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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 01:47:02 -0700 |
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Cayron et d'Henriot + +Release Date: July 15, 2007 [EBook #22078] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES *** + + + + +Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.] + + + + + G. LE FAURE et H. DE GRAFFIGNY + + Aventures Extraordinaires D'UN SAVANT RUSSE; + + III. LES PLANÈTES GÉANTES ET LES COMÈTES + + _500 Dessins de J. CAYRON et d'HENRIOT_ + + [Illustration] + + PARIS + +ÉDINGER, ÉDITEUR, 34, RUE DE LA MONTAGNE-SAINTE-GENEVIÈVE, 34 + + 1891 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + Notre pensée se sent en communication + latente avec ces mondes inaccessibles. + + Camille Flammarion. + _Les Terres du Ciel_. + +[Illustration 003: +Et durant des semaines, Ossipoff s'enthousiasmait, Fricoulet inventait, +Farenheit rageait, Gontran et Séléna causaient de leur mariage.] + +* * * + +Aventures Extraordinaires + +D'UN + +SAVANT RUSSE + +* * * + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LES NAUFRAGÉS DE MARS + + +[Illustration] + +Nuit épouvantable, terrifiante, que celle pendant laquelle Ossipoff et +ses compagnons, cramponnés à l'épave qui les portait, roulèrent avec +elle à travers les eaux en démence. + +Inondés par les vagues, fouettés par le vent qui hurlait à travers +l'espace, les malheureux sentaient trembler sous eux le sol fragile qui +leur servait de radeau; leurs yeux, dont la frayeur pourtant décuplait +l'acuité, ne pouvaient parvenir à percer l'ombre épaisse qui les +enveloppait ainsi qu'un suaire noir; mais ils avaient conscience que les +flots rongeaient l'île neigeuse, l'attaquaient avec rage, comme des +monstres carnassiers attachés à un cadavre auquel chaque coup de dent +arrache un lambeau. + +À tout moment, ils s'attendaient à voir leur fragile radeau se +disloquer, s'émietter et les livrer au gouffre. + +Soudain, Farenheit, qui avait pu se traîner jusqu'à une anfractuosité de +rocher dans laquelle il se tenait tapi, sentit une main se poser sur son +bras. + +[Illustration] + +Il fit un brusque mouvement, pris de peur: cet homme flegmatique, +imperturbable, que rien auparavant ne parvenait à émouvoir, avait les +nerfs tellement surexcités par l'étrange aventure à laquelle il se +trouvait mêlé, que cet attouchement le terrifia. + +--Qui va là? grommela-t-il d'une voix étranglée. + +--Eh! c'est moi, mon cher sir Jonathan! cria-t-on à son oreille. + +--Qui ça, vous? hurla l'Américain qui ne reconnaissait pas l'accent de +celui qui lui parlait. + +--Moi, Fricoulet, pardieu! Qui voudriez-vous que ce fût? + +--Je n'en sais, ma foi, rien, répliqua Farenheit dont les dents +claquaient, en dépit des efforts qu'il faisait pour triompher de son +inconsciente terreur. + +Il ajouta: + +--Je suis bien content que vous ne soyez pas mort, mon cher monsieur +Fricoulet. + +Sa main chercha dans l'ombre celle de l'ingénieur et la serra avec +énergie. + +--Merci du bon sentiment qui vous dicte ces paroles, riposta le jeune +homme; j'aime à croire qu'il s'applique également à nos compagnons. + +--Vivants aussi! s'écria l'Américain. + +--Tout comme moi;... mais, pardon, au milieu de cette débâcle, avez-vous +conservé votre chronomètre? + +Farenheit se palpa avec anxiété: ce chronomètre était un merveilleux +instrument indiquant, en même temps que les heures et les secondes, le +jour de la semaine, le quantième du mois, les saisons, les changements +de lune: il l'avait acheté, dès le début de ses opérations sur les +suifs, avec les premiers bénéfices réalisés, et il ne l'avait pas payé +moins de quatre cent cinquante dollars. + +[Illustration: CARTE DE LA PLANÈTE MARS] + +La question de l'ingénieur lui avait causé une émotion bien naturelle, +car il tenait à ce chronomètre duquel, depuis bien des années, il ne +s'était jamais séparé et qu'il s'était accoutumé à considérer comme un +fétiche. + +Aussi, poussa-t-il un soupir de satisfaction en le sentant à sa place, +dans la poche de son vêtement. + +--Oui, répondit-il, je l'ai toujours;... mais en quoi cela peut-il bien +vous intéresser? + +--Vous allez comprendre... voudriez-vous bien faire sonner votre +chronomètre? + +L'Américain tira l'instrument de sa poche, l'approcha tout près de son +oreille et pressa sur le ressort de la sonnerie. + +[Illustration] + +Un coup tinta faiblement. + +--C'est le quart, dit-il. + +--Le quart de quoi? bougonna Fricoulet. + +--C'est juste,... j'ai la tête tellement perdue que je ne pensais plus à +l'heure. + +Il pressa sur un autre ressort et, cette fois, le chronomètre fit +entendre trois petits coups à peine distincts. + +--Trois heures, dit l'Américain. + +--Trois heures et quart, murmura Fricoulet comme se parlant à +lui-même... encore deux heures à attendre. + +--À attendre quoi? + +--Le jour, parbleu. + +Et l'ingénieur ajouta d'un ton plein de satisfaction: + +--Dans deux heures, nous y verrons clair. + +--La belle avance! grommela Farenheit... Qu'il fasse jour ou qu'il fasse +nuit, la situation ne changera pas. + +--Assurément que le soleil ne peut avoir aucune influence sur le +cataclysme qui bouleverse la planète,... cependant, comme il est +inadmissible que les choses se poursuivent longtemps ainsi, peut-être y +aura-t-il moyen d'aviser. + +--Mais d'aviser à quoi?... + +--Eh! vous en demandez trop! s'écria l'ingénieur impatienté,... le +sais-je moi-même?... et quand la lumière du jour n'aurait d'autre +conséquence que de nous permettre de nous voir les uns les autres, il me +semble que ce serait là un résultat appréciable;... on se sentira moins +seul. + +Sur ces mots, Fricoulet, que le langage aigri de l'Américain énervait +sensiblement, regagna, en rampant, la place qu'il occupait auparavant +auprès de M. de Flammermont. + +--Gontran! fit-il. + +--Qu'y a-t-il? demanda le comte d'une voix morne. + +--Il fera jour dans deux heures. + +--Que m'importe! répliqua l'autre sur le même ton. + +--Alors, toi aussi! bougonna l'ingénieur,... le jour ou la nuit te sont +également indifférents!... tu ne réfléchis donc pas au parti que nous +pouvons tirer du soleil? + +Gontran riposta avec amertume: + +--Penses-tu donc que le soleil puisse nous sortir d'ici? + +--Qui sait?... peut-être! + +M. de Flammermont eut un haussement d'épaules que l'obscurité déroba aux +yeux de Fricoulet; à la suite de quoi, il retomba dans son mutisme +désespéré. Serrée sur sa poitrine, il tenait la tête de Séléna. + +L'épouvante avait fait tomber l'infortunée jeune fille dans un état +comateux si complet, si absolu, que Gontran l'eût cru morte s'il n'eût +senti, sous ses doigts, le faible battement du coeur; depuis de longues +heures, elle n'avait ni fait un mouvement, ni prononcé une parole. + +Quant à Ossipoff, toute la nuit M. de Flammermont et Fricoulet l'avaient +entendu monologuer à haute voix. + +Que disait le vieillard? + +Ni l'ingénieur, ni son ami ne connaissaient le russe, et c'est dans sa +langue natale que s'exprimait l'astronome. + +* * * + +Cependant, depuis quelque temps, la pluie torrentielle qui s'était mise +à tomber dès le commencement de la tempête, avait cessé; le vent, ne +hurlant plus d'aussi sinistre façon que précédemment, avait diminué de +violence, et les vagues, plus douces, ne déferlaient plus voracement +contre l'île qui servait de refuge aux naufragés. + +[Illustration: Ce pic, haut de plusieurs kilomètres, s'était effrité +dans l'Océan.] + +Fricoulet constata, par contre, un mouvement de balancement assez +comparable au roulis d'un bâtiment, mais dont il ne put s'expliquer la +cause. + +En admettant, en effet, que l'île neigeuse, arrachée des assises qui la +reliaient primitivement au fond de l'Océan, s'en allât à la dérive, sa +superficie était telle que, tout en glissant à la surface des eaux, +celles-ci ne devaient avoir aucune influence sur son centre de gravité. + +Au surplus, l'ingénieur ne s'arrêta pas longtemps à cette idée, se +réservant d'élucider la question dès qu'il ferait jour. + +Les deux heures qui séparaient encore les Terriens du lever du soleil +leur parurent longues comme deux siècles; et cependant, sauf Fricoulet, +nul d'entre eux n'espérait que la clarté du jour pût apporter quelque +amélioration à leur situation. + +Enfin, comme un voile de gaze qui se lève, l'épais brouillard qui les +enveloppait se dissipa, faisant succéder à l'ombre de la nuit la lueur +indécise et sale de l'aube. + +Puis, là-bas, tout là-bas, une ligne d'un rose pâle raya l'horizon et, +avec une rapidité surprenante, l'orient s'enflamma sous les feux d'un +soleil étincelant. + +Un profond soupir s'échappa des poitrines de nos amis; Séléna sembla, +comme par enchantement, revenir à la vie en apercevant l'astre radieux +qu'elle et ses compagnons désespéraient de revoir jamais. + +Au-dessus de leur tête, le ciel arrondissait sa coupole bleue, pure et +sans tache, piquée de mille étoiles blanchissantes à la lumière du +soleil. + +Tout autour d'eux, aussi loin que leur vue pouvait s'étendre, une mer, +une mer immense étalait sa nappe liquide, subitement plane et unie comme +un miroir; c'est à peine si le vent qui continuait de souffler, en +ridait légèrement la surface. + +En jetant alors un regard sur le sol qui les portait, Fricoulet eut +l'explication de ce balancement que la superficie de l'île neigeuse +rendait pour lui inexplicable... + +En une nuit, l'île avait été presque entièrement dévorée par les vagues +acharnées à sa destruction. + +L'immense pic couvert de neiges éternelles qui la dominait et lui avait +valu le nom dont l'avaient baptisée les astronomes terrestres, ce pic, +haut de plusieurs kilomètres, s'était effondré dans l'Océan; les bords +de l'île, déchiquetés, effrités, émiettés, s'en étaient allés en +lambeaux, si bien que l'ingénieur et ses compagnons se trouvaient +maintenant emportés sur un îlot d'une superficie d'à peine quelques +cents mètres carrés. + +[Illustration] + +Seul de tous ses compagnons, Fricoulet avait conservé assez de +sang-froid pour faire cette constatation qu'il conserva par devers lui, +jugeant ses amis assez déprimés déjà, pour qu'il ne cherchât point à +augmenter encore leur désespoir. + +Farenheit, cependant, était sorti de son atonie et, s'approchant du +vieux savant, lui demandait, la voix grondante d'une colère +difficilement contenue: + +--Eh bien! monsieur Ossipoff, depuis bientôt six mois que vous nous +traînez à votre suite, avec l'espoir de nous mettre dans une situation +inextricable, cette fois vous devez être satisfait,... car du diable si +vous allez pouvoir nous tirer d'ici. + +[Illustration] + +Le vieillard se contenta de hausser les épaules et ne répondit pas. + +--Si encore vous pouviez nous dire où nous sommes, bougonna l'Américain! +mais à voir les regards interrogateurs que vous lancez de tous côtés, il +est facile de deviner qu'à ce point de vue-là, vous êtes aussi ignorant +que nous... + +--Dame! ça manque de points de repère, ricana Gontran. + +--Peuh! + +Et il ajouta: + +--Ce n'est point de savoir où nous sommes qui m'intéresse, mais de +savoir où nous allons. + +Fricoulet dit alors en s'adressant à l'Américain: + +--Sir Jonathan, si ce peut être un adoucissement à votre chagrin que de +connaître la contrée martienne en laquelle la fatalité vous condamne à +terminer une existence consacrée jusqu'à présent au commerce des suifs, +soyez satisfait: nous devons nous trouver, en ce moment, au milieu de +l'Océan Kepler, appelé, par Schiaparelli, mer Erythrée et--voyez si je +précise--dans l'endroit désigné par lui sous le nom de Région de +Pyrrhus. + +Séléna qui, avec les rayons du soleil, avait repris son courage et sa +bonne humeur, sortit alors du silence dans lequel elle s'était renfermée +jusque-là. + +--Monsieur Fricoulet, demanda-t-elle, vous seriez bien aimable de +résoudre pour moi un problème que je me pose inutilement depuis un quart +d'heure. + +--Parlez, mademoiselle; et s'il est en mon pouvoir de répondre, je +répondrai; autrement, je vous renverrai aux lumières de mon ami Gontran. + +[Illustration] + +M. de Flammermont hocha la tête, d'un air mécontent, du côté d'Ossipoff. + +Mais le vieillard était occupé à dévisser, pour la nettoyer, la lunette +marine qu'il portait en bandoulière, et il était bien trop absorbé par +ce travail pour songer à écouter ce qui se disait autour de lui. + +--Monsieur Fricoulet, dit Séléna, le sol sur lequel reposent nos pieds +en ce moment est, n'est-ce pas, de même composition que le sol +terrestre? + +--Absolument oui, mademoiselle, du moins c'est ce qu'il me semble à +première vue. + +--Cependant, il serait impossible, sur notre planète natale, de faire +flotter à la surface de l'eau un carré de terre ou un quartier de roche. + +--Effectivement. + +--D'où vient alors que ce lambeau d'île puisse nous servir de radeau? + +--De ceci, mademoiselle: que, dans le monde où nous sommes, la densité +moyenne des matériaux est d'un tiers inférieure à celle des matériaux +terrestres, et que la pesanteur y est trois fois plus faible... Il est +donc à présumer que l'îlot qui nous porte a une densité un peu +inférieure à celle de cet Océan,... tenez, peut-être une densité égale à +celle de la glace... + +En ce moment, le visage de la jeune fille se contracta péniblement, puis +elle porta, dans un geste douloureux, les mains à sa poitrine, en même +temps qu'elle devenait toute pâle. + +[Illustration] + +--Qu'avez-vous, ma chère Séléna? s'écria Gontran en avançant les bras +pour la soutenir. + +--Je ne sais, balbutia-t-elle, mais je ressens là... une souffrance +intolérable,... c'est peut-être la faim. + +À peine Mlle Ossipoff eût-elle prononcé ces mots que Farenheit poussa +un formidable juron. + +--Eh! _by God_! grommela-t-il,... c'est cela, c'est bien cela!... voilà +un quart d'heure que, sans en rien dire, j'éprouve un malaise +inexprimable, incompréhensible,... j'ai faim. + +Et il promena autour de lui des regards avides, semblables à ceux que +roule un fauve affamé. + +Fricoulet fronça les sourcils. + +--Mon pauvre sir Jonathan, répliqua-t-il, votre appétit tombe mal, car +le garde-manger est vide... ou à peu près... + +--Ou à peu près, répéta l'Américain en se rapprochant. + +[Illustration] + +L'ingénieur tira de sa poche une petite fiole. + +--Mes amis, dit-il, il y a là-dedans douze doses de liquide nutritif que +ma prévoyance m'avait fait emporter. + +Farenheit fit mine de s'emparer de la bouteille; Gontran se jeta, +menaçant, devant lui. + +--Mlle Ossipoff, d'abord, déclara-t-il. + +--Soit, riposta l'Américain; mais qu'elle se hâte, alors, car je +défaille. + +Comme M. de Flammermont tendait la main vers le précieux flacon. + +--Un moment encore, dit l'ingénieur, entendons-nous bien pour qu'il n'y +ait point ensuite de disputes entre nous: pour bien faire, il nous +faudrait à chacun deux doses par jour; or, la fiole n'en contenant que +douze, cela réduirait notre alimentation à vingt-quatre heures. + +--Fort bien calculé, grommela Gontran, mais, de grâce, hâte-toi... + +--Je propose, en conséquence, de nous contenter, pour aujourd'hui, d'une +dose seulement,... de façon à pouvoir résister demain encore... + +--La belle avance, gronda Farenheit,... cela ne servira qu'à prolonger +notre agonie. + +--En ce cas, ricana l'ingénieur, abandonnez dès à présent votre part aux +autres, renoncez aux chances de sauvetage qui peuvent se présenter +pendant quarante-huit heures, décidez-vous à trépasser de suite et +fichez-nous la paix. + +Ce langage logique, énergique, en même temps que peu parlementaire, +produisit sur l'Américain un salutaire effet. + +[Illustration] + +--Mais, dit-il d'une voix radoucie, en nous réduisant à une dose par +jour pendant quarante-huit heures, cela ne fait que dix doses et, tout à +l'heure, vous avez dit que cette fiole en contenait douze, que +faites-vous des deux autres? + +--Permettez, reprit Fricoulet en tendant le flacon à Gontran, je ne +compte pas dans la réduction Mlle Séléna qui, plus faible de +constitution, doit, moins que nous, souffrir des privations que nous +sommes obligés de nous imposer. + +D'un coup d'oeil reconnaissant, M. de Flammermont remercia l'ingénieur de +cette bonne pensée; puis, après avoir versé dans un gobelet la ration de +Mlle Ossipoff, il la lui fit boire avec mille difficultés; la jeune +fille mourait littéralement de faim et, sous l'empire de la souffrance, +ses dents contractées refusaient de livrer passage au liquide. + +Enfin, il y parvint et, peu à peu, le visage pâle de Séléna reprit ses +couleurs. + +Quant à Farenheit, ses crampes d'estomac étaient telles qu'il se +précipita vers Fricoulet dans le but de s'emparer du précieux flacon. + +Mais l'ingénieur, qui n'avait dans la délicatesse de l'Américain affamé +qu'une médiocre confiance et qui craignait de le voir engloutir d'une +seule lampée la nourriture de tous ses compagnons, le repoussa, disant: + +--Allons-y doucement, mon cher sir Jonathan, j'ai lu dans des relations +de voyage que des malheureux étaient trépassés pour avoir, mourants de +faim, absorbé trop gloutonnement la nourriture que leur donnait leur +sauveur... Gare aux indigestions. + +Farenheit eut un haussement d'épaules formidable et, se saisissant du +gobelet que lui tendait l'ingénieur, en fit lestement disparaître le +contenu dans son gosier. + +Quelques secondes, il demeura immobile, semblant jouir des sensations +agréables produites par l'absorption de ce liquide régénérateur; mais +soudain, une grimace tordit sa bouche, sa face s'apoplectisa, ses yeux +roulèrent désespérément dans leur orbite, et les veines de son cou se +gonflèrent sous une poussée de sang. + +[Illustration] + +Ce que Fricoulet avait craint arrivait; la voracité de l'Américain +produisait, non une indigestion, mais une mauvaise digestion. + +--Marchez un peu, sir Jonathan, lui dit l'ingénieur, cela vous fera du +bien. + +Gontran prit Fricoulet à part. + +--Qu'allons-nous faire, maintenant? demanda-t-il;... tout à l'heure tu +as parlé des circonstances favorables qui pouvaient se présenter en +quarante-huit heures,... comptes-tu véritablement que nous pouvons +sortir d'ici? + +Avant de répondre, l'ingénieur porta son index à sa bouche, l'y plongea +tout entier et, ainsi humecté, l'éleva au-dessus de sa tête. + +--Toujours du Nord, murmura-t-il. + +Et son visage exprima une satisfaction profonde. + +--Que fais-tu donc? demanda Gontran. + +--Je vois d'où vient le vent. + +--Et c'est cela qui paraît te causer un si sensible plaisir? + +--Dame! je constate que le vent n'a pas changé et souffle toujours du +Nord. + +--Alors? + +--Alors, le courant qui nous entraîne, se dirigeant toujours du même +côté, je me dis que nous finirons bien par aborder quelque part. + +--Raisonnement fort logique,... seulement tu oublies que dans +quarante-huit heures, si nous n'avons pas rencontré quelque terre +hospitalière, nous serons morts de faim... + +Fricoulet fouilla dans ses poches, tira son inévitable petit carnet, +l'ouvrit et, sur l'une des pages, traça à la hâte quelques calculs; +ensuite, posant sa main sur l'épaule de son ami: + +--Rassure-toi, dit-il en souriant, ce n'est pas encore cette fois-ci que +nous irons dîner chez Pluton. + +M. de Flammermont lui saisit les mains. + +--En es-tu certain? + +--À moins que quelque circonstance imprévue ne vienne nous barrer la +route. + +--Quelle route? + +--Celle du continent de Secchi qui, ainsi que tu le sais, se trouve dans +l'hémisphère austral de Mars et dont les rivages sont bordés par l'océan +Kepler. + +--L'océan qui nous porte! s'écria Gontran. + +[Illustration] + +--Lui-même... Or, en supposant au courant qui nous entraîne une force de +300 mètres à la minute, cela nous donne 18 kilomètres à l'heure. + +--Eh bien? + +--Eh bien! ne sais-tu pas que, de l'île Neigeuse au continent de Secchi +ou _Noachis_ de Schiaparelli, l'océan Kepler mesure neuf cents +kilomètres; admettons que, par suite de l'invasion des eaux, une +certaine portion de cette dernière contrée ait disparu, mettons, si tu +veux, huit cents kilomètres; tu vois bien qu'en quarante-huit heures, +nous pouvons être sauvés... + +--Pour cela, il ne faut pas que le courant diminue de vitesse, ni que +quelque avarie survienne à notre îlot. + +--Quelque avarie, répéta Fricoulet en regardant curieusement M. de +Flammermont, que veux-tu dire? + +Et il ajouta, en frappant du talon le sol de l'île neigeuse: + +--Nous ne sommes point, comme de vulgaires naufragés, sur un radeau de +planches et de cordes que les vagues peuvent disloquer, mais sur un amas +de terre et de rochers. + +En ce moment, Farenheit revenait vers eux, après avoir fait, autour du +fragment d'île qui les portait, une petite promenade hygiénique. + +--Eh bien! sir Jonathan, demanda l'ingénieur, comment va? + +--Mieux... beaucoup mieux, répondit l'Américain. + +Il se remit en marche, disant: + +--Je vais faire encore un tour... alors, ça ira tout à fait bien. + +Et il avait fait déjà plusieurs enjambées, lorsqu'il s'arrêta et fit +volte-face, en s'entendant appeler par Fricoulet. + +[Illustration] + +--Sir Jonathan, questionna celui-ci, quelle heure avez-vous? + +L'Américain tira son chronomètre. + +--Quatre heures, répondit-il. + +L'ingénieur sursauta. + +--Quatre heures! s'écria-t-il, quatre heures du matin ou du soir? + +--Du matin... je pense... + +Fricoulet parut pensif; puis, relevant la tête qu'il avait laissé tomber +sur sa poitrine, il demanda encore: + +--Quand avez-vous remonté votre chronomètre? + +--À la Ville-Lumière; je l'ai remonté et mis à l'heure. + +--C'est bien, sir Jonathan, je vous remercie. + +L'Américain s'éloigna et les deux jeunes gens demeurèrent seuls, l'un en +face de l'autre, Fricoulet réfléchissant, et Gontran le regardant avec +curiosité. + +Enfin, il entendit l'ingénieur, se parlant à lui-même, murmurer: + +--Ville-Lumière... 270 degrés de longitude... quatre heures... hum!... +hum!... + +Il releva la tête et fixa un instant les yeux sur le soleil qui, déjà +haut à l'horizon, laissait tomber sur les eaux resplendissantes, une +pluie de rayons enflammés. + +Ensuite, l'ingénieur reporta ses regards sur l'îlot. + +Tout à coup, il dit à Gontran: + +--Ne bouge pas. + +L'autre s'immobilisa et Fricoulet le considéra attentivement. + +--C'est bien cela, c'est bien cela, bougonna-t-il encore; les ombres, +qui ont diminué depuis ce matin, deviennent stationnaires à présent... +Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que, pour la contrée où nous nous +trouvons, il fût midi... ou à peu près... + +Il saisit les mains de M. de Flammermont et s'écria: + +--Comprends-tu... hein? Comprends-tu? + +Le jeune comte secoua la tête et, jetant un regard défiant vers +Ossipoff, il répondit à voix basse: + +--Pas un mot. + +--C'est bien simple, cependant: le chronomètre de sir Jonathan marque, +pour la Ville-Lumière, quatre heures et, pour cette contrée, le soleil +marque midi... C'est donc une différence de huit heures entre la contrée +ou nous sommes et la Ville-Lumière... soit 120 degrés environ de +longitude. + +Il s'interrompit et demanda brusquement: + +--À propos, n'est-ce pas à toi, qu'avant de partir, Ossipoff avait +confié une carte de Mars? + +--C'est bien possible... Je ne m'en souviens pas. + +--Cherche dans tes poches, peut-être bien l'y auras-tu glissée au moment +de la débâcle. + +Le jeune comte suivit le conseil de son ami et tira en effet, de son +vêtement, une feuille de papier fripée, mouillée, dans un pitoyable +état. + +--Baste! fit l'ingénieur pour répondre à la mine piteuse de son ami, +telle qu'elle est, elle nous rendra encore bien des services. + +Il déplia la carte avec mille précautions, l'étendit sur le sol et, +s'agenouillant, promena son doigt sur les indications, un peu confuses +et brouillées par l'eau, qu'elle contenait. + +--Tu vois, dit-il à Gontran qui s'était agenouillé à côté de lui, tu +vois qu'il nous est impossible de supposer que le courant nous ait +entraînés à l'ouest de la Ville-Lumière. + +--Non, je ne vois pas cela... + +[Illustration] + +--Comment! ne t'ai-je pas dit que nous nous trouvions à environ 120 +degrés de longitude du 270 degré? et ne vois-tu pas qu'à cette distance, +la carte de Mars ne porte trace d'aucun océan? + +--Ah! si... je vois bien cela; seulement, permets-moi de te dire que +cela ne prouve rien, car nous pouvons parfaitement bien naviguer, en ce +moment, sur les terres tracées ici par Schiaparelli et inondées depuis. + +Fricoulet réfléchit un moment et répondit: + +[Illustration] + +--Si ton raisonnement, dont je reconnais la logique, était juste en +l'espèce, nous aurions, depuis le temps que nous sommes entraînés à la +dérive, abordé sur quelque terre; en outre, la violence du courant me +pousse à supposer une grande profondeur à la masse liquide qui nous +porte, profondeur non admissible si nous naviguions simplement sur des +continents submergés... Je reprends donc mon raisonnement... ne pouvant +nous trouver à l'ouest du 270° degré, c'est forcément à l'est que nous +nous trouvons. Voilà pour la longitude; quant à la latitude, la hauteur +du soleil, au-dessus de l'horizon, à midi, me la donne... +malheureusement, je n'ai pas de sextant. + +--Un sextant! Qu'est-ce que cela? + +--L'instrument qui sert à mesurer la hauteur du soleil... + +Tout en parlant, il pivotait sur ses talons, cherchant évidemment, +autour de lui, de quoi remplacer l'instrument qui lui manquait. + +Tout à coup, il avisa Ossipoff qui, renversé sur le dos, étudiait dans +le ciel bleu, des astres invisibles pour ses compagnons, mais que sa +lunette lui permettait sans doute d'apercevoir. + +L'ingénieur s'avança vers lui. + +--Pardon, monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton fort aimable, pourriez-vous +me prêter votre lunette quelques instants? + +--Pourquoi faire? grommela le vieillard, furieux d'être dérangé dans ses +études. + +--Monsieur de Flammermont en aurait besoin pour remplacer un sextant. + +Et, répondant au regard interrogateur que le vieux savant attachait sur +lui, l'ingénieur ajouta: + +--Il désire mesurer la hauteur du soleil, pour être fixé sur la +latitude. + +Le visage d'Ossipoff se dérida, comme toutes les fois qu'il était admis +à constater les connaissances scientifiques de son futur gendre. + +--C'est très bien, dit-il en tendant à Fricoulet la lunette demandée. + +L'ingénieur revint vers le jeune comte en lui disant, assez haut pour +être entendu du vieillard: + +--Voici ce que tu désires. + +Gontran prit machinalement l'instrument. + +--Qu'est-ce que tu yeux que je fasse de cela? demanda-t-il à voix basse. + +--Que tu mesures le soleil, répondit Fricoulet sur le même ton. + +--Comment cela? + +--Vise le Soleil avec la lunette, et l'angle formé par l'instrument et +par l'horizontale te donnera la hauteur du Soleil... tout simplement. + +Docilement, le jeune comte braqua l'instrument sur l'astre du jour, +pendant que Fricoulet, sans en rien laisser paraître, prenait les +mesures nécessaires. + +Enfin, il lui murmura à l'oreille: + +--La hauteur du Soleil est de 65 degrés. + +--C'est donc par le 65e degré de latitude que nous nous trouvons, fit +Gontran. + +L'ingénieur eut un tressaut formidable. + +--Malheureux, dit-il, tu veux donc te faire étrangler par le digne +monsieur Ossipoff. + +M. de Flammermont fixa un regard tellement ahuri sur son ami, que +celui-ci ne put s'empêcher de sourire. + +--Voici notre situation exacte, dit-il: 20 degrés de latitude sud et 30 +degrés de longitude ouest... en prenant, comme point de repère, le +méridien de la Ville-Lumière... Si tu veux communiquer ces résultats à +M. Ossipoff, cela lui fera certainement plaisir, en même temps que cela +te permettra de faire parade de tes connaissances scientifiques. + +Gontran accueillit la moquerie de son ami par un haussement d'épaules; +il allait cependant se diriger vers le vieillard, lorsque, se ravisant, +il demanda: + +--S'il lui prenait fantaisie de me questionner au sujet de ce que je +pense de la situation? + +[Illustration] + +--Tu lui répondrais que le vent souffle du Nord et que le Soleil semble +indiquer que nous dérivons vers le Sud-Est. + +--Alors, je puis dire hardiment que nous aborderons vers cette terre de +_Noachis_ dont tu parlais tout à l'heure. + +--Absolument... à moins d'accidents imprévus. + +--Et vous avez bien raison d'ajouter cela, monsieur Fricoulet, déclara +Farenheit qui arrivait derrière les jeunes gens. + +Tous les deux, d'un même mouvement, se retournèrent et poussèrent un cri +de surprise. + +Le visage de l'Américain exprimait une violente émotion, ses lèvres +tremblaient et, sous les sourcils épais, hérissés, les yeux brillaient +d'un éclat singulier. + +--Qu'avez-vous, sir Jonathan, fit M. de Flammermont, et que signifient +les paroles que vous venez de prononcer? + +--Cela signifie que, si cela continue de la sorte, nous n'aurons bientôt +plus rien sous la plante des pieds pour nous porter jusqu'à cette terre +promise. + +Fricoulet regarda l'Américain d'un air qui signifiait clairement qu'il +commençait à concevoir des doutes sérieux sur le bon équilibre de sa +cervelle. + +[Illustration] + +Quant à Gontran, il demanda: + +--Si cela continue, venez-vous de dire..., de quoi parlez-vous? + +--De l'île sur laquelle nous sommes et qui va diminuant de surface. + +Les yeux du comte s'arrondirent, il considéra Farenheit un moment, puis, +se penchant à l'oreille de Fricoulet: + +--Je crois que le pauvre homme devient fou, murmura-t-il. + +--C'est également mon avis, répondit l'ingénieur sur le même ton. + +Ensuite, s'adressant à l'Américain: + +--Alors, fit-il, l'île neigeuse diminue? + +--On dirait qu'elle fond. + +--Nous serions sur un iceberg que cela pourrait s'admettre; mais des +pierres, des roches et de la terre, cela ne fond pas. + +--Non,... mais ça s'effrite. + +--Et sur quoi vous basez-vous pour parler ainsi? + +--Tout à l'heure, lorsque m'a pris ce singulier malaise que vous m'avez +conseillé de combattre par une promenade hygiénique, j'ai marché jusqu'à +ce que j'aie fait le tour complet de l'île. + +--Nous savons cela,... nous vous avons vu. + +--Mais ce que vous ne savez pas... c'est que, tout en marchant, je +comptais mes enjambées. + +--C'est la preuve d'un esprit méticuleux, fit plaisamment M. de +Flammermont... et combien d'enjambées vous a donné ce tour complet de +l'île neigeuse? + +--Cinq cent vingt enjambées... plus deux de mes pieds, le talon de l'un +mis à la pointe de l'autre. + +[Illustration: Les Terriens finirent par se trouver serrés, coude à +coude, sur une sorte de promontoire.] + +--Eh bien? + +--Comme vous l'avez vu également, j'ai fait un second tour; par +curiosité, j'ai compté comme la première fois et... + +--Vous avez trouvé moins d'enjambées? + +--Non, j'ai trouvé le même nombre... cinq cents. + +--Alors, qu'est-ce qui vous inquiète? + +--Ce sont mes deux pieds qui manquent. + +Fricoulet éclata de rire. + +[Illustration] + +--En vérité! s'écria-t-il, voilà bien de quoi vous mettre la cervelle à +l'envers! Vous ayez fait les enjambées plus longues au second tour qu'au +premier,... voilà tout. + +Farenheit secoua gravement la tête. + +--Monsieur Fricoulet, déclara-t-il, avant d'entreprendre le commerce des +suifs, j'étais arpenteur dans le Far-West; c'est moi qui ai mesuré la +plupart des terrains occupés actuellement, dans le Nouveau-Monde, par +les émigrants que nous envoie chaque année l'Ancien continent,... c'est +vous dire que mes jambes se sont, depuis longtemps, rompues à un +écartement qui ne varie pas d'une ligne... quatre-vingt-quinze +centimètres... d'un talon à l'autre, j'en donnerais ma tête à couper. + +--Je ne dis pas le contraire, monsieur Farenheit, riposta l'ingénieur, +et loin de moi la pensée de vouloir nier la longueur constante de vos +enjambées; seulement il peut parfaitement y avoir erreur dans votre +compte, étant donné que la différence consiste seulement dans une +longueur de deux pieds. + +L'Américain désigna ses jambes. + +--Savez-vous, monsieur, dit-il d'un air digne, que chacun de mes pieds +ne mesure pas moins de trente-sept centimètres, ce qui, en les mettant +bout à bout, donne une longueur de soixante-quatorze centimètres. Eh +bien! jamais!... vous entendez bien!... jamais, dans ma vie d'arpenteur, +je n'ai fait une erreur si considérable,... donc, du moment où je +n'admets pas m'être trompé, c'est la surface qui a diminué. + +Gontran haussa les épaules. + +--C'est très logique, comme raisonnement, dit-il; mais c'est votre +infaillibilité que je ne puis admettre. + +Farenheit devint rouge de colère. + +--Contrôlez mon calcul, dit-il, vous déciderez ensuite; quant à moi, je +veux en avoir le coeur net. + +Sur ces mots, il tourna les talons et se remit en marche. + +[Illustration] + +Derrière lui, lui emboîtant exactement le pas, s'avança Gontran, puis +Fricoulet; et tous les trois, à la queue leu leu, firent lentement le +tour de l'île, s'ingéniant à faire les plus régulières possibles leurs +enjambées qu'ils comptaient à voix basse. + +Une fois arrivés à leur point de départ, ils s'arrêtèrent et l'Américain +s'écria triomphalement: + +--Quand je vous le disais! je n'en trouve plus que quatre cent +quatre-vingt-dix-huit; c'est donc deux enjambées et deux pieds de moins +qu'au tour précédent. + +--Moi! j'en ai compté cinq cent trente-cinq, dit M. de Flammermont. + +--Ah! moi! fit l'ingénieur en montrant ses petites jambes, si grand que +j'aie pu ouvrir mon compas naturel, je n'ai pu faire moins de cinq cent +soixante-dix enjambées... + +Fricoulet avait tiré son carnet et inscrit sur une page blanche les +chiffres fournis par ses deux compagnons et par lui-même; puis il dit: + +--Maintenant, recommençons. + +Et ils repartirent, mais en sens contraire; Gontran ayant affirmé qu'il +devait en être de cette preuve comme de la preuve de l'addition qui se +fait à rebours. + +Au fur et à mesure que les deux amis avançaient dans cette seconde +promenade, leur nez s'allongeait sensiblement et leurs traits +exprimaient une inquiétude profonde. + +Enfin, quand ils furent arrivés et qu'ils se regardèrent, Gontran +s'écria: + +--Toi aussi, hein!... tu as constaté une diminution. + +Fricoulet répondit affirmativement par un signe de tête. + +--Oui, dit-il, une diminution sensible; au lieu de cinq cent +soixante-dix enjambées que me donnait le premier tour, je n'en trouve +plus que cinq cent cinquante-neuf... et je suis certain de les avoir +faites aussi longues que les autres. + +--C'est comme moi, répondit Gontran, j'en ai compté seulement cinq cent +vingt-huit. + +--Et moi quatre cent quatre-vingt-dix-sept, dit Farenheit. + +Les trois hommes se regardèrent longtemps en silence: leur face était +grave et les plis profonds qui sillonnaient leur front prouvaient +l'angoisse horrible qui leur étreignait le coeur. + +La surface de l'île diminuait d'heure en heure; battu constamment par +les vagues, ébranlé, disloqué par les horribles secousses de la tempête, +le sol s'effritait peu à peu et il fallait envisager le moment où l'île +neigeuse ne présenterait même plus assez de surface pour continuer à +jouer ce rôle de radeau sauveur, grâce auquel les Terriens avaient +échappé au cataclysme. + +--Que faire? murmura Gontran dont, instinctivement, les yeux se +dirigèrent vers Séléna pour l'envelopper d'un regard de tendresse. + +--Rien, répondit Fricoulet; contre ce qui se passe, nous sommes +impuissants; attendons et souhaitons que la rapidité du courant +l'emporte sur l'émiettement de l'îlot. + +--Mais plus le courant est fort et plus il me semble que les vagues +doivent ronger le rivage avec violence. + +--C'est parfaitement exact, riposta l'ingénieur; ne souhaitons donc rien +et attendons... Mais surtout pas un mot de tout ceci à ce vieillard ni à +cette jeune fille; il est inutile de les épouvanter à l'avance; il sera +toujours temps de les prévenir lorsque le péril sera imminent. + +Gontran et Farenheit indiquèrent, d'un mouvement de tête, qu'ils étaient +d'accord sur ce point avec Fricoulet; puis chacun d'eux s'écarta pour se +livrer en paix aux réflexions que lui suggérait son propre tempérament. + +Fricoulet calculait, Farenheit rageait, Gontran se lamentait. + +Et toute la journée se passa ainsi sans que rien vînt troubler la +désespérante monotonie de cette navigation étrange; pas un être vivant +ni dans l'air, ni dans l'eau; à l'horizon pas une voile, pas un vestige +de terre qui pût donner espoir aux malheureux naufragés. + +[Illustration] + +Ces régions paraissaient complètement désertes et, lorsqu'au soir, le +soleil se coucha à l'Occident, le radeau semblait immobile, figé au +centre d'une circonférence liquide infinie. + +Fricoulet, cependant, estima que l'on avait parcouru une cinquantaine de +lieues vers le Sud-Est; mais une nouvelle promenade autour de l'îlot lui +démontra également que le nombre des enjambées avait diminué de près de +cent. + +[Illustration] + +--Fichtre! pensa-t-il, voilà qui devient inquiétant... Si cela continue +dans les mêmes proportions, la journée de demain ne s'écoulera pas sans +catastrophe. + +Et il ajouta avec philosophie: + +--Après tout, à quoi bon s'inquiéter? S'il est écrit là-haut que je ne +dois point revoir le boulevard Montparnasse et que mes jours doivent se +terminer au fond d'un océan martien... j'aurai beau dire et beau faire, +il faudra bien que ma destinée s'accomplisse. + +Et, sur cette belle pensée, il s'allongea aux côtés de Gontran et de +Farenheit qui, accablés de fatigue, ronflaient déjà, insouciants du +péril qui les menaçait. + +D'ailleurs, n'était-il point sage à eux de mettre en pratique le +proverbe d'après lequel «qui dort dîne»; la pénurie du garde-manger leur +faisait un devoir de chercher dans le sommeil l'oubli de leurs +tiraillements d'estomac. + +* * * + +Ils furent réveillés par un cri que poussa tout à coup Ossipoff. + +--Terre! terre! + +En un clin d'oeil, ils furent sur pied et coururent au vieillard qui se +tenait immobile, la lunette braquée sur l'horizon. + +L'aube se levait et, au loin, à travers la brume légère qui flottait à +la surface des eaux, une ligne grisâtre, indécise, barrait l'horizon. + +--Sauvés!... nous sommes sauvés! hurla Farenheit en se jetant dans les +bras de Fricoulet. + +Celui-ci, peu sensible à l'étreinte formidable de l'Américain, le +repoussa rudement, en disant d'un ton de mauvaise humeur: + +--Vous me semblez vendre la peau de l'ours avant de l'avoir jeté à +terre, mon cher sir Jonathan... la contrée que vous apercevez là-bas et +qui ne peut être que le continent de Noachis, se trouve encore à une +quarantaine de kilomètres d'ici. + +--Et avant que nous ne l'ayons atteint, continua Gontran qui arrivait +après s'être livré à un nouvel arpentage, l'îlot sera réduit à sa plus +simple expression. + +--Combien d'enjambées? demanda Fricoulet. + +--Cent vingt-quatre, répondit le jeune comte. + +--Et il n'est que cinq heures du matin, murmura l'ingénieur d'un ton +accablé. + +On absorba une dose de liquide nutritif, la dernière, puis on demeura +immobile, figé dans une muette contemplation de cette terre vers +laquelle on dérivait avec une désespérante lenteur. + +Vers midi, on avait fait une vingtaine de kilomètres et déjà, à l'aide +de la lunette d'Ossipoff, on distinguait vaguement la côte basse et +déchiquetée du continent tant désiré. + +--Il me semble que nous avançons plus rapidement, dit Farenheit. + +--Preuve que notre îlot diminue de surface, répondit l'ingénieur. + +Maintenant, en effet, les Terriens se trouvaient réunis sur une +plate-forme rocailleuse qui ne mesurait pas plus de dix mètres de long +sur quatre mètres de large. + +--N'y aurait-il aucun moyen d'activer notre marche? demanda M. de +Flammermont, une voile par exemple? + +--Et avec quoi voudrais-tu fabriquer une voile? dit Fricoulet. + +--Avec nos habits, notre linge... + +--Il faudrait pouvoir les réunir les uns aux autres; et puis, le sol qui +nous porte est encore trop lourd pour pouvoir obéir à l'impulsion du +vent. + +Farenheit frappa du pied avec fureur. + +--Alors... quoi? gronda-t-il, il nous faut mourir, sans rien tenter pour +nous sauver. + +[Illustration] + +Et il dressait son poing fermé vers cette terre qui représentait la vie +et à laquelle il semblait impossible d'aborder. + +Fricoulet, tout à coup, se toucha le front du doigt et dit tout bas en +s'adressant à Gontran et à Farenheit: + +--J'ai une idée. + +Ils s'empressèrent autour de lui. + +--Une idée!... une idée qui peut nous sauver? demandèrent-ils. + +--Qui peut nous sauver, répondit l'ingénieur avec assurance. + +--Laquelle? + +--Laissez-moi réfléchir encore... attendez et, lorsque le moment sera +venu, je vous ferai part de mon projet. + +Trois heures s'écoulèrent encore pendant lesquelles l'Américain mesura +l'îlot plus de dix fois. + +--Vous savez qu'il diminue toujours, revenait-il dire à Fricoulet. + +Celui-ci haussait les épaules et répondait avec calme: + +--C'est bon, laissez-le diminuer. + +Enfin, vers cinq heures du soir, les Terriens finirent par se trouver +serrés, coude à coude, sur une sorte de promontoire en roche grise, de +deux mètres carrés tout au plus. + +Fricoulet alors se décida à parler. + +--Mes amis, dit-il, j'ai pensé à un moyen qui, tout en imprimant à notre +radeau une vitesse plus grande, l'allégerait en même temps. + +Farenheit ouvrit des yeux énormes et Gontran s'écria: + +--Songerais-tu à adapter à notre îlot un moteur de ton invention? + +--Précisément. + +--Est-ce que?... + +Et le jeune comte appuya l'extrémité de son index sur le front de son +ami. + +[Illustration] + +L'ingénieur secoua la tête en riant. + +--Rassure-toi, répliqua-t-il, je ne suis pas fou. + +--En ce cas, explique-toi... en quoi consiste ce moteur? + +--Dans nos bras et dans nos jambes. + +--Tu perds la tête! + +--Non pas: Sir Jonathan, ainsi que nous en avons pu juger maintes fois, +est un nageur émérite... moi-même, sans avoir la prétention d'égaler +lord Byron, le plus fort nageur du siècle, je me tire d'affaire à mon +honneur... Si donc, sir Jonathan n'y voit aucun inconvénient, il va se +mettre à l'eau avec moi et tous les deux nous pousserons l'îlot. + +--Mais c'est de l'insanité! s'écrièrent ensemble tous les Terriens... + +--Une insanité qui diminuera de cinquante pour cent le poids du radeau +et qui, par cela seul, augmentera sa rapidité dans les mêmes +proportions, sans compter la vitesse que nous pourrons lui imprimer... + +[Illustration] + +Les voyageurs se regardaient, ne sachant à quoi se résoudre. + +Voyant leur indécision, Fricoulet s'écria: + +--Essayons toujours... la tentative ne nous fera courir aucun risque; +quant à sir Jonathan, je crois qu'il se soucie autant que moi de prendre +un bain. + +[Illustration] + +L'Américain examina d'un regard attristé ses vêtements que toute la +journée précédente et toute la nuit avaient à peine suffi à sécher. + +--Allons, bougonna-t-il enfin, si vous croyez que cela puisse être de +quelque utilité... + +Comme il achevait ces mots, un bruit se fit entendre derrière eux et, se +retournant, ils constatèrent qu'un pan de l'îlot, miné sourdement par +les vagues, venait de tomber à l'eau. + +[Illustration] + +En même temps, le sol sembla s'abaisser sous la surface liquide et les +voyageurs se trouvèrent avoir de l'eau jusqu'aux chevilles. + +Séléna jeta un cri d'épouvante, Gontran courut à elle pour la rassurer +et la prendre dans ses bras; mais, dans le brusque mouvement qu'il fit, +il imprima à l'épave un balancement tel qu'elle faillit chavirer. + +--Eh bien! demanda Fricoulet narquoisement, il est temps, je crois, de +jeter du lest... allons, sir Jonathan... + +Sur ces mots, il allongea les bras au-dessus de sa tête et, les mains +réunies, piqua une tête dans l'Océan. + +L'eau rejaillit en écume argentée; puis, la tête de l'ingénieur reparut +presque aussitôt à la surface. + +--Eh bien! demanda-t-il, constatez-vous un allégement? + +--Nous avons les pieds presque à sec, répondit Ossipoff. + +Farenheit hésitait toujours, promenant ses regards de ses vêtements secs +à la nappe liquide dans laquelle il lui fallait s'immerger. + +Déjà Fricoulet avait passé à l'arrière de l'îlot et, nageant d'un bras, +le poussait de l'autre. + +Alors, l'Américain eut honte de ses hésitations et, tout en mâchonnant +entre ses dents un juron de mauvaise humeur, il fit comme l'ingénieur et +se jeta à l'eau. + +--Hurrah! s'écria Gontran, nous remontons de deux pieds. + +--Parbleu! riposta gaîment Fricoulet, juste le poids de ceux de sir +Jonathan... des pieds de trente-huit centimètres! + +On navigua ainsi pendant trois heures; les deux nageurs se reposaient +alternativement, l'un faisant la planche et se laissant traîner à la +remorque, pendant que l'autre faisait fonctionner ses moteurs naturels, +ainsi que l'ingénieur appelait ses bras et ses jambes. + +La nuit, heureusement, était claire, bien que de légers nuages flottant +au ciel empêchassent d'apercevoir les étoiles; Phobos n'avait point +encore paru à l'horizon; Deimos seul éclairait Mars. + +Perdue dans la brume, à quelques kilomètres à peine, la terre de Noachis +apparaissait vaguement. + +Mais, maintenant, l'épave semblait ne plus avancer, Fricoulet et son +compagnon étaient épuisés de fatigue et mouraient de faim; tout ce +qu'ils pouvaient faire était de lutter contre un courant dans lequel ils +étaient tombés et qui tendait à les faire dériver vers l'Ouest. + +--Je crois bien que nous sommes perdus, murmura l'ingénieur à l'oreille +de l'Américain. + +--Perdus... grommela celui-ci,... perdus, lorsque la terre est là... si +près de nous! C'est sombrer au port, _By God!_ + +Puis, tout à coup, il poussa un gémissement et balbutia: + +--À moi!--Monsieur Fricoulet,--il me semble que je m'évanouis. + +Mais avant que l'ingénieur eut pu le saisir par le bras pour le +soutenir, la tête de l'Américain avait disparu. + +--Fichtre! grommela Fricoulet, est-ce qu'il va tourner de l'oeil ainsi, +sans dire gare. + +Et il s'apprêtait à plonger, lorsque, de l'autre côté de l'îlot, à +l'avant, une voix s'écria, vibrante de joie. + +--Sauvés! nous sommes sauvés! + +Cette voix était celle de l'Américain. + +--On a pied ici, continua-t-il... arrivez donc. + +En quelques brasses, l'ingénieur eut rejoint son compagnon et le vit qui +se tenait debout, avec de l'eau jusqu'à la poitrine; doucement il se +laissa couler et fut fort surpris de sentir le sol sous ses pieds; par +exemple, comme il était plus petit que l'Américain, l'eau lui venait +jusqu'au menton. + +[Illustration] + +--Victoire!--victoire! s'écria-t-il. + +Et s'adressant à Gontran et à Ossipoff. + +--Si vous m'en croyez, vous ferez comme nous et vous vous mettrez à +l'eau... c'est, je crois, le moyen d'arriver le plus tôt possible à la +terre ferme. + +[Illustration] + +Une discussion éclata entre le vieux savant et sa fille. + +Séléna voulait faire comme ses compagnons, et quitter, elle aussi, +l'épave. + +--Je suis honteuse, disait-elle, d'augmenter encore la fatigue de ces +braves amis... Je ne suis pas en sucre et je ne fondrai certainement pas +en suivant votre exemple. + +Ossipoff ne voulait pas entendre de cette oreille-là et exigeait que la +jeune fille demeurât sur l'îlot. + +--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet, nous perdons là un +temps précieux; quant à moi, je trouve que mademoiselle a raison, non +pas tant à cause du surcroît de fatigue que nous cause la traction de ce +bloc de terre, qu'à cause du retard que cela nous occasionne. + +--Vous voyez, cher père, que j'ai raison! fit la jeune fille. + +--Possible, gronda le vieillard, mais je ne veux point que tu te mettes +à l'eau quand je devrais, à moi tout seul, tirer cette épave. + +--Eh! mon cher monsieur, s'exclama Fricoulet, qui vous parle de mettre +Mlle Séléna à l'eau. + +--Alors, je ne comprends plus. + +--Donnez-moi votre redingote. + +Bien que continuant à ne pas comprendre, Ossipoff se dépouilla +docilement de son vêtement. + +Alors, l'ingénieur s'écria: + +--Vous, sir Jonathan, empoignez-moi cette redingote par ici, et toi, +Gontran, prends-la par là... Eh bien! est-ce que cela ne forme pas un +confortable hamac dans lequel Mlle Séléna va pouvoir s'asseoir +commodément? + +Malgré ses répugnances à augmenter la fatigue de ses compagnons, la +jeune fille dut prendre place sur ce brancard improvisé et la petite +caravane se mit en marche, précédée de Fricoulet qui sondait prudemment +le terrain; Ossipoff suivait, prêt à relayer celui des porteurs qui se +sentirait fatigué le premier. + +[Illustration] + +Ils avancèrent ainsi avec rapidité, pendant une demi-heure, le niveau de +l'eau s'abaissant progressivement; tout à coup Fricoulet poussa un cri +et s'arrêta, les autres, croyant à un accident, le rejoignirent au pas +de course. + +Ils aperçurent alors, dans l'espace, à quelque distance, noyés un peu +dans les brumes de la nuit, une multitude d'astres brillants dont la +lueur éclairait le sol. + +--C'est à croire que la voie lactée tout entière s'est décrochée du ciel +et est tombée sur Mars, ricana Gontran. + +--Ne trouves-tu pas que cela donne la même impression que l'approche +d'une grande ville terrestre? dit à son tour Fricoulet; si l'on ne +jurerait pas voir là, à quelques centaines de mètres, le panorama +nocturne de Paris, avec ses milliers de becs de gaz dont la +réverbération fait rougeoyer le ciel sur une étendue de plusieurs +lieues. + +--Avec cette différence, fit Ossipoff, qu'ici la réverbération se +produit de haut en bas. + +--Allons! en route, reprit l'ingénieur; je ne sais pourquoi, mais un +pressentiment me dit que cette grande lueur va être pour nous ce que +fut, pour le petit Poucet, la lumière du charbonnier qu'il aperçut tout +à coup dans la forêt. + +[Illustration] + +[Illustration: D'immenses caissons métalliques, remplis d'un gaz plus +léger que l'air...] + + + + +CHAPITRE II + +OÙ LE GÉNIE DE GONTRAN SAUVE ENCORE LA SITUATION + + +[Illustration] + +Les Terriens s'étaient remis en marche, foulant avec volupté ce sol +martien sur lequel ils avaient désespéré, durant de si longues heures, +de jamais poser le pied; ils avaient oublié leurs membres brisés par la +fatigue, leur estomac détraqué par la faim, leur cerveau alourdi par +l'angoisse. + +Ils se sentaient revivre et aspiraient avec volupté l'air frais et +vivifiant de la nuit. + +Prenant comme phare, pour se diriger dans leur course, cette lueur +énigmatique qui augmentait d'intensité à mesure qu'ils avançaient, ils +suivaient le bord d'une nappe liquide qui s'enfonçait, ainsi qu'une baie +étroite ou l'estuaire d'un fleuve, dans l'intérieur des terres. + +--Penses-tu, réellement, que ce soit là une ville? demanda Gontran à +l'oreille de son ami;... tout insipide que soit le mode d'alimentation +en usage sur cette planète, j'ai hâte de me restaurer... voilà les +tiraillements d'estomac qui recommencent. + +--Que veux-tu que je te dise? mon pauvre vieux, répliqua l'ingénieur; +sur ce sujet, je suis aussi ignorant que toi et j'en suis réduit à des +suppositions. + +Tout à coup Séléna s'écria: + +--Tiens! une étoile filante! + +Tous levèrent la tête et aperçurent, en effet, un point lumineux qui, +d'un rayon enflammé, zébrait l'espace assombri. + +Ce point paraissait s'être détaché de cette agglomération brillante que +M. de Flammermont avait pris tout d'abord pour la voie lactée; en outre, +on eût dit qu'il se dirigeait vers les Terriens. + +En entendant l'exclamation de sa fille, Ossipoff haussa les épaules. + +--Une étoile! grommela-t-il; mais ma pauvre enfant, tu n'aurais pas eu +le temps de la signaler, que déjà elle aurait disparu. + +--Et non seulement elle ne disparaît pas, mais encore elle devient de +plus en plus brillante, déclara Farenheit. + +--Ne vous semble-t-il pas apercevoir une masse sombre qui se meut dans +le sillage de ce point lumineux? demanda Gontran. + +Fricoulet frappa joyeusement ses mains l'une contre l'autre. + +--Bravo! s'écria-t-il,--cette étoile n'est autre chose que la lampe +électrique d'un Martien. + +--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Fricoulet, fit Séléna, à laquelle il +tardait, comme à ses compagnons, de se reposer enfin d'aussi longues +fatigues. + +Comme elle achevait ces mots, un sifflement se fit entendre, assez +semblable à un bruit d'ailes fendant l'espace et, presque aussitôt, un +corps s'abattit près des voyageurs. + +Ainsi que l'avait pronostiqué Fricoulet, c'était, en effet, un Martien +qui dirigeait sur eux la lumière de la minuscule, mais éclatante +lanterne fixée à son front. + +Quand il les eut considérés attentivement, il poussa deux ou trois sons +gutturaux. + +L'ingénieur qui, on se le rappelle, avait servi jusqu'alors d'interprète +à ses compagnons, s'avança vers l'indigène et échangea avec lui quelques +monosyllables rapides. + +Puis, le Martien reprit son vol et disparut, léger comme une flèche, +dans la nuit. + +Gontran poussa une exclamation désappointée. + +--Eh bien! quoi, fit-il, il s'en va, comme ça!... et nous? + +--Tranquillise-toi, dit alors Fricoulet, il va revenir avec un véhicule +qui, dans la situation où nous nous trouvons, sera, je pense, accueilli +joyeusement... + +--Mais ces lumières?... demanda Ossipoff. + +--... Sont celles d'une ville aérienne où nous allons nous rendre. + +--Une ville aérienne! répéta Gontran... ah ça! dans ce maudit pays, +c'est de plus fort en plus fort... comme chez Nicolet. + +--Vous ne savez pas de quelle façon est construite cette ville? demanda +Ossipoff. + +[Illustration] + +--Je vous avouerai, mon cher Monsieur, répliqua l'ingénieur, que je n'ai +point pris le temps de demander des explications à ce sujet,... d'autant +plus que, pour le moment, cela m'intéresse fort peu. + +[Illustration] + +--Pourvu que nous trouvions de quoi nous sustenter à notre suffisance et +nous reposer en toute sécurité, le reste importe peu, déclara Farenheit. + +Le vieux savant lui lança un regard de travers. + +--Sauvage! grommela-t-il entre ses dents. + +Sans doute la faim décuplait-elle les facultés acoustiques de +l'Américain, car l'épithète lui frappa les oreilles et il allait la +relever de façon certainement peu agréable pour Ossipoff, +lorsqu'au-dessus de leur tête, l'ombre s'illumina soudain de lueurs +vives et, presque aussitôt, tombant de l'espace aussi légèrement qu'un +oiseau, vint se poser sur le sol, un appareil en tous points semblable à +celui qui avait déjà transporté nos voyageurs à la Ville-Lumière. + +À peine y eurent-ils pris place que cette sorte d'hélicoptère s'éleva +avec une vélocité incroyable et, fendant les airs, vint, au bout de +quelques minutes, s'arrêter sur une vaste plate-forme toute étincelante +de lumières et autour de laquelle s'élevaient, assises sur des +fondations invisibles, des habitations d'un type identique à celles que +nos voyageurs avaient déjà rencontrées sur la planète. + +Une fois débarqués, leur guide les conduisit dans un vaste bâtiment où, +après leur avoir remis des fioles de liquide nutritif et leur avoir +désigné un amas de duvet étendu sur le sol, leur souhaita le bonsoir et +se retira. + +À son réveil, qui fut bien étonné? ce fut Fricoulet en voyant Aotahà +qui, debout auprès de son chevet, le considérait en souriant. + +D'un bond il fut debout, enchanté de retrouver ce brave Martien qui +s'était montré si complaisant pour lui et ses compagnons, depuis leur +séjour sur la planète; et tout de suite il engagea la conversation. + +Il apprit alors que la Ville-Lumière, entraînée par le grand courant +équatorial, et après avoir traversé la mer Érythrée, avait abordé, deux +jours auparavant, à l'endroit où les Terriens, emportés par le même +courant, avaient atterri la veille. + +Les habitants de Tôouh, la ville aérienne, prévenus par voie +télégraphique du cataclysme qui s'était produit à la suite de la +bataille dans les plaines de la Lybie et avisés de la route suivie par +la Ville-Lumière, arrachée de ses fondations, avaient mis à la +disposition de ses compatriotes les moteurs nécessaires pour les +remorquer eux et leurs habitations jusqu'à l'emplacement qu'ils +occupaient primitivement dans la région de l'Équateur. + +--Mais vous, demanda Fricoulet à Aotahà, lorsque le récit de celui-ci +fut terminé, comment se fait-il que vous soyez encore ici. + +--Je me préparais à aller à votre recherche, répondit simplement le +Martien. + +[Illustration] + +Après l'avoir remercié chaudement de cette bonne intention, Fricoulet +demanda des explications sur le lieu singulier en lequel il se trouvait +ainsi que ses amis; et le Martien lui fournit complaisamment tous les +renseignements capables de satisfaire la curiosité du Terrien. + +Cette terre de Noachis étant, plus que toutes les autres contrées de la +planète, sujette à des inondations formidables susceptibles de durer +pendant plusieurs années, les habitants avaient songé à utiliser les +progrès étonnants réalisés par la science, pour se mettre à l'abri de ce +fléau terrible. + +Une seconde raison les empêchait d'asseoir les assises de leurs maisons +sur le sol même: les miasmes pestilentiels qui se dégageaient des +terrains marécageux de cette île immense. + +Aussi avaient-ils suspendu leur ville dans l'espace par un moyen des +plus simples: d'immenses caissons métalliques, remplis d'un gaz plus +léger que l'air, jouaient le rôle de ballons et servaient de fondations +aux maisons; quant aux matériaux employés à la construction, ils +étaient, presque tous, composés de cellulose pure, rendue, par des +procédés spéciaux, aussi dure que l'acier, quoique demeurant très mince +et imperméable. + +Le gaz qui remplissait les caissons était produit par la réaction de +substances chimiques les unes sur les autres; au moyen des câbles +rattachant la cité aérienne à la terre ferme et contenant intérieurement +des fils métalliques, l'électricité produite à terre arrivait jusqu'aux +habitations pour fournir la lumière, la chaleur et la force motrice, +indispensables aux besoins journaliers. + +[Illustration] + +Les Terriens auxquels Fricoulet émerveillé transmettait les explications +du Martien sur ces admirables travaux, demeuraient immobiles +d'ébahissement. + +Farenheit lui-même, qui écoutait sans comprendre grand chose, était +stupéfait de tant d'ingéniosité; au fond, bien qu'il n'en laissât rien +paraître, il était quelque peu humilié dans son amour-propre national; +les Américains lui semblaient bien petits et bien arriérés auprès de ces +gens-là. + +Aussi se promit-il, si la Providence lui faisait remettre les pieds sur +les États-Unis, de ne jamais toucher un mot de la planète Mars à ceux +qui lui demanderaient le récit de ses extraordinaires voyages. + +--Ce serait, assurément, le meilleur moyen de me faire blackbouler à la +réélection présidentielle de l'_Excentric-Club_, pensait-il. + +En ce moment, Aotahâ désigna de la main une machine singulière amarrée +au ponton aérien sur lequel reposait l'habitation où se trouvaient les +Terriens. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Fricoulet. + +[Illustration] + +--Le véhicule qui doit nous transporter dans les régions de l'Équateur. + +--Ça? exclama Gontran auquel l'ingénieur venait de traduire la réponse +du Martien. + +L'exclamation stupéfaite et quelque peu méprisante du jeune comte, +s'expliquait par la forme bizarre du véhicule? + +C'était une sorte de cigare métallique, long d'environ trente mètres, +terminé en pointe à chaque extrémité et paraissant avoir, à son plus +fort renflement, un diamètre de quatre à cinq mètres. + +À chacun de ses flancs et perpendiculairement à l'horizontale se +dressait une manière de mât métallique lui aussi, servant de support à +de vastes plans de toile et terminé par une double hélice; à l'avant et +à l'arrière de ce véhicule se trouvaient des propulseurs actionnés par +des moteurs invisibles. + +Fricoulet s'était approché et examinait cet appareil avec un intérêt +considérable. + +--Singulière machine, hein! fit-il à Gontran. + +--Si je n'avais déjà expérimenté la civilisation extraordinaire de ces +gens-là, répondit M. de Flammermont, j'hésiterais à monter là-dedans, ma +parole d'honneur. + +Ossipoff, sa fille et Farenheit avaient déjà embarqué; l'ingénieur fit +comme eux et, tout en bougonnant, le jeune comte suivit son ami. + +Alors, une sorte de sonnerie électrique retentit, les attaches furent +larguées, et les propulseurs furent mis en mouvement. + +Après s'être élevé dans l'espace, droit comme une flèche, le bateau +aérien fila un instant horizontalement; puis, à un signal, les deux mâts +s'inclinèrent vers l'arrière, présentant à l'air une vaste surface de +plans inclinés. + +--Eh! parbleu! s'écria Fricoulet, c'est tout simplement une façon +d'aéroplane à plusieurs plans superposés. + +Ossipoff, en ce moment, serra énergiquement les mains de M. de +Flammermont. + +--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher monsieur? demanda le jeune homme tout +surpris de ce brusque attendrissement. + +--Ce véhicule me rappelle mon évasion d'Ekaterimbourg, répondit le +vieillard. + +Et il ajouta: + +--N'êtes-vous pas fier, mon cher enfant, de vous être rencontré, dans +l'invention de cet ingénieux aéroplane auquel je dois ma liberté et +peut-être ma vie, avec ces Martiens, les plus civilisés et les plus +instruits de l'Univers. + +Gontran eut un petit haussement d'épaules insouciant. + +--Mon Dieu! répondit-il, pas plus fier que cela, je vous assure, +monsieur Ossipoff. + +Le vieux savant l'enveloppa d'un regard attendri. + +--Quelle modestie, murmura-t-il. + +Au-dessous d'eux, les nuages filaient avec une rapidité vertigineuse, +laissant apercevoir, par leurs déchirures, le sol de Mars uniformément +plat, avec ses canaux miroitant au soleil qui semblaient former autour +de la planète une résille de métal étincelant. + +[Illustration] + +Par moments, des points sombres, d'inégale dimension, apparaissaient; +c'étaient des villages, des bourgs, des villes; mais la hauteur à +laquelle planait l'appareil empêchait de les distinguer bien nettement; +Ossipoff, seul, pouvait en apercevoir les détails, grâce à la lunette de +l'Américain qu'il avait accaparée et à laquelle son oeil demeura vissé +toute la journée. + +Lorsque le Soleil se coucha, on arriva à une ville aérienne en tous +points semblable à Tôouh et que Ossipoff déclara être située au centre +de la Terre de Secchi, appelée aussi Hellade par Schiaparelli. + +Au point du jour, on se remit en marche; on longea, pendant quelques +heures, le canal Alphée, on s'engagea au-dessus de l'océan Newton, et +l'on coupa l'Équateur à midi précis. + +Le cap fut alors mis sur l'Est et les Terriens se trouvèrent au-dessus +de la Lybie; mais de la mer du Sablier au lac Moerjs, les eaux avaient +envahi le continent, et jusqu'aux confins de l'horizon l'oeil des +voyageurs n'aperçut, pendant de longues heures, qu'une nappe liquide, +étincelant au soleil comme un immense miroir d'acier. + +Cependant, la marche du navire aérien avait été activée et Fricoulet +calcula que l'on ne faisait pas moins de 200 kilomètres à l'heure--la +vitesse de la tempête sur terre; mais, malgré le prodigieux déplacement +d'air produit par cette course vertigineuse, ni lui, ni Gontran ne +voulurent quitter le pont supérieur de l'appareil, ce qui leur permit +d'apercevoir, à plusieurs centaines de mètres au-dessous d'eux, les +quatorze canaux signalés par Schiaparelli entre le 200e et 250e +degré de longitude. + +Successivement, l'ingénieur les nommait à son ami qui, penché sur la +rambarde, la tête entre ses deux mains, faisait d'incroyables efforts +pour contraindre sa mémoire à retenir ces noms bizarres: Lethé, +Amenthès, Aethiops, Fainestos, Cyclops, Hephaestis, Galaxias, Cerberus. + +Arrivé à ce dernier, le navire dévia de sa route, suivant, dans +l'espace, le tracé du canal jusqu'au Trivium Charontis; puis, +brusquement au loin, un faisceau de feux étincelants illumina la nuit: +c'était la Ville-Lumière. + +--Eh bien! sir Jonathan, dit Fricoulet en débarquant, savez-vous quelle +distance nous avons parcourue depuis hier? + +L'Américain secoua négativement la tête. + +--Deux mille cinq cents kilomètres; pas un de plus, pas un de moins; en +quarante-huit heures, c'est assez gentil. Voilà qui laisse bien loin en +arrière vos fameux railroad!... qu'en pensez-vous? + +Farenheit répondit par un grognement; toutes les fois qu'il était obligé +de convenir d'une infériorité des États-Unis, son amour-propre national +ressentait une souffrance aiguë. + +[Illustration] + +Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le retour des Terriens à la +Ville-Lumière: Ossipoff s'était plongé dans une suite d'études +astronomiques, que lui facilitaient les merveilleux instruments +d'optique réunis dans l'observatoire martien; Fricoulet suivait de près +les travaux des indigènes, prenant des notes, enregistrant chaque jour, +avec un surprise croissante, les progrès réalisés sur la planète, par +l'art de la mécanique; Séléna et Gontran, livrés à eux-mêmes, passaient +des heures entières à parler de l'avenir, à bâtir des châteaux en +Espagne pour loger leur amour; et à cette occupation, les heures +paraissaient fuir avec une vertigineuse rapidité: le soir arrivait +qu'ils ne s'étaient point dit le quart de ce qu'ils avaient à se dire en +se levant. + +[Illustration] + +Quand on s'aime, la conversation n'est qu'un continuel recommencement. + +Seul, Jonathan Farenheit ne savait à quoi employer ses journées et, à +défaut d'autres occupations, il passait son temps à maugréer contre Mars +et les explorateurs de planètes. + +Ce retour vers la cinquième avenue, auquel il aspirait depuis si +longtemps, devenait de plus en plus problématique et une fureur +épouvantable s'emparait de lui à la pensée que, depuis le 31 août +dernier, jour de la liquidation semestrielle, les actionnaires de la +Moon's diamantal Company le considéraient comme un voleur. + +Si ses regards eussent été des revolvers, Mickhaïl Ossipoff fût mort +depuis longtemps, car, toutes les fois que l'Américain se rencontrait +avec le savant, sa haine lui jaillissait par les yeux. + +Mais heureusement pour le vieillard, le regard humain est inoffensif et +Ossipoff continuait paisiblement ses études. + +Restaient Fricoulet et Gontran, avec lesquels Farenheit eût pu +s'entendre pour concerter un retour vers la Terre; mais le premier était +presque tout le temps par monts et par vaux, à l'affût de quelque +étrange application scientifique et il était peu facile de lui mettre la +main dessus; en outre, au point de vue astronomique, l'Américain n'avait +qu'une confiance limitée dans l'ingénieur. + +Il n'y avait donc plus que M. de Flammermont, sur lequel sir Jonathan +pût compter: celui-là était un savant véritable, et il offrait, sur ses +autres compagnons, cet incomparable avantage d'avoir un intérêt direct à +rejoindre sa planète natale. + +Mais, avec celui-là non plus, il n'était guère commode d'avoir une +conversation secrète: il ne lâchait pas d'une semelle Mlle Ossipoff +et, sitôt qu'il s'éloignait un peu, tout de suite elle accourait lui +prendre le bras pour continuer le duo interrompu, toujours le même et +toujours plein de charme pour eux. + +Un soir, cependant, que Séléna appelée brusquement par M. Ossipoff avait +quitté Gontran, l'Américain, aux aguets, tomba sur sa proie. + +[Illustration] + +--Monsieur de Flammermont, dit-il à voix basse, j'aurais quelques mots à +vous dire. + +Surpris du ton tragique de Farenheit, le jeune homme s'écria: + +--Eh! parlez, mon cher sir Jonathan, de quoi s'agit-il? + +--Pas si haut, je vous prie, monsieur de Flammermont, fit l'autre en +posant la main sur le bras du jeune comte, et tirons à l'écart, s'il +vous plaît; nul ne doit entendre ce que j'ai à vous confier. + +--Savez-vous que vous m'inquiétez véritablement, répliqua Gontran en +suivant cependant, avec docilité, son compagnon. + +Celui-ci enfin, s'arrêta et, plantant ses regards dans ceux du jeune +homme, il demanda, de ce même ton tragique que prit don Diégue à +demander à Rodrigue s'il avait du coeur: + +[Illustration: C'était une sorte de cigare métallique, long +d'environ trente mètres.] + +--Monsieur le comte de Flammermont, quelle valeur a votre parole quand +vous la donnez? + +Gontran fixa sur l'Américain un regard stupéfait. + +--Est-ce que vous parlez sérieusement? demanda-t-il, doutant encore +qu'il eût bien entendu. + +--Ai-je donc l'air de plaisanter? répliqua Farenheit. + +Les sourcils du jeune comte se froncèrent. + +--C'est que, dit-il lentement, votre question constitue, par elle-même, +une insulte grave. + +--N'y voyez point autre chose que ce que j'ai voulu y mettre, riposta +l'Américain, et répondez-moi par un oui ou par un non... + +--Si nous étions sur terre, gronda M. de Flammermont, je ne vous +répondrais que par l'envoi d'une paire d'amis... + +--Chargés de demander réparation ou rétractation, n'est-ce pas?... +heureusement nous ne sommes pas sur terre, car le moyen dont vous parlez +n'a jamais servi à élucider aucune question. + +--Enfin, me direz-vous au moins où vous voulez en venir? + +--À savoir, tout simplement, si vous vous rappelez certaine phrase +prononcée par vous, dans un élan de reconnaissance, lorsque, croyant +votre fiancée à jamais perdue, vous l'avez retrouvée, sur l'Île +Neigeuse, saine et sauve par mes soins. + +[Illustration] + +--Je me souviens, sir Jonathan, que vous m'avez rendu le plus grand +service qu'un homme puisse rendre à un autre et que ma reconnaissance +sera éternelle. + +--Je sais,... je sais... répliqua Farenheit, mais nous autres, fils du +Nouveau-Monde, nous sommes gens pratiques et, comme vous m'avez promis +que votre reconnaissance se traduirait par autre chose que par des +paroles... + +--Moi! s'écria le jeune homme surpris. + +--«Sir Jonathan, m'avez-vous dit, vous avez sauvé la vie de ma fiancée +et vous venez de sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai +d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que +la mienne...» vous rappelez-vous ces paroles? + +Gontran prit la main de l'Américain et, la serrant avec énergie: + +--Si je me les rappelle! s'écria-t-il,... elles sont gravées dans mon +coeur. + +--Vous souvenez-vous aussi que je vous répondis: «Si vous croyez me +devoir un peu de reconnaissance, vous pourrez vous acquitter en me +rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.» + +Le visage de M. de Flammermont s'assombrit, car il prévoyait la suite, +et il garda le silence. + +--Ce à quoi, poursuivit Farenheit, vous répondîtes: «Je ferai tout ce +qui dépendra de moi.» + +[Illustration] + +Le jeune homme inclina, à plusieurs reprises, la tête de haut en bas. + +--Oui,... oui... je me souviens maintenant. + +L'Américain poussa un profond soupir, en même temps, les traits de son +visage se détendirent et exprimèrent une satisfaction très vive. + +--En ce cas, dit-il, quand comptez-vous mettre votre promesse à +exécution? + +Gontran tressaillit. + +--Ma promesse,... ma promesse,... grommela-t-il; ma promesse consiste à +faire tout ce qui dépendra de moi. + +Farenheit lui frappa amicalement sur l'épaule. + +--En ce cas, dit-il avec un sourire aimable, je foulerai bientôt du pied +le sol des États-Unis; car, du moment qu'un savant tel que vous... + +--Permettez,... voulut dire le jeune homme. + +--Du moment qu'un savant tel que vous se met en tête de réussir, il +réussit. + +Il ajouta en faisant claquer ses doigts d'un air de souverain mépris. + +--D'ailleurs, si je me souviens bien de ce que j'ai entendu dire par M. +Ossipoff, il n'y a pas plus, entre la Terre et Mars qu'une distance de +15 millions de lieues... et pour des gens comme nous... + +--Pardon, fit Gontran,... c'était il y a deux mois que la distance entre +les deux planètes n'était que de 15 millions de lieues, mais, depuis ce +temps-là, chacune d'elle a couru sur son orbite, et maintenant... c'est +une fière enjambée qu'il faudrait faire pour passer de l'une sur +l'autre. + +[Illustration] + +C'est subitement que cet argument s'était présenté à l'esprit du jeune +comte pour le tirer de la situation difficile où venait de le mettre +Farenheit et il considérait, d'un air très satisfait, le nez visiblement +allongé de l'Américain. + +--Alors, grommela ce dernier, rien à faire? + +--Pour le moment, pas grand chose, répondit M. de Flammermont en +secouant la tête. + +--Savez-vous bien que j'ai peur de devenir enragé! hurla Farenheit en +secouant les bras de son compagnon à les lui briser. + +Puis, soudain, se penchant vers lui et le regardant avec des yeux +furieux. + +--Savez-vous une chose? dit-il,... eh bien! je commence à croire que, +vous aussi, vous n'êtes qu'un faux savant... comme votre ami Fricoulet. + +Et il ajouta avec un soupir de regret. + +--Ah! si Fédor Sharp était ici! + +Gontran tressaillit et le regarda avec stupéfaction. + +--C'était un savant, celui-là, un vrai savant, murmura Farenheit; +d'ailleurs, pour être nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des +sciences de Pétersbourg, il ne faut pas être un crétin... comme cet +Ossipoff de malheur qui n'a jamais eu aucun titre. + +--Excepté à votre ressentiment, dit M. de Flammermont en plaisantant. + +--Oh! celui-là, rugit l'Américain, je l'étranglerai un jour ou l'autre. + +--Est-ce de moi que vous parlez? demanda une voix joyeuse derrière les +deux causeurs. + +Ils se retournèrent et virent Fricoulet qui avait disparu depuis deux +jours, pour aller, en compagnie de son ami _Aotahâ_, visiter des +chantiers où l'on construisait des véhicules aériens d'un nouveau modèle +et dans lesquels l'électricité jouait un rôle surprenant. + +[Illustration] + +Il répéta sa question; Farenheit lui répondit d'un ton bourru: + +--Vous, je ne puis vous en vouloir,... car vous n'êtes point cause si je +me trouve aujourd'hui si loin de mon pays natal. + +--Je puis même vous apprendre, articula Fricoulet que, s'il n'avait tenu +qu'à moi, vous seriez resté dans le Cotopaxi. + +Farenheit le regarda d'un air interrogateur. + +--Oui, répéta l'ingénieur, le matin même de notre départ, je suis venu +trouver M. Ossipoff et l'ai vivement encouragé à ne point vous donner +place dans notre obus... Je craignais que cette surcharge n'entraînât +des difficultés... Il a traité mes craintes de puériles... et vous êtes +parti. + +--Ah! plût au ciel qu'il vous eût écouté! s'écria l'Américain, je ne +serais pas ici à me morfondre, si loin de mon pays natal. + +Fricoulet haussa les épaules pour indiquer qu'à cela il ne pouvait rien, +et il allait rejoindre sa couchette, lorsque l'espace, assombri par les +voiles de la nuit, se trouva soudain rayé d'une fusée lumineuse qui +s'évanouit presque aussi rapidement qu'elle avait apparu. + +--Une étoile filante! s'écria l'ingénieur. + +Et, s'adressant à Séléna qui était accourue, il lui dit en plaisantant: + +--Faites un voeu, mademoiselle. + +--Un voeu, répéta-t-elle surprise. + +--Les jeunes filles russes n'ont-elles donc point, comme nos jeunes +filles françaises, cette charmante superstition qui leur fait former un +voeu, lorsque brille au ciel une étoile filante... on prétend que le voeu +se réalise rapidement. + +Séléna répondit en souriant: + +--Non, monsieur Fricoulet; nous ne connaissons point cela en Russie; +mais ne suis-je pas, depuis longtemps, Française par le coeur? + +--Formez donc vite un voeu, dit Gontran. + +--C'est déjà fait, répondit-elle. + +--Et sans indiscrétion, demanda le jeune homme, pourrais-je savoir? + +La jeune fille le menaça du doigt: + +--Ne vous en doutez-vous pas un peu? dit-elle. + +--Monsieur Fricoulet, fit Farenheit en s'adressant à l'ingénieur, +avez-vous entendu dire que des voeux formés, en de semblables +circonstances par des hommes, se fussent réalisés. + +--Je vous avouerai, mon cher sir Jonathan, que je ne possède aucun +renseignement à ce sujet... mais, pour ce que cela coûte, vous pouvez +toujours essayer. + +Et il ajouta: + +--Je n'ai pas besoin de vous demander... + +--Certes non; je le dis bien haut: je souhaite de revoir les États-Unis +le plus tôt possible. + +Comme il achevait ces mots, l'ombre se trouva zébrée soudain d'une, +véritable pluie de feu, sans cesse éteinte et sans cesse renaissante, +qui dura plusieurs secondes. + +--Eh! s'écria Fricoulet, ce doit être aujourd'hui, sur Terre, le 24 +novembre. + +Il tira de sa poche un vieux calendrier qu'il avait emporté dans son +portefeuille, et, après l'avoir consulté, il murmura: + +--Oui, c'est bien cela. + +Alors, se tournant vers l'Américain. + +--Mon cher sir Jonathan, votre voeu est exaucé. + +Farenheit regarda l'ingénieur d'un air incrédule. + +--Vous vous moquez de moi, murmurait-il. + +--Non pas. + +[Illustration] + +Et, étendant la main vers un nouveau rayon lumineux qui venait de +traverser l'espace. + +--Enfourchez une de ces étoiles filantes et vous avez beaucoup de chance +de revoir les États-Unis. + +L'Américain haussa les épaules: + +--Je pense à des choses sérieuses, maugréa-t-il, et vous me parlez de +choses absurdes. + +--Pas si absurdes que cela, répondit Fricoulet; ne savez-vous donc pas +qu'un savant compatriote à vous, Simon Newcomb, a calculé que, par an, +il ne tombe pas moins de quarante-six milliards d'étoiles filantes sur +la Terre. + +[Illustration: L'ombre se trouva zébrée soudain d'une véritable pluie de +feu.] + +--Quarante-six milliards! répétèrent les compagnons de l'ingénieur, +véritablement ahuris par ce chiffre. + +--Pour vous prouver que cela n'a rien d'exagéré, sachez qu'en 1883, un +astronome qui observait, à Boston, une pluie d'étoiles, les a assimilées +à la moitié du nombre de flocons qu'on aperçoit dans l'air pendant une +averse de neige ordinaire; en un quart d'heure, et, bien qu'il eut +limité son observation au dixième de l'horizon, il n'en compta pas moins +de six cent cinquante, ce qui, pour tout l'hémisphère visible, donnait +un total de huit mille six cent soixante, soit, pour une heure, +trente-quatre mille six cent quarante étoiles... le phénomène ayant duré +plus de sept heures, c'est donc deux cent quarante mille étoiles qui se +montrèrent à Boston. + +--Mais, monsieur Fricoulet, demanda Séléna, sait-on, au juste, ce que +c'est qu'une étoile filante? + +--Tout d'abord, on prétendait que c'était un corps gazeux, une sorte de +nébuleuse; mais on a été amené à conclure que, pour avoir la force de +pénétrer dans notre atmosphère, il fallait que ce corps fût solide. + +--_By God!_ s'exclama l'Américain, et vous croyez que cent quarante-six +milliards de corps solides peuvent ainsi tomber sur la terre sans +occasionner aucun dégât? + +--Permettez-moi de vous demander, sir Jonathan, ce qui arriverait d'un +essaim de moucherons traversé par un boulet de canon? + +Farenheit se contenta de rire en haussant les épaules. + +--Il n'y aurait pas à craindre, n'est-ce pas, que le boulet de canon fût +endommagé... de même, si un éléphant s'amusait à piétiner sur une +fourmilière; ce n'est assurément pas la vie du pachyderme qui vous +inspirerait aucune crainte... Eh bien! ces deux comparaisons sont la +meilleure réponse que je puisse faire à ce que vous venez de dire. + +--Cependant, objecta Gontran, sans vouloir pousser, comme sir Jonathan, +les choses à l'extrême, la rencontre de la Terre avec une étoile filante +doit lui occasionner un choc quelconque. + +--Quand je parle de la Terre, j'entends la Terre et son atmosphère; or, +lorsqu'une étoile pénètre dans notre atmosphère, sa vitesse est telle +que, son mouvement se transformant en chaleur, elle s'enflamme, se +volatilise pour ainsi dire, et n'arrive à la surface du sol que sous +forme de poussière. + +--Comment peut-on savoir alors, demanda Séléna, que les étoiles sont des +corps solides?... car, tout à l'heure, vous m'avez dit que c'étaient des +corps solides. + +[Illustration] + +--Et je ne m'en dédis pas, mademoiselle, car c'est la vérité; mais ce +phénomène d'inflammation et de volatilisation se produit seulement pour +les astéroïdes minuscules; ceux, au contraire, dont le poids varie de +quelques hectogrammes jusqu'à des milliers de kilos, ceux-là résistent; +mais sous l'influence de la chaleur, leur surface se fond et se couvre +d'une couche de vernis et cette même chaleur les retardant dans leur +course, ils n'arrivent sur Terre qu'avec une vitesse insignifiante. + +--Mais cela doit finir par augmenter le volume de notre planète natale, +fit observer Séléna. + +--Oh! si peu et surtout si lentement; songez qu'en donnant à tous ces +astéroïdes une dimension moyenne de un millimètre cube environ, nos +quarante-six milliards d'étoiles annuels, représentent 146 mètres cubes +et 8,760 kilos; en une série de cent siècles, cet accroissement de +volume serait de 1,460,000 mètres cubes, lesquels, répandus à la surface +de notre globe qui ne mesure pas moins de 510,000 kilomètres carrés, +formeraient une couche de 1 centimètre d'épaisseur... vous voyez que ce +n'est vraiment pas la peine d'en parler. + +Il se tut et se prit à considérer les rayons lumineux qui recommençaient +à zébrer le manteau sombre de la nuit. + +Gontran, qui se trouvait à côté de lui, se pencha à son oreille. + +--Pourquoi donc, tout à l'heure, en te frappant le front, t'es-tu écrié +que ce devait être aujourd'hui, sur Terre, le 24 novembre? + +--À cause de cette pluie d'étoiles... + +--Elle se produit donc à dates fixes? + +--Parbleu!... tu n'avais jamais remarqué cela? + +--Je dois t'avouer que non... jusqu'à ce que je fisse la rencontre de M. +Ossipoff, toute mon attention était portée vers la diplomatie, et le +concert européen... + +--... T'intéressait beaucoup plus que l'harmonie des mondes: je conçois +cela. Mais, pour le moment, bénis Ossipoff que ses études astronomiques +maintiennent cramponné à son télescope; autrement, tu peux être certain +qu'il t'aurait déjà poussé une «colle». + +--Au lieu de m'adresser ce petit discours, fit Gontran d'un ton +maussade, tu ferais bien mieux de me donner quelques explications. + +--Eh bien! en deux mots, voici la chose: jusqu'en ces dernières années, +on attribuait aux étoiles filantes une origine planétaire; c'est-à-dire +qu'on supposait qu'elles formaient des anneaux circulant autour du +Soleil avec une vitesse presque égale à celle de la Terre et suivant des +orbites à peu près circulaires... mais tout récemment, Schiaparelli, +frappé de leur vitesse analogue à celle des comètes, soupçonna que, +comme ces dernières, elles devaient avoir une vitesse parabolique et, +conséquemment, appartenir à un système céleste étranger à notre système +solaire; en outre,... + +Gontran, qui écoutait son ami avec une profonde attention, l'interrompit +brusquement. + +--Si je te comprends bien, dit-il, ce serait une façon de comète dont le +noyau, au lieu d'être comme celui de la comète de Halley, Biéla et +autres, formé d'un corps unique, considérable, serait composé par la +réunion d'infinités de corpuscules, détachés les uns des autres et +circulant de conserve dans l'immensité? + +Fricoulet secoua la tête. + +--Tu n'y es pas, répondit-il; la théorie de Schiaparelli établit que +cette agglomération de corpuscules forme une chaîne non interrompue qui +court, suivant une forme parabolique, dans un plan perpendiculaire à +celui dans lequel se meut la Terre... + +--Mais alors, s'écria Gontran dont le visage exprima tout à coup une +agitation extrême, il arrive un moment où la Terre traverse cette +chaîne? + +--Parfaitement logique; cette sorte de fleuve corpusculaire est même si +considérable, que la Terre, bien que le traversant perpendiculairement, +met quatre ou cinq jours à s'en dégager. + +M. de Flammermont poussa un cri de joie qui fit accourir Farenheit et +Séléna qui, voyant les deux jeunes gens causer à voix basse, s'étaient +retirés un peu à l'écart. + +--Ah! ma chère Séléna, dit le jeune comte en pressant dans les siennes, +les mains de la jeune fille, le voeu que vous avez formé tout à l'heure +va peut-être pouvoir se réaliser. + +--Que voulez-vous dire? exclama Mlle Ossipoff en attachant sur son +fiancé un regard plein de curiosité. + +--Je veux dire que la Terre nous reverra sans doute plus tôt que nous le +pensions. + +L'Américain ne trouva pas d'autre moyen, pour manifester sa joie, que de +jeter en l'air sa casquette de voyage. + +--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah pour le comte de Flammermont. + +Séléna regarda Fricoulet pour lui demander s'il comprenait quelque chose +au langage de son ami; mais le jeune ingénieur, secouant la tête, mit +son index sur son front, pour indiquer qu'il n'était pas sans concevoir +des doutes sérieux concernant la raison de Gontran. + +Celui-ci aperçut le geste de l'ingénieur et souriant d'un sourire +indéfinissable. + +--Non, dit-il, je ne suis pas fêlé... mais avant de vous exposer le plan +qui vient de se former soudainement dans mon cerveau, j'ai besoin de +coordonner mes idées et c'est à quoi je vais employer la nuit. + +Sur ce, il souhaita le bonsoir à Mlle Ossipoff, serra la main de +Farenheit et se retira dans le logement qu'il partageait avec Fricoulet. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III + +OÙ FRICOULET SE SOUVIENT QU'IL EST MÉCANICIEN-CONSTRUCTEUR + + +[Illustration] + +Toute la nuit, l'ingénieur entendit Gontran qui se remuait, sur sa +couchette, ainsi que font les gens obsédés par une idée fixe. + +À l'aube, enfin, voyant son ami assis sur son séant, les yeux vagues et +la mine pensive. + +--À quoi songes-tu? demanda-t-il. + +Comme sortant d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit, passa la main +sur son front et répondit: + +--Je songe à quitter Mars et à rejoindre la Terre. + +--Ah! c'est ton idée d'hier qui te reprend? + +--Elle ne m'a pas quitté. + +--C'est donc sérieux? + +--Tout ce qu'il y a de plus sérieux. + +--Et Ossipoff, tu le planteras là? + +Gontran tressauta: + +--Y penses-tu? demanda-t-il... n'aurai-je pas besoin de lui, une fois +là-bas,... pour donner son consentement. + +--Mais, jamais il ne consentira à interrompre sa circumnavigation +céleste! + +--Aussi, pour éviter toute discussion, toute récrimination, ne le +préviendrons-nous pas; nous lui assurerons qu'il s'agit de continuer le +voyage planétaire entrepris et, une fois en vue de la Terre... + +[Illustration] + +Gontran compléta sa phrase par un geste signifiant clairement qu'à ce +moment-là il se soucierait peu de la colère du vieux savant. + +--Mais, s'il se base sur cette trahison de ta part pour refuser son +consentement. + +--Baste! tu es assez mon ami pour prendre cette trahison à ton compte. + +Fricoulet serra plaisamment la main de son ami. + +--Merci d'avoir pensé à moi, répondit-il. + +Puis, affectant un sérieux qui était loin de sa pensée: + +--Alors, tu as réellement un moyen de nous emmener d'ici? + +--Oui, un moyen merveilleux et cependant d'une simplicité... Je m'étonne +qu'un garçon intelligent comme toi n'y ait pas pensé. + +--On ne saurait penser à tout, répliqua l'ingénieur avec un petit +sourire,... voyons ce moyen. + +Gontran prit un air grave. + +--Avant de te répondre, je te demanderai d'ajouter quelques explications +à celles que tu m'as fournies hier au sujet de ce grand courant +d'astéroïdes qui circule dans l'espace et que la Terre traverse, as-tu +dit, à certaines époques déterminées. + +--Parle. + +--Ce sont ces «époques déterminées» que je ne puis concilier avec «la +chaîne non interrompue» se déroulant dans l'espace... faut-il comprendre +que, par moments, cette chaîne a des brisures? + +--Pas le moins du monde; je me suis mal expliqué... Ce fleuve +d'astéroïdes coule sans interruption... mais à certaines époques, il a, +comme un véritable fleuve, des crues formidables et ce sont de celles-là +que je parlais hier en disant que notre planète mettait plus de cinq +jours à passer d'une rive à l'autre. + +--Et quelle est la périodicité de ces crues? + +--Trente-trois ans! + +M. de Flammermont tressaillit. + +--Oui, ajouta Fricoulet, tous les trente-trois ans, au mois de novembre, +il y a une marée gigantesque d'étoiles... + +Le visage de Gontran exprima un abattement profond. + +--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur surpris du changement subit survenu +dans la physionomie de son ami. + +--J'ai,... que ces trente-trois ans détruisent tout mon plan. + +--Parce que?... + +--Parce que c'est cette marée que je comptais utiliser pour regagner la +Terre et que, maintenant, il va nous falloir attendre la prochaine. + +--Pardon, répliqua Fricoulet, le phénomène qui se produit sur Terre au +mois de novembre, ne se produit ici que plus tard; la pluie d'étoiles +que nous avons aperçue hier n'est que l'avant-garde de la grande marée +qui va envahir Mars prochainement. + +[Illustration] + +Gontran sauta au cou de son ami. + +--Ah! mon cher Alcide, tu me sauves la vie, dit-il. + +Après s'être dégagé de cette cordiale étreinte, l'ingénieur reprit: + +--Tu sais que tu ne m'as encore rien dit et que je ne serais pas fâché +de connaître ce plan merveilleux grâce auquel je cours chance de revoir +enfin mon cher boulevard Montparnasse. + +Tout en disant cela, il attachait sur Gontran ses petits yeux gris +allumés d'une lueur un peu moqueuse. + +--Mon cher ami, fit alors M. de Flammermont, j'ai lu, cette nuit, très +attentivement les _Continents célestes_ et j'y ai retrouvé, longuement +détaillés, les quelques renseignements que tu m'as donnés hier. Une +chose surtout m'a causé un plaisir extrême: c'est cette déclaration d'un +certain Vorman Lockyer, astronome terrestre qui s'est beaucoup occupé +des pierres météoriques: «Dans le plan où se meut l'anneau des +astéroïdes du 20 novembre, le vide de l'espace a disparu et il est +remplacé par le plein météorique.» + +--Oui, répondit Fricoulet en approuvant d'un signe de tête, la densité +de cet anneau est plus de mille fois supérieure à celle de l'espace +intersidéral, je sais cela... et après?... + +Gontran leva les bras au-dessus de sa tête et les agita désespérément. + +--Comment! et après?... s'écria-t-il; ne comprends-tu donc pas que nous +avons là, à notre disposition, un fleuve... un véritable fleuve et qu'il +nous suffira de nous abandonner à son courant... + +--Tu oublies une chose, c'est que ce fleuve coule de la Terre vers Mars, +pour n'y revenir qu'après avoir passé par Saturne, Uranus et autres +lieux... + +--Eh bien! répondit le jeune comte nullement déconcerté, nous +remonterons le courant,... ce sera un peu plus long, voilà tout. + +--Tu parles sérieusement? + +--Tout ce qu'il y a de plus sérieusement... que vois-tu d'impossible à +cela?... qu'est-ce qui s'oppose à ce qu'on navigue dans l'espace? c'est +le vide, n'est-ce pas, le vide absolu... eh bien! voilà une route dont +la densité, dis-tu, est mille fois supérieure à celle de l'espace, le +hasard veut que, précisément, cette route passe par la Terre, où nous +voulons nous rendre... + +Il suspendit sa phrase et regarda fixement Fricoulet, attendant son +avis... + +--Soit, dit l'ingénieur après un assez long silence, je t'accorde la +praticabilité de cette route... en principe; mais tu n'as pas, que je +pense, l'intention de t'y engager en touriste, la canne à la main et le +sac sur l'épaule? + +--Bien entendu,... il faut un véhicule,... mais cette partie-là te +regarde. + +--Moi! exclama Fricoulet en roulant des yeux énormes. + +--Dame! répondit tranquillement M. de Flammermont, ce n'est pas mon +affaire à moi... je suis inventeur, ce qui demande du génie;... je ne +suis pas ingénieur, ce qui ne demande que des études spéciales. + +Le pauvre Fricoulet était littéralement abasourdi par l'aplomb de son +ami. + +--Comment! murmura-t-il, tu veux que je construise... + +--Quelle impossibilité vois-tu à cela? n'as-tu pas construit l'obus qui +nous a emportés vers la Lune?... la sphère de sélénium grâce à laquelle +nous avons abordé sur Mercure n'est-elle pas ton fait, comme aussi le +ballon métallique qui nous a amenés ici?... ton effroi provient +seulement de ta modestie extrême; moi j'ai le ferme espoir qu'en te +torturant la cervelle, tu trouveras quelque chose... + +--Ma parole d'honneur! s'écria l'ingénieur, il n'y a que les ignorants +pour ne douter de rien. + +--Et pour donner confiance aux savants, riposta Gontran. + +[Illustration] + +--Mais, malheureux! dit Fricoulet, tu ne sais donc pas que cette armée +d'astéroïdes dont nous avons aperçu hier l'avant-garde, va défiler +devant Mars dans trois semaines. + +--Raison de plus pour mettre les bouchées doubles, répliqua le jeune +comte, et ne pas perdre de temps;... je te laisse à tes calculs. + +Et, tournant les talons, il s'en fut rejoindre Séléna, à laquelle +Farenheit voulait absolument arracher des détails sur le plan de son +fiancé. + +La jeune fille avait beau lui assurer qu'elle n'était au courant de +rien, l'Américain n'en persistait pas moins à l'interwiever. + +--Ah! ma chère âme, dit Gontran en pressant la main de sa fiancée, je +crois que nous touchons enfin au bonheur. + +--Serait-il possible! murmura-t-elle en fixant sur lui des regards noyés +de tendresse. + +--C'est comme je vous l'affirme, répondit-il, dans quinze jours nous +partons d'ici? + +Un flot de sang empourpra le visage de Farenheit qui demanda: + +--Et dans combien de temps pensez-vous que je serai à New-York? + +M. de Flammermont parut réfléchir, puis enfin il répliqua: + +--Un mois après notre départ. + +--Mais, mon père? interrogea timidement Séléna. + +--Ah! votre père, fit Gontran d'un ton plein de désinvolture,... nous +lui ferons croire qu'on file sur Jupiter, Saturne et compagnie, tout en +leur tournant le dos. Il se consolera de n'avoir pas vu les Mondes +Géants, en contemplant le bonheur de ses enfants. + +* * * + +Aussitôt que M. de Flammermont l'eût quitté, Fricoulet tira son carnet +et se mit à le noircir de chiffres et de croquis, pendant près d'une +demi-journée; après avoir recommencé plus de vingt fois ses calculs et +ses plans, il s'en fut trouver le complaisant Aotahâ avec lequel il eut +une conférence qui dura jusqu'au soir. + +[Illustration] + +Le lendemain, au point du jour, nouvel entretien entre l'ingénieur et le +Martien, dont la conséquence fut le plan de construction d'une sorte de +navire destiné à transporter, sur le fleuve astéroïdal, Fricoulet et ses +compagnons de voyage. + +Suivant les conseils d'Aotahâ, le jeune ingénieur avait adopté, comme +propulseur, l'hélice, et comme force motrice l'électricité, dont +l'application était des plus communes à la surface de la planète Mars. + +Mais l'hélice n'était pas destinée à agir directement sur les +corpuscules cosmiques, c'est-à-dire à prendre sur eux son point d'appui, +suivant le rôle joué par l'hélice dans un véritable navire. + +Dans l'appareil de Fricoulet, elle devait agir seulement comme +intermédiaire: c'est-à-dire qu'elle aspirait les astéroïdes par un tube +de faible diamètre et les refoulait à l'arrière par une ouverture plus +large. + +La forme extérieure adoptée était celle d'un cylindre de cinq mètres de +diamètre et de six mètres de long; ce cylindre était intérieurement +traversé, dans le sens de sa longueur, par un tuyau concentrique d'un +mètre et demi de diamètre et de longueur triple, dans lequel se mouvait +la vis d'Archimède à trois filets, jouant le rôle d'hélice propulsive. + +À l'extrémité antérieure, ce tuyau se terminait en tronc de cône; +l'autre extrémité affectait la forme évasée d'un tuyau de cheminée de +locomotive. + +Le logement des voyageurs devait être formé par l'espace annulaire +séparant le tuyau intérieur du grand cylindre qui constituait la coque +même du navire. Cet espace fut divisé, en deux parties égales, dans le +sens de la hauteur, par une cloison horizontale tenant lieu de plancher, +et aussi dans le sens de la longueur, par une autre cloison percée d'une +porte; de cette façon, l'appareil se trouvait composé de quatre cabines, +accouplées deux par deux et superposées. + +Celles du premier étage furent consacrées, l'une au _carré_, +c'est-à-dire à la salle commune, et l'autre, divisée en deux parties, à +Ossipoff et à sa fille; l'une des deux de l'étage inférieur devait être +partagée entre Farenheit et Gontran; l'autre devait servir tout à la +fois de cuisine, de logement pour le moteur, de réserve, de soute; en +outre, Fricoulet se proposait de s'organiser une petite encoignure, tout +contre le moteur, afin de le surveiller de plus près. + +Une fois ce plan bien examiné et bien discuté entre Fricoulet et Aotahâ, +ce dernier ce chargea de la mise en oeuvre, et le jeune ingénieur eut le +loisir de s'extasier à son aise sur les merveilles de l'industrie +martienne. + +Il avait été décidé que tout l'appareil serait en métal. + +Le cylindre extérieur, d'abord fait en bois, fut moulé dans le sable, +suivant les procédés métallurgiques en usage sur la Terre; puis, le +moule une fois terminé, et l'_âme_ mise en place, on fondit du même coup +tout le cylindre. + +Pendant que le métal refroidissait, une autre équipe de Martiens +fabriquait, au moyen d'un immense tour fonctionnant à l'électricité, le +tuyau du milieu destiné à servir d'enveloppe à la vis; quant à l'hélice, +on la construisait en enfonçant, dans une rainure hélicoïdale tracée sur +l'arbre du moteur, de minces tiges métalliques réunies ensuite les unes +aux autres par des plaques également métalliques. + +[Illustration] + +Cependant, le cylindre refroidi avait été démoulé et tourné. + +Alors, il fallut procéder à l'_ajustage_. + +Plus de neuf jours avaient été employés à ces différents travaux; ce +qui, avec trois jours consacrés à l'étude préparatoire de l'appareil, ne +laissait plus que trois jours de répit avant l'arrivée, dans la région +de Mars, de la grande armée d'astéroïdes avec laquelle devait coïncider +le départ des Terriens. + +Trois jours! et Fricoulet calculait qu'il faudrait au moins ce laps de +temps rien que pour boulonner les planchers et les cloisons. + +Mais cette méthode primitive n'était point celle en usage chez les +Martiens, et la surprise du jeune ingénieur fut aussi grande que sa +joie, lorsqu'il put se rendre compte du moyen expéditif employé par les +habitants de la planète pour ajuster les pièces entre elles. + +Aussitôt tournées, les pièces à rejoindre furent mises en contact, +chauffées à blanc par un chalumeau voltaïque d'une puissance énorme et +soudées, sans le secours d'aucune _brasure_; en moins de quelques +heures, les différentes parties de l'appareil furent mises en place. + +Plus de deux jours restaient pour l'installation du moteur électrique, +et c'était largement suffisant. + +Alors, on s'occupa de transporter l'appareil dans une des grandes sales +de l'observatoire de la Ville-Lumière; c'est de là que les hardis +voyageurs devaient s'élancer de nouveau à la conquête de l'espace, en +présence de toutes les sommités scientifiques de la planète, convoquées +à cette occasion. + +D'un avis unanime, Ossipoff avait été laissé dans une ignorance absolue +des projets de ses compagnons; on craignait de sa part une résistance +basée sur ses observations astronomiques non terminées et que ce départ +allait brusquement interrompre. + +[Illustration] + +En le prévenant seulement au dernier moment, on avait cet avantage +d'empêcher d'abord que la lutte s'éternisât, ensuite, d'enlever le vieux +savant en faisant miroiter à ses yeux la perspective de Jupiter, de +Saturne, d'Uranus, de Neptune, qu'une occasion unique s'offrait de +pouvoir visiter. + +[Illustration] + +Il était comme toujours, plongé dans ses études télescopiques, lorsque +Gontran, lui touchant l'épaule, le força à quitter son instrument et à +le regarder. + +--Eh bien! mon cher monsieur, demanda le jeune homme, avancez-vous un +peu et pensez-vous avoir fini bientôt vos observations? + +Ossipoff secoua la tête d'un air désespéré. + +--C'est véritablement effrayant, mon cher ami, répondit-il, plus je vais +et plus je me rends compte de la tâche gigantesque que j'ai entreprise. + +Il se fit un silence après lequel M. de Flammermont reprit: + +--Mais, savez-vous bien que de ce train-là, nous risquons fort de nous +éterniser ici. + +--Vous y trouvez-vous donc mal? demanda le vieillard surpris. + +--Non pas,... mais la vie est un peu monotone,... et puis... + +--Et puis? questionna Ossipoff. + +--Il avait été convenu que nous ne nous arrêterions, sur chaque planète, +que le temps de reprendre haleine,... et dame, je ne serais pas fâché +d'aller voir sur Jupiter ce qui s'y passe,... Vous n'oubliez pas que +d'ici à Jupiter, nous avons un nombre respectable de lieues à parcourir. + +Le vieux savant leva les bras en l'air. + +--Jupiter! s'écria-t-il avec un éclair dans les yeux, le géant des +mondes! oh! voir!... contempler!... étudier de près l'ossature de ce +monstre!... + +Mais l'éclair de son regard s'éteignit, et il murmura tristement: + +--Malheureusement,... c'est un rêve, et Mars est bien notre dernière +étape dans ce grand voyage que nous avons entrepris. + +--Notre dernière étape! s'exclama M. de Flammermont, plaisantez-vous, +monsieur Ossipoff? Vous nous avez promis de nous faire visiter tout le +système solaire,... il faut tenir votre promesse... Voir Jupiter!... +mais c'est notre rêve à tous, à Mlle Séléna, à Fricoulet, jusqu'à +Farenheit lui-même... + +Et il ajouta: + +--Vous ne pouvez vous dérober ainsi à vos engagements... + +--Mais le moyen de les tenir?... vous l'avez dit vous-même tout à +l'heure,... ce sont des millions et des millions de lieues qui nous +séparent de Jupiter!... comment franchir une si effroyable distance?... + +--Retournons sur la Terre, en ce cas, insinua Gontran. + +Le vieux savant tressaillit et répliqua d'une voix nette: + +--Pour cela, rien ne presse,... nous avons, pour y songer, tout le temps +qu'il nous plaira. + +Le jeune comte dissimula le sourire qui, malgré lui, venait plisser ses +lèvres, et répondit: + +--Je plaisantais, mon cher monsieur Ossipoff;... ma devise, vous le +savez bien, depuis que j'ai entrepris ce grand voyage, est «en avant +toujours en avant»,... eh bien! je viens vous dire aujourd'hui, fidèle à +cette devise: «monsieur Ossipoff, ne nous immobilisons pas ici,... en +avant!» + +Le jeune homme avait prononcé ces mots d'une voix vibrante qui parut +faire sur Ossipoff une profonde impression; ses lèvres s'agitèrent dans +un tremblement nerveux, et ses regards s'attachèrent avec curiosité sur +Gontran. + +Celui-ci ajouta: + +--Savez-vous quel jour marque le calendrier terrestre, monsieur +Ossipoff? + +Le vieillard secoua la tête négativement. + +--La Saint-Michel, repondit Gontran; c'est-à-dire, monsieur Ossipoff, +que c'est aujourd'hui votre fête... + +[Illustration] + +--C'est ma foi vrai, murmura le savant, c'est ma fête; absorbé dans ces +intéressantes études, je l'avais complètement oublié! + +Puis, après un moment, il demanda, tout étonné: + +--Pourquoi me dites-vous cela? + +--Parce que, si vous l'aviez oublié, vous, nous nous en sommes +souvenus... pour vous la souhaiter... + +Un air de contentement se répandit sur le visage du vieillard. + +--Ça, c'est gentil, dit-il. + +Et il serra cordialement la main du jeune comte. + +--Devinez un peu, fit celui-ci d'un ton mystérieux, ce que nous vous +offrons? + +--Vous êtes donc plusieurs? + +--Pour le cadeau dont il s'agit, il a fallu nous cotiser; Mlle Séléna +s'est rappelé que c'était aujourd'hui votre fête. + +--Chère enfant, murmura le vieillard attendri. + +--Farenheit a déclaré qu'il fallait vous la souhaiter. + +--C'est un brave homme, au fond, cet Américain, quoique violent. + +--Moi, j'ai trouvé le cadeau qu'il fallait vous faire. + +Une nouvelle poignée de main remercia le jeune homme de ses paroles. + +--Quant à Fricoulet, termina Gontran, il m'a aidé. + +--Peuh!... aidé à quoi? + +--À vous faire le cadeau en question. + +Le vieillard hocha la tête d'un air qui montrait en quelle piètre estime +il avait l'aide de Fricoulet; puis il demanda: + +--Et ce cadeau, qu'est-ce que c'est? + +--Jupiter! + +Ossipoff fit un bond en arrière, fixant sur son futur gendre un regard +un peu inquiet. + +--Vous dites? s'écria-t-il. + +--Je dis: Jupiter. + +--Vous m'offrez Jupiter en cadeau? + +--Mais oui,... Jupiter lui-même,... _et ipse_, comme disait le bon +proviseur du lycée Henri IV. + +--Vous perdez la tête, riposta le vieillard dont l'inquiétude allait +croissant. + +Comme Gontran allait répondre, une nuée de Martiens envahit +l'observatoire au milieu d'un bruit d'ailes assourdissants: c'était +l'appareil que l'on apportait sous la direction de Fricoulet. + +Ossipoff examinait d'un oeil ébahi ce singulier instrument. + +--Qu'est-ce que cela? murmura-t-il. + +--Le véhicule qui va nous transporter dans Jupiter. + +--Est-ce possible? balbutia Ossipoff,... mais par quel moyen? + +--Par le moyen du courant parabolique d'astéroïdes qui forme un fleuve +naturel sur lequel nous allons naviguer... + +Le vieillard poussa une exclamation indéfinissable et, se précipitant +sur M. de Flammermont, le saisit dans ses bras et le tint longtemps +serré sur sa poitrine. + +--Ah! mon enfant!... mon cher enfant! balbutia-t-il tout ému, il y en a +dont les statues de bronze se dressent sur les places publiques, qui +l'ont moins mérité que vous. + +Pendant que le jeune comte faisait visiter en détail l'appareil au vieux +savant, Farenheit exprimait à Fricoulet la stupéfaction profonde en +laquelle venait de le jeter la légèreté de l'appareil. + +--Il est pourtant construit tout entier en métal? observa-t-il. + +--Tout entier... + +--Si je ne me trompe,... il y a là au moins quinze cents kilos de fonte? + +Fricoulet se mit à rire. + +--À peine six cents... sur terre; car ici, en vertu des lois +particulières de la pesanteur, ces six cents kilos sont réduits à deux +cents seulement. + +L'Américain tournait et retournait autour de l'appareil, ne pouvant se +convaincre que l'ingénieur lui disait la vérité. + +--Quel est donc le métal dont le poids est si faible? + +--Le lithium. + +--Le lithium, répéta l'Américain,... je ne connais pas ça. + +--Il y a bien d'autres choses que vous ne connaissez pas, répliqua +plaisamment Fricoulet. + +Puis, tout à coup, il se mit à rire. + +--Qu'avez-vous donc? demanda Farenheit d'un ton sec, car il croyait que +l'autre se moquait de lui. + +--Je pense à votre quartier de diamant que j'ai été obligé de jeter +comme un vulgaire sac de lest, lors de mon brusque départ de Phobos,... +et dont la perte vous a tant désespéré. + +--Et c'est cela qui vous fait rire? grommela l'Américain, il n'y a +vraiment pas de quoi... + +--Quand vous saurez ce qui m'égaye ainsi, vous partagerez mon +hilarité,... j'en suis certain. + +--En ce cas, hâtez-vous de parler... + +[Illustration] + +--Vous croyiez remporter une fortune, n'est-ce pas, avec votre morceau +de carbone cristallisé? + +--Dame! un million environ. + +Les lèvres de Fricoulet s'allongèrent dans une moue dédaigneuse. + +--Peuh! fit-il, un million, la belle affaire! + +--Cela vaut toujours mieux que de revenir gueux comme Job. + +D'un hochement de tête, l'ingénieur indiqua l'appareil. + +--Savez-vous, dit-il, ce que vaut ceci? + +--Ça... ça n'a pas d'autre valeur que le prix de la fonte. + +--Quel prix, selon vous? + +--Eh! comment voulez-vous que je sache cela? Je n'ai jamais été dans la +ferraille, moi... je ne me connais que dans les suifs... + +[Illustration] + +Fricoulet insista, en riant. + +--Mais, enfin, à votre avis, quelle valeur cela peut-il avoir? + +Farenheit réfléchit quelques secondes. + +--Je crois, dit-il, être au-dessus de la vérité en estimant le kilog. +à... à... + +Et, se grattant le bout du nez, hésitant à citer un chiffre. + +--Allons, s'écria l'ingénieur, dites-le donc... à soixante-dix-sept +mille francs. + +L'Américain fit un bond formidable. + +--Soixante-dix-sept mille francs! répéta-t-il... le kilog! + +--Oui,... le kilog... c'est le prix du lithium en Europe. + +--Mais alors, il y a là une fortune gigantesque! + +--Oui... à peu près quarante-six millions. + +Farenheit n'en pouvait croire ses oreilles. + +--Vous êtes bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il. + +--Vous verrez là-bas à notre arrivée, répondit l'ingénieur que +l'ahurissement de son compagnon amusait beaucoup. + +L'Américain tournait autour de l'appareil, l'enveloppant d'un regard +attendri, passant, avec la volupté d'un avare, sa main sur le métal poli +et brillant. + +Soudain une ombre inquiète assombrit son front. + +--Savez-vous, dit-il en s'arrêtant devant Fricoulet, que c'est une belle +chose que d'être savant. + +--Pourquoi cela? + +--Dame! c'est une véritable fortune que vous allez remporter en +France... + +--Je parie que, dans toute votre vie, répondit l'ingénieur en +plaisantant, vous n'avez pas fait une seule opération sur les suifs +aussi avantageuse. + +--Quarante-six millions! répéta l'Américain sur un ton de regret. + +[Illustration] + +Fricoulet crut comprendre le sentiment qui attristait son compagnon, et +il dit en lui frappant amicalement sur l'épaule. + +--Bien que partagé en cinq morceaux, l'_Éclair_,--car c'est ainsi que +j'ai baptisé l'appareil--l'_Éclair_ représentera encore, pour chacun de +nous, une jolie somme. + +--En cinq morceaux! s'écria Farenheit... quoi! vous seriez assez +généreux pour... + +--Il n'y a, de ma part, aucune générosité, mais de la justice +simplement... nous sommes ici cinq individus qui avons partagé et +partagerons encore--c'est à craindre--bien de la mauvaise fortune; ne +devons-nous pas partager la bonne? + +L'Américain se précipita sur les mains de l'ingénieur. + +--Mais quarante-six millions, divisés par cinq, cela donne pour chaque +part un peu plus de neuf millions, dit-il d'une voix vibrante. + +--Mon cher sir Jonathan, vous calculez à merveille, déclara Fricoulet. + +Et se débarrassant de l'étreinte de son compagnon, il se dirigea vers +Ossipoff qui sortait de l'_Éclair_ suivi de Gontran et de Séléna. + +--Eh bien! demanda l'ingénieur, êtes-vous satisfait, monsieur Ossipoff. + +Le vieillard jeta sur son futur gendre un regard plein d'orgueil. + +--Avouez, dit-il à Fricoulet, que c'est là un des cerveaux les plus +admirablement organisés de notre époque... Cet appareil est un pur +chef-d'oeuvre. + +Puis, tout à coup, se souvenant d'un détail qu'il avait négligé de +demander. + +--Pendant combien de temps, mon cher enfant, dit-il, ce moteur peut-il +fonctionner? + +Gontran, qui avait parfaitement bien entendu, mais qui était incapable +de répondre à cette question, fit mine de redoubler d'animation dans sa +conversation avec Séléna. + +Fricoulet comprit l'embarras de son ami, et aussitôt: + +--Le moteur peut fonctionner pendant six mois, sans interruption, +dit-il; il y a également, dans les soutes, pour six mois d'air +respirable et de vivres. + +Le visage du vieux savant était radieux. + +--Dans combien de temps le départ? interrogea-t-il. + +Fricoulet se tourna vers Farenheit. + +--Quelle heure a votre chronomètre, sir Jonathan? demanda-t-il. + +--Onze heures quarante-cinq minutes. + +--Monsieur Ossipoff, dit alors l'ingénieur, nous avons encore un quart +d'heure à rester ici,... le départ est pour midi précis... + +Depuis quelque temps l'espace était rayé en tous sens de longues +traînées de Martiens qui, prévenus du départ des étranges voyageurs, +accouraient de tous les points de la région de l'Équateur. + +Déjà, la grande salle de l'Observatoire était pleine de notabilités +scientifiques réunies en congrès et, au dehors, on entendait le +bruissement d'ailes de la foule qui s'impatientait. + +À un signal d'Aotahâ, la coupole de l'Observatoire se sépara en deux et +se rabattit de chaque côté, formant ainsi une large baie par laquelle +l'_Éclair_ pût prendre son essor. + +--Midi moins cinq, monsieur Fricoulet, dit Farenheit qui avait conservé +son chronomètre à la main. + +--Mes amis, dit l'ingénieur en se tournant vers ses compagnons, il est +temps d'embarquer. + +L'appareil avait été dressé verticalement, son extrémité conique pointée +vers le ciel, en sorte que c'étaient les cloisons séparant les cabines +qui servaient de plancher. + +--Y sommes-nous? demanda Fricoulet après avoir jeté autour de lui un +regard rapide pour s'assurer que tout était paré. + +--_All right!_ répondit Farenheit d'une voix vibrante. + +Et il ajouta, sans songer à Ossipoff qui pouvait l'entendre. + +--_Go ahead for the United States!_ + +En route, pour les États-Unis! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV + +COMME QUOI SIR JONATHAN PERDIT LA RAISON + + +[Illustration] + +À l'aide d'un sextant, Fricoulet mesurait exactement la hauteur du +soleil, pendant que Gontran et Ossipoff s'empressaient de fermer le +«trou d'homme» par lequel les voyageurs avaient pénétré dans l'appareil. + +Tout à coup, l'ingénieur murmura: + +--Midi! + +En même temps un petit timbre argentin résonna dans le silence: c'était +le chronomètre de Farenheit qui sonnait l'heure. + +--Nous partons, dit simplement Fricoulet. + +Il poussa un commutateur: aussitôt un crépitement se fit entendre, suivi +presque immédiatement d'une légère vibration qui ébranla les parois +intérieures du cylindre et l'ingénieur ajouta: + +--Nous sommes partis. + +--Farceur! s'exclama l'Américain en se précipitant à l'un des hublots. + +Mais, aussitôt, il poussa un retentissant _By God_ qui attira auprès de +lui les autres voyageurs. + +On était parti et l'_Éclair_ justifiait à merveille le nom dont il avait +été baptisé, car déjà, en moins de quelques secondes, il avait emporté +ceux qui le montaient à plusieurs milliers de mètres au-dessus de la +surface martienne qui s'étendait au-dessous de lui comme une immense +carte géographique. + +[Illustration] + +Les canaux, dont les eaux miroitaient aux rayons du soleil, formaient +comme une résille étincelante dont eût été enveloppée la planète tout +entière et les océans semblaient de gigantesques miroirs d'argent bruni +qui renvoyaient jusqu'aux voyageurs la lueur intense que dardait sur eux +le soleil, alors au Zénith. + +Et, de seconde en seconde, l'_Éclair_ poursuivant sa marche rapide ainsi +qu'une flèche lancée par un arc monstrueux, filait à travers l'espace, +emportant ses voyageurs plus haut, toujours plus haut. + +Farenheit, dont les enthousiasmes duraient peu et dont le caractère +bougon trouvait toujours matière à récriminations, dit tout à coup: + +--Savez-vous bien, mon cher monsieur Fricoulet, que cette position +verticale de l'appareil n'a rien d'agréable,... l'homme n'est pas bâti +pour marcher à la façon des mouches sur les cloisons,... les planchers +ne sont pas faits pour les chiens... + +[Illustration] + +--Baste! répliqua Gontran, tout cela n'est qu'une question de +principe... car, en ce moment, je voudrais bien savoir quelle différence +vous trouvez entre les murs et le plancher?... une boîte carrée, +parfaitement identique sur toutes les faces, n'a ni haut... ni bas... + +--Au surplus, cher sir Jonathan, ce n'est qu'une question d'heures; du +train dont marche l'_Éclair_, nous pourrons, avant dix heures, reprendre +la position horizontale qui vous est si chère. + +--Avant dix heures! répéta Ossipoff en fronçant légèrement les sourcils. + +--Alcide a raison, mon cher monsieur, dit alors Gontran d'un ton +dégagé... il ne nous faudra certainement pas plus pour atteindre le +grand courant astéroïdal dont nous voulons nous servir pour rejoindre... +pour atteindre, veux-je dire, les autres mondes vers lesquels nous +entraîne notre curiosité. + +Il avait prononcé ces mots avec un si imperturbable sérieux que +l'Américain s'y laissa prendre et, tirant l'ingénieur à part, il lui +grommela à l'oreille ces mots d'une voix menaçante: + +--_By God!_ monsieur Fricoulet, il avait été convenu que nous tentions +de regagner la Terre et voilà M. de Flammermont qui parle de continuer +ce maudit voyage!--Qui trompe-t-on ici? + +Fricoulet lui frappa amicalement sur l'épaule et répondit d'un ton +gouailleur: + +--Que vous importe, du moment que ce n'est pas vous? + +Et il souligna sa phrase d'un coup d'oeil à l'adresse du vieux savant. + +Cette réponse dérida Farenheit qui laissa entendre un petit ricanement +moqueur suivi bientôt d'un «pauvre homme» rempli de commisération. + +--Et, dites-moi, mon cher monsieur Alcide--lorsqu'il était content, +l'Américain appelait volontiers l'ingénieur par son petit +nom--dites-moi, savez-vous avec quelle vitesse nous allons naviguer sur +ce fleuve céleste vers lequel nous nous dirigeons, en ce moment? + +--C'est là une question à laquelle il m'est impossible de répondre, en +ce moment du moins, mon cher sir Jonathan, répliqua l'ingénieur; notre +vitesse dépendra de la rapidité même de ce fleuve aérien; je vous ai dit +qu'il nous fallait remonter le courant et vous comprendrez sans peine +que, plus la vitesse en sera grande, plus lente sera notre marche +puisque une partie de notre force sera employée à lutter contre ce +courant qui tendra à nous emporter dans une direction opposée à celle +dans laquelle nous voulons aller. + +L'Américain hocha la tête d'un air approbatif. + +--Je comprends, dit-il,... mais, encore une question,... cette force, +dont vous venez de parler, êtes-vous certain de la posséder en quantité +suffisante pour faire le voyage?... Cette hélice, qui nous pousse en +avant, quel est le moteur qui la fait tourner? et ce moteur pourra-t-il +la faire tourner jusqu'à ce que nous soyons arrivés? + +Fricoulet se mit à rire. + +--Votre question en contient plusieurs, dit-il; quoi qu'il en soit, je +vais tenter d'y répondre... Vous avez remarqué, n'est-ce pas, ou tout au +moins vous avez été, comme moi, à même de remarquer que les Martiens +sont parvenus à un état intellectuel bien supérieur à celui auquel nous +sommes arrivés nous-mêmes; ils ont perfectionné à un haut degré les +moyens que nous connaissons d'utiliser la puissance presque infinie des +forces naturelles... Bien plus, ils ont arraché leur secret à certaines +de ces forces dont nous connaissons l'existence, tout en ignorant leur +nature intime, par exemple la lumière, le son, l'électricité, les vents, +les courants... + +Se laissant emporter par ce sujet qui lui était si familier, Fricoulet +menaçait de s'y étendre longuement et d'entrer dans des détails dont +l'Américain bâillait à l'avance. + +--Mais, en ce qui concerne plus particulièrement le véhicule qui nous +transporte, dit-il pour couper court aux explications qu'il pressentait, +quel procédé avez-vous appliqué? + +--Le principe de l'électricité. + +Farenheit parut étonné. + +--J'ai cependant visité l'_Éclair_ en détail, murmura-t-il, et je n'ai +aperçu ni machines, ni piles... + +Fricoulet sourit. + +--C'est que les Martiens, répondit-il, gens expéditifs en toutes choses, +au lieu de fabriquer le fluide, se contentent de recueillir +l'électricité naturelle, toujours en action dans la nature, et de +l'emmagasiner dans des sortes de réservoirs d'où ils la tirent à +volonté, au fur et à mesure de leurs besoins... + +[Illustration] + +L'Américain secoua la tête. + +--Je n'ai pas vu de réservoir semblable, ici, dit-il. + +--L'électricité nous est fournie par une sorte de batterie +d'accumulateurs,... c'est le seul nom que je puisse donner à cet +appareil; seulement, au lieu de lames de plomb, plongeant dans des +dissolutions acidulées, ce sont des sortes de cartouches qui se +dissolvent par un effet moléculaire. + +--Mais alors, c'est de l'électricité solidifiée. + +--En quelque sorte;... ce qui nous permet de disposer, sous un fort +petit volume, d'une formidable quantité de fluide... du reste, si vous +voulez me suivre, vous allez vous rendre compte, par vos yeux, du +fonctionnement de l'appareil. + +--Vous suivre! ricana l'Américain... c'est fort joli à dire,... mais la +porte se trouve au plafond et, pour y atteindre... + +--Pour y atteindre, riposta Fricoulet, vous n'avez qu'à m'imiter... + +Ce disant, il plia légèrement sur les jarrets et, sans effort apparent, +s'éleva jusqu'à la porte qu'il ouvrit et par laquelle il disparut. + +--Toujours l'effet de la pesanteur qui diminue à mesure qu'on s'éloigne +du centre d'attraction, cria-t-il en passant sa tête par l'ouverture et +en riant à la vue de la mine stupéfaite de l'Américain. + +Celui-ci, revenu de sa surprise, imita l'ingénieur et, au bout de +quelques minutes, tous les deux se trouvaient dans un compartiment +spécial de l'_Éclair_, arrêtés devant une rangée de tubes établis dans +un coffre et que l'ingénieur déclara être remplis d'électricité. + +À la sortie du coffre, tous les courants produits étaient mesurés et +régularisés pour, de là, être dirigés, par des conducteurs ordinaires, +vers un moteur actionnant, au moyen d'une transmission de leviers, l'axe +de l'hélice. + +Ce moteur, réduit à la dernière puissance, comme volume et simplicité, +était, en même temps, un transformateur, car il multipliait la puissance +de l'électricité, à la manière d'une bobine d'induction de Rhumkorff, +tout en utilisant cette électricité par l'attraction que des aimants +artificiels d'une grande force--des électro-aimants, pour être +juste--exerçaient sur des pièces disposées à cet effet. + +[Illustration] + +L'Américain écoutait en silence toutes les explications que lui +fournissait l'ingénieur. + +--Savez-vous bien, dit-il, quand Fricoulet eut terminé, qu'il y a toute +une fortune dans ce système si simple et si puissant... _By God!_ si +nous sommes revenus à temps pour la grande Exposition de Philadelphie, +le diable m'emporte si nous n'obtenons pas, avec ça, la grande médaille +d'or... + +Et, supputant à l'avance les sommes considérables que pouvait rapporter +l'exploitation de ce moteur nouveau modèle, l'Américain se frottait les +mains. + +--Eh bien! sir Jonathan, lui dit Fricoulet, êtes-vous toujours fâché +d'avoir entrepris cette petite pérégrination aérienne? + +--Je vous répondrai lorsque j'aurai réintégré mon domicile de la +cinquième avenue, répliqua Farenheit;... car, voyez-vous, je crains +toujours un accident qui recule le moment où je mettrai le pied sur la +libre Amérique... + +[Illustration] + +--J'aime à croire que, cette fois, vos craintes sont vaines, cher sir +Jonathan, et qu'avant un mois vous pourrez être rendu aux douceurs du +commerce des suifs et aux honneurs de l'_Excentric-Club_. + +--Que le Seigneur vous entende! répondit gravement l'Américain en +soulevant sa casquette. + +Ils regagnèrent la grande salle où se trouvaient leurs compagnons: +Ossipoff, installé à l'un des hublots, examinait, à l'aide d'un +télescope, Mars dont la surface diminuait avec une étonnante rapidité; +dans un coin, à l'écart, Gontran et Séléna, assis côte à côte, causaient +à voix basse, la main dans la main. + +[Illustration: Séléna et Gontran, assis dans un coin, causaient à voix +basse.] + +Fricoulet, une lunette à la main, alla se poster à un hublot vacant, +pendant que, pour passer le temps, Farenheit rédigeait un projet d'acte +de société entre lui et l'ingénieur, tendant à l'exploitation du fameux +moteur. + +[Illustration] + +Les heures s'enfuirent ainsi, rapides pour les voyageurs, et l'Américain +s'aperçut tout à coup que le temps avait marché, à sa tête lourde de +sommeil et à ses yeux tout gonflés. + +--_By God!_ grommela-t-il avec un bâillement sonore, est-ce qu'il n'est +pas bientôt l'heure de se coucher. + +--Pour se coucher, riposta Gontran, il faudrait pouvoir tendre les +hamacs et tant que nous serons dans la position verticale... + +--Un peu de patience, que diable! dit Fricoulet, nous approchons... + +Et il désignait l'espace d'un noir intense que rayaient mille traits de +feu. + +--Le fameux anneau, n'est-ce pas? lui demanda Gontran tout bas à +l'oreille. + +--Que veux-tu que ce soit? répondit l'ingénieur sur le même ton. + +Et, à l'Américain: + +--Quelle heure avez-vous, sir Jonathan? demanda-t-il. + +--Onze heure cinquante-cinq minutes, monsieur Fricoulet. + +--C'est bien, dans cinq minutes vous pourrez dire deux mots à votre +oreiller. + +--Sommes-nous donc déjà dans le fleuve d'astéroïdes? questionna Mlle +Ossipoff. + +--Oui, mademoiselle,... mais j'attends que nous y soyons entrés plus +avant pour nous laisser aller au courant et reprendre notre position +normale... + +Il s'élança vers la salle des machines et, la main sur le levier, +attendit. + +--Quelle heure? cria-t-il de nouveau à Farenheit. + +--Minuit! répondit celui-ci. + +Fricoulet arrêta le propulseur et l'_Éclair_, abandonné à la seule force +du courant météorique, en travers duquel il se trouvait, évolua +lentement sur lui-même, comme fait une barque placée en travers d'un +fleuve et que le courant replace dans le fil de l'eau; l'effroyable +distance, qui séparait maintenant de Mars le véhicule des Terriens, +annulait toute pesanteur, si bien que l'_Éclair_ était devenu un nouvel +astre de l'infini, et non plus un appareil inerte comme l'était l'obus, +au sortir du Cotopaxi. + +[Illustration] + +En quelques minutes, l'évolution fut accomplie et le moteur remis en +action, l'_Éclair_ fila avec le courant. + +[Illustration] + +--Sapristi, murmura Gontran à l'oreille de l'ingénieur, qu'est-ce que tu +viens de faire là? + +--Tu le vois bien, ce me semble. + +--C'est précisément parce que je le vois que je te demande si tu n'es +pas fou? + +--Pourquoi cette question? + +Le jeune comte amena son ami à l'arrière du bateau et lui montrant, par +le hublot, un astre lumineux dont les rayons irradiaient l'espace. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? fit-il. + +--Tiens,... cette question!... mais c'est le Soleil. + +--Très bien, et ce petit point à peine perceptible qui semble une tache +sur le disque solaire,... qu'est-ce que c'est? + +[Illustration] + +--La Terre. + +--De mieux en mieux... et dans quel sens marchons-nous, je te prie? + +Fricoulet étendit le bras vers l'avant du bateau. + +--Dans ce sens-ci, répondit-il. + +--C'est-à-dire qu'au lieu de nous diriger vers la Terre, comme il avait +été convenu,... nous lui tournons le dos... Ai-je raison de te demander +si tu sais ce que tu fais. + +Fricoulet haussa les épaules et, enveloppant son ami d'un regard plein +de commisération. + +--Et voilà un garçon qui se prétend né pour la diplomatie! ricana-t-il. + +--Réponds; tu te moqueras de moi après. + +--Penses-tu, demanda l'ingénieur, que M. Ossipoff soit tellement absorbé +par la contemplation des choses célestes, qu'il ne puisse se rendre +compte de la direction que nous suivons? et penses-tu que, lui voulant +se rendre sur Jupiter, il ne se serait pas aperçu que nous n'en prenons +pas le chemin? + +--Alors?... + +--Alors, j'ai mis le cap sur Jupiter, mais en même temps j'ai mis le +moteur en petite vitesse afin de ne pas faire trop de chemin inutile, et +sitôt que l'honnête et crédule vieillard,--de la confiance duquel nous +abusons outrageusement,--sera plongé dans les douceurs du sommeil, je +vire de bord, donne au moteur toute sa force, nous nous élançons vers +notre planète natale, et demain, à son réveil, lorsque ton futur +beau-père s'apercevra de ce changement de route, il sera trop tard pour +revenir sur nos pas... + +Et, _in petto_, le jeune ingénieur ajouta: + +--Si, après une farce semblable, Ossipoff persiste à vouloir donner la +main de sa fille à Gontran, je veux que le diable me croque. + +M. de Flammermont serra énergiquement la main de son ami. + +--En effet, dit-il, voilà ce qui s'appelle de la diplomatie. + +--Mais ce n'est pas tout, ajouta Fricoulet, tu vas voir. + +Et quittant le petit coin dans lequel tous deux chuchotaient si +mystérieusement depuis quelques minutes, l'ingénieur s'approcha des +autres voyageurs. + +--Mes amis, dit-il, nous allons, si vous le voulez bien, établir les +_quarts_; nous avons tous besoin de repos et maintenant que nous voici +dans la bonne route, nous pouvons, sans danger, prendre quelques heures +de sommeil; donc, étendez-vous sur vos hamacs, quant à moi, je prends le +quart immédiatement. + +--Pourquoi vous plutôt que moi? demanda Ossipoff. + +--Parce que j'ai besoin d'étudier le moteur, de voir s'il fonctionne +avec régularité, de noter sa dépense de forces. + +Ce disant, il adressait à Gontran un coup d'oeil d'intelligence. + +[Illustration] + +--Je demande à prendre le _quart_ après toi, fit le jeune comte. + +--C'est entendu... à toi le numéro deux... le numéro trois sera pour sir +Jonathan... Quant à M. Ossipoff, il prendra le _quart_ avec la fin de la +nuit. + +Sur ce, l'ingénieur se retira dans la machinerie, tandis que Gontran et +Farenheit, après avoir souhaité une bonne nuit à Ossipoff et à sa fille, +regagnaient leur hamac respectif. + +L'Américain n'eut pas plutôt la tête sur l'oreiller qu'il s'endormit +profondément comme le témoigna un ronflement sonore et semblable à un +soufflet de forge. + +Fut-ce ce ronflement, fut-ce pas plutôt l'inquiétude qui empêcha le +jeune comte d'imiter son compagnon; toujours est-il qu'il ne put fermer +l'oeil. + +À la fin, lassé de se tourner sur son matelas comme une carpe dans une +poêle à frire, furieux de voir le sommeil le fuir obstinément, M. de +Flammermont se leva doucement et, sans bruit, se dirigea vers la +machinerie. + +--Puisque je ne dors pas, pensa-t-il, mieux vaut que je prenne le +_quart_ tout de suite, et que Fricoulet aille se coucher; sans doute +aura-t-il plus de chance que moi. + +[Illustration] + +Il ouvrit la porte, mais l'ingénieur, penché sur une feuille de papier +qu'il noircissait de chiffres, était tellement absorbé dans ses calculs +qu'il n'entendit point entrer son ami. + +Gontran s'avança jusqu'à lui et, sans mot dire, lui mit la main sur +l'épaule. + +Fricoulet tressaillit et, relevant la tête, montra au jeune comte son +visage, qu'un voile d'inquiétude assombrissait. + +--Ah! c'est toi! fit-il d'un ton singulier. + +--Oui,... c'est moi... pas moyen de dormir... alors je viens te +relever... mais qu'as-tu donc?... ce front plissé... ces sourcils +froncés... qu'arrive-t-il? + +L'ingénieur haussa furieusement les épaules. + +--Il arrive, grommela-t-il entre ses dents, que le fleuve dans lequel +nous sommes immergés, marche dans un sens tout à fait contraire à la +direction que nous voulons suivre; au lieu de couler vers la Terre, il +en vient. + +[Illustration] + +--Tu ne m'apprends rien de nouveau,... je sais cela tout comme toi; mais +c'était prévu cela, il était convenu que nous remonterions le courant. + +--Seulement il n'était pas prévu que la vitesse de ce courant serait +égale à notre vitesse propre. + +--En sorte? + +--En sorte que, depuis plus d'une heure que l'_Éclair_ a viré de bord, +il est aussi immobile qu'une pierre... il ne recule pas, c'est vrai, +mais il n'a pas avancé d'un millimètre. + +--Je croyais cependant que ce moteur pouvait imprimer à notre bateau une +vitesse considérable. + +[Illustration] + +--En effet, 42,570 mètres par seconde, ce n'est pas peu de chose, +j'imagine, riposta l'ingénieur avec amertume. + +--Mais quelle est donc la rapidité des corpuscules qui nous environnent? + +--Elle est égale à la vitesse de la translation de la Terre multipliée +par la racine carrée de 2. + +--Pourquoi? demanda Gontran qui n'avait conservé que des réminiscences +très vagues des cours de cosmographie suivis autrefois au Lycée Henri +IV. + +--Pourquoi?... pourquoi?... fit l'ingénieur impatienté; te l'expliquer +nous entraînerait trop loin... Qu'il te suffise de savoir que la vitesse +orbitale de la Terre est de 29 kilomètres et demi par seconde, que la +racine carrée de 2 est 1,414 et que ces deux nombres, multipliés l'un +par l'autre, donnent un total de 42,570 mètres par secondes... As-tu +compris, maintenant? + +Le jeune comte agita ses bras en l'air désespérément. + +--Ah! dit-il, pourquoi ce maudit courant ne tourne-t-il pas aussi bien +en sens contraire? + +--Il nous aurait fallu quinze jours à peine pour gagner la Terre. + +--Tu avais dit un mois? + +--Oui, en nous abandonnant au courant, comme un train de bois; mais en +ajoutant notre propre vitesse à celle du fleuve aérien dans lequel nous +nous trouvons... la durée du voyage se trouvait diminuée de moitié. + +Puis, montrant à son ami les calculs au milieu desquels il venait d'être +interrompu, il lui dit: + +--Je viens de relever notre route depuis que nous avons quitté Mars; +nous n'avons pas franchi plus de douze cents lieues... cent lieues à +l'heure! quelle dérision!... Sais-tu combien de temps, de ce train-là, +nous mettrions à gagner la Terre?... trois cent mille heures,... et +sais-tu combien cela fait, trois cent mille heures?... Non, n'est-ce +pas? eh bien! cela fait un peu plus de mille ans. + +Un poids de mille kilos se serait soudainement abattu sur la tête du +malheureux Gontran, qu'il n'eut certainement pas paru plus déprimé. + +--Mille ans!... répéta-t-il, mille ans!... jamais je ne vivrai assez +pour épouser Séléna. + +--C'est peu probable, ricana Fricoulet, une semblable longévité n'est +plus de nos jours, et Mathusalem lui-même n'a guère vécu plus de sept +cents et quelques années. + +--Mais alors, nous sommes perdus. + +--Qui sait? peut-être y a-t-il un moyen de sauver la situation. + +M. de Flammermont se jeta sur la main de son ami. + +--Ah! ce moyen, supplia-t-il, trouve-le, Alcide, je t'en conjure. + +--Pas en ce moment, par exemple, je tombe de sommeil et mes yeux +papillotent tellement que tout danse devant moi;... demain, j'aurai la +vue plus nette et les idées aussi. + +--Mais d'ici demain, que va-t-il se passer? + +--Absolument rien... La force du courant étant neutralisée exactement +par notre propre force, l'_Éclair_ va demeurer aussi immobile que s'il +était à l'ancre. + +Tout en parlant, l'ingénieur donnait un dernier coup d'oeil au moteur, +assujettissait solidement le levier qui correspondait avec le +gouvernail; puis, souhaitant le bonsoir à son ami, gagna le petit +logement qu'il s'était aménagé dans un coin de la machinerie. + +Force fut bien à M. de Flammermont de rejoindre, lui aussi, son hamac où +le sommeil se décida enfin à le visiter, en dépit des préoccupations +terribles que venait de faire naître dans son esprit la révélation de +Fricoulet. + +* * * + +Pénétrant par les hublots, les rayons du soleil emplissaient déjà la +machinerie d'une lueur éclatante, lorsque l'ingénieur se réveilla en +sursaut. + +--Parbleu! fit-il en se frottant les paupières encore toutes gonflées de +sommeil, voilà qui est singulier,... j'aurais juré que je venais +d'entendre rire... + +[Illustration] + +Et il demeurait là, assis sur son séant, tout hébété de ce brusque +réveil, lorsqu'en effet, derrière lui, un éclat de rire moqueur +retentit. + +Il se retourna et vit, à la tête de sa couchette, debout, les bras +croisés sur la poitrine et le considérant d'un air railleur, Mickhaïl +Ossipoff. + +--Bonjour, monsieur Ossipoff, dit-il; il est tard, hein? + +--Quelque chose comme neuf heures du matin. + +En un bond, Fricoulet fut à bas de sa couchette murmurant: + +--Je suis véritablement honteux de m'être attardé ainsi. + +--Il est autre chose dont vous auriez plus raison d'être honteux, +monsieur Fricoulet, répliqua railleusement le vieillard. + +--Et de quoi donc, je vous prie? demanda le jeune homme. + +--Mais... de votre étourderie inqualifiable. + +L'ingénieur attacha sur Ossipoff un regard interrogateur. + +--Pouvez-vous qualifier autrement, demanda le savant, l'action d'un +pilote qui dirige le bâtiment, à lui confié, dans une direction +diamétralement opposée à celle qu'il doit suivre. + +Fricoulet eut un geste effaré: + +--Que voulez-vous dire? murmura-t-il, tout en ayant cependant le +pressentiment de ce qu'allait lui répondre le vieillard. + +--Il avait été convenu hier soir, n'est-ce pas, que je prenais le +quatrième _quart_, c'est-à-dire que je devais m'éveiller vers six heures +du matin; or, vous savez, n'est-ce pas, que lorsqu'on s'endort avec +l'idée bien arrêtée de s'éveiller à heure fixe, il est bien rare que le +sommeil ne vous abandonne pas précisément vers cette heure-là... C'est +ce qui m'est arrivé à moi;--il était cinq heures et demie environ +lorsque je suis sorti de ma couchette.. et bien m'en a pris, car en +passant par la cabine de nos amis, je les ai vus ronflant tous les deux, +à qui mieux mieux,... quant à vous, vous dormiez non moins profondément +qu'eux... + +--Les forces humaines ont des limites, dit Fricoulet en manière +d'excuse. + +Ossipoff haussa les épaules et continua: + +--Cela, d'ailleurs, n'avait pas une grande importance, et je pris la +direction de la machine... mais, alors, savez-vous de quoi je +m'aperçus?... + +L'ingénieur ne répondit pas, mais il lança au vieillard un regard +inquiet. + +--Je m'aperçus, poursuivit Ossipoff triomphant, que la proue de notre +appareil était dirigée vers la Terre... ah! pour un pilote, vous êtes un +bon pilote, monsieur Fricoulet. + +Et il se prit à ricaner. + +--Alors, qu'avez-vous fait? demanda l'ingénieur d'une voix tremblante. + +[Illustration] + +--Vous le demandez!--mais ce que vous eussiez fait à ma place en vous +apercevant d'une si complète méprise... J'ai changé notre direction, +bord pour bord... j'ai forcé le moteur à donner toute sa puissance et, +en quelques heures, nous avons regagné tout le temps que votre incurie +nous avait fait perdre... en ce moment, nous sommes à plus d'un million +de lieues de Mars... Fricoulet se croisa les bras sur la poitrine et, +enveloppant le vieillard d'un regard mi-furieux, mi-railleur. + +--Eh bien! dit-il, vous avez fait de la belle besogne. + +Ces mots plongèrent Ossipoff dans un ahurissement profond. + +[Illustration] + +--Que voulez-vous dire par là? demanda-t-il. + +À peine avait-il prononcé ces paroles que Fricoulet le regretta; mais il +était trop tard. + +Sans répondre à la question du vieillard, l'ingénieur s'écria: + +--Alors, vous nous emmenez sur Jupiter? + +--Assurément... et de là sur Saturne,... sur Uranus,... sur Neptune. + +--C'est de la folie,... il nous faudra des années pour parvenir +jusqu'aux dernières planètes du système solaire? + +--Des années!... pourquoi cela?--nous franchissons 85,000 mètres par +seconde, soit 76,620 lieues à l'heure, ou 1,850,000 lieues par 24 +heures... Allez, dans deux mois, nous serons sur Jupiter et, avant cinq +mois, nous atteindrons Saturne. + +Comme il achevait ces mots, Farenheit apparut sur le seuil de la +machinerie, il était tout pâle et ses joues tremblaient de colère. + +--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix où l'on devinait une colère +difficilement contenue, j'aime à croire que ce que je viens d'entendre +n'est qu'une plaisanterie. + +--Une plaisanterie!... et pourquoi cela? + +--Parce que je me moque de Saturne et de Jupiter autant qu'un poisson +d'une pomme... s'écria-t-il;... parce que j'entends rejoindre au plus +tôt la cinquième avenue... et que vos planètes du diable n'en sont +nullement le chemin. + +Ce disant, il s'était avancé et se tenait devant le vieillard, menaçant, +les poings convulsivement serrés. + +--Mon cher sir Jonathan, répliqua Ossipoff avec beaucoup de calme, je +suis véritablement fâché de ce qui arrive; mais ce que vous demandez est +de toute impossibilité. + +L'Américain se tourna vers Fricoulet. + +--Vous m'avez donc trompé? grommela-t-il furieusement. + +L'ingénieur haussa les épaules. + +--Pouvais-je prévoir, répondit-il, que la vitesse de l'_Éclair_ serait +égale à celle de ce maudit courant. + +--On ne promet pas, quand on n'est pas sûr de tenir, répliqua Farenheit. + +--Eh! je ne vous ai rien promis, moi, s'écria l'ingénieur, que +l'entêtement de Farenheit commençait à énerver, adressez-vous à +Gontran... + +Celui-ci, attiré par les éclats de voix, entrait dans la machinerie. + +--Pourquoi mon nom? demanda-t-il. + +--Ah! vous voilà! hurla Farenheit en se précipitant vers lui,... +m'avez-vous, oui ou non, promis de me faire rejoindre la Terre? + +Stupéfait, le jeune comte demeura un moment sans répondre; puis, d'un +coup d'oeil il désigna Ossipoff à l'Américain. + +Mais celui-ci s'écria: + +--Eh! à quoi bon tant de mystère?... il sait tout maintenant; on peut +parler devant lui. + +Les sourcils du vieillard se froncèrent. + +--Alors, c'était un complot? demanda-t-il, en promenant autour de lui un +regard inquisiteur. + +Gontran courba la tête. + +--Nous voulions faire votre bonheur malgré vous, murmura-t-il; il ne +faut pas nous en vouloir. + +--Mon bonheur, à moi, c'est de satisfaire ma curiosité scientifique. + +--Vous êtes un mauvais père... vous n'aimez pas votre fille, répliqua +Gontran,... vous la sacrifiez froidement à votre égoïsme de savant. + +--C'est-à-dire que si elle était votre complice en cette circonstance, +c'est elle qui se conduirait comme une mauvaise fille;... elle a, pour +être heureuse, toute sa vie devant elle: moi, quelques années à peine me +restent,... je suis condamné à mourir bientôt. + +Fricoulet que, même dans les cas graves, sa manie de plaisanter +n'abandonnait jamais, ajouta: + +--Et l'usage est d'accorder aux condamnés à mort tout ce qu'ils +demandent... sauf la vie, bien entendu... + +Séléna accourut, et, le visage tout en larmes, se jeta au cou du +vieillard en murmurant: + +--Pardon, père... mais je l'aime tant! + +--L'aimes-tu donc plus que moi? répliqua Ossipoff dans le coeur duquel +venait de se glisser subitement un sentiment de jalousie paternelle. + +[Illustration] + +Cependant Farenheit ne devait pas tenir Gontran quitte à si bon compte. + +--Vous m'avez dit que vous étiez un homme d'honneur! gronda-t-il: ce +serait, je crois, le moment de le prouver,... vous m'avez promis de me +reconduire à la Terre--reconduisez-m'y et allez ensuite au diable... si +cela vous convient. + +--Mon cher sir Jonathan, répliqua le jeune comte, je vous ai fait, il +est vrai, cette promesse... mais je l'ai faite un peu à la légère. + +--_By God_!... un homme de votre valeur ne s'engage pas à la légère--je +vous somme de tenir votre promesse. + +--Je ne m'y refuse pas, répliqua M. de Flammermont, mais je vous demande +un délai. + +L'Américain respira et demanda, d'un air un peu plus satisfait: + +--Un délai de combien? + +--De mille à douze cents ans. + +À peine Gontran avait-il prononcé ces mots, que Farenheit poussant un +rugissement terrible, se précipita sur lui, les mains grandes ouvertes, +prêtes à la strangulation. + +Mais, tout à coup, il s'arrêta net, fixa, sur le jeune homme, des yeux +démesurément agrandis; puis l'expression farouche du visage disparut +pour faire place à une expression niaise. + +--_By God_! dit-il, tandis que sa bouche se fendait dans un large éclat +de rire,... Jupiter,... Saturne,... voilà de belles planètes,... des +mondes nouveaux, où il doit y avoir beaucoup à faire au point de vue +industriel et commercial,... qu'en pensez-vous, mon cher Gontran?... + +Et il s'avançait, la main tendue vers M. de Flammermont qui ne +comprenait rien à ce brusque revirement. + +Fricoulet appuya le doigt sur son front, pour indiquer qu'à son avis +l'équilibre cérébral de l'Américain venait de se déranger soudainement. + +--Vous pourrez dire que celui-là est bien une de vos victimes, +murmura-t-il à l'oreille d'Ossipoff. + +--Pourquoi cela? demanda le vieillard. + +--Parce que c'est assurément la rage qui lui a détraqué la cervelle. + +Comme il achevait ces mots, Farenheit poussa un cri strident, et portant +ses deux mains à son front, recula jusqu'à la cloison, avec tous les +signes de la plus profonde terreur; en même temps, ses yeux, injectés de +sang, paraissaient vouloir sortir de sa tête, une légère écume +blanchâtre frangeait ses lèvres, et tous les muscles de sa face étaient +agités de tressaillements convulsifs. + +[Illustration] + +Enfin, il s'affaissa sur le plancher où il demeura étendu sans +connaissance. + +--Vite, dit Fricoulet à Gontran, prenons-le, moi par les pieds, toi par +les épaules et enfermons-le dans sa cabine,... qui sait si ce n'est +point un cas de folie furieuse. + +[Illustration:--Qui sait si ce n'est pas un cas de folie furieuse?] + + + + +CHAPITRE V + +À TRAVERS LA ZONE 28 + + +[Illustration] + +Depuis la scène racontée dans le précédent chapitre, l'existence à bord +avait subi une transformation complète: chacun vivait de son côté, +n'adressant la parole à ses compagnons que dans les cas d'extrême +nécessité et s'empressant, dès que cela se pouvait, de retomber dans son +mutisme et de retourner à sa solitude. + +L'échec de la tentative suprême faite par Fricoulet pour rejoindre la +Terre, avait porté un coup terrible aux voyageurs qui, sans même se +rendre un compte exact du pourquoi, se rejetaient réciproquement la +responsabilité de cet échec, imputable à la seule fatalité. + +Cependant, sans qu'ils eussent eu occasion de se communiquer leurs +sentiments, il y avait, entre eux, communauté d'idée en ce qui +concernait Ossipoff. + +Le vieux savant était pour eux: + + LE PELÉ, LE GALEUX, D'OÙ VENAIT TOUT LE MAL. + +Aussi vivait-il plus à l'écart encore que ses autres compagnons, dans +une sorte de quarantaine rigoureusement observée, sauf par Séléna qui +venait, de temps à autre, passer quelques minutes avec lui. + +Mais, entre le père et la fille, aucune conversation, même pas l'échange +du bonjour banal, seulement un baiser indifférent déposé par le +vieillard sur le front de sa fille. + +Puis, sans se soucier aucunement de sa présence, il se remettait à la +besogne: depuis son départ de Mars, le vieillard avait entrepris de +mettre au net les observations recueillies par lui, dès le jour où il +avait mis le pied dans le cratère du Cotopaxi et il comptait employer à +terminer cette lourde tâche les deux mois de captivité imposés par le +voyage de Jupiter. + +Au fond, il se rendait parfaitement compte de l'odieux du rôle qu'il +jouait; il comprenait à merveille la haine qu'il avait inspirée à ses +compagnons, il excusait même les reproches contenus dans l'attitude +résignée et dans les regards navrés de Séléna. + +[Illustration] + +Oui, poussé par cet irrésistible vent de folie scientifique, il courait +à sa perte, entraînant à sa suite sa fille qu'il adorait cependant, et +trois hommes pour lesquels il n'avait d'autres sentiments que ceux de la +sympathie. + +Mais cet amour incommensurable pour la science, cette curiosité toujours +inassouvie de l'inconnu, lui avaient desséché le coeur et chassé de son +esprit toute autre idée que celle ayant trait à cet infini immense qu'il +avait résolu de parcourir d'un bout à l'autre. + +Il opposait donc un front serein et un calme imperturbable aux regards +furieux de Gontran, aux sourires sarcastiques de Fricoulet et aux +hurlements menaçants de Farenheit. + +Celui-ci avait été définitivement déclaré, par Fricoulet, comme atteint +d'une aliénation mentale parfaitement caractérisée: depuis de longs mois +déjà, l'Américain ne dérageait pas; il vivait dans un état de +surexcitation non interrompue, et ce dernier effondrement de ses +espérances lui avait porté un coup si terrible, qu'une fissure cérébrale +s'en était suivie. + +Dans l'intérêt de tous les voyageurs, le sien y compris, on avait +décidé, à l'unanimité, d'enfermer Farenheit dans sa cabine où il ne +cessait de vociférer contre ses compagnons et contre Ossipoff, plus +particulièrement, les plus terribles menaces. + +Gontran, lui, boudait Séléna, la pauvre! + +Mais la nature humaine est ainsi faite, que lorsque la désespérance +s'empare de nous, les êtres les plus chers vous deviennent indifférents, +odieux même, et que l'égoïsme, de sa griffe aiguë, transforme tous nos +sentiments. + +Certes, pour avoir fait ce qu'il avait fait, pour renoncer à sa +carrière, dilapider sa fortune, abandonner sa famille et sa patrie, pour +s'engager en d'aussi invraisemblables aventures que celles où il avait +suivi Séléna, il fallait que M. de Flammermont eût pour la jeune fille +une véritable, une profonde adoration. + +Et cette adoration avait résisté à tous les déboires dont il était +abreuvé depuis de si longs mois. + +Mais, cette fois-ci, les choses dépassaient par trop la mesure: ce +n'était plus par semaines ni par mois que se chiffrait le retard apporté +au mariage! Il fallait compter par années; et combien d'années? Un +minimum de trente ans? + +[Illustration] + +Mais dans trente ans, Gontran en aurait cinquante-sept et Séléna bien +près de quarante-huit. + +Cent cinq ans à eux deux! plus d'un siècle! + +En vérité! cela serait du dernier grotesque! + +Sans compter qu'il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent, pour +que leur affection ne résistât pas à un stage d'aussi longue durée. + +La prudence des parents restreint autant que possible la période pendant +laquelle le fiancé fait la cour à sa fiancée; à s'étudier trop +longtemps, on finit par s'apercevoir de ses défauts mutuels, on remarque +que ce minois si frais, emprunte quelque agrément à la veloutine Fay, et +que le corset de la célèbre faiseuse n'est peut-être pas pour rien dans +la sveltesse de la taille; comme aussi, d'autre part, on constate que +les cheveux laissent apercevoir le crâne, indice d'une calvitie +prochaine, et que la patte d'oie, aux fils tout d'abord invisibles +trahit une fatigue précoce. Au moral, il en va de même; mademoiselle est +coquette, monsieur est joueur; mademoiselle est colère, monsieur est +emporté, etc., etc. + +Si quelques semaines suffisent pour porter atteinte à un amour, que +restera-t-il donc, au bout de trente ans, d'une affection, si profonde +soit-elle? + +Voilà ce que s'était demandé tout d'abord M. de Flammermont. + +Et puis, il y avait ce diable de siècle qu'il leur faudrait faire bénir +à leur arrivée sur la terre. + +Il est vrai qu'ils étaient deux pour le porter, ce siècle; mais, enfin, +ce n'en était pas moins ridicule, et le ridicule tue, même l'amour. + +Séléna, dont le coeur ne raisonnait pas, s'apercevait bien du changement +survenu chez son fiancé, changement qui allait, chaque jour, +s'accentuant et dont elle n'expliquait pas la cause. + +Cette fois-ci, l'attitude de Gontran n'était plus la même, ce n'était +pas de la tristesse, c'était une sorte d'indifférence, de détachement. + +La pauvre enfant avait trop de dignité pour demander une explication, +pour faire entendre une plainte; mais quand elle était seule, elle +pleurait et maintenant elle avait constamment les paupières gonflées et +rougies. + +[Illustration] + +Seul de toute la bande, Fricoulet conservait son inaltérable bonne +humeur; en dehors de la grande dose de philosophie qui lui démontrait +l'inutilité de se mettre en fureur contre la fatalité, il n'avait point +les mêmes raisons que Farenheit et Gontran de pester contre les +événements. + +Rien ne le rappelait sur la Terre; il n'avait pas, comme l'Américain, +des actionnaires auxquels il lui fallait rendre des comptes, ni comme +Gontran, un bonheur sur lequel il avait hâte d'appeler les bénédictions +d'un maire et d'un curé. + +En outre, son propriétaire, un homme grincheux, avare et à cheval sur la +question du terme, devait avoir, depuis longtemps, vendu son pauvre +mobilier du boulevard Montparnasse. + +Le coeur de l'ingénieur se serrait bien un peu à la pensée de ses beaux +instruments et de ses chers bouquins dispersés, par autorité de justice, +aux quatre coins de Paris. + +Mais à cela quel remède? aucun; donc il était préférable de prendre le +temps comme il venait et de ne point se faire sauter la cervelle. + +[Illustration] + +Enfin, à côté de cette incertitude de savoir où il irait reposer sa +tête--les hospitalités de nuit ne lui souriant guère--il y avait encore +une autre cause au peu d'enthousiasme qu'éprouvait Fricoulet de +retourner sur la Terre. + +Instruit par ses pérégrinations célestes, le jeune ingénieur comparait +sa planète natale aux différents mondes qu'il venait de visiter, il la +voyait reprendre, dans l'échelle des civilisations astrales, son rang +infime et il rougissait presque pour elle, en songeant aux humanités de +Vénus et de Mars. + +Aussi, loin de maudire Mickjaïl Ossipoff, ce Christophe Colomb des +Terres du Ciel, qui l'associait, malgré lui, à la réalisation de sa +sublime chimère, lui était-il, au contraire, reconnaissant de l'arracher +aux spectacles désolants qui l'attendaient sur la Terre, où la lutte +pour la vie pousse le fort à triompher du faible, où l'injustice +l'emporte, la plupart du temps, sur l'équité, où l'argent est tout, où +la vertu compte si peu et où surtout la science de la mécanique est +encore dans l'enfance... + +Mais Fricoulet se contentait de penser ainsi; pour rien au monde, il +n'eût fait part de ces sentiments à ses compagnons de voyage; au point +de vue du principe, il trouvait que ceux-ci avaient raison d'en vouloir +à Ossipoff, et que celui-ci, paternellement parlant, était d'un égoïsme +épouvantable. + +Néanmoins, il tentait de jouer le plus consciencieusement possible le +rôle de conciliateur qu'il avait adopté; mais, jusqu'alors il n'avait +obtenu aucun résultat, ce qui ne l'empêchait pas de conserver l'espoir +de ramener, parmi les membres de la petite colonie, la concorde des +beaux jours. + +Telle était l'attitude réciproque des voyageurs, depuis le fameux jour +où l'on avait dû s'incliner devant la terrible réalité qui emportait les +Terriens vers Saturne, au lieu de les ramener vers leur planète natale, +comme ils en avaient conçu l'espoir. + +Depuis près de deux semaines qu'on avait quitté Mars, l'_Éclair_ +poursuivait sa marche rapide à travers l'espace et son propulseur +fonctionnait sans arrêt, sous l'effort de l'électricité emmagasinée dans +les accumulateurs. + +Tout d'abord, la lumière perpétuelle au milieu de laquelle ils +naviguaient avait fort incommodé les voyageurs et bouleversé toutes +leurs habitudes. + +Mais Fricoulet, qui s'était accaparé le chronomètre de Farenheit, +s'était chargé de régler le temps à sa façon: toutes les douze heures, +il fermait les hublots par lesquels pénétrait la lumière extérieure, +allumait les lampes et effaçait un jour sur le vieux calendrier contenu +dans son portefeuille. + +De la sorte, les Terriens avaient une notion exacte du temps et +pouvaient régler leurs occupations. + +[Illustration: Sa main droite brandissait l'oculaire d'une lunette, +tandis que sa main gauche...] + +Un matin, comme l'ingénieur prenait le _quart_, pour remplacer Gontran +qui venait de s'étendre sur son hamac, la porte du réduit dans lequel +Ossipoff s'était enfermé avec ses papiers et ses instruments, s'ouvrit +brusquement et le vieillard apparut sur le seuil; sa main droite +brandissait l'oculaire d'une lunette, tandis que sa main gauche serrait +fièvreusement un micromètre. + +--Eh! parbleu, mon cher monsieur, s'écria Fricoulet, auriez-vous, par +hasard, découvert un astre nouveau, que vous voilà si joyeux? + +Le visage du vieillard était, en effet, radieux, et ses yeux brillaient +d'un éclat singulier. + +[Illustration] + +--Nous pénétrons dans la zone des petites planètes, répondit-il d'une +voix un peu étranglée par l'émotion. + +--Déjà! fit l'ingénieur, tout d'abord surpris de cette nouvelle,... en +êtes-vous bien certain?... + +Le vieux savant frappa sur sa lunette. + +--Voilà qui ne trompe pas, répliqua-t-il, et puis, pour peu que vous +ayez enregistré le nombre de kilomètres parcourus depuis notre départ de +Mars, il vous sera facile de constater que nous devons être parvenus à +la distance 28, établie par la loi de Titius et de Bode. + +--Je vous crois, monsieur Ossipoff, je vous crois, dit Fricoulet +nullement soucieux d'entamer une discussion sur ce point qui, +d'ailleurs, lui importait peu. + +Voyant le vieillard qui s'apprêtait à poursuivre sa route dans la +direction des cabines, il lui demanda: + +--Mais où allez-vous ainsi? + +--Trouver M. de Flammermont;... bien que son attitude, à mon égard, ne +soit pas tout à fait ce que j'avais le droit d'espérer, je ne puis pas, +cependant, le laisser dans l'ignorance d'un fait scientifique aussi +important et qui doit avoir, pour lui, un intérêt capital. + +--C'est que M. de Flammermont vient de se coucher seulement, insinua +Fricoulet,... cette veille l'a, paraît-il, extrêmement fatigué et il m'a +prié, tout à l'heure, en s'étendant sur son hamac, de le laisser reposer +le plus longtemps possible. + +--Cependant, riposta Ossipoff avec un peu d'humeur, un événement de +cette nature mérite bien qu'on s'arrache au sommeil. + +Fricoulet répondit. + +--Je serais d'accord avec vous sur ce point, mon cher monsieur, si nous +n'avions pas le temps devant nous pour étudier à loisir ces petits +mondes; mais songez que la zone où gravitent les petites planètes ne +mesure pas moins de soixante-sept millions de lieues de largeur et que +nous couperons deux cent trente-quatre orbites de planètes;... donc, +vous pouvez laisser reposer Gontran tout à son aise, sans aucun +scrupule, puisqu'il aura tout un mois pour savourer ce régal +astronomique. + +Le vieillard allait se cabrer sous l'ironie que contenaient les +dernières paroles du jeune ingénieur; mais celui-ci le calma aussitôt: + +--À quoi avez-vous reconnu, demanda-t-il, que nous avions pénétré dans +cette fameuse zone?... auriez-vous aperçu quelques-uns de ces +mondicules? + +--Non, ce sont les calculs seulement qui m'ont amené à cette conclusion +que nous venions de couper l'orbite de la première des petites planètes, +Méduse. + +--Vous ne l'avez pas vue? + +--Non... sans doute est-elle trop éloignée encore. + +Le visage de Fricoulet exprima la plus profonde stupéfaction. + +--En ce cas, dit-il, que vouliez-vous faire voir à M. de Flammermont? + +--Rien, je voulais lui communiquer cette nouvelle et, en même temps, +étudier l'espace avec lui. + +L'ingénieur retint à grand peine un sourire moqueur et répliqua: + +--Sans doute, cela eut-il été pour lui un maigre régal... attendez au +moins que ce que vous voulez lui montrer soit visible. + +Et il ajoutait _in petto_: + +--De la sorte, ce cher Gontran aura le temps de repasser un peu ses +_Continents célestes_. + +Un peu déconcerté, M. Ossipoff avait tourné les talons pour rejoindre +son réduit, lorsque l'ingénieur le rappela. + +[Illustration] + +--Dites-moi, fit-il, avec le plus grand sérieux, avez-vous l'intention +d'aborder sur chacune des deux cent trente-quatre planètes que nous +allons rencontrer en route? + +Ossipoff examina attentivement l'ingénieur pour se bien persuader qu'il +n'était pas le jouet d'une mauvaise plaisanterie; puis il répondit d'une +voix bougonnante: + +--Les lunettes ne sont pas, que je suppose, faites pour les chiens, et +si vous n'y voyez pas d'inconvénient; nous nous contenterons d'examiner +de loin ces petits mondes. + +--Pour ma part, je n'y vois aucun inconvénient; c'est affaire à vous, +répondit Fricoulet, à vous et à M. de Flammermont. + +Il avait ajouté ces mots d'un ton grave qui fit hocher approbativement +la tête de M. Ossipoff. + +Après quoi, le vieillard rentra dans son réduit. + +--Si je ne me trompe, murmura Fricoulet en souriant, voilà de la +tablature qui se prépare pour ce cher Gontran. + +Et il se frottait les mains, songeant que c'était peut-être là +l'occasion tant attendue par lui qui ferait enfin rompre un mariage +qu'il considérait comme devant être le malheur de son ami. + +Puis il réfléchit qu'après tout un mariage remis à trente ans avait +beaucoup de chance de ne jamais se faire et il estima qu'il serait plus +habile de sa part de ne point contrecarrer Gontran dans ses projets +matrimoniaux et de paraître, au contraire, lui aplanir le chemin +conduisant à l'autel. + +[Illustration] + +Il attendit quelques heures et lorsqu'il lui sembla que M. de +Flammermont s'était suffisamment reposé, il entra dans la cabine et, +s'approchant du hamac, posa sa main sur l'épaule du dormeur. + +Celui-ci ouvrit paresseusement les yeux, les referma, les ouvrit de +nouveau, s'étira longuement les membres, bâilla, rebâilla et dit: + +--Tiens! c'est toi!... tu m'as coupé en deux un bien joli rêve. + +--Lequel! demanda Fricoulet. + +[Illustration] + +--C'était le jour de mon mariage et le maire du VIIIe arrondissement +nous adressait, à Séléna et à moi, un petit discours fort bien réussi, +ma foi, il nous appelait: «Les fiancés de l'espace.» Il allait conclure, +lorsque tu l'as interrompu... + +Il se redressa sur un coude. + +--Au fait, dit-il, pourquoi m'as-tu éveillé? + +--Après le rêve, la réalité, répondit gravement l'ingénieur. + +Le jeune comte tressauta sur son hamac. + +--Tu m'épouvantes, balbutia-t-il,... de quoi s'agit-il? + +--Des Petites Planètes. + +Gontran éclata de rire. + +--Quelle est cette mauvaise plaisanterie? + +Fricoulet secoua la tête. + +--Ce n'est point une plaisanterie,... je parle très sérieusement. + +Et, avec une gravité comique: + +--Malheureux! s'écria-t-il, pendant que tu dors paisiblement, le flot +astéroïdal qui nous emporte, pénètre dans la zone nº 28! nous avons déjà +coupé l'orbite de Méduse. + +--Eh bien! qu'est-ce que tu veux que cela me fasse? demanda placidement +M. de Flammermont. + +Fricoulet jeta les bras au plafond. + +--Et ce digne Ossipoff qui voulait venir t'éveiller, il y a plusieurs +heures, pour t'annoncer cette bonne nouvelle. + +[Illustration] + +--Je l'aurais bien reçu, gronda le jeune comte,... qu'il me laisse +tranquille avec ses étoiles, ses planètes, ses soleils et tout le +reste,... maintenant, je me moque de l'astronomie comme de ça... + +Et il fit, bruyamment, claquer l'ongle de son pouce contre ses dents. + +--Mais, malheureux, s'écria Fricoulet, oublies-tu donc que Séléna est à +ce prix. + +--Oh! Séléna!... murmura Gontran en hochant la tête,... d'ici trente +ans, elle a le temps de mourir, et moi aussi. + +L'ingénieur prit la main de son ami. + +--Tu as tort de parler ainsi, dit-il,... trente ans, en l'espèce, n'est +qu'un maximum... et le hasard est si grand. + +--Que veux-tu dire? + +--Qu'il serait prudent à toi de te garder à carreau, comme on dit, et de +ne pas compromettre, par un coup de tête, la bonne opinion qu'a de toi +M. Ossipoff. + +--Que faut-il faire, alors? + +--Jouer ton rôle en conscience et feindre, pour les Petites Planètes, un +de ces enthousiasmes... + +--Comment veux-tu que je m'enthousiasme pour une chose que je ne connais +même pas? + +--Je te renvoie aux _Continents célestes_. + +Gontran fit entendre un bâillement sonore et prolongé. + +--C'est bon, dit-il, on verra cela... plus tard. + +[Illustration] + +--C'est tout de suite, au contraire,... Ossipoff peut te tomber sur le +dos d'un moment à l'autre. + +--Mais nous sommes en froid! + +--Les Petites Planètes l'ont réchauffé. + +Gontran paraissait atterré. + +--Eh! mon Dieu! s'écria Fricoulet, rappelle-toi la conversation que nous +avons eue, à ce sujet, à l'observatoire de la Ville-Lumière: en 1801, +l'astronome Piazzi découvre, à Palerme, la première petite planète, +qu'il baptise du nom de Cérès... En 1802, un astronome de Brême, Olbers, +découvre la seconde, Pallas... Puis, plusieurs années après, la +quatrième, Vesta; la troisième, Junon, avait été trouvée, entre temps, +par un nommé Harding;... Ensuite, on resta pendant trente-huit ans sans +plus s'occuper de la zone nº 28, quand, tout à coup, le goût des +recherches se réveilla, et l'on en découvrit 234. + +M. de Flammermont écoutait attentivement. + +--Je crois, dit-il enfin, que je ferai mieux de prendre les _Continents +célestes_; tu me racontes cela trop en abrégé... + +--C'est aussi mon avis, fit l'ingénieur. + +Le jeune comte poussa un énorme soupir, attira à lui le précieux +ouvrage, caché sous le matelas même de son hamac, et, après l'avoir +feuilleté, l'ouvrit au chapitre des Petites Planètes. + +--Va, dit-il d'une voix de victime à Fricoulet, ferme ma porte, et, si +Ossipoff t'interroge à mon sujet, dis-lui que je continue de dormir. + +* * * + +Depuis le moment où l'_Éclair_ avait franchi l'orbite de Méduse, le +voyage se poursuivait sans encombre, n'offrant aux Terriens, pour rompre +la désespérante monotonie des heures, que la constatation de la +diminution quotidienne du disque solaire. + +Déjà, sur Mars, les voyageurs avaient été à même de remarquer une +différence notable entre la chaleur et la lumière reçues par la planète, +et celles que reçoit la Terre; à ce moment, ils arrivaient, en droite +ligne, du Soleil, aux abords duquel ils avaient eu à supporter une +température colossale, dépassant celle de l'eau bouillante, et ils +avaient vu cette chaleur et cette lumière décroître progressivement et +d'une manière proportionnelle au disque même de l'astre. + +Lorsque la comète qui les emportait avait passé à son périhélie, le +diamètre solaire accusait plus d'un degré, exactement 1°,44; en coupant +l'orbite terrestre, ce même diamètre ne mesurait plus que 32', et, sur +Mars, il avait diminué encore et était descendu à 21'. + +Maintenant, au centre de l'essaim des astéroïdes, il n'accusait plus que +15' de largeur, et allait se rétrécissant chaque jour davantage. + +D'après les calculs d'Ossipoff, l'appareil avait franchi, à travers +l'immensité stellaire, en un mois, 216 millions de kilomètres, et sa +distance du Soleil pouvait s'évaluer à 110 millions de lieues. + +Il traversait alors la région où se croisent le plus grand nombre des +orbites des petites planètes, et le vieux savant estimait qu'avant +quatre semaines, il couperait l'orbite de Jupiter; on serait alors +arrivé à 198 millions de lieues de l'astre central. + +[Illustration] + +Il ne se passait guère de jour que l'oeil vigilant d'Ossipoff ne signalât +quelqu'astre nouveau, au sujet duquel il fallait que Gontran subît un +interrogatoire, auquel il répondait victorieusement d'ailleurs. + +Fricoulet connaissait l'ordre dans lequel les petites planètes se +présentaient, et le jeune comte étudiait d'avance sa leçon dans les +_Continents célestes_. + +Après Méduse, on avait rencontré Flore, Ariane, Harmonia, Melpomène, +Victoria, Zélia, Uranie, Athor, Baucis, Iris. + +--Demain, dit un soir Gontran, nous apercevrons sans doute Barbara. + +Il avait dit cela d'un ton si singulier, que Mlle Ossipoff ne put +s'empêcher de demander: + +--Et qu'est-ce que cette planète a de si remarquable, pour que vous nous +la signaliez ainsi?... sans doute, est-elle plus importante que celles +qu'il nous a été donné de voir jusqu'ici. + +M. de Flammermont secoua la tête: + +--Cette planète est une des plus petites du système, car elle ne mesure +pas plus de 50 kilomètres de diamètre; mais elle a ce côté original +d'avoir été découverte exprès... + +--Exprès! s'écria la jeune fille en souriant. + +[Illustration] + +--Oui, mademoiselle; généralement, lorsqu'un fiancé fait sa cour, il +offre, à celle que son coeur a choisie, des fleurs comme emblème de son +affection... L'astronome américain Peters trouva cela par trop banal. Il +était, malgré ses soixante-dix-huit ans, tombé amoureux de la fille du +célèbre opticien Merz, et, pour lui prouver combien son amour différait +de celui des autres hommes, il chercha, pendant deux ans, un astre +inédit assez brillant, qui fût digne d'être offert à celle qu'il +aimait... Cet astre, il le baptisa de son nom, Barbara. + +--C'est là une attention délicate, murmura la jeune fille. + +--Je regrette, croyez-le bien, répondit Gontran, de n'avoir encore rien +découvert,... mais, pour une marraine telle que vous, ce serait trop peu +d'une étoile, c'est un soleil qu'il faudrait... + +[Illustration] + +Après Barbara, on demeura près d'une semaine sans rencontrer aucun +astéroïde, puis l'_Éclair_ arriva à une région richement peuplée; il +passa d'abord à 100 lieues à peine de Æthra, qui parut aux voyageurs +n'être qu'un rocher de forme irrégulière, mesurant à peine 30 kilomètres +suivant son plus grand diamètre, et qu'une légère atmosphère entourait. + +Ensuite, ils aperçurent Ève, Maïa, Proserpine, Lumen, Frigga, Clotho et +Junon; ces deux dernières planètes semblaient naviguer de conserve, et +Ossipoff déclara qu'en vertu de la faible masse de ces astres, la +pesanteur était si peu sensible à leur surface, que les matériaux d'un +volcan de Clotho pouvaient parfaitement bien retomber sur Junon. + +Successivement furent signalées Yanthe, Brunhilda, Rodope, Félicité, +Érinice, Pompéïa et Dynamène. + +Une nuit, la petite colonie eut une frayeur affreuse. L'_Éclair_ avait +failli heurter au passage la planète Lamberte, et, sans la présence +d'esprit de Fricoulet qui, d'un violent coup de barre fit dévier +l'appareil, c'en était fait des Terriens. + +Quelques jours plus tard, on put constater que Cérès et Pallas, les deux +premières petites planètes découvertes, étaient de véritables mondes, de +forme sphérique et entourés d'une atmosphère, tout comme Lætitia et +Bellonne, qu'on aperçut quelques jours plus tard. + +On avait laissé en arrière les orbites enchevêtrées d'Isabelle, Eudora, +Antigone, Aglaé, Calliope, Sylla, Psyché, Vindabona, Clytemnestre, +Hespérie, Pallès et Europe, lorsque Gontran qui préparait, ainsi qu'il +le disait plaisamment, sa leçon du lendemain, interpella Fricoulet: + +[Illustration] + +--Dis donc, fit-il, dans quelques heures, nous allons être en vue de +deux planètes qui n'ont point de nom de baptême, je ne les trouve +cataloguées que sous deux numéros d'ordre, 222 et 223; n'y a-t-il pas là +une erreur ou un oubli? + +L'ingénieur se mit à rire. + +--Mon cher, répondit-il, si tu as des économies à placer dans les +terrains et que tu aies le moins du monde le désir d'être propriétaire, +ces deux planètes sont à vendre. + +--Quelle est cette plaisanterie? + +--Ce n'est point une plaisanterie, c'est l'exacte vérité; aussi, prenant +comme exemple l'astronome américain dont tu parlais l'autre jour, tu +devrais offrir ces deux planètes à ta fiancée, au lieu de lui acheter un +petit hôtel entre cour et jardin. + +--M'expliqueras-tu ce que cela signifie? + +--Tout simplement que, pour vivre dans les étoiles, l'astronome Palisa, +l'inventeur des deux planètes en question, n'en est pas moins un homme +pratique, et qu'il a fixé à la somme de 1,250 francs l'honneur et le +plaisir de tenir ces deux astres sur les fonts baptismaux. Si le coeur +t'en dit... + +Enfin, après quarante-huit jours de voyage, Hilda, la dernière planète +du groupe, fut laissée en arrière; la zone, large de 67 millions de +lieues, où gravitent ces mondicules, était traversée, et l'_Éclair_ se +trouvait maintenant à 90 millions de lieues de Mars qui, depuis +longtemps, avait disparu dans l'infini. + +Quarante-six millions de lieues restaient encore à franchir, avant +d'arriver à l'orbite de Jupiter; d'après Fricoulet, cela représentait +encore vingt-cinq jours de voyage. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VI + +JONATHAN FARENHEIT FAIT ENCORE DES SIENNES + + +[Illustration] + +Gontran!... eh!... Gontran! + +Depuis cinq minutes, Fricoulet secouait son ami qui, étendu sur son +hamac, dormait à poings fermés. + +--Il ne se réveillera donc pas... l'animal! maugréa l'ingénieur; ma foi, +tant pis! + +Il prit dans ses bras le dormeur, l'enleva de sa couchette et le planta +sur ses pieds. + +--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? gronda M. de Flammermont, en +écarquillant démesurément ses yeux, pleins de sommeil encore et tout +vagues. + +Puis, apercevant Fricoulet qui le regardait en riant: + +--Ah!... c'est toi, Alcide... bégaya-t-il; qu'est-ce que tu fais là? + +--Tu le vois, je viens de t'éveiller. + +--C'est déjà mon tour? murmura le jeune comte avec un accent de regret. + +--Minuit viennent de sonner... c'est à toi de prendre le quart. + +Gontran haussa les épaules: + +--Le quart,... le quart... bougonna-t-il; en vérité, quel intérêt +vois-tu à morceler ainsi nos nuits, au détriment de notre santé, et sans +aucun profit pour notre sécurité... laquelle ne court aucun risque... + +--Tu crois cela, riposta l'ingénieur. + +--Dame! depuis près de deux mois que dure notre voyage, ce qui n'est pas +loin de faire une soixantaine de nuits, est-il survenu un incident, si +petit fût-il, qui légitimât notre faction? + +Fricoulet saisit la main de son ami: + +--Mais, malheureux! en ce moment, plus que jamais, notre faction est +utile... songe que nous ne sommes plus qu'à quinze cent mille lieues de +Jupiter, et qu'il suffirait de la moindre fausse manoeuvre, du moindre +arrêt de la machine, pour nous jeter contre ce géant,... comme une +chauve-souris contre un mur... + +--Ah! à quinze cent mille lieues, tu exagères! si tu penses que Jupiter +puisse exercer sur nous la moindre attraction... + +Fricoulet fit entendre un petit ricanement plein de raillerie. + +--Gontran, mon ami, dit-il, tu négliges ton _vade mecum_ et tu as tort; +les _Continents célestes_ ont du bon. + +M. de Flammermont eut un mouvement de tête découragé: + +--À quoi bon, murmura-t-il, me casser la tête avec toutes ces +machines-là?... tant que j'ai conservé quelque espoir de voir se +réaliser le rêve de bonheur que j'avais formé, j'ai pu consentir à jouer +cette comédie... mais, maintenant que j'ai comme perspective une attente +de trente ans, avant de pouvoir épouser Séléna,... car c'est bien trente +ans, n'est-ce pas, qu'il nous faudra pour atteindre la Terre, en suivant +le cours de ce fleuve qui nous emporte? + +--Oui, trente ans... à quelques mois près, répondit l'ingénieur. + +Puis, ému malgré lui par l'accablement de son ami, il lui posa la main +sur l'épaule: + +--Corbleu! mon vieux... est-ce toi que je vois ainsi découragé?... un +homme vraiment fort ne perd jamais espoir... qui sait? il peut se +présenter telle circonstance... + +Un éclair rapide brilla dans l'oeil du comte. + +--Vraiment, fit-il, penses-tu qu'il puisse y avoir un moyen quelconque +d'abréger cette excursion? + +L'ingénieur allongea les lèvres. + +--Quand on navigue, comme nous, en plein inconnu, répondit-il, on ne +sait jamais... je te conseille donc, si tu tiens toujours à Séléna de +rouvrir les _Continents célestes_, et d'y lire, attentivement, ce qui +concerne Jupiter. + +--Pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, dit M. de +Flammermont, tu crois qu'à quinze cent mille lieues... + +[Illustration] + +--Ah! riposta Fricoulet, c'est Ossipoff qui ferait un nez, s'il +t'entendait parler de la sorte... Mais, malheureux, ne te rappelles-tu +donc plus cet axiome fondamental qui dit que l'attraction exercée par un +corps est en raison directe de sa masse... or, Jupiter et la Terre sont +de la même proportion qu'une orange et un pois... Si un géant pouvait +pétrir ensemble une quantité considérable de Terres, il n'en faudrait +pas moins de 1,230, pour égaler le volume de ce monde formidable; quant +au poids, 800 Terres, placées dans le plateau d'une titanesque balance, +équilibreraient à peine la masse jovienne... Songe que son diamètre +surpasse de plus de onze fois celui de notre planète natale, il atteint +141,600 kilomètres, et la circonférence, à l'Équateur, n'est pas moins +de 111,100 lieues. + +--Tu viens de dire: à l'Équateur, objecta M. de Flammermont; la +circonférence n'est donc pas la même partout? + +--Pas précisément: l'axe vertical, qui passe par les pôles de Jupiter, +est de 8,000 kilomètres plus court que le diamètre horizontal, ce qui +correspond à un aplatissement de 1,17. + +--Voilà qui est singulier,... et sait-on d'où provient cet +aplatissement? + +--Tout simplement de la rapidité avec laquelle Jupiter tourne sur son +axe; tu sais que la durée de la rotation est de 9 heures, 55 minutes, 45 +secondes, si bien que les jours et les nuits sont de moins de cinq +heures; or, cette vitesse de rotation est telle qu'un point de +l'Équateur court à raison de 12 kilomètres par seconde, vingt-quatre +fois plus vite qu'un point de l'Équateur terrestre; en outre, la force +centrifuge développée diminue d'un douzième la pesanteur à l'Équateur: +un objet qui pèse 12 kilogrammes aux pôles n'en pèse pas plus de 11 à +l'Équateur... + +[Illustration: En apercevant Farenheit, qui sortait avec précaution de +la cabine dans laquelle on l'avait enfermé...] + +--Eh bien! riposta Gontran avec insouciance, si nous devons tomber, +tâchons que ce soit sur l'Équateur, la chute sera moins rude. + +L'ingénieur haussa les épaules avec pitié. + +--Mon pauvre Gontran, murmura-t-il, tu ne sais rien de rien. + +--Possible,... mais je me rappelle parfaitement que la densité des +matériaux qui constituent Jupiter est le quart de celle des matériaux +terrestres, donc... + +--Donc, ricana Fricoulet, la pesanteur y est moindre, n'est-ce pas? +c'est là ce que tu veux dire,... eh bien! tu es dans la plus complète +erreur; sur Jupiter, la pesanteur est deux fois et demie plus +considérable que sur la Terre,... un kilogramme terrestre pèse, là-bas, +deux kilos cinq cents grammes,... si bien que toi, dont le poids est de +75 kilos, tu en pèseras 175, et qu'une pierre abandonnée à elle-même +parcourra 12 mètres dans la première seconde, au lieu de 4m 90 comme +sur Terre. + +Et pour compléter l'ahurissement de son ami, il ajouta d'un ton fort +naturel: + +--Ceci étant posé, si tu multiplies notre poids total, qui serait sur +Jupiter de six mille kilos, par la hauteur de notre chute, tu arriveras +au joli total de 46,000 mètres qui est la rapidité avec laquelle nous +rencontrerions le sol de Jupiter,... si cette rencontre, effectuée dans +de semblables conditions, te convient, tu n'as qu'à te recoucher dans +ton hamac et à reprendre le somme que j'ai si malencontreusement, à ton +gré, interrompu;... quant à moi, je suis brisé,... je vais me coucher... + +Et, sur ces mots, Fricoulet tourna les talons pour gagner la couchette +de Farenheit, qu'il avait adoptée depuis que l'Américain vivait à +part... + +La perspective peu séduisante que les dernières paroles de l'ingénieur +venaient d'évoquer aux yeux de Gontran le réveilla tout à fait, en même +temps qu'elle chassa toute velléité de paresse. + +Il gagna la machinerie et s'assit, la main sur le levier qui commandait +le gouvernail, les regards fixés sur les batteries d'accumulateurs. + +--Fichtre! murmura-t-il en plaisantant, une chute de quinze cent mille +lieues de haut,... mais nous serions réduits en poussière, en vapeur, +avant que d'arriver en bas... + +Un léger grincement se fit entendre, en ce moment, derrière lui; il se +retourna et poussa un cri de surprise en apercevant Farenheit qui +sortait avec précaution de la cabine dans laquelle on l'avait enfermé. + +--Vous! s'écria Gontran en se levant. + +Se voyant découvert, l'Américain s'avança vers le jeune homme, et la +lumière du falot, qui tombait en plein sur lui, éclaira un visage hâve, +décharné, dans lequel les yeux, luisant d'un éclat fiévreux, mettaient +deux points lumineux, farouches; l'arête du nez, amincie en lame de +couteau, se recourbait sur la bouche aux lèvres décolorées; les cheveux +et la barbe avaient crû prodigieusement et étaient presque entièrement +blancs. + +[Illustration] + +La marche était hésitante et le jeu des articulations saccadé. + +--Peste, pensa Gontran, la captivité ne lui est pas favorable,... mais +comment diable a-t-il fait pour sortir de là?... c'est au moins cet +animal de Fricoulet qui aura oublié de bien fermer la porte. + +Du temps que le jeune comte monologuait ainsi mentalement, l'Américain, +arrêté à deux pas de lui, les bras sur la poitrine et les paupières +mi-closes, laissant filtrer un regard mauvais, le considérait en hochant +la tête. + +Enfin, comme s'il eût deviné les pensées de Gontran. + +--Oui, c'est moi, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix rauque,... +cela vous surprend de me voir en liberté,... mais avec de la patience, +on arrive à tout... Depuis plus d'un mois que je vis enfermé là-dedans +comme une bête malfaisante dans sa cage, je n'ai eu qu'un but: recouvrer +ma liberté et me venger. Libre, je le suis; quant à la vengeance, tout à +l'heure, je l'aurai... + +--Allons, pensa Gontran, la solitude ne l'a pas calmé,... il est +toujours sous le coup du même vent de folie qui a soufflé sur lui voici +cinq semaines,... tâchons de le ramener par la douceur. + +Et tout haut, avec un accent plein d'aménité: + +--Vous venger, mon cher sir Jonathan, dit-il, mais de qui? + +--De vous tous, misérables que vous êtes, qui me bernez depuis des mois +et auxquels j'ai assez longtemps servi de jouet! + +Le jeune homme comprit qu'il serait dangereux d'entamer une discussion à +ce sujet;... il préféra dire comme l'Américain, espérant, de la sorte, +l'amener à réintégrer en douceur la cabine qui lui servait de cabanon. + +--Eh bien! dit-il en baissant la voix mystérieusement, vous avez +raison,... oui, l'on vous a berné,... et moi avec;... il est certain que +cet Ossipoff est un grand farceur et que l'on en a guillotiné sur terre +qui ne le méritaient pas autant que lui,... mais, que voulez-vous?... +pour le moment, il n'y a rien à faire... qu'à attendre patiemment +l'heure de la vengeance. + +Et il ajouta: + +--Voyez moi,... est-ce que je n'ai pas, autant que vous, sujet de me +plaindre?... est-ce que ce rôle d'éternel soupirant, auquel je suis +condamné, ne devient pas affolant?... eh bien! mais cela ne m'empêche +pas de conserver mon sang-froid et de dissimuler ma rage sous des +sourires,... faites comme moi... + +Il sembla au jeune homme que ce petit discours produisait un salutaire +effet; les traits contractés de Farenheit se détendaient, l'oeil perdait +sa fixité farouche, et les lèvres crispées devenaient presque +souriantes. + +--Écoutez, dit-il quand le jeune homme eut fini de parler, c'est Dieu, +sans doute, qui vous a fait veiller cette nuit, pendant votre +_quart_,... si je vous avais trouvé endormi, comme la nuit dernière, +c'en était fait de vous. + +--Comme la nuit dernière! s'écria Gontran. + +--Je vous ai dit tout à l'heure que, depuis ma captivité, toutes les +forces vives de mon esprit s'étaient concentrées sur une seule idée: +sortir de ma prison... Or, quand un Américain veut une chose, il est +rare qu'il ne parvienne point à la conquérir,... je voulais ma liberté +et je l'ai,... voici cinq nuits que je guette le moment où M. Fricoulet +vous cède la place,... puis, lorsque je vous vois profondément endormi, +je me glisse hors de ma cabine... + +--Et que faites-vous, alors? demanda le jeune homme qui commençait à +trouver que, pour un fou, Farenheit raisonnait à merveille. + +--Je travaille à ma vengeance, répondit l'Américain dont les lèvres se +tordirent dans un mauvais sourire. + +--Votre vengeance! répéta Gontran,... mais vous êtes fou. + +--Oui, gronda l'Américain, je suis fou,... mais non pas comme vous +l'entendez,... je suis fou de rage,... car, non content de m'entraîner à +votre suite, dans cette aventure chaque jour plus insensée, vous +m'enfermez comme une bête malfaisante,... Eh bien! écoutez ceci.... vous +êtes tous perdus,... le bateau est miné,... j'ai confectionné, avec la +poudre que j'ai retiré des cartouches de mon revolver, une gargousse +disposée de telle façon qu'en éclatant elle fera sauter en miettes +l'_Éclair_ et ceux qu'il contient. + +--Mais, de ceux-là, vous en êtes aussi, répliqua M. de Flammermont qui +ne pouvait se convaincre que Farenheit parlât sérieusement. + +[Illustration] + +--Mourir ainsi, rapidement et tout de suite, n'est-il pas cent fois +préférable que languir, durant des années? non, voyez-vous, j'ai +mûrement pesé le pour et le contre,... et le parti auquel je me suis +arrêté est encore le plus raisonnable. + +--Savez-vous bien qu'en agissant ainsi, vous léseriez les intérêts de +vos actionnaires. + +--Comment l'entendez-vous? + +--Au dire de Fricoulet, ce bateau représente une fortune considérable +sur laquelle une part vous revient et vous permet de combler le déficit +creusé dans la caisse de votre compagnie par ce coquin de Sharp. + +L'Américain secoua la tête. + +--Dans trente ans, répondit-il, je serai mort et, par conséquent, dans +l'impossibilité de faire usage de cette fortune; non, ma résolution est +bien prise, et je la mettrai à exécution, à moins que... + +[Illustration] + +Gontran fixa sur lui un regard interrogateur. + +--Tout à l'heure, je vous ai dit que la Providence veillait, sans doute, +sur vous, puisqu'elle vous avait empêché de dormir cette nuit, comme les +nuits précédentes. + +--Pour me permettre de m'opposer à votre odieux projet! gronda le jeune +homme,... car, pour qu'une gargousse éclate, il y faut mettre le feu, +et, moi vivant, vous n'y réussirez pas... + +Il s'avançait menaçant vers Farenheit. + +[Illustration] + +--N'ayez crainte, fit celui-ci, mes précautions sont prises et bien +prises; vous aurez beau vous débattre, vous aurez beau me ligotter, +m'enfermer, l'_Éclair_ sautera, si je le veux,... Mais, écoutez-moi,... +je vous tiens pour un homme supérieur et dont l'intelligence dépasse de +cent coudées celle de ce misérable Ossipoff et de ce gringalet +d'ingénieur; et avec vous, il y a de la ressource... + +--En vérité, mon cher sir Jonathan, vous me flattez... + +--Non pas,... bien qu'ayant passé la plus grande partie de mon existence +dans le commerce des suifs, je sais, tout comme un autre, juger les +hommes à leur juste valeur,... dites-moi, où sommes-nous, en ce moment? + +--À proximité de la planète Jupiter. + +--Votre réponse n'en est pas une,... Jupiter, je ne connais pas ça,... +dites-moi si nous sommes loin de la Terre? + +--À plus de cent cinquante millions de lieues. + +--Et, quand on aura dépassé ce... Jupiter, où vous proposez-vous +d'aller? + +--Mais, on parle de pousser jusqu'à Saturne,... environ douze cent +millions de kilomètres... + +L'Américain se croisa les bras sur la poitrine et, d'une voix toute +vibrante de rage difficilement contenue: + +--Monsieur de Flammermont, dit-il, persistez-vous à ne point vouloir +remplir vos engagements?... persistez-vous à nier la possibilité de +regagner la Terre, ainsi que vous me l'aviez promis,... persistez-vous à +vouloir continuer à jouer le rôle ridicule que vous jouez? + +[Illustration] + +--Sir Farenheit, répondit le jeune homme, l'impossible a été tenté,... +c'est tout ce que je pouvais faire,... j'ai ma conscience pour moi. + +--C'est votre dernier mot? + +--Je n'ai rien de plus à vous dire. + +--C'est bien,... je sais ce qui me reste à faire. + +Et avant que Gontran eût pu s'y opposer, l'Américain s'approcha de la +cloison et appuya le doigt sur un commutateur qui commandait aux fils du +gouvernail; aussitôt, une étincelle jaillit qui se mit à courir le long +du plancher comme un feu follet. + +Seulement alors, M. de Flammermont remarqua une imperceptible mèche de +mine qui serpentait sur le sol et semblait aboutir au moteur. + +--Misérable! s'écria le jeune homme. + +[Illustration: En éclatant, elle fera sauter en miettes l'_Éclair_ et +ceux qu'il contient.] + +Et il se précipita vers la mèche pour l'éteindre. + +Mais, d'un bond formidable, l'Américain se jeta sur lui, l'enlaça de ses +deux bras avec une force que la rage décuplait et, le renversant sur le +plancher, l'immobilisa. + +--À moi! à moi! hurla Gontran... Fricoulet! Fricoulet! + +Farenheit lui posa sur la bouche sa large main pour étouffer ses cris, +en même temps qu'il lui écrasait la poitrine sous ses genoux. + +Mais les appels du jeune homme avaient été cependant entendus; il se +fit, dans l'intérieur du bateau, un remue-ménage au milieu duquel les +voix d'Ossipoff, de Fricoulet, de Séléna se mêlaient dans des questions +épeurées et des réponses brèves. + +[Illustration] + +En même temps, un bruit de pas précipités retentit. + +--_By God!_ gronda Farenheit, auraient-ils donc le temps d'arriver avant +que tout soit fini! + +Et, l'oreille aux écoutes, il tenait ses yeux ardents fixés sur la mèche +qui flambait. + +Les marches de l'escalier de fer qui conduisaient à la machinerie +gémirent sous une dégringolade de pas. + +--Les voilà,... les voilà! rugit l'Américain d'une voix désespérée. + +Mais au moment où la porte s'ouvrait, la flamme atteignait le moteur; +une détonation sourde se fit entendre, un jet de flamme fusa jusqu'au +plafond, en même temps que Farenheit et Gontran étaient projetés en +avant au milieu d'une grêle de débris arrachés à la pièce par la force +de l'explosion. + +M. de Flammermont fut le premier qui revint à lui, grâce aux soins +empressés que ses compagnons lui prodiguèrent. + +[Illustration] + +En quelques mots, il raconta ce qui s'était passé, et aussitôt l'on +s'empressa de transporter l'Américain, encore évanoui, dans sa cellule +où on l'enferma soigneusement, chargeant la Providence de veiller sur +lui et de le rappeler à la vie. + +On avait autre chose à faire, pour le moment, que de s'occuper de cet +insensé criminel; il fallait soigner l'_Éclair_ avant tout. + +Après un examen minutieux de l'appareil en son entier, on reconnut que, +en dépit de la secousse formidable qui l'avait ébranlé dans toute sa +membrure, l'_Éclair_ n'avait aucunement souffert. + +Quant à la machinerie, les dégâts qu'y avait causés l'inflammation de la +cartouche étaient moins grands que Fricoulet ne l'avait craint tout +d'abord. + +La cartouche ayant été placée sous le socle même du moteur, celui-ci +avait été arraché, plusieurs bielles étaient tordues et deux batteries +d'accumulateurs se trouvaient hors de service. + +[Illustration] + +Les parois de lithium avaient heureusement résisté, ainsi que les +cloisons, et c'était là le principal, car par la moindre fissure, tout +l'air contenu dans le wagon se fût échappé, et les voyageurs eussent été +perdus sans rémission. + +--Eh bien! monsieur le mécanicien? demanda Ossipoff à Fricoulet, quand +celui-ci eut terminé entièrement son inspection. + +--Eh bien! monsieur Ossipoff, il y a là pour dix heures de travail; +après quoi, il n'y paraîtra plus. + +--Dix heures de travail! s'écria le vieux savant, si j'entends bien, +cela veut dire dix heures pendant lesquelles nous cesserons d'avancer. + +--Non pas, nous continuerons à suivre le courant. + +--Oui, mais notre véhicule n'aura plus aucune force propre. + +--Bien entendu, puisque le moteur ne fonctionnera plus. + +Un pli profond se creusa dans le front du vieillard qui sortit en +courant de la pièce. + +--Où va-t-il donc? demanda Gontran en l'entendant qui s'élançait dans +l'escalier. + +Fricoulet haussa les épaules, ce qui signifiait qu'il n'en savait pas +plus que son ami. + +--Voyons, ajouta-t-il en jetant autour de lui un regard circulaire, par +où allons-nous commencer? + +Comme il réfléchissait, Ossipoff rentra, les sourcils froncés sous +l'empire d'une inquiétude grave. + +--Qu'y a-t-il donc, père? demanda Séléna. + +--Il y a que la situation est terrible. + +--Pas plus terrible qu'il y a cinq minutes, reprit Fricoulet. + +--Assurément si, car il y a cinq minutes, je ne savais pas ce que je +sais. + +[Illustration] + +Et que savez-vous? + +--Que Jupiter, dont nous ne sommes plus éloignés que de douze cent mille +lieues, agit sur nous et nous attire! + +--Il fallait s'y attendre, murmura Gontran; mais que résulte-t-il de +cela? + +--Si, avant deux heures, nous n'avons pas remis le propulseur en marche, +la force attractive de la planète l'emportera sur la violence du courant +d'astéroïdes qui nous soutient, nous arrachera au fleuve qui nous +emporte, et, une fois que nous serons dans le vide, nous tomberons sur +Jupiter, à la surface duquel un calcul très simple démontre que nous +arriverons en vingt-deux heures trente-deux minutes. + +[Illustration] + +--Eh bien! dit Séléna, qu'y a-t-il là de si terrible, mon cher papa? +Après la Lune, Vénus, Mercure et Mars, n'est-il pas tout naturel que +nous visitions Jupiter. + +--Mademoiselle a raison, dit à son tour l'ingénieur; tant qu'à faire le +voyage, autant le faire complet,... négliger d'étudier Jupiter, dans les +circonstances où nous nous trouvons, c'est comme si, parcourant +l'Italie, nous négligions de visiter Rome. + +M. Ossipoff eut un petit clappement de langue impatienté. + +--Mon cher monsieur Fricoulet, répondit-il, en mécanique vous pouvez +avoir une certaine compétence, mais, pour Dieu, je vous en conjure, +abstenez-vous de parler des choses que vous ne connaissez pas. Or, les +questions astronomiques vous sont à peu près étrangères... et, chose +singulière, vous avez la manie d'en parler. + +Tout étonné de cette apostrophe, l'ingénieur fixait sur le vieillard des +yeux tout ronds. + +[Illustration] + +--Y aurait-il indiscrétion à vous demander, cher monsieur, fit-il, à +propos de quoi vous me tenez ce langage? + +Ossipoff croisa les bras: + +--Vous parlez, comme d'une chose toute simple, d'une visite à +Jupiter,... savez-vous seulement si Jupiter est habitable et si nous +pourrons vivre à sa surface? + +--Oh! ce n'est pas moi qui puis avoir là-dessus une opinion quelconque, +répliqua l'ingénieur avec une feinte modestie; quoique vous en disiez, +je ne me pose pas en savant et je me fie à vous pour savoir ce qu'il y a +à faire. + +Ce disant, il se courba vers le moteur dont il examina avec soin les +parties détériorées. + +Gontran, s'adressant à Ossipoff, s'écria: + +--Mais pourquoi Jupiter ne serait-il pas habitable?... la base de toute +atmosphère n'est-elle pas la vapeur d'eau?... or, n'a-t-on pas constaté, +à la surface de la planète, des nuages,... et des nuages de cent +soixante kilomètres d'épaisseur,... ce qui semblerait indiquer une +atmosphère sérieuse? + +--Trop sérieuse même, répliqua le vieillard; car, si vous admettez, +comme il est logique de l'admettre, que cette atmosphère soit composée +des mêmes éléments que l'atmosphère terrestre,--à la densité qu'elle a à +dix kilomètres au-dessus du niveau de la mer,--un calcul des plus +simples vous prouvera que la densité de l'air, à la surface de Jupiter, +surpasserait de dix mille millions de millions de fois la densité du +platine. + +--Ce qui est absurde, déclara Fricoulet. + +--Il faut donc supposer à cette atmosphère une composition toute autre, +dit à son tour Gontran. + +--À moins d'admettre, poursuivit l'ingénieur, une température très +élevée, permettant de conserver, à l'état gazeux, une semblable +atmosphère. + +Il avait prononcé ces paroles sans y paraître attacher la moindre +importance. + +Mais Ossipoff avait tressailli et il le regarda curieusement. + +--Où avez-vous appris cela? demanda-t-il. + +--En causant, cette nuit, avec Gontran. + +Le vieillard se tourna vers le jeune homme; mais Séléna devina, sans +doute, que son père se disposait à poser à son fiancé quelque question +embarrassante peut-être, car elle demanda: + +--Cependant, d'où Jupiter tirerait-il une semblable chaleur?... pas du +Soleil, assurément, puisqu'il en est cinq fois plus éloigné que la +Terre... Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que la surface du Soleil, vu +de Jupiter,--étant vingt-sept fois plus petite--il s'ensuit que +l'intensité de la chaleur et de la lumière reçue par la planète y est +réduite au trente-six millième de l'intensité de la chaleur et de la +lumière reçue par la Terre. + +En écoutant parler sa fille, le visage du vieillard devint radieux. + +--Ah! fillette, fillette, murmura-t-il d'une voix attendrie, tu es la +joie et l'orgueil de mes vieux jours. + +Il l'embrassa sur les deux joues, puis, emporté par son tempérament qui, +malgré lui, le poussait à parler de cette science qu'il aimait par +dessus tout, il ajouta d'un ton doctoral. + +[Illustration] + +--Non, ce n'est pas du Soleil que Jupiter pourrait recevoir cette +chaleur,... autrement, il faudrait admettre que ce monde géant a ou n'a +pas d'atmosphère, suivant qu'il est près ou loin de l'astre central... +Songe, en effet, que son orbite est d'une excentricité telle qu'il est +plus éloigné de 20 millions de lieues du Soleil à son aphélie qu'à son +périhélie, où sa distance est de 183 millions de lieues. + +--Peste! murmura Gontran, mais pour parcourir un orbite comme celui-là, +il doit falloir des années d'une longueur prodigieuse. + +--Vous dites? fit brusquement le vieillard, aux oreilles duquel les +paroles de Gontran étaient arrivées, mais un peu confuses. + +Le jeune homme ne répondit pas tout de suite, en sorte que Fricoulet eut +le temps de prendre la parole. + +--Gontran me disait, fit-il, que cette différence dans les distances de +Jupiter au Soleil forme les véritables saisons de Jupiter, qui ne met +pas moins,--paraît-il,--de onze ans, dix mois et dix-sept jours pour +parcourir son orbite. + +Ossipoff fit de la tête une approbation muette; néanmoins, son regard +demeura un peu soupçonneux, et il s'apprêtait à poursuivre plus loin son +investigation, lorsque Séléna, s'adressant à l'ingénieur, l'en empêcha. + +--Ne venez-vous pas de dire: les véritables saisons, monsieur Fricoulet? +demanda-t-elle. + +--Oui, mademoiselle, vous avez bien entendu. + +--Y a-t-il donc, sur Jupiter, deux sortes de saisons? + +[Illustration: Le visage grave, les sourcils froncés, il étudiait +l'espace.] + +--Non, il n'y en a qu'une seule, celle dont j'ai parlé: car Jupiter a +son axe presque perpendiculaire à l'écliptique, si bien qu'il parcourt +son orbite, dans une position verticale, au lieu d'être incliné comme la +Terre; si, au lieu de parcourir une ellipse autour du Soleil, Jupiter +décrivait une circonférence parfaite, il n'y aurait aucune trace de +saison, et la planète jouirait d'un printemps éternel. Malheureusement, +cette différence de vingt millions entre les distances périhélie et +aphélie est là, qui détruit l'harmonie résultant de la position même de +la planète. + +[Illustration] + +Tout en parlant, Fricoulet n'avait pas cessé de travailler, et Gaston, +qui comprenait combien son silence était dangereux, paraissait +concentrer tous ses efforts et toute son attention sur l'une des bielles +que l'ingénieur lui avait donné à réparer. + +Mais Ossipoff s'était approché d'un hublot et, le visage grave, les +sourcils froncés, il étudiait l'espace. + +[Illustration] + +Brusquement, il abandonna son poste d'observation, quitta la machinerie +et on l'entendit qui montait quatre à quatre le petit escalier +conduisant à la cabine où il avait installé tous ses instruments. + +Aussitôt qu'il fût parti, M. de Flammermont abandonna sa besogne et, +poussant un formidable soupir. + +--Ouf! fit-il, encore un écueil de franchi... j'ai eu une peur terrible. + +--Je t'avais conseillé de repasser tes _Continents célestes_, répliqua +Fricoulet. + +--Eh! l'ai-je pu?... avec cet animal de Farenheit... + +Il s'approcha de l'ingénieur et, d'une voix calme. + +--Voyons, dit-il, pendant que nous sommes seuls, donne-moi quelques +détails... de manière à ce qu'à la première question, je ne demeure pas +le bec dans l'eau. + +--Des détails,... sur quoi? + +--Sur Jupiter, parbleu! + +--Mais tu sais déjà, à peu près, tout ce qu'il y a à savoir;... on ne +t'en demanderait certainement pas plus si tu passais ton bachot. + +--Tu crois? + +--Feuillette le livre de ton homonyme... si tu doutes. + +--Et les satellites, murmura Séléna en souriant... + +Fricoulet se frappa le front. + +--C'est ma foi vrai! s'exclama-t-il,... ce diable de moteur m'a fait +perdre la tête... mais oui, il y a les satellites. + +Gontran se croisa les bras avec une indignation comique. + +--Comment, s'écria-t-il, Jupiter a des satellites et tu ne le disais +pas! après tout, sans doute, sont-ils tellement minuscules qu'on peut +les considérer comme négligeables. + +L'ingénieur leva les bras au plafond. + +[Illustration] + +--Négligeables!... des mondes qui ont des diamètres de 3,800, 3,400, +5,800, 4,400 kilomètres... peste! mais que te faut-il donc à toi?... +songe que le plus gros égale le double de Mercure, une véritable +planète... Ah bien! si Ossipoff t'entendait parler de la sorte... En +vérité, l'ignorance est une belle chose! + +--Voyons... voyons, dit Gontran impatienté, au lieu de m'objurguer +ainsi, tu ferais mieux de me donner quelques détails sur ces mondes +intéressants... et, d'abord, comment se nomment-ils? importants tels que +tu les présentes, ils n'ont pas été en peine de trouver des parrains +pour les tenir sur les fonts baptismaux... + +--Nous avons d'abord Io, à 107,500 lieues du centre de la planète; +ensuite Europe à 470,700, puis Ganymède à 270,000 et enfin Callisto à +478,500; maintenant tu connaîtras leur état civil en son entier, quand +tu sauras que ces satellites tournent respectivement autour de leur +planète en un jour et dix-huit heures terrestres, trois jours et treize +heures, sept jours et trois heures, seize jours et seize heures; enfin +leur densité et la pesanteur à leur surface sont à peu près semblables à +ce qui existe sur Mars; on sait encore que ces satellites paraissent +animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, en sorte qu'ils ne +présentent pas toujours la même face à la planète, comme font les +satellites de la Terre et de Mars... Quant à leur constitution physique +et à leur géographie, on n'en connaît encore rien. + +[Illustration] + +--Tant mieux! fit Gontran. + +--Pourquoi, tant mieux? + +--Parce que c'est un effort de mémoire de moins pour moi... ainsi pas de +montagnes, pas de cratères, pas de canaux? + +--Non,... rien de rien. + +--Oh! les charmants satellites! + +Séléna et Fricoulet riaient encore du contentement de M. de Flammermont, +lorsque Ossipoff apparut. + +--Nous avons abandonné le milieu du courant, dit-il, nous nous en allons +à la dérive. + +--Qu'y voulez-vous faire? riposta l'ingénieur... au lieu de passer votre +temps l'oeil vissé à vos lunettes, vous feriez bien mieux d'empoigner une +pince et de nous aider vous aussi. + +Sans relever le ton un peu énervé dont étaient prononcées ces paroles, +justes au fond, le vieillard se joignit à ses compagnons et tous les +trois, pendant des heures, ne cessèrent de clouer, de visser, de limer. + +Enfin, lorsque le chronomètre du bord marqua midi, les transmissions +étaient rétablies, le moteur réparé, les accumulateurs remis en charge +et Fricoulet déclara qu'on pouvait de nouveau essayer de marcher. + +Mais alors, comme l'avait prévu Ossipoff, il était trop tard. + +Sous l'influence de l'attraction jovienne, le wagon avait franchi plus +de cinq cent mille lieues; il venait d'abandonner le courant de +corpuscules cosmiques qui l'avait entraîné jusqu'à ce moment et il +tombait en droite ligne, à travers le vide, vers la planète dont le +disque immense s'étendait jusqu'à l'horizon. + +--Monsieur Fricoulet, dit alors le vieillard, avez-vous une idée de la +vitesse avec laquelle s'opérera notre atterrissage sur Jupiter. + +--Oh! mon Dieu, monsieur Ossipoff, répondit l'ingénieur avec un calme +étonnant, ce doit être quelque chose comme vingt-neuf mille mètres dans +les dernières secondes... je ne crois pas,--si je me trompe,--me tromper +de beaucoup... + +--En effet, nous tombons à raison de 27,650 lieues à l'heure. + +[Illustration] + +Gontran et Séléna eurent un geste effaré. + +Fricoulet, lui, haussa légèrement les épaules avec une indifférence +superbe. + +--Baste! fit-il, au point où nous en sommes, quelques milliers de lieues +en plus ou en moins... + +--Je crois, balbutia le vieillard en courbant la tête, que nous sommes +perdus... + +Il attira à lui sa fille qu'il serra contre sa poitrine. + +--Ma pauvre enfant, murmura-t-il. + +Et à Gontran, en lui tendant la main. + +--Me pardonnerez-vous? + +--Minute, s'écria Fricoulet dont le visage s'éclaira d'un sourire +énigmatique, minute,... monsieur Ossipoff; réservez votre émotion pour +plus tard et toi, Gontran, attends, pour pardonner, que notre perte soit +irrévocable. + +Et comme ils le regardaient tous avec stupéfaction. + +--J'ai idée, ajouta-t-il, que cette fois-ci, encore, nous nous en +tirerons. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII + +À TRAVERS L'ATMOSPHÈRE JOVIENNE + + +[Illustration] + +Ossipoff avait rejoint sa lunette et repris ses observations +astronomiques; du moment que tout danger immédiat était écarté, le +vieillard jugeait inutile de perdre, dans l'angoisse, un temps qu'il +pouvait employer à satisfaire l'ardente curiosité qui le dévorait. + +Fricoulet avait dit qu'on pouvait être sauvé, c'était là, pour lui, le +principal. Quant aux moyens employés pour cela, il s'en rapportait +entièrement à M. de Flammermont du soin de les examiner, de les +discuter, d'en vérifier la valeur. + +Pour le moment, Gontran se tenait à côté de Séléna, et tous les deux +considéraient, avec une curiosité inquiète, l'ingénieur occupé à aligner +des chiffres. + +Enfin Fricoulet suspendit son crayon, ferma son carnet et poussa un ouf! +de satisfaction. + +--Eh bien? demandèrent d'une même voix les deux jeunes gens. + +--Eh bien!... ça marchera comme ça... du moins, il y a tout lieu de +l'espérer. + +Et, en faisant cette réponse encourageante, l'ingénieur se frottait +énergiquement les mains. + +--Y aurait-il indiscrétion à te demander quelques explications? fit +Gontran. + +[Illustration: Le diamètre de Jupiter est de 142,000 kilomètres plus +grand que le diamètre terrestre.] + +--Aucune indiscrétion... mais tu ne comprendrais pas. + +[Illustration] + +--Je suis si bête... riposta le jeune comte avec aigreur. + +--Je ne dis pas ça,... loin de là,... fichtre! Pour soutenir, depuis de +si longs mois, un rôle aussi difficile que le tien, il ne faut pas être +le premier venu... mais, quand on ne sait pas... + +--Dites tout de même, insinua Séléna avec un petit sourire, à nous deux, +nous comprendrons... ou, du moins, nous ferons tout ce qu'il faudra pour +cela. + +Fricoulet eut un mouvement de tête qui indiquait combien sa confiance +était limitée; cependant, il se leva, s'approcha d'un hublot et appela +les deux jeunes gens auprès de lui. + +--Tenez, dit-il en étendant la main vers le disque énorme de Jupiter qui +apparaissait au loin, rayonnant dans l'immensité sombre des cieux; nous +sommes, en ce moment, à environ six cent mille lieues de la planète sur +laquelle nous allons arriver, à la façon d'un aérolithe pesant dix mille +livres, avec une vitesse de trente mille mètres dans la dernière +seconde. + +[Illustration] + +Séléna joignit les mains avec un geste d'épouvante, et Gontran poussa un +«oh!» qui indiquait une certaine émotion. + +--Et c'est de là, balbutia-t-il, que tu espères nous sauver? + +L'ingénieur se frappa le front, rouvrit son carnet, vérifia ses calculs, +refit quelques chiffres, et dit avec un sourire railleur: + +--Je fais erreur... notre vitesse, dans la première seconde, sera +supérieure... ou inférieure à trente mille mètres. + +--Supérieure!... s'exclama Gontran; mais nous n'arriverons même pas à +Jupiter... nous serons volatilisés avant. + +--Tu dis juste... à moins que l'on ne parvienne à réduire à son minimum +la vitesse de notre chute. + +Gontran leva les bras au plafond: + +--Résister à la puissance d'attraction d'un semblable géant!... +s'écria-t-il; mais c'est de la folie. + +--Dites-nous toujours votre projet, monsieur Fricoulet, fit Séléna. + +[Illustration] + +--Voici en quoi il consiste: mais, d'abord, il faut que vous sachiez que +Jupiter roule sur son orbite avec une rapidité de 12,600 mètres par +seconde, et tourne sur lui-même de telle façon qu'un point de son +équateur parcourt, dans le même temps, une distance presque égale;... il +en résulte qu'à minuit, à l'opposé du Soleil, un point situé à son +équateur se déplace avec une vitesse de 12,600 + 12,500, soit 25,100 +mètres par seconde, tandis que le point situé dans un sens +diamétralement contraire, à midi, en face le Soleil, ne vogue qu'à +raison de 12,600-12,500 ou 100 mètres seulement par seconde, +c'est-à-dire qu'il est presque stationnaire. + +Fricoulet fit une pause, regardant ses auditeurs pour leur demander +s'ils le suivaient bien dans son raisonnement. + +Tous deux inclinèrent la tête affirmativement, alors l'ingénieur +poursuivit: + +--Dans le premier cas, cette vitesse de 25,000 kilomètres est à ajouter +à celle du mobile qui nous porte, si bien que nous arriverions à toucher +le sol jovien avec une rapidité de 53,250 mètres dans la dernière +seconde. + +Séléna poussa un cri d'effroi. + +--En sorte, continua Fricoulet, que nous serions non seulement réduits +en poussière, mais volatilisés comme une simple étoile filante, un +semblable mouvement se transformant instantanément en chaleur... Dans le +second cas, au contraire, nous n'avons plus qu'à considérer notre +vitesse propre, et non celle de Jupiter, laquelle n'est plus que de 100 +mètres par seconde; si bien qu'en faisant machine en arrière, au moment +où nous arriverions dans l'épaisse atmosphère jovienne, nous pourrions +annuler, ou à peu près, notre vitesse propre, et parvenir, sans +secousse, jusqu'au sol qui nous attire. + +D'un mouvement spontané, les mains de Séléna saisirent celles de +Fricoulet et les pressèrent avec énergie. + +--Ah! mon ami, dit-elle, vous nous sauvez encore une fois... + +Gontran ne disait rien, mais un certain hochement de tête trahissait des +préoccupations qu'accentuait encore un énergique froncement des +sourcils. + +--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur, tu ne parais pas tout à fait +convaincu? + +--À parler franchement, répondit le comte, je t'avouerai que je ne le +suis pas. + +--Ah! bah! Et pourquoi? + +--Parce que tout ton raisonnement est basé sur la rapidité de rotation +de Jupiter, et que c'est là un point sur lequel il me semble impossible +que l'on soit fixé. + +Fricoulet haussa les épaules: + +--Ah! ces ignorants! bougonna-t-il, tous plus incrédules les uns que les +autres! + +Il prit Gontran par le bras et le contraignit à coller son visage au +hublot. + +--Tu vois, dit-il, cette tache blanchâtre que l'on distingue sur le +disque de la planète? + +--Parfaitement, je l'ai déjà remarquée tout à l'heure; seulement, je +constate qu'elle a changé de place... car, du bord du disque, elle est +allée vers le centre. + +--Eh bien! mon cher ami, c'est en étudiant la marche de cette tache que +les astronomes sont parvenus à établir la vitesse de rotation de la +planète. + +M. de Flammermont fit entendre un petit ricanement railleur, puis se +croisant les bras: + +--En ce cas, dit-il d'une voix amère, mes craintes étaient fondées, et +je félicite les astronomes terrestres de la justesse de leurs travaux, +si c'est ainsi qu'ils procèdent. + +--Je déclare, fit l'ingénieur, ne pas comprendre un mot à ce que tu dis. + +--Cette tache, répliqua Gontran, fait partie, n'est-ce pas, de +l'atmosphère de Jupiter?... or, qui dit atmosphère dit vent,... +conséquemment, comme la marche du vent ne peut être réglée comme celle +d'un train ou d'un omnibus, il me semble que l'on doit être réduit, en +ce qui concerne la durée de rotation de Jupiter, à de simples +conjectures, puisqu'on n'a, sous les yeux, que des masses nuageuses +allant plus ou moins vite, suivant qu'elles sont poussées par un vent +d'est ou un vent d'ouest... + +L'ingénieur avait écouté, avec le plus grand sérieux, parler le comte de +Flammermont; lorsque celui-ci eut fini, il répondit: + +--En l'espèce, ton raisonnement ne manque pas de justesse, mais, où tu +te trompes, c'est lorsque tu attribues au corps scientifique une +semblable légèreté; plus que qui que ce soit, les astronomes savent +qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et les phénomènes que tu +signales, ils en ont tenu compte... Ah! cela n'a pas été facile de +déterminer exactement la durée du jour jovien, et cette étude, commencée +au XVIIe siècle, a été terminée il y a quelques années seulement. + +--Au XVIIe siècle! s'exclama Gontran. + +[Illustration] + +--Oui, mon cher; c'est en 1665 que, pour la première fois, Dominique +Cassini a songé à s'occuper de la durée de rotation du Jupiter; ses +premières observations lui donnèrent une période de 9 heures, 56 minutes +et quelques secondes; mais, ayant recommencé ses études en 1691 et en +1692, en prenant toujours pour base une des taches caractéristiques du +disque jovien, il ne trouva plus que 9 heures 50 minutes, soit une +différence de 6 minutes, différence énorme que nul ne put expliquer. + +M. de Flammermont haussa les épaules. + +--Six minutes! dit-il railleusement; en vérité, cela valait-il la peine +que le pauvre Cassini se mit la tête à l'envers. + +--Pendant plus de cent ans, on délaissa un peu Jupiter; puis, en 1773, +Jacques de Sylvabelle commença une série d'observations qu'il poursuivit +pendant plusieurs mois, et qui le conduisit au chiffre de 9 heures 56 +minutes; en 1778, Herschel trouve une période variant de 9 heures 50 à 9 +heures 54 minutes; en 1785, Schroeter de Lilienthal se prononce pour une +période de 9 heures 55. + +[Illustration] + +--Tous ces gens n'avaient donc rien à faire pour ergoter ainsi sur +quelques secondes de différence? demanda Gontran. + +--Il faut croire, mon cher, que ces quelques secondes avaient, au point +de vue astronomique, une importance capitale, puisque de célèbres +savants tels que Beer et Mædler, Airy de Greenwich, Jules Schmidt, +Marth, Hough, et bien d'autres encore, consacrèrent à cette question de +longues études. + +--Et ont-ils fini par obtenir un résultat qui les satisfît tous? + +--Ils ont fini par conclure que Cassini avait raison et que l'équateur +de l'immense planète jovienne accomplit son tour complet en 9 heures 54 +minutes 30 secondes, et les pôles en 9 heures 56 minutes environ. + +L'éloignement du malheureux Gontran, pour tout ce qui avait une allure +scientifique, était tel que ces explications de Fricoulet l'ennuyaient +fortement, quelque importance qu'il y dût attacher cependant. + +--En ce cas, dit-il, lorsque l'ingénieur eut fini, souhaitons que toute +cette kyrielle d'astronomes ne se soient pas trompés en déclarant que +Cassini avait raison, puisque c'est sur cette donnée que tu as basé +notre sauvetage problématique. + +Tout en parlant, il s'était approché d'un hublot, le regard +invinciblement attiré vers ce monde géant où la mort les attendait +peut-être, lui et ses compagnons. + +Mais, aussitôt, il poussa un cri d'effroi et fit un léger bond en +arrière. + +--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet en le rejoignant. + +--Il y a qu'au lieu de tomber sur Jupiter, nous nous en éloignons! + +--Quelle bonne plaisanterie. + +--Le disque est plus petit maintenant que tout à l'heure. + +L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules, jeta un coup d'oeil à +travers le hublot et se mit à rire. + +--Ça, Jupiter! déclara-t-il... Eh! mon pauvre ami, ce n'est que +Callisto, le satellite le plus éloigné de la planète. + +--Mais alors, c'est sur lui que nous allons tomber... + +--Peuh!... Que nous ayons dans notre chute dévié de la ligne +perpendiculaire, soit... l'attraction de Callisto peut être assez grande +pour cela,... mais, sois tranquille, nous passerons à plus de vingt +mille lieues de ce satellite. + +[Illustration] + +Gontran eut une moue d'incrédulité. + +--Tiens, fit l'ingénieur pour le convaincre, veux-tu que je te dise dans +combien de temps nous aborderons sur le sol jovien?... + +Il aligna quelques chiffres sur son carnet. + +--Sachant que Callisto trace son orbite à 478,500 lieues du centre +mathématique de Jupiter, dont le rayon est de 17,750 lieues, je sais +conséquemment qu'actuellement, nous nous trouvons à 460,750 lieues du +sol de la planète... c'est-à-dire que notre chute, qui va croissant de +vitesse à chaque seconde, prendra fin dans douze heures ou à peu près. + +L'assurance de l'ingénieur impressionna vivement Séléna. + +--Ne pourriez-vous nous dire également, cher monsieur Fricoulet, +demanda-t-elle, en quel point de la planète nous aborderons. + +Gontran, croyant à une plaisanterie, se mit à rire; mais l'ingénieur +répondit avec un imperturbable sérieux. + +--Tout à l'heure, dit-il, je vous eusse répondu et je me serais trompé, +car je n'aurais pas tenu compte des perturbations que nous feront subir +les quatre satellites joviens; actuellement, je vous demanderai de +réserver ma réponse jusqu'à ce que quelques calculs m'aient renseigné à +ce sujet;... en tout cas, si les circonstances dans lesquelles va +s'opérer notre descente le permettent, je ferai tout mon possible pour +que le point de contact entre notre véhicule et Jupiter ait lieu par le +45° parallèle nord. Et alors... + +[Illustration: L'appareil venait de pénétrer dans le cône d'ombre que +Callisto projette derrière lui.] + +Cependant Callisto avait énormément grossi et son disque, violemment +éclairé par les rayons solaires, remplissait une grande partie de +l'horizon. + +Pour passer le temps, M. de Flammermont avait pris une lunette et +examinait le satellite. + +Tout à coup il poussa une légère exclamation de surprise. + +--Parbleu! dit-il à Fricoulet qui l'interrogeait, voilà qui est bizarre; +la nuit vient de se faire brusquement pendant une seconde à peine et le +disque s'est fondu dans le noir de l'espace pour reparaître ensuite +aussi brillant. + +Tout en parlant, son oeil ne quittait pas l'objectif et un nouveau cri +annonça la constatation d'un nouveau phénomène. + +--Voilà que ça recommence, dit-il, mais moins violemment; cela ressemble +aux fluctuations d'éclat de l'éclairage électrique; sait-on à quoi +attribuer cette bizarrerie? + +Fricoulet haussa les épaules: + +--Sur ce sujet comme sur bien d'autres, répondit-il, on se perd en +conjectures; non seulement Callisto paraît quelquefois absolument noir, +lorsqu'il passe devant la planète, mais il semble parfois perdre sa +forme sphérique pour offrir une figure polyédrique. + +--Un monde caméléon, alors, murmura Gontran. + +[Illustration] + +--Pour te donner une idée de la brusquerie de ces transformations +inexplicables, le 30 décembre 1871, l'astronome anglais Burton, qui +avait remarqué une fois ou deux Callisto comme irrégulièrement sombre et +bordé au sud par un croissant brillant, le trouva tout à fait rond; par +contre, le 8 avril 1872, il le trouva allongé dans le sens des bandes de +Jupiter et plus aigu du côté de l'est qu'à l'ouest; en outre, il était +entièrement noir. M. Erch fit la même remarque le 4 février 1872; il +aperçut Callisto allongé dans la direction des bandes joviennes et d'une +couleur gris foncé, tandis que son ombre était ronde et noire; le 26 +mars 1873, l'astre était très sombre, mais pourtant plus clair que +l'ombre et offrait une forme polyédrique. + +--Et comment explique-t-on ces transformations? demanda Séléna. + +--On ne les explique pas, Mademoiselle, on se contente de les constater. + +--Ce qui est infiniment plus commode, ricana Gontran. + +--Ce même 26 mars 1873, poursuivit l'ingénieur, un autre astronome, M. +W. Roberts, qui examinait, lui aussi, le satellite jovien, mais d'un +autre observatoire, fut frappé de son obscurité et de sa forme. Il le +dessina également; ce n'est pas exactement la forme vue par +l'observateur précédent, mais elle concorde cependant par ce fait +capital que le côté oriental de Callisto était plus aigu que le côté +occidental. Je pourrais encore... + +L'ingénieur s'arrêta brusquement; sans transition aucune, l'obscurité la +plus profonde venait d'envelopper le véhicule qui, jusqu'alors, avait +flotté dans l'espace irradié. + +--Sapristi! grommela Gontran, encore quelque chose de cassé! + +À tâtons, l'ingénieur se dirigea vers le commutateur et aussitôt +l'éclairage électrique fonctionna. + +En voyant la mine déconfite de M. de Flammermont et de Séléna, Fricoulet +partit d'un large éclat de rire. + +--Au lieu de te moquer de nous, grommela le jeune comte, tu ferais bien +de nous expliquer... + +--... Que nous venons, tout simplement, de pénétrer dans le cône d'ombre +que Callisto projette à 500,000 lieues derrière lui, à l'opposé du +Soleil. + +--Une ombre de cinq cent mille lieues! + +--Eh! il faut bien qu'elle ait cette dimension pour que les astronomes +terrestres aient pu constater sa projection sur le disque même de +Jupiter. + +--Comme j'ignorais ce détail... murmura Gontran. + +Mlle Ossipoff demanda: + +--Combien allons-nous mettre de temps à traverser cette ombre? + +--Dix minutes environ. + +Ce laps de temps écoulé, l'_Éclair_ navigua de nouveau en pleine +lumière; mais Gontran constata que Callisto diminuait de volume +rapidement, tandis que le disque de Jupiter croissait formidablement. + +--Tiens! Ganymède! fit tout à coup Fricoulet. + +Et son bras étendu vers l'Orient indiquait à ses compagnons un point +brillant qui roulait dans l'espace. + +--Ganymède... murmura M. de Flammermont, en se grattant le front d'un +doigt préoccupé, Ganymède... voilà un nom que je connais... + +--Parbleu! c'est celui du troisième satellite de Jupiter. + +--Ce point à peine perceptible!... là-bas... tout là-bas!... je veux que +le diable me croque si cela ressemble à un satellite. + +--Eh! c'est précisément parce qu'il est là-bas... tout là-bas, qu'on ne +peut le distinguer... ce qui n'empêche pas Ganymède d'être presque aussi +gros que Mars et de dépasser, de près du double, le volume de Mercure. + +--Mais alors, observa Séléna, cet astre-là doit être habité. + +--Pourquoi ne le serait-il pas, Mademoiselle? La Lune l'est bien et ces +mondes que vous avez sous les yeux sont autrement organisés que le +satellite terrestre pour recevoir la vie. + +[Illustration] + +--Qu'en sais-tu? demanda narquoisement Gontran. + +--Je ne fais qu'émettre l'opinion de ton célèbre homonyme. + +--En tout cas, dit Mlle Ossipoff, les habitants de ces satellites, en +admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle féerique. +Jupiter doit être, pour eux, un astre bien autrement magnifique que +n'est le Soleil pour nous autres Terriens. + +--En cela, vos suppositions sont absolument justes, répliqua Fricoulet, +songez que cette planète présente un disque dont la grandeur surpasse de +35,000 fois celle du Soleil et qui paraît aux habitants de ces +satellites 1,400 fois plus énorme que ne paraît la leur aux Terriens. +Mais, en dehors même de ses dimensions véritablement gigantesques, +Jupiter offre encore une multiplicité réellement magique de colorations +ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et à la pourpre, +sans compter les variations rapides d'aspect dues à son mouvement de +rotation. + +Et s'adressant à Gontran: + +--L'expression de caméléon s'adresse bien plus exactement à Jupiter qu'à +son satellite... qu'en penses-tu? + +Le jeune comte ne répondit pas--et pour cause; il s'était endormi. + +--Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingénieur, j'ai bien peur que +notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques. + +Séléna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait +peu; puis elle s'assit près d'un hublot par lequel elle regarda +curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs. + +* * * + +--Eh! Gontran! + +Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effaré qu'a +tout dormeur brusquement éveillé. + +Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groupés à +ses côtés. + +Il se redressa vivement, honteux de s'être laissé dompter par la fatigue +et demanda: + +--Qu'arrive-t-il? + +[Illustration] + +--Que l'instant critique approche, répondit Fricoulet avec une pointe de +raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de +te laisser passer sans transition du sommeil à la mort. + +M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils. + +--À la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouvé un +moyen... + +--Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout +prévoir, aussi ai-je préféré que tu mourusses debout--si tu dois +mourir--pour pouvoir serrer la main à tes amis. + +--Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte. + +[Illustration] + +--Eh! oui... du moins, je l'espère; je n'ai qu'à rétablir le courant et +le propulseur se mettra en marche à toute vitesse... mieux que cela, +j'ai déjà choisi le point où nous atterrirons et, si mes nouveaux +calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une +vitesse de mille mètres à peine dans la dernière seconde. + +Gontran étouffa, derrière sa main, un bâillement formidable. + +--Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il à voix basse. + +--Regarde, dit simplement Fricoulet. + +L'espace s'était assombri; Europe et Ganymède, en quadrature, ne +jetaient qu'une faible lueur et sous le véhicule le disque immense de +Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir +formidable, prêt à engloutir les voyageurs. + +--Je crois, dit Ossipoff qui étudiait la planète avec sa lunette, je +crois que c'est le moment. + +Le vieillard avait prononcé ces paroles d'une voix grave et solennelle, +et il ajouta en se tournant vers le jeune comte. + +--N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont? + +Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tête, un imperceptible +signe affirmatif. + +--Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, répondit-il. + +Comme il achevait ces mots, l'ingénieur poussa la tige du commutateur; +aussitôt une violente trépidation ébranla l'appareil, prouvant que le +propulseur fonctionnait à toute vitesse. + +--Pensez-vous que nous soyons déjà dans l'atmosphère jovienne? demanda +Fricoulet. + +--Nous y pénétrons en cet instant même, répliqua le vieillard, et si +vous m'en croyez, nous prendrons nos précautions. + +Les hamacs furent dressés côte à côte, par les soins de Fricoulet et de +Gontran, et chaque voyageur, s'étendant sur le sien, attendit, immobile +et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit. + +* * * + +--Monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, combien de temps doit +durer la chute, d'après vous? + +--Une vingtaine de minutes. + +--Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pénétré dans +l'atmosphère de Jupiter... + +--En êtes-vous certain? fit brusquement le vieux savant. + +--Je n'ai pas quitté de l'oeil mon chronomètre... voici dix minutes que +nous devrions être arrivés. + +--Ou volatilisés, murmura Séléna. + +--Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de +la volatilisation;... il fait ici une chaleur étouffante, je parie que +le thermomètre marque au moins 60 degrés... + +--Et même moins, répéta Fricoulet. + +--Cela me rappelle la température que nous avons subie aux abords du +Soleil, dit à son tour Séléna. + +--Je vous réponds, mademoiselle, fit l'ingénieur, que vous et Gontran +exagérez beaucoup;... il fait chaud,... même très chaud; mais de là à la +chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le coeur +net... + +Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait sauté hors de son hamac. + +--Imprudent! s'écria Ossipoff, si le choc avait lieu... + +Sans écouter le vieillard, l'ingénieur avait couru au thermomètre... + +[Illustration: L'_Éclair_ fut pris dans un vertigineux tourbillon et, +pirouettant comme un tonton...] + +--Quand je vous le disais! s'écria-t-il d'une voix triomphante, 40 +degrés seulement! + +[Illustration] + +--Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant! + +Il s'élança par les degrés qui conduisaient à la machinerie: le moteur +fonctionnait à merveille et l'hélice tournait à toute vitesse. + +Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'oeil par l'un des +hublots et poussa un cri: + +--Nous sommes arrêtés! fit-il d'une voix sourde. + +Ses compagnons furent debout aussitôt. + +--Où cela, demanda Séléna, sur une montagne... dans un fleuve? + +--Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran. + +--Et puis, nous ne pouvons être arrêtés, fit à son tour Ossipoff, +puisque le moteur fonctionne toujours. + +--Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens +perpendiculaire. + +Les voyageurs avaient collé leur visage aux hublots, mais ils étaient +enveloppés d'un brouillard tellement épais qu'il était impossible de +rien distinguer; les instruments qu'avait consulté Fricoulet indiquaient +seuls la façon dont se comportait le véhicule. + +L'_Éclair_ ne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante +rapidité, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut +été rempli de gaz et eut possédé la légèreté d'un ballon; il flottait +véritablement dans l'atmosphère. + +Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contractés et les +lèvres froncées dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une +persistante attention. + +Quant à Gontran et à Séléna, les mains unies, ils attendaient. + +Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter. + +--Ah! elle est bien bonne! s'écria tout à coup Fricoulet. + +Tous se retournèrent et fixèrent sur l'ingénieur leurs yeux pleins +d'interrogations muettes. + +--Ce phénomène inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique? +eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphère de Jupiter est +d'une prodigieuse densité, si prodigieuse même que notre véhicule, +malgré son poids, joue en ce moment, le rôle d'un véritable aérostat. + +[Illustration] + +Puis, à Gaston: + +--N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une expérience qui consiste à +jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lesté d'un clou. + +--Non, répondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincérité, n'avoir +jamais fait cette expérience. + +--Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous +arrive... le bouchon, ainsi lesté, descend jusqu'à ce qu'il soit parvenu +à une profondeur qui équilibre son poids; alors il s'arrête et il +flotte... Il en est de même pour l'_Éclair_ qui navigue dans une zone de +densité égale à la sienne... + +--Alors?... + +--Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter. + +Ossipoff asséna, sur le plancher, un coup de talon violent. + +--Que faire, alors? gronda-t-il. + +Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante: + +--Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un +moyen de nous faire aborder... + +--Mon pauvre monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, contre les lois +de la nature, le génie de l'homme est impuissant. + +Le vieillard s'était laissé tomber sur un siège et, le visage enfoui +dans ses mains, il paraissait en proie à un désespoir profond. + +[Illustration] + +--Bien répondu, chuchota Fricoulet à l'oreille de son ami: c'est vrai +d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant. + +En ce moment, en dehors du véhicule, un brusque changement se produisit. + +Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'_Éclair_ s'était +déchiré soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait +les effilochures par delà l'horizon, et à quelques kilomètres à peine, +le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible +splendeur. + +C'était comme un immense océan de fer en fusion, envoyant, dans +l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur étouffante; +par moments, une poussée se produisait du centre même de la planète; les +vagues se gonflaient, montaient, s'élevaient dans l'atmosphère en jets +formidables, pour retomber en une pluie d'étincelles. + +Puis, comme soufflées par le cratère de quelque invisible volcan, des +volutes noirâtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumées volcaniques, +pour se condenser en stries liquides, qui tantôt s'élevaient dans +l'espace, volatilisées par la chaleur, tantôt retombaient en torrents +d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'océan métallique en +ignition, bouillonnait formidablement. + +Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient à cette +lutte titanesque des forces naturelles. + +[Illustration] + +Puis soudain, les nuées accourant de l'horizon, comme un escadron +formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se +réunissant, s'enchevêtrant, se soudant les unes aux autres, s'étendirent +comme un impénétrable rideau sur la genèse grandiose de ce monde en +formation. + +L'_Éclair_, jusque-là bien en équilibre, fut pris dans un vertigineux +tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical, +fut entraîné par l'ouragan. + +--Une tempête! dit Fricoulet avec un calme imperturbable. + +Sa voix se perdit au milieu du fracas des éléments déchaînés. + +Aussi impassible qu'il l'était sur la plate-forme de son aéroplane, le +jeune ingénieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main +sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'oeil sur la +boussole. + +Ossipoff étudiait l'espace et prenait des notes. + +Gontran et Séléna, assis l'un près de l'autre, se taisaient. + +Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots: + +--Nous faisons plus de dix mille lieues à l'heure,... dans vingt +minutes, nous serons dans la nuit. + +--Qu'y a-t-il à faire? demanda le comte. + +--Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que +les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu'à obéir, en +nous estimant heureux de n'avoir pas à craindre la rencontre de quelque +montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre. + +Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant à M. de +Flammermont. + +--Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome +français Trouvelot, a assisté, en 1856, à un bouleversement semblable à +celui-ci; depuis l'Équateur jusqu'aux pôles, Jupiter était en proie à +une révolution générale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on +aperçoit sur son disque, se transportaient de l'Est à l'Ouest, +parcourant le diamètre entier en l'espace d'une heure, tandis que la +bande équatoriale, dont l'existence est constante, s'étendait vers le +Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si +rapides, Trouvelot arriva à ce résultat, à peine croyable, que ces +nuages emportés par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000 +kilomètres par heure. + +--Allons! s'écria Gontran, qu'arrive-t-il encore. + +Brusquement, l'obscurité s'était faite, et c'est ce qui avait provoqué +cette exclamation surprise du jeune comte. + +--Ce n'est rien, répondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le côté +obscur du disque. + +Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistèrent les +Terriens, emportés par la course vertigineuse de leur véhicule, fut +véritablement merveilleux et terrifiant tout à la fois. + +Au milieu de l'obscurité, la lueur rougeoyante des continents en +formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux +cratères immenses, vomissant des fleuves incandescents, des océans d'eau +bouillante et des geysers aux jets brûlants, empanachés de vapeurs +sanglantes. + +Par moments, des éclairs rayaient l'ombre sur une étendue de plusieurs +milliers de kilomètres; puis, tout retombait dans une obscurité plus +épouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non +interrompu de la lutte des éléments; parfois lugubre, assourdissante, la +foudre éclatait. + +À l'intérieur de l'appareil, la chaleur avait encore augmenté, et les +voyageurs avaient dû quitter, l'un après l'autre, toutes les pièces de +leurs vêtements, ne conservant que le strict nécessaire. + +Le thermomètre marquait 58 degrés centigrade et Fricoulet déclarait +qu'il ne s'en tiendrait pas là. + +À la réverbération de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang +à travers l'atmosphère embrasée, les parois de lithium s'étaient +échauffées terriblement et une vapeur épaisse emplissait la cabine où +les Terriens étaient réunis. + +Séléna, étendue sur son hamac, semblait évanouie; assis à son chevet, +Gontran, anéanti, les yeux sanglants, la gorge sèche, la poitrine en +feu, lui tenait la main pour lui donner du courage. + +Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les +souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses études +télescopiques, et l'ingénieur surveillait la marche de l'appareil. + +Tout à coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'était Farenheit +qui, oublié dans la cabine qui lui servait de prison, était en train de +rôtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot. + +Mais chacun était trop préoccupé de lui-même pour songer à porter +secours au malheureux Américain, qui continua de hurler pendant toute la +nuit. + +Enfin, on revit le jour, après avoir fait, en deux heures, les trois +quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ. + +Les voyageurs saluèrent par un hurrah! la réapparition du Soleil; comme +si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remède à leur +situation. + +Le thermomètre marquait 70 degrés. + +Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonné ses instruments, et se +traînant jusqu'à son hamac, s'était étendu sur ses matelas brûlants. + +Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonflées à éclater, la +respiration sifflante, les yeux voilés de sang, ne tenait plus que d'une +main vacillante le levier du gouvernail. + +[Illustration] + +Quant à Séléna et à Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie. + +En quelques minutes, le thermomètre avait encore monté, et marquait 80 +degrés. + +Quelques degrés encore et c'était la mort. + +On sait qu'il est possible à l'organisme humain de résister à des +températures qui paraissent excessives; le nombre est grand des +personnes qui endurent impunément la chaleur d'un four ordinaire +c'est-à-dire plus de 100 degrés, et la chronique a enregistré les hauts +faits de plusieurs prétendus hommes incombustibles prenant place dans un +four et y demeurant jusqu'à la cuisson complète de la viande placée à +côté d'eux. + +À ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses +compagnons eussent pu s'acclimater à la grande variété des températures +rencontrées par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu'à près de deux +cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur +Terre, de continuels exemples de cette élasticité de l'organisme. + +[Illustration] + +Ainsi, en Afrique, les températures maxima observées, sont de 55° +centigrades au-dessus de la glace; en Sibérie, le plus grand froid +remarqué est de 60° au-dessous de zéro. C'est donc une différence de +115°, et cependant quantité d'individus se plient à ces énormes +variations de climats et de température. + +C'est ce qui explique comment, en dépit de la proximité de Jupiter, +Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore périr. + +Cependant, la position devenait critique, et l'ingénieur prévoyait +l'instant où l'intérieur de l'appareil serait à la température de l'eau +bouillante... et même la dépasserait. + +Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée lui traversa l'esprit; il +se précipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de +toutes ses forces. + +[Illustration] + +--Au diable! murmura-t-il en même temps, mourir ainsi ou autrement... + +Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les +parois intérieures craquèrent, le plancher gémit, il sembla que tout +allait voler en éclats. + +Une poussée énergique parut se produire. + +Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles, penché sur le +thermomètre, l'ingénieur étudiait, avec angoisse, la marche du mercure +dans le tube de verre. + +Bientôt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait. + +--Victoire!... victoire!... nous sommes sauvés! + +Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans +laquelle ils étaient tombés. + +--Sauvés!!! articula péniblement le vieillard en tournant, vers +l'ingénieur, un regard atone. + +--Oui, sauvés!... répéta Fricoulet, nous nous éloignons de Jupiter. + +À ces mots, le savant secoua entièrement sa torpeur et se précipitant +vers le jeune homme. + +--Nous nous éloignons de Jupiter! gronda-t-il. + +--Nous sommes déjà sortis de son atmosphère. + +Ossipoff leva les bras au plafond. + +--Sans essayer d'y atterrir. + +--Nous y serions arrivés complètement calcinés... + +--Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de compléter nos études... + +Fricoulet haussa les épaules. + +[Illustration] + +--Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin +de l'_Éclair_ pour vous transporter sur Jupiter--votre âme s'y fût +envolée toute seule. + +Le vieillard parut accablé. + +Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami. + +--Nous sommes sortis de l'atmosphère jovienne? as-tu dit tout à l'heure. + +--Effectivement. + +--Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons +infailliblement retomber. + +--Pas le moins du monde! j'ai imprimé à notre véhicule, une vitesse +initiale telle que, de ce seul élan, nous pouvons rejoindre l'anneau +cosmique et continuer notre voyage. + +M. de Flammermont fixait sur l'ingénieur des regards incrédules. + +--Tu ne me crois pas, dit Fricoulet, regarde le thermomètre. + +Le mercure, en effet, était descendu à 45°. + +--Si cela ne te suffit pas, poursuivit l'ingénieur, jette un regard au +dehors. + +Le disque de la planète diminuait à vue d'oeil. + +--Hurrah! pour Fricoulet s'écria Gontran en se jetant sur les mains de +son ami. + +--Peuh! fit celui-ci avec modestie, je n'ai guère de mérite à ce +sauvetage; et si tu n'avais eu la tête toute remplie du danger que +courait ta fiancée, tu aurais certainement songé à cela. + +--À quoi?... + +--Ne sais-tu pas, tout comme moi, répondit l'ingénieur, que la chaleur +diminue la résistance intérieure des piles primaires et secondaires, +augmentant, par suite, dans une notable proportion, le débit +électrique... Le souvenir de cette loi physique m'est revenu soudain à +l'esprit, et j'ai songé à utiliser, pour décupler notre force motrice, +cette chaleur mortelle... je risquais de faire sauter l'appareil, c'est +vrai, mais la mort était là qui nous guettait, alors, j'ai préféré +donner à l'_Éclair_ la plus grande vitesse possible et, prenant comme +point d'appui l'atmosphère même de la planète, j'ai gouverné droit sur +le courant astéroïdal, échappant par la tangente à l'attraction +jovienne. + +Gontran considérait son ami avec une admiration sincère. + +--C'est merveilleux! balbutia-t-il. + +--Mais non, c'est de la physique, tout simplement. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII + +DANS LEQUEL, GRÂCE À SÉLENA, GONTRAN PEUT AUGMENTER SES CONNAISSANCES +ASTRONOMIQUES + + +[Illustration] + +Un mois s'était écoulé depuis que l'ingéniosité de Fricoulet avait, une +fois encore, sauvé la petite colonie. + +Emporté par le courant astéroïdal, l'_Éclair_ avait repris sa vitesse +initiale de dix-huit cent mille lieues par jour. + +Là-bas, tout là-bas, le Soleil apparaissait avec son disque, dont le +diamètre diminuait de plus en plus sensiblement, absorbant dans son +rayonnement, très pâle cependant, la Terre, Vénus et Mercure. + +On distinguait encore, à l'oeil nu, Mars qui, semblable à une étoile de +première grandeur, oscillait de droite à gauche du disque solaire, +jouant alternativement le rôle d'étoile du matin et du soir. + +À l'avant apparaissait déjà au-dessus de l'horizon, Saturne, lune d'un +bleu pâle, auréolée d'argent. + +Et dans le noir de l'infini, étincelant comme des diamants sur un écrin +de velours, brillaient Orion, la Grande-Ourse, Pégase, Andromède, la +Petite-Ourse, les Gémeaux. + +Cet aspect du ciel, semblable à celui qu'elle avait eu de la Terre, +n'était pas pour peu dans l'étonnement non interrompu de Mlle +Ossipoff. + +--Cependant, dit-elle un jour à Fricoulet, nous nous trouvons à près de +deux cent cinquante millions de lieues de l'observatoire de Poulkowa. + +--Ce qui vous prouve, mademoiselle, répondit le jeune ingénieur, que +lorsqu'il s'agit d'infini, la distance ne compte pas plus que le temps, +lorsqu'il s'agit d'éternité. + +--La belle phrase! fit Gontran avec un petit ricanement moqueur. + +--Je ne m'en attribue nullement la paternité, répliqua en riant +Fricoulet; je l'ai trouvée dans les _Continents célestes_... que,--soit +dit entre nous,--tu m'as l'air de joliment négliger. + +M. de Flammermont eut un mouvement d'épaules plein de mauvaise humeur. + +[Illustration] + +--Parlons-en des _Continents_, bougonna-t-il. + +--Qu'as-tu contre eux? + +--J'ai, qu'ils sont cause d'une scène épouvantable entre M. Ossipoff et +moi. + +--Hier soir, n'est-ce pas? fit l'ingénieur en souriant; je vous ai +entendus, la conversation paraissait vive. + +--Ce n'était point une conversation,... c'était une discussion. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--Toujours à propos de notre retour, n'est-ce pas? + +--Erreur!... il s'agissait de Jupiter. + +L'ingénieur regarda son ami avec des yeux pleins d'ébahissement. + +--Oui, poursuivit Gontran, je faisais mon _quart_, bien tranquillement, +sans songer à mal, lorsque, tout à coup, la porte de la machinerie +s'entr'ouvrant, je vis paraître Ossipoff. + +--«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit», déclama narquoisement +Fricoulet. + +--Si tu m'interromps à chaque instant, grommela Gontran, je n'arriverai +jamais à la fin de mon récit; donc, je vis apparaître Ossipoff, il +tenait à la main un rouleau de papier, et son visage portait toutes les +traces d'une évidente satisfaction. + +--Qu'est-ce que c'était que ce rouleau de papier? demanda +l'ingénieur,... un projet de contrat de mariage, je parie. + +M. de Flammermont frappa du pied avec impatience. + +--Alcide, déclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff +m'apportait, c'était des notes écrites par lui sur la planète +Jupiter,... tu vois cela d'ici! + +--Que voulait-il que tu fisses de cela? + +--Il voulait que je lui donne mon avis. + +--Eh bien! tu n'avais qu'à approuver. + +--C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commencé par me faire connaître +son opinion; malheureusement, il a débuté en me demandant la mienne... + +--Aïe!... voilà qui était dangereux! + +--Parbleu!... je me suis emballé sur une fausse piste; pour lui faire +plaisir, pour flatter son amour-propre national, je lui ai déclaré que +je partageais entièrement l'opinion émise sur Jupiter par M. Brédichin, +directeur de l'Observatoire de Moscou; d'après M. Brédichin, la planète +serait déjà solidifiée; il y aurait, près de l'Équateur, une zone solide +très élevée, ne dépassant cependant pas les limites de l'atmosphère et +l'écorce de l'hémisphère austral transmettrait dans l'atmosphère plus de +chaleur que celle de l'hémisphère boréal. Cet état de choses exercerait +une grande influence sur la direction des courants d'air et de vapeur +qui passent d'un hémisphère sur l'autre. Quant à la tache rouge, elle ne +serait autre chose que la surface même de la planète, vue à travers +l'atmosphère brumeuse, tracée par un courant ascendant d'air chaud... + +--Tu as une mémoire prodigieuse, déclara Fricoulet; eh bien! qu'a-t-il +répondu à cela? + +--Il est entré dans une colère épouvantable, déclarant que Brédichin +était un âne et que je ne valais guère mieux que lui, que la vérité, +c'était M. Hough, directeur de l'Observatoire de Dearborn (Chicago) qui +l'avait proclamée: que la surface jovienne est couverte d'une masse +liquide semi-incandescente; que les bandes, la tache rouge et les autres +endroits foncés sont composés d'une matière relativement refroidie, que +les calottes polaires blanchâtres sont des ouvertures dans la croûte +semi-fluide, et que les taches blanches équatoriales sont des nuages en +suspension dans l'atmosphère, que,... bref, il m'a accablé, pendant une +demi-heure, sous une avalanche d'arguments, de preuves irréfutables +selon lui. + +[Illustration] + +--Et toi, que disais-tu? + +--Moi! je paraphrasais les théories du directeur de l'Observatoire de +Moscou, les augmentant de mes observations personnelles; mais il +soutenait que Hough et lui avaient seuls raison. + +Fricoulet haussa les épaules. + +[Illustration] + +--Il est fâcheux, dit-il, que je n'aie point assisté à cette discussion; +car j'aurais pu prétendre avec Russell, directeur de l'Observatoire de +Sidney, que Jupiter, en dépit de ses zones nuageuses et de sa tache +rouge, est une planète analogue à la Terre qui, vue de loin dans +l'espace, doit offrir le même aspect que Jupiter, avec des zones +éclairées et vides atmosphériques plus ou moins sombres... + +Séléna qui, jusqu'alors n'avait rien dit, demanda: + +--Comment se fait-il que vous ne puissiez tomber d'accord, après vous +être approchés si près de la planète? n'avez-vous donc rien vu? + +--À vous dire vrai, ma chère Séléna, répondit Gontran, je n'y ai vu que +du feu... + +Il ajouta, en s'adressant à Fricoulet: + +[Illustration] + +--Cependant, je crois que la théorie que tu viens d'exposer doit être +écartée; il est impossible, en effet, que notre planète natale offre, à +celui qui l'examinerait de quelques kilomètres de haut, le spectacle +fantastique auquel nous avons assisté. + +--Crois-tu, répliqua Fricoulet, que l'observateur qui aurait plané +au-dessus de l'Amérique centrale, au moment de notre départ du Cotopaxi, +n'aurait pas vu quelque chose d'approchant? + +--Je te l'accorde; mais il est peu probable que Jupiter ait, jusqu'à +présent, donné naissance à des êtres assez hardis pour faire ce que nous +avons fait. + +--D'abord, dit Séléna, Jupiter n'est pas habité. + +--Ce n'est pas l'opinion de l'astronome autrichien Litrow, dit +Fricoulet. + +--Il croit à l'habitabilité de Jupiter? s'écria la jeune fille. + +--Non seulement, il y croyait, mais il avait supputé quelles différences +profondes devaient exister entre leur vie et la nôtre, par suite de la +succession rapide des jours et des nuits. Selon lui, les Joviens +devaient posséder une singulière élasticité d'esprit et de corps. +«Combien peu de nous, dit-il, seraient satisfaits si les nuits ne +duraient que cinq heures et si nous devions nous éveiller aussi +rapidement. Les gourmets, surtout, doivent être fort embarrassés si, +dans l'espace de cinq heures, ils sont obligés de prendre trois à quatre +repas. Et nos femmes, donc, combien n'auraient-elles pas à se plaindre +de ces nuits si courtes, et des bals plus courts encore! elles qui +demandent, pour les préparatifs de leur toilette, presque le double +d'une nuit de Jupiter! Mais, par contre, les astronomes officiels des +observatoires de ce monde doivent être enchantés--si même l'atmosphère +jovienne leur permet de travailler;--ils ne doivent jamais être +fatigués!» + +--Est-ce que vous croyez à cela? demanda naïvement Mlle Ossipoff. + +--Non, mademoiselle, s'empressa de répondre en riant le jeune ingénieur; +et Litrow lui-même, s'il vivait de nos jours, ne l'écrirait plus; car +depuis lui, la science astronomique a fait des progrès et l'on sait +aujourd'hui bien des choses que l'on ignorait il y a quelques années. + +--Ce qui n'empêche pas M. Victorien Sardou d'avoir décrit les habitants +de Jupiter! riposta Gontran. + +--L'auteur de _Patrie_ a non seulement dépeint l'humanité jovienne, dit +Fricoulet avec un sérieux imperturbable, mais en neuf heures, bien que +ne sachant pas dessiner, il a gravé, à l'eau-forte, une vue de la +planète avec ses habitants et ses animaux. + +[Illustration] + +Séléna regardait fixement l'ingénieur, doutant qu'il parlât +sérieusement. + +--Voilà ce que c'est que d'être _médium_, ajouta-t-il. + +Il se fit un silence; puis Gontran s'écria: + +--En tout cas, si la planète elle-même est inhabitée, ses satellites +doivent être peuplés!... des globes aussi gros que Mars et Mercure. + +--Leur dimension ne serait pas une raison suffisante, répondit +Fricoulet, et tu devrais faire attention à la différence énorme de +situation qui existe entre les planètes que tu cites et les quatre +satellites joviens,... songe que ces derniers sont dix fois plus +éloignés du Soleil que ne l'est Mercure. + +--Je te prends en flagrant délit de contradiction! riposta M. de +Flammermont; ne m'as-tu pas dit, récemment, qu'il y a une analogie +indéniable entre les distances et les volumes relatifs de Jupiter et de +ses quatre satellites d'une part, et les quatre premières planètes et le +Soleil?... tu m'as bien dit aussi--et je ne l'ai pas rêvé--que Jupiter +est le véritable Soleil de ses quatre satellites, lesquels reçoivent de +lui un supplément de chaleur non à dédaigner, vu le peu de calorique que +leur envoie le Soleil? + +[Illustration] + +--Assurément, répondit l'ingénieur, je t'ai dit cela, et, en le disant, +je n'ai fait que t'exposer les théories de la plupart des savants. Il +n'est pas douteux que Jupiter est beaucoup plus utile à ses satellites +que ceux-ci ne peuvent lui être utiles à lui-même, en raison du peu de +lumière qu'ils lui envoient. D'ailleurs, les conjonctions supérieures de +ces trois astres s'opérant dans le cône d'ombre que Jupiter projette +derrière lui, sont entièrement perdues pour lui; en outre, comme les +lunes tournent dans le plan de l'Équateur, les régions polaires qui +auraient le plus besoin de lumière, ne les voient jamais, et jusqu'au +80e degré parallèle Nord et Sud, on ne peut voir ni le lever, ni le +coucher de ces satellites. + +Gontran haussa les épaules. + +--Alors, que voit-on? ricana-t-il,... rien! + +Et il ajouta, bougonnant: + +--C'était bien la peine que Galilée se donnât tant de mal pour découvrir +des mondes qui ne servent à rien. + +--Pardon, répondit en riant Fricoulet, ils servent tout au moins à ceux +qui les habitent. + +Séléna s'était levée et avait pris dans un tiroir un carton qu'elle +apporta mystérieusement aux jeunes gens. + +--Je vais vous montrer quelque chose d'intéressant, dit-elle. + +Elle défit les cordons qui fermaient le carton et en tira une feuille +parcheminée qu'elle déplia soigneusement; alors apparut une épreuve +photographique jaunie, passée, qu'elle prit du bout des doigts, avec +mille précautions. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Gontran. + +--Ça, répliqua la jeune fille en appuyant à dessein sur cette syllabe +prononcée trop dédaigneusement à son avis, par le comte, ça fait partie +du petit musée de mon père. C'est dans ce carton, qu'avant de quitter +notre petite maison de Pétersbourg, j'ai serré toutes les choses +auxquelles il tient plus qu'à sa vie peut-être. + +--Mais ceci, plus particulièrement, fit M. de Flammermont, qu'est-ce que +ça représente? + +--Ça a l'air d'une lunette, dit Fricoulet; oh! mais par exemple, d'une +lunette primitive. + +La jeune fille sourit. + +--Mon père a acheté cette épreuve très cher, à un Anglais qui visitait +en même temps que lui le musée de Venise et qui, à l'insu des gardiens, +avec un appareil de dimensions microscopiques, photographiait tous les +objets dignes d'attention. + +--Et ceci, répéta Gontran, sans prendre la peine de dissimuler sa +surprise, ceci représente quelque chose digne d'attention? + +--Mon Dieu! répondit la jeune fille d'un ton d'indifférence très +affecté,... il paraît que c'est la première lunette dont usa Galilée, et +qu'il se fabriqua lui-même... + +M. de Flammermont hocha la tête d'un air entendu. + +--En ce cas, murmura-t-il avec un sérieux imperturbable, je comprends +que cette épreuve ait un intérêt considérable aux yeux de votre père. + +--Je ne sais comment l'Anglais qui lui servait de compagnon de voyage +s'y est pris,... mais il paraît qu'il avait réussi à gratter avec son +canif une petite parcelle de la lunette et qu'il l'avait mise dans le +médaillon pendu à sa chaîne de montre. + +Les deux jeunes gens ouvraient des yeux énormes. + +--C'était un fou, cet Anglais... + +--Non, c'était simplement un astronome qui avait fait le voyage, de +Londres à Venise, dans l'unique but de venir contempler la lunette de +Galilée... Mon père lui a proposé des sommes relativement considérables +pour partager avec lui la parcelle de plomb qu'il avait dérobée... +L'autre n'a jamais voulu y consentir. + +--Une parcelle de plomb! avez-vous dit, s'écria Gontran; c'était donc +une lunette en plomb? + +--Mais oui, dit Fricoulet; c'était un tube de plomb au bout duquel il +adapta une lentille plano-convexe et une lentille plano-concave;... +c'était rudimentaire, mais il faut songer que Galilée fabriqua cet +instrument sur le simple ouï-dire d'une invention faite par un Belge +tendant à rapprocher les objets. + +--Mais comment arriva-t-il à ce résultat? + +--Il supposa que ce rapprochement devait résulter de l'agrandissement +causé par la réfraction de l'image à travers la lentille. + +Et Fricoulet ajouta, en examinant d'un oeil attendri l'épreuve +photographique qu'il avait prise des mains de Séléna. + +--Dire que c'est avec cet instrument informe que ce grand savant a fait +la plupart des découvertes célestes! + +--Parbleu! riposta Gontran quelque peu narquois,... tout était à +découvrir dans le ciel. + +Puis se penchant vers l'épreuve: + +[Illustration] + +--Qu'est-ce que c'est que cette date que je vois là, dans un coin, +inscrite à l'encre: 7 janvier 1610. + +--C'est la date à laquelle Galilée, grâce à cette lunette rudimentaire, +aperçut, pour la première fois, les satellites de Jupiter. + +--Comment! murmura Gontran, les satellites de Jupiter datent de cette +époque-là? + +Voyant Fricoulet sourire, il reprit: + +--Je veux dire que je croyais leur découverte plus récente. + +--Non pas, le 7 janvier 1610 Galilée remarqua, à gauche de Jupiter, deux +petites étoiles et une à droite; il crut, tout d'abord, qu'il s'agissait +simplement là d'étoiles fixes; mais, le lendemain, les trois étoiles +étaient passées à droite; le surlendemain, il n'en vit plus que deux, et +toutes les deux à gauche; enfin, le 13, c'est-à-dire six jours après sa +première observation, il fut donné à Galilée d'apercevoir les quatre +satellites. À partir de ce moment, ses études marchèrent rapidement, et +bientôt après, les mouvements des satellites joviens étaient réglés et +leurs orbites calculés... Hein! qu'en penses-tu? + +[Illustration] + +M. de Flammermont répliqua: + +--Je pense, tout simplement, que si Galilée n'avait point fait ce que tu +dis là,... il ne serait pas Galilée. + +Fricoulet leva les épaules. + +--Et s'il n'avait fait que cela, s'écria-t-il. + +Puis, frappant de la main le carton dans lequel Séléna avait déjà +resserré la précieuse relique. + +--Dire que c'est grâce à ce bout de plomb que la science astronomique +fit si soudainement et si rapidement un pas de géant;... car, dans cette +même année, Galilée, après avoir découvert les satellites de Jupiter, +découvrit également les anneaux de Saturne. + +Séléna se prit à sourire. + +--Je crois, dit-elle doucement, que vous faites erreur, monsieur +Fricoulet. + +L'ingénieur regarda la jeune fille avec surprise. + +--Comment, répéta-t-il, ce n'est pas pendant l'été de cette même année +de 1610 que Galilée... + +D'un geste de la main, Mlle Ossipoff l'arrêta: + +--Excusez-moi, fit-elle, si je me permets de vous interrompre, mais +c'est dans l'intérêt de mon bonheur que je vous parle. + +--Mon Dieu! mademoiselle, répliqua Fricoulet de plus en plus ébahi, je +vous serais très reconnaissant de vouloir bien me dire quelle relation +il peut bien y avoir entre Saturne et votre bonheur. + +--C'est bien simple, mon bonheur est tout entier suspendu aux lèvres de +M. de Flammermont; que mon père ait seulement des soupçons sur les +connaissances scientifiques de mon fiancé, et voilà tout mon rêve +détruit;... il importe donc que ce cher Gontran n'entende rien qui +puisse l'induire en erreur et, précisément, il me semble que vous vous +trompez lorsque vous attribuez à Galilée la découverte des anneaux de +Saturne... + +Fricoulet fit un bond sur lui-même. + +--Comment! s'exclama-t-il. + +--Vous comprenez, reprenait Séléna souriant toujours avec son même +calme, que j'ai maintes fois entendu mon père parler de Saturne. À son +retour d'Italie, il a même fait une conférence sur Galilée et ses +découvertes... cette conférence, c'est moi qui en ai mis les notes au +net... il a même fallu que je serve d'auditoire à mon père avant qu'il +se décide à parler en public... car il est aussi timide que savant... + +--Mademoiselle, répondit respectueusement Fricoulet, tout ceci est fort +bien, mais... + +--Vous ne vous rappelez donc plus ceci? + +[Illustration] + +Et Mlle Ossipoff, prenant sur la table un carré de papier, y +inscrivit rapidement la ligne suivante. + +_Smaismrmilmepoetaleumibunenugttaoiras_. + +Et elle tendit le papier à l'ingénieur qui s'écria: + +--Vous avez raison... ou, du moins, c'est moi qui me suis mal expliqué; +j'ai voulu dire simplement que Galilée avait, le premier, découvert que +Saturne n'était point une planète ordinaire et isolée, comme on l'avait +cru jusqu'alors. + +--En ce cas, nous sommes d'accord, murmura la jeune fille. + +Cependant Gontran avait jeté les yeux, lui aussi, sur le papier. + +--Qu'est-ce que c'est que ce galimatias? demanda-t-il, on dirait un +logogriphe. + +--C'en est un aussi... Galilée était de nature cachotière et lorsqu'il +n'avait pas l'explication bien nette d'un phénomène scientifique, il en +prenait note de façon à ce que personne ne pût se servir de ses premiers +travaux pour marcher sur ses brisées. + +--Tout cela ne me dit pas ce que signifie ce chaos de lettres, fit M. de +Flammermont. + +--Dans la pensée de leur auteur, il signifiait que la planète lui était +apparue ayant, de chaque côté, un appendice lumineux; c'est pourquoi il +la désignait sous la dénomination de tricorbs... Après avoir, pendant +fort longtemps, cherché à découvrir le secret caché sous cette énigme, +Kepler crut avoir trouvé et assembla les lettres brouillées de la +manière suivante: _Salve umbistineum geminatum Martia Proles!_ Ce qui +veut dire: Saluez les Gémeaux qui sont la progéniture de Mars... et il +annonça urbi et orbi que Galilée venait de découvrir à Mars deux +satellites. + +[Illustration] + +Aussitôt l'astronome de Florence démentit cette fausse nouvelle en +donnant à ce chaos alphabétique sa forme véritable: _altissimum planetam +tergeminum observavi_. Traduction: j'ai observé que la planète la plus +élevée est trijumelle. + +--Ce qui est faux, déclara Gontran; je m'étonne qu'un grand savant comme +Galilée... + +--Mon cher, répondit l'ingénieur, il ne faut pas accuser les hommes sans +bien connaître les faits. Or, tu ne sais sans doute pas que, par suite +des mouvements de Saturne et de la Terre, les anneaux se présentent à +nous par la tranche, tous les 15 ans et deviennent invisibles. C'est ce +qui arriva en l'année 1612, où Galilée vit soudainement disparaître ses +deux étoiles... il en chercha vainement l'explication, et, découragé, +cessa de s'occuper de ce problème. + +--Il n'avait qu'à supposer, dit plaisamment Gontran, que Saturne, fidèle +aux traditions mythologiques, avait dévoré ses enfants. + +Et il ajouta: + +--Tu m'induisais donc en erreur, tout à l'heure, en prétendant que +Galilée était l'inventeur des anneaux de Saturne. + +[Illustration] + +--Je l'ai reconnu, répondit sèchement l'ingénieur; tu ne contestes pas, +je suppose, l'_errare humanum est_? + +--Bref,... quel est le véritable inventeur? + +--C'est Huygens qui, en 1659, publia la vérité sur les mystères de +Saturne; mais, trouvant sans doute que Galilée avait été trop clair dans +son mode de publication, il adopta celui-ci. + +Et Fricoulet traça, sur le même papier où se trouvait déjà l'anagramme +de Galilée, les bizarres assemblages de lettres qui suivent: + +_aaaaaaa, ccccc, d, eeeee, g, h, iiiiiiii, llll, mm, nnnnnnnnn; oooo, +pp, q, rr, s, ttttt, uuuuu_. + +Les yeux de Gontran s'agrandirent, épouvantés: + +[Illustration] + +--Et cela veut dire? balbutia-t-il. + +--_Annulo cingitur, tenui, plano, nusquam cohoerente, ad eclipticam +inclinato_,... tu saisis? + +M. de Flammermont ricana: + +--Je n'ai pas encore tellement perdu le souvenir de Molière que je ne +puisse comprendre son latin! ton galimatias signifie simplement: il est +entouré d'un anneau léger, n'adhérant à l'astre en aucun point et +incliné sur l'écliptique. + +--Mon cher Gontran, dit alors Séléna, voulez-vous me permettre de vous +donner un conseil? + +--Parlez fit le jeune homme avec empressement. + +--Vous devriez vous mettre un peu au courant de la question, de façon à +pouvoir soutenir victorieusement, avec mon père, la conversation qui, +d'un moment à l'autre, ne peut tarder à tomber sur Saturne. + +M. de Flammermont regarda sa fiancée d'un air piteux. + +--Vous croyez, balbutia-t-il, que c'est bien utile? + +--C'est plus qu'utile, c'est indispensable. + +Le jeune comte ne put retenir un formidable bâillement. + +Fricoulet se mit à rire et s'adressant à Mlle Ossipoff. + +--Vous le rendrez fou, ce pauvre Gontran, dit-il, avec toutes ces +planètes et tous ces satellites. + +--Sans compter, riposta le fiancé de Séléna, que mon _vade mecum_--les +_Continents célestes_--s'étend longuement sur ce sujet et que, d'un +moment à l'autre, votre père peut arriver, me _pousser une colle_, et +alors... + +Il eut un geste qui signifiait qu'alors c'était le rêve de bonheur +détruit. + +La jeune fille demeura un moment pensive; puis un sourire effleura ses +lèvres, et elle dit: + +--Attendez un moment. + +Légère comme un oiseau, elle sortit de la machinerie, gravit les degrés +qui conduisaient aux cabines supérieures et revint, au bout de cinq +minutes, tenant à la main un mince rouleau de papier qu'elle tendit à M. +de Flammermont, avec ces mots: + +--Voici votre affaire. + +--Qu'est-ce que cela? demanda le jeune homme en détachant une faveur +bleue, fanée, fripée, qui servait d'attache aux papiers. À peine y +eût-il jeté les yeux qu'il s'écria: + +--Votre écriture. + +Et aussitôt, lisant les lignes écrites en tête des premiers feuillets. + + CONFÉRENCE FAITE PAR M. MICKHAIL OSSIPOFF + + SUR LE SYSTÈME DE SATURNE + + _le 15 février 1878_. + +--Oui, dit Séléna, c'est la fameuse conférence dont je vous parlais tout +à l'heure, et que mon père a faite à son retour d'Italie: leurs Altesses +Impériales, les grands-ducs, y assistaient. C'est même à cette occasion +que mon père a été décoré de l'ordre de l'Aigle rouge. + +[Illustration] + +Et elle ajouta: + +--Vous trouverez là-dedans tout ce qu'il est indispensable de savoir: +car mon père ne m'y a fait écrire que les points principaux qui devaient +lui servir de points de repère dans ses développements scientifiques et +philosophiques;... en moins de vingt minutes, vous pouvez avoir lu et +relu ces quelques feuillets suffisamment pour vous en assimiler le +contenu. + +Docilement, M. de Flammermont était allé s'asseoir dans un coin de la +machinerie; puis il ouvrit le registre et commença sa lecture. + +Ossipoff débutait par un résumé historique; il établissait que, des cinq +planètes connues des anciens, Saturne était celle qui avait dû être +découverte une des dernières à cause de son éclat inférieur à celui de +Vénus, de Jupiter et de Mars. Mercure venait après; il passait ensuite +en revue le rôle joué par cet astre chez les différents peuples de +l'antiquité suivant leur religion, il répétait l'opinion de l'astronome +Purtos, d'après lequel l'anneau de Saturne était connu des anciens, +parce qu'on aurait retrouvé dans les ruines de Ninive le dieu assyrien +Nisroch (Saturne) enveloppé d'un anneau. + +[Illustration] + +[Illustration] + +Gontran passa rapidement là-dessus pour arriver à ce qui avait pour lui +un intérêt immédiat. + +«Saturne, disaient les notes du savant russe, constitue, avec ses +anneaux multiples et ses huit lunes tournant autour de lui en des +périodes diverses, un véritable univers. + +Cette planète se meut autour du Soleil, suivant un orbite de 720 +millions de lieues de diamètre et de 2 milliards 215 millions de tour, +c'est-à-dire presque dix fois plus longue que l'orbite terrestre. Pour +parcourir cette distance immense, Saturne, qui ne franchit que 9,500 +mettes à la seconde, met 29 années terrestres et 67 jours; quant à +l'orbite parcourue, elle est d'une excentricité telle qu'à son +périhélie, Saturne est plus rapproché du Soleil de quarante millions de +lieues qu'à son aphélie. + +«De l'observatoire de Poulkowa, poursuivait Ossipoff, j'ai mesuré l'arc +sous-tendu par Saturne et cet arc, suivant les distances de la planète, +varie de quinze à vingt secondes, ce qui me permet d'attribuer à Saturne +un diamètre dix fois plus long que celui de la Terre, soit 30,000 +lieues. Saturne est donc d'un volume à peu près égal à celui de Jupiter: +sa circonférence, à l'équateur, est de 100,000 lieues, ce qui constitue +une surface quatre-vingt-dix fois plus considérable et un volume sept +cent vingt fois plus grand que la surface et le volume terrestres. + +«Mais, tandis que le diamètre équatorial est de 30,500 lieues, l'axe +vertical n'en mesure que 27,450, si bien que la planète est encore plus +aplatie aux pôles que Jupiter; et l'on peut établir, en ce qui concerne +l'aplatissement polaire, la proportion suivante: + +Terre: 1/289.--Jupiter: 1/15.--Saturne: 1/10. + +«De tout ce qui précède, il résulte que les conditions physiques, à la +surface de Saturne, sont totalement différentes de ce qu'elles sont sur +la Terre; elles se rapprochent plutôt de celles de Jupiter. Ainsi, non +seulement la pesanteur y est plus faible que sur notre planète, mais +encore cette pesanteur varie du pôle à l'équateur par suite de la force +centrifuge développée par le mouvement rapide de rotation, dans de +telles proportions que, si la planète tournait seulement deux fois plus +vite, les objets ne pèseraient plus rien dans les régions équatoriales.» + +Gontran suspendit sa lecture et s'adressant à Fricoulet, lui dit: + +--Voilà une chose que je ne comprends pas. + +Et il lui répéta le paragraphe précédent. + +--Tu as dû voir, répondit-il, qu'il y a une grande différence entre le +diamètre équatorial et le diamètre polaire? + +--Oui, quelque chose comme 3,000 lieues. + +--Eh bien! c'est ce qui produit cette différence dans la pesanteur; +ajoute à cela l'attraction contraire de l'anneau qui contribue encore à +diminuer la pesanteur; d'ailleurs, si tu veux en avoir une preuve... + +Il prit Gontran par le bras, l'amena devant le télescope braqué sur le +disque saturnien et lui dit: + +--Aperçois-tu des bandes nuageuses analogues à celles de Jupiter qui +coupent le disque, parallèlement à l'équateur. + +--Oui, répondit le comte après quelques secondes d'observation. + +--Maintenant, aperçois-tu, le long de l'équateur même, une bande un peu +plus forte et un peu plus foncée? + +Sur un grognement affirmatif de M. de Flammermont, l'ingénieur ajouta: + +--Ceci est une preuve de l'attraction considérable exercée par l'anneau +sur la planète, car on suppose fortement cette bande de n'être pas autre +chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux énorme,... il doit exister, +sur ce monde étrange, des marées atmosphériques et maritimes +prodigieuses. + +[Illustration] + +--Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de +Saturne était extrêmement rapide; comment le sait-on? + +--Ossipoff n'en parle-t-il donc pas? + +--Il a mis simplement, souligné au crayon rouge: durée de rotation 10 +heures 16 minutes... et c'est tout. + +--On a opéré pour Saturne comme pour d'autres planètes, en suivant, d'un +bord à l'autre du diamètre, une tache de l'atmosphère. Cette durée de 10 +heures 16 minutes a été établie en 1793 par Herschell et confirmée plus +récemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington. + +--Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils +doivent avoir un nombre considérable de saints et de saintes. + +--Pourquoi? + +--Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an. + +--C'est juste, dit en souriant Fricoulet. + +Séléna demanda: + +--Eh bien! avancez-vous? + +--Cela ne va pas vite, répondit Gontran; si ce que je lis n'était pas +écrit de votre charmante écriture, je crois bien que je m'endormirais. + +--Où en êtes-vous? fit la jeune fille. + +--Aux saisons. + +Il allait reprendre sa lecture; l'ingénieur lui dit: + +--Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te +rappeler ceci: axe de rotation incliné sur le plan de l'orbite de 64° +18' ce qui donne à l'obliquité de Saturne sur l'écliptique 25° 42', à +peu près la même chose que pour la Terre: saisons saturniennes et +saisons terrestres se ressemblent donc quant à la division des zones; +pour ce qui est de la durée, c'est une autre paire de manches. Sur +Saturne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver durent chacun sept +ans: chaque pôle et chaque côté de l'anneau restent, durant quatorze ans +et huit mois, sans soleil! + +--Eh bien! s'écria M. de Flammermont, voilà des latitudes qui ne me +plairaient guère à habiter. + +--Parce que?... + +--Parce qu'il me faut la chaleur à moi... et que... + +L'ingénieur se mit à sourire.. + +[Illustration] + +--Ce n'est pas le Soleil qu'aperçoivent les habitants de l'équateur +saturnien, répondit-il, qui doit leur brûler la peau... étant +quatre-vingt-dix fois moins étendu en surface, il envoie forcément à +Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur. + +--Alors,... on doit grelotter... + +--Non, car il faut supposer que la planète dont l'énorme volume a +retardé le refroidissement, tire d'elle-même la chaleur qui lui est +nécessaire... + +--Ça, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due à ton +imagination fertile. + +--Non pas, c'est une déduction logique des faits scientifiques reconnus. + +--Et ces faits scientifiques sont?... + +--L'existence indubitablement constatée de la vapeur d'eau dans +l'atmosphère saturnienne. + +--Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse là-bas une température +supportable? + +--Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur +solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu'à l'état solide de la +glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, conséquemment plus +de ces variations météorologiques remarquées dans Saturne et semblables +à celles observées sur Jupiter, quoique moins intenses. + +--Et dans l'anneau, demande Séléna, existe-t-il aussi de la vapeur +d'eau? + +--Jusqu'à présent, la spectroscopie n'en a relevé aucune trace, ce qui +fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphère, ou du moins une +si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres. + +--Ce qui n'empêchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous +proposer--et au besoin--de nous imposer une promenade dans les anneaux, +si la fantaisie lui en prend. + +Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX + +EN ROUTE POUR SATURNE + + +[Illustration] + +Dix-huit millions de lieues restaient à franchir avant d'arriver à +Saturne dont le disque, à présent, ne mesurait pas moins de quatre +degrés, et allait grossissant, d'heure en heure, détachant sa face d'un +bleu pâle sur l'obscurité veloutée de la voûte céleste. + +C'était encore une dizaine de jours de navigation, et Gontran s'amusait, +comme un enfant, à effacer d'une sorte d'horaire qu'il s'était fabriqué, +chaque centaine de mille lieues parcourues, qui le rapprochaient +d'autant du moment où il lui serait possible de sortir de sa cage en +lithium et de s'étirer un peu les membres. + +--Il me semble que je me racornis! disait-il en plaisantant à +Fricoulet,... j'ai même une crainte sérieuse, c'est de ne plus savoir me +servir de mes membres--songe donc, cinq mois de captivité!... il n'en +faut pas davantage pour perdre l'usage des bras et des jambes. + +--Tu plaisantes, n'est-ce pas? répondit l'ingénieur. + +--Non pas; je parle sérieusement. Est-ce que tu ne penses pas, toi +aussi... + +--Je pense que l'histoire est là pour nous prouver que des individus, +après avoir pourri durant, non des mois, mais des années à la Bastille, +au Châtelet ou en tout autre lieu de délices de même nature, en sont +sortis aussi ingambes que lorsqu'ils y étaient entrés. + +[Illustration] + +M. de Flammermont se frappa la poitrine. + +--Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de +respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent +d'air frelaté. + +Fricoulet fronça comiquement les sourcils. + +--Eh! dis donc, répliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air +frelaté! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-là!... ensuite, +depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter à merveille. + +Le jeune comte hocha la tête. + +--Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est +malade. + +Et son doigt se posait sur le côté gauche de la poitrine. + +--Le coeur! ricana l'ingénieur. + +Gontran poussa un soupir formidable. + +--C'est long,... diablement long ces fiançailles. + +--Mon cher, répondit gravement l'ingénieur, il est des nations chez +lesquelles les fiançailles durent des années... + +--Mais c'est que voilà précisément des années que Séléna et moi sommes +fiancés... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si +bien que j'endure le supplice de Tantale. + +[Illustration] + +Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie: + +--Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu +que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable +que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un +jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au +front!... + +[Illustration: Le globe des Saturniens est très vieux, puisque sa +création se perd dans la nuit des temps.] + +Et s'animant soudain: + +--Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette +existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon... + +Fricoulet haussa philosophiquement les épaules. + +--Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,... +c'est à M. Ossipoff. + +--Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses, +ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire +entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire +si ardemment? + +--Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis +faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques +que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous +arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que +l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde; +ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous +perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver +là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le +second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors, +c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend. + +[Illustration] + +Et alors l'ingénieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui +concernait les vivres, il restait une provision d'azote liquéfié et de +liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs +pendant cinq mois encore. + +Les matières pour la fabrication de l'air respirable étaient en assez +grande quantité pour permettre de n'envisager les probabilités +d'asphyxie qu'après une période de temps semblable. + +Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour à l'autre, c'était +d'électricité. + +Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on +leur demandait non seulement la force nécessaire pour actionner le +propulseur, mais encore de la lumière et de la chaleur, cette dernière, +indispensable pour compenser l'abaissement de la température: à la +distance à laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en +recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable +à un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour +ainsi dire pas. + +[Illustration] + +Si bien que les accumulateurs, surmenés, ne contenaient plus que pour +quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprévues +n'obligeassent pas les voyageurs à leur demander un nouvel effort. + +--Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet après avoir terminé cet exposé, la +situation est fort nette: ou nous arrêter pour nous ravitailler, et Dieu +sait quand nous serons de retour, ou continuer à aller de l'avant, et +alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie. + +--Oh! c'est à se casser la tête, grommela Gontran. + +Et il ajouta: + +--En ce qui me concerne, je préférerais continuer le voyage sans arrêt. + +--Sans arrêt! répéta derrière les deux jeunes gens une voix courroucée. + +Ils se retournèrent: Ossipoff était là, immobile, les bras croisés, les +couvant d'un regard plein d'indignation. + +--Ainsi, dit-il, nous nous serons proposé un but grandiose: parcourir +l'immensité céleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous +nous arrêterions en si beau chemin!... Ah ça! monsieur de Flammermont, +êtes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous +renonceriez de gaieté de coeur à toutes les merveilles que nous promet la +visite de ce monde étrange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc +que tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'est rien en comparaison +de ce que nous promet l'avenir. + +--De gaieté de coeur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous +trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rêves merveilleux qui +m'avaient hanté... Cependant, il est un autre rêve, bien antérieur à +tous ceux-là, dont la réalisation est le but de ma vie... + +Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage, +lui coupa la parole. + +--D'ailleurs, M. Fricoulet a dû vous démontrer qu'un arrêt sur Saturne +était indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage. + +Gontran, irrité de n'avoir pu achever sa phrase, haussa légèrement les +épaules. + +--Sérieusement! monsieur Ossipoff, s'écria-t-il, comptez-vous trouver, +sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin? + +--En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit. + +--Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spéculer sur des +probabilités aussi hasardeuses que celles-là. + +Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur. + +--En vérité!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que +l'univers de Saturne est habité et habité par une race probablement +beaucoup mieux conformée et beaucoup plus intelligente que la nôtre. +C'est dans cette sphère supérieure que doit exister le vrai bonheur. + +--Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les éléments,... qui nous +sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,... +c'est à de l'électricité et à de l'air respirable. + +Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de +stupéfaction indignée, jeta ses bras au plafond. + +Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura à l'oreille: + +[Illustration] + +--Le pauvre garçon n'a pas sa raison. + +--Pourquoi cela? répondit à haute voix l'ingénieur; je trouve, au +contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant à moi, je ne cache pas +que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les +Saturniens répondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en +réalité, autant supérieurs aux Martiens que les Martiens sont supérieurs +à la majeure partie de l'humanité terrestre. + +--À en croire M. Ossipoff, ricana irrévérencieusement M. de Flammermont, +ce serait, dans l'Univers céleste, comme chez Nicolet: toujours de plus +fort en plus fort! + +--Vous me direz, continua l'ingénieur, que le globe des Saturniens est +très vieux; c'est très vrai, puisque l'époque de sa création se perd +dans la nuit des temps, époque à laquelle notre planète, pas plus que +Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste à savoir comment nous +parviendrons à nous entendre avec ces philosophes extra-humains. + +Ossipoff secoua la tête d'un air confiant. + +--Ce qui nous est arrivé sur la Lune, Vénus et Mars devrait vous donner +espoir pour la manière dont nous nous tirerons d'affaire en ces +circonstances nouvelles, répondit-il. + +Gontran haussa les sourcils d'un air effaré. + +--Mais réfléchissez-vous, répliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu +pour surprendre la clef du langage des Sélénites, des Vénusiens et des +habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre séjour +indéfiniment? + +[Illustration] + +--Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est +rien en comparaison de celui qui nous reste à parcourir pour accomplir, +en son entier, notre voyage interplanétaire!... Songez qu'il nous faut +visiter, après Saturne, les trois derniers mondes de notre système +solaire: Uranus, Neptune et la planète transneptunienne de Babinet. Il +faut donc nous hâter... + +--Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire +ironique. + +Et comme le vieillard s'était brusquement tourné vers lui avec un regard +interrogateur: + +--Avez-vous réfléchi à ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda +tranquillement l'ingénieur: En donnant à notre appareil toute la vitesse +dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert +de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidité de 81,000 mètres par +seconde, soit 72,000 lieues à l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000 +lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous +disant que, si Saturne gravite à une distance moyenne de 355 millions de +lieues du Soleil, Uranus se trouve à 700 millions de lieues, Neptune à +un milliard cent millions et la planète transneptunienne à un milliard +850 millions de lieues du centre du système planétaire... + +--Après? après? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense, +l'intention de nous faire un cours d'astronomie, à M. de Flammermont et +à moi? + +[Illustration] + +--À Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable sérieux; +seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les +nuages, vous vous emballez sur la théorie, sans vous préoccuper le moins +du monde de la pratique. Voilà pourquoi je me permets, moi, humble +mécanicien-constructeur, qui ne connais rien aux étoiles, mais auquel +ces questions terre à terre de la pratique sont familières, d'attirer +votre attention sur certains détails. + +M. Ossipoff donnait des marques non équivoques d'impatience. + +--Au fait, dit-il. + +--Si donc, poursuivit l'ingénieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois +et demi pour venir de Mars à Saturne, il est facile de calculer et de se +rendre compte que, pour atteindre Uranus--et en raison de la situation +astronomique de cette planète,--il nous faudra 300 jours, c'est-à-dire +dix mois entiers; reste Neptune à laquelle nous arriverons en 218 jours +ou sept autres mois. Quant à la planète transneptunienne, je n'en parle +pas, et pour cause; sa situation étant absolument inconnue. + +Gontran paraissait positivement atterré. + +--Pour me résumer, continua Fricoulet, et pour récapituler tout ce +voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les planètes inférieures +et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enfermés dans ce +véhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de +deux ans que nous avons quitté la Terre... Eh bien! franchement, +monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit +mois encore cloîtrés dans ces cloisons de métal, surtout si vous voulez +bien réfléchir à ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons à plus +d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous +résigner à une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit +mois, pour regagner notre planète natale. + +--Cela fera un total de cinq années et plus! gémit Gontran. + +Ossipoff haussa les épaules, et, jetant sur son futur gendre un regard +de pitié: + +--En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état +d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui +devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans! + +Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante: + +--Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de +tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre +situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte, +pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le +voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres, +les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes... + +Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait: + +--Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol, +jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et +poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la +chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage +prodigieux, de planète en planète. + +[Illustration] + +--Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur +l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de +ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au +contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion +s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,... +mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je +vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre +retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune +fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le +demande, est-ce drôle? + +Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces +paroles. + +--Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas +tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,--bien que, comme vous +le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés +astronomiques,--je ne me plaindrais pas... + +[Illustration] + +De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre +visite à tous ces mondes et de constater _de visu_ toutes les bêtises +que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là +n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi, +je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui +soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de +retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu +vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai, +à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier +timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés. + +--À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé. + +[Illustration] + +--Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou +plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous +n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos +compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons--raisons +qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer +dans leurs foyers;--et en ce qui me concerne, je vous le déclare très +net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de +l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à +la folie, et l'autre au désespoir! + +Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de +Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie: + +--À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé! + +Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience: + +--Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous +à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et +l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage? + +Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une +perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui. + +[Illustration] + +Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé: + +--Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je +suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à +mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez. + +Et il ajouta d'une voix sourde: + +--Fatale passion! + +Gontran haussa prodigieusement les sourcils. + +--Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection +que je porte à votre fille? + +--À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi, +voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du +choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de +s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour +en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un +collaborateur... + +D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit: + +--Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par +trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est +grâce à moi, mon cher monsieur--sans moi, sans mon imagination si +prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de +remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de +Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui +donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore +grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de +Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète +mercurienne.--Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai +songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la +comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve +cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte +vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de +locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?... + +[Illustration] + +Et après avoir prononcé tout cela d'une seule traite, Gontran, à bout de +souffle, eut cependant la force d'ajouter: + +--Décidément, vous n'êtes qu'un ingrat. + +Sous cette accusation, qu'au fond il savait méritée, le vieillard bondit +comme s'il eut été soudainement cinglé par la lanière d'un fouet. + +--Eh bien! vous vous trompez, répliqua-t-il; non, je ne suis pas un +ingrat, et la preuve, c'est qu'en considération de tous les services que +vous venez d'énumérer, je me résigne à ne point aborder sur Saturne ni +sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les étudier au +passage, et, après avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de +virer de bord et de revenir à toute vitesse. + +Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'étendue, M. de +Flammermont se précipita vers les mains du vieillard. + +--Vous êtes bon! murmura-t-il. + +--Mais peu sérieux, reprit Fricoulet; vous-même, tout à l'heure, avez +reconnu qu'il était indispensable d'aborder sur Saturne pour nous +ravitailler, et voilà que, maintenant, vous venez dire tout le +contraire... Quant à moi, je le déclare, je ne prends plus la +responsabilité de la manoeuvre du bateau si l'on ne me fournit pas +l'électricité nécessaire au moteur... + +[Illustration] + +--À quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur. + +--À ceci: Que votre combinaison, tout en étant inspirée par un bon +naturel, n'est cependant pas suffisante. + +--Que concluez-vous donc? + +--Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes +d'électricité, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, à +votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre +patrie terrestre... + +À mesure que l'ingénieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait +sous le coup d'une violente colère; ses lèvres tremblaient, +blêmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants éclairs. + +Il marcha droit à Fricoulet, les poings serrés, comme s'il le voulait +battre: + +--Arrêter mon voyage interplanétaire en son milieu! s'écria-t-il d'une +voix rauque, voir les espérances de toute ma vie près de se réaliser, et +y renoncer de moi-même, briser en plein essor mon rêve sublime pour +revenir sur ce mondicule grotesque que je méprise! Mais vous êtes fou, +monsieur Fricoulet, oui, vous êtes fou!... Demandez-moi tout ce que vous +voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!... +jamais,... tuez-moi plutôt! + +--Vous m'accusez de folie! riposta l'ingénieur; n'est-ce pas plutôt vous +qu'il en faut accuser?... La lumière et la chaleur solaires vont sans +cesse diminuant, et bientôt nous serons soumis à la température même de +l'espace, c'est-à-dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante +degrés au-dessous de zéro... Poursuivre cette exploration, c'est courir +au devant d'une mort aussi certaine qu'épouvantable,... je sais que +votre âme de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi, +est-ce à votre coeur de père que je fais appel, et je vous demande si +vous aurez la cruauté de voir votre fille expirer dans ces terribles +souffrances que vous-même aurez provoquées? + +[Illustration] + +Ossipoff ne répondit pas: il avait caché son visage dans ses mains, et, +à certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait. + +Fricoulet poursuivit: + +--En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'étend pas +jusqu'à Neptune, vous le savez bien; son aphélie correspond seulement à +l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera défaut bien avant que vous +n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une +considération--toute matérielle, celle-là--et qui vaut bien les +considérations morales. + +Nouveau silence de la part d'Ossipoff. + +L'ingénieur lança à Gontran un regard qui signifiait: + +--Nous le tenons! + +Le jeune comte remercia d'un coup d'oeil son ami, pour le fier coup de +main qu'il venait de lui donner. + +Le vieillard s'écria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage +sillonné par les larmes qu'il avait versées, mais animé d'une volonté +indomptable: + +--Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos +arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur +quoi je base ma croyance, je ne saurais vous répondre,--il s'agit de +pressentiments. + +Et comme il voyait Gontran hausser légèrement les épaules, tandis qu'il +surprenait sur les lèvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta: + +--Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je +crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me +traiter de fou, rien n'ébranlera ma résolution; je suis décidé à pousser +de l'avant, toujours et quand même. + +Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant +avec violence la porte derrière lui. + +[Illustration] + +Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardèrent un moment +silencieux, littéralement abasourdis. + +--Eh bien? fit le premier. + +--Eh bien? répéta le second. + +--Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe. + +--Il nous considère absolument comme des zéros. + +--Libre à lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve +que, dans le plateau de la balance, ma peau a le même poids que la +sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison +nous commande de faire... + +--Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou +de Farenheit. + +Et il ajouta: + +--Alors, que décidons-nous? + +--Ce que nous avons décidé tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite +mettre le cap sur la Terre. + +--Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer +parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette planète comme +sur les autres mondes,... et, une fois ravitaillés... + +Gontran paraissait pensif. + +--À quoi songes-tu? demanda l'ingénieur. + +--Je me demande en ce moment si l'atmosphère de Saturne est de la même +composition chimique que l'atmosphère terrestre... Je t'avoue qu'il me +serait fort pénible d'être obligé, pour aller et venir sur cette +planète, d'endosser nos maudits respirols. + +Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complète ignorance. + +--Je ne pourrai te renseigner à ce sujet, répondit-il, que lorsque nous +y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je soupçonne fort ce +monde annulaire de nous réserver bien des surprises. + +--Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densité semblable +et une atmosphère aussi épaisse que celle de Jupiter, nous allons encore +en voir de grises... + +[Illustration] + +Il haussa les épaules. + +--Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie, à la grâce de +Dieu! + +Ce fut sur ce mot que se termina la conversation. + +Fricoulet retourna à son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac où il +se mit à feuilleter avec ardeur les _Continents célestes_, cherchant à +lire entre les lignes et à deviner ce que le célèbre astronome, son +homonyme, pensait du monde nouveau où la nécessité de la situation les +contraignait d'aborder. + +* * * + +Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la scène regrettable que nous +avons rapportée plus haut. + +Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire, à vue d'oeil, présentait +maintenant un disque énorme. + +Gontran l'ayant mesuré au micromètre, lui trouva un diamètre double de +celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens. + +Bien que ce rôle de savant, imposé par les circonstances, lui pesât fort +et l'eût dégoûté entièrement du penchant qu'il eût pu avoir pour +l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgré toutes ses préoccupations, +malgré tous ses déboires, se désintéresser tout à fait des merveilles +célestes qui l'entouraient. + +[Illustration] + +Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans +les _Continents_, des détails surprenants, Saturne l'intriguait +beaucoup; il lui était possible de distinguer maintenant, avec assez de +netteté, les anneaux qui entourent la planète, et à chaque instant il +interrogeait Fricoulet. + +Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux présentaient tour à +tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, ébahi, +demanda: + +--Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas +très bien. + +--C'est fort simple, cependant; l'année saturnienne est égale à +vingt-neuf années terrestres, il en résulte que chaque face de l'anneau +se trouve plongée dans la nuit durant quatorze ans et six mois. + +Séléna, qui était occupée à un travail de couture, dit alors: + +--Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce +pas? + +--Non, mademoiselle; on suppose,--car le monde scientifique n'a jusqu'à +présent, à ce sujet, que des données fort vagues--on suppose que ces +anneaux sont formés d'une infinité de corpuscules, peu séparés les uns +des autres et arrivant, vu leur éloignement, à former, aux yeux des +habitants de la planète, une masse compacte. + +[Illustration: La face obscure de l'anneau venait de paraître +phosphorescente; on eût dit un gigantesque incendie.] + +Et l'ingénieur ajouta avec un sourire: + +--Mais cela vous intéresse-t-il beaucoup, mademoiselle? + +--Oh! seulement à ce point de vue: du moment que ces anneaux sont +compactes, ils doivent intercepter la lumière du soleil aux contrées qui +se trouvent au-dessous d'eux. + +--Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empêchent les +rayons solaires de parvenir jusqu'à ces contrées, mais encore ils +projettent derrière eux une ombre portée telle que ces contrées se +trouvent plongées dans la nuit. + +--Ce doit être une nuit d'une certaine durée? fit Gontran qui +réfléchissait. + +--Cela dépend des latitudes, car l'ombre projetée sur la planète est +d'autant plus large que la latitude est plus élevée; ainsi, les contrées +saturniennes dont la latitude correspond à celle de Madrid subissent une +éclipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles +dont la latitude correspond à celle de Paris, la subissent pendant cinq +ans seulement... Pour l'Équateur, cette éclipse est moins longue et ne +se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits, +des éclipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si +bien que ces étranges pays demeurent plongés dans une obscurité profonde +et de laquelle il nous est impossible, à nous autres Terriens, de nous +faire la moindre idée. + +Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer à +une étude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient +avec une clarté douce et mystérieuse sur le fond obscur du ciel. + +Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit +imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses préparatifs +d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans +la machinerie, le télescope qui lui était nécessaire, ajusté ce +télescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apporté un siège, +disposé, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses +impressions, l'ingénieur lui dit d'un ton narquois: + +--Te voici bien avancé! + +[Illustration] + +--Que veux-tu dire? + +--Que tu agis toujours avant de réfléchir;... il en faudrait de plus +malins que toi, pour arriver à débrouiller quelque chose dans +l'impénétrable mystère qui enveloppe ces mondes. + +--S'ils sont aussi considérables que tu l'as prétendu, qu'ils le +veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil +ou de face, dans l'objectif. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un étourneau! ce n'est +cependant pas la première fois que pareil cas se présente, et toujours +je t'ai donné la même explication: la visibilité d'un corps dépend non +pas tant de sa dimension que de la manière plus ou moins vive dont sa +face est éclairée; or, les satellites saturniens ne reçoivent, à surface +égale, que la quatre-vingt-dixième partie de la lumière solaire reçue +par notre lune à nous; il en résulte que tous ces satellites étant aussi +voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un même +horizon, ne reçoivent pas la centième partie de la lumière lunaire. + +Gontran fit la grimace. + +--En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait +avoir des yeux de lynx. + +--Ou suppléer à l'acuité de la vue par la profondeur des connaissances. + +[Illustration] + +--Mon cher, bougonna M. de Flammermont, à chacun son métier; tu es +savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune +fatuité d'ailleurs, que si les circonstances s'étaient présentées pour +toi comme elles se sont présentées pour moi, tu n'aurais peut-être pas +joué ton personnage avec autant de désinvolture que j'ai joué le mien. + +--Parbleu! riposta l'ingénieur, avec un souffleur tel que moi! + +Il ajouta sur un ton comiquement inspiré: + +--Et puis, l'amour est un divin maître, grâce auquel on acquiert +rapidement l'omniscience! + +Gontran était resté debout, près de son télescope qu'il considérait d'un +air indécis. + +--Tu aurais bien dû me dire tout cela, fit-il, avant mon aménagement... +M. Ossipoff m'a vu, m'a interrogé sur mes intentions... + +--Tu lui as répondu que tu voulais étudier les anneaux de Saturne?... + +--Et il s'est frotté les mains, ajouta Gontran, en disant: «Bonne +affaire... je descendrai, dans la journée, voir où vous en êtes». + +Fricoulet frappa impatiemment du pied. + +[Illustration] + +--Tu es toujours le même, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te +lances à l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque +tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve +et que je me jette à l'eau pour te tirer de là... + +Gontran lui serra énergiquement les mains. + +--Cher ami, dit-il. + +--Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingénieur en hochant la tête. + +Puis, brusquement: + +--Allons, retire-toi, fit-il en poussant de côté M. de Flammermont; va +rejoindre ton hamac... pendant ce temps-là, j'observerai à ta place. + +--Et si Ossipoff arrive?... + +--Je lui dirai que tu m'as chargé de quelques études préliminaires sans +importance. + +Gontran fit la moue. + +--Si cela t'es égal, dit-il, je préfère rester ici. + +--À ton aise. + +Et, pendant que le jeune comte allait s'étendre dans un coin, rêvassant, +la paupière baissée, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser +surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprêtait à jouer en +conscience son rôle de sauveteur. + +De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait +quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation, +silencieusement, sans prononcer une syllabe. + +De temps en temps aussi, Gontran demandait: + +--Eh bien? + +--Ça marche, répondait laconiquement l'ingénieur. + +Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de +gagner son hamac. + +[Illustration] + +--Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas +l'intention de te coucher? + +--Nullement, il faut que j'achève mes observations sur la seconde +lune,... j'ai encore deux heures à attendre. + +--Deux heures! murmura Gontran avec un formidable bâillement. + +--Tu n'es pas obligé d'attendre,... au contraire; puisque je travaille +pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi... + +Le jeune comte s'était levé. + +--Où en es-tu? demanda-t-il. + +--J'ai déjà constaté, d'une façon générale, que les satellites +saturniens sont, comme les satellites joviens, animés d'un rapide +mouvement de rotation autour de leur planète et présentent, en peu de +temps, des phases successives... Comme je te le disais à l'instant, j'ai +achevé d'étudier le mouvement de Mimas... + +--Mimas, répéta Gontran d'un air profondément étonné, qu'est-ce que +c'est que cela? + +--La lune la plus rapprochée de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a +mis de temps pour passer de l'état de croissant le plus faible à celui +de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures +et demie. + +[Illustration] + +Il ajouta: + +--Tu as eu bien tort de me céder ta place, rien n'est curieux comme de +suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille +sur un cadran. + +--Baste! ce n'est pas mon métier. + +--Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonné la diplomatie, +répliqua en riant l'ingénieur. + +--Abandonné,... abandonné... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point +l'expression exacte;... j'ai demandé un congé... + +--Comptes-tu donc réendosser jamais l'habit brodé des ambassadeurs? + +Le jeune comte hocha la tête. + +--Qui peut se vanter de connaître l'avenir? murmura-t-il. + +Puis, changeant de ton: + +--Alors, tu ne viens pas te coucher? + +--Non... pas encore; dans deux heures... + +--Pourquoi, dans deux heures? + +--Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achevé mon étude sur la +seconde lune, laquelle doit arriver à la quadrature en huit heures... + +--Trois heures de plus que la première. + +--Du moment que son éloignement de la planète est plus grand, sa +rapidité est moindre... comprends-tu? + +--Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'étudier, +successivement, les huit satellites de Saturne? + +--Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour établir une +proportion entre l'éloignement et la rapidité des six autres, voilà +tout... + +--Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,... à demain. + +--À demain, répondit l'ingénieur, en retournant à son télescope. + +* * * + +En s'éveillant, M. de Flammermont trouva passé, dans une des mailles de +son hamac, un petit papier soigneusement roulé, sur lequel il s'empressa +de jeter les yeux. + +Il haussa les épaules en riant. + +--Satané Fricoulet! murmura-t-il. + +--Voici ce qu'avait lu le jeune comte: + +[Illustration] + +«_Résultats des études astronomiques de M. de Flammermont sur les +satellites de Saturne_. + +«Ces satellites, au nombre de huit, arrivent à la pleine lune +respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours +terrestres. + +«Mais les éclipses ne doivent pas être aussi fréquentes que dans +Jupiter, car l'équateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manière +à former un angle de 27 degrés, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil +doit paraître s'éloigner de l'Équateur, où est confiné le mouvement des +satellites, sauf pour le huitième, et que les Lunes s'éloignent du cône +d'ombre projeté par leur planète, au lieu d'y pénétrer et de s'y +éclipser. + +«S'il existe une humanité saturnienne, ce mouvement des satellites doit +engendrer pour elle huit espèces de mois, variant depuis onze heures +jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis un jour saturnien +environ, jusqu'à 167... C'est assurément ce dernier qui doit être le +plus employé comme division du temps, car l'année saturnienne, qui se +compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette +longueur.» + +Fricoulet ajoutait: + +«_Nota bene_.--Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la +planète, de la même façon que la Lune, c'est-à-dire lui présentent +toujours la même face. + +«_Deuxième nota bene_.--Si M. le comte de Flammermont constatait, un +jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en +manifeste aucun étonnement, surtout en présence de M. Ossipoff; par +suite de la position occupée dans le ciel par notre véhicule, les +satellites doivent s'éclipser en perspective. + +«_Troisième nota bene_.--Prière à M. de Flammermont de déchirer le +présent billet, après en avoir digéré le contenu.» + +Est-il utile de dire que Gontran, après avoir, de point en point suivi +les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note +ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible, +l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre. + +* * * + +Cependant l'_Éclair_ poursuivait impassiblement sa route à travers +l'espace, dévorant des milliers de lieues avec une vertigineuse +rapidité, déchirant, d'heure en heure, le voile mystérieux qui masquait +aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient. + +Un soir,--on se trouvait alors à deux millions de lieues à peine de +Saturne--Fricoulet, l'oeil au télescope, s'amusait à regarder tomber, à +travers l'atmosphère saturnienne, où ils s'enflammaient, suivant la loi +qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules +composant le courant astéroïdal dans lequel l'_Éclair_ naviguait. + +[Illustration] + +Et c'était d'un merveilleux effet, cette pluie d'étoiles filantes sur +cette Lune gigantesque, dont le bleu pâle se distinguait à peine du noir +velouté de l'espace. + +Tout à coup, l'ingénieur poussa une exclamation de surprise telle, que +ses compagnons accoururent. + +Ossipoff lui-même abandonna son observatoire et descendit quatre à +quatre l'escalier qui conduisait à la machinerie, balbutiant, tout ému: + +--Qu'arrive-t-il? + +En entrant, il aperçut le visage bouleversé de Fricoulet, et, croyant à +un malheur, s'élança vers lui, demandant: + +--Par grâce, parlez!... que voyez-vous? + +--La face obscure de l'anneau vient de me paraître toute +phosphorescente,... répondit l'ingénieur; on dirait un formidable +incendie. + +Le vieux savant asséna sur le plancher un coup de talon furieux. + +--En vérité, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que, +malgré toutes vos prétentions scientifiques, vous n'entendez pas un +traître mot à cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne +trouveriez nullement extraordinaire un phénomène aussi simple et ne +resteriez pas, bouche bée, devant des aérolithes qui rayent l'atmosphère +saturnienne. + +Et il ajouta, en haussant les épaules avec mépris: + +--Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez +avoir découverte. + +L'ingénieur se permit de ricaner. + +--En vérité, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome à +qui est due cette trouvaille? + +--Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur +des _Continents célestes_? + +--Précisément, répliqua le vieillard; c'est à votre célèbre homonyme que +je faisais allusion. + +--Pardon, pardon... fit l'ingénieur, l'auteur des _Continents célestes_ +n'est point aussi affirmatif que vous le prétendez... et, quoique vous +en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier à avoir +aperçu, _de visu_, cette phosphorescence. + +--Parbleu! bougonna le vieillard, si mon télescope eût été dirigé de ce +côté, je l'eusse aperçue tout comme vous. + +--D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanité, mais +seulement cette conséquence que la chaleur qui règne à la surface de +Saturne est tout simplement due à l'anneau qui, exposé pendant quinze +années consécutives à la chaleur solaire, doit, alors même que ses +particules constitutives tourneraient sur elles-mêmes, s'échauffer +sensiblement et renvoyer, sur la planète voisine, une partie de cette +chaleur emmagasinée. + +--Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste, à quoi +bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons. + +Et sur ces mots, prononcés d'une voix rageuse, il quitta la machinerie. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X + +OÙ NOS HÉROS BRÛLENT SATURNE + + +[Illustration] + +Chaque jour, la distance qui séparait l'_Éclair_ de la planète +saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-même, +empoignés par la majesté du spectacle qui s'offrait à eux, +s'immobilisaient, durant des heures entières, devant les télescopes. + +Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des +exclamations brusques lancées d'une voix brève au milieu du silence. + +Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de +Flammermont s'était installé tout à l'autre bout de la pièce, le plus +loin possible du vieux savant, à côté de son ami Fricoulet, sur l'aide +duquel il comptait pour sortir d'embarras. + +Les heures cependant s'écoulaient et Ossipoff, absorbé dans sa +contemplation, semblait avoir oublié la présence de ses compagnons +lorsque, tout à coup, repoussant son télescope il se leva et jetant ses +bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde. + +--Parbleu! s'écria-t-il, cela, je le savais bien. + +Gontran eut un serrement de coeur et baissa la tête; Fricoulet, au +contraire, redressa la sienne et demanda: + +--Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff? + +Celui-ci jeta, sur l'ingénieur, un regard méprisant et répondit, +s'adressant à M. de Flammermont: + +--Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la +constitution des anneaux? + +--Mais ils me semblent être gazeux, répliqua le jeune comte avec une +certaine hésitation dans la voix. + +Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif, +tandis qu'il prononçait ces deux mots d'un ton agressif: + +[Illustration] + +--Pourquoi, gazeux? + +--Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la +planète. + +--D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau? + +Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva à la +rescousse. + +--Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intérieur, celui qui est le +plus rapproché de la planète et qui a été découvert par l'astronome +américain Bond en 1850. + +--Je suis fâché de vous donner un démenti sur ce dernier point, repliqua +sèchement Ossipoff, l'anneau intérieur de Saturne, obscur et transparent +tout à la fois, a été découvert par un astronome allemand, Galle, de +Berlin; et ce, en 1838. + +[Illustration] + +--Cela se peut, répondit Fricoulet énervé par cet acharnement du +vieillard à le prendre en défaut. + +--Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est. + +L'ingénieur haussa les épaules. + +--Pardon, nous ne sommes pas ici pour faire un cours d'histoire +astronomique; donc, que cet anneau ait été découvert en 1850 ou en 1838, +cela ne change rien à sa transparence. + +Ossipoff eut un ricanement railleur. + +--Eh bien! voyez comme vous êtes dans l'erreur, dit-il, depuis sa +découverte, l'anneau a changé d'aspect; au lieu d'être entièrement +transparent comme en 1850, il ne l'est plus que dans sa moitié +intérieure. + +[Illustration] + +--Peut-être, objecta Gontran, sont-ce les premiers observateurs qui se +sont trompés. + +Ossipoff sursauta. + +--Pourquoi supposer cela, fit-il, alors que tous les observateurs +constatent dans le système saturnien des changements surprenants... Ne +vous rappelez-vous plus cette analyse faite en 1852 par M. O. Strune, +d'après laquelle le bord intérieur des anneaux paraît s'approcher peu à +peu de la planète, tandis que leur largeur totale s'accroît... + +--Dites donc, monsieur Ossipoff, s'écria Gontran, il n'y aurait rien +d'impossible à ce que nous assistassions, un de ses jours, à la +dislocation des anneaux et à leur chute sur la planète. + +Le vieillard fit la moue. + +--Un de ces jours!... comme vous y allez!... + +--C'est une façon de parler... il est certain qu'un semblable spectacle +ne pourra avoir pour spectateurs que nos arrière-petits-neveux. + +--En admettant que notre mondicule existe encore à cette époque, +grommela Ossipoff, avec le pessimisme qui lui était habituel. Puis, +changeant de ton: + +--Mais pour en revenir à notre point de départ, dit-il, vous supposez +que ces anneaux sont gazeux. + +--Je suppose... oui,... c'est-à-dire qu'il me semblait, à cause de la +transparence de ce dernier... + +--Et c'est précisément parce que ce dernier seul est transparent que +vous ne pouvez attribuer cette transparence à un état gazeux, car les +autres sont assurément de la même matière que celui-là et ils sont +opaques. + +--Les croyez-vous donc liquides? murmura M. de Flammermont. + +--Vous oubliez que le mouvement se transformerait en chaleur et que, le +mouvement venant à diminuer, les anneaux ne tarderaient pas à tomber sur +la planète. + +Séléna qui, jusqu'alors n'avait pas pris part à la discussion, demanda: + +--Mais, pourquoi chercher si loin?... n'est-il pas plus naturel de +supposer ces anneaux de la même constitution que la planète même,... +c'est-à-dire solides. + +Pour le coup, Ossipoff éclata. + +[Illustration] + +--Comment! s'écria-t-il, c'est toi qui parles ainsi, toi que j'ai élevée +au milieu de mon laboratoire, entourée de mes livres, de mes +instruments, toi qui m'as entendu traiter toutes ces questions, vingt, +cinquante, cent fois peut-être!... tu as donc perdu la mémoire? + +Séléna courba la tête, honteuse; le vieillard poursuivit: + +--Mais, malheureuse enfant, si ces anneaux étaient solides, il y a beau +jour que les variations constantes de l'attraction de la planète +combinées avec celle des huit satellites, les auraient disloqués, +pulvérisés, jetés aux quatre coins de l'espace;... et d'abord, elles +auraient commencé par les empêcher de se former... Non, ces anneaux sont +élastiques--ou ils ne seraient pas. + +[Illustration: M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes, comme les anges, +et armé d'un télescope.] + +--Dame! grommela Fricoulet, à moins de les supposer en caoutchouc, je ne +vois pas trop comment... + +Le vieillard haussa les épaules. + +[Illustration] + +--Vous ne voyez pas comment! répliqua-t-il, cela prouve que la nature ne +vous a pas doué d'une grande dose d'observation et de réflexion... Et si +ces anneaux étaient composés d'un nombre infini de particules +distinctes, tournant autour de la planète avec des vitesses différentes, +selon leurs distances respectives--verriez-vous comment?... + +--Oui, je verrais comment ces anneaux ont assez d'élasticité pour se +prêter aux exigences des attractions diverses qui les sollicitent,... +mais je ne verrais pas comment l'un d'eux peut permettre d'apercevoir le +disque de la planète, alors que les autres s'y opposent. + +Ossipoff eut un sourire de pitié. + +--Pour une raison toute simple: c'est que les deux anneaux extérieurs +sont composés de particules en assez grand nombre pour que, serrées les +unes contre les autres, ces particules empêchent toute transparence. + +--Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff, déclara Fricoulet, et je +me déclare satisfait. + +--Si j'ai bien compris, dit Séléna, ces anneaux seraient comparables, +par leur composition, au courant astéroïdal dans lequel nous naviguons? + +--Absolument. + +--Sauf, fit la jeune fille, que notre agglomération des molécules est +toujours en mouvement... tandis que les anneaux... + +Ossipoff bondit, la main en avant: + +--Pas un mot de plus! s'écria-t-il, tu vas dire une énormité! + +Et comme Séléna le regardait stupéfaite... + +--Comment! petite malheureuse! s'écria-t-il, comment voudrais-tu que ces +anneaux se tinssent en équilibre s'ils étaient immobiles?... mais, ce +n'est qu'à condition de tourner, et même de tourner plus vite que la +planète elle-même, que tous ces astéroïdes dont sont formés les anneaux, +arrivent à lutter victorieusement contre l'attraction saturnienne. + +--Or, commença Gontran, le globe de Saturne tourne sur lui-même en 10 +heures 16 minutes. + +--L'anneau intérieur, poursuivit le vieillard, tourne donc sur lui-même +en une période qui varie de 5 heures 50 à 7 heures 11; la rotation de +l'anneau central s'effectue entre 7 heures 11 et 11 heures 9 et celle de +l'anneau extérieur entre 11 heures 36 et 12 heures 5. + +Séléna, qui avait baissé la tête, pensive, la releva tout à coup, +demandant: + +--Mais ces anneaux, quelle est leur origine? + +--La planète même; ils se sont échappés de l'équateur saturnien comme +s'en sont échappés les satellites... et à proprement parler, ils nous +sont une image de la formation des mondes. + +--Alors interrogea Séléna, d'où vient que ces corpuscules ont conservé +cette forme annulaire, au lieu de se condenser en des globes comme les +satellites? + +--Parce que les huit satellites, déjà formés avant eux, changent à +chaque instant, par leurs révolutions, l'équilibre de ces corpuscules, +et s'opposent à tout travail continu d'agrégation. + +Ossipoff se tut un moment, attendant de Gontran une approbation +quelconque; mais le jeune comte, qui fuyait à dessein ce terrain de +discussion, avait repris position devant sa lunette et paraissait +absorbé dans sa contemplation. + +[Illustration] + +Ce que voyant, le vieillard rejoignit son télescope et reprit la suite +de ses études. + +Alors M. de Flammermont se pencha à l'oreille de Fricoulet: + +--Il est toujours convenu, n'est-ce pas, que nous nous arrêtons sur +Saturne? lui dit-il tout bas. + +--Avant quarante-huit heures nous foulerons le sol saturnien, répondit +l'ingénieur. + +--Et, dis-moi, crois-tu que nous ayons chance de rencontrer sur ce monde +une humanité quelconque? + +--Mon cher ami, répondit l'ingénieur, mes principes, en matière de +philosophie générale, me poussent à croire que toute création a été +faite dans un seul but: la vie. Supposer que l'Univers céleste soit +peuplé d'astres qui sont autant de mondes et que ces mondes soient +déserts, est aussi éloigné de mon esprit que l'_Éclair_ est, en ce +moment-ci, éloigné de notre planète natale. + +--Alors, tu crois à une humanité saturnienne? + +--Certes, oui; mais ne va pas augurer de ma réponse que nous nous +trouverons, là-bas, face à face avec des êtres similaires aux +Terriens,... la constitution de Saturne est tellement différente de +celle de la Terre que les êtres auxquels cette merveilleuse planète a +donné naissance,--que ce soit dans le règne animal ou dans le règne +végétal,--que ces êtres doivent n'avoir, avec nous, aucun point de +ressemblance; pour moi, je considère la légèreté spécifique des +substances saturniennes et la densité de l'atmosphère comme deux causes +primordiales pour que l'organisation vitale se soit faite dans des +conditions extra-terrestres; c'est pourquoi je ne crois pas possible à +l'esprit humain d'imaginer les formes sous lesquelles la vie se sera +manifestée. + +--Il se pourrait alors, fit observer Gontran, que nous nous trouvions, +sans nous en douter, en présence de spécimen de l'humanité saturnienne. + +[Illustration] + +--Cette supposition est absolument logique; admets, pour un moment, que +la loi qui régit cette planète soit l'instabilité, qu'à sa surface il +n'y ait rien de fixe, que cette surface soit liquide, que la planète +elle-même n'ait pas de squelette, et que toutes les manifestations de +vie soient gélatineuses... + +--Cette supposition est du domaine de la fantaisie pure, répondit +Gontran. + +--Pas autant que tu pourrais le croire, mon cher ami; considère, en +effet, que sur ce monde étrange, non seulement les conditions de +pesanteur sont tout autres que sur la Terre, mais encore qu'elles +varient d'une latitude à l'autre. + +--J'ai lu, dans les _Continents célestes_, certains détails sur les +Saturniens et leur mode d'existence. + +Fricoulet se prit à sourire. + +[Illustration] + +--Ah! oui, dit-il, je me rappelle: les Saturniens seraient des êtres à +corps transparents, au travers duquel on voit circuler la vie; ils ne +sentiraient pas le poids de la matière et voleraient, sans air, au sein +d'une atmosphère nutritive qui les dispenserait de la grossièreté de +l'alimentation terrestre et de ses grossières conséquences. + +--Ô poésie! s'écria plaisamment M. de Flammermont, l'auteur ne +suppose-t-il pas aussi que les Saturniens jouiraient, dans un état quasi +angélique, d'une longévité qui rendrait des points à celle de +Mathusalem, naissant avec la science infuse et passant leur temps à +étudier les mystères des mondes et des cieux. + +--Tu as une mémoire excellente, risposta l'ingénieur. + +Puis, tout à coup: + +--Crois-tu à la métempsycose? + +--C'est selon la façon dont tu la comprends. + +--Je la comprends comme l'existence sur un nouveau monde, d'un être qui +a déjà vécu sur une autre planète... + +--Eh bien? + +--Eh bien! j'imagine que, si le Créateur est juste, il doit envoyer dans +Saturne l'âme de tous les humains férus d'astronomie... + +Et, éclatant de rire: + +--Vois-tu d'ici M. Ossipoff, muni d'une paire d'ailes comme les anges et +armé d'un télescope. + +--Sans compter que de là-bas, on doit jouir d'un panorama féerique... +les _Continents célestes_ contiennent des détails qui vous font venir +l'eau à la bouche. + +Fricoulet hocha la tête. + +--Eh! eh! fit-il, je ne sais si l'ensemble des suppositions de ton +célèbre homonyme est exact, en ce qui concerne le spectacle céleste +auquel assistent les Saturniens; mais je sais que je me métempsycoserais +volontiers pour en voir seulement la moitié... + +Le jeune comte regarda son ami, doutant qu'il parlât sérieusement. + +--Oui, oui, fit l'ingénieur, c'est comme je te le dis. + +Puis changeant de ton. + +--Mais, malheureux ignorant que tu es, fit-il, songe donc que là-bas +durant l'été, l'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque +arc-en-ciel dont le sommet est sur le méridien et dont les extrémités +reposent sur l'horizon, à des points également distants du méridien. + +--Ce doit ressembler à un gigantesque pont suspendu, dit M. de +Flammermont. + +--Oui, quelque chose comme le pont jeté par l'ingénieur Eiffel sur le +Douro; seulement le pont saturnien, au lieu de mesurer, comme le pont +portugais, 166 mètres d'écartement, mesure plusieurs centaines de +kilomètres; en outre, au lieu d'être construit en fer, il paraît être +bâti en argent, puisqu'il offre, aux yeux saturniens, une teinte assez +semblable à celle de la face lunaire. + +[Illustration] + +M. de Flammermont se passa, d'un air gourmand, la langue sur les lèvres. + +--Et dire que c'est grâce à nous que M. Ossipoff jouira d'un semblable +spectacle; après avoir vu cela, il pourra se consoler de ne pas visiter +Uranus et Neptune. + +L'ingénieur eut un petit claquement de langue. + +--Reste à savoir, murmura-t-il, si nous pourrons le lui faire voir ce +merveilleux spectacle. + +Gontran regarda son ami tout ébahi. + +--Mais, puisqu'il est convenu que nous abordons sur Saturne, +objecta-t-il. + +--Tout dépend du point où aura lieu notre descente. + +--Qu'importe? + +--Il importe tellement que si, au lieu d'aborder sur l'équateur, nous +abordons dans les parages de l'un ou de l'autre pôle, par exemple, vers +le 63e degré de latitude nord ou sud, bonsoir le pont suspendu! + +--Ah! bah!... et pourquoi cela? + +--Parce que c'est à l'équateur seulement que les anneaux apparaissent +ainsi, semblables à un arc gigantesque, ayant son point culminant le +plus large au zénith, et s'abaissant vers l'est et vers l'ouest, en +diminuant progressivement de largeur, suivant les lois de la +perspective. + +Si tu quittes l'Équateur pour aller vers l'un ou l'autre pôle, tu sors +du plan des anneaux dont le sommet s'abaisse vers l'horizon +progressivement jusqu'à ce qu'il se trouve au même niveau et disparaisse +totalement du ciel. Comprends-tu? + +[Illustration] + +--À merveille, c'est simple comme tout; mais alors, ceux des Saturniens +qui habitent les régions polaires et que la nature n'a pas doués du goût +des voyages, ignorent jusqu'à l'existence de cette merveille? + +--Bien entendu, et ils se trouvent en savoir moins sur leur propre +planète que nous n'en savons nous, placés à un million de lieues de +Saturne. + +L'entretien se termina là; Fricoulet reprit ses observations +télescopiques et Gontran alla s'étendre sur son hamac où maintenant il +passait la plus grande partie de son temps. + +Quand il s'éveilla, quelques heures plus tard, il vit l'ingénieur debout +à côté de lui. + +[Illustration: L'anneau apparaît sous la forme d'un gigantesque +arc-en-ciel.] + +Surpris, il s'élança hors de sa couchette, mais, à sa grande surprise, +il tomba lourdement sur le plancher, et son étonnement fut si +considérable, qu'il demeura dans la position où il se trouvait, sans +même songer à se relever. + +--T'es-tu fait mal? demanda Fricoulet. + +--Non, balbutia-t-il, mais je me sens lourd comme du plomb, et puis +cette chute... mais d'où cela vient-il? + +--Tout simplement que pendant ton sommeil nous avons pénétré dans la +zone d'attraction de Saturne et que la puissance de cette planète géante +se fait sentir sur le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons, et sur +le morceau de métal qui nous porte. Voilà pourquoi la pesanteur qui +était nulle depuis notre départ de Jupiter, est redevenue subitement +aussi forte qu'à la surface de la Terre. + +--Ah! dit Gontran, encore tout étourdi de sa chute, nous avons pénétré +dans la zone d'attraction de Saturne? + +--Oui, répondit flegmatiquement l'ingénieur; c'est même à ce sujet que +je t'ai éveillé;... nous allons probablement toucher le sol saturnien +avec une vitesse de quatorze kilomètres dans la dernière seconde. + +--Tu dis! s'exclama Gontran en tressaillant. + +--Je dis: quatorze kilomètres dans la dernière seconde. + +Ces mots firent, sur le jeune comte, l'effet d'un coup de fouet. Il +bondit et considérant son ami avec une inquiétude visible: + +--J'espère, dit-il, que tu trouveras le moyen d'atténuer le choc. + +L'ingénieur ne put s'empêcher de rire de la mine effarée de M. de +Flammermont. + +--Tu oublies que nous pouvons faire machine en arrière, répondit-il, et, +par conséquent, ralentir notre chute jusqu'à ce qu'elle devienne presque +insensible. + +[Illustration] + +Et il ajouta: + +--Encore l'espace d'un jour et nous respirerons l'air pur des campagnes +saturniennes. + +--Campagnes liquides, à t'en croire, riposta Gontran; mais peu +m'importe,... du moment que c'est le point _terminus_ de notre voyage, +je suis décidé à tout trouver charmant. + +Fricoulet lui posa la main sur le bras. + +--Parle moins haut, lui murmura-t-il à l'oreille; si ce pauvre Ossipoff +t'entendait... + +[Illustration] + +--C'est juste,... mais ne m'as-tu pas éveillé parce que tu avais besoin +de moi? + +--En effet; il devient indispensable, vu notre proximité de la planète, +de surveiller attentivement la marche de l'appareil. + +--Alors, tu veux que je prenne le quart? + +--Dame! tu viens de te reposer,... tandis que moi, je ne te cacherai pas +que je me sens très fatigué. + +En prononçant ces mots, l'ingénieur se dirigea droit vers le hamac que +venait de quitter son ami, tandis que celui-ci, sortant de la cabine, +gagnait la machinerie. + +Une fois installé devant le moteur, il appliqua son oeil au télescope de +vigie, saisit d'une main les commutateurs de la machine, et se mit à +surveiller attentivement le fleuve blanchâtre au sein duquel l'_Éclair_ +naviguait depuis tant de mois. + +Devant l'appareil, circulant à travers l'espace assombri comme une +gigantesque coulée de lave, le fleuve coupait au loin l'orbite de +Saturne, pour s'enfoncer ensuite dans les noires profondeurs de +l'infini. + +N'ayant rien de mieux à faire, et pour se tenir éveillé, Gontran +remarqua que le courant astéroïdal englobait tout entière la planète +géante, ses multiples anneaux et jusqu'à sa constellation de satellites. + +Saturne, maintenant, avait envahi la moitié du ciel de son disque aux +teintes bleuâtres, et, malgré lui, le jeune comte ne pouvait s'empêcher +d'admirer les évolutions multiples et variées des huit satellites qui +passaient et repassaient à l'horizon saturnien, enchevêtrant leurs +routes, ainsi que les balles avec lesquelles jouent les jongleurs, pour +le grand ébahissement des badauds. + +Et l'admiration de M. de Flammermont était si profonde qu'il en oubliait +et l'_Éclair_ et la mission qui lui était confiée. + +Subitement, et sans qu'il s'en aperçût, le ciel s'obscurcit, ou plutôt +prit une apparence laiteuse qu'il n'avait pas eu jusqu'alors, une pluie +de feu zébra l'atmosphère saturnienne, en même temps que le courant +cosmique parut avoir doublé de compacité. + +Le soleil avait encore diminué d'éclat et ses rayons ne donnaient plus +qu'une faible lueur que combattait l'irradiation de la planète +elle-même. + +Mais, tout à son étude des satellites saturniens, Gontran ne remarquait +aucun de ces changements surprenants. Autrement, en dépit de son +ignorance, il eût eu le pressentiment que quelque chose d'anormal venait +de se passer. + +--Déjà, fit-il, en entendant entrer dans la machinerie Fricoulet qui +venait le remplacer. + +--C'est donc bien intéressant? demanda l'ingénieur. + +--Tu vas en juger toi-même, répondit le jeune comte, en abandonnant à +regret son télescope. + +--Et rien de nouveau? fit Fricoulet, qui s'approcha pour appliquer son +oeil à l'oculaire. + +--Absolument rien. + +Il achevait à peine cette réponse que l'ingénieur, jetant une +exclamation stupéfaite, bondit en arrière: + +Un coup d'oeil lui avait suffi pour constater la brusque transformation +de l'horizon sidéral. + +--Les anneaux! s'écria-t-il en secouant M. de Flammermont, où sont les +anneaux? + +Tout interloqué par cette brusque et brutale interrogation, le jeune +comte riposta: + +[Illustration] + +--Tu me la bailles belle avec tes anneaux!--est-ce que tu me les avais +donnés à garder? + +--Non, répondit d'une voix ferme l'ingénieur, mais ce sont nos +existences à nous que je t'avais donné à garder! + +--Eh bien? + +--Eh bien! Dieu veuille que par ta coupable négligence, elles ne se +trouvent sérieusement compromises. + +Gontran pâlit. + +--Que veux-tu dire? + +--Que tu t'es endormi et que, pendant ton sommeil, le wagon s'est égaré. + +--Je le jure sur ce que j'ai de plus sacré, riposta gravement Gontran, +que mon oeil n'a pas quitté un seul instant l'oculaire du télescope. + +--Alors, tu n'as pas remarqué ce qui se passait autour de nous? + +Le jeune comte secoua négativement la tête. + +Fricoulet se croisa les bras. + +--Sais-tu ou nous sommes? + +--Ma foi!... je n'en sais rien. + +--Eh bien! tu as laissé tout simplement l'_Éclair_ dévier de la route +qu'il devait suivre. + +--C'est-à-dire?... + +[Illustration] + +--Que nous ne sommes plus dans le courant cosmique. + +Gontran jeta un cri d'effroi. + +--Grand Dieu! fit-il,... et où sommes-nous donc? + +--Dans les anneaux de Saturne! cria l'ingénieur d'une voix furieuse. + +Au moment où il prononçait ces mots, Ossipoff apparut sur le seuil de la +machinerie. + +Il avait le visage tout pâle, tout bouleversé; ses yeux brillaient d'un +feu étrange, et ses lèvres tremblantes balbutiaient d'incompréhensibles +exclamations... + +--Ah! mes amis, dit-il, mes enfants! + +Les deux jeunes gens s'approchèrent du vieux savant, ne comprenant rien +à ces paroles. + +Il saisit les mains de Fricoulet et les serra avec énergie, en disant: + +--Quel bien vous venez de me faire! + +--Moi? riposta l'ingénieur, ébahi. + +--Ne venez-vous pas de dire que nous étions dans les anneaux de Saturne? +demanda le vieillard. + +--En effet,... mais je ne comprends pas... + +--Comment! vous ne comprenez pas que de la sorte nous allons pouvoir +étudier, dans son ensemble, la configuration de la planète, bien mieux +que nous n'eussions pu le faire, en demeurant dans le courant +astéroïdal. + +L'ingénieur lança à Gontran un regard d'intelligence. + +--Eh bien! monsieur Ossipoff, dit-il, ce n'est pas moi qu'il faut +remercier. + +Et désignant Gontran. + +--C'est lui,... oui, c'est lui qui, étant de quart cette nuit, a eu +cette excellente idée. + +Ossipoff se précipita, prit le jeune homme entre ses bras et le pressa +sur sa poitrine, en disant: + +--Oh! mon fils,... mon fils!... seul, un savant tel que vous pouvait +avoir cette sublime inspiration et l'audace nécessaire pour +l'exécuter... + +Tout confus, Gontran se dérobait aux remerciements chaleureux du +vieillard. + +Celui-ci, enthousiasmé, s'écria: + +--Ne trouvez-vous pas que ce serait un crime que de passer ainsi à +portée de ce monde merveilleux et de n'y point aborder? + +[Illustration] + +Gontran jeta à Fricoulet un regard qui voulait dire: + +«Eh! eh! ma bévue n'est déjà pas si blâmable, puisqu'elle a pour +résultat de faire changer d'avis ce vieil entêté.» + +Mais, comprenant que pour mieux engager le vieux savant dans cette voie, +le mieux était de lui faire un peu d'opposition, le jeune homme +répliqua: + +--Certes, mon cher monsieur Ossipoff, ce serait mon plus ardent désir; +mais comment ferions-nous pour gagner le sol saturnien, entre les +anneaux et la planète?... + +--Il existe une atmosphère dans laquelle nous pourrons naviguer à notre +fantaisie, répondit triomphalement le vieillard; ainsi donc rien ne +s'oppose à ce que nous mettions un si beau projet à exécution. + +--Rien, en effet, répondit Fricoulet, rien, excepté votre propre +parole... + +Le savant se recula. + +--Ma parole! dit-il. + +--Oui, répondit l'ingénieur; avez-vous oublié déjà notre dernière +discussion au sujet de notre voyage, discussion qui s'est terminée par +l'engagement formel, pris par vous, de ne plus nous arrêter sur aucun +monde nouveau et de revenir vers notre planète natale en suivant le +courant cosmique... + +[Illustration] + +--À moins, dit M. de Flammermont, que vous ne préfériez faire une halte +sur Saturne et regagner la Terre immédiatement après... + +--Sans avoir vu ni Uranus ni Neptune? gémit le vieillard. + +Fricoulet leva les bras au plafond. + +--Ce sont les termes mêmes de votre engagement, répondit-il. + +--Mais, puisque nous avons abandonné le fleuve cosmique... + +--Baste! dit l'ingénieur, ne vous tourmentez pas outre mesure;... du +train dont nous marchons, nous aurons fait le tour de la planète en cinq +heures; c'est-à-dire que dans une vingtaine de minutes nous arriverons +au point d'intersection des anneaux et du fleuve cosmique... + +Il ajouta: + +--Au lieu de gémir, vous auriez mieux fait d'employer votre temps à +étudier la configuration de la planète. + +--Malheureusement, fit Gontran, qui regardait par un hublot, il y a une +telle épaisseur de nuages qu'il est impossible de rien distinguer. + +Ossipoff, en proie à un désespoir profond, s'arrachait véritablement les +cheveux. + +--Père, implora Séléna, je vous en supplie, ne vous chagrinez pas ainsi. + +--Eh! gémit le vieillard, tu ne peux comprendre cela, toi!... passer si +près... + +Et se tournant vers Gontran, auquel il lança un regard chargé de +reproche. + +--Mais vous, un savant! oh! c'est un crime! + +M. de Flammermont prit la main de Séléna. + +--Voici près de quatre ans que je la délaisse pour l'astronomie... Je +trouve juste qu'aujourd'hui l'astronomie cède le pas à l'amour. + +Ossipoff courba la tête. + +--Allons, dit Fricoulet, qui, l'oeil au télescope de vigie, surveillait +l'espace, il faut prendre une décision, monsieur Ossipoff: ou brûler +Saturne et continuer notre voyage par le fleuve cosmique,... ou bien +aborder sur Saturne et nous en retourner directement vers la Terre. + +Et il ajouta en consultant sa montre. + +--Vous avez cinq minutes pour vous décider. + +Le vieux savant hésita, puis, à voix basse, avec un accent plein de +regret, il répondit: + +--Continuons le voyage! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI + +FÉDOR SHARP EN VUE + + +[Illustration] + +Alors, fit l'ingénieur en jetant sur ceux qui l'entouraient un regard +circulaire, alors c'est bien décidé, nous «brûlons» Saturne? + +--Oui, déclara Gontran avec fermeté. + +--Oui, répéta Séléna d'une voix plus douce, mais non moins assurée. + +--Oui, dit à son tour Ossipoff en poussant un profond soupir. + +--Et il courut s'enfermer dans sa cabine pour cacher sa rage et son +désespoir. + +[Illustration] + +--Pauvre père, murmura la jeune fille en le suivant d'un oeil attendri. + +M. de Flammermont eut un haussement d'épaules significatif. + +--Il est encore temps, dit Fricoulet, de revenir sur notre décision. + +--Et sur nos pas, bougonna Gontran. + +--C'est ce que je voulais dire. + +Séléna secoua la tête. + +--Non, monsieur Fricoulet, répondit-elle, poursuivons notre route... +puisque c'est la volonté du plus grand nombre. Elle soupira et s'en fut +s'asseoir, toute triste, dans un coin de la machinerie. + +--Allons, c'est fait, déclara l'ingénieur en pesant de toutes ses forces +sur les commutateurs. + +Le véhicule frémit dans toute son ossature et sembla bondir en avant. + +--Tu ne crains pas de tout faire sauter? demanda le jeune comte, un peu +ému de la trépidation terrible qui agitait l'_Éclair_. + +[Illustration] + +--Baste! nous en avons vu bien d'autres, lorsqu'il s'est agi de sortir +de l'atmosphère jovienne, riposta insoucieusement l'ingénieur. + +Il avait ses regards attachés sur la boussole, tenant d'une main ferme +la barre du gouvernail. + +--Nous quittons les anneaux, déclara-t-il au bout d'un quart d'heure de +silence. + +--Alors, tout va bien? nous sommes en bonne route? demanda le jeune +comte. + +Fricoulet ne répondit pas; penché sur les accumulateurs, il les +considérait attentivement, les sourcils froncés et les lèvres +contractées d'une façon qui lui était familière lorsque se produisait un +incident incompréhensible. + +--Gontran! fit-il d'une voix brève. + +Le jeune comte s'approcha. + +--Tiens un moment la barre du gouvernail. + +Et il alla rapidement vers l'arrière, colla son visage à un hublot et +demeura quelques minutes, examinant attentivement le fonctionnement de +l'hélice. + +Il revint ensuite et pesa de nouveau sur les leviers des accumulateurs. + +--Que fais-tu donc? demanda M. de Flammermont. + +--Je cherche à parer aux conséquences de ton erreur d'hier, répondit +sèchement l'ingénieur. + +--Et ces conséquences... quelles sont-elles? + +--Pendant que nous faisions le tour de Saturne, le gros du bataillon des +astéroïdes défilait avec sa rapidité ordinaire,... si bien que les +corpuscules, qui nous servent de point d'appui se font plus rares et +que, si nous avions tardé seulement de quelques heures, nous nous +trouvions dans le vide. + +--Alors? demanda Gontran. + +--Alors, tu le vois; je force d'électricité pour rattraper le temps +perdu et rejoindre, si possible, le centre du fleuve cosmique dans +lequel nous avons navigué jusqu'à présent. + +Puis, voyant que son ami dissimulait avec peine sa formidable envie de +dormir. + +--Tiens! tu me fais de la peine, dit-il... va-t-en te coucher. + +--Mais, c'est mon tour de quart. + +Fricoulet, malgré son inquiétude, se mit à rire. + +--Merci bien, fit-il, pour que tu commettes quelque nouvelle erreur, ou +que tu t'endormes, le nez sur le levier du gouvernail; non, je préfère +veiller toute cette nuit s'il le faut; comme cela, je serai certain de +la marche de l'_Éclair_. + +--Si tu préfères cela, bougonna le jeune comte d'un ton un peu piqué, +moi aussi. + +Et, sans serrer la main de son ami, il tourna les talons et fut +s'étendre sur son hamac où le sommeil ne tarda pas à s'emparer de lui. + +* * * + +Lorsque M. de Flammermont s'éveilla le lendemain, son chronomètre +marquait dix heures. + +Il se précipita hors de sa cabine, honteux de sa paresse, mais espérant +que les émotions et les fatigues de la veille avaient prolongé dans les +mêmes proportions, le sommeil de ses compagnons de voyage. + +[Illustration] + +Quand il entra dans la machinerie, il trouva Ossipoff et Fricoulet, +debout devant l'un des hublots et discutant avec animation. + +--Je vous affirme que si, disait le vieillard. + +--Je ne nie point la chose, ripostait l'ingénieur, mais je ne puis, en +conscience, vous dire que je vois, lorsque je ne vois pas. + +À cette réponse, le vieux savant frappa du pied avec impatience et +s'écria, en apercevant Gontran. + +--Ah! monsieur de Flammermont, vous ne pouvez arriver plus à propos! + +Et lui tendant la lunette qu'il tenait à la main. + +--Examinez avec soin la constellation de Cassiopée! + +Une légère grimace crispa les lèvres du jeune comte. + +--Vous voulez, balbutia-t-il, que je... + +--Que vous vérifiiez, lequel a raison, de M. Fricoulet ou de moi? + +[Illustration] + +L'ingénieur se récria. + +--Permettez, mon cher monsieur, fit-il, je ne prétends point que vous +ayez tort; je dis seulement que je ne vois pas... Et s'adressant au +jeune comte: + +--M. Ossipoff, dit-il, prétend apercevoir, dans la constellation de +Cassiopée, un astre nouveau, non marqué sur les cartes célestes, et dont +il ignore la nature. + +--Je ne prétends pas, monsieur, gronda le vieillard, tout rouge de +colère, j'affirme... + +--En ce cas, murmura Gontran, il n'est nullement besoin que je contrôle +le bien fondé de votre affirmation. + +[Illustration] + +Et il rendait la lunette à Ossipoff qui la repoussa en disant: + +--Permettez: de savant à savant, ces choses-là se font, surtout en +astronomie, où l'on est si souvent victime d'illusions d'optique. + +Force fut bien au jeune homme d'obéir à l'injonction du vieux savant; il +prit la lunette et, absolument ignorant de la situation occupée dans le +ciel par Cassiopée, il braqua son instrument sur un point quelconque de +l'espace. + +--Je ne vois rien, déclara-t-il hardiment, après quelques instants +d'examen. + +Ossipoff se mit à ricaner. + +--Cela ne m'étonne pas, dit-il, je vous parle de Cassiopée et vous +cherchez dans le baudrier d'Orion. + +Gontran se frappa le front. + +--Je ne sais vraiment où j'ai la tête, murmura-t-il. + +Et, tout de suite, il ajouta: + +--D'ailleurs, l'oculaire n'est pas à mon point, et je ne distingue que +très vaguement. + +Fricoulet, une fois encore, se dévoua. + +[Illustration] + +--Eusses-tu le grand télescope de l'observatoire de Nice, dit-il en +riant, que cela ne t'avancerait pas beaucoup; là où il n'y a rien, les +lunettes les plus puissantes ne peuvent rien faire apercevoir. + +Ossipoff lança au jeune ingénieur un regard furieux et, arrachant +l'instrument des mains du comte: + +--Nous verrons dans quelques heures, grommela-t-il. + +Et il reprit sa place au hublot, duquel il lui était permis de +contempler, en toute facilité, la fameuse constellation. + +[Illustration] + +Fricoulet retourna à son gouvernail. + +--Eh bien! lui demanda Gontran à voix basse, où en sommes-nous? Nous +avons marché un train d'enfer toute cette nuit et nous avons rejoint la +grande marée astéroïdale; aussi, tu le vois, l'_Éclair_ a repris son +allure normale. + +Le jeune comte se pencha à l'oreille de son ami. + +--Et cet astre nouveau qu'il prétend avoir découvert, qu'y a-t-il de +vrai là-dedans? + +Fricoulet hocha la tête. + +--Je n'en sais trop rien, répondit-il; on a de si singulières surprises +avec ces satanées étoiles. + +--Si vous, des savants, vous vous laissez surprendre, comment +voulez-vous qu'un ignorant comme moi... + +Fricoulet se mit à rire: + +--Il y a une chose très simple à faire, dit-il; rends à Ossipoff ton +tablier astronomique. + +[Illustration] + +--Et il me répondra, comme dans le _Chapeau de paille d'Italie_: «Mon +gendre, reprenez votre myrte, tout est rompu.» + +L'ingénieur fixa sur son ami un regard singulier. + +--Franchement, cela te ferait-il grand peine, s'il te rendait ton myrte? + +Gontran coula vers Séléna un regard rapide; puis, se penchant encore +davantage à l'oreille de son ami. + +--Ce que c'est que la nature humaine, murmura-t-il; il y a quelques +mois, tu m'eusses posé cette question que, pour toute réponse, je +t'aurais sauté à la gorge! + +[Illustration] + +--Tandis qu'aujourd'hui... répliqua l'ingénieur avec un petit sourire. + +--Tandis qu'aujourd'hui, sans être affirmatif... + +--Tu es dubitatif, n'est-ce pas? continua Fricoulet. + +Et posant sa main sur l'épaule de son ami. + +--Mais sois tranquille, ajouta-t-il, avant quelques semaines, tu ne +conserveras plus aucun doute à ce sujet et, de toi-même, si cela est +possible, tu restitueras ton myrte... + +Gontran prit un air offensé. + +--Alcide, déclara-t-il, c'est là une chose que je ne ferai jamais; j'ai +engagé ma parole et, à moins qu'on ne me la rende... Je suis +gentilhomme, mon cher... + +--Tu ferais bien mieux d'être astronome, mon vieux, riposta l'ingénieur, +car, si je ne me trompe, voici Ossipoff qui va te retomber sur le dos. + +Le vieillard, en effet, qui, depuis quelques secondes, donnait toutes +les marques d'une agitation extrême, quitta tout à coup le hublot auprès +duquel il était installé et, brandissant triomphalement sa lunette, +s'écria d'une voix vibrante: + +--Victoire... Victoire!... je la tiens! + +--Qui ça? demanda Fricoulet. + +--Eh! mon étoile, parbleu!... ma planète nouvelle!... celle que j'avais +aperçue tout à l'heure, déjà, dans la constellation de Cassiopée et dont +vous avez nié l'existence. + +[Illustration] + +--Permettez, dit l'ingénieur, je n'ai rien nié,... j'ai déclaré, +simplement, que je ne voyais pas... + +Et s'emparant de la lunette que le vieux savant offrait à M. de +Flammermont, il la braqua dans l'espace. + +--Quelle est sa situation? demanda-t-il. + +--Par XII heures d'ascension droite et 30 degrés de déclinaison boréale, +répliqua l'astronome. + +Tout aussitôt Fricoulet s'orienta. + +Mais, après quelques instants d'observation, il eut un brusque +haut-le-corps et murmura: + +--Certes, voilà quelque chose de très curieux. + +Il quitta le hublot, et courut à une carte céleste pendue à l'une des +cloisons de la machinerie; puis, après l'avoir consultée attentivement, +il revint au hublot et, de nouveau, examina le ciel. + +--Eh bien! avais-je raison? demanda Ossipoff en se croisant les bras et +en laissant tomber sur l'ingénieur un regard dédaigneux. + +--Assurément, répondit Fricoulet, il y a quelque chose, mais quoi? + +--Eh! que voulez-vous que ce soit, sinon une étoile? + +[Illustration] + +--Ce pourrait être une planète, déclara Gontran, qui crut prudent de +placer son mot dans la conversation. + +Le vieillard hocha la tête. + +--C'est douteux, murmura-t-il. + +--Parce que?... + +--Parce qu'il ne me paraît pas qu'une planète puisse exister au point de +l'espace où nous nous trouvons, à une si grande proximité de Saturne. + +Ossipoff regardait M. de Flammermont. + +Celui-ci crut bien faire en paraissant ne pas partager l'opinion du +vieux savant, sans doute pour lui faire supposer qu'il en avait une +personnelle. + +Il allongea les lèvres dans une moue dubitative. + +--Peuh! fit-il laconiquement. + +--Vous en penserez ce que vous voudrez, répondit le vieillard d'un ton +un peu sec, comme toutes les fois qu'il rencontrait une contradiction; +quant à moi, je persiste à croire que Saturne eût empêché la formation +d'un semblable monde; en outre, en admettant même qu'il ne s'y fût pas +opposé, il y a longtemps que les astronomes connaîtraient cette planète. + +--En ce cas, que supposez-vous? + +Ossipoff leva les bras au plafond. + +--Jusqu'à présent, je ne suppose rien,... j'attends... + +--Vous attendez! quoi? + +--Que nous nous soyons assez rapprochés de cet astre pour pouvoir +l'étudier plus en détail. + +--Voici une idée sage, déclara Fricoulet, et si tous les savants de la +Terre raisonnaient ainsi, il y aurait bien moins de temps perdu en +discussions oiseuses. + +--Avant quelques heures, nous saurons à quoi nous en tenir, monsieur +Ossipoff. + +-Si nous les consacrions à baptiser cet astre nouveau, proposa Gontran. + +--Voilà une bonne idée, dit Séléna en intervenant. + +--Eh bien! demanda Fricoulet, puisque tu as eu l'idée, c'est à toi que +doit revenir l'honneur de désigner le nom dont on va affubler le +nouveau-né... + +--Ce nom ne doit-il pas être celui du savant qui l'a découvert? + +Ossipoff, tout ému, serra les mains du jeune homme. + +--Merci, mon cher Gontran, balbutia le vieillard, mais je n'accepte pas +le grand honneur que vous me faites... + +Il ajouta avec un sourire: + +--Il y a déjà, sur les cartes du ciel, une quantité assez grande de noms +difficiles à écrire et à retenir, sans en mettre un de plus; désignons +tout simplement cet astre, et jusqu'à plus ample informé, par une lettre +de l'alphabet grec. + +--Soit, dit Gontran, va pour _Omicron_. + +--Ou _Oméga_, ajouta Fricoulet. + +Le vieux savant secoua la tête. + +--Cela n'est pas possible, répondit-il; vous oubliez que des étoiles de +cette même constellation de Cassiopée portent déjà ces noms sur les +cartes astronomiques. + +[Illustration] + +--C'est juste, observa l'ingénieur. + +--Mais rien ne prouve que ce corps brillant appartienne à la +constellation de Cassiopée, fit observer Gontran qui en revenait à son +idée première. + +Ossipoff haussa les épaules et retourna à son hublot; Fricoulet +rejoignit ses leviers; quant à Gontran, il fut s'étendre dans un coin et +les yeux mi-clos, il se mit à rêvasser, tout en sifflotant une +réminiscence de la dernière opérette à laquelle il avait assisté avant +son départ de la Terre. + +Un cri poussé par Ossipoff l'arracha aux douceurs de son farniente; il +bondit sur ses pieds et se précipita vers le savant. + +Celui-ci avait le visage tout bouleversé. + +--Vous aviez raison, dit-il d'une voix rauque au jeune comte. + +--Raison!... moi!... à quel sujet? + +--Au sujet de ce corps nouveau découvert par moi dans la constellation +de Cassiopée. + +--Il n'existe pas?... une illusion d'optique? + +--Il existe parfaitement, seulement... + +--Seulement? + +--Il n'appartient pas à la constellation. + +Le jeune comte eut un sourire victorieux. + +--Quand je vous le disais? s'écria-t-il,... c'est une planète! + +--Jamais de la vie... + +--Alors... quoi? + +--C'est un bolide. + +Fricoulet et Séléna accoururent et s'écrièrent en même temps. + +--Un bolide! + +--Qui traverse l'infini et se dirige vers le Soleil. + +--Eh bien! demanda M. de Flammermont, je ne vois là rien qui vous puisse +causer une semblable émotion. + +--Mais songez donc que c'est la première fois, depuis nos voyages +successifs, qu'il nous est donné d'étudier ces corps étranges. + +Gontran sentit qu'il pourrait, par une trop grande indifférence, +éveiller les soupçons de son futur beau-père: il étendit donc la main +vers la lunette en disant: + +--Puis-je voir aussi? + +Ossipoff changea l'oculaire de l'instrument. + +--Regardez, dit-il après avoir terminé cette petite opération. + +L'ancien diplomate commençait à avoir l'habitude des instruments, il +régla donc la lunette suivant sa vue et augmenta le grossissement de +l'objet encadré dans l'oculaire jusqu'à ce qu'il en distinguât nettement +les contours. + +Alors, intéressé malgré lui, par le spectacle qui s'offrait à sa vue, il +poussa un cri de surprise. + +--En effet, murmura-t-il; ce n'est pas une étoile,... mais pas une +planète non plus,... c'est un morceau, un débris,... tiens, vois plutôt. + +Et il s'apprêtait à se retirer pour céder sa place à Fricoulet; mais la +main d'Ossipoff, s'appuyant sur son épaule, le maintint immobile. + +--Attendez quelques instants encore, dit le vieux savant. + +Le bloc rocheux, qui scintillait comme une étoile, sur le fond noir du +ciel, pivotait rapidement autour d'un axe qui paraissait fortement +incliné et le jeune homme distinguait à merveille les irrégularités de +ce polyèdre lancé dans l'infini, comme une flèche. + +[Illustration] + +--Si j'ai bien vu, disait Ossipoff, cet astéroïde doit mesurer, suivant +son grand axe, près d'un kilomètre et demi de large et un kilomètre +suivant sa plus petite dimension... n'est-ce pas votre avis? + +--Cela dépend de sa rotation sur lui-même, répondit Gontran. + +--Elle est d'une heure et demie,... je l'ai calculée grâce à une tache +extrêmement lumineuse qui s'aperçoit presque au pôle boréal. + +--Une tache lumineuse? murmura M. de Flammermont qui écarquillait +vainement les yeux. + +--Ne la cherchez pas inutilement, répondit Ossipoff,... elle se trouve +sur la face actuellement invisible. + +--Avez-vous remarqué la rapidité avec laquelle marche ce corpuscule? +demanda Gontran au bout de quelques minutes. + +--J'ai calculé que nous nous précipitions au devant l'un de l'autre avec +une vitesse de 130,000 mètres par seconde. + +--130,000 mètres! s'écria Séléna. + +--Dame! ma chère enfant, le calcul est simple à faire; notre vitesse à +nous est de 85,000 mètres, la sienne est de 45,000,... cela nous donne +plus de 40,000 lieues à l'heure. + +M. de Flammermont s'étant écarté, Fricoulet prit sa place à l'oculaire +de la lunette pour examiner, lui aussi, ce monde étrange. + +Tout à coup, il poussa une exclamation étouffée. + +Ossipoff, qui rédigeait ses observations, releva la tête et demanda d'un +ton narquois: + +--Auriez-vous fait, par hasard, quelque constatation intéressante? + +L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; il était plongé dans une +attentive contemplation. + +--Il se pourrait, dit-il enfin avec une légère émotion dans la voix. + +--Et quel est votre avis? fit Ossipoff, toujours narquois... sommes-nous +en présence d'une étoile,... d'une planète,... ou d'un bolide? + +--D'un bolide, assurément. + +--Ah! vous me voyez tout joyeux de me rencontrer avec vous,... et, sur +la nature de ce bolide, avez-vous quelque opinion? + +L'ingénieur, qui feignait de ne pas s'apercevoir du ton de persifflage +qu'employait, pour lui parler, le vieux savant, répondit avec un grand +calme. + +[Illustration] + +--D'une nature cométaire. + +Le vieillard éclata de rire. + +--En vérité,... et pourriez-vous préciser, s'il vous plaît? + +--Qu'entendez-vous par préciser? + +--Mais... indiquer, par exemple, à quelle comète appartiendrait, selon +vous, ce fragment? + +--À la comète de Tuttle, répondit l'ingénieur sans hésiter. + +Ossipoff haussa les épaules. + +[Illustration] + +--Quoi d'impossible à cela? riposta Fricoulet; serait-ce le premier +exemple que nous aurions d'une fragmentation cométaire?... pareille +aventure n'est-elle pas arrivée, en 1846, à la comète de Biéla? la +comète se brisa en deux parties qui naviguèrent pendant quelques temps +de conserve, mais qui ne revinrent jamais au périhélie, depuis l'époque +de la catastrophe;... il n'y aurait rien d'extraordinaire à ce que +semblable accident fût survenu à la comète de Tuttle. + +Le vieux savant frappa du pied avec impatience. + +--L'imagination vous emporte, mon cher monsieur Fricoulet, dit-il,... en +admettant que votre supposition fût exacte, comment expliqueriez-vous +que nous rencontrions ici un fragment de Tuttle? + +--Mais de la manière la plus simple du monde, mon cher monsieur +Ossipoff!... l'aphélie de Tuttle ne se trouve-t-il pas précisément au +delà de Saturne et juste au point de l'espace où nous sommes +actuellement? + +--D'accord, vous oubliez seulement que la comète n'y parviendra que dans +plusieurs années, la durée de sa révolution étant de treize ans,... elle +ne passera à son aphélie qu'en 1890; ce ne peut donc être elle... + +Et, certain d'avoir écrasé l'ingénieur sous cet argument sans réplique, +Ossipoff enveloppait Fricoulet d'un regard triomphant. + +Fricoulet se redressa et regardant le vieillard bien en face. + +--Quant à moi, dit-il, sans avoir la prétention de vouloir vous +expliquer comment, ni à quel point de l'espace a pu avoir lieu la +fragmentation, je vous affirme que c'est bien un fragment de la comète +Tuttle que nous avons là sous les yeux. + +Ossipoff ricana. + +--Une affirmation de vous ou rien, dit-il, c'est à peu près la même +chose. + +--Et si je vous donnais une preuve? + +--Une preuve! fit le vieux savant en écarquillant les yeux,... et +laquelle? + +--Ce point brillant qui vous a servi à établir la durée de rotation de +ce mondicule, savez-vous ce que c'est? + +--Quelque pic neigeux, sans doute!... + +Fricoulet secoua la tête. + +--Erreur, monsieur Ossipoff, erreur, répondit-il, c'est... l'obus que +nous avait volé Sharp sur la Lune. + +--L'obus! s'écrièrent plusieurs voix. + +--Oui, répéta l'ingénieur, l'obus qui nous a servi d'habitation pendant +les longs mois que nous avons vécus sur la planète. + +Ossipoff s'était précipité vers la lunette et l'avait braquée sur le +bolide. + +Longtemps il demeura immobile, comme pétrifié, le visage collé à +l'oculaire, les membres agités d'un tremblement nerveux. + +--C'est vrai, murmura-t-il enfin. + +Puis, après un nouveau silence. + +[Illustration] + +--Mais comment se peut-il faire? + +Fricoulet leva les bras au plafond, en signe d'ignorance complète. + +--Il suffit que cela soit, répondit-il. + +Gontran poussa un cri. + +--Mais si l'obus se trouve là, dit-il, il n'y aurait aucune +impossibilité à ce que Fédor Sharp s'y trouvât également. + +Ossipoff eut un haussement d'épaules significatif. + +--Il doit être mort depuis longtemps, répondit-il. + +L'ingénieur avait sorti son carnet de sa poche et, rapidement, sur une +page blanche, avait jeté quelques calculs. + +--Je ne sais, dit-il en s'adressant à Ossipoff, si vous avez raison en +ce qui concerne le décès--probable, en effet--de Fédor Sharp; mais, en +tout cas, vos calculs sont exacts. + +--Avaient-ils donc besoin d'être vérifiés? demanda railleusement le +vieillard. + +--Je ne pense pas,... en tout cas, j'ai pensé, moi, à une chose à +laquelle vous n'avez pas pensé, vous! + +--Laquelle? + +--C'est que ce bolide coupe notre route en biais. + +--Et après? + +--Après!... mais que diriez-vous, s'il nous heurtait au passage? + +--Peuh!... c'est improbable... + +[Illustration] + +--Si peu improbable, mon cher monsieur, que nous sommes, en ce moment, +éloignés de lui de six cent mille lieues et que, comme nous courons l'un +sur l'autre, à raison de 460,000 lieues à l'heure, le choc aura lieu +dans une heure vingt minutes. + +Gontran étouffa un juron, Séléna poussa une exclamation et Ossipoff +pâlit légèrement. + +--Mais nous serons réduits en miettes! murmura M. de Flammermont. + +L'ingénieur secoua la tête. + +--Je crois, plutôt, répondit-il avec un imperturbable sang-froid, que +nous nous en irons en fumée, tout simplement. + +Il se frotta les mains et ajouta, avec une satisfaction admirablement +simulée: + +[Illustration: L'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine.] + +--Le mouvement brusquement anéanti et transformé en chaleur fera de nous +un petit soleil. + +[Illustration] + +Gontran se tourna vers Ossipoff dont le visage avait repris sa placidité +accoutumée: + +--Vous avez entendu, monsieur? demanda-t-il. + +--M. Fricoulet a parfaitement raison, répondit le vieillard; mais il +oublie que nous avons un moyen bien simple d'éviter la mort. + +--Et ce moyen, dit le comte, c'est?... + +--C'est de ne pas aller au devant d'elle; répondit l'ingénieur, nous +n'avons qu'à stopper et à laisser passer devant nous ce train express +dont la rencontre ne laisserait pas que de nous endommager radicalement! + +--On peut encore forcer d'électricité et devancer l'astéroïde, suggéra +Ossipoff. + +--Ce serait dangereux; les accumulateurs débitent le maximum +d'électricité, et nous ne pouvons aller plus vite, déclara l'ingénieur. +Le propulseur est lancé à toute vitesse, nous franchissons 80 kilomètres +par seconde, soit la largeur de l'Atlantique en une minute, 72,000 +lieues à l'heure. + +--En ce cas, s'écria Gontran, nous n'avons qu'à faire ce que tu disais +tout à l'heure,... c'est-à-dire à stopper. + +Ossipoff murmura d'un air résigné: + +--Stoppons, quoique, cependant, cela m'eût fait un sensible plaisir de +m'approcher de ce bolide le plus près possible. + +--Au risque de nous casser le nez,... comme une chauve-souris qui +s'aplatit contre un mur. + +[Illustration] + +--Ou encore de nous transformer en Soleil, reprit gaiement Fricoulet. + +--Je ne sais si Mlle Séléna aspire beaucoup au rôle d'étoile, dit le +comte, quant à moi, je n'ai aucun goût pour celui que me réserve une +rencontre avec Fédor Sharp. + +--Alors, dit l'ingénieur,... c'est bien décidé, nous stoppons? + +Il promena un regard circulaire autour de lui, pour interroger ses +compagnons. + +--- Une fois,... deux fois,... trois fois,... ajouta-t-il,... rien ne va +plus?... Eh bien! stoppons. + +Et pendant qu'Ossipoff, suivi de Séléna et de Gontran, quittaient la +machinerie et remontaient sur le carré, Fricoulet se dirigea vers le +moteur. + +--C'est dommage, dit-il à mi-voix, j'eusse éprouvé un grand plaisir à +revoir ce coquin de Sharp,... seulement pour savoir comment il faisait +pour vivre... + +Penché sur l'appareil, le jeune ingénieur ne s'apercevait pas que, +derrière lui, une porte s'entr'ouvrait imperceptiblement. + +Cette porte était celle de la cabine dans laquelle était enfermé +Jonathan Farenheit. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII + +UN ABORDAGE DANS L'ESPACE + + +[Illustration] + +Depuis plus d'un mois, c'est-à-dire depuis sa tentative folle et +criminelle pour faire sauter l'_Éclair_ et ceux qu'il portait, +l'Américain vivait enfermé dans une cabine de l'arrière, où ses +compagnons lui portaient régulièrement la dose de liquide nutritif +indispensable à sa misérable existence. Misérable, en effet, que la vie +de cet homme, encagé ainsi qu'une bête fauve, respirant à peine, et +condamné à ne revoir jamais, avant sa mort, la lumière du Soleil et +l'espace étoilé. + +En souffrait-il? C'était peu probable. + +Il était tombé dans un état physique quasi-comateux, et il semblait que +son intelligence eût sombré dans un anéantissement complet, où ne +survivraient que les seuls instincts de la brute. + +La plupart du temps, il demeurait accroupi dans un coin--le plus sombre +de sa cellule,--il y demeurait des journées entières sans faire un +mouvement, comme s'il était mort. + +Puis, brusquement, il se levait et arpentait sa cabine à grandes +enjambées, marchant sans discontinuer durant de longues heures en +poussant des cris rauques et des gémissements; après quoi, épuisé par la +fatigue de cet exercice inaccoutumé, il se jetait sur son hamac où il +restait étendu plusieurs jours de suite, sans faire un geste, sans +proférer une parole. + +[Illustration] + +La veille du jour où Ossipoff croyait avoir découvert une nouvelle +étoile dans la constellation de Cassiopée, Farenheit avait fait, autour +de son logement, une promenade acharnée qui l'avait jeté, au bout de +quelques heures, harassé sur son hamac, et il somnolait, lorsque tout à +coup le nom de Fédor Sharp, prononcé à quelques pas de lui, derrière la +porte de sa cellule, l'avait fait tressaillir. + +Il sembla que le nom de son ennemi, frappant soudainement ses oreilles, +eût galvanisé son intelligence. Il passa la main sur son front d'un air +égaré. + +--Sharp! balbutia-t-il. Sharp! + +Ce nom évoquait, dans son esprit, tout un monde de souvenirs; peu à peu +son visage perdit l'expression de bestialité qu'il avait depuis +plusieurs semaines, le regard devint moins fixe, moins terne, la bouche, +continuellement tordue dans un tiraillement nerveux, reprit son +immobilité première. + +[Illustration] + +Il se redressa sur son coude et prêta l'oreille. Pour la première fois, +depuis longtemps, il écoutait et il comprenait. + +--_By God!_ grommela-t-il, que se passe-t-il donc?... il me semble que +je m'éveille d'un long sommeil... Si je n'ai point été fou, je n'ai pas +dû en être loin. + +Les voix, dans la cabine à côté, s'élevaient un peu, et maintenant le +bruit de la conversation parvenait presque distinctement à l'Américain. + +Tout à coup, il se coula hors de son hamac et rampant sur le plancher, +vint coller son oreille contre la porte. + +--Oui, murmura-t-il au bout d'un instant, je ne m'étais pas trompé, ils +parlent de Sharp,... mais à quel sujet? + +Tout à coup un rire muet lui fendit largement la bouche. + +--Eh! eh! fit-il, ils le voient... il est près de nous. + +[Illustration] + +Et il se frottait les mains l'une contre l'autre avec une évidente +satisfaction. + +Mais presque aussitôt son visage se rembrunit subitement et ses sourcils +se froncèrent. + +--_By God!_ grommela-t-il, le laisser passer devant!... Nous arrêter! +Mais ces gens de l'Ancien continent n'ont décidément pas de sang dans +les veines!... + +Ses joues tremblaient de colère et un feu sombre brûlait au fond de ses +prunelles. + +--Ah! _by God!_ ajouta-t-il avec un hochement de tête furieux, ils ont +peur de mourir!... Comme si l'existence que nous menons depuis plusieurs +mois était une existence... Comme si la mort n'était pas cent fois +préférable à cette réclusion idiotisante!... et puis mourir en se +vengeant... mais c'est vivre en quelques instants tout ce qui vous reste +à vivre... Ah! _by God!_ non, il ne s'échappera pas, et, +dussions-nous... + +De nouveau, il se mit à ricaner. + +--Oui, oui... continua-t-il d'une voix sifflante, stoppez tant que vous +voudrez, de peur de culbuter cet honorable coquin!... Vous le culbuterez +quand même, et que vous le veuillez ou non, je vengerai, sur la peau de +ce misérable, toutes mes tribulations, tous mes déboires... + +Il prêta l'oreille, et ses joues, hâves et décavées, se colorèrent d'un +flot de sang. + +--En Soleil, murmura-t-il, ce Fricoulet dit que nous pourrions nous +transformer en Soleil. + +Il fit claquer ses doigts avec impatience et grommela: + +--C'est cela qui assurerait mon élection à la présidence de +l'Excentric-Club, si l'on savait, à New-York, que sir Farenheit est un +de ces astres devant lesquels les savants de la Terre se pâment +d'admiration! En ce moment, la conversation avait cessé entre les +voyageurs, puis Ossipoff ayant quitté la machinerie avec Séléna et +Gontran, le silence s'était fait. + +C'est alors que l'Américain avait entrebâillé la porte de sa cabine, que +l'on négligeait de fermer depuis qu'il était tombé dans cet état +comateux qui le rendait inoffensif, et, sans que l'ingénieur s'en +doutât, il surveilla tous ses mouvements. + +Il le vit s'approcher des appareils producteurs de l'électricité et du +système qui composait le moteur, puis consulter attentivement les +indications de débit du générateur, calculer la vitesse du propulseur, +examiner les divers instruments de précision; après quoi, il se dirigea +vers l'appareil moteur. + +Contre des tablettes se trouvaient disposées une série de poignées, se +mouvant à la façon de leviers ordinaires. + +L'ingénieur repoussa une de ces poignées et abaissa verticalement un +levier horizontal qui commandait la distribution de force motrice. + +Aussitôt la vibration continue du propulseur dans son tambour diminua +d'intensité, alors Fricoulet repoussa successivement toutes les poignées +et progressivement le moteur se ralentit jusqu'au moment où il s'arrêta +tout à fait. + +[Illustration] + +Après quoi, l'ingénieur donna à l'ensemble de l'appareil un dernier coup +d'oeil et sortit de la machinerie. + +En haut, Ossipoff, l'oeil de nouveau vissé à sa lunette, examinait +l'astéroïde qui s'avançait dans l'espace avec une rapidité vertigineuse. + +--Eh bien! mon cher monsieur, demanda Fricoulet, avez-vous fait +d'intéressantes découvertes? demanda l'ingénieur. + +--Mon père cherche Sharp, dit Séléna. + +L'ingénieur eut un petit sourire. + +--Cette recherche est peut-être prématurée, répondit-il; songez que nous +sommes à quatre cent mille lieues... + +--D'autant plus, dit à son tour Gontran, que la présence de notre obus +sur ce caillou n'implique nullement la présence de ce coquin! + +--En tout cas, observa Fricoulet, ce doit être un séjour bien singulier +que cet astéroïde dont l'équateur mesure à peine trois quarts de lieues +de tour... + +Il ajouta: + +--Si j'ai bien calculé, les méridiens ne doivent pas avoir plus de cinq +kilomètres d'un pôle à l'autre. + +--Un caillou, quoi! ajouta M. de Flammermont avec dédain. + +--Eh! eh! riposta Ossipoff en se retournant vers eux, un caillou qui a +une surface de vingt kilomètres carrés et cube plusieurs centaines de +mille mètres, est un caillou encore fort respectable. + +--Peuh! répliqua le jeune comte avec une moue fort accentuée, la dixième +partie de Phobos. + +--La millionnième de la Lune, ajouta Fricoulet. + +--Pour un homme seul, cela me paraît suffisant, répliqua le vieillard. + +Et il reprit ses observations. + +--Une chose qu'il m'intéresserait de savoir, dit Séléna, ce sont les +moyens employés par Sharp pour prolonger sa misérable existence. + +--Au moment où nous avons abandonné la Comète, poursuivit Fricoulet, les +soutes du wagon étaient à peu près vides; quant aux réserves d'air +respirable, il s'en fallait de peu qu'elles ne fussent épuisées. + +--Eh! répliqua le comte, Sharp n'est pas un imbécile, et s'il est +là-dessus, c'est qu'il a certainement trouvé le moyen d'y subsister. + +Fricoulet éclata de rire. + +--Voilà, où je ne m'y connais pas, une vérité de La Palisse: si Sharp +n'est pas mort, c'est qu'il a réussi à vivre. + +L'hilarité devint générale; l'ingénieur ajouta: + +--En ce qui concerne Sharp, je suis entièrement de l'avis de Gontran. Je +vais même plus loin, je déclare que c'est un homme supérieur. +Malheureusement, si son intelligence est vaste, sa conscience est nulle +et ses scrupules sont en raison absolument inverse de ses capacités. +Aussi, si dans le cataclysme qui a engendré la fragmentation cométaire +de Tuttle, il n'a pas péri, je parierais ma tête qu'il vit encore,... +C'est un gaillard énergique et d'un entêtement dont rien n'approche, +comme nous avons pu le constater d'ailleurs... S'il a mis dans sa tête +de rejoindre la Terre et de déposer, avant M. Ossipoff, sur le bureau de +l'Académie des sciences de Pétersbourg, la relation de ses voyages, rien +ne l'en empêchera... + +[Illustration] + +À ces dernières paroles prononcées par l'ingénieur, le vieux savant se +redressa et, faisant brusquement volte-face, montra à ses compagnons son +visage tout pâle et tout bouleversé. + +--Je n'avais point songé à cela, dit-il d'une voix rauque. + +--À quoi n'aviez-vous pas songé, père? demanda Séléna qui, la première, +fut frappée de l'altération des traits du vieillard. + +--Que le bolide que nous apercevons et qui, dans moins d'une heure, va +couper notre route, atteindra l'atmosphère terrestre avant cinq mois, en +sorte que si Fédor Sharp a trouvé le moyen d'échapper à la mort... + +--Il sera le premier à recueillir la gloire de ce voyage merveilleux +dont j'ai eu la pensée, et dont il m'a volé les moyens d'exécution... + +Fricoulet haussa les épaules. + +--À cela il n'y avait qu'un remède, dit-il. + +--Lequel? + +--Risquer le tout pour le tout et poursuivre notre route; nous heurtions +le bolide, c'est vrai, et nous courrions la chance d'être mis en pièces, +volatilisé même, mais nous risquions aussi de disloquer le monticule sur +lequel nous supposons notre ennemi, et peut-être la Providence eût-elle +permis le triomphe de la justice... + +[Illustration] + +Gontran hocha la tête. + +--Tu es bon, toi! murmura-t-il, j'estime ma vie un peu plus que la vaine +gloriole terrestre, et je ne donnerais pas le bout de mon petit doigt +pour le rapport d'un secrétaire, fut-il aussi perpétuel que tu +voudras... + +--Cependant, murmura Séléna avec un regard suppliant du côté du jeune +comte. + +Ossipoff saisit la main de sa fille. + +--Brave petite, dit-il, tu te dévouerais, toi, tu te sacrifierais;... +mais je serais un monstre d'ingratitude si j'acceptais... + +[Illustration] + +Il poussa un profond soupir, et, se retournant, remit son oeil à +l'oculaire de la lunette. + +--Dévouement filial et abnégation paternelle tout platoniques murmura +Fricoulet gouailleur, le voulût-on que, maintenant, il serait trop tard +pour tenter de rencontrer ce fragment de Tuttle. + +Et il ajouta, après un instant de silence: + +--Il n'y a plus qu'une chose à souhaiter. + +--Laquelle? + +--Que Sharp ait rendu sa vilaine âme au diable. + +--_Amen_, dit Gontran. + +[Illustration] + +--D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, le bolide va passer à une assez +courte distance, pour que rien de ce qui se trouvera à sa surface +n'échappe aux investigations de M. Ossipoff. + +Il tira sa montre. + +--Dans quatre heures et vingt minutes, il coupera exactement notre +route, dit-il. + +--À combien de kilomètres sera-t-il alors? demanda Séléna. + +--À huit cents environ, mademoiselle, soit deux cents lieues; la lunette +de votre père ramènera cette distance à moins de deux kilomètres. + +--Pensez-vous que, si Sharp existe, interrogea Mlle Ossipoff, il +puisse nous apercevoir? + +L'ingénieur allongea les lèvres dans une moue dubitative. + +--Voilà qui est moins que certain, répondit-il; nous marchons à l'opposé +du Soleil et nous nous en éloignons, tandis que le bolide s'en rapproche +en suivant une direction absolument contraire. Si nous le distinguons +aussi parfaitement, c'est parce qu'il est éclairé en plein par la +lumière solaire: pour lui, au contraire, notre appareil se confond avec +l'obscurité de l'espace, puisque la face éclairée n'est pas tournée de +son côté: Si Sharp est là-bas, il est probable, il est même certain +qu'il ne s'est aucunement aperçu de la présence de notre wagon. + +--C'est égal, répliqua Gontran en secouant la tête, j'aurai bien de la +peine à admettre qu'un être humain puisse exister à la surface d'un +corps aussi microscopique. + +--Il est certain, fit l'ingénieur, que ce doit être là, pour un être +humain, un séjour des plus singuliers et que la vie, sur un si petit +monde, ne doit pas marcher sans des particularités étranges. La +pesanteur y doit être infiniment plus faible que sur les satellites de +Mars; et tu sais cependant si elle s'y fait peu sentir. Sharp ne doit +pas peser, là-dessus, plus de quelques grammes et il doit s'abstenir du +moindre mouvement un peu trop brusque, qui l'enverrait en dehors de la +zone d'attraction de sa planète. Au besoin, si cette fantaisie le +prenait, il pourrait jongler avec le wagon-obus qui lui sert +d'habitation. + +--Mais pour vivre, il faut respirer, et un morceau de roche tel que +celui-là doit manquer totalement d'atmosphère. + +--Totalement! non, mais il doit y en avoir fort peu, aussi, s'il +s'aventure hors de l'obus, ne peut-il le faire que casqué d'un respirol. + +--Par exemple, dit Séléna, une chose à laquelle je ne pourrais +m'habituer, c'est à la courte durée des jours et des nuits. + +--En effet, leur durée est à peu près dix fois moindre de celle qu'elle +est sur Terre, mais, s'il veut se donner le luxe des nuits et des jours +terrestres, rien n'est plus facile à Sharp. + +--Ah bah! et de quelle façon? + +[Illustration] + +--En habitant près du pôle, et en se déplaçant au fur et à mesure que la +rotation s'accomplit; il a même ce grand avantage de pouvoir régler, à +sa fantaisie, la longueur de ses jours et de ses nuits. + +Pendant cet entretien, Ossipoff avait gardé le plus profond silence. + +--Eh bien! lui demanda tout à coup Gontran, apercevez-vous quelque +vestige humain? + +Le vieillard secoua négativement la tête. + +--Tu es par trop impatient, fit alors Fricoulet; nous ne sommes point +encore assez près;... songe, qu'à cette distance, le bolide ne doit pas +mesurer plus de 15 à 20'. + +Comme si ces mots l'eussent rappelé à la réalité, le vieux savant +s'écria: + +--Vous êtes dans l'erreur, monsieur Fricoulet, l'arc sous-tendu mesure +au moins le double. + +--Ce n'est pas possible! + +--Si vous voulez vous en convaincre par vous-même, murmura le vieillard, +un peu piqué que l'on se permît de mettre en doute une affirmation de +lui. + +Et il s'écarta de la lunette pour donner sa place au jeune ingénieur. + +À peine celui-ci eut-il appliqué son oeil à l'oculaire, qu'il fit un bond +en arrière, en poussant une exclamation de surprise. + +--Fichtre! dit-il, voilà qui est singulier. + +--Si singulier que cela? demanda Gontran... + +--Dame! à moins que je n'aie la berlue... et M. Ossipoff également! + +[Illustration] + +Il fouilla dans sa poche, prit un micromètre qu'il ajusta à l'instrument +et dit à M. de Flammermont: + +--Mets-toi là, vise le bolide, et fais jouer la vis du micromètre. + +Au bout de quelques minutes, Gontran s'écarta en disant: + +--C'est fait... + +Fricoulet examina le micromètre et son visage, soucieux déjà, se +rembrunit davantage encore. + +--Trente-trois minutes, dit-il. + +--Eh bien! demandèrent ses compagnons? + +--Je n'y comprends rien, j'ai fait machine en arrière, et la force du +moteur neutralisant la force du courant, nous maintient immobile dans +l'espace, en sorte que ce bolide, marchant avec une vitesse normale +devrait être à 200 kilomètres encore de nous,... or, le micromètre +marquant 31', il en faut conclure que nous ne sommes séparés que par une +distance moitié moindre de celle qui devrait exister. + +Il réfléchit quelques secondes et murmura: + +--C'est absolument comme si le moteur fonctionnait à toute vitesse. + +--Peut-être, insinua Mlle Ossipoff, vos calculs sont-ils faux? + +--Qu'entendez-vous par là, mademoiselle? + +--J'entends que, peut-être, le bolide marche plus rapidement que vous ne +l'aviez établi tout d'abord. + +Le vieux savant secoua la tête. + +--Si les calculs avaient été faits par M. Fricoulet seulement, dit-il, +on pourrait mettre en doute leur exactitude... + +--Mais du moment que vous les avez contrôlés,... ajouta l'ingénieur +aucune erreur ne peut s'y être glissée; l'_errare humanum est_ ne vous +est pas applicable. + +Alors, Gontran qui, de nouveau, avait appliqué son oeil à l'oculaire +s'écria: + +--Si les calculs sont exacts et si l'on fait bien machine en arrière, il +se produit un phénomène inexplicable. + +Et il ajouta d'une voix un peu émue: + +--Le bolide a grossi prodigieusement depuis cinq minutes, il semble que +nous nous précipitions dessus. + +Un éclair de joie passa dans la prunelle d'Ossipoff. + +--Si cela pouvait être vrai! murmura-t-il entre ses dents, nous aurions +au moins la chance d'empêcher ce misérable Sharp d'arriver avant nous +sur Terre et de déflorer la gloire qui nous attend... + +Mais secouant la tête: + +--Hélas! ajouta-t-il avec un accent de regret dans la voix; nous sommes +certainement victimes d'une illusion d'optique. + +--Vous êtes, en vérité, d'un égoïsme féroce, mon cher monsieur Ossipoff, +gronda Gontran;... pour satisfaire votre futile amour-propre de savant, +vous préférez nous briser les os!... + +[Illustration] + +Séléna, qui s'était approchée d'un hublot, joignit les mains dans un +geste terrifié. + +--Messieurs, implora-t-elle, c'est effrayant!... monsieur Fricoulet,... +mon père,... je vous en supplie, sauvez-nous, sauvez-moi!.. + +Et se précipitant vers son père, elle l'enlaça de ses bras, gémissante +et tremblante. + +--J'ai peur,... j'ai peur de mourir!... + +M. de Flammermont, ému par cet appel désespéré de sa fiancée, s'élança +hors de la cabine et, se précipitant par la petite échelle qui reliait +l'un à l'autre les deux étages du véhicule, arriva à la porte de la +machinerie. + +Il voulut l'ouvrir, elle résista. + +--Morbleu! gronda-t-il, que se passe-t-il donc? + +Il fit un nouvel effort qui rencontra la même résistance. + +Alors, comme un éclair rapide, une idée subite traversa la cervelle du +jeune homme. + +--C'est ce damné Américain, murmura-t-il. + +Puis se ruant contre la porte avec toute la violence du désespoir, il +tenta de l'enfoncer. + +Mais la cloison de lithium ne bougea pas; Gontran ne fit que se meurtrir +inutilement. + +--Farenheit! rugit-il, Farenheit. + +De l'autre côté de la porte, une voix calme demanda. + +--Que me voulez-vous? + +--Ouvrez... au nom de Dieu!... ouvrez sans perdre un instant. + +Farenheit eut un sourire moqueur. + +--En vérité! fit-il, vous êtes si pressé que cela? + +--Sir Jonathan, je vous en supplie, écoutez-moi!... comprenez-moi, il y +va de votre vie,... de notre vie à tous... ouvrez, ouvrez! vous ne savez +pas que chaque minute de retard nous rapproche de la mort! + +Gontran eut un cri de désespoir. + +--Je ne sais qu'une chose, c'est que chaque minute nous rapproche de ce +gredin de Sharp! + +--Ah! gronda-t-il,... nous sommes perdus!... sa folie n'a pas cessé! + +--Pardon, riposta très flegmatiquement Farenheit, je ne suis plus +fou,... j'ai parfaitement compris que ce misérable qui, après m'avoir +volé, a tenté de m'assommer, que ce gredin de Sharp est près de nous et +je veux le rejoindre... + +[Illustration] + +--Mais vous n'y pensez pas,... si vous avez entendu cela, vous avez +entendu également que nous serions brisés, si l'_Éclair_ venait à se +rencontrer avec ce bolide! et d'ailleurs, rien ne prouve que Sharp s'y +trouve,... vous risquez donc votre vie,... la nôtre, pour une vengeance +chimérique... et d'ailleurs, cette vengeance, vous n'avez plus le droit +de l'exercer, nous avons pardonné... + +--Vous peut-être, répliqua Farenheit,... mais moi, non pas... + +Gontran ne savait plus quel argument invoquer. + +--Sir Jonathan! implora-t-il, sir Jonathan,... ouvrez, je vous en +conjure,... le bolide est à moins de quarante lieues de nous,... chaque +minute écoulée nous rapproche de deux lieues, au nom du ciel, ouvrez... + +[Illustration: même instant, un craquement formidable se fit entendre, +secouant, à le briser, le wagon de lithium.] + +--Ce serait au nom du diable que je n'ouvrirais pas, répondit +l'Américain. + +En ce moment, Fricoulet et Ossipoff, étonnés de la longue absence de M. +de Flammermont, apparurent en haut de l'escalier. + +--À moi, Fricoulet! à moi! cria Gontran... Farenheit a fermé la porte de +la machinerie. + +--C'est lui qui a touché aux leviers! hurla l'ingénieur. + +Et, en deux bonds il fut près de son ami. + +--Mais il faut enfoncer la porte, dit-il. + +--Enfoncer, riposta Gontran... je l'ai tenté. + +L'ingénieur regardait autour de lui, semblant chercher un instrument +quelconque,... un outil,... mais rien. + +Tout à coup, il poussa un cri de joie, tira son revolver et, ajustant +les gonds, fit feu successivement trois fois... + +[Illustration] + +--À nous, maintenant, cria-t-il. + +Et il se rua, en même temps que Gontran, sur la porte qui, cédant sous +le choc, se rabattit brusquement dans l'intérieur de la pièce. + +Farenheit avait bondi en arrière et se tenait devant le moteur, replié +sur lui-même, les poings en avant, prêt à repousser celui qui oserait +s'avancer. + +--Gontran!... monsieur Fricoulet, cria Mlle Ossipoff, restée seule +dans la pièce du haut,... hâtez-vous!... hâtez-vous!... le bolide se +précipite sur nous!... + +Et, véritablement affolée, elle cria d'une voix étranglée: + +--Au secours!... au secours!... + +Il est, dans la vie, certains moments critiques, où la parole est +inutile pour communiquer la pensée, un regard suffit. + +Ce regard, Fricoulet le jeta sur Gontran et sur Ossipoff; puis, il se +précipita sur l'Américain. + +Celui-ci l'attendait et, tandis que sa main gauche empoignait +l'ingénieur par le collet de son vêtement, le poing droit se levait et +terrible comme un maillet, s'abattait. Mais Fricoulet, entre autres +qualités physiques, possédait une étonnante souplesse; d'un mouvement du +torse, il évitait le coup qui allait lui fracasser le crâne et aussitôt, +avant que le poing se fût relevé, il s'y cramponnait des deux mains. + +[Illustration] + +À ce moment, Ossipoff arriva à la rescousse et se suspendit au bras +gauche, pendant que Gontran, passant lestement derrière l'Américain, lui +jetait au cou sa ceinture de cuir et lui faisait le «coup du père +François» si connu des voleurs à la tire; c'est-à-dire qu'il se +suspendait de tout son poids au licol improvisé. + +L'effet fut instantané, un flot de sang empourpra le visage de +Farenheit, les yeux semblèrent sortir de l'orbite, la bouche se tordit, +écumante. + +D'un effort surhumain, il envoya rouler, à l'autre bout de la pièce, +Ossipoff et Fricoulet; mais étranglé, à demi asphyxié, il dressa ses +bras au-dessus de sa tête, battit l'air désespérément, comme cherchant +quelque point d'appui auquel se raccrocher, puis ses genoux se dérobant +sous lui, il s'abattit en arrière, râlant. + +Fricoulet, qui s'était relevé, enjamba le corps de l'Américain, arriva +au moteur et abattit les leviers; toute trépidation cessa aussitôt. + +[Illustration] + +--Il était temps, dit-il. + +Gontran et Ossipoff avaient étendu Farenheit sur son hamac, et, après +lui avoir enlevé la courroie qui l'étranglait, s'occupaient à lui faire +reprendre connaissance. + +--Mon cher Gontran, dit l'ingénieur en souriant, toutes mes +félicitations... ton coup du père François nous a sauvés! + +[Illustration] + +En ce moment Séléna arriva toute défaillante: + +--Nous sommes perdus, gémit-elle,... le bolide est sur nous! + +Gontran se précipita vers un hublot. + +--Tonnerre! gronda-t-il. + +En ce moment, par les hublots, la lumière que reflétait l'astéroïde +entrait à flots dans la machinerie, jetant des panaches bleuâtres, d'un +sublime, mais sinistre effet. + +Le rocher semblait se précipiter avec une rapidité vertigineuse sur +l'_Éclair_ qui, bien qu'ayant son moteur arrêté, tremblait dans toute +son ossature, comme aspiré par un souffle de géant. + +Fricoulet ne perdit pas la tête: il bondit vers le moteur et mit les +leviers sur la marche en arrière, forçant d'électricité pour que le +véhicule pût tenir tête un instant au courant astéroïdal qui +l'emportait. + +--Si nous pouvons demeurer immobiles pendant deux minutes, cria-t-il, +nous sommes sauvés! + +Anxieux, immobiles à leur place, se regardant avec des regards pleins de +terreur, les Terriens attendaient. + +Mais l'élan du véhicule était trop grand pour pouvoir être enrayé par la +manoeuvre désespérée de l'ingénieur. + +Comme ces papillons qui, pendant les soirées d'été, pénètrent par les +fenêtres dans les appartements éclairés et viennent, dans une course +folle, se brûler les ailes à la flamme des bougies et des lampes, +l'_Éclair_, emporté dans une vitesse vertigineuse, se précipitait à +travers l'espace, sur la masse rocheuse qui l'attirait. + +--Perdus! dit Fricoulet, qui avait jeté un rapide coup d'oeil au dehors. + +Au même instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant à le +briser, le wagon de lithium: les ferrures des cloisons volèrent en +éclats, le moteur et le générateur furent projetés dans toutes les +directions et les Terriens, renversés par la violence du choc, +demeurèrent étendus sur le plancher métallique, sans mouvements, +peut-être bien sans vie. + +Pendant une seconde, une lumière étrange, totalement différente de celle +rayonnée par le bolide éclaira le wagon; puis, brusquement, sans +transition, comme un rideau qui s'abaisse, la nuit se fit, intense, +absolue, la nuit de la mort et du néant, en même temps qu'une odeur +singulière envahissait la machinerie. + +Durant plusieurs minutes, un silence profond régna dans la cabine; puis, +un bruit imperceptible se fit entendre: c'était comme le grattement +d'une allumette que l'on frotte contre un corps dur; enfin, une faible +lueur rompit l'obscurité et Fricoulet apparut, étendu sur le sol, le +buste relevé sur une main, l'autre main dressée au-dessus de sa tête et +brandissant un bâton de magnésium. + +[Illustration] + +--Ah! ah!... balbutia-t-il d'une voix pâteuse, après avoir jeté autour +de lui un regard circulaire, tous ces gens-là paraissent bien malades! + +Il fit un effort et réussit à se mettre sur ses pieds. + +--Pourvu, ajouta-t-il, en se traînant le long des cloisons, que +l'_Éclair_ ait pu résister!... mais, d'abord, où sommes-nous? + +Il s'approcha d'un hublot, mais il eut beau écarquiller les yeux, il ne +vit que du noir... rien que du noir... le noir le plus prodigieux qu'il +eût jamais aperçu... + +--Étrange! murmura-t-il laconiquement. + +Il porta les mains à son front, chancela, s'appuya contre une paroi. + +--On étouffe ici,... balbutia-t-il... l'air ne manque pas,... mais on se +croirait dans un four... + +Intrigué et poussé par son naturel investigateur, il revint au hublot, +fit flamber une nouvelle allumette, l'approcha tout contre la vitre et +recula tout surpris en constatant, au dehors, une sorte de scintillement +produit par la lumière sur des corps paraissant appartenir au règne +minéral ou végétal. + +Quelques secondes de réflexions suffirent à l'ingénieur pour approfondir +ce mystère. + +--Parbleu! fit-il, l'_Éclair_, emporté par sa prodigieuse vitesse, aura +donné de l'avant contre le bolide et aura perforé sa masse friable, sans +doute, comme une aiguille pénètre dans une motte de beurre, seulement... + +[Illustration] + +Fricoulet n'acheva pas sa phrase: mais il fit entendre un Brrr! +singulier qui eut certainement communiqué quelques appréhensions à M. de +Flammermont, s'il eût été en mesure d'entendre quoi que ce fût. + +L'ingénieur hocha la tête. + +--Malheureusement, murmura-t-il, notre force n'a pas été suffisante pour +nous faire traverser de part en part le bolide sur lequel chevauche ce +coquin de Sharp et nous nous trouvons ensevelis dans sa masse, ni plus +ni moins qu'un fossile antédiluvien. + +Il eut un ricanement qui n'avait rien d'humain, et ajouta: + +--Cette fois, nous sommes bien perdus. + +Il se reprit et poursuivit, avec un regard jeté sur ses compagnons: + +--Quand je dis nous, j'ai tort, car ceux-là me paraissent avoir déjà +accompli le grand voyage... donc, je suis... + +Il s'interrompit, se toucha le front du doigt et murmura: + +--Mais comment se fait-il que je n'aie pas suivi leur exemple?... un +méchant génie m'aurait-il condamné à vivre éternellement ici, en +compagnie de ces cadavres?... que je suis bête!... est-ce que ça existe, +les génies?... non, il n'y a pas de miracles, il n'y a que les +conséquences naturelles de faits... + +Il s'interrompit, se traîna jusqu'à Ossipoff qui se trouvait être le +plus près de lui, posa la main sur sa poitrine; le coeur du vieux savant +battait d'une façon normale. + +L'ingénieur examina successivement Gontran, Séléna, Farenheit. + +Tous les trois semblaient, comme le vieillard, dormir d'un sommeil calme +et paisible. + +--Ça, c'est trop fort! s'exclama Fricoulet,... mais comment font-ils +pour respirer? + +Alors, seulement, il constata la singulière odeur qui régnait dans la +machinerie. + +--Ah! ah! fit-il, voilà qui est bizarre! + +Il frotta une troisième allumette, la dernière, et inspecta +minutieusement les parois de la cabine. + +L'une de ces parois, celle de la soute où se trouvait emmagasiné le +liquide nutritif emporté de la planète Mars, avait, dans sa partie +supérieure, une large fissure qui faisait communiquer cette soute avec +le réservoir d'air respirable. + +L'ingénieur laissa échapper un petit rire. + +--Parbleu! fit-il, nous sommes dans une atmosphère nutritive, et nous +allons vivre, respirer et manger par la peau, jusqu'à ce que... + +Il s'arrêta, se saisit la tête à deux mains et balbutia: + +--Eh! eh! que me prend-il donc?... on dirait que j'étouffe!... est-ce +que je m'en vais faire comme ces braves amis?... est-ce que... + +La voix lui manqua, il tomba sur les genoux, la face légèrement +convulsée, les membres agités dans un tremblement nerveux. + +Néanmoins, par l'horreur instinctive des moribonds pour les ténèbres, il +tenait, dans ses doigts crispés, l'allumette de magnésium, dont la lueur +vacillante jetait une clarté sinistre. + +[Illustration: Au milieu de plaines, dont le sol moins aride se veloute +en une mousse d'un vert sombre.] + +Mais, bientôt, Fricoulet n'eut même plus la force de se tenir sur les +genoux, il tomba à la renverse et lâcha l'allumette qui continua de +brûler sur le plancher, éclairant, comme un cierge funéraire, la +machinerie de l'_Éclair_, semblable à un caveau emportant, dans les +profondeurs sidérales, les cadavres des hardis explorateurs des contrées +planétaires. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIII + +OÙ FÉDOR SHARP A PLUS DE CHANCE QU'IL NE MÉRITE + + +[Illustration] + +À la surface du bolide, dans l'ombre vague qui enveloppe ce mondicule, +un être étrange se meut, lentement, péniblement, rampant sur le sol +qu'il inspecte minutieusement. + +Courbé en deux, difforme, gonflé comme ces bonshommes de baudruche que +lâchent les aéronautes, pour la plus grande joie des badauds de fêtes +foraines, cet être paraît avoir des formes humaines: ses jambes, +longues, sont couvertes de guenilles; les bras, longs également, sont +terminés par des mains aux doigts osseux; l'une tient une lampe +bizarre--petite ampoule de verre dans laquelle brille une blanche, +étincelante lumière, semblable à une étoile--l'autre se crispe sur un +levier d'acier, qui paraît servir à assurer la marche de cet être +innommable. + +Est-ce un homme?... fait-il partie de cette humanité bizarre dont +l'imagination des poètes et la philosophie des penseurs se sont plues à +peupler ces mondes étincelants qui parsèment l'azur profond des cieux? + +Il va, vient, s'arrête, repart, pour s'arrêter plus loin encore, il se +meut sans bruit et ses pieds, qui semblent ne pas toucher le sol, +n'éveillent aucun écho dans le froid silence de la nuit. + +Par moments, il se courbe, penchant vers le sol, comme pour l'examiner +plus attentivement, sa tête énorme, monstrueuse, faite d'un cuir +rugueux, et dont la face s'éclaire de deux points scintillants à la +lueur de la lampe; il brandit le levier métallique qu'il tient à la +main, en frappe vigoureusement le sol qui s'écaille sous le choc, +s'effrite en impalpable poussière ou jaillit dans l'espace en blocs +énormes, qui semblent aussi légers que des flocons de neige. + +[Illustration] + +L'être secoue la tête, et, se traînant, va plus loin faire une nouvelle +halte et recommencer le même manège. + +L'astéroïde qui lui sert d'habitation est nu, désert, morne, désolé; pas +un souffle de vent ne court à travers son atmosphère raréfiée; pas un +animal n'anime du bruit de ses pas ou de son vol cette solitude plus +sombre, plus désespérante que celle dont sont enveloppées les plaines +lunaires. + +Par moments, cependant, l'être traverse des contrées couvertes d'une +végétation luxuriante, et au milieu de plaines dont le sol, moins aride, +se veloute en une mousse d'un vert sombre, des arbres majestueux, d'une +essence inconnue et d'un aspect bizarre, dressent vers le ciel noir leur +tête chevelue, d'où tombent des rameaux flexibles. + +Mais, chose singulière, incompréhensible, cette apparence de vie est +plus attristante, plus terrifiante encore que les contrées désolées de +tout à l'heure, car elle semble avoir été frappée de mort par la main +d'un malfaisant génie. + +Ces arbres, dont les troncs paraissent de marbre, répandent sur le sol +une ombre glacée, et leur feuillage immobile a une rigidité métallique. + +Un ruisseau a tracé son lit à travers la plaine, mais aucun susurrement +ne s'élève de ses rives, on dirait que ses eaux ont été soudain +pétrifiées au milieu de leur course. + +Peu à peu, cependant, le soleil a émergé de l'horizon, dissipant, sous +ses rayons empourprés, les ténèbres de la nuit; en quelques minutes, le +jour a fait place à l'aube, et, maintenant, le sol entier de l'astéroïde +est baigné d'une clarté douce et lumineuse. + +L'être a éteint sa lampe; à présent, on distingue à merveille les +moindres détails de son costume et de son individu. + +Il paraît de haute taille, mais aucune proportion n'existe entre les +différentes parties de son corps: le buste, énorme, comme boursouflé, +est monté sur des jambes, longues il est vrai, mais sèches et grêles; +aux épaules, monstrueuses, sont attachés des bras qui ressemblent, par +leur maigreur, aux pattes d'un gigantesque faucheux; ce qui, dans +l'ombre, semblait être sa tête, apparaît maintenant comme un casque de +peau dans lequel, à la partie faciale, se trouvent encastrées deux +plaques transparentes. + +Il va toujours, s'arrêtant à chaque protubérance du sol, creusant avec +acharnement et reprenant chaque fois sa course, avec des marques +évidentes de découragement. + +Sa marche est de plus en plus lente, ses haltes de plus en plus +fréquentes et de plus en plus longues, il semble ne se traîner qu'avec +peine, et, par moments, ses mains s'appuient sur sa poitrine, dans un +geste d'indicible souffrance. + +Tout à coup, au sommet d'une sorte de colline boisée, apparaît, +étincelant sous les rayons du soleil, élevé dans le ciel maintenant, une +chose étrange: c'est un cône métallique, haut de plusieurs mètres et +brillant comme de l'argent. + +[Illustration] + +C'est le point lumineux dont s'est servi Mickhaïl Ossipoff pour établir +les coordonnées du bolide, et sur la présence duquel Fricoulet s'est +basé pour affirmer audit bolide une origine cométaire. + +Ce point brillant, ce cône métallique, c'est l'obus qui a transporté, de +la Terre à la Lune, Ossipoff et ses compagnons, celui-là même que Fédor +Sharp leur a volé et dans lequel il a abordé sur la comète de Tuttle, +après ses pérégrinations autour du Soleil. + +En l'apercevant, l'être a eu comme un mouvement de joie, il a dressé ses +bras dans l'espace et sa marche a paru se précipiter. + +Il fait cinq cents pas encore, il est à mi-chemin du faîte de la +colline; mais il s'arrête brusquement, chancelle et tombe sur les +genoux. + +Alors, s'aidant des pieds et des mains, il se traîne encore, s'arrêtant, +presque à chaque pas, égratignant le sol de ses doigts qui s'écorchent, +s'ensanglantent, mais se rapprochant avec une incroyable énergie du but +de sa course. + +Soudain, il tombe sur le flanc et demeure étendu, sans mouvements. + +Dans cette lutte de la vie contre la mort, cette dernière l'a-t-elle +donc emporté? + +Mais non, l'instinct de la conservation, soutenu par une indomptable +énergie, triomphe. + +L'être rampe de nouveau--oh! lentement, bien lentement; le soleil, +maintenant, a décrit dans l'espace sa course presque entière, son disque +touche presque à l'horizon et, dans quelques minutes, la nuit va +demeurer seule maîtresse du mondicule. + +Dix mètres encore séparent l'être de l'obus dont le rayonnement s'est +éteint et dont les contours s'estompent déjà dans les brouillards du +soir. + +L'être râle, il se tord dans d'épouvantables convulsions, il pousse des +gémissements désespérés, mais il avance, il avance toujours--la mort le +tient déjà--il avance encore. + +Enfin, il touche à l'obus, ses doigts, dans une convulsion suprême, se +crispent sur le levier qui commande au «trou d'homme» qui sert d'entrée. + +Le trou d'homme s'entr'ouvre, d'un élan désespéré, l'être se précipite à +l'intérieur et, d'un coup de pied violent, referme la porte. + +Il est là sur le plancher, agonisant, terrassé par l'asphysie; il +retrouve, dans son indomptable volonté, la force suffisante pour +dévisser, de ses doigts tremblants, le casque de cuir qui emprisonne sa +tête. + +Le casque roule à terre et la tête de Sharp apparaît, pâle, d'une pâleur +mortelle, les yeux sanguinolants et hors de la tête, mais aspirant par +ses lèvres violettes déjà, le bienfaisant oxygène dont est plein l'obus. + +Cette fois encore, le Terrien l'emporte; la mort est vaincue. + +[Illustration] + +Pour que le lecteur puisse comprendre comment se trouvaient si +exactement justes les déductions d'Alcide Fricoulet concernant le bolide +cométaire, contre lequel était venu se briser l'_Éclair_, il faut qu'il +consente à revenir de quelques mois en arrière, c'est-à-dire au moment +où Farenheit, coupant à l'improviste le câble qui retenait le ballon +métallique à la comète Tuttle, abandonnait sur cette dernière son ennemi +Fédor Sharp. + +[Illustration] + +Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences avait roulé comme une +boule jusqu'en bas de la colline mercurienne, où un tronc d'arbre avait +mis fin à sa dégringolade, un peu rudement, peut-être, car il demeura un +bon moment, étendu sur le dos, les paupières closes et la bouche grande +ouverte. + +Heureusement pour lui, ce Slave mélangé de tudesque, était d'une +complexion robuste et, après un évanouissement un peu long, il revint à +lui, fort contusionné sans doute, mais les membres intacts et la +cervelle bien en équilibre. + +Tout d'abord, il fut fort étonné de se trouver là, couché dans la +poussière charbonneuse de la comète, il regarda tout autour de lui, +cherchant ses compagnons pour leur demander l'explication de cette +situation étrange. + +Puis, soudain, ses idées, un peu brouillées par la chute qu'il venait de +faire, se remirent en ordre et le souvenir de ce qui s'était passé lui +revint. + +Alors, surexcité par la colère, il se redressa d'un bond et, toujours +courant, gravit la pente douce de la colline jusqu'au faîte que +couronnait l'obus. + +Quatre à quatre, il monta les marches du petit escalier qui conduisait à +la partie ogivale du véhicule et, une fois-là, braqua sur l'espace la +grande lunette qu'Ossipoff y avait installé. + +Le coeur battant à coups précipités, la poitrine écrasée sous une +anxiété profonde, il fouilla, d'un oeil ardent, l'immensité radieuse, +espérant y découvrir quelque trace de ses compagnons. + +Mais rien, absolument rien que le bleu désespérément uniforme des +profondeurs célestes dans lequel le soleil mettait un embrasement +magique. + +Là-bas, cependant, tout là-bas, à des milliers de lieues déjà, un point, +un simple point étincelait, tout blanc dans l'irradiation dorée. + +--Ce sont eux! gronda Sharp. + +Et, fou de rage, il lança, vers le ciel, son poing fermé, menaçant, mais +impuissant aussi, heureusement pour nos amis. + +Pendant près d'une heure, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des +sciences s'abandonna à sa rage, allant et venant à travers l'obus, +montant, descendant, ne cessant de proférer les plus horribles +blasphèmes et de faire les plus terribles serments. + +Ah! si jamais Ossipoff et ses amis lui tombaient sous la main! + +Étrange chose que la nature humaine! + +Cet homme abandonné, seul et sans ressources, sur ce monde vagabond, +errant dans l'espace, soumis à toutes les perturbations des grosses +planètes, ne suivant même pas de route régulière, cet homme, que la mort +guettait à chaque minute de son existence, cet homme ne songeait qu'à +une seule chose: la vengeance. + +[Illustration] + +Peu lui importaient les millions de lieues qui le séparaient de la +Terre; qu'il ne dût jamais revoir sa planète natale, voilà qui ne le +préoccupait aucunement. + +Ce que son âme mauvaise souhaitait de toutes ses forces, ce à quoi il +aspirait, c'était qu'un jour, dans des semaines, dans des mois, dans des +années mêmes, en quelque endroit de l'infini que ce fût, il se trouvât +face à face avec ces misérables traîtres qui l'avaient indignement joué +et abandonné sans pitié. + +Et ce malheureux, dont l'existence n'avait été, jusqu'à présent, qu'une +suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son +coeur, des épithètes épouvantables pour qualifier la conduite des autres +à son égard. + +Cependant, quand il eut bien juré, bien tempêté, bien crié, la nature +réclama ses droits et, brisé de fatigue et d'émotion, il s'assit sur le +divan circulaire qui courait autour du wagon. + +Peu à peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la nécessité +d'aviser, le plus tôt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle +de terre mercurienne où le hasard l'avait jeté. + +Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur +lesquelles il pouvait compter. + +On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dénombrement +très exact de l'humanité comestible qui les avait suivis de la planète +Mercure sur la comète; cette humanité était de deux sortes ou, du moins, +appartenait à deux espèces: volatiles et léporoïdes. + +Il suffit à Sharp de jeter un coup d'oeil sur une sorte de tableau où +Séléna enregistrait chaque hécatombe de ces êtres intéressants, pour se +savoir à la tête de 53 représentants de la race à poils, et 29 +représentants de la race à plumes. + +C'était peu... mais cela lui représentait toujours quelques mois de +vivres assurés, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se +produire et augmenter, à l'insu même des Terriens, la colonie +mercurienne. + +À cela, il fallait ajouter une bonbonne entière de la pâte nutritive +fabriquée par Ossipoff, avant son départ de la Lune, et une soute +presque pleine d'eau distillée. + +Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emporté avec eux que le +strict nécessaire en vêtements, armes, instruments, de peur de +surcharger par trop la sphère métallique qui les véhiculait; Sharp +trouva donc une garde-robe des plus complètes et des plus variées, un +laboratoire de physique et de chimie très bien monté; seuls, tous les +objets ayant trait à l'astronomie avaient été emportés par Ossipoff, à +l'exception de la grosse lunette de la partie supérieure du wagon, trop +lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la +nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromètre; dans +la bibliothèque, une collection complète de tous les ouvrages traitant +d'astronomie que Mickhaïl Ossipoff connaissait par coeur et qui eussent +alourdi inutilement le ballon. + +[Illustration] + +Jusqu'à ce jour, Fédor Sharp avait vécu sans se préoccuper grandement de +tous ces détails; maintenant, chaque objet nouveau qu'il découvrait lui +arrachait un cri de joie; il le prenait, l'examinait comme s'il ne l'eut +jamais vu, s'attendrissait même en le plaçant avec soin en un endroit où +il ne pût ni se gâter, ni se détériorer. + +--Allons! Allons! murmura-t-il en se frottant les mains avec +satisfaction, si aucun incident nouveau ne se produit, je pourrai vivre +encore passablement. + +Cependant, une vive déception l'attendait au réservoir à air, et il +poussa une exclamation presque terrifiée, lorsque, consultant le +manomètre indicateur, il constata que le réservoir était à peu près +vide. + +Il courut aux soutes, espérant y découvrir quelques-uns de ces petits +barils d'acier remplis d'oxygène liquide qu'Ossipoff avait emportés de +la Terre; il en restait exactement une demi-douzaine. + +C'était une quinzaine de jours à vivre et encore fallait-il ne point +faire de prodigalités, c'est-à-dire n'exécuter aucun travail fatigant +exigeant une respiration plus abondante et, conséquemment, une +surabondance d'oxygène. + +À la grande rigueur, Sharp eût pu, avec cette provision, vivre pendant +un mois, six semaines peut-être, mais à la condition de demeurer étendu +sur son hamac et d'employer son temps à des lectures, sorte de travail +qui ne fatigue pas les poumons et ne les force pas à une consommation +extraordinaire. + +Mais l'immobilité ne pouvait convenir à un tempérament comme Sharp dont +l'esprit, toujours en mouvement, exigeait une activité corporelle que +condamnait la minime réserve d'air sur laquelle il pouvait compter. + +Il secoua la tête pour chasser jusqu'à la pensée de cette existence de +moine que venaient de lui suggérer les six bidons d'oxygène liquide. + +--Il faudra trouver autre chose, murmura-t-il d'une voix ferme,... car +je veux vivre... + +Oh! oui, il voulait vivre, il le voulait ardemment, et cela pour +satisfaire les deux seules passions que se partageassent son âme; la +vengeance et la gloire. + +Vivre assez pour mettre la main sur Ossipoff! + +Vivre assez pour revenir sur Terre et être, ne fût-ce que durant +quelques heures, l'objet de l'admiration de ses contemporains. + +Il se coucha et s'endormit profondément, l'esprit aussi calme, aussi +dispos que s'il eût été dans le petit appartement qu'il occupait sous +les combles, à l'institut de Saint-Pétersbourg. + +[Illustration] + +Quand il se réveilla, le lendemain, sa première pensée fut pour cette +question d'air qui était, pour lui, une question de vie ou de mort, et +qui l'avait tourmenté pendant son sommeil. + +Il se munit d'éprouvettes dans lesquelles il avait fait le vide, endossa +son respirole, et descendit la colline mercurienne. + +Arrivé sur le sol même de la comète, il s'agenouilla, déboucha l'une des +éprouvettes et la reboucha aussitôt; puis, se relevant, il fit la même +opération, et ainsi cinq fois de suite, en gravissant la croupe de la +colline, à différentes hauteurs. + +[Illustration] + +Après quoi, regagnant l'obus, il s'enferma dans le laboratoire et +analysa, avec le plus grand soin, les échantillons d'air récoltés par +lui; il constata alors, comme l'avait fait Ossipoff, avant lui, qu'il +régnait au niveau du sol cométaire, et jusqu'à une hauteur de quatre à +cinq mètres, une couche dense de gaz acide carbonique irrespirable; +au-dessus de cinq mètres, l'oxygène pur, plus léger, surnageait. + +Il s'agissait donc d'emmagasiner cet oxygène pur, de façon à pouvoir +s'en faire une réserve et constituer une atmosphère artificielle. + +Heureusement, Sharp avait à sa disposition la pompe à compression et +tous les ustensiles dont on s'était servi pour remplir de gaz la sphère +métallique. + +Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la +fabrication du gaz, les énormes tonneaux construits par Gontran et par +Farenheit, et les conduisit à la couche d'oxygène pur qui flottait à une +vingtaine de mètres au-dessous du wagon; leur extrémité aboutissait à la +soute inférieure, dans laquelle il avait résolu d'emmagasiner cet +oxygène en aussi grande quantité que possible. + +À l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la +prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrêta que lorsque ses +forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la résistance de +l'air comprimé. Tout ce qu'il avait pu obtenir était une pression +d'environ vingt atmosphères et il jugea qu'il avait dû emmagasiner une +centaine de mètres cubes: c'était une provision d'air qui pouvait, étant +économisée très parcimonieusement, durer plusieurs mois. + +Cette réserve constituée pour parer aux éventualités les plus +improbables, il établit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus, +un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygène pur, fournissait, +grâce à un système de ventilation des plus simples, l'air respirable +nécessaire à son existence. + +Mais ce n'était pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des +poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se débarrasser des +résidus méphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire; +or, le wagon était pauvre en soude caustique; c'est à peine si, dans le +laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc à Sharp de s'en +contenter et, pour cela, il dut se résoudre à n'épurer son air de +l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop +forte en constituait un toxique véritablement mortel. + +Peu à peu, il s'habitua à respirer impunément un mélange de 90 parties +d'oxygène pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air composé, comme +sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygène. + +À ce singulier régime, lorsqu'il s'y fut acclimaté, Fédor Sharp +constata, non sans un certain étonnement, que sa santé s'améliorait, +loin de se détraquer, comme il l'avait craint tout d'abord. + +[Illustration] + +Il engraissa rapidement, il devint même bouffi, gonflé d'une graisse +jaunâtre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on +eut pu compter les côtes. Chose singulière, par exemple, son visage et +son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes +conservaient la sécheresse de squelette qui leur était naturelle. + +Sans s'expliquer cette différence de transformation entre les parties de +son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et +de son buste à son mode de respiration. + +Pendant que l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences de Pétersbourg se +livrait à ces travaux d'installation, la comète qui le portait +poursuivait invariablement, mais avec une vitesse décroissante, son +chemin vers l'aphélie. + +Mars s'était perdu au fond des cieux et n'était plus, pour l'unique +habitant du noyau cométaire, qu'une belle étoile du soir et du matin; la +Terre, Vénus, Mercure n'existaient plus pour lui, noyés qu'ils étaient +dans l'irradiation solaire; quant à l'astre central, l'arc sous-tendu +par son disque allait diminuant de jour en jour. + +Au moment même où Ossipoff et ses compagnons étaient emportés vers le +pôle austral de Mars, par l'épouvantable tempête qui ravageait la +planète rouge, Fédor Sharp traversait la zone des petites planètes et se +dirigeait sur Jupiter dont la masse titanesque perturbait la marche de +la comète de Tuttle. + +[Illustration] + +Et, loin de s'épouvanter de la déviation formidable exercée sur +l'ellipse de Tuttle par l'attraction de la planète géante, Sharp en +conçut, au contraire, une satisfaction intense. + +--Eh! eh! dit-il en se frottant les mains, un soir que son micromètre +accusait une augmentation prodigieuse du disque jovien, encore quelques +jours et je saurai à quoi m'en tenir sur les mystères du titan de notre +univers. + +Et son contentement se doublait de cette pensée qu'Ossipoff et ses +compagnons, si toutefois ils avaient pu atteindre le but de leur voyage, +étaient enchaînés sur le sol de Mars, sans aucun espoir de retour vers +leur planète natale. + +Lui, au contraire, allait, dans peu de temps, arriver à l'aphélie de la +comète, contourner, à quelques millions de lieues à peine, Saturne, et +reprendre, avec une vitesse croissante, le chemin du Soleil... et de la +Terre. + +La Terre!... atteindre la Terre!... voilà quel était l'objet de toutes +ses pensées, le sujet de tous les rêves qui, durant ses longues nuits, +troublaient son sommeil. + +[Illustration] + +Quel moyen emploierait-il pour quitter le noyau cométaire qui lui +servait de monture? + +Cela, il ne le savait pas, il ne pouvait le savoir; tout dépendrait des +circonstances dans lesquelles sa planète natale passerait à proximité; +mais il était, dès à présent, résolu à tout tenter pour aller jouir, ne +fût-ce que quelques mois, quelques heures même, de la grande auréole de +gloire dont devait l'entourer le merveilleux voyage qu'il avait +entrepris. + +Une seule chose l'inquiétait, c'était le temps que mettrait la comète à +parcourir dans l'espace les millions de lieues qui la séparaient de +l'orbite terrestre. + +Près de dix ans, Sharp devait demeurer sur le noyau de Tuttle, avant +d'arriver en vue de la Terre! + +Dix ans! Trouverait-il le moyen de prolonger son existence pendant aussi +longtemps? Aurait-il la patience d'attendre? + +Un moment, un projet insensé lui avait traversé la cervelle: augmenter +la rapidité de sa course en diminuant le volume du corps qui le portait. + +C'était risquer le tout pour le tout. + +Mais ce moyen, admissible en théorie, était impraticable, vu que Sharp +n'avait, à sa disposition, aucun explosif capable de disloquer le noyau +cométaire. + +Ah! s'il avait eu à sa disposition son laboratoire de Pétersbourg, il +n'eût pas été embarrassé pour fabriquer, en quelques jours, une centaine +de kilogr. de cette poudre dont il avait dérobé la formule à Ossipoff et +qui lui avait permis d'exécuter son voyage céleste! + +En désespoir de cause, il avait abandonné cette idée, remettant à une +époque ultérieure le soin de chercher quelque autre combinaison. + +Pendant qu'il se creusait ainsi la tête, il ne se doutait pas que +Jupiter se chargeait de mettre à exécution ce projet que lui-même taxait +d'impossibilité. + +Desséché par l'intense chaleur qu'il avait reçue lors de son passage à +l'aphélie, pierreux jusqu'à son centre, le noyau cométaire de Tuttle +n'était plus qu'un sphéroïde composé d'éléments simplement juxtaposés et +reliés les uns aux autres par la simple attraction du centre. + +Peu à peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et +à mesure que la comète de Tuttle se rapprochait d'elle, la planète +géante exerçait sur ces éléments une action de dissociation; c'était +comme un craquellement général dont Sharp se fût certainement aperçu +s'il n'eut passé son temps enfermé dans la partie ogivale de l'obus qui +lui servait de cabinet de travail: là, il rédigeait ses notes, il +observait les astres. + +Bientôt l'attraction de Jupiter fut telle que les différents éléments +constitutifs de Tuttle ne furent plus reliés entre eux que par un +miracle d'équilibre, équilibre que devait détruire un rapprochement, si +petit fut-il, de la planète géante. + +[Illustration: Là, où la veille encore se dressaient des arbres géants, +un ravin profond se creusait.] + +Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son +hamac, que se produisit une catastrophe, semblable à celle qui amena, il +y a quelques années, la dislocation de la comète de Biéla. + +Tout à coup il se fit un déchirement épouvantable dans l'enveloppe +extérieure, et des craquements stridents ébranlèrent les lourdes couches +atmosphériques. + +Le noyau cométaire, semblable à l'enveloppe métallique d'une bombe qui +éclate sous la poussée violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu, +disloqué, se disséminait dans toutes les directions et, tandis qu'une +partie de ses débris tombait avec une rapidité vertigineuse sur le +disque jovien, le fragment qui portait Sharp était repoussé, avec une +force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace. + +Fédor Sharp, à la première secousse de ce tremblement de comète, avait +été jeté hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois là, +il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous +l'impulsion d'un roulis semblable à celui d'un navire que battent les +flots furieux. + +Il réussit enfin à s'accrocher à une paroi et, durant près d'un quart +d'heure il demeura dans la même position, à genoux sur le plancher, la +tête courbée, meurtri par le choc des meubles et des instruments qui +roulaient sur lui, l'âme remplie d'un indicible effroi, ayant à peine +assez de présence d'esprit pour se recommander à saint Serge, son +patron. + +Enfin, tout redevint calme, les convulsions qui agitaient le sol +cessèrent en même temps que les sifflements qui remplissaient l'espace, +et, peu à peu, Sharp reprit son sang-froid. + +Avec mille précautions, il se mit sur ses jambes et, d'un pas prudent se +dirigea vers l'un des hublots; malheureusement, au dehors, il faisait +noir comme dans un four et il lui fut impossible de se faire aucune idée +de ce qui avait pu se produire. + +[Illustration] + +Il tira sa montre: elle marquait trois heures. + +--Dans cinq minutes il fera jour, murmura-t-il, attendons. + +[Illustration] + +Tout à coup, en effet, les rayons du soleil pénétrèrent dans le wagon +et, de nouveau, Sharp se précipita au hublot. + +Rien n'avait changé autour de lui; l'obus se dressait toujours au sommet +de la colline mercurienne dont la croupe boisée descendait, en pente +inclinée, jusqu'au sol même de la comète. + +Alors, pris de curiosité, il endossa son respirole et sortit, décidé à +aller à la découverte. + +Il n'avait pas atteint le bas de la colline, sur la rive du petit +ruisseau qui roulait ses eaux noires et charbonneuses, qu'il s'arrêta +stupéfait, terrifié, une sueur froide au front et les cheveux hérissés +sur la tête. + +La lisière de la forêt mercurienne avait disparu: là, où la veille +encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait; +Sharp se pencha sur le bord et se rejeta en arrière, frappé de vertige; +son regard aigu, pénétrant, n'avait pu sonder la profondeur de l'abîme; +il semblait qu'une hache de géant eut entamé le sol cométaire, si +complètement, que le fragment sur lequel il se trouvait, fut prêt à se +détacher du noyau lui-même. + +Bien que cette crevasse mesurât près de quinze mètres, Sharp la traversa +d'un bond, d'un simple appel de pied, aussi légèrement qu'un oiseau. + +Cette légèreté même lui sembla surprenante et il y trouva l'indice d'une +transformation radicale du monde qui le portait. + +En effet, lorsqu'il eut marché pendant une heure à peine, constatant à +chaque pas les changements produits sur la surface de la planète par le +cataclysme de la nuit, il s'arrêta de nouveau et poussa un cri de +terreur. + +Là-bas, miroitant au soleil, un point brillant lui apparut, et bien +qu'il fût trop loin pour le distinguer nettement, il eut cependant le +pressentiment que c'était l'obus qu'il voyait. + +L'obus qu'il avait quitté depuis une heure et qu'il retrouvait déjà! il +avait donc mis, à parcourir le noyau cométaire, une heure, alors que, +précédemment, ses compagnons et lui avaient mis plus de deux jours à en +faire le tour! + +Qu'est-ce que cela signifiait? + +Il revint toujours courant au wagon, monta quatre à quatre l'escalier du +laboratoire et se jeta sur la lunette qu'il braqua sur Jupiter: le +micromètre accusait une diminution sensible du disque jovien. + +Donc, la comète s'éloignait: Sharp était de plus en plus perplexe. + +Pendant qu'il examinait l'espace, voilà qu'il aperçut comme une pluie de +corpuscules qui tombait sur Jupiter et tout de suite il songea que +c'étaient peut-être des fragments cométaires qu'attirait la planète. + +Il se livra alors, sur plusieurs de ces astéroïdes, à des observations +spectrales qui le convainquirent de la justesse de ses pressentiments. + +[Illustration] + +Oui, ces atomes infinis qu'il avait là devant les yeux étaient bien des +fragments de la comète de Tuttle. + +Mais alors, la comète elle-même, qu'était-elle devenue? + +Brisée, pulvérisée, anéantie sans doute. + +Et l'épave qui le portait, cette épave d'une lieue de tour, sans force +attractive sensible et qui pirouettait sur elle-même avec une +extraordinaire rapidité, quel allait être son sort? + +Elle s'éloignait de Jupiter, ainsi que le démontrait le micromètre; mais +où allait-elle être jetée, quel chemin allait-elle suivre? + +Plusieurs jours se passèrent,--et pour l'habitant de l'obus, le jour +comptait seulement deux heures--pendant lesquels Sharp vécut en proie à +une angoisse terrible. + +S'il n'eût été d'une nature lâche et pusillanime, il eût renoncé à cette +existence, pleine d'incertitudes et de périls, où la mort, une mort +effroyable, le menaçait à tous moments. + +Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-même. + +Il attendit. + +Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un +rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et, à sa grande +surprise, ce rayonnement lui parut être celui de la comète. + +Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pensée, l'épave qui le +portait était tout ce qui restait du noyau cométaire de Tuttle; force +lui fut cependant de se rendre à l'évidence, lorsqu'un examen attentif +lui eut fait reconnaître que cette tête empanachée suivie d'une queue +lumineuse qui zébrait l'espace, occupait bien, à angle droit avec le +Soleil, la place que devait occuper la comète de Tuttle. + +Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'oeil soudé à sa lunette, +étudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant +minutieusement sa marche dans le ciel, et bientôt il acquit la +persuation que le bloc qui le portait, lancé en avant de la comète avec +une vertigineuse rapidité, suivait avec une précision mathématique +l'orbite tracé par elle au milieu des espaces célestes. + +[Illustration] + +Quand il eut constaté, puis contrôlé à diverses reprises cette +circonstance, Sharp fut pris d'une fièvre délirante, folle, il se mit à +danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant, +adressant à saint Serge, son patron, les remerciements les plus +chaleureux, les plus extravagants. + +Songez donc: ce plan que son imagination affolée par le désir qu'il +avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre à +exécution: le fragment cométaire qui le portait filait dans l'espace à +raison de mille lieues à la seconde, ce qui ajournait à six mois +seulement, l'époque à laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six +mois! mais c'était la vie assurée, c'était la perspective, à brève +échéance, de récolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses +extraordinaires aventures. + +Oh! oui, Sharp était bien en délire. + +Et pour donner à sa joie une manifestation en rapport avec certaine +passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher, +dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il +confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba. + +[Illustration] + +Lorsque, après plusieurs jours employés à cuver son ivresse, Sharp +revint à lui, son premier soin fut de chercher la comète. + +Elle avait disparu. + +Alors il se frotta les mains avec énergie: cette disparition était la +meilleure preuve qu'il pût avoir de la rapidité avec laquelle roulait, +dans l'espace, l'épave qui le portait. + +En quelques semaines, cette épave parvint à l'orbite de Saturne; alors +Sharp s'apprêta à examiner avec soin et dans tous ses détails, ce monde +que l'on a pu, sans exagération, qualifier de merveille céleste. + +Malheureusement, il avait sans doute oublié de donner rendez-vous à +Saturne, qui se trouvait précisément à 30 millions de lieues de celui +qui le voulait observer, si bien que celui-ci, même à l'aide de son +télescope, n'en pût distinguer autre chose que ce que les astronomes +terrestres en peuvent voir, sans quitter leurs observatoires. + +Une chose vint faire diversion à la mauvaise humeur du savant: la route +suivie par l'épave cométaire s'arrondissait autour d'un foyer invisible, +tout en se rapprochant d'Uranus qui apparaissait, maintenant, comme un +disque bleuâtre, d'une minute de diamètre environ. + +Le froid était devenu très vif; au dehors, le thermomètre à déversement +de Walferdin indiquait dix degrés centigrades au-dessous de glace au +soleil, et 75 degrés à l'ombre. L'atmosphère semblait se condenser, se +solidifier et se troublait, comme envahie par des vapeurs laiteuses se +dégageant des fissures du sol. + +[Illustration] + +Sharp, en dépit de la rigueur excessive de la température, se +contraignait à faire, tous les jours, le tour entier du monde qui le +portait; un peu d'exercice lui paraissait indispensable à maintenir sa +santé dans un état à peu près satisfaisant, il endossait par dessus son +respirol, toutes les fourrures qu'il avait trouvées dans la garde-robe +du véhicule et marchant lentement, pas à pas, il donnait à ses membres +l'élasticité suffisante à les empêcher de s'ankyloser. + +De même, pris de la crainte terrible de devenir muet, à force de vivre +dans la solitude, il s'astreignait, chaque jour, à une lecture à haute +voix. + +Triste existence, en somme, que celle de ce malheureux. + +Dans son laboratoire, il lui était impossible de se chauffer, +l'atmosphère torrifiéene contenait plus que de l'acide carbonique +impropre à entretenir la combustion. + +Bientôt même, il dut renoncer à ses promenades quotidiennes, qui avaient +le grave inconvénient de donner trop de jeu à ses poumons, et, par +suite, épuisaient plus rapidement sa provision d'oxygène. + +Pendant trois semaines il demeura donc étendu sur son hamac, tapis sous +ses fourrures, dans un état comateux assez semblable à celui des Lapons +pendant les longues nuits boréales, aspirant au moment où l'astéroïde +qui le portait reprendrait le chemin du périhélie. + +Enfin, ce moment arriva, et Sharp, oubliant dans sa joie, et l'intensité +du froid et la raréfaction de l'air, sauta à bas de son hamac pour +suivre, dans l'espace, le changement de direction du fragment cométaire. + +En moins de cent heures, le bolide s'inclina, décrivit une courbe +accentuée et reprit le chemin du Soleil. + +Pour la seconde fois, depuis qu'il avait été abandonné par ses +compagnons, Fédor Sharp tira de la soute aux vivres un flacon +d'eau-de-vie à l'aide duquel il se livra à de copieuses libations; il +but au Soleil, source de vie et de lumière, à la Terre, sa planète +natale, que bientôt il reverrait sans doute, à la gloire qui l'attendait +et,... ivre-mort, il roula sur le plancher. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV + +LE ROBINSON COMÉTAIRE + + +[Illustration] + +Quelle que fut sa joie de reprendre enfin le chemin du bercail, +c'est-à-dire de sa planète natale, Fédor Sharp était inconsolable de +n'avoir pu se livrer, sur le monde de Saturne, à l'étude approfondie +qu'il méditait; c'était là une lacune profonde dans la série +d'observations qu'il rapportait de son voyage intersidéral et il +sentait, par avance, la rougeur lui monter au front en pensant que dans +l'ouvrage qu'il se proposait de publier, il lui faudrait mettre, à la +place du chapitre relatif à la merveille céleste, Saturne, ces simples +mots: + +_«L'auteur ayant passé à trente millions de lieues, n'a rien pu +distinguer.»_ + +Quelle honte! + +Et ces regrets, le poursuivant dans son sommeil, lui occasionnaient +d'épouvantables cauchemars, toujours les mêmes, dans lesquels il se +voyait, revenu sur la Terre, reçu triomphalement par un Congrès de +toutes les gloires scientifiques du globe; il parlait, et chacune de ses +phrases soulevait des tonnerres d'applaudissements. + +[Illustration] + +Tout à coup, devant lui, se dressait une sorte de spectre, aux formes +d'abord indécises mais s'accusant peu à peu pour devenir bientôt +Mickhaïl Ossipoff. + +Et son ennemi lui disait ces simples mots: + +--Fédor Sharp, parle-nous de Saturne? + +Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le +Congrès couvert de honte, accompagné jusqu'à la porte par les huées des +assistants. + +Invariablement, c'est à ce moment de son cauchemar que l'ex-secrétaire +perpétuel de l'Académie des Sciences s'éveillait, les membres tremblants +et couverts d'une sueur glacée. Il se dressait sur son séant, regardait +autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires +satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et +poussait un profond soupir de satisfaction, souriant à chacun des objets +qui lui étaient familiers, heureux de ce grand silence qui +l'enveloppait. + +[Illustration] + +Bientôt à cette hallucination vint s'en ajouter une autre; après le +regret de n'avoir pu étudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir +étudier Uranus. + +Alors, bien que plusieurs jours dussent s'écouler avant que le bolide +qui le portait pût couper l'orbite de la planète, Sharp se livra à de +fantastiques calculs pour savoir, par avance, à quelle distance il +passerait d'Uranus. + +Cette distance il parvint à l'évaluer à trois cents millions de lieues +environ et, comme son télescope grossissait trois cents fois, c'était +donc à un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses +études. + +Ce résultat le combla de joie et, dès lors, ses nuits furent plus +calmes. Cependant il se produisait en lui une singulière transformation: +lui, jadis si froid, si indifférent, si impassible, il devenait +enthousiaste, s'émotionnant au souvenir des grandes découvertes +scientifiques dont s'enorgueillissent les siècles passés, vibrant à la +pensée des choses sublimes que réservent aux générations qui viendront +après nous, les siècles futurs. + +[Illustration] + +Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traités +philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothèque parmi les livres +d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un +coin de la salle, en proie à une colère froide. + +--Les insensés! s'écria-t-il en haussant furieusement les épaules, +prétendre assigner des limites à l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu +l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle +planète sert de borne au système solaire? Borne mobile alors, et +provisoire, puisque chaque année qui s'écoule emporte une partie des +errements de la précédente année, étendant plus loin encore le champ des +connaissances humaines! + +Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta à grandes enjambées, +l'étroit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se +calmer, allait grandissant; au point que, passant à proximité du +malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger +jusqu'à plafond. + +--Écrire des choses semblables en 1880, à la fin de ce XIXe siècle +qui a vu se déchirer un si large pan du voile qui cache la nature à +l'esprit humain!... les misérables! mais s'ils eussent vécu au siècle +dernier, ils eussent fait brûler Herschell pour avoir reculé de 320 +millions de lieues les limites du système solaire. + +Il s'arrêta, croisa les bras et s'adressant à un auditoire invisible. + +--Oui, messieurs, depuis l'antiquité jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, +Saturne était resté, pour le monde des astronomes, ce qu'étaient les +colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrême de +l'Univers céleste; c'est à peine si au delà de cette distance +vertigineuse, déjà dix fois supérieure à celle qui sépare la Terre du +Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des étoiles... Tout à +coup, cette quiétude au milieu de laquelle vivait le monde savant +convaincu de la non-existence d'un _au delà_, est troublée, +bouleversée... les routines astronomiques sont démolies... une planète +nouvelle vient d'être découverte à 733 millions de lieues du Soleil. + +[Illustration] + +«Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut +un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le +persistant travail et le génie hardi venaient de révolutionner ainsi le +monde; loin de là, William Herschell dut lutter et publier rapport sur +rapport concernant la petite étoile qu'il avait découverte et qui, selon +lui, présentait un disque planétaire sensible. + +«De leur côté, tous les astronomes cherchèrent et observèrent le nouveau +corps. Chose singulière, tous, ils voulurent que ce corps nouveau fût +une comète et qu'en cette qualité, il suivît une courbe très allongée +dont le sommet arrivait près du Soleil. + +«Mais tous les calculs faits à cet égard étaient sans cesse à +recommencer; on ne parvenait jamais à représenter l'ensemble de ses +positions, quoique l'astre marchât avec une grande lenteur. + +«Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante +avec celles du mois précédent. + +«C'était à devenir fou. + +«Et cette situation dura plusieurs mois, durant lesquels personne ne se +douta qu'il s'agissait là, non pas d'une comète mais d'une véritable +planète. + +«Enfin, lorsqu'on eut reconnu que toutes les orbites ellipsoïdales, +déterminées comme suivies par la comète, étaient toutes aussi fausses +les unes que les autres, lorsqu'il fut dûment constaté qu'on avait sous +les yeux une orbite circulaire beaucoup plus éloignée du Soleil que +celle de Saturne, alors il fallut bien se rendre à l'évidence et +consentir--encore, ne fut-ce que provisoirement et en attendant +mieux,--à regarder cette étoile comme une véritable planète, tournant, à +l'instar de la Terre, autour du foyer central du système. + +«Le provisoire, sur Terre, est ce qui dure le plus;--c'est pourquoi, +messieurs, plus d'un siècle après la découverte sublime de William +Herschell, la planète Uranus est toujours de ce monde.» + +[Illustration] + +Fédor Sharp s'arrêta net, passa d'un mouvement nerveux la main sur ses +yeux, regarda autour de lui, se regarda lui-même, parut tout étonné de +se voir là, debout, appuyé au dossier de son fauteuil, pérorant à haute +voix. + +Alors, il eut conscience de son égarement, eut un petit rire sec et +continua sa promenade en murmurant: + +--Les philosophes ont bien raison d'appeler l'imagination: la folle du +logis.--Je me croyais déjà à Pétersbourg, faisant, au monde savant, la +conférence préliminaire sur l'historique des planètes, qui doit précéder +le récit de mes voyages. + +Il s'arrêta près de son télescope, colla son visage à l'oculaire et +anxieusement fouilla l'espace, cherchant la planète tant désirée. + +--Oh! Uranus!... Uranus! répéta-t-il par deux fois. + +[Illustration] + +Mais l'astre en quadrature demeurait invisible, alors l'ex-secrétaire +perpétuel regagna son fauteuil et, le coude sur sa table de travail, le +front dans la main, il se laissa emporter au courant de ses souvenirs. + +Il se vit à l'observatoire de Poulkowa, passant des jours, des semaines, +des mois, à la recherche de cette incompréhensible planète, toujours sur +le point de l'atteindre et toujours la manquant d'une minute, même d'une +seconde. + +Enfin, il avait pu la saisir, grâce à un équatorial grossissant +quatre-vingt-dix fois et il se rappelait, encore maintenant, l'émotion +profonde qui s'était emparée de lui, lorsque son âme, glissant dans le +rayon visuel, s'était envolée à travers l'espace jusqu'à sept cent +millions de lieues du Soleil, sur le confin de cet infini peuplé +d'astres étincelants, mille fois plus considérables et plus +resplendissants encore que ceux de notre système solaire. + +Et quand il songeait que cette planète merveilleuse, il allait dans +quelques jours dans quelques heures, peut-être, la voir là, à sa portée, +dans toute sa splendeur mystérieuse, il lui semblait, tellement sa joie +était grande, que son coeur cessait de battre et que son sang s'arrêtait +dans ses veines. + +[Illustration] + +Pendant plusieurs jours, accroupi contre un hublot, l'oeil à l'oculaire +de son télescope, il demeura aux aguets, surveillant l'espace comme le +chat qui, tapi dans un coin, guette la souris qu'il sait être dans le +voisinage et que son instinct lui indique comme devant passer à portée +de sa griffe. + +De temps en temps, pour se délasser, il lisait les ouvrages traitant +plus spécialement d'Uranus et prenait des notes en vue de cette grande +conférence sur l'histoire des mondes célestes qu'il se proposait de +donner comme prologue au récit de ses propres aventures et à l'exposé +des nouvelles théories basées sur ses constatations personnelles. + +C'est ainsi qu'il trouva, en feuilletant un ouvrage hindou traitant de +l'astronomie, la mention d'une huitième planète nommée _Rahu_ et qu'il +établit que cette huitième planète, connue dans les temps les plus +reculés, ne pouvait être autre chose que celle découverte par Herschell; +seulement, pour les savants hindous, ce _Rahu_ n'était nullement une +planète lointaine, mais bien un monstre céleste qui avait pour mission +de produire les éclipses. + +Il nota encore le nom des astronomes qui, suivant les errements hindous +concernant la nature planétaire d'Uranus, en avaient cependant, à une +époque plus rapprochée, constaté l'existence et trouva que de 1690 à +1771, l'intéressante planète avait occupé la vie de quatre astronomes. + +Peu s'en fallut même que le dernier, Lemonnier, n'enlevât à William +Herschell la gloire de sa découverte; cela eût même été, si l'astronome +eût eu un caractère plus ordonné, et s'il eût transcrit régulièrement +ses observations; mais il avait une si singulière façon de tenir ses +écritures que l'on retrouva, à l'Observatoire, une de ses observations +écrite sur un sac en papier qui avait contenu auparavant de la poudre de +riz. + +_Sic transit gloria mundi!_ + +Un matin, Fédor Sharp ayant, suivant sa coutume en sautant en bas du +divan qui lui servait de couchette, couru à son télescope, poussa un cri +de joie. + +[Illustration] + +Uranus était là, à la place que lui-même, par ses calculs, lui avait +assignée, offrant à l'oeil ravi du savant son disque auquel le micromètre +accusait un diamètre de 58 secondes, près d'une minute. + +Connaissant la distance exacte qui le séparait de l'astre, ce diamètre +apparent lui suffit pour obtenir les dimensions du diamètre réel et il +nota sur son carnet le chiffre de 53,000 qui se trouva être exactement +celui de Herschell et de ses successeurs. + +Pour évaluer la distance du fragment cométaire à Uranus, il lui avait +suffi d'établir un rapport proportionnel entre le diamètre visible de la +Terre qui est de 4", la distance de la planète à la Terre et ce diamètre +de 58" sous lequel lui apparaissait maintenant le disque d'Uranus. + +Rien de plus simple, comme on voit. + +Un diamètre de 53,000 kilomètres. + +Uranus, bien que la plus petite des planètes extérieures, avait +cependant bien droit de prendre place parmi les mondes géants, puisqu'à +elle seule, elle l'emportait sur le diamètre qu'on eut obtenu en mettant +côte à côte les quatre planètes intérieures: Vénus, Mars, Mercure et la +Terre. + +De la place qu'il occupait dans le ciel, Sharp ne pouvait apercevoir +Neptune; il lui fut donc impossible de déterminer, d'après les +perturbations exercées sur cette planète par Uranus, la masse de cette +dernière. + +Mais une ressource lui restait, c'était d'étudier la vitesse de rotation +imprimée à ses quatre satellites par la planète elle-même. + +D'abord quatre, était-il bien le nombre des satellites uraniens? + +Herschell, en effet, en avait découvert six et, plus récemment, en 1851, +Lassell en avait découvert deux autres, plus rapprochés que ceux de +Herschell; cela en faisait donc huit. + +Il est vrai que, sur les six de Herschell, Lassell, en dépit de ses +recherches les plus assidues, n'avait pu en découvrir que deux, ce qui, +avec les deux siens propres, portait à quatre seulement les satellites +d'Uranus. + +[Illustration: ...S'il avait là, sous les yeux, des chaînes de montagnes +ou bien des océans.] + +Ce nombre avait été confirmé, en 1875, par les astronomes de Washington; +mais, bien que cette confirmation eut été adoptée par la suite comme +l'expression de la vérité, Sharp, comme saint Thomas, ne croyait que ce +qu'il voyait de ses propres yeux. + +Cependant, après de longues heures d'examen, il dut se rendre à +l'évidence et reconnaître que les astronomes de Washington avaient vu +juste dans leur grand équatorial de 66 centimètres. + +Il inscrivit donc sur son carnet l'état civil de ces quatre satellites, +leur conservant le nom, à eux donné, par les astronomes terrestres et +établit leur distance à la planète en prenant, comme points extrêmes, +leur centre propre et celui d'Uranus. Ariel: 49,000 lieues--Umbriel: +69,000--Titania: 112,500--Obéron: 150,000. + +Cela fait, rien ne lui fut plus facile que de calculer la durée de leur +révolution autour de la planète, et voici les résultats qu'il obtint en +jours terrestres de vingt-quatre heures: + + Ariel..... 2 jours 12 heures 29 min. 21 secondes. + Umbriel... 4 3 28 7 + Titania... 8 16 56 26 + Obéron.... 13 11 6 55 + +Un des côtés nouveaux et surtout intéressants que présenta cette étude +fut la dimension de ces satellites. + +[Illustration] + +Si Sharp, de l'observatoire de Poulkowa, avait éprouvé de réelles +difficultés à saisir, dans le champ de sa lunette, la planète elle-même, +à plus forte raison lui avait-il été, pour ainsi dire impossible, +d'avoir la perception exacte des quatre points mathématiques que +représentaient ces satellites. + +Ce n'avait été qu'après des mois entiers d'observation patiente, +acharnée, entêtée, qu'il avait pu parvenir à établir les données +précédentes contrôlées à coup sûr, de son fragment cométaire. + +Une folie l'avait prise ensuite; augmenter ces données de la dimension +et du poids des satellites uraniens. + +Mais à cette tâche insensée, il avait perdu son temps et usé ses yeux +vainement. + +Rapproché comme il l'était du système uranien, cette besogne ne devenait +plus qu'un jeu d'enfant et il lui fallut dix minutes à peine pour +reconnaître à Ariel un diamètre de 500 kilomètres; quant au dernier, qui +lui parut être aussi le plus gros, il sous-tendait un arc de 1,200 +kilomètres: sans être de dimensions phénoménales, ces quatre globes +l'emportaient donc encore sur un grand nombre de petites planètes +gravitant entre Mars et Jupiter. + +Était-ce grâce à sa grosseur ou grâce à sa construction spéciale, Obéron +lui parut présenter une topographie particulière, parsemée, de ci, de +là, de points lumineux dont il s'efforça de reconnaître la nature. + +Pendant des jours, il demeura les yeux fixés, avec une intense +curiosité, sur le satellite uranien; mais le fragment cométaire qui le +portait, filait avec une telle rapidité, que l'observation était des +plus difficiles et que Sharp ne put arriver à distinguer s'il avait là, +sous les yeux, des chaînes de montagnes ou bien des océans. + +Quand Sharp eut irréfutablement établi ces données concernant les +satellites d'Uranus: distance, rotation et poids, il revint à la planète +elle-même pour continuer l'étude qu'il en avait commencée. + +Allant du connu à l'inconnu, il put alors, se servant comme bases de ce +qu'il connaissait sur les satellites, établir rigoureusement la masse de +la planète qui lui parut être de quinze fois supérieure à celle de la +Terre, ce qui donne aux matériaux constituant son écorce une densité +cinq fois moindre de celle des matériaux terrestres. + +Après avoir vérifié les calculs des astronomes relatifs à l'orbite +parcouru par Uranus dans l'espace et avoir reconnu l'exactitude de ces +calculs, il posa les chiffres suivants: + + Plus petite distance du Soleil (ou périhélie). 675 millions de lieues. + Distance moyenne 710 -- -- + Plus grand éloignement (ou aphélie) 742 -- -- + +Et, bien que ces observations récentes ne lui apprissent rien de +nouveau, confirment seulement ce qu'il savait déjà de la planète, ces +chiffres le plongèrent en un étonnement profond. + +Ainsi Uranus était bien de 67 millions de lieues plus près du Soleil, à +son périhélie qu'à son aphélie, ce qui faisait varier sa distance à la +Terre de 638 à 705 millions de lieues. + +67 millions de lieues de différence! quelle existence singulière devait +être celle de l'humanité uranienne, en admettant que la planète +d'Herschell en fût arrivée au point suffisant pour être le séjour d'une +humanité quelconque! + +[Illustration] + +Et l'ex-secrétaire perpétuel supputait, en de longues rêveries, la +bizarre conformation de ces imaginaires habitants d'Uranus, contraints +de passer par de si terribles et de si profonds changements de +température. + +Il est vrai que ces changements ne s'opèrent pas sans transition, comme +sur la Lune; bien au contraire. + +Sharp constata, avec une surprise toujours croissante--bien qu'il sût +déjà à quoi s'en tenir sur ce sujet--la lenteur du mouvement d'Uranus +sur son orbite. + +Quelques minutes d'observation lui suffirent pour établir que la marche +de la planète s'effectue à raison de 7,500 mètres par seconde, soit +144,700 lieues par jour. + +Si bien que, pour parcourir son orbite dont le diamètre égale 1,500 +millions de lieues et la longueur 400 millions, la planète n'emploie pas +moins de 40,668 jours terrestres, soit quatre-vingt-quatre de nos +années. + +Quatre-vingt-quatre années pour passer de 675 millions de lieues à 742 +millions! + +En vérité, les Uraniens ont largement le temps de s'acclimater aux +nouvelles saisons! + +Et puis, existe-t-il réellement des saisons sur Uranus? ou, du moins, si +elles existent, est-ce bien véritablement la chaleur solaire qui les +produit? + +La chaleur solaire! Que doit-elle être à une semblable distance? + +Il prit fantaisie à Sharp de résoudre cette question plus intéressante +pour sa curiosité propre que pour la science. + +C'était fort simple à résoudre, d'ailleurs; Uranus se trouvant, dix-neuf +fois plus que la Terre, éloigné du Soleil, il s'ensuit logiquement que +le diamètre du Soleil, vu d'Uranus, est dix-neuf fois plus petit que vu +de la Terre, en sorte que l'astre central offre à la première de ces +planètes un disque 390 fois plus petit qu'à la seconde. + +Il en résulte forcément que la chaleur solaire est 390 fois plus faible. + +Mesuré au micromètre par Fédor Sharp, le disque solaire offrit un +diamètre de 1'40" et l'ex-secrétaire perpétuel inscrivit sur son cahier +de notes que les Uraniens recevraient de l'astre central une lumière +égale à celle que leur eussent envoyée 1,584 lunes. + +Cette chaleur est-elle suffisante pour développer et entretenir la vie à +la surface de la planète? tel est le problème, à la fois scientifique et +philosophique que se posait Sharp. + +N'est-il pas plus logique d'admettre qu'Uranus, ainsi que d'autres +contrées célestes, tire de lui-même la chaleur nécessaire à son +humanité? Pour élucider ce point, l'ex-secrétaire perpétuel de +l'Académie des Sciences se livra à une étude approfondie sur +l'atmosphère uranienne. + +[Illustration] + +Au moyen de son spectroscope, il tenta d'analyser cette atmosphère et, +tout d'abord, ses observations marchèrent à merveille: successivement il +trouva la trace de certains éléments constitutifs reconnus par lui dans +l'atmosphère de Jupiter. + +Mais, tout à coup, alors qu'il croyait toucher au but, il découvrit des +raies qu'il lui fut impossible d'assimiler à aucune de celles fournies +par la spectroscopie terrestre. + +C'étaient des nuances inconnues, résultant de combinaisons nouvelles que +ses connaissances, approfondies cependant en physique, ne le mettaient +pas à même d'élucider. + +Il pensa tout d'abord que les études acharnées auxquelles il venait de +se livrer, durant plusieurs jours consécutifs, lui avaient affaibli la +vue; et il se condamna à un repos absolu de plusieurs heures. + +Il lui en coûta assurément de perdre ainsi, de gaieté de coeur, un temps +aussi précieux; mais il se résigna, songeant combien il serait +récompensé de ce sacrifice, s'il parvenait à élucider une question aussi +intéressante pour l'astronomie. + +Il laissa passer plusieurs jours--plusieurs jours des siens s'entend, +qui, on se le rappelle, ne mesuraient que deux heures vingt-six minutes. + +Ensuite, se sentant l'esprit plus calme et les yeux bien reposés, il +recommença ses observations, mais sans plus de succès, hélas! que +précédemment. + +Toujours, dans le spectre uranien, les mêmes raies déconcertantes. + +Cinq fois, dix fois, vingt fois, il recommença et toujours le même +résultat. + +De dépit, alors, il renonça à ses études spectroscopiques, et inscrivit +sur son carnet que l'atmosphère d'Uranus contient des gaz qui n'existent +pas sur notre planète. + +Il était temps d'ailleurs qu'il passât à d'autres observations, s'il +voulait remporter un travail à peu près complet concernant la planète. + +[Illustration] + +Le fragment cométaire qui le portait poursuivait, à travers l'espace, sa +course rapide, semblable à une pierre lancée par la fronde de quelque +géant, et, de son côté, Uranus courait sur son orbite dans un sens +opposé à celui du bolide; si bien que chaque jour le micromètre accusait +une diminution sensible du diamètre de la planète et qu'avant peu +celle-ci se serait perdue au fond des cieux. + +À force de ténacité patiente et d'attention scrupuleuse, l'ex-secrétaire +perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg avait réussi à +découvrir, sur le disque uranien, quelques petites taches. + +Tout d'abord, il avait cru à des nuages flottant dans l'atmosphère, mais +bientôt il put se convaincre que ce qu'il apercevait appartenait au sol +même de la planète. + +Et sa joie fut grande; car, grâce à cette circonstance, il allait lui +être possible d'établir exactement la durée du jour uranien; et, ce +calcul n'ayant pu être fait avec exactitude ni avec précision par aucun +astronome terrestre, il pensait devoir en retirer, une fois de retour +sur sa planète natale, grand profit et grande gloire. + +Deux jours d'observations non interrompues lui permirent d'ajouter à ses +notes que le jour uranien comptait 10 heures 40 minutes 58 secondes. + +Avons-nous dit qu'entre temps, Sharp avait contrôlé l'exactitude de la +donnée scientifique concernant l'orbite d'Uranus, qui se confond avec le +plan de l'écliptique suivant lequel la Terre se meut elle-même? + +Les deux grandes singularités d'Uranus, singularités qui distinguent +cette planète de toutes ses soeurs du ciel, sont l'inclinaison de son axe +de rotation et la marche de ses satellites. + +[Illustration] + +L'axe autour duquel se meut Uranus n'est pas incliné sur le plan de +l'écliptique de moins de 76 degrés, alors que celui de la Terre n'est +incliné que de 29 degrés et celui de Vénus de 55. + +Et dans une page véritablement bien inspirée, Fédor Sharp partit de +cette constatation pour se lancer dans des considérations astronomiques +et philosophiques, remplies de profondeur sur ce qu'il appelait «un +monde renversé». + +Le lecteur nous saura gré de ne point le faire descendre dans les +profondeurs de la philosophie de Fédor Sharp; mieux vaudrait pour lui, +descendre sans lampe dans un puits de mine; il s'y reconnaîtrait +certainement avec plus de facilité qu'au milieu du pathos alambiqué et +incompréhensible de l'ex-secrétaire de l'Académie des Sciences. + +Mais, nous qui avons le don d'ubiquité, nous lisons par dessus l'épaule +du savant et, dans les lignes dont il noircit son carnet, nous +choisissons celles dont la substance scientifique peut intéresser le +lecteur: + +«75 degrés d'inclinaison!... que de choses étranges contenues dans ces +quelques mots!... Aspect singulier que celui du Soleil, vu de la +planète!... Pour l'humanité uranienne, l'astre central paraît tourner +d'Occident en Orient, au lieu de tourner d'Orient en Occident...» + +[Illustration: Si le Soleil abandonnait les tropiques pour aller fondre +les glaces du Groënland.] + +Plusieurs lignes consacrées aux conséquences morales d'un semblable état +de choses; puis: + +[Illustration] + +«Le Soleil, pendant le cours de la longue année uranienne, doit +s'éloigner jusqu'à la latitude du 76e degré... Que diraient les +Terriens si le Soleil abandonnait subitement l'Afrique et les Tropiques +pour aller fondre les glaces du Groënland!... et vous, Parisiens, +seriez-vous assez étonnés, si le Soleil désertant vos régions tempérées, +émigrait vers le pôle pour y tourner sans se coucher jamais; pendant un +été de 21 ans, et demeurer ensuite invisible, pendant un hiver de même +durée?» + +Passant ensuite aux Satellites, Fédor Sharp écrivit: + +«Ils tournent dans le sens de l'Équateur; mais en raison de +l'inclinaison de cet Équateur sur le plan de l'orbite, ils voguent dans +un plan à peu près perpendiculaire à celui où se meut la planète, et, +contrairement à tous les autres satellites du système planétaire, +tournent de l'Est à l'Ouest.» + +Et emporté par l'enthousiasme, Sharp ajoutait: + +«Ah! pourquoi n'existe-t-il plus de génies,... bons ou mauvais, qui +puissent m'enlever sur leurs ailes et me faire aborder sur ce monde +étrange!» + +Certes, dans cette invocation, il entrait pour une bonne partie de +curiosité. + +[Illustration] + +Sharp, nous l'avons dit, était un savant, et ses actes avaient, en +grande partie, pour but de soulever le voile mystérieux enveloppant les +mondes. + +Mais tandis que, chez Ossipoff, cette curiosité était sans mélange, +purement scientifique et que le père de Séléna eut donné volontiers sa +vie pour la possession, durant cinq minutes seulement, de l'omniscience, +chez Sharp, au contraire, cette curiosité avait un but pratique. + +Il ne se serait pas écrié, comme son collègue de l'Académie des +Sciences. + +--Savoir et mourir après s'il le faut! + +Il pensait qu'il était préférable de savoir, parce que de la science +découlent le profit et la gloire. + +Aussi, après avoir tracé le voeu enthousiaste dont nous avons parlé plus +haut, posa-t-il sa plume et, se croisant les bras, la tête renversée sur +le dossier de son fauteuil, se prit-il à réfléchir. + +Ses réflexions ne furent pas longues et leur résultat se traduisit par +une grimace. + +Non, décidément, le séjour d'Uranus ne lui souriait qu'à moitié: un +calendrier de soixante mille jours, un soleil presque invisible et +marchant à rebours à travers les épais nuages d'une atmosphère inconnue, +des lunes d'allure étrange et incorrecte, non, décidément, tout cela ne +ferait pas son bonheur. + +Mieux valait la Terre, avec le triomphe qui l'y attendait. + +Et sous l'empire de cette pensée, il se leva, prit son télescope, le +changea de place et le braqua sur l'espace pour y chercher sa planète +natale. + +Cela, il l'avait fait machinalement; aussi haussa-t-il les épaules en +souriant de cet oubli. + +[Illustration] + +Pouvait-il apercevoir la Terre, si petite qu'elle était forcément +invisible, et ensuite, si rapprochée du Soleil, qu'elle était perdue +dans son rayonnement? + +De même pour Mercure, Vénus et Mars; quant à Jupiter, après bien des +recherches, Sharp le découvrit, mais il eut peine à le reconnaître, +tellement son disque était petit et faible sa clarté!... + +Il en fut de même pour Saturne qu'il distingua des autres étoiles, +uniquement à cause de sa pâleur; car, ne présentant qu'un demi-disque, +la «merveille céleste» n'envoyait aux Uraniens que le huitième de la +clarté que lui connaît la Terre. + +Neptune lui-même, si l'astronome ne fût arrivé par une série de calculs +à établir mathématiquement sa place, ne se fût en rien distingué des +autres étoiles dont scintillait l'espace. + +Quand Sharp braqua de nouveau son télescope sur Uranus, la planète avait +disparu. + +Alors il poussa un profond soupir, songeant avec effroi au voyage plein +de monotonie qui lui restait à accomplir, car maintenant il allait +sillonner le désert sidéral sans côtoyer la moindre oasis stellaire où +rafraîchir et reposer sa pensée. + +Les jours s'écoulaient pour lui en une lenteur désespérante; il +partageait son temps entre la lecture de volumes qu'il savait par coeur, +la rédaction de ses notes de voyage et des promenades que l'exiguité du +mondicule sur lequel il vivait rendait nécessairement fort courtes. + +La nuit, il dormait peu et encore était-il contraint, pour forcer le +sommeil à engourdir ses membres et sa pensée, d'user d'une boisson +opiacée. + +Et il appelait, de toutes ses forces, un événement quelconque, fût-il +dangereux, qui pût l'arracher à l'espèce de catalepsie cérébrale et +morale dans laquelle menaçait de sombrer son intelligence. + +Comme si Dieu eut écouté son appel, il fit tomber sous la main du savant +une _Revue astronomique_ qu'il avait négligée jusque-là et qu'un soir, +par désoeuvrement, il se mit à feuilleter. + +Tout à coup, il poussa un cri et se redressa, le visage animé, l'oeil +vibrant, la pommette enflammée. + +Cette revue contenait un long article sur le courant astéroïdal qui +trace dans l'espace son immense orbite touchant à Neptune et à la Terre. + +Mais ce courant, il fallait que le fragment cométaire le traversât pour +gagner la Terre et dans cette traversée, quelque chose pouvait se +produire. C'était un danger,... c'était la mort peut-être! + +Mais en même temps, pour Fédor Sharp, c'était un motif de sortir de +cette léthargie dans laquelle il s'endormait; et, à partir de ce +moment-là, il se plongea dans des calculs fantastiques pour arriver à +prévoir le moment exact où il pénétrerait dans le courant. + +Et c'est au milieu même de ses calculs qu'un choc formidable avait eu +lieu, faisant osciller l'obus sur le sommet de la colline mercurienne +qui lui servait de base. + +Une seconde, Sharp avait eu la sensation d'une catastrophe finale +résultant de la rencontre du mondicule qui le portait avec l'un des +corpuscules du fleuve astéroïdal; puis, presque aussitôt, sous +l'influence du choc en retour, il avait été arraché de son fauteuil et +projeté sur le plancher où il était demeuré étourdi pendant plusieurs +minutes. + +[Illustration] + +Revenu à lui, son premier mouvement fut de courir au hublot pour +constater les désastres occasionnés par ce tamponnement formidable. + +Rien ne lui parut changé. + +Il consulta ses instruments: l'épave cométaire poursuivait +invariablement sa route vers l'orbite terrestre: elle n'avait pas dévié +d'une ligne. + +Cela parut prodigieux à Fédor Sharp, qui se frotta énergiquement les +yeux pour se bien convaincre qu'il n'avait pas rêvé. + +Son fauteuil renversé, sa table bousculée, la bibliothèque sens dessus +dessous étaient là pour lui prouver qu'il n'était pas le jouet d'une +hallucination. + +Certainement, un choc s'était produit, et peut-être, en parcourant le +fragment cométaire, en aurait-il une preuve évidente. + +C'est alors que, bien qu'il fît nuit encore, il avait endossé son +respirole et était parti en toute hâte à la découverte. + +Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quel avait été le résultat +absolument négatif de ses recherches, et comment, presque asphyxié, +Fédor Sharp avait pu, à grand'peine, regagner son habitation métallique. + +Quand il eut repris ses sens, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie +des Sciences tomba en une méditation profonde, absorbé par ce problème +insoluble tout d'abord: + +[Illustration] + +Un choc avait eu lieu, cela était indéniable; comment avait-il pu se +produire sans laisser aucune trace? + +Depuis le temps qu'il vivait sur cette minuscule épave, il l'avait assez +parcourue pour en connaître tous les coins et recoins, et si un +changement, quelque petit fût-il, s'était produit à sa surface, il s'en +serait aussitôt aperçu. + +Mais, rien,... rien,... absolument rien. + +Et il arpentait rageusement son étroit laboratoire, tournant et +retournant sur lui-même, comme il tournait et retournait dans son esprit +cette question: + +Comment cela se peut-il faire? + +Soudain, il s'arrêta net dans sa course, poussa une sourde exclamation, +se frappa le front et s'écria: + +--Eurêka! + +Il venait de se rappeler ce principe de physique d'après lequel l'arrêt +instantané du mouvement engendre la chaleur. + +Il courut à sa table de travail et inscrivit, sur son carnet de notes, +ces lignes tracées d'une main fébrile: + +«Aujourd'hui, 5 février du calendrier terrestre: réveillé par forte +secousse résultant d'un abordage contre l'un des corpuscules du courant +astéroïdal.--Recherches sur épave complètement inutiles.--Présume que le +bolide rencontré a pénétré assez profondément dans le fragment qui me +porte pour que l'écorce cométaire, vitrifiée par la chaleur, se soit +refermée sur lui ainsi que le vernis qui enduit les aérolithes.» + +Et il ajoutait ces mots qui prouvaient combien était enraciné, dans son +âme, l'espoir de regagner sain et sauf sa planète natale. + +«À vérifier dès mon retour sur la Terre.» + +[Illustration] + +[Illustration: Lorsque, du fond de l'espace est accouru un corps énorme, +monstrueux.] + + + + +CHAPITRE XV + +COMME LA LUMIÈRE + + +[Illustration] + +Ah! + +À cette exclamation, poussée d'une voix angoissée, déchirante, Fricoulet +se redressa sur son hamac et aperçut le comte de Flammermont assis sur +le bord du sien. L'oeil hagard, la face pâle et inondée de sueur, les +membres tout frémissants. + +--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur pris d'inquiétude, en accourant au +chevet de son ami,... es-tu malade? + +Le jeune comte secoua la tête, regarda Fricoulet comme s'il ne le +reconnaissait pas dès l'abord, puis son regard se promena autour de lui, +examinant chaque chose avec un étonnement croissant. + +Enfin, il passa ses deux mains sur son front, comme pour rassembler ses +souvenirs, et partit d'un large éclat de rire. + +--Dieu! fit-il en sautant sur les planches, quel bête de rêve je viens +de faire! + +La face soucieuse de Fricoulet se dérida. + +--Alors, ce cri?... fit-il. + +--J'ai crié? demanda Gontran... cela ne m'étonne pas,... j'ai eu assez +peur pour cela. + +Et il ajouta: + +--C'est si bête... les rêves... + +--Je ne suis pas de ton avis,... il en est de fort agréables;... ainsi, +durant que tu t'encauchemardais, moi, de mon côté, je rêvais,... mais +d'une façon pas désagréable du tout,... et tu m'as interrompu au plus +beau moment. + +* * * + +Ici, nous demandons la permission d'ouvrir une parenthèse indispensable +à la compréhension du présent chapitre. + +Qu'est-ce que le rêve? + +C'est la faculté que possède l'esprit humain de se dédoubler, pour ainsi +dire, et de vivre d'une vie spéciale, la véritable vie spirituelle, +dégagée de l'enveloppe charnelle, débarrassée des liens de la matière +qui l'alourdit. + +[Illustration] + +Pendant le sommeil, l'esprit continue le travail commencé à l'état de +veille, ou reprend la suite des idées dont le cours a été momentanément +interrompu par l'assoupissement du corps. C'est l'existence qui se +poursuit véritablement, sans solution de continuité, et le dormeur, dont +le cerveau dégagé de toute préoccupation physique, est, en quelque +sorte, affiné, ou, pour mieux dire, a sa force et son acuité poussées +jusqu'à l'ultime puissance, trouve parfois, à l'état de sommeil, la +solution d'importantes questions insolubles à l'état de veille, et met +aussi à exécution d'irréalisables projets conçus et déclarés par lui +impossibles, quelques heures auparavant. + +C'est sous l'empire de ce phénomène mystérieux et magique du rêve que +nos héros étaient tombés, alors qu'ils demeuraient étendus côte à côte +sur le plancher de leur véhicule, dans un état léthargique voisin de la +mort. + +Et tandis que, sans qu'ils pussent en avoir conscience, leur catalepsie +charnelle reprenait, avec le fragment cométaire dans lequel elle était +pour ainsi dire ensevelie, le chemin de la planète natale, leur esprit, +dégagé des liens de la matière, poursuivait le voyage tel qu'il se fût +logiquement accompli sans l'accident qui avait, d'une façon si +inattendue, arrêté dans sa course le wagon l'_Éclair_. + +Cela une fois bien établi, nous fermons la parenthèse ouverte quelques +lignes plus haut, et nous reprenons le dialogue des deux voyageurs +endormis, là où nous l'avions interrompu. + +* * * + +--Ma foi! mon cher Alcide, dit le comte de Flammermont, je te dois mille +excuses; l'existence que nous menons dans cette cage de lithium est si +désespérément triste et monotone, qu'en vérité, lorsque la Providence +vous envoie un rêve quelque peu réjouissant... + +--Plus que réjouissant, mon cher, merveilleux, réellement merveilleux... + +--Tu ne m'en veux pas? + +--Tu plaisantes,... mais, tu m'as fait une fière peur avec ton cri... + +--Si tu avais été à ma place, tu aurais crié sans doute, tout comme moi. + +Et, secouant les épaules: + +--Brrr,... fit-il, je frissonne encore en y pensant. + +--Mais, enfin, qu'est-il arrivé? + +--Figure-toi que j'étais de quart et que, pour me distraire, je +regardais par l'un des hublots de la machinerie, lorsque tout à coup, du +fond de l'espace, arrivant sur nous avec la rapidité de la foudre, est +accouru un corps énorme, monstrueux... Alors, je me précipitai vers le +levier du gouvernail sur lequel je pesai de toutes mes forces;... mais +j'avais beau faire, le véhicule suivait la droite ligne, refusant +d'obéir, filant, avec la rapidité d'une flèche, dans la direction de ce +bolide, comme s'il eût été attiré par un aimant invisible. + +En faisant ce récit, le jeune comte repassait de nouveau par toutes les +angoisses de son épouvantable cauchemar, car ses traits étaient +contractés et une légère sueur perlait sur son front. + +--Ce qu'il y avait de plus horrible, poursuivit-il, c'est qu'en dépit de +tous mes efforts, je ne pouvais sortir de la machinerie; j'étais comme +cloué près des appareils, incapable de faire un pas; je voulais appeler +au secours,... mes lèvres s'ouvraient, mais ma gorge était tellement +contractée par la terreur, qu'aucun cri n'en pouvait sortir,... et nous +avancions,... nous avancions toujours... Soudain, le contact eut lieu +avec un bruit épouvantable,... l'appareil s'aplatit contre le bolide, +comme un hanneton qui, dans son vol affolé, s'écrase contre un arbre,... +puis tout devint noir... C'est alors, sans doute, que j'ai poussé le cri +qui t'a éveillé. + +Fricoulet se mit à rire en voyant M. de Flammermont se palper avec +inquiétude et murmurer: + +--J'ai tellement eu l'impression de la catastrophe, que je me sens +courbaturé par tout le corps et que je suis stupéfait de trouver mes +membres au complet. + +--Eh bien! moi, dit à son tour l'ingénieur, j'ai rêvé tout le contraire +de toi; pendant que tu assistais à la destruction de l'_Éclair_, je +trouvais le moyen d'accélérer sa marche. + +--La mécanique!... toujours la mécanique! dit Gontran en plaisantant. + +--La mécanique, mon cher, est la plus belle conquête de l'homme. + +Et comme le jeune comte haussait les épaules. + +--En tout cas, poursuivit-il, si quelqu'un doit la dédaigner, ce n'est +pas toi. + +M. de Flammermont répondit avec un ricanement: + +--Je doute que tu sois d'accord sur ce point avec M. Ossipoff, aux yeux +duquel l'astronomie l'emporte sur toutes les autres connaissances +humaines. + +--Peu m'importe l'opinion de M. Ossipoff; mais, en ce qui te concerne, +je te ferai remarquer que ton dédain pour la mécanique me paraît +résulter d'un caractère enclin à l'ingratitude. + +--Parce que?... + +--Parce que c'est la mécanique qui t'a tiré de tous les mauvais pas où +t'a mis, jusqu'à présent, l'astronomie, parce que c'est encore la +mécanique qui va te sauver... + +--Comment cela? + +--En me permettant, comme je te l'ai dit tout à l'heure, d'augmenter +dans des proportions notables la marche de notre appareil. + +--Mais, mon pauvre ami, fit Gontran incrédule, tu oublies que ce système +merveilleux, tu l'as rêvé. + +--Mon cher, répliqua l'ingénieur, le rêve confine, plus que tu ne crois, +à la réalité,... et la preuve... + +Fricoulet s'interrompit pour jeter rapidement sur son carnet quelques +calculs, qu'il tendit ensuite narquoisement à son ami. + +[Illustration] + +--Qu'est-ce que c'est que ça? bougonna M. de Flammermont, en repoussant +de la main le carnet de l'ingénieur. + +Celui-ci répondit: + +--C'est la preuve que les quatre-vingt mille mètres que nous parcourons +par seconde--soit soixante-quinze mille lieues à l'heure--peuvent se +transformer en soixante-quinze mille lieues... par seconde... + +--Mais c'est de la folie pure! s'écria une voix derrière Fricoulet. + +Celui-ci se retourna et se trouva nez à nez avec M. Ossipoff, qui +sortait de sa cabine. + +--C'est de la folie! répéta le vieux savant. + +Fricoulet le regarda d'un air gouailleur. + +--Vous êtes bien certain de ce que vous avancez là? demanda-t-il. + +--Il me semble que nous avons atteint le maximum de vitesse que pouvait +nous donner l'électricité. + +--Il vous semble bien, mon cher monsieur, répliqua l'ingénieur, et cela +pour deux raisons: la première, c'est que, comme vous venez de le dire +fort justement, l'électricité nous a donné le maximum de rapidité qu'il +lui est possible de nous donner; la seconde raison,... c'est que notre +provision d'électricité est épuisée. + +Ces mots furent accueillis par la même exclamation terrifiée, sortie en +même temps de la bouche de M. Ossipoff et de Gontran. + +[Illustration] + +--Mais nous sommes perdus! + +--C'est-à-dire que nous le serions, si je n'avais trouvé ce moyen. + +Le vieux savant enveloppa l'ingénieur d'un regard incrédule. + +--Et ce moyen merveilleux vous permet de vous passer d'électricité? + +--Absolument. + +--En ce cas, quelle force actionne votre moteur? + +--Je supprime le moteur. + +--Mais l'hélice?... + +--Je supprime l'hélice... + +Ossipoff recula d'un pas en poussant un «oh!» d'ahurissement. Quant à +Gontran, il n'avait pas les yeux assez grands pour considérer son ami. + +--J'avais bien raison, murmura le vieillard, c'est de la folie! + +--C'est de la folie, en effet, ne put s'empêcher de dire à son tour M. +de Flammermont. + +--Si vous me laissiez m'expliquer, riposta l'ingénieur avec calme, +alors, vous pourriez me qualifier en toute connaissance de cause. En +deux mots, voici la chose: je mets en communication, avec le tube +central dans lequel tourne actuellement l'hélice, un de nos réservoirs à +air comprimé, dont la détente nous procurera une rapidité supérieure à +celle de la foudre. + +Gontran étirait ses moustaches d'un air pensif et Ossipoff caressait sa +barbe avec énergie, ce qui était, chez lui, l'indice d'une méditation +profonde. + +--Alors, murmura-t-il à mi-voix, comme se parlant à lui-même, nous +avancerions par la force de réaction. + +--Précisément... Eh bien! que pensez-vous de mon moyen?... + +Avant que le vieillard eut eu le temps de répondre, M. de Flammermont +s'écria: + +--Je pense, moi, qu'il est impraticable. + +--Parce que? + +--Parce que, avant de songer à aller de l'avant, il faut songer à vivre. + +--Eh bien? + +--Eh bien! si l'on emploie à actionner notre véhicule notre provision +d'air, qu'est-ce qui actionnera nos poumons? + +L'ingénieur sourit d'un air triomphant, et, posant sa main sur l'épaule +du jeune comte: + +--Ne crains rien, fit-il, tes poumons auront, quand même, de quoi se +sustenter largement. Je vais plus loin, je veux qu'une fois revenus sur +Terre, nous puissions faire respirer, à raison d'un mètre cube par +personne, tous les auditeurs curieux de nous entendre raconter nos +aventures. + +[Illustration] + +Ossipoff avait pris le carnet de Fricoulet et s'était enfoncé dans une +longue série de calculs où les équations s'entassaient les unes sur les +autres. + +--Si je ne me trompe pas, dit-il, nous pourrions, en deux heures, +atteindre Uranus. + +--Dame!... à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde... + +--Et nous serions en quatre heures à Neptune. + +Voyant que le vieux savant examinait sérieusement l'inexécutable projet +que faisait entrevoir l'ingénieur, M. de Flammermont ouvrait de grands +yeux. + +--Mais, en ce cas, demanda-t-il, combien, dans ces conditions, nous +faudra-t-il de temps pour regagner la Terre? + +Avant que Fricoulet n'eut ouvert la bouche, Ossipoff répondit: + +--Pas plus de sept heures. + +M. de Flammermont jeta sur le vieillard un regard ahuri, se demandant +s'il était subitement devenu fou... ou s'il se moquait de lui. + +Mais, au visage grave d'Ossipoff, il fut bien obligé de se rendre à +l'évidence et de se persuader que l'autre parlait sérieusement. + +--Sept heures!... murmura-t-il, sept heures... + +Fricoulet avait repris son carnet des mains du vieux savant, et, après y +avoir jeté un coup d'oeil: + +--Je crois que vous faites erreur, monsieur Ossipoff, dit-il. + +--Comment cela? + +--C'est cinq heures seulement qu'il nous faudrait, car la distance de +Neptune à la Terre n'est que de plus d'un milliard de lieues... or, à +raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde... + +--D'accord; mais, dans les sept heures dont je parle, je compte le temps +nécessaire à la recherche et à l'étude d'Hypérion. + +À ce nom, Gontran ouvrit de grands yeux, et, malgré lui, il allait +pousser une exclamation étonnée, lorsqu'une voix lui chuchota doucement +à l'oreille: + +--C'est la dernière planète du système solaire. + +La dernière planète du système solaire! + +En entendant ces mots, Gontran fut sur le point de se récrier; de ses +lectures rapides et distraites des _Continents célestes_, il avait +retenu que les limites du système solaire étaient tracées par l'orbite +de Neptune, et voilà que, maintenant, on lui parlait d'Hypérion! + +Mais, en vérité, il s'agissait bien d'astronomie! + +Foin d'Hypérion et du reste! + +Dans douze jours, il allait revoir la Terre, dans douze jours il ferait +afficher, à la mairie du VIIIe arrondissement, la publication des +bans, et, deux semaines plus tard... + +Et cette perspective si proche d'un bonheur qui, depuis si longtemps, +s'évanouissait au moment où il croyait le toucher du doigt, chassait, +loin de son esprit, tous les découragements, tous les déboires, tous les +dépits, toutes les amertumes dont sa vie avait été pleine depuis +quelques mois. + +Il ne songeait plus qu'à une seule chose: c'est que ces éternelles +fiançailles allaient prendre fin, c'est que le jour du mariage était +proche, c'est qu'il aimait Séléna plus que jamais, et que Séléna allait +enfin devenir sa femme. Il s'était retourné, avait saisi entre les +siennes les mains de la jeune fille, et, l'enveloppant d'un regard plein +de tendresse: + +[Illustration] + +--Oh! mon aimée! murmura-t-il. + +Ce furent les seuls mots que son émotion lui permit de prononcer tout +d'abord. + +[Illustration] + +Mlle Ossipoff, qui n'avait point entendu les révélations de +Fricoulet, ne comprenait nécessairement rien au trouble de son fiancé, +et le considérait avec un étonnement d'autant plus grand que,--comme +nous l'avons dit dans les précédents chapitres,--l'humeur du jeune comte +s'aigrissait de chaque nouveau retard apporté au retour par la curiosité +sans cesse inassouvie d'Ossipoff, et, irrité contre le père, se +détachait peu à peu de la fille. + +Elle était donc très étonnée, mais, au fond, une grande joie gonflait +son coeur; il y avait si longtemps que son fiancé ne lui avait si +tendrement serré les mains, si longtemps que sa voix n'avait eu de si +affectueuses intonations. + +Même, une larme perla à la pointe de ses longs cils, larme de bonheur +dont M. de Flammermont surprit le scintillement, dont il comprit la +cause, et qui fit naître, en son âme, un cruel remords de son attitude +sèche et rancuneuse, depuis plusieurs semaines. + +--Qu'arrive-t-il donc, Gontran? demanda Mlle Ossipoff avec un sourire +qui trahissait sa joie et pardonnait à l'ingrat. + +Il lui pressa les mains avec plus d'émotion encore, et murmura: + +--Il arrive, ma chère Séléna, que le bonheur, qui nous fuit depuis si +longtemps, veut bien enfin se laisser atteindre. + +--Que voulez-vous dire? + +-Je veux dire qu'avant un mois vous serez comtesse de Flammermont. + +La jeune fille regarda son fiancé comme elle eut regardé un fou, puis +ses yeux se portèrent sur son père pour l'interroger. + +Mais M. Ossipoff était, en ce moment, bien trop occupé à vérifier les +calculs de Fricoulet pour faire attention à sa fille. + +Alors Séléna, s'adressant à l'ingénieur lui-même, qui considérait les +deux fiancés d'un air narquois: + +--Que me dit Gontran, fit-elle, que nous allons revoir la Terre?... + +--Gontran a raison, mademoiselle, répondit Fricoulet d'un ton +gouailleur. Tout comme Jeanne d'Arc, j'ai eu, cette nuit, une vision,... +et c'est cette vision qui nous sauvera. + +Mlle Ossipoff tendit gentiment sa main à l'ingénieur: + +--Monsieur Fricoulet, dit-elle, c'est à vous que nous devrons notre +bonheur. + +Le jeune homme fronça légèrement les sourcils. + +--Si c'est à ce point de vue-là que vous me remerciez, répondit-il d'un +ton bourru, vous avez bien tort, mademoiselle,... car j'ai bien peur que +vous ne me reprochiez, plus tard, de vous avoir arrachée au désert +sidéral pour vous ramener sur votre planète natale... + +--Toujours tes idées sur le mariage? riposta le comte. + +Fricoulet secoua la tête. + +--Le bonheur, en matière conjugale, prononça-t-il sentencieusement, ne +peut résulter que d'un absolu assortiment des époux. + +--Mais,... s'écria M. de Flammermont, que nous manque-t-il donc? + +--Mon cher, l'astronomie et la diplomatie ne pourront jamais marcher du +même pas. + +Et, se penchant à l'oreille de Gontran, il lui désigna, d'un geste +tragico-comique, Ossipoff qui griffonnait toujours. + +--Mais regarde-le donc, malheureux, dit-il; crois-tu, franchement, que +tu sois le gendre qu'il faut à un homme comme celui-là? + +Gontran se mit à rire. + +--Comme gendre, répondit-il, je suis peut-être défectueux; mais j'ai la +prétention d'avoir en moi l'étoffe d'un époux admirable. + +Fricoulet haussa les épaules. + +--Théories dangereuses, grommela-t-il; imprudent celui qui, dans une +loterie comme celle du mariage, fait la part de l'imprévu;... si j'étais +un véritable ami... + +[Illustration] + +Il s'arrêta et fixa sur le comte un regard singulier. + +--Eh bien! dit Gontran, si tu étais un véritable ami, que ferais-tu? + +--J'exigerais, avant de mettre à exécution ma combinaison, que tu fisses +voeu de célibat;... comme cela, je n'aurais pas à me reprocher, plus +tard, d'être la cause de ton malheur. + +M. de Flammermont haussa les épaules. + +--Tu es fou! dit-il. + +L'ingénieur allait sans doute répliquer, lorsqu'un vacarme épouvantable +se fit entendre dans la cabine qui servait de cellule à Farenheit. + +--Allons, bon! gronda le jeune comte, voilà ce Yankee du diable qui va +recommencer à faire des siennes. + +Et il s'approcha de la porte pour imposer silence au prisonnier par le +procédé qui lui était familier, c'est-à-dire à grands coups de pied +appliqués dans la porte. + +Mais, à sa grande surprise, le vacarme cessa tout à coup, et la voix de +l'Américain s'éleva, demandant avec douceur: + +--Est-ce vous, monsieur Fricoulet? + +Gontran se tourna vers son ami: + +--Entends-tu? chuchota-t-il, il te parle. + +L'ingénieur s'avança à son tour. + +--C'est à moi que vous en avez, sir Jonathan? fit-il. + +--Oui, je voudrais vous dire un mot. + +--Parlez,... je vous écoute... + +--Non... je ne puis parler comme cela,... ouvrez la porte. + +--Jamais de la vie, s'écria M. de Flammermont, pour que vous +recommenciez vos bêtises... + +--Je ne suis plus malade, riposta l'Américain d'une voix douce; je vous +jure que je serai raisonnable. + +Gontran se pencha à l'oreille de Fricoulet: + +--Il n'y a de pires fous, chuchota-t-il, que ceux qui prétendent ne pas +l'être. + +--Cependant, s'il était guéri, murmura Mlle Ossipoff prise de +pitié... c'est bien triste d'être enfermé là-dedans, comme une bête +féroce dans sa cage... + +[Illustration] + +--Je ne dis pas le contraire,... mais songez que notre apitoiement +pourrait nous coûter la vie... + +--Baste!... quand on est prévenu, dit l'ingénieur. + +Et, faisant signe aux deux jeunes gens de s'écarter un peu, il ouvrit la +porte. + +Aussitôt, le prisonnier s'élança hors de la cabine, se précipita sur +Fricoulet qui, surpris par le choc, roula à terre, l'entraînant dans sa +chute. + +N'écoutant que son courage, M. de Flammermont sauta sur l'Américain, et +avec l'aide de Fricoulet qui, d'un bond, s'était relevé, le maintint en +respect. + +Ils n'eurent, d'ailleurs, aucune peine à cela, Farenheit ne faisait pas +un mouvement, leur abandonnant, sans résistance, ses deux poignets +auxquels ils se cramponnaient. + +--C'est cela que vous appelez être raisonnable! grommela Fricoulet. + +--Je ne voulais pas vous faire de mal, répondit l'Américain d'un air +tout confus. + +--Au contraire, n'est-ce pas? riposta gouailleusement l'ingénieur. + +--Je voulais vous embrasser. + +Fricoulet eut un haut-le-corps de surprise, tandis que, s'adressant à +Séléna, Gontran mettait son index sur son front pour montrer que, selon +lui, le Yankee avait toujours la cervelle déséquilibrée. + +D'un clignement d'yeux, Fricoulet recommanda la douceur au comte, qui +s'apprêtait à réintégrer l'Américain dans son cabanon. + +--Certainement, dit-il, je suis très touché de cette manifestation de +tendresse, mon cher sir Jonathan; mais pour quelle raison vouliez-vous +m'embrasser? + +--Parce que vous êtes un grand homme... + +--Un grand homme!... moi!... + +--Oui, un grand homme... le plus grand que je connaisse, non seulement +dans le monde entier, mais dans les États-Unis! s'écria Farenheit en +s'animant. + +--Expliquez-moi au moins pourquoi?... + +--Parce que vous avez trouvé le moyen de me faire revoir New-York, alors +que celui-là voulait me faire traîner mes misérables os à travers ses +planètes du diable!... + +Et, d'un hochement de tête expressif, il désignait Ossipoff. + +[Illustration] + +Puis, se dégageant brusquement de l'étreinte de Gontran, il sauta au cou +de l'ingénieur qu'il embrassa sur les deux joues, avant qu'il eût le +temps de se reconnaître. + +Ensuite, d'une voix vibrante et attendrie. + +--Quand je pense, dit-il, que grâce à vous je m'en vais voir les +trottoirs de la cinquième avenue, et mes actionnaires, et l'_Excentric +club_, et...--ah! je vous jure bien que mon premier soin sera de vous +élever une statue en bronze sur la principale place de New-York... + +--Vous êtes trop bon, sir Jonathan... un aussi mince service que +celui-là ne vaut pas la peine que vous vous lanciez dans des dépenses. + +--Quel malheur! poursuivit l'Américain, que le ciel n'ait point béni mon +union avec mistress Farenheit! + +Fricoulet haussa les sourcils en signe de stupéfaction. + +[Illustration] + +--Si j'avais une fille, ajouta le Yankee, c'est avec la joie la plus +grande que je vous donnerais sa main. + +L'ingénieur fit la grimace. + +--Et c'est avec la joie la plus grande que je la refuserais, pensa-t-il. + +Puis, tout haut: + +--Vous avez donc entendu notre conversation de tout à l'heure? +demanda-t-il à Farenheit. + +--Tout d'abord, je n'ai fait que de l'entendre; depuis plusieurs jours +je me sentais moins mal... ma tête me semblait plus libre, les idées +plus nettes, s'enchaînaient avec plus de logique, en même temps, la +mémoire me revenait;... puis, soudain, certains mots de votre +conversation ont frappé mes oreilles d'une façon singulière, le +brouillard qui obscurcissait mon cerveau s'est dissipé comme par +enchantement et j'ai compris... Vous parliez de la possibilité de revoir +la Terre dans quelques jours et la lucidité m'est complètement revenue. + +Puis, saisissant de nouveau les mains de l'ingénieur, il les secoua avec +force, en répétant: + +--Vous êtes un grand homme!... + +Fricoulet hocha la tête. + +--C'est bon... c'est bon, dit-il en riant, vous me direz cela à +New-York; pour le moment, il faudrait agir. + +Et s'approchant d'Ossipoff, toujours enfoncé dans la vérification des +calculs de l'ingénieur. + +--Eh bien! demanda-t-il, ça va-t-il ainsi? + +--À mon avis, oui... voulez-vous voir, mon cher Gontran? + +[Illustration: L'_Éclair_ semble s'élancer dans l'espace d'un bond +formidable.] + +Et il tendit le carnet au jeune comte, qui le repoussa avec un geste +très digne en disant: + +--Je ne me permettrai certainement pas de contrôler après vous. + +--En ce cas, s'écria l'ingénieur, à la besogne. + +--Que faut-il faire? + +--Nous débarrasser de l'hélice et du moteur; ensuite, nous installerons +les conduites d'air comprimé. + +Ossipoff hocha la tête. + +--Nous débarrasser de l'hélice, bougonna-t-il, c'est fort facile à dire, +mais le moyen. + +--Très simple, répondit l'ingénieur. + +Il alla au levier qui commandait le gouvernail. + +--Attention, dit-il, je vais manoeuvrer de façon à dresser verticalement +l'appareil; donc, préparez-vous à changer de position. + +Peu à peu, il manoeuvrait le levier et l'_Éclair_, quittant la position +horizontale, se levait sur son arrière, comme un cheval qui se cabre. + +--Là, dit l'ingénieur au bout de quelques instants, voilà qui est fait; +maintenant, au moyen de cet autre levier qui communique avec le tube +central, je vais dévisser les pivots de l'arbre du propulseur, et +l'hélice tombera tout d'une pièce dans le vide... Quant au moteur, il +nous suffira d'entr'ouvrir le trou d'homme pour le jeter hors du +wagon--ce sera une perte d'air de quelques mètres cubes... mais nous les +rattraperons largement par la légèreté que nous acquerrons. + +--Et ensuite? + +--Ensuite, nous ajusterons les tuyaux qui conduiront l'air comprimé +jusqu'au tube central. + +Tout en parlant, Fricoulet manoeuvrait un levier placé dans un coin de la +machinerie, et les voyageurs entendaient distinctement une sorte de +grincement dans le centre même du véhicule. + +Tout à coup, l'_Éclair_ frémit dans sa coque et sembla s'élancer dans +l'espace d'un bond formidable. + +--_By God!_ grommela Farenheit en se cramponnant à la cloison, +qu'arrive-t-il donc? + +--Tout simplement ce qui arrive à un ballon délesté. + +--Quoi!... l'hélice?... + +--L'hélice s'est transformée déjà en corpuscule nouveau modèle; +maintenant, passons au moteur. + +Et Fricoulet s'armant d'un levier allait attaquer l'appareil, lorsque +Gontran lui posa la main sur le bras. + +--As-tu pensé à une chose? + +--Laquelle? + +--C'est que cette surprenante vitesse dont tu parles pourrait bien être +impossible au sein de l'anneau corpusculaire où nous sommes; les +astéroïdes vont nous opposer peut-être une résistance considérable,... +qui sait même si cette résistance ne sera pas suffisante pour annuler +notre élan? + +Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative. + +--C'est douteux, murmura-t-il. + +--Mais, enfin, si cela se produisait?... + +--Eh bien! si cela se produisait, nous en serions quittes tout +simplement pour abandonner le courant astéroïdal qui deviendrait plus +nuisible qu'utile. + +Gontran jeta les bras au plafond. + +--Et naviguer dans le vide!... mais ce n'est pas possible!... + +--Il faudra cependant que cela le devienne... possible; au surplus, avec +une aussi grande vitesse, l'espace sera assez dense pour nous fournir un +point d'appui. + +Et voyant que le jeune comte paraissait ne pas comprendre. + +--Tu sais bien, poursuivit-il, que le vide des espaces n'est pas le vide +absolu, lequel, d'ailleurs, impossible à produire, n'est qu'un vain mot; +l'espace est sillonné en tous sens, par une quantité d'atomes cosmiques, +débris de mondes détruits, et ces atomes peuvent devenir un point +d'appui efficace... mais, à condition que notre vitesse soit +excessive... + +Ossipoff, en entendant ces mots, tressaillit, et s'approchant de +l'ingénieur: + +--Ainsi, demanda-t-il avec une certaine anxiété dans la voix, vous +croyez que l'_Éclair_ pourrait filer assez rapidement pour pouvoir +quitter le fleuve corpusculaire? + +--Je ne le crois pas... j'en suis certain. + +Le visage du vieux savant s'illumina. + +--Alors, s'écria-t-il, tout à l'heure, lorsque je parlais d'aller +visiter Hypérion, je disais la vérité--sans m'en douter. + +Fricoulet ricana. + +--Assurément, répondit-il, rien ne serait plus facile que d'aller +visiter Hypérion; mais de même que pour faire un civet il faut un +lièvre, de même, pour visiter une planète il faut qu'elle existe. + +[Illustration] + +Un flot de sang empourpra les joues du vieillard qui, croisant les bras +sur sa poitrine, demanda d'une voix indignée: + +--Oseriez-vous prétendre que Neptune soit le point extrême du système +solaire? + +--Je ne prétends rien, s'empressa de répliquer Fricoulet, je suis +ingénieur, moi, et non astronome;... seulement j'avais entendu dire que +Neptune était la dernière planète qu'il avait été donné à l'homme +d'apercevoir. + +--Alors, à quoi attribuez-vous les perturbations remarquées dans la +marche de Neptune, si ce n'est à la présence d'un autre monde, invisible +pour nous, qui retarde ou avance la course de la planète suivant qu'il +est en avant ou en arrière et que son attraction s'exerce d'un côté ou +de l'autre? + +--Je vous répète, répondit encore l'ingénieur, que je ne puis entamer +une discussion à ce sujet; seulement je vous serais très obligé de me +dire sur quel point du ciel vous vous dirigerez pour la trouver... cette +fameuse planète transneptunienne. + +Le vieillard hésita avant de répondre. + +--La vérité, dit-il après quelques secondes de silence, c'est que, +jusqu'à présent, on n'a, sur Hypérion, que des données très vagues. + +L'ingénieur dissimula un sourire moqueur. + +--Cela étant, au moment où il s'agira de mettre le cap sur Hypérion, je +vous confierai la barre et vous dirigerez l'_Éclair_ où bon vous +semblera;... on ne peut pas mieux faire. + +Ossipoff ne répondit pas, mais fixa sur l'ingénieur un regard furieux. + +M. de Flammermont qui, jusque-là, était demeuré silencieux, prit la +parole: + +--Il me semble, dit-il, que cette discussion est tout à fait platonique. + +--Parce que? interrogea Fricoulet. + +--Parce que le fleuve corpusculaire dont nous descendons le courant ne +va pas au delà de la sphère d'Uranus. + +--Mais, puisque M. Fricoulet prétend qu'en imprimant au véhicule une +vitesse spéciale, on pourra se passer du fleuve d'astéroïdes et trouver +un point d'appui dans le vide, rien ne nous empêche de dépasser l'orbite +de Neptune et de chercher à percer le voile mystérieux qui enveloppe la +planète transneptunienne. + +Et, d'une voix vibrante: + +--Songez, mon fils, quelle gloire serait la nôtre si nous parvenions à +résoudre ce grand problème scientifique,... à répondre à ce point +d'interrogation énorme qui se dresse devant tous les astronomes +terrestres! + +[Illustration] + +--Je ne dis pas non,... je ne dis pas non,... balbutia M. de Flammermont +d'un ton qui laissait supposer combien peu il partageait l'enthousiasme +du vieux savant. + +Celui-ci continua: + +--Et par delà Hypérion, ne sentez-vous pas l'infini qui vous attire? ne +désirez-vous pas?... + +Ce fut Séléna qui l'interrompit. + +--Mais, cher père, dit-elle, l'infini n'était point inscrit sur notre +itinéraire... + +--Eh! quoi! s'écria Ossipoff, pourrions-nous passer indifférents à côté +de toutes ces merveilles qui remplissent l'infini? et les étoiles, les +systèmes stellaires, doubles, triples, les nébuleuses... + +Farenheit eut un haut-le-corps véritablement épouvanté; Fricoulet secoua +les épaules. + +Gontran répliqua: + +--Mais, mon cher monsieur, votre soif de curiosité vous fait oublier la +réalité des choses... Mon ami Alcide vous a dit tout à l'heure qu'il lui +était possible de communiquer à notre wagon une vitesse de +soixante-quinze mille lieues par seconde; or, c'est précisément là +l'espace franchi, dans le même laps de temps, par un rayon de lumière... + +--Je sais cela tout aussi bien que vous, mon cher enfant, répondit le +vieillard d'un ton un peu sec; où voulez-vous en venir? + +--Tout simplement à ceci: que l'étoile la plus rapprochée de nous est +située à une distance 7,400 fois plus grande que celle qui sépare +Neptune du Soleil; or, le rayon de lumière parti de cette même étoile et +voguant avec une vélocité de soixante-quinze mille lieues par seconde... + +[Illustration] + +--Mettrait, pour nous parvenir, trois ans et six mois, dit Fricoulet en +achevant la phrase de son ami. + +--Quant aux autres étoiles, nébuleuses, etc., elles sont +incomparablement plus éloignées encore... C'est donc, selon moi, de la +folie que de songer à les atteindre. + +Les lèvres d'Ossipoff se pincèrent dans une grimace de mauvaise humeur. + +--Ce ne serait pas une folie, grommela-t-il, si M. Fricoulet +pouvait--comme il s'en est vanté tout à l'heure--nous donner une vitesse +infinie. + +--Infinie!... permettez, se récria l'ingénieur, je n'ai point parlé de +cela; j'ai dit que je pensais pouvoir arriver, dans le vide, à cinq cent +mille lieues par seconde; avec une vitesse semblable, il ne nous +faudrait pas plus de temps pour nous rendre à _Alpha_ de Centaure que +nous n'en avons mis pour aller de Mars à Saturne. + +--Ce serait prodigieux! murmura Ossipoff, qui fut s'asseoir dans un +coin, où il ne tarda pas à tomber en de profondes méditations. + +--Belle idée que tu lui as fourrée en tête, avec tes vitesses insensées, +grommela Gontran à l'oreille de Fricoulet;... tu vas voir qu'il nous +emmènera au diable. + +--Baste! nous ne sommes pas des enfants, riposta l'ingénieur, et il ne +fera que ce que nous voudrons. + +--Que le Ciel t'entende, riposta M. de Flammermont en hochant la tête +d'un air peu convaincu. + +Cependant, tout en causant et en discutant, on avait travaillé; le +moteur et ses appareils, une fois lancés dans le vide par +l'entrebâillement du «trou d'homme», on avait mis en place les tuyaux +destinés à faire parvenir l'air comprimé dans le tube central, qui +servait primitivement d'enveloppe à l'hélice. + +--Puis, Fricoulet avait replacé le véhicule dans la position +horizontale; ensuite de quoi il avait ouvert tout grand le robinet du +réservoir à air comprimé. + +Comme un cheval de course auquel le jockey applique un coup de cravache, +l'_Éclair_ s'élança. + +[Illustration] + +--Eh bien? demanda Ossipoff très anxieux. + +--Eh bien! mes prévisions étaient justes; nous avons nos soixante-quinze +mille lieues à la seconde;... si vous m'en croyez, maintenant, tout le +monde ira prendre un peu de repos. + +Tout le monde, y compris Ossipoff, s'empressa de suivre ce conseil et, +quelques minutes après, chacun, étendu sur son hamac, ronflait à poings +fermés,--même Séléna. + +Le lendemain, les voyageurs furent éveillés par un cri de désespoir; +croyant à un malheur, ils sautèrent à bas de leur hamac et coururent à +la machinerie. + +Debout devant son télescope, Ossipoff s'arrachait les cheveux. + +--Père! cher père, qu'avez-vous? demanda Séléna tout anxieuse. + +--Uranus,... répondit le vieillard. + +--Eh bien! quoi!... Uranus? fit Farenheit. + +--Disparue, répliqua Ossipoff. + +Durant les quelques heures que les Terriens étaient demeurés étendus sur +leur hamac, l'orbite de la planète avait été franchie, et c'est cette +constatation qui plongeait le vieux savant dans une si profonde douleur. + +C'était le malheur irréparable, et Ossipoff se fût arraché tous les +cheveux qui lui restaient, que les choses n'eussent point changé d'un +_iota_. + +D'ailleurs, un incident important vint faire diversion à sa désolation. + +[Illustration] + +Les corpuscules devenaient de plus en plus rares et disséminés dans le +grand courant météorique qui allait, obliquant d'une manière +considérable. Avant peu, ou bien l'_Éclair_ serait sorti du courant, ou +bien celui-ci, tari, n'aurait pas plus la force de jouer un rôle de +point d'appui que ne l'avait le vide ambiant. + +--Mes amis, dit tout à coup Fricoulet qui, depuis quelques heures, +suivait avec attention la marche de l'appareil, le moment est venu de +prendre une décision. + +--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent à la fois les Terriens réunis autour +de l'ingénieur. + +--Le courant météorique a des interruptions;... dans quelques instants, +nous aurons atteint son aphélie. + +Farenheit jeta en l'air sa casquette de voyage. + +[Illustration] + +--En route pour la Terre, alors! s'écria-t-il. + +Le visage d'Ossipoff s'assombrit. + +--À l'aphélie, murmura-t-il. + +--Je puis même ajouter, déclara Fricoulet, qui avait marché vers un +hublot, au travers duquel il examinait l'espace, que nous arrivons dans +une solution de continuité de l'anneau cosmique, mais que nous sommes +sur le bord confinant au désert stellaire... Que décidons-nous? + +--Allons de l'avant, implora Ossipoff. + +--Droit sur la Terre! dirent ensemble Gontran et Farenheit. + +--Hâtons-nous! insista l'ingénieur; dans notre situation, les secondes +valent des années. + +--Mes amis, mes chers amis, fit le vieux savant d'une voix suppliante, +aurez-vous le courage de vous en retourner sans avoir vu Neptune et +Hypérion... Gontran, mon ami, mon fils, faites-moi encore ce +sacrifice;... et vous, cher sir Jonathan, voulez-vous qu'il soit dit, à +votre retour, qu'un Américain a reculé devant la perspective d'un voyage +à travers le vide? + +[Illustration] + +--Reculé! s'écria Farenheit piqué au vif dans son amour-propre. + +--Et vous, monsieur Fricoulet, ne tiendrez-vous pas à faire la preuve de +la théorie de votre air comprimé sur l'espace? + +--Hâtons-nous! hâtons-nous,... grommela l'ingénieur pour toute réponse. + +--C'est un retard, fit Gontran. + +--Oh! de quelques jours à peine. + +--C'est un détour, dit à son tour l'Américain. + +--D'environ quinze cents millions de lieues, riposta le vieillard, une +misère. + +Fricoulet frappa du pied. + +--Eh bien! demanda-t-il, que décidez-vous? + +Il promena autour de lui un regard circulaire, vit toutes les +physionomies indécises, excepté celle d'Ossipoff, qui portait les traces +de la plus grande anxiété. + +Il eut pitié du vieillard et s'écria: + +--En avant! + +Il pesa sur le levier du gouvernail, le wagon vibra une seconde, puis, +évoluant, sortit du fleuve astéroïdal. + +Une seconde encore, il flottait dans le vide, en route pour Neptune! + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVI + +DANS LEQUEL NOS VOYAGEURS, CROYANT REVENIR SUR TERRE, PARTENT POUR +L'INFINI + + +[Illustration] + +Eh! je te répète, moi, que ce n'est plus de l'astronomie. + +Fricoulet regarda son ami avec stupéfaction. + +--Alors, comment appelles-tu cela? + +--De tous les noms qu'il te plaira, hormis de celui-là; l'astronomie +consiste à examiner l'univers céleste, à étudier les mondes dont il est +rempli,... au besoin, à fouiller l'espace pour y découvrir des terres +inconnues. + +[Illustration] + +--Eh bien! Leverrier n'a pas fait autre chose. + +--Jamais de la vie!... je ne sais même pas s'il a mis son oeil au +télescope pour chercher Neptune... Quelqu'un a dit de lui qu'il avait +trouvé Neptune «au bout de sa plume»... c'est là une expression des plus +heureuses... + +L'ingénieur répliqua: + +--Il n'en a eu que plus de mérite. + +--Comme mathématicien peut-être, mais comme astronome, c'est différent. + +Fricoulet se mit à rire. + +--Alors, selon toi, n'est astronome que celui qui passe toute son +existence avec l'oeil vissé à l'oculaire d'une méridienne ou d'un +équatorial? + +--Dame! si dans ce fait de rechercher sur le papier la place exacte +d'une planète, tu trouves quoique ce soit qui ait trait à +l'astronomie!... cela prouve que Leverrier était d'une force remarquable +en mathématiques,... qu'il jonglait avec les chiffres d'une manière +étonnante... + +[Illustration] + +--C'est bien heureux que tu lui concèdes cela, riposta narquoisement +l'ingénieur. + +--Mais, poursuivit Gontran; il n'était nullement besoin qu'il fût +astronome pour se livrer à ses prodigieuses déductions mathématiques... +Tout autre savant, assez patient pour demeurer, comme lui, quinze années +durant en équilibre sur des colonnes de chiffres, en eût fait autant. + +--Alors, pour toi, Leverrier n'est pas un astronome? + +--Je ne veux pas te chicaner là-dessus,... ni enlever au docte corps +auquel appartient M. Ossipoff, une gloire dont il s'enorgueillit;... je +trouve, quant à moi, que le véritable inventeur de Neptune est, non pas +celui qui lui a assigné une place dans le ciel, mais bien celui qui +affirma son existence. + +L'ingénieur eut un petit mouvement d'épaules qui prouvait que, tout en +ne partageant pas cette opinion, il ne la trouvait cependant pas +déraisonnable. + +--Il est certain, répondit-il, qu'une bonne partie de la paternité de +Neptune revient à Bouvard qui, le premier, en 1821, remarqua dans le +mouvement d'Uranus certaines irrégularités. + +--Et, de même que les irrégularités de Saturne avaient fait conclure à +l'existence d'Uranus, de même, la marche singulière de cette dernière +planète amena Bouvard à décréter qu'au delà des 733 millions de lieues +où gravite Uranus, il y avait encore autre chose. + +Ces mots avaient été prononcés par Ossipoff, qui avait quitté sa cabine, +attiré par la discussion des deux jeunes gens. + +--Oui, déclara Gontran, poursuivant toujours son idée, ce Bouvard était +un grand homme, et je m'étonne que les astronomes lui aient fait +l'injustice flagrante d'attribuer à Leverrier la gloire qui lui +revenait. + +Ossipoff releva ses lunettes sur son front, geste qui, chez lui, était +l'indice d'une grande surprise. + +--Un grand homme,... fit-il, pour avoir déduit, des irrégularités +d'Uranus, que Neptune devait exister! Peuh! + +[Illustration] + +--Mais, répliqua Gontran, ces irrégularités pouvaient parfaitement +provenir d'une autre cause que de Neptune. + +Le vieux savant secoua la tête. + +--Impossible, déclara-t-il. + +--Parce que? + +--Vous oubliez la loi de Titius, mon cher ami. + +--La loi de Titius, balbutia Gontran,... la loi de Titius!... + +Fricoulet lui chuchota à l'oreille. + +--Tu sais bien: la théorie des petites planètes, 4, 7, 10, 16, etc. + +M. de Flammermont fit un brusque mouvement. + +--Parbleu! répondit-il aussitôt avec un sang-froid merveilleux, la +besogne de Leverrier était, en ce cas, simplifiée de beaucoup, puisqu'il +lui suffisait de chercher la planète vers la région correspondant à la +distance 36 de la progression. + +--C'est ce qu'il fit, répondit Fricoulet; mais bien que sa besogne ait +été peut-être simplifiée par cette circonstance, elle n'en est pas moins +effrayante, tellement effrayante que, lorsque le 31 août 1846 il en +annonça le résultat à l'Académie des Sciences de Paris, les doctes +académiciens hésitèrent tout d'abord à ajouter foi à cette déclaration. + +[Illustration] + +--Un mois après, poursuivit Ossipoff, le docteur Galle, de +l'observatoire de Berlin, invité par Leverrier lui-même à rechercher sa +fameuse planète, trouvait, à la place indiquée, une étoile qui offrait à +l'oeil un disque planétaire sensible, et qui n'était pas marquée sur la +carte: c'était Neptune. + +--Je me permettrai, dit l'ingénieur, une petite rectification à ce que +vous venez de dire. + +Le masque d'Ossipoff se fronça. + +--Laquelle? demanda-t-il sèchement. + +--En prenant pour base de ses calculs la distance 36 de la loi de +Titius, Leverrier s'était trompé; ce qui lui fit assigner à la planète +un emplacement qui n'est pas le sien; Galle le constata à ses dépens, +car après avoir cherché durant un mois Neptune par le 326e degré de +longitude, il l'aperçut par le 327e ce qui la mettait, en réalité, à +la distance de 30°. + +--Peuh! fit Gontran en levant les épaules, c'est là une erreur de peu +d'importance. + +Les yeux d'Ossipoff s'arrondirent derrière les verres de ses lunettes. + +--Mon cher Gontran, répliqua-t-il sur un ton un peu nerveux, je +comprends que les aventures par lesquelles vous êtes passé vous aient, +peu à peu, fait perdre la notion des temps et des distances; cependant, +une différence de près de soixante ans dans la période d'une planète... + +[Illustration] + +--Soixante ans! + +--Assurément; les calculs de Leverrier, basés sur la distance 36, +donnaient à Neptune un orbite tel qu'il lui fallait 217 ans terrestres +pour le parcourir;... se trouvant à la distance 30, la planète ne met +plus que 165 ans à effectuer sa révolution. Ce qui est encore une jolie +période. + +Farenheit, qui dormait étendu sur un divan, se souleva sur son coude. + +--Neptune n'est pas une planète française, mais bien anglaise. + +Fricoulet se redressa. + +--Pourquoi pas américaine, pendant que vous y êtes? grommela-t-il. + +--Parce qu'elle est anglaise, ayant été découverte par un Anglais. + +--Lequel, s'il vous plaît? demanda l'ingénieur. + +Farenheit haussa les épaules. + +--Vous m'en demandez trop, répondit-il. + +Fricoulet se mit à rire. + +--Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez même pas le nom de l'inventeur. + +--Sir Jonathan a raison, dit alors Ossipoff, pendant que Leverrier +travaillait à la recherche de Neptune, de l'autre côté de la Manche, à +Cambridge, un étudiant de l'Université, Adams, travaillait aussi à la +solution du même problème et, huit mois avant que l'astronome français +fît sa déclaration à l'Académie des Sciences, l'étudiant anglais écrivit +au directeur de l'Observatoire national de Londres, pour lui faire part +de sa découverte. + +[Illustration] + +--Et pourquoi donc, demanda Fricoulet, le directeur de l'Observatoire +national ne s'empressa-t-il pas d'annoncer une si importante nouvelle au +monde savant? + +Ossipoff leva les bras au ciel pour déclarer qu'il lui était impossible +de répondre à cette question. + +L'ingénieur fit entendre un petit claquement de langue significatif. + +--J'ai idée, dit-il, que la lumière ne devait pas être fort brillante +pour avoir été ainsi tenue sous le boisseau... + +La conversation que nous venons de rapporter avait lieu dans la +machinerie, où Fricoulet faisait son quart, l'oeil à l'oculaire du +télescope de vigie, la main sur la roue qui commandait le gouvernail. + +L'_Éclair_ courait toujours dans l'espace avec sa rapidité vertigineuse +et, d'heure en heure, les voyageurs pouvaient constater un +agrandissement du disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme, +l'horizon céleste. + +Maintenant, on pouvait apercevoir, bien que vaguement encore, estompés +dans une atmosphère laiteuse et fort épaisse, un nombre assez +considérable de corpuscules se mouvant autour de la planète, suivant un +plan extrêmement incliné sur l'écliptique et dans un sens rétrograde, +tout comme les satellites d'Uranus. + +Ossipoff, qui avait signalé depuis longtemps ces corpuscules--grâce à +son télescope qui était le plus fort du bord--avait déclaré que +c'étaient là les satellites de Neptune. + +--Les satellites de Neptune! s'écria Fricoulet, auquel le vieux savant +fit part de cette découverte... mais je n'en connaissais qu'un, celui +que Lassell a découvert et que l'on aperçoit de la Terre sous l'aspect +d'une étoile de 14e grandeur. + +[Illustration] + +--Rien ne servirait d'avoir fait un pareil voyage, bougonna le +vieillard, si nous ne devions pas, en avançant, soulever de plus en plus +le voile qui cache aux yeux terrestres les merveilles mystérieuses de +l'infini... Songez que Neptune est éloigné du Soleil d'une distance +égale à trente fois celle de la Terre au Soleil, c'est-à-dire d'un +milliard 112 millions de lieues; or, nous sommes maintenant à moins de +vingt millions de lieues de la planète... donc... + +Fricoulet l'interrompit. + +--Vous êtes bien certain de cette distance? + +Ossipoff le prit par le bras et l'amena près d'un télescope braqué, à +l'arrière, sur le système solaire que les voyageurs venaient de mettre +tant de mois à traverser. + +--J'ai mesuré le Soleil tout à l'heure, dit-il, et j'ai trouvé 64" de +diamètre. Voyez si je me suis trompé; vous vérifierez ensuite si mes +calculs sont exacts. + +Le jeune homme appliqua son oeil à l'oculaire et aperçut alors là-bas, +tout là-bas, perdu dans l'obscurité de l'infini, un astre scintillant +avec un éclat prodigieux, éclipsant celui de tous les astres +environnants: c'était le Soleil. + +Un moment, il se sentit singulièrement ému à l'aspect de cet astre +merveilleux qui s'offrait à lui sous un disque trente fois plus petit +que celui sous lequel, dans le même instant, il apparaissait à ses +compatriotes, et en sondant, par la pensée, l'abîme titanesque qui le +séparait de sa planète natale, et qui représentait cet amoindrissement. + +Involontairement, avant de s'éloigner, il jeta les yeux sur le cahier de +notes posé tout ouvert sur une tablette à côté du télescope, et y lut +ces lignes: + +«Vu de Neptune, disque solaire offre surface 900 fois plus petite que +celle apparente pour la Terre--lumière correspondante à l'intensité de +687 pleines lunes--ou encore à celle de quarante millions d'étoiles, +égales en éclat au brillant Sirius.» + +[Illustration: Le disque neptunien qui barrait, de sa masse énorme, +l'horizon céleste.] + +L'ingénieur haussa imperceptiblement les épaules. + +[Illustration] + +--À quoi servent de semblables calculs? pensa-t-il. + +Et il alla rejoindre Gontran qu'il voyait assis dans un coin, ayant à la +main un papier qu'il paraissait fort occupé à noircir de calculs. + +--Que fais-tu donc là? demanda Fricoulet. + +Le jeune comte étouffa un bâillement. + +--Je m'ennuie tellement, dit-il, que je cherche à me distraire. + +--En faisant des chiffres? s'écria l'ingénieur ébahi. + +--Je cherche à résoudre une devinette que je me suis posée. + +--Laquelle? + +--Sachant que l'orbite de Neptune est de 6,987 millions de lieues et +que, cet orbite, il met 165 ans à le parcourir, je cherche quelle est la +rapidité de sa marche. + +Fricoulet se mit à rire. + +--C'est une simple division à faire, dit-il. + +--Oui, répondit le jeune comte; mais une division où il y a des +milliards, ça fait joliment de chiffres au quotient. + +--Et alors? + +--Alors, je n'ai pas encore fini. + +--Eh bien! dit l'ingénieur, sache tout de suite que Neptune marche à +raison de 5,370 mètres par seconde, 322 kilomètres par minute, 5,000 +lieues par heure, 115,000 par jour, ce qui fait qu'au bout de 60,151 de +nos jours, il a accompli sa révolution tout entière. + +Et il ajouta: + +--C'est le plus lent des mondes connus;... il se meut, ou plutôt il se +traîne sur son orbite comme une colossale tortue; par contre, il tourne +sur lui-même avec une rapidité considérable. + +--Comment sait-on cela? demanda M. de Flammermont. + +Puis, aussitôt il ajouta: + +--Il est vrai que peut-être on a calculé sa vitesse de rotation au moyen +de quelque observation faite sur son disque... + +L'ingénieur hocha la tête. + +--Mon cher, aux yeux des astronomes terrestres, qui savent le trouver là +où il est, Neptune offre tout au plus l'aspect d'une étoile de huitième +grandeur, dont le disque, légèrement teinté de bleu, n'a pas plus de 3 +secondes de diamètre. Comment, diable! veux-tu que l'on fasse des +observations là-dessus? + +--Alors, riposta Gontran, comment s'y est-on pris pour évaluer cette +vitesse? + +--De la manière la plus simple du monde; Lassell, après avoir découvert +le satellite neptunien, établit que sa distance moyenne à la planète est +de 13 rayons neptuniens, ou 100,000 lieues environ, et que sa révolution +s'effectue en une période de cinq jours terrestres plus 21 heures. La +conséquence logique de cette rapidité du satellite est la rapidité de la +planète elle-même, dont la rotation doit être assimilable à la rotation +de Jupiter, de Saturne, d'Uranus... Ce n'est pas d'ailleurs le seul +point de ressemblance que Neptune ait avec Uranus; outre encore cette +similitude de vitesse de rotation et celle de l'inclinaison de l'orbite +des satellites et de la marche rétrograde de ceux-ci, les deux dernières +planètes connues de notre système solaire ont encore, ou à peu de chose +près, la même masse, la même densité, la même intensité de pesanteur et +leurs atmosphères sont chimiquement de même composition, ainsi que l'a +démontré l'analyse spectrale. + +--Ce sont des jumeaux, alors? ricana Gontran. + +--Sans t'en douter, tu viens de leur donner le même nom dont plusieurs +astronomes se servent pour les désigner;... de plus,--tu peux t'en +convaincre en le regardant un moment dans le télescope,--Neptune a, +comme Uranus, son axe fortement incliné et ses deux pôles très aplatis. + +En ce moment, Séléna, qui avait quitté la machinerie à la suite de son +père, rentra dans la salle. + +Son visage paraissait tout bouleversé et ses joues portaient les traces +de larmes récentes. + +Gontran alla vers elle. + +--Qu'arrive-t-il, ma chère Séléna, demanda-t-il, que vous voici toute +contristée? + +Elle baissa la tête et répondit tout bas, comme honteuse. + +[Illustration] + +--Je quitte mon père! + +--Eh bien? + +La jeune fille étouffa un gros soupir. + +--Si vous l'aviez vu pleurer, balbutia-t-elle. + +Le comte eut un mouvement de surprise. + +--Pleurer, répéta-t-il... et pourquoi? + +--Parce qu'il va en être de Neptune comme d'Uranus, et qu'il n'en pourra +rien connaître--n'en pouvant rien voir. + +Fricoulet eut un hochement de tête. + +--À cela, répondit-il, nous ne pouvons rien, mais, en vérité, M. +Ossipoff n'est pas raisonnable. + +Séléna jeta à l'ingénieur un regard chargé de reproches. + +--Il est vrai, dit-elle, que M. Ossipoff ne vous est rien; monsieur +Fricoulet, mais, vraiment, vous avez le coeur bien dur. + +--Oui, répéta machinalement Gontran qui, fasciné par la présence de la +jeune fille, n'avait même pas conscience de ce qu'il disait, oui, tu as +le coeur bien dur. + +L'ingénieur promena de l'un à l'autre ses regards pleins d'ahurissement. + +[Illustration] + +--Eh! s'écria-t-il, énervé, que voulez-vous faire à cela? dépend-il de +moi, ou de Gontran, ou de vous, mademoiselle, que l'atmosphère opaque de +Neptune devienne transparente soudainement? non, n'est-ce pas... alors? + +Et il les considérait, presque furieux. + +--J'avais pensé, murmura Séléna en s'adressant à Gontran, que peut-être +serait-il possible de s'approcher plus près encore de la planète. + +Fricoulet secoua les épaules. + +--Eh! pour distinguer quelque chose du sol neptunien, s'approcher ne +serait pas suffisant. + +--En ce cas, dit à son tour M. de Flammermont, ému de l'attitude navrée +de sa fiancée, ne pourrait-on tenter d'aborder? + +--Oh! Gontran. + +Ces deux mots s'échappèrent des lèvres de Mlle Ossipoff avec un +accent si profond de reconnaissance et de remerciements, que Fricoulet +lui-même ne put s'empêcher de tressaillir. + +Cependant il s'écria: + +--Mais ce serait de la folie! + +--Ah! mon cher, riposta le comte, combien n'en avons-nous déjà pas +faites, de folies. + +--Je croyais que la série était close, fit l'ingénieur. + +Il y avait sans doute, dans la voix de Fricoulet, quelque chose qui +trahissait son émotion, car Séléna s'approcha de lui et lui prenant la +main: + +[Illustration] + +--Monsieur Fricoulet! implora-t-elle. + +L'ingénieur haussa les épaules. + +--Soit! grommela-t-il. + +Et il se dirigea vers les leviers qui commandaient le gouvernail. + +Séléna courut à la porte de la machinerie. + +--Père! père! cria-t-elle, descendez vite... nous abordons sur +Neptune... + +Les marches grincèrent sous les pas dégringolants d'Ossipoff, qui entra +dans la pièce comme une bombe. + +--Est-il possible! balbutia-t-il, n'en pouvant croire ses oreilles. + +--Regardez, dit simplement Fricoulet. + +Le vieillard se précipita vers un hublot. + +--Nous arrivons!... nous arrivons!... cria-t-il... attention au choc. + +Farenheit courut à son hamac et s'y étendit. + +Gontran saisit Séléna par la taille. + +Quant à Fricoulet, immobile à son poste, les mains rivées aux leviers, +les muscles tendus à se rompre, il attendait le moment où l'attraction +neptunienne se ferait sentir pour virer de bord et amortir la chute, +grâce au refoulement de l'air comprimé. + +Mais le vieux savant poussa soudain un cri de détresse. + +--Nous nous éloignons! dit-il d'une voix rauque. + +--Ce n'est pas possible, riposta l'ingénieur. + +--Je vous jure que nous nous éloignons, répéta le vieillard. + +Fricoulet consulta sa montre et son visage exprima un indicible +étonnement. + +--Depuis le temps que nous tombons, murmura-t-il, le contact aurait dû +avoir lieu. + +--Ah! dit Ossipoff qui ne quittait pas des yeux le disque de la planète, +voici que nous nous rapprochons. + +Et, quelques secondes après: + +--Nous nous éloignons de nouveau. + +Les sourcils froncés, la face violemment contractée, les bras croisés +sur la poitrine, le savant cherchait à résoudre ce stupéfiant problème. + +On eut dit qu'un phénomène de répulsion chassait loin de la planète le +wagon métallique et l'empêchait, malgré son poids, d'arriver jusqu'au +sol. + +Soudain il poussa une exclamation et, secouant la tête: + +--Monsieur Fricoulet, dit-il, cessez vos efforts; ils sont inutiles. + +--Parce que? + +--Parce que nous sommes sous le coup de la loi qui régit, assurément, +dans ce monde inconnu, le mouvement rétrograde des satellites. + +--Et cette loi? + +--Est une loi d'électricité qui, agissant par la répulsion, sur les +satellites de Neptune, les maintient à la distance qu'ils occupent, +contre-balançant la force attractive monstrueuse de la planète. + +Farenheit se frottait les mains. + +--Qu'avez-vous donc à paraître si satisfait? lui demanda à voix basse M. +de Flammermont... on dirait que cette impossibilité où l'on est +d'aborder Neptune vous fait plaisir? + +--Et l'on ne se tromperait pas;... je suis, en effet, fort content; car +le temps que l'on eût passé sur ce monde peu intéressant, peut être plus +utilement employé à revenir sur Terre; n'est-ce pas votre avis? + +--En doutez-vous? répliqua le comte. + +Fricoulet demanda, en s'adressant à Ossipoff. + +--Maintenant, que faisons-nous? + +--_By God!_ s'exclama l'Américain, vous le demandez!... mais ce qui a +été convenu, c'est-à-dire que nous mettons le cap sur New-York... et +sans escales... n'est-ce pas, papa Ossipoff? + +[Illustration] + +Et, dans la joie du retour, sir Jonathan s'oublia jusqu'à frapper +familièrement sur le ventre du vieux savant. + +Celui-ci, plongé déjà dans ses réflexions, tressaillit comme fait le +dormeur que l'on réveille en sursaut: + +--Pardon, murmura-t-il, je n'ai pas entendu. + +--M. Fricoulet vous demandait ce qu'il fallait faire et je lui répondais +qu'il n'y avait qu'une chose à faire: virer de bord. + +Ossipoff poussa un profond soupir. + +--Hélas! dit-il d'un ton navré, puisque vous le voulez... + +--Pardon, riposta sèchement Fricoulet, c'est convenu. + +--Oui... oui... balbutia le savant. + +Et, faisant un effort sur lui-même, il ajouta avec un sourire à +l'adresse de sa fille. + +--Et puis, il est temps que le père remplace le savant... n'est-ce pas, +fillette? + +La jeune fille sauta au cou du vieillard. + +Fricoulet déclama railleusement: + + Et vous aurez bientôt des petits-fils ingambes + Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes. + +--Cet animal d'Alcide sait tout, grommela M. de Flammermont; les vers de +Victor Hugo lui sont aussi familiers que les _Continents célestes_, de +mon célèbre homonyme, ou les traités de mécanique de M. X. + +Le visage d'Ossipoff s'était fait soudainement grave. + +--Gontran, dit-il d'une voix pénétrée, en prenant entre les siennes les +mains du jeune homme, il faut que vous me fassiez une promesse. + +[Illustration: + Et vous aurez bientôt des petits-fils ingambes + Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.] + +--S'il est en mon pouvoir de tenir ce que vous voulez que je vous +promette, balbutia le jeune homme. + +--Écoutez-moi bien, mon cher enfant, poursuivit le vieillard... je ne +vous cacherai pas que c'est la mort dans l'âme que je consens à +retourner en arrière... Au fur et à mesure que j'ai appris toutes ces +choses merveilleuses que j'ignorais, une âpre curiosité s'est emparée de +moi de savoir ce que j'ignore encore... Je serais seul que j'irais de +l'avant, toujours de l'avant... l'infini m'attire et je m'arrache à lui +avec douleur, avec désespoir... + +--Père, murmura Séléna, navrée de ces paroles... + +Un geste bref du vieillard imposa silence à la jeune fille. + +--Songez que, par delà cet horizon mystérieux qui borne notre vue, à des +millions de millions de lieues, gravite assurément, indubitablement, un +autre monde, invisible aux astronomes terrestres, mais dont l'existence +s'affirme indubitablement par les perturbations observées dans la marche +de Neptune... + +--Eh! interrompit Fricoulet, nous revoici au fameux Hypérion, dont nous +parlions l'autre jour. + +Le savant laissa tomber sur l'ingénieur un regard de pitié. + +--Oui, continua-t-il, c'est d'Hypérion qu'il s'agit, d'Hypérion, sur +lequel j'aurais voulu rapporter à terre des renseignements certains... +Mais ce que ne peuvent faire les instruments humains, le génie de +l'homme le peut accomplir. Témoin Leverrier qui, par le simple calcul et +la force du raisonnement, arrive à trouver dans le ciel la place d'une +planète invisible. Eh bien! j'ai consacré de longues années de ma vie +aux études préliminaires concernant Hypérion;... mais le peu de temps +qu'il me reste à vivre ne suffira pas à me permettre de mener à bien ce +grand et important travail. + +--Mais, mon cher monsieur, s'empressa de dire Gontran, vous êtes bien +portant et Dieu vous conservera longtemps à l'affection de votre +famille. + +Le vieillard secoua la tête. + +--Dussé-je vivre cent ans, répondit-il, que cela ne suffirait pas; +songez que la marche d'Hypérion dans l'espace doit être si lente qu'elle +ne doit pas employer, à parcourir son orbite, moins de trois à quatre +siècles. + +Les sourcils de M. de Flammermont se haussèrent prodigieusement. + +--Je vous lègue donc, mon cher enfant, poursuivit le vieillard avec +émotion, les études que j'ai faites pendant ma vie au sujet de cette +planète; vous les continuerez durant votre existence. + +--Oh! cher père, interrompit Séléna éplorée, craignez-vous donc de +mourir? + +--Non, mon enfant, répondit le vieux savant, mais en ce moment solennel, +moment où, arrivés au point terminus de notre voyage, nous allons nous +diriger vers notre planète natale, j'estime que la promesse de ton +fiancé sera plus solennelle encore... Et cette promesse, mon cher +Gontran, c'est de léguer à votre premier fils, lequel sera lui aussi +astronome, comme son père, comme son grand-père--bon sang ne peut +mentir--de lui léguer, dis-je, la charge d'achever les travaux sur +Hypérion, travaux commencés par moi, continués par vous, et auxquels il +attachera, lui troisième, son nom, comme nous y aurons attaché les +nôtres... Ce ne sera pas trop de trois vies humaines pour arriver à +soulever ce voile derrière lequel se cache l'Inconnu. + +[Illustration] + +Après avoir prononcé ces dernières paroles d'une voix vibrante et pleine +d'émotion, le vieillard se tut, attendant la réponse qu'il demandait. + +M. de Flammermont hésita deux ou trois secondes; le rôle qu'il jouait +depuis si longtemps commençait à lui peser fort et il se demandait s'il +ne vaudrait pas mieux jeter le masque et avouer franchement au vieux +savant ce qui en était. + +C'eût été briser à tout jamais le rêve de bonheur qu'il avait formé; +mais, outre que la réalisation sans cesse reculée de ce rêve en avait +diminué la valeur, maintenant qu'il était plus de sang-froid, le jeune +homme commençait à trouver que son affection pour Séléna l'avait +peut-être entraîné au delà des bornes permises par la franchise et par +la loyauté. + +Sans doute allait-il parler, tout avouer; mais ses regards se portèrent +vers Séléna et le visage de la jeune fille lui apparut si gracieux, si +charmant, si adorable que Gontran, oubliant tous ses déboires, tous ses +tourments, rejeta bien loin de son esprit les velléités de franchise +qu'il venait d'avoir, et, reconquis tout entier par son amour, s'écria: + +--Je vous le promets! + +En même temps il eut un imperceptible mouvement de tête que Fricoulet +interpréta ainsi «Baste! qu'est-ce que je risque?» + +[Illustration] + +Les mains du futur gendre et du futur beau-père s'unirent dans une +cordiale étreinte. + +Après quoi, Séléna se jeta dans les bras de son père, qui l'embrassa +avec effusion. + +--Et maintenant, déclara Fricoulet, je propose que tout le monde aille +faire un somme. Après tant d'émotions, nous avons tous besoin de repos. +D'ailleurs, sir Jonathan nous a donné l'exemple. + +L'Américain, homme pratique, voyant poindre à l'horizon une scène +d'attendrissement, avait quitté furtivement la machinerie et l'on +entendait, dans la cabine voisine, ses ronflements sonores qui faisaient +trembler les parois de lithium. + +Le conseil de l'ingénieur fut jugé bon et l'on s'empressa de le suivre; +cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Fricoulet et Gontran, retirés +dans leur cabine, dormaient à poings fermés et que le sommeil était venu +clore les paupières de Séléna, étendue sur sa couchette. + +Seul, Ossipoff veillait encore. + +Seul, dans la cabine qui lui servait de laboratoire, la face collée à un +hublot, il tenait ses regards attachés sur l'insondable infini dont il +avait rêvé l'exploration et qu'il lui fallait abandonner. + +Ses mains se crispaient nerveusement contre la paroi du véhicule où ses +ongles s'ensanglantaient et, sur son visage bouleversé se lisaient les +traces de l'épouvantable combat qui se livrait dans son âme. + +Abandonner ce rêve, ce rêve insensé, mais sublime! + +Certes, tout à l'heure, il était de bonne foi, quand il s'était résigné, +sacrifiant à son amour pour sa fille, sa curiosité folle. + +Mais, maintenant... + +Ah! non, maintenant qu'il était seul, délivré de toute émotion, de toute +influence, sa passion de l'Inconnu l'emportait, et, il le sentait, il +était inutile qu'il luttât; il était vaincu à l'avance. + +Longtemps, cependant, il résista; mais, à la fin, il n'y put tenir. + +Pour gagner l'escalier conduisant à la machinerie, il lui fallait +traverser la pièce où sa fille dormait. + +Un moment, il s'arrêta, la contemplant dans son repos calme et souriant; +puis une larme roula de sa paupière et, se baissant, il effleura de ses +lèvres le front de la jeune fille. + +--Pardon! murmura-t-il. + +Ensuite, sans bruit, il se glissa hors de la pièce, descendit, léger +comme une ombre, les marches de l'escalier et entra dans la machinerie. + +S'il se fût vu, en ce moment, le vieillard eut reculé: son visage était +livide, ses lèvres se tordaient dans une grimace douloureuse et, dans +son masque convulsé, les yeux luisaient d'un éclat fiévreux, diabolique. + +Comme dans un accès de somnambulisme, Ossipoff marcha droit aux leviers +qui commandaient au gouvernail, les saisit et les rabattit brusquement. + +Docile à cet ordre, l'_Éclair_ évolua dans l'espace et vira bord pour +bord. + +Mickhaïl Ossipoff et ses compagnons étaient en route pour l'Infini. + +[Illustration] + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + I. Les naufragés de Mars + II. Où le génie de Gontran sauve encore la situation + III. Où Fricoulet se souvient qu'il est mécanicien-constructeur + IV. Comme quoi sir Jonathan perdit la raison + V. À travers la zone 28 + VI. Jonathan Farenheit fait encore des siennes + VII. À travers l'atmosphère jovienne +VIII. Dans lequel, grâce à Séléna, + Gontran peut augmenter ses connaissances astronomiques + IX. En route pour Neptune + X. Où nos héros brûlent Saturne + XI. Fédor Sharp en vue + XII. Un abordage dans l'espace +XIII. Où Fédor Sharp a plus de chance qu'il ne mérite + XIV. Le Robinson cométaire + XV. Comme la lumière! + XVI. Dans lequel nos voyageurs, croyant revenir sur Terre, + partent pour l'Infini + +* * + +_Achevé d'imprimer_ + +le dix décembre mil huit cent quatre-vingt-dix + +PAR CH. UNSINGER + +83, rue du Bac, + +POUR + +G. ÉDINGER, ÉDITEUR, + +34, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, 34, + +_À PARIS_ + +DU MÊME AUTEUR + +* * * + +VIENT DE PARAITRE + +Les Aventures de Sidi Froussard. (Haï-Dzuong, Hanoï, Sontay, Bac-Ninh, +Hong-Hoa). + +Un vol. in-8º de 500 pages, avec 200 compositions inédites de F. Fau et +de L. Vallet.--_Préface_ de PAUL BONNETAIN. + +* * * + +OUVRAGES DÉJÀ PARUS + +Aventures extraordinaires d'un Savant Russe.--Tome I. LA LUNE. Un vol. +in-8 de 500 pages avec 400 compositions inédites de L. Vallet. _Préface_ +de CAMILLE FLAMMARION....56e mille + +Tome II. LE SOLEIL ET LES PLANÈTES. Un volume in-8° de 500 pages avec +400 compositions inédites d'Henriot..........43e mille + +Marthe. (Nouvelles militaires.) Un vol. in-18 avec 150 dessins de L. +Vallet..........épuisé + +Le Volontaire de 1815. Un vol. in-18 avec couverture en couleur de L. +Vallet.......9e mille + +* * * + +EN PREPARATION + +La guerre sous l'eau. + +Aventures extraordinaires d'un Savant Russe.--Tome IV. LES MONDES +STELLAIRES. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aventures Extraordinaires d'un Savant +Russe; III. Les Planètes Géantes et les Comètes, by Georges Le Faure and Henri de Graffigny + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES EXTRAORDINAIRES *** + +***** This file should be named 22078-8.txt or 22078-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/2/0/7/22078/ + +Produced by Chuck Greif, Mireille Harmelin and the Online +Distributed Proofreading Team at http://dp.rastko.net +(Produced from images of the Bibliothèque nationale de +France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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