sur un autre ressort et, cette fois, le chronomètre fit
+entendre trois petits coups à peine distincts.
+
+--Trois heures, dit l'Américain.
+
+--Trois heures et quart, murmura Fricoulet comme se parlant à
+lui-même... encore deux heures à attendre.
+
+--À attendre quoi?
+
+--Le jour, parbleu.
+
+Et l'ingénieur ajouta d'un ton plein de satisfaction:
+
+--Dans deux heures, nous y verrons clair.
+
+--La belle avance! grommela Farenheit... Qu'il fasse jour ou qu'il fasse
+nuit, la situation ne changera pas.
+
+--Assurément que le soleil ne peut avoir aucune influence sur le
+cataclysme qui bouleverse la planète,... cependant, comme il est
+inadmissible que les choses se poursuivent longtemps ainsi, peut-être y
+aura-t-il moyen d'aviser.
+
+--Mais d'aviser à quoi?...
+
+--Eh! vous en demandez trop! s'écria l'ingénieur impatienté,... le
+sais-je moi-même?... et quand la lumière du jour n'aurait d'autre
+conséquence que de nous permettre de nous voir les uns les autres, il me
+semble que ce serait là un résultat appréciable;... on se sentira moins
+seul.
+
+Sur ces mots, Fricoulet, que le langage aigri de l'Américain énervait
+sensiblement, regagna, en rampant, la place qu'il occupait auparavant
+auprès de M. de Flammermont.
+
+--Gontran! fit-il.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le comte d'une voix morne.
+
+--Il fera jour dans deux heures.
+
+--Que m'importe! répliqua l'autre sur le même ton.
+
+--Alors, toi aussi! bougonna l'ingénieur,... le jour ou la nuit te sont
+également indifférents!... tu ne réfléchis donc pas au parti que nous
+pouvons tirer du soleil?
+
+Gontran riposta avec amertume:
+
+--Penses-tu donc que le soleil puisse nous sortir d'ici?
+
+--Qui sait?... peut-être!
+
+M. de Flammermont eut un haussement d'épaules que l'obscurité déroba aux
+yeux de Fricoulet; à la suite de quoi, il retomba dans son mutisme
+désespéré. Serrée sur sa poitrine, il tenait la tête de Séléna.
+
+L'épouvante avait fait tomber l'infortunée jeune fille dans un état
+comateux si complet, si absolu, que Gontran l'eût cru morte s'il n'eût
+senti, sous ses doigts, le faible battement du coeur; depuis de longues
+heures, elle n'avait ni fait un mouvement, ni prononcé une parole.
+
+Quant à Ossipoff, toute la nuit M. de Flammermont et Fricoulet l'avaient
+entendu monologuer à haute voix.
+
+Que disait le vieillard?
+
+Ni l'ingénieur, ni son ami ne connaissaient le russe, et c'est dans sa
+langue natale que s'exprimait l'astronome.
+
+* * *
+
+Cependant, depuis quelque temps, la pluie torrentielle qui s'était mise
+à tomber dès le commencement de la tempête, avait cessé; le vent, ne
+hurlant plus d'aussi sinistre façon que précédemment, avait diminué de
+violence, et les vagues, plus douces, ne déferlaient plus voracement
+contre l'île qui servait de refuge aux naufragés.
+
+[Illustration: Ce pic, haut de plusieurs kilomètres, s'était effrité
+dans l'Océan.]
+
+Fricoulet constata, par contre, un mouvement de balancement assez
+comparable au roulis d'un bâtiment, mais dont il ne put s'expliquer la
+cause.
+
+En admettant, en effet, que l'île neigeuse, arrachée des assises qui la
+reliaient primitivement au fond de l'Océan, s'en allât à la dérive, sa
+superficie était telle que, tout en glissant à la surface des eaux,
+celles-ci ne devaient avoir aucune influence sur son centre de gravité.
+
+Au surplus, l'ingénieur ne s'arrêta pas longtemps à cette idée, se
+réservant d'élucider la question dès qu'il ferait jour.
+
+Les deux heures qui séparaient encore les Terriens du lever du soleil
+leur parurent longues comme deux siècles; et cependant, sauf Fricoulet,
+nul d'entre eux n'espérait que la clarté du jour pût apporter quelque
+amélioration à leur situation.
+
+Enfin, comme un voile de gaze qui se lève, l'épais brouillard qui les
+enveloppait se dissipa, faisant succéder à l'ombre de la nuit la lueur
+indécise et sale de l'aube.
+
+Puis, là-bas, tout là-bas, une ligne d'un rose pâle raya l'horizon et,
+avec une rapidité surprenante, l'orient s'enflamma sous les feux d'un
+soleil étincelant.
+
+Un profond soupir s'échappa des poitrines de nos amis; Séléna sembla,
+comme par enchantement, revenir à la vie en apercevant l'astre radieux
+qu'elle et ses compagnons désespéraient de revoir jamais.
+
+Au-dessus de leur tête, le ciel arrondissait sa coupole bleue, pure et
+sans tache, piquée de mille étoiles blanchissantes à la lumière du
+soleil.
+
+Tout autour d'eux, aussi loin que leur vue pouvait s'étendre, une mer,
+une mer immense étalait sa nappe liquide, subitement plane et unie comme
+un miroir; c'est à peine si le vent qui continuait de souffler, en
+ridait légèrement la surface.
+
+En jetant alors un regard sur le sol qui les portait, Fricoulet eut
+l'explication de ce balancement que la superficie de l'île neigeuse
+rendait pour lui inexplicable...
+
+En une nuit, l'île avait été presque entièrement dévorée par les vagues
+acharnées à sa destruction.
+
+L'immense pic couvert de neiges éternelles qui la dominait et lui avait
+valu le nom dont l'avaient baptisée les astronomes terrestres, ce pic,
+haut de plusieurs kilomètres, s'était effondré dans l'Océan; les bords
+de l'île, déchiquetés, effrités, émiettés, s'en étaient allés en
+lambeaux, si bien que l'ingénieur et ses compagnons se trouvaient
+maintenant emportés sur un îlot d'une superficie d'à peine quelques
+cents mètres carrés.
+
+[Illustration]
+
+Seul de tous ses compagnons, Fricoulet avait conservé assez de
+sang-froid pour faire cette constatation qu'il conserva par devers lui,
+jugeant ses amis assez déprimés déjà, pour qu'il ne cherchât point à
+augmenter encore leur désespoir.
+
+Farenheit, cependant, était sorti de son atonie et, s'approchant du
+vieux savant, lui demandait, la voix grondante d'une colère
+difficilement contenue:
+
+--Eh bien! monsieur Ossipoff, depuis bientôt six mois que vous nous
+traînez à votre suite, avec l'espoir de nous mettre dans une situation
+inextricable, cette fois vous devez être satisfait,... car du diable si
+vous allez pouvoir nous tirer d'ici.
+
+[Illustration]
+
+Le vieillard se contenta de hausser les épaules et ne répondit pas.
+
+--Si encore vous pouviez nous dire où nous sommes, bougonna l'Américain!
+mais à voir les regards interrogateurs que vous lancez de tous côtés, il
+est facile de deviner qu'à ce point de vue-là, vous êtes aussi ignorant
+que nous...
+
+--Dame! ça manque de points de repère, ricana Gontran.
+
+--Peuh!
+
+Et il ajouta:
+
+--Ce n'est point de savoir où nous sommes qui m'intéresse, mais de
+savoir où nous allons.
+
+Fricoulet dit alors en s'adressant à l'Américain:
+
+--Sir Jonathan, si ce peut être un adoucissement à votre chagrin que de
+connaître la contrée martienne en laquelle la fatalité vous condamne à
+terminer une existence consacrée jusqu'à présent au commerce des suifs,
+soyez satisfait: nous devons nous trouver, en ce moment, au milieu de
+l'Océan Kepler, appelé, par Schiaparelli, mer Erythrée et--voyez si je
+précise--dans l'endroit désigné par lui sous le nom de Région de
+Pyrrhus.
+
+Séléna qui, avec les rayons du soleil, avait repris son courage et sa
+bonne humeur, sortit alors du silence dans lequel elle s'était renfermée
+jusque-là.
+
+--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, vous seriez bien aimable de
+résoudre pour moi un problème que je me pose inutilement depuis un quart
+d'heure.
+
+--Parlez, mademoiselle; et s'il est en mon pouvoir de répondre, je
+répondrai; autrement, je vous renverrai aux lumières de mon ami Gontran.
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont hocha la tête, d'un air mécontent, du côté d'Ossipoff.
+
+Mais le vieillard était occupé à dévisser, pour la nettoyer, la lunette
+marine qu'il portait en bandoulière, et il était bien trop absorbé par
+ce travail pour songer à écouter ce qui se disait autour de lui.
+
+--Monsieur Fricoulet, dit Séléna, le sol sur lequel reposent nos pieds
+en ce moment est, n'est-ce pas, de même composition que le sol
+terrestre?
+
+--Absolument oui, mademoiselle, du moins c'est ce qu'il me semble à
+première vue.
+
+--Cependant, il serait impossible, sur notre planète natale, de faire
+flotter à la surface de l'eau un carré de terre ou un quartier de roche.
+
+--Effectivement.
+
+--D'où vient alors que ce lambeau d'île puisse nous servir de radeau?
+
+--De ceci, mademoiselle: que, dans le monde où nous sommes, la densité
+moyenne des matériaux est d'un tiers inférieure à celle des matériaux
+terrestres, et que la pesanteur y est trois fois plus faible... Il est
+donc à présumer que l'îlot qui nous porte a une densité un peu
+inférieure à celle de cet Océan,... tenez, peut-être une densité égale à
+celle de la glace...
+
+En ce moment, le visage de la jeune fille se contracta péniblement, puis
+elle porta, dans un geste douloureux, les mains à sa poitrine, en même
+temps qu'elle devenait toute pâle.
+
+[Illustration]
+
+--Qu'avez-vous, ma chère Séléna? s'écria Gontran en avançant les bras
+pour la soutenir.
+
+--Je ne sais, balbutia-t-elle, mais je ressens là... une souffrance
+intolérable,... c'est peut-être la faim.
+
+À peine Mlle Ossipoff eût-elle prononcé ces mots que Farenheit poussa
+un formidable juron.
+
+--Eh! _by God_! grommela-t-il,... c'est cela, c'est bien cela!... voilà
+un quart d'heure que, sans en rien dire, j'éprouve un malaise
+inexprimable, incompréhensible,... j'ai faim.
+
+Et il promena autour de lui des regards avides, semblables à ceux que
+roule un fauve affamé.
+
+Fricoulet fronça les sourcils.
+
+--Mon pauvre sir Jonathan, répliqua-t-il, votre appétit tombe mal, car
+le garde-manger est vide... ou à peu près...
+
+--Ou à peu près, répéta l'Américain en se rapprochant.
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur tira de sa poche une petite fiole.
+
+--Mes amis, dit-il, il y a là-dedans douze doses de liquide nutritif que
+ma prévoyance m'avait fait emporter.
+
+Farenheit fit mine de s'emparer de la bouteille; Gontran se jeta,
+menaçant, devant lui.
+
+--Mlle Ossipoff, d'abord, déclara-t-il.
+
+--Soit, riposta l'Américain; mais qu'elle se hâte, alors, car je
+défaille.
+
+Comme M. de Flammermont tendait la main vers le précieux flacon.
+
+--Un moment encore, dit l'ingénieur, entendons-nous bien pour qu'il n'y
+ait point ensuite de disputes entre nous: pour bien faire, il nous
+faudrait à chacun deux doses par jour; or, la fiole n'en contenant que
+douze, cela réduirait notre alimentation à vingt-quatre heures.
+
+--Fort bien calculé, grommela Gontran, mais, de grâce, hâte-toi...
+
+--Je propose, en conséquence, de nous contenter, pour aujourd'hui, d'une
+dose seulement,... de façon à pouvoir résister demain encore...
+
+--La belle avance, gronda Farenheit,... cela ne servira qu'à prolonger
+notre agonie.
+
+--En ce cas, ricana l'ingénieur, abandonnez dès à présent votre part aux
+autres, renoncez aux chances de sauvetage qui peuvent se présenter
+pendant quarante-huit heures, décidez-vous à trépasser de suite et
+fichez-nous la paix.
+
+Ce langage logique, énergique, en même temps que peu parlementaire,
+produisit sur l'Américain un salutaire effet.
+
+[Illustration]
+
+--Mais, dit-il d'une voix radoucie, en nous réduisant à une dose par
+jour pendant quarante-huit heures, cela ne fait que dix doses et, tout à
+l'heure, vous avez dit que cette fiole en contenait douze, que
+faites-vous des deux autres?
+
+--Permettez, reprit Fricoulet en tendant le flacon à Gontran, je ne
+compte pas dans la réduction Mlle Séléna qui, plus faible de
+constitution, doit, moins que nous, souffrir des privations que nous
+sommes obligés de nous imposer.
+
+D'un coup d'oeil reconnaissant, M. de Flammermont remercia l'ingénieur de
+cette bonne pensée; puis, après avoir versé dans un gobelet la ration de
+Mlle Ossipoff, il la lui fit boire avec mille difficultés; la jeune
+fille mourait littéralement de faim et, sous l'empire de la souffrance,
+ses dents contractées refusaient de livrer passage au liquide.
+
+Enfin, il y parvint et, peu à peu, le visage pâle de Séléna reprit ses
+couleurs.
+
+Quant à Farenheit, ses crampes d'estomac étaient telles qu'il se
+précipita vers Fricoulet dans le but de s'emparer du précieux flacon.
+
+Mais l'ingénieur, qui n'avait dans la délicatesse de l'Américain affamé
+qu'une médiocre confiance et qui craignait de le voir engloutir d'une
+seule lampée la nourriture de tous ses compagnons, le repoussa, disant:
+
+--Allons-y doucement, mon cher sir Jonathan, j'ai lu dans des relations
+de voyage que des malheureux étaient trépassés pour avoir, mourants de
+faim, absorbé trop gloutonnement la nourriture que leur donnait leur
+sauveur... Gare aux indigestions.
+
+Farenheit eut un haussement d'épaules formidable et, se saisissant du
+gobelet que lui tendait l'ingénieur, en fit lestement disparaître le
+contenu dans son gosier.
+
+Quelques secondes, il demeura immobile, semblant jouir des sensations
+agréables produites par l'absorption de ce liquide régénérateur; mais
+soudain, une grimace tordit sa bouche, sa face s'apoplectisa, ses yeux
+roulèrent désespérément dans leur orbite, et les veines de son cou se
+gonflèrent sous une poussée de sang.
+
+[Illustration]
+
+Ce que Fricoulet avait craint arrivait; la voracité de l'Américain
+produisait, non une indigestion, mais une mauvaise digestion.
+
+--Marchez un peu, sir Jonathan, lui dit l'ingénieur, cela vous fera du
+bien.
+
+Gontran prit Fricoulet à part.
+
+--Qu'allons-nous faire, maintenant? demanda-t-il;... tout à l'heure tu
+as parlé des circonstances favorables qui pouvaient se présenter en
+quarante-huit heures,... comptes-tu véritablement que nous pouvons
+sortir d'ici?
+
+Avant de répondre, l'ingénieur porta son index à sa bouche, l'y plongea
+tout entier et, ainsi humecté, l'éleva au-dessus de sa tête.
+
+--Toujours du Nord, murmura-t-il.
+
+Et son visage exprima une satisfaction profonde.
+
+--Que fais-tu donc? demanda Gontran.
+
+--Je vois d'où vient le vent.
+
+--Et c'est cela qui paraît te causer un si sensible plaisir?
+
+--Dame! je constate que le vent n'a pas changé et souffle toujours du
+Nord.
+
+--Alors?
+
+--Alors, le courant qui nous entraîne, se dirigeant toujours du même
+côté, je me dis que nous finirons bien par aborder quelque part.
+
+--Raisonnement fort logique,... seulement tu oublies que dans
+quarante-huit heures, si nous n'avons pas rencontré quelque terre
+hospitalière, nous serons morts de faim...
+
+Fricoulet fouilla dans ses poches, tira son inévitable petit carnet,
+l'ouvrit et, sur l'une des pages, traça à la hâte quelques calculs;
+ensuite, posant sa main sur l'épaule de son ami:
+
+--Rassure-toi, dit-il en souriant, ce n'est pas encore cette fois-ci que
+nous irons dîner chez Pluton.
+
+M. de Flammermont lui saisit les mains.
+
+--En es-tu certain?
+
+--À moins que quelque circonstance imprévue ne vienne nous barrer la
+route.
+
+--Quelle route?
+
+--Celle du continent de Secchi qui, ainsi que tu le sais, se trouve dans
+l'hémisphère austral de Mars et dont les rivages sont bordés par l'océan
+Kepler.
+
+--L'océan qui nous porte! s'écria Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--Lui-même... Or, en supposant au courant qui nous entraîne une force de
+300 mètres à la minute, cela nous donne 18 kilomètres à l'heure.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ne sais-tu pas que, de l'île Neigeuse au continent de Secchi
+ou _Noachis_ de Schiaparelli, l'océan Kepler mesure neuf cents
+kilomètres; admettons que, par suite de l'invasion des eaux, une
+certaine portion de cette dernière contrée ait disparu, mettons, si tu
+veux, huit cents kilomètres; tu vois bien qu'en quarante-huit heures,
+nous pouvons être sauvés...
+
+--Pour cela, il ne faut pas que le courant diminue de vitesse, ni que
+quelque avarie survienne à notre îlot.
+
+--Quelque avarie, répéta Fricoulet en regardant curieusement M. de
+Flammermont, que veux-tu dire?
+
+Et il ajouta, en frappant du talon le sol de l'île neigeuse:
+
+--Nous ne sommes point, comme de vulgaires naufragés, sur un radeau de
+planches et de cordes que les vagues peuvent disloquer, mais sur un amas
+de terre et de rochers.
+
+En ce moment, Farenheit revenait vers eux, après avoir fait, autour du
+fragment d'île qui les portait, une petite promenade hygiénique.
+
+--Eh bien! sir Jonathan, demanda l'ingénieur, comment va?
+
+--Mieux... beaucoup mieux, répondit l'Américain.
+
+Il se remit en marche, disant:
+
+--Je vais faire encore un tour... alors, ça ira tout à fait bien.
+
+Et il avait fait déjà plusieurs enjambées, lorsqu'il s'arrêta et fit
+volte-face, en s'entendant appeler par Fricoulet.
+
+[Illustration]
+
+--Sir Jonathan, questionna celui-ci, quelle heure avez-vous?
+
+L'Américain tira son chronomètre.
+
+--Quatre heures, répondit-il.
+
+L'ingénieur sursauta.
+
+--Quatre heures! s'écria-t-il, quatre heures du matin ou du soir?
+
+--Du matin... je pense...
+
+Fricoulet parut pensif; puis, relevant la tête qu'il avait laissé tomber
+sur sa poitrine, il demanda encore:
+
+--Quand avez-vous remonté votre chronomètre?
+
+--À la Ville-Lumière; je l'ai remonté et mis à l'heure.
+
+--C'est bien, sir Jonathan, je vous remercie.
+
+L'Américain s'éloigna et les deux jeunes gens demeurèrent seuls, l'un en
+face de l'autre, Fricoulet réfléchissant, et Gontran le regardant avec
+curiosité.
+
+Enfin, il entendit l'ingénieur, se parlant à lui-même, murmurer:
+
+--Ville-Lumière... 270 degrés de longitude... quatre heures... hum!...
+hum!...
+
+Il releva la tête et fixa un instant les yeux sur le soleil qui, déjà
+haut à l'horizon, laissait tomber sur les eaux resplendissantes, une
+pluie de rayons enflammés.
+
+Ensuite, l'ingénieur reporta ses regards sur l'îlot.
+
+Tout à coup, il dit à Gontran:
+
+--Ne bouge pas.
+
+L'autre s'immobilisa et Fricoulet le considéra attentivement.
+
+--C'est bien cela, c'est bien cela, bougonna-t-il encore; les ombres,
+qui ont diminué depuis ce matin, deviennent stationnaires à présent...
+Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que, pour la contrée où nous nous
+trouvons, il fût midi... ou à peu près...
+
+Il saisit les mains de M. de Flammermont et s'écria:
+
+--Comprends-tu... hein? Comprends-tu?
+
+Le jeune comte secoua la tête et, jetant un regard défiant vers
+Ossipoff, il répondit à voix basse:
+
+--Pas un mot.
+
+--C'est bien simple, cependant: le chronomètre de sir Jonathan marque,
+pour la Ville-Lumière, quatre heures et, pour cette contrée, le soleil
+marque midi... C'est donc une différence de huit heures entre la contrée
+ou nous sommes et la Ville-Lumière... soit 120 degrés environ de
+longitude.
+
+Il s'interrompit et demanda brusquement:
+
+--À propos, n'est-ce pas à toi, qu'avant de partir, Ossipoff avait
+confié une carte de Mars?
+
+--C'est bien possible... Je ne m'en souviens pas.
+
+--Cherche dans tes poches, peut-être bien l'y auras-tu glissée au moment
+de la débâcle.
+
+Le jeune comte suivit le conseil de son ami et tira en effet, de son
+vêtement, une feuille de papier fripée, mouillée, dans un pitoyable
+état.
+
+--Baste! fit l'ingénieur pour répondre à la mine piteuse de son ami,
+telle qu'elle est, elle nous rendra encore bien des services.
+
+Il déplia la carte avec mille précautions, l'étendit sur le sol et,
+s'agenouillant, promena son doigt sur les indications, un peu confuses
+et brouillées par l'eau, qu'elle contenait.
+
+--Tu vois, dit-il à Gontran qui s'était agenouillé à côté de lui, tu
+vois qu'il nous est impossible de supposer que le courant nous ait
+entraînés à l'ouest de la Ville-Lumière.
+
+--Non, je ne vois pas cela...
+
+[Illustration]
+
+--Comment! ne t'ai-je pas dit que nous nous trouvions à environ 120
+degrés de longitude du 270 degré? et ne vois-tu pas qu'à cette distance,
+la carte de Mars ne porte trace d'aucun océan?
+
+--Ah! si... je vois bien cela; seulement, permets-moi de te dire que
+cela ne prouve rien, car nous pouvons parfaitement bien naviguer, en ce
+moment, sur les terres tracées ici par Schiaparelli et inondées depuis.
+
+Fricoulet réfléchit un moment et répondit:
+
+[Illustration]
+
+--Si ton raisonnement, dont je reconnais la logique, était juste en
+l'espèce, nous aurions, depuis le temps que nous sommes entraînés à la
+dérive, abordé sur quelque terre; en outre, la violence du courant me
+pousse à supposer une grande profondeur à la masse liquide qui nous
+porte, profondeur non admissible si nous naviguions simplement sur des
+continents submergés... Je reprends donc mon raisonnement... ne pouvant
+nous trouver à l'ouest du 270° degré, c'est forcément à l'est que nous
+nous trouvons. Voilà pour la longitude; quant à la latitude, la hauteur
+du soleil, au-dessus de l'horizon, à midi, me la donne...
+malheureusement, je n'ai pas de sextant.
+
+--Un sextant! Qu'est-ce que cela?
+
+--L'instrument qui sert à mesurer la hauteur du soleil...
+
+Tout en parlant, il pivotait sur ses talons, cherchant évidemment,
+autour de lui, de quoi remplacer l'instrument qui lui manquait.
+
+Tout à coup, il avisa Ossipoff qui, renversé sur le dos, étudiait dans
+le ciel bleu, des astres invisibles pour ses compagnons, mais que sa
+lunette lui permettait sans doute d'apercevoir.
+
+L'ingénieur s'avança vers lui.
+
+--Pardon, monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton fort aimable, pourriez-vous
+me prêter votre lunette quelques instants?
+
+--Pourquoi faire? grommela le vieillard, furieux d'être dérangé dans ses
+études.
+
+--Monsieur de Flammermont en aurait besoin pour remplacer un sextant.
+
+Et, répondant au regard interrogateur que le vieux savant attachait sur
+lui, l'ingénieur ajouta:
+
+--Il désire mesurer la hauteur du soleil, pour être fixé sur la
+latitude.
+
+Le visage d'Ossipoff se dérida, comme toutes les fois qu'il était admis
+à constater les connaissances scientifiques de son futur gendre.
+
+--C'est très bien, dit-il en tendant à Fricoulet la lunette demandée.
+
+L'ingénieur revint vers le jeune comte en lui disant, assez haut pour
+être entendu du vieillard:
+
+--Voici ce que tu désires.
+
+Gontran prit machinalement l'instrument.
+
+--Qu'est-ce que tu yeux que je fasse de cela? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Que tu mesures le soleil, répondit Fricoulet sur le même ton.
+
+--Comment cela?
+
+--Vise le Soleil avec la lunette, et l'angle formé par l'instrument et
+par l'horizontale te donnera la hauteur du Soleil... tout simplement.
+
+Docilement, le jeune comte braqua l'instrument sur l'astre du jour,
+pendant que Fricoulet, sans en rien laisser paraître, prenait les
+mesures nécessaires.
+
+Enfin, il lui murmura à l'oreille:
+
+--La hauteur du Soleil est de 65 degrés.
+
+--C'est donc par le 65e degré de latitude que nous nous trouvons, fit
+Gontran.
+
+L'ingénieur eut un tressaut formidable.
+
+--Malheureux, dit-il, tu veux donc te faire étrangler par le digne
+monsieur Ossipoff.
+
+M. de Flammermont fixa un regard tellement ahuri sur son ami, que
+celui-ci ne put s'empêcher de sourire.
+
+--Voici notre situation exacte, dit-il: 20 degrés de latitude sud et 30
+degrés de longitude ouest... en prenant, comme point de repère, le
+méridien de la Ville-Lumière... Si tu veux communiquer ces résultats à
+M. Ossipoff, cela lui fera certainement plaisir, en même temps que cela
+te permettra de faire parade de tes connaissances scientifiques.
+
+Gontran accueillit la moquerie de son ami par un haussement d'épaules;
+il allait cependant se diriger vers le vieillard, lorsque, se ravisant,
+il demanda:
+
+--S'il lui prenait fantaisie de me questionner au sujet de ce que je
+pense de la situation?
+
+[Illustration]
+
+--Tu lui répondrais que le vent souffle du Nord et que le Soleil semble
+indiquer que nous dérivons vers le Sud-Est.
+
+--Alors, je puis dire hardiment que nous aborderons vers cette terre de
+_Noachis_ dont tu parlais tout à l'heure.
+
+--Absolument... à moins d'accidents imprévus.
+
+--Et vous avez bien raison d'ajouter cela, monsieur Fricoulet, déclara
+Farenheit qui arrivait derrière les jeunes gens.
+
+Tous les deux, d'un même mouvement, se retournèrent et poussèrent un cri
+de surprise.
+
+Le visage de l'Américain exprimait une violente émotion, ses lèvres
+tremblaient et, sous les sourcils épais, hérissés, les yeux brillaient
+d'un éclat singulier.
+
+--Qu'avez-vous, sir Jonathan, fit M. de Flammermont, et que signifient
+les paroles que vous venez de prononcer?
+
+--Cela signifie que, si cela continue de la sorte, nous n'aurons bientôt
+plus rien sous la plante des pieds pour nous porter jusqu'à cette terre
+promise.
+
+Fricoulet regarda l'Américain d'un air qui signifiait clairement qu'il
+commençait à concevoir des doutes sérieux sur le bon équilibre de sa
+cervelle.
+
+[Illustration]
+
+Quant à Gontran, il demanda:
+
+--Si cela continue, venez-vous de dire..., de quoi parlez-vous?
+
+--De l'île sur laquelle nous sommes et qui va diminuant de surface.
+
+Les yeux du comte s'arrondirent, il considéra Farenheit un moment, puis,
+se penchant à l'oreille de Fricoulet:
+
+--Je crois que le pauvre homme devient fou, murmura-t-il.
+
+--C'est également mon avis, répondit l'ingénieur sur le même ton.
+
+Ensuite, s'adressant à l'Américain:
+
+--Alors, fit-il, l'île neigeuse diminue?
+
+--On dirait qu'elle fond.
+
+--Nous serions sur un iceberg que cela pourrait s'admettre; mais des
+pierres, des roches et de la terre, cela ne fond pas.
+
+--Non,... mais ça s'effrite.
+
+--Et sur quoi vous basez-vous pour parler ainsi?
+
+--Tout à l'heure, lorsque m'a pris ce singulier malaise que vous m'avez
+conseillé de combattre par une promenade hygiénique, j'ai marché jusqu'à
+ce que j'aie fait le tour complet de l'île.
+
+--Nous savons cela,... nous vous avons vu.
+
+--Mais ce que vous ne savez pas... c'est que, tout en marchant, je
+comptais mes enjambées.
+
+--C'est la preuve d'un esprit méticuleux, fit plaisamment M. de
+Flammermont... et combien d'enjambées vous a donné ce tour complet de
+l'île neigeuse?
+
+--Cinq cent vingt enjambées... plus deux de mes pieds, le talon de l'un
+mis à la pointe de l'autre.
+
+[Illustration: Les Terriens finirent par se trouver serrés, coude à
+coude, sur une sorte de promontoire.]
+
+--Eh bien?
+
+--Comme vous l'avez vu également, j'ai fait un second tour; par
+curiosité, j'ai compté comme la première fois et...
+
+--Vous avez trouvé moins d'enjambées?
+
+--Non, j'ai trouvé le même nombre... cinq cents.
+
+--Alors, qu'est-ce qui vous inquiète?
+
+--Ce sont mes deux pieds qui manquent.
+
+Fricoulet éclata de rire.
+
+[Illustration]
+
+--En vérité! s'écria-t-il, voilà bien de quoi vous mettre la cervelle à
+l'envers! Vous ayez fait les enjambées plus longues au second tour qu'au
+premier,... voilà tout.
+
+Farenheit secoua gravement la tête.
+
+--Monsieur Fricoulet, déclara-t-il, avant d'entreprendre le commerce des
+suifs, j'étais arpenteur dans le Far-West; c'est moi qui ai mesuré la
+plupart des terrains occupés actuellement, dans le Nouveau-Monde, par
+les émigrants que nous envoie chaque année l'Ancien continent,... c'est
+vous dire que mes jambes se sont, depuis longtemps, rompues à un
+écartement qui ne varie pas d'une ligne... quatre-vingt-quinze
+centimètres... d'un talon à l'autre, j'en donnerais ma tête à couper.
+
+--Je ne dis pas le contraire, monsieur Farenheit, riposta l'ingénieur,
+et loin de moi la pensée de vouloir nier la longueur constante de vos
+enjambées; seulement il peut parfaitement y avoir erreur dans votre
+compte, étant donné que la différence consiste seulement dans une
+longueur de deux pieds.
+
+L'Américain désigna ses jambes.
+
+--Savez-vous, monsieur, dit-il d'un air digne, que chacun de mes pieds
+ne mesure pas moins de trente-sept centimètres, ce qui, en les mettant
+bout à bout, donne une longueur de soixante-quatorze centimètres. Eh
+bien! jamais!... vous entendez bien!... jamais, dans ma vie d'arpenteur,
+je n'ai fait une erreur si considérable,... donc, du moment où je
+n'admets pas m'être trompé, c'est la surface qui a diminué.
+
+Gontran haussa les épaules.
+
+--C'est très logique, comme raisonnement, dit-il; mais c'est votre
+infaillibilité que je ne puis admettre.
+
+Farenheit devint rouge de colère.
+
+--Contrôlez mon calcul, dit-il, vous déciderez ensuite; quant à moi, je
+veux en avoir le coeur net.
+
+Sur ces mots, il tourna les talons et se remit en marche.
+
+[Illustration]
+
+Derrière lui, lui emboîtant exactement le pas, s'avança Gontran, puis
+Fricoulet; et tous les trois, à la queue leu leu, firent lentement le
+tour de l'île, s'ingéniant à faire les plus régulières possibles leurs
+enjambées qu'ils comptaient à voix basse.
+
+Une fois arrivés à leur point de départ, ils s'arrêtèrent et l'Américain
+s'écria triomphalement:
+
+--Quand je vous le disais! je n'en trouve plus que quatre cent
+quatre-vingt-dix-huit; c'est donc deux enjambées et deux pieds de moins
+qu'au tour précédent.
+
+--Moi! j'en ai compté cinq cent trente-cinq, dit M. de Flammermont.
+
+--Ah! moi! fit l'ingénieur en montrant ses petites jambes, si grand que
+j'aie pu ouvrir mon compas naturel, je n'ai pu faire moins de cinq cent
+soixante-dix enjambées...
+
+Fricoulet avait tiré son carnet et inscrit sur une page blanche les
+chiffres fournis par ses deux compagnons et par lui-même; puis il dit:
+
+--Maintenant, recommençons.
+
+Et ils repartirent, mais en sens contraire; Gontran ayant affirmé qu'il
+devait en être de cette preuve comme de la preuve de l'addition qui se
+fait à rebours.
+
+Au fur et à mesure que les deux amis avançaient dans cette seconde
+promenade, leur nez s'allongeait sensiblement et leurs traits
+exprimaient une inquiétude profonde.
+
+Enfin, quand ils furent arrivés et qu'ils se regardèrent, Gontran
+s'écria:
+
+--Toi aussi, hein!... tu as constaté une diminution.
+
+Fricoulet répondit affirmativement par un signe de tête.
+
+--Oui, dit-il, une diminution sensible; au lieu de cinq cent
+soixante-dix enjambées que me donnait le premier tour, je n'en trouve
+plus que cinq cent cinquante-neuf... et je suis certain de les avoir
+faites aussi longues que les autres.
+
+--C'est comme moi, répondit Gontran, j'en ai compté seulement cinq cent
+vingt-huit.
+
+--Et moi quatre cent quatre-vingt-dix-sept, dit Farenheit.
+
+Les trois hommes se regardèrent longtemps en silence: leur face était
+grave et les plis profonds qui sillonnaient leur front prouvaient
+l'angoisse horrible qui leur étreignait le coeur.
+
+La surface de l'île diminuait d'heure en heure; battu constamment par
+les vagues, ébranlé, disloqué par les horribles secousses de la tempête,
+le sol s'effritait peu à peu et il fallait envisager le moment où l'île
+neigeuse ne présenterait même plus assez de surface pour continuer à
+jouer ce rôle de radeau sauveur, grâce auquel les Terriens avaient
+échappé au cataclysme.
+
+--Que faire? murmura Gontran dont, instinctivement, les yeux se
+dirigèrent vers Séléna pour l'envelopper d'un regard de tendresse.
+
+--Rien, répondit Fricoulet; contre ce qui se passe, nous sommes
+impuissants; attendons et souhaitons que la rapidité du courant
+l'emporte sur l'émiettement de l'îlot.
+
+--Mais plus le courant est fort et plus il me semble que les vagues
+doivent ronger le rivage avec violence.
+
+--C'est parfaitement exact, riposta l'ingénieur; ne souhaitons donc rien
+et attendons... Mais surtout pas un mot de tout ceci à ce vieillard ni à
+cette jeune fille; il est inutile de les épouvanter à l'avance; il sera
+toujours temps de les prévenir lorsque le péril sera imminent.
+
+Gontran et Farenheit indiquèrent, d'un mouvement de tête, qu'ils étaient
+d'accord sur ce point avec Fricoulet; puis chacun d'eux s'écarta pour se
+livrer en paix aux réflexions que lui suggérait son propre tempérament.
+
+Fricoulet calculait, Farenheit rageait, Gontran se lamentait.
+
+Et toute la journée se passa ainsi sans que rien vînt troubler la
+désespérante monotonie de cette navigation étrange; pas un être vivant
+ni dans l'air, ni dans l'eau; à l'horizon pas une voile, pas un vestige
+de terre qui pût donner espoir aux malheureux naufragés.
+
+[Illustration]
+
+Ces régions paraissaient complètement désertes et, lorsqu'au soir, le
+soleil se coucha à l'Occident, le radeau semblait immobile, figé au
+centre d'une circonférence liquide infinie.
+
+Fricoulet, cependant, estima que l'on avait parcouru une cinquantaine de
+lieues vers le Sud-Est; mais une nouvelle promenade autour de l'îlot lui
+démontra également que le nombre des enjambées avait diminué de près de
+cent.
+
+[Illustration]
+
+--Fichtre! pensa-t-il, voilà qui devient inquiétant... Si cela continue
+dans les mêmes proportions, la journée de demain ne s'écoulera pas sans
+catastrophe.
+
+Et il ajouta avec philosophie:
+
+--Après tout, à quoi bon s'inquiéter? S'il est écrit là-haut que je ne
+dois point revoir le boulevard Montparnasse et que mes jours doivent se
+terminer au fond d'un océan martien... j'aurai beau dire et beau faire,
+il faudra bien que ma destinée s'accomplisse.
+
+Et, sur cette belle pensée, il s'allongea aux côtés de Gontran et de
+Farenheit qui, accablés de fatigue, ronflaient déjà, insouciants du
+péril qui les menaçait.
+
+D'ailleurs, n'était-il point sage à eux de mettre en pratique le
+proverbe d'après lequel «qui dort dîne»; la pénurie du garde-manger leur
+faisait un devoir de chercher dans le sommeil l'oubli de leurs
+tiraillements d'estomac.
+
+* * *
+
+Ils furent réveillés par un cri que poussa tout à coup Ossipoff.
+
+--Terre! terre!
+
+En un clin d'oeil, ils furent sur pied et coururent au vieillard qui se
+tenait immobile, la lunette braquée sur l'horizon.
+
+L'aube se levait et, au loin, à travers la brume légère qui flottait à
+la surface des eaux, une ligne grisâtre, indécise, barrait l'horizon.
+
+--Sauvés!... nous sommes sauvés! hurla Farenheit en se jetant dans les
+bras de Fricoulet.
+
+Celui-ci, peu sensible à l'étreinte formidable de l'Américain, le
+repoussa rudement, en disant d'un ton de mauvaise humeur:
+
+--Vous me semblez vendre la peau de l'ours avant de l'avoir jeté à
+terre, mon cher sir Jonathan... la contrée que vous apercevez là-bas et
+qui ne peut être que le continent de Noachis, se trouve encore à une
+quarantaine de kilomètres d'ici.
+
+--Et avant que nous ne l'ayons atteint, continua Gontran qui arrivait
+après s'être livré à un nouvel arpentage, l'îlot sera réduit à sa plus
+simple expression.
+
+--Combien d'enjambées? demanda Fricoulet.
+
+--Cent vingt-quatre, répondit le jeune comte.
+
+--Et il n'est que cinq heures du matin, murmura l'ingénieur d'un ton
+accablé.
+
+On absorba une dose de liquide nutritif, la dernière, puis on demeura
+immobile, figé dans une muette contemplation de cette terre vers
+laquelle on dérivait avec une désespérante lenteur.
+
+Vers midi, on avait fait une vingtaine de kilomètres et déjà, à l'aide
+de la lunette d'Ossipoff, on distinguait vaguement la côte basse et
+déchiquetée du continent tant désiré.
+
+--Il me semble que nous avançons plus rapidement, dit Farenheit.
+
+--Preuve que notre îlot diminue de surface, répondit l'ingénieur.
+
+Maintenant, en effet, les Terriens se trouvaient réunis sur une
+plate-forme rocailleuse qui ne mesurait pas plus de dix mètres de long
+sur quatre mètres de large.
+
+--N'y aurait-il aucun moyen d'activer notre marche? demanda M. de
+Flammermont, une voile par exemple?
+
+--Et avec quoi voudrais-tu fabriquer une voile? dit Fricoulet.
+
+--Avec nos habits, notre linge...
+
+--Il faudrait pouvoir les réunir les uns aux autres; et puis, le sol qui
+nous porte est encore trop lourd pour pouvoir obéir à l'impulsion du
+vent.
+
+Farenheit frappa du pied avec fureur.
+
+--Alors... quoi? gronda-t-il, il nous faut mourir, sans rien tenter pour
+nous sauver.
+
+[Illustration]
+
+Et il dressait son poing fermé vers cette terre qui représentait la vie
+et à laquelle il semblait impossible d'aborder.
+
+Fricoulet, tout à coup, se toucha le front du doigt et dit tout bas en
+s'adressant à Gontran et à Farenheit:
+
+--J'ai une idée.
+
+Ils s'empressèrent autour de lui.
+
+--Une idée!... une idée qui peut nous sauver? demandèrent-ils.
+
+--Qui peut nous sauver, répondit l'ingénieur avec assurance.
+
+--Laquelle?
+
+--Laissez-moi réfléchir encore... attendez et, lorsque le moment sera
+venu, je vous ferai part de mon projet.
+
+Trois heures s'écoulèrent encore pendant lesquelles l'Américain mesura
+l'îlot plus de dix fois.
+
+--Vous savez qu'il diminue toujours, revenait-il dire à Fricoulet.
+
+Celui-ci haussait les épaules et répondait avec calme:
+
+--C'est bon, laissez-le diminuer.
+
+Enfin, vers cinq heures du soir, les Terriens finirent par se trouver
+serrés, coude à coude, sur une sorte de promontoire en roche grise, de
+deux mètres carrés tout au plus.
+
+Fricoulet alors se décida à parler.
+
+--Mes amis, dit-il, j'ai pensé à un moyen qui, tout en imprimant à notre
+radeau une vitesse plus grande, l'allégerait en même temps.
+
+Farenheit ouvrit des yeux énormes et Gontran s'écria:
+
+--Songerais-tu à adapter à notre îlot un moteur de ton invention?
+
+--Précisément.
+
+--Est-ce que?...
+
+Et le jeune comte appuya l'extrémité de son index sur le front de son
+ami.
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur secoua la tête en riant.
+
+--Rassure-toi, répliqua-t-il, je ne suis pas fou.
+
+--En ce cas, explique-toi... en quoi consiste ce moteur?
+
+--Dans nos bras et dans nos jambes.
+
+--Tu perds la tête!
+
+--Non pas: Sir Jonathan, ainsi que nous en avons pu juger maintes fois,
+est un nageur émérite... moi-même, sans avoir la prétention d'égaler
+lord Byron, le plus fort nageur du siècle, je me tire d'affaire à mon
+honneur... Si donc, sir Jonathan n'y voit aucun inconvénient, il va se
+mettre à l'eau avec moi et tous les deux nous pousserons l'îlot.
+
+--Mais c'est de l'insanité! s'écrièrent ensemble tous les Terriens...
+
+--Une insanité qui diminuera de cinquante pour cent le poids du radeau
+et qui, par cela seul, augmentera sa rapidité dans les mêmes
+proportions, sans compter la vitesse que nous pourrons lui imprimer...
+
+[Illustration]
+
+Les voyageurs se regardaient, ne sachant à quoi se résoudre.
+
+Voyant leur indécision, Fricoulet s'écria:
+
+--Essayons toujours... la tentative ne nous fera courir aucun risque;
+quant à sir Jonathan, je crois qu'il se soucie autant que moi de prendre
+un bain.
+
+[Illustration]
+
+L'Américain examina d'un regard attristé ses vêtements que toute la
+journée précédente et toute la nuit avaient à peine suffi à sécher.
+
+--Allons, bougonna-t-il enfin, si vous croyez que cela puisse être de
+quelque utilité...
+
+Comme il achevait ces mots, un bruit se fit entendre derrière eux et, se
+retournant, ils constatèrent qu'un pan de l'îlot, miné sourdement par
+les vagues, venait de tomber à l'eau.
+
+[Illustration]
+
+En même temps, le sol sembla s'abaisser sous la surface liquide et les
+voyageurs se trouvèrent avoir de l'eau jusqu'aux chevilles.
+
+Séléna jeta un cri d'épouvante, Gontran courut à elle pour la rassurer
+et la prendre dans ses bras; mais, dans le brusque mouvement qu'il fit,
+il imprima à l'épave un balancement tel qu'elle faillit chavirer.
+
+--Eh bien! demanda Fricoulet narquoisement, il est temps, je crois, de
+jeter du lest... allons, sir Jonathan...
+
+Sur ces mots, il allongea les bras au-dessus de sa tête et, les mains
+réunies, piqua une tête dans l'Océan.
+
+L'eau rejaillit en écume argentée; puis, la tête de l'ingénieur reparut
+presque aussitôt à la surface.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, constatez-vous un allégement?
+
+--Nous avons les pieds presque à sec, répondit Ossipoff.
+
+Farenheit hésitait toujours, promenant ses regards de ses vêtements secs
+à la nappe liquide dans laquelle il lui fallait s'immerger.
+
+Déjà Fricoulet avait passé à l'arrière de l'îlot et, nageant d'un bras,
+le poussait de l'autre.
+
+Alors, l'Américain eut honte de ses hésitations et, tout en mâchonnant
+entre ses dents un juron de mauvaise humeur, il fit comme l'ingénieur et
+se jeta à l'eau.
+
+--Hurrah! s'écria Gontran, nous remontons de deux pieds.
+
+--Parbleu! riposta gaîment Fricoulet, juste le poids de ceux de sir
+Jonathan... des pieds de trente-huit centimètres!
+
+On navigua ainsi pendant trois heures; les deux nageurs se reposaient
+alternativement, l'un faisant la planche et se laissant traîner à la
+remorque, pendant que l'autre faisait fonctionner ses moteurs naturels,
+ainsi que l'ingénieur appelait ses bras et ses jambes.
+
+La nuit, heureusement, était claire, bien que de légers nuages flottant
+au ciel empêchassent d'apercevoir les étoiles; Phobos n'avait point
+encore paru à l'horizon; Deimos seul éclairait Mars.
+
+Perdue dans la brume, à quelques kilomètres à peine, la terre de Noachis
+apparaissait vaguement.
+
+Mais, maintenant, l'épave semblait ne plus avancer, Fricoulet et son
+compagnon étaient épuisés de fatigue et mouraient de faim; tout ce
+qu'ils pouvaient faire était de lutter contre un courant dans lequel ils
+étaient tombés et qui tendait à les faire dériver vers l'Ouest.
+
+--Je crois bien que nous sommes perdus, murmura l'ingénieur à l'oreille
+de l'Américain.
+
+--Perdus... grommela celui-ci,... perdus, lorsque la terre est là... si
+près de nous! C'est sombrer au port, _By God!_
+
+Puis, tout à coup, il poussa un gémissement et balbutia:
+
+--À moi!--Monsieur Fricoulet,--il me semble que je m'évanouis.
+
+Mais avant que l'ingénieur eut pu le saisir par le bras pour le
+soutenir, la tête de l'Américain avait disparu.
+
+--Fichtre! grommela Fricoulet, est-ce qu'il va tourner de l'oeil ainsi,
+sans dire gare.
+
+Et il s'apprêtait à plonger, lorsque, de l'autre côté de l'îlot, à
+l'avant, une voix s'écria, vibrante de joie.
+
+--Sauvés! nous sommes sauvés!
+
+Cette voix était celle de l'Américain.
+
+--On a pied ici, continua-t-il... arrivez donc.
+
+En quelques brasses, l'ingénieur eut rejoint son compagnon et le vit qui
+se tenait debout, avec de l'eau jusqu'à la poitrine; doucement il se
+laissa couler et fut fort surpris de sentir le sol sous ses pieds; par
+exemple, comme il était plus petit que l'Américain, l'eau lui venait
+jusqu'au menton.
+
+[Illustration]
+
+--Victoire!--victoire! s'écria-t-il.
+
+Et s'adressant à Gontran et à Ossipoff.
+
+--Si vous m'en croyez, vous ferez comme nous et vous vous mettrez à
+l'eau... c'est, je crois, le moyen d'arriver le plus tôt possible à la
+terre ferme.
+
+[Illustration]
+
+Une discussion éclata entre le vieux savant et sa fille.
+
+Séléna voulait faire comme ses compagnons, et quitter, elle aussi,
+l'épave.
+
+--Je suis honteuse, disait-elle, d'augmenter encore la fatigue de ces
+braves amis... Je ne suis pas en sucre et je ne fondrai certainement pas
+en suivant votre exemple.
+
+Ossipoff ne voulait pas entendre de cette oreille-là et exigeait que la
+jeune fille demeurât sur l'îlot.
+
+--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet, nous perdons là un
+temps précieux; quant à moi, je trouve que mademoiselle a raison, non
+pas tant à cause du surcroît de fatigue que nous cause la traction de ce
+bloc de terre, qu'à cause du retard que cela nous occasionne.
+
+--Vous voyez, cher père, que j'ai raison! fit la jeune fille.
+
+--Possible, gronda le vieillard, mais je ne veux point que tu te mettes
+à l'eau quand je devrais, à moi tout seul, tirer cette épave.
+
+--Eh! mon cher monsieur, s'exclama Fricoulet, qui vous parle de mettre
+Mlle Séléna à l'eau.
+
+--Alors, je ne comprends plus.
+
+--Donnez-moi votre redingote.
+
+Bien que continuant à ne pas comprendre, Ossipoff se dépouilla
+docilement de son vêtement.
+
+Alors, l'ingénieur s'écria:
+
+--Vous, sir Jonathan, empoignez-moi cette redingote par ici, et toi,
+Gontran, prends-la par là... Eh bien! est-ce que cela ne forme pas un
+confortable hamac dans lequel Mlle Séléna va pouvoir s'asseoir
+commodément?
+
+Malgré ses répugnances à augmenter la fatigue de ses compagnons, la
+jeune fille dut prendre place sur ce brancard improvisé et la petite
+caravane se mit en marche, précédée de Fricoulet qui sondait prudemment
+le terrain; Ossipoff suivait, prêt à relayer celui des porteurs qui se
+sentirait fatigué le premier.
+
+[Illustration]
+
+Ils avancèrent ainsi avec rapidité, pendant une demi-heure, le niveau de
+l'eau s'abaissant progressivement; tout à coup Fricoulet poussa un cri
+et s'arrêta, les autres, croyant à un accident, le rejoignirent au pas
+de course.
+
+Ils aperçurent alors, dans l'espace, à quelque distance, noyés un peu
+dans les brumes de la nuit, une multitude d'astres brillants dont la
+lueur éclairait le sol.
+
+--C'est à croire que la voie lactée tout entière s'est décrochée du ciel
+et est tombée sur Mars, ricana Gontran.
+
+--Ne trouves-tu pas que cela donne la même impression que l'approche
+d'une grande ville terrestre? dit à son tour Fricoulet; si l'on ne
+jurerait pas voir là, à quelques centaines de mètres, le panorama
+nocturne de Paris, avec ses milliers de becs de gaz dont la
+réverbération fait rougeoyer le ciel sur une étendue de plusieurs
+lieues.
+
+--Avec cette différence, fit Ossipoff, qu'ici la réverbération se
+produit de haut en bas.
+
+--Allons! en route, reprit l'ingénieur; je ne sais pourquoi, mais un
+pressentiment me dit que cette grande lueur va être pour nous ce que
+fut, pour le petit Poucet, la lumière du charbonnier qu'il aperçut tout
+à coup dans la forêt.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: D'immenses caissons métalliques, remplis d'un gaz plus
+léger que l'air...]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OÙ LE GÉNIE DE GONTRAN SAUVE ENCORE LA SITUATION
+
+
+[Illustration]
+
+Les Terriens s'étaient remis en marche, foulant avec volupté ce sol
+martien sur lequel ils avaient désespéré, durant de si longues heures,
+de jamais poser le pied; ils avaient oublié leurs membres brisés par la
+fatigue, leur estomac détraqué par la faim, leur cerveau alourdi par
+l'angoisse.
+
+Ils se sentaient revivre et aspiraient avec volupté l'air frais et
+vivifiant de la nuit.
+
+Prenant comme phare, pour se diriger dans leur course, cette lueur
+énigmatique qui augmentait d'intensité à mesure qu'ils avançaient, ils
+suivaient le bord d'une nappe liquide qui s'enfonçait, ainsi qu'une baie
+étroite ou l'estuaire d'un fleuve, dans l'intérieur des terres.
+
+--Penses-tu, réellement, que ce soit là une ville? demanda Gontran à
+l'oreille de son ami;... tout insipide que soit le mode d'alimentation
+en usage sur cette planète, j'ai hâte de me restaurer... voilà les
+tiraillements d'estomac qui recommencent.
+
+--Que veux-tu que je te dise? mon pauvre vieux, répliqua l'ingénieur;
+sur ce sujet, je suis aussi ignorant que toi et j'en suis réduit à des
+suppositions.
+
+Tout à coup Séléna s'écria:
+
+--Tiens! une étoile filante!
+
+Tous levèrent la tête et aperçurent, en effet, un point lumineux qui,
+d'un rayon enflammé, zébrait l'espace assombri.
+
+Ce point paraissait s'être détaché de cette agglomération brillante que
+M. de Flammermont avait pris tout d'abord pour la voie lactée; en outre,
+on eût dit qu'il se dirigeait vers les Terriens.
+
+En entendant l'exclamation de sa fille, Ossipoff haussa les épaules.
+
+--Une étoile! grommela-t-il; mais ma pauvre enfant, tu n'aurais pas eu
+le temps de la signaler, que déjà elle aurait disparu.
+
+--Et non seulement elle ne disparaît pas, mais encore elle devient de
+plus en plus brillante, déclara Farenheit.
+
+--Ne vous semble-t-il pas apercevoir une masse sombre qui se meut dans
+le sillage de ce point lumineux? demanda Gontran.
+
+Fricoulet frappa joyeusement ses mains l'une contre l'autre.
+
+--Bravo! s'écria-t-il,--cette étoile n'est autre chose que la lampe
+électrique d'un Martien.
+
+--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Fricoulet, fit Séléna, à laquelle il
+tardait, comme à ses compagnons, de se reposer enfin d'aussi longues
+fatigues.
+
+Comme elle achevait ces mots, un sifflement se fit entendre, assez
+semblable à un bruit d'ailes fendant l'espace et, presque aussitôt, un
+corps s'abattit près des voyageurs.
+
+Ainsi que l'avait pronostiqué Fricoulet, c'était, en effet, un Martien
+qui dirigeait sur eux la lumière de la minuscule, mais éclatante
+lanterne fixée à son front.
+
+Quand il les eut considérés attentivement, il poussa deux ou trois sons
+gutturaux.
+
+L'ingénieur qui, on se le rappelle, avait servi jusqu'alors d'interprète
+à ses compagnons, s'avança vers l'indigène et échangea avec lui quelques
+monosyllables rapides.
+
+Puis, le Martien reprit son vol et disparut, léger comme une flèche,
+dans la nuit.
+
+Gontran poussa une exclamation désappointée.
+
+--Eh bien! quoi, fit-il, il s'en va, comme ça!... et nous?
+
+--Tranquillise-toi, dit alors Fricoulet, il va revenir avec un véhicule
+qui, dans la situation où nous nous trouvons, sera, je pense, accueilli
+joyeusement...
+
+--Mais ces lumières?... demanda Ossipoff.
+
+--... Sont celles d'une ville aérienne où nous allons nous rendre.
+
+--Une ville aérienne! répéta Gontran... ah ça! dans ce maudit pays,
+c'est de plus fort en plus fort... comme chez Nicolet.
+
+--Vous ne savez pas de quelle façon est construite cette ville? demanda
+Ossipoff.
+
+[Illustration]
+
+--Je vous avouerai, mon cher Monsieur, répliqua l'ingénieur, que je n'ai
+point pris le temps de demander des explications à ce sujet,... d'autant
+plus que, pour le moment, cela m'intéresse fort peu.
+
+[Illustration]
+
+--Pourvu que nous trouvions de quoi nous sustenter à notre suffisance et
+nous reposer en toute sécurité, le reste importe peu, déclara Farenheit.
+
+Le vieux savant lui lança un regard de travers.
+
+--Sauvage! grommela-t-il entre ses dents.
+
+Sans doute la faim décuplait-elle les facultés acoustiques de
+l'Américain, car l'épithète lui frappa les oreilles et il allait la
+relever de façon certainement peu agréable pour Ossipoff,
+lorsqu'au-dessus de leur tête, l'ombre s'illumina soudain de lueurs
+vives et, presque aussitôt, tombant de l'espace aussi légèrement qu'un
+oiseau, vint se poser sur le sol, un appareil en tous points semblable à
+celui qui avait déjà transporté nos voyageurs à la Ville-Lumière.
+
+À peine y eurent-ils pris place que cette sorte d'hélicoptère s'éleva
+avec une vélocité incroyable et, fendant les airs, vint, au bout de
+quelques minutes, s'arrêter sur une vaste plate-forme toute étincelante
+de lumières et autour de laquelle s'élevaient, assises sur des
+fondations invisibles, des habitations d'un type identique à celles que
+nos voyageurs avaient déjà rencontrées sur la planète.
+
+Une fois débarqués, leur guide les conduisit dans un vaste bâtiment où,
+après leur avoir remis des fioles de liquide nutritif et leur avoir
+désigné un amas de duvet étendu sur le sol, leur souhaita le bonsoir et
+se retira.
+
+À son réveil, qui fut bien étonné? ce fut Fricoulet en voyant Aotahà
+qui, debout auprès de son chevet, le considérait en souriant.
+
+D'un bond il fut debout, enchanté de retrouver ce brave Martien qui
+s'était montré si complaisant pour lui et ses compagnons, depuis leur
+séjour sur la planète; et tout de suite il engagea la conversation.
+
+Il apprit alors que la Ville-Lumière, entraînée par le grand courant
+équatorial, et après avoir traversé la mer Érythrée, avait abordé, deux
+jours auparavant, à l'endroit où les Terriens, emportés par le même
+courant, avaient atterri la veille.
+
+Les habitants de Tôouh, la ville aérienne, prévenus par voie
+télégraphique du cataclysme qui s'était produit à la suite de la
+bataille dans les plaines de la Lybie et avisés de la route suivie par
+la Ville-Lumière, arrachée de ses fondations, avaient mis à la
+disposition de ses compatriotes les moteurs nécessaires pour les
+remorquer eux et leurs habitations jusqu'à l'emplacement qu'ils
+occupaient primitivement dans la région de l'Équateur.
+
+--Mais vous, demanda Fricoulet à Aotahà, lorsque le récit de celui-ci
+fut terminé, comment se fait-il que vous soyez encore ici.
+
+--Je me préparais à aller à votre recherche, répondit simplement le
+Martien.
+
+[Illustration]
+
+Après l'avoir remercié chaudement de cette bonne intention, Fricoulet
+demanda des explications sur le lieu singulier en lequel il se trouvait
+ainsi que ses amis; et le Martien lui fournit complaisamment tous les
+renseignements capables de satisfaire la curiosité du Terrien.
+
+Cette terre de Noachis étant, plus que toutes les autres contrées de la
+planète, sujette à des inondations formidables susceptibles de durer
+pendant plusieurs années, les habitants avaient songé à utiliser les
+progrès étonnants réalisés par la science, pour se mettre à l'abri de ce
+fléau terrible.
+
+Une seconde raison les empêchait d'asseoir les assises de leurs maisons
+sur le sol même: les miasmes pestilentiels qui se dégageaient des
+terrains marécageux de cette île immense.
+
+Aussi avaient-ils suspendu leur ville dans l'espace par un moyen des
+plus simples: d'immenses caissons métalliques, remplis d'un gaz plus
+léger que l'air, jouaient le rôle de ballons et servaient de fondations
+aux maisons; quant aux matériaux employés à la construction, ils
+étaient, presque tous, composés de cellulose pure, rendue, par des
+procédés spéciaux, aussi dure que l'acier, quoique demeurant très mince
+et imperméable.
+
+Le gaz qui remplissait les caissons était produit par la réaction de
+substances chimiques les unes sur les autres; au moyen des câbles
+rattachant la cité aérienne à la terre ferme et contenant intérieurement
+des fils métalliques, l'électricité produite à terre arrivait jusqu'aux
+habitations pour fournir la lumière, la chaleur et la force motrice,
+indispensables aux besoins journaliers.
+
+[Illustration]
+
+Les Terriens auxquels Fricoulet émerveillé transmettait les explications
+du Martien sur ces admirables travaux, demeuraient immobiles
+d'ébahissement.
+
+Farenheit lui-même, qui écoutait sans comprendre grand chose, était
+stupéfait de tant d'ingéniosité; au fond, bien qu'il n'en laissât rien
+paraître, il était quelque peu humilié dans son amour-propre national;
+les Américains lui semblaient bien petits et bien arriérés auprès de ces
+gens-là.
+
+Aussi se promit-il, si la Providence lui faisait remettre les pieds sur
+les États-Unis, de ne jamais toucher un mot de la planète Mars à ceux
+qui lui demanderaient le récit de ses extraordinaires voyages.
+
+--Ce serait, assurément, le meilleur moyen de me faire blackbouler à la
+réélection présidentielle de l'_Excentric-Club_, pensait-il.
+
+En ce moment, Aotahâ désigna de la main une machine singulière amarrée
+au ponton aérien sur lequel reposait l'habitation où se trouvaient les
+Terriens.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Fricoulet.
+
+[Illustration]
+
+--Le véhicule qui doit nous transporter dans les régions de l'Équateur.
+
+--Ça? exclama Gontran auquel l'ingénieur venait de traduire la réponse
+du Martien.
+
+L'exclamation stupéfaite et quelque peu méprisante du jeune comte,
+s'expliquait par la forme bizarre du véhicule?
+
+C'était une sorte de cigare métallique, long d'environ trente mètres,
+terminé en pointe à chaque extrémité et paraissant avoir, à son plus
+fort renflement, un diamètre de quatre à cinq mètres.
+
+À chacun de ses flancs et perpendiculairement à l'horizontale se
+dressait une manière de mât métallique lui aussi, servant de support à
+de vastes plans de toile et terminé par une double hélice; à l'avant et
+à l'arrière de ce véhicule se trouvaient des propulseurs actionnés par
+des moteurs invisibles.
+
+Fricoulet s'était approché et examinait cet appareil avec un intérêt
+considérable.
+
+--Singulière machine, hein! fit-il à Gontran.
+
+--Si je n'avais déjà expérimenté la civilisation extraordinaire de ces
+gens-là, répondit M. de Flammermont, j'hésiterais à monter là-dedans, ma
+parole d'honneur.
+
+Ossipoff, sa fille et Farenheit avaient déjà embarqué; l'ingénieur fit
+comme eux et, tout en bougonnant, le jeune comte suivit son ami.
+
+Alors, une sorte de sonnerie électrique retentit, les attaches furent
+larguées, et les propulseurs furent mis en mouvement.
+
+Après s'être élevé dans l'espace, droit comme une flèche, le bateau
+aérien fila un instant horizontalement; puis, à un signal, les deux mâts
+s'inclinèrent vers l'arrière, présentant à l'air une vaste surface de
+plans inclinés.
+
+--Eh! parbleu! s'écria Fricoulet, c'est tout simplement une façon
+d'aéroplane à plusieurs plans superposés.
+
+Ossipoff, en ce moment, serra énergiquement les mains de M. de
+Flammermont.
+
+--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher monsieur? demanda le jeune homme tout
+surpris de ce brusque attendrissement.
+
+--Ce véhicule me rappelle mon évasion d'Ekaterimbourg, répondit le
+vieillard.
+
+Et il ajouta:
+
+--N'êtes-vous pas fier, mon cher enfant, de vous être rencontré, dans
+l'invention de cet ingénieux aéroplane auquel je dois ma liberté et
+peut-être ma vie, avec ces Martiens, les plus civilisés et les plus
+instruits de l'Univers.
+
+Gontran eut un petit haussement d'épaules insouciant.
+
+--Mon Dieu! répondit-il, pas plus fier que cela, je vous assure,
+monsieur Ossipoff.
+
+Le vieux savant l'enveloppa d'un regard attendri.
+
+--Quelle modestie, murmura-t-il.
+
+Au-dessous d'eux, les nuages filaient avec une rapidité vertigineuse,
+laissant apercevoir, par leurs déchirures, le sol de Mars uniformément
+plat, avec ses canaux miroitant au soleil qui semblaient former autour
+de la planète une résille de métal étincelant.
+
+[Illustration]
+
+Par moments, des points sombres, d'inégale dimension, apparaissaient;
+c'étaient des villages, des bourgs, des villes; mais la hauteur à
+laquelle planait l'appareil empêchait de les distinguer bien nettement;
+Ossipoff, seul, pouvait en apercevoir les détails, grâce à la lunette de
+l'Américain qu'il avait accaparée et à laquelle son oeil demeura vissé
+toute la journée.
+
+Lorsque le Soleil se coucha, on arriva à une ville aérienne en tous
+points semblable à Tôouh et que Ossipoff déclara être située au centre
+de la Terre de Secchi, appelée aussi Hellade par Schiaparelli.
+
+Au point du jour, on se remit en marche; on longea, pendant quelques
+heures, le canal Alphée, on s'engagea au-dessus de l'océan Newton, et
+l'on coupa l'Équateur à midi précis.
+
+Le cap fut alors mis sur l'Est et les Terriens se trouvèrent au-dessus
+de la Lybie; mais de la mer du Sablier au lac Moerjs, les eaux avaient
+envahi le continent, et jusqu'aux confins de l'horizon l'oeil des
+voyageurs n'aperçut, pendant de longues heures, qu'une nappe liquide,
+étincelant au soleil comme un immense miroir d'acier.
+
+Cependant, la marche du navire aérien avait été activée et Fricoulet
+calcula que l'on ne faisait pas moins de 200 kilomètres à l'heure--la
+vitesse de la tempête sur terre; mais, malgré le prodigieux déplacement
+d'air produit par cette course vertigineuse, ni lui, ni Gontran ne
+voulurent quitter le pont supérieur de l'appareil, ce qui leur permit
+d'apercevoir, à plusieurs centaines de mètres au-dessous d'eux, les
+quatorze canaux signalés par Schiaparelli entre le 200e et 250e
+degré de longitude.
+
+Successivement, l'ingénieur les nommait à son ami qui, penché sur la
+rambarde, la tête entre ses deux mains, faisait d'incroyables efforts
+pour contraindre sa mémoire à retenir ces noms bizarres: Lethé,
+Amenthès, Aethiops, Fainestos, Cyclops, Hephaestis, Galaxias, Cerberus.
+
+Arrivé à ce dernier, le navire dévia de sa route, suivant, dans
+l'espace, le tracé du canal jusqu'au Trivium Charontis; puis,
+brusquement au loin, un faisceau de feux étincelants illumina la nuit:
+c'était la Ville-Lumière.
+
+--Eh bien! sir Jonathan, dit Fricoulet en débarquant, savez-vous quelle
+distance nous avons parcourue depuis hier?
+
+L'Américain secoua négativement la tête.
+
+--Deux mille cinq cents kilomètres; pas un de plus, pas un de moins; en
+quarante-huit heures, c'est assez gentil. Voilà qui laisse bien loin en
+arrière vos fameux railroad!... qu'en pensez-vous?
+
+Farenheit répondit par un grognement; toutes les fois qu'il était obligé
+de convenir d'une infériorité des États-Unis, son amour-propre national
+ressentait une souffrance aiguë.
+
+[Illustration]
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le retour des Terriens à la
+Ville-Lumière: Ossipoff s'était plongé dans une suite d'études
+astronomiques, que lui facilitaient les merveilleux instruments
+d'optique réunis dans l'observatoire martien; Fricoulet suivait de près
+les travaux des indigènes, prenant des notes, enregistrant chaque jour,
+avec un surprise croissante, les progrès réalisés sur la planète, par
+l'art de la mécanique; Séléna et Gontran, livrés à eux-mêmes, passaient
+des heures entières à parler de l'avenir, à bâtir des châteaux en
+Espagne pour loger leur amour; et à cette occupation, les heures
+paraissaient fuir avec une vertigineuse rapidité: le soir arrivait
+qu'ils ne s'étaient point dit le quart de ce qu'ils avaient à se dire en
+se levant.
+
+[Illustration]
+
+Quand on s'aime, la conversation n'est qu'un continuel recommencement.
+
+Seul, Jonathan Farenheit ne savait à quoi employer ses journées et, à
+défaut d'autres occupations, il passait son temps à maugréer contre Mars
+et les explorateurs de planètes.
+
+Ce retour vers la cinquième avenue, auquel il aspirait depuis si
+longtemps, devenait de plus en plus problématique et une fureur
+épouvantable s'emparait de lui à la pensée que, depuis le 31 août
+dernier, jour de la liquidation semestrielle, les actionnaires de la
+Moon's diamantal Company le considéraient comme un voleur.
+
+Si ses regards eussent été des revolvers, Mickhaïl Ossipoff fût mort
+depuis longtemps, car, toutes les fois que l'Américain se rencontrait
+avec le savant, sa haine lui jaillissait par les yeux.
+
+Mais heureusement pour le vieillard, le regard humain est inoffensif et
+Ossipoff continuait paisiblement ses études.
+
+Restaient Fricoulet et Gontran, avec lesquels Farenheit eût pu
+s'entendre pour concerter un retour vers la Terre; mais le premier était
+presque tout le temps par monts et par vaux, à l'affût de quelque
+étrange application scientifique et il était peu facile de lui mettre la
+main dessus; en outre, au point de vue astronomique, l'Américain n'avait
+qu'une confiance limitée dans l'ingénieur.
+
+Il n'y avait donc plus que M. de Flammermont, sur lequel sir Jonathan
+pût compter: celui-là était un savant véritable, et il offrait, sur ses
+autres compagnons, cet incomparable avantage d'avoir un intérêt direct à
+rejoindre sa planète natale.
+
+Mais, avec celui-là non plus, il n'était guère commode d'avoir une
+conversation secrète: il ne lâchait pas d'une semelle Mlle Ossipoff
+et, sitôt qu'il s'éloignait un peu, tout de suite elle accourait lui
+prendre le bras pour continuer le duo interrompu, toujours le même et
+toujours plein de charme pour eux.
+
+Un soir, cependant, que Séléna appelée brusquement par M. Ossipoff avait
+quitté Gontran, l'Américain, aux aguets, tomba sur sa proie.
+
+[Illustration]
+
+--Monsieur de Flammermont, dit-il à voix basse, j'aurais quelques mots à
+vous dire.
+
+Surpris du ton tragique de Farenheit, le jeune homme s'écria:
+
+--Eh! parlez, mon cher sir Jonathan, de quoi s'agit-il?
+
+--Pas si haut, je vous prie, monsieur de Flammermont, fit l'autre en
+posant la main sur le bras du jeune comte, et tirons à l'écart, s'il
+vous plaît; nul ne doit entendre ce que j'ai à vous confier.
+
+--Savez-vous que vous m'inquiétez véritablement, répliqua Gontran en
+suivant cependant, avec docilité, son compagnon.
+
+Celui-ci enfin, s'arrêta et, plantant ses regards dans ceux du jeune
+homme, il demanda, de ce même ton tragique que prit don Diégue à
+demander à Rodrigue s'il avait du coeur:
+
+[Illustration: C'était une sorte de cigare métallique, long
+d'environ trente mètres.]
+
+--Monsieur le comte de Flammermont, quelle valeur a votre parole quand
+vous la donnez?
+
+Gontran fixa sur l'Américain un regard stupéfait.
+
+--Est-ce que vous parlez sérieusement? demanda-t-il, doutant encore
+qu'il eût bien entendu.
+
+--Ai-je donc l'air de plaisanter? répliqua Farenheit.
+
+Les sourcils du jeune comte se froncèrent.
+
+--C'est que, dit-il lentement, votre question constitue, par elle-même,
+une insulte grave.
+
+--N'y voyez point autre chose que ce que j'ai voulu y mettre, riposta
+l'Américain, et répondez-moi par un oui ou par un non...
+
+--Si nous étions sur terre, gronda M. de Flammermont, je ne vous
+répondrais que par l'envoi d'une paire d'amis...
+
+--Chargés de demander réparation ou rétractation, n'est-ce pas?...
+heureusement nous ne sommes pas sur terre, car le moyen dont vous parlez
+n'a jamais servi à élucider aucune question.
+
+--Enfin, me direz-vous au moins où vous voulez en venir?
+
+--À savoir, tout simplement, si vous vous rappelez certaine phrase
+prononcée par vous, dans un élan de reconnaissance, lorsque, croyant
+votre fiancée à jamais perdue, vous l'avez retrouvée, sur l'Île
+Neigeuse, saine et sauve par mes soins.
+
+[Illustration]
+
+--Je me souviens, sir Jonathan, que vous m'avez rendu le plus grand
+service qu'un homme puisse rendre à un autre et que ma reconnaissance
+sera éternelle.
+
+--Je sais,... je sais... répliqua Farenheit, mais nous autres, fils du
+Nouveau-Monde, nous sommes gens pratiques et, comme vous m'avez promis
+que votre reconnaissance se traduirait par autre chose que par des
+paroles...
+
+--Moi! s'écria le jeune homme surpris.
+
+--«Sir Jonathan, m'avez-vous dit, vous avez sauvé la vie de ma fiancée
+et vous venez de sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai
+d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que
+la mienne...» vous rappelez-vous ces paroles?
+
+Gontran prit la main de l'Américain et, la serrant avec énergie:
+
+--Si je me les rappelle! s'écria-t-il,... elles sont gravées dans mon
+coeur.
+
+--Vous souvenez-vous aussi que je vous répondis: «Si vous croyez me
+devoir un peu de reconnaissance, vous pourrez vous acquitter en me
+rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.»
+
+Le visage de M. de Flammermont s'assombrit, car il prévoyait la suite,
+et il garda le silence.
+
+--Ce à quoi, poursuivit Farenheit, vous répondîtes: «Je ferai tout ce
+qui dépendra de moi.»
+
+[Illustration]
+
+Le jeune homme inclina, à plusieurs reprises, la tête de haut en bas.
+
+--Oui,... oui... je me souviens maintenant.
+
+L'Américain poussa un profond soupir, en même temps, les traits de son
+visage se détendirent et exprimèrent une satisfaction très vive.
+
+--En ce cas, dit-il, quand comptez-vous mettre votre promesse à
+exécution?
+
+Gontran tressaillit.
+
+--Ma promesse,... ma promesse,... grommela-t-il; ma promesse consiste à
+faire tout ce qui dépendra de moi.
+
+Farenheit lui frappa amicalement sur l'épaule.
+
+--En ce cas, dit-il avec un sourire aimable, je foulerai bientôt du pied
+le sol des États-Unis; car, du moment qu'un savant tel que vous...
+
+--Permettez,... voulut dire le jeune homme.
+
+--Du moment qu'un savant tel que vous se met en tête de réussir, il
+réussit.
+
+Il ajouta en faisant claquer ses doigts d'un air de souverain mépris.
+
+--D'ailleurs, si je me souviens bien de ce que j'ai entendu dire par M.
+Ossipoff, il n'y a pas plus, entre la Terre et Mars qu'une distance de
+15 millions de lieues... et pour des gens comme nous...
+
+--Pardon, fit Gontran,... c'était il y a deux mois que la distance entre
+les deux planètes n'était que de 15 millions de lieues, mais, depuis ce
+temps-là, chacune d'elle a couru sur son orbite, et maintenant... c'est
+une fière enjambée qu'il faudrait faire pour passer de l'une sur
+l'autre.
+
+[Illustration]
+
+C'est subitement que cet argument s'était présenté à l'esprit du jeune
+comte pour le tirer de la situation difficile où venait de le mettre
+Farenheit et il considérait, d'un air très satisfait, le nez visiblement
+allongé de l'Américain.
+
+--Alors, grommela ce dernier, rien à faire?
+
+--Pour le moment, pas grand chose, répondit M. de Flammermont en
+secouant la tête.
+
+--Savez-vous bien que j'ai peur de devenir enragé! hurla Farenheit en
+secouant les bras de son compagnon à les lui briser.
+
+Puis, soudain, se penchant vers lui et le regardant avec des yeux
+furieux.
+
+--Savez-vous une chose? dit-il,... eh bien! je commence à croire que,
+vous aussi, vous n'êtes qu'un faux savant... comme votre ami Fricoulet.
+
+Et il ajouta avec un soupir de regret.
+
+--Ah! si Fédor Sharp était ici!
+
+Gontran tressaillit et le regarda avec stupéfaction.
+
+--C'était un savant, celui-là, un vrai savant, murmura Farenheit;
+d'ailleurs, pour être nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des
+sciences de Pétersbourg, il ne faut pas être un crétin... comme cet
+Ossipoff de malheur qui n'a jamais eu aucun titre.
+
+--Excepté à votre ressentiment, dit M. de Flammermont en plaisantant.
+
+--Oh! celui-là, rugit l'Américain, je l'étranglerai un jour ou l'autre.
+
+--Est-ce de moi que vous parlez? demanda une voix joyeuse derrière les
+deux causeurs.
+
+Ils se retournèrent et virent Fricoulet qui avait disparu depuis deux
+jours, pour aller, en compagnie de son ami _Aotahâ_, visiter des
+chantiers où l'on construisait des véhicules aériens d'un nouveau modèle
+et dans lesquels l'électricité jouait un rôle surprenant.
+
+[Illustration]
+
+Il répéta sa question; Farenheit lui répondit d'un ton bourru:
+
+--Vous, je ne puis vous en vouloir,... car vous n'êtes point cause si je
+me trouve aujourd'hui si loin de mon pays natal.
+
+--Je puis même vous apprendre, articula Fricoulet que, s'il n'avait tenu
+qu'à moi, vous seriez resté dans le Cotopaxi.
+
+Farenheit le regarda d'un air interrogateur.
+
+--Oui, répéta l'ingénieur, le matin même de notre départ, je suis venu
+trouver M. Ossipoff et l'ai vivement encouragé à ne point vous donner
+place dans notre obus... Je craignais que cette surcharge n'entraînât
+des difficultés... Il a traité mes craintes de puériles... et vous êtes
+parti.
+
+--Ah! plût au ciel qu'il vous eût écouté! s'écria l'Américain, je ne
+serais pas ici à me morfondre, si loin de mon pays natal.
+
+Fricoulet haussa les épaules pour indiquer qu'à cela il ne pouvait rien,
+et il allait rejoindre sa couchette, lorsque l'espace, assombri par les
+voiles de la nuit, se trouva soudain rayé d'une fusée lumineuse qui
+s'évanouit presque aussi rapidement qu'elle avait apparu.
+
+--Une étoile filante! s'écria l'ingénieur.
+
+Et, s'adressant à Séléna qui était accourue, il lui dit en plaisantant:
+
+--Faites un voeu, mademoiselle.
+
+--Un voeu, répéta-t-elle surprise.
+
+--Les jeunes filles russes n'ont-elles donc point, comme nos jeunes
+filles françaises, cette charmante superstition qui leur fait former un
+voeu, lorsque brille au ciel une étoile filante... on prétend que le voeu
+se réalise rapidement.
+
+Séléna répondit en souriant:
+
+--Non, monsieur Fricoulet; nous ne connaissons point cela en Russie;
+mais ne suis-je pas, depuis longtemps, Française par le coeur?
+
+--Formez donc vite un voeu, dit Gontran.
+
+--C'est déjà fait, répondit-elle.
+
+--Et sans indiscrétion, demanda le jeune homme, pourrais-je savoir?
+
+La jeune fille le menaça du doigt:
+
+--Ne vous en doutez-vous pas un peu? dit-elle.
+
+--Monsieur Fricoulet, fit Farenheit en s'adressant à l'ingénieur,
+avez-vous entendu dire que des voeux formés, en de semblables
+circonstances par des hommes, se fussent réalisés.
+
+--Je vous avouerai, mon cher sir Jonathan, que je ne possède aucun
+renseignement à ce sujet... mais, pour ce que cela coûte, vous pouvez
+toujours essayer.
+
+Et il ajouta:
+
+--Je n'ai pas besoin de vous demander...
+
+--Certes non; je le dis bien haut: je souhaite de revoir les États-Unis
+le plus tôt possible.
+
+Comme il achevait ces mots, l'ombre se trouva zébrée soudain d'une,
+véritable pluie de feu, sans cesse éteinte et sans cesse renaissante,
+qui dura plusieurs secondes.
+
+--Eh! s'écria Fricoulet, ce doit être aujourd'hui, sur Terre, le 24
+novembre.
+
+Il tira de sa poche un vieux calendrier qu'il avait emporté dans son
+portefeuille, et, après l'avoir consulté, il murmura:
+
+--Oui, c'est bien cela.
+
+Alors, se tournant vers l'Américain.
+
+--Mon cher sir Jonathan, votre voeu est exaucé.
+
+Farenheit regarda l'ingénieur d'un air incrédule.
+
+--Vous vous moquez de moi, murmurait-il.
+
+--Non pas.
+
+[Illustration]
+
+Et, étendant la main vers un nouveau rayon lumineux qui venait de
+traverser l'espace.
+
+--Enfourchez une de ces étoiles filantes et vous avez beaucoup de chance
+de revoir les États-Unis.
+
+L'Américain haussa les épaules:
+
+--Je pense à des choses sérieuses, maugréa-t-il, et vous me parlez de
+choses absurdes.
+
+--Pas si absurdes que cela, répondit Fricoulet; ne savez-vous donc pas
+qu'un savant compatriote à vous, Simon Newcomb, a calculé que, par an,
+il ne tombe pas moins de quarante-six milliards d'étoiles filantes sur
+la Terre.
+
+[Illustration: L'ombre se trouva zébrée soudain d'une véritable pluie de
+feu.]
+
+--Quarante-six milliards! répétèrent les compagnons de l'ingénieur,
+véritablement ahuris par ce chiffre.
+
+--Pour vous prouver que cela n'a rien d'exagéré, sachez qu'en 1883, un
+astronome qui observait, à Boston, une pluie d'étoiles, les a assimilées
+à la moitié du nombre de flocons qu'on aperçoit dans l'air pendant une
+averse de neige ordinaire; en un quart d'heure, et, bien qu'il eut
+limité son observation au dixième de l'horizon, il n'en compta pas moins
+de six cent cinquante, ce qui, pour tout l'hémisphère visible, donnait
+un total de huit mille six cent soixante, soit, pour une heure,
+trente-quatre mille six cent quarante étoiles... le phénomène ayant duré
+plus de sept heures, c'est donc deux cent quarante mille étoiles qui se
+montrèrent à Boston.
+
+--Mais, monsieur Fricoulet, demanda Séléna, sait-on, au juste, ce que
+c'est qu'une étoile filante?
+
+--Tout d'abord, on prétendait que c'était un corps gazeux, une sorte de
+nébuleuse; mais on a été amené à conclure que, pour avoir la force de
+pénétrer dans notre atmosphère, il fallait que ce corps fût solide.
+
+--_By God!_ s'exclama l'Américain, et vous croyez que cent quarante-six
+milliards de corps solides peuvent ainsi tomber sur la terre sans
+occasionner aucun dégât?
+
+--Permettez-moi de vous demander, sir Jonathan, ce qui arriverait d'un
+essaim de moucherons traversé par un boulet de canon?
+
+Farenheit se contenta de rire en haussant les épaules.
+
+--Il n'y aurait pas à craindre, n'est-ce pas, que le boulet de canon fût
+endommagé... de même, si un éléphant s'amusait à piétiner sur une
+fourmilière; ce n'est assurément pas la vie du pachyderme qui vous
+inspirerait aucune crainte... Eh bien! ces deux comparaisons sont la
+meilleure réponse que je puisse faire à ce que vous venez de dire.
+
+--Cependant, objecta Gontran, sans vouloir pousser, comme sir Jonathan,
+les choses à l'extrême, la rencontre de la Terre avec une étoile filante
+doit lui occasionner un choc quelconque.
+
+--Quand je parle de la Terre, j'entends la Terre et son atmosphère; or,
+lorsqu'une étoile pénètre dans notre atmosphère, sa vitesse est telle
+que, son mouvement se transformant en chaleur, elle s'enflamme, se
+volatilise pour ainsi dire, et n'arrive à la surface du sol que sous
+forme de poussière.
+
+--Comment peut-on savoir alors, demanda Séléna, que les étoiles sont des
+corps solides?... car, tout à l'heure, vous m'avez dit que c'étaient des
+corps solides.
+
+[Illustration]
+
+--Et je ne m'en dédis pas, mademoiselle, car c'est la vérité; mais ce
+phénomène d'inflammation et de volatilisation se produit seulement pour
+les astéroïdes minuscules; ceux, au contraire, dont le poids varie de
+quelques hectogrammes jusqu'à des milliers de kilos, ceux-là résistent;
+mais sous l'influence de la chaleur, leur surface se fond et se couvre
+d'une couche de vernis et cette même chaleur les retardant dans leur
+course, ils n'arrivent sur Terre qu'avec une vitesse insignifiante.
+
+--Mais cela doit finir par augmenter le volume de notre planète natale,
+fit observer Séléna.
+
+--Oh! si peu et surtout si lentement; songez qu'en donnant à tous ces
+astéroïdes une dimension moyenne de un millimètre cube environ, nos
+quarante-six milliards d'étoiles annuels, représentent 146 mètres cubes
+et 8,760 kilos; en une série de cent siècles, cet accroissement de
+volume serait de 1,460,000 mètres cubes, lesquels, répandus à la surface
+de notre globe qui ne mesure pas moins de 510,000 kilomètres carrés,
+formeraient une couche de 1 centimètre d'épaisseur... vous voyez que ce
+n'est vraiment pas la peine d'en parler.
+
+Il se tut et se prit à considérer les rayons lumineux qui recommençaient
+à zébrer le manteau sombre de la nuit.
+
+Gontran, qui se trouvait à côté de lui, se pencha à son oreille.
+
+--Pourquoi donc, tout à l'heure, en te frappant le front, t'es-tu écrié
+que ce devait être aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre?
+
+--À cause de cette pluie d'étoiles...
+
+--Elle se produit donc à dates fixes?
+
+--Parbleu!... tu n'avais jamais remarqué cela?
+
+--Je dois t'avouer que non... jusqu'à ce que je fisse la rencontre de M.
+Ossipoff, toute mon attention était portée vers la diplomatie, et le
+concert européen...
+
+--... T'intéressait beaucoup plus que l'harmonie des mondes: je conçois
+cela. Mais, pour le moment, bénis Ossipoff que ses études astronomiques
+maintiennent cramponné à son télescope; autrement, tu peux être certain
+qu'il t'aurait déjà poussé une «colle».
+
+--Au lieu de m'adresser ce petit discours, fit Gontran d'un ton
+maussade, tu ferais bien mieux de me donner quelques explications.
+
+--Eh bien! en deux mots, voici la chose: jusqu'en ces dernières années,
+on attribuait aux étoiles filantes une origine planétaire; c'est-à-dire
+qu'on supposait qu'elles formaient des anneaux circulant autour du
+Soleil avec une vitesse presque égale à celle de la Terre et suivant des
+orbites à peu près circulaires... mais tout récemment, Schiaparelli,
+frappé de leur vitesse analogue à celle des comètes, soupçonna que,
+comme ces dernières, elles devaient avoir une vitesse parabolique et,
+conséquemment, appartenir à un système céleste étranger à notre système
+solaire; en outre,...
+
+Gontran, qui écoutait son ami avec une profonde attention, l'interrompit
+brusquement.
+
+--Si je te comprends bien, dit-il, ce serait une façon de comète dont le
+noyau, au lieu d'être comme celui de la comète de Halley, Biéla et
+autres, formé d'un corps unique, considérable, serait composé par la
+réunion d'infinités de corpuscules, détachés les uns des autres et
+circulant de conserve dans l'immensité?
+
+Fricoulet secoua la tête.
+
+--Tu n'y es pas, répondit-il; la théorie de Schiaparelli établit que
+cette agglomération de corpuscules forme une chaîne non interrompue qui
+court, suivant une forme parabolique, dans un plan perpendiculaire à
+celui dans lequel se meut la Terre...
+
+--Mais alors, s'écria Gontran dont le visage exprima tout à coup une
+agitation extrême, il arrive un moment où la Terre traverse cette
+chaîne?
+
+--Parfaitement logique; cette sorte de fleuve corpusculaire est même si
+considérable, que la Terre, bien que le traversant perpendiculairement,
+met quatre ou cinq jours à s'en dégager.
+
+M. de Flammermont poussa un cri de joie qui fit accourir Farenheit et
+Séléna qui, voyant les deux jeunes gens causer à voix basse, s'étaient
+retirés un peu à l'écart.
+
+--Ah! ma chère Séléna, dit le jeune comte en pressant dans les siennes,
+les mains de la jeune fille, le voeu que vous avez formé tout à l'heure
+va peut-être pouvoir se réaliser.
+
+--Que voulez-vous dire? exclama Mlle Ossipoff en attachant sur son
+fiancé un regard plein de curiosité.
+
+--Je veux dire que la Terre nous reverra sans doute plus tôt que nous le
+pensions.
+
+L'Américain ne trouva pas d'autre moyen, pour manifester sa joie, que de
+jeter en l'air sa casquette de voyage.
+
+--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah pour le comte de Flammermont.
+
+Séléna regarda Fricoulet pour lui demander s'il comprenait quelque chose
+au langage de son ami; mais le jeune ingénieur, secouant la tête, mit
+son index sur son front, pour indiquer qu'il n'était pas sans concevoir
+des doutes sérieux concernant la raison de Gontran.
+
+Celui-ci aperçut le geste de l'ingénieur et souriant d'un sourire
+indéfinissable.
+
+--Non, dit-il, je ne suis pas fêlé... mais avant de vous exposer le plan
+qui vient de se former soudainement dans mon cerveau, j'ai besoin de
+coordonner mes idées et c'est à quoi je vais employer la nuit.
+
+Sur ce, il souhaita le bonsoir à Mlle Ossipoff, serra la main de
+Farenheit et se retira dans le logement qu'il partageait avec Fricoulet.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+OÙ FRICOULET SE SOUVIENT QU'IL EST MÉCANICIEN-CONSTRUCTEUR
+
+
+[Illustration]
+
+Toute la nuit, l'ingénieur entendit Gontran qui se remuait, sur sa
+couchette, ainsi que font les gens obsédés par une idée fixe.
+
+À l'aube, enfin, voyant son ami assis sur son séant, les yeux vagues et
+la mine pensive.
+
+--À quoi songes-tu? demanda-t-il.
+
+Comme sortant d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit, passa la main
+sur son front et répondit:
+
+--Je songe à quitter Mars et à rejoindre la Terre.
+
+--Ah! c'est ton idée d'hier qui te reprend?
+
+--Elle ne m'a pas quitté.
+
+--C'est donc sérieux?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.
+
+--Et Ossipoff, tu le planteras là?
+
+Gontran tressauta:
+
+--Y penses-tu? demanda-t-il... n'aurai-je pas besoin de lui, une fois
+là-bas,... pour donner son consentement.
+
+--Mais, jamais il ne consentira à interrompre sa circumnavigation
+céleste!
+
+--Aussi, pour éviter toute discussion, toute récrimination, ne le
+préviendrons-nous pas; nous lui assurerons qu'il s'agit de continuer le
+voyage planétaire entrepris et, une fois en vue de la Terre...
+
+[Illustration]
+
+Gontran compléta sa phrase par un geste signifiant clairement qu'à ce
+moment-là il se soucierait peu de la colère du vieux savant.
+
+--Mais, s'il se base sur cette trahison de ta part pour refuser son
+consentement.
+
+--Baste! tu es assez mon ami pour prendre cette trahison à ton compte.
+
+Fricoulet serra plaisamment la main de son ami.
+
+--Merci d'avoir pensé à moi, répondit-il.
+
+Puis, affectant un sérieux qui était loin de sa pensée:
+
+--Alors, tu as réellement un moyen de nous emmener d'ici?
+
+--Oui, un moyen merveilleux et cependant d'une simplicité... Je m'étonne
+qu'un garçon intelligent comme toi n'y ait pas pensé.
+
+--On ne saurait penser à tout, répliqua l'ingénieur avec un petit
+sourire,... voyons ce moyen.
+
+Gontran prit un air grave.
+
+--Avant de te répondre, je te demanderai d'ajouter quelques explications
+à celles que tu m'as fournies hier au sujet de ce grand courant
+d'astéroïdes qui circule dans l'espace et que la Terre traverse, as-tu
+dit, à certaines époques déterminées.
+
+--Parle.
+
+--Ce sont ces «époques déterminées» que je ne puis concilier avec «la
+chaîne non interrompue» se déroulant dans l'espace... faut-il comprendre
+que, par moments, cette chaîne a des brisures?
+
+--Pas le moins du monde; je me suis mal expliqué... Ce fleuve
+d'astéroïdes coule sans interruption... mais à certaines époques, il a,
+comme un véritable fleuve, des crues formidables et ce sont de celles-là
+que je parlais hier en disant que notre planète mettait plus de cinq
+jours à passer d'une rive à l'autre.
+
+--Et quelle est la périodicité de ces crues?
+
+--Trente-trois ans!
+
+M. de Flammermont tressaillit.
+
+--Oui, ajouta Fricoulet, tous les trente-trois ans, au mois de novembre,
+il y a une marée gigantesque d'étoiles...
+
+Le visage de Gontran exprima un abattement profond.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur surpris du changement subit survenu
+dans la physionomie de son ami.
+
+--J'ai,... que ces trente-trois ans détruisent tout mon plan.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que c'est cette marée que je comptais utiliser pour regagner la
+Terre et que, maintenant, il va nous falloir attendre la prochaine.
+
+--Pardon, répliqua Fricoulet, le phénomène qui se produit sur Terre au
+mois de novembre, ne se produit ici que plus tard; la pluie d'étoiles
+que nous avons aperçue hier n'est que l'avant-garde de la grande marée
+qui va envahir Mars prochainement.
+
+[Illustration]
+
+Gontran sauta au cou de son ami.
+
+--Ah! mon cher Alcide, tu me sauves la vie, dit-il.
+
+Après s'être dégagé de cette cordiale étreinte, l'ingénieur reprit:
+
+--Tu sais que tu ne m'as encore rien dit et que je ne serais pas fâché
+de connaître ce plan merveilleux grâce auquel je cours chance de revoir
+enfin mon cher boulevard Montparnasse.
+
+Tout en disant cela, il attachait sur Gontran ses petits yeux gris
+allumés d'une lueur un peu moqueuse.
+
+--Mon cher ami, fit alors M. de Flammermont, j'ai lu, cette nuit, très
+attentivement les _Continents célestes_ et j'y ai retrouvé, longuement
+détaillés, les quelques renseignements que tu m'as donnés hier. Une
+chose surtout m'a causé un plaisir extrême: c'est cette déclaration d'un
+certain Vorman Lockyer, astronome terrestre qui s'est beaucoup occupé
+des pierres météoriques: «Dans le plan où se meut l'anneau des
+astéroïdes du 20 novembre, le vide de l'espace a disparu et il est
+remplacé par le plein météorique.»
+
+--Oui, répondit Fricoulet en approuvant d'un signe de tête, la densité
+de cet anneau est plus de mille fois supérieure à celle de l'espace
+intersidéral, je sais cela... et après?...
+
+Gontran leva les bras au-dessus de sa tête et les agita désespérément.
+
+--Comment! et après?... s'écria-t-il; ne comprends-tu donc pas que nous
+avons là, à notre disposition, un fleuve... un véritable fleuve et qu'il
+nous suffira de nous abandonner à son courant...
+
+--Tu oublies une chose, c'est que ce fleuve coule de la Terre vers Mars,
+pour n'y revenir qu'après avoir passé par Saturne, Uranus et autres
+lieux...
+
+--Eh bien! répondit le jeune comte nullement déconcerté, nous
+remonterons le courant,... ce sera un peu plus long, voilà tout.
+
+--Tu parles sérieusement?
+
+--Tout ce qu'il y a de plus sérieusement... que vois-tu d'impossible à
+cela?... qu'est-ce qui s'oppose à ce qu'on navigue dans l'espace? c'est
+le vide, n'est-ce pas, le vide absolu... eh bien! voilà une route dont
+la densité, dis-tu, est mille fois supérieure à celle de l'espace, le
+hasard veut que, précisément, cette route passe par la Terre, où nous
+voulons nous rendre...
+
+Il suspendit sa phrase et regarda fixement Fricoulet, attendant son
+avis...
+
+--Soit, dit l'ingénieur après un assez long silence, je t'accorde la
+praticabilité de cette route... en principe; mais tu n'as pas, que je
+pense, l'intention de t'y engager en touriste, la canne à la main et le
+sac sur l'épaule?
+
+--Bien entendu,... il faut un véhicule,... mais cette partie-là te
+regarde.
+
+--Moi! exclama Fricoulet en roulant des yeux énormes.
+
+--Dame! répondit tranquillement M. de Flammermont, ce n'est pas mon
+affaire à moi... je suis inventeur, ce qui demande du génie;... je ne
+suis pas ingénieur, ce qui ne demande que des études spéciales.
+
+Le pauvre Fricoulet était littéralement abasourdi par l'aplomb de son
+ami.
+
+--Comment! murmura-t-il, tu veux que je construise...
+
+--Quelle impossibilité vois-tu à cela? n'as-tu pas construit l'obus qui
+nous a emportés vers la Lune?... la sphère de sélénium grâce à laquelle
+nous avons abordé sur Mercure n'est-elle pas ton fait, comme aussi le
+ballon métallique qui nous a amenés ici?... ton effroi provient
+seulement de ta modestie extrême; moi j'ai le ferme espoir qu'en te
+torturant la cervelle, tu trouveras quelque chose...
+
+--Ma parole d'honneur! s'écria l'ingénieur, il n'y a que les ignorants
+pour ne douter de rien.
+
+--Et pour donner confiance aux savants, riposta Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--Mais, malheureux! dit Fricoulet, tu ne sais donc pas que cette armée
+d'astéroïdes dont nous avons aperçu hier l'avant-garde, va défiler
+devant Mars dans trois semaines.
+
+--Raison de plus pour mettre les bouchées doubles, répliqua le jeune
+comte, et ne pas perdre de temps;... je te laisse à tes calculs.
+
+Et, tournant les talons, il s'en fut rejoindre Séléna, à laquelle
+Farenheit voulait absolument arracher des détails sur le plan de son
+fiancé.
+
+La jeune fille avait beau lui assurer qu'elle n'était au courant de
+rien, l'Américain n'en persistait pas moins à l'interwiever.
+
+--Ah! ma chère âme, dit Gontran en pressant la main de sa fiancée, je
+crois que nous touchons enfin au bonheur.
+
+--Serait-il possible! murmura-t-elle en fixant sur lui des regards noyés
+de tendresse.
+
+--C'est comme je vous l'affirme, répondit-il, dans quinze jours nous
+partons d'ici?
+
+Un flot de sang empourpra le visage de Farenheit qui demanda:
+
+--Et dans combien de temps pensez-vous que je serai à New-York?
+
+M. de Flammermont parut réfléchir, puis enfin il répliqua:
+
+--Un mois après notre départ.
+
+--Mais, mon père? interrogea timidement Séléna.
+
+--Ah! votre père, fit Gontran d'un ton plein de désinvolture,... nous
+lui ferons croire qu'on file sur Jupiter, Saturne et compagnie, tout en
+leur tournant le dos. Il se consolera de n'avoir pas vu les Mondes
+Géants, en contemplant le bonheur de ses enfants.
+
+* * *
+
+Aussitôt que M. de Flammermont l'eût quitté, Fricoulet tira son carnet
+et se mit à le noircir de chiffres et de croquis, pendant près d'une
+demi-journée; après avoir recommencé plus de vingt fois ses calculs et
+ses plans, il s'en fut trouver le complaisant Aotahâ avec lequel il eut
+une conférence qui dura jusqu'au soir.
+
+[Illustration]
+
+Le lendemain, au point du jour, nouvel entretien entre l'ingénieur et le
+Martien, dont la conséquence fut le plan de construction d'une sorte de
+navire destiné à transporter, sur le fleuve astéroïdal, Fricoulet et ses
+compagnons de voyage.
+
+Suivant les conseils d'Aotahâ, le jeune ingénieur avait adopté, comme
+propulseur, l'hélice, et comme force motrice l'électricité, dont
+l'application était des plus communes à la surface de la planète Mars.
+
+Mais l'hélice n'était pas destinée à agir directement sur les
+corpuscules cosmiques, c'est-à-dire à prendre sur eux son point d'appui,
+suivant le rôle joué par l'hélice dans un véritable navire.
+
+Dans l'appareil de Fricoulet, elle devait agir seulement comme
+intermédiaire: c'est-à-dire qu'elle aspirait les astéroïdes par un tube
+de faible diamètre et les refoulait à l'arrière par une ouverture plus
+large.
+
+La forme extérieure adoptée était celle d'un cylindre de cinq mètres de
+diamètre et de six mètres de long; ce cylindre était intérieurement
+traversé, dans le sens de sa longueur, par un tuyau concentrique d'un
+mètre et demi de diamètre et de longueur triple, dans lequel se mouvait
+la vis d'Archimède à trois filets, jouant le rôle d'hélice propulsive.
+
+À l'extrémité antérieure, ce tuyau se terminait en tronc de cône;
+l'autre extrémité affectait la forme évasée d'un tuyau de cheminée de
+locomotive.
+
+Le logement des voyageurs devait être formé par l'espace annulaire
+séparant le tuyau intérieur du grand cylindre qui constituait la coque
+même du navire. Cet espace fut divisé, en deux parties égales, dans le
+sens de la hauteur, par une cloison horizontale tenant lieu de plancher,
+et aussi dans le sens de la longueur, par une autre cloison percée d'une
+porte; de cette façon, l'appareil se trouvait composé de quatre cabines,
+accouplées deux par deux et superposées.
+
+Celles du premier étage furent consacrées, l'une au _carré_,
+c'est-à-dire à la salle commune, et l'autre, divisée en deux parties, à
+Ossipoff et à sa fille; l'une des deux de l'étage inférieur devait être
+partagée entre Farenheit et Gontran; l'autre devait servir tout à la
+fois de cuisine, de logement pour le moteur, de réserve, de soute; en
+outre, Fricoulet se proposait de s'organiser une petite encoignure, tout
+contre le moteur, afin de le surveiller de plus près.
+
+Une fois ce plan bien examiné et bien discuté entre Fricoulet et Aotahâ,
+ce dernier ce chargea de la mise en oeuvre, et le jeune ingénieur eut le
+loisir de s'extasier à son aise sur les merveilles de l'industrie
+martienne.
+
+Il avait été décidé que tout l'appareil serait en métal.
+
+Le cylindre extérieur, d'abord fait en bois, fut moulé dans le sable,
+suivant les procédés métallurgiques en usage sur la Terre; puis, le
+moule une fois terminé, et l'_âme_ mise en place, on fondit du même coup
+tout le cylindre.
+
+Pendant que le métal refroidissait, une autre équipe de Martiens
+fabriquait, au moyen d'un immense tour fonctionnant à l'électricité, le
+tuyau du milieu destiné à servir d'enveloppe à la vis; quant à l'hélice,
+on la construisait en enfonçant, dans une rainure hélicoïdale tracée sur
+l'arbre du moteur, de minces tiges métalliques réunies ensuite les unes
+aux autres par des plaques également métalliques.
+
+[Illustration]
+
+Cependant, le cylindre refroidi avait été démoulé et tourné.
+
+Alors, il fallut procéder à l'_ajustage_.
+
+Plus de neuf jours avaient été employés à ces différents travaux; ce
+qui, avec trois jours consacrés à l'étude préparatoire de l'appareil, ne
+laissait plus que trois jours de répit avant l'arrivée, dans la région
+de Mars, de la grande armée d'astéroïdes avec laquelle devait coïncider
+le départ des Terriens.
+
+Trois jours! et Fricoulet calculait qu'il faudrait au moins ce laps de
+temps rien que pour boulonner les planchers et les cloisons.
+
+Mais cette méthode primitive n'était point celle en usage chez les
+Martiens, et la surprise du jeune ingénieur fut aussi grande que sa
+joie, lorsqu'il put se rendre compte du moyen expéditif employé par les
+habitants de la planète pour ajuster les pièces entre elles.
+
+Aussitôt tournées, les pièces à rejoindre furent mises en contact,
+chauffées à blanc par un chalumeau voltaïque d'une puissance énorme et
+soudées, sans le secours d'aucune _brasure_; en moins de quelques
+heures, les différentes parties de l'appareil furent mises en place.
+
+Plus de deux jours restaient pour l'installation du moteur électrique,
+et c'était largement suffisant.
+
+Alors, on s'occupa de transporter l'appareil dans une des grandes sales
+de l'observatoire de la Ville-Lumière; c'est de là que les hardis
+voyageurs devaient s'élancer de nouveau à la conquête de l'espace, en
+présence de toutes les sommités scientifiques de la planète, convoquées
+à cette occasion.
+
+D'un avis unanime, Ossipoff avait été laissé dans une ignorance absolue
+des projets de ses compagnons; on craignait de sa part une résistance
+basée sur ses observations astronomiques non terminées et que ce départ
+allait brusquement interrompre.
+
+[Illustration]
+
+En le prévenant seulement au dernier moment, on avait cet avantage
+d'empêcher d'abord que la lutte s'éternisât, ensuite, d'enlever le vieux
+savant en faisant miroiter à ses yeux la perspective de Jupiter, de
+Saturne, d'Uranus, de Neptune, qu'une occasion unique s'offrait de
+pouvoir visiter.
+
+[Illustration]
+
+Il était comme toujours, plongé dans ses études télescopiques, lorsque
+Gontran, lui touchant l'épaule, le força à quitter son instrument et à
+le regarder.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, demanda le jeune homme, avancez-vous un
+peu et pensez-vous avoir fini bientôt vos observations?
+
+Ossipoff secoua la tête d'un air désespéré.
+
+--C'est véritablement effrayant, mon cher ami, répondit-il, plus je vais
+et plus je me rends compte de la tâche gigantesque que j'ai entreprise.
+
+Il se fit un silence après lequel M. de Flammermont reprit:
+
+--Mais, savez-vous bien que de ce train-là, nous risquons fort de nous
+éterniser ici.
+
+--Vous y trouvez-vous donc mal? demanda le vieillard surpris.
+
+--Non pas,... mais la vie est un peu monotone,... et puis...
+
+--Et puis? questionna Ossipoff.
+
+--Il avait été convenu que nous ne nous arrêterions, sur chaque planète,
+que le temps de reprendre haleine,... et dame, je ne serais pas fâché
+d'aller voir sur Jupiter ce qui s'y passe,... Vous n'oubliez pas que
+d'ici à Jupiter, nous avons un nombre respectable de lieues à parcourir.
+
+Le vieux savant leva les bras en l'air.
+
+--Jupiter! s'écria-t-il avec un éclair dans les yeux, le géant des
+mondes! oh! voir!... contempler!... étudier de près l'ossature de ce
+monstre!...
+
+Mais l'éclair de son regard s'éteignit, et il murmura tristement:
+
+--Malheureusement,... c'est un rêve, et Mars est bien notre dernière
+étape dans ce grand voyage que nous avons entrepris.
+
+--Notre dernière étape! s'exclama M. de Flammermont, plaisantez-vous,
+monsieur Ossipoff? Vous nous avez promis de nous faire visiter tout le
+système solaire,... il faut tenir votre promesse... Voir Jupiter!...
+mais c'est notre rêve à tous, à Mlle Séléna, à Fricoulet, jusqu'à
+Farenheit lui-même...
+
+Et il ajouta:
+
+--Vous ne pouvez vous dérober ainsi à vos engagements...
+
+--Mais le moyen de les tenir?... vous l'avez dit vous-même tout à
+l'heure,... ce sont des millions et des millions de lieues qui nous
+séparent de Jupiter!... comment franchir une si effroyable distance?...
+
+--Retournons sur la Terre, en ce cas, insinua Gontran.
+
+Le vieux savant tressaillit et répliqua d'une voix nette:
+
+--Pour cela, rien ne presse,... nous avons, pour y songer, tout le temps
+qu'il nous plaira.
+
+Le jeune comte dissimula le sourire qui, malgré lui, venait plisser ses
+lèvres, et répondit:
+
+--Je plaisantais, mon cher monsieur Ossipoff;... ma devise, vous le
+savez bien, depuis que j'ai entrepris ce grand voyage, est «en avant
+toujours en avant»,... eh bien! je viens vous dire aujourd'hui, fidèle à
+cette devise: «monsieur Ossipoff, ne nous immobilisons pas ici,... en
+avant!»
+
+Le jeune homme avait prononcé ces mots d'une voix vibrante qui parut
+faire sur Ossipoff une profonde impression; ses lèvres s'agitèrent dans
+un tremblement nerveux, et ses regards s'attachèrent avec curiosité sur
+Gontran.
+
+Celui-ci ajouta:
+
+--Savez-vous quel jour marque le calendrier terrestre, monsieur
+Ossipoff?
+
+Le vieillard secoua la tête négativement.
+
+--La Saint-Michel, repondit Gontran; c'est-à-dire, monsieur Ossipoff,
+que c'est aujourd'hui votre fête...
+
+[Illustration]
+
+--C'est ma foi vrai, murmura le savant, c'est ma fête; absorbé dans ces
+intéressantes études, je l'avais complètement oublié!
+
+Puis, après un moment, il demanda, tout étonné:
+
+--Pourquoi me dites-vous cela?
+
+--Parce que, si vous l'aviez oublié, vous, nous nous en sommes
+souvenus... pour vous la souhaiter...
+
+Un air de contentement se répandit sur le visage du vieillard.
+
+--Ça, c'est gentil, dit-il.
+
+Et il serra cordialement la main du jeune comte.
+
+--Devinez un peu, fit celui-ci d'un ton mystérieux, ce que nous vous
+offrons?
+
+--Vous êtes donc plusieurs?
+
+--Pour le cadeau dont il s'agit, il a fallu nous cotiser; Mlle Séléna
+s'est rappelé que c'était aujourd'hui votre fête.
+
+--Chère enfant, murmura le vieillard attendri.
+
+--Farenheit a déclaré qu'il fallait vous la souhaiter.
+
+--C'est un brave homme, au fond, cet Américain, quoique violent.
+
+--Moi, j'ai trouvé le cadeau qu'il fallait vous faire.
+
+Une nouvelle poignée de main remercia le jeune homme de ses paroles.
+
+--Quant à Fricoulet, termina Gontran, il m'a aidé.
+
+--Peuh!... aidé à quoi?
+
+--À vous faire le cadeau en question.
+
+Le vieillard hocha la tête d'un air qui montrait en quelle piètre estime
+il avait l'aide de Fricoulet; puis il demanda:
+
+--Et ce cadeau, qu'est-ce que c'est?
+
+--Jupiter!
+
+Ossipoff fit un bond en arrière, fixant sur son futur gendre un regard
+un peu inquiet.
+
+--Vous dites? s'écria-t-il.
+
+--Je dis: Jupiter.
+
+--Vous m'offrez Jupiter en cadeau?
+
+--Mais oui,... Jupiter lui-même,... _et ipse_, comme disait le bon
+proviseur du lycée Henri IV.
+
+--Vous perdez la tête, riposta le vieillard dont l'inquiétude allait
+croissant.
+
+Comme Gontran allait répondre, une nuée de Martiens envahit
+l'observatoire au milieu d'un bruit d'ailes assourdissants: c'était
+l'appareil que l'on apportait sous la direction de Fricoulet.
+
+Ossipoff examinait d'un oeil ébahi ce singulier instrument.
+
+--Qu'est-ce que cela? murmura-t-il.
+
+--Le véhicule qui va nous transporter dans Jupiter.
+
+--Est-ce possible? balbutia Ossipoff,... mais par quel moyen?
+
+--Par le moyen du courant parabolique d'astéroïdes qui forme un fleuve
+naturel sur lequel nous allons naviguer...
+
+Le vieillard poussa une exclamation indéfinissable et, se précipitant
+sur M. de Flammermont, le saisit dans ses bras et le tint longtemps
+serré sur sa poitrine.
+
+--Ah! mon enfant!... mon cher enfant! balbutia-t-il tout ému, il y en a
+dont les statues de bronze se dressent sur les places publiques, qui
+l'ont moins mérité que vous.
+
+Pendant que le jeune comte faisait visiter en détail l'appareil au vieux
+savant, Farenheit exprimait à Fricoulet la stupéfaction profonde en
+laquelle venait de le jeter la légèreté de l'appareil.
+
+--Il est pourtant construit tout entier en métal? observa-t-il.
+
+--Tout entier...
+
+--Si je ne me trompe,... il y a là au moins quinze cents kilos de fonte?
+
+Fricoulet se mit à rire.
+
+--À peine six cents... sur terre; car ici, en vertu des lois
+particulières de la pesanteur, ces six cents kilos sont réduits à deux
+cents seulement.
+
+L'Américain tournait et retournait autour de l'appareil, ne pouvant se
+convaincre que l'ingénieur lui disait la vérité.
+
+--Quel est donc le métal dont le poids est si faible?
+
+--Le lithium.
+
+--Le lithium, répéta l'Américain,... je ne connais pas ça.
+
+--Il y a bien d'autres choses que vous ne connaissez pas, répliqua
+plaisamment Fricoulet.
+
+Puis, tout à coup, il se mit à rire.
+
+--Qu'avez-vous donc? demanda Farenheit d'un ton sec, car il croyait que
+l'autre se moquait de lui.
+
+--Je pense à votre quartier de diamant que j'ai été obligé de jeter
+comme un vulgaire sac de lest, lors de mon brusque départ de Phobos,...
+et dont la perte vous a tant désespéré.
+
+--Et c'est cela qui vous fait rire? grommela l'Américain, il n'y a
+vraiment pas de quoi...
+
+--Quand vous saurez ce qui m'égaye ainsi, vous partagerez mon
+hilarité,... j'en suis certain.
+
+--En ce cas, hâtez-vous de parler...
+
+[Illustration]
+
+--Vous croyiez remporter une fortune, n'est-ce pas, avec votre morceau
+de carbone cristallisé?
+
+--Dame! un million environ.
+
+Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent dans une moue dédaigneuse.
+
+--Peuh! fit-il, un million, la belle affaire!
+
+--Cela vaut toujours mieux que de revenir gueux comme Job.
+
+D'un hochement de tête, l'ingénieur indiqua l'appareil.
+
+--Savez-vous, dit-il, ce que vaut ceci?
+
+--Ça... ça n'a pas d'autre valeur que le prix de la fonte.
+
+--Quel prix, selon vous?
+
+--Eh! comment voulez-vous que je sache cela? Je n'ai jamais été dans la
+ferraille, moi... je ne me connais que dans les suifs...
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet insista, en riant.
+
+--Mais, enfin, à votre avis, quelle valeur cela peut-il avoir?
+
+Farenheit réfléchit quelques secondes.
+
+--Je crois, dit-il, être au-dessus de la vérité en estimant le kilog.
+à... à...
+
+Et, se grattant le bout du nez, hésitant à citer un chiffre.
+
+--Allons, s'écria l'ingénieur, dites-le donc... à soixante-dix-sept
+mille francs.
+
+L'Américain fit un bond formidable.
+
+--Soixante-dix-sept mille francs! répéta-t-il... le kilog!
+
+--Oui,... le kilog... c'est le prix du lithium en Europe.
+
+--Mais alors, il y a là une fortune gigantesque!
+
+--Oui... à peu près quarante-six millions.
+
+Farenheit n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+--Vous êtes bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il.
+
+--Vous verrez là-bas à notre arrivée, répondit l'ingénieur que
+l'ahurissement de son compagnon amusait beaucoup.
+
+L'Américain tournait autour de l'appareil, l'enveloppant d'un regard
+attendri, passant, avec la volupté d'un avare, sa main sur le métal poli
+et brillant.
+
+Soudain une ombre inquiète assombrit son front.
+
+--Savez-vous, dit-il en s'arrêtant devant Fricoulet, que c'est une belle
+chose que d'être savant.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Dame! c'est une véritable fortune que vous allez remporter en
+France...
+
+--Je parie que, dans toute votre vie, répondit l'ingénieur en
+plaisantant, vous n'avez pas fait une seule opération sur les suifs
+aussi avantageuse.
+
+--Quarante-six millions! répéta l'Américain sur un ton de regret.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet crut comprendre le sentiment qui attristait son compagnon, et
+il dit en lui frappant amicalement sur l'épaule.
+
+--Bien que partagé en cinq morceaux, l'_Éclair_,--car c'est ainsi que
+j'ai baptisé l'appareil--l'_Éclair_ représentera encore, pour chacun de
+nous, une jolie somme.
+
+--En cinq morceaux! s'écria Farenheit... quoi! vous seriez assez
+généreux pour...
+
+--Il n'y a, de ma part, aucune générosité, mais de la justice
+simplement... nous sommes ici cinq individus qui avons partagé et
+partagerons encore--c'est à craindre--bien de la mauvaise fortune; ne
+devons-nous pas partager la bonne?
+
+L'Américain se précipita sur les mains de l'ingénieur.
+
+--Mais quarante-six millions, divisés par cinq, cela donne pour chaque
+part un peu plus de neuf millions, dit-il d'une voix vibrante.
+
+--Mon cher sir Jonathan, vous calculez à merveille, déclara Fricoulet.
+
+Et se débarrassant de l'étreinte de son compagnon, il se dirigea vers
+Ossipoff qui sortait de l'_Éclair_ suivi de Gontran et de Séléna.
+
+--Eh bien! demanda l'ingénieur, êtes-vous satisfait, monsieur Ossipoff.
+
+Le vieillard jeta sur son futur gendre un regard plein d'orgueil.
+
+--Avouez, dit-il à Fricoulet, que c'est là un des cerveaux les plus
+admirablement organisés de notre époque... Cet appareil est un pur
+chef-d'oeuvre.
+
+Puis, tout à coup, se souvenant d'un détail qu'il avait négligé de
+demander.
+
+--Pendant combien de temps, mon cher enfant, dit-il, ce moteur peut-il
+fonctionner?
+
+Gontran, qui avait parfaitement bien entendu, mais qui était incapable
+de répondre à cette question, fit mine de redoubler d'animation dans sa
+conversation avec Séléna.
+
+Fricoulet comprit l'embarras de son ami, et aussitôt:
+
+--Le moteur peut fonctionner pendant six mois, sans interruption,
+dit-il; il y a également, dans les soutes, pour six mois d'air
+respirable et de vivres.
+
+Le visage du vieux savant était radieux.
+
+--Dans combien de temps le départ? interrogea-t-il.
+
+Fricoulet se tourna vers Farenheit.
+
+--Quelle heure a votre chronomètre, sir Jonathan? demanda-t-il.
+
+--Onze heures quarante-cinq minutes.
+
+--Monsieur Ossipoff, dit alors l'ingénieur, nous avons encore un quart
+d'heure à rester ici,... le départ est pour midi précis...
+
+Depuis quelque temps l'espace était rayé en tous sens de longues
+traînées de Martiens qui, prévenus du départ des étranges voyageurs,
+accouraient de tous les points de la région de l'Équateur.
+
+Déjà, la grande salle de l'Observatoire était pleine de notabilités
+scientifiques réunies en congrès et, au dehors, on entendait le
+bruissement d'ailes de la foule qui s'impatientait.
+
+À un signal d'Aotahâ, la coupole de l'Observatoire se sépara en deux et
+se rabattit de chaque côté, formant ainsi une large baie par laquelle
+l'_Éclair_ pût prendre son essor.
+
+--Midi moins cinq, monsieur Fricoulet, dit Farenheit qui avait conservé
+son chronomètre à la main.
+
+--Mes amis, dit l'ingénieur en se tournant vers ses compagnons, il est
+temps d'embarquer.
+
+L'appareil avait été dressé verticalement, son extrémité conique pointée
+vers le ciel, en sorte que c'étaient les cloisons séparant les cabines
+qui servaient de plancher.
+
+--Y sommes-nous? demanda Fricoulet après avoir jeté autour de lui un
+regard rapide pour s'assurer que tout était paré.
+
+--_All right!_ répondit Farenheit d'une voix vibrante.
+
+Et il ajouta, sans songer à Ossipoff qui pouvait l'entendre.
+
+--_Go ahead for the United States!_
+
+En route, pour les États-Unis!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMME QUOI SIR JONATHAN PERDIT LA RAISON
+
+
+[Illustration]
+
+À l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du
+soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le
+«trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil.
+
+Tout à coup, l'ingénieur murmura:
+
+--Midi!
+
+En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était
+le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure.
+
+--Nous partons, dit simplement Fricoulet.
+
+Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi
+presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois
+intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta:
+
+--Nous sommes partis.
+
+--Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots.
+
+Mais, aussitôt, il poussa un retentissant _By God_ qui attira auprès de
+lui les autres voyageurs.
+
+On était parti et l'_Éclair_ justifiait à merveille le nom dont il avait
+été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté
+ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la
+surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense
+carte géographique.
+
+[Illustration]
+
+Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient
+comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout
+entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni
+qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux
+le soleil, alors au Zénith.
+
+Et, de seconde en seconde, l'_Éclair_ poursuivant sa marche rapide ainsi
+qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace,
+emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut.
+
+Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère
+bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup:
+
+--Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position
+verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti
+pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers
+ne sont pas faits pour les chiens...
+
+[Illustration]
+
+--Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de
+principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence
+vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée,
+parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas...
+
+--Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du
+train dont marche l'_Éclair_, nous pourrons, avant dix heures, reprendre
+la position horizontale qui vous est si chère.
+
+--Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils.
+
+--Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton
+dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le
+grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre...
+pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous
+entraîne notre curiosité.
+
+Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que
+l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui
+grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante:
+
+--_By God!_ monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions
+de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer
+ce maudit voyage!--Qui trompe-t-on ici?
+
+Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton
+gouailleur:
+
+--Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous?
+
+Et il souligna sa phrase d'un coup d'oeil à l'adresse du vieux savant.
+
+Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement
+moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération.
+
+--Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide--lorsqu'il était content,
+l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit
+nom--dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur
+ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment?
+
+--C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en
+ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre
+vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit
+qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine
+que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche
+puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce
+courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle
+dans laquelle nous voulons aller.
+
+L'Américain hocha la tête d'un air approbatif.
+
+--Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force,
+dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité
+suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en
+avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il
+la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés?
+
+Fricoulet se mit à rire.
+
+--Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je
+vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au
+moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens
+sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous
+sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les
+moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des
+forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines
+de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur
+nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents,
+les courants...
+
+Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet
+menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont
+l'Américain bâillait à l'avance.
+
+--Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous
+transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait,
+quel procédé avez-vous appliqué?
+
+--Le principe de l'électricité.
+
+Farenheit parut étonné.
+
+--J'ai cependant visité l'_Éclair_ en détail, murmura-t-il, et je n'ai
+aperçu ni machines, ni piles...
+
+Fricoulet sourit.
+
+--C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses,
+au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir
+l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de
+l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à
+volonté, au fur et à mesure de leurs besoins...
+
+[Illustration]
+
+L'Américain secoua la tête.
+
+--Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il.
+
+--L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie
+d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet
+appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des
+dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se
+dissolvent par un effet moléculaire.
+
+--Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée.
+
+--En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort
+petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous
+voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du
+fonctionnement de l'appareil.
+
+--Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la
+porte se trouve au plafond et, pour y atteindre...
+
+--Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter...
+
+Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent,
+s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut.
+
+--Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne
+du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et
+en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain.
+
+Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de
+quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment
+spécial de l'_Éclair_, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans
+un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité.
+
+À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et
+régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires,
+vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe
+de l'hélice.
+
+Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité,
+était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance
+de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff,
+tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants
+artificiels d'une grande force--des électro-aimants, pour être
+juste--exerçaient sur des pièces disposées à cet effet.
+
+[Illustration]
+
+L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui
+fournissait l'ingénieur.
+
+--Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute
+une fortune dans ce système si simple et si puissant... _By God!_ si
+nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie,
+le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille
+d'or...
+
+Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter
+l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les
+mains.
+
+--Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché
+d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne?
+
+--Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la
+cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains
+toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la
+libre Amérique...
+
+[Illustration]
+
+--J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir
+Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du
+commerce des suifs et aux honneurs de l'_Excentric-Club_.
+
+--Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en
+soulevant sa casquette.
+
+Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons:
+Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un
+télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité;
+dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient
+à voix basse, la main dans la main.
+
+[Illustration: Séléna et Gontran, assis dans un coin, causaient à voix
+basse.]
+
+Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant,
+pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte
+de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux
+moteur.
+
+[Illustration]
+
+Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain
+s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de
+sommeil et à ses yeux tout gonflés.
+
+--_By God!_ grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est
+pas bientôt l'heure de se coucher.
+
+--Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les
+hamacs et tant que nous serons dans la position verticale...
+
+--Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons...
+
+Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de
+feu.
+
+--Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à
+l'oreille.
+
+--Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton.
+
+Et, à l'Américain:
+
+--Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il.
+
+--Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet.
+
+--C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre
+oreiller.
+
+--Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna Mlle
+Ossipoff.
+
+--Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus
+avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position
+normale...
+
+Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier,
+attendit.
+
+--Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit.
+
+--Minuit! répondit celui-ci.
+
+Fricoulet arrêta le propulseur et l'_Éclair_, abandonné à la seule force
+du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua
+lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un
+fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable
+distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens,
+annulait toute pesanteur, si bien que l'_Éclair_ était devenu un nouvel
+astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus,
+au sortir du Cotopaxi.
+
+[Illustration]
+
+En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en
+action, l'_Éclair_ fila avec le courant.
+
+[Illustration]
+
+--Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu
+viens de faire là?
+
+--Tu le vois bien, ce me semble.
+
+--C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es
+pas fou?
+
+--Pourquoi cette question?
+
+Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par
+le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il.
+
+--Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil.
+
+--Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache
+sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est?
+
+[Illustration]
+
+--La Terre.
+
+--De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie?
+
+Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau.
+
+--Dans ce sens-ci, répondit-il.
+
+--C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait
+été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander
+si tu sais ce que tu fais.
+
+Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein
+de commisération.
+
+--Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il.
+
+--Réponds; tu te moqueras de moi après.
+
+--Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé
+par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre
+compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant
+se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons
+pas le chemin?
+
+--Alors?...
+
+--Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le
+moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et
+sitôt que l'honnête et crédule vieillard,--de la confiance duquel nous
+abusons outrageusement,--sera plongé dans les douceurs du sommeil, je
+vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers
+notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur
+beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour
+revenir sur nos pas...
+
+Et, _in petto_, le jeune ingénieur ajouta:
+
+--Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la
+main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque.
+
+M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami.
+
+--En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie.
+
+--Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir.
+
+Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si
+mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des
+autres voyageurs.
+
+--Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les
+_quarts_; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici
+dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures
+de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le
+quart immédiatement.
+
+--Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff.
+
+--Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne
+avec régularité, de noter sa dépense de forces.
+
+Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'oeil d'intelligence.
+
+[Illustration]
+
+--Je demande à prendre le _quart_ après toi, fit le jeune comte.
+
+--C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir
+Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra le _quart_ avec la fin de la
+nuit.
+
+Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et
+Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille,
+regagnaient leur hamac respectif.
+
+L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit
+profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un
+soufflet de forge.
+
+Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le
+jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer
+l'oeil.
+
+À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une
+poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de
+Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la
+machinerie.
+
+--Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le
+_quart_ tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute
+aura-t-il plus de chance que moi.
+
+[Illustration]
+
+Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier
+qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs
+qu'il n'entendit point entrer son ami.
+
+Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur
+l'épaule.
+
+Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son
+visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait.
+
+--Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier.
+
+--Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te
+relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils
+froncés... qu'arrive-t-il?
+
+L'ingénieur haussa furieusement les épaules.
+
+--Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel
+nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la
+direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il
+en vient.
+
+[Illustration]
+
+--Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais
+c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant.
+
+--Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait
+égale à notre vitesse propre.
+
+--En sorte?
+
+--En sorte que, depuis plus d'une heure que l'_Éclair_ a viré de bord,
+il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai,
+mais il n'a pas avancé d'un millimètre.
+
+--Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une
+vitesse considérable.
+
+[Illustration]
+
+--En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose,
+j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume.
+
+--Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent?
+
+--Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée
+par la racine carrée de 2.
+
+--Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences
+très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri
+IV.
+
+--Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer
+nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse
+orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la
+racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un
+par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu
+compris, maintenant?
+
+Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément.
+
+--Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien
+en sens contraire?
+
+--Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre.
+
+--Tu avais dit un mois?
+
+--Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en
+ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous
+nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié.
+
+Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être
+interrompu, il lui dit:
+
+--Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars;
+nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à
+l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là,
+nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et
+sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce
+pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans.
+
+Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du
+malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé.
+
+--Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez
+pour épouser Séléna.
+
+--C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est
+plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept
+cents et quelques années.
+
+--Mais alors, nous sommes perdus.
+
+--Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation.
+
+M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami.
+
+--Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure.
+
+--Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux
+papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la
+vue plus nette et les idées aussi.
+
+--Mais d'ici demain, que va-t-il se passer?
+
+--Absolument rien... La force du courant étant neutralisée exactement
+par notre propre force, l'_Éclair_ va demeurer aussi immobile que s'il
+était à l'ancre.
+
+Tout en parlant, l'ingénieur donnait un dernier coup d'oeil au moteur,
+assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le
+gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir à son ami, gagna le petit
+logement qu'il s'était aménagé dans un coin de la machinerie.
+
+Force fut bien à M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac où
+le sommeil se décida enfin à le visiter, en dépit des préoccupations
+terribles que venait de faire naître dans son esprit la révélation de
+Fricoulet.
+
+* * *
+
+Pénétrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient déjà la
+machinerie d'une lueur éclatante, lorsque l'ingénieur se réveilla en
+sursaut.
+
+--Parbleu! fit-il en se frottant les paupières encore toutes gonflées de
+sommeil, voilà qui est singulier,... j'aurais juré que je venais
+d'entendre rire...
+
+[Illustration]
+
+Et il demeurait là, assis sur son séant, tout hébété de ce brusque
+réveil, lorsqu'en effet, derrière lui, un éclat de rire moqueur
+retentit.
+
+Il se retourna et vit, à la tête de sa couchette, debout, les bras
+croisés sur la poitrine et le considérant d'un air railleur, Mickhaïl
+Ossipoff.
+
+--Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein?
+
+--Quelque chose comme neuf heures du matin.
+
+En un bond, Fricoulet fut à bas de sa couchette murmurant:
+
+--Je suis véritablement honteux de m'être attardé ainsi.
+
+--Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'être honteux,
+monsieur Fricoulet, répliqua railleusement le vieillard.
+
+--Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme.
+
+--Mais... de votre étourderie inqualifiable.
+
+L'ingénieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur.
+
+--Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un
+pilote qui dirige le bâtiment, à lui confié, dans une direction
+diamétralement opposée à celle qu'il doit suivre.
+
+Fricoulet eut un geste effaré:
+
+--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le
+pressentiment de ce qu'allait lui répondre le vieillard.
+
+--Il avait été convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le
+quatrième _quart_, c'est-à-dire que je devais m'éveiller vers six heures
+du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec
+l'idée bien arrêtée de s'éveiller à heure fixe, il est bien rare que le
+sommeil ne vous abandonne pas précisément vers cette heure-là... C'est
+ce qui m'est arrivé à moi;--il était cinq heures et demie environ
+lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en
+passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux,
+à qui mieux mieux,... quant à vous, vous dormiez non moins profondément
+qu'eux...
+
+--Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manière
+d'excuse.
+
+Ossipoff haussa les épaules et continua:
+
+--Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la
+direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je
+m'aperçus?...
+
+L'ingénieur ne répondit pas, mais il lança au vieillard un regard
+inquiet.
+
+--Je m'aperçus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre
+appareil était dirigée vers la Terre... ah! pour un pilote, vous êtes un
+bon pilote, monsieur Fricoulet.
+
+Et il se prit à ricaner.
+
+--Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingénieur d'une voix tremblante.
+
+[Illustration]
+
+--Vous le demandez!--mais ce que vous eussiez fait à ma place en vous
+apercevant d'une si complète méprise... J'ai changé notre direction,
+bord pour bord... j'ai forcé le moteur à donner toute sa puissance et,
+en quelques heures, nous avons regagné tout le temps que votre incurie
+nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes à plus d'un million
+de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et,
+enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur.
+
+--Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne.
+
+Ces mots plongèrent Ossipoff dans un ahurissement profond.
+
+[Illustration]
+
+--Que voulez-vous dire par là? demanda-t-il.
+
+À peine avait-il prononcé ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il
+était trop tard.
+
+Sans répondre à la question du vieillard, l'ingénieur s'écria:
+
+--Alors, vous nous emmenez sur Jupiter?
+
+--Assurément... et de là sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune.
+
+--C'est de la folie,... il nous faudra des années pour parvenir
+jusqu'aux dernières planètes du système solaire?
+
+--Des années!... pourquoi cela?--nous franchissons 85,000 mètres par
+seconde, soit 76,620 lieues à l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24
+heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq
+mois, nous atteindrons Saturne.
+
+Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la
+machinerie, il était tout pâle et ses joues tremblaient de colère.
+
+--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix où l'on devinait une colère
+difficilement contenue, j'aime à croire que ce que je viens d'entendre
+n'est qu'une plaisanterie.
+
+--Une plaisanterie!... et pourquoi cela?
+
+--Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson
+d'une pomme... s'écria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus
+tôt la cinquième avenue... et que vos planètes du diable n'en sont
+nullement le chemin.
+
+Ce disant, il s'était avancé et se tenait devant le vieillard, menaçant,
+les poings convulsivement serrés.
+
+--Mon cher sir Jonathan, répliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je
+suis véritablement fâché de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est
+de toute impossibilité.
+
+L'Américain se tourna vers Fricoulet.
+
+--Vous m'avez donc trompé? grommela-t-il furieusement.
+
+L'ingénieur haussa les épaules.
+
+--Pouvais-je prévoir, répondit-il, que la vitesse de l'_Éclair_ serait
+égale à celle de ce maudit courant.
+
+--On ne promet pas, quand on n'est pas sûr de tenir, répliqua Farenheit.
+
+--Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'écria l'ingénieur, que
+l'entêtement de Farenheit commençait à énerver, adressez-vous à
+Gontran...
+
+Celui-ci, attiré par les éclats de voix, entrait dans la machinerie.
+
+--Pourquoi mon nom? demanda-t-il.
+
+--Ah! vous voilà! hurla Farenheit en se précipitant vers lui,...
+m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre?
+
+Stupéfait, le jeune comte demeura un moment sans répondre; puis, d'un
+coup d'oeil il désigna Ossipoff à l'Américain.
+
+Mais celui-ci s'écria:
+
+--Eh! à quoi bon tant de mystère?... il sait tout maintenant; on peut
+parler devant lui.
+
+Les sourcils du vieillard se froncèrent.
+
+--Alors, c'était un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un
+regard inquisiteur.
+
+Gontran courba la tête.
+
+--Nous voulions faire votre bonheur malgré vous, murmura-t-il; il ne
+faut pas nous en vouloir.
+
+--Mon bonheur, à moi, c'est de satisfaire ma curiosité scientifique.
+
+--Vous êtes un mauvais père... vous n'aimez pas votre fille, répliqua
+Gontran,... vous la sacrifiez froidement à votre égoïsme de savant.
+
+--C'est-à-dire que si elle était votre complice en cette circonstance,
+c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour
+être heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques années à peine me
+restent,... je suis condamné à mourir bientôt.
+
+Fricoulet que, même dans les cas graves, sa manie de plaisanter
+n'abandonnait jamais, ajouta:
+
+--Et l'usage est d'accorder aux condamnés à mort tout ce qu'ils
+demandent... sauf la vie, bien entendu...
+
+Séléna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du
+vieillard en murmurant:
+
+--Pardon, père... mais je l'aime tant!
+
+--L'aimes-tu donc plus que moi? répliqua Ossipoff dans le coeur duquel
+venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle.
+
+[Illustration]
+
+Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte à si bon compte.
+
+--Vous m'avez dit que vous étiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce
+serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me
+reconduire à la Terre--reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si
+cela vous convient.
+
+--Mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte, je vous ai fait, il
+est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu à la légère.
+
+--_By God_!... un homme de votre valeur ne s'engage pas à la légère--je
+vous somme de tenir votre promesse.
+
+--Je ne m'y refuse pas, répliqua M. de Flammermont, mais je vous demande
+un délai.
+
+L'Américain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait:
+
+--Un délai de combien?
+
+--De mille à douze cents ans.
+
+À peine Gontran avait-il prononcé ces mots, que Farenheit poussant un
+rugissement terrible, se précipita sur lui, les mains grandes ouvertes,
+prêtes à la strangulation.
+
+Mais, tout à coup, il s'arrêta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux
+démesurément agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut
+pour faire place à une expression niaise.
+
+--_By God_! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large éclat
+de rire,... Jupiter,... Saturne,... voilà de belles planètes,... des
+mondes nouveaux, où il doit y avoir beaucoup à faire au point de vue
+industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?...
+
+Et il s'avançait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne
+comprenait rien à ce brusque revirement.
+
+Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu'à son avis
+l'équilibre cérébral de l'Américain venait de se déranger soudainement.
+
+--Vous pourrez dire que celui-là est bien une de vos victimes,
+murmura-t-il à l'oreille d'Ossipoff.
+
+--Pourquoi cela? demanda le vieillard.
+
+--Parce que c'est assurément la rage qui lui a détraqué la cervelle.
+
+Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant
+ses deux mains à son front, recula jusqu'à la cloison, avec tous les
+signes de la plus profonde terreur; en même temps, ses yeux, injectés de
+sang, paraissaient vouloir sortir de sa tête, une légère écume
+blanchâtre frangeait ses lèvres, et tous les muscles de sa face étaient
+agités de tressaillements convulsifs.
+
+[Illustration]
+
+Enfin, il s'affaissa sur le plancher où il demeura étendu sans
+connaissance.
+
+--Vite, dit Fricoulet à Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par
+les épaules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est
+point un cas de folie furieuse.
+
+[Illustration:--Qui sait si ce n'est pas un cas de folie furieuse?]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+À TRAVERS LA ZONE 28
+
+
+[Illustration]
+
+Depuis la scène racontée dans le précédent chapitre, l'existence à bord
+avait subi une transformation complète: chacun vivait de son côté,
+n'adressant la parole à ses compagnons que dans les cas d'extrême
+nécessité et s'empressant, dès que cela se pouvait, de retomber dans son
+mutisme et de retourner à sa solitude.
+
+L'échec de la tentative suprême faite par Fricoulet pour rejoindre la
+Terre, avait porté un coup terrible aux voyageurs qui, sans même se
+rendre un compte exact du pourquoi, se rejetaient réciproquement la
+responsabilité de cet échec, imputable à la seule fatalité.
+
+Cependant, sans qu'ils eussent eu occasion de se communiquer leurs
+sentiments, il y avait, entre eux, communauté d'idée en ce qui
+concernait Ossipoff.
+
+Le vieux savant était pour eux:
+
+ LE PELÉ, LE GALEUX, D'OÙ VENAIT TOUT LE MAL.
+
+Aussi vivait-il plus à l'écart encore que ses autres compagnons, dans
+une sorte de quarantaine rigoureusement observée, sauf par Séléna qui
+venait, de temps à autre, passer quelques minutes avec lui.
+
+Mais, entre le père et la fille, aucune conversation, même pas l'échange
+du bonjour banal, seulement un baiser indifférent déposé par le
+vieillard sur le front de sa fille.
+
+Puis, sans se soucier aucunement de sa présence, il se remettait à la
+besogne: depuis son départ de Mars, le vieillard avait entrepris de
+mettre au net les observations recueillies par lui, dès le jour où il
+avait mis le pied dans le cratère du Cotopaxi et il comptait employer à
+terminer cette lourde tâche les deux mois de captivité imposés par le
+voyage de Jupiter.
+
+Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rôle qu'il
+jouait; il comprenait à merveille la haine qu'il avait inspirée à ses
+compagnons, il excusait même les reproches contenus dans l'attitude
+résignée et dans les regards navrés de Séléna.
+
+[Illustration]
+
+Oui, poussé par cet irrésistible vent de folie scientifique, il courait
+à sa perte, entraînant à sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et
+trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la
+sympathie.
+
+Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosité toujours
+inassouvie de l'inconnu, lui avaient desséché le coeur et chassé de son
+esprit toute autre idée que celle ayant trait à cet infini immense qu'il
+avait résolu de parcourir d'un bout à l'autre.
+
+Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards
+furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux
+hurlements menaçants de Farenheit.
+
+Celui-ci avait été définitivement déclaré, par Fricoulet, comme atteint
+d'une aliénation mentale parfaitement caractérisée: depuis de longs mois
+déjà, l'Américain ne dérageait pas; il vivait dans un état de
+surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses
+espérances lui avait porté un coup si terrible, qu'une fissure cérébrale
+s'en était suivie.
+
+Dans l'intérêt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait
+décidé, à l'unanimité, d'enfermer Farenheit dans sa cabine où il ne
+cessait de vociférer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus
+particulièrement, les plus terribles menaces.
+
+Gontran, lui, boudait Séléna, la pauvre!
+
+Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la désespérance
+s'empare de nous, les êtres les plus chers vous deviennent indifférents,
+odieux même, et que l'égoïsme, de sa griffe aiguë, transforme tous nos
+sentiments.
+
+Certes, pour avoir fait ce qu'il avait fait, pour renoncer à sa
+carrière, dilapider sa fortune, abandonner sa famille et sa patrie, pour
+s'engager en d'aussi invraisemblables aventures que celles où il avait
+suivi Séléna, il fallait que M. de Flammermont eût pour la jeune fille
+une véritable, une profonde adoration.
+
+Et cette adoration avait résisté à tous les déboires dont il était
+abreuvé depuis de si longs mois.
+
+Mais, cette fois-ci, les choses dépassaient par trop la mesure: ce
+n'était plus par semaines ni par mois que se chiffrait le retard apporté
+au mariage! Il fallait compter par années; et combien d'années? Un
+minimum de trente ans?
+
+[Illustration]
+
+Mais dans trente ans, Gontran en aurait cinquante-sept et Séléna bien
+près de quarante-huit.
+
+Cent cinq ans à eux deux! plus d'un siècle!
+
+En vérité! cela serait du dernier grotesque!
+
+Sans compter qu'il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour
+que leur affection ne résistât pas à un stage d'aussi longue durée.
+
+La prudence des parents restreint autant que possible la période pendant
+laquelle le fiancé fait la cour à sa fiancée; à s'étudier trop
+longtemps, on finit par s'apercevoir de ses défauts mutuels, on remarque
+que ce minois si frais, emprunte quelque agrément à la veloutine Fay, et
+que le corset de la célèbre faiseuse n'est peut-être pas pour rien dans
+la sveltesse de la taille; comme aussi, d'autre part, on constate que
+les cheveux laissent apercevoir le crâne, indice d'une calvitie
+prochaine, et que la patte d'oie, aux fils tout d'abord invisibles
+trahit une fatigue précoce. Au moral, il en va de même; mademoiselle est
+coquette, monsieur est joueur; mademoiselle est colère, monsieur est
+emporté, etc., etc.
+
+Si quelques semaines suffisent pour porter atteinte à un amour, que
+restera-t-il donc, au bout de trente ans, d'une affection, si profonde
+soit-elle?
+
+Voilà ce que s'était demandé tout d'abord M. de Flammermont.
+
+Et puis, il y avait ce diable de siècle qu'il leur faudrait faire bénir
+à leur arrivée sur la terre.
+
+Il est vrai qu'ils étaient deux pour le porter, ce siècle; mais, enfin,
+ce n'en était pas moins ridicule, et le ridicule tue, même l'amour.
+
+Séléna, dont le coeur ne raisonnait pas, s'apercevait bien du changement
+survenu chez son fiancé, changement qui allait, chaque jour,
+s'accentuant et dont elle n'expliquait pas la cause.
+
+Cette fois-ci, l'attitude de Gontran n'était plus la même, ce n'était
+pas de la tristesse, c'était une sorte d'indifférence, de détachement.
+
+La pauvre enfant avait trop de dignité pour demander une explication,
+pour faire entendre une plainte; mais quand elle était seule, elle
+pleurait et maintenant elle avait constamment les paupières gonflées et
+rougies.
+
+[Illustration]
+
+Seul de toute la bande, Fricoulet conservait son inaltérable bonne
+humeur; en dehors de la grande dose de philosophie qui lui démontrait
+l'inutilité de se mettre en fureur contre la fatalité, il n'avait point
+les mêmes raisons que Farenheit et Gontran de pester contre les
+événements.
+
+Rien ne le rappelait sur la Terre; il n'avait pas, comme l'Américain,
+des actionnaires auxquels il lui fallait rendre des comptes, ni comme
+Gontran, un bonheur sur lequel il avait hâte d'appeler les bénédictions
+d'un maire et d'un curé.
+
+En outre, son propriétaire, un homme grincheux, avare et à cheval sur la
+question du terme, devait avoir, depuis longtemps, vendu son pauvre
+mobilier du boulevard Montparnasse.
+
+Le coeur de l'ingénieur se serrait bien un peu à la pensée de ses beaux
+instruments et de ses chers bouquins dispersés, par autorité de justice,
+aux quatre coins de Paris.
+
+Mais à cela quel remède? aucun; donc il était préférable de prendre le
+temps comme il venait et de ne point se faire sauter la cervelle.
+
+[Illustration]
+
+Enfin, à côté de cette incertitude de savoir où il irait reposer sa
+tête--les hospitalités de nuit ne lui souriant guère--il y avait encore
+une autre cause au peu d'enthousiasme qu'éprouvait Fricoulet de
+retourner sur la Terre.
+
+Instruit par ses pérégrinations célestes, le jeune ingénieur comparait
+sa planète natale aux différents mondes qu'il venait de visiter, il la
+voyait reprendre, dans l'échelle des civilisations astrales, son rang
+infime et il rougissait presque pour elle, en songeant aux humanités de
+Vénus et de Mars.
+
+Aussi, loin de maudire Mickjaïl Ossipoff, ce Christophe Colomb des
+Terres du Ciel, qui l'associait, malgré lui, à la réalisation de sa
+sublime chimère, lui était-il, au contraire, reconnaissant de l'arracher
+aux spectacles désolants qui l'attendaient sur la Terre, où la lutte
+pour la vie pousse le fort à triompher du faible, où l'injustice
+l'emporte, la plupart du temps, sur l'équité, où l'argent est tout, où
+la vertu compte si peu et où surtout la science de la mécanique est
+encore dans l'enfance...
+
+Mais Fricoulet se contentait de penser ainsi; pour rien au monde, il
+n'eût fait part de ces sentiments à ses compagnons de voyage; au point
+de vue du principe, il trouvait que ceux-ci avaient raison d'en vouloir
+à Ossipoff, et que celui-ci, paternellement parlant, était d'un égoïsme
+épouvantable.
+
+Néanmoins, il tentait de jouer le plus consciencieusement possible le
+rôle de conciliateur qu'il avait adopté; mais, jusqu'alors il n'avait
+obtenu aucun résultat, ce qui ne l'empêchait pas de conserver l'espoir
+de ramener, parmi les membres de la petite colonie, la concorde des
+beaux jours.
+
+Telle était l'attitude réciproque des voyageurs, depuis le fameux jour
+où l'on avait dû s'incliner devant la terrible réalité qui emportait les
+Terriens vers Saturne, au lieu de les ramener vers leur planète natale,
+comme ils en avaient conçu l'espoir.
+
+Depuis près de deux semaines qu'on avait quitté Mars, l'_Éclair_
+poursuivait sa marche rapide à travers l'espace et son propulseur
+fonctionnait sans arrêt, sous l'effort de l'électricité emmagasinée dans
+les accumulateurs.
+
+Tout d'abord, la lumière perpétuelle au milieu de laquelle ils
+naviguaient avait fort incommodé les voyageurs et bouleversé toutes
+leurs habitudes.
+
+Mais Fricoulet, qui s'était accaparé le chronomètre de Farenheit,
+s'était chargé de régler le temps à sa façon: toutes les douze heures,
+il fermait les hublots par lesquels pénétrait la lumière extérieure,
+allumait les lampes et effaçait un jour sur le vieux calendrier contenu
+dans son portefeuille.
+
+De la sorte, les Terriens avaient une notion exacte du temps et
+pouvaient régler leurs occupations.
+
+[Illustration: Sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette,
+tandis que sa main gauche...]
+
+Un matin, comme l'ingénieur prenait le _quart_, pour remplacer Gontran
+qui venait de s'étendre sur son hamac, la porte du réduit dans lequel
+Ossipoff s'était enfermé avec ses papiers et ses instruments, s'ouvrit
+brusquement et le vieillard apparut sur le seuil; sa main droite
+brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche serrait
+fièvreusement un micromètre.
+
+--Eh! parbleu, mon cher monsieur, s'écria Fricoulet, auriez-vous, par
+hasard, découvert un astre nouveau, que vous voilà si joyeux?
+
+Le visage du vieillard était, en effet, radieux, et ses yeux brillaient
+d'un éclat singulier.
+
+[Illustration]
+
+--Nous pénétrons dans la zone des petites planètes, répondit-il d'une
+voix un peu étranglée par l'émotion.
+
+--Déjà! fit l'ingénieur, tout d'abord surpris de cette nouvelle,... en
+êtes-vous bien certain?...
+
+Le vieux savant frappa sur sa lunette.
+
+--Voilà qui ne trompe pas, répliqua-t-il, et puis, pour peu que vous
+ayez enregistré le nombre de kilomètres parcourus depuis notre départ de
+Mars, il vous sera facile de constater que nous devons être parvenus à
+la distance 28, établie par la loi de Titius et de Bode.
+
+--Je vous crois, monsieur Ossipoff, je vous crois, dit Fricoulet
+nullement soucieux d'entamer une discussion sur ce point qui,
+d'ailleurs, lui importait peu.
+
+Voyant le vieillard qui s'apprêtait à poursuivre sa route dans la
+direction des cabines, il lui demanda:
+
+--Mais où allez-vous ainsi?
+
+--Trouver M. de Flammermont;... bien que son attitude, à mon égard, ne
+soit pas tout à fait ce que j'avais le droit d'espérer, je ne puis pas,
+cependant, le laisser dans l'ignorance d'un fait scientifique aussi
+important et qui doit avoir, pour lui, un intérêt capital.
+
+--C'est que M. de Flammermont vient de se coucher seulement, insinua
+Fricoulet,... cette veille l'a, paraît-il, extrêmement fatigué et il m'a
+prié, tout à l'heure, en s'étendant sur son hamac, de le laisser reposer
+le plus longtemps possible.
+
+--Cependant, riposta Ossipoff avec un peu d'humeur, un événement de
+cette nature mérite bien qu'on s'arrache au sommeil.
+
+Fricoulet répondit.
+
+--Je serais d'accord avec vous sur ce point, mon cher monsieur, si nous
+n'avions pas le temps devant nous pour étudier à loisir ces petits
+mondes; mais songez que la zone où gravitent les petites planètes ne
+mesure pas moins de soixante-sept millions de lieues de largeur et que
+nous couperons deux cent trente-quatre orbites de planètes;... donc,
+vous pouvez laisser reposer Gontran tout à son aise, sans aucun
+scrupule, puisqu'il aura tout un mois pour savourer ce régal
+astronomique.
+
+Le vieillard allait se cabrer sous l'ironie que contenaient les
+dernières paroles du jeune ingénieur; mais celui-ci le calma aussitôt:
+
+--À quoi avez-vous reconnu, demanda-t-il, que nous avions pénétré dans
+cette fameuse zone?... auriez-vous aperçu quelques-uns de ces
+mondicules?
+
+--Non, ce sont les calculs seulement qui m'ont amené à cette conclusion
+que nous venions de couper l'orbite de la première des petites planètes,
+Méduse.
+
+--Vous ne l'avez pas vue?
+
+--Non... sans doute est-elle trop éloignée encore.
+
+Le visage de Fricoulet exprima la plus profonde stupéfaction.
+
+--En ce cas, dit-il, que vouliez-vous faire voir à M. de Flammermont?
+
+--Rien, je voulais lui communiquer cette nouvelle et, en même temps,
+étudier l'espace avec lui.
+
+L'ingénieur retint à grand peine un sourire moqueur et répliqua:
+
+--Sans doute, cela eut-il été pour lui un maigre régal... attendez au
+moins que ce que vous voulez lui montrer soit visible.
+
+Et il ajoutait _in petto_:
+
+--De la sorte, ce cher Gontran aura le temps de repasser un peu ses
+_Continents célestes_.
+
+Un peu déconcerté, M. Ossipoff avait tourné les talons pour rejoindre
+son réduit, lorsque l'ingénieur le rappela.
+
+[Illustration]
+
+--Dites-moi, fit-il, avec le plus grand sérieux, avez-vous l'intention
+d'aborder sur chacune des deux cent trente-quatre planètes que nous
+allons rencontrer en route?
+
+Ossipoff examina attentivement l'ingénieur pour se bien persuader qu'il
+n'était pas le jouet d'une mauvaise plaisanterie; puis il répondit d'une
+voix bougonnante:
+
+--Les lunettes ne sont pas, que je suppose, faites pour les chiens, et
+si vous n'y voyez pas d'inconvénient; nous nous contenterons d'examiner
+de loin ces petits mondes.
+
+--Pour ma part, je n'y vois aucun inconvénient; c'est affaire à vous,
+répondit Fricoulet, à vous et à M. de Flammermont.
+
+Il avait ajouté ces mots d'un ton grave qui fit hocher approbativement
+la tête de M. Ossipoff.
+
+Après quoi, le vieillard rentra dans son réduit.
+
+--Si je ne me trompe, murmura Fricoulet en souriant, voilà de la
+tablature qui se prépare pour ce cher Gontran.
+
+Et il se frottait les mains, songeant que c'était peut-être là
+l'occasion tant attendue par lui qui ferait enfin rompre un mariage
+qu'il considérait comme devant être le malheur de son ami.
+
+Puis il réfléchit qu'après tout un mariage remis à trente ans avait
+beaucoup de chance de ne jamais se faire et il estima qu'il serait plus
+habile de sa part de ne point contrecarrer Gontran dans ses projets
+matrimoniaux et de paraître, au contraire, lui aplanir le chemin
+conduisant à l'autel.
+
+[Illustration]
+
+Il attendit quelques heures et lorsqu'il lui sembla que M. de
+Flammermont s'était suffisamment reposé, il entra dans la cabine et,
+s'approchant du hamac, posa sa main sur l'épaule du dormeur.
+
+Celui-ci ouvrit paresseusement les yeux, les referma, les ouvrit de
+nouveau, s'étira longuement les membres, bâilla, rebâilla et dit:
+
+--Tiens! c'est toi!... tu m'as coupé en deux un bien joli rêve.
+
+--Lequel! demanda Fricoulet.
+
+[Illustration]
+
+--C'était le jour de mon mariage et le maire du VIIIe arrondissement
+nous adressait, à Séléna et à moi, un petit discours fort bien réussi,
+ma foi, il nous appelait: «Les fiancés de l'espace.» Il allait conclure,
+lorsque tu l'as interrompu...
+
+Il se redressa sur un coude.
+
+--Au fait, dit-il, pourquoi m'as-tu éveillé?
+
+--Après le rêve, la réalité, répondit gravement l'ingénieur.
+
+Le jeune comte tressauta sur son hamac.
+
+--Tu m'épouvantes, balbutia-t-il,... de quoi s'agit-il?
+
+--Des Petites Planètes.
+
+Gontran éclata de rire.
+
+--Quelle est cette mauvaise plaisanterie?
+
+Fricoulet secoua la tête.
+
+--Ce n'est point une plaisanterie,... je parle très sérieusement.
+
+Et, avec une gravité comique:
+
+--Malheureux! s'écria-t-il, pendant que tu dors paisiblement, le flot
+astéroïdal qui nous emporte, pénètre dans la zone nº 28! nous avons déjà
+coupé l'orbite de Méduse.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que tu veux que cela me fasse? demanda placidement
+M. de Flammermont.
+
+Fricoulet jeta les bras au plafond.
+
+--Et ce digne Ossipoff qui voulait venir t'éveiller, il y a plusieurs
+heures, pour t'annoncer cette bonne nouvelle.
+
+[Illustration]
+
+--Je l'aurais bien reçu, gronda le jeune comte,... qu'il me laisse
+tranquille avec ses étoiles, ses planètes, ses soleils et tout le
+reste,... maintenant, je me moque de l'astronomie comme de ça...
+
+Et il fit, bruyamment, claquer l'ongle de son pouce contre ses dents.
+
+--Mais, malheureux, s'écria Fricoulet, oublies-tu donc que Séléna est à
+ce prix.
+
+--Oh! Séléna!... murmura Gontran en hochant la tête,... d'ici trente
+ans, elle a le temps de mourir, et moi aussi.
+
+L'ingénieur prit la main de son ami.
+
+--Tu as tort de parler ainsi, dit-il,... trente ans, en l'espèce, n'est
+qu'un maximum... et le hasard est si grand.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Qu'il serait prudent à toi de te garder à carreau, comme on dit, et de
+ne pas compromettre, par un coup de tête, la bonne opinion qu'a de toi
+M. Ossipoff.
+
+--Que faut-il faire, alors?
+
+--Jouer ton rôle en conscience et feindre, pour les Petites Planètes, un
+de ces enthousiasmes...
+
+--Comment veux-tu que je m'enthousiasme pour une chose que je ne connais
+même pas?
+
+--Je te renvoie aux _Continents célestes_.
+
+Gontran fit entendre un bâillement sonore et prolongé.
+
+--C'est bon, dit-il, on verra cela... plus tard.
+
+[Illustration]
+
+--C'est tout de suite, au contraire,... Ossipoff peut te tomber sur le
+dos d'un moment à l'autre.
+
+--Mais nous sommes en froid!
+
+--Les Petites Planètes l'ont réchauffé.
+
+Gontran paraissait atterré.
+
+--Eh! mon Dieu! s'écria Fricoulet, rappelle-toi la conversation que nous
+avons eue, à ce sujet, à l'observatoire de la Ville-Lumière: en 1801,
+l'astronome Piazzi découvre, à Palerme, la première petite planète,
+qu'il baptise du nom de Cérès... En 1802, un astronome de Brême, Olbers,
+découvre la seconde, Pallas... Puis, plusieurs années après, la
+quatrième, Vesta; la troisième, Junon, avait été trouvée, entre temps,
+par un nommé Harding;... Ensuite, on resta pendant trente-huit ans sans
+plus s'occuper de la zone nº 28, quand, tout à coup, le goût des
+recherches se réveilla, et l'on en découvrit 234.
+
+M. de Flammermont écoutait attentivement.
+
+--Je crois, dit-il enfin, que je ferai mieux de prendre les _Continents
+célestes_; tu me racontes cela trop en abrégé...
+
+--C'est aussi mon avis, fit l'ingénieur.
+
+Le jeune comte poussa un énorme soupir, attira à lui le précieux
+ouvrage, caché sous le matelas même de son hamac, et, après l'avoir
+feuilleté, l'ouvrit au chapitre des Petites Planètes.
+
+--Va, dit-il d'une voix de victime à Fricoulet, ferme ma porte, et, si
+Ossipoff t'interroge à mon sujet, dis-lui que je continue de dormir.
+
+* * *
+
+Depuis le moment où l'_Éclair_ avait franchi l'orbite de Méduse, le
+voyage se poursuivait sans encombre, n'offrant aux Terriens, pour rompre
+la désespérante monotonie des heures, que la constatation de la
+diminution quotidienne du disque solaire.
+
+Déjà, sur Mars, les voyageurs avaient été à même de remarquer une
+différence notable entre la chaleur et la lumière reçues par la planète,
+et celles que reçoit la Terre; à ce moment, ils arrivaient, en droite
+ligne, du Soleil, aux abords duquel ils avaient eu à supporter une
+température colossale, dépassant celle de l'eau bouillante, et ils
+avaient vu cette chaleur et cette lumière décroître progressivement et
+d'une manière proportionnelle au disque même de l'astre.
+
+Lorsque la comète qui les emportait avait passé à son périhélie, le
+diamètre solaire accusait plus d'un degré, exactement 1°,44; en coupant
+l'orbite terrestre, ce même diamètre ne mesurait plus que 32', et, sur
+Mars, il avait diminué encore et était descendu à 21'.
+
+Maintenant, au centre de l'essaim des astéroïdes, il n'accusait plus que
+15' de largeur, et allait se rétrécissant chaque jour davantage.
+
+D'après les calculs d'Ossipoff, l'appareil avait franchi, à travers
+l'immensité stellaire, en un mois, 216 millions de kilomètres, et sa
+distance du Soleil pouvait s'évaluer à 110 millions de lieues.
+
+Il traversait alors la région où se croisent le plus grand nombre des
+orbites des petites planètes, et le vieux savant estimait qu'avant
+quatre semaines, il couperait l'orbite de Jupiter; on serait alors
+arrivé à 198 millions de lieues de l'astre central.
+
+[Illustration]
+
+Il ne se passait guère de jour que l'oeil vigilant d'Ossipoff ne signalât
+quelqu'astre nouveau, au sujet duquel il fallait que Gontran subît un
+interrogatoire, auquel il répondait victorieusement d'ailleurs.
+
+Fricoulet connaissait l'ordre dans lequel les petites planètes se
+présentaient, et le jeune comte étudiait d'avance sa leçon dans les
+_Continents célestes_.
+
+Après Méduse, on avait rencontré Flore, Ariane, Harmonia, Melpomène,
+Victoria, Zélia, Uranie, Athor, Baucis, Iris.
+
+--Demain, dit un soir Gontran, nous apercevrons sans doute Barbara.
+
+Il avait dit cela d'un ton si singulier, que Mlle Ossipoff ne put
+s'empêcher de demander:
+
+--Et qu'est-ce que cette planète a de si remarquable, pour que vous nous
+la signaliez ainsi?... sans doute, est-elle plus importante que celles
+qu'il nous a été donné de voir jusqu'ici.
+
+M. de Flammermont secoua la tête:
+
+--Cette planète est une des plus petites du système, car elle ne mesure
+pas plus de 50 kilomètres de diamètre; mais elle a ce côté original
+d'avoir été découverte exprès...
+
+--Exprès! s'écria la jeune fille en souriant.
+
+[Illustration]
+
+--Oui, mademoiselle; généralement, lorsqu'un fiancé fait sa cour, il
+offre, à celle que son coeur a choisie, des fleurs comme emblème de son
+affection... L'astronome américain Peters trouva cela par trop banal. Il
+était, malgré ses soixante-dix-huit ans, tombé amoureux de la fille du
+célèbre opticien Merz, et, pour lui prouver combien son amour différait
+de celui des autres hommes, il chercha, pendant deux ans, un astre
+inédit assez brillant, qui fût digne d'être offert à celle qu'il
+aimait... Cet astre, il le baptisa de son nom, Barbara.
+
+--C'est là une attention délicate, murmura la jeune fille.
+
+--Je regrette, croyez-le bien, répondit Gontran, de n'avoir encore rien
+découvert,... mais, pour une marraine telle que vous, ce serait trop peu
+d'une étoile, c'est un soleil qu'il faudrait...
+
+[Illustration]
+
+Après Barbara, on demeura près d'une semaine sans rencontrer aucun
+astéroïde, puis l'_Éclair_ arriva à une région richement peuplée; il
+passa d'abord à 100 lieues à peine de Æthra, qui parut aux voyageurs
+n'être qu'un rocher de forme irrégulière, mesurant à peine 30 kilomètres
+suivant son plus grand diamètre, et qu'une légère atmosphère entourait.
+
+Ensuite, ils aperçurent Ève, Maïa, Proserpine, Lumen, Frigga, Clotho et
+Junon; ces deux dernières planètes semblaient naviguer de conserve, et
+Ossipoff déclara qu'en vertu de la faible masse de ces astres, la
+pesanteur était si peu sensible à leur surface, que les matériaux d'un
+volcan de Clotho pouvaient parfaitement bien retomber sur Junon.
+
+Successivement furent signalées Yanthe, Brunhilda, Rodope, Félicité,
+Érinice, Pompéïa et Dynamène.
+
+Une nuit, la petite colonie eut une frayeur affreuse. L'_Éclair_ avait
+failli heurter au passage la planète Lamberte, et, sans la présence
+d'esprit de Fricoulet qui, d'un violent coup de barre fit dévier
+l'appareil, c'en était fait des Terriens.
+
+Quelques jours plus tard, on put constater que Cérès et Pallas, les deux
+premières petites planètes découvertes, étaient de véritables mondes, de
+forme sphérique et entourés d'une atmosphère, tout comme Lætitia et
+Bellonne, qu'on aperçut quelques jours plus tard.
+
+On avait laissé en arrière les orbites enchevêtrées d'Isabelle, Eudora,
+Antigone, Aglaé, Calliope, Sylla, Psyché, Vindabona, Clytemnestre,
+Hespérie, Pallès et Europe, lorsque Gontran qui préparait, ainsi qu'il
+le disait plaisamment, sa leçon du lendemain, interpella Fricoulet:
+
+[Illustration]
+
+--Dis donc, fit-il, dans quelques heures, nous allons être en vue de
+deux planètes qui n'ont point de nom de baptême, je ne les trouve
+cataloguées que sous deux numéros d'ordre, 222 et 223; n'y a-t-il pas là
+une erreur ou un oubli?
+
+L'ingénieur se mit à rire.
+
+--Mon cher, répondit-il, si tu as des économies à placer dans les
+terrains et que tu aies le moins du monde le désir d'être propriétaire,
+ces deux planètes sont à vendre.
+
+--Quelle est cette plaisanterie?
+
+--Ce n'est point une plaisanterie, c'est l'exacte vérité; aussi, prenant
+comme exemple l'astronome américain dont tu parlais l'autre jour, tu
+devrais offrir ces deux planètes à ta fiancée, au lieu de lui acheter un
+petit hôtel entre cour et jardin.
+
+--M'expliqueras-tu ce que cela signifie?
+
+--Tout simplement que, pour vivre dans les étoiles, l'astronome Palisa,
+l'inventeur des deux planètes en question, n'en est pas moins un homme
+pratique, et qu'il a fixé à la somme de 1,250 francs l'honneur et le
+plaisir de tenir ces deux astres sur les fonts baptismaux. Si le coeur
+t'en dit...
+
+Enfin, après quarante-huit jours de voyage, Hilda, la dernière planète
+du groupe, fut laissée en arrière; la zone, large de 67 millions de
+lieues, où gravitent ces mondicules, était traversée, et l'_Éclair_ se
+trouvait maintenant à 90 millions de lieues de Mars qui, depuis
+longtemps, avait disparu dans l'infini.
+
+Quarante-six millions de lieues restaient encore à franchir, avant
+d'arriver à l'orbite de Jupiter; d'après Fricoulet, cela représentait
+encore vingt-cinq jours de voyage.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+JONATHAN FARENHEIT FAIT ENCORE DES SIENNES
+
+
+[Illustration]
+
+Gontran!... eh!... Gontran!
+
+Depuis cinq minutes, Fricoulet secouait son ami qui, étendu sur son
+hamac, dormait à poings fermés.
+
+--Il ne se réveillera donc pas... l'animal! maugréa l'ingénieur; ma foi,
+tant pis!
+
+Il prit dans ses bras le dormeur, l'enleva de sa couchette et le planta
+sur ses pieds.
+
+--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? gronda M. de Flammermont, en
+écarquillant démesurément ses yeux, pleins de sommeil encore et tout
+vagues.
+
+Puis, apercevant Fricoulet qui le regardait en riant:
+
+--Ah!... c'est toi, Alcide... bégaya-t-il; qu'est-ce que tu fais là?
+
+--Tu le vois, je viens de t'éveiller.
+
+--C'est déjà mon tour? murmura le jeune comte avec un accent de regret.
+
+--Minuit viennent de sonner... c'est à toi de prendre le quart.
+
+Gontran haussa les épaules:
+
+--Le quart,... le quart... bougonna-t-il; en vérité, quel intérêt
+vois-tu à morceler ainsi nos nuits, au détriment de notre santé, et sans
+aucun profit pour notre sécurité... laquelle ne court aucun risque...
+
+--Tu crois cela, riposta l'ingénieur.
+
+--Dame! depuis près de deux mois que dure notre voyage, ce qui n'est pas
+loin de faire une soixantaine de nuits, est-il survenu un incident, si
+petit fût-il, qui légitimât notre faction?
+
+Fricoulet saisit la main de son ami:
+
+--Mais, malheureux! en ce moment, plus que jamais, notre faction est
+utile... songe que nous ne sommes plus qu'à quinze cent mille lieues de
+Jupiter, et qu'il suffirait de la moindre fausse manoeuvre, du moindre
+arrêt de la machine, pour nous jeter contre ce géant,... comme une
+chauve-souris contre un mur...
+
+--Ah! à quinze cent mille lieues, tu exagères! si tu penses que Jupiter
+puisse exercer sur nous la moindre attraction...
+
+Fricoulet fit entendre un petit ricanement plein de raillerie.
+
+--Gontran, mon ami, dit-il, tu négliges ton _vade mecum_ et tu as tort;
+les _Continents célestes_ ont du bon.
+
+M. de Flammermont eut un mouvement de tête découragé:
+
+--À quoi bon, murmura-t-il, me casser la tête avec toutes ces
+machines-là?... tant que j'ai conservé quelque espoir de voir se
+réaliser le rêve de bonheur que j'avais formé, j'ai pu consentir à jouer
+cette comédie... mais, maintenant que j'ai comme perspective une attente
+de trente ans, avant de pouvoir épouser Séléna,... car c'est bien trente
+ans, n'est-ce pas, qu'il nous faudra pour atteindre la Terre, en suivant
+le cours de ce fleuve qui nous emporte?
+
+--Oui, trente ans... à quelques mois près, répondit l'ingénieur.
+
+Puis, ému malgré lui par l'accablement de son ami, il lui posa la main
+sur l'épaule:
+
+--Corbleu! mon vieux... est-ce toi que je vois ainsi découragé?... un
+homme vraiment fort ne perd jamais espoir... qui sait? il peut se
+présenter telle circonstance...
+
+Un éclair rapide brilla dans l'oeil du comte.
+
+--Vraiment, fit-il, penses-tu qu'il puisse y avoir un moyen quelconque
+d'abréger cette excursion?
+
+L'ingénieur allongea les lèvres.
+
+--Quand on navigue, comme nous, en plein inconnu, répondit-il, on ne
+sait jamais... je te conseille donc, si tu tiens toujours à Séléna de
+rouvrir les _Continents célestes_, et d'y lire, attentivement, ce qui
+concerne Jupiter.
+
+--Pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, dit M. de
+Flammermont, tu crois qu'à quinze cent mille lieues...
+
+[Illustration]
+
+--Ah! riposta Fricoulet, c'est Ossipoff qui ferait un nez, s'il
+t'entendait parler de la sorte... Mais, malheureux, ne te rappelles-tu
+donc plus cet axiome fondamental qui dit que l'attraction exercée par un
+corps est en raison directe de sa masse... or, Jupiter et la Terre sont
+de la même proportion qu'une orange et un pois... Si un géant pouvait
+pétrir ensemble une quantité considérable de Terres, il n'en faudrait
+pas moins de 1,230, pour égaler le volume de ce monde formidable; quant
+au poids, 800 Terres, placées dans le plateau d'une titanesque balance,
+équilibreraient à peine la masse jovienne... Songe que son diamètre
+surpasse de plus de onze fois celui de notre planète natale, il atteint
+141,600 kilomètres, et la circonférence, à l'Équateur, n'est pas moins
+de 111,100 lieues.
+
+--Tu viens de dire: à l'Équateur, objecta M. de Flammermont; la
+circonférence n'est donc pas la même partout?
+
+--Pas précisément: l'axe vertical, qui passe par les pôles de Jupiter,
+est de 8,000 kilomètres plus court que le diamètre horizontal, ce qui
+correspond à un aplatissement de 1,17.
+
+--Voilà qui est singulier,... et sait-on d'où provient cet
+aplatissement?
+
+--Tout simplement de la rapidité avec laquelle Jupiter tourne sur son
+axe; tu sais que la durée de la rotation est de 9 heures, 55 minutes, 45
+secondes, si bien que les jours et les nuits sont de moins de cinq
+heures; or, cette vitesse de rotation est telle qu'un point de
+l'Équateur court à raison de 12 kilomètres par seconde, vingt-quatre
+fois plus vite qu'un point de l'Équateur terrestre; en outre, la force
+centrifuge développée diminue d'un douzième la pesanteur à l'Équateur:
+un objet qui pèse 12 kilogrammes aux pôles n'en pèse pas plus de 11 à
+l'Équateur...
+
+[Illustration: En apercevant Farenheit, qui sortait avec précaution de
+la cabine dans laquelle on l'avait enfermé...]
+
+--Eh bien! riposta Gontran avec insouciance, si nous devons tomber,
+tâchons que ce soit sur l'Équateur, la chute sera moins rude.
+
+L'ingénieur haussa les épaules avec pitié.
+
+--Mon pauvre Gontran, murmura-t-il, tu ne sais rien de rien.
+
+--Possible,... mais je me rappelle parfaitement que la densité des
+matériaux qui constituent Jupiter est le quart de celle des matériaux
+terrestres, donc...
+
+--Donc, ricana Fricoulet, la pesanteur y est moindre, n'est-ce pas?
+c'est là ce que tu veux dire,... eh bien! tu es dans la plus complète
+erreur; sur Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus
+considérable que sur la Terre,... un kilogramme terrestre pèse, là-bas,
+deux kilos cinq cents grammes,... si bien que toi, dont le poids est de
+75 kilos, tu en pèseras 175, et qu'une pierre abandonnée à elle-même
+parcourra 12 mètres dans la première seconde, au lieu de 4m 90 comme
+sur Terre.
+
+Et pour compléter l'ahurissement de son ami, il ajouta d'un ton fort
+naturel:
+
+--Ceci étant posé, si tu multiplies notre poids total, qui serait sur
+Jupiter de six mille kilos, par la hauteur de notre chute, tu arriveras
+au joli total de 46,000 mètres qui est la rapidité avec laquelle nous
+rencontrerions le sol de Jupiter,... si cette rencontre, effectuée dans
+de semblables conditions, te convient, tu n'as qu'à te recoucher dans
+ton hamac et à reprendre le somme que j'ai si malencontreusement, à ton
+gré, interrompu;... quant à moi, je suis brisé,... je vais me coucher...
+
+Et, sur ces mots, Fricoulet tourna les talons pour gagner la couchette
+de Farenheit, qu'il avait adoptée depuis que l'Américain vivait à
+part...
+
+La perspective peu séduisante que les dernières paroles de l'ingénieur
+venaient d'évoquer aux yeux de Gontran le réveilla tout à fait, en même
+temps qu'elle chassa toute velléité de paresse.
+
+Il gagna la machinerie et s'assit, la main sur le levier qui commandait
+le gouvernail, les regards fixés sur les batteries d'accumulateurs.
+
+--Fichtre! murmura-t-il en plaisantant, une chute de quinze cent mille
+lieues de haut,... mais nous serions réduits en poussière, en vapeur,
+avant que d'arriver en bas...
+
+Un léger grincement se fit entendre, en ce moment, derrière lui; il se
+retourna et poussa un cri de surprise en apercevant Farenheit qui
+sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé.
+
+--Vous! s'écria Gontran en se levant.
+
+Se voyant découvert, l'Américain s'avança vers le jeune homme, et la
+lumière du falot, qui tombait en plein sur lui, éclaira un visage hâve,
+décharné, dans lequel les yeux, luisant d'un éclat fiévreux, mettaient
+deux points lumineux, farouches; l'arête du nez, amincie en lame de
+couteau, se recourbait sur la bouche aux lèvres décolorées; les cheveux
+et la barbe avaient crû prodigieusement et étaient presque entièrement
+blancs.
+
+[Illustration]
+
+La marche était hésitante et le jeu des articulations saccadé.
+
+--Peste, pensa Gontran, la captivité ne lui est pas favorable,... mais
+comment diable a-t-il fait pour sortir de là?... c'est au moins cet
+animal de Fricoulet qui aura oublié de bien fermer la porte.
+
+Du temps que le jeune comte monologuait ainsi mentalement, l'Américain,
+arrêté à deux pas de lui, les bras sur la poitrine et les paupières
+mi-closes, laissant filtrer un regard mauvais, le considérait en hochant
+la tête.
+
+Enfin, comme s'il eût deviné les pensées de Gontran.
+
+--Oui, c'est moi, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix rauque,...
+cela vous surprend de me voir en liberté,... mais avec de la patience,
+on arrive à tout... Depuis plus d'un mois que je vis enfermé là-dedans
+comme une bête malfaisante dans sa cage, je n'ai eu qu'un but: recouvrer
+ma liberté et me venger. Libre, je le suis; quant à la vengeance, tout à
+l'heure, je l'aurai...
+
+--Allons, pensa Gontran, la solitude ne l'a pas calmé,... il est
+toujours sous le coup du même vent de folie qui a soufflé sur lui voici
+cinq semaines,... tâchons de le ramener par la douceur.
+
+Et tout haut, avec un accent plein d'aménité:
+
+--Vous venger, mon cher sir Jonathan, dit-il, mais de qui?
+
+--De vous tous, misérables que vous êtes, qui me bernez depuis des mois
+et auxquels j'ai assez longtemps servi de jouet!
+
+Le jeune homme comprit qu'il serait dangereux d'entamer une discussion à
+ce sujet;... il préféra dire comme l'Américain, espérant, de la sorte,
+l'amener à réintégrer en douceur la cabine qui lui servait de cabanon.
+
+--Eh bien! dit-il en baissant la voix mystérieusement, vous avez
+raison,... oui, l'on vous a berné,... et moi avec;... il est certain que
+cet Ossipoff est un grand farceur et que l'on en a guillotiné sur terre
+qui ne le méritaient pas autant que lui,... mais, que voulez-vous?...
+pour le moment, il n'y a rien à faire... qu'à attendre patiemment
+l'heure de la vengeance.
+
+Et il ajouta:
+
+--Voyez moi,... est-ce que je n'ai pas, autant que vous, sujet de me
+plaindre?... est-ce que ce rôle d'éternel soupirant, auquel je suis
+condamné, ne devient pas affolant?... eh bien! mais cela ne m'empêche
+pas de conserver mon sang-froid et de dissimuler ma rage sous des
+sourires,... faites comme moi...
+
+Il sembla au jeune homme que ce petit discours produisait un salutaire
+effet; les traits contractés de Farenheit se détendaient, l'oeil perdait
+sa fixité farouche, et les lèvres crispées devenaient presque
+souriantes.
+
+--Écoutez, dit-il quand le jeune homme eut fini de parler, c'est Dieu,
+sans doute, qui vous a fait veiller cette nuit, pendant votre
+_quart_,... si je vous avais trouvé endormi, comme la nuit dernière,
+c'en était fait de vous.
+
+--Comme la nuit dernière! s'écria Gontran.
+
+--Je vous ai dit tout à l'heure que, depuis ma captivité, toutes les
+forces vives de mon esprit s'étaient concentrées sur une seule idée:
+sortir de ma prison... Or, quand un Américain veut une chose, il est
+rare qu'il ne parvienne point à la conquérir,... je voulais ma liberté
+et je l'ai,... voici cinq nuits que je guette le moment où M. Fricoulet
+vous cède la place,... puis, lorsque je vous vois profondément endormi,
+je me glisse hors de ma cabine...
+
+--Et que faites-vous, alors? demanda le jeune homme qui commençait à
+trouver que, pour un fou, Farenheit raisonnait à merveille.
+
+--Je travaille à ma vengeance, répondit l'Américain dont les lèvres se
+tordirent dans un mauvais sourire.
+
+--Votre vengeance! répéta Gontran,... mais vous êtes fou.
+
+--Oui, gronda l'Américain, je suis fou,... mais non pas comme vous
+l'entendez,... je suis fou de rage,... car, non content de m'entraîner à
+votre suite, dans cette aventure chaque jour plus insensée, vous
+m'enfermez comme une bête malfaisante,... Eh bien! écoutez ceci.... vous
+êtes tous perdus,... le bateau est miné,... j'ai confectionné, avec la
+poudre que j'ai retiré des cartouches de mon revolver, une gargousse
+disposée de telle façon qu'en éclatant elle fera sauter en miettes
+l'_Éclair_ et ceux qu'il contient.
+
+--Mais, de ceux-là, vous en êtes aussi, répliqua M. de Flammermont qui
+ne pouvait se convaincre que Farenheit parlât sérieusement.
+
+[Illustration]
+
+--Mourir ainsi, rapidement et tout de suite, n'est-il pas cent fois
+préférable que languir, durant des années? non, voyez-vous, j'ai
+mûrement pesé le pour et le contre,... et le parti auquel je me suis
+arrêté est encore le plus raisonnable.
+
+--Savez-vous bien qu'en agissant ainsi, vous léseriez les intérêts de
+vos actionnaires.
+
+--Comment l'entendez-vous?
+
+--Au dire de Fricoulet, ce bateau représente une fortune considérable
+sur laquelle une part vous revient et vous permet de combler le déficit
+creusé dans la caisse de votre compagnie par ce coquin de Sharp.
+
+L'Américain secoua la tête.
+
+--Dans trente ans, répondit-il, je serai mort et, par conséquent, dans
+l'impossibilité de faire usage de cette fortune; non, ma résolution est
+bien prise, et je la mettrai à exécution, à moins que...
+
+[Illustration]
+
+Gontran fixa sur lui un regard interrogateur.
+
+--Tout à l'heure, je vous ai dit que la Providence veillait, sans doute,
+sur vous, puisqu'elle vous avait empêché de dormir cette nuit, comme les
+nuits précédentes.
+
+--Pour me permettre de m'opposer à votre odieux projet! gronda le jeune
+homme,... car, pour qu'une gargousse éclate, il y faut mettre le feu,
+et, moi vivant, vous n'y réussirez pas...
+
+Il s'avançait menaçant vers Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+--N'ayez crainte, fit celui-ci, mes précautions sont prises et bien
+prises; vous aurez beau vous débattre, vous aurez beau me ligotter,
+m'enfermer, l'_Éclair_ sautera, si je le veux,... Mais, écoutez-moi,...
+je vous tiens pour un homme supérieur et dont l'intelligence dépasse de
+cent coudées celle de ce misérable Ossipoff et de ce gringalet
+d'ingénieur; et avec vous, il y a de la ressource...
+
+--En vérité, mon cher sir Jonathan, vous me flattez...
+
+--Non pas,... bien qu'ayant passé la plus grande partie de mon existence
+dans le commerce des suifs, je sais, tout comme un autre, juger les
+hommes à leur juste valeur,... dites-moi, où sommes-nous, en ce moment?
+
+--À proximité de la planète Jupiter.
+
+--Votre réponse n'en est pas une,... Jupiter, je ne connais pas ça,...
+dites-moi si nous sommes loin de la Terre?
+
+--À plus de cent cinquante millions de lieues.
+
+--Et, quand on aura dépassé ce... Jupiter, où vous proposez-vous
+d'aller?
+
+--Mais, on parle de pousser jusqu'à Saturne,... environ douze cent
+millions de kilomètres...
+
+L'Américain se croisa les bras sur la poitrine et, d'une voix toute
+vibrante de rage difficilement contenue:
+
+--Monsieur de Flammermont, dit-il, persistez-vous à ne point vouloir
+remplir vos engagements?... persistez-vous à nier la possibilité de
+regagner la Terre, ainsi que vous me l'aviez promis,... persistez-vous à
+vouloir continuer à jouer le rôle ridicule que vous jouez?
+
+[Illustration]
+
+--Sir Farenheit, répondit le jeune homme, l'impossible a été tenté,...
+c'est tout ce que je pouvais faire,... j'ai ma conscience pour moi.
+
+--C'est votre dernier mot?
+
+--Je n'ai rien de plus à vous dire.
+
+--C'est bien,... je sais ce qui me reste à faire.
+
+Et avant que Gontran eût pu s'y opposer, l'Américain s'approcha de la
+cloison et appuya le doigt sur un commutateur qui commandait aux fils du
+gouvernail; aussitôt, une étincelle jaillit qui se mit à courir le long
+du plancher comme un feu follet.
+
+Seulement alors, M. de Flammermont remarqua une imperceptible mèche de
+mine qui serpentait sur le sol et semblait aboutir au moteur.
+
+--Misérable! s'écria le jeune homme.
+
+[Illustration: En éclatant, elle fera sauter en miettes l'_Éclair_ et
+ceux qu'il contient.]
+
+Et il se précipita vers la mèche pour l'éteindre.
+
+Mais, d'un bond formidable, l'Américain se jeta sur lui, l'enlaça de ses
+deux bras avec une force que la rage décuplait et, le renversant sur le
+plancher, l'immobilisa.
+
+--À moi! à moi! hurla Gontran... Fricoulet! Fricoulet!
+
+Farenheit lui posa sur la bouche sa large main pour étouffer ses cris,
+en même temps qu'il lui écrasait la poitrine sous ses genoux.
+
+Mais les appels du jeune homme avaient été cependant entendus; il se
+fit, dans l'intérieur du bateau, un remue-ménage au milieu duquel les
+voix d'Ossipoff, de Fricoulet, de Séléna se mêlaient dans des questions
+épeurées et des réponses brèves.
+
+[Illustration]
+
+En même temps, un bruit de pas précipités retentit.
+
+--_By God!_ gronda Farenheit, auraient-ils donc le temps d'arriver avant
+que tout soit fini!
+
+Et, l'oreille aux écoutes, il tenait ses yeux ardents fixés sur la mèche
+qui flambait.
+
+Les marches de l'escalier de fer qui conduisaient à la machinerie
+gémirent sous une dégringolade de pas.
+
+--Les voilà,... les voilà! rugit l'Américain d'une voix désespérée.
+
+Mais au moment où la porte s'ouvrait, la flamme atteignait le moteur;
+une détonation sourde se fit entendre, un jet de flamme fusa jusqu'au
+plafond, en même temps que Farenheit et Gontran étaient projetés en
+avant au milieu d'une grêle de débris arrachés à la pièce par la force
+de l'explosion.
+
+M. de Flammermont fut le premier qui revint à lui, grâce aux soins
+empressés que ses compagnons lui prodiguèrent.
+
+[Illustration]
+
+En quelques mots, il raconta ce qui s'était passé, et aussitôt l'on
+s'empressa de transporter l'Américain, encore évanoui, dans sa cellule
+où on l'enferma soigneusement, chargeant la Providence de veiller sur
+lui et de le rappeler à la vie.
+
+On avait autre chose à faire, pour le moment, que de s'occuper de cet
+insensé criminel; il fallait soigner l'_Éclair_ avant tout.
+
+Après un examen minutieux de l'appareil en son entier, on reconnut que,
+en dépit de la secousse formidable qui l'avait ébranlé dans toute sa
+membrure, l'_Éclair_ n'avait aucunement souffert.
+
+Quant à la machinerie, les dégâts qu'y avait causés l'inflammation de la
+cartouche étaient moins grands que Fricoulet ne l'avait craint tout
+d'abord.
+
+La cartouche ayant été placée sous le socle même du moteur, celui-ci
+avait été arraché, plusieurs bielles étaient tordues et deux batteries
+d'accumulateurs se trouvaient hors de service.
+
+[Illustration]
+
+Les parois de lithium avaient heureusement résisté, ainsi que les
+cloisons, et c'était là le principal, car par la moindre fissure, tout
+l'air contenu dans le wagon se fût échappé, et les voyageurs eussent été
+perdus sans rémission.
+
+--Eh bien! monsieur le mécanicien? demanda Ossipoff à Fricoulet, quand
+celui-ci eut terminé entièrement son inspection.
+
+--Eh bien! monsieur Ossipoff, il y a là pour dix heures de travail;
+après quoi, il n'y paraîtra plus.
+
+--Dix heures de travail! s'écria le vieux savant, si j'entends bien,
+cela veut dire dix heures pendant lesquelles nous cesserons d'avancer.
+
+--Non pas, nous continuerons à suivre le courant.
+
+--Oui, mais notre véhicule n'aura plus aucune force propre.
+
+--Bien entendu, puisque le moteur ne fonctionnera plus.
+
+Un pli profond se creusa dans le front du vieillard qui sortit en
+courant de la pièce.
+
+--Où va-t-il donc? demanda Gontran en l'entendant qui s'élançait dans
+l'escalier.
+
+Fricoulet haussa les épaules, ce qui signifiait qu'il n'en savait pas
+plus que son ami.
+
+--Voyons, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard circulaire, par
+où allons-nous commencer?
+
+Comme il réfléchissait, Ossipoff rentra, les sourcils froncés sous
+l'empire d'une inquiétude grave.
+
+--Qu'y a-t-il donc, père? demanda Séléna.
+
+--Il y a que la situation est terrible.
+
+--Pas plus terrible qu'il y a cinq minutes, reprit Fricoulet.
+
+--Assurément si, car il y a cinq minutes, je ne savais pas ce que je
+sais.
+
+[Illustration]
+
+Et que savez-vous?
+
+--Que Jupiter, dont nous ne sommes plus éloignés que de douze cent mille
+lieues, agit sur nous et nous attire!
+
+--Il fallait s'y attendre, murmura Gontran; mais que résulte-t-il de
+cela?
+
+--Si, avant deux heures, nous n'avons pas remis le propulseur en marche,
+la force attractive de la planète l'emportera sur la violence du courant
+d'astéroïdes qui nous soutient, nous arrachera au fleuve qui nous
+emporte, et, une fois que nous serons dans le vide, nous tomberons sur
+Jupiter, à la surface duquel un calcul très simple démontre que nous
+arriverons en vingt-deux heures trente-deux minutes.
+
+[Illustration]
+
+--Eh bien! dit Séléna, qu'y a-t-il là de si terrible, mon cher papa?
+Après la Lune, Vénus, Mercure et Mars, n'est-il pas tout naturel que
+nous visitions Jupiter.
+
+--Mademoiselle a raison, dit à son tour l'ingénieur; tant qu'à faire le
+voyage, autant le faire complet,... négliger d'étudier Jupiter, dans les
+circonstances où nous nous trouvons, c'est comme si, parcourant
+l'Italie, nous négligions de visiter Rome.
+
+M. Ossipoff eut un petit clappement de langue impatienté.
+
+--Mon cher monsieur Fricoulet, répondit-il, en mécanique vous pouvez
+avoir une certaine compétence, mais, pour Dieu, je vous en conjure,
+abstenez-vous de parler des choses que vous ne connaissez pas. Or, les
+questions astronomiques vous sont à peu près étrangères... et, chose
+singulière, vous avez la manie d'en parler.
+
+Tout étonné de cette apostrophe, l'ingénieur fixait sur le vieillard des
+yeux tout ronds.
+
+[Illustration]
+
+--Y aurait-il indiscrétion à vous demander, cher monsieur, fit-il, à
+propos de quoi vous me tenez ce langage?
+
+Ossipoff croisa les bras:
+
+--Vous parlez, comme d'une chose toute simple, d'une visite à
+Jupiter,... savez-vous seulement si Jupiter est habitable et si nous
+pourrons vivre à sa surface?
+
+--Oh! ce n'est pas moi qui puis avoir là-dessus une opinion quelconque,
+répliqua l'ingénieur avec une feinte modestie; quoique vous en disiez,
+je ne me pose pas en savant et je me fie à vous pour savoir ce qu'il y a
+à faire.
+
+Ce disant, il se courba vers le moteur dont il examina avec soin les
+parties détériorées.
+
+Gontran, s'adressant à Ossipoff, s'écria:
+
+--Mais pourquoi Jupiter ne serait-il pas habitable?... la base de toute
+atmosphère n'est-elle pas la vapeur d'eau?... or, n'a-t-on pas constaté,
+à la surface de la planète, des nuages,... et des nuages de cent
+soixante kilomètres d'épaisseur,... ce qui semblerait indiquer une
+atmosphère sérieuse?
+
+--Trop sérieuse même, répliqua le vieillard; car, si vous admettez,
+comme il est logique de l'admettre, que cette atmosphère soit composée
+des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre,--à la densité qu'elle a à
+dix kilomètres au-dessus du niveau de la mer,--un calcul des plus
+simples vous prouvera que la densité de l'air, à la surface de Jupiter,
+surpasserait de dix mille millions de millions de fois la densité du
+platine.
+
+--Ce qui est absurde, déclara Fricoulet.
+
+--Il faut donc supposer à cette atmosphère une composition toute autre,
+dit à son tour Gontran.
+
+--À moins d'admettre, poursuivit l'ingénieur, une température très
+élevée, permettant de conserver, à l'état gazeux, une semblable
+atmosphère.
+
+Il avait prononcé ces paroles sans y paraître attacher la moindre
+importance.
+
+Mais Ossipoff avait tressailli et il le regarda curieusement.
+
+--Où avez-vous appris cela? demanda-t-il.
+
+--En causant, cette nuit, avec Gontran.
+
+Le vieillard se tourna vers le jeune homme; mais Séléna devina, sans
+doute, que son père se disposait à poser à son fiancé quelque question
+embarrassante peut-être, car elle demanda:
+
+--Cependant, d'où Jupiter tirerait-il une semblable chaleur?... pas du
+Soleil, assurément, puisqu'il en est cinq fois plus éloigné que la
+Terre... Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que la surface du Soleil, vu
+de Jupiter,--étant vingt-sept fois plus petite--il s'ensuit que
+l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la planète y est
+réduite au trente-six millième de l'intensité de la chaleur et de la
+lumière reçue par la Terre.
+
+En écoutant parler sa fille, le visage du vieillard devint radieux.
+
+--Ah! fillette, fillette, murmura-t-il d'une voix attendrie, tu es la
+joie et l'orgueil de mes vieux jours.
+
+Il l'embrassa sur les deux joues, puis, emporté par son tempérament qui,
+malgré lui, le poussait à parler de cette science qu'il aimait par
+dessus tout, il ajouta d'un ton doctoral.
+
+[Illustration]
+
+--Non, ce n'est pas du Soleil que Jupiter pourrait recevoir cette
+chaleur,... autrement, il faudrait admettre que ce monde géant a ou n'a
+pas d'atmosphère, suivant qu'il est près ou loin de l'astre central...
+Songe, en effet, que son orbite est d'une excentricité telle qu'il est
+plus éloigné de 20 millions de lieues du Soleil à son aphélie qu'à son
+périhélie, où sa distance est de 183 millions de lieues.
+
+--Peste! murmura Gontran, mais pour parcourir un orbite comme celui-là,
+il doit falloir des années d'une longueur prodigieuse.
+
+--Vous dites? fit brusquement le vieillard, aux oreilles duquel les
+paroles de Gontran étaient arrivées, mais un peu confuses.
+
+Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, en sorte que Fricoulet eut
+le temps de prendre la parole.
+
+--Gontran me disait, fit-il, que cette différence dans les distances de
+Jupiter au Soleil forme les véritables saisons de Jupiter, qui ne met
+pas moins,--paraît-il,--de onze ans, dix mois et dix-sept jours pour
+parcourir son orbite.
+
+Ossipoff fit de la tête une approbation muette; néanmoins, son regard
+demeura un peu soupçonneux, et il s'apprêtait à poursuivre plus loin son
+investigation, lorsque Séléna, s'adressant à l'ingénieur, l'en empêcha.
+
+--Ne venez-vous pas de dire: les véritables saisons, monsieur Fricoulet?
+demanda-t-elle.
+
+--Oui, mademoiselle, vous avez bien entendu.
+
+--Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons?
+
+[Illustration: Le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait
+l'espace.]
+
+--Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parlé: car Jupiter a
+son axe presque perpendiculaire à l'écliptique, si bien qu'il parcourt
+son orbite, dans une position verticale, au lieu d'être incliné comme la
+Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter
+décrivait une circonférence parfaite, il n'y aurait aucune trace de
+saison, et la planète jouirait d'un printemps éternel. Malheureusement,
+cette différence de vingt millions entre les distances périhélie et
+aphélie est là, qui détruit l'harmonie résultant de la position même de
+la planète.
+
+[Illustration]
+
+Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cessé de travailler, et Gaston,
+qui comprenait combien son silence était dangereux, paraissait
+concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles
+que l'ingénieur lui avait donné à réparer.
+
+Mais Ossipoff s'était approché d'un hublot et, le visage grave, les
+sourcils froncés, il étudiait l'espace.
+
+[Illustration]
+
+Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie
+et on l'entendit qui montait quatre à quatre le petit escalier
+conduisant à la cabine où il avait installé tous ses instruments.
+
+Aussitôt qu'il fût parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et,
+poussant un formidable soupir.
+
+--Ouf! fit-il, encore un écueil de franchi... j'ai eu une peur terrible.
+
+--Je t'avais conseillé de repasser tes _Continents célestes_, répliqua
+Fricoulet.
+
+--Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit...
+
+Il s'approcha de l'ingénieur et, d'une voix calme.
+
+--Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques
+détails... de manière à ce qu'à la première question, je ne demeure pas
+le bec dans l'eau.
+
+--Des détails,... sur quoi?
+
+--Sur Jupiter, parbleu!
+
+--Mais tu sais déjà, à peu près, tout ce qu'il y a à savoir;... on ne
+t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot.
+
+--Tu crois?
+
+--Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes.
+
+--Et les satellites, murmura Séléna en souriant...
+
+Fricoulet se frappa le front.
+
+--C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait
+perdre la tête... mais oui, il y a les satellites.
+
+Gontran se croisa les bras avec une indignation comique.
+
+--Comment, s'écria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais
+pas! après tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut
+les considérer comme négligeables.
+
+L'ingénieur leva les bras au plafond.
+
+[Illustration]
+
+--Négligeables!... des mondes qui ont des diamètres de 3,800, 3,400,
+5,800, 4,400 kilomètres... peste! mais que te faut-il donc à toi?...
+songe que le plus gros égale le double de Mercure, une véritable
+planète... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En
+vérité, l'ignorance est une belle chose!
+
+--Voyons... voyons, dit Gontran impatienté, au lieu de m'objurguer
+ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques détails sur ces mondes
+intéressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que
+tu les présentes, ils n'ont pas été en peine de trouver des parrains
+pour les tenir sur les fonts baptismaux...
+
+--Nous avons d'abord Io, à 107,500 lieues du centre de la planète;
+ensuite Europe à 470,700, puis Ganymède à 270,000 et enfin Callisto à
+478,500; maintenant tu connaîtras leur état civil en son entier, quand
+tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur
+planète en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize
+heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin
+leur densité et la pesanteur à leur surface sont à peu près semblables à
+ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent
+animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne
+présentent pas toujours la même face à la planète, comme font les
+satellites de la Terre et de Mars... Quant à leur constitution physique
+et à leur géographie, on n'en connaît encore rien.
+
+[Illustration]
+
+--Tant mieux! fit Gontran.
+
+--Pourquoi, tant mieux?
+
+--Parce que c'est un effort de mémoire de moins pour moi... ainsi pas de
+montagnes, pas de cratères, pas de canaux?
+
+--Non,... rien de rien.
+
+--Oh! les charmants satellites!
+
+Séléna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont,
+lorsque Ossipoff apparut.
+
+--Nous avons abandonné le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons
+à la dérive.
+
+--Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingénieur... au lieu de passer votre
+temps l'oeil vissé à vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une
+pince et de nous aider vous aussi.
+
+Sans relever le ton un peu énervé dont étaient prononcées ces paroles,
+justes au fond, le vieillard se joignit à ses compagnons et tous les
+trois, pendant des heures, ne cessèrent de clouer, de visser, de limer.
+
+Enfin, lorsque le chronomètre du bord marqua midi, les transmissions
+étaient rétablies, le moteur réparé, les accumulateurs remis en charge
+et Fricoulet déclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher.
+
+Mais alors, comme l'avait prévu Ossipoff, il était trop tard.
+
+Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus
+de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de
+corpuscules cosmiques qui l'avait entraîné jusqu'à ce moment et il
+tombait en droite ligne, à travers le vide, vers la planète dont le
+disque immense s'étendait jusqu'à l'horizon.
+
+--Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une idée de la
+vitesse avec laquelle s'opérera notre atterrissage sur Jupiter.
+
+--Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur avec un calme
+étonnant, ce doit être quelque chose comme vingt-neuf mille mètres dans
+les dernières secondes... je ne crois pas,--si je me trompe,--me tromper
+de beaucoup...
+
+--En effet, nous tombons à raison de 27,650 lieues à l'heure.
+
+[Illustration]
+
+Gontran et Séléna eurent un geste effaré.
+
+Fricoulet, lui, haussa légèrement les épaules avec une indifférence
+superbe.
+
+--Baste! fit-il, au point où nous en sommes, quelques milliers de lieues
+en plus ou en moins...
+
+--Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tête, que nous sommes
+perdus...
+
+Il attira à lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine.
+
+--Ma pauvre enfant, murmura-t-il.
+
+Et à Gontran, en lui tendant la main.
+
+--Me pardonnerez-vous?
+
+--Minute, s'écria Fricoulet dont le visage s'éclaira d'un sourire
+énigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; réservez votre émotion pour
+plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit
+irrévocable.
+
+Et comme ils le regardaient tous avec stupéfaction.
+
+--J'ai idée, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en
+tirerons.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+À TRAVERS L'ATMOSPHÈRE JOVIENNE
+
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations
+astronomiques; du moment que tout danger immédiat était écarté, le
+vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il
+pouvait employer à satisfaire l'ardente curiosité qui le dévorait.
+
+Fricoulet avait dit qu'on pouvait être sauvé, c'était là, pour lui, le
+principal. Quant aux moyens employés pour cela, il s'en rapportait
+entièrement à M. de Flammermont du soin de les examiner, de les
+discuter, d'en vérifier la valeur.
+
+Pour le moment, Gontran se tenait à côté de Séléna, et tous les deux
+considéraient, avec une curiosité inquiète, l'ingénieur occupé à aligner
+des chiffres.
+
+Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf!
+de satisfaction.
+
+--Eh bien? demandèrent d'une même voix les deux jeunes gens.
+
+--Eh bien!... ça marchera comme ça... du moins, il y a tout lieu de
+l'espérer.
+
+Et, en faisant cette réponse encourageante, l'ingénieur se frottait
+énergiquement les mains.
+
+--Y aurait-il indiscrétion à te demander quelques explications? fit
+Gontran.
+
+[Illustration: Le diamètre de Jupiter est de 142,000 kilomètres plus
+grand que le diamètre terrestre.]
+
+--Aucune indiscrétion... mais tu ne comprendrais pas.
+
+[Illustration]
+
+--Je suis si bête... riposta le jeune comte avec aigreur.
+
+--Je ne dis pas ça,... loin de là,... fichtre! Pour soutenir, depuis de
+si longs mois, un rôle aussi difficile que le tien, il ne faut pas être
+le premier venu... mais, quand on ne sait pas...
+
+--Dites tout de même, insinua Séléna avec un petit sourire, à nous deux,
+nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour
+cela.
+
+Fricoulet eut un mouvement de tête qui indiquait combien sa confiance
+était limitée; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela
+les deux jeunes gens auprès de lui.
+
+--Tenez, dit-il en étendant la main vers le disque énorme de Jupiter qui
+apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensité sombre des cieux; nous
+sommes, en ce moment, à environ six cent mille lieues de la planète sur
+laquelle nous allons arriver, à la façon d'un aérolithe pesant dix mille
+livres, avec une vitesse de trente mille mètres dans la dernière
+seconde.
+
+[Illustration]
+
+Séléna joignit les mains avec un geste d'épouvante, et Gontran poussa un
+«oh!» qui indiquait une certaine émotion.
+
+--Et c'est de là, balbutia-t-il, que tu espères nous sauver?
+
+L'ingénieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vérifia ses calculs,
+refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur:
+
+--Je fais erreur... notre vitesse, dans la première seconde, sera
+supérieure... ou inférieure à trente mille mètres.
+
+--Supérieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons même pas à
+Jupiter... nous serons volatilisés avant.
+
+--Tu dis juste... à moins que l'on ne parvienne à réduire à son minimum
+la vitesse de notre chute.
+
+Gontran leva les bras au plafond:
+
+--Résister à la puissance d'attraction d'un semblable géant!...
+s'écria-t-il; mais c'est de la folie.
+
+--Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Séléna.
+
+[Illustration]
+
+--Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que
+Jupiter roule sur son orbite avec une rapidité de 12,600 mètres par
+seconde, et tourne sur lui-même de telle façon qu'un point de son
+équateur parcourt, dans le même temps, une distance presque égale;... il
+en résulte qu'à minuit, à l'opposé du Soleil, un point situé à son
+équateur se déplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100
+mètres par seconde, tandis que le point situé dans un sens
+diamétralement contraire, à midi, en face le Soleil, ne vogue qu'à
+raison de 12,600-12,500 ou 100 mètres seulement par seconde,
+c'est-à-dire qu'il est presque stationnaire.
+
+Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander
+s'ils le suivaient bien dans son raisonnement.
+
+Tous deux inclinèrent la tête affirmativement, alors l'ingénieur
+poursuivit:
+
+--Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomètres est à ajouter
+à celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions à toucher
+le sol jovien avec une rapidité de 53,250 mètres dans la dernière
+seconde.
+
+Séléna poussa un cri d'effroi.
+
+--En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement réduits
+en poussière, mais volatilisés comme une simple étoile filante, un
+semblable mouvement se transformant instantanément en chaleur... Dans le
+second cas, au contraire, nous n'avons plus qu'à considérer notre
+vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100
+mètres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrière, au moment
+où nous arriverions dans l'épaisse atmosphère jovienne, nous pourrions
+annuler, ou à peu près, notre vitesse propre, et parvenir, sans
+secousse, jusqu'au sol qui nous attire.
+
+D'un mouvement spontané, les mains de Séléna saisirent celles de
+Fricoulet et les pressèrent avec énergie.
+
+--Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois...
+
+Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tête trahissait des
+préoccupations qu'accentuait encore un énergique froncement des
+sourcils.
+
+--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur, tu ne parais pas tout à fait
+convaincu?
+
+--À parler franchement, répondit le comte, je t'avouerai que je ne le
+suis pas.
+
+--Ah! bah! Et pourquoi?
+
+--Parce que tout ton raisonnement est basé sur la rapidité de rotation
+de Jupiter, et que c'est là un point sur lequel il me semble impossible
+que l'on soit fixé.
+
+Fricoulet haussa les épaules:
+
+--Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrédules les uns que les
+autres!
+
+Il prit Gontran par le bras et le contraignit à coller son visage au
+hublot.
+
+--Tu vois, dit-il, cette tache blanchâtre que l'on distingue sur le
+disque de la planète?
+
+--Parfaitement, je l'ai déjà remarquée tout à l'heure; seulement, je
+constate qu'elle a changé de place... car, du bord du disque, elle est
+allée vers le centre.
+
+--Eh bien! mon cher ami, c'est en étudiant la marche de cette tache que
+les astronomes sont parvenus à établir la vitesse de rotation de la
+planète.
+
+M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se
+croisant les bras:
+
+--En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et
+je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux,
+si c'est ainsi qu'ils procèdent.
+
+--Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis.
+
+--Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de
+l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,...
+conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle
+d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en
+ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples
+conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses
+allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent
+d'est ou un vent d'ouest...
+
+L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de
+Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit:
+
+--En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu
+te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une
+semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent
+qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu
+signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de
+déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée
+au XVIIe siècle, a été terminée il y a quelques années seulement.
+
+--Au XVIIe siècle! s'exclama Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique
+Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses
+premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes
+et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en
+1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du
+disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une
+différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer.
+
+M. de Flammermont haussa les épaules.
+
+--Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine
+que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers.
+
+--Pendant plus de cent ans, on délaissa un peu Jupiter; puis, en 1773,
+Jacques de Sylvabelle commença une série d'observations qu'il poursuivit
+pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56
+minutes; en 1778, Herschel trouve une période variant de 9 heures 50 à 9
+heures 54 minutes; en 1785, Schroeter de Lilienthal se prononce pour une
+période de 9 heures 55.
+
+[Illustration]
+
+--Tous ces gens n'avaient donc rien à faire pour ergoter ainsi sur
+quelques secondes de différence? demanda Gontran.
+
+--Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point
+de vue astronomique, une importance capitale, puisque de célèbres
+savants tels que Beer et Mædler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt,
+Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrèrent à cette question de
+longues études.
+
+--Et ont-ils fini par obtenir un résultat qui les satisfît tous?
+
+--Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'équateur
+de l'immense planète jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54
+minutes 30 secondes, et les pôles en 9 heures 56 minutes environ.
+
+L'éloignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure
+scientifique, était tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient
+fortement, quelque importance qu'il y dût attacher cependant.
+
+--En ce cas, dit-il, lorsque l'ingénieur eut fini, souhaitons que toute
+cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas trompés en déclarant que
+Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donnée que tu as basé
+notre sauvetage problématique.
+
+Tout en parlant, il s'était approché d'un hublot, le regard
+invinciblement attiré vers ce monde géant où la mort les attendait
+peut-être, lui et ses compagnons.
+
+Mais, aussitôt, il poussa un cri d'effroi et fit un léger bond en
+arrière.
+
+--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant.
+
+--Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en éloignons!
+
+--Quelle bonne plaisanterie.
+
+--Le disque est plus petit maintenant que tout à l'heure.
+
+L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules, jeta un coup d'oeil à
+travers le hublot et se mit à rire.
+
+--Ça, Jupiter! déclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que
+Callisto, le satellite le plus éloigné de la planète.
+
+--Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber...
+
+--Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dévié de la ligne
+perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut être assez grande
+pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons à plus de vingt
+mille lieues de ce satellite.
+
+[Illustration]
+
+Gontran eut une moue d'incrédulité.
+
+--Tiens, fit l'ingénieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans
+combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?...
+
+Il aligna quelques chiffres sur son carnet.
+
+--Sachant que Callisto trace son orbite à 478,500 lieues du centre
+mathématique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais
+conséquemment qu'actuellement, nous nous trouvons à 460,750 lieues du
+sol de la planète... c'est-à-dire que notre chute, qui va croissant de
+vitesse à chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou à peu près.
+
+L'assurance de l'ingénieur impressionna vivement Séléna.
+
+--Ne pourriez-vous nous dire également, cher monsieur Fricoulet,
+demanda-t-elle, en quel point de la planète nous aborderons.
+
+Gontran, croyant à une plaisanterie, se mit à rire; mais l'ingénieur
+répondit avec un imperturbable sérieux.
+
+--Tout à l'heure, dit-il, je vous eusse répondu et je me serais trompé,
+car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir
+les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de
+réserver ma réponse jusqu'à ce que quelques calculs m'aient renseigné à
+ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va
+s'opérer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour
+que le point de contact entre notre véhicule et Jupiter ait lieu par le
+45° parallèle nord. Et alors...
+
+[Illustration: L'appareil venait de pénétrer dans le cône d'ombre que
+Callisto projette derrière lui.]
+
+Cependant Callisto avait énormément grossi et son disque, violemment
+éclairé par les rayons solaires, remplissait une grande partie de
+l'horizon.
+
+Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et
+examinait le satellite.
+
+Tout à coup il poussa une légère exclamation de surprise.
+
+--Parbleu! dit-il à Fricoulet qui l'interrogeait, voilà qui est bizarre;
+la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde à peine et le
+disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparaître ensuite
+aussi brillant.
+
+Tout en parlant, son oeil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri
+annonça la constatation d'un nouveau phénomène.
+
+--Voilà que ça recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble
+aux fluctuations d'éclat de l'éclairage électrique; sait-on à quoi
+attribuer cette bizarrerie?
+
+Fricoulet haussa les épaules:
+
+--Sur ce sujet comme sur bien d'autres, répondit-il, on se perd en
+conjectures; non seulement Callisto paraît quelquefois absolument noir,
+lorsqu'il passe devant la planète, mais il semble parfois perdre sa
+forme sphérique pour offrir une figure polyédrique.
+
+--Un monde caméléon, alors, murmura Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--Pour te donner une idée de la brusquerie de ces transformations
+inexplicables, le 30 décembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui
+avait remarqué une fois ou deux Callisto comme irrégulièrement sombre et
+bordé au sud par un croissant brillant, le trouva tout à fait rond; par
+contre, le 8 avril 1872, il le trouva allongé dans le sens des bandes de
+Jupiter et plus aigu du côté de l'est qu'à l'ouest; en outre, il était
+entièrement noir. M. Erch fit la même remarque le 4 février 1872; il
+aperçut Callisto allongé dans la direction des bandes joviennes et d'une
+couleur gris foncé, tandis que son ombre était ronde et noire; le 26
+mars 1873, l'astre était très sombre, mais pourtant plus clair que
+l'ombre et offrait une forme polyédrique.
+
+--Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Séléna.
+
+--On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater.
+
+--Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran.
+
+--Ce même 26 mars 1873, poursuivit l'ingénieur, un autre astronome, M.
+W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un
+autre observatoire, fut frappé de son obscurité et de sa forme. Il le
+dessina également; ce n'est pas exactement la forme vue par
+l'observateur précédent, mais elle concorde cependant par ce fait
+capital que le côté oriental de Callisto était plus aigu que le côté
+occidental. Je pourrais encore...
+
+L'ingénieur s'arrêta brusquement; sans transition aucune, l'obscurité la
+plus profonde venait d'envelopper le véhicule qui, jusqu'alors, avait
+flotté dans l'espace irradié.
+
+--Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cassé!
+
+À tâtons, l'ingénieur se dirigea vers le commutateur et aussitôt
+l'éclairage électrique fonctionna.
+
+En voyant la mine déconfite de M. de Flammermont et de Séléna, Fricoulet
+partit d'un large éclat de rire.
+
+--Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien
+de nous expliquer...
+
+--... Que nous venons, tout simplement, de pénétrer dans le cône d'ombre
+que Callisto projette à 500,000 lieues derrière lui, à l'opposé du
+Soleil.
+
+--Une ombre de cinq cent mille lieues!
+
+--Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes
+terrestres aient pu constater sa projection sur le disque même de
+Jupiter.
+
+--Comme j'ignorais ce détail... murmura Gontran.
+
+Mlle Ossipoff demanda:
+
+--Combien allons-nous mettre de temps à traverser cette ombre?
+
+--Dix minutes environ.
+
+Ce laps de temps écoulé, l'_Éclair_ navigua de nouveau en pleine
+lumière; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume
+rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement.
+
+--Tiens! Ganymède! fit tout à coup Fricoulet.
+
+Et son bras étendu vers l'Orient indiquait à ses compagnons un point
+brillant qui roulait dans l'espace.
+
+--Ganymède... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un
+doigt préoccupé, Ganymède... voilà un nom que je connais...
+
+--Parbleu! c'est celui du troisième satellite de Jupiter.
+
+--Ce point à peine perceptible!... là-bas... tout là-bas!... je veux que
+le diable me croque si cela ressemble à un satellite.
+
+--Eh! c'est précisément parce qu'il est là-bas... tout là-bas, qu'on ne
+peut le distinguer... ce qui n'empêche pas Ganymède d'être presque aussi
+gros que Mars et de dépasser, de près du double, le volume de Mercure.
+
+--Mais alors, observa Séléna, cet astre-là doit être habité.
+
+--Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces
+mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organisés que le
+satellite terrestre pour recevoir la vie.
+
+[Illustration]
+
+--Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran.
+
+--Je ne fais qu'émettre l'opinion de ton célèbre homonyme.
+
+--En tout cas, dit Mlle Ossipoff, les habitants de ces satellites, en
+admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle féerique.
+Jupiter doit être, pour eux, un astre bien autrement magnifique que
+n'est le Soleil pour nous autres Terriens.
+
+--En cela, vos suppositions sont absolument justes, répliqua Fricoulet,
+songez que cette planète présente un disque dont la grandeur surpasse de
+35,000 fois celle du Soleil et qui paraît aux habitants de ces
+satellites 1,400 fois plus énorme que ne paraît la leur aux Terriens.
+Mais, en dehors même de ses dimensions véritablement gigantesques,
+Jupiter offre encore une multiplicité réellement magique de colorations
+ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et à la pourpre,
+sans compter les variations rapides d'aspect dues à son mouvement de
+rotation.
+
+Et s'adressant à Gontran:
+
+--L'expression de caméléon s'adresse bien plus exactement à Jupiter qu'à
+son satellite... qu'en penses-tu?
+
+Le jeune comte ne répondit pas--et pour cause; il s'était endormi.
+
+--Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingénieur, j'ai bien peur que
+notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques.
+
+Séléna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait
+peu; puis elle s'assit près d'un hublot par lequel elle regarda
+curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs.
+
+* * *
+
+--Eh! Gontran!
+
+Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effaré qu'a
+tout dormeur brusquement éveillé.
+
+Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groupés à
+ses côtés.
+
+Il se redressa vivement, honteux de s'être laissé dompter par la fatigue
+et demanda:
+
+--Qu'arrive-t-il?
+
+[Illustration]
+
+--Que l'instant critique approche, répondit Fricoulet avec une pointe de
+raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de
+te laisser passer sans transition du sommeil à la mort.
+
+M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils.
+
+--À la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouvé un
+moyen...
+
+--Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout
+prévoir, aussi ai-je préféré que tu mourusses debout--si tu dois
+mourir--pour pouvoir serrer la main à tes amis.
+
+--Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte.
+
+[Illustration]
+
+--Eh! oui... du moins, je l'espère; je n'ai qu'à rétablir le courant et
+le propulseur se mettra en marche à toute vitesse... mieux que cela,
+j'ai déjà choisi le point où nous atterrirons et, si mes nouveaux
+calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une
+vitesse de mille mètres à peine dans la dernière seconde.
+
+Gontran étouffa, derrière sa main, un bâillement formidable.
+
+--Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il à voix basse.
+
+--Regarde, dit simplement Fricoulet.
+
+L'espace s'était assombri; Europe et Ganymède, en quadrature, ne
+jetaient qu'une faible lueur et sous le véhicule le disque immense de
+Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir
+formidable, prêt à engloutir les voyageurs.
+
+--Je crois, dit Ossipoff qui étudiait la planète avec sa lunette, je
+crois que c'est le moment.
+
+Le vieillard avait prononcé ces paroles d'une voix grave et solennelle,
+et il ajouta en se tournant vers le jeune comte.
+
+--N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont?
+
+Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tête, un imperceptible
+signe affirmatif.
+
+--Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, répondit-il.
+
+Comme il achevait ces mots, l'ingénieur poussa la tige du commutateur;
+aussitôt une violente trépidation ébranla l'appareil, prouvant que le
+propulseur fonctionnait à toute vitesse.
+
+--Pensez-vous que nous soyons déjà dans l'atmosphère jovienne? demanda
+Fricoulet.
+
+--Nous y pénétrons en cet instant même, répliqua le vieillard, et si
+vous m'en croyez, nous prendrons nos précautions.
+
+Les hamacs furent dressés côte à côte, par les soins de Fricoulet et de
+Gontran, et chaque voyageur, s'étendant sur le sien, attendit, immobile
+et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit.
+
+* * *
+
+--Monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, combien de temps doit
+durer la chute, d'après vous?
+
+--Une vingtaine de minutes.
+
+--Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pénétré dans
+l'atmosphère de Jupiter...
+
+--En êtes-vous certain? fit brusquement le vieux savant.
+
+--Je n'ai pas quitté de l'oeil mon chronomètre... voici dix minutes que
+nous devrions être arrivés.
+
+--Ou volatilisés, murmura Séléna.
+
+--Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de
+la volatilisation;... il fait ici une chaleur étouffante, je parie que
+le thermomètre marque au moins 60 degrés...
+
+--Et même moins, répéta Fricoulet.
+
+--Cela me rappelle la température que nous avons subie aux abords du
+Soleil, dit à son tour Séléna.
+
+--Je vous réponds, mademoiselle, fit l'ingénieur, que vous et Gontran
+exagérez beaucoup;... il fait chaud,... même très chaud; mais de là à la
+chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le coeur
+net...
+
+Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait sauté hors de son hamac.
+
+--Imprudent! s'écria Ossipoff, si le choc avait lieu...
+
+Sans écouter le vieillard, l'ingénieur avait couru au thermomètre...
+
+[Illustration: L'_Éclair_ fut pris dans un vertigineux tourbillon et,
+pirouettant comme un tonton...]
+
+--Quand je vous le disais! s'écria-t-il d'une voix triomphante, 40
+degrés seulement!
+
+[Illustration]
+
+--Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant!
+
+Il s'élança par les degrés qui conduisaient à la machinerie: le moteur
+fonctionnait à merveille et l'hélice tournait à toute vitesse.
+
+Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'oeil par l'un des
+hublots et poussa un cri:
+
+--Nous sommes arrêtés! fit-il d'une voix sourde.
+
+Ses compagnons furent debout aussitôt.
+
+--Où cela, demanda Séléna, sur une montagne... dans un fleuve?
+
+--Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran.
+
+--Et puis, nous ne pouvons être arrêtés, fit à son tour Ossipoff,
+puisque le moteur fonctionne toujours.
+
+--Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens
+perpendiculaire.
+
+Les voyageurs avaient collé leur visage aux hublots, mais ils étaient
+enveloppés d'un brouillard tellement épais qu'il était impossible de
+rien distinguer; les instruments qu'avait consulté Fricoulet indiquaient
+seuls la façon dont se comportait le véhicule.
+
+L'_Éclair_ ne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante
+rapidité, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut
+été rempli de gaz et eut possédé la légèreté d'un ballon; il flottait
+véritablement dans l'atmosphère.
+
+Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contractés et les
+lèvres froncées dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une
+persistante attention.
+
+Quant à Gontran et à Séléna, les mains unies, ils attendaient.
+
+Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter.
+
+--Ah! elle est bien bonne! s'écria tout à coup Fricoulet.
+
+Tous se retournèrent et fixèrent sur l'ingénieur leurs yeux pleins
+d'interrogations muettes.
+
+--Ce phénomène inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique?
+eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphère de Jupiter est
+d'une prodigieuse densité, si prodigieuse même que notre véhicule,
+malgré son poids, joue en ce moment, le rôle d'un véritable aérostat.
+
+[Illustration]
+
+Puis, à Gaston:
+
+--N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une expérience qui consiste à
+jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lesté d'un clou.
+
+--Non, répondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincérité, n'avoir
+jamais fait cette expérience.
+
+--Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous
+arrive... le bouchon, ainsi lesté, descend jusqu'à ce qu'il soit parvenu
+à une profondeur qui équilibre son poids; alors il s'arrête et il
+flotte... Il en est de même pour l'_Éclair_ qui navigue dans une zone de
+densité égale à la sienne...
+
+--Alors?...
+
+--Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter.
+
+Ossipoff asséna, sur le plancher, un coup de talon violent.
+
+--Que faire, alors? gronda-t-il.
+
+Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante:
+
+--Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un
+moyen de nous faire aborder...
+
+--Mon pauvre monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, contre les lois
+de la nature, le génie de l'homme est impuissant.
+
+Le vieillard s'était laissé tomber sur un siège et, le visage enfoui
+dans ses mains, il paraissait en proie à un désespoir profond.
+
+[Illustration]
+
+--Bien répondu, chuchota Fricoulet à l'oreille de son ami: c'est vrai
+d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant.
+
+En ce moment, en dehors du véhicule, un brusque changement se produisit.
+
+Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'_Éclair_ s'était
+déchiré soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait
+les effilochures par delà l'horizon, et à quelques kilomètres à peine,
+le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible
+splendeur.
+
+C'était comme un immense océan de fer en fusion, envoyant, dans
+l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur étouffante;
+par moments, une poussée se produisait du centre même de la planète; les
+vagues se gonflaient, montaient, s'élevaient dans l'atmosphère en jets
+formidables, pour retomber en une pluie d'étincelles.
+
+Puis, comme soufflées par le cratère de quelque invisible volcan, des
+volutes noirâtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumées volcaniques,
+pour se condenser en stries liquides, qui tantôt s'élevaient dans
+l'espace, volatilisées par la chaleur, tantôt retombaient en torrents
+d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'océan métallique en
+ignition, bouillonnait formidablement.
+
+Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient à cette
+lutte titanesque des forces naturelles.
+
+[Illustration]
+
+Puis soudain, les nuées accourant de l'horizon, comme un escadron
+formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se
+réunissant, s'enchevêtrant, se soudant les unes aux autres, s'étendirent
+comme un impénétrable rideau sur la genèse grandiose de ce monde en
+formation.
+
+L'_Éclair_, jusque-là bien en équilibre, fut pris dans un vertigineux
+tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical,
+fut entraîné par l'ouragan.
+
+--Une tempête! dit Fricoulet avec un calme imperturbable.
+
+Sa voix se perdit au milieu du fracas des éléments déchaînés.
+
+Aussi impassible qu'il l'était sur la plate-forme de son aéroplane, le
+jeune ingénieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main
+sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'oeil sur la
+boussole.
+
+Ossipoff étudiait l'espace et prenait des notes.
+
+Gontran et Séléna, assis l'un près de l'autre, se taisaient.
+
+Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots:
+
+--Nous faisons plus de dix mille lieues à l'heure,... dans vingt
+minutes, nous serons dans la nuit.
+
+--Qu'y a-t-il à faire? demanda le comte.
+
+--Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que
+les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu'à obéir, en
+nous estimant heureux de n'avoir pas à craindre la rencontre de quelque
+montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre.
+
+Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant à M. de
+Flammermont.
+
+--Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome
+français Trouvelot, a assisté, en 1856, à un bouleversement semblable à
+celui-ci; depuis l'Équateur jusqu'aux pôles, Jupiter était en proie à
+une révolution générale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on
+aperçoit sur son disque, se transportaient de l'Est à l'Ouest,
+parcourant le diamètre entier en l'espace d'une heure, tandis que la
+bande équatoriale, dont l'existence est constante, s'étendait vers le
+Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si
+rapides, Trouvelot arriva à ce résultat, à peine croyable, que ces
+nuages emportés par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000
+kilomètres par heure.
+
+--Allons! s'écria Gontran, qu'arrive-t-il encore.
+
+Brusquement, l'obscurité s'était faite, et c'est ce qui avait provoqué
+cette exclamation surprise du jeune comte.
+
+--Ce n'est rien, répondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le côté
+obscur du disque.
+
+Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistèrent les
+Terriens, emportés par la course vertigineuse de leur véhicule, fut
+véritablement merveilleux et terrifiant tout à la fois.
+
+Au milieu de l'obscurité, la lueur rougeoyante des continents en
+formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux
+cratères immenses, vomissant des fleuves incandescents, des océans d'eau
+bouillante et des geysers aux jets brûlants, empanachés de vapeurs
+sanglantes.
+
+Par moments, des éclairs rayaient l'ombre sur une étendue de plusieurs
+milliers de kilomètres; puis, tout retombait dans une obscurité plus
+épouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non
+interrompu de la lutte des éléments; parfois lugubre, assourdissante, la
+foudre éclatait.
+
+À l'intérieur de l'appareil, la chaleur avait encore augmenté, et les
+voyageurs avaient dû quitter, l'un après l'autre, toutes les pièces de
+leurs vêtements, ne conservant que le strict nécessaire.
+
+Le thermomètre marquait 58 degrés centigrade et Fricoulet déclarait
+qu'il ne s'en tiendrait pas là.
+
+À la réverbération de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang
+à travers l'atmosphère embrasée, les parois de lithium s'étaient
+échauffées terriblement et une vapeur épaisse emplissait la cabine où
+les Terriens étaient réunis.
+
+Séléna, étendue sur son hamac, semblait évanouie; assis à son chevet,
+Gontran, anéanti, les yeux sanglants, la gorge sèche, la poitrine en
+feu, lui tenait la main pour lui donner du courage.
+
+Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les
+souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses études
+télescopiques, et l'ingénieur surveillait la marche de l'appareil.
+
+Tout à coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'était Farenheit
+qui, oublié dans la cabine qui lui servait de prison, était en train de
+rôtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot.
+
+Mais chacun était trop préoccupé de lui-même pour songer à porter
+secours au malheureux Américain, qui continua de hurler pendant toute la
+nuit.
+
+Enfin, on revit le jour, après avoir fait, en deux heures, les trois
+quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ.
+
+Les voyageurs saluèrent par un hurrah! la réapparition du Soleil; comme
+si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remède à leur
+situation.
+
+Le thermomètre marquait 70 degrés.
+
+Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonné ses instruments, et se
+traînant jusqu'à son hamac, s'était étendu sur ses matelas brûlants.
+
+Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonflées à éclater, la
+respiration sifflante, les yeux voilés de sang, ne tenait plus que d'une
+main vacillante le levier du gouvernail.
+
+[Illustration]
+
+Quant à Séléna et à Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie.
+
+En quelques minutes, le thermomètre avait encore monté, et marquait 80
+degrés.
+
+Quelques degrés encore et c'était la mort.
+
+On sait qu'il est possible à l'organisme humain de résister à des
+températures qui paraissent excessives; le nombre est grand des
+personnes qui endurent impunément la chaleur d'un four ordinaire
+c'est-à-dire plus de 100 degrés, et la chronique a enregistré les hauts
+faits de plusieurs prétendus hommes incombustibles prenant place dans un
+four et y demeurant jusqu'à la cuisson complète de la viande placée à
+côté d'eux.
+
+À ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses
+compagnons eussent pu s'acclimater à la grande variété des températures
+rencontrées par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu'à près de deux
+cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur
+Terre, de continuels exemples de cette élasticité de l'organisme.
+
+[Illustration]
+
+Ainsi, en Afrique, les températures maxima observées, sont de 55°
+centigrades au-dessus de la glace; en Sibérie, le plus grand froid
+remarqué est de 60° au-dessous de zéro. C'est donc une différence de
+115°, et cependant quantité d'individus se plient à ces énormes
+variations de climats et de température.
+
+C'est ce qui explique comment, en dépit de la proximité de Jupiter,
+Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore périr.
+
+Cependant, la position devenait critique, et l'ingénieur prévoyait
+l'instant où l'intérieur de l'appareil serait à la température de l'eau
+bouillante... et même la dépasserait.
+
+Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée lui traversa l'esprit; il
+se précipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de
+toutes ses forces.
+
+[Illustration]
+
+--Au diable! murmura-t-il en même temps, mourir ainsi ou autrement...
+
+Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les
+parois intérieures craquèrent, le plancher gémit, il sembla que tout
+allait voler en éclats.
+
+Une poussée énergique parut se produire.
+
+Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles, penché sur le
+thermomètre, l'ingénieur étudiait, avec angoisse, la marche du mercure
+dans le tube de verre.
+
+Bientôt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait.
+
+--Victoire!... victoire!... nous sommes sauvés!
+
+Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans
+laquelle ils étaient tombés.
+
+--Sauvés!!! articula péniblement le vieillard en tournant, vers
+l'ingénieur, un regard atone.
+
+--Oui, sauvés!... répéta Fricoulet, nous nous éloignons de Jupiter.
+
+À ces mots, le savant secoua entièrement sa torpeur et se précipitant
+vers le jeune homme.
+
+--Nous nous éloignons de Jupiter! gronda-t-il.
+
+--Nous sommes déjà sortis de son atmosphère.
+
+Ossipoff leva les bras au plafond.
+
+--Sans essayer d'y atterrir.
+
+--Nous y serions arrivés complètement calcinés...
+
+--Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de compléter nos études...
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+[Illustration]
+
+--Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin
+de l'_Éclair_ pour vous transporter sur Jupiter--votre âme s'y fût
+envolée toute seule.
+
+Le vieillard parut accablé.
+
+Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami.
+
+--Nous sommes sortis de l'atmosphère jovienne? as-tu dit tout à l'heure.
+
+--Effectivement.
+
+--Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons
+infailliblement retomber.
+
+--Pas le moins du monde! j'ai imprimé à notre véhicule, une vitesse
+initiale telle que, de ce seul élan, nous pouvons rejoindre l'anneau
+cosmique et continuer notre voyage.
+
+M. de Flammermont fixait sur l'ingénieur des regards incrédules.
+
+--Tu ne me crois pas, dit Fricoulet, regarde le thermomètre.
+
+Le mercure, en effet, était descendu à 45°.
+
+--Si cela ne te suffit pas, poursuivit l'ingénieur, jette un regard au
+dehors.
+
+Le disque de la planète diminuait à vue d'oeil.
+
+--Hurrah! pour Fricoulet s'écria Gontran en se jetant sur les mains de
+son ami.
+
+--Peuh! fit celui-ci avec modestie, je n'ai guère de mérite à ce
+sauvetage; et si tu n'avais eu la tête toute remplie du danger que
+courait ta fiancée, tu aurais certainement songé à cela.
+
+--À quoi?...
+
+--Ne sais-tu pas, tout comme moi, répondit l'ingénieur, que la chaleur
+diminue la résistance intérieure des piles primaires et secondaires,
+augmentant, par suite, dans une notable proportion, le débit
+électrique... Le souvenir de cette loi physique m'est revenu soudain à
+l'esprit, et j'ai songé à utiliser, pour décupler notre force motrice,
+cette chaleur mortelle... je risquais de faire sauter l'appareil, c'est
+vrai, mais la mort était là qui nous guettait, alors, j'ai préféré
+donner à l'_Éclair_ la plus grande vitesse possible et, prenant comme
+point d'appui l'atmosphère même de la planète, j'ai gouverné droit sur
+le courant astéroïdal, échappant par la tangente à l'attraction
+jovienne.
+
+Gontran considérait son ami avec une admiration sincère.
+
+--C'est merveilleux! balbutia-t-il.
+
+--Mais non, c'est de la physique, tout simplement.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+DANS LEQUEL, GRÂCE À SÉLENA, GONTRAN PEUT AUGMENTER SES CONNAISSANCES
+ASTRONOMIQUES
+
+
+[Illustration]
+
+Un mois s'était écoulé depuis que l'ingéniosité de Fricoulet avait, une
+fois encore, sauvé la petite colonie.
+
+Emporté par le courant astéroïdal, l'_Éclair_ avait repris sa vitesse
+initiale de dix-huit cent mille lieues par jour.
+
+Là-bas, tout là-bas, le Soleil apparaissait avec son disque, dont le
+diamètre diminuait de plus en plus sensiblement, absorbant dans son
+rayonnement, très pâle cependant, la Terre, Vénus et Mercure.
+
+On distinguait encore, à l'oeil nu, Mars qui, semblable à une étoile de
+première grandeur, oscillait de droite à gauche du disque solaire,
+jouant alternativement le rôle d'étoile du matin et du soir.
+
+À l'avant apparaissait déjà au-dessus de l'horizon, Saturne, lune d'un
+bleu pâle, auréolée d'argent.
+
+Et dans le noir de l'infini, étincelant comme des diamants sur un écrin
+de velours, brillaient Orion, la Grande-Ourse, Pégase, Andromède, la
+Petite-Ourse, les Gémeaux.
+
+Cet aspect du ciel, semblable à celui qu'elle avait eu de la Terre,
+n'était pas pour peu dans l'étonnement non interrompu de Mlle
+Ossipoff.
+
+--Cependant, dit-elle un jour à Fricoulet, nous nous trouvons à près de
+deux cent cinquante millions de lieues de l'observatoire de Poulkowa.
+
+--Ce qui vous prouve, mademoiselle, répondit le jeune ingénieur, que
+lorsqu'il s'agit d'infini, la distance ne compte pas plus que le temps,
+lorsqu'il s'agit d'éternité.
+
+--La belle phrase! fit Gontran avec un petit ricanement moqueur.
+
+--Je ne m'en attribue nullement la paternité, répliqua en riant
+Fricoulet; je l'ai trouvée dans les _Continents célestes_... que,--soit
+dit entre nous,--tu m'as l'air de joliment négliger.
+
+M. de Flammermont eut un mouvement d'épaules plein de mauvaise humeur.
+
+[Illustration]
+
+--Parlons-en des _Continents_, bougonna-t-il.
+
+--Qu'as-tu contre eux?
+
+--J'ai, qu'ils sont cause d'une scène épouvantable entre M. Ossipoff et
+moi.
+
+--Hier soir, n'est-ce pas? fit l'ingénieur en souriant; je vous ai
+entendus, la conversation paraissait vive.
+
+--Ce n'était point une conversation,... c'était une discussion.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--Toujours à propos de notre retour, n'est-ce pas?
+
+--Erreur!... il s'agissait de Jupiter.
+
+L'ingénieur regarda son ami avec des yeux pleins d'ébahissement.
+
+--Oui, poursuivit Gontran, je faisais mon _quart_, bien tranquillement,
+sans songer à mal, lorsque, tout à coup, la porte de la machinerie
+s'entr'ouvrant, je vis paraître Ossipoff.
+
+--«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit», déclama narquoisement
+Fricoulet.
+
+--Si tu m'interromps à chaque instant, grommela Gontran, je n'arriverai
+jamais à la fin de mon récit; donc, je vis apparaître Ossipoff, il
+tenait à la main un rouleau de papier, et son visage portait toutes les
+traces d'une évidente satisfaction.
+
+--Qu'est-ce que c'était que ce rouleau de papier? demanda
+l'ingénieur,... un projet de contrat de mariage, je parie.
+
+M. de Flammermont frappa du pied avec impatience.
+
+--Alcide, déclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff
+m'apportait, c'était des notes écrites par lui sur la planète
+Jupiter,... tu vois cela d'ici!
+
+--Que voulait-il que tu fisses de cela?
+
+--Il voulait que je lui donne mon avis.
+
+--Eh bien! tu n'avais qu'à approuver.
+
+--C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commencé par me faire connaître
+son opinion; malheureusement, il a débuté en me demandant la mienne...
+
+--Aïe!... voilà qui était dangereux!
+
+--Parbleu!... je me suis emballé sur une fausse piste; pour lui faire
+plaisir, pour flatter son amour-propre national, je lui ai déclaré que
+je partageais entièrement l'opinion émise sur Jupiter par M. Brédichin,
+directeur de l'Observatoire de Moscou; d'après M. Brédichin, la planète
+serait déjà solidifiée; il y aurait, près de l'Équateur, une zone solide
+très élevée, ne dépassant cependant pas les limites de l'atmosphère et
+l'écorce de l'hémisphère austral transmettrait dans l'atmosphère plus de
+chaleur que celle de l'hémisphère boréal. Cet état de choses exercerait
+une grande influence sur la direction des courants d'air et de vapeur
+qui passent d'un hémisphère sur l'autre. Quant à la tache rouge, elle ne
+serait autre chose que la surface même de la planète, vue à travers
+l'atmosphère brumeuse, tracée par un courant ascendant d'air chaud...
+
+--Tu as une mémoire prodigieuse, déclara Fricoulet; eh bien! qu'a-t-il
+répondu à cela?
+
+--Il est entré dans une colère épouvantable, déclarant que Brédichin
+était un âne et que je ne valais guère mieux que lui, que la vérité,
+c'était M. Hough, directeur de l'Observatoire de Dearborn (Chicago) qui
+l'avait proclamée: que la surface jovienne est couverte d'une masse
+liquide semi-incandescente; que les bandes, la tache rouge et les autres
+endroits foncés sont composés d'une matière relativement refroidie, que
+les calottes polaires blanchâtres sont des ouvertures dans la croûte
+semi-fluide, et que les taches blanches équatoriales sont des nuages en
+suspension dans l'atmosphère, que,... bref, il m'a accablé, pendant une
+demi-heure, sous une avalanche d'arguments, de preuves irréfutables
+selon lui.
+
+[Illustration]
+
+--Et toi, que disais-tu?
+
+--Moi! je paraphrasais les théories du directeur de l'Observatoire de
+Moscou, les augmentant de mes observations personnelles; mais il
+soutenait que Hough et lui avaient seuls raison.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+[Illustration]
+
+--Il est fâcheux, dit-il, que je n'aie point assisté à cette discussion;
+car j'aurais pu prétendre avec Russell, directeur de l'Observatoire de
+Sidney, que Jupiter, en dépit de ses zones nuageuses et de sa tache
+rouge, est une planète analogue à la Terre qui, vue de loin dans
+l'espace, doit offrir le même aspect que Jupiter, avec des zones
+éclairées et vides atmosphériques plus ou moins sombres...
+
+Séléna qui, jusqu'alors n'avait rien dit, demanda:
+
+--Comment se fait-il que vous ne puissiez tomber d'accord, après vous
+être approchés si près de la planète? n'avez-vous donc rien vu?
+
+--À vous dire vrai, ma chère Séléna, répondit Gontran, je n'y ai vu que
+du feu...
+
+Il ajouta, en s'adressant à Fricoulet:
+
+[Illustration]
+
+--Cependant, je crois que la théorie que tu viens d'exposer doit être
+écartée; il est impossible, en effet, que notre planète natale offre, à
+celui qui l'examinerait de quelques kilomètres de haut, le spectacle
+fantastique auquel nous avons assisté.
+
+--Crois-tu, répliqua Fricoulet, que l'observateur qui aurait plané
+au-dessus de l'Amérique centrale, au moment de notre départ du Cotopaxi,
+n'aurait pas vu quelque chose d'approchant?
+
+--Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'à
+présent, donné naissance à des êtres assez hardis pour faire ce que nous
+avons fait.
+
+--D'abord, dit Séléna, Jupiter n'est pas habité.
+
+--Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit
+Fricoulet.
+
+--Il croit à l'habitabilité de Jupiter? s'écria la jeune fille.
+
+--Non seulement, il y croyait, mais il avait supputé quelles différences
+profondes devaient exister entre leur vie et la nôtre, par suite de la
+succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens
+devaient posséder une singulière élasticité d'esprit et de corps.
+«Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne
+duraient que cinq heures et si nous devions nous éveiller aussi
+rapidement. Les gourmets, surtout, doivent être fort embarrassés si,
+dans l'espace de cinq heures, ils sont obligés de prendre trois à quatre
+repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas à se plaindre
+de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui
+demandent, pour les préparatifs de leur toilette, presque le double
+d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des
+observatoires de ce monde doivent être enchantés--si même l'atmosphère
+jovienne leur permet de travailler;--ils ne doivent jamais être
+fatigués!»
+
+--Est-ce que vous croyez à cela? demanda naïvement Mlle Ossipoff.
+
+--Non, mademoiselle, s'empressa de répondre en riant le jeune ingénieur;
+et Litrow lui-même, s'il vivait de nos jours, ne l'écrirait plus; car
+depuis lui, la science astronomique a fait des progrès et l'on sait
+aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques années.
+
+--Ce qui n'empêche pas M. Victorien Sardou d'avoir décrit les habitants
+de Jupiter! riposta Gontran.
+
+--L'auteur de _Patrie_ a non seulement dépeint l'humanité jovienne, dit
+Fricoulet avec un sérieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que
+ne sachant pas dessiner, il a gravé, à l'eau-forte, une vue de la
+planète avec ses habitants et ses animaux.
+
+[Illustration]
+
+Séléna regardait fixement l'ingénieur, doutant qu'il parlât
+sérieusement.
+
+--Voilà ce que c'est que d'être _médium_, ajouta-t-il.
+
+Il se fit un silence; puis Gontran s'écria:
+
+--En tout cas, si la planète elle-même est inhabitée, ses satellites
+doivent être peuplés!... des globes aussi gros que Mars et Mercure.
+
+--Leur dimension ne serait pas une raison suffisante, répondit
+Fricoulet, et tu devrais faire attention à la différence énorme de
+situation qui existe entre les planètes que tu cites et les quatre
+satellites joviens,... songe que ces derniers sont dix fois plus
+éloignés du Soleil que ne l'est Mercure.
+
+--Je te prends en flagrant délit de contradiction! riposta M. de
+Flammermont; ne m'as-tu pas dit, récemment, qu'il y a une analogie
+indéniable entre les distances et les volumes relatifs de Jupiter et de
+ses quatre satellites d'une part, et les quatre premières planètes et le
+Soleil?... tu m'as bien dit aussi--et je ne l'ai pas rêvé--que Jupiter
+est le véritable Soleil de ses quatre satellites, lesquels reçoivent de
+lui un supplément de chaleur non à dédaigner, vu le peu de calorique que
+leur envoie le Soleil?
+
+[Illustration]
+
+--Assurément, répondit l'ingénieur, je t'ai dit cela, et, en le disant,
+je n'ai fait que t'exposer les théories de la plupart des savants. Il
+n'est pas douteux que Jupiter est beaucoup plus utile à ses satellites
+que ceux-ci ne peuvent lui être utiles à lui-même, en raison du peu de
+lumière qu'ils lui envoient. D'ailleurs, les conjonctions supérieures de
+ces trois astres s'opérant dans le cône d'ombre que Jupiter projette
+derrière lui, sont entièrement perdues pour lui; en outre, comme les
+lunes tournent dans le plan de l'Équateur, les régions polaires qui
+auraient le plus besoin de lumière, ne les voient jamais, et jusqu'au
+80e degré parallèle Nord et Sud, on ne peut voir ni le lever, ni le
+coucher de ces satellites.
+
+Gontran haussa les épaules.
+
+--Alors, que voit-on? ricana-t-il,... rien!
+
+Et il ajouta, bougonnant:
+
+--C'était bien la peine que Galilée se donnât tant de mal pour découvrir
+des mondes qui ne servent à rien.
+
+--Pardon, répondit en riant Fricoulet, ils servent tout au moins à ceux
+qui les habitent.
+
+Séléna s'était levée et avait pris dans un tiroir un carton qu'elle
+apporta mystérieusement aux jeunes gens.
+
+--Je vais vous montrer quelque chose d'intéressant, dit-elle.
+
+Elle défit les cordons qui fermaient le carton et en tira une feuille
+parcheminée qu'elle déplia soigneusement; alors apparut une épreuve
+photographique jaunie, passée, qu'elle prit du bout des doigts, avec
+mille précautions.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Gontran.
+
+--Ça, répliqua la jeune fille en appuyant à dessein sur cette syllabe
+prononcée trop dédaigneusement à son avis, par le comte, ça fait partie
+du petit musée de mon père. C'est dans ce carton, qu'avant de quitter
+notre petite maison de Pétersbourg, j'ai serré toutes les choses
+auxquelles il tient plus qu'à sa vie peut-être.
+
+--Mais ceci, plus particulièrement, fit M. de Flammermont, qu'est-ce que
+ça représente?
+
+--Ça a l'air d'une lunette, dit Fricoulet; oh! mais par exemple, d'une
+lunette primitive.
+
+La jeune fille sourit.
+
+--Mon père a acheté cette épreuve très cher, à un Anglais qui visitait
+en même temps que lui le musée de Venise et qui, à l'insu des gardiens,
+avec un appareil de dimensions microscopiques, photographiait tous les
+objets dignes d'attention.
+
+--Et ceci, répéta Gontran, sans prendre la peine de dissimuler sa
+surprise, ceci représente quelque chose digne d'attention?
+
+--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'un ton d'indifférence très
+affecté,... il paraît que c'est la première lunette dont usa Galilée, et
+qu'il se fabriqua lui-même...
+
+M. de Flammermont hocha la tête d'un air entendu.
+
+--En ce cas, murmura-t-il avec un sérieux imperturbable, je comprends
+que cette épreuve ait un intérêt considérable aux yeux de votre père.
+
+--Je ne sais comment l'Anglais qui lui servait de compagnon de voyage
+s'y est pris,... mais il paraît qu'il avait réussi à gratter avec son
+canif une petite parcelle de la lunette et qu'il l'avait mise dans le
+médaillon pendu à sa chaîne de montre.
+
+Les deux jeunes gens ouvraient des yeux énormes.
+
+--C'était un fou, cet Anglais...
+
+--Non, c'était simplement un astronome qui avait fait le voyage, de
+Londres à Venise, dans l'unique but de venir contempler la lunette de
+Galilée... Mon père lui a proposé des sommes relativement considérables
+pour partager avec lui la parcelle de plomb qu'il avait dérobée...
+L'autre n'a jamais voulu y consentir.
+
+--Une parcelle de plomb! avez-vous dit, s'écria Gontran; c'était donc
+une lunette en plomb?
+
+--Mais oui, dit Fricoulet; c'était un tube de plomb au bout duquel il
+adapta une lentille plano-convexe et une lentille plano-concave;...
+c'était rudimentaire, mais il faut songer que Galilée fabriqua cet
+instrument sur le simple ouï-dire d'une invention faite par un Belge
+tendant à rapprocher les objets.
+
+--Mais comment arriva-t-il à ce résultat?
+
+--Il supposa que ce rapprochement devait résulter de l'agrandissement
+causé par la réfraction de l'image à travers la lentille.
+
+Et Fricoulet ajouta, en examinant d'un oeil attendri l'épreuve
+photographique qu'il avait prise des mains de Séléna.
+
+--Dire que c'est avec cet instrument informe que ce grand savant a fait
+la plupart des découvertes célestes!
+
+--Parbleu! riposta Gontran quelque peu narquois,... tout était à
+découvrir dans le ciel.
+
+Puis se penchant vers l'épreuve:
+
+[Illustration]
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette date que je vois là, dans un coin,
+inscrite à l'encre: 7 janvier 1610.
+
+--C'est la date à laquelle Galilée, grâce à cette lunette rudimentaire,
+aperçut, pour la première fois, les satellites de Jupiter.
+
+--Comment! murmura Gontran, les satellites de Jupiter datent de cette
+époque-là?
+
+Voyant Fricoulet sourire, il reprit:
+
+--Je veux dire que je croyais leur découverte plus récente.
+
+--Non pas, le 7 janvier 1610 Galilée remarqua, à gauche de Jupiter, deux
+petites étoiles et une à droite; il crut, tout d'abord, qu'il s'agissait
+simplement là d'étoiles fixes; mais, le lendemain, les trois étoiles
+étaient passées à droite; le surlendemain, il n'en vit plus que deux, et
+toutes les deux à gauche; enfin, le 13, c'est-à-dire six jours après sa
+première observation, il fut donné à Galilée d'apercevoir les quatre
+satellites. À partir de ce moment, ses études marchèrent rapidement, et
+bientôt après, les mouvements des satellites joviens étaient réglés et
+leurs orbites calculés... Hein! qu'en penses-tu?
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont répliqua:
+
+--Je pense, tout simplement, que si Galilée n'avait point fait ce que tu
+dis là,... il ne serait pas Galilée.
+
+Fricoulet leva les épaules.
+
+--Et s'il n'avait fait que cela, s'écria-t-il.
+
+Puis, frappant de la main le carton dans lequel Séléna avait déjà
+resserré la précieuse relique.
+
+--Dire que c'est grâce à ce bout de plomb que la science astronomique
+fit si soudainement et si rapidement un pas de géant;... car, dans cette
+même année, Galilée, après avoir découvert les satellites de Jupiter,
+découvrit également les anneaux de Saturne.
+
+Séléna se prit à sourire.
+
+--Je crois, dit-elle doucement, que vous faites erreur, monsieur
+Fricoulet.
+
+L'ingénieur regarda la jeune fille avec surprise.
+
+--Comment, répéta-t-il, ce n'est pas pendant l'été de cette même année
+de 1610 que Galilée...
+
+D'un geste de la main, Mlle Ossipoff l'arrêta:
+
+--Excusez-moi, fit-elle, si je me permets de vous interrompre, mais
+c'est dans l'intérêt de mon bonheur que je vous parle.
+
+--Mon Dieu! mademoiselle, répliqua Fricoulet de plus en plus ébahi, je
+vous serais très reconnaissant de vouloir bien me dire quelle relation
+il peut bien y avoir entre Saturne et votre bonheur.
+
+--C'est bien simple, mon bonheur est tout entier suspendu aux lèvres de
+M. de Flammermont; que mon père ait seulement des soupçons sur les
+connaissances scientifiques de mon fiancé, et voilà tout mon rêve
+détruit;... il importe donc que ce cher Gontran n'entende rien qui
+puisse l'induire en erreur et, précisément, il me semble que vous vous
+trompez lorsque vous attribuez à Galilée la découverte des anneaux de
+Saturne...
+
+Fricoulet fit un bond sur lui-même.
+
+--Comment! s'exclama-t-il.
+
+--Vous comprenez, reprenait Séléna souriant toujours avec son même
+calme, que j'ai maintes fois entendu mon père parler de Saturne. À son
+retour d'Italie, il a même fait une conférence sur Galilée et ses
+découvertes... cette conférence, c'est moi qui en ai mis les notes au
+net... il a même fallu que je serve d'auditoire à mon père avant qu'il
+se décide à parler en public... car il est aussi timide que savant...
+
+--Mademoiselle, répondit respectueusement Fricoulet, tout ceci est fort
+bien, mais...
+
+--Vous ne vous rappelez donc plus ceci?
+
+[Illustration]
+
+Et Mlle Ossipoff, prenant sur la table un carré de papier, y
+inscrivit rapidement la ligne suivante.
+
+_Smaismrmilmepoetaleumibunenugttaoiras_.
+
+Et elle tendit le papier à l'ingénieur qui s'écria:
+
+--Vous avez raison... ou, du moins, c'est moi qui me suis mal expliqué;
+j'ai voulu dire simplement que Galilée avait, le premier, découvert que
+Saturne n'était point une planète ordinaire et isolée, comme on l'avait
+cru jusqu'alors.
+
+--En ce cas, nous sommes d'accord, murmura la jeune fille.
+
+Cependant Gontran avait jeté les yeux, lui aussi, sur le papier.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? demanda-t-il, on dirait un
+logogriphe.
+
+--C'en est un aussi... Galilée était de nature cachotière et lorsqu'il
+n'avait pas l'explication bien nette d'un phénomène scientifique, il en
+prenait note de façon à ce que personne ne pût se servir de ses premiers
+travaux pour marcher sur ses brisées.
+
+--Tout cela ne me dit pas ce que signifie ce chaos de lettres, fit M. de
+Flammermont.
+
+--Dans la pensée de leur auteur, il signifiait que la planète lui était
+apparue ayant, de chaque côté, un appendice lumineux; c'est pourquoi il
+la désignait sous la dénomination de tricorbs... Après avoir, pendant
+fort longtemps, cherché à découvrir le secret caché sous cette énigme,
+Kepler crut avoir trouvé et assembla les lettres brouillées de la
+manière suivante: _Salve umbistineum geminatum Martia Proles!_ Ce qui
+veut dire: Saluez les Gémeaux qui sont la progéniture de Mars... et il
+annonça urbi et orbi que Galilée venait de découvrir à Mars deux
+satellites.
+
+[Illustration]
+
+Aussitôt l'astronome de Florence démentit cette fausse nouvelle en
+donnant à ce chaos alphabétique sa forme véritable: _altissimum planetam
+tergeminum observavi_. Traduction: j'ai observé que la planète la plus
+élevée est trijumelle.
+
+--Ce qui est faux, déclara Gontran; je m'étonne qu'un grand savant comme
+Galilée...
+
+--Mon cher, répondit l'ingénieur, il ne faut pas accuser les hommes sans
+bien connaître les faits. Or, tu ne sais sans doute pas que, par suite
+des mouvements de Saturne et de la Terre, les anneaux se présentent à
+nous par la tranche, tous les 15 ans et deviennent invisibles. C'est ce
+qui arriva en l'année 1612, où Galilée vit soudainement disparaître ses
+deux étoiles... il en chercha vainement l'explication, et, découragé,
+cessa de s'occuper de ce problème.
+
+--Il n'avait qu'à supposer, dit plaisamment Gontran, que Saturne, fidèle
+aux traditions mythologiques, avait dévoré ses enfants.
+
+Et il ajouta:
+
+--Tu m'induisais donc en erreur, tout à l'heure, en prétendant que
+Galilée était l'inventeur des anneaux de Saturne.
+
+[Illustration]
+
+--Je l'ai reconnu, répondit sèchement l'ingénieur; tu ne contestes pas,
+je suppose, l'_errare humanum est_?
+
+--Bref,... quel est le véritable inventeur?
+
+--C'est Huygens qui, en 1659, publia la vérité sur les mystères de
+Saturne; mais, trouvant sans doute que Galilée avait été trop clair dans
+son mode de publication, il adopta celui-ci.
+
+Et Fricoulet traça, sur le même papier où se trouvait déjà l'anagramme
+de Galilée, les bizarres assemblages de lettres qui suivent:
+
+_aaaaaaa, ccccc, d, eeeee, g, h, iiiiiiii, llll, mm, nnnnnnnnn; oooo,
+pp, q, rr, s, ttttt, uuuuu_.
+
+Les yeux de Gontran s'agrandirent, épouvantés:
+
+[Illustration]
+
+--Et cela veut dire? balbutia-t-il.
+
+--_Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohoerente, ad eclipticam
+inclinato_,... tu saisis?
+
+M. de Flammermont ricana:
+
+--Je n'ai pas encore tellement perdu le souvenir de Molière que je ne
+puisse comprendre son latin! ton galimatias signifie simplement: il est
+entouré d'un anneau léger, n'adhérant à l'astre en aucun point et
+incliné sur l'écliptique.
+
+--Mon cher Gontran, dit alors Séléna, voulez-vous me permettre de vous
+donner un conseil?
+
+--Parlez fit le jeune homme avec empressement.
+
+--Vous devriez vous mettre un peu au courant de la question, de façon à
+pouvoir soutenir victorieusement, avec mon père, la conversation qui,
+d'un moment à l'autre, ne peut tarder à tomber sur Saturne.
+
+M. de Flammermont regarda sa fiancée d'un air piteux.
+
+--Vous croyez, balbutia-t-il, que c'est bien utile?
+
+--C'est plus qu'utile, c'est indispensable.
+
+Le jeune comte ne put retenir un formidable bâillement.
+
+Fricoulet se mit à rire et s'adressant à Mlle Ossipoff.
+
+--Vous le rendrez fou, ce pauvre Gontran, dit-il, avec toutes ces
+planètes et tous ces satellites.
+
+--Sans compter, riposta le fiancé de Séléna, que mon _vade mecum_--les
+_Continents célestes_--s'étend longuement sur ce sujet et que, d'un
+moment à l'autre, votre père peut arriver, me _pousser une colle_, et
+alors...
+
+Il eut un geste qui signifiait qu'alors c'était le rêve de bonheur
+détruit.
+
+La jeune fille demeura un moment pensive; puis un sourire effleura ses
+lèvres, et elle dit:
+
+--Attendez un moment.
+
+Légère comme un oiseau, elle sortit de la machinerie, gravit les degrés
+qui conduisaient aux cabines supérieures et revint, au bout de cinq
+minutes, tenant à la main un mince rouleau de papier qu'elle tendit à M.
+de Flammermont, avec ces mots:
+
+--Voici votre affaire.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme en détachant une faveur
+bleue, fanée, fripée, qui servait d'attache aux papiers. À peine y
+eût-il jeté les yeux qu'il s'écria:
+
+--Votre écriture.
+
+Et aussitôt, lisant les lignes écrites en tête des premiers feuillets.
+
+ CONFÉRENCE FAITE PAR M. MICKHAIL OSSIPOFF
+
+ SUR LE SYSTÈME DE SATURNE
+
+ _le 15 février 1878_.
+
+--Oui, dit Séléna, c'est la fameuse conférence dont je vous parlais tout
+à l'heure, et que mon père a faite à son retour d'Italie: leurs Altesses
+Impériales, les grands-ducs, y assistaient. C'est même à cette occasion
+que mon père a été décoré de l'ordre de l'Aigle rouge.
+
+[Illustration]
+
+Et elle ajouta:
+
+--Vous trouverez là-dedans tout ce qu'il est indispensable de savoir:
+car mon père ne m'y a fait écrire que les points principaux qui devaient
+lui servir de points de repère dans ses développements scientifiques et
+philosophiques;... en moins de vingt minutes, vous pouvez avoir lu et
+relu ces quelques feuillets suffisamment pour vous en assimiler le
+contenu.
+
+Docilement, M. de Flammermont était allé s'asseoir dans un coin de la
+machinerie; puis il ouvrit le registre et commença sa lecture.
+
+Ossipoff débutait par un résumé historique; il établissait que, des cinq
+planètes connues des anciens, Saturne était celle qui avait dû être
+découverte une des dernières à cause de son éclat inférieur à celui de
+Vénus, de Jupiter et de Mars. Mercure venait après; il passait ensuite
+en revue le rôle joué par cet astre chez les différents peuples de
+l'antiquité suivant leur religion, il répétait l'opinion de l'astronome
+Purtos, d'après lequel l'anneau de Saturne était connu des anciens,
+parce qu'on aurait retrouvé dans les ruines de Ninive le dieu assyrien
+Nisroch (Saturne) enveloppé d'un anneau.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+Gontran passa rapidement là-dessus pour arriver à ce qui avait pour lui
+un intérêt immédiat.
+
+«Saturne, disaient les notes du savant russe, constitue, avec ses
+anneaux multiples et ses huit lunes tournant autour de lui en des
+périodes diverses, un véritable univers.
+
+Cette planète se meut autour du Soleil, suivant un orbite de 720
+millions de lieues de diamètre et de 2 milliards 215 millions de tour,
+c'est-à-dire presque dix fois plus longue que l'orbite terrestre. Pour
+parcourir cette distance immense, Saturne, qui ne franchit que 9,500
+mettes à la seconde, met 29 années terrestres et 67 jours; quant à
+l'orbite parcourue, elle est d'une excentricité telle qu'à son
+périhélie, Saturne est plus rapproché du Soleil de quarante millions de
+lieues qu'à son aphélie.
+
+«De l'observatoire de Poulkowa, poursuivait Ossipoff, j'ai mesuré l'arc
+sous-tendu par Saturne et cet arc, suivant les distances de la planète,
+varie de quinze à vingt secondes, ce qui me permet d'attribuer à Saturne
+un diamètre dix fois plus long que celui de la Terre, soit 30,000
+lieues. Saturne est donc d'un volume à peu près égal à celui de Jupiter:
+sa circonférence, à l'équateur, est de 100,000 lieues, ce qui constitue
+une surface quatre-vingt-dix fois plus considérable et un volume sept
+cent vingt fois plus grand que la surface et le volume terrestres.
+
+«Mais, tandis que le diamètre équatorial est de 30,500 lieues, l'axe
+vertical n'en mesure que 27,450, si bien que la planète est encore plus
+aplatie aux pôles que Jupiter; et l'on peut établir, en ce qui concerne
+l'aplatissement polaire, la proportion suivante:
+
+Terre: 1/289.--Jupiter: 1/15.--Saturne: 1/10.
+
+«De tout ce qui précède, il résulte que les conditions physiques, à la
+surface de Saturne, sont totalement différentes de ce qu'elles sont sur
+la Terre; elles se rapprochent plutôt de celles de Jupiter. Ainsi, non
+seulement la pesanteur y est plus faible que sur notre planète, mais
+encore cette pesanteur varie du pôle à l'équateur par suite de la force
+centrifuge développée par le mouvement rapide de rotation, dans de
+telles proportions que, si la planète tournait seulement deux fois plus
+vite, les objets ne pèseraient plus rien dans les régions équatoriales.»
+
+Gontran suspendit sa lecture et s'adressant à Fricoulet, lui dit:
+
+--Voilà une chose que je ne comprends pas.
+
+Et il lui répéta le paragraphe précédent.
+
+--Tu as dû voir, répondit-il, qu'il y a une grande différence entre le
+diamètre équatorial et le diamètre polaire?
+
+--Oui, quelque chose comme 3,000 lieues.
+
+--Eh bien! c'est ce qui produit cette différence dans la pesanteur;
+ajoute à cela l'attraction contraire de l'anneau qui contribue encore à
+diminuer la pesanteur; d'ailleurs, si tu veux en avoir une preuve...
+
+Il prit Gontran par le bras, l'amena devant le télescope braqué sur le
+disque saturnien et lui dit:
+
+--Aperçois-tu des bandes nuageuses analogues à celles de Jupiter qui
+coupent le disque, parallèlement à l'équateur.
+
+--Oui, répondit le comte après quelques secondes d'observation.
+
+--Maintenant, aperçois-tu, le long de l'équateur même, une bande un peu
+plus forte et un peu plus foncée?
+
+Sur un grognement affirmatif de M. de Flammermont, l'ingénieur ajouta:
+
+--Ceci est une preuve de l'attraction considérable exercée par l'anneau
+sur la planète, car on suppose fortement cette bande de n'être pas autre
+chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux énorme,... il doit exister,
+sur ce monde étrange, des marées atmosphériques et maritimes
+prodigieuses.
+
+[Illustration]
+
+--Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de
+Saturne était extrêmement rapide; comment le sait-on?
+
+--Ossipoff n'en parle-t-il donc pas?
+
+--Il a mis simplement, souligné au crayon rouge: durée de rotation 10
+heures 16 minutes... et c'est tout.
+
+--On a opéré pour Saturne comme pour d'autres planètes, en suivant, d'un
+bord à l'autre du diamètre, une tache de l'atmosphère. Cette durée de 10
+heures 16 minutes a été établie en 1793 par Herschell et confirmée plus
+récemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington.
+
+--Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils
+doivent avoir un nombre considérable de saints et de saintes.
+
+--Pourquoi?
+
+--Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an.
+
+--C'est juste, dit en souriant Fricoulet.
+
+Séléna demanda:
+
+--Eh bien! avancez-vous?
+
+--Cela ne va pas vite, répondit Gontran; si ce que je lis n'était pas
+écrit de votre charmante écriture, je crois bien que je m'endormirais.
+
+--Où en êtes-vous? fit la jeune fille.
+
+--Aux saisons.
+
+Il allait reprendre sa lecture; l'ingénieur lui dit:
+
+--Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te
+rappeler ceci: axe de rotation incliné sur le plan de l'orbite de 64°
+18' ce qui donne à l'obliquité de Saturne sur l'écliptique 25° 42', à
+peu près la même chose que pour la Terre: saisons saturniennes et
+saisons terrestres se ressemblent donc quant à la division des zones;
+pour ce qui est de la durée, c'est une autre paire de manches. Sur
+Saturne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver durent chacun sept
+ans: chaque pôle et chaque côté de l'anneau restent, durant quatorze ans
+et huit mois, sans soleil!
+
+--Eh bien! s'écria M. de Flammermont, voilà des latitudes qui ne me
+plairaient guère à habiter.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce qu'il me faut la chaleur à moi... et que...
+
+L'ingénieur se mit à sourire..
+
+[Illustration]
+
+--Ce n'est pas le Soleil qu'aperçoivent les habitants de l'équateur
+saturnien, répondit-il, qui doit leur brûler la peau... étant
+quatre-vingt-dix fois moins étendu en surface, il envoie forcément à
+Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur.
+
+--Alors,... on doit grelotter...
+
+--Non, car il faut supposer que la planète dont l'énorme volume a
+retardé le refroidissement, tire d'elle-même la chaleur qui lui est
+nécessaire...
+
+--Ça, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due à ton
+imagination fertile.
+
+--Non pas, c'est une déduction logique des faits scientifiques reconnus.
+
+--Et ces faits scientifiques sont?...
+
+--L'existence indubitablement constatée de la vapeur d'eau dans
+l'atmosphère saturnienne.
+
+--Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse là-bas une température
+supportable?
+
+--Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur
+solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu'à l'état solide de la
+glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, conséquemment plus
+de ces variations météorologiques remarquées dans Saturne et semblables
+à celles observées sur Jupiter, quoique moins intenses.
+
+--Et dans l'anneau, demande Séléna, existe-t-il aussi de la vapeur
+d'eau?
+
+--Jusqu'à présent, la spectroscopie n'en a relevé aucune trace, ce qui
+fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphère, ou du moins une
+si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres.
+
+--Ce qui n'empêchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous
+proposer--et au besoin--de nous imposer une promenade dans les anneaux,
+si la fantaisie lui en prend.
+
+Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+EN ROUTE POUR SATURNE
+
+
+[Illustration]
+
+Dix-huit millions de lieues restaient à franchir avant d'arriver à
+Saturne dont le disque, à présent, ne mesurait pas moins de quatre
+degrés, et allait grossissant, d'heure en heure, détachant sa face d'un
+bleu pâle sur l'obscurité veloutée de la voûte céleste.
+
+C'était encore une dizaine de jours de navigation, et Gontran s'amusait,
+comme un enfant, à effacer d'une sorte d'horaire qu'il s'était fabriqué,
+chaque centaine de mille lieues parcourues, qui le rapprochaient
+d'autant du moment où il lui serait possible de sortir de sa cage en
+lithium et de s'étirer un peu les membres.
+
+--Il me semble que je me racornis! disait-il en plaisantant à
+Fricoulet,... j'ai même une crainte sérieuse, c'est de ne plus savoir me
+servir de mes membres--songe donc, cinq mois de captivité!... il n'en
+faut pas davantage pour perdre l'usage des bras et des jambes.
+
+--Tu plaisantes, n'est-ce pas? répondit l'ingénieur.
+
+--Non pas; je parle sérieusement. Est-ce que tu ne penses pas, toi
+aussi...
+
+--Je pense que l'histoire est là pour nous prouver que des individus,
+après avoir pourri durant, non des mois, mais des années à la Bastille,
+au Châtelet ou en tout autre lieu de délices de même nature, en sont
+sortis aussi ingambes que lorsqu'ils y étaient entrés.
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont se frappa la poitrine.
+
+--Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de
+respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent
+d'air frelaté.
+
+Fricoulet fronça comiquement les sourcils.
+
+--Eh! dis donc, répliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air
+frelaté! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-là!... ensuite,
+depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter à merveille.
+
+Le jeune comte hocha la tête.
+
+--Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est
+malade.
+
+Et son doigt se posait sur le côté gauche de la poitrine.
+
+--Le coeur! ricana l'ingénieur.
+
+Gontran poussa un soupir formidable.
+
+--C'est long,... diablement long ces fiançailles.
+
+--Mon cher, répondit gravement l'ingénieur, il est des nations chez
+lesquelles les fiançailles durent des années...
+
+--Mais c'est que voilà précisément des années que Séléna et moi sommes
+fiancés... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si
+bien que j'endure le supplice de Tantale.
+
+[Illustration]
+
+Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie:
+
+--Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu
+que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable
+que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un
+jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au
+front!...
+
+[Illustration: Le globe des Saturniens est très vieux, puisque sa
+création se perd dans la nuit des temps.]
+
+Et s'animant soudain:
+
+--Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette
+existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon...
+
+Fricoulet haussa philosophiquement les épaules.
+
+--Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,...
+c'est à M. Ossipoff.
+
+--Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses,
+ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire
+entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire
+si ardemment?
+
+--Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis
+faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques
+que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous
+arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que
+l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde;
+ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous
+perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver
+là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le
+second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors,
+c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.
+
+[Illustration]
+
+Et alors l'ingénieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui
+concernait les vivres, il restait une provision d'azote liquéfié et de
+liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs
+pendant cinq mois encore.
+
+Les matières pour la fabrication de l'air respirable étaient en assez
+grande quantité pour permettre de n'envisager les probabilités
+d'asphyxie qu'après une période de temps semblable.
+
+Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour à l'autre, c'était
+d'électricité.
+
+Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on
+leur demandait non seulement la force nécessaire pour actionner le
+propulseur, mais encore de la lumière et de la chaleur, cette dernière,
+indispensable pour compenser l'abaissement de la température: à la
+distance à laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en
+recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable
+à un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour
+ainsi dire pas.
+
+[Illustration]
+
+Si bien que les accumulateurs, surmenés, ne contenaient plus que pour
+quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprévues
+n'obligeassent pas les voyageurs à leur demander un nouvel effort.
+
+--Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet après avoir terminé cet exposé, la
+situation est fort nette: ou nous arrêter pour nous ravitailler, et Dieu
+sait quand nous serons de retour, ou continuer à aller de l'avant, et
+alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie.
+
+--Oh! c'est à se casser la tête, grommela Gontran.
+
+Et il ajouta:
+
+--En ce qui me concerne, je préférerais continuer le voyage sans arrêt.
+
+--Sans arrêt! répéta derrière les deux jeunes gens une voix courroucée.
+
+Ils se retournèrent: Ossipoff était là, immobile, les bras croisés, les
+couvant d'un regard plein d'indignation.
+
+--Ainsi, dit-il, nous nous serons proposé un but grandiose: parcourir
+l'immensité céleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous
+nous arrêterions en si beau chemin!... Ah ça! monsieur de Flammermont,
+êtes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous
+renonceriez de gaieté de coeur à toutes les merveilles que nous promet la
+visite de ce monde étrange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc
+que tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'est rien en comparaison
+de ce que nous promet l'avenir.
+
+--De gaieté de coeur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous
+trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rêves merveilleux qui
+m'avaient hanté... Cependant, il est un autre rêve, bien antérieur à
+tous ceux-là, dont la réalisation est le but de ma vie...
+
+Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage,
+lui coupa la parole.
+
+--D'ailleurs, M. Fricoulet a dû vous démontrer qu'un arrêt sur Saturne
+était indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage.
+
+Gontran, irrité de n'avoir pu achever sa phrase, haussa légèrement les
+épaules.
+
+--Sérieusement! monsieur Ossipoff, s'écria-t-il, comptez-vous trouver,
+sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin?
+
+--En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit.
+
+--Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spéculer sur des
+probabilités aussi hasardeuses que celles-là.
+
+Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur.
+
+--En vérité!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que
+l'univers de Saturne est habité et habité par une race probablement
+beaucoup mieux conformée et beaucoup plus intelligente que la nôtre.
+C'est dans cette sphère supérieure que doit exister le vrai bonheur.
+
+--Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les éléments,... qui nous
+sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,...
+c'est à de l'électricité et à de l'air respirable.
+
+Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de
+stupéfaction indignée, jeta ses bras au plafond.
+
+Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura à l'oreille:
+
+[Illustration]
+
+--Le pauvre garçon n'a pas sa raison.
+
+--Pourquoi cela? répondit à haute voix l'ingénieur; je trouve, au
+contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant à moi, je ne cache pas
+que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les
+Saturniens répondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en
+réalité, autant supérieurs aux Martiens que les Martiens sont supérieurs
+à la majeure partie de l'humanité terrestre.
+
+--À en croire M. Ossipoff, ricana irrévérencieusement M. de Flammermont,
+ce serait, dans l'Univers céleste, comme chez Nicolet: toujours de plus
+fort en plus fort!
+
+--Vous me direz, continua l'ingénieur, que le globe des Saturniens est
+très vieux; c'est très vrai, puisque l'époque de sa création se perd
+dans la nuit des temps, époque à laquelle notre planète, pas plus que
+Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste à savoir comment nous
+parviendrons à nous entendre avec ces philosophes extra-humains.
+
+Ossipoff secoua la tête d'un air confiant.
+
+--Ce qui nous est arrivé sur la Lune, Vénus et Mars devrait vous donner
+espoir pour la manière dont nous nous tirerons d'affaire en ces
+circonstances nouvelles, répondit-il.
+
+Gontran haussa les sourcils d'un air effaré.
+
+--Mais réfléchissez-vous, répliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu
+pour surprendre la clef du langage des Sélénites, des Vénusiens et des
+habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre séjour
+indéfiniment?
+
+[Illustration]
+
+--Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est
+rien en comparaison de celui qui nous reste à parcourir pour accomplir,
+en son entier, notre voyage interplanétaire!... Songez qu'il nous faut
+visiter, après Saturne, les trois derniers mondes de notre système
+solaire: Uranus, Neptune et la planète transneptunienne de Babinet. Il
+faut donc nous hâter...
+
+--Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire
+ironique.
+
+Et comme le vieillard s'était brusquement tourné vers lui avec un regard
+interrogateur:
+
+--Avez-vous réfléchi à ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda
+tranquillement l'ingénieur: En donnant à notre appareil toute la vitesse
+dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert
+de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidité de 81,000 mètres par
+seconde, soit 72,000 lieues à l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000
+lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous
+disant que, si Saturne gravite à une distance moyenne de 355 millions de
+lieues du Soleil, Uranus se trouve à 700 millions de lieues, Neptune à
+un milliard cent millions et la planète transneptunienne à un milliard
+850 millions de lieues du centre du système planétaire...
+
+--Après? après? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense,
+l'intention de nous faire un cours d'astronomie, à M. de Flammermont et
+à moi?
+
+[Illustration]
+
+--À Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable sérieux;
+seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les
+nuages, vous vous emballez sur la théorie, sans vous préoccuper le moins
+du monde de la pratique. Voilà pourquoi je me permets, moi, humble
+mécanicien-constructeur, qui ne connais rien aux étoiles, mais auquel
+ces questions terre à terre de la pratique sont familières, d'attirer
+votre attention sur certains détails.
+
+M. Ossipoff donnait des marques non équivoques d'impatience.
+
+--Au fait, dit-il.
+
+--Si donc, poursuivit l'ingénieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois
+et demi pour venir de Mars à Saturne, il est facile de calculer et de se
+rendre compte que, pour atteindre Uranus--et en raison de la situation
+astronomique de cette planète,--il nous faudra 300 jours, c'est-à-dire
+dix mois entiers; reste Neptune à laquelle nous arriverons en 218 jours
+ou sept autres mois. Quant à la planète transneptunienne, je n'en parle
+pas, et pour cause; sa situation étant absolument inconnue.
+
+Gontran paraissait positivement atterré.
+
+--Pour me résumer, continua Fricoulet, et pour récapituler tout ce
+voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les planètes inférieures
+et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enfermés dans ce
+véhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de
+deux ans que nous avons quitté la Terre... Eh bien! franchement,
+monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit
+mois encore cloîtrés dans ces cloisons de métal, surtout si vous voulez
+bien réfléchir à ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons à plus
+d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous
+résigner à une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit
+mois, pour regagner notre planète natale.
+
+--Cela fera un total de cinq années et plus! gémit Gontran.
+
+Ossipoff haussa les épaules, et, jetant sur son futur gendre un regard
+de pitié:
+
+--En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état
+d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui
+devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!
+
+Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:
+
+--Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de
+tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre
+situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte,
+pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le
+voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres,
+les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes...
+
+Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait:
+
+--Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol,
+jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et
+poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la
+chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage
+prodigieux, de planète en planète.
+
+[Illustration]
+
+--Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur
+l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de
+ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au
+contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion
+s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,...
+mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je
+vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre
+retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune
+fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le
+demande, est-ce drôle?
+
+Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces
+paroles.
+
+--Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas
+tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,--bien que, comme vous
+le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés
+astronomiques,--je ne me plaindrais pas...
+
+[Illustration]
+
+De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre
+visite à tous ces mondes et de constater _de visu_ toutes les bêtises
+que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là
+n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi,
+je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui
+soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de
+retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu
+vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai,
+à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier
+timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés.
+
+--À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé.
+
+[Illustration]
+
+--Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou
+plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous
+n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos
+compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons--raisons
+qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer
+dans leurs foyers;--et en ce qui me concerne, je vous le déclare très
+net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de
+l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à
+la folie, et l'autre au désespoir!
+
+Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de
+Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie:
+
+--À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé!
+
+Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience:
+
+--Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous
+à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et
+l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage?
+
+Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une
+perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé:
+
+--Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je
+suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à
+mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez.
+
+Et il ajouta d'une voix sourde:
+
+--Fatale passion!
+
+Gontran haussa prodigieusement les sourcils.
+
+--Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection
+que je porte à votre fille?
+
+--À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi,
+voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du
+choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de
+s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour
+en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un
+collaborateur...
+
+D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:
+
+--Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par
+trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est
+grâce à moi, mon cher monsieur--sans moi, sans mon imagination si
+prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de
+remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de
+Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui
+donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore
+grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de
+Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète
+mercurienne.--Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai
+songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la
+comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve
+cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte
+vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de
+locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...
+
+[Illustration]
+
+Et après avoir prononcé tout cela d'une seule traite, Gontran, à bout de
+souffle, eut cependant la force d'ajouter:
+
+--Décidément, vous n'êtes qu'un ingrat.
+
+Sous cette accusation, qu'au fond il savait méritée, le vieillard bondit
+comme s'il eut été soudainement cinglé par la lanière d'un fouet.
+
+--Eh bien! vous vous trompez, répliqua-t-il; non, je ne suis pas un
+ingrat, et la preuve, c'est qu'en considération de tous les services que
+vous venez d'énumérer, je me résigne à ne point aborder sur Saturne ni
+sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les étudier au
+passage, et, après avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de
+virer de bord et de revenir à toute vitesse.
+
+Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'étendue, M. de
+Flammermont se précipita vers les mains du vieillard.
+
+--Vous êtes bon! murmura-t-il.
+
+--Mais peu sérieux, reprit Fricoulet; vous-même, tout à l'heure, avez
+reconnu qu'il était indispensable d'aborder sur Saturne pour nous
+ravitailler, et voilà que, maintenant, vous venez dire tout le
+contraire... Quant à moi, je le déclare, je ne prends plus la
+responsabilité de la manoeuvre du bateau si l'on ne me fournit pas
+l'électricité nécessaire au moteur...
+
+[Illustration]
+
+--À quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur.
+
+--À ceci: Que votre combinaison, tout en étant inspirée par un bon
+naturel, n'est cependant pas suffisante.
+
+--Que concluez-vous donc?
+
+--Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes
+d'électricité, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, à
+votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre
+patrie terrestre...
+
+À mesure que l'ingénieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait
+sous le coup d'une violente colère; ses lèvres tremblaient,
+blêmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants éclairs.
+
+Il marcha droit à Fricoulet, les poings serrés, comme s'il le voulait
+battre:
+
+--Arrêter mon voyage interplanétaire en son milieu! s'écria-t-il d'une
+voix rauque, voir les espérances de toute ma vie près de se réaliser, et
+y renoncer de moi-même, briser en plein essor mon rêve sublime pour
+revenir sur ce mondicule grotesque que je méprise! Mais vous êtes fou,
+monsieur Fricoulet, oui, vous êtes fou!... Demandez-moi tout ce que vous
+voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!...
+jamais,... tuez-moi plutôt!
+
+--Vous m'accusez de folie! riposta l'ingénieur; n'est-ce pas plutôt vous
+qu'il en faut accuser?... La lumière et la chaleur solaires vont sans
+cesse diminuant, et bientôt nous serons soumis à la température même de
+l'espace, c'est-à-dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante
+degrés au-dessous de zéro... Poursuivre cette exploration, c'est courir
+au devant d'une mort aussi certaine qu'épouvantable,... je sais que
+votre âme de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi,
+est-ce à votre coeur de père que je fais appel, et je vous demande si
+vous aurez la cruauté de voir votre fille expirer dans ces terribles
+souffrances que vous-même aurez provoquées?
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff ne répondit pas: il avait caché son visage dans ses mains, et,
+à certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait.
+
+Fricoulet poursuivit:
+
+--En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'étend pas
+jusqu'à Neptune, vous le savez bien; son aphélie correspond seulement à
+l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera défaut bien avant que vous
+n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une
+considération--toute matérielle, celle-là--et qui vaut bien les
+considérations morales.
+
+Nouveau silence de la part d'Ossipoff.
+
+L'ingénieur lança à Gontran un regard qui signifiait:
+
+--Nous le tenons!
+
+Le jeune comte remercia d'un coup d'oeil son ami, pour le fier coup de
+main qu'il venait de lui donner.
+
+Le vieillard s'écria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage
+sillonné par les larmes qu'il avait versées, mais animé d'une volonté
+indomptable:
+
+--Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos
+arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur
+quoi je base ma croyance, je ne saurais vous répondre,--il s'agit de
+pressentiments.
+
+Et comme il voyait Gontran hausser légèrement les épaules, tandis qu'il
+surprenait sur les lèvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta:
+
+--Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je
+crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me
+traiter de fou, rien n'ébranlera ma résolution; je suis décidé à pousser
+de l'avant, toujours et quand même.
+
+Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant
+avec violence la porte derrière lui.
+
+[Illustration]
+
+Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardèrent un moment
+silencieux, littéralement abasourdis.
+
+--Eh bien? fit le premier.
+
+--Eh bien? répéta le second.
+
+--Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe.
+
+--Il nous considère absolument comme des zéros.
+
+--Libre à lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve
+que, dans le plateau de la balance, ma peau a le même poids que la
+sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison
+nous commande de faire...
+
+--Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou
+de Farenheit.
+
+Et il ajouta:
+
+--Alors, que décidons-nous?
+
+--Ce que nous avons décidé tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite
+mettre le cap sur la Terre.
+
+--Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer
+parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette planète comme
+sur les autres mondes,... et, une fois ravitaillés...
+
+Gontran paraissait pensif.
+
+--À quoi songes-tu? demanda l'ingénieur.
+
+--Je me demande en ce moment si l'atmosphère de Saturne est de la même
+composition chimique que l'atmosphère terrestre... Je t'avoue qu'il me
+serait fort pénible d'être obligé, pour aller et venir sur cette
+planète, d'endosser nos maudits respirols.
+
+Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complète ignorance.
+
+--Je ne pourrai te renseigner à ce sujet, répondit-il, que lorsque nous
+y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je soupçonne fort ce
+monde annulaire de nous réserver bien des surprises.
+
+--Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densité semblable
+et une atmosphère aussi épaisse que celle de Jupiter, nous allons encore
+en voir de grises...
+
+[Illustration]
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie, à la grâce de
+Dieu!
+
+Ce fut sur ce mot que se termina la conversation.
+
+Fricoulet retourna à son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac où il
+se mit à feuilleter avec ardeur les _Continents célestes_, cherchant à
+lire entre les lignes et à deviner ce que le célèbre astronome, son
+homonyme, pensait du monde nouveau où la nécessité de la situation les
+contraignait d'aborder.
+
+* * *
+
+Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la scène regrettable que nous
+avons rapportée plus haut.
+
+Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire, à vue d'oeil, présentait
+maintenant un disque énorme.
+
+Gontran l'ayant mesuré au micromètre, lui trouva un diamètre double de
+celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens.
+
+Bien que ce rôle de savant, imposé par les circonstances, lui pesât fort
+et l'eût dégoûté entièrement du penchant qu'il eût pu avoir pour
+l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgré toutes ses préoccupations,
+malgré tous ses déboires, se désintéresser tout à fait des merveilles
+célestes qui l'entouraient.
+
+[Illustration]
+
+Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans
+les _Continents_, des détails surprenants, Saturne l'intriguait
+beaucoup; il lui était possible de distinguer maintenant, avec assez de
+netteté, les anneaux qui entourent la planète, et à chaque instant il
+interrogeait Fricoulet.
+
+Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux présentaient tour à
+tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, ébahi,
+demanda:
+
+--Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas
+très bien.
+
+--C'est fort simple, cependant; l'année saturnienne est égale à
+vingt-neuf années terrestres, il en résulte que chaque face de l'anneau
+se trouve plongée dans la nuit durant quatorze ans et six mois.
+
+Séléna, qui était occupée à un travail de couture, dit alors:
+
+--Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce
+pas?
+
+--Non, mademoiselle; on suppose,--car le monde scientifique n'a jusqu'à
+présent, à ce sujet, que des données fort vagues--on suppose que ces
+anneaux sont formés d'une infinité de corpuscules, peu séparés les uns
+des autres et arrivant, vu leur éloignement, à former, aux yeux des
+habitants de la planète, une masse compacte.
+
+[Illustration: La face obscure de l'anneau venait de paraître
+phosphorescente; on eût dit un gigantesque incendie.]
+
+Et l'ingénieur ajouta avec un sourire:
+
+--Mais cela vous intéresse-t-il beaucoup, mademoiselle?
+
+--Oh! seulement à ce point de vue: du moment que ces anneaux sont
+compactes, ils doivent intercepter la lumière du soleil aux contrées qui
+se trouvent au-dessous d'eux.
+
+--Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empêchent les
+rayons solaires de parvenir jusqu'à ces contrées, mais encore ils
+projettent derrière eux une ombre portée telle que ces contrées se
+trouvent plongées dans la nuit.
+
+--Ce doit être une nuit d'une certaine durée? fit Gontran qui
+réfléchissait.
+
+--Cela dépend des latitudes, car l'ombre projetée sur la planète est
+d'autant plus large que la latitude est plus élevée; ainsi, les contrées
+saturniennes dont la latitude correspond à celle de Madrid subissent une
+éclipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles
+dont la latitude correspond à celle de Paris, la subissent pendant cinq
+ans seulement... Pour l'Équateur, cette éclipse est moins longue et ne
+se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits,
+des éclipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si
+bien que ces étranges pays demeurent plongés dans une obscurité profonde
+et de laquelle il nous est impossible, à nous autres Terriens, de nous
+faire la moindre idée.
+
+Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer à
+une étude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient
+avec une clarté douce et mystérieuse sur le fond obscur du ciel.
+
+Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit
+imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses préparatifs
+d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans
+la machinerie, le télescope qui lui était nécessaire, ajusté ce
+télescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apporté un siège,
+disposé, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses
+impressions, l'ingénieur lui dit d'un ton narquois:
+
+--Te voici bien avancé!
+
+[Illustration]
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Que tu agis toujours avant de réfléchir;... il en faudrait de plus
+malins que toi, pour arriver à débrouiller quelque chose dans
+l'impénétrable mystère qui enveloppe ces mondes.
+
+--S'ils sont aussi considérables que tu l'as prétendu, qu'ils le
+veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil
+ou de face, dans l'objectif.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un étourneau! ce n'est
+cependant pas la première fois que pareil cas se présente, et toujours
+je t'ai donné la même explication: la visibilité d'un corps dépend non
+pas tant de sa dimension que de la manière plus ou moins vive dont sa
+face est éclairée; or, les satellites saturniens ne reçoivent, à surface
+égale, que la quatre-vingt-dixième partie de la lumière solaire reçue
+par notre lune à nous; il en résulte que tous ces satellites étant aussi
+voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un même
+horizon, ne reçoivent pas la centième partie de la lumière lunaire.
+
+Gontran fit la grimace.
+
+--En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait
+avoir des yeux de lynx.
+
+--Ou suppléer à l'acuité de la vue par la profondeur des connaissances.
+
+[Illustration]
+
+--Mon cher, bougonna M. de Flammermont, à chacun son métier; tu es
+savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune
+fatuité d'ailleurs, que si les circonstances s'étaient présentées pour
+toi comme elles se sont présentées pour moi, tu n'aurais peut-être pas
+joué ton personnage avec autant de désinvolture que j'ai joué le mien.
+
+--Parbleu! riposta l'ingénieur, avec un souffleur tel que moi!
+
+Il ajouta sur un ton comiquement inspiré:
+
+--Et puis, l'amour est un divin maître, grâce auquel on acquiert
+rapidement l'omniscience!
+
+Gontran était resté debout, près de son télescope qu'il considérait d'un
+air indécis.
+
+--Tu aurais bien dû me dire tout cela, fit-il, avant mon aménagement...
+M. Ossipoff m'a vu, m'a interrogé sur mes intentions...
+
+--Tu lui as répondu que tu voulais étudier les anneaux de Saturne?...
+
+--Et il s'est frotté les mains, ajouta Gontran, en disant: «Bonne
+affaire... je descendrai, dans la journée, voir où vous en êtes».
+
+Fricoulet frappa impatiemment du pied.
+
+[Illustration]
+
+--Tu es toujours le même, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te
+lances à l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque
+tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve
+et que je me jette à l'eau pour te tirer de là...
+
+Gontran lui serra énergiquement les mains.
+
+--Cher ami, dit-il.
+
+--Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingénieur en hochant la tête.
+
+Puis, brusquement:
+
+--Allons, retire-toi, fit-il en poussant de côté M. de Flammermont; va
+rejoindre ton hamac... pendant ce temps-là, j'observerai à ta place.
+
+--Et si Ossipoff arrive?...
+
+--Je lui dirai que tu m'as chargé de quelques études préliminaires sans
+importance.
+
+Gontran fit la moue.
+
+--Si cela t'es égal, dit-il, je préfère rester ici.
+
+--À ton aise.
+
+Et, pendant que le jeune comte allait s'étendre dans un coin, rêvassant,
+la paupière baissée, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser
+surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprêtait à jouer en
+conscience son rôle de sauveteur.
+
+De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait
+quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation,
+silencieusement, sans prononcer une syllabe.
+
+De temps en temps aussi, Gontran demandait:
+
+--Eh bien?
+
+--Ça marche, répondait laconiquement l'ingénieur.
+
+Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de
+gagner son hamac.
+
+[Illustration]
+
+--Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas
+l'intention de te coucher?
+
+--Nullement, il faut que j'achève mes observations sur la seconde
+lune,... j'ai encore deux heures à attendre.
+
+--Deux heures! murmura Gontran avec un formidable bâillement.
+
+--Tu n'es pas obligé d'attendre,... au contraire; puisque je travaille
+pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi...
+
+Le jeune comte s'était levé.
+
+--Où en es-tu? demanda-t-il.
+
+--J'ai déjà constaté, d'une façon générale, que les satellites
+saturniens sont, comme les satellites joviens, animés d'un rapide
+mouvement de rotation autour de leur planète et présentent, en peu de
+temps, des phases successives... Comme je te le disais à l'instant, j'ai
+achevé d'étudier le mouvement de Mimas...
+
+--Mimas, répéta Gontran d'un air profondément étonné, qu'est-ce que
+c'est que cela?
+
+--La lune la plus rapprochée de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a
+mis de temps pour passer de l'état de croissant le plus faible à celui
+de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures
+et demie.
+
+[Illustration]
+
+Il ajouta:
+
+--Tu as eu bien tort de me céder ta place, rien n'est curieux comme de
+suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille
+sur un cadran.
+
+--Baste! ce n'est pas mon métier.
+
+--Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonné la diplomatie,
+répliqua en riant l'ingénieur.
+
+--Abandonné,... abandonné... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point
+l'expression exacte;... j'ai demandé un congé...
+
+--Comptes-tu donc réendosser jamais l'habit brodé des ambassadeurs?
+
+Le jeune comte hocha la tête.
+
+--Qui peut se vanter de connaître l'avenir? murmura-t-il.
+
+Puis, changeant de ton:
+
+--Alors, tu ne viens pas te coucher?
+
+--Non... pas encore; dans deux heures...
+
+--Pourquoi, dans deux heures?
+
+--Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achevé mon étude sur la
+seconde lune, laquelle doit arriver à la quadrature en huit heures...
+
+--Trois heures de plus que la première.
+
+--Du moment que son éloignement de la planète est plus grand, sa
+rapidité est moindre... comprends-tu?
+
+--Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'étudier,
+successivement, les huit satellites de Saturne?
+
+--Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour établir une
+proportion entre l'éloignement et la rapidité des six autres, voilà
+tout...
+
+--Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,... à demain.
+
+--À demain, répondit l'ingénieur, en retournant à son télescope.
+
+* * *
+
+En s'éveillant, M. de Flammermont trouva passé, dans une des mailles de
+son hamac, un petit papier soigneusement roulé, sur lequel il s'empressa
+de jeter les yeux.
+
+Il haussa les épaules en riant.
+
+--Satané Fricoulet! murmura-t-il.
+
+--Voici ce qu'avait lu le jeune comte:
+
+[Illustration]
+
+«_Résultats des études astronomiques de M. de Flammermont sur les
+satellites de Saturne_.
+
+«Ces satellites, au nombre de huit, arrivent à la pleine lune
+respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours
+terrestres.
+
+«Mais les éclipses ne doivent pas être aussi fréquentes que dans
+Jupiter, car l'équateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manière
+à former un angle de 27 degrés, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil
+doit paraître s'éloigner de l'Équateur, où est confiné le mouvement des
+satellites, sauf pour le huitième, et que les Lunes s'éloignent du cône
+d'ombre projeté par leur planète, au lieu d'y pénétrer et de s'y
+éclipser.
+
+«S'il existe une humanité saturnienne, ce mouvement des satellites doit
+engendrer pour elle huit espèces de mois, variant depuis onze heures
+jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis un jour saturnien
+environ, jusqu'à 167... C'est assurément ce dernier qui doit être le
+plus employé comme division du temps, car l'année saturnienne, qui se
+compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette
+longueur.»
+
+Fricoulet ajoutait:
+
+«_Nota bene_.--Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la
+planète, de la même façon que la Lune, c'est-à-dire lui présentent
+toujours la même face.
+
+«_Deuxième nota bene_.--Si M. le comte de Flammermont constatait, un
+jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en
+manifeste aucun étonnement, surtout en présence de M. Ossipoff; par
+suite de la position occupée dans le ciel par notre véhicule, les
+satellites doivent s'éclipser en perspective.
+
+«_Troisième nota bene_.--Prière à M. de Flammermont de déchirer le
+présent billet, après en avoir digéré le contenu.»
+
+Est-il utile de dire que Gontran, après avoir, de point en point suivi
+les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note
+ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible,
+l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre.
+
+* * *
+
+Cependant l'_Éclair_ poursuivait impassiblement sa route à travers
+l'espace, dévorant des milliers de lieues avec une vertigineuse
+rapidité, déchirant, d'heure en heure, le voile mystérieux qui masquait
+aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient.
+
+Un soir,--on se trouvait alors à deux millions de lieues à peine de
+Saturne--Fricoulet, l'oeil au télescope, s'amusait à regarder tomber, à
+travers l'atmosphère saturnienne, où ils s'enflammaient, suivant la loi
+qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules
+composant le courant astéroïdal dans lequel l'_Éclair_ naviguait.
+
+[Illustration]
+
+Et c'était d'un merveilleux effet, cette pluie d'étoiles filantes sur
+cette Lune gigantesque, dont le bleu pâle se distinguait à peine du noir
+velouté de l'espace.
+
+Tout à coup, l'ingénieur poussa une exclamation de surprise telle, que
+ses compagnons accoururent.
+
+Ossipoff lui-même abandonna son observatoire et descendit quatre à
+quatre l'escalier qui conduisait à la machinerie, balbutiant, tout ému:
+
+--Qu'arrive-t-il?
+
+En entrant, il aperçut le visage bouleversé de Fricoulet, et, croyant à
+un malheur, s'élança vers lui, demandant:
+
+--Par grâce, parlez!... que voyez-vous?
+
+--La face obscure de l'anneau vient de me paraître toute
+phosphorescente,... répondit l'ingénieur; on dirait un formidable
+incendie.
+
+Le vieux savant asséna sur le plancher un coup de talon furieux.
+
+--En vérité, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que,
+malgré toutes vos prétentions scientifiques, vous n'entendez pas un
+traître mot à cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne
+trouveriez nullement extraordinaire un phénomène aussi simple et ne
+resteriez pas, bouche bée, devant des aérolithes qui rayent l'atmosphère
+saturnienne.
+
+Et il ajouta, en haussant les épaules avec mépris:
+
+--Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez
+avoir découverte.
+
+L'ingénieur se permit de ricaner.
+
+--En vérité, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome à
+qui est due cette trouvaille?
+
+--Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur
+des _Continents célestes_?
+
+--Précisément, répliqua le vieillard; c'est à votre célèbre homonyme que
+je faisais allusion.
+
+--Pardon, pardon... fit l'ingénieur, l'auteur des _Continents célestes_
+n'est point aussi affirmatif que vous le prétendez... et, quoique vous
+en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier à avoir
+aperçu, _de visu_, cette phosphorescence.
+
+--Parbleu! bougonna le vieillard, si mon télescope eût été dirigé de ce
+côté, je l'eusse aperçue tout comme vous.
+
+--D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanité, mais
+seulement cette conséquence que la chaleur qui règne à la surface de
+Saturne est tout simplement due à l'anneau qui, exposé pendant quinze
+années consécutives à la chaleur solaire, doit, alors même que ses
+particules constitutives tourneraient sur elles-mêmes, s'échauffer
+sensiblement et renvoyer, sur la planète voisine, une partie de cette
+chaleur emmagasinée.
+
+--Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste, à quoi
+bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons.
+
+Et sur ces mots, prononcés d'une voix rageuse, il quitta la machinerie.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+OÙ NOS HÉROS BRÛLENT SATURNE
+
+
+[Illustration]
+
+Chaque jour, la distance qui séparait l'_Éclair_ de la planète
+saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-même,
+empoignés par la majesté du spectacle qui s'offrait à eux,
+s'immobilisaient, durant des heures entières, devant les télescopes.
+
+Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des
+exclamations brusques lancées d'une voix brève au milieu du silence.
+
+Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de
+Flammermont s'était installé tout à l'autre bout de la pièce, le plus
+loin possible du vieux savant, à côté de son ami Fricoulet, sur l'aide
+duquel il comptait pour sortir d'embarras.
+
+Les heures cependant s'écoulaient et Ossipoff, absorbé dans sa
+contemplation, semblait avoir oublié la présence de ses compagnons
+lorsque, tout à coup, repoussant son télescope il se leva et jetant ses
+bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde.
+
+--Parbleu! s'écria-t-il, cela, je le savais bien.
+
+Gontran eut un serrement de coeur et baissa la tête; Fricoulet, au
+contraire, redressa la sienne et demanda:
+
+--Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff?
+
+Celui-ci jeta, sur l'ingénieur, un regard méprisant et répondit,
+s'adressant à M. de Flammermont:
+
+--Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la
+constitution des anneaux?
+
+--Mais ils me semblent être gazeux, répliqua le jeune comte avec une
+certaine hésitation dans la voix.
+
+Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif,
+tandis qu'il prononçait ces deux mots d'un ton agressif:
+
+[Illustration]
+
+--Pourquoi, gazeux?
+
+--Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la
+planète.
+
+--D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau?
+
+Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva à la
+rescousse.
+
+--Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intérieur, celui qui est le
+plus rapproché de la planète et qui a été découvert par l'astronome
+américain Bond en 1850.
+
+--Je suis fâché de vous donner un démenti sur ce dernier point, repliqua
+sèchement Ossipoff, l'anneau intérieur de Saturne, obscur et transparent
+tout à la fois, a été découvert par un astronome allemand, Galle, de
+Berlin; et ce, en 1838.
+
+[Illustration]
+
+--Cela se peut, répondit Fricoulet énervé par cet acharnement du
+vieillard à le prendre en défaut.
+
+--Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est.
+
+L'ingénieur haussa les épaules.
+
+--Pardon, nous ne sommes pas ici pour faire un cours d'histoire
+astronomique; donc, que cet anneau ait été découvert en 1850 ou en 1838,
+cela ne change rien à sa transparence.
+
+Ossipoff eut un ricanement railleur.
+
+--Eh bien! voyez comme vous êtes dans l'erreur, dit-il, depuis sa
+découverte, l'anneau a changé d'aspect; au lieu d'être entièrement
+transparent comme en 1850, il ne l'est plus que dans sa moitié
+intérieure.
+
+[Illustration]
+
+--Peut-être, objecta Gontran, sont-ce les premiers observateurs qui se
+sont trompés.
+
+Ossipoff sursauta.
+
+--Pourquoi supposer cela, fit-il, alors que tous les observateurs
+constatent dans le système saturnien des changements surprenants... Ne
+vous rappelez-vous plus cette analyse faite en 1852 par M. O. Strune,
+d'après laquelle le bord intérieur des anneaux paraît s'approcher peu à
+peu de la planète, tandis que leur largeur totale s'accroît...
+
+--Dites donc, monsieur Ossipoff, s'écria Gontran, il n'y aurait rien
+d'impossible à ce que nous assistassions, un de ses jours, à la
+dislocation des anneaux et à leur chute sur la planète.
+
+Le vieillard fit la moue.
+
+--Un de ces jours!... comme vous y allez!...
+
+--C'est une façon de parler... il est certain qu'un semblable spectacle
+ne pourra avoir pour spectateurs que nos arrière-petits-neveux.
+
+--En admettant que notre mondicule existe encore à cette époque,
+grommela Ossipoff, avec le pessimisme qui lui était habituel. Puis,
+changeant de ton:
+
+--Mais pour en revenir à notre point de départ, dit-il, vous supposez
+que ces anneaux sont gazeux.
+
+--Je suppose... oui,... c'est-à-dire qu'il me semblait, à cause de la
+transparence de ce dernier...
+
+--Et c'est précisément parce que ce dernier seul est transparent que
+vous ne pouvez attribuer cette transparence à un état gazeux, car les
+autres sont assurément de la même matière que celui-là et ils sont
+opaques.
+
+--Les croyez-vous donc liquides? murmura M. de Flammermont.
+
+--Vous oubliez que le mouvement se transformerait en chaleur et que, le
+mouvement venant à diminuer, les anneaux ne tarderaient pas à tomber sur
+la planète.
+
+Séléna qui, jusqu'alors n'avait pas pris part à la discussion, demanda:
+
+--Mais, pourquoi chercher si loin?... n'est-il pas plus naturel de
+supposer ces anneaux de la même constitution que la planète même,...
+c'est-à-dire solides.
+
+Pour le coup, Ossipoff éclata.
+
+[Illustration]
+
+--Comment! s'écria-t-il, c'est toi qui parles ainsi, toi que j'ai élevée
+au milieu de mon laboratoire, entourée de mes livres, de mes
+instruments, toi qui m'as entendu traiter toutes ces questions, vingt,
+cinquante, cent fois peut-être!... tu as donc perdu la mémoire?
+
+Séléna courba la tête, honteuse; le vieillard poursuivit:
+
+--Mais, malheureuse enfant, si ces anneaux étaient solides, il y a beau
+jour que les variations constantes de l'attraction de la planète
+combinées avec celle des huit satellites, les auraient disloqués,
+pulvérisés, jetés aux quatre coins de l'espace;... et d'abord, elles
+auraient commencé par les empêcher de se former... Non, ces anneaux sont
+élastiques--ou ils ne seraient pas.
+
+[Illustration: M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes, comme les anges,
+et armé d'un télescope.]
+
+--Dame! grommela Fricoulet, à moins de les supposer en caoutchouc, je ne
+vois pas trop comment...
+
+Le vieillard haussa les épaules.
+
+[Illustration]
+
+--Vous ne voyez pas comment! répliqua-t-il, cela prouve que la nature ne
+vous a pas doué d'une grande dose d'observation et de réflexion... Et si
+ces anneaux étaient composés d'un nombre infini de particules
+distinctes, tournant autour de la planète avec des vitesses différentes,
+selon leurs distances respectives--verriez-vous comment?...
+
+--Oui, je verrais comment ces anneaux ont assez d'élasticité pour se
+prêter aux exigences des attractions diverses qui les sollicitent,...
+mais je ne verrais pas comment l'un d'eux peut permettre d'apercevoir le
+disque de la planète, alors que les autres s'y opposent.
+
+Ossipoff eut un sourire de pitié.
+
+--Pour une raison toute simple: c'est que les deux anneaux extérieurs
+sont composés de particules en assez grand nombre pour que, serrées les
+unes contre les autres, ces particules empêchent toute transparence.
+
+--Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff, déclara Fricoulet, et je
+me déclare satisfait.
+
+--Si j'ai bien compris, dit Séléna, ces anneaux seraient comparables,
+par leur composition, au courant astéroïdal dans lequel nous naviguons?
+
+--Absolument.
+
+--Sauf, fit la jeune fille, que notre agglomération des molécules est
+toujours en mouvement... tandis que les anneaux...
+
+Ossipoff bondit, la main en avant:
+
+--Pas un mot de plus! s'écria-t-il, tu vas dire une énormité!
+
+Et comme Séléna le regardait stupéfaite...
+
+--Comment! petite malheureuse! s'écria-t-il, comment voudrais-tu que ces
+anneaux se tinssent en équilibre s'ils étaient immobiles?... mais, ce
+n'est qu'à condition de tourner, et même de tourner plus vite que la
+planète elle-même, que tous ces astéroïdes dont sont formés les anneaux,
+arrivent à lutter victorieusement contre l'attraction saturnienne.
+
+--Or, commença Gontran, le globe de Saturne tourne sur lui-même en 10
+heures 16 minutes.
+
+--L'anneau intérieur, poursuivit le vieillard, tourne donc sur lui-même
+en une période qui varie de 5 heures 50 à 7 heures 11; la rotation de
+l'anneau central s'effectue entre 7 heures 11 et 11 heures 9 et celle de
+l'anneau extérieur entre 11 heures 36 et 12 heures 5.
+
+Séléna, qui avait baissé la tête, pensive, la releva tout à coup,
+demandant:
+
+--Mais ces anneaux, quelle est leur origine?
+
+--La planète même; ils se sont échappés de l'équateur saturnien comme
+s'en sont échappés les satellites... et à proprement parler, ils nous
+sont une image de la formation des mondes.
+
+--Alors interrogea Séléna, d'où vient que ces corpuscules ont conservé
+cette forme annulaire, au lieu de se condenser en des globes comme les
+satellites?
+
+--Parce que les huit satellites, déjà formés avant eux, changent à
+chaque instant, par leurs révolutions, l'équilibre de ces corpuscules,
+et s'opposent à tout travail continu d'agrégation.
+
+Ossipoff se tut un moment, attendant de Gontran une approbation
+quelconque; mais le jeune comte, qui fuyait à dessein ce terrain de
+discussion, avait repris position devant sa lunette et paraissait
+absorbé dans sa contemplation.
+
+[Illustration]
+
+Ce que voyant, le vieillard rejoignit son télescope et reprit la suite
+de ses études.
+
+Alors M. de Flammermont se pencha à l'oreille de Fricoulet:
+
+--Il est toujours convenu, n'est-ce pas, que nous nous arrêtons sur
+Saturne? lui dit-il tout bas.
+
+--Avant quarante-huit heures nous foulerons le sol saturnien, répondit
+l'ingénieur.
+
+--Et, dis-moi, crois-tu que nous ayons chance de rencontrer sur ce monde
+une humanité quelconque?
+
+--Mon cher ami, répondit l'ingénieur, mes principes, en matière de
+philosophie générale, me poussent à croire que toute création a été
+faite dans un seul but: la vie. Supposer que l'Univers céleste soit
+peuplé d'astres qui sont autant de mondes et que ces mondes soient
+déserts, est aussi éloigné de mon esprit que l'_Éclair_ est, en ce
+moment-ci, éloigné de notre planète natale.
+
+--Alors, tu crois à une humanité saturnienne?
+
+--Certes, oui; mais ne va pas augurer de ma réponse que nous nous
+trouverons, là-bas, face à face avec des êtres similaires aux
+Terriens,... la constitution de Saturne est tellement différente de
+celle de la Terre que les êtres auxquels cette merveilleuse planète a
+donné naissance,--que ce soit dans le règne animal ou dans le règne
+végétal,--que ces êtres doivent n'avoir, avec nous, aucun point de
+ressemblance; pour moi, je considère la légèreté spécifique des
+substances saturniennes et la densité de l'atmosphère comme deux causes
+primordiales pour que l'organisation vitale se soit faite dans des
+conditions extra-terrestres; c'est pourquoi je ne crois pas possible à
+l'esprit humain d'imaginer les formes sous lesquelles la vie se sera
+manifestée.
+
+--Il se pourrait alors, fit observer Gontran, que nous nous trouvions,
+sans nous en douter, en présence de spécimen de l'humanité saturnienne.
+
+[Illustration]
+
+--Cette supposition est absolument logique; admets, pour un moment, que
+la loi qui régit cette planète soit l'instabilité, qu'à sa surface il
+n'y ait rien de fixe, que cette surface soit liquide, que la planète
+elle-même n'ait pas de squelette, et que toutes les manifestations de
+vie soient gélatineuses...
+
+--Cette supposition est du domaine de la fantaisie pure, répondit
+Gontran.
+
+--Pas autant que tu pourrais le croire, mon cher ami; considère, en
+effet, que sur ce monde étrange, non seulement les conditions de
+pesanteur sont tout autres que sur la Terre, mais encore qu'elles
+varient d'une latitude à l'autre.
+
+--J'ai lu, dans les _Continents célestes_, certains détails sur les
+Saturniens et leur mode d'existence.
+
+Fricoulet se prit à sourire.
+
+[Illustration]
+
+--Ah! oui, dit-il, je me rappelle: les Saturniens seraient des êtres à
+corps transparents, au travers duquel on voit circuler la vie; ils ne
+sentiraient pas le poids de la matière et voleraient, sans air, au sein
+d'une atmosphère nutritive qui les dispenserait de la grossièreté de
+l'alimentation terrestre et de ses grossières conséquences.
+
+--Ô poésie! s'écria plaisamment M. de Flammermont, l'auteur ne
+suppose-t-il pas aussi que les Saturniens jouiraient, dans un état quasi
+angélique, d'une longévité qui rendrait des points à celle de
+Mathusalem, naissant avec la science infuse et passant leur temps à
+étudier les mystères des mondes et des cieux.
+
+--Tu as une mémoire excellente, risposta l'ingénieur.
+
+Puis, tout à coup:
+
+--Crois-tu à la métempsycose?
+
+--C'est selon la façon dont tu la comprends.
+
+--Je la comprends comme l'existence sur un nouveau monde, d'un être qui
+a déjà vécu sur une autre planète...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! j'imagine que, si le Créateur est juste, il doit envoyer dans
+Saturne l'âme de tous les humains férus d'astronomie...
+
+Et, éclatant de rire:
+
+--Vois-tu d'ici M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes comme les anges et
+armé d'un télescope.
+
+--Sans compter que de là-bas, on doit jouir d'un panorama féerique...
+les _Continents célestes_ contiennent des détails qui vous font venir
+l'eau à la bouche.
+
+Fricoulet hocha la tête.
+
+--Eh! eh! fit-il, je ne sais si l'ensemble des suppositions de ton
+célèbre homonyme est exact, en ce qui concerne le spectacle céleste
+auquel assistent les Saturniens; mais je sais que je me métempsycoserais
+volontiers pour en voir seulement la moitié...
+
+Le jeune comte regarda son ami, doutant qu'il parlât sérieusement.
+
+--Oui, oui, fit l'ingénieur, c'est comme je te le dis.
+
+Puis changeant de ton.
+
+--Mais, malheureux ignorant que tu es, fit-il, songe donc que là-bas
+durant l'été, l'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque
+arc-en-ciel dont le sommet est sur le méridien et dont les extrémités
+reposent sur l'horizon, à des points également distants du méridien.
+
+--Ce doit ressembler à un gigantesque pont suspendu, dit M. de
+Flammermont.
+
+--Oui, quelque chose comme le pont jeté par l'ingénieur Eiffel sur le
+Douro; seulement le pont saturnien, au lieu de mesurer, comme le pont
+portugais, 166 mètres d'écartement, mesure plusieurs centaines de
+kilomètres; en outre, au lieu d'être construit en fer, il paraît être
+bâti en argent, puisqu'il offre, aux yeux saturniens, une teinte assez
+semblable à celle de la face lunaire.
+
+[Illustration]
+
+M. de Flammermont se passa, d'un air gourmand, la langue sur les lèvres.
+
+--Et dire que c'est grâce à nous que M. Ossipoff jouira d'un semblable
+spectacle; après avoir vu cela, il pourra se consoler de ne pas visiter
+Uranus et Neptune.
+
+L'ingénieur eut un petit claquement de langue.
+
+--Reste à savoir, murmura-t-il, si nous pourrons le lui faire voir ce
+merveilleux spectacle.
+
+Gontran regarda son ami tout ébahi.
+
+--Mais, puisqu'il est convenu que nous abordons sur Saturne,
+objecta-t-il.
+
+--Tout dépend du point où aura lieu notre descente.
+
+--Qu'importe?
+
+--Il importe tellement que si, au lieu d'aborder sur l'équateur, nous
+abordons dans les parages de l'un ou de l'autre pôle, par exemple, vers
+le 63e degré de latitude nord ou sud, bonsoir le pont suspendu!
+
+--Ah! bah!... et pourquoi cela?
+
+--Parce que c'est à l'équateur seulement que les anneaux apparaissent
+ainsi, semblables à un arc gigantesque, ayant son point culminant le
+plus large au zénith, et s'abaissant vers l'est et vers l'ouest, en
+diminuant progressivement de largeur, suivant les lois de la
+perspective.
+
+Si tu quittes l'Équateur pour aller vers l'un ou l'autre pôle, tu sors
+du plan des anneaux dont le sommet s'abaisse vers l'horizon
+progressivement jusqu'à ce qu'il se trouve au même niveau et disparaisse
+totalement du ciel. Comprends-tu?
+
+[Illustration]
+
+--À merveille, c'est simple comme tout; mais alors, ceux des Saturniens
+qui habitent les régions polaires et que la nature n'a pas doués du goût
+des voyages, ignorent jusqu'à l'existence de cette merveille?
+
+--Bien entendu, et ils se trouvent en savoir moins sur leur propre
+planète que nous n'en savons nous, placés à un million de lieues de
+Saturne.
+
+L'entretien se termina là; Fricoulet reprit ses observations
+télescopiques et Gontran alla s'étendre sur son hamac où maintenant il
+passait la plus grande partie de son temps.
+
+Quand il s'éveilla, quelques heures plus tard, il vit l'ingénieur debout
+à côté de lui.
+
+[Illustration: L'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque
+arc-en-ciel.]
+
+Surpris, il s'élança hors de sa couchette, mais, à sa grande surprise,
+il tomba lourdement sur le plancher, et son étonnement fut si
+considérable, qu'il demeura dans la position où il se trouvait, sans
+même songer à se relever.
+
+--T'es-tu fait mal? demanda Fricoulet.
+
+--Non, balbutia-t-il, mais je me sens lourd comme du plomb, et puis
+cette chute... mais d'où cela vient-il?
+
+--Tout simplement que pendant ton sommeil nous avons pénétré dans la
+zone d'attraction de Saturne et que la puissance de cette planète géante
+se fait sentir sur le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons, et sur
+le morceau de métal qui nous porte. Voilà pourquoi la pesanteur qui
+était nulle depuis notre départ de Jupiter, est redevenue subitement
+aussi forte qu'à la surface de la Terre.
+
+--Ah! dit Gontran, encore tout étourdi de sa chute, nous avons pénétré
+dans la zone d'attraction de Saturne?
+
+--Oui, répondit flegmatiquement l'ingénieur; c'est même à ce sujet que
+je t'ai éveillé;... nous allons probablement toucher le sol saturnien
+avec une vitesse de quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
+
+--Tu dis! s'exclama Gontran en tressaillant.
+
+--Je dis: quatorze kilomètres dans la dernière seconde.
+
+Ces mots firent, sur le jeune comte, l'effet d'un coup de fouet. Il
+bondit et considérant son ami avec une inquiétude visible:
+
+--J'espère, dit-il, que tu trouveras le moyen d'atténuer le choc.
+
+L'ingénieur ne put s'empêcher de rire de la mine effarée de M. de
+Flammermont.
+
+--Tu oublies que nous pouvons faire machine en arrière, répondit-il, et,
+par conséquent, ralentir notre chute jusqu'à ce qu'elle devienne presque
+insensible.
+
+[Illustration]
+
+Et il ajouta:
+
+--Encore l'espace d'un jour et nous respirerons l'air pur des campagnes
+saturniennes.
+
+--Campagnes liquides, à t'en croire, riposta Gontran; mais peu
+m'importe,... du moment que c'est le point _terminus_ de notre voyage,
+je suis décidé à tout trouver charmant.
+
+Fricoulet lui posa la main sur le bras.
+
+--Parle moins haut, lui murmura-t-il à l'oreille; si ce pauvre Ossipoff
+t'entendait...
+
+[Illustration]
+
+--C'est juste,... mais ne m'as-tu pas éveillé parce que tu avais besoin
+de moi?
+
+--En effet; il devient indispensable, vu notre proximité de la planète,
+de surveiller attentivement la marche de l'appareil.
+
+--Alors, tu veux que je prenne le quart?
+
+--Dame! tu viens de te reposer,... tandis que moi, je ne te cacherai pas
+que je me sens très fatigué.
+
+En prononçant ces mots, l'ingénieur se dirigea droit vers le hamac que
+venait de quitter son ami, tandis que celui-ci, sortant de la cabine,
+gagnait la machinerie.
+
+Une fois installé devant le moteur, il appliqua son oeil au télescope de
+vigie, saisit d'une main les commutateurs de la machine, et se mit à
+surveiller attentivement le fleuve blanchâtre au sein duquel l'_Éclair_
+naviguait depuis tant de mois.
+
+Devant l'appareil, circulant à travers l'espace assombri comme une
+gigantesque coulée de lave, le fleuve coupait au loin l'orbite de
+Saturne, pour s'enfoncer ensuite dans les noires profondeurs de
+l'infini.
+
+N'ayant rien de mieux à faire, et pour se tenir éveillé, Gontran
+remarqua que le courant astéroïdal englobait tout entière la planète
+géante, ses multiples anneaux et jusqu'à sa constellation de satellites.
+
+Saturne, maintenant, avait envahi la moitié du ciel de son disque aux
+teintes bleuâtres, et, malgré lui, le jeune comte ne pouvait s'empêcher
+d'admirer les évolutions multiples et variées des huit satellites qui
+passaient et repassaient à l'horizon saturnien, enchevêtrant leurs
+routes, ainsi que les balles avec lesquelles jouent les jongleurs, pour
+le grand ébahissement des badauds.
+
+Et l'admiration de M. de Flammermont était si profonde qu'il en oubliait
+et l'_Éclair_ et la mission qui lui était confiée.
+
+Subitement, et sans qu'il s'en aperçût, le ciel s'obscurcit, ou plutôt
+prit une apparence laiteuse qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, une pluie
+de feu zébra l'atmosphère saturnienne, en même temps que le courant
+cosmique parut avoir doublé de compacité.
+
+Le soleil avait encore diminué d'éclat et ses rayons ne donnaient plus
+qu'une faible lueur que combattait l'irradiation de la planète
+elle-même.
+
+Mais, tout à son étude des satellites saturniens, Gontran ne remarquait
+aucun de ces changements surprenants. Autrement, en dépit de son
+ignorance, il eût eu le pressentiment que quelque chose d'anormal venait
+de se passer.
+
+--Déjà, fit-il, en entendant entrer dans la machinerie Fricoulet qui
+venait le remplacer.
+
+--C'est donc bien intéressant? demanda l'ingénieur.
+
+--Tu vas en juger toi-même, répondit le jeune comte, en abandonnant à
+regret son télescope.
+
+--Et rien de nouveau? fit Fricoulet, qui s'approcha pour appliquer son
+oeil à l'oculaire.
+
+--Absolument rien.
+
+Il achevait à peine cette réponse que l'ingénieur, jetant une
+exclamation stupéfaite, bondit en arrière:
+
+Un coup d'oeil lui avait suffi pour constater la brusque transformation
+de l'horizon sidéral.
+
+--Les anneaux! s'écria-t-il en secouant M. de Flammermont, où sont les
+anneaux?
+
+Tout interloqué par cette brusque et brutale interrogation, le jeune
+comte riposta:
+
+[Illustration]
+
+--Tu me la bailles belle avec tes anneaux!--est-ce que tu me les avais
+donnés à garder?
+
+--Non, répondit d'une voix ferme l'ingénieur, mais ce sont nos
+existences à nous que je t'avais donné à garder!
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! Dieu veuille que par ta coupable négligence, elles ne se
+trouvent sérieusement compromises.
+
+Gontran pâlit.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Que tu t'es endormi et que, pendant ton sommeil, le wagon s'est égaré.
+
+--Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré, riposta gravement Gontran,
+que mon oeil n'a pas quitté un seul instant l'oculaire du télescope.
+
+--Alors, tu n'as pas remarqué ce qui se passait autour de nous?
+
+Le jeune comte secoua négativement la tête.
+
+Fricoulet se croisa les bras.
+
+--Sais-tu ou nous sommes?
+
+--Ma foi!... je n'en sais rien.
+
+--Eh bien! tu as laissé tout simplement l'_Éclair_ dévier de la route
+qu'il devait suivre.
+
+--C'est-à-dire?...
+
+[Illustration]
+
+--Que nous ne sommes plus dans le courant cosmique.
+
+Gontran jeta un cri d'effroi.
+
+--Grand Dieu! fit-il,... et où sommes-nous donc?
+
+--Dans les anneaux de Saturne! cria l'ingénieur d'une voix furieuse.
+
+Au moment où il prononçait ces mots, Ossipoff apparut sur le seuil de la
+machinerie.
+
+Il avait le visage tout pâle, tout bouleversé; ses yeux brillaient d'un
+feu étrange, et ses lèvres tremblantes balbutiaient d'incompréhensibles
+exclamations...
+
+--Ah! mes amis, dit-il, mes enfants!
+
+Les deux jeunes gens s'approchèrent du vieux savant, ne comprenant rien
+à ces paroles.
+
+Il saisit les mains de Fricoulet et les serra avec énergie, en disant:
+
+--Quel bien vous venez de me faire!
+
+--Moi? riposta l'ingénieur, ébahi.
+
+--Ne venez-vous pas de dire que nous étions dans les anneaux de Saturne?
+demanda le vieillard.
+
+--En effet,... mais je ne comprends pas...
+
+--Comment! vous ne comprenez pas que de la sorte nous allons pouvoir
+étudier, dans son ensemble, la configuration de la planète, bien mieux
+que nous n'eussions pu le faire, en demeurant dans le courant
+astéroïdal.
+
+L'ingénieur lança à Gontran un regard d'intelligence.
+
+--Eh bien! monsieur Ossipoff, dit-il, ce n'est pas moi qu'il faut
+remercier.
+
+Et désignant Gontran.
+
+--C'est lui,... oui, c'est lui qui, étant de quart cette nuit, a eu
+cette excellente idée.
+
+Ossipoff se précipita, prit le jeune homme entre ses bras et le pressa
+sur sa poitrine, en disant:
+
+--Oh! mon fils,... mon fils!... seul, un savant tel que vous pouvait
+avoir cette sublime inspiration et l'audace nécessaire pour
+l'exécuter...
+
+Tout confus, Gontran se dérobait aux remerciements chaleureux du
+vieillard.
+
+Celui-ci, enthousiasmé, s'écria:
+
+--Ne trouvez-vous pas que ce serait un crime que de passer ainsi à
+portée de ce monde merveilleux et de n'y point aborder?
+
+[Illustration]
+
+Gontran jeta à Fricoulet un regard qui voulait dire:
+
+«Eh! eh! ma bévue n'est déjà pas si blâmable, puisqu'elle a pour
+résultat de faire changer d'avis ce vieil entêté.»
+
+Mais, comprenant que pour mieux engager le vieux savant dans cette voie,
+le mieux était de lui faire un peu d'opposition, le jeune homme
+répliqua:
+
+--Certes, mon cher monsieur Ossipoff, ce serait mon plus ardent désir;
+mais comment ferions-nous pour gagner le sol saturnien, entre les
+anneaux et la planète?...
+
+--Il existe une atmosphère dans laquelle nous pourrons naviguer à notre
+fantaisie, répondit triomphalement le vieillard; ainsi donc rien ne
+s'oppose à ce que nous mettions un si beau projet à exécution.
+
+--Rien, en effet, répondit Fricoulet, rien, excepté votre propre
+parole...
+
+Le savant se recula.
+
+--Ma parole! dit-il.
+
+--Oui, répondit l'ingénieur; avez-vous oublié déjà notre dernière
+discussion au sujet de notre voyage, discussion qui s'est terminée par
+l'engagement formel, pris par vous, de ne plus nous arrêter sur aucun
+monde nouveau et de revenir vers notre planète natale en suivant le
+courant cosmique...
+
+[Illustration]
+
+--À moins, dit M. de Flammermont, que vous ne préfériez faire une halte
+sur Saturne et regagner la Terre immédiatement après...
+
+--Sans avoir vu ni Uranus ni Neptune? gémit le vieillard.
+
+Fricoulet leva les bras au plafond.
+
+--Ce sont les termes mêmes de votre engagement, répondit-il.
+
+--Mais, puisque nous avons abandonné le fleuve cosmique...
+
+--Baste! dit l'ingénieur, ne vous tourmentez pas outre mesure;... du
+train dont nous marchons, nous aurons fait le tour de la planète en cinq
+heures; c'est-à-dire que dans une vingtaine de minutes nous arriverons
+au point d'intersection des anneaux et du fleuve cosmique...
+
+Il ajouta:
+
+--Au lieu de gémir, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à
+étudier la configuration de la planète.
+
+--Malheureusement, fit Gontran, qui regardait par un hublot, il y a une
+telle épaisseur de nuages qu'il est impossible de rien distinguer.
+
+Ossipoff, en proie à un désespoir profond, s'arrachait véritablement les
+cheveux.
+
+--Père, implora Séléna, je vous en supplie, ne vous chagrinez pas ainsi.
+
+--Eh! gémit le vieillard, tu ne peux comprendre cela, toi!... passer si
+près...
+
+Et se tournant vers Gontran, auquel il lança un regard chargé de
+reproche.
+
+--Mais vous, un savant! oh! c'est un crime!
+
+M. de Flammermont prit la main de Séléna.
+
+--Voici près de quatre ans que je la délaisse pour l'astronomie... Je
+trouve juste qu'aujourd'hui l'astronomie cède le pas à l'amour.
+
+Ossipoff courba la tête.
+
+--Allons, dit Fricoulet, qui, l'oeil au télescope de vigie, surveillait
+l'espace, il faut prendre une décision, monsieur Ossipoff: ou brûler
+Saturne et continuer notre voyage par le fleuve cosmique,... ou bien
+aborder sur Saturne et nous en retourner directement vers la Terre.
+
+Et il ajouta en consultant sa montre.
+
+--Vous avez cinq minutes pour vous décider.
+
+Le vieux savant hésita, puis, à voix basse, avec un accent plein de
+regret, il répondit:
+
+--Continuons le voyage!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+FÉDOR SHARP EN VUE
+
+
+[Illustration]
+
+Alors, fit l'ingénieur en jetant sur ceux qui l'entouraient un regard
+circulaire, alors c'est bien décidé, nous «brûlons» Saturne?
+
+--Oui, déclara Gontran avec fermeté.
+
+--Oui, répéta Séléna d'une voix plus douce, mais non moins assurée.
+
+--Oui, dit à son tour Ossipoff en poussant un profond soupir.
+
+--Et il courut s'enfermer dans sa cabine pour cacher sa rage et son
+désespoir.
+
+[Illustration]
+
+--Pauvre père, murmura la jeune fille en le suivant d'un oeil attendri.
+
+M. de Flammermont eut un haussement d'épaules significatif.
+
+--Il est encore temps, dit Fricoulet, de revenir sur notre décision.
+
+--Et sur nos pas, bougonna Gontran.
+
+--C'est ce que je voulais dire.
+
+Séléna secoua la tête.
+
+--Non, monsieur Fricoulet, répondit-elle, poursuivons notre route...
+puisque c'est la volonté du plus grand nombre. Elle soupira et s'en fut
+s'asseoir, toute triste, dans un coin de la machinerie.
+
+--Allons, c'est fait, déclara l'ingénieur en pesant de toutes ses forces
+sur les commutateurs.
+
+Le véhicule frémit dans toute son ossature et sembla bondir en avant.
+
+--Tu ne crains pas de tout faire sauter? demanda le jeune comte, un peu
+ému de la trépidation terrible qui agitait l'_Éclair_.
+
+[Illustration]
+
+--Baste! nous en avons vu bien d'autres, lorsqu'il s'est agi de sortir
+de l'atmosphère jovienne, riposta insoucieusement l'ingénieur.
+
+Il avait ses regards attachés sur la boussole, tenant d'une main ferme
+la barre du gouvernail.
+
+--Nous quittons les anneaux, déclara-t-il au bout d'un quart d'heure de
+silence.
+
+--Alors, tout va bien? nous sommes en bonne route? demanda le jeune
+comte.
+
+Fricoulet ne répondit pas; penché sur les accumulateurs, il les
+considérait attentivement, les sourcils froncés et les lèvres
+contractées d'une façon qui lui était familière lorsque se produisait un
+incident incompréhensible.
+
+--Gontran! fit-il d'une voix brève.
+
+Le jeune comte s'approcha.
+
+--Tiens un moment la barre du gouvernail.
+
+Et il alla rapidement vers l'arrière, colla son visage à un hublot et
+demeura quelques minutes, examinant attentivement le fonctionnement de
+l'hélice.
+
+Il revint ensuite et pesa de nouveau sur les leviers des accumulateurs.
+
+--Que fais-tu donc? demanda M. de Flammermont.
+
+--Je cherche à parer aux conséquences de ton erreur d'hier, répondit
+sèchement l'ingénieur.
+
+--Et ces conséquences... quelles sont-elles?
+
+--Pendant que nous faisions le tour de Saturne, le gros du bataillon des
+astéroïdes défilait avec sa rapidité ordinaire,... si bien que les
+corpuscules, qui nous servent de point d'appui se font plus rares et
+que, si nous avions tardé seulement de quelques heures, nous nous
+trouvions dans le vide.
+
+--Alors? demanda Gontran.
+
+--Alors, tu le vois; je force d'électricité pour rattraper le temps
+perdu et rejoindre, si possible, le centre du fleuve cosmique dans
+lequel nous avons navigué jusqu'à présent.
+
+Puis, voyant que son ami dissimulait avec peine sa formidable envie de
+dormir.
+
+--Tiens! tu me fais de la peine, dit-il... va-t-en te coucher.
+
+--Mais, c'est mon tour de quart.
+
+Fricoulet, malgré son inquiétude, se mit à rire.
+
+--Merci bien, fit-il, pour que tu commettes quelque nouvelle erreur, ou
+que tu t'endormes, le nez sur le levier du gouvernail; non, je préfère
+veiller toute cette nuit s'il le faut; comme cela, je serai certain de
+la marche de l'_Éclair_.
+
+--Si tu préfères cela, bougonna le jeune comte d'un ton un peu piqué,
+moi aussi.
+
+Et, sans serrer la main de son ami, il tourna les talons et fut
+s'étendre sur son hamac où le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui.
+
+* * *
+
+Lorsque M. de Flammermont s'éveilla le lendemain, son chronomètre
+marquait dix heures.
+
+Il se précipita hors de sa cabine, honteux de sa paresse, mais espérant
+que les émotions et les fatigues de la veille avaient prolongé dans les
+mêmes proportions, le sommeil de ses compagnons de voyage.
+
+[Illustration]
+
+Quand il entra dans la machinerie, il trouva Ossipoff et Fricoulet,
+debout devant l'un des hublots et discutant avec animation.
+
+--Je vous affirme que si, disait le vieillard.
+
+--Je ne nie point la chose, ripostait l'ingénieur, mais je ne puis, en
+conscience, vous dire que je vois, lorsque je ne vois pas.
+
+À cette réponse, le vieux savant frappa du pied avec impatience et
+s'écria, en apercevant Gontran.
+
+--Ah! monsieur de Flammermont, vous ne pouvez arriver plus à propos!
+
+Et lui tendant la lunette qu'il tenait à la main.
+
+--Examinez avec soin la constellation de Cassiopée!
+
+Une légère grimace crispa les lèvres du jeune comte.
+
+--Vous voulez, balbutia-t-il, que je...
+
+--Que vous vérifiiez, lequel a raison, de M. Fricoulet ou de moi?
+
+[Illustration]
+
+L'ingénieur se récria.
+
+--Permettez, mon cher monsieur, fit-il, je ne prétends point que vous
+ayez tort; je dis seulement que je ne vois pas... Et s'adressant au
+jeune comte:
+
+--M. Ossipoff, dit-il, prétend apercevoir, dans la constellation de
+Cassiopée, un astre nouveau, non marqué sur les cartes célestes, et dont
+il ignore la nature.
+
+--Je ne prétends pas, monsieur, gronda le vieillard, tout rouge de
+colère, j'affirme...
+
+--En ce cas, murmura Gontran, il n'est nullement besoin que je contrôle
+le bien fondé de votre affirmation.
+
+[Illustration]
+
+Et il rendait la lunette à Ossipoff qui la repoussa en disant:
+
+--Permettez: de savant à savant, ces choses-là se font, surtout en
+astronomie, où l'on est si souvent victime d'illusions d'optique.
+
+Force fut bien au jeune homme d'obéir à l'injonction du vieux savant; il
+prit la lunette et, absolument ignorant de la situation occupée dans le
+ciel par Cassiopée, il braqua son instrument sur un point quelconque de
+l'espace.
+
+--Je ne vois rien, déclara-t-il hardiment, après quelques instants
+d'examen.
+
+Ossipoff se mit à ricaner.
+
+--Cela ne m'étonne pas, dit-il, je vous parle de Cassiopée et vous
+cherchez dans le baudrier d'Orion.
+
+Gontran se frappa le front.
+
+--Je ne sais vraiment où j'ai la tête, murmura-t-il.
+
+Et, tout de suite, il ajouta:
+
+--D'ailleurs, l'oculaire n'est pas à mon point, et je ne distingue que
+très vaguement.
+
+Fricoulet, une fois encore, se dévoua.
+
+[Illustration]
+
+--Eusses-tu le grand télescope de l'observatoire de Nice, dit-il en
+riant, que cela ne t'avancerait pas beaucoup; là où il n'y a rien, les
+lunettes les plus puissantes ne peuvent rien faire apercevoir.
+
+Ossipoff lança au jeune ingénieur un regard furieux et, arrachant
+l'instrument des mains du comte:
+
+--Nous verrons dans quelques heures, grommela-t-il.
+
+Et il reprit sa place au hublot, duquel il lui était permis de
+contempler, en toute facilité, la fameuse constellation.
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet retourna à son gouvernail.
+
+--Eh bien! lui demanda Gontran à voix basse, où en sommes-nous? Nous
+avons marché un train d'enfer toute cette nuit et nous avons rejoint la
+grande marée astéroïdale; aussi, tu le vois, l'_Éclair_ a repris son
+allure normale.
+
+Le jeune comte se pencha à l'oreille de son ami.
+
+--Et cet astre nouveau qu'il prétend avoir découvert, qu'y a-t-il de
+vrai là-dedans?
+
+Fricoulet hocha la tête.
+
+--Je n'en sais trop rien, répondit-il; on a de si singulières surprises
+avec ces satanées étoiles.
+
+--Si vous, des savants, vous vous laissez surprendre, comment
+voulez-vous qu'un ignorant comme moi...
+
+Fricoulet se mit à rire:
+
+--Il y a une chose très simple à faire, dit-il; rends à Ossipoff ton
+tablier astronomique.
+
+[Illustration]
+
+--Et il me répondra, comme dans le _Chapeau de paille d'Italie_: «Mon
+gendre, reprenez votre myrte, tout est rompu.»
+
+L'ingénieur fixa sur son ami un regard singulier.
+
+--Franchement, cela te ferait-il grand peine, s'il te rendait ton myrte?
+
+Gontran coula vers Séléna un regard rapide; puis, se penchant encore
+davantage à l'oreille de son ami.
+
+--Ce que c'est que la nature humaine, murmura-t-il; il y a quelques
+mois, tu m'eusses posé cette question que, pour toute réponse, je
+t'aurais sauté à la gorge!
+
+[Illustration]
+
+--Tandis qu'aujourd'hui... répliqua l'ingénieur avec un petit sourire.
+
+--Tandis qu'aujourd'hui, sans être affirmatif...
+
+--Tu es dubitatif, n'est-ce pas? continua Fricoulet.
+
+Et posant sa main sur l'épaule de son ami.
+
+--Mais sois tranquille, ajouta-t-il, avant quelques semaines, tu ne
+conserveras plus aucun doute à ce sujet et, de toi-même, si cela est
+possible, tu restitueras ton myrte...
+
+Gontran prit un air offensé.
+
+--Alcide, déclara-t-il, c'est là une chose que je ne ferai jamais; j'ai
+engagé ma parole et, à moins qu'on ne me la rende... Je suis
+gentilhomme, mon cher...
+
+--Tu ferais bien mieux d'être astronome, mon vieux, riposta l'ingénieur,
+car, si je ne me trompe, voici Ossipoff qui va te retomber sur le dos.
+
+Le vieillard, en effet, qui, depuis quelques secondes, donnait toutes
+les marques d'une agitation extrême, quitta tout à coup le hublot auprès
+duquel il était installé et, brandissant triomphalement sa lunette,
+s'écria d'une voix vibrante:
+
+--Victoire... Victoire!... je la tiens!
+
+--Qui ça? demanda Fricoulet.
+
+--Eh! mon étoile, parbleu!... ma planète nouvelle!... celle que j'avais
+aperçue tout à l'heure, déjà, dans la constellation de Cassiopée et dont
+vous avez nié l'existence.
+
+[Illustration]
+
+--Permettez, dit l'ingénieur, je n'ai rien nié,... j'ai déclaré,
+simplement, que je ne voyais pas...
+
+Et s'emparant de la lunette que le vieux savant offrait à M. de
+Flammermont, il la braqua dans l'espace.
+
+--Quelle est sa situation? demanda-t-il.
+
+--Par XII heures d'ascension droite et 30 degrés de déclinaison boréale,
+répliqua l'astronome.
+
+Tout aussitôt Fricoulet s'orienta.
+
+Mais, après quelques instants d'observation, il eut un brusque
+haut-le-corps et murmura:
+
+--Certes, voilà quelque chose de très curieux.
+
+Il quitta le hublot, et courut à une carte céleste pendue à l'une des
+cloisons de la machinerie; puis, après l'avoir consultée attentivement,
+il revint au hublot et, de nouveau, examina le ciel.
+
+--Eh bien! avais-je raison? demanda Ossipoff en se croisant les bras et
+en laissant tomber sur l'ingénieur un regard dédaigneux.
+
+--Assurément, répondit Fricoulet, il y a quelque chose, mais quoi?
+
+--Eh! que voulez-vous que ce soit, sinon une étoile?
+
+[Illustration]
+
+--Ce pourrait être une planète, déclara Gontran, qui crut prudent de
+placer son mot dans la conversation.
+
+Le vieillard hocha la tête.
+
+--C'est douteux, murmura-t-il.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce qu'il ne me paraît pas qu'une planète puisse exister au point de
+l'espace où nous nous trouvons, à une si grande proximité de Saturne.
+
+Ossipoff regardait M. de Flammermont.
+
+Celui-ci crut bien faire en paraissant ne pas partager l'opinion du
+vieux savant, sans doute pour lui faire supposer qu'il en avait une
+personnelle.
+
+Il allongea les lèvres dans une moue dubitative.
+
+--Peuh! fit-il laconiquement.
+
+--Vous en penserez ce que vous voudrez, répondit le vieillard d'un ton
+un peu sec, comme toutes les fois qu'il rencontrait une contradiction;
+quant à moi, je persiste à croire que Saturne eût empêché la formation
+d'un semblable monde; en outre, en admettant même qu'il ne s'y fût pas
+opposé, il y a longtemps que les astronomes connaîtraient cette planète.
+
+--En ce cas, que supposez-vous?
+
+Ossipoff leva les bras au plafond.
+
+--Jusqu'à présent, je ne suppose rien,... j'attends...
+
+--Vous attendez! quoi?
+
+--Que nous nous soyons assez rapprochés de cet astre pour pouvoir
+l'étudier plus en détail.
+
+--Voici une idée sage, déclara Fricoulet, et si tous les savants de la
+Terre raisonnaient ainsi, il y aurait bien moins de temps perdu en
+discussions oiseuses.
+
+--Avant quelques heures, nous saurons à quoi nous en tenir, monsieur
+Ossipoff.
+
+-Si nous les consacrions à baptiser cet astre nouveau, proposa Gontran.
+
+--Voilà une bonne idée, dit Séléna en intervenant.
+
+--Eh bien! demanda Fricoulet, puisque tu as eu l'idée, c'est à toi que
+doit revenir l'honneur de désigner le nom dont on va affubler le
+nouveau-né...
+
+--Ce nom ne doit-il pas être celui du savant qui l'a découvert?
+
+Ossipoff, tout ému, serra les mains du jeune homme.
+
+--Merci, mon cher Gontran, balbutia le vieillard, mais je n'accepte pas
+le grand honneur que vous me faites...
+
+Il ajouta avec un sourire:
+
+--Il y a déjà, sur les cartes du ciel, une quantité assez grande de noms
+difficiles à écrire et à retenir, sans en mettre un de plus; désignons
+tout simplement cet astre, et jusqu'à plus ample informé, par une lettre
+de l'alphabet grec.
+
+--Soit, dit Gontran, va pour _Omicron_.
+
+--Ou _Oméga_, ajouta Fricoulet.
+
+Le vieux savant secoua la tête.
+
+--Cela n'est pas possible, répondit-il; vous oubliez que des étoiles de
+cette même constellation de Cassiopée portent déjà ces noms sur les
+cartes astronomiques.
+
+[Illustration]
+
+--C'est juste, observa l'ingénieur.
+
+--Mais rien ne prouve que ce corps brillant appartienne à la
+constellation de Cassiopée, fit observer Gontran qui en revenait à son
+idée première.
+
+Ossipoff haussa les épaules et retourna à son hublot; Fricoulet
+rejoignit ses leviers; quant à Gontran, il fut s'étendre dans un coin et
+les yeux mi-clos, il se mit à rêvasser, tout en sifflotant une
+réminiscence de la dernière opérette à laquelle il avait assisté avant
+son départ de la Terre.
+
+Un cri poussé par Ossipoff l'arracha aux douceurs de son farniente; il
+bondit sur ses pieds et se précipita vers le savant.
+
+Celui-ci avait le visage tout bouleversé.
+
+--Vous aviez raison, dit-il d'une voix rauque au jeune comte.
+
+--Raison!... moi!... à quel sujet?
+
+--Au sujet de ce corps nouveau découvert par moi dans la constellation
+de Cassiopée.
+
+--Il n'existe pas?... une illusion d'optique?
+
+--Il existe parfaitement, seulement...
+
+--Seulement?
+
+--Il n'appartient pas à la constellation.
+
+Le jeune comte eut un sourire victorieux.
+
+--Quand je vous le disais? s'écria-t-il,... c'est une planète!
+
+--Jamais de la vie...
+
+--Alors... quoi?
+
+--C'est un bolide.
+
+Fricoulet et Séléna accoururent et s'écrièrent en même temps.
+
+--Un bolide!
+
+--Qui traverse l'infini et se dirige vers le Soleil.
+
+--Eh bien! demanda M. de Flammermont, je ne vois là rien qui vous puisse
+causer une semblable émotion.
+
+--Mais songez donc que c'est la première fois, depuis nos voyages
+successifs, qu'il nous est donné d'étudier ces corps étranges.
+
+Gontran sentit qu'il pourrait, par une trop grande indifférence,
+éveiller les soupçons de son futur beau-père: il étendit donc la main
+vers la lunette en disant:
+
+--Puis-je voir aussi?
+
+Ossipoff changea l'oculaire de l'instrument.
+
+--Regardez, dit-il après avoir terminé cette petite opération.
+
+L'ancien diplomate commençait à avoir l'habitude des instruments, il
+régla donc la lunette suivant sa vue et augmenta le grossissement de
+l'objet encadré dans l'oculaire jusqu'à ce qu'il en distinguât nettement
+les contours.
+
+Alors, intéressé malgré lui, par le spectacle qui s'offrait à sa vue, il
+poussa un cri de surprise.
+
+--En effet, murmura-t-il; ce n'est pas une étoile,... mais pas une
+planète non plus,... c'est un morceau, un débris,... tiens, vois plutôt.
+
+Et il s'apprêtait à se retirer pour céder sa place à Fricoulet; mais la
+main d'Ossipoff, s'appuyant sur son épaule, le maintint immobile.
+
+--Attendez quelques instants encore, dit le vieux savant.
+
+Le bloc rocheux, qui scintillait comme une étoile, sur le fond noir du
+ciel, pivotait rapidement autour d'un axe qui paraissait fortement
+incliné et le jeune homme distinguait à merveille les irrégularités de
+ce polyèdre lancé dans l'infini, comme une flèche.
+
+[Illustration]
+
+--Si j'ai bien vu, disait Ossipoff, cet astéroïde doit mesurer, suivant
+son grand axe, près d'un kilomètre et demi de large et un kilomètre
+suivant sa plus petite dimension... n'est-ce pas votre avis?
+
+--Cela dépend de sa rotation sur lui-même, répondit Gontran.
+
+--Elle est d'une heure et demie,... je l'ai calculée grâce à une tache
+extrêmement lumineuse qui s'aperçoit presque au pôle boréal.
+
+--Une tache lumineuse? murmura M. de Flammermont qui écarquillait
+vainement les yeux.
+
+--Ne la cherchez pas inutilement, répondit Ossipoff,... elle se trouve
+sur la face actuellement invisible.
+
+--Avez-vous remarqué la rapidité avec laquelle marche ce corpuscule?
+demanda Gontran au bout de quelques minutes.
+
+--J'ai calculé que nous nous précipitions au devant l'un de l'autre avec
+une vitesse de 130,000 mètres par seconde.
+
+--130,000 mètres! s'écria Séléna.
+
+--Dame! ma chère enfant, le calcul est simple à faire; notre vitesse à
+nous est de 85,000 mètres, la sienne est de 45,000,... cela nous donne
+plus de 40,000 lieues à l'heure.
+
+M. de Flammermont s'étant écarté, Fricoulet prit sa place à l'oculaire
+de la lunette pour examiner, lui aussi, ce monde étrange.
+
+Tout à coup, il poussa une exclamation étouffée.
+
+Ossipoff, qui rédigeait ses observations, releva la tête et demanda d'un
+ton narquois:
+
+--Auriez-vous fait, par hasard, quelque constatation intéressante?
+
+L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; il était plongé dans une
+attentive contemplation.
+
+--Il se pourrait, dit-il enfin avec une légère émotion dans la voix.
+
+--Et quel est votre avis? fit Ossipoff, toujours narquois... sommes-nous
+en présence d'une étoile,... d'une planète,... ou d'un bolide?
+
+--D'un bolide, assurément.
+
+--Ah! vous me voyez tout joyeux de me rencontrer avec vous,... et, sur
+la nature de ce bolide, avez-vous quelque opinion?
+
+L'ingénieur, qui feignait de ne pas s'apercevoir du ton de persifflage
+qu'employait, pour lui parler, le vieux savant, répondit avec un grand
+calme.
+
+[Illustration]
+
+--D'une nature cométaire.
+
+Le vieillard éclata de rire.
+
+--En vérité,... et pourriez-vous préciser, s'il vous plaît?
+
+--Qu'entendez-vous par préciser?
+
+--Mais... indiquer, par exemple, à quelle comète appartiendrait, selon
+vous, ce fragment?
+
+--À la comète de Tuttle, répondit l'ingénieur sans hésiter.
+
+Ossipoff haussa les épaules.
+
+[Illustration]
+
+--Quoi d'impossible à cela? riposta Fricoulet; serait-ce le premier
+exemple que nous aurions d'une fragmentation cométaire?... pareille
+aventure n'est-elle pas arrivée, en 1846, à la comète de Biéla? la
+comète se brisa en deux parties qui naviguèrent pendant quelques temps
+de conserve, mais qui ne revinrent jamais au périhélie, depuis l'époque
+de la catastrophe;... il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que
+semblable accident fût survenu à la comète de Tuttle.
+
+Le vieux savant frappa du pied avec impatience.
+
+--L'imagination vous emporte, mon cher monsieur Fricoulet, dit-il,... en
+admettant que votre supposition fût exacte, comment expliqueriez-vous
+que nous rencontrions ici un fragment de Tuttle?
+
+--Mais de la manière la plus simple du monde, mon cher monsieur
+Ossipoff!... l'aphélie de Tuttle ne se trouve-t-il pas précisément au
+delà de Saturne et juste au point de l'espace où nous sommes
+actuellement?
+
+--D'accord, vous oubliez seulement que la comète n'y parviendra que dans
+plusieurs années, la durée de sa révolution étant de treize ans,... elle
+ne passera à son aphélie qu'en 1890; ce ne peut donc être elle...
+
+Et, certain d'avoir écrasé l'ingénieur sous cet argument sans réplique,
+Ossipoff enveloppait Fricoulet d'un regard triomphant.
+
+Fricoulet se redressa et regardant le vieillard bien en face.
+
+--Quant à moi, dit-il, sans avoir la prétention de vouloir vous
+expliquer comment, ni à quel point de l'espace a pu avoir lieu la
+fragmentation, je vous affirme que c'est bien un fragment de la comète
+Tuttle que nous avons là sous les yeux.
+
+Ossipoff ricana.
+
+--Une affirmation de vous ou rien, dit-il, c'est à peu près la même
+chose.
+
+--Et si je vous donnais une preuve?
+
+--Une preuve! fit le vieux savant en écarquillant les yeux,... et
+laquelle?
+
+--Ce point brillant qui vous a servi à établir la durée de rotation de
+ce mondicule, savez-vous ce que c'est?
+
+--Quelque pic neigeux, sans doute!...
+
+Fricoulet secoua la tête.
+
+--Erreur, monsieur Ossipoff, erreur, répondit-il, c'est... l'obus que
+nous avait volé Sharp sur la Lune.
+
+--L'obus! s'écrièrent plusieurs voix.
+
+--Oui, répéta l'ingénieur, l'obus qui nous a servi d'habitation pendant
+les longs mois que nous avons vécus sur la planète.
+
+Ossipoff s'était précipité vers la lunette et l'avait braquée sur le
+bolide.
+
+Longtemps il demeura immobile, comme pétrifié, le visage collé à
+l'oculaire, les membres agités d'un tremblement nerveux.
+
+--C'est vrai, murmura-t-il enfin.
+
+Puis, après un nouveau silence.
+
+[Illustration]
+
+--Mais comment se peut-il faire?
+
+Fricoulet leva les bras au plafond, en signe d'ignorance complète.
+
+--Il suffit que cela soit, répondit-il.
+
+Gontran poussa un cri.
+
+--Mais si l'obus se trouve là, dit-il, il n'y aurait aucune
+impossibilité à ce que Fédor Sharp s'y trouvât également.
+
+Ossipoff eut un haussement d'épaules significatif.
+
+--Il doit être mort depuis longtemps, répondit-il.
+
+L'ingénieur avait sorti son carnet de sa poche et, rapidement, sur une
+page blanche, avait jeté quelques calculs.
+
+--Je ne sais, dit-il en s'adressant à Ossipoff, si vous avez raison en
+ce qui concerne le décès--probable, en effet--de Fédor Sharp; mais, en
+tout cas, vos calculs sont exacts.
+
+--Avaient-ils donc besoin d'être vérifiés? demanda railleusement le
+vieillard.
+
+--Je ne pense pas,... en tout cas, j'ai pensé, moi, à une chose à
+laquelle vous n'avez pas pensé, vous!
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que ce bolide coupe notre route en biais.
+
+--Et après?
+
+--Après!... mais que diriez-vous, s'il nous heurtait au passage?
+
+--Peuh!... c'est improbable...
+
+[Illustration]
+
+--Si peu improbable, mon cher monsieur, que nous sommes, en ce moment,
+éloignés de lui de six cent mille lieues et que, comme nous courons l'un
+sur l'autre, à raison de 460,000 lieues à l'heure, le choc aura lieu
+dans une heure vingt minutes.
+
+Gontran étouffa un juron, Séléna poussa une exclamation et Ossipoff
+pâlit légèrement.
+
+--Mais nous serons réduits en miettes! murmura M. de Flammermont.
+
+L'ingénieur secoua la tête.
+
+--Je crois, plutôt, répondit-il avec un imperturbable sang-froid, que
+nous nous en irons en fumée, tout simplement.
+
+Il se frotta les mains et ajouta, avec une satisfaction admirablement
+simulée:
+
+[Illustration: L'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine.]
+
+--Le mouvement brusquement anéanti et transformé en chaleur fera de nous
+un petit soleil.
+
+[Illustration]
+
+Gontran se tourna vers Ossipoff dont le visage avait repris sa placidité
+accoutumée:
+
+--Vous avez entendu, monsieur? demanda-t-il.
+
+--M. Fricoulet a parfaitement raison, répondit le vieillard; mais il
+oublie que nous avons un moyen bien simple d'éviter la mort.
+
+--Et ce moyen, dit le comte, c'est?...
+
+--C'est de ne pas aller au devant d'elle; répondit l'ingénieur, nous
+n'avons qu'à stopper et à laisser passer devant nous ce train express
+dont la rencontre ne laisserait pas que de nous endommager radicalement!
+
+--On peut encore forcer d'électricité et devancer l'astéroïde, suggéra
+Ossipoff.
+
+--Ce serait dangereux; les accumulateurs débitent le maximum
+d'électricité, et nous ne pouvons aller plus vite, déclara l'ingénieur.
+Le propulseur est lancé à toute vitesse, nous franchissons 80 kilomètres
+par seconde, soit la largeur de l'Atlantique en une minute, 72,000
+lieues à l'heure.
+
+--En ce cas, s'écria Gontran, nous n'avons qu'à faire ce que tu disais
+tout à l'heure,... c'est-à-dire à stopper.
+
+Ossipoff murmura d'un air résigné:
+
+--Stoppons, quoique, cependant, cela m'eût fait un sensible plaisir de
+m'approcher de ce bolide le plus près possible.
+
+--Au risque de nous casser le nez,... comme une chauve-souris qui
+s'aplatit contre un mur.
+
+[Illustration]
+
+--Ou encore de nous transformer en Soleil, reprit gaiement Fricoulet.
+
+--Je ne sais si Mlle Séléna aspire beaucoup au rôle d'étoile, dit le
+comte, quant à moi, je n'ai aucun goût pour celui que me réserve une
+rencontre avec Fédor Sharp.
+
+--Alors, dit l'ingénieur,... c'est bien décidé, nous stoppons?
+
+Il promena un regard circulaire autour de lui, pour interroger ses
+compagnons.
+
+--- Une fois,... deux fois,... trois fois,... ajouta-t-il,... rien ne va
+plus?... Eh bien! stoppons.
+
+Et pendant qu'Ossipoff, suivi de Séléna et de Gontran, quittaient la
+machinerie et remontaient sur le carré, Fricoulet se dirigea vers le
+moteur.
+
+--C'est dommage, dit-il à mi-voix, j'eusse éprouvé un grand plaisir à
+revoir ce coquin de Sharp,... seulement pour savoir comment il faisait
+pour vivre...
+
+Penché sur l'appareil, le jeune ingénieur ne s'apercevait pas que,
+derrière lui, une porte s'entr'ouvrait imperceptiblement.
+
+Cette porte était celle de la cabine dans laquelle était enfermé
+Jonathan Farenheit.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+UN ABORDAGE DANS L'ESPACE
+
+
+[Illustration]
+
+Depuis plus d'un mois, c'est-à-dire depuis sa tentative folle et
+criminelle pour faire sauter l'_Éclair_ et ceux qu'il portait,
+l'Américain vivait enfermé dans une cabine de l'arrière, où ses
+compagnons lui portaient régulièrement la dose de liquide nutritif
+indispensable à sa misérable existence. Misérable, en effet, que la vie
+de cet homme, encagé ainsi qu'une bête fauve, respirant à peine, et
+condamné à ne revoir jamais, avant sa mort, la lumière du Soleil et
+l'espace étoilé.
+
+En souffrait-il? C'était peu probable.
+
+Il était tombé dans un état physique quasi-comateux, et il semblait que
+son intelligence eût sombré dans un anéantissement complet, où ne
+survivraient que les seuls instincts de la brute.
+
+La plupart du temps, il demeurait accroupi dans un coin--le plus sombre
+de sa cellule,--il y demeurait des journées entières sans faire un
+mouvement, comme s'il était mort.
+
+Puis, brusquement, il se levait et arpentait sa cabine à grandes
+enjambées, marchant sans discontinuer durant de longues heures en
+poussant des cris rauques et des gémissements; après quoi, épuisé par la
+fatigue de cet exercice inaccoutumé, il se jetait sur son hamac où il
+restait étendu plusieurs jours de suite, sans faire un geste, sans
+proférer une parole.
+
+[Illustration]
+
+La veille du jour où Ossipoff croyait avoir découvert une nouvelle
+étoile dans la constellation de Cassiopée, Farenheit avait fait, autour
+de son logement, une promenade acharnée qui l'avait jeté, au bout de
+quelques heures, harassé sur son hamac, et il somnolait, lorsque tout à
+coup le nom de Fédor Sharp, prononcé à quelques pas de lui, derrière la
+porte de sa cellule, l'avait fait tressaillir.
+
+Il sembla que le nom de son ennemi, frappant soudainement ses oreilles,
+eût galvanisé son intelligence. Il passa la main sur son front d'un air
+égaré.
+
+--Sharp! balbutia-t-il. Sharp!
+
+Ce nom évoquait, dans son esprit, tout un monde de souvenirs; peu à peu
+son visage perdit l'expression de bestialité qu'il avait depuis
+plusieurs semaines, le regard devint moins fixe, moins terne, la bouche,
+continuellement tordue dans un tiraillement nerveux, reprit son
+immobilité première.
+
+[Illustration]
+
+Il se redressa sur son coude et prêta l'oreille. Pour la première fois,
+depuis longtemps, il écoutait et il comprenait.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, que se passe-t-il donc?... il me semble que
+je m'éveille d'un long sommeil... Si je n'ai point été fou, je n'ai pas
+dû en être loin.
+
+Les voix, dans la cabine à côté, s'élevaient un peu, et maintenant le
+bruit de la conversation parvenait presque distinctement à l'Américain.
+
+Tout à coup, il se coula hors de son hamac et rampant sur le plancher,
+vint coller son oreille contre la porte.
+
+--Oui, murmura-t-il au bout d'un instant, je ne m'étais pas trompé, ils
+parlent de Sharp,... mais à quel sujet?
+
+Tout à coup un rire muet lui fendit largement la bouche.
+
+--Eh! eh! fit-il, ils le voient... il est près de nous.
+
+[Illustration]
+
+Et il se frottait les mains l'une contre l'autre avec une évidente
+satisfaction.
+
+Mais presque aussitôt son visage se rembrunit subitement et ses sourcils
+se froncèrent.
+
+--_By God!_ grommela-t-il, le laisser passer devant!... Nous arrêter!
+Mais ces gens de l'Ancien continent n'ont décidément pas de sang dans
+les veines!...
+
+Ses joues tremblaient de colère et un feu sombre brûlait au fond de ses
+prunelles.
+
+--Ah! _by God!_ ajouta-t-il avec un hochement de tête furieux, ils ont
+peur de mourir!... Comme si l'existence que nous menons depuis plusieurs
+mois était une existence... Comme si la mort n'était pas cent fois
+préférable à cette réclusion idiotisante!... et puis mourir en se
+vengeant... mais c'est vivre en quelques instants tout ce qui vous reste
+à vivre... Ah! _by God!_ non, il ne s'échappera pas, et,
+dussions-nous...
+
+De nouveau, il se mit à ricaner.
+
+--Oui, oui... continua-t-il d'une voix sifflante, stoppez tant que vous
+voudrez, de peur de culbuter cet honorable coquin!... Vous le culbuterez
+quand même, et que vous le veuillez ou non, je vengerai, sur la peau de
+ce misérable, toutes mes tribulations, tous mes déboires...
+
+Il prêta l'oreille, et ses joues, hâves et décavées, se colorèrent d'un
+flot de sang.
+
+--En Soleil, murmura-t-il, ce Fricoulet dit que nous pourrions nous
+transformer en Soleil.
+
+Il fit claquer ses doigts avec impatience et grommela:
+
+--C'est cela qui assurerait mon élection à la présidence de
+l'Excentric-Club, si l'on savait, à New-York, que sir Farenheit est un
+de ces astres devant lesquels les savants de la Terre se pâment
+d'admiration! En ce moment, la conversation avait cessé entre les
+voyageurs, puis Ossipoff ayant quitté la machinerie avec Séléna et
+Gontran, le silence s'était fait.
+
+C'est alors que l'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine, que
+l'on négligeait de fermer depuis qu'il était tombé dans cet état
+comateux qui le rendait inoffensif, et, sans que l'ingénieur s'en
+doutât, il surveilla tous ses mouvements.
+
+Il le vit s'approcher des appareils producteurs de l'électricité et du
+système qui composait le moteur, puis consulter attentivement les
+indications de débit du générateur, calculer la vitesse du propulseur,
+examiner les divers instruments de précision; après quoi, il se dirigea
+vers l'appareil moteur.
+
+Contre des tablettes se trouvaient disposées une série de poignées, se
+mouvant à la façon de leviers ordinaires.
+
+L'ingénieur repoussa une de ces poignées et abaissa verticalement un
+levier horizontal qui commandait la distribution de force motrice.
+
+Aussitôt la vibration continue du propulseur dans son tambour diminua
+d'intensité, alors Fricoulet repoussa successivement toutes les poignées
+et progressivement le moteur se ralentit jusqu'au moment où il s'arrêta
+tout à fait.
+
+[Illustration]
+
+Après quoi, l'ingénieur donna à l'ensemble de l'appareil un dernier coup
+d'oeil et sortit de la machinerie.
+
+En haut, Ossipoff, l'oeil de nouveau vissé à sa lunette, examinait
+l'astéroïde qui s'avançait dans l'espace avec une rapidité vertigineuse.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, demanda Fricoulet, avez-vous fait
+d'intéressantes découvertes? demanda l'ingénieur.
+
+--Mon père cherche Sharp, dit Séléna.
+
+L'ingénieur eut un petit sourire.
+
+--Cette recherche est peut-être prématurée, répondit-il; songez que nous
+sommes à quatre cent mille lieues...
+
+--D'autant plus, dit à son tour Gontran, que la présence de notre obus
+sur ce caillou n'implique nullement la présence de ce coquin!
+
+--En tout cas, observa Fricoulet, ce doit être un séjour bien singulier
+que cet astéroïde dont l'équateur mesure à peine trois quarts de lieues
+de tour...
+
+Il ajouta:
+
+--Si j'ai bien calculé, les méridiens ne doivent pas avoir plus de cinq
+kilomètres d'un pôle à l'autre.
+
+--Un caillou, quoi! ajouta M. de Flammermont avec dédain.
+
+--Eh! eh! riposta Ossipoff en se retournant vers eux, un caillou qui a
+une surface de vingt kilomètres carrés et cube plusieurs centaines de
+mille mètres, est un caillou encore fort respectable.
+
+--Peuh! répliqua le jeune comte avec une moue fort accentuée, la dixième
+partie de Phobos.
+
+--La millionnième de la Lune, ajouta Fricoulet.
+
+--Pour un homme seul, cela me paraît suffisant, répliqua le vieillard.
+
+Et il reprit ses observations.
+
+--Une chose qu'il m'intéresserait de savoir, dit Séléna, ce sont les
+moyens employés par Sharp pour prolonger sa misérable existence.
+
+--Au moment où nous avons abandonné la Comète, poursuivit Fricoulet, les
+soutes du wagon étaient à peu près vides; quant aux réserves d'air
+respirable, il s'en fallait de peu qu'elles ne fussent épuisées.
+
+--Eh! répliqua le comte, Sharp n'est pas un imbécile, et s'il est
+là-dessus, c'est qu'il a certainement trouvé le moyen d'y subsister.
+
+Fricoulet éclata de rire.
+
+--Voilà, où je ne m'y connais pas, une vérité de La Palisse: si Sharp
+n'est pas mort, c'est qu'il a réussi à vivre.
+
+L'hilarité devint générale; l'ingénieur ajouta:
+
+--En ce qui concerne Sharp, je suis entièrement de l'avis de Gontran. Je
+vais même plus loin, je déclare que c'est un homme supérieur.
+Malheureusement, si son intelligence est vaste, sa conscience est nulle
+et ses scrupules sont en raison absolument inverse de ses capacités.
+Aussi, si dans le cataclysme qui a engendré la fragmentation cométaire
+de Tuttle, il n'a pas péri, je parierais ma tête qu'il vit encore,...
+C'est un gaillard énergique et d'un entêtement dont rien n'approche,
+comme nous avons pu le constater d'ailleurs... S'il a mis dans sa tête
+de rejoindre la Terre et de déposer, avant M. Ossipoff, sur le bureau de
+l'Académie des sciences de Pétersbourg, la relation de ses voyages, rien
+ne l'en empêchera...
+
+[Illustration]
+
+À ces dernières paroles prononcées par l'ingénieur, le vieux savant se
+redressa et, faisant brusquement volte-face, montra à ses compagnons son
+visage tout pâle et tout bouleversé.
+
+--Je n'avais point songé à cela, dit-il d'une voix rauque.
+
+--À quoi n'aviez-vous pas songé, père? demanda Séléna qui, la première,
+fut frappée de l'altération des traits du vieillard.
+
+--Que le bolide que nous apercevons et qui, dans moins d'une heure, va
+couper notre route, atteindra l'atmosphère terrestre avant cinq mois, en
+sorte que si Fédor Sharp a trouvé le moyen d'échapper à la mort...
+
+--Il sera le premier à recueillir la gloire de ce voyage merveilleux
+dont j'ai eu la pensée, et dont il m'a volé les moyens d'exécution...
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--À cela il n'y avait qu'un remède, dit-il.
+
+--Lequel?
+
+--Risquer le tout pour le tout et poursuivre notre route; nous heurtions
+le bolide, c'est vrai, et nous courrions la chance d'être mis en pièces,
+volatilisé même, mais nous risquions aussi de disloquer le monticule sur
+lequel nous supposons notre ennemi, et peut-être la Providence eût-elle
+permis le triomphe de la justice...
+
+[Illustration]
+
+Gontran hocha la tête.
+
+--Tu es bon, toi! murmura-t-il, j'estime ma vie un peu plus que la vaine
+gloriole terrestre, et je ne donnerais pas le bout de mon petit doigt
+pour le rapport d'un secrétaire, fut-il aussi perpétuel que tu
+voudras...
+
+--Cependant, murmura Séléna avec un regard suppliant du côté du jeune
+comte.
+
+Ossipoff saisit la main de sa fille.
+
+--Brave petite, dit-il, tu te dévouerais, toi, tu te sacrifierais;...
+mais je serais un monstre d'ingratitude si j'acceptais...
+
+[Illustration]
+
+Il poussa un profond soupir, et, se retournant, remit son oeil à
+l'oculaire de la lunette.
+
+--Dévouement filial et abnégation paternelle tout platoniques murmura
+Fricoulet gouailleur, le voulût-on que, maintenant, il serait trop tard
+pour tenter de rencontrer ce fragment de Tuttle.
+
+Et il ajouta, après un instant de silence:
+
+--Il n'y a plus qu'une chose à souhaiter.
+
+--Laquelle?
+
+--Que Sharp ait rendu sa vilaine âme au diable.
+
+--_Amen_, dit Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, le bolide va passer à une assez
+courte distance, pour que rien de ce qui se trouvera à sa surface
+n'échappe aux investigations de M. Ossipoff.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Dans quatre heures et vingt minutes, il coupera exactement notre
+route, dit-il.
+
+--À combien de kilomètres sera-t-il alors? demanda Séléna.
+
+--À huit cents environ, mademoiselle, soit deux cents lieues; la lunette
+de votre père ramènera cette distance à moins de deux kilomètres.
+
+--Pensez-vous que, si Sharp existe, interrogea Mlle Ossipoff, il
+puisse nous apercevoir?
+
+L'ingénieur allongea les lèvres dans une moue dubitative.
+
+--Voilà qui est moins que certain, répondit-il; nous marchons à l'opposé
+du Soleil et nous nous en éloignons, tandis que le bolide s'en rapproche
+en suivant une direction absolument contraire. Si nous le distinguons
+aussi parfaitement, c'est parce qu'il est éclairé en plein par la
+lumière solaire: pour lui, au contraire, notre appareil se confond avec
+l'obscurité de l'espace, puisque la face éclairée n'est pas tournée de
+son côté: Si Sharp est là-bas, il est probable, il est même certain
+qu'il ne s'est aucunement aperçu de la présence de notre wagon.
+
+--C'est égal, répliqua Gontran en secouant la tête, j'aurai bien de la
+peine à admettre qu'un être humain puisse exister à la surface d'un
+corps aussi microscopique.
+
+--Il est certain, fit l'ingénieur, que ce doit être là, pour un être
+humain, un séjour des plus singuliers et que la vie, sur un si petit
+monde, ne doit pas marcher sans des particularités étranges. La
+pesanteur y doit être infiniment plus faible que sur les satellites de
+Mars; et tu sais cependant si elle s'y fait peu sentir. Sharp ne doit
+pas peser, là-dessus, plus de quelques grammes et il doit s'abstenir du
+moindre mouvement un peu trop brusque, qui l'enverrait en dehors de la
+zone d'attraction de sa planète. Au besoin, si cette fantaisie le
+prenait, il pourrait jongler avec le wagon-obus qui lui sert
+d'habitation.
+
+--Mais pour vivre, il faut respirer, et un morceau de roche tel que
+celui-là doit manquer totalement d'atmosphère.
+
+--Totalement! non, mais il doit y en avoir fort peu, aussi, s'il
+s'aventure hors de l'obus, ne peut-il le faire que casqué d'un respirol.
+
+--Par exemple, dit Séléna, une chose à laquelle je ne pourrais
+m'habituer, c'est à la courte durée des jours et des nuits.
+
+--En effet, leur durée est à peu près dix fois moindre de celle qu'elle
+est sur Terre, mais, s'il veut se donner le luxe des nuits et des jours
+terrestres, rien n'est plus facile à Sharp.
+
+--Ah bah! et de quelle façon?
+
+[Illustration]
+
+--En habitant près du pôle, et en se déplaçant au fur et à mesure que la
+rotation s'accomplit; il a même ce grand avantage de pouvoir régler, à
+sa fantaisie, la longueur de ses jours et de ses nuits.
+
+Pendant cet entretien, Ossipoff avait gardé le plus profond silence.
+
+--Eh bien! lui demanda tout à coup Gontran, apercevez-vous quelque
+vestige humain?
+
+Le vieillard secoua négativement la tête.
+
+--Tu es par trop impatient, fit alors Fricoulet; nous ne sommes point
+encore assez près;... songe, qu'à cette distance, le bolide ne doit pas
+mesurer plus de 15 à 20'.
+
+Comme si ces mots l'eussent rappelé à la réalité, le vieux savant
+s'écria:
+
+--Vous êtes dans l'erreur, monsieur Fricoulet, l'arc sous-tendu mesure
+au moins le double.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+--Si vous voulez vous en convaincre par vous-même, murmura le vieillard,
+un peu piqué que l'on se permît de mettre en doute une affirmation de
+lui.
+
+Et il s'écarta de la lunette pour donner sa place au jeune ingénieur.
+
+À peine celui-ci eut-il appliqué son oeil à l'oculaire, qu'il fit un bond
+en arrière, en poussant une exclamation de surprise.
+
+--Fichtre! dit-il, voilà qui est singulier.
+
+--Si singulier que cela? demanda Gontran...
+
+--Dame! à moins que je n'aie la berlue... et M. Ossipoff également!
+
+[Illustration]
+
+Il fouilla dans sa poche, prit un micromètre qu'il ajusta à l'instrument
+et dit à M. de Flammermont:
+
+--Mets-toi là, vise le bolide, et fais jouer la vis du micromètre.
+
+Au bout de quelques minutes, Gontran s'écarta en disant:
+
+--C'est fait...
+
+Fricoulet examina le micromètre et son visage, soucieux déjà, se
+rembrunit davantage encore.
+
+--Trente-trois minutes, dit-il.
+
+--Eh bien! demandèrent ses compagnons?
+
+--Je n'y comprends rien, j'ai fait machine en arrière, et la force du
+moteur neutralisant la force du courant, nous maintient immobile dans
+l'espace, en sorte que ce bolide, marchant avec une vitesse normale
+devrait être à 200 kilomètres encore de nous,... or, le micromètre
+marquant 31', il en faut conclure que nous ne sommes séparés que par une
+distance moitié moindre de celle qui devrait exister.
+
+Il réfléchit quelques secondes et murmura:
+
+--C'est absolument comme si le moteur fonctionnait à toute vitesse.
+
+--Peut-être, insinua Mlle Ossipoff, vos calculs sont-ils faux?
+
+--Qu'entendez-vous par là, mademoiselle?
+
+--J'entends que, peut-être, le bolide marche plus rapidement que vous ne
+l'aviez établi tout d'abord.
+
+Le vieux savant secoua la tête.
+
+--Si les calculs avaient été faits par M. Fricoulet seulement, dit-il,
+on pourrait mettre en doute leur exactitude...
+
+--Mais du moment que vous les avez contrôlés,... ajouta l'ingénieur
+aucune erreur ne peut s'y être glissée; l'_errare humanum est_ ne vous
+est pas applicable.
+
+Alors, Gontran qui, de nouveau, avait appliqué son oeil à l'oculaire
+s'écria:
+
+--Si les calculs sont exacts et si l'on fait bien machine en arrière, il
+se produit un phénomène inexplicable.
+
+Et il ajouta d'une voix un peu émue:
+
+--Le bolide a grossi prodigieusement depuis cinq minutes, il semble que
+nous nous précipitions dessus.
+
+Un éclair de joie passa dans la prunelle d'Ossipoff.
+
+--Si cela pouvait être vrai! murmura-t-il entre ses dents, nous aurions
+au moins la chance d'empêcher ce misérable Sharp d'arriver avant nous
+sur Terre et de déflorer la gloire qui nous attend...
+
+Mais secouant la tête:
+
+--Hélas! ajouta-t-il avec un accent de regret dans la voix; nous sommes
+certainement victimes d'une illusion d'optique.
+
+--Vous êtes, en vérité, d'un égoïsme féroce, mon cher monsieur Ossipoff,
+gronda Gontran;... pour satisfaire votre futile amour-propre de savant,
+vous préférez nous briser les os!...
+
+[Illustration]
+
+Séléna, qui s'était approchée d'un hublot, joignit les mains dans un
+geste terrifié.
+
+--Messieurs, implora-t-elle, c'est effrayant!... monsieur Fricoulet,...
+mon père,... je vous en supplie, sauvez-nous, sauvez-moi!..
+
+Et se précipitant vers son père, elle l'enlaça de ses bras, gémissante
+et tremblante.
+
+--J'ai peur,... j'ai peur de mourir!...
+
+M. de Flammermont, ému par cet appel désespéré de sa fiancée, s'élança
+hors de la cabine et, se précipitant par la petite échelle qui reliait
+l'un à l'autre les deux étages du véhicule, arriva à la porte de la
+machinerie.
+
+Il voulut l'ouvrir, elle résista.
+
+--Morbleu! gronda-t-il, que se passe-t-il donc?
+
+Il fit un nouvel effort qui rencontra la même résistance.
+
+Alors, comme un éclair rapide, une idée subite traversa la cervelle du
+jeune homme.
+
+--C'est ce damné Américain, murmura-t-il.
+
+Puis se ruant contre la porte avec toute la violence du désespoir, il
+tenta de l'enfoncer.
+
+Mais la cloison de lithium ne bougea pas; Gontran ne fit que se meurtrir
+inutilement.
+
+--Farenheit! rugit-il, Farenheit.
+
+De l'autre côté de la porte, une voix calme demanda.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Ouvrez... au nom de Dieu!... ouvrez sans perdre un instant.
+
+Farenheit eut un sourire moqueur.
+
+--En vérité! fit-il, vous êtes si pressé que cela?
+
+--Sir Jonathan, je vous en supplie, écoutez-moi!... comprenez-moi, il y
+va de votre vie,... de notre vie à tous... ouvrez, ouvrez! vous ne savez
+pas que chaque minute de retard nous rapproche de la mort!
+
+Gontran eut un cri de désespoir.
+
+--Je ne sais qu'une chose, c'est que chaque minute nous rapproche de ce
+gredin de Sharp!
+
+--Ah! gronda-t-il,... nous sommes perdus!... sa folie n'a pas cessé!
+
+--Pardon, riposta très flegmatiquement Farenheit, je ne suis plus
+fou,... j'ai parfaitement compris que ce misérable qui, après m'avoir
+volé, a tenté de m'assommer, que ce gredin de Sharp est près de nous et
+je veux le rejoindre...
+
+[Illustration]
+
+--Mais vous n'y pensez pas,... si vous avez entendu cela, vous avez
+entendu également que nous serions brisés, si l'_Éclair_ venait à se
+rencontrer avec ce bolide! et d'ailleurs, rien ne prouve que Sharp s'y
+trouve,... vous risquez donc votre vie,... la nôtre, pour une vengeance
+chimérique... et d'ailleurs, cette vengeance, vous n'avez plus le droit
+de l'exercer, nous avons pardonné...
+
+--Vous peut-être, répliqua Farenheit,... mais moi, non pas...
+
+Gontran ne savait plus quel argument invoquer.
+
+--Sir Jonathan! implora-t-il, sir Jonathan,... ouvrez, je vous en
+conjure,... le bolide est à moins de quarante lieues de nous,... chaque
+minute écoulée nous rapproche de deux lieues, au nom du ciel, ouvrez...
+
+[Illustration: même instant, un craquement formidable se fit entendre,
+secouant, à le briser, le wagon de lithium.]
+
+--Ce serait au nom du diable que je n'ouvrirais pas, répondit
+l'Américain.
+
+En ce moment, Fricoulet et Ossipoff, étonnés de la longue absence de M.
+de Flammermont, apparurent en haut de l'escalier.
+
+--À moi, Fricoulet! à moi! cria Gontran... Farenheit a fermé la porte de
+la machinerie.
+
+--C'est lui qui a touché aux leviers! hurla l'ingénieur.
+
+Et, en deux bonds il fut près de son ami.
+
+--Mais il faut enfoncer la porte, dit-il.
+
+--Enfoncer, riposta Gontran... je l'ai tenté.
+
+L'ingénieur regardait autour de lui, semblant chercher un instrument
+quelconque,... un outil,... mais rien.
+
+Tout à coup, il poussa un cri de joie, tira son revolver et, ajustant
+les gonds, fit feu successivement trois fois...
+
+[Illustration]
+
+--À nous, maintenant, cria-t-il.
+
+Et il se rua, en même temps que Gontran, sur la porte qui, cédant sous
+le choc, se rabattit brusquement dans l'intérieur de la pièce.
+
+Farenheit avait bondi en arrière et se tenait devant le moteur, replié
+sur lui-même, les poings en avant, prêt à repousser celui qui oserait
+s'avancer.
+
+--Gontran!... monsieur Fricoulet, cria Mlle Ossipoff, restée seule
+dans la pièce du haut,... hâtez-vous!... hâtez-vous!... le bolide se
+précipite sur nous!...
+
+Et, véritablement affolée, elle cria d'une voix étranglée:
+
+--Au secours!... au secours!...
+
+Il est, dans la vie, certains moments critiques, où la parole est
+inutile pour communiquer la pensée, un regard suffit.
+
+Ce regard, Fricoulet le jeta sur Gontran et sur Ossipoff; puis, il se
+précipita sur l'Américain.
+
+Celui-ci l'attendait et, tandis que sa main gauche empoignait
+l'ingénieur par le collet de son vêtement, le poing droit se levait et
+terrible comme un maillet, s'abattait. Mais Fricoulet, entre autres
+qualités physiques, possédait une étonnante souplesse; d'un mouvement du
+torse, il évitait le coup qui allait lui fracasser le crâne et aussitôt,
+avant que le poing se fût relevé, il s'y cramponnait des deux mains.
+
+[Illustration]
+
+À ce moment, Ossipoff arriva à la rescousse et se suspendit au bras
+gauche, pendant que Gontran, passant lestement derrière l'Américain, lui
+jetait au cou sa ceinture de cuir et lui faisait le «coup du père
+François» si connu des voleurs à la tire; c'est-à-dire qu'il se
+suspendait de tout son poids au licol improvisé.
+
+L'effet fut instantané, un flot de sang empourpra le visage de
+Farenheit, les yeux semblèrent sortir de l'orbite, la bouche se tordit,
+écumante.
+
+D'un effort surhumain, il envoya rouler, à l'autre bout de la pièce,
+Ossipoff et Fricoulet; mais étranglé, à demi asphyxié, il dressa ses
+bras au-dessus de sa tête, battit l'air désespérément, comme cherchant
+quelque point d'appui auquel se raccrocher, puis ses genoux se dérobant
+sous lui, il s'abattit en arrière, râlant.
+
+Fricoulet, qui s'était relevé, enjamba le corps de l'Américain, arriva
+au moteur et abattit les leviers; toute trépidation cessa aussitôt.
+
+[Illustration]
+
+--Il était temps, dit-il.
+
+Gontran et Ossipoff avaient étendu Farenheit sur son hamac, et, après
+lui avoir enlevé la courroie qui l'étranglait, s'occupaient à lui faire
+reprendre connaissance.
+
+--Mon cher Gontran, dit l'ingénieur en souriant, toutes mes
+félicitations... ton coup du père François nous a sauvés!
+
+[Illustration]
+
+En ce moment Séléna arriva toute défaillante:
+
+--Nous sommes perdus, gémit-elle,... le bolide est sur nous!
+
+Gontran se précipita vers un hublot.
+
+--Tonnerre! gronda-t-il.
+
+En ce moment, par les hublots, la lumière que reflétait l'astéroïde
+entrait à flots dans la machinerie, jetant des panaches bleuâtres, d'un
+sublime, mais sinistre effet.
+
+Le rocher semblait se précipiter avec une rapidité vertigineuse sur
+l'_Éclair_ qui, bien qu'ayant son moteur arrêté, tremblait dans toute
+son ossature, comme aspiré par un souffle de géant.
+
+Fricoulet ne perdit pas la tête: il bondit vers le moteur et mit les
+leviers sur la marche en arrière, forçant d'électricité pour que le
+véhicule pût tenir tête un instant au courant astéroïdal qui
+l'emportait.
+
+--Si nous pouvons demeurer immobiles pendant deux minutes, cria-t-il,
+nous sommes sauvés!
+
+Anxieux, immobiles à leur place, se regardant avec des regards pleins de
+terreur, les Terriens attendaient.
+
+Mais l'élan du véhicule était trop grand pour pouvoir être enrayé par la
+manoeuvre désespérée de l'ingénieur.
+
+Comme ces papillons qui, pendant les soirées d'été, pénètrent par les
+fenêtres dans les appartements éclairés et viennent, dans une course
+folle, se brûler les ailes à la flamme des bougies et des lampes,
+l'_Éclair_, emporté dans une vitesse vertigineuse, se précipitait à
+travers l'espace, sur la masse rocheuse qui l'attirait.
+
+--Perdus! dit Fricoulet, qui avait jeté un rapide coup d'oeil au dehors.
+
+Au même instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant à le
+briser, le wagon de lithium: les ferrures des cloisons volèrent en
+éclats, le moteur et le générateur furent projetés dans toutes les
+directions et les Terriens, renversés par la violence du choc,
+demeurèrent étendus sur le plancher métallique, sans mouvements,
+peut-être bien sans vie.
+
+Pendant une seconde, une lumière étrange, totalement différente de celle
+rayonnée par le bolide éclaira le wagon; puis, brusquement, sans
+transition, comme un rideau qui s'abaisse, la nuit se fit, intense,
+absolue, la nuit de la mort et du néant, en même temps qu'une odeur
+singulière envahissait la machinerie.
+
+Durant plusieurs minutes, un silence profond régna dans la cabine; puis,
+un bruit imperceptible se fit entendre: c'était comme le grattement
+d'une allumette que l'on frotte contre un corps dur; enfin, une faible
+lueur rompit l'obscurité et Fricoulet apparut, étendu sur le sol, le
+buste relevé sur une main, l'autre main dressée au-dessus de sa tête et
+brandissant un bâton de magnésium.
+
+[Illustration]
+
+--Ah! ah!... balbutia-t-il d'une voix pâteuse, après avoir jeté autour
+de lui un regard circulaire, tous ces gens-là paraissent bien malades!
+
+Il fit un effort et réussit à se mettre sur ses pieds.
+
+--Pourvu, ajouta-t-il, en se traînant le long des cloisons, que
+l'_Éclair_ ait pu résister!... mais, d'abord, où sommes-nous?
+
+Il s'approcha d'un hublot, mais il eut beau écarquiller les yeux, il ne
+vit que du noir... rien que du noir... le noir le plus prodigieux qu'il
+eût jamais aperçu...
+
+--Étrange! murmura-t-il laconiquement.
+
+Il porta les mains à son front, chancela, s'appuya contre une paroi.
+
+--On étouffe ici,... balbutia-t-il... l'air ne manque pas,... mais on se
+croirait dans un four...
+
+Intrigué et poussé par son naturel investigateur, il revint au hublot,
+fit flamber une nouvelle allumette, l'approcha tout contre la vitre et
+recula tout surpris en constatant, au dehors, une sorte de scintillement
+produit par la lumière sur des corps paraissant appartenir au règne
+minéral ou végétal.
+
+Quelques secondes de réflexions suffirent à l'ingénieur pour approfondir
+ce mystère.
+
+--Parbleu! fit-il, l'_Éclair_, emporté par sa prodigieuse vitesse, aura
+donné de l'avant contre le bolide et aura perforé sa masse friable, sans
+doute, comme une aiguille pénètre dans une motte de beurre, seulement...
+
+[Illustration]
+
+Fricoulet n'acheva pas sa phrase: mais il fit entendre un Brrr!
+singulier qui eut certainement communiqué quelques appréhensions à M. de
+Flammermont, s'il eût été en mesure d'entendre quoi que ce fût.
+
+L'ingénieur hocha la tête.
+
+--Malheureusement, murmura-t-il, notre force n'a pas été suffisante pour
+nous faire traverser de part en part le bolide sur lequel chevauche ce
+coquin de Sharp et nous nous trouvons ensevelis dans sa masse, ni plus
+ni moins qu'un fossile antédiluvien.
+
+Il eut un ricanement qui n'avait rien d'humain, et ajouta:
+
+--Cette fois, nous sommes bien perdus.
+
+Il se reprit et poursuivit, avec un regard jeté sur ses compagnons:
+
+--Quand je dis nous, j'ai tort, car ceux-là me paraissent avoir déjà
+accompli le grand voyage... donc, je suis...
+
+Il s'interrompit, se toucha le front du doigt et murmura:
+
+--Mais comment se fait-il que je n'aie pas suivi leur exemple?... un
+méchant génie m'aurait-il condamné à vivre éternellement ici, en
+compagnie de ces cadavres?... que je suis bête!... est-ce que ça existe,
+les génies?... non, il n'y a pas de miracles, il n'y a que les
+conséquences naturelles de faits...
+
+Il s'interrompit, se traîna jusqu'à Ossipoff qui se trouvait être le
+plus près de lui, posa la main sur sa poitrine; le coeur du vieux savant
+battait d'une façon normale.
+
+L'ingénieur examina successivement Gontran, Séléna, Farenheit.
+
+Tous les trois semblaient, comme le vieillard, dormir d'un sommeil calme
+et paisible.
+
+--Ça, c'est trop fort! s'exclama Fricoulet,... mais comment font-ils
+pour respirer?
+
+Alors, seulement, il constata la singulière odeur qui régnait dans la
+machinerie.
+
+--Ah! ah! fit-il, voilà qui est bizarre!
+
+Il frotta une troisième allumette, la dernière, et inspecta
+minutieusement les parois de la cabine.
+
+L'une de ces parois, celle de la soute où se trouvait emmagasiné le
+liquide nutritif emporté de la planète Mars, avait, dans sa partie
+supérieure, une large fissure qui faisait communiquer cette soute avec
+le réservoir d'air respirable.
+
+L'ingénieur laissa échapper un petit rire.
+
+--Parbleu! fit-il, nous sommes dans une atmosphère nutritive, et nous
+allons vivre, respirer et manger par la peau, jusqu'à ce que...
+
+Il s'arrêta, se saisit la tête à deux mains et balbutia:
+
+--Eh! eh! que me prend-il donc?... on dirait que j'étouffe!... est-ce
+que je m'en vais faire comme ces braves amis?... est-ce que...
+
+La voix lui manqua, il tomba sur les genoux, la face légèrement
+convulsée, les membres agités dans un tremblement nerveux.
+
+Néanmoins, par l'horreur instinctive des moribonds pour les ténèbres, il
+tenait, dans ses doigts crispés, l'allumette de magnésium, dont la lueur
+vacillante jetait une clarté sinistre.
+
+[Illustration: Au milieu de plaines, dont le sol moins aride se veloute
+en une mousse d'un vert sombre.]
+
+Mais, bientôt, Fricoulet n'eut même plus la force de se tenir sur les
+genoux, il tomba à la renverse et lâcha l'allumette qui continua de
+brûler sur le plancher, éclairant, comme un cierge funéraire, la
+machinerie de l'_Éclair_, semblable à un caveau emportant, dans les
+profondeurs sidérales, les cadavres des hardis explorateurs des contrées
+planétaires.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+OÙ FÉDOR SHARP A PLUS DE CHANCE QU'IL NE MÉRITE
+
+
+[Illustration]
+
+À la surface du bolide, dans l'ombre vague qui enveloppe ce mondicule,
+un être étrange se meut, lentement, péniblement, rampant sur le sol
+qu'il inspecte minutieusement.
+
+Courbé en deux, difforme, gonflé comme ces bonshommes de baudruche que
+lâchent les aéronautes, pour la plus grande joie des badauds de fêtes
+foraines, cet être paraît avoir des formes humaines: ses jambes,
+longues, sont couvertes de guenilles; les bras, longs également, sont
+terminés par des mains aux doigts osseux; l'une tient une lampe
+bizarre--petite ampoule de verre dans laquelle brille une blanche,
+étincelante lumière, semblable à une étoile--l'autre se crispe sur un
+levier d'acier, qui paraît servir à assurer la marche de cet être
+innommable.
+
+Est-ce un homme?... fait-il partie de cette humanité bizarre dont
+l'imagination des poètes et la philosophie des penseurs se sont plues à
+peupler ces mondes étincelants qui parsèment l'azur profond des cieux?
+
+Il va, vient, s'arrête, repart, pour s'arrêter plus loin encore, il se
+meut sans bruit et ses pieds, qui semblent ne pas toucher le sol,
+n'éveillent aucun écho dans le froid silence de la nuit.
+
+Par moments, il se courbe, penchant vers le sol, comme pour l'examiner
+plus attentivement, sa tête énorme, monstrueuse, faite d'un cuir
+rugueux, et dont la face s'éclaire de deux points scintillants à la
+lueur de la lampe; il brandit le levier métallique qu'il tient à la
+main, en frappe vigoureusement le sol qui s'écaille sous le choc,
+s'effrite en impalpable poussière ou jaillit dans l'espace en blocs
+énormes, qui semblent aussi légers que des flocons de neige.
+
+[Illustration]
+
+L'être secoue la tête, et, se traînant, va plus loin faire une nouvelle
+halte et recommencer le même manège.
+
+L'astéroïde qui lui sert d'habitation est nu, désert, morne, désolé; pas
+un souffle de vent ne court à travers son atmosphère raréfiée; pas un
+animal n'anime du bruit de ses pas ou de son vol cette solitude plus
+sombre, plus désespérante que celle dont sont enveloppées les plaines
+lunaires.
+
+Par moments, cependant, l'être traverse des contrées couvertes d'une
+végétation luxuriante, et au milieu de plaines dont le sol, moins aride,
+se veloute en une mousse d'un vert sombre, des arbres majestueux, d'une
+essence inconnue et d'un aspect bizarre, dressent vers le ciel noir leur
+tête chevelue, d'où tombent des rameaux flexibles.
+
+Mais, chose singulière, incompréhensible, cette apparence de vie est
+plus attristante, plus terrifiante encore que les contrées désolées de
+tout à l'heure, car elle semble avoir été frappée de mort par la main
+d'un malfaisant génie.
+
+Ces arbres, dont les troncs paraissent de marbre, répandent sur le sol
+une ombre glacée, et leur feuillage immobile a une rigidité métallique.
+
+Un ruisseau a tracé son lit à travers la plaine, mais aucun susurrement
+ne s'élève de ses rives, on dirait que ses eaux ont été soudain
+pétrifiées au milieu de leur course.
+
+Peu à peu, cependant, le soleil a émergé de l'horizon, dissipant, sous
+ses rayons empourprés, les ténèbres de la nuit; en quelques minutes, le
+jour a fait place à l'aube, et, maintenant, le sol entier de l'astéroïde
+est baigné d'une clarté douce et lumineuse.
+
+L'être a éteint sa lampe; à présent, on distingue à merveille les
+moindres détails de son costume et de son individu.
+
+Il paraît de haute taille, mais aucune proportion n'existe entre les
+différentes parties de son corps: le buste, énorme, comme boursouflé,
+est monté sur des jambes, longues il est vrai, mais sèches et grêles;
+aux épaules, monstrueuses, sont attachés des bras qui ressemblent, par
+leur maigreur, aux pattes d'un gigantesque faucheux; ce qui, dans
+l'ombre, semblait être sa tête, apparaît maintenant comme un casque de
+peau dans lequel, à la partie faciale, se trouvent encastrées deux
+plaques transparentes.
+
+Il va toujours, s'arrêtant à chaque protubérance du sol, creusant avec
+acharnement et reprenant chaque fois sa course, avec des marques
+évidentes de découragement.
+
+Sa marche est de plus en plus lente, ses haltes de plus en plus
+fréquentes et de plus en plus longues, il semble ne se traîner qu'avec
+peine, et, par moments, ses mains s'appuient sur sa poitrine, dans un
+geste d'indicible souffrance.
+
+Tout à coup, au sommet d'une sorte de colline boisée, apparaît,
+étincelant sous les rayons du soleil, élevé dans le ciel maintenant, une
+chose étrange: c'est un cône métallique, haut de plusieurs mètres et
+brillant comme de l'argent.
+
+[Illustration]
+
+C'est le point lumineux dont s'est servi Mickhaïl Ossipoff pour établir
+les coordonnées du bolide, et sur la présence duquel Fricoulet s'est
+basé pour affirmer audit bolide une origine cométaire.
+
+Ce point brillant, ce cône métallique, c'est l'obus qui a transporté, de
+la Terre à la Lune, Ossipoff et ses compagnons, celui-là même que Fédor
+Sharp leur a volé et dans lequel il a abordé sur la comète de Tuttle,
+après ses pérégrinations autour du Soleil.
+
+En l'apercevant, l'être a eu comme un mouvement de joie, il a dressé ses
+bras dans l'espace et sa marche a paru se précipiter.
+
+Il fait cinq cents pas encore, il est à mi-chemin du faîte de la
+colline; mais il s'arrête brusquement, chancelle et tombe sur les
+genoux.
+
+Alors, s'aidant des pieds et des mains, il se traîne encore, s'arrêtant,
+presque à chaque pas, égratignant le sol de ses doigts qui s'écorchent,
+s'ensanglantent, mais se rapprochant avec une incroyable énergie du but
+de sa course.
+
+Soudain, il tombe sur le flanc et demeure étendu, sans mouvements.
+
+Dans cette lutte de la vie contre la mort, cette dernière l'a-t-elle
+donc emporté?
+
+Mais non, l'instinct de la conservation, soutenu par une indomptable
+énergie, triomphe.
+
+L'être rampe de nouveau--oh! lentement, bien lentement; le soleil,
+maintenant, a décrit dans l'espace sa course presque entière, son disque
+touche presque à l'horizon et, dans quelques minutes, la nuit va
+demeurer seule maîtresse du mondicule.
+
+Dix mètres encore séparent l'être de l'obus dont le rayonnement s'est
+éteint et dont les contours s'estompent déjà dans les brouillards du
+soir.
+
+L'être râle, il se tord dans d'épouvantables convulsions, il pousse des
+gémissements désespérés, mais il avance, il avance toujours--la mort le
+tient déjà--il avance encore.
+
+Enfin, il touche à l'obus, ses doigts, dans une convulsion suprême, se
+crispent sur le levier qui commande au «trou d'homme» qui sert d'entrée.
+
+Le trou d'homme s'entr'ouvre, d'un élan désespéré, l'être se précipite à
+l'intérieur et, d'un coup de pied violent, referme la porte.
+
+Il est là sur le plancher, agonisant, terrassé par l'asphysie; il
+retrouve, dans son indomptable volonté, la force suffisante pour
+dévisser, de ses doigts tremblants, le casque de cuir qui emprisonne sa
+tête.
+
+Le casque roule à terre et la tête de Sharp apparaît, pâle, d'une pâleur
+mortelle, les yeux sanguinolants et hors de la tête, mais aspirant par
+ses lèvres violettes déjà, le bienfaisant oxygène dont est plein l'obus.
+
+Cette fois encore, le Terrien l'emporte; la mort est vaincue.
+
+[Illustration]
+
+Pour que le lecteur puisse comprendre comment se trouvaient si
+exactement justes les déductions d'Alcide Fricoulet concernant le bolide
+cométaire, contre lequel était venu se briser l'_Éclair_, il faut qu'il
+consente à revenir de quelques mois en arrière, c'est-à-dire au moment
+où Farenheit, coupant à l'improviste le câble qui retenait le ballon
+métallique à la comète Tuttle, abandonnait sur cette dernière son ennemi
+Fédor Sharp.
+
+[Illustration]
+
+Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences avait roulé comme une
+boule jusqu'en bas de la colline mercurienne, où un tronc d'arbre avait
+mis fin à sa dégringolade, un peu rudement, peut-être, car il demeura un
+bon moment, étendu sur le dos, les paupières closes et la bouche grande
+ouverte.
+
+Heureusement pour lui, ce Slave mélangé de tudesque, était d'une
+complexion robuste et, après un évanouissement un peu long, il revint à
+lui, fort contusionné sans doute, mais les membres intacts et la
+cervelle bien en équilibre.
+
+Tout d'abord, il fut fort étonné de se trouver là, couché dans la
+poussière charbonneuse de la comète, il regarda tout autour de lui,
+cherchant ses compagnons pour leur demander l'explication de cette
+situation étrange.
+
+Puis, soudain, ses idées, un peu brouillées par la chute qu'il venait de
+faire, se remirent en ordre et le souvenir de ce qui s'était passé lui
+revint.
+
+Alors, surexcité par la colère, il se redressa d'un bond et, toujours
+courant, gravit la pente douce de la colline jusqu'au faîte que
+couronnait l'obus.
+
+Quatre à quatre, il monta les marches du petit escalier qui conduisait à
+la partie ogivale du véhicule et, une fois-là, braqua sur l'espace la
+grande lunette qu'Ossipoff y avait installé.
+
+Le coeur battant à coups précipités, la poitrine écrasée sous une
+anxiété profonde, il fouilla, d'un oeil ardent, l'immensité radieuse,
+espérant y découvrir quelque trace de ses compagnons.
+
+Mais rien, absolument rien que le bleu désespérément uniforme des
+profondeurs célestes dans lequel le soleil mettait un embrasement
+magique.
+
+Là-bas, cependant, tout là-bas, à des milliers de lieues déjà, un point,
+un simple point étincelait, tout blanc dans l'irradiation dorée.
+
+--Ce sont eux! gronda Sharp.
+
+Et, fou de rage, il lança, vers le ciel, son poing fermé, menaçant, mais
+impuissant aussi, heureusement pour nos amis.
+
+Pendant près d'une heure, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des
+sciences s'abandonna à sa rage, allant et venant à travers l'obus,
+montant, descendant, ne cessant de proférer les plus horribles
+blasphèmes et de faire les plus terribles serments.
+
+Ah! si jamais Ossipoff et ses amis lui tombaient sous la main!
+
+Étrange chose que la nature humaine!
+
+Cet homme abandonné, seul et sans ressources, sur ce monde vagabond,
+errant dans l'espace, soumis à toutes les perturbations des grosses
+planètes, ne suivant même pas de route régulière, cet homme, que la mort
+guettait à chaque minute de son existence, cet homme ne songeait qu'à
+une seule chose: la vengeance.
+
+[Illustration]
+
+Peu lui importaient les millions de lieues qui le séparaient de la
+Terre; qu'il ne dût jamais revoir sa planète natale, voilà qui ne le
+préoccupait aucunement.
+
+Ce que son âme mauvaise souhaitait de toutes ses forces, ce à quoi il
+aspirait, c'était qu'un jour, dans des semaines, dans des mois, dans des
+années mêmes, en quelque endroit de l'infini que ce fût, il se trouvât
+face à face avec ces misérables traîtres qui l'avaient indignement joué
+et abandonné sans pitié.
+
+Et ce malheureux, dont l'existence n'avait été, jusqu'à présent, qu'une
+suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son
+coeur, des épithètes épouvantables pour qualifier la conduite des autres
+à son égard.
+
+Cependant, quand il eut bien juré, bien tempêté, bien crié, la nature
+réclama ses droits et, brisé de fatigue et d'émotion, il s'assit sur le
+divan circulaire qui courait autour du wagon.
+
+Peu à peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la nécessité
+d'aviser, le plus tôt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle
+de terre mercurienne où le hasard l'avait jeté.
+
+Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur
+lesquelles il pouvait compter.
+
+On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dénombrement
+très exact de l'humanité comestible qui les avait suivis de la planète
+Mercure sur la comète; cette humanité était de deux sortes ou, du moins,
+appartenait à deux espèces: volatiles et léporoïdes.
+
+Il suffit à Sharp de jeter un coup d'oeil sur une sorte de tableau où
+Séléna enregistrait chaque hécatombe de ces êtres intéressants, pour se
+savoir à la tête de 53 représentants de la race à poils, et 29
+représentants de la race à plumes.
+
+C'était peu... mais cela lui représentait toujours quelques mois de
+vivres assurés, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se
+produire et augmenter, à l'insu même des Terriens, la colonie
+mercurienne.
+
+À cela, il fallait ajouter une bonbonne entière de la pâte nutritive
+fabriquée par Ossipoff, avant son départ de la Lune, et une soute
+presque pleine d'eau distillée.
+
+Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emporté avec eux que le
+strict nécessaire en vêtements, armes, instruments, de peur de
+surcharger par trop la sphère métallique qui les véhiculait; Sharp
+trouva donc une garde-robe des plus complètes et des plus variées, un
+laboratoire de physique et de chimie très bien monté; seuls, tous les
+objets ayant trait à l'astronomie avaient été emportés par Ossipoff, à
+l'exception de la grosse lunette de la partie supérieure du wagon, trop
+lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la
+nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromètre; dans
+la bibliothèque, une collection complète de tous les ouvrages traitant
+d'astronomie que Mickhaïl Ossipoff connaissait par coeur et qui eussent
+alourdi inutilement le ballon.
+
+[Illustration]
+
+Jusqu'à ce jour, Fédor Sharp avait vécu sans se préoccuper grandement de
+tous ces détails; maintenant, chaque objet nouveau qu'il découvrait lui
+arrachait un cri de joie; il le prenait, l'examinait comme s'il ne l'eut
+jamais vu, s'attendrissait même en le plaçant avec soin en un endroit où
+il ne pût ni se gâter, ni se détériorer.
+
+--Allons! Allons! murmura-t-il en se frottant les mains avec
+satisfaction, si aucun incident nouveau ne se produit, je pourrai vivre
+encore passablement.
+
+Cependant, une vive déception l'attendait au réservoir à air, et il
+poussa une exclamation presque terrifiée, lorsque, consultant le
+manomètre indicateur, il constata que le réservoir était à peu près
+vide.
+
+Il courut aux soutes, espérant y découvrir quelques-uns de ces petits
+barils d'acier remplis d'oxygène liquide qu'Ossipoff avait emportés de
+la Terre; il en restait exactement une demi-douzaine.
+
+C'était une quinzaine de jours à vivre et encore fallait-il ne point
+faire de prodigalités, c'est-à-dire n'exécuter aucun travail fatigant
+exigeant une respiration plus abondante et, conséquemment, une
+surabondance d'oxygène.
+
+À la grande rigueur, Sharp eût pu, avec cette provision, vivre pendant
+un mois, six semaines peut-être, mais à la condition de demeurer étendu
+sur son hamac et d'employer son temps à des lectures, sorte de travail
+qui ne fatigue pas les poumons et ne les force pas à une consommation
+extraordinaire.
+
+Mais l'immobilité ne pouvait convenir à un tempérament comme Sharp dont
+l'esprit, toujours en mouvement, exigeait une activité corporelle que
+condamnait la minime réserve d'air sur laquelle il pouvait compter.
+
+Il secoua la tête pour chasser jusqu'à la pensée de cette existence de
+moine que venaient de lui suggérer les six bidons d'oxygène liquide.
+
+--Il faudra trouver autre chose, murmura-t-il d'une voix ferme,... car
+je veux vivre...
+
+Oh! oui, il voulait vivre, il le voulait ardemment, et cela pour
+satisfaire les deux seules passions que se partageassent son âme; la
+vengeance et la gloire.
+
+Vivre assez pour mettre la main sur Ossipoff!
+
+Vivre assez pour revenir sur Terre et être, ne fût-ce que durant
+quelques heures, l'objet de l'admiration de ses contemporains.
+
+Il se coucha et s'endormit profondément, l'esprit aussi calme, aussi
+dispos que s'il eût été dans le petit appartement qu'il occupait sous
+les combles, à l'institut de Saint-Pétersbourg.
+
+[Illustration]
+
+Quand il se réveilla, le lendemain, sa première pensée fut pour cette
+question d'air qui était, pour lui, une question de vie ou de mort, et
+qui l'avait tourmenté pendant son sommeil.
+
+Il se munit d'éprouvettes dans lesquelles il avait fait le vide, endossa
+son respirole, et descendit la colline mercurienne.
+
+Arrivé sur le sol même de la comète, il s'agenouilla, déboucha l'une des
+éprouvettes et la reboucha aussitôt; puis, se relevant, il fit la même
+opération, et ainsi cinq fois de suite, en gravissant la croupe de la
+colline, à différentes hauteurs.
+
+[Illustration]
+
+Après quoi, regagnant l'obus, il s'enferma dans le laboratoire et
+analysa, avec le plus grand soin, les échantillons d'air récoltés par
+lui; il constata alors, comme l'avait fait Ossipoff, avant lui, qu'il
+régnait au niveau du sol cométaire, et jusqu'à une hauteur de quatre à
+cinq mètres, une couche dense de gaz acide carbonique irrespirable;
+au-dessus de cinq mètres, l'oxygène pur, plus léger, surnageait.
+
+Il s'agissait donc d'emmagasiner cet oxygène pur, de façon à pouvoir
+s'en faire une réserve et constituer une atmosphère artificielle.
+
+Heureusement, Sharp avait à sa disposition la pompe à compression et
+tous les ustensiles dont on s'était servi pour remplir de gaz la sphère
+métallique.
+
+Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la
+fabrication du gaz, les énormes tonneaux construits par Gontran et par
+Farenheit, et les conduisit à la couche d'oxygène pur qui flottait à une
+vingtaine de mètres au-dessous du wagon; leur extrémité aboutissait à la
+soute inférieure, dans laquelle il avait résolu d'emmagasiner cet
+oxygène en aussi grande quantité que possible.
+
+À l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la
+prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrêta que lorsque ses
+forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la résistance de
+l'air comprimé. Tout ce qu'il avait pu obtenir était une pression
+d'environ vingt atmosphères et il jugea qu'il avait dû emmagasiner une
+centaine de mètres cubes: c'était une provision d'air qui pouvait, étant
+économisée très parcimonieusement, durer plusieurs mois.
+
+Cette réserve constituée pour parer aux éventualités les plus
+improbables, il établit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus,
+un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygène pur, fournissait,
+grâce à un système de ventilation des plus simples, l'air respirable
+nécessaire à son existence.
+
+Mais ce n'était pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des
+poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se débarrasser des
+résidus méphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire;
+or, le wagon était pauvre en soude caustique; c'est à peine si, dans le
+laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc à Sharp de s'en
+contenter et, pour cela, il dut se résoudre à n'épurer son air de
+l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop
+forte en constituait un toxique véritablement mortel.
+
+Peu à peu, il s'habitua à respirer impunément un mélange de 90 parties
+d'oxygène pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air composé, comme
+sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygène.
+
+À ce singulier régime, lorsqu'il s'y fut acclimaté, Fédor Sharp
+constata, non sans un certain étonnement, que sa santé s'améliorait,
+loin de se détraquer, comme il l'avait craint tout d'abord.
+
+[Illustration]
+
+Il engraissa rapidement, il devint même bouffi, gonflé d'une graisse
+jaunâtre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on
+eut pu compter les côtes. Chose singulière, par exemple, son visage et
+son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes
+conservaient la sécheresse de squelette qui leur était naturelle.
+
+Sans s'expliquer cette différence de transformation entre les parties de
+son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et
+de son buste à son mode de respiration.
+
+Pendant que l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences de Pétersbourg se
+livrait à ces travaux d'installation, la comète qui le portait
+poursuivait invariablement, mais avec une vitesse décroissante, son
+chemin vers l'aphélie.
+
+Mars s'était perdu au fond des cieux et n'était plus, pour l'unique
+habitant du noyau cométaire, qu'une belle étoile du soir et du matin; la
+Terre, Vénus, Mercure n'existaient plus pour lui, noyés qu'ils étaient
+dans l'irradiation solaire; quant à l'astre central, l'arc sous-tendu
+par son disque allait diminuant de jour en jour.
+
+Au moment même où Ossipoff et ses compagnons étaient emportés vers le
+pôle austral de Mars, par l'épouvantable tempête qui ravageait la
+planète rouge, Fédor Sharp traversait la zone des petites planètes et se
+dirigeait sur Jupiter dont la masse titanesque perturbait la marche de
+la comète de Tuttle.
+
+[Illustration]
+
+Et, loin de s'épouvanter de la déviation formidable exercée sur
+l'ellipse de Tuttle par l'attraction de la planète géante, Sharp en
+conçut, au contraire, une satisfaction intense.
+
+--Eh! eh! dit-il en se frottant les mains, un soir que son micromètre
+accusait une augmentation prodigieuse du disque jovien, encore quelques
+jours et je saurai à quoi m'en tenir sur les mystères du titan de notre
+univers.
+
+Et son contentement se doublait de cette pensée qu'Ossipoff et ses
+compagnons, si toutefois ils avaient pu atteindre le but de leur voyage,
+étaient enchaînés sur le sol de Mars, sans aucun espoir de retour vers
+leur planète natale.
+
+Lui, au contraire, allait, dans peu de temps, arriver à l'aphélie de la
+comète, contourner, à quelques millions de lieues à peine, Saturne, et
+reprendre, avec une vitesse croissante, le chemin du Soleil... et de la
+Terre.
+
+La Terre!... atteindre la Terre!... voilà quel était l'objet de toutes
+ses pensées, le sujet de tous les rêves qui, durant ses longues nuits,
+troublaient son sommeil.
+
+[Illustration]
+
+Quel moyen emploierait-il pour quitter le noyau cométaire qui lui
+servait de monture?
+
+Cela, il ne le savait pas, il ne pouvait le savoir; tout dépendrait des
+circonstances dans lesquelles sa planète natale passerait à proximité;
+mais il était, dès à présent, résolu à tout tenter pour aller jouir, ne
+fût-ce que quelques mois, quelques heures même, de la grande auréole de
+gloire dont devait l'entourer le merveilleux voyage qu'il avait
+entrepris.
+
+Une seule chose l'inquiétait, c'était le temps que mettrait la comète à
+parcourir dans l'espace les millions de lieues qui la séparaient de
+l'orbite terrestre.
+
+Près de dix ans, Sharp devait demeurer sur le noyau de Tuttle, avant
+d'arriver en vue de la Terre!
+
+Dix ans! Trouverait-il le moyen de prolonger son existence pendant aussi
+longtemps? Aurait-il la patience d'attendre?
+
+Un moment, un projet insensé lui avait traversé la cervelle: augmenter
+la rapidité de sa course en diminuant le volume du corps qui le portait.
+
+C'était risquer le tout pour le tout.
+
+Mais ce moyen, admissible en théorie, était impraticable, vu que Sharp
+n'avait, à sa disposition, aucun explosif capable de disloquer le noyau
+cométaire.
+
+Ah! s'il avait eu à sa disposition son laboratoire de Pétersbourg, il
+n'eût pas été embarrassé pour fabriquer, en quelques jours, une centaine
+de kilogr. de cette poudre dont il avait dérobé la formule à Ossipoff et
+qui lui avait permis d'exécuter son voyage céleste!
+
+En désespoir de cause, il avait abandonné cette idée, remettant à une
+époque ultérieure le soin de chercher quelque autre combinaison.
+
+Pendant qu'il se creusait ainsi la tête, il ne se doutait pas que
+Jupiter se chargeait de mettre à exécution ce projet que lui-même taxait
+d'impossibilité.
+
+Desséché par l'intense chaleur qu'il avait reçue lors de son passage à
+l'aphélie, pierreux jusqu'à son centre, le noyau cométaire de Tuttle
+n'était plus qu'un sphéroïde composé d'éléments simplement juxtaposés et
+reliés les uns aux autres par la simple attraction du centre.
+
+Peu à peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et
+à mesure que la comète de Tuttle se rapprochait d'elle, la planète
+géante exerçait sur ces éléments une action de dissociation; c'était
+comme un craquellement général dont Sharp se fût certainement aperçu
+s'il n'eut passé son temps enfermé dans la partie ogivale de l'obus qui
+lui servait de cabinet de travail: là, il rédigeait ses notes, il
+observait les astres.
+
+Bientôt l'attraction de Jupiter fut telle que les différents éléments
+constitutifs de Tuttle ne furent plus reliés entre eux que par un
+miracle d'équilibre, équilibre que devait détruire un rapprochement, si
+petit fut-il, de la planète géante.
+
+[Illustration: Là, où la veille encore se dressaient des arbres géants,
+un ravin profond se creusait.]
+
+Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son
+hamac, que se produisit une catastrophe, semblable à celle qui amena, il
+y a quelques années, la dislocation de la comète de Biéla.
+
+Tout à coup il se fit un déchirement épouvantable dans l'enveloppe
+extérieure, et des craquements stridents ébranlèrent les lourdes couches
+atmosphériques.
+
+Le noyau cométaire, semblable à l'enveloppe métallique d'une bombe qui
+éclate sous la poussée violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu,
+disloqué, se disséminait dans toutes les directions et, tandis qu'une
+partie de ses débris tombait avec une rapidité vertigineuse sur le
+disque jovien, le fragment qui portait Sharp était repoussé, avec une
+force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace.
+
+Fédor Sharp, à la première secousse de ce tremblement de comète, avait
+été jeté hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois là,
+il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous
+l'impulsion d'un roulis semblable à celui d'un navire que battent les
+flots furieux.
+
+Il réussit enfin à s'accrocher à une paroi et, durant près d'un quart
+d'heure il demeura dans la même position, à genoux sur le plancher, la
+tête courbée, meurtri par le choc des meubles et des instruments qui
+roulaient sur lui, l'âme remplie d'un indicible effroi, ayant à peine
+assez de présence d'esprit pour se recommander à saint Serge, son
+patron.
+
+Enfin, tout redevint calme, les convulsions qui agitaient le sol
+cessèrent en même temps que les sifflements qui remplissaient l'espace,
+et, peu à peu, Sharp reprit son sang-froid.
+
+Avec mille précautions, il se mit sur ses jambes et, d'un pas prudent se
+dirigea vers l'un des hublots; malheureusement, au dehors, il faisait
+noir comme dans un four et il lui fut impossible de se faire aucune idée
+de ce qui avait pu se produire.
+
+[Illustration]
+
+Il tira sa montre: elle marquait trois heures.
+
+--Dans cinq minutes il fera jour, murmura-t-il, attendons.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, en effet, les rayons du soleil pénétrèrent dans le wagon
+et, de nouveau, Sharp se précipita au hublot.
+
+Rien n'avait changé autour de lui; l'obus se dressait toujours au sommet
+de la colline mercurienne dont la croupe boisée descendait, en pente
+inclinée, jusqu'au sol même de la comète.
+
+Alors, pris de curiosité, il endossa son respirole et sortit, décidé à
+aller à la découverte.
+
+Il n'avait pas atteint le bas de la colline, sur la rive du petit
+ruisseau qui roulait ses eaux noires et charbonneuses, qu'il s'arrêta
+stupéfait, terrifié, une sueur froide au front et les cheveux hérissés
+sur la tête.
+
+La lisière de la forêt mercurienne avait disparu: là, où la veille
+encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait;
+Sharp se pencha sur le bord et se rejeta en arrière, frappé de vertige;
+son regard aigu, pénétrant, n'avait pu sonder la profondeur de l'abîme;
+il semblait qu'une hache de géant eut entamé le sol cométaire, si
+complètement, que le fragment sur lequel il se trouvait, fut prêt à se
+détacher du noyau lui-même.
+
+Bien que cette crevasse mesurât près de quinze mètres, Sharp la traversa
+d'un bond, d'un simple appel de pied, aussi légèrement qu'un oiseau.
+
+Cette légèreté même lui sembla surprenante et il y trouva l'indice d'une
+transformation radicale du monde qui le portait.
+
+En effet, lorsqu'il eut marché pendant une heure à peine, constatant à
+chaque pas les changements produits sur la surface de la planète par le
+cataclysme de la nuit, il s'arrêta de nouveau et poussa un cri de
+terreur.
+
+Là-bas, miroitant au soleil, un point brillant lui apparut, et bien
+qu'il fût trop loin pour le distinguer nettement, il eut cependant le
+pressentiment que c'était l'obus qu'il voyait.
+
+L'obus qu'il avait quitté depuis une heure et qu'il retrouvait déjà! il
+avait donc mis, à parcourir le noyau cométaire, une heure, alors que,
+précédemment, ses compagnons et lui avaient mis plus de deux jours à en
+faire le tour!
+
+Qu'est-ce que cela signifiait?
+
+Il revint toujours courant au wagon, monta quatre à quatre l'escalier du
+laboratoire et se jeta sur la lunette qu'il braqua sur Jupiter: le
+micromètre accusait une diminution sensible du disque jovien.
+
+Donc, la comète s'éloignait: Sharp était de plus en plus perplexe.
+
+Pendant qu'il examinait l'espace, voilà qu'il aperçut comme une pluie de
+corpuscules qui tombait sur Jupiter et tout de suite il songea que
+c'étaient peut-être des fragments cométaires qu'attirait la planète.
+
+Il se livra alors, sur plusieurs de ces astéroïdes, à des observations
+spectrales qui le convainquirent de la justesse de ses pressentiments.
+
+[Illustration]
+
+Oui, ces atomes infinis qu'il avait là devant les yeux étaient bien des
+fragments de la comète de Tuttle.
+
+Mais alors, la comète elle-même, qu'était-elle devenue?
+
+Brisée, pulvérisée, anéantie sans doute.
+
+Et l'épave qui le portait, cette épave d'une lieue de tour, sans force
+attractive sensible et qui pirouettait sur elle-même avec une
+extraordinaire rapidité, quel allait être son sort?
+
+Elle s'éloignait de Jupiter, ainsi que le démontrait le micromètre; mais
+où allait-elle être jetée, quel chemin allait-elle suivre?
+
+Plusieurs jours se passèrent,--et pour l'habitant de l'obus, le jour
+comptait seulement deux heures--pendant lesquels Sharp vécut en proie à
+une angoisse terrible.
+
+S'il n'eût été d'une nature lâche et pusillanime, il eût renoncé à cette
+existence, pleine d'incertitudes et de périls, où la mort, une mort
+effroyable, le menaçait à tous moments.
+
+Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-même.
+
+Il attendit.
+
+Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un
+rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et, à sa grande
+surprise, ce rayonnement lui parut être celui de la comète.
+
+Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pensée, l'épave qui le
+portait était tout ce qui restait du noyau cométaire de Tuttle; force
+lui fut cependant de se rendre à l'évidence, lorsqu'un examen attentif
+lui eut fait reconnaître que cette tête empanachée suivie d'une queue
+lumineuse qui zébrait l'espace, occupait bien, à angle droit avec le
+Soleil, la place que devait occuper la comète de Tuttle.
+
+Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'oeil soudé à sa lunette,
+étudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant
+minutieusement sa marche dans le ciel, et bientôt il acquit la
+persuation que le bloc qui le portait, lancé en avant de la comète avec
+une vertigineuse rapidité, suivait avec une précision mathématique
+l'orbite tracé par elle au milieu des espaces célestes.
+
+[Illustration]
+
+Quand il eut constaté, puis contrôlé à diverses reprises cette
+circonstance, Sharp fut pris d'une fièvre délirante, folle, il se mit à
+danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant,
+adressant à saint Serge, son patron, les remerciements les plus
+chaleureux, les plus extravagants.
+
+Songez donc: ce plan que son imagination affolée par le désir qu'il
+avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre à
+exécution: le fragment cométaire qui le portait filait dans l'espace à
+raison de mille lieues à la seconde, ce qui ajournait à six mois
+seulement, l'époque à laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six
+mois! mais c'était la vie assurée, c'était la perspective, à brève
+échéance, de récolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses
+extraordinaires aventures.
+
+Oh! oui, Sharp était bien en délire.
+
+Et pour donner à sa joie une manifestation en rapport avec certaine
+passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher,
+dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il
+confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba.
+
+[Illustration]
+
+Lorsque, après plusieurs jours employés à cuver son ivresse, Sharp
+revint à lui, son premier soin fut de chercher la comète.
+
+Elle avait disparu.
+
+Alors il se frotta les mains avec énergie: cette disparition était la
+meilleure preuve qu'il pût avoir de la rapidité avec laquelle roulait,
+dans l'espace, l'épave qui le portait.
+
+En quelques semaines, cette épave parvint à l'orbite de Saturne; alors
+Sharp s'apprêta à examiner avec soin et dans tous ses détails, ce monde
+que l'on a pu, sans exagération, qualifier de merveille céleste.
+
+Malheureusement, il avait sans doute oublié de donner rendez-vous à
+Saturne, qui se trouvait précisément à 30 millions de lieues de celui
+qui le voulait observer, si bien que celui-ci, même à l'aide de son
+télescope, n'en pût distinguer autre chose que ce que les astronomes
+terrestres en peuvent voir, sans quitter leurs observatoires.
+
+Une chose vint faire diversion à la mauvaise humeur du savant: la route
+suivie par l'épave cométaire s'arrondissait autour d'un foyer invisible,
+tout en se rapprochant d'Uranus qui apparaissait, maintenant, comme un
+disque bleuâtre, d'une minute de diamètre environ.
+
+Le froid était devenu très vif; au dehors, le thermomètre à déversement
+de Walferdin indiquait dix degrés centigrades au-dessous de glace au
+soleil, et 75 degrés à l'ombre. L'atmosphère semblait se condenser, se
+solidifier et se troublait, comme envahie par des vapeurs laiteuses se
+dégageant des fissures du sol.
+
+[Illustration]
+
+Sharp, en dépit de la rigueur excessive de la température, se
+contraignait à faire, tous les jours, le tour entier du monde qui le
+portait; un peu d'exercice lui paraissait indispensable à maintenir sa
+santé dans un état à peu près satisfaisant, il endossait par dessus son
+respirol, toutes les fourrures qu'il avait trouvées dans la garde-robe
+du véhicule et marchant lentement, pas à pas, il donnait à ses membres
+l'élasticité suffisante à les empêcher de s'ankyloser.
+
+De même, pris de la crainte terrible de devenir muet, à force de vivre
+dans la solitude, il s'astreignait, chaque jour, à une lecture à haute
+voix.
+
+Triste existence, en somme, que celle de ce malheureux.
+
+Dans son laboratoire, il lui était impossible de se chauffer,
+l'atmosphère torrifiéene contenait plus que de l'acide carbonique
+impropre à entretenir la combustion.
+
+Bientôt même, il dut renoncer à ses promenades quotidiennes, qui avaient
+le grave inconvénient de donner trop de jeu à ses poumons, et, par
+suite, épuisaient plus rapidement sa provision d'oxygène.
+
+Pendant trois semaines il demeura donc étendu sur son hamac, tapis sous
+ses fourrures, dans un état comateux assez semblable à celui des Lapons
+pendant les longues nuits boréales, aspirant au moment où l'astéroïde
+qui le portait reprendrait le chemin du périhélie.
+
+Enfin, ce moment arriva, et Sharp, oubliant dans sa joie, et l'intensité
+du froid et la raréfaction de l'air, sauta à bas de son hamac pour
+suivre, dans l'espace, le changement de direction du fragment cométaire.
+
+En moins de cent heures, le bolide s'inclina, décrivit une courbe
+accentuée et reprit le chemin du Soleil.
+
+Pour la seconde fois, depuis qu'il avait été abandonné par ses
+compagnons, Fédor Sharp tira de la soute aux vivres un flacon
+d'eau-de-vie à l'aide duquel il se livra à de copieuses libations; il
+but au Soleil, source de vie et de lumière, à la Terre, sa planète
+natale, que bientôt il reverrait sans doute, à la gloire qui l'attendait
+et,... ivre-mort, il roula sur le plancher.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LE ROBINSON COMÉTAIRE
+
+
+[Illustration]
+
+Quelle que fut sa joie de reprendre enfin le chemin du bercail,
+c'est-à-dire de sa planète natale, Fédor Sharp était inconsolable de
+n'avoir pu se livrer, sur le monde de Saturne, à l'étude approfondie
+qu'il méditait; c'était là une lacune profonde dans la série
+d'observations qu'il rapportait de son voyage intersidéral et il
+sentait, par avance, la rougeur lui monter au front en pensant que dans
+l'ouvrage qu'il se proposait de publier, il lui faudrait mettre, à la
+place du chapitre relatif à la merveille céleste, Saturne, ces simples
+mots:
+
+_«L'auteur ayant passé à trente millions de lieues, n'a rien pu
+distinguer.»_
+
+Quelle honte!
+
+Et ces regrets, le poursuivant dans son sommeil, lui occasionnaient
+d'épouvantables cauchemars, toujours les mêmes, dans lesquels il se
+voyait, revenu sur la Terre, reçu triomphalement par un Congrès de
+toutes les gloires scientifiques du globe; il parlait, et chacune de ses
+phrases soulevait des tonnerres d'applaudissements.
+
+[Illustration]
+
+Tout à coup, devant lui, se dressait une sorte de spectre, aux formes
+d'abord indécises mais s'accusant peu à peu pour devenir bientôt
+Mickhaïl Ossipoff.
+
+Et son ennemi lui disait ces simples mots:
+
+--Fédor Sharp, parle-nous de Saturne?
+
+Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le
+Congrès couvert de honte, accompagné jusqu'à la porte par les huées des
+assistants.
+
+Invariablement, c'est à ce moment de son cauchemar que l'ex-secrétaire
+perpétuel de l'Académie des Sciences s'éveillait, les membres tremblants
+et couverts d'une sueur glacée. Il se dressait sur son séant, regardait
+autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires
+satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et
+poussait un profond soupir de satisfaction, souriant à chacun des objets
+qui lui étaient familiers, heureux de ce grand silence qui
+l'enveloppait.
+
+[Illustration]
+
+Bientôt à cette hallucination vint s'en ajouter une autre; après le
+regret de n'avoir pu étudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir
+étudier Uranus.
+
+Alors, bien que plusieurs jours dussent s'écouler avant que le bolide
+qui le portait pût couper l'orbite de la planète, Sharp se livra à de
+fantastiques calculs pour savoir, par avance, à quelle distance il
+passerait d'Uranus.
+
+Cette distance il parvint à l'évaluer à trois cents millions de lieues
+environ et, comme son télescope grossissait trois cents fois, c'était
+donc à un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses
+études.
+
+Ce résultat le combla de joie et, dès lors, ses nuits furent plus
+calmes. Cependant il se produisait en lui une singulière transformation:
+lui, jadis si froid, si indifférent, si impassible, il devenait
+enthousiaste, s'émotionnant au souvenir des grandes découvertes
+scientifiques dont s'enorgueillissent les siècles passés, vibrant à la
+pensée des choses sublimes que réservent aux générations qui viendront
+après nous, les siècles futurs.
+
+[Illustration]
+
+Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traités
+philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothèque parmi les livres
+d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un
+coin de la salle, en proie à une colère froide.
+
+--Les insensés! s'écria-t-il en haussant furieusement les épaules,
+prétendre assigner des limites à l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu
+l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle
+planète sert de borne au système solaire? Borne mobile alors, et
+provisoire, puisque chaque année qui s'écoule emporte une partie des
+errements de la précédente année, étendant plus loin encore le champ des
+connaissances humaines!
+
+Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta à grandes enjambées,
+l'étroit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se
+calmer, allait grandissant; au point que, passant à proximité du
+malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger
+jusqu'à plafond.
+
+--Écrire des choses semblables en 1880, à la fin de ce XIXe siècle
+qui a vu se déchirer un si large pan du voile qui cache la nature à
+l'esprit humain!... les misérables! mais s'ils eussent vécu au siècle
+dernier, ils eussent fait brûler Herschell pour avoir reculé de 320
+millions de lieues les limites du système solaire.
+
+Il s'arrêta, croisa les bras et s'adressant à un auditoire invisible.
+
+--Oui, messieurs, depuis l'antiquité jusqu'à la fin du XVIIIe siècle,
+Saturne était resté, pour le monde des astronomes, ce qu'étaient les
+colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrême de
+l'Univers céleste; c'est à peine si au delà de cette distance
+vertigineuse, déjà dix fois supérieure à celle qui sépare la Terre du
+Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des étoiles... Tout à
+coup, cette quiétude au milieu de laquelle vivait le monde savant
+convaincu de la non-existence d'un _au delà_, est troublée,
+bouleversée... les routines astronomiques sont démolies... une planète
+nouvelle vient d'être découverte à 733 millions de lieues du Soleil.
+
+[Illustration]
+
+«Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut
+un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le
+persistant travail et le génie hardi venaient de révolutionner ainsi le
+monde; loin de là, William Herschell dut lutter et publier rapport sur
+rapport concernant la petite étoile qu'il avait découverte et qui, selon
+lui, présentait un disque planétaire sensible.
+
+«De leur côté, tous les astronomes cherchèrent et observèrent le nouveau
+corps. Chose singulière, tous, ils voulurent que ce corps nouveau fût
+une comète et qu'en cette qualité, il suivît une courbe très allongée
+dont le sommet arrivait près du Soleil.
+
+«Mais tous les calculs faits à cet égard étaient sans cesse à
+recommencer; on ne parvenait jamais à représenter l'ensemble de ses
+positions, quoique l'astre marchât avec une grande lenteur.
+
+«Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante
+avec celles du mois précédent.
+
+«C'était à devenir fou.
+
+«Et cette situation dura plusieurs mois, durant lesquels personne ne se
+douta qu'il s'agissait là, non pas d'une comète mais d'une véritable
+planète.
+
+«Enfin, lorsqu'on eut reconnu que toutes les orbites ellipsoïdales,
+déterminées comme suivies par la comète, étaient toutes aussi fausses
+les unes que les autres, lorsqu'il fut dûment constaté qu'on avait sous
+les yeux une orbite circulaire beaucoup plus éloignée du Soleil que
+celle de Saturne, alors il fallut bien se rendre à l'évidence et
+consentir--encore, ne fut-ce que provisoirement et en attendant
+mieux,--à regarder cette étoile comme une véritable planète, tournant, à
+l'instar de la Terre, autour du foyer central du système.
+
+«Le provisoire, sur Terre, est ce qui dure le plus;--c'est pourquoi,
+messieurs, plus d'un siècle après la découverte sublime de William
+Herschell, la planète Uranus est toujours de ce monde.»
+
+[Illustration]
+
+Fédor Sharp s'arrêta net, passa d'un mouvement nerveux la main sur ses
+yeux, regarda autour de lui, se regarda lui-même, parut tout étonné de
+se voir là, debout, appuyé au dossier de son fauteuil, pérorant à haute
+voix.
+
+Alors, il eut conscience de son égarement, eut un petit rire sec et
+continua sa promenade en murmurant:
+
+--Les philosophes ont bien raison d'appeler l'imagination: la folle du
+logis.--Je me croyais déjà à Pétersbourg, faisant, au monde savant, la
+conférence préliminaire sur l'historique des planètes, qui doit précéder
+le récit de mes voyages.
+
+Il s'arrêta près de son télescope, colla son visage à l'oculaire et
+anxieusement fouilla l'espace, cherchant la planète tant désirée.
+
+--Oh! Uranus!... Uranus! répéta-t-il par deux fois.
+
+[Illustration]
+
+Mais l'astre en quadrature demeurait invisible, alors l'ex-secrétaire
+perpétuel regagna son fauteuil et, le coude sur sa table de travail, le
+front dans la main, il se laissa emporter au courant de ses souvenirs.
+
+Il se vit à l'observatoire de Poulkowa, passant des jours, des semaines,
+des mois, à la recherche de cette incompréhensible planète, toujours sur
+le point de l'atteindre et toujours la manquant d'une minute, même d'une
+seconde.
+
+Enfin, il avait pu la saisir, grâce à un équatorial grossissant
+quatre-vingt-dix fois et il se rappelait, encore maintenant, l'émotion
+profonde qui s'était emparée de lui, lorsque son âme, glissant dans le
+rayon visuel, s'était envolée à travers l'espace jusqu'à sept cent
+millions de lieues du Soleil, sur le confin de cet infini peuplé
+d'astres étincelants, mille fois plus considérables et plus
+resplendissants encore que ceux de notre système solaire.
+
+Et quand il songeait que cette planète merveilleuse, il allait dans
+quelques jours dans quelques heures, peut-être, la voir là, à sa portée,
+dans toute sa splendeur mystérieuse, il lui semblait, tellement sa joie
+était grande, que son coeur cessait de battre et que son sang s'arrêtait
+dans ses veines.
+
+[Illustration]
+
+Pendant plusieurs jours, accroupi contre un hublot, l'oeil à l'oculaire
+de son télescope, il demeura aux aguets, surveillant l'espace comme le
+chat qui, tapi dans un coin, guette la souris qu'il sait être dans le
+voisinage et que son instinct lui indique comme devant passer à portée
+de sa griffe.
+
+De temps en temps, pour se délasser, il lisait les ouvrages traitant
+plus spécialement d'Uranus et prenait des notes en vue de cette grande
+conférence sur l'histoire des mondes célestes qu'il se proposait de
+donner comme prologue au récit de ses propres aventures et à l'exposé
+des nouvelles théories basées sur ses constatations personnelles.
+
+C'est ainsi qu'il trouva, en feuilletant un ouvrage hindou traitant de
+l'astronomie, la mention d'une huitième planète nommée _Rahu_ et qu'il
+établit que cette huitième planète, connue dans les temps les plus
+reculés, ne pouvait être autre chose que celle découverte par Herschell;
+seulement, pour les savants hindous, ce _Rahu_ n'était nullement une
+planète lointaine, mais bien un monstre céleste qui avait pour mission
+de produire les éclipses.
+
+Il nota encore le nom des astronomes qui, suivant les errements hindous
+concernant la nature planétaire d'Uranus, en avaient cependant, à une
+époque plus rapprochée, constaté l'existence et trouva que de 1690 à
+1771, l'intéressante planète avait occupé la vie de quatre astronomes.
+
+Peu s'en fallut même que le dernier, Lemonnier, n'enlevât à William
+Herschell la gloire de sa découverte; cela eût même été, si l'astronome
+eût eu un caractère plus ordonné, et s'il eût transcrit régulièrement
+ses observations; mais il avait une si singulière façon de tenir ses
+écritures que l'on retrouva, à l'Observatoire, une de ses observations
+écrite sur un sac en papier qui avait contenu auparavant de la poudre de
+riz.
+
+_Sic transit gloria mundi!_
+
+Un matin, Fédor Sharp ayant, suivant sa coutume en sautant en bas du
+divan qui lui servait de couchette, couru à son télescope, poussa un cri
+de joie.
+
+[Illustration]
+
+Uranus était là, à la place que lui-même, par ses calculs, lui avait
+assignée, offrant à l'oeil ravi du savant son disque auquel le micromètre
+accusait un diamètre de 58 secondes, près d'une minute.
+
+Connaissant la distance exacte qui le séparait de l'astre, ce diamètre
+apparent lui suffit pour obtenir les dimensions du diamètre réel et il
+nota sur son carnet le chiffre de 53,000 qui se trouva être exactement
+celui de Herschell et de ses successeurs.
+
+Pour évaluer la distance du fragment cométaire à Uranus, il lui avait
+suffi d'établir un rapport proportionnel entre le diamètre visible de la
+Terre qui est de 4", la distance de la planète à la Terre et ce diamètre
+de 58" sous lequel lui apparaissait maintenant le disque d'Uranus.
+
+Rien de plus simple, comme on voit.
+
+Un diamètre de 53,000 kilomètres.
+
+Uranus, bien que la plus petite des planètes extérieures, avait
+cependant bien droit de prendre place parmi les mondes géants, puisqu'à
+elle seule, elle l'emportait sur le diamètre qu'on eut obtenu en mettant
+côte à côte les quatre planètes intérieures: Vénus, Mars, Mercure et la
+Terre.
+
+De la place qu'il occupait dans le ciel, Sharp ne pouvait apercevoir
+Neptune; il lui fut donc impossible de déterminer, d'après les
+perturbations exercées sur cette planète par Uranus, la masse de cette
+dernière.
+
+Mais une ressource lui restait, c'était d'étudier la vitesse de rotation
+imprimée à ses quatre satellites par la planète elle-même.
+
+D'abord quatre, était-il bien le nombre des satellites uraniens?
+
+Herschell, en effet, en avait découvert six et, plus récemment, en 1851,
+Lassell en avait découvert deux autres, plus rapprochés que ceux de
+Herschell; cela en faisait donc huit.
+
+Il est vrai que, sur les six de Herschell, Lassell, en dépit de ses
+recherches les plus assidues, n'avait pu en découvrir que deux, ce qui,
+avec les deux siens propres, portait à quatre seulement les satellites
+d'Uranus.
+
+[Illustration: ...S'il avait là, sous les yeux, des chaînes de montagnes
+ou bien des océans.]
+
+Ce nombre avait été confirmé, en 1875, par les astronomes de Washington;
+mais, bien que cette confirmation eut été adoptée par la suite comme
+l'expression de la vérité, Sharp, comme saint Thomas, ne croyait que ce
+qu'il voyait de ses propres yeux.
+
+Cependant, après de longues heures d'examen, il dut se rendre à
+l'évidence et reconnaître que les astronomes de Washington avaient vu
+juste dans leur grand équatorial de 66 centimètres.
+
+Il inscrivit donc sur son carnet l'état civil de ces quatre satellites,
+leur conservant le nom, à eux donné, par les astronomes terrestres et
+établit leur distance à la planète en prenant, comme points extrêmes,
+leur centre propre et celui d'Uranus. Ariel: 49,000 lieues--Umbriel:
+69,000--Titania: 112,500--Obéron: 150,000.
+
+Cela fait, rien ne lui fut plus facile que de calculer la durée de leur
+révolution autour de la planète, et voici les résultats qu'il obtint en
+jours terrestres de vingt-quatre heures:
+
+ Ariel..... 2 jours 12 heures 29 min. 21 secondes.
+ Umbriel... 4 3 28 7
+ Titania... 8 16 56 26
+ Obéron.... 13 11 6 55
+
+Un des côtés nouveaux et surtout intéressants que présenta cette étude
+fut la dimension de ces satellites.
+
+[Illustration]
+
+Si Sharp, de l'observatoire de Poulkowa, avait éprouvé de réelles
+difficultés à saisir, dans le champ de sa lunette, la planète elle-même,
+à plus forte raison lui avait-il été, pour ainsi dire impossible,
+d'avoir la perception exacte des quatre points mathématiques que
+représentaient ces satellites.
+
+Ce n'avait été qu'après des mois entiers d'observation patiente,
+acharnée, entêtée, qu'il avait pu parvenir à établir les données
+précédentes contrôlées à coup sûr, de son fragment cométaire.
+
+Une folie l'avait prise ensuite; augmenter ces données de la dimension
+et du poids des satellites uraniens.
+
+Mais à cette tâche insensée, il avait perdu son temps et usé ses yeux
+vainement.
+
+Rapproché comme il l'était du système uranien, cette besogne ne devenait
+plus qu'un jeu d'enfant et il lui fallut dix minutes à peine pour
+reconnaître à Ariel un diamètre de 500 kilomètres; quant au dernier, qui
+lui parut être aussi le plus gros, il sous-tendait un arc de 1,200
+kilomètres: sans être de dimensions phénoménales, ces quatre globes
+l'emportaient donc encore sur un grand nombre de petites planètes
+gravitant entre Mars et Jupiter.
+
+Était-ce grâce à sa grosseur ou grâce à sa construction spéciale, Obéron
+lui parut présenter une topographie particulière, parsemée, de ci, de
+là, de points lumineux dont il s'efforça de reconnaître la nature.
+
+Pendant des jours, il demeura les yeux fixés, avec une intense
+curiosité, sur le satellite uranien; mais le fragment cométaire qui le
+portait, filait avec une telle rapidité, que l'observation était des
+plus difficiles et que Sharp ne put arriver à distinguer s'il avait là,
+sous les yeux, des chaînes de montagnes ou bien des océans.
+
+Quand Sharp eut irréfutablement établi ces données concernant les
+satellites d'Uranus: distance, rotation et poids, il revint à la planète
+elle-même pour continuer l'étude qu'il en avait commencée.
+
+Allant du connu à l'inconnu, il put alors, se servant comme bases de ce
+qu'il connaissait sur les satellites, établir rigoureusement la masse de
+la planète qui lui parut être de quinze fois supérieure à celle de la
+Terre, ce qui donne aux matériaux constituant son écorce une densité
+cinq fois moindre de celle des matériaux terrestres.
+
+Après avoir vérifié les calculs des astronomes relatifs à l'orbite
+parcouru par Uranus dans l'espace et avoir reconnu l'exactitude de ces
+calculs, il posa les chiffres suivants:
+
+ Plus petite distance du Soleil (ou périhélie). 675 millions de lieues.
+ Distance moyenne 710 -- --
+ Plus grand éloignement (ou aphélie) 742 -- --
+
+Et, bien que ces observations récentes ne lui apprissent rien de
+nouveau, confirment seulement ce qu'il savait déjà de la planète, ces
+chiffres le plongèrent en un étonnement profond.
+
+Ainsi Uranus était bien de 67 millions de lieues plus près du Soleil, à
+son périhélie qu'à son aphélie, ce qui faisait varier sa distance à la
+Terre de 638 à 705 millions de lieues.
+
+67 millions de lieues de différence! quelle existence singulière devait
+être celle de l'humanité uranienne, en admettant que la planète
+d'Herschell en fût arrivée au point suffisant pour être le séjour d'une
+humanité quelconque!
+
+[Illustration]
+
+Et l'ex-secrétaire perpétuel supputait, en de longues rêveries, la
+bizarre conformation de ces imaginaires habitants d'Uranus, contraints
+de passer par de si terribles et de si profonds changements de
+température.
+
+Il est vrai que ces changements ne s'opèrent pas sans transition, comme
+sur la Lune; bien au contraire.
+
+Sharp constata, avec une surprise toujours croissante--bien qu'il sût
+déjà à quoi s'en tenir sur ce sujet--la lenteur du mouvement d'Uranus
+sur son orbite.
+
+Quelques minutes d'observation lui suffirent pour établir que la marche
+de la planète s'effectue à raison de 7,500 mètres par seconde, soit
+144,700 lieues par jour.
+
+Si bien que, pour parcourir son orbite dont le diamètre égale 1,500
+millions de lieues et la longueur 400 millions, la planète n'emploie pas
+moins de 40,668 jours terrestres, soit quatre-vingt-quatre de nos
+années.
+
+Quatre-vingt-quatre années pour passer de 675 millions de lieues à 742
+millions!
+
+En vérité, les Uraniens ont largement le temps de s'acclimater aux
+nouvelles saisons!
+
+Et puis, existe-t-il réellement des saisons sur Uranus? ou, du moins, si
+elles existent, est-ce bien véritablement la chaleur solaire qui les
+produit?
+
+La chaleur solaire! Que doit-elle être à une semblable distance?
+
+Il prit fantaisie à Sharp de résoudre cette question plus intéressante
+pour sa curiosité propre que pour la science.
+
+C'était fort simple à résoudre, d'ailleurs; Uranus se trouvant, dix-neuf
+fois plus que la Terre, éloigné du Soleil, il s'ensuit logiquement que
+le diamètre du Soleil, vu d'Uranus, est dix-neuf fois plus petit que vu
+de la Terre, en sorte que l'astre central offre à la première de ces
+planètes un disque 390 fois plus petit qu'à la seconde.
+
+Il en résulte forcément que la chaleur solaire est 390 fois plus faible.
+
+Mesuré au micromètre par Fédor Sharp, le disque solaire offrit un
+diamètre de 1'40" et l'ex-secrétaire perpétuel inscrivit sur son cahier
+de notes que les Uraniens recevraient de l'astre central une lumière
+égale à celle que leur eussent envoyée 1,584 lunes.
+
+Cette chaleur est-elle suffisante pour développer et entretenir la vie à
+la surface de la planète? tel est le problème, à la fois scientifique et
+philosophique que se posait Sharp.
+
+N'est-il pas plus logique d'admettre qu'Uranus, ainsi que d'autres
+contrées célestes, tire de lui-même la chaleur nécessaire à son
+humanité? Pour élucider ce point, l'ex-secrétaire perpétuel de
+l'Académie des Sciences se livra à une étude approfondie sur
+l'atmosphère uranienne.
+
+[Illustration]
+
+Au moyen de son spectroscope, il tenta d'analyser cette atmosphère et,
+tout d'abord, ses observations marchèrent à merveille: successivement il
+trouva la trace de certains éléments constitutifs reconnus par lui dans
+l'atmosphère de Jupiter.
+
+Mais, tout à coup, alors qu'il croyait toucher au but, il découvrit des
+raies qu'il lui fut impossible d'assimiler à aucune de celles fournies
+par la spectroscopie terrestre.
+
+C'étaient des nuances inconnues, résultant de combinaisons nouvelles que
+ses connaissances, approfondies cependant en physique, ne le mettaient
+pas à même d'élucider.
+
+Il pensa tout d'abord que les études acharnées auxquelles il venait de
+se livrer, durant plusieurs jours consécutifs, lui avaient affaibli la
+vue; et il se condamna à un repos absolu de plusieurs heures.
+
+Il lui en coûta assurément de perdre ainsi, de gaieté de coeur, un temps
+aussi précieux; mais il se résigna, songeant combien il serait
+récompensé de ce sacrifice, s'il parvenait à élucider une question aussi
+intéressante pour l'astronomie.
+
+Il laissa passer plusieurs jours--plusieurs jours des siens s'entend,
+qui, on se le rappelle, ne mesuraient que deux heures vingt-six minutes.
+
+Ensuite, se sentant l'esprit plus calme et les yeux bien reposés, il
+recommença ses observations, mais sans plus de succès, hélas! que
+précédemment.
+
+Toujours, dans le spectre uranien, les mêmes raies déconcertantes.
+
+Cinq fois, dix fois, vingt fois, il recommença et toujours le même
+résultat.
+
+De dépit, alors, il renonça à ses études spectroscopiques, et inscrivit
+sur son carnet que l'atmosphère d'Uranus contient des gaz qui n'existent
+pas sur notre planète.
+
+Il était temps d'ailleurs qu'il passât à d'autres observations, s'il
+voulait remporter un travail à peu près complet concernant la planète.
+
+[Illustration]
+
+Le fragment cométaire qui le portait poursuivait, à travers l'espace, sa
+course rapide, semblable à une pierre lancée par la fronde de quelque
+géant, et, de son côté, Uranus courait sur son orbite dans un sens
+opposé à celui du bolide; si bien que chaque jour le micromètre accusait
+une diminution sensible du diamètre de la planète et qu'avant peu
+celle-ci se serait perdue au fond des cieux.
+
+À force de ténacité patiente et d'attention scrupuleuse, l'ex-secrétaire
+perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg avait réussi à
+découvrir, sur le disque uranien, quelques petites taches.
+
+Tout d'abord, il avait cru à des nuages flottant dans l'atmosphère, mais
+bientôt il put se convaincre que ce qu'il apercevait appartenait au sol
+même de la planète.
+
+Et sa joie fut grande; car, grâce à cette circonstance, il allait lui
+être possible d'établir exactement la durée du jour uranien; et, ce
+calcul n'ayant pu être fait avec exactitude ni avec précision par aucun
+astronome terrestre, il pensait devoir en retirer, une fois de retour
+sur sa planète natale, grand profit et grande gloire.
+
+Deux jours d'observations non interrompues lui permirent d'ajouter à ses
+notes que le jour uranien comptait 10 heures 40 minutes 58 secondes.
+
+Avons-nous dit qu'entre temps, Sharp avait contrôlé l'exactitude de la
+donnée scientifique concernant l'orbite d'Uranus, qui se confond avec le
+plan de l'écliptique suivant lequel la Terre se meut elle-même?
+
+Les deux grandes singularités d'Uranus, singularités qui distinguent
+cette planète de toutes ses soeurs du ciel, sont l'inclinaison de son axe
+de rotation et la marche de ses satellites.
+
+[Illustration]
+
+L'axe autour duquel se meut Uranus n'est pas incliné sur le plan de
+l'écliptique de moins de 76 degrés, alors que celui de la Terre n'est
+incliné que de 29 degrés et celui de Vénus de 55.
+
+Et dans une page véritablement bien inspirée, Fédor Sharp partit de
+cette constatation pour se lancer dans des considérations astronomiques
+et philosophiques, remplies de profondeur sur ce qu'il appelait «un
+monde renversé».
+
+Le lecteur nous saura gré de ne point le faire descendre dans les
+profondeurs de la philosophie de Fédor Sharp; mieux vaudrait pour lui,
+descendre sans lampe dans un puits de mine; il s'y reconnaîtrait
+certainement avec plus de facilité qu'au milieu du pathos alambiqué et
+incompréhensible de l'ex-secrétaire de l'Académie des Sciences.
+
+Mais, nous qui avons le don d'ubiquité, nous lisons par dessus l'épaule
+du savant et, dans les lignes dont il noircit son carnet, nous
+choisissons celles dont la substance scientifique peut intéresser le
+lecteur:
+
+«75 degrés d'inclinaison!... que de choses étranges contenues dans ces
+quelques mots!... Aspect singulier que celui du Soleil, vu de la
+planète!... Pour l'humanité uranienne, l'astre central paraît tourner
+d'Occident en Orient, au lieu de tourner d'Orient en Occident...»
+
+[Illustration: Si le Soleil abandonnait les tropiques pour aller fondre
+les glaces du Groënland.]
+
+Plusieurs lignes consacrées aux conséquences morales d'un semblable état
+de choses; puis:
+
+[Illustration]
+
+«Le Soleil, pendant le cours de la longue année uranienne, doit
+s'éloigner jusqu'à la latitude du 76e degré... Que diraient les
+Terriens si le Soleil abandonnait subitement l'Afrique et les Tropiques
+pour aller fondre les glaces du Groënland!... et vous, Parisiens,
+seriez-vous assez étonnés, si le Soleil désertant vos régions tempérées,
+émigrait vers le pôle pour y tourner sans se coucher jamais; pendant un
+été de 21 ans, et demeurer ensuite invisible, pendant un hiver de même
+durée?»
+
+Passant ensuite aux Satellites, Fédor Sharp écrivit:
+
+«Ils tournent dans le sens de l'Équateur; mais en raison de
+l'inclinaison de cet Équateur sur le plan de l'orbite, ils voguent dans
+un plan à peu près perpendiculaire à celui où se meut la planète, et,
+contrairement à tous les autres satellites du système planétaire,
+tournent de l'Est à l'Ouest.»
+
+Et emporté par l'enthousiasme, Sharp ajoutait:
+
+«Ah! pourquoi n'existe-t-il plus de génies,... bons ou mauvais, qui
+puissent m'enlever sur leurs ailes et me faire aborder sur ce monde
+étrange!»
+
+Certes, dans cette invocation, il entrait pour une bonne partie de
+curiosité.
+
+[Illustration]
+
+Sharp, nous l'avons dit, était un savant, et ses actes avaient, en
+grande partie, pour but de soulever le voile mystérieux enveloppant les
+mondes.
+
+Mais tandis que, chez Ossipoff, cette curiosité était sans mélange,
+purement scientifique et que le père de Séléna eut donné volontiers sa
+vie pour la possession, durant cinq minutes seulement, de l'omniscience,
+chez Sharp, au contraire, cette curiosité avait un but pratique.
+
+Il ne se serait pas écrié, comme son collègue de l'Académie des
+Sciences.
+
+--Savoir et mourir après s'il le faut!
+
+Il pensait qu'il était préférable de savoir, parce que de la science
+découlent le profit et la gloire.
+
+Aussi, après avoir tracé le voeu enthousiaste dont nous avons parlé plus
+haut, posa-t-il sa plume et, se croisant les bras, la tête renversée sur
+le dossier de son fauteuil, se prit-il à réfléchir.
+
+Ses réflexions ne furent pas longues et leur résultat se traduisit par
+une grimace.
+
+Non, décidément, le séjour d'Uranus ne lui souriait qu'à moitié: un
+calendrier de soixante mille jours, un soleil presque invisible et
+marchant à rebours à travers les épais nuages d'une atmosphère inconnue,
+des lunes d'allure étrange et incorrecte, non, décidément, tout cela ne
+ferait pas son bonheur.
+
+Mieux valait la Terre, avec le triomphe qui l'y attendait.
+
+Et sous l'empire de cette pensée, il se leva, prit son télescope, le
+changea de place et le braqua sur l'espace pour y chercher sa planète
+natale.
+
+Cela, il l'avait fait machinalement; aussi haussa-t-il les épaules en
+souriant de cet oubli.
+
+[Illustration]
+
+Pouvait-il apercevoir la Terre, si petite qu'elle était forcément
+invisible, et ensuite, si rapprochée du Soleil, qu'elle était perdue
+dans son rayonnement?
+
+De même pour Mercure, Vénus et Mars; quant à Jupiter, après bien des
+recherches, Sharp le découvrit, mais il eut peine à le reconnaître,
+tellement son disque était petit et faible sa clarté!...
+
+Il en fut de même pour Saturne qu'il distingua des autres étoiles,
+uniquement à cause de sa pâleur; car, ne présentant qu'un demi-disque,
+la «merveille céleste» n'envoyait aux Uraniens que le huitième de la
+clarté que lui connaît la Terre.
+
+Neptune lui-même, si l'astronome ne fût arrivé par une série de calculs
+à établir mathématiquement sa place, ne se fût en rien distingué des
+autres étoiles dont scintillait l'espace.
+
+Quand Sharp braqua de nouveau son télescope sur Uranus, la planète avait
+disparu.
+
+Alors il poussa un profond soupir, songeant avec effroi au voyage plein
+de monotonie qui lui restait à accomplir, car maintenant il allait
+sillonner le désert sidéral sans côtoyer la moindre oasis stellaire où
+rafraîchir et reposer sa pensée.
+
+Les jours s'écoulaient pour lui en une lenteur désespérante; il
+partageait son temps entre la lecture de volumes qu'il savait par coeur,
+la rédaction de ses notes de voyage et des promenades que l'exiguité du
+mondicule sur lequel il vivait rendait nécessairement fort courtes.
+
+La nuit, il dormait peu et encore était-il contraint, pour forcer le
+sommeil à engourdir ses membres et sa pensée, d'user d'une boisson
+opiacée.
+
+Et il appelait, de toutes ses forces, un événement quelconque, fût-il
+dangereux, qui pût l'arracher à l'espèce de catalepsie cérébrale et
+morale dans laquelle menaçait de sombrer son intelligence.
+
+Comme si Dieu eut écouté son appel, il fit tomber sous la main du savant
+une _Revue astronomique_ qu'il avait négligée jusque-là et qu'un soir,
+par désoeuvrement, il se mit à feuilleter.
+
+Tout à coup, il poussa un cri et se redressa, le visage animé, l'oeil
+vibrant, la pommette enflammée.
+
+Cette revue contenait un long article sur le courant astéroïdal qui
+trace dans l'espace son immense orbite touchant à Neptune et à la Terre.
+
+Mais ce courant, il fallait que le fragment cométaire le traversât pour
+gagner la Terre et dans cette traversée, quelque chose pouvait se
+produire. C'était un danger,... c'était la mort peut-être!
+
+Mais en même temps, pour Fédor Sharp, c'était un motif de sortir de
+cette léthargie dans laquelle il s'endormait; et, à partir de ce
+moment-là, il se plongea dans des calculs fantastiques pour arriver à
+prévoir le moment exact où il pénétrerait dans le courant.
+
+Et c'est au milieu même de ses calculs qu'un choc formidable avait eu
+lieu, faisant osciller l'obus sur le sommet de la colline mercurienne
+qui lui servait de base.
+
+Une seconde, Sharp avait eu la sensation d'une catastrophe finale
+résultant de la rencontre du mondicule qui le portait avec l'un des
+corpuscules du fleuve astéroïdal; puis, presque aussitôt, sous
+l'influence du choc en retour, il avait été arraché de son fauteuil et
+projeté sur le plancher où il était demeuré étourdi pendant plusieurs
+minutes.
+
+[Illustration]
+
+Revenu à lui, son premier mouvement fut de courir au hublot pour
+constater les désastres occasionnés par ce tamponnement formidable.
+
+Rien ne lui parut changé.
+
+Il consulta ses instruments: l'épave cométaire poursuivait
+invariablement sa route vers l'orbite terrestre: elle n'avait pas dévié
+d'une ligne.
+
+Cela parut prodigieux à Fédor Sharp, qui se frotta énergiquement les
+yeux pour se bien convaincre qu'il n'avait pas rêvé.
+
+Son fauteuil renversé, sa table bousculée, la bibliothèque sens dessus
+dessous étaient là pour lui prouver qu'il n'était pas le jouet d'une
+hallucination.
+
+Certainement, un choc s'était produit, et peut-être, en parcourant le
+fragment cométaire, en aurait-il une preuve évidente.
+
+C'est alors que, bien qu'il fît nuit encore, il avait endossé son
+respirole et était parti en toute hâte à la découverte.
+
+Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quel avait été le résultat
+absolument négatif de ses recherches, et comment, presque asphyxié,
+Fédor Sharp avait pu, à grand'peine, regagner son habitation métallique.
+
+Quand il eut repris ses sens, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie
+des Sciences tomba en une méditation profonde, absorbé par ce problème
+insoluble tout d'abord:
+
+[Illustration]
+
+Un choc avait eu lieu, cela était indéniable; comment avait-il pu se
+produire sans laisser aucune trace?
+
+Depuis le temps qu'il vivait sur cette minuscule épave, il l'avait assez
+parcourue pour en connaître tous les coins et recoins, et si un
+changement, quelque petit fût-il, s'était produit à sa surface, il s'en
+serait aussitôt aperçu.
+
+Mais, rien,... rien,... absolument rien.
+
+Et il arpentait rageusement son étroit laboratoire, tournant et
+retournant sur lui-même, comme il tournait et retournait dans son esprit
+cette question:
+
+Comment cela se peut-il faire?
+
+Soudain, il s'arrêta net dans sa course, poussa une sourde exclamation,
+se frappa le front et s'écria:
+
+--Eurêka!
+
+Il venait de se rappeler ce principe de physique d'après lequel l'arrêt
+instantané du mouvement engendre la chaleur.
+
+Il courut à sa table de travail et inscrivit, sur son carnet de notes,
+ces lignes tracées d'une main fébrile:
+
+«Aujourd'hui, 5 février du calendrier terrestre: réveillé par forte
+secousse résultant d'un abordage contre l'un des corpuscules du courant
+astéroïdal.--Recherches sur épave complètement inutiles.--Présume que le
+bolide rencontré a pénétré assez profondément dans le fragment qui me
+porte pour que l'écorce cométaire, vitrifiée par la chaleur, se soit
+refermée sur lui ainsi que le vernis qui enduit les aérolithes.»
+
+Et il ajoutait ces mots qui prouvaient combien était enraciné, dans son
+âme, l'espoir de regagner sain et sauf sa planète natale.
+
+«À vérifier dès mon retour sur la Terre.»
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: Lorsque, du fond de l'espace est accouru un corps énorme,
+monstrueux.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+COMME LA LUMIÈRE
+
+
+[Illustration]
+
+Ah!
+
+À cette exclamation, poussée d'une voix angoissée, déchirante, Fricoulet
+se redressa sur son hamac et aperçut le comte de Flammermont assis sur
+le bord du sien. L'oeil hagard, la face pâle et inondée de sueur, les
+membres tout frémissants.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur pris d'inquiétude, en accourant au
+chevet de son ami,... es-tu malade?
+
+Le jeune comte secoua la tête, regarda Fricoulet comme s'il ne le
+reconnaissait pas dès l'abord, puis son regard se promena autour de lui,
+examinant chaque chose avec un étonnement croissant.
+
+Enfin, il passa ses deux mains sur son front, comme pour rassembler ses
+souvenirs, et partit d'un large éclat de rire.
+
+--Dieu! fit-il en sautant sur les planches, quel bête de rêve je viens
+de faire!
+
+La face soucieuse de Fricoulet se dérida.
+
+--Alors, ce cri?... fit-il.
+
+--J'ai crié? demanda Gontran... cela ne m'étonne pas,... j'ai eu assez
+peur pour cela.
+
+Et il ajouta:
+
+--C'est si bête... les rêves...
+
+--Je ne suis pas de ton avis,... il en est de fort agréables;... ainsi,
+durant que tu t'encauchemardais, moi, de mon côté, je rêvais,... mais
+d'une façon pas désagréable du tout,... et tu m'as interrompu au plus
+beau moment.
+
+* * *
+
+Ici, nous demandons la permission d'ouvrir une parenthèse indispensable
+à la compréhension du présent chapitre.
+
+Qu'est-ce que le rêve?
+
+C'est la faculté que possède l'esprit humain de se dédoubler, pour ainsi
+dire, et de vivre d'une vie spéciale, la véritable vie spirituelle,
+dégagée de l'enveloppe charnelle, débarrassée des liens de la matière
+qui l'alourdit.
+
+[Illustration]
+
+Pendant le sommeil, l'esprit continue le travail commencé à l'état de
+veille, ou reprend la suite des idées dont le cours a été momentanément
+interrompu par l'assoupissement du corps. C'est l'existence qui se
+poursuit véritablement, sans solution de continuité, et le dormeur, dont
+le cerveau dégagé de toute préoccupation physique, est, en quelque
+sorte, affiné, ou, pour mieux dire, a sa force et son acuité poussées
+jusqu'à l'ultime puissance, trouve parfois, à l'état de sommeil, la
+solution d'importantes questions insolubles à l'état de veille, et met
+aussi à exécution d'irréalisables projets conçus et déclarés par lui
+impossibles, quelques heures auparavant.
+
+C'est sous l'empire de ce phénomène mystérieux et magique du rêve que
+nos héros étaient tombés, alors qu'ils demeuraient étendus côte à côte
+sur le plancher de leur véhicule, dans un état léthargique voisin de la
+mort.
+
+Et tandis que, sans qu'ils pussent en avoir conscience, leur catalepsie
+charnelle reprenait, avec le fragment cométaire dans lequel elle était
+pour ainsi dire ensevelie, le chemin de la planète natale, leur esprit,
+dégagé des liens de la matière, poursuivait le voyage tel qu'il se fût
+logiquement accompli sans l'accident qui avait, d'une façon si
+inattendue, arrêté dans sa course le wagon l'_Éclair_.
+
+Cela une fois bien établi, nous fermons la parenthèse ouverte quelques
+lignes plus haut, et nous reprenons le dialogue des deux voyageurs
+endormis, là où nous l'avions interrompu.
+
+* * *
+
+--Ma foi! mon cher Alcide, dit le comte de Flammermont, je te dois mille
+excuses; l'existence que nous menons dans cette cage de lithium est si
+désespérément triste et monotone, qu'en vérité, lorsque la Providence
+vous envoie un rêve quelque peu réjouissant...
+
+--Plus que réjouissant, mon cher, merveilleux, réellement merveilleux...
+
+--Tu ne m'en veux pas?
+
+--Tu plaisantes,... mais, tu m'as fait une fière peur avec ton cri...
+
+--Si tu avais été à ma place, tu aurais crié sans doute, tout comme moi.
+
+Et, secouant les épaules:
+
+--Brrr,... fit-il, je frissonne encore en y pensant.
+
+--Mais, enfin, qu'est-il arrivé?
+
+--Figure-toi que j'étais de quart et que, pour me distraire, je
+regardais par l'un des hublots de la machinerie, lorsque tout à coup, du
+fond de l'espace, arrivant sur nous avec la rapidité de la foudre, est
+accouru un corps énorme, monstrueux... Alors, je me précipitai vers le
+levier du gouvernail sur lequel je pesai de toutes mes forces;... mais
+j'avais beau faire, le véhicule suivait la droite ligne, refusant
+d'obéir, filant, avec la rapidité d'une flèche, dans la direction de ce
+bolide, comme s'il eût été attiré par un aimant invisible.
+
+En faisant ce récit, le jeune comte repassait de nouveau par toutes les
+angoisses de son épouvantable cauchemar, car ses traits étaient
+contractés et une légère sueur perlait sur son front.
+
+--Ce qu'il y avait de plus horrible, poursuivit-il, c'est qu'en dépit de
+tous mes efforts, je ne pouvais sortir de la machinerie; j'étais comme
+cloué près des appareils, incapable de faire un pas; je voulais appeler
+au secours,... mes lèvres s'ouvraient, mais ma gorge était tellement
+contractée par la terreur, qu'aucun cri n'en pouvait sortir,... et nous
+avancions,... nous avancions toujours... Soudain, le contact eut lieu
+avec un bruit épouvantable,... l'appareil s'aplatit contre le bolide,
+comme un hanneton qui, dans son vol affolé, s'écrase contre un arbre,...
+puis tout devint noir... C'est alors, sans doute, que j'ai poussé le cri
+qui t'a éveillé.
+
+Fricoulet se mit à rire en voyant M. de Flammermont se palper avec
+inquiétude et murmurer:
+
+--J'ai tellement eu l'impression de la catastrophe, que je me sens
+courbaturé par tout le corps et que je suis stupéfait de trouver mes
+membres au complet.
+
+--Eh bien! moi, dit à son tour l'ingénieur, j'ai rêvé tout le contraire
+de toi; pendant que tu assistais à la destruction de l'_Éclair_, je
+trouvais le moyen d'accélérer sa marche.
+
+--La mécanique!... toujours la mécanique! dit Gontran en plaisantant.
+
+--La mécanique, mon cher, est la plus belle conquête de l'homme.
+
+Et comme le jeune comte haussait les épaules.
+
+--En tout cas, poursuivit-il, si quelqu'un doit la dédaigner, ce n'est
+pas toi.
+
+M. de Flammermont répondit avec un ricanement:
+
+--Je doute que tu sois d'accord sur ce point avec M. Ossipoff, aux yeux
+duquel l'astronomie l'emporte sur toutes les autres connaissances
+humaines.
+
+--Peu m'importe l'opinion de M. Ossipoff; mais, en ce qui te concerne,
+je te ferai remarquer que ton dédain pour la mécanique me paraît
+résulter d'un caractère enclin à l'ingratitude.
+
+--Parce que?...
+
+--Parce que c'est la mécanique qui t'a tiré de tous les mauvais pas où
+t'a mis, jusqu'à présent, l'astronomie, parce que c'est encore la
+mécanique qui va te sauver...
+
+--Comment cela?
+
+--En me permettant, comme je te l'ai dit tout à l'heure, d'augmenter
+dans des proportions notables la marche de notre appareil.
+
+--Mais, mon pauvre ami, fit Gontran incrédule, tu oublies que ce système
+merveilleux, tu l'as rêvé.
+
+--Mon cher, répliqua l'ingénieur, le rêve confine, plus que tu ne crois,
+à la réalité,... et la preuve...
+
+Fricoulet s'interrompit pour jeter rapidement sur son carnet quelques
+calculs, qu'il tendit ensuite narquoisement à son ami.
+
+[Illustration]
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? bougonna M. de Flammermont, en repoussant
+de la main le carnet de l'ingénieur.
+
+Celui-ci répondit:
+
+--C'est la preuve que les quatre-vingt mille mètres que nous parcourons
+par seconde--soit soixante-quinze mille lieues à l'heure--peuvent se
+transformer en soixante-quinze mille lieues... par seconde...
+
+--Mais c'est de la folie pure! s'écria une voix derrière Fricoulet.
+
+Celui-ci se retourna et se trouva nez à nez avec M. Ossipoff, qui
+sortait de sa cabine.
+
+--C'est de la folie! répéta le vieux savant.
+
+Fricoulet le regarda d'un air gouailleur.
+
+--Vous êtes bien certain de ce que vous avancez là? demanda-t-il.
+
+--Il me semble que nous avons atteint le maximum de vitesse que pouvait
+nous donner l'électricité.
+
+--Il vous semble bien, mon cher monsieur, répliqua l'ingénieur, et cela
+pour deux raisons: la première, c'est que, comme vous venez de le dire
+fort justement, l'électricité nous a donné le maximum de rapidité qu'il
+lui est possible de nous donner; la seconde raison,... c'est que notre
+provision d'électricité est épuisée.
+
+Ces mots furent accueillis par la même exclamation terrifiée, sortie en
+même temps de la bouche de M. Ossipoff et de Gontran.
+
+[Illustration]
+
+--Mais nous sommes perdus!
+
+--C'est-à-dire que nous le serions, si je n'avais trouvé ce moyen.
+
+Le vieux savant enveloppa l'ingénieur d'un regard incrédule.
+
+--Et ce moyen merveilleux vous permet de vous passer d'électricité?
+
+--Absolument.
+
+--En ce cas, quelle force actionne votre moteur?
+
+--Je supprime le moteur.
+
+--Mais l'hélice?...
+
+--Je supprime l'hélice...
+
+Ossipoff recula d'un pas en poussant un «oh!» d'ahurissement. Quant à
+Gontran, il n'avait pas les yeux assez grands pour considérer son ami.
+
+--J'avais bien raison, murmura le vieillard, c'est de la folie!
+
+--C'est de la folie, en effet, ne put s'empêcher de dire à son tour M.
+de Flammermont.
+
+--Si vous me laissiez m'expliquer, riposta l'ingénieur avec calme,
+alors, vous pourriez me qualifier en toute connaissance de cause. En
+deux mots, voici la chose: je mets en communication, avec le tube
+central dans lequel tourne actuellement l'hélice, un de nos réservoirs à
+air comprimé, dont la détente nous procurera une rapidité supérieure à
+celle de la foudre.
+
+Gontran étirait ses moustaches d'un air pensif et Ossipoff caressait sa
+barbe avec énergie, ce qui était, chez lui, l'indice d'une méditation
+profonde.
+
+--Alors, murmura-t-il à mi-voix, comme se parlant à lui-même, nous
+avancerions par la force de réaction.
+
+--Précisément... Eh bien! que pensez-vous de mon moyen?...
+
+Avant que le vieillard eut eu le temps de répondre, M. de Flammermont
+s'écria:
+
+--Je pense, moi, qu'il est impraticable.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que, avant de songer à aller de l'avant, il faut songer à vivre.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! si l'on emploie à actionner notre véhicule notre provision
+d'air, qu'est-ce qui actionnera nos poumons?
+
+L'ingénieur sourit d'un air triomphant, et, posant sa main sur l'épaule
+du jeune comte:
+
+--Ne crains rien, fit-il, tes poumons auront, quand même, de quoi se
+sustenter largement. Je vais plus loin, je veux qu'une fois revenus sur
+Terre, nous puissions faire respirer, à raison d'un mètre cube par
+personne, tous les auditeurs curieux de nous entendre raconter nos
+aventures.
+
+[Illustration]
+
+Ossipoff avait pris le carnet de Fricoulet et s'était enfoncé dans une
+longue série de calculs où les équations s'entassaient les unes sur les
+autres.
+
+--Si je ne me trompe pas, dit-il, nous pourrions, en deux heures,
+atteindre Uranus.
+
+--Dame!... à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...
+
+--Et nous serions en quatre heures à Neptune.
+
+Voyant que le vieux savant examinait sérieusement l'inexécutable projet
+que faisait entrevoir l'ingénieur, M. de Flammermont ouvrait de grands
+yeux.
+
+--Mais, en ce cas, demanda-t-il, combien, dans ces conditions, nous
+faudra-t-il de temps pour regagner la Terre?
+
+Avant que Fricoulet n'eut ouvert la bouche, Ossipoff répondit:
+
+--Pas plus de sept heures.
+
+M. de Flammermont jeta sur le vieillard un regard ahuri, se demandant
+s'il était subitement devenu fou... ou s'il se moquait de lui.
+
+Mais, au visage grave d'Ossipoff, il fut bien obligé de se rendre à
+l'évidence et de se persuader que l'autre parlait sérieusement.
+
+--Sept heures!... murmura-t-il, sept heures...
+
+Fricoulet avait repris son carnet des mains du vieux savant, et, après y
+avoir jeté un coup d'oeil:
+
+--Je crois que vous faites erreur, monsieur Ossipoff, dit-il.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est cinq heures seulement qu'il nous faudrait, car la distance de
+Neptune à la Terre n'est que de plus d'un milliard de lieues... or, à
+raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...
+
+--D'accord; mais, dans les sept heures dont je parle, je compte le temps
+nécessaire à la recherche et à l'étude d'Hypérion.
+
+À ce nom, Gontran ouvrit de grands yeux, et, malgré lui, il allait
+pousser une exclamation étonnée, lorsqu'une voix lui chuchota doucement
+à l'oreille:
+
+--C'est la dernière planète du système solaire.
+
+La dernière planète du système solaire!
+
+En entendant ces mots, Gontran fut sur le point de se récrier; de ses
+lectures rapides et distraites des _Continents célestes_, il avait
+retenu que les limites du système solaire étaient tracées par l'orbite
+de Neptune, et voilà que, maintenant, on lui parlait d'Hypérion!
+
+Mais, en vérité, il s'agissait bien d'astronomie!
+
+Foin d'Hypérion et du reste!
+
+Dans douze jours, il allait revoir la Terre, dans douze jours il ferait
+afficher, à la mairie du VIIIe arrondissement, la publication des
+bans, et, deux semaines plus tard...
+
+Et cette perspective si proche d'un bonheur qui, depuis si longtemps,
+s'évanouissait au moment où il croyait le toucher du doigt, chassait,
+loin de son esprit, tous les découragements, tous les déboires, tous les
+dépits, toutes les amertumes dont sa vie avait été pleine depuis
+quelques mois.
+
+Il ne songeait plus qu'à une seule chose: c'est que ces éternelles
+fiançailles allaient prendre fin, c'est que le jour du mariage était
+proche, c'est qu'il aimait Séléna plus que jamais, et que Séléna allait
+enfin devenir sa femme. Il s'était retourné, avait saisi entre les
+siennes les mains de la jeune fille, et, l'enveloppant d'un regard plein
+de tendresse:
+
+[Illustration]
+
+--Oh! mon aimée! murmura-t-il.
+
+Ce furent les seuls mots que son émotion lui permit de prononcer tout
+d'abord.
+
+[Illustration]
+
+Mlle Ossipoff, qui n'avait point entendu les révélations de
+Fricoulet, ne comprenait nécessairement rien au trouble de son fiancé,
+et le considérait avec un étonnement d'autant plus grand que,--comme
+nous l'avons dit dans les précédents chapitres,--l'humeur du jeune comte
+s'aigrissait de chaque nouveau retard apporté au retour par la curiosité
+sans cesse inassouvie d'Ossipoff, et, irrité contre le père, se
+détachait peu à peu de la fille.
+
+Elle était donc très étonnée, mais, au fond, une grande joie gonflait
+son coeur; il y avait si longtemps que son fiancé ne lui avait si
+tendrement serré les mains, si longtemps que sa voix n'avait eu de si
+affectueuses intonations.
+
+Même, une larme perla à la pointe de ses longs cils, larme de bonheur
+dont M. de Flammermont surprit le scintillement, dont il comprit la
+cause, et qui fit naître, en son âme, un cruel remords de son attitude
+sèche et rancuneuse, depuis plusieurs semaines.
+
+--Qu'arrive-t-il donc, Gontran? demanda Mlle Ossipoff avec un sourire
+qui trahissait sa joie et pardonnait à l'ingrat.
+
+Il lui pressa les mains avec plus d'émotion encore, et murmura:
+
+--Il arrive, ma chère Séléna, que le bonheur, qui nous fuit depuis si
+longtemps, veut bien enfin se laisser atteindre.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+-Je veux dire qu'avant un mois vous serez comtesse de Flammermont.
+
+La jeune fille regarda son fiancé comme elle eut regardé un fou, puis
+ses yeux se portèrent sur son père pour l'interroger.
+
+Mais M. Ossipoff était, en ce moment, bien trop occupé à vérifier les
+calculs de Fricoulet pour faire attention à sa fille.
+
+Alors Séléna, s'adressant à l'ingénieur lui-même, qui considérait les
+deux fiancés d'un air narquois:
+
+--Que me dit Gontran, fit-elle, que nous allons revoir la Terre?...
+
+--Gontran a raison, mademoiselle, répondit Fricoulet d'un ton
+gouailleur. Tout comme Jeanne d'Arc, j'ai eu, cette nuit, une vision,...
+et c'est cette vision qui nous sauvera.
+
+Mlle Ossipoff tendit gentiment sa main à l'ingénieur:
+
+--Monsieur Fricoulet, dit-elle, c'est à vous que nous devrons notre
+bonheur.
+
+Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.
+
+--Si c'est à ce point de vue-là que vous me remerciez, répondit-il d'un
+ton bourru, vous avez bien tort, mademoiselle,... car j'ai bien peur que
+vous ne me reprochiez, plus tard, de vous avoir arrachée au désert
+sidéral pour vous ramener sur votre planète natale...
+
+--Toujours tes idées sur le mariage? riposta le comte.
+
+Fricoulet secoua la tête.
+
+--Le bonheur, en matière conjugale, prononça-t-il sentencieusement, ne
+peut résulter que d'un absolu assortiment des époux.
+
+--Mais,... s'écria M. de Flammermont, que nous manque-t-il donc?
+
+--Mon cher, l'astronomie et la diplomatie ne pourront jamais marcher du
+même pas.
+
+Et, se penchant à l'oreille de Gontran, il lui désigna, d'un geste
+tragico-comique, Ossipoff qui griffonnait toujours.
+
+--Mais regarde-le donc, malheureux, dit-il; crois-tu, franchement, que
+tu sois le gendre qu'il faut à un homme comme celui-là?
+
+Gontran se mit à rire.
+
+--Comme gendre, répondit-il, je suis peut-être défectueux; mais j'ai la
+prétention d'avoir en moi l'étoffe d'un époux admirable.
+
+Fricoulet haussa les épaules.
+
+--Théories dangereuses, grommela-t-il; imprudent celui qui, dans une
+loterie comme celle du mariage, fait la part de l'imprévu;... si j'étais
+un véritable ami...
+
+[Illustration]
+
+Il s'arrêta et fixa sur le comte un regard singulier.
+
+--Eh bien! dit Gontran, si tu étais un véritable ami, que ferais-tu?
+
+--J'exigerais, avant de mettre à exécution ma combinaison, que tu fisses
+voeu de célibat;... comme cela, je n'aurais pas à me reprocher, plus
+tard, d'être la cause de ton malheur.
+
+M. de Flammermont haussa les épaules.
+
+--Tu es fou! dit-il.
+
+L'ingénieur allait sans doute répliquer, lorsqu'un vacarme épouvantable
+se fit entendre dans la cabine qui servait de cellule à Farenheit.
+
+--Allons, bon! gronda le jeune comte, voilà ce Yankee du diable qui va
+recommencer à faire des siennes.
+
+Et il s'approcha de la porte pour imposer silence au prisonnier par le
+procédé qui lui était familier, c'est-à-dire à grands coups de pied
+appliqués dans la porte.
+
+Mais, à sa grande surprise, le vacarme cessa tout à coup, et la voix de
+l'Américain s'éleva, demandant avec douceur:
+
+--Est-ce vous, monsieur Fricoulet?
+
+Gontran se tourna vers son ami:
+
+--Entends-tu? chuchota-t-il, il te parle.
+
+L'ingénieur s'avança à son tour.
+
+--C'est à moi que vous en avez, sir Jonathan? fit-il.
+
+--Oui, je voudrais vous dire un mot.
+
+--Parlez,... je vous écoute...
+
+--Non... je ne puis parler comme cela,... ouvrez la porte.
+
+--Jamais de la vie, s'écria M. de Flammermont, pour que vous
+recommenciez vos bêtises...
+
+--Je ne suis plus malade, riposta l'Américain d'une voix douce; je vous
+jure que je serai raisonnable.
+
+Gontran se pencha à l'oreille de Fricoulet:
+
+--Il n'y a de pires fous, chuchota-t-il, que ceux qui prétendent ne pas
+l'être.
+
+--Cependant, s'il était guéri, murmura Mlle Ossipoff prise de
+pitié... c'est bien triste d'être enfermé là-dedans, comme une bête
+féroce dans sa cage...
+
+[Illustration]
+
+--Je ne dis pas le contraire,... mais songez que notre apitoiement
+pourrait nous coûter la vie...
+
+--Baste!... quand on est prévenu, dit l'ingénieur.
+
+Et, faisant signe aux deux jeunes gens de s'écarter un peu, il ouvrit la
+porte.
+
+Aussitôt, le prisonnier s'élança hors de la cabine, se précipita sur
+Fricoulet qui, surpris par le choc, roula à terre, l'entraînant dans sa
+chute.
+
+N'écoutant que son courage, M. de Flammermont sauta sur l'Américain, et
+avec l'aide de Fricoulet qui, d'un bond, s'était relevé, le maintint en
+respect.
+
+Ils n'eurent, d'ailleurs, aucune peine à cela, Farenheit ne faisait pas
+un mouvement, leur abandonnant, sans résistance, ses deux poignets
+auxquels ils se cramponnaient.
+
+--C'est cela que vous appelez être raisonnable! grommela Fricoulet.
+
+--Je ne voulais pas vous faire de mal, répondit l'Américain d'un air
+tout confus.
+
+--Au contraire, n'est-ce pas? riposta gouailleusement l'ingénieur.
+
+--Je voulais vous embrasser.
+
+Fricoulet eut un haut-le-corps de surprise, tandis que, s'adressant à
+Séléna, Gontran mettait son index sur son front pour montrer que, selon
+lui, le Yankee avait toujours la cervelle déséquilibrée.
+
+D'un clignement d'yeux, Fricoulet recommanda la douceur au comte, qui
+s'apprêtait à réintégrer l'Américain dans son cabanon.
+
+--Certainement, dit-il, je suis très touché de cette manifestation de
+tendresse, mon cher sir Jonathan; mais pour quelle raison vouliez-vous
+m'embrasser?
+
+--Parce que vous êtes un grand homme...
+
+--Un grand homme!... moi!...
+
+--Oui, un grand homme... le plus grand que je connaisse, non seulement
+dans le monde entier, mais dans les États-Unis! s'écria Farenheit en
+s'animant.
+
+--Expliquez-moi au moins pourquoi?...
+
+--Parce que vous avez trouvé le moyen de me faire revoir New-York, alors
+que celui-là voulait me faire traîner mes misérables os à travers ses
+planètes du diable!...
+
+Et, d'un hochement de tête expressif, il désignait Ossipoff.
+
+[Illustration]
+
+Puis, se dégageant brusquement de l'étreinte de Gontran, il sauta au cou
+de l'ingénieur qu'il embrassa sur les deux joues, avant qu'il eût le
+temps de se reconnaître.
+
+Ensuite, d'une voix vibrante et attendrie.
+
+--Quand je pense, dit-il, que grâce à vous je m'en vais voir les
+trottoirs de la cinquième avenue, et mes actionnaires, et l'_Excentric
+club_, et...--ah! je vous jure bien que mon premier soin sera de vous
+élever une statue en bronze sur la principale place de New-York...
+
+--Vous êtes trop bon, sir Jonathan... un aussi mince service que
+celui-là ne vaut pas la peine que vous vous lanciez dans des dépenses.
+
+--Quel malheur! poursuivit l'Américain, que le ciel n'ait point béni mon
+union avec mistress Farenheit!
+
+Fricoulet haussa les sourcils en signe de stupéfaction.
+
+[Illustration]
+
+--Si j'avais une fille, ajouta le Yankee, c'est avec la joie la plus
+grande que je vous donnerais sa main.
+
+L'ingénieur fit la grimace.
+
+--Et c'est avec la joie la plus grande que je la refuserais, pensa-t-il.
+
+Puis, tout haut:
+
+--Vous avez donc entendu notre conversation de tout à l'heure?
+demanda-t-il à Farenheit.
+
+--Tout d'abord, je n'ai fait que de l'entendre; depuis plusieurs jours
+je me sentais moins mal... ma tête me semblait plus libre, les idées
+plus nettes, s'enchaînaient avec plus de logique, en même temps, la
+mémoire me revenait;... puis, soudain, certains mots de votre
+conversation ont frappé mes oreilles d'une façon singulière, le
+brouillard qui obscurcissait mon cerveau s'est dissipé comme par
+enchantement et j'ai compris... Vous parliez de la possibilité de revoir
+la Terre dans quelques jours et la lucidité m'est complètement revenue.
+
+Puis, saisissant de nouveau les mains de l'ingénieur, il les secoua avec
+force, en répétant:
+
+--Vous êtes un grand homme!...
+
+Fricoulet hocha la tête.
+
+--C'est bon... c'est bon, dit-il en riant, vous me direz cela à
+New-York; pour le moment, il faudrait agir.
+
+Et s'approchant d'Ossipoff, toujours enfoncé dans la vérification des
+calculs de l'ingénieur.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, ça va-t-il ainsi?
+
+--À mon avis, oui... voulez-vous voir, mon cher Gontran?
+
+[Illustration: L'_Éclair_ semble s'élancer dans l'espace d'un bond
+formidable.]
+
+Et il tendit le carnet au jeune comte, qui le repoussa avec un geste
+très digne en disant:
+
+--Je ne me permettrai certainement pas de contrôler après vous.
+
+--En ce cas, s'écria l'ingénieur, à la besogne.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Nous débarrasser de l'hélice et du moteur; ensuite, nous installerons
+les conduites d'air comprimé.
+
+Ossipoff hocha la tête.
+
+--Nous débarrasser de l'hélice, bougonna-t-il, c'est fort facile à dire,
+mais le moyen.
+
+--Très simple, répondit l'ingénieur.
+
+Il alla au levier qui commandait le gouvernail.
+
+--Attention, dit-il, je vais manoeuvrer de façon à dresser verticalement
+l'appareil; donc, préparez-vous à changer de position.
+
+Peu à peu, il manoeuvrait le levier et l'_Éclair_, quittant la position
+horizontale, se levait sur son arrière, comme un cheval qui se cabre.
+
+--Là, dit l'ingénieur au bout de quelques instants, voilà qui est fait;
+maintenant, au moyen de cet autre levier qui communique avec le tube
+central, je vais dévisser les pivots de l'arbre du propulseur, et
+l'hélice tombera tout d'une pièce dans le vide... Quant au moteur, il
+nous suffira d'entr'ouvrir le trou d'homme pour le jeter hors du
+wagon--ce sera une perte d'air de quelques mètres cubes... mais nous les
+rattraperons largement par la légèreté que nous acquerrons.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite, nous ajusterons les tuyaux qui conduiront l'air comprimé
+jusqu'au tube central.
+
+Tout en parlant, Fricoulet manoeuvrait un levier placé dans un coin de la
+machinerie, et les voyageurs entendaient distinctement une sorte de
+grincement dans le centre même du véhicule.
+
+Tout à coup, l'_Éclair_ frémit dans sa coque et sembla s'élancer dans
+l'espace d'un bond formidable.
+
+--_By God!_ grommela Farenheit en se cramponnant à la cloison,
+qu'arrive-t-il donc?
+
+--Tout simplement ce qui arrive à un ballon délesté.
+
+--Quoi!... l'hélice?...
+
+--L'hélice s'est transformée déjà en corpuscule nouveau modèle;
+maintenant, passons au moteur.
+
+Et Fricoulet s'armant d'un levier allait attaquer l'appareil, lorsque
+Gontran lui posa la main sur le bras.
+
+--As-tu pensé à une chose?
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que cette surprenante vitesse dont tu parles pourrait bien être
+impossible au sein de l'anneau corpusculaire où nous sommes; les
+astéroïdes vont nous opposer peut-être une résistance considérable,...
+qui sait même si cette résistance ne sera pas suffisante pour annuler
+notre élan?
+
+Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative.
+
+--C'est douteux, murmura-t-il.
+
+--Mais, enfin, si cela se produisait?...
+
+--Eh bien! si cela se produisait, nous en serions quittes tout
+simplement pour abandonner le courant astéroïdal qui deviendrait plus
+nuisible qu'utile.
+
+Gontran jeta les bras au plafond.
+
+--Et naviguer dans le vide!... mais ce n'est pas possible!...
+
+--Il faudra cependant que cela le devienne... possible; au surplus, avec
+une aussi grande vitesse, l'espace sera assez dense pour nous fournir un
+point d'appui.
+
+Et voyant que le jeune comte paraissait ne pas comprendre.
+
+--Tu sais bien, poursuivit-il, que le vide des espaces n'est pas le vide
+absolu, lequel, d'ailleurs, impossible à produire, n'est qu'un vain mot;
+l'espace est sillonné en tous sens, par une quantité d'atomes cosmiques,
+débris de mondes détruits, et ces atomes peuvent devenir un point
+d'appui efficace... mais, à condition que notre vitesse soit
+excessive...
+
+Ossipoff, en entendant ces mots, tressaillit, et s'approchant de
+l'ingénieur:
+
+--Ainsi, demanda-t-il avec une certaine anxiété dans la voix, vous
+croyez que l'_Éclair_ pourrait filer assez rapidement pour pouvoir
+quitter le fleuve corpusculaire?
+
+--Je ne le crois pas... j'en suis certain.
+
+Le visage du vieux savant s'illumina.
+
+--Alors, s'écria-t-il, tout à l'heure, lorsque je parlais d'aller
+visiter Hypérion, je disais la vérité--sans m'en douter.
+
+Fricoulet ricana.
+
+--Assurément, répondit-il, rien ne serait plus facile que d'aller
+visiter Hypérion; mais de même que pour faire un civet il faut un
+lièvre, de même, pour visiter une planète il faut qu'elle existe.
+
+[Illustration]
+
+Un flot de sang empourpra les joues du vieillard qui, croisant les bras
+sur sa poitrine, demanda d'une voix indignée:
+
+--Oseriez-vous prétendre que Neptune soit le point extrême du système
+solaire?
+
+--Je ne prétends rien, s'empressa de répliquer Fricoulet, je suis
+ingénieur, moi, et non astronome;... seulement j'avais entendu dire que
+Neptune était la dernière planète qu'il avait été donné à l'homme
+d'apercevoir.
+
+--Alors, à quoi attribuez-vous les perturbations remarquées dans la
+marche de Neptune, si ce n'est à la présence d'un autre monde, invisible
+pour nous, qui retarde ou avance la course de la planète suivant qu'il
+est en avant ou en arrière et que son attraction s'exerce d'un côté ou
+de l'autre?
+
+--Je vous répète, répondit encore l'ingénieur, que je ne puis entamer
+une discussion à ce sujet; seulement je vous serais très obligé de me
+dire sur quel point du ciel vous vous dirigerez pour la trouver... cette
+fameuse planète transneptunienne.
+
+Le vieillard hésita avant de répondre.
+
+--La vérité, dit-il après quelques secondes de silence, c'est que,
+jusqu'à présent, on n'a, sur Hypérion, que des données très vagues.
+
+L'ingénieur dissimula un sourire moqueur.
+
+--Cela étant, au moment où il s'agira de mettre le cap sur Hypérion, je
+vous confierai la barre et vous dirigerez l'_Éclair_ où bon vous
+semblera;... on ne peut pas mieux faire.
+
+Ossipoff ne répondit pas, mais fixa sur l'ingénieur un regard furieux.
+
+M. de Flammermont qui, jusque-là, était demeuré silencieux, prit la
+parole:
+
+--Il me semble, dit-il, que cette discussion est tout à fait platonique.
+
+--Parce que? interrogea Fricoulet.
+
+--Parce que le fleuve corpusculaire dont nous descendons le courant ne
+va pas au delà de la sphère d'Uranus.
+
+--Mais, puisque M. Fricoulet prétend qu'en imprimant au véhicule une
+vitesse spéciale, on pourra se passer du fleuve d'astéroïdes et trouver
+un point d'appui dans le vide, rien ne nous empêche de dépasser l'orbite
+de Neptune et de chercher à percer le voile mystérieux qui enveloppe la
+planète transneptunienne.
+
+Et, d'une voix vibrante:
+
+--Songez, mon fils, quelle gloire serait la nôtre si nous parvenions à
+résoudre ce grand problème scientifique,... à répondre à ce point
+d'interrogation énorme qui se dresse devant tous les astronomes
+terrestres!
+
+[Illustration]
+
+--Je ne dis pas non,... je ne dis pas non,... balbutia M. de Flammermont
+d'un ton qui laissait supposer combien peu il partageait l'enthousiasme
+du vieux savant.
+
+Celui-ci continua:
+
+--Et par delà Hypérion, ne sentez-vous pas l'infini qui vous attire? ne
+désirez-vous pas?...
+
+Ce fut Séléna qui l'interrompit.
+
+--Mais, cher père, dit-elle, l'infini n'était point inscrit sur notre
+itinéraire...
+
+--Eh! quoi! s'écria Ossipoff, pourrions-nous passer indifférents à côté
+de toutes ces merveilles qui remplissent l'infini? et les étoiles, les
+systèmes stellaires, doubles, triples, les nébuleuses...
+
+Farenheit eut un haut-le-corps véritablement épouvanté; Fricoulet secoua
+les épaules.
+
+Gontran répliqua:
+
+--Mais, mon cher monsieur, votre soif de curiosité vous fait oublier la
+réalité des choses... Mon ami Alcide vous a dit tout à l'heure qu'il lui
+était possible de communiquer à notre wagon une vitesse de
+soixante-quinze mille lieues par seconde; or, c'est précisément là
+l'espace franchi, dans le même laps de temps, par un rayon de lumière...
+
+--Je sais cela tout aussi bien que vous, mon cher enfant, répondit le
+vieillard d'un ton un peu sec; où voulez-vous en venir?
+
+--Tout simplement à ceci: que l'étoile la plus rapprochée de nous est
+située à une distance 7,400 fois plus grande que celle qui sépare
+Neptune du Soleil; or, le rayon de lumière parti de cette même étoile et
+voguant avec une vélocité de soixante-quinze mille lieues par seconde...
+
+[Illustration]
+
+--Mettrait, pour nous parvenir, trois ans et six mois, dit Fricoulet en
+achevant la phrase de son ami.
+
+--Quant aux autres étoiles, nébuleuses, etc., elles sont
+incomparablement plus éloignées encore... C'est donc, selon moi, de la
+folie que de songer à les atteindre.
+
+Les lèvres d'Ossipoff se pincèrent dans une grimace de mauvaise humeur.
+
+--Ce ne serait pas une folie, grommela-t-il, si M. Fricoulet
+pouvait--comme il s'en est vanté tout à l'heure--nous donner une vitesse
+infinie.
+
+--Infinie!... permettez, se récria l'ingénieur, je n'ai point parlé de
+cela; j'ai dit que je pensais pouvoir arriver, dans le vide, à cinq cent
+mille lieues par seconde; avec une vitesse semblable, il ne nous
+faudrait pas plus de temps pour nous rendre à _Alpha_ de Centaure que
+nous n'en avons mis pour aller de Mars à Saturne.
+
+--Ce serait prodigieux! murmura Ossipoff, qui fut s'asseoir dans un
+coin, où il ne tarda pas à tomber en de profondes méditations.
+
+--Belle idée que tu lui as fourrée en tête, avec tes vitesses insensées,
+grommela Gontran à l'oreille de Fricoulet;... tu vas voir qu'il nous
+emmènera au diable.
+
+--Baste! nous ne sommes pas des enfants, riposta l'ingénieur, et il ne
+fera que ce que nous voudrons.
+
+--Que le Ciel t'entende, riposta M. de Flammermont en hochant la tête
+d'un air peu convaincu.
+
+Cependant, tout en causant et en discutant, on avait travaillé; le
+moteur et ses appareils, une fois lancés dans le vide par
+l'entrebâillement du «trou d'homme», on avait mis en place les tuyaux
+destinés à faire parvenir l'air comprimé dans le tube central, qui
+servait primitivement d'enveloppe à l'hélice.
+
+--Puis, Fricoulet avait replacé le véhicule dans la position
+horizontale; ensuite de quoi il avait ouvert tout grand le robinet du
+réservoir à air comprimé.
+
+Comme un cheval de course auquel le jockey applique un coup de cravache,
+l'_Éclair_ s'élança.
+
+[Illustration]
+
+--Eh bien? demanda Ossipoff très anxieux.
+
+--Eh bien! mes prévisions étaient justes; nous avons nos soixante-quinze
+mille lieues à la seconde;... si vous m'en croyez, maintenant, tout le
+monde ira prendre un peu de repos.
+
+Tout le monde, y compris Ossipoff, s'empressa de suivre ce conseil et,
+quelques minutes après, chacun, étendu sur son hamac, ronflait à poings
+fermés,--même Séléna.
+
+Le lendemain, les voyageurs furent éveillés par un cri de désespoir;
+croyant à un malheur, ils sautèrent à bas de leur hamac et coururent à
+la machinerie.
+
+Debout devant son télescope, Ossipoff s'arrachait les cheveux.
+
+--Père! cher père, qu'avez-vous? demanda Séléna tout anxieuse.
+
+--Uranus,... répondit le vieillard.
+
+--Eh bien! quoi!... Uranus? fit Farenheit.
+
+--Disparue, répliqua Ossipoff.
+
+Durant les quelques heures que les Terriens étaient demeurés étendus sur
+leur hamac, l'orbite de la planète avait été franchie, et c'est cette
+constatation qui plongeait le vieux savant dans une si profonde douleur.
+
+C'était le malheur irréparable, et Ossipoff se fût arraché tous les
+cheveux qui lui restaient, que les choses n'eussent point changé d'un
+_iota_.
+
+D'ailleurs, un incident important vint faire diversion à sa désolation.
+
+[Illustration]
+
+Les corpuscules devenaient de plus en plus rares et disséminés dans le
+grand courant météorique qui allait, obliquant d'une manière
+considérable. Avant peu, ou bien l'_Éclair_ serait sorti du courant, ou
+bien celui-ci, tari, n'aurait pas plus la force de jouer un rôle de
+point d'appui que ne l'avait le vide ambiant.
+
+--Mes amis, dit tout à coup Fricoulet qui, depuis quelques heures,
+suivait avec attention la marche de l'appareil, le moment est venu de
+prendre une décision.
+
+--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent à la fois les Terriens réunis autour
+de l'ingénieur.
+
+--Le courant météorique a des interruptions;... dans quelques instants,
+nous aurons atteint son aphélie.
+
+Farenheit jeta en l'air sa casquette de voyage.
+
+[Illustration]
+
+--En route pour la Terre, alors! s'écria-t-il.
+
+Le visage d'Ossipoff s'assombrit.
+
+--À l'aphélie, murmura-t-il.
+
+--Je puis même ajouter, déclara Fricoulet, qui avait marché vers un
+hublot, au travers duquel il examinait l'espace, que nous arrivons dans
+une solution de continuité de l'anneau cosmique, mais que nous sommes
+sur le bord confinant au désert stellaire... Que décidons-nous?
+
+--Allons de l'avant, implora Ossipoff.
+
+--Droit sur la Terre! dirent ensemble Gontran et Farenheit.
+
+--Hâtons-nous! insista l'ingénieur; dans notre situation, les secondes
+valent des années.
+
+--Mes amis, mes chers amis, fit le vieux savant d'une voix suppliante,
+aurez-vous le courage de vous en retourner sans avoir vu Neptune et
+Hypérion... Gontran, mon ami, mon fils, faites-moi encore ce
+sacrifice;... et vous, cher sir Jonathan, voulez-vous qu'il soit dit, à
+votre retour, qu'un Américain a reculé devant la perspective d'un voyage
+à travers le vide?
+
+[Illustration]
+
+--Reculé! s'écria Farenheit piqué au vif dans son amour-propre.
+
+--Et vous, monsieur Fricoulet, ne tiendrez-vous pas à faire la preuve de
+la théorie de votre air comprimé sur l'espace?
+
+--Hâtons-nous! hâtons-nous,... grommela l'ingénieur pour toute réponse.
+
+--C'est un retard, fit Gontran.
+
+--Oh! de quelques jours à peine.
+
+--C'est un détour, dit à son tour l'Américain.
+
+--D'environ quinze cents millions de lieues, riposta le vieillard, une
+misère.
+
+Fricoulet frappa du pied.
+
+--Eh bien! demanda-t-il, que décidez-vous?
+
+Il promena autour de lui un regard circulaire, vit toutes les
+physionomies indécises, excepté celle d'Ossipoff, qui portait les traces
+de la plus grande anxiété.
+
+Il eut pitié du vieillard et s'écria:
+
+--En avant!
+
+Il pesa sur le levier du gouvernail, le wagon vibra une seconde, puis,
+évoluant, sortit du fleuve astéroïdal.
+
+Une seconde encore, il flottait dans le vide, en route pour Neptune!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+DANS LEQUEL NOS VOYAGEURS, CROYANT REVENIR SUR TERRE, PARTENT POUR
+L'INFINI
+
+
+[Illustration]
+
+Eh! je te répète, moi, que ce n'est plus de l'astronomie.
+
+Fricoulet regarda son ami avec stupéfaction.
+
+--Alors, comment appelles-tu cela?
+
+--De tous les noms qu'il te plaira, hormis de celui-là; l'astronomie
+consiste à examiner l'univers céleste, à étudier les mondes dont il est
+rempli,... au besoin, à fouiller l'espace pour y découvrir des terres
+inconnues.
+
+[Illustration]
+
+--Eh bien! Leverrier n'a pas fait autre chose.
+
+--Jamais de la vie!... je ne sais même pas s'il a mis son oeil au
+télescope pour chercher Neptune... Quelqu'un a dit de lui qu'il avait
+trouvé Neptune «au bout de sa plume»... c'est là une expression des plus
+heureuses...
+
+L'ingénieur répliqua:
+
+--Il n'en a eu que plus de mérite.
+
+--Comme mathématicien peut-être, mais comme astronome, c'est différent.
+
+Fricoulet se mit à rire.
+
+--Alors, selon toi, n'est astronome que celui qui passe toute son
+existence avec l'oeil vissé à l'oculaire d'une méridienne ou d'un
+équatorial?
+
+--Dame! si dans ce fait de rechercher sur le papier la place exacte
+d'une planète, tu trouves quoique ce soit qui ait trait à
+l'astronomie!... cela prouve que Leverrier était d'une force remarquable
+en mathématiques,... qu'il jonglait avec les chiffres d'une manière
+étonnante...
+
+[Illustration]
+
+--C'est bien heureux que tu lui concèdes cela, riposta narquoisement
+l'ingénieur.
+
+--Mais, poursuivit Gontran; il n'était nullement besoin qu'il fût
+astronome pour se livrer à ses prodigieuses déductions mathématiques...
+Tout autre savant, assez patient pour demeurer, comme lui, quinze années
+durant en équilibre sur des colonnes de chiffres, en eût fait autant.
+
+--Alors, pour toi, Leverrier n'est pas un astronome?
+
+--Je ne veux pas te chicaner là-dessus,... ni enlever au docte corps
+auquel appartient M. Ossipoff, une gloire dont il s'enorgueillit;... je
+trouve, quant à moi, que le véritable inventeur de Neptune est, non pas
+celui qui lui a assigné une place dans le ciel, mais bien celui qui
+affirma son existence.
+
+L'ingénieur eut un petit mouvement d'épaules qui prouvait que, tout en
+ne partageant pas cette opinion, il ne la trouvait cependant pas
+déraisonnable.
+
+--Il est certain, répondit-il, qu'une bonne partie de la paternité de
+Neptune revient à Bouvard qui, le premier, en 1821, remarqua dans le
+mouvement d'Uranus certaines irrégularités.
+
+--Et, de même que les irrégularités de Saturne avaient fait conclure à
+l'existence d'Uranus, de même, la marche singulière de cette dernière
+planète amena Bouvard à décréter qu'au delà des 733 millions de lieues
+où gravite Uranus, il y avait encore autre chose.
+
+Ces mots avaient été prononcés par Ossipoff, qui avait quitté sa cabine,
+attiré par la discussion des deux jeunes gens.
+
+--Oui, déclara Gontran, poursuivant toujours son idée, ce Bouvard était
+un grand homme, et je m'étonne que les astronomes lui aient fait
+l'injustice flagrante d'attribuer à Leverrier la gloire qui lui
+revenait.
+
+Ossipoff releva ses lunettes sur son front, geste qui, chez lui, était
+l'indice d'une grande surprise.
+
+--Un grand homme,... fit-il, pour avoir déduit, des irrégularités
+d'Uranus, que Neptune devait exister! Peuh!
+
+[Illustration]
+
+--Mais, répliqua Gontran, ces irrégularités pouvaient parfaitement
+provenir d'une autre cause que de Neptune.
+
+Le vieux savant secoua la tête.
+
+--Impossible, déclara-t-il.
+
+--Parce que?
+
+--Vous oubliez la loi de Titius, mon cher ami.
+
+--La loi de Titius, balbutia Gontran,... la loi de Titius!...
+
+Fricoulet lui chuchota à l'oreille.
+
+--Tu sais bien: la théorie des petites planètes, 4, 7, 10, 16, etc.
+
+M. de Flammermont fit un brusque mouvement.
+
+--Parbleu! répondit-il aussitôt avec un sang-froid merveilleux, la
+besogne de Leverrier était, en ce cas, simplifiée de beaucoup, puisqu'il
+lui suffisait de chercher la planète vers la région correspondant à la
+distance 36 de la progression.
+
+--C'est ce qu'il fit, répondit Fricoulet; mais bien que sa besogne ait
+été peut-être simplifiée par cette circonstance, elle n'en est pas moins
+effrayante, tellement effrayante que, lorsque le 31 août 1846 il en
+annonça le résultat à l'Académie des Sciences de Paris, les doctes
+académiciens hésitèrent tout d'abord à ajouter foi à cette déclaration.
+
+[Illustration]
+
+--Un mois après, poursuivit Ossipoff, le docteur Galle, de
+l'observatoire de Berlin, invité par Leverrier lui-même à rechercher sa
+fameuse planète, trouvait, à la place indiquée, une étoile qui offrait à
+l'oeil un disque planétaire sensible, et qui n'était pas marquée sur la
+carte: c'était Neptune.
+
+--Je me permettrai, dit l'ingénieur, une petite rectification à ce que
+vous venez de dire.
+
+Le masque d'Ossipoff se fronça.
+
+--Laquelle? demanda-t-il sèchement.
+
+--En prenant pour base de ses calculs la distance 36 de la loi de
+Titius, Leverrier s'était trompé; ce qui lui fit assigner à la planète
+un emplacement qui n'est pas le sien; Galle le constata à ses dépens,
+car après avoir cherché durant un mois Neptune par le 326e degré de
+longitude, il l'aperçut par le 327e ce qui la mettait, en réalité, à
+la distance de 30°.
+
+--Peuh! fit Gontran en levant les épaules, c'est là une erreur de peu
+d'importance.
+
+Les yeux d'Ossipoff s'arrondirent derrière les verres de ses lunettes.
+
+--Mon cher Gontran, répliqua-t-il sur un ton un peu nerveux, je
+comprends que les aventures par lesquelles vous êtes passé vous aient,
+peu à peu, fait perdre la notion des temps et des distances; cependant,
+une différence de près de soixante ans dans la période d'une planète...
+
+[Illustration]
+
+--Soixante ans!
+
+--Assurément; les calculs de Leverrier, basés sur la distance 36,
+donnaient à Neptune un orbite tel qu'il lui fallait 217 ans terrestres
+pour le parcourir;... se trouvant à la distance 30, la planète ne met
+plus que 165 ans à effectuer sa révolution. Ce qui est encore une jolie
+période.
+
+Farenheit, qui dormait étendu sur un divan, se souleva sur son coude.
+
+--Neptune n'est pas une planète française, mais bien anglaise.
+
+Fricoulet se redressa.
+
+--Pourquoi pas américaine, pendant que vous y êtes? grommela-t-il.
+
+--Parce qu'elle est anglaise, ayant été découverte par un Anglais.
+
+--Lequel, s'il vous plaît? demanda l'ingénieur.
+
+Farenheit haussa les épaules.
+
+--Vous m'en demandez trop, répondit-il.
+
+Fricoulet se mit à rire.
+
+--Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez même pas le nom de l'inventeur.
+
+--Sir Jonathan a raison, dit alors Ossipoff, pendant que Leverrier
+travaillait à la recherche de Neptune, de l'autre côté de la Manche, à
+Cambridge, un étudiant de l'Université, Adams, travaillait aussi à la
+solution du même problème et, huit mois avant que l'astronome français
+fît sa déclaration à l'Académie des Sciences, l'étudiant anglais écrivit
+au directeur de l'Observatoire national de Londres, pour lui faire part
+de sa découverte.
+
+[Illustration]
+
+--Et pourquoi donc, demanda Fricoulet, le directeur de l'Observatoire
+national ne s'empressa-t-il pas d'annoncer une si importante nouvelle au
+monde savant?
+
+Ossipoff leva les bras au ciel pour déclarer qu'il lui était impossible
+de répondre à cette question.
+
+L'ingénieur fit entendre un petit claquement de langue significatif.
+
+--J'ai idée, dit-il, que la lumière ne devait pas être fort brillante
+pour avoir été ainsi tenue sous le boisseau...
+
+La conversation que nous venons de rapporter avait lieu dans la
+machinerie, où Fricoulet faisait son quart, l'oeil à l'oculaire du
+télescope de vigie, la main sur la roue qui commandait le gouvernail.
+
+L'_Éclair_ courait toujours dans l'espace avec sa rapidité vertigineuse
+et, d'heure en heure, les voyageurs pouvaient constater un
+agrandissement du disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme,
+l'horizon céleste.
+
+Maintenant, on pouvait apercevoir, bien que vaguement encore, estompés
+dans une atmosphère laiteuse et fort épaisse, un nombre assez
+considérable de corpuscules se mouvant autour de la planète, suivant un
+plan extrêmement incliné sur l'écliptique et dans un sens rétrograde,
+tout comme les satellites d'Uranus.
+
+Ossipoff, qui avait signalé depuis longtemps ces corpuscules--grâce à
+son télescope qui était le plus fort du bord--avait déclaré que
+c'étaient là les satellites de Neptune.
+
+--Les satellites de Neptune! s'écria Fricoulet, auquel le vieux savant
+fit part de cette découverte... mais je n'en connaissais qu'un, celui
+que Lassell a découvert et que l'on aperçoit de la Terre sous l'aspect
+d'une étoile de 14e grandeur.
+
+[Illustration]
+
+--Rien ne servirait d'avoir fait un pareil voyage, bougonna le
+vieillard, si nous ne devions pas, en avançant, soulever de plus en plus
+le voile qui cache aux yeux terrestres les merveilles mystérieuses de
+l'infini... Songez que Neptune est éloigné du Soleil d'une distance
+égale à trente fois celle de la Terre au Soleil, c'est-à-dire d'un
+milliard 112 millions de lieues; or, nous sommes maintenant à moins de
+vingt millions de lieues de la planète... donc...
+
+Fricoulet l'interrompit.
+
+--Vous êtes bien certain de cette distance?
+
+Ossipoff le prit par le bras et l'amena près d'un télescope braqué, à
+l'arrière, sur le système solaire que les voyageurs venaient de mettre
+tant de mois à traverser.
+
+--J'ai mesuré le Soleil tout à l'heure, dit-il, et j'ai trouvé 64" de
+diamètre. Voyez si je me suis trompé; vous vérifierez ensuite si mes
+calculs sont exacts.
+
+Le jeune homme appliqua son oeil à l'oculaire et aperçut alors là-bas,
+tout là-bas, perdu dans l'obscurité de l'infini, un astre scintillant
+avec un éclat prodigieux, éclipsant celui de tous les astres
+environnants: c'était le Soleil.
+
+Un moment, il se sentit singulièrement ému à l'aspect de cet astre
+merveilleux qui s'offrait à lui sous un disque trente fois plus petit
+que celui sous lequel, dans le même instant, il apparaissait à ses
+compatriotes, et en sondant, par la pensée, l'abîme titanesque qui le
+séparait de sa planète natale, et qui représentait cet amoindrissement.
+
+Involontairement, avant de s'éloigner, il jeta les yeux sur le cahier de
+notes posé tout ouvert sur une tablette à côté du télescope, et y lut
+ces lignes:
+
+«Vu de Neptune, disque solaire offre surface 900 fois plus petite que
+celle apparente pour la Terre--lumière correspondante à l'intensité de
+687 pleines lunes--ou encore à celle de quarante millions d'étoiles,
+égales en éclat au brillant Sirius.»
+
+[Illustration: Le disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme,
+l'horizon céleste.]
+
+L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules.
+
+[Illustration]
+
+--À quoi servent de semblables calculs? pensa-t-il.
+
+Et il alla rejoindre Gontran qu'il voyait assis dans un coin, ayant à la
+main un papier qu'il paraissait fort occupé à noircir de calculs.
+
+--Que fais-tu donc là? demanda Fricoulet.
+
+Le jeune comte étouffa un bâillement.
+
+--Je m'ennuie tellement, dit-il, que je cherche à me distraire.
+
+--En faisant des chiffres? s'écria l'ingénieur ébahi.
+
+--Je cherche à résoudre une devinette que je me suis posée.
+
+--Laquelle?
+
+--Sachant que l'orbite de Neptune est de 6,987 millions de lieues et
+que, cet orbite, il met 165 ans à le parcourir, je cherche quelle est la
+rapidité de sa marche.
+
+Fricoulet se mit à rire.
+
+--C'est une simple division à faire, dit-il.
+
+--Oui, répondit le jeune comte; mais une division où il y a des
+milliards, ça fait joliment de chiffres au quotient.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, je n'ai pas encore fini.
+
+--Eh bien! dit l'ingénieur, sache tout de suite que Neptune marche à
+raison de 5,370 mètres par seconde, 322 kilomètres par minute, 5,000
+lieues par heure, 115,000 par jour, ce qui fait qu'au bout de 60,151 de
+nos jours, il a accompli sa révolution tout entière.
+
+Et il ajouta:
+
+--C'est le plus lent des mondes connus;... il se meut, ou plutôt il se
+traîne sur son orbite comme une colossale tortue; par contre, il tourne
+sur lui-même avec une rapidité considérable.
+
+--Comment sait-on cela? demanda M. de Flammermont.
+
+Puis, aussitôt il ajouta:
+
+--Il est vrai que peut-être on a calculé sa vitesse de rotation au moyen
+de quelque observation faite sur son disque...
+
+L'ingénieur hocha la tête.
+
+--Mon cher, aux yeux des astronomes terrestres, qui savent le trouver là
+où il est, Neptune offre tout au plus l'aspect d'une étoile de huitième
+grandeur, dont le disque, légèrement teinté de bleu, n'a pas plus de 3
+secondes de diamètre. Comment, diable! veux-tu que l'on fasse des
+observations là-dessus?
+
+--Alors, riposta Gontran, comment s'y est-on pris pour évaluer cette
+vitesse?
+
+--De la manière la plus simple du monde; Lassell, après avoir découvert
+le satellite neptunien, établit que sa distance moyenne à la planète est
+de 13 rayons neptuniens, ou 100,000 lieues environ, et que sa révolution
+s'effectue en une période de cinq jours terrestres plus 21 heures. La
+conséquence logique de cette rapidité du satellite est la rapidité de la
+planète elle-même, dont la rotation doit être assimilable à la rotation
+de Jupiter, de Saturne, d'Uranus... Ce n'est pas d'ailleurs le seul
+point de ressemblance que Neptune ait avec Uranus; outre encore cette
+similitude de vitesse de rotation et celle de l'inclinaison de l'orbite
+des satellites et de la marche rétrograde de ceux-ci, les deux dernières
+planètes connues de notre système solaire ont encore, ou à peu de chose
+près, la même masse, la même densité, la même intensité de pesanteur et
+leurs atmosphères sont chimiquement de même composition, ainsi que l'a
+démontré l'analyse spectrale.
+
+--Ce sont des jumeaux, alors? ricana Gontran.
+
+--Sans t'en douter, tu viens de leur donner le même nom dont plusieurs
+astronomes se servent pour les désigner;... de plus,--tu peux t'en
+convaincre en le regardant un moment dans le télescope,--Neptune a,
+comme Uranus, son axe fortement incliné et ses deux pôles très aplatis.
+
+En ce moment, Séléna, qui avait quitté la machinerie à la suite de son
+père, rentra dans la salle.
+
+Son visage paraissait tout bouleversé et ses joues portaient les traces
+de larmes récentes.
+
+Gontran alla vers elle.
+
+--Qu'arrive-t-il, ma chère Séléna, demanda-t-il, que vous voici toute
+contristée?
+
+Elle baissa la tête et répondit tout bas, comme honteuse.
+
+[Illustration]
+
+--Je quitte mon père!
+
+--Eh bien?
+
+La jeune fille étouffa un gros soupir.
+
+--Si vous l'aviez vu pleurer, balbutia-t-elle.
+
+Le comte eut un mouvement de surprise.
+
+--Pleurer, répéta-t-il... et pourquoi?
+
+--Parce qu'il va en être de Neptune comme d'Uranus, et qu'il n'en pourra
+rien connaître--n'en pouvant rien voir.
+
+Fricoulet eut un hochement de tête.
+
+--À cela, répondit-il, nous ne pouvons rien, mais, en vérité, M.
+Ossipoff n'est pas raisonnable.
+
+Séléna jeta à l'ingénieur un regard chargé de reproches.
+
+--Il est vrai, dit-elle, que M. Ossipoff ne vous est rien; monsieur
+Fricoulet, mais, vraiment, vous avez le coeur bien dur.
+
+--Oui, répéta machinalement Gontran qui, fasciné par la présence de la
+jeune fille, n'avait même pas conscience de ce qu'il disait, oui, tu as
+le coeur bien dur.
+
+L'ingénieur promena de l'un à l'autre ses regards pleins d'ahurissement.
+
+[Illustration]
+
+--Eh! s'écria-t-il, énervé, que voulez-vous faire à cela? dépend-il de
+moi, ou de Gontran, ou de vous, mademoiselle, que l'atmosphère opaque de
+Neptune devienne transparente soudainement? non, n'est-ce pas... alors?
+
+Et il les considérait, presque furieux.
+
+--J'avais pensé, murmura Séléna en s'adressant à Gontran, que peut-être
+serait-il possible de s'approcher plus près encore de la planète.
+
+Fricoulet secoua les épaules.
+
+--Eh! pour distinguer quelque chose du sol neptunien, s'approcher ne
+serait pas suffisant.
+
+--En ce cas, dit à son tour M. de Flammermont, ému de l'attitude navrée
+de sa fiancée, ne pourrait-on tenter d'aborder?
+
+--Oh! Gontran.
+
+Ces deux mots s'échappèrent des lèvres de Mlle Ossipoff avec un
+accent si profond de reconnaissance et de remerciements, que Fricoulet
+lui-même ne put s'empêcher de tressaillir.
+
+Cependant il s'écria:
+
+--Mais ce serait de la folie!
+
+--Ah! mon cher, riposta le comte, combien n'en avons-nous déjà pas
+faites, de folies.
+
+--Je croyais que la série était close, fit l'ingénieur.
+
+Il y avait sans doute, dans la voix de Fricoulet, quelque chose qui
+trahissait son émotion, car Séléna s'approcha de lui et lui prenant la
+main:
+
+[Illustration]
+
+--Monsieur Fricoulet! implora-t-elle.
+
+L'ingénieur haussa les épaules.
+
+--Soit! grommela-t-il.
+
+Et il se dirigea vers les leviers qui commandaient le gouvernail.
+
+Séléna courut à la porte de la machinerie.
+
+--Père! père! cria-t-elle, descendez vite... nous abordons sur
+Neptune...
+
+Les marches grincèrent sous les pas dégringolants d'Ossipoff, qui entra
+dans la pièce comme une bombe.
+
+--Est-il possible! balbutia-t-il, n'en pouvant croire ses oreilles.
+
+--Regardez, dit simplement Fricoulet.
+
+Le vieillard se précipita vers un hublot.
+
+--Nous arrivons!... nous arrivons!... cria-t-il... attention au choc.
+
+Farenheit courut à son hamac et s'y étendit.
+
+Gontran saisit Séléna par la taille.
+
+Quant à Fricoulet, immobile à son poste, les mains rivées aux leviers,
+les muscles tendus à se rompre, il attendait le moment où l'attraction
+neptunienne se ferait sentir pour virer de bord et amortir la chute,
+grâce au refoulement de l'air comprimé.
+
+Mais le vieux savant poussa soudain un cri de détresse.
+
+--Nous nous éloignons! dit-il d'une voix rauque.
+
+--Ce n'est pas possible, riposta l'ingénieur.
+
+--Je vous jure que nous nous éloignons, répéta le vieillard.
+
+Fricoulet consulta sa montre et son visage exprima un indicible
+étonnement.
+
+--Depuis le temps que nous tombons, murmura-t-il, le contact aurait dû
+avoir lieu.
+
+--Ah! dit Ossipoff qui ne quittait pas des yeux le disque de la planète,
+voici que nous nous rapprochons.
+
+Et, quelques secondes après:
+
+--Nous nous éloignons de nouveau.
+
+Les sourcils froncés, la face violemment contractée, les bras croisés
+sur la poitrine, le savant cherchait à résoudre ce stupéfiant problème.
+
+On eut dit qu'un phénomène de répulsion chassait loin de la planète le
+wagon métallique et l'empêchait, malgré son poids, d'arriver jusqu'au
+sol.
+
+Soudain il poussa une exclamation et, secouant la tête:
+
+--Monsieur Fricoulet, dit-il, cessez vos efforts; ils sont inutiles.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que nous sommes sous le coup de la loi qui régit, assurément,
+dans ce monde inconnu, le mouvement rétrograde des satellites.
+
+--Et cette loi?
+
+--Est une loi d'électricité qui, agissant par la répulsion, sur les
+satellites de Neptune, les maintient à la distance qu'ils occupent,
+contre-balançant la force attractive monstrueuse de la planète.
+
+Farenheit se frottait les mains.
+
+--Qu'avez-vous donc à paraître si satisfait? lui demanda à voix basse M.
+de Flammermont... on dirait que cette impossibilité où l'on est
+d'aborder Neptune vous fait plaisir?
+
+--Et l'on ne se tromperait pas;... je suis, en effet, fort content; car
+le temps que l'on eût passé sur ce monde peu intéressant, peut être plus
+utilement employé à revenir sur Terre; n'est-ce pas votre avis?
+
+--En doutez-vous? répliqua le comte.
+
+Fricoulet demanda, en s'adressant à Ossipoff.
+
+--Maintenant, que faisons-nous?
+
+--_By God!_ s'exclama l'Américain, vous le demandez!... mais ce qui a
+été convenu, c'est-à-dire que nous mettons le cap sur New-York... et
+sans escales... n'est-ce pas, papa Ossipoff?
+
+[Illustration]
+
+Et, dans la joie du retour, sir Jonathan s'oublia jusqu'à frapper
+familièrement sur le ventre du vieux savant.
+
+Celui-ci, plongé déjà dans ses réflexions, tressaillit comme fait le
+dormeur que l'on réveille en sursaut:
+
+--Pardon, murmura-t-il, je n'ai pas entendu.
+
+--M. Fricoulet vous demandait ce qu'il fallait faire et je lui répondais
+qu'il n'y avait qu'une chose à faire: virer de bord.
+
+Ossipoff poussa un profond soupir.
+
+--Hélas! dit-il d'un ton navré, puisque vous le voulez...
+
+--Pardon, riposta sèchement Fricoulet, c'est convenu.
+
+--Oui... oui... balbutia le savant.
+
+Et, faisant un effort sur lui-même, il ajouta avec un sourire à
+l'adresse de sa fille.
+
+--Et puis, il est temps que le père remplace le savant... n'est-ce pas,
+fillette?
+
+La jeune fille sauta au cou du vieillard.
+
+Fricoulet déclama railleusement:
+
+ Et vous aurez bientôt des petits-fils ingambes
+ Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.
+
+--Cet animal d'Alcide sait tout, grommela M. de Flammermont; les vers de
+Victor Hugo lui sont aussi familiers que les _Continents célestes_, de
+mon célèbre homonyme, ou les traités de mécanique de M. X.
+
+Le visage d'Ossipoff s'était fait soudainement grave.
+
+--Gontran, dit-il d'une voix pénétrée, en prenant entre les siennes les
+mains du jeune homme, il faut que vous me fassiez une promesse.
+
+[Illustration:
+ Et vous aurez bientôt des petits-fils ingambes
+ Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.]
+
+--S'il est en mon pouvoir de tenir ce que vous voulez que je vous
+promette, balbutia le jeune homme.
+
+--Écoutez-moi bien, mon cher enfant, poursuivit le vieillard... je ne
+vous cacherai pas que c'est la mort dans l'âme que je consens à
+retourner en arrière... Au fur et à mesure que j'ai appris toutes ces
+choses merveilleuses que j'ignorais, une âpre curiosité s'est emparée de
+moi de savoir ce que j'ignore encore... Je serais seul que j'irais de
+l'avant, toujours de l'avant... l'infini m'attire et je m'arrache à lui
+avec douleur, avec désespoir...
+
+--Père, murmura Séléna, navrée de ces paroles...
+
+Un geste bref du vieillard imposa silence à la jeune fille.
+
+--Songez que, par delà cet horizon mystérieux qui borne notre vue, à des
+millions de millions de lieues, gravite assurément, indubitablement, un
+autre monde, invisible aux astronomes terrestres, mais dont l'existence
+s'affirme indubitablement par les perturbations observées dans la marche
+de Neptune...
+
+--Eh! interrompit Fricoulet, nous revoici au fameux Hypérion, dont nous
+parlions l'autre jour.
+
+Le savant laissa tomber sur l'ingénieur un regard de pitié.
+
+--Oui, continua-t-il, c'est d'Hypérion qu'il s'agit, d'Hypérion, sur
+lequel j'aurais voulu rapporter à terre des renseignements certains...
+Mais ce que ne peuvent faire les instruments humains, le génie de
+l'homme le peut accomplir. Témoin Leverrier qui, par le simple calcul et
+la force du raisonnement, arrive à trouver dans le ciel la place d'une
+planète invisible. Eh bien! j'ai consacré de longues années de ma vie
+aux études préliminaires concernant Hypérion;... mais le peu de temps
+qu'il me reste à vivre ne suffira pas à me permettre de mener à bien ce
+grand et important travail.
+
+--Mais, mon cher monsieur, s'empressa de dire Gontran, vous êtes bien
+portant et Dieu vous conservera longtemps à l'affection de votre
+famille.
+
+Le vieillard secoua la tête.
+
+--Dussé-je vivre cent ans, répondit-il, que cela ne suffirait pas;
+songez que la marche d'Hypérion dans l'espace doit être si lente qu'elle
+ne doit pas employer, à parcourir son orbite, moins de trois à quatre
+siècles.
+
+Les sourcils de M. de Flammermont se haussèrent prodigieusement.
+
+--Je vous lègue donc, mon cher enfant, poursuivit le vieillard avec
+émotion, les études que j'ai faites pendant ma vie au sujet de cette
+planète; vous les continuerez durant votre existence.
+
+--Oh! cher père, interrompit Séléna éplorée, craignez-vous donc de
+mourir?
+
+--Non, mon enfant, répondit le vieux savant, mais en ce moment solennel,
+moment où, arrivés au point terminus de notre voyage, nous allons nous
+diriger vers notre planète natale, j'estime que la promesse de ton
+fiancé sera plus solennelle encore... Et cette promesse, mon cher
+Gontran, c'est de léguer à votre premier fils, lequel sera lui aussi
+astronome, comme son père, comme son grand-père--bon sang ne peut
+mentir--de lui léguer, dis-je, la charge d'achever les travaux sur
+Hypérion, travaux commencés par moi, continués par vous, et auxquels il
+attachera, lui troisième, son nom, comme nous y aurons attaché les
+nôtres... Ce ne sera pas trop de trois vies humaines pour arriver à
+soulever ce voile derrière lequel se cache l'Inconnu.
+
+[Illustration]
+
+Après avoir prononcé ces dernières paroles d'une voix vibrante et pleine
+d'émotion, le vieillard se tut, attendant la réponse qu'il demandait.
+
+M. de Flammermont hésita deux ou trois secondes; le rôle qu'il jouait
+depuis si longtemps commençait à lui peser fort et il se demandait s'il
+ne vaudrait pas mieux jeter le masque et avouer franchement au vieux
+savant ce qui en était.
+
+C'eût été briser à tout jamais le rêve de bonheur qu'il avait formé;
+mais, outre que la réalisation sans cesse reculée de ce rêve en avait
+diminué la valeur, maintenant qu'il était plus de sang-froid, le jeune
+homme commençait à trouver que son affection pour Séléna l'avait
+peut-être entraîné au delà des bornes permises par la franchise et par
+la loyauté.
+
+Sans doute allait-il parler, tout avouer; mais ses regards se portèrent
+vers Séléna et le visage de la jeune fille lui apparut si gracieux, si
+charmant, si adorable que Gontran, oubliant tous ses déboires, tous ses
+tourments, rejeta bien loin de son esprit les velléités de franchise
+qu'il venait d'avoir, et, reconquis tout entier par son amour, s'écria:
+
+--Je vous le promets!
+
+En même temps il eut un imperceptible mouvement de tête que Fricoulet
+interpréta ainsi «Baste! qu'est-ce que je risque?»
+
+[Illustration]
+
+Les mains du futur gendre et du futur beau-père s'unirent dans une
+cordiale étreinte.
+
+Après quoi, Séléna se jeta dans les bras de son père, qui l'embrassa
+avec effusion.
+
+--Et maintenant, déclara Fricoulet, je propose que tout le monde aille
+faire un somme. Après tant d'émotions, nous avons tous besoin de repos.
+D'ailleurs, sir Jonathan nous a donné l'exemple.
+
+L'Américain, homme pratique, voyant poindre à l'horizon une scène
+d'attendrissement, avait quitté furtivement la machinerie et l'on
+entendait, dans la cabine voisine, ses ronflements sonores qui faisaient
+trembler les parois de lithium.
+
+Le conseil de l'ingénieur fut jugé bon et l'on s'empressa de le suivre;
+cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Fricoulet et Gontran, retirés
+dans leur cabine, dormaient à poings fermés et que le sommeil était venu
+clore les paupières de Séléna, étendue sur sa couchette.
+
+Seul, Ossipoff veillait encore.
+
+Seul, dans la cabine qui lui servait de laboratoire, la face collée à un
+hublot, il tenait ses regards attachés sur l'insondable infini dont il
+avait rêvé l'exploration et qu'il lui fallait abandonner.
+
+Ses mains se crispaient nerveusement contre la paroi du véhicule où ses
+ongles s'ensanglantaient et, sur son visage bouleversé se lisaient les
+traces de l'épouvantable combat qui se livrait dans son âme.
+
+Abandonner ce rêve, ce rêve insensé, mais sublime!
+
+Certes, tout à l'heure, il était de bonne foi, quand il s'était résigné,
+sacrifiant à son amour pour sa fille, sa curiosité folle.
+
+Mais, maintenant...
+
+Ah! non, maintenant qu'il était seul, délivré de toute émotion, de toute
+influence, sa passion de l'Inconnu l'emportait, et, il le sentait, il
+était inutile qu'il luttât; il était vaincu à l'avance.
+
+Longtemps, cependant, il résista; mais, à la fin, il n'y put tenir.
+
+Pour gagner l'escalier conduisant à la machinerie, il lui fallait
+traverser la pièce où sa fille dormait.
+
+Un moment, il s'arrêta, la contemplant dans son repos calme et souriant;
+puis une larme roula de sa paupière et, se baissant, il effleura de ses
+lèvres le front de la jeune fille.
+
+--Pardon! murmura-t-il.
+
+Ensuite, sans bruit, il se glissa hors de la pièce, descendit, léger
+comme une ombre, les marches de l'escalier et entra dans la machinerie.
+
+S'il se fût vu, en ce moment, le vieillard eut reculé: son visage était
+livide, ses lèvres se tordaient dans une grimace douloureuse et, dans
+son masque convulsé, les yeux luisaient d'un éclat fiévreux, diabolique.
+
+Comme dans un accès de somnambulisme, Ossipoff marcha droit aux leviers
+qui commandaient au gouvernail, les saisit et les rabattit brusquement.
+
+Docile à cet ordre, l'_Éclair_ évolua dans l'espace et vira bord pour
+bord.
+
+Mickhaïl Ossipoff et ses compagnons étaient en route pour l'Infini.
+
+[Illustration]
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ I. Les naufragés de Mars
+ II. Où le génie de Gontran sauve encore la situation
+ III. Où Fricoulet se souvient qu'il est mécanicien-constructeur
+ IV. Comme quoi sir Jonathan perdit la raison
+ V. À travers la zone 28
+ VI. Jonathan Farenheit fait encore des siennes
+ VII. À travers l'atmosphère jovienne
+VIII. Dans lequel, grâce à Séléna,
+ Gontran peut augmenter ses connaissances astronomiques
+ IX. En route pour Neptune
+ X. Où nos héros brûlent Saturne
+ XI. Fédor Sharp en vue
+ XII. Un abordage dans l'espace
+XIII. Où Fédor Sharp a plus de chance qu'il ne mérite
+ XIV. Le Robinson cométaire
+ XV. Comme la lumière!
+ XVI. Dans lequel nos voyageurs, croyant revenir sur Terre,
+ partent pour l'Infini
+
+* *
+
+_Achevé d'imprimer_
+
+le dix décembre mil huit cent quatre-vingt-dix
+
+PAR CH. UNSINGER
+
+83, rue du Bac,
+
+POUR
+
+G. ÉDINGER, ÉDITEUR,
+
+34, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, 34,
+
+_À PARIS_
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+* * *
+
+VIENT DE PARAITRE
+
+Les Aventures de Sidi Froussard. (Haï-Dzuong, Hanoï, Sontay, Bac-Ninh,
+Hong-Hoa).
+
+Un vol. in-8º de 500 pages, avec 200 compositions inédites de F. Fau et
+de L. Vallet.--_Préface_ de PAUL BONNETAIN.
+
+* * *
+
+OUVRAGES DÉJÀ PARUS
+
+Aventures extraordinaires d'un Savant Russe.--Tome I. LA LUNE. Un vol.
+in-8 de 500 pages avec 400 compositions inédites de L. Vallet. _Préface_
+de CAMILLE FLAMMARION....56e mille
+
+Tome II. LE SOLEIL ET LES PLANÈTES. Un volume in-8° de 500 pages avec
+400 compositions inédites d'Henriot..........43e mille
+
+Marthe. (Nouvelles militaires.) Un vol. in-18 avec 150 dessins de L.
+Vallet..........épuisé
+
+Le Volontaire de 1815. Un vol. in-18 avec couverture en couleur de L.
+Vallet.......9e mille
+
+* * *
+
+EN PREPARATION
+
+La guerre sous l'eau.
+
+Aventures extraordinaires d'un Savant Russe.--Tome IV. LES MONDES
+STELLAIRES.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aventures Extraordinaires d'un Savant
+Russe; III. Les Planètes Géantes et les Comètes, by Georges Le Faure and Henri de Graffigny
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES ***
+
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+Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online
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+France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+opportunities to fix the problem.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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