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+Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Contemporains, 7ème Série
+ Études et Portraits Littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: November 16, 2007 [EBook #23508]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+[Notes au lecteur de ce ficher digital:
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+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
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+ NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE
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+ JULES LEMAÎTRE
+ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
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+
+ LES CONTEMPORAINS
+
+ ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES
+
+ SEPTIÈME SÉRIE
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+ Marceline Desbordes-Valmore
+ L'amour selon Michelet--Victor Duruy
+ J. K. Huysmans--Henri Lavedan--Émile Faguet
+ Paul Deschanel
+ Maurice Donnay--Réponse à M. Dubout, etc.
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+
+ PARIS
+ SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE
+ (ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie)
+ 15, RUE DE CLUNY, 15
+
+ 1899
+ _Tout droit de traduction et de reproduction réservé_
+
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+
+LES CONTEMPORAINS
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+ÉTUDES ET PORTRAITS
+
+SEPTIÈME SÉRIE
+
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+
+DU MÊME AUTEUR.
+
+
+ EN VENTE
+
+ Les Médaillons,
+ poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 »
+
+ Petites Orientales,
+ poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 »
+
+ La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt,
+ 1 vol. in-12, br. (Hachette et Cie). 3 50
+
+ Les Contemporains:
+ _Études et portraits littéraires_.
+ Sept séries.
+ Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. 3 50
+ _Ouvrage couronné par l'Académie française._
+ Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie).
+
+ Impressions de théâtre.
+ Dix séries.
+ Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. 3 50
+ Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie).
+
+ Corneille et la Poétique d'Aristote.
+ Une brochure, in-18 jésus (Lecène, Oudin et Cie). 1 50
+
+ Sérénus,
+ _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 50
+
+ Myrrha,
+ _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, 4e édition, br.
+ (Lecène, Oudin et Cie). 3 50
+
+ Dix Contes,
+ 1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par
+ Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier,
+ Loévy, couverture artistique dessinée par Grasset, édition
+ de grand luxe sur vélin, broché. 8 »
+ Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées (Lecène,
+ Oudin et Cie). 12 »
+
+ Les Rois,
+ roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lévy). 3 50
+
+ Révoltée,
+ comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ Le député Leveau,
+ comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ Mariage blanc,
+ drame en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ Flipote,
+ comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ Les Rois,
+ drame en cinq actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ L'Âge difficile,
+ comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ Le Pardon,
+ comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ La Bonne Hélène,
+ comédie en deux actes, en vers (Calmann-Lévy). 2 »
+
+ L'Aînée,
+ comédie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lévy). 2 »
+
+
+
+
+LES CONTEMPORAINS.
+
+Mme DESBORDES-VALMORE.
+
+
+ 20 avril 1896.
+
+... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce feuilleton[1],
+vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et
+son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette
+extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres,
+qui est la _Correspondance intime_ de Marceline Desbordes-Valmore,
+récemment parue chez Alphonse Lemerre.
+
+ [Note 1: Le feuilleton du _Journal des Débats_.]
+
+Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons
+jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de
+douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature qui fut
+éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme admirable et un peu
+de génie. Mais, en outre, la préface de la _Correspondance intime_
+nous apporte un renseignement entièrement nouveau, et qui nous fait
+comprendre l'intensité singulière de certains cris des _Élégies_, et
+l'âcreté de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons
+aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans
+avant son mariage, Marceline avait été séduite et abandonnée avec un
+enfant, qui était mort encore au berceau.
+
+On a dit:--Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut
+pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi
+nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette
+révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne
+ressemble-t-elle pas à une trahison?--J'avoue ne pas comprendre ce
+scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu
+et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de
+Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint
+directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou
+1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour
+donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on
+révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous
+savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et
+qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous
+n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la
+mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses _Élégies_, et,
+sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là
+souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si
+je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux
+désespoirs de notre Sapho bourgeoise.
+
+Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne
+et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu
+de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage
+jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa
+vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être
+aimée,--et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un
+homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une
+amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle
+était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis,
+un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut
+qu'elle allait être mère...
+
+Quel était cet inconnu? L'éditeur de la _Correspondance intime_, M.
+Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M.
+Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des _OEuvres_ de
+Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.
+
+«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue décente
+autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du monde,
+un lettré, un _rimeur versé dans l'art d'Ovide_, lequel, frappé et
+peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, sut
+tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec une
+gratitude ingénue?»
+
+Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:
+
+ J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.
+
+Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian,
+ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous
+parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette
+époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers _les
+Métamorphoses_?... Mais non; Marceline écrit quelque part:
+
+ Ton nom! partout ton nom console mon oreille...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire_;
+ On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,
+ Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.
+
+Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui
+s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai
+pas le temps ni les moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs,
+c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire littéraire n'a
+pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce «mufle!»
+
+Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il
+paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture
+déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses
+nouvelles:
+
+ J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,
+ Et dans quel temps! _mon ami par l'absence_,
+ Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;
+ Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.
+
+Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été
+lâchée,--puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur
+triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un
+peu!
+
+Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle
+rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son
+vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en
+avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et
+l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha.
+Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois...
+C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,--et c'était un
+romantique. La mélancolie de Marceline, ses beaux yeux, ses cheveux
+éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, d'Espagnole des
+Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il connaissait
+d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. Elle,
+raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... Mais
+quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. Elle
+était seule au monde, avec un coeur meurtri, mais toujours un infini
+besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne à
+quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de
+sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,--et de
+respect,--dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de
+tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comédien et cette
+comédienne étaient, du reste, deux coeurs parfaitement ingénus, comme
+il appert de la _Correspondance intime_. Bref, ils s'épousèrent.
+
+C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines,
+de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2
+mai 1813, on donnait _Amphitryon_ au Théâtre-Français. Valmore y
+jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît
+dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui
+le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de
+haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore
+fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois se passèrent
+avant qu'il pût remonter sur les planches.»
+
+Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais
+il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.»
+Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu
+jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de
+Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme
+administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais
+mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car
+_son genre est perdu en province_.» Cela signifie qu'il paraissait
+«vieux jeu»,--en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à
+déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français,
+et dans les premiers emplois,--tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y
+rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il
+pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...
+
+Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme
+vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient
+jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement,
+naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses
+colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages
+en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle
+ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne renonce pas; Monsieur Delobelle
+n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il
+renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le même, à
+s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier,
+immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le
+changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les
+chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de
+voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il
+abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux
+rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou
+essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui
+t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés
+d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux,
+le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de
+_l'Éducation sentimentale_?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses
+grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un
+comique navrant.
+
+Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre
+par une innocente exagération de langage et par de petites
+déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline,
+des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, _parce que ma
+voix me faisait pleurer_.» L'explication est charmante; mais la
+vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et
+qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.
+
+Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans
+cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le
+plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de
+sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est
+certain, _mon bon ange_, que je ne te connais pas de rival au théâtre.
+Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et,
+quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi
+pénétrantes, car ta prononciation est aussi _distinguée_ que celle de
+Mlle Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces
+lignes à son mari.--Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus
+là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les
+bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année:
+«Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait
+alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses
+filles.--Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher
+mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc
+cinquante-neuf.
+
+Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre
+intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons
+avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver
+d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement
+et, vers la fin, un peu avec le sentiment d'une mère qui pardonne
+aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle lui
+répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... Par
+quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de
+l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je
+n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari.
+N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement,
+de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé
+n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec
+indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»
+
+Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que
+Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très
+profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé
+«l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui,
+au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette
+correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après
+sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline
+Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père
+Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins
+lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, _que je
+partage_. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de
+la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est
+courbée comme la tienne, sous des larmes _encore_ bien amères.» Les
+mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline elle-même.--En
+1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. Marceline écrit à
+Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon premier chant
+d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé
+cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie pour guérir un
+coeur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» Le mot «amour» a
+été effacé dans le texte original, et cette rature est étrangement
+expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pavé de
+Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un impresario
+en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a horriblement
+souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait
+voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce que je
+regrette de cette belle Rome? La trace rêvée _qu'il y a laissée de ses
+pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement
+puissante sur moi_.» C'est elle-même encore qui souligne. «Je ne
+demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai pas.» _Il_, c'est
+«l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.
+
+ J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
+ Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,
+ Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.
+
+ Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées
+ Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
+ Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.
+
+ La vague en a paru rouge et comme enflammée.
+ Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
+ Respires-en sur moi l'odorant souvenir.
+
+Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant
+aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était
+si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et
+s'en émut à deux ou trois reprises.
+
+Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure.
+Telle Mme de Montaiglin dans _Monsieur Alphonse_; mon Dieu, oui.
+Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin!
+Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore
+attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile
+confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies...
+S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il
+médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)?
+Mystère.
+
+Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des _Élégies_ de
+sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était
+décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser»,
+un _eautontimôroumenos_ ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de
+treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout
+de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait
+y avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,--plus élégamment, car il
+se piquait d'élégance dans ses propos--: «Sapristi! où ma femme
+est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni
+paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, soit par
+lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus aigrement quand
+il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline éplorée lui
+répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien.
+C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs
+peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la littérature.»
+
+Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours
+d'une autre absence de Marceline,--qui avait alors cinquante-trois
+ans,--son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui
+est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est
+qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai
+dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de
+romances de _commande_ sur des sujets donnés, dont quelques-unes
+n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné
+autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont
+produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le
+premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que
+je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la
+confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de
+vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais
+complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas
+d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi... Tu vois
+que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas l'ombre de
+contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du papier au lieu
+de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de tenir bien en
+ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à
+personne.»
+
+Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans
+cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela
+est assurément flatteur pour notre Marceline.
+
+
+ 27 avril 1896.
+
+... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes?
+Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un
+paquet de lettres.
+
+Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival,
+ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-_Marc_ Girardin,
+comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé
+ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que
+sept ans au moment de cette rencontre.
+
+Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile
+de cette indication,
+
+ Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,
+
+ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte Auguste de
+Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la correspondance
+de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, et aussi dans
+le journal d'Alexandrine d'Alopens (Mme Albert de La Ferronnays).»
+
+Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le
+Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais
+André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de
+Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du
+Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'_Odes sacrées_, de
+_Cantates sacrées_, et d'une traduction des _Bucoliques_ de Virgile,
+étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché.
+
+Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit
+sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort
+d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire.
+
+Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous
+citez:
+
+ Ton nom...
+ Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,
+
+me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-_Marcellin_, fils naturel
+de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel
+en 1819 ou 1820.»
+
+Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.
+
+Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste Lacaussade
+révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'_Écho de Paris_, la
+moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc, ni Marcel,
+mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des vers, des
+romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété. Il ne fut
+point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs de Paris,
+à Aulnay-lès-Bondy.»
+
+Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver
+dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans
+les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:
+
+«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore
+vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle»
+qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.
+
+«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-_Joseph_-Alexandre; ceux de
+Mme Valmore: Marceline-Félicité-_Josèphe_.
+
+«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces
+renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas
+mystère.
+
+«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit
+autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort
+de croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal
+est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi le nom
+de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour le plus
+pur et le plus désintéressé.
+
+«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette
+pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car
+vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»
+
+Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que
+Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de
+renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de
+désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure
+dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M.
+Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le
+coeur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour ne
+pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa
+faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte
+Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir
+une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup
+de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline
+répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire:
+«Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses
+réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre
+allusion à son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement,
+que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon impression, c'est
+que, si Marceline se confessa à son mari, comme l'affirme M.
+Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, à partir de
+cette date, on ne trouve plus, dans la _Correspondance intime_, trace
+de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver étrange l'ardeur
+de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète plus, parce qu'il
+est fixé. Est-ce que je me trompe?
+
+Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:--La seconde
+fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que
+Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez
+vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de
+dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un
+sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à
+quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on
+saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre
+coeur. Ne le pensez-vous pas?
+
+Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la
+_Correspondance intime_, une lettre fort intéressante:
+
+«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant
+les siècles»; je vous en suis reconnaissant.
+
+«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais
+hésité à la faire paraître. Mais elle est dans une collection
+publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. Valmore père et
+fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce qu'ils ont voulu.
+Leur intention, du reste, était de publier ces lettres, toutes ou en
+partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé leur désir.
+
+«... La première partie de votre étude a peiné les amis de Mme
+Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant
+à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»
+
+M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de
+ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude
+(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.
+
+
+ 4 mai 1896.
+
+... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de
+Latouche!
+
+Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:
+
+«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère
+que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des
+fragments de lettres originales adressées par Mme Desbordes-Valmore à
+son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.
+
+«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille
+Valmore étaient de pure amitié. Le prénom d'Hyacinthe a pu être donné
+à la fille aînée de Mme Desbordes-Valmore à cause de ce monsieur, mais
+seulement en raison de cette amitié.
+
+«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source
+qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans
+un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche
+avait été l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que
+l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce
+dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline
+aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et
+qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture
+et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition.
+La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille
+Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite
+ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de
+lui, tant on le craignait.
+
+«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il
+le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation,
+celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du
+fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il
+lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?
+
+«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?
+
+«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la
+_Correspondance_ de Clément XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche
+(Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre
+Chabaud de Latouche est né le 3 février 1785. Il épousa en 1807, à
+l'âge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du président du
+Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit
+un fils que Latouche adorait.
+
+«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme
+marié? Non, n'est-ce pas?
+
+«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans
+date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne
+laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier.
+Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question,
+posée dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'année
+dernière, est restée sans réponse.
+
+«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»
+
+Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif
+intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que
+Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins
+de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de
+dissimulation.
+
+Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute,
+«Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms
+de Mlle Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les appelait
+ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé bénévolement qu'un
+hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amenés à se
+révéler mutuellement la liste complète de leurs prénoms respectifs et
+qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une coïncidence dont les archives
+de l'état civil dérobaient le secret au public. Vaine hypothèse! Car,
+dans la pièce où Mme Valmore nous dit que son nom était écrit dans le
+nom de son amant, je trouve ce vers:
+
+ On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.
+
+Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...
+
+Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse
+et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus.
+Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de
+l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans
+quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il
+était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et
+auteur de _Cantates sacrées_, imbu, sans doute par snobisme, de ce
+christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci,
+il devait donner aisément dans un _pathos_ idéaliste, propre à séduire
+la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je
+sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de
+Marceline. Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations
+possibles, que rien ne _démontre_ non plus qu'il l'ait été. C'est une
+impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis
+pas médiocrement fier.
+
+Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait
+voir s'il n'y aurait pas, dans les oeuvres du comte de Marcellus,
+quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom
+de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du
+temps? ou tout bonnement pris au hasard?...
+
+Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui
+n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était
+ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas
+gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en
+son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les
+Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa
+triste maîtresse:
+
+ Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...
+ _D'un éloge enchanteur toujours environné_,
+ À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...
+
+... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir
+le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis
+évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de
+celui de l'OEdipe du café de l'Univers, au Mans.
+
+On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article,
+parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est
+exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration.
+J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire
+d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous
+assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur
+moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me
+traite moi-même!
+
+Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée,
+dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu
+sourire un peu tout en l'aimant bien,--absolvant aujourd'hui en bloc
+les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des
+temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun
+degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un
+sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque
+sainte.
+
+J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient
+qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de
+guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour
+nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,--comme
+feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours
+sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mère
+à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent,
+l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs,
+le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune.
+«Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril»,
+l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À
+vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la
+suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans
+talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un
+«vieux lecteur des _Débats_» ce renseignement: «L'acteur Valmore a
+créé le rôle du geôlier dans _Marie Tudor_ en 1832 ou 1833; il disait
+d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il
+était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle
+perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son
+frère, ses soeurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille
+Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à
+cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du
+loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive
+de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas
+de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une
+crucifiée...
+
+Or,--et ceci est magnifique,--sans doute elle se lamente, mais jamais
+elle ne désespère,--et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on
+puisse surprendre même un commencement de méchanceté ou de dureté, ou
+seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine.
+L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime,
+renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes
+absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont
+la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent
+tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il
+semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte
+toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à
+l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs
+espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de
+n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que
+possible pendant des années, on finit par être tranquille sur
+l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères,
+les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent
+peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous
+savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la
+triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du
+moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le
+souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus
+humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans
+une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que
+ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois
+aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont
+devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte
+d'insouciance bohème...
+
+
+ 25 mai 1896.
+
+Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le
+séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en
+donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours,
+une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même
+renseignement. Or, cette lettre était l'oeuvre d'un loustic.
+
+Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état
+d'esprit de ce mystificateur imbécile.
+
+Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la
+mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai
+essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée,
+d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon
+avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de coeur, un
+germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je
+réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est
+quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit
+finalement apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité,
+je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les
+Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort
+petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte
+ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se
+sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des
+préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans
+le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais
+mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui
+ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir,
+expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres
+spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur
+endurance de Peaux-Rouges.
+
+Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous
+a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre
+ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien
+de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni
+incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas
+M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à
+l'authenticité de ce billet?--Quelle a donc pu être la pensée du
+subtil faussaire?
+
+Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon
+toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire,
+et sur un point qui n'importe à personne. Voilà qui est bien
+singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure
+curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et
+une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs
+ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun
+degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un
+mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre
+mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la
+mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être
+plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies
+(chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique
+somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement
+insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il
+m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur.
+Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très
+humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple
+imbécillité.
+
+Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si
+c'est cela, qu'il soit heureux.
+
+Mais Marceline nous attend.
+
+Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers
+tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de
+cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais
+il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà dites; et ce n'est
+pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que
+lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et
+elle était infiniment bonne.
+
+Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous
+pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées
+_peupliers_.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du
+dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est
+qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des
+autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés.
+Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres
+qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de
+visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son
+châle étroit, vers quelque oeuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à
+un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête
+pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte
+et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de
+Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur
+le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera
+d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort
+tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente
+mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et
+_chantant_ la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint
+orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est
+vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un
+rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans
+le coeur... et ils chantent comme des enfants _soumis_. C'est là le
+miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville...
+Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles
+infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai
+plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et
+_fait frémir_, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a
+de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres
+d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour
+triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre
+adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de
+Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et
+chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de
+sentiments et de croyances,--alliances dont le secret semble perdu, et
+qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui
+extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase
+sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en _martyr_, sous
+_l'atroce barbarie des rois_, c'est _aller au ciel_ d'un seul bond, et
+ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous
+faisait par moments envier _l'élite_ qui _montait à Dieu_»? N'est-ce
+pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout
+formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine?
+
+Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à
+tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle
+elle les voit et les entend.--À cause de sa profession première et de
+celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu,
+a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde
+forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les
+chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,--celle-ci, maîtresse
+d'Auber,--et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la
+réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de
+toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une
+imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de
+leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à
+Pauline, délaissée par le petit père Auber!...
+
+Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes
+les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les
+voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une
+restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux.
+Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus
+incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique
+de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les hommes qui
+l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été
+bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement:
+comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée
+tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand
+foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte
+échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes
+de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu?
+Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie
+des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue
+et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient
+en sa présence.
+
+Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les
+rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est
+Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon
+comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la
+main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de
+toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête,
+tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce
+matin.»--«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver
+d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est Mme Récamier. Elle m'a
+embrassée dix fois, mais du coeur. Elle est simple... tiens, comme la
+bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante
+ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le coeur. Elle m'a
+entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que
+je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... Mars
+m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu
+n'as pas d'idée de Mars, elle y met du coeur et une volonté qui
+récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée
+dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a
+prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a été
+d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» Tout cela dans la
+même lettre!--«... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais
+qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te laisse à juger si l'on a
+parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire!... Il a toute la
+grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre,
+si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop
+courts.»--«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable:
+comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer
+aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa réponse pour l'argent...
+Mme Récamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise
+en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et
+veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un
+beau livre pour Inès et brûle de voir Line...»--«... J'ai vu M. Victor
+Hugo, qui m'a reçue à coeur découvert... Il demeure attaché à l'idée
+de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des
+circonstances indiquées pour te servir...»--«M. Sainte-Beuve est venu
+dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»--«M.
+Sainte-Beuve fait des voeux bien sincères pour ton retour et s'ingère
+pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois
+déjà trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai
+rien vu de si simplement bon.»--«M. Balzac est venu me voir il y a
+quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus son
+talent.»--«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par
+des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un
+volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour
+déménager.»--«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son
+concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme
+humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à
+la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu
+l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il
+demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des
+lunettes vertes.»--«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant
+la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son
+fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de
+calme et de fleurs.»--«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi...
+M. Favre est un homme très droit et très simple; son âme seule est
+exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa
+raison.»--«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, très
+bon par le coeur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des
+tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui...»--«Hier mardi,
+M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'émotion trop
+vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné
+son premier volume de la _Révolution française_», etc., etc... Mon
+Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!...
+Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de
+lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonnée à la
+fréquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains
+célèbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immaculée?
+Honorons nos pères,--ou Marceline qui sut les voir ainsi.
+
+Et comme elle sait admirer!--Elle assiste, chez Mme Récamier, à une
+lecture solennelle des _Mémoires_ de Chateaubriand. «Je n'ai rien
+ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines.
+J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand
+s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec,
+mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»--«Je
+suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque
+ligne de Mme de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance
+d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais quelle
+âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi,
+comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres coeurs
+secs que nous sommes, vu Mme de Staël dans nos songes, et avons-nous
+tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au Paradis?...)
+Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous les voiles
+qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis
+frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»--À propos du
+retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le _Siècle_, 14
+décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est beau;
+mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde
+lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le
+rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute
+l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»--«Je profite de ces
+moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce
+soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce
+livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange,
+que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les
+merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que
+j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.»
+Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique.
+Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: «Je garderai donc
+cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon
+coeur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il
+ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui
+chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands
+missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là,
+il faut tirer l'échelle,--l'échelle de Jacob.
+
+Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces
+lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective.
+Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme.
+Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline
+et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus
+clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de
+Marceline: _Credo_, par: _Je suis crédule_. Évidemment elle le
+divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un
+respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un
+peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille
+aînée de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la
+peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut
+point une personne négligeable[2].
+
+ [Note 2: Il resterait à définir la profonde et
+ l'originale piété de Marceline; puis à caractériser
+ sa poésie,--poésie d'ignorante géniale, poésie
+ admirablement passionnée et spontanée (parmi
+ quelque naïf fatras) essentiellement _musicale_, et
+ qui tantôt fait ressouvenir de Lamartine, tantôt
+ fait présager Verlaine. Mais j'ai dû interrompre
+ cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du
+ courant de sensibilité qu'il faudrait pour la
+ reprendre.]
+
+
+ 15 juin 1896.
+
+Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses
+quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux
+filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement
+distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés
+nerveuses,--mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et
+souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut
+mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille,
+attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu
+lui ouvrir un peu son coeur:
+
+«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où
+prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par
+larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit,
+mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences
+forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit
+apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère
+qui m'a fait entrevoir un moment le _ciel_ d'une mère, le coeur de son
+enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce
+monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé suivant ses
+vertus et ses fautes...»
+
+J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: _Un
+projet de mariage de Sainte-Beuve_, publiés par la _Gazette
+anecdotique_ du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous
+dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être
+précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le
+regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la
+toilette. «Mme Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante,
+sa fille avait plus de décision et de netteté dans la repartie; elle
+plaisait au premier abord.»
+
+En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra
+comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé
+rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mérite,
+avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était
+reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces
+réunions. L'auteur de _Joseph Delorme_ et des _Consolations_, l'ami de
+la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire
+dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au
+fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son
+âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au
+whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des
+petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait assez
+souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.
+
+Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne
+tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833,
+Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que
+celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la
+trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions
+quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le
+comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel
+dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par
+quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me
+traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux
+album qu'elle me permettait de lire...»
+
+Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des _Mémoires_, était le contraire
+d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par
+son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La
+littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des
+«extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse
+de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à
+l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet
+qu'il avait formé de demander sa main. Mme Valmore et Ondine,
+pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans
+doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, le
+premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve
+t'attend sur tes gages donnés.»
+
+Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il
+eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni
+l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête,
+ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu
+dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il
+eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa
+un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura
+jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée
+qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le
+mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à
+l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir
+et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques
+_virginales_, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé
+d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait
+commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui
+l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce
+respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de
+transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant
+plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,--et c'était
+le cas de Sainte-Beuve,--aux rencontres grossières. On peut, quand on
+a à la fois l'âme délicate et les moeurs cyniques, estimer répugnant
+de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a accoutumé
+de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, dis-je,
+rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je
+parle très sérieusement.
+
+Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout
+ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté
+d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus
+tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont
+elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette
+gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait
+tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je
+suis tenté de croire,--car le même sentiment s'y retrouve, et presque
+les mêmes expressions,--que l'admirable pièce des _Consolations_:
+
+ Toujours je la connus pensive et sérieuse...
+
+fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine
+Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et
+je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)
+
+Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être,
+une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En
+1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie
+de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de farouche, elle
+écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en villégiature, à son
+frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher
+frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour
+nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose
+pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là
+l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par
+_genre_, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de
+sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on déjeuner?» On se promène _à
+âne_ et on rentre bien vite pour demander: «Va-t-on dîner?» Il y a des
+fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré
+vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous
+rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta
+part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un
+style élégant et philosophique comme celui-ci:
+
+ Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;
+ Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:
+ Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,
+ Car nous le mangerons demain.
+
+«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une
+licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous
+devenons de véritables Angevins: _molles_, comme dit César (ou un
+autre).»
+
+Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines
+de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce
+badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le
+pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de
+Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.
+
+Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être
+consultée sur la toilette de la mariée,--peut-être sur la mariée
+elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit
+vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande
+intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»
+
+Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de
+la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni
+d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et
+les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les
+désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la
+fois adorables--et excessifs--à cette élève de Sainte-Beuve. Elle
+l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer»
+toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru
+qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait
+simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se
+souvenant plus que du grand coeur de sa mère, Ondine osait se livrer
+davantage, ainsi que nous l'avons vu.
+
+Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès
+avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante,
+que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se
+déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une
+jalousie folle contre sa soeur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès
+était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, _faisait
+pleurer_. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie,
+cette voix déchirait le coeur de la mère lorsque l'enfant faisait de
+vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils
+ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle
+qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. _La
+Voix perdue_ est un des souvenirs de ces veilles poignantes.»
+(_OEuvres_ de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.)
+
+
+
+
+«L'AMOUR» SELON MICHELET.
+
+
+Michelet a écrit _l'Amour_ en 1858, parce que la France «était
+malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des
+mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas,
+après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le
+livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs
+excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des
+grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et
+que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.
+
+
+_L'Amour_ de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un
+accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec
+_l'Amour_ de Stendhal ou _la Physiologie du Mariage_ de Balzac.
+
+Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont
+tenu principalement à montrer qu'ils n'étaient pas dupes de la femme
+et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient
+capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient
+pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes,
+libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine
+pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue
+de leur enquête personnelle.
+
+Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,--ou de
+l'amour-libertinage,--quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un
+amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour
+des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie
+passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand
+amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au
+suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme,
+une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout
+pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que
+vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une
+proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour
+elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous
+la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est
+presque le tout.
+
+Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des
+choses profondément différentes ou même contraires. Désirer la
+possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses
+nerveuses... quoi de commun entre cela--et aimer? L'amour de Michelet
+est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout
+son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.
+
+Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se
+donner avec son coeur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut
+faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre coeur, dont un
+corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le
+signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de
+vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se
+dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme
+les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que
+d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne
+veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin,
+et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les
+passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des
+sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit,
+quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne
+sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa
+capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout
+désir fut une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables
+par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et
+de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.»
+
+L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le
+livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une oeuvre
+d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments
+complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et
+c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité
+d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement
+moral par l'amour.
+
+
+Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale
+et la plus féconde du livre de Michelet: «_L'Amour n'est pas une
+crise_, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de
+passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.»
+Autrement dit, un amour, c'est une vie.
+
+Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un
+jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il
+les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit
+année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents,
+l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement:
+«création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par le
+mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans
+l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.»
+
+Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des
+points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son
+livre _l'Amour_, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet
+idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies
+par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique
+des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un
+«idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité
+le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner
+un peu en détail.
+
+ * * * * *
+
+Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la
+question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou
+plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il
+ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme,
+vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La
+physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La
+fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte
+générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets
+multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.»
+Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second
+mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme
+met en elle sa marque pour toujours.--Mais, au surplus, l'avancement
+moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et
+l'oeuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet
+avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'oeuvre d'un seul
+amour et qui dure autant que la vie même.--Bien différent de nos plus
+récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le
+libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans
+le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les
+mauvaises moeurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il
+parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de
+filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de
+tristesse.»
+
+
+De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore
+la femme.
+
+Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau
+lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de
+menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une
+incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle
+paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite
+moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le
+goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez rien!...» Et c'est
+pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu
+d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il
+croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de
+chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique,
+grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre
+Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la
+femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son
+bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les
+lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète,
+l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble
+page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il
+est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir
+ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son
+empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de
+frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les
+plus niaises. Mais elle est profonde et continue.
+
+Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi
+différente que possible de l'homme.
+
+Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation
+que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps.
+Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du
+muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait
+que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge
+quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni
+d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux
+des garçons.--Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met
+dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide,
+rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui,
+l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!--Car il la faut ainsi, molle
+et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que
+l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à
+son tour renouvelé et achevé par elle.
+
+Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse,
+comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une
+blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême
+sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme;
+au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son
+sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle
+ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un
+langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais
+surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet
+autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme
+soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de
+ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de
+Bouchardat, que, contrairement au préjugé de l'Église et du moyen
+âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme
+harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il
+explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort.
+Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez
+malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes
+avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux
+déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur
+vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas
+seulement une malade, mais une blessée. Elle subit _incessamment_
+l'éternelle blessure d'amour.»
+
+Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle
+fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle
+travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit
+royaume.--Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le
+cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser
+lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le
+savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine
+vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable,
+l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que
+«la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la
+vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et
+par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la
+chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours
+plus haut ou plus bas que la justice.
+
+Mais il l'adore.
+
+Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle
+paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la
+blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au
+contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»
+
+
+Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance
+d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il
+reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que
+l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences,
+que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins
+responsable que l'homme. Dans le chapitre: _La Mouche et l'Araignée_,
+cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer
+que deux cas: si elle tombe,--c'est qu'une perfide amie avait résolu
+de la faire tomber, la pauvre petite;--ou c'est que, de très bonne
+foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari...
+Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale.
+Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième
+exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les
+neuf autres à une contrainte extérieure.
+
+Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait
+les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques
+années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin
+que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier
+jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante
+pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à
+elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous
+interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique
+et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même,
+vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le
+cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»
+
+Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses,
+notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: _Une rose
+pour directeur_). Il faut dire que, dans les cas supposés par
+Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela
+lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer,
+c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un
+jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses
+inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!...
+soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que
+d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...
+
+Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme
+une confidence pareille, suivie des mêmes supplications:
+«Conduisez-moi; ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous
+pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement.
+Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune
+pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne
+sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il
+gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même
+elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse.
+Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre,
+quoi qu'elle ait fait.»
+
+
+Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: _la Mouche_,
+_Tentation_, _Médication_, me paraîtraient accablants de bonté, de
+pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent
+par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité.
+Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on
+soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade,
+infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et
+contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La
+Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon coeur, Molière
+n'hésiterait point:
+
+ Oui, je tiens que jamais de semblables propos
+ On ne doit d'un mari traverser le repos.
+
+Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. Mais Michelet,
+comme j'ai dit, est un naturiste mystique.
+
+Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de
+l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature
+mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par
+à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait
+point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au
+mal,--vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que
+la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui
+aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que
+l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du
+ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous
+naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous
+la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre coeur.» C'est
+presque la formule: _In ea movemur et sumus_.
+
+
+Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches
+d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet
+est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et
+d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas
+étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un
+temps meilleur, remplira tous les coeurs de religion. Il faut se
+mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais pas
+l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une
+mère le remerciera.»
+
+Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu
+vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'_Abbesse
+de Jouarre_. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui
+le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je
+puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une
+volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère
+religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la
+grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne
+qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure.
+Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un
+sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales
+sans le savoir: une grande répugnance à faire _de la même femme_ un
+objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse,
+adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez
+ces renchéris, le coeur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs
+scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la
+débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils
+aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils
+possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect
+de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci
+qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait odieux.
+Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond chrétien pour
+sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé de dégoût en
+songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des plus viles
+sécrétions.
+
+
+Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités.
+Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce
+qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de
+honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue
+avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre
+avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de
+collaborer à une oeuvre divine.
+
+Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met
+trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est
+nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de
+considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle
+est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même
+d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le
+devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce
+que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines.
+L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de
+saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est
+ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus en quoi l'un des
+résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de la race,
+le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une phraséologie
+propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu presque tous la
+manie de fourrer partout le sentiment religieux.
+
+ * * * * *
+
+En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des voeux de nos
+féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement
+voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre
+égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son
+âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes
+devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et
+professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou
+comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de
+filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.
+
+Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération
+des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et
+d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme
+que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le
+livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y
+joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première
+jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient vraiment son
+associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne «religieusement»
+l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine
+et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source inépuisable de
+rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples accommodations
+de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme
+n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais aussi, selon les
+temps, une fille, une soeur, une mère.
+
+Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la
+vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le
+grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire:
+«Le coquin!»
+
+Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le
+développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien
+joli:
+
+«... Le visage vieillit bien avant le corps.--L'ampleur des formes est
+favorable à l'expression de la bonté.--Une génération qui n'aimerait
+que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des
+dames resterait grossière.--Une femme qui aime et qui est bonne peut,
+à tout âge, donner le bonheur, _douer_ le jeune homme.»
+
+Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette
+dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du
+chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le
+naturisme de Molière.
+
+L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes
+s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène
+à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'_Imitation_, tend
+toujours en haut.»--C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée
+de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le
+même _coeur_», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu
+de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer,
+que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces
+larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune
+âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les
+vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance
+engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du
+dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.
+
+Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus
+émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt
+par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme
+survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»
+
+Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle
+du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par
+crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le
+ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira,
+par exemple: «Chaque fois que la femme consent au désir de l'homme,
+elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est
+plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas
+toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si
+innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une
+«réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui
+convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se
+faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait
+pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.
+
+Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil,
+d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux
+gens d'aujourd'hui,--et de tous les temps,--que la vérité, c'est de se
+marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il
+est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature
+en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure,
+l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs.
+La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du
+foyer.»
+
+Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous
+reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce,
+l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui
+impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces
+préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges,
+affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus
+haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent
+d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La
+sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus
+fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les
+«harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases
+sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de
+Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.
+
+
+
+
+VICTOR DURUY.
+
+ M. Jules LEMAÎTRE, ayant été élu par l'Académie française à
+ la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre
+ séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:
+
+
+Messieurs,
+
+En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez
+fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais
+un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la
+rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me
+seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à
+remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'oeuvre
+de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler
+mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une oeuvre si
+évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à
+fait rare, même ici.
+
+La certitude et l'activité; des croyances morales simples et fortes,
+héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le
+christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la
+générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des
+actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances
+et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus
+solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes
+communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la
+vie privée et l'oeuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la
+médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et
+au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au
+recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement
+harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle
+impression de force, de suite et de sécurité dans son développement
+qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,--côté des
+Romains.
+
+J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me
+deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux
+parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M.
+Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son
+ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et
+de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor
+Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à
+la manufacture des Gobelins depuis sept générations. L'enfant
+respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans
+l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité
+aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des
+gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France
+libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une
+sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de
+Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui,
+naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette
+époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces
+Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la
+Restauration, retrouvaient les propos de la _Satire Ménippée_; et, le
+samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour
+chanter les premières chansons de Béranger.
+
+Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la
+Révolution française--en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se
+contraindre pour être «avec son temps»,--la vie de Victor Duruy,
+exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux,
+et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à
+quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains
+des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.
+
+Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école
+communale de la rue du Pot-de-Fer. En même temps il suit un cours de
+dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais,
+le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit
+au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec
+une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint
+plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un
+des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy
+disait volontiers de lui-même: «Je suis un boeuf de labour.» Dès
+l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond,
+et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics.
+
+Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des
+«trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à
+la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège
+et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la
+compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût
+bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à
+remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le
+jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses
+compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat!
+Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il
+ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.
+
+Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en septembre 1833,
+premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le
+voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des
+réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être
+tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un
+trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri
+IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un
+était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence
+ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos
+historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français
+entre nos princes.
+
+Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal
+sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut
+des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant
+plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans
+gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par
+son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre;
+profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,--je
+cite ses expressions,--que «l'esprit de l'enfant est un livre où le
+maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»
+
+Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français
+apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui
+firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux
+premiers volumes de sa grande _Histoire des Romains_ paraissaient en
+1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En
+1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de
+Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la
+proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne,
+son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans
+un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la
+langue et les moeurs des vaincus, et les aimant, et par là les
+civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était
+un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à
+cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque
+pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin
+et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux
+hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le
+plus en lui.
+
+Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est
+pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui
+valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât,
+d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne
+laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que
+c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de
+l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant,
+dans un de ses manuels, avoué cette préférence, une note officielle
+la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs
+ennuis pour un court passage de son _Abrégé de l'Histoire de France_,
+relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant
+ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa
+pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre:
+«Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M.
+Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à
+fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de
+mémoire, se souvint d'avoir entendue.
+
+Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux
+yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des
+meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le
+professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales,
+c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et
+aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou
+qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et
+calculée d'un prince selon Machiavel--ou l'illusion d'un mystique,
+comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui
+trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en
+toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute
+suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à
+OEdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom».
+Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas,
+l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut
+parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de
+certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de
+conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à
+remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur
+Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes
+providentiels», exposée dans la préface de la _Vie de César_.
+Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M.
+Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne
+se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il
+expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité.
+«On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut
+mieux ne pas les rappeler.»
+
+L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait--ou n'en songeait
+pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a
+vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre
+aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait
+été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait
+beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune
+à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à
+demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des
+nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et
+pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la
+Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se
+précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par
+un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se
+croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il
+fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de
+leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement
+il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve--qui, vers
+la fin, s'ensanglanta.
+
+M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une
+seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à
+l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent
+également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur
+aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il
+était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette
+franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je
+cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la
+générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui
+étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité».
+Enfin--et je suis tenté de dire surtout,--l'auteur de la _Vie de
+César_ aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période
+impériale, bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste,
+puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon
+Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en
+lisant le second volume de l'_Histoire des Romains_, où déjà Caïus
+Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui
+prit envie de connaître M. Victor Duruy.
+
+Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne
+dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique.
+Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée.
+En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant
+des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du
+peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait
+jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient
+succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti
+fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait
+lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive
+la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement
+indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre
+républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le
+10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui
+suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté _non_. Il
+expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait
+fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à
+tous deux.
+
+En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École
+normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862,
+inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École
+polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite
+reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son
+avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.
+
+Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une
+dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction
+publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça
+ira bien.» Et ça alla très bien.
+
+Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit,
+très franchement, l'oeuvre ébauchée par la Convention nationale. Il
+était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité,
+un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de
+prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue
+pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus
+beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante,
+par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon
+générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où
+elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement
+public. Il se dit que l'égalité des droits, récemment achevée par le
+suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait
+aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession
+possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession
+possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il
+considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence,
+l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des
+principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre
+part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que
+l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses
+formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes,
+de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement
+supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique,
+lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous
+les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns
+sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les
+autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se
+recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité
+offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un
+degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut
+donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements.
+
+Quelques semaines après son entrée au ministère, il exposait son plan
+à l'empereur dans une lettre confidentielle.
+
+«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie,
+et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi.
+Les hommes qui ne voulaient pas de l'_adjonction des capacités_
+peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles
+primaires.»--Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de
+l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage
+universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société
+un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit
+la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité
+absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes,
+les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études
+dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder
+l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions
+industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de
+campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora
+notablement les traitements des instituteurs et des institutrices...
+Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer,
+Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des oeuvres de
+M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse
+des nomenclatures.
+
+Dans la même lettre, au sujet des treize millions de citoyens occupés
+par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement
+qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement technique ni
+étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers le métier.
+L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procédés
+traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le
+goût de nos futurs industriels».--Et c'est pourquoi il transforma les
+collèges classiques des petites villes en «collèges spéciaux», et
+surtout il constitua cet «enseignement moderne», si évidemment
+nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, espérons-le, à
+trouver la forme convenable.
+
+Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs
+qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à
+marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la
+plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au
+milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»--Et c'est pourquoi il
+supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui
+sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus
+haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées
+l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la
+classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de
+passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement
+supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit beaucoup
+en créant l'_École pratique des hautes études_, si féconde et si vite
+illustre.
+
+Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes
+sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons
+donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos
+embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation
+aux mains de gens...»[3] enfin, de gens qui n'avaient pas toute la
+confiance de M. Duruy.--Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme
+ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les
+dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de
+ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes,
+ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées.
+
+ [Note 3: La citation complète est: «... de gens qui
+ ne sont ni de leur temps ni de leur pays».]
+
+Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement
+poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a
+commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode
+et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits
+scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a
+tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens,
+qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de
+collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, était
+son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres, leur
+était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le désavouait
+pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il mieux. Les
+réformes du ministère Duruy furent véritablement l'oeuvre personnelle
+de M. Victor Duruy.
+
+Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la
+souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée
+dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des
+fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout
+l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le
+droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre
+temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la
+maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des
+plus grands ministères de ce siècle.
+
+Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les
+dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la
+plus grande partie des évêques et du clergé.
+
+M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très
+scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans
+ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il
+ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on
+apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte.
+Chaque année, il se faisait un devoir d'accompagner, dans les lycées
+où ce prélat donnait la confirmation, Mgr Darboy, qui était,
+d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très peu
+agressive.
+
+Mais il a été dit aux prêtres: «_Ite et docete_.» L'Église ne peut
+renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier
+sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne
+saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire
+aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très
+haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de
+la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui
+concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de
+quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes
+filles», disait l'un d'eux.
+
+Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans
+une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de
+ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre
+quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je
+veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous
+pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de
+l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas
+contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne,
+fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de remarquer que des
+prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières années,
+regretté M. Victor Duruy.
+
+Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis
+pensé de son oeuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en
+pourrait dire.--Il dirait que le grand ministre dut être surpris de
+quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que
+l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage
+universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement
+des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui,
+infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des
+déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les
+vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en
+même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les
+appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et
+des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui
+devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et
+que, si l'oeuvre de M. Duruy fut une oeuvre de grande volonté et de
+grand courage, elle fut donc aussi une oeuvre d'étrange illusion.
+
+Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et
+j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand
+on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a toujours
+soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remédier. Puis
+il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour être
+consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué par ses travaux
+historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous
+eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit
+que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si l'univers a un
+but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de
+se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les métaphysiciens nous
+disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pensé par nous.
+«Science sans conscience est la ruine de l'âme». Certes, M. Duruy en
+était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la science, à
+l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui saurait
+tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, de la
+haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en
+impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis,
+connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il
+connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec
+celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement
+que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la
+science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut,
+incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est
+incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient
+déjà avant elle le coeur des hommes. D'un autre côté, une morale
+rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs
+et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le sentiment de
+l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce
+qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en
+charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu
+simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut que
+très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut du
+temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes un
+caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui eût
+été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement de
+quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou
+une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est
+excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,--à
+moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la
+corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de
+longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un
+peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien
+alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela
+aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.
+
+J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amitié de
+l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si
+vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus
+faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre ses mains. Lors
+donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. Duruy se trouva
+plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en sorte que le
+souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du serviteur trop
+hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme.
+
+Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy
+retourna à son _Histoire des Romains_. Il changeait ainsi de besogne,
+mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France.
+Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien
+projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de
+Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de
+celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un
+demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec
+l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie
+scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes.
+Devenu professeur, je me mis à l'oeuvre; mais, en sondant notre vieux
+sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connaître
+je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce avait
+exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait
+donc reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce qui ne devait
+être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma vie. Les deux
+préfaces sont devenues deux ouvrages.»
+
+Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse,
+d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en
+ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint
+constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par
+endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par
+le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé
+général de l'_Histoire des Romains_, morceau d'une gravité, d'une
+majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée
+et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir
+confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé,
+ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne
+peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de
+l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des
+leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le
+châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours
+celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des
+générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée
+ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des
+récompenses».
+
+C'est autant peut-être par ce souci moral que par amour de la vérité
+vraie qu'il évite de faire trop large la part des personnages
+historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes paroles:
+«... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux à
+la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils
+reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la
+responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent
+commode de s'en affranchir.»
+
+Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui
+fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime,
+le devoir de la faire belle--ou de l'empêcher d'être trop hideuse.
+Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure,
+la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié
+les innombrables scènes. Le «résumé général» de _l'Histoire des
+Romains_ et celui de _l'Histoire des Grecs_ ressemblent à l'examen de
+conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses
+à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant
+que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par
+quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le
+dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit
+la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares,
+l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les
+institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage
+de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de
+l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de
+l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne,
+c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement
+chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion
+morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.--Et toutefois
+le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce
+qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête
+romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites
+de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle
+aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ
+méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours
+l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à
+travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin,
+pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent
+d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous
+venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome,
+initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé
+de la civilisation, l'aïeule même de la France.
+
+1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En
+1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en
+1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation
+sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer la guerre,
+à toute occurrence.--Pendant que son fils Albert, âme héroïque de
+l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour être
+des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante ans, réclamait une
+place dans la garde nationale.
+
+Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de
+désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément
+des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son
+_Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit
+humain_,--ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor
+Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi,
+admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est
+ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément
+sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien
+préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le
+grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite...
+L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en
+petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait
+alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long
+effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du
+patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince,
+le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions»,
+pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions,
+la charité dans la société, et donner au droit la souveraineté du
+monde». Et, constatant que la France marchait en avant des autres
+peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il nous
+faudra y traîner nos ennemis même».
+
+Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au coeur du
+patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort
+d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose
+à peine compter pour des joies le succès européen de l'_Histoire des
+Romains_, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa
+vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure
+des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien
+et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver
+l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de
+l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre,
+sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières
+dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au
+temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la
+magnanimité se perpétue.
+
+Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect
+universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,--sans
+qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect,
+jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le
+respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son
+modeste appartement de Paris, soit à Villeneuve-Saint-Georges, où sa
+médiocrité de fortune lui avait pourtant permis d'acquérir la maison
+et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bonté, sa douceur, la
+simplicité de ses moeurs et l'on peut bien ajouter,--car la chose
+était exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des
+mots,--pour sa naïveté: disposition d'esprit franche et fière, qui
+n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement
+les défiances et les moqueries stériles et le pessimisme d'amateur.
+_Candor ingenuus_, comme disaient ses chers Romains.
+
+De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes
+inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la
+négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une
+vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que,
+depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car
+ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y
+croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient
+donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme
+excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix
+de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la
+décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter
+honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui
+profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement.
+Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées entrevues par
+la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il croyait en
+Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par delà la mort,
+à une signification morale du monde et, malgré sa marche un peu
+déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la domination
+sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la famille, à la
+patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est assez éprouvée
+pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop
+grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient
+plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait que les
+vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de tout
+l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit
+si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant.
+Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible espérance au
+coeur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre
+et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes
+qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus claires et
+augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de vivre.
+
+
+
+
+LES SNOBS.
+
+
+Le mot de _snob_ est très employé depuis quelques années,--et par les
+snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec
+votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de
+l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la _Foire aux
+vanités_.
+
+Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et
+documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la
+psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie
+symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme
+russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs
+de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais;
+les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de
+l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice
+des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du
+socialisme, et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de
+l'aristocratie,--lesquels sont souvent les mêmes que les snobs
+littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre eux et
+se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du snobisme
+en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera pour en
+faire la satire ou l'apologie.
+
+Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une
+docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le
+snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la
+littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est
+aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de
+s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas
+plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses
+contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.»
+C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à
+l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de
+Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air
+suffisant.
+
+Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits
+médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce
+qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout
+cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est
+récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de
+tous les temps.
+
+Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les snobs du précieux.
+Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les aïeules
+authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs du
+théâtre de l'OEuvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand fin,
+le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon fait
+cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille: elle
+la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en vers
+invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme littéraire
+des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme mondain et
+de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est du même
+esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou sa
+petite oie. Bref, elles sont complètes.
+
+Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la _Critique de l'École
+des Femmes_: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé
+d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui
+ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier
+cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le
+même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf
+gilet rouge de 1830.
+
+Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur
+d'_Andromaque_ et de _Bajazet_, il y eut, n'en doutez point, les snobs
+de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la
+philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de
+l'amour de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin de
+Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme
+charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si
+je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux
+du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières
+années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme,
+parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long
+de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue.
+
+Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais
+parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se
+trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les
+raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans
+ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui
+affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des
+modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils
+s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur
+concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir
+longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi
+durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce
+qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue
+conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure,
+ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité
+sociale. Il faut, à cause de cela, les traiter doucement et, sinon
+les honorer, du moins les absoudre.
+
+Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que
+quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et
+par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première
+moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et
+naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement
+sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution
+romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction
+idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient
+point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les
+esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce
+soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de
+nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on
+appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles
+et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire.
+
+Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été
+dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de
+reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente
+comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand;
+tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans _Gil
+Blas_; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la
+Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; tout le théâtre
+dans l'_Orestie_, et tout le roman dans l'_Odyssée_. Ils disent à
+chaque invention prétendue:
+
+«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent
+parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque
+tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires
+agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire
+du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des
+évolutions de la littérature et de l'art.
+
+Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres
+esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la
+docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en
+effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la
+soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la
+routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de
+pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un
+et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne
+s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la
+crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent
+sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en
+deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude,
+diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.
+
+Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère
+avec soi-même et de juger vraiment par soi. On découvre que
+quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées;
+que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont
+pas toujours les oeuvres reconnues et consacrées, mais tel livre moins
+célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus avant...
+Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! Il n'y
+aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, si la
+multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.
+
+Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous
+voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils
+l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique
+une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque,
+d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses
+admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui
+appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant
+d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à
+s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à
+l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des
+jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant
+plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des
+morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de
+ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses
+jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains
+moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y
+voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:
+
+ Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
+ Mais j'entends là-dessous un million de mots.
+
+Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs
+inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le
+snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de
+l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même
+marcher.
+
+Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est,
+et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de
+gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du
+snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme
+l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai
+parlé des snobs avec aménité.
+
+
+
+
+FIGURINES.
+
+(_Deuxième Série_)
+
+HORACE.
+
+
+Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance
+de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens
+sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après
+avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace
+en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant...
+
+Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus
+connues:
+
+«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un
+de tes ongles ou de noircir une de tes dents,
+
+«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et
+plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir.
+
+«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres
+de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux.
+
+«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, en
+aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté.
+
+«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux
+esclaves,--sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage
+de déserter ton seuil impie.
+
+«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent
+pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne
+détourne leurs maris.»
+
+(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes
+saphiques en est forcément absente.)
+
+Écoutez encore ceci:
+
+«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez
+le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux
+Janus. Tu as du coeur, des moeurs, de l'éloquence, de la probité. Par
+malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être chevalier:
+tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: «Tu
+seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, n'avoir
+jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton inexpugnable
+citadelle.»
+
+Et ceci encore:
+
+«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes
+d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un
+pupille. Il vit de fèves et de pain bis... Le poète façonne la bouche
+tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille contre les
+propos grossiers; il forme leur coeur par de belles maximes; il leur
+enseigne l'humanité et la douceur... Il console le pauvre et celui qui
+souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles
+de belles prières.»
+
+Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces
+passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien
+malgré moi, la beauté solide?
+
+La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons
+bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise,
+accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies
+provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt
+pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le
+genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne
+vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.
+
+Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice
+chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques,
+le plus purement artiste des poètes latins. Ses _Odes_ sont, à la
+vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une
+extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose
+de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers des
+_Satires_ et des _Épîtres_ ne ressemblent guère davantage à ceux d'un
+Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutôt, par la liberté et
+l'ingénieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de
+_Mardoche_ ou d'_Albertus_: je parle sérieusement. Joignez qu'Horace
+a, le premier, introduit dans la poésie latine les plus belles
+variétés de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de
+vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer
+à Ronsard infiniment plus qu'à Boileau.
+
+Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la
+tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace.
+Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des
+révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute
+comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et
+les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre,
+d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à
+raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. _O
+imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba
+magistri_, sont des mots essentiellement horatiens.
+
+Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un
+chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le
+véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de
+pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement la
+philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, finalement,
+d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes bien situées,
+l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les systèmes, ont
+toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace
+les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie retirée et
+retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au seul bien
+moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté propre.--Soldat de
+Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par
+considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, moins
+complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux
+défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre
+Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle
+ami,--et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la
+Sainte-Beuve.
+
+Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas
+moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou
+pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à
+le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le
+traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...
+
+
+
+
+ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR.
+
+
+Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus
+fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres.
+L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu
+léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs oeuvres
+tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en
+eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et
+dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes,
+le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être
+dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de
+Vigny, comme vous le verrez par les _Lettres_ que vient de publier la
+_Revue des Deux Mondes_.
+
+Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les
+poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les
+satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer,
+pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux
+symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de telle sorte la
+pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout
+imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de
+rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au delà de ce
+qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y
+parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir... Et
+c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, plus libre
+seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que
+poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.
+
+Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un
+héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite
+parente.
+
+ * * * * *
+
+«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le
+fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait
+pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable
+que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce
+qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur
+demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient _Moïse_, _la Colère de
+Samson_, _le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger_, et attestent
+à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et
+l'efficacité merveilleuse de son orgueil.
+
+Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais;
+l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est serait une
+infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute
+supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui en sont
+affligés... _Donc_ il faut se taire, se résigner, demander à la nature
+non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la vie--de très
+haut--sans jamais se plaindre pour son compte.
+
+Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement
+par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique,
+n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).
+
+Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette
+négation et dans son coeur ce désespoir,--et croyant, dans le fond, à
+moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un
+Renan,--Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude
+attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très
+bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à
+la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu
+répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa
+caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce
+pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment
+des leurs.
+
+Les lettres à la petite cousine nous apprennent quelque chose de
+plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi sublime. «La
+plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent,
+c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de m'estimer le plus.
+Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi raisonnait-il. Cela, sans
+l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce sentiment irréductible du
+devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebâtir après coup toute
+une métaphysique encourageante. Il ne daigne; il est désolé à fond.
+Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir solitairement de son
+propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique
+fructification de cet orgueil.
+
+C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très
+aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et
+c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans
+sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le
+succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et,
+par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable
+vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un
+Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.
+
+Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait
+l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que
+Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme
+une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans
+dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet
+l'indulgence.--Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en
+parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais
+jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition
+native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où
+le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un
+long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère
+une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées
+et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais
+dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la
+fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres,
+sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans _la Mort du Loup_,
+et par le même sentiment.
+
+Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai
+pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de _Moïse_, mais il
+lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût
+été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade
+patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et
+qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié
+l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui
+rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais,
+s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute
+absence. Il fit _tout_ son devoir,--précisément parce que c'était
+très difficile.
+
+Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite
+cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la
+tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la
+pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il
+sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres
+trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle
+ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de
+la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime
+un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la
+_Maison du Berger_: pour se reposer de la contemplation des choses
+insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus
+séduisante d'être fugitive,--et souffrante aussi, quoique frivole...
+
+Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien
+inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort,
+il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre,
+c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme
+et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais
+me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée.
+Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous
+en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre
+davantage et que la mort approche, il se détache de la jolie
+«apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne
+plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque
+jour vos _trente_ visites _nécessaires_, _indispensables_,
+supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux
+devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière
+vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du
+Loup».
+
+Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une
+tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac...
+«Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de
+martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et
+je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me
+condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des
+cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les
+médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme
+Mme de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le voir,
+et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements exagérés de
+tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des miracles, et
+de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», le comte de
+Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux de tous les
+rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité farouche.
+
+Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière ligne de sa
+dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire et
+de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». C'est-à-dire:--Croyez
+en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir
+comme si j'avais été un saint, et vivre héroïquement dans l'état de
+désespoir.
+
+
+
+
+J.-K. HUYSMANS.
+
+
+Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le
+dernier livre de M. Huysmans, _En route_, nous fait concevoir une
+aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en
+mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.
+
+J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de
+littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se
+distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille,
+simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en
+souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes
+sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est
+radicalement anti-chrétienne.
+
+Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts
+qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude
+flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-coeur. Les
+sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée avec un si sombre
+parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si méprisante, si
+inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demandé jadis si
+cette vision n'était point un jeu d'art maladif et que j'ai suspecté
+la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien aujourd'hui que je
+me trompais.
+
+Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y
+avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence:
+celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la
+chair et de ses oeuvres et, au fond, une complaisance pour cette
+laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une
+sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non
+repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont
+il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un
+jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec
+honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le
+fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens,
+et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une
+forme détournée de l'impureté.
+
+D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire
+sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il
+poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier
+degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure blasphématoire.
+M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la curiosité inassouvie
+de l'imagination (_Là-Bas_). En réalité, il était déjà «en route» vers
+Dieu.
+
+Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien
+simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe,
+puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut
+engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est
+moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut
+être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de
+Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses.
+
+L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et
+d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces
+étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite
+qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des
+carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens
+excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient,
+physiquement, un bain de paix.
+
+Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de
+celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne
+concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent
+de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du
+catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, c'est le monde
+considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est la foi
+au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe et
+personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des
+mérites.
+
+Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la
+confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et
+la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la
+sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire
+et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans
+l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la
+peinture de la vie immonde.
+
+Le haut-le-coeur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on a
+cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a
+commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge,
+un converti par les sens.--Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment
+singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment
+de sa curiosité de sentir.
+
+Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a
+vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique
+insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps
+avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies,
+amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait
+s'évanouir d'épouvante. Le lendemain, la plupart retournaient à leur
+vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte Thaïs ou sainte
+Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont mystérieuses...»
+
+
+
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+
+La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où
+vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La _Haute_ et le _Nouveau Jeu_,
+_Leur Coeur_ et _Nocturnes_, le _Prince d'Aurec_ et _Viveurs_, c'est
+la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite
+par un esprit aigu,--mais en même temps _jugée_, le plus souvent sans
+le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue
+de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la
+vieille France, simplement.
+
+Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui
+ce qui, tout de suite, apparaît.
+
+L'oeil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain
+excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet
+(_Inconsolables_, _Sire_). C'est de ces savants exercices qu'il a
+passé à la peinture des moeurs mondaines. Venu immédiatement après
+Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a
+poussé et développé le dialecte de Monpavon (du _Nabab_). Nul
+peut-être n'a parlé de façon plus soutenue «le parisien» des dix
+dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe,
+les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses
+petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers argots
+superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de nouveaux tics.
+Cela va, parfois, dans le _Vieux Marcheur_, jusqu'à la convention la
+plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne presque autant
+du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit
+commencement de démence.
+
+Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de
+la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère
+volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple,
+dans _Leur beau physique_, le soliloque de ce mourant qui se fait
+apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les
+caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans
+l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.
+
+Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes
+mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale
+ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises
+moeurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une peur
+d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de
+peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau.
+Bref, sa caractéristique est, très souvent, une outrance un peu
+haletante, capricante et fébrile.
+
+Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne
+d'éducation.
+
+Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un
+ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste.
+Il a, plus que les autres, insisté sur le _surgit amari aliquid_ de la
+vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences
+purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand
+ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession
+de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante
+(la _Haute_, _Nocturnes_). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce
+qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi
+et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre.
+Voyez, dans le _Nouveau Jeu_, l'entretien nocturne du père Labosse
+avec son valet de chambre: chef-d'oeuvre absolu; du Balzac en petites
+phrases.
+
+Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le
+monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon
+et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la
+finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes
+se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un
+phénomène social que l'auteur du _Prince d'Aurec_ a étudié d'un effort
+très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien différents.
+Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont il s'est
+fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très juste du
+rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et un rien
+de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il dire à
+un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on
+dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.»
+Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans
+les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête
+comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la
+manière», répond le mot de Mme Blandain: «Vous vous croyez des
+Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du
+pays de Loire (_vera et mera Gallia_), et peut-être d'historien pour
+les vieilles choses jolies et fanées--croyances et meubles, moeurs et
+bibelots, pensées et fanfreluches--de cet ancien régime où nos
+origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous
+«nobles» (_Sire_).
+
+Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux
+rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de _Viveurs_, l'acte
+d'amère contrition de Mme Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris
+même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui
+s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé.
+Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux
+prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles pieuses, les
+jeunes filles innocentes, les moeurs terriennes, les antiques foyers,
+les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...
+
+Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé
+d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses
+essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis
+«le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps
+que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle
+une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose
+cette question:--Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait
+s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui
+appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de
+bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...
+
+Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le
+satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre
+lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de
+la chair triste, survit et se devine encore,--grandi et libéré, mais
+non point infidèle--le «bon petit enfant» à qui Mgr Dupanloup fut
+paternel autrefois.
+
+
+
+
+ÉMILE FAGUET.
+
+
+C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le
+dix-huitième, et dans ses _Politiques et Moralistes du dix-neuvième
+siècle_, qu'il le faut considérer.
+
+Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque
+uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral»,
+un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et
+si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.
+
+D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des
+oeuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons
+peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un descripteur
+d'intelligences.
+
+Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou
+l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre
+quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est
+invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et
+de quelle puissance!
+
+Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques,
+politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie,
+de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau
+de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon,
+Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus
+complets, plus forts.
+
+Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues.
+C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des
+monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi,
+des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une
+littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de
+gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre
+ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y
+voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement
+qu'il ne s'est plus permis depuis _Drame ancien, Drame moderne_,
+oeuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les
+relègue honnêtement dans ses préfaces.
+
+Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette
+étonnante étude: _Ce que sera le vingtième siècle?_) Et, en effet, ce
+n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.
+
+Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si
+étroitement appliqué sur les idées, d'une clarté extraordinaire dans
+la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la musique, dédaigneux de
+la couleur, et vivant (mais avec intensité) du seul mouvement de la
+pensée.
+
+Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et
+c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente
+de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de
+ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion,
+d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses
+grandes études) par le désir de plaire.
+
+Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce
+que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue,
+nulle vanité, simplicité de moeurs, humeur un peu farouche,
+bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que
+ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux
+objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le
+souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on
+s'y attendait.
+
+Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les
+poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des
+«penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression
+d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.--Il ne
+lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de
+paresse, un peu de sensualité: ce qui signifie simplement que sa
+complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et
+qu'il «remplit tout son type».
+
+Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus
+profondément comprises et _le moins déformées_; une pensée calme,
+incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des
+cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en
+doutent pas!
+
+
+
+
+PAUL DESCHANEL.
+
+
+Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les
+communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils
+peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire.
+Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en
+vacances.
+
+Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais
+entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut
+vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon,
+si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y
+est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans
+les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet.
+Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu
+sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs
+_debaters_. Ce sont moins les talents et les connaissances que les
+caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.
+
+J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure tenue
+qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a été
+écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et
+M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême gauche. Une
+fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et mauvaise, a
+jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il ricanait,
+tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus d'ostentation
+que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui se sait
+regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des propos tout
+à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et même à la
+bonne foi l'un de l'autre.
+
+ * * * * *
+
+C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en
+puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé
+d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce
+qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille
+chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques
+autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal
+inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a
+d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la
+discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique.
+À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et
+plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision dans les idées ou
+de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait peut-être pas mal
+nommé le Père Hyacinthe du socialisme.
+
+Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi
+incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les
+exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle
+lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez
+lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le
+socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les
+rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme
+ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état
+sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient
+dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action.
+Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les
+autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour
+l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même
+incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un
+peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires
+religieux.
+
+Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est
+encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte
+jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire,
+et c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de frais.
+
+ * * * * *
+
+Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M.
+Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux,
+d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini
+par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il
+lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée
+tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés
+applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns
+applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres
+d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être
+unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que
+toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec
+éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà,
+vraiment humaines.
+
+Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très
+intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et
+dans sa pensée politique.
+
+ * * * * *
+
+Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de
+jeune parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain,
+recherché des «salons», et dont les discours--déjà très substantiels
+pourtant--plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait
+presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un
+clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la
+Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la
+netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste;
+dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard,
+qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.
+
+J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du
+Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul
+ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il
+prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon»
+qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.--À mesure que sa
+pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier
+discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à
+diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la
+bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai
+cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du
+sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé)
+qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par
+prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au
+nom de la raison, il a montré une puissance que ses amis même
+attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la
+forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique,
+vibrante--merveilleusement claire--luttait sans désavantage contre
+l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.
+
+M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus
+capables d'agir sur les autres hommes par le discours.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.
+
+Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une
+attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et
+totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son
+éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre
+gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti
+radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder,
+c'est un grand parti national, un large _torysme_, généreux, humain,
+hardi aux réformes,--en face du socialisme révolutionnaire.
+
+En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes
+classiques. Leur idéal est de réduire au _minimum_ l'intervention de
+l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose
+peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus qu'un
+_minimum_ de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les impôts
+monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment
+pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent de ce
+qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux
+classes populaires. L'État n'est point quelque chose d'aussi abstrait
+qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous doivent aide et
+protection à tous. Il faut seulement que cette protection ne soit
+point oppressive de la liberté individuelle, et serve même à la
+développer.
+
+Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme
+principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal
+nouveau.
+
+M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à
+l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations
+_libres_. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant
+libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention
+de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles
+conditions. Mais en cherchant bien...
+
+ * * * * *
+
+M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus
+en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des
+meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde,
+par l'étude de l'histoire et de l'économie politique, et par de longs
+voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation d'un
+homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme avec
+raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, par
+surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il
+m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances
+de notre pays.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET.
+
+
+Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe
+mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui
+sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et
+des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante,
+aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des
+panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu--chose rare en telle
+circonstance--de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou,
+comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un
+désir de larmes».
+
+ * * * * *
+
+Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir
+souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même
+volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière,
+et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse lui fait
+prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi être
+un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. Toutefois, venu
+à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les présents des fées:
+mais une femme--sa femme--le recueille, l'apaise à la fois et le
+fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la paix du foyer,
+le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. La maladie,
+enfin, le complète. Elle agrandit son coeur et sa pensée par l'effort
+de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et les lectures de
+ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à l'aigu son
+expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit
+jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la sensibilité
+pittoresque et de la sensibilité morale.
+
+ * * * * *
+
+Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le
+réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des
+_Rougon-Macquart_ le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est
+comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce
+qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses
+livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»),
+participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même
+temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.--Ses personnages
+ne nous sont présentés que dans les moments où ils agissent; et il
+n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un geste,
+d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à
+cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et
+qu'ils nous restent dans la mémoire.--Les personnages des romans
+«psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres
+vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main
+légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence
+à l'état civil».
+
+Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il
+s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode
+et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet
+a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des
+petites gens et des humbles destinées.
+
+Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des moeurs, et
+qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part
+notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République
+est évoquée dans le _Nabab_ et dans ce _Numa Roumestan_ dont la
+personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et
+de la vie politique d'il y a quinze ans. _Les Rois en exil_, c'est
+presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. _L'Évangéliste_ est
+une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et
+combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de
+ce catholique païen! Et _Sapho_--avec les différences que vous sentez
+et qui sont toutes à l'avantage de Daudet--est simplement la _Manon
+Lescaut_ de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à présent,
+de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version parfaite et
+définitive, d'une signification si générale et d'une couleur si
+particulière! Et _Sapho_ est donc un chef-d'oeuvre, et je crois que
+_l'Évangéliste_ en est un autre. Et ces livres ont à la fois un
+sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au
+travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine.
+
+ * * * * *
+
+Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La
+Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers
+ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif».
+Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue.
+Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne
+fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives:
+anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées,
+comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle
+invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop
+forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations
+qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant
+cette prose, qu'il vous partait des étincelles sous les doigts... Et
+néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives audaces, Daudet
+savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia impressionniste;
+il conservait un instinct de la tradition latine, un respect spontané
+du génie de la langue.
+
+Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très
+complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de
+beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à
+l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que
+dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des
+nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi
+de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour
+les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet
+possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple
+et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.
+
+Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si
+l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui _ont plu
+davantage_ sont ceux qui ont excité dans l'âme _plus de sensations en
+même temps_.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très
+bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est
+cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une
+impression à l'autre et ébranle presque dans le même instant toutes
+les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas, en
+effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir, et
+dans cette légèreté ailée?...
+
+ * * * * *
+
+Bien sûr je n'ai pas encore tout dit, ni même tout indiqué. Je reviens
+à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours
+s'embellissant.--Il faut se souvenir ici que les pages les plus
+douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre
+natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse
+Daudet.--Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la
+sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si
+hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de
+littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus
+scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de
+_Sapho_ est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers.
+
+ * * * * *
+
+Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la
+folie et _l'orgueil_ de vivre, je me dis qu'il est juste que je
+souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en
+voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête
+devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...
+
+
+
+
+LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
+
+
+On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la
+plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière
+d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune
+des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut,
+pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux
+châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les
+empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au
+dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de
+la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.
+
+(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant
+d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)
+
+C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de
+Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de
+la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un
+moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le
+moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon
+aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à
+l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers
+d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut
+souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et
+toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue
+lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les
+savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au
+nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de
+l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur
+compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là
+encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le
+despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit
+héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis
+XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République,
+pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire,
+je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même
+d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»
+
+Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le
+peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de
+la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant
+sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la
+Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution
+n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à
+cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus
+sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants.
+
+Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il
+restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger
+toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui
+fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur
+nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors,
+sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves,
+elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de
+ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses
+conducteurs.
+
+Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir
+réconcilié Marianne avec l'histoire de France.
+
+
+
+
+BERNADETTE DE LOURDES.
+
+
+C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la _Légende dorée_ par
+un artiste à la fois ingénu et subtil.
+
+M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze
+jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans
+une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve
+là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite
+pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une
+Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su
+entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si
+harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui
+convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus
+qu'il n'étonne.
+
+La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans
+un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions.
+Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en
+Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui
+touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le
+jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de
+certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. Bernadette
+regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la Sainte Vierge.
+Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»
+
+La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une
+brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui
+sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du
+colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et
+elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de
+la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres,
+des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des
+cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent
+d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,--comme les ombres des morts dans
+l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer,
+c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se
+souviendrait-elle?
+
+ * * * * *
+
+Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire
+miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et
+d'évangélisme.
+
+Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, animaux et
+plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint François. Et
+tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. Tout y est
+matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» terrestre, très
+arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions
+de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, sont des gens qui
+«voient» mieux et plus nettement que nous, même les images de ce bas
+monde. La création est un système de symboles, mais les symboles sont
+clairs et consistants au pays du soleil.
+
+À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre
+une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel
+que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire
+d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline:
+«Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves
+délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs
+dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en
+bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les
+gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»
+
+Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand
+Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la
+basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux,
+vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant que toute
+la catholicité exalte son nom. En se figurant les magnificences
+sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un
+mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela nous a valu des
+pages d'une couleur vibrante et d'une émotion profonde.
+
+Du petit jardin de son cloître, soeur Marie-Bernard retourne en esprit
+dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes journées:
+supplications de toute une multitude, prières presque furieuses,
+sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, arrachement du
+miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les pèlerins
+s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent
+immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés...
+L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se
+mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de soeur
+Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale
+balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et,
+seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés,
+noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent,
+désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...»
+Mais il faut tout lire.
+
+Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de
+partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société
+bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait
+de la civilisation industrielle, et de cette idée que le
+chef-d'oeuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au
+monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.
+
+ * * * * *
+
+Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il
+aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?
+
+Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une
+imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les
+pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle
+miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne
+t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle
+est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu!
+Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à
+ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.»
+Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été
+des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu
+Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les
+miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades
+qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni
+le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait
+encore d'autres choses.
+
+Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce
+qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme
+sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété sans la foi. Il
+songe:
+
+--Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le
+désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres
+âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes
+personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut
+davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même
+sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice
+assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est
+sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons,
+par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est
+vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y
+a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,--tels que
+l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,--ne s'expliquent
+pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine
+cachée dans une âme?...
+
+Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et
+pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son
+Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir
+arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on
+aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le déclare
+juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par son
+amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était
+parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui
+sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de
+guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une
+nécrose, et fut heureuse d'en mourir...
+
+Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.
+
+ * * * * *
+
+Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du
+surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il
+contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une
+bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle
+extérieur.
+
+Que va être le roman de M. Zola?
+
+Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et
+la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et
+les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et
+les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!...
+
+Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons
+bien.
+
+
+
+
+PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN.
+
+
+On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables
+sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le
+voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour
+procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il
+est, et pourquoi il est ainsi.
+
+ * * * * *
+
+Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement
+a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de
+l'orner.
+
+Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que
+le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes
+superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.
+
+D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce
+serait dommage, un corps humain de proportions normales étant
+nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, après
+avoir considéré le vêtement comme utile, nous l'envisageons comme
+décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le corps qu'à la
+condition d'en respecter les contours, de n'en point briser l'ensemble
+harmonieux et l'unité.
+
+De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des
+tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis,
+et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut
+donc pas que les tissus collent au corps.
+
+Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique.
+Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de
+Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit
+par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que,
+malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement,
+les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes
+beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec
+leur harnachement si compliqué.
+
+Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son
+principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la
+différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La
+tunique n'est qu'une _stola_ plus courte. Les habits des hommes se
+drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est,
+pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif.
+
+ * * * * *
+
+Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous
+reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux
+choses sautent aux yeux:
+
+ 1º le costume est toujours, plus ou moins, ajusté;
+ 2º il diffère très profondément, selon les sexes.
+
+Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le
+climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair
+que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à
+l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. _Aucune_ des règles
+que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine.
+Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour
+le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues
+sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de
+la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop
+amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et
+démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux
+façons diverses de nous communiquer une même impression.
+
+Quelle impression?
+
+On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites
+plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la
+croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat
+a été surtout obtenu par une compression forcenée de la taille. Et
+des artifices de détail sont venus compléter ce premier artifice. On a
+augmenté le relief des contours par le corset et, suivant les temps,
+par les paniers et la tournure, ou, au contraire, par le fourreau qui
+bride les cuisses. Sans compter les manches à gigot qui amincissent
+encore la taille, ou les hauts talons faits pour jeter le buste en
+avant et pour imposer aux mouvements du corps une gêne qui révèle
+mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été à la fois
+considérablement amplifiée--et coupée par le milieu.
+
+Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin
+étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard;
+mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le
+composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la
+ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et
+commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice
+du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage
+thoracique, divise résolument la femme en deux--pour localiser notre
+attention.
+
+Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du
+sexe.
+
+Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses
+ornements--où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un
+caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt
+ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la parure
+des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce qu'elles
+ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs aïeules ou
+dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais la grande
+originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond, d'exprimer
+ce que j'ai dit.
+
+De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a
+pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines,
+métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et
+l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette
+entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si
+véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette
+antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune
+femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la
+signale risiblement aux regards.
+
+Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout
+l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le
+corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle
+des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels:
+voilà la vérité.
+
+ * * * * *
+
+Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été
+si profondément différent de celui des femmes.
+
+Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement de la
+ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore. Les
+contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les en
+rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes a
+pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la
+commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se
+préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.
+
+La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour les
+hommes, les différences de costume entre les classes.--Aujourd'hui, il
+n'y a plus que les femmes qui se parent de «jabots», de «petites
+oies», de rubans, de dentelles et de fanfreluches, et qui arborent de
+beaux tissus aux couleurs éclatantes. Chez nous autres, les
+différences ne sont que dans la qualité cachée des étoffes et dans
+leur coupe plus ou moins savante et précise. L'invention des élégants
+se confine dans la cravate, dans le velours d'un col, le plissé d'une
+chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais un ouvrier proprement mis
+se rapproche beaucoup d'un bourgeois négligé.
+
+Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile,
+s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices
+contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est
+né pour agir et la femme pour plaire, et nous suggère cette idée que
+l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est peut-être
+une des marques de l'extrême civilisation.
+
+La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle
+est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière:
+mais elle est délicieuse.
+
+Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode!
+
+ * * * * *
+
+Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la
+commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son
+principe, tout en offensant le moins possible la beauté.
+
+Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la
+forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne
+regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits
+mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à
+me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du
+répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus
+flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela
+se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.
+
+La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est
+mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux
+par les élytres inexplicables dont il nous orne le derrière. Le col
+et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière
+amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté
+unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de
+couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout
+tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur--et
+aussi le droit d'être en velours--pour le veston, cher aux poètes et
+aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis
+XIII le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut
+de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux
+que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse
+accoutumance de nos yeux...
+
+Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve.
+
+
+
+
+OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900.
+
+
+ Avril 1895.
+
+Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:
+
+--Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?
+
+--Mon Dieu...
+
+--Moi, elle m'écoeure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la
+fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté
+même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le
+besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues
+députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus.
+C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme,
+ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime--qui, du reste, ne
+valait pas mieux,--on savait à qui s'en prendre.
+
+Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous
+faudra non seulement la subir, mais en subir les préparatifs. Ça
+durera cinq ans. C'est exquis.
+
+Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de
+Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'_ils_ ont, idée digne d'eux,
+la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la
+beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares
+qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir.
+Que sera la prochaine?
+
+On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux
+Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la
+grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les
+Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les
+Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en
+traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se
+faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que
+deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de
+l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme
+des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc.
+Alors?...
+
+Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois
+de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long
+des boulevards--déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures;
+pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les
+brasseries; l'enchérissement de toutes les choses nécessaires à la
+vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, outlaw dans sa
+propre ville envahie par les barbares...
+
+ Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!
+
+dit Ruy Blas à don César de Bazan.--Les ennuis matériels de cette
+fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral
+est pire.
+
+Au fond--en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à
+l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes
+où personne ne s'est jamais arrêté--une Exposition n'est qu'une énorme
+kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces
+de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden,
+d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par
+ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le
+plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en
+liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde
+les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride
+_incognito_. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de
+la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un
+endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des
+bordées.
+
+1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est
+une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les
+levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les
+cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire
+recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs
+nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle
+Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur
+publique.
+
+La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient
+incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout
+cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont
+trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la
+peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les
+théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où
+l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art
+dramatique.
+
+Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous
+léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si
+1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors
+pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux
+spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou
+byzantins...
+
+Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais
+économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?
+
+Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et
+recouvrir de spéculations louches--avant, pendant et après--et tout ce
+déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de
+vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une
+année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une
+âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.
+
+Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens,
+que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y
+resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront
+l'armée des meurt-de-faim...
+
+D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles.
+Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture,
+«l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre
+grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que
+deviennent alors ces malheureuses?...--Toute Exposition a pour
+conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu
+après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à
+tant d'autres.
+
+La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent
+aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes
+sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons
+entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La
+vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter
+plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de
+guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près
+la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la
+Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout
+quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de
+nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on
+s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux
+inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières
+féeries.
+
+Je me résume...
+
+
+Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur;
+et je m'esquivai prudemment.
+
+
+
+
+POUR ENCOURAGER LES RICHES.
+
+
+Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre.
+Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité
+parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande,
+et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce
+que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il
+convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur
+reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait
+pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en
+eussions fait même autant?
+
+Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un
+événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les
+personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il
+ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous
+sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble
+devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à
+mérite égal--et en vertu de leur richesse même, qui les signale à
+l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant--sont
+singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens
+de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de
+recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte
+qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement
+millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait
+point de la leur recommander comme un devoir.
+
+ * * * * *
+
+Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut
+évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si
+enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce
+qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de
+la Soeur Rosalie.
+
+Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.
+
+Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a
+été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit
+dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur
+des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux,
+et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à
+les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une
+gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du
+vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de
+l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...
+
+Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal
+acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est
+une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est,
+aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je
+ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue
+sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre
+un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame
+éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non
+certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une
+âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique,
+dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi
+démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin
+«rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont
+pas eue.
+
+Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette
+dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des
+fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine
+d'être précisé.
+
+Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de
+rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un
+demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société
+aux moeurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme,
+et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux
+pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de
+quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est
+admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute
+païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser
+indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres
+un rouge liard.
+
+Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus
+que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est
+contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes oeuvres.
+Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille
+francs--et pas d'héritiers naturels directs--vous faisiez, après votre
+mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en
+réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la
+part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due
+soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent
+quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts
+millions.
+
+Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a
+voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de
+son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de
+Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux
+indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres
+bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un
+tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa
+récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie
+et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti.
+
+Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont
+été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de
+l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante,
+la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été
+accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux
+représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal
+socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas
+que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été
+riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a
+uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en
+elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre
+impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup
+d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!
+
+Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire!
+Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé
+que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre
+République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité.
+
+ * * * * *
+
+Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu
+de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son
+temps, et toutes ses forces, et tout son coeur, bref, se «sacrifie» à
+des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des
+vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne
+peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie
+cinq cents francs,--auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel
+et, quelquefois, un compliment ironique.
+
+ * * * * *
+
+Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se
+dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de
+nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres,
+cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux
+raisons pour une de garder notre bel argent.»
+
+Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point
+un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la
+dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et
+même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.
+
+Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention
+à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires
+remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon
+l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la
+faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail
+qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout
+seul, et il faut le bien _vouloir_, même quand l'argent que nous
+gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà
+large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt
+cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent
+qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de
+cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous
+occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.
+
+Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple,
+soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier
+ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas
+plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à
+donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois
+que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que
+par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques
+sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son
+labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une
+grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le
+travail des autres. Cela est ainsi.
+
+L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité
+et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le
+produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la
+puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que
+cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous
+n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer
+sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis
+«nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les
+choses pour en raisonner...
+
+«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le
+royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»
+
+Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur
+est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs
+publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou
+non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les
+aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de
+l'affranchissement et du salut.
+
+Voilà tout ce que j'ai voulu dire.
+
+
+
+
+MALAISE MORAL.
+
+
+ 27 Avril 1897.
+
+Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La
+majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et
+l'approuvera probablement encore,--quelle qu'elle soit. Nous sommes
+décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,--que
+personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui
+est encore populaire chez nous,--et qui finira sans doute par nous
+rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques,
+très raisonnables.
+
+Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à
+être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque
+chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au
+rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler
+qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne
+nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette pâture
+légère nous demeure sensible.
+
+Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous
+sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.
+
+ * * * * *
+
+Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.
+
+Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des
+massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il
+faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne
+de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord,
+que par des publicistes de tempérament violent et enclins à
+l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour
+«sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un
+silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien
+entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans
+doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner;
+mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de
+siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à
+travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup
+à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.
+
+Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés
+d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard
+et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les
+massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le
+«concert européen»--formé seulement des grosses puissances
+intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la
+Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège--s'est mis à
+poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux
+tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples
+libres--et le Pape.
+
+ * * * * *
+
+Et voici notre second remords.
+
+Il était tout naturel que nous fussions de coeur avec les Grecs. Nos
+souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les
+principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition
+nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être
+désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si
+les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se
+serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la
+Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient
+donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo,
+la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur
+eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.
+
+Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que
+nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins--avant de nous
+rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à
+l'égorgeur--exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer
+d'elle-même par un plébiscite.
+
+Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent
+être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez
+donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur
+moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas
+moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des
+sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si
+surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces
+chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus
+proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque
+(sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il
+doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné
+par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est
+décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop
+distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont
+l'âme diffère à ce point de la nôtre.
+
+On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y
+perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire;
+ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie
+d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque
+accroissement d'obligations et de charges.--On dit enfin: «Cette
+solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces
+actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et
+peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela
+est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses:
+mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans
+notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité
+orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier
+et attendre.
+
+Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je
+n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être
+accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes.
+Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son
+injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie.
+L'Europe nous eût répondu par le plus énergique _non possumus_; soit:
+mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert
+européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle
+devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».
+
+ * * * * *
+
+Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût
+encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or,
+d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit
+de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires»
+et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux,
+les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres,
+tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était
+vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on
+eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de _l'Enfant
+grec_; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une
+couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de
+cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de
+petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très
+humble égoïsme national.
+
+Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il
+n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais
+nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à
+notre intérêt dans l'avenir,--parce qu'il a craint d'être plus
+magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien
+sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous
+fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer
+publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant
+rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que
+des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.
+
+ * * * * *
+
+À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue
+des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont
+françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il
+fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur
+d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.
+
+La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable
+que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre»,
+même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les
+forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus
+funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le
+monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en
+réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés
+nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance
+de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir
+unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et
+joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus
+privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances et nos
+désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de notre
+diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus guère de
+plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand
+on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.
+
+
+
+
+CASUISTIQUE.
+
+
+Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une
+mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations
+chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble
+avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne,
+s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient
+fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près
+autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on
+dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!--Quant
+aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils
+sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour
+eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des
+magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas
+démontrée, les souhaiter innocents.
+
+Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui
+s'est suicidé, est qualifié de crime et par la morale religieuse et
+par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.
+
+Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il
+peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent
+si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête
+homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me
+permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne
+point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.
+
+ * * * * *
+
+L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la
+victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une
+dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut
+se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un
+meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle
+espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe
+de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les
+théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.
+
+De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et
+qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si
+quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de
+demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être
+jetée sur le pavé pour y mourir de faim... il ne la faut point
+absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et comme
+il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans son
+crime, à la dureté de notre état social!
+
+Et l'on peut imaginer--ou rencontrer--des cas plus déconcertants
+encore.
+
+Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux
+théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la
+fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance
+très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il
+aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si
+l'enfant vient au monde, le mari _ne saura jamais_ si c'est son enfant
+ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première
+(conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le
+condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux
+époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans
+ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil
+avenir.
+
+Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans
+ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est
+supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans
+l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la
+vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une
+terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à la
+mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années de géhenne,
+et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et méchant. C'est
+un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en
+somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec guet-apens, sang
+versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser après
+soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui
+n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin?
+
+ * * * * *
+
+La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la
+«morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,--à
+condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du
+moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités
+d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir...
+quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!
+
+Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si
+pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code,
+ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non
+seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que,
+rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du
+monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une
+fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu que _sublata causa
+tollitur effectus_; et que cette opération, préservatrice de la
+maternité, était presque à la mode, au point qu'un humoriste a pu
+écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte pas cette
+année?»
+
+Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui
+tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et
+qu'est cette manoeuvre allégeante, sinon un meurtre en masse,
+sournois, anticipé, préventif et radical?--Et que dire même des
+pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus,
+mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de
+donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais
+qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et
+qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une
+bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par
+l'État?
+
+ * * * * *
+
+Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du
+Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer,
+jamais, sous quelque forme que ce soit. _Hic murus aheneus esto._ Si
+l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des
+meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne
+sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent,
+dans son _Dictionnaire philosophique_, une maxime de Zoroastre:
+«Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est
+bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est le
+rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est égoïste,
+donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la pratique,
+il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et
+sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner,
+sans complaisance, le mal du bien.
+
+Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de
+l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même
+chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais
+complètement inutile--et d'ailleurs quels titres y aurais-je?--de
+conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des moeurs pures, de
+«maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer
+l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui
+déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le
+nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les
+hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins
+l'opinion publique à certaines rigueurs,--et aussi à certaines
+générosités.
+
+Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une
+bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers.
+(Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on
+m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses faciles
+amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui offre,
+pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il
+taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié aussi pour
+toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs clientes
+riches, pour les perruches et les poupées sans coeur qui ne veulent
+pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le
+plaisir.
+
+Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste
+d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux
+filles-mères,--ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent
+subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer,
+partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et
+purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est
+sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle
+apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons
+partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode,
+comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.
+
+
+
+
+BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.
+
+
+Donc, les révélations continuent.
+
+Cela a commencé, cet été, par la correspondance de Mme
+Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de
+Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor
+Hugo; et la _Revue de Paris_ nous donnait ces jours-ci les lettres de
+George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.
+
+Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne
+sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés
+comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne
+parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes abondamment):--À
+quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile
+ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout
+diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la badauderie de l'interview
+s'arrêtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre,
+laissons intacte leur gloire et l'image épurée que nous nous formons
+d'eux! Etc...
+
+C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec
+modestie.
+
+ * * * * *
+
+D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment
+publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de
+désobligeant pour des mémoires respectées.
+
+Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira
+naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses
+_Lettres_ nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus
+poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la
+pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse
+compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie
+et presque de gloire.
+
+Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.
+
+Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de
+Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les
+avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en
+pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne
+fallait pas confondre Mme Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas.
+Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur»
+créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.
+
+Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la
+disposition d'âme de ceux qui les lisent.
+
+ * * * * *
+
+Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les
+prend, nous révèlent les lettres de George Sand--et le journal, si
+plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien,
+prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme
+un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux
+robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia...
+avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas
+présenté.
+
+Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le coeur inquiet et
+hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle
+aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des
+démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait
+le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf)
+que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un
+tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante,
+qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y
+découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon»
+qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et ce nous
+est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire
+imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance d'illusion, au
+travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son coeur, et
+sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie
+de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie profonde, et son
+invincible maternité.
+
+Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces
+tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce
+mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant
+même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de
+premier ordre, puisque ce fut celle de _Jacques_ et des _Lettres d'un
+voyageur_, des _Nuits_ et de _On ne badine pas avec l'amour_, en
+attendant _la Confession d'un Enfant du siècle_. Cela nous rappelle
+que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent,
+qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur
+le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure
+cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop
+ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les
+vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!
+
+N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien
+précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle
+phrase peut-être, et la plus profonde, de _On ne badine pas avec
+l'amour_ a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de
+George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait,
+de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de
+notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la
+prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous
+voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone.
+Et voilà un enseignement de plus!
+
+ * * * * *
+
+Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais
+assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un
+personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu
+as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec
+Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut
+dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que
+l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble,
+confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,--sublime.
+Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être
+livrée au public.
+
+Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve.
+Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et
+comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce _Livre
+d'amour_, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie?
+Et, si l'auteur de _Volupté_ l'a commise en effet, y a-t-il quelque
+moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire
+rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin
+il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si délicat et
+généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, purement et
+simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut
+plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il
+excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de génie à un
+homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où étaient les
+deux amis de se comprendre et de se pénétrer, impossibilité que leur
+intimité même devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne
+pas savoir!
+
+ * * * * *
+
+Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi.
+George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de
+ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de
+parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté
+à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de
+beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'Épinay)
+les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontré Mérimée:
+«Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est vraiment
+mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que Mérimée la
+«blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle écrit: «Je
+n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était folle de
+Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour me fait
+peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, Musset et
+Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son
+tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le
+petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de Mme
+Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.
+
+ * * * * *
+
+Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous
+nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne
+ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une
+trahison?»--J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de
+pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de
+notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on
+divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés.
+Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient
+avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous
+étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous
+en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! Absolvons les
+morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les pauvres diables
+étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.
+
+--«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y
+a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»--Quel
+profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature,
+ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la
+vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie
+elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici
+de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître _dans
+le détail_ la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a
+encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez
+d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans
+toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai
+franc: j'aime de tout mon coeur les oeuvres des écrivains illustres,
+mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur
+personne.
+
+--«Mais ce sentiment est odieux!»--Hé! non, si je suis d'ailleurs
+disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il
+est assez probable que la publication de la correspondance même la
+plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point:
+de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la
+vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement
+obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne
+l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors le
+bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu
+d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera
+aucun tort dans mon affection.
+
+En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux
+récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient
+que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons,
+nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus
+et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par
+un bénéfice évident.
+
+Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes.
+
+
+
+
+DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE.
+
+
+Ils sont nombreux et considérables.
+
+Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à
+l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des
+faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie;
+extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes
+généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement
+oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui
+peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme
+celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout
+simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très
+aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les
+circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa
+partie négative: la haine.
+
+Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que
+parce qu'ils sont révolutionnaires; mais on en cite qui, peut-être à
+leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce qu'ils étaient
+nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide du centre
+gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi total de
+leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés par leur
+langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini par croire
+qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient qu'accomplir
+une fonction naturelle et fatale.
+
+Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci
+de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En
+théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la
+croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition
+égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En
+pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est,
+non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort
+mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les
+crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.--Comme
+les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux
+camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les
+méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage
+l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des
+amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit
+révolutionnaire la nation se divise exactement en prolétaires et en
+bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il sait pour qui il doit
+être, et contre qui, toujours et quoi qu'il arrive. Oh! oui, cela est
+simple.
+
+Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule
+quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et
+sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine
+façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et
+leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à
+l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement
+désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables,
+l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition,
+la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires
+qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il
+pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la
+beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et
+dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des
+opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes?
+
+ * * * * *
+
+Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je
+parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun
+sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de
+bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples de Jésus et aux
+doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité étrange. Les
+disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils s'assuraient
+les uns aux autres par la mise en commun de leur pauvreté, ce n'était
+point leur part intégrale des jouissances terrestres, telle que la
+peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, très naturellement, une
+nourriture copieuse et les plaisirs qu'on trouve chez le marchand de
+vin et ailleurs: ce n'était que quelques figues sèches et la douceur
+d'attendre ensemble le royaume de Dieu. Mais, chose remarquable, les
+révolutionnaires modernes, qui sont, en philosophie sociale, des
+rêveurs intrépides, sont pourtant aussi, presque tous, des
+matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de reconnaître la
+légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent. Tout en
+présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint que par
+le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de tous, ils
+n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement intérieur et,
+bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec une bonne foi
+pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus d'être
+vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand vous
+pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des
+bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce
+qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en
+a jamais voulu à tel écrivain démagogue d'être riche, de mener une
+vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en l'aimant
+peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de sa
+fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile.
+
+(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais
+par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines
+révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et
+le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir
+pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était,
+notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en
+bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la
+conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par
+l'optimisme le plus naïf--ou le plus avisé. Si, partis de principes
+«philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou
+Frédéric II conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la
+nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la
+différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la
+différence des applications.)
+
+ * * * * *
+
+Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement,
+presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la
+profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une
+minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être assez forte.
+Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les dissensions de
+leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les occasions critiques.
+Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la victoire. Un orateur
+révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr de n'être pas
+«lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les cris et les
+hurlements des siens.
+
+De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point
+faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des
+réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison
+mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres
+jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes
+véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et
+l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous
+soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;--tout cela
+exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la
+brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés...
+
+Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et
+qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de
+l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la
+Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber
+dans les rues le drapeau rouge, à me mêler, sous le grand soleil, aux
+cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et pourtant j'étais
+un enfant très raisonnable.--Bref, je conçois, sans nul effort que cet
+homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et qu'il y ait chanté
+cette chanson assassine contre une classe pleine de vices et d'égoïsme
+assurément (comme toutes les classes sociales sans exception), mais où
+il y a aussi de braves gens, et dont il se pourrait que la très
+modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas trop inégale à la
+bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb contre elle. Oui,
+je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus voluptueuses de
+ce rhétoricien à cou de taureau.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont,
+par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur
+par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de
+révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel
+ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent
+quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les
+accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui,
+nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois
+que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque
+chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de coeur,
+bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni même, au fond, pour
+eux; et il arrive ainsi que les violents et les féroces paraissent
+finalement avoir travaillé pour la justice... Ou peut-être que je
+m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des moyens
+révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès uniquement
+légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne sais.
+
+Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle
+de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de
+gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme
+et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de
+révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le
+moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une
+apparence d'honorabilité.
+
+
+
+
+LES BRIMADES[4].
+
+ [Note 4: Cet article est excessif; je le garde
+ pourtant, parce que je crois qu'il renferme quelque
+ utile vérité parmi d'évidentes exagérations.]
+
+
+Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant
+fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration
+étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de
+protestation, s'est consignée deux dimanches de suite.
+
+ * * * * *
+
+Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs
+victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre
+ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que
+l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu
+ridicule.
+
+Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et
+vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et
+que la sensibilité nerveuse ne soit pas toujours la pitié, il n'en
+paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain amollissement
+des coeurs et quelque diminution de la cruauté. C'est déjà bien assez
+que nous fassions souvent du mal aux autres sans le vouloir, rien
+qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous en fassions
+volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons. Mais faire
+souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, ceux qui ne
+nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais incapable,
+aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée.
+
+Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos
+polytechniciens.--Imposer à des camarades des souffrances réelles et
+de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles
+corvées, les priver de nourriture et de sommeil,--et y trouver
+plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut
+expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite
+de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est
+plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent
+(meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).
+
+Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant
+supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être
+battu?»),--si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle
+patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, dans un an, être
+cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis.
+
+ * * * * *
+
+Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité
+burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et
+les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades»
+sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré
+et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir
+des épreuves longues et compliquées,--comme pour être admis dans la
+maçonnerie aux temps héroïques de _la Comtesse de Rudolstadt_, alors
+que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans
+le décri.
+
+Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le
+«prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois
+cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais
+tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les
+sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude
+aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude
+moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui
+témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et
+qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le
+don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et notre vie
+morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais, entre notre
+vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il n'y a le plus
+souvent nul rapport.
+
+L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec
+application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus.
+Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas
+éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de
+force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort
+travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des
+examens a favorisé; voilà tout.
+
+Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un
+éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X
+est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est
+réduit au désagrément de faire manoeuvrer des canons ou de bâtir des
+casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé.
+
+Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que
+les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment
+imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le
+costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont
+les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de
+sacrement, elles lui donnent un air de temple.
+
+Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée haïssable,
+mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.
+
+«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?)
+et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient
+déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin
+de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces
+souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres
+déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère.
+Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement
+cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues,
+dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à
+tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de
+l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus
+nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les
+chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et
+tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer
+des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un
+_minimum_ de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre
+eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une
+digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en choeur que c'est
+le pont et la digue qui ont tort.
+
+Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification du
+_Tchin_ par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si
+ce n'était funeste.
+
+L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici,
+l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux
+qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en
+sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les
+remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il
+risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la
+réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,--tout
+flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.
+
+Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet
+esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois
+fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de
+Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en
+maintient seule l'odieuse tradition.
+
+ * * * * *
+
+On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la
+superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui
+n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je
+crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie»
+proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les moeurs enfin y sont
+joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les
+brimades y étaient inoffensives, qu'elles affectaient une forme
+uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. On
+m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les
+«humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le
+temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les coeurs, et
+que la mathématique les endurcit?...
+
+ * * * * *
+
+Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus
+entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme
+Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»
+
+J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École
+polytechnique--qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être
+presque tous de «gentils garçons»--ont eu l'esprit et le courage de
+désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de
+mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les
+maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer
+qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.
+
+
+
+
+CHIRURGIE.
+
+
+Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je
+tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.
+
+Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la
+chirurgie.
+
+ * * * * *
+
+Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps,
+ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des
+anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.
+
+En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est
+peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux
+tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de
+la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons.
+L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne
+facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de
+l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui
+jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y pouvait pas
+grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des
+membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices,
+résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le
+nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne
+peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus
+récemment, des veines et des artères?
+
+Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un
+peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la
+souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon
+affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement
+amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante
+siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez
+une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui
+eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon...
+
+ * * * * *
+
+Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout
+ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant
+des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins
+les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les
+chirurgiens n'ont pas su faire.
+
+Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur
+une chair sensible, torturée, révoltée, hurlante, avaient une extrême
+habileté de main, une belle énergie, un imperturbable sang-froid. Ces
+qualités ne paraissant plus indispensables au même degré, beaucoup de
+nos chirurgiens oublient de les acquérir. La tranquillité que donnent
+l'anesthésie et l'antisepsie permet à l'opérateur de prendre son
+temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une main hésitante et
+d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine générale, de mener à
+bien un certain nombre d'opérations jadis réputées malaisées. On a pu
+devenir, à peu de frais, un chirurgien passable, c'est-à-dire
+médiocre.
+
+Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations
+relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène
+inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité,
+signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne
+connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le
+connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du
+corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.
+
+Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie
+tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la «spécialisation»
+lui permet, en outre, l'ignorance.
+
+Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du _métier_, en
+amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement
+de l'_art_ chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une
+simple hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante pinces;
+et l'opération durait trois ou quatre heures.
+
+Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours
+l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les
+opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de
+sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les
+veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le
+temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique
+opératoire, suppression de toutes les manoeuvres inutiles, ablation
+rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures
+minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin
+extrême à «recoudre»: voilà la vérité.
+
+La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce
+programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours
+présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard
+lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au
+bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance
+d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une
+faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi
+instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand
+capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.
+
+«L'art de la chirurgie est personnel.
+
+«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa
+sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce
+qu'il doit entreprendre.
+
+«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de
+s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira
+d'emblée.»
+
+C'est par ces fières paroles que se termine l'_Introduction_ de la
+_Technique chirurgicale_ du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon
+érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté
+impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le
+plus vif intérêt, même des profanes.
+
+Je ne vous dirai pas--car je n'en sais rien--si le docteur Doyen
+surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé,
+Guyon,--et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,--et les Pozzi et
+les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez
+nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne
+encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions,
+et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est
+élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que
+son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître
+mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses oeuvres.
+
+Surtout, je l'ai vu «au travail»; et--expliquez-moi cela,--bien que
+je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai compris, en le
+voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit être un artiste
+et non pas un manoeuvre», et cette tranquille déclaration: «On a
+objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la
+majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en fût autrement. Il
+est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser
+chirurgien.»
+
+ * * * * *
+
+C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération
+chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être
+entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la
+dramatiser.
+
+D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces
+multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer,
+brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de
+sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité
+exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement)
+pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes;
+cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang,
+et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui
+serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que
+suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et
+l'espoir que, en se réveillant, il aura la joie infinie de se savoir
+affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son
+infirmité...
+
+Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en
+voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est
+complètement étranger,--aussi étranger que celui du grand compositeur
+ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations
+habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les
+plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes,
+qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et
+plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le
+Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice,
+une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le
+sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse
+attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et
+cela nous rend modestes sur la littérature.
+
+Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se
+touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but
+poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe
+aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations,
+à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera
+l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le
+seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une
+sympathie, une pitié qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie
+ou de mort, on fait des voeux passionnés pour le triomphe de la vie.
+Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en intensité
+d'émotion, cette tragédie sans paroles.
+
+ * * * * *
+
+Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions
+les plus rares--émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à
+voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et
+sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et
+forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse
+et inventive;--puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît
+comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi
+nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?
+
+Donc je vous le dis,--bien moins pour sa gloire que par amour des
+malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère,
+qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.
+
+
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.
+
+
+ 1er août 1896.
+
+Chers élèves,
+
+L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite
+le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu
+étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc
+M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je
+ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au
+reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne
+suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine,
+que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des
+exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part
+de mon coeur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en
+communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.
+
+De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de
+votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de France a sa
+marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une des moins
+distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des
+guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de
+modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes et les teintes
+de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous définit, je vous
+dirai:--Tâchez de ressembler à votre définition.
+
+Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au
+premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la
+modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien
+et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts.
+Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est
+formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du
+possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects
+divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de
+l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de
+soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes
+tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus
+grande duperie que le dévouement.
+
+Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes
+outrancières, de cabotinage et de snobisme--en littérature, en art et,
+dit-on, en politique--quelque chose de rare et d'original; j'ajoute
+de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus faciles à
+développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont
+généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les professent.
+Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement dans cette
+ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous recommande
+cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur et de
+malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus du
+tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays.
+
+Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque
+impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes
+nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France
+peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la
+Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu
+quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne:
+«J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui,
+par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la
+Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»;
+la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»;
+et ainsi de suite.--Mais l'Orléanais, c'est la France la plus
+ancienne, _vera et mera Gallia_; son histoire ne fait qu'une avec
+celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes
+reprises, celui de la France même. Un des ouvrages qui, au XIIIe
+siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: _Établissements
+de France et d'Orléans_.
+
+Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate
+de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est,
+historiquement, la province centrale par excellence.--Ici, plus
+aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la
+_Chanson de Roland_ quand elle parlait de «France la doulce». Vous
+avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la
+grâce--et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois
+l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on
+embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme
+un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel
+léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château
+ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle
+a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si
+charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse
+pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée
+de souvenirs.
+
+Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à
+vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous
+autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant
+qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de
+Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une
+ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son oeuvre, et, morte
+depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au
+maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc,
+pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage,
+est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se
+conserve vivante.
+
+On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte,
+toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à
+ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.
+
+Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la
+sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au
+roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre
+part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que
+Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup
+d'oeil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son
+don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la guerre,
+mais le génie du coeur.
+
+C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne
+a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans
+la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque
+façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre
+natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en
+son temps, un coeur plus large et plus aimant que tous les autres.
+Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce
+que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux cents lieues de
+là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs,
+de traditions, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi,
+représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que ce
+sentiment l'a faite capable d'actions héroïques; que, par là, elle a
+révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus
+réel qu'il n'était auparavant. Voilà l'invention de Jeanne d'Arc.
+Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau et même aussi original,
+aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou
+d'avoir écrit le _Cid_. À cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est
+au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le répète, elle
+n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle
+extraordinaire: elle n'eut que de la bonté, de la pitié et du courage.
+Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir.
+
+Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands
+savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous
+les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de
+la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de
+devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une
+qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand
+capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu
+que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée
+d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des
+forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le
+voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est
+absolument entre vos mains.
+
+Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne.
+Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et,
+puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par
+des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie
+morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien
+qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances
+de valoir déjà quelque chose.
+
+
+
+
+DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES VISITEURS DES PAUVRES.
+
+
+Mesdames, Messieurs,
+
+Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un
+prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la
+charité des choses si nouvelles!--A-t-il dit qu'il ne fallait pas la
+faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que,
+sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en
+dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que
+j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui
+était auparavant dans vos esprits et dans vos coeurs.
+
+Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans
+discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de
+Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le
+dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez bons,
+pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant tout au
+mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez volontiers
+l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pensée de
+réparation et de restitution, comme le recommandaient les Pères de
+l'Église pour qui la conception romaine de la propriété--_jus utendi
+et abutendi_--était une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines
+fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et un péché.
+
+Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être
+point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les
+petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont
+les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes
+de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant
+les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des
+grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et
+sont plus séparés par les moeurs qu'ils ne l'étaient jadis par les
+institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui
+pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par
+surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a
+une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à
+qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.
+
+Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un
+soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misère est
+telle--quelquefois, hélas! à cause de leurs vices--qu'elle ne peut
+être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que
+vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni
+même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout
+faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher
+ceux-là de mourir de faim, à des oeuvres plus anciennes et plus riches
+que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des
+recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice pauvre et de la
+détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore être
+sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une
+expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des
+Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant
+dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont
+reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la
+misère définitive».
+
+Quand vous avez trouvé _vos_ pauvres, une seconde difficulté se
+présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment
+affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il
+n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt
+d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part,
+le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens,
+que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par
+l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie
+extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux
+des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous
+en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il
+est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la
+défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie.
+
+Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains
+philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut
+les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont
+des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre,
+c'est de les aimer en effet.
+
+Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les
+personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles
+croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées
+par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en
+travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien,
+j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons.
+
+On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité,
+d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la
+solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne
+l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au
+bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; et que si la
+société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices, commet des
+erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en devenons
+responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons dans
+notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux nous a
+préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui parfois les
+réduisent à un abaissement moral que nous aurions peut-être subi comme
+eux si nous avions été à leur place, mais qui, d'autres fois,
+développent en eux des vertus dont nous n'aurions peut-être pas été
+capables. C'est aussi un sentiment de fraternité dans la souffrance,
+la faiblesse et l'ignorance communes à tous les hommes, riches ou
+pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point laisser décroître,
+par notre faute, la somme de vertus indispensable à la vie de
+l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire tout ce
+qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher s'il ne
+subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par leur
+triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité morale, de
+préserver ces germes et de les faire fructifier; bref, d'«élever» les
+malheureux par la manière dont on leur tend la main.
+
+Ils vous accorderont peu à peu leur confiance, s'ils sentent en vous
+une fraternelle pensée et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux
+ni d'une essence supérieure. En étant très simples et très francs; en
+y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; en les traitant comme des
+hommes; en respectant d'avance--sans vains discours, mais par votre
+façon d'être--la dignité que vous leur supposez, vous la ferez
+renaître en eux. Des conseils, des recommandations, des services
+plutôt que des aumônes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le
+secours matériel et l'empêche d'être humiliant, voilà la vérité. Vous
+l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner à votre
+charité implique que vous regardez le pauvre comme étant moralement
+votre égal et comme n'étant pas incapable de le devenir même
+socialement. Dès lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le
+répète, est délicat dans la pratique, demande de la patience, de la
+finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne
+volonté et un bon coeur.
+
+Vous en serez récompensés, soyez-en sûrs. L'esprit de votre société
+est excellent: il n'a rien d'étroit, rien d'administratif ni de
+formaliste. Il respecte votre liberté et vous excite même à en user:
+il développe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si
+vous étiez des Anglo-Saxons. Votre oeuvre vous fait mieux connaître la
+vie et les hommes. En sorte que la charité, comme vous l'entendez, non
+seulement sauve et élève les autres, mais vous améliore vous-mêmes et
+vous fortifie; que c'est à vous-mêmes aussi que vous la faites, et que
+vous êtes les obligés de vos obligés.
+
+Je suis étonné des propos édifiants que je vous ai tenus, et j'en
+éprouve quelque pudeur, car mes paroles valent évidemment mieux que
+moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en les
+prononçant, puisque je vous ai prévenus que ce que j'exprimerais ici,
+ce seraient vos propres pensées.
+
+
+
+
+ Au Gymnase: _Les Transatlantiques_, comédie en quatre actes,
+ de M. Abel Hermant.--À la Comédie-Française: _Catherine_,
+ comédie en quatre actes, de M. Henri Lavedan.--Aux Variétés:
+ _Nouveau Jeu_, comédie en sept tableaux, de M. Henri
+ Lavedan.--À la Renaissance: _L'Affranchie_, comédie en trois
+ actes, de M. Maurice Donnay.
+
+
+Oui, j'en serais persuadé depuis quinze jours si je ne l'avais été
+déjà auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et
+«l'application de la doctrine évolutive à l'histoire de la littérature
+et de l'art» est presque seule «capable de communiquer au jugement
+critique une valeur vraiment objective»[5]. Je voudrais donc, de bon
+coeur, juger d'après cette méthode les comédies que ce dernier mois
+nous a apportées. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques
+difficultés. Le XVIIIe siècle a eu des douzaines d'auteurs
+dramatiques, qui ont écrit des centaines de pièces. Or je ne pense pas
+que la méthode évolutive et la critique impersonnelle puissent
+retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni
+plus d'une vingtaine de ces ouvrages.--C'est par centaines que le
+XIXe siècle compte ses dramaturges, et c'est par milliers qu'il compte
+leurs comédies. L'éloignement permet sans doute d'en faire le triage
+pour la période antérieure à 1870, de discerner tout en gros celles
+par qui s'est faite l'évolution du théâtre, et de dessiner
+sommairement la «courbe» de cette évolution. Mais quel moyen
+avons-nous de connaître la valeur historique des comédies du dernier
+mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire
+littéraire, ou même si elles y occuperont une place?
+
+ [Note 5: M. Brunetière.]
+
+Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destinée à
+«marquer une date» (et je vous ai déjà dit qu'il y avait eu des
+chefs-d'oeuvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la
+valeur intrinsèque des _Transatlantiques_, de _Catherine_, du _Nouveau
+Jeu_, de _l'Affranchie_ et de _Paméla_, et d'en faire une critique qui
+soit véritablement «impersonnelle» et «objective»? Ces oeuvres sont
+trop près de moi pour cela. L'esprit et la sensibilité qui s'y
+rencontrent sont trop «miens», j'entends qu'ils sont trop l'esprit et
+la sensibilité d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y
+complaire, soit de m'en défendre avec un zèle excessif.--Et ce n'est
+pas tout. Supposez qu'un critique, ayant à parler des auteurs
+dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amitié ou
+de camaraderie. Sera-t-il libre, même en s'y efforçant? ou, s'il s'y
+efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop molle dans une
+défiance trop inquiète et trop armée? Et le dessein d'être stoïque
+contre un ami ne peut-il pas être aussi une cause d'erreur?
+
+Il reste que je «juge», si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq
+dernières productions de notre art dramatique d'une manière toute
+subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas
+glorieux, mais c'est tout ce que je puis.
+
+Il n'y a peut-être de critique digne de ce nom que celle qui a pour
+objet des oeuvres suffisamment éloignées de nous et dont nous sommes
+personnellement détachés. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez
+vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations
+que soutiennent entre elles les oeuvres particulières. La critique au
+jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la
+critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et
+c'est très bien ainsi. À considérer dans quel rapport numérique sont
+les oeuvres significatives et durables avec celles (souvent
+charmantes) que négligeront les historiens de la littérature, on voit
+que cette critique écrite sur le sable ne convient pas mal à des
+comédies dont si peu paraîtront un jour gravées sur l'airain.
+
+Après cela, ce n'est pas nécessairement juger de travers que de juger
+d'après son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous
+valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilité: il
+dépend aussi un peu de notre raison, de notre goût, de notre
+expérience, même des dispositions et habitudes de notre conscience
+morale. Un esprit «bien fait» (je sais d'ailleurs ce que cette
+épithète sous-entend de postulats et qu'on ne peut écrire une ligne
+sans affirmer quantité de choses) ne saurait prendre un plaisir
+complet et sans mélange à une pièce qui, par exemple, n'est pas
+harmonieuse et mêle deux genres distincts et contraires;--à une pièce
+mal composée et qui, après l'exposition, s'en va visiblement au
+hasard;--à une pièce sur la vérité et la qualité morale de laquelle
+l'auteur paraît s'être mépris;--à une pièce où la prétention vertueuse
+du dénouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle
+qu'elle nous a auparavant donnée;--à une pièce encore où l'action est
+réduite à un tel _minimum_ que les conditions essentielles et
+naturelles de l'art dramatique y semblent presque méconnues, etc. Et
+ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine
+qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'opposé,
+comme on le croit communément. Elle peut, quelquefois et de très loin,
+lui préparer sa besogne, en commençant pour elle, modestement, le
+triage des oeuvres.
+
+
+M. Abel Hermant était, certes, de force à écrire la comédie du grand
+mariage franco-américain. Cette comédie, il l'a commencée; il a même
+fait, et très bien fait, quelques-unes des scènes qu'elle comporte.
+Le jeune duc de Tiercé, ayant épousé pour ses dollars la fille d'un
+Yankee milliardaire, est puni, et très logiquement, de sa
+prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continué d'entretenir
+sa maîtresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau
+criblé de dettes, le beau-père, Jerry Shaw, vient remettre les choses
+en ordre. Il tient à son gendre ce discours plein de sens: «Le mari
+est celui qui «fait de l'argent», comme nous disons, pour subvenir aux
+besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est
+votre femme qui «fait de l'argent» pour vous. Vous êtes donc la femme,
+la petite femme. Par suite, vous devez la fidélité à ma fille, qui est
+le mari puisqu'elle a la fortune. Ça n'empêche pas que vous ne soyez
+gentil, très gentil...» Et, tout en lui parlant, il lui tapote les
+joues comme à une petite femme, en effet; et il apparaît ici que le
+jeune duc est qualifié et traité, fort exactement, comme il le mérite.
+
+Très bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la
+nôtre, et les surprises et malentendus qui en résultent. Jerry Shaw
+réduit d'un million à 300.000 francs la créance des usuriers de son
+gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet
+arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donné sa
+signature. Et sans doute ce raffinement de probité est beau: mais où
+étaient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour
+des plaisirs extra-conjugaux, un argent qu'il savait bien ne pouvoir
+jamais rembourser lui-même? Ainsi éclate ce qu'il y a d'artifice et de
+vanité dans la conception de l'«honneur» aristocratique quand il se
+sépare de la simple honnêteté, et ce que cette conception a
+d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un marchand américain.
+
+Très vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille
+de son pays. Elle approuve son père; et, quand le duc lui rapporte
+avec indignation comment Jerry a maté le syndicat des usuriers: «Vous
+croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle?
+Vous attendez «le coup du _Gendre de Monsieur Poirier_»? Eh bien, non,
+mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laissé
+comprendre.» Mais tout de même, dans le fond, elle sent ce qui lui
+fait défaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui
+manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'ancienneté des noms et des
+souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et
+les façons d'être qui sont liées à cette ancienneté. Et ce respect est
+bien celui qu'on a pour les choses qu'on achète: il est mêlé de
+quelque secrète mésestime. On respecte ces choses-là, parce qu'on les
+paye très cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu
+au-dessous de soi.
+
+Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mépris et
+d'émerveillement, qu'inspire à l'Américain Jerry ce futile Paris,
+ville de joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est une scène
+où la grâce de Paris, tout simplement incarnée dans une fille galante
+qui n'est pas bête, touche décidément le Yankee positif et
+péremptoire; où il balbutie des paroles de désir qui jamais auparavant
+n'étaient montées à ses lèvres rases; et où il abdique et se fait
+humble, ou presque, devant la volupté du vieux monde. Et cela est
+exquis.
+
+Bref, les _Transatlantiques_ sont pleins de fragments de comédie
+sérieuse et quelquefois profonde. Par malheur ces fragments précieux
+sont noyés, emportés dans un flot tumultueux d'opérette. L'entrée de
+la tribu des Shaw dans le salon des Tiercé ressemble à une invasion de
+Peaux-Rouges. Cela continue pendant trois actes; et cela, il faut le
+dire, est d'un amusement extraordinaire; même, sous l'outrance
+exaspérée de la bouffonnerie, un peu de vérité transparaît encore çà
+et là; on devine que l'auteur a voulu signifier que, en dépit de M.
+Demolins et de moi-même, quelque chose d'irréductible s'oppose à ce
+que nous soyons jamais des Anglo-Saxons, quelque chose d'intime et de
+séculaire qui est heurté, bousculé, offensé par ce qu'on sent de
+brutal et d'insociable dans ces pétarades de l'individualisme et dans
+ces excessives énergies transatlantiques,--et enfin par l'impudeur de
+ces «flirts», la pudeur étant mieux comprise, malgré tout, par le
+vieux peuple corrompu que nous sommes.--Mais, tout cela, M. Hermant
+le signifie avec trop de violence, et par des traits d'une convention
+par trop folle. Si bien que, lorsqu'il sort de l'opérette pour rentrer
+dans la comédie et redevient sérieux pour réconcilier tant bien que
+mal le duc et la duchesse, nous n'y sommes plus du tout. Cette pièce,
+où abondent l'observation la plus fine et l'imagination la plus farce,
+souffre de la plus déconcertante duplicité de ton. C'est là son seul
+défaut; mais il est, j'en ai peur, rédhibitoire.
+
+
+M. Henri Lavedan a fait un tour de force charmant. Il nous a donné,
+dans la même quinzaine, _Catherine_ et le _Nouveau Jeu_, c'est-à-dire
+la comédie la plus effrontément attendrissante et vertueuse, et la
+plus effrontée peinture de mauvaises moeurs amusantes. Et le plus
+fort, c'est que, dans l'une et l'autre entreprise (j'en suis persuadé
+pour ma part), il a été également sincère; j'entends qu'il a également
+suivi son goût et contenté son coeur et son esprit. Car il y a chez
+lui un fonds de candeur intacte, une âme «vieille France», des restes
+sérieux de bons principes, d'éducation religieuse et provinciale, un
+penchant aux attendrissements honnêtes, et qui ne craint même pas un
+rien de banalité, tant il est certain de sauver tout par la grâce.
+Mais en même temps M. Lavedan est un observateur pittoresque, aigu,
+hardi, et qui se grise volontiers de sa propre hardiesse; un
+moraliste hanté de la peur que quelque autre moraliste n'aille encore
+plus loin que lui dans la peinture du vice contemporain et ne paraisse
+donc encore plus moral. Et c'est l'homme sensible et bon qui a fait
+_Catherine_, et, c'est le satirique un peu fiévreux qui a fait le
+_Nouveau Jeu_: mais les intentions de celui-ci égalent en pureté les
+intentions de celui-là; et tous deux font bien un seul et même homme.
+
+Tout ce qui pouvait le mieux charmer l'âme enfantine du public, et
+aussi tout ce qui était le plus propre à arracher du coeur soulagé des
+«honnêtes gens» le fameux: «Ouf!» que provoqua jadis _l'Abbé
+Constantin_, tout ce qu'il y a de Berquin dans Jules Sandeau, de
+Bouilly dans Octave Feuillet, et de Mme de Genlis dans Émile Augier,
+M. Lavedan l'a résolument fourré dans _Catherine_, en y ajoutant
+encore du sien. Il n'a pas été chercher loin son sujet. Il a
+simplement transporté dans un décor d'à présent le conte éternellement
+aimable du roi qui épouse une bergère pour sa vertu. Le petit duc de
+Coutras, jeune homme à la fois vertueux et passionné, s'est mis à
+adorer la maîtresse de piano de sa soeur, Mlle Catherine Vallon. Il
+dit à sa mère: «Je veux l'épouser.» La bonne duchesse fait quelques
+objections, qu'elle est ravie de voir repousser par l'impétueux jeune
+homme, et dit: «Tu as raison, j'irai moi-même demander la main de Mlle
+Catherine.»--Puis, c'est l'intérieur pauvre et décent des Vallon: le
+père Vallon, bonhomme à longs cheveux, naïf et timide, organiste à
+Saint-Séverin; la petite soeur poitrinaire qui fait des abat-jour; et
+la bonne Catherine qui, presque dans le même moment, pioche son piano,
+coud à la machine, réconforte son père, aide sa petite soeur, et fait
+le pensum de l'aîné de ses petits frères: immuablement souriante,
+comme l'automate même de la vertu. Puis, c'est l'entrée de la
+duchesse, l'effarement du bon organiste, la demande en mariage... et
+le refus de Catherine.
+
+Mais voilà le malheur. Si Catherine refuse, ce n'est pas du tout parce
+qu'elle est une fille raisonnable, je veux dire une fille à qui l'idée
+ne serait jamais venue d'aimer un duc (car, outre que, dans la
+réalité, l'occasion en est si rare que ce n'est pas la peine d'en
+parler, ces idées-là ne viennent que quand on le veut bien). Non,
+c'est que Catherine, un peu auparavant, a engagé sa foi à un brave
+garçon, Georges Mantel, qui l'aime depuis longtemps, pour qui elle a
+de l'estime et de l'amitié, et dont les six mille francs
+d'appointements sauveraient la famille Vallon.
+
+Ici apparaît un des plus graves inconvénients du «romanesque», qui,
+étant une déformation optimiste du monde réel, ne peut absolument pas
+souffrir que la vertu soit longtemps malheureuse, et qui, dans son
+désir de la récompenser, ne s'aperçoit pas toujours qu'il lui
+communique trop à elle-même ce besoin de récompense et qu'il lui ôte
+quelques-unes des marques auxquelles précisément on la reconnaît. Si
+Catherine redemandait simplement à Mantel sa parole, elle ne serait
+pas héroïque, mais du moins elle serait franche. Au lieu de cela, elle
+lui dit (avec des façons, je le sais, et comme si cela lui échappait):
+«Le duc demande ma main. Je suis forcée d'avouer que je l'aime, mais
+j'ai refusé, car vous avez ma promesse.» Elle dit cela, sachant bien
+ce que répondra le pauvre garçon, et elle se laisse parfaitement
+dégager par lui, et elle se résigne assez vite à écrire, sous ses
+yeux, le «oui» qui la fait duchesse et millionnaire. Bref, elle
+escompte et exploite la magnanimité de son ami, tout en prétendant
+garder elle-même les apparences de la générosité dans le moment où
+elle est le moins généreuse... Elle est hypocrite et faible,--avec
+circonstances atténuantes, je ne l'ignore pas,--mais elle l'est enfin;
+et ce qui me choque, c'est que l'auteur n'a vraiment pas assez l'air
+de s'en douter.
+
+Hormis cette inadvertance, les deux premiers actes de _Catherine_
+forment une moderne berquinade jolie et harmonieuse. Mais il faut
+poursuivre, et il semble que l'auteur ait éprouvé, ici, quelque
+embarras.
+
+On a dit: «Il fallait nous montrer les difficultés que trouve
+l'institutrice devenue duchesse à s'adapter à son nouveau milieu, les
+fautes qu'elle commet contre le protocole mondain, les luttes qu'elle
+a à soutenir contre les belles dames du faubourg, etc.» À la bonne
+heure; mais c'était sortir du pays bleu, c'était rentrer dans la
+réalité: et quelle figure eût faite alors l'innocente idylle du
+commencement? Ce conte, nous n'y croyons pas: car, des mésalliances de
+cette force, on a pu en voir, quelquefois, qui étaient l'ouvrage du
+vice; de la vertu, jamais. Nous ne croyons pas, dis-je, à ce conte de
+ma mère l'Oie, mais nous l'aimons. À une condition pourtant: c'est
+qu'il restera bien un conte. Celui-là ne comporte d'autre suite que:
+«Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» L'histoire de la
+bergère épousée par le roi est finie lorsque le roi a épousé la
+bergère.
+
+Voici toutefois ce qu'a ajouté M. Lavedan, parce qu'il se croyait
+obligé d'ajouter quelque chose. Quand le rideau se relève (six mois
+après), le jeune duc de Coutras paraît déjà détaché de sa femme. Il
+lui reproche, notamment, de ne pas savoir monter à cheval, de ne pas
+avoir assez l'air d'une duchesse, et de le tutoyer devant les
+étrangers; et l'on s'étonne que l'intelligente «largeur de vues» et,
+si je puis dire, l'antisnobisme de ce gentilhomme philosophe aient si
+peu survécu à son mariage. Il reproche aussi à Catherine la vulgarité
+du papa Vallon et l'indiscrétion turbulente des petits frères; et l'on
+s'étonne que la prudente et fine jeune fille des deux premiers actes
+ait commis cette erreur, d'installer toute sa tribu au château. On
+nous a changé notre roi et notre bergère. Horreur! ils ne sont donc
+pas parfaits? Et, là-dessus, voilà qu'une jeune parente du petit duc,
+Hélène de Grisolles, dont il est aimé depuis longtemps et qu'il n'a
+pas su deviner, se décide à lui faire sa déclaration en face, avec
+l'ardente brutalité de Julia de Trécoeur ou de Gotte des Trembles;
+elle tombe dans ses bras qu'il referme poliment sur elle, et Catherine
+les surprend dans cette attitude... En vain son mari, soudainement
+repentant, essaye de la retenir. «Je m'en vais, dit-elle. Une autre
+femme pourrait pardonner: moi, je ne puis pas; car on me soupçonnerait
+toujours d'avoir voulu rester duchesse et millionnaire.» À quoi il n'y
+a rien à répondre.--Ce seul trait excepté, l'aventure des deux
+derniers actes pourrait servir de suite à n'importe quel autre mariage
+aussi convenablement qu'à celui du jeune duc indépendant et de la sage
+institutrice.
+
+C'est le vertueux Georges Mantel qui arrangera tout. C'est lui,
+finalement, le héros du drame. Appelé par Catherine, il accourt exprès
+pour être sublime et pour se sacrifier de nouveau, non sans une
+emphase bien permise. D'abord bousculé par le duc, il dit à peu près:
+«J'aimais Catherine, et je vous l'ai donnée. Ce premier sacrifice me
+donne le droit de commander ici, et de disposer d'elle par une seconde
+immolation. Je lui ordonne de se réconcilier avec vous.» Ah! vous
+voulez de la vertu? Eh bien, en voilà! Catherine obéit, et le duc
+serre respectueusement la main de l'indiscret et héroïque Mantel. La
+scène, en soi, a quelque grandeur. Pourquoi faut-il que je croie si
+faiblement à l'histoire qu'elle conclut? Encore y croirais-je, si les
+personnages étaient habillés comme dans les _Deux Billets_ ou dans le
+_Bon Père_ de Florian: mais que ces jaquettes me gênent!
+
+Le succès de _Catherine_ a été éclatant.
+
+Encore plus éclatant, le succès du _Nouveau Jeu_, qui est le contraire
+de _Catherine_ et qui est pourtant, à certains égards, la même chose.
+
+Car, si les personnages de _Catherine_ étaient un peu les fantoches
+aimables de la vertu, les personnages du _Nouveau Jeu_ sont comme les
+polichinelles du vice «chic», du plaisir enragé, de l'irrespect et de
+la blague; et, selon la fantaisie, attendrie ou ironique, de M.
+Lavedan, ceux-ci et ceux-là semblent s'éloigner également, quoiqu'en
+sens contraire, de «l'humble vérité». Mais, je l'avoue, le _Nouveau
+Jeu_ me plaît davantage, et me plaît même infiniment. Ici d'abord,
+l'action, très simple, est bien ordonnée et forme un tout. Puis, la
+joyeuse outrance des types laisse encore voir les attaches qu'ils
+gardent avec la réalité. Ce n'est, en somme, que le monde de
+_Viveurs_, un peu plus agité et épileptique. M. Henri Lavedan n'a fait
+qu'exagérer jusqu'à la plus intense bouffonnerie la démarche
+capricante des images qui traversent ces faibles cerveaux, leur
+inconscience, l'incohérence de leurs associations d'idées, l'imprévu
+de leurs impulsions, rapides, irrésistibles et courtes comme celles
+des singes.
+
+Le «nouveau jeu» est de tous les temps. Il y avait dans presque
+toutes les comédies romanesques du second Empire, un Desgenais qui le
+définissait avec indignation: «Ah! vous allez bien, vous autres!... La
+vertu? Vieux mot! La famille? Préjugé! La patrie? Rengaine!...» Vous
+reconnaissez le thème. Le nouveau jeu est simplement le nihilisme
+moral. Mais il n'est pas toujours tel qu'on le doive prendre au
+tragique. Il peut y avoir des ahuris, des jocrisses et des bouffons du
+nihilisme, qui est, à vrai dire, un bien gros mot pour eux. L'art de
+M. Lavedan, c'est d'avoir rendu leur néant prodigieusement amusant et
+gai, et d'avoir, dans leur vide profond, fait craquer et pétiller de
+fugitifs et fantasques feux d'artifice.
+
+Pour cela, il leur a prêté une langue qu'il a en partie inventée; et
+c'est peut être là le mérite le plus rare de sa pièce. L'origine de
+cette langue, c'est l'argot du boulevard, des cercles et aussi de
+beaucoup de salons, cet argot recueilli, il y a quinze ans, par Gyp,
+l'étonnante rénovatrice du genre «Vie parisienne». Mais, au lieu que,
+dans la réalité, ils se contenteraient d'user docilement des quelques
+locutions colorées et canailles qu'ils ont apprises, les personnages
+du _Nouveau Jeu_ en trouvent continuellement d'inédites; et leur
+langage est comme un tissu de métaphores cocasses, de synecdoches
+débraillées, et de familières et violentes hypotyposes. Et Costard,
+Labosse, Bobette et les autres nous apparaissent ainsi comme des
+façons de poètes burlesques.
+
+C'est ce langage, outré, convenu, mais d'un pittoresque et d'un
+mouvement extraordinaires, et ce sont les innombrables sautes de
+sentiments et d'idées que ce langage exprime, qui font l'intérêt de la
+simple et folle aventure de Paul Costard. Joignez-y un renversement
+presque continuel des rapports normaux entre les personnages,--lesquels
+sont tous de joyeux «hors-la-loi», et dont la psychologie fait exprès
+d'être souvent à rebours de toutes les prévisions des psychologues
+assermentés.--La jeune fille de bonne bourgeoisie que Paul Costard se
+décide subitement à épouser, c'est aux Folies-Bergère qu'il l'a
+rencontrée. Lorsqu'il en fait part à sa mère, c'est à une heure du
+matin, près de la table où traînent les restes d'un souper, et pendant
+que sa maîtresse attend dans le cabinet de toilette. Et le projet
+paraît tout à fait drôle à cette bonne mère aux cheveux rouges,
+«gobée» de Bobette qui un jour, étant malade, a reçu d'elle un panier
+de vin.--Or, le lendemain, venu chez Labosse pour faire sa demande,
+qui est instantanément accueillie, Costard reconnaît dans son futur
+beau-père le vieux monsieur avec qui il a fraternisé l'autre nuit,
+chez Baratte, à quatre heures du matin: et de se taper sur le ventre,
+et de se rouler de rire, tant «elle leur semble bonne».--Peu de mois
+après, l'idée d'être trompé par sa femme amuse tellement Costard, que
+Bobette ne peut se tenir de lui apprendre que «ça y est» en effet.
+«Tiens! vous ne riez plus»? dit-elle. «Attends que ça vienne»,
+répond-il. Et ça vient. Et il est vraiment «très bien» dans la scène
+où, son petit chien sur le bras, il fait constater le «flagrant délit»
+de sa femme: mais celle-ci est mieux encore lorsqu'elle ôte son
+corsage, dont les manches la gênent, pour remettre son chapeau, et se
+fourre ensuite, par pudeur, dans le lit de la chambre garnie. Joignez
+que Costard ne lui cède en rien quand, surpris à son tour en compagnie
+de Bobette, il offre le champagne au commissaire et déclare qu'il ne
+s'est jamais tant amusé. Tout cela, relevé par l'imprévu bariolé des
+propos, est d'une démence à quoi rien ne résiste.
+
+Démence très attentive dans le fond. La suite des «mouvements d'âme»
+de Paul Costard est extravagante, mais vraie. À un moment, il raconte
+«la plus forte émotion de sa vie». C'était un soir où, ayant «plaqué»
+une petite amie, il était venu chercher l'apaisement aux
+Folies-Bergère. Il y vit «sept étalons de l'Ukraine» présentés en
+liberté. Ces noirs coursiers balançaient lentement leurs têtes
+surmontées de panaches noirs, ce pendant que l'orchestre jouait une
+musique solennelle. Et cette musique, ces panaches de corbillard...
+Paul Costard sentit quelque chose pleurer dans son coeur. De même,
+après la constatation parallèle des deux flagrants délits, Costard,
+abandonné par Bobette, et, là-dessus, ayant lu par hasard _Paul et
+Virginie_, n'est pas très loin de croire à l'immortalité de l'âme.
+Pourquoi non? Que, dans un moment de détresse sentimentale, les
+chevaux noirs et les cuivres imposants des Folies-Bergère l'aient fait
+songer à la mort; que, dans une autre heure mélancolique, la symétrie
+des deux flagrants délits lui ait paru vaguement providentielle et
+l'ait rendu vaguement spiritualiste... c'est saugrenu, mais plausible;
+nous connaissons cela; c'est, après tout, d'impressions analogues que
+sont sorties les _Nuits_ et l'_Espoir en Dieu_; et il y a donc, dans
+Paul Costard, un Musset qui s'ignore; un Musset «loufoque», pour
+parler sa langue.
+
+C'est cette démence qui sauve ce que certaines scènes du _Nouveau Jeu_
+ont d'extrêmement osé. Lorsque dans la chambre de Bobette, au petit
+jour, Costard raconte à son amie dans quelles circonstances il a
+«pincé» sa femme, et que, durant dix minutes, charmée par ce récit,
+Bobette, en chemise de nuit, fait des sauts de carpe parmi le désordre
+des draps et des couvertures, ce tableau d'extrême intimité nous
+effarerait peut-être un peu, si nous ne nous souvenions que nous
+sommes à Guignol et que nous assistons aux ébats de deux marionnettes.
+Et puis, l'auteur de _Catherine_ s'est si bien mis en règle avec la
+vertu qu'on lui peut passer quelques licences.
+
+D'ailleurs, fidèle à son devoir, le moraliste convaincu qui cohabite,
+chez M. Lavedan, avec le satirique audacieux, surgit au dénouement.
+Les personnages, calmés, défilent devant le juge d'instruction, qui
+paternellement les sermonne; et Bobette, avec l'autorité de
+l'expérience, donne l'explication de la comédie. Le «nouveau jeu»,
+c'est une gourme qu'on jette, et cela ne tire pas à conséquence. On
+s'aperçoit un jour que la règle a du bon. Costard finira dans la peau
+d'un bourgeois correct, respectueux des convenances et même des
+préjugés, et Bobette, vieillie, sera une bonne dame qui invitera son
+curé et rendra le pain bénit.--À vrai dire, tout cela n'est pas sûr:
+témoin Labosse, demeuré polichinelle jusque dans un âge avancé. Puis,
+on ne voit pas assez si l'auteur est ironique dans cette conclusion
+même, et s'il se rend bien compte que Costard et Bobette, «rangés» de
+la façon qu'il dit, vaudront moins qu'ils ne valaient, puisque passer
+du nouveau jeu au vieux jeu, ce sera, pour eux, passer du cynisme
+ingénu à l'hypocrisie.--Mais surtout ce dernier acte est si inutile!
+Et _Catherine_ suffisait si bien à nous garantir la moralité de
+l'auteur!
+
+
+M. Maurice Donnay a diverses originalités, toutes rares. Il me semble
+d'abord qu'il est le seul de sa bande qui écrive encore plus pour son
+plaisir que pour celui des autres; et que cet esprit, qui plaît si
+naturellement, ne sacrifie que peu, si l'on y regarde de près, au
+désir de plaire. Ne vous y trompez pas, dans ses trois comédies
+psychologiques, ce «charmeur» est un réaliste très ingénu: je sens en
+lui un très sincère et presque intransigeant amour de la vérité, et
+une horreur des «ficelles», où il y a du défi et de la candeur. Son
+dialogue est unique. Si vous lisez ses pièces imprimées (j'excepte,
+bien entendu, _Lysistrata_), vous verrez que ce dialogue est ce qu'on
+a fait, au théâtre, de plus approchant, par le mouvement et la
+syntaxe, du style de la conversation. Pas une phrase «écrite»; jamais
+on n'a plus subtilement usé de la syllepse, de l'ellipse, ni de
+l'anacoluthe. Et cette familiarité n'est jamais plate; cela est ailé,
+fluide, et, d'autres fois, d'une couleur délicieuse. Car ce réaliste
+est un poète. Il fait beaucoup songer, par sa grâce, au Meilhac de la
+_Petite Marquise_, de la _Cigale_, de _Ma Camarade_,--avec, si vous
+voulez, une langueur plus chaude ou un pittoresque plus aigu: ce qui
+veut peut-être seulement dire qu'il est d'aujourd'hui.
+
+Cette fois (dans _l'Affranchie_), il faut avouer que M. Maurice Donnay
+s'est laissé un peu égarer par sa chimère d'une comédie exactement
+ressemblante à la vie; d'une comédie où il n'arrive, extérieurement,
+presque rien et où les principaux événements sont les sentiments des
+personnages; d'une comédie absolument simple, plus simple encore,
+quant à la fable, que _Bérénice_ ou _Amants_ (cette _Bérénicette_).
+C'est un nouvel épisode de l'histoire éternelle des amants. Dans la
+première pièce amoureuse de M. Donnay, les amants se quittaient sans
+mensonge. Dans la _Douloureuse_, ils étaient séparés par un mensonge
+réciproque. Dans l'_Affranchie_, l'amant souffre moins d'un mensonge
+précis de sa maîtresse que de la découverte qu'il fait de son habitude
+de mentir, et il se débat moins contre tel ou tel mensonge que contre
+une menteuse.--Mais comme cette menteuse presque involontaire est une
+femme qui aime, cela forme quelque chose d'extrêmement complexe et
+embrouillé, qui demeure mal connu de celle même qui ment et de celui à
+qui elle ment; quelque chose enfin de trop fuyant et de trop
+insaisissable pour être proprement dramatique. C'est du moins mon
+impression.
+
+Voici les faits. Roger Chambrun est l'amant d'Antonia de Maldère, une
+dame libre, riche, de condition sociale un peu indécise. Roger a pour
+marotte la loyauté en amour. «Tu es libre, dit-il à Antonia; et, le
+jour où tu ne m'aimeras plus, dis-le-moi franchement; je ne te ferai
+aucun reproche. Pourquoi mentir, et souffrir ou faire souffrir
+inutilement?» Roger est sans doute naïf de croire, ou que cette
+franchise est possible, ou qu'elle supprimerait la souffrance, ou que
+l'on connaît toujours le moment où l'on a cessé d'aimer. Mais les gens
+les plus spirituels peuvent avoir de ces naïvetés.
+
+Or, au premier acte, Antonia ment à Roger, en lui faisant un récit
+arrangé de sa vie, et en lui contant qu'elle est veuve, alors qu'elle
+est divorcée et qu'elle a été chassée par son mari.--Au deuxième acte,
+Roger découvre ce premier mensonge, et Antonia lui en fait un second à
+propos d'une photographie d'un de leurs amis, Pierre Lestang.--Au
+troisième acte, Roger découvre ce second mensonge et que, dans
+l'entr'acte, Antonia est devenue la maîtresse de Pierre. Il lui dit
+son fait; elle lui jure qu'elle n'a pas cessé de l'aimer; elle lui
+avoue, avec les apparences d'une horrible franchise, qu'elle s'est
+donnée à Pierre par une curiosité perverse et inepte: mais Roger ne la
+croit plus; il est plus irrité encore de ce perpétuel et inextricable
+mensonge que de la trahison elle-même; et, Antonia étant tombée à la
+renverse sur un canapé, il sonne sa gouvernante et dit: «Soignez
+madame; elle est _peut-être_ évanouie.»
+
+Ce «peut-être» est le mot final; et le malheur, c'est qu'il pèse sur
+toute la pièce.--Lorsque Antonia, à Venise, au clair de lune,
+improvisait une version romanesque et avantageuse de son passé, elle
+ne s'apercevait peut-être pas qu'elle mentait; ou, ce qu'elle en
+faisait, c'était pour plaire à son amant, et c'était peut-être moins
+par vanité ou par ruse que par amour. Lorsqu'elle s'est livrée à
+Pierre Lestang pour savoir comment était fait un homme à qui sa
+maîtresse a naguère logé une balle dans la tête, peut-être se
+méprisait-elle elle-même; peut-être aimait-elle toujours Roger, comme
+elle l'assure; et les lettres si enflammées et si tendres qu'elle lui
+écrivait étaient peut-être sincères. Et elle sera peut-être désespérée
+si Roger l'abandonne. Le cas d'Antonia est vrai. Il est très vrai
+qu'elle ignore, sur elle-même, la vérité. Il est très vrai que
+beaucoup de femmes, et quelques hommes pareillement, ne savent rien de
+l'arrière-fond de leurs âmes, ni s'ils aiment, ni qui ils aiment, ni
+comment et dans quel degré, ni s'ils mentent, ni pourquoi ils mentent.
+Mais le public, lui, veut savoir. Il veut voir clair, même où la
+vérité veut qu'il ne fasse pas clair. Il ne se laisse pas congédier
+sur un «peut-être». C'est aussi bête que cela; et c'est pour cette
+raison que _l'Affranchie_ a finalement déconcerté la foule, en dépit
+du talent de l'auteur, qui n'a pas diminué; en dépit du rôle adorable
+de Juliette, soeur de la petite Alice Doré de _Sapho_, mais moins
+«brebis»; en dépit du _five o'clock_ de perruches du deuxième acte, et
+des mots charmants, et des mots profonds, et de la psychologie
+pénétrante et souple, et de la grâce partout répandue.
+
+Notez que le sens même du titre reste incertain. Il signifie, je
+crois, que l'«affranchie» Antonia a conservé des habitudes d'esclave.
+Je ne saurais cependant l'affirmer.
+
+Mais est-ce que par hasard M. Maurice Donnay ne pourrait pas nous
+montrer un drame survenu dans un ménage régulier?
+
+
+
+
+ Au Vaudeville, _Paméla, marchande de frivolités_, comédie en
+ quatre actes et sept tableaux, de M. Victorien Sardou,--Au
+ Gymnase, _Mariage bourgeois_, comédie en quatre actes, de M.
+ Alfred Capus.
+
+
+_Paméla_ est une pièce de même genre que _Thermidor_ et _Madame
+Sans-Gêne_. Ce genre agréable et mêlé, moitié drame historique, moitié
+comédie d'intrigue, _Paméla_ n'en est pas le chef-d'oeuvre; mais c'est
+encore une pièce singulièrement ingénieuse.
+
+Il y a dans _Paméla_ deux endroits fort attendrissants. C'est d'abord
+quand Barras fait à une bande de jolies femmes la galanterie de les
+mener au Temple pour leur montrer le petit Louis XVII prisonnier. On
+sort l'enfant de sa chambre; les jolies dames s'apitoyent, le
+questionnent d'un ton suave de perruches charmées de «tenir une
+émotion». L'enfant, hâve, chétif, les genoux enflés, tout abruti par
+la souffrance, la maladie et la solitude,--trop bien peigné seulement,
+car nous sommes au théâtre,--garde un silence farouche. Si l'auteur
+s'en était tenu là, l'effet de cette apparition muette du petit martyr
+parmi ce carnaval de «merveilleuses» fût demeuré vraiment tragique.
+Mais il a craint de nous trop serrer le coeur. Il a donc voulu que
+cette bonne Paméla restât seule avec l'enfant. Elle le caresse, le
+débarbouille, l'apprivoise. Le petit, encouragé, demande des nouvelles
+de sa mère, comprend qu'elle est morte, sanglote et se pâme. Quel
+mauvais coeur résisterait à ce spectacle?
+
+L'autre endroit, c'est quand, le soir de l'enlèvement, le républicain
+Bergerin, l'amant de Paméla, découvre le petit roi dans le panier de
+blanchisseuse. Brutus va faire son devoir. Mais l'enfant royal,
+sommeillant à demi, lui jette ses deux bras au cou; et ce geste
+d'enfantine confiance désarme Brutus et fait subitement crouler, au
+choc d'un sentiment très simple de pitié humaine, toute son
+intransigeance abstraite et têtue. «Bah! dit-il, pour un enfant qu'on
+lui vole, la Nation n'en mourra pas!» Et il laisse Paméla porter le
+petit Louis aux conjurés qui l'attendent à l'entrée du souterrain...
+
+Le reste est rempli par l'histoire de la conspiration. C'est d'abord
+une matinée de Barras, avec beaucoup, presque trop de «couleur locale»
+et de détails anecdotiques artificieusement enfilés. Barras reçoit des
+policiers,--et quelques pots-de-vin,--puis Paméla, qui vient lui faire
+payer une note de Joséphine. Il interroge deux royalistes accusés de
+préparer l'évasion du petit roi, et les fait mettre en liberté: car il
+a son idée.--Puis, c'est la visite des merveilleuses au petit
+prisonnier.--Puis, c'est l'atelier de menuiserie où les conspirateurs,
+déguisés en ouvriers, ont creusé un souterrain qui aboutit à la cour
+de la prison. Tout est préparé pour l'enlèvement. Ils ont gagné les
+gardiens et la blanchisseuse du Temple; cette femme emportera l'enfant
+dans un panier de linge. Mais au dernier moment, effrayée, elle se
+dérobe: tout est perdu! La bonne Paméla s'offre à prendre sa place:
+tout est sauvé!
+
+Puis, c'est une fête chez Barras, car il faut varier et contraster les
+tableaux. Barras dit à Paméla: «Je sais tout»... et lui donne un
+laissez-passer qui lui permettra de pénétrer au Temple après l'heure
+où l'on ferme habituellement les portes. «À une condition, ajoute-t-il:
+c'est que l'enfant me sera remis.» (Il compte s'en servir, le cas
+échéant, pour traiter avec le comte de Provence.)--Paméla rencontre
+alors le farouche patriote Bergerin, son amant, qui a des soupçons et
+à qui elle finit par tout avouer. Embarras de Bergerin: s'il dénonce
+le complot, il livre sa maîtresse; s'il se tait, il trahit son devoir.
+Il s'arrête à cette solution: «Je serai ce soir au Temple.--J'y serai
+aussi!» dit Paméla.
+
+Ici, pour nous délasser de ce «sublime», un intermède tragi-comique.
+Les conspirateurs sont occupés, dans le souterrain, à donner les
+derniers coups de pioche... Ils savent qu'il y a parmi eux un traître,
+mais ignorent qui c'est. Là-dessus, une patrouille envahit le
+souterrain et arrête tout le monde. Le faux frère se trahit lui-même
+en montrant au chef sa carte de policier. On le ficelle avec soin. La
+patrouille était une fausse patrouille. Le «truc» est divertissant.--Vient
+alors le tableau de l'enlèvement, très adroitement aménagé et qui se
+termine, comme j'ai dit, par les deux bras du rejeton des tyrans
+autour du cou de Brutus.
+
+Et ça finit en opérette, de façon qu'il y en ait pour tous les goûts.
+Des paysans de théâtre, qui sont des conjurés, font la fenaison au
+bord de la Seine. Le petit roi, qu'on s'est bien gardé de remettre à
+Barras, repose dans une maison voisine. Barras, qui s'est imprudemment
+mis à sa poursuite, se voit soudainement entouré par les faux
+villageois armés d'engins champêtres. Il ne perd pas la tête et
+demande à présenter ses hommages à Sa Majesté Louis XVII. On amène
+l'enfant sur un brancard orné de feuillages et de fleurs, sorte de
+pavois rustique, et Barras lui baise respectueusement la main et
+l'assure de son dévouement profond, quoique éventuel...
+
+Voilà bien de la variété, bien de l'agrément, bien de l'esprit, bien
+de l'ingéniosité, et, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour plaire.
+D'où vient donc que _Paméla_ n'ait pas obtenu le succès étourdissant
+de _Madame Sans-Gêne_, ni même le succès de _Thermidor_? J'en
+entrevois trois ou quatre raisons.
+
+Il y avait dans _Thermidor_ plusieurs forts «clous»: le choeur des
+tricoteuses, le cantique des religieuses dans la charrette, la séance
+de la Convention,--sans compter, dans un ordre d'intérêt plus rare,
+l'admirable scène des dossiers. Les «clous» de _Paméla_ sont plus
+modestes.--Dans _Madame Sans-Gêne_ il y avait le premier Empire, et il
+y avait «Lui»! Le décor et les costumes de _Paméla_ sont moins nobles
+et moins magnifiques; et peut-être aussi que le Directoire est une
+période trop hybride et dont la description morale, même
+superficielle, comporte trop d'ironie pour que la foule y prenne un
+plaisir simple et sans mélange.
+
+Surtout la pièce elle-même est hybride. L'hypothèse de M. Sardou
+touchant l'évasion de Louis XVII fait que _Paméla_ n'est ni un drame
+historique, ni une fiction.
+
+Il est peut-être vrai, quoique indémontrable, que l'enfant royal ait
+été enlevé de son cachot; mais quelques curieux seuls y croient: la
+foule, prise en masse, n'y croit pas, et c'est sans doute ce qui la
+gêne ici. La défiance qu'elle a l'empêche de se laisser prendre aux
+entrailles. Elle pourrait s'émouvoir sur la délivrance d'un petit
+martyr qui s'appellerait Émile ou Victor et qui aurait été inventé par
+l'auteur. Mais, du moment que l'enfant dont on lui montre l'évasion
+s'appelle Louis XVII, elle résiste, parce qu'elle a idée que cette
+évasion n'a jamais eu lieu, et parce que Louis XVII, pour elle, c'est,
+essentiellement, l'enfant maltraité par le cordonnier Simon et mort de
+rachitisme au Temple. On est intéressé, mais peu touché, par le
+développement d'une hypothèse contre laquelle on était en garde
+d'avance. _Paméla_ manque à cette règle, tant de fois promulguée et
+établie par mon bon maître Sarcey, qu'une pièce historique ne doit
+pas trop contrarier les notions ou les préventions du public sur les
+événements et les personnages qu'on lui met sous les yeux. Si bien que
+_Paméla_, pour réussir complètement, aurait dû être précédée d'une
+campagne de presse et de conférences qui eût persuadé le public de la
+vérité ou de l'extrême vraisemblance de ce que l'auteur prétendait, si
+j'ose dire, lui faire avaler. Est-ce que je me trompe?...
+
+Mais ce n'est pas tout. Ce qui, dans _Paméla_, tient la plus grande
+place, ce n'est pas Louis XVII et son martyre (et j'avoue que ce
+spectacle, trop prolongé, de souffrances surtout physiques eût été
+vite intolérable), et ce ne sont pas non plus les personnes et les
+sentiments des conjurés: c'est la conspiration elle-même, vue par
+l'extérieur. Et les détails matériels, les épisodes et les péripéties
+de cette conspiration sont tels, qu'ils conviendraient presque tous à
+n'importe quelle autre conspiration où il s'agirait d'enlever un
+prisonnier politique. Toutes les scènes de l'atelier de menuiserie, de
+la fête chez Barras et du souterrain pourraient servir, très peu
+modifiées, pour d'autres pièces. On est amusé par les faits et gestes
+des conjurés, indépendamment de ce qu'ils pensent et de l'objet qu'ils
+poursuivent: et, dès lors, on est seulement amusé, rien de plus, et
+encore assez doucement. C'est comme qui dirait la conspiration «en
+soi», la conspiration «passe-partout».
+
+On est un peu déçu. Car on s'attendait à quelque drame du devoir et de
+la passion; on se figurait que l'essentiel de cette histoire, ce
+serait la lutte entre la sensible Paméla et son amant républicain.
+Mais cette lutte n'est qu'indiquée. Deux fois, chez Barras et au
+Temple, Paméla et Bergerin se trouvent en présence et font mine de
+s'expliquer. La rencontre pouvait être belle de ces deux amants,
+divisés entre eux et divisés contre eux-mêmes par des sentiments très
+vrais, très humains, très forts et peut-être également généreux.
+Bergerin pouvait aller beaucoup plus loin dans ce qu'il croit son
+devoir, être décidément romain et Cornélien. Et tous deux (mais
+peut-être n'eût-il pas été mauvais de nous convaincre davantage de la
+grandeur de leur amour mutuel) pouvaient avoir de beaux
+déchirements--et de beaux cris. Paméla en a quelques-uns, mais surtout
+des mots de théâtre, comme lorsqu'elle convie les femmes «au 14
+juillet des mères». Et Bergerin n'est qu'un Brutus de carton. Le
+mouvement du petit prince qui l'embrasse dans son demi-sommeil est une
+trouvaille charmante; mais les fureurs qui cèdent à ce baiser d'enfant
+étaient étrangement pâles et modérées, et le petit prince avait trop
+beau jeu.
+
+Ces deux rencontres de Bergerin et de Paméla, on dirait que M. Sardou
+les traite avec une sorte de négligence et d'ennui, et qu'elles ne le
+remuent lui-même que médiocrement. C'est comme si le grand dramaturge,
+pour avoir, dans sa vie, trop imaginé de ces situations violentes,
+trop développé de ces tragiques conflits, n'avait plus eu, cette fois,
+le courage de faire l'effort qu'il faut pour se mettre à la place de
+ses personnages, pour se congestionner consciencieusement sur leur
+cas, pour se représenter leurs émotions et trouver des phrases qui les
+expriment avec quelque précision et quelque force. Il y a, dans
+_Paméla_, comme un détachement fatigué à l'égard de ce qui est
+pourtant la partie la moins insignifiante de l'invention dramatique:
+les sentiments, les passions, les mouvements des âmes.
+
+La dextérité de M. Sardou reste d'ailleurs surprenante, et j'aime
+cette dextérité pour elle-même.--J'aurais voulu sans doute que la
+politique et les intrigues de Barras fussent un peu plus poussées (je
+songe à _Bertrand et Raton_ ou à _Rabagas_): tel qu'il est, néanmoins,
+le Barras de M. Sardou ne me déplaît point. C'est un fantoche, soit;
+mais beaucoup d'hommes de la Révolution ont peut-être été des
+fantoches, et je ne vois pas d'époque où la disproportion ait paru si
+grande entre les hommes et les événements. Et je garde un faible pour
+Paméla, figure facile, mais très bien venue, d'une gentillesse, d'une
+gaîté, d'une bravoure et d'une sensibilité si «bonnes filles».
+
+
+M. Alfred Capus continue de «s'affirmer» comme un réaliste de beaucoup
+d'esprit et de beaucoup d'observation à la fois, et comme le meilleur
+spécialiste que nous ayons de la «comédie de l'argent». Il connaît
+très bien le personnel de cette comédie-là, surtout le personnel
+inférieur, qui en est aussi le plus pittoresque: coulissiers marrons,
+agents de publicité, entrepreneurs d'affaires vagues, ou d'affaires
+précises, mais un peu osées. Dans _Mariage bourgeois_, Piégois,
+directeur de Casino,--ou tenancier de tripot, comme il s'appelle
+lui-même,--est un type singulièrement vivant de forban cordial et de
+canaille bon enfant, et qui mérite de rester dans la mémoire tout
+autant que le visionnaire Brignol, de _Brignol et sa fille_.
+
+Une «comédie de l'argent» est, naturellement, une comédie qui en fait
+voir la funeste puissance, et les lâchetés et les vilenies auxquelles
+l'argent plie les âmes. Elle est donc, d'une part, pessimiste et
+satirique. Mais, naturellement aussi,--et à moins d'un parti pris
+amer, comme celui de Lesage dans _Turcaret_,--l'auteur est amené à
+nous montrer, à côté des esclaves de l'argent, ceux qui échappent à
+son pouvoir, et par suite, à introduire dans sa comédie satirique une
+certaine dose d'optimisme et, volontiers, de romanesque. Cette dose me
+semble plus forte dans _Mariage bourgeois_ que dans les autres pièces
+de M. Capus.
+
+Par là, il tendrait à se rapprocher, quant au fond, d'Émile Augier.
+Mon Dieu, oui. Mais il est moins rigoriste, moins «ferme sur les
+principes», mieux instruit de la diversité des «morales»
+professionnelles ou individuelles, et de ce qu'il peut y avoir de
+relatif dans la valeur de nos actes. Puis l'horreur qu'il a des
+mauvaises actions conseillées par l'argent le rend infiniment
+indulgent aux fautes où l'argent n'est pour rien, et, d'autres fois,
+lui fait éprouver une sympathie presque excessive pour les mouvements
+accidentels de bonté dont peut encore être capable tel coquin qui
+s'est enrichi à force de manquer de scrupules.
+
+Il fait dire, ou à peu près, par Piégois au jeune Henri Tasselin,
+probe (quoique avide) dans les questions d'argent, mais impitoyable et
+déloyal en amour: «Vous, vous ne feriez tort d'un sou à personne; mais
+vous avez lâché, pour un beau mariage, la jeune fille à qui vous aviez
+fait un enfant. Moi, j'ai roulé beaucoup d'imbéciles dans ma vie; mais
+j'ai épousé, quand elle est devenue mère, une ouvrière que j'avais
+séduite. Chacun a sa morale, et nul n'est parfait.» Et le bon
+tenancier, la sympathique crapule ajoute plaisamment: «Si les
+imbéciles n'étaient pas roulés, ils triompheraient et le monde ne
+serait plus habitable.»
+
+L'auteur, ici, ne nous cèle guère sa préférence pour Piégois.
+Cependant Piégois a dû, au cours de ses louches spéculations, faire
+parmi les «imbéciles» qu'il a «roulés» des victimes aussi
+intéressantes--qui sait?--et aussi à plaindre qu'une fille-mère
+abandonnée par son amant. Mais ces victimes lui demeuraient lointaines
+et inconnues, il ne les a pas _vues_ souffrir; et il est possible que
+notre responsabilité ne soit pas seulement en raison du mal que nous
+avons fait, mais en raison aussi de la malice réfléchie et de la
+dureté que nous avons déployées pour le faire. Le meurtre, par le
+moyen d'un bouton qu'on presse, d'un «mandarin» invisible, est, en
+soi, un crime aussi abominable qu'un assassinat par le couteau; mais
+il n'est clairement tel qu'aux yeux d'une conscience très formée.
+Donc, nous inclinons à croire finalement, avec l'auteur, que Piégois,
+qui certes ne vaut pas grand'chose, vaut pourtant mieux que ce sec et
+lâche Henri Tasselin, qui n'a encore volé personne, mais qui est sans
+entrailles.
+
+Pareillement, les filles-mères étant presque toujours sacrifiées à
+l'argent, M. Alfred Capus témoigne une tendresse et un respect
+croissants aux filles-mères. Il les fait honnêtes, loyales,
+désintéressées, héroïques. Il en a encore mis une dans _Mariage
+bourgeois_, qui est exquise.--Enfin, le mariage, trop souvent, se
+passant d'amour et n'étant qu'un marché, M. Alfred Capus confesse une
+préférence de plus en plus marquée pour le concubinage, dans les cas
+où le concubinage n'est pas déshonoré lui-même par la question
+d'argent. Et il a soin de communiquer ce sentiment à quelques-uns de
+ses personnages «sympathiques». Dans _Rosine_, il faisait absoudre
+l'amour libre par un père de famille; il le fait absoudre, dans
+_Mariage bourgeois_, par une jeune fille bourgeoise.
+
+M. Alfred Capus paraît donc assez hardiment révolutionnaire. Mais je
+ne fais ici que signaler ses tendances, puisqu'il n'est point un
+écrivain à thèses et qu'il ne disserte jamais. Il a ce grand mérite,
+de soulever fréquemment des cas de conscience, sans s'en douter
+peut-être, et rien que par la façon dont il observe et traduit la
+réalité. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'esprit de son théâtre
+est généreux, avec un soupçon de scepticisme et de veulerie et quelque
+incertitude morale. Il n'a pas la sereine et sûre distinction du bien
+et du mal, qui est une des marques, par exemple, de M. Eugène Brieux.
+Cela veut peut-être dire que M. Capus respecte mieux la complexité des
+mobiles humains. Mais il est un point qui, au travers des questions de
+casuistique posées et non résolues, et peut-être non aperçues par
+l'auteur, ressort de plus en plus (qui l'aurait cru naguère?) du
+théâtre de ce réaliste ironique; et sur ce point nous pouvons nous
+accorder avec lui: c'est que la première et la meilleure vertu (il
+dirait lui, «la seule», en quoi il aurait tort), c'est la bonté.
+
+Et maintenant, il faut bien dire un mot de la fable de _Mariage
+bourgeois_. Ce n'est pas très commode; car l'éparpillement de l'action
+et de l'intérêt est le plus grand et sans doute l'unique défaut de
+cette comédie. Essayons pourtant, en ne retenant que l'essentiel.
+
+Henri, jeune avocat qui veut faire son chemin, fils du digne chef de
+bureau André Tasselin et neveu du banquier Jacques Tasselin, est
+fiancé à Mlle Ramel qui a 200.000 francs de dot.
+
+Ici intervient notre Piégois. Il dit au banquier Tasselin (j'abrège
+ses propos et j'en intervertis l'ordre, mais cela vous est égal):
+«Vous êtes, quoique personne ne s'en doute encore, dans de mauvaises
+affaires. Je vous prête 500.000 francs, mais à une condition: ma fille
+Gabrielle, qui a un million de dot et trois millions d'espérances, est
+follement éprise de votre neveu. Je la lui donne si vous voulez.--Mais
+son mariage avec Mlle Ramel?--Vous pouvez le défaire. Votre neveu a
+secrètement, à Paris, une maîtresse et un enfant. Que M. Ramel en soit
+averti, il retirera son consentement, et votre neveu épousera ma
+fille.» Marché conclu.
+
+Seulement, nos gens ont compté sans la vertu de Suzanne Tillier, la
+jeune fille séduite par Henri Tasselin. Cette Suzanne est une brave
+créature; n'étant plus aimée du père de son enfant, elle lui a rendu
+sa liberté; et, quand M. Ramel vient la questionner, elle répond
+qu'elle n'est point la maîtresse d'Henri et qu'elle n'a aucune raison
+d'empêcher son mariage avec Mlle Ramel.
+
+Mais, du moment qu'Henri ne peut plus être son gendre, Piégois refuse
+au banquier Jacques Tasselin les 500.000 francs qu'il lui avait
+conditionnellement promis. Acculé à la faillite, ayant même mangé la
+petite fortune de son frère le chef de bureau (ce qui amène enfin la
+rupture des fiançailles d'Henri et de Mlle Ramel), Jacques Tasselin
+songe d'abord au suicide. Puis, sur le conseil d'un vieux caissier
+philosophe, il «file» à l'étranger,--avec la ferme résolution,
+d'ailleurs, de se refaire et de restituer un jour ou l'autre. Et les
+angoisses du banquier, ses suprêmes tentatives, sa scène avec Piégois,
+sa scène avec son frère qui, d'abord furieux, finit par l'embrasser,
+tout cela forme un drame simple et poignant, d'une rare intensité
+d'émotion.
+
+Ainsi,--et là est, à mon sens, l'idée vraiment originale de M. Capus,
+et, s'il l'eût mieux mise en relief, le succès de sa pièce n'eût pas
+été douteux,--c'est la générosité de la fille séduite, qui, sans le
+savoir, punit le séducteur en lui faisant manquer un mariage d'un
+million, et qui, en outre, ruine toute la famille de ce coriace jeune
+homme. C'est par la délicatesse d'une fille-mère qu'est bouleversée la
+vie de tous ces bourgeois. Piquante «justice immanente» et moralité
+ironique des choses!
+
+M. Alfred Capus finit toutefois par consentir à un dénouement heureux,
+mais il a soin que l'optimisme en soit sans fadeur. Comme les affaires
+de la famille Tasselin avaient été gâtées par la vertu d'une
+irrégulière, c'est la bonté d'âme d'un irrégulier qui les rétablit.
+Piégois, en effet, se ravise. Sa fille est toujours aussi follement
+amoureuse du sec Henri Tasselin et dit qu'elle mourra si on ne le lui
+donne. (L'auteur ne nous a pas montré cette enfant, et des critiques
+s'en sont plaints; mais je m'en console, parce que je me la
+représente très facilement.) Donc, Piégois
+
+ (Les coeurs de tenanciers sont les vrais coeurs de père)
+
+va trouver le jeune avocat: «J'ai obtenu un concordat, des créanciers
+de votre oncle; ils se contenteront de 250.000 francs; j'ai arrêté les
+poursuites, car je connais beaucoup de juges. Ma fille est à vous avec
+son million, moins ces 250.000 francs, soit 750.000 francs.» Henri
+accepte, avec très peu d'hésitation.
+
+Mais, si Henri est ignoble, sa petite soeur Madeleine est exquise.
+C'est une ingénue sans niaiserie ni timidité. Elle était l'amie intime
+de Suzanne Tillier, l'orpheline si vilainement séduite par Henri. (Et
+je ne vous ai pas assez dit combien cette Suzanne était charmante. Ce
+n'est plus la fille-mère geignarde et un peu hypocrite du théâtre
+d'autrefois. Elle a, notamment, la franchise de se reconnaître
+responsable de sa propre chute.) Dans un second acte,--épisodique,
+oui, mais touchant et d'un esprit généreux,--Madeleine s'en vient chez
+Suzanne, l'embrasse, la console, est charmée qu'elle ait un bébé, ne
+s'effare pas une seconde de la «situation irrégulière» de son amie.
+Elle-même, tandis que son frère ne cherche que l'argent dans le
+mariage, n'y cherche que l'amour et profite de la débâcle de sa
+famille pour épouser un bon petit garçon, à peu près sans le sou,
+qu'on lui avait refusé jusque-là. Mariée, elle recueillera chez elle
+Suzanne et son bâtard. Et la mère de Madeleine, brave femme, la laisse
+faire. «La bourgeoisie, dit Piégois attendri, sera sauvée par les
+femmes.» Ainsi soit-il.--Remarquez ici la décroissance, heureuse après
+tout, du pharisaïsme public. Des choses que Dumas fils, il y a trente
+ans, n'aurait hasardées qu'avec un luxe de préparations, et qu'il eût
+tour à tour insinuées avec des finesses de diplomate ou imposées avec
+des airs de dompteur, passent maintenant le plus aisément du monde et
+sans l'ombre de scandale.
+
+Ce que je ne puis vous dire, c'est, dans cette histoire un peu éparse
+et que je suis loin de vous avoir résumée tout entière, l'esprit,
+l'observation pénétrante, la finesse des remarques sur le train de la
+société actuelle (exemple: «Il y a aujourd'hui tant de déclassés
+qu'ils formeront bientôt une classe»), et, partout, l'admirable
+naturel du dialogue.
+
+
+
+
+ Au Gymnase, _l'Aînée_, comédie en quatre actes, cinq tableaux.
+
+
+_L'Aînée_ n'est point une pièce à thèse et n'est qu'accessoirement une
+comédie de moeurs. C'est un simple «drame bourgeois» et, plus
+spécialement, une histoire d'âme.
+
+Cette âme est celle de Lia, l'aînée des six filles du pasteur
+Pétermann. Lia est bonne, pieuse, dévouée; et elle a habitué les
+autres à son dévouement. «Ah! la brave fille!» dit un voisin de
+campagne, mûr, curieux, et un peu philosophe, M. Dursay. «C'est elle
+qui a été la vraie mère de toutes ses jeunes soeurs, et qui tient le
+ménage, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et Mme Pétermann
+de surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grâce presque
+silencieuse, et un oubli de soi, et une ignorance de son propre
+mérite!... Elle ne s'est pas aperçue, tandis qu'elle vivait pour les
+autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. Heureusement, je crois
+qu'elle va épouser ce solennel pasteur Mikils, qui n'est qu'un bon
+nigaud, mais qu'elle a la naïveté de prendre pour un grand homme, à
+qui elle prêtera tous les talents et toutes les vertus, et avec qui
+elle sera probablement heureuse, parce que son bonheur est en elle.»
+
+Mais l'ingénu pasteur Mikils s'est laissé prendre aux coquetteries
+effrontées de Norah la cadette, et il l'a choisie, justement parce
+qu'il ne devait pas la choisir. Il annonce lui-même la nouvelle à Lia,
+sous couleur de la consulter. Et Lia résignée dit à sa jeune coquine
+de soeur: «Ma pauvre, pauvre Norah! Sois heureuse, et surtout ne le
+rends pas malheureux. Sois bonne, patiente, dévouée, fidèle.»
+
+Cinq ans après. Le père Pétermann a perdu sa petite fortune dans des
+spéculations financières faites à bonne intention. Heureusement quatre
+des petites Pétermann étaient mariées avant le désastre. Lia reste
+seule, dans le foyer attristé et rétréci, avec sa dernière soeur,
+Dorothée. Elle est institutrice dans une des écoles de la ville. Elle
+n'est pas malheureuse. «Je vous ai, dit-elle à ses parents; j'ai deux
+neveux et une nièce pour qui je tricote des brassières et des petits
+jupons; j'ai ma classe qui m'intéresse. Toutes mes heures sont
+occupées; c'est comme un réseau d'habitudes qui enveloppe et protège
+ma vie intérieure...» Mais elle n'a pas oublié l'avantageux pasteur
+Mikils.
+
+Là-dessus tombent à la maison Mikils et sa femme, avec des figures
+bizarres. Norah n'a pu, tant il était ennuyeux, rester fidèle à son
+mari. Il en a eu de sérieux indices, sinon la seule preuve sans
+réplique, celle qui consiste à voir de ses yeux; et alors, très
+embarrassé, il a trouvé cela, d'amener Norah à son père, au chef
+spirituel de la famille, pour qu'il la juge et qu'il décide d'elle.
+C'est Norah elle-même qui conte ces choses à Lia, et qui la supplie
+d'obtenir de Mikils qu'il pardonne sans rien dire. Et cette confidence
+et cette prière ont pour effet d'affranchir Lia de son premier et
+mélancolique amour, par le sentiment de l'ironie de la situation et de
+l'inutilité de son renoncement.
+
+Elle s'indigne d'abord: «Ta faute, dit-elle à Norah, n'est pas
+seulement horrible en elle-même; elle ridiculise, elle bafoue mes
+scrupules et ma résignation et rend grotesques à mes propres yeux cinq
+années de ma triste vie!...» Puis, elle se calme; elle ne peut
+s'empêcher de trouver Mikils un peu ridicule, de le voir «comme un
+pauvre être diminué qu'on plaint avec un sourire», et «de le traiter
+presque dans sa pensée comme feraient les gens du monde et les
+personnes sans religion ni bonté». C'est presque avec raillerie, et
+comme si elle prenait une revanche, qu'elle remontre à Mikils
+l'imprudence de son mariage et qu'elle l'exhorte au pardon. Or le
+malheureux aime toujours sa femme; il l'aime, comme il dit,
+«honteusement»; il confesse à Lia sa faiblesse, et la lâcheté de sa
+passion réveillée par les images mêmes de la faute, et comment,
+peut-être, le péché de Norah l'a lui-même corrompu. Et la vierge,
+restée seule: «Ah! il m'a dégoûtée! Faut-il, mon Dieu, avoir tant
+rêvé, tant prié, tant pleuré à propos de cet imbécile!»
+
+Du coup, Lia enterre, si l'on peut dire, sa vie de jeune fille. Elle a
+trente ans; elle est moins naïve, plus intelligente, plus avertie
+qu'au premier acte. Le syndic Müller, quinquagénaire encore assez
+frais, et brave homme, et qui a rendu des services aux Pétermann, a,
+tout à l'heure, demandé sa main et doit venir chercher la réponse. Le
+coeur libre désormais, Lia accepte sans répugnance l'idée de ce
+mariage de raison: «Évidemment, dit-elle, il doit y avoir des émotions
+et des joies dont il faut bien que je fasse mon deuil... Mais elles
+sont très mêlées, ces joies-là, je le sais... J'aimerai M. Müller,
+puisqu'il est bon. Et puis, j'aurai peut-être des enfants...
+D'ailleurs mon mariage facilitera celui de Dorothée. M. Müller lui
+même s'y emploiera. Sans compter bien des petites douceurs pour papa
+et maman... Oui, oui, je suis plutôt contente.»
+
+Mais il est sans doute dans la destinée et dans le caractère de Lia
+d'être dupe. Lorsque M. Müller vient «chercher la réponse», c'est
+Dorothée qui le reçoit. Sous prétexte de tendresse innocente et de
+jalousie de petite fille, la jeune effrontée se frotte, en pleurant,
+contre le bonhomme; elle laisse échapper ce cri: «Je ne veux pas que
+vous épousiez Lia, parce que j'en mourrais!» et s'abat, en une
+demi-syncope, sur le gilet de son respectable ami... Et quand elle est
+calmée, Müller s'esquive en murmurant: «Ma foi, je reviendrai un
+autre jour.»
+
+Le lendemain, le voisin Dursay donne une _garden party_, où sont tous
+les Pétermann et quelques autres invités. Pendant que la compagnie se
+promène sur le lac, Lia est restée à garder les enfants. La bande
+revenue, elle sent que ses soeurs et ses beaux-frères, et Mikils et
+Norah réconciliés, tout le monde «s'aime» autour d'elle. Et Müller n'a
+toujours pas parlé. Lia commence à souffrir. Et voilà qu'elle apprend
+de son père et de sa mère que M. le syndic s'était trompé sur ses
+sentiments, le pauvre homme! et qu'il les a priés de considérer comme
+non avenue sa démarche de la veille. Lia souffre tout de bon: «Ce que
+je ne lui pardonne pas, c'est cet effort que j'ai naïvement fait pour
+l'aimer; je souffre cruellement, moi qui lui échappais par mon
+indifférence, de m'être mise, par bonté d'âme, dans le cas de pouvoir
+être rejetée et méprisée par lui. Ce n'est pas dans mon coeur que je
+suis blessée, mais dans ma fierté la plus légitime, et très
+profondément, je l'avoue...»
+
+Mais que devient-elle, lorsqu'elle apprend que ce n'est pas tout, que
+Müller a demandé la main de Dorothée, et que M. et Mme Pétermann ont
+consenti à une substitution si naturelle! Cette fois, c'est trop
+vraiment; Lia se révolte contre son destin d'éternelle déçue et
+d'éternelle sacrifiée; et au pasteur Pétermann qui lui dit: «Tu sais
+où est la consolation, tu te tourneras vers Dieu, tu prieras», elle
+répond: «Non, mon père.»
+
+À ce moment critique, se présente un lieutenant de hussards, neveu de
+Dursay, et qui n'a d'autre caractère que d'être lieutenant de
+hussards, car c'est tout ce qu'il fallait ici. Le bel officier propose
+à Lia un tour de valse. Lia, énervée, et comme ivre de chagrin, se
+montre d'autant plus imprudemment provocante et coquette que c'est la
+première fois et qu'elle y apporte quelque gaucherie. Il y a des mots
+qu'elle veut entendre, ne les ayant jamais entendus; et le lieutenant
+les lui dit sans se faire prier. Et elle s'excite, raille le monde où
+elle a été élevée, ne cache pas au militaire que ce qu'elle apprécie
+en lui, c'est qu'il n'a pas de «vie intérieure» et qu'il doit être
+«loyalement païen»; traite de mensonge et d'hypocrisie une discipline
+morale qu'elle a acceptée jusque-là avec foi et avec respect; prononce
+enfin, ne s'appartenant plus, des mots qu'elle réprouvera demain: et
+c'est la revanche momentanée de la nature contre la grâce.
+
+Le lieutenant juge cette fille singulière et amusante. Doucement, il
+l'entraîne dans un pavillon écarté, la fait asseoir, veut la saisir et
+l'étreindre. Subitement dégrisée, elle retrouve sa vraie âme de vierge
+et de puritaine. Loyale, et pour se faire pardonner «sa vilaine, sa
+coupable coquetterie», elle lui conte, héroïquement et maladroitement,
+sa triste histoire et sa dernière et grotesque déception, et comment
+elle n'était plus elle-même quand le hussard est survenu. «Vous devez
+me croire, monsieur, car il faut être très humble et par conséquent
+très sincère pour dire tout ce que je vous ai dit là et que je n'avais
+dit à personne, bien sûr.»
+
+Mais le lieutenant ne la croit pas. Tout ce qu'il voit en cette
+affaire, c'est que cette fille de trente ans doit «avoir quelque chose
+dans son passé» et qu'il peut donc «marcher». Et il «marche», et de
+nouveau il veut la prendre, sincèrement ému d'ailleurs par cette
+confession et ces larmes, mais tout autrement que Lia ne le voudrait.
+Et cependant on cherche Lia dehors et on l'appelle. «Ils sont là toute
+une bande, dit le lieutenant. Si vous sortez, vous êtes
+perdue.--Perdue aux yeux des autres, pas aux miens!» dit-elle. Et elle
+s'arrache des bras de l'officier et apparaît aux invités du bon M.
+Dursay, la robe froissée et les cheveux dénoués, en disant: «Me
+voilà!»
+
+Scandale effroyable. M. et Mme Pétermann, atterrés, ont beaucoup de
+peine à pardonner à leur fille aînée. Ils cèdent enfin aux
+évangéliques objurgations de Mikils, à qui la conscience de sa lâcheté
+charnelle a fait l'esprit miséricordieux, et surtout à l'intervention
+hardie de Norah, cette aimable prime-sautière n'ayant rien trouvé de
+mieux, pour hâter le pardon, que de déclarer à ses parents qu'elle a
+fait, elle, bien pis que sa grande soeur. «... Tu le sais bien, toi,
+Lia; tu le sais bien, puisque c'est toi qui m'as raccommodée avec
+Auguste. Raccommodée quand il me croyait coupable. Depuis, il me croit
+innocente...»
+
+On annonce alors M. Dursay. Il vient demander la main de Lia pour son
+neveu. Lia refuse: «Je ne saurais, dit-elle, être la femme d'un homme
+qui m'a voulu prendre de force, dont les bras m'ont meurtrie, dont mon
+visage a senti le souffle, et qui a pu croire, fût-ce par ma faute,
+que j'allais être sa maîtresse... Et enfin je n'aime pas votre neveu,
+et cela répond à tout.» Au reste elle ne se pose point en victime.
+Dursay lui ayant dit: «Mais, si vous refusez cette réparation, vous
+voilà probablement condamnée pour jamais à la solitude», elle répond:
+«Ce sera donc ma punition. Et, comme elle est juste, je l'accepterai
+d'un tel coeur qu'elle me deviendra légère... Si j'ai eu jadis
+quelques mérites, je les ai perdus du moment que j'ai pris des airs
+vulgaires de sacrifiée et que j'ai quêté sottement des consolations.
+Des consolations à quoi, je vous prie? On m'aimait bien, on me prenait
+très au sérieux. J'avais une vie calme, réglée, harmonieuse, avec des
+renoncements qui n'avaient rien d'excessif ni de tragique, et qui
+pourtant me donnaient la flatteuse idée que je n'étais point inutile
+aux autres... Il ne me manquait rien... que les orages et les délices
+de la passion. Je les ai entrevus, et cela m'a peu réussi... Et mon
+seul voeu, c'est, après quelques années d'exil nécessaire, de
+reprendre ici cette vie pâle et douce, où j'avais la lâcheté de me
+croire malheureuse.» Bref, elle s'est ressaisie; la foi, le courage et
+la paix lui sont revenus; et elle a définitivement compris que ce
+fameux «droit au bonheur», dont de bouillants Norvégiens lui ont
+peut-être parlé, est un mot dépourvu de sens pour une chrétienne.
+
+Et Dieu l'en récompense immédiatement, parce que nous sommes au
+théâtre. Le philosophe Dursay, qui a été le confident de Lia tout le
+long de la pièce, est vivement touché de cette modeste beauté d'âme.
+Il fait tout à coup une découverte: «Ma chère Lia, est-ce que vous ne
+croyez pas que nous sommes, à l'heure qu'il est, encore plus amis que
+nous ne nous le figurions?» Et il ajoute: «Une idée me vient, qui n'a
+contre elle que d'être simple à l'excès et de me venir un peu tard.
+Mais quoi? Je m'étais arrangé une vie égoïste et commode, telle que je
+n'en concevais pas de meilleure... Je m'étais peut-être trompé...» Il
+supplie donc Lia d'être sa femme; et Lia le veut bien. Rien ne s'y
+oppose. Dursay s'était fait passer pour marié, afin, dit-il, d'être
+tranquille,--et aussi pour qu'on ne pût escompter le dénouement et que
+Lia ne pût l'entrevoir ou le désirer, même dans le plus secret de sa
+pensée. En réalité il n'y a jamais eu de Mme Dursay.--Dursay n'a que
+quarante-cinq ans. Son mariage avec Lia est un mariage d'automne, mais
+qui n'a rien de déplaisant à envisager.
+
+Voilà l'histoire de Lia. Je me suis laissé entraîner à la conter un
+peu longuement parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même.
+Dans quelle mesure j'ai réussi à donner à cette histoire la forme
+dramatique; si elle est vraisemblable, si elle est cohérente, si
+elle est intéressante, si j'ai su y introduire, comme je l'eusse
+désiré, le _maximum_ d'analyse morale que supporte le théâtre, je
+l'ignore et je m'en remets à quelques-uns,--pas à tous, oh! non, du
+soin d'en décider.
+
+Un éminent critique romantique,--qui semble avoir pris pour criterium
+de la valeur des pièces la somme de vigueur génésique dépensée par les
+personnages,--souhaitait tour à tour, en rendant compte de _l'Aînée_,
+que Lia s'abandonnât totalement aux bras de l'officier bleu, et
+qu'elle se noyât dans le lac. Je n'ai rien à répondre, sinon que je
+n'y ai pas songé et que, ayant voulu très expressément montrer une
+fille chaste et croyante, il m'était vraiment bien difficile
+d'accueillir l'idée soit de cette chute, soit de ce suicide.
+
+L'histoire de Lia est, comme j'ai dit, toute la pièce. Mais à cette
+histoire j'ai cherché un «milieu» qui lui fût approprié. Il m'a paru
+qu'une âme comme celle de Lia, sérieuse et de forte vie intérieure,
+devait plus vraisemblablement se rencontrer dans le monde protestant.
+Et c'est de quoi les protestants devraient me remercier. Mon dessein
+exigeait, en outre, que Lia eût derrière elle toute une bande de
+petites soeurs, et c'est dans un foyer évangélique qu'elles pouvaient
+le plus vraisemblablement pulluler.--Mais, d'autre part, l'histoire
+morale de Lia, telle que j'en avais conçu le développement, impliquait
+un peu d'égoïsme et d'innocent pharisaïsme chez ses bons parents et,
+aussi, l'infortune conjugale de son beau-frère le pasteur. Et c'est de
+quoi j'ai pris mon parti, et de quoi se sont émues certaines personnes
+«de la religion».
+
+Plusieurs m'ont envoyé des lettres d'injures. Cela me met à l'aise
+pour leur dire:
+
+Ma comédie, je le répète, n'est point une comédie de moeurs et est
+encore moins une pièce à thèse. Ma peinture ou, plus exactement, mon
+croquis de moeurs protestantes et pastorales est tout accessoire,
+assez superficiel, et fantaisiste à demi. Donc, en disant que j'ai
+voulu jeter le ridicule sur les ménages de pasteurs et écrire un
+plaidoyer en faveur du célibat des prêtres, vous me faites un procès
+de tendances. Mais, puisque vous y tenez, «allons-y!»
+
+Quand j'aurais fait tout ce que vous dites, en quoi aurais-je excédé
+mon droit et manqué aux convenances littéraires? Ces conséquences du
+mariage de vos ministres, ce contraste entre la mission sacrée de M.
+Pétermann et ses préoccupations de père de famille, les ai-je donc
+inventés? Ne sautent-ils pas aux yeux? À moins de supposer que les
+pasteurs sont réellement de bois, comme ils paraissent quelquefois, ne
+sont-ils pas sujets à aimer leurs femmes de la façon dont Mikils aime
+la sienne? et cette façon-là n'a-t-elle pas un je ne sais quoi qui
+s'accommode mal avec la mission publique d'un ministre de Dieu? Eh
+bien, oui, je prends à mon compte les aveux de cet excellent, de ce
+sympathique et sincère pasteur Mikils: «Mon caractère? Ma profession?
+hélas! c'est d'être un homme, un pauvre diable d'homme. Oh! je ne me
+fais plus guère d'illusions là-dessus. Comment se piquer d'être auprès
+des autres l'interprète de la parole divine, d'être leur guide public
+et reconnu, quand on est embarrassé soi-même des nécessités où se
+débat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre de Dieu amoureux
+de sa femme, troublé de désir ou d'angoisse dans son propre foyer, ou
+obsédé du souci de marier ses enfants?...»--Est-ce ma faute si le
+prêtre marié me fait sourire, du moins hors des cités antiques où il
+n'était qu'un fonctionnaire de l'État et n'avait point charge des
+âmes?--Mais j'irai plus loin: pendant que j'y suis, je songe à ces
+pasteurs «esprits forts», qui ne croient que bien juste en Dieu; et,
+comme tout à l'heure je conciliais mal le sacerdoce avec le ménage,
+voilà maintenant que j'ai peine à concevoir le sacerdoce lui-même dans
+une religion rationaliste (si ces mots peuvent aller ensemble) ou qui
+tend au rationalisme.
+
+Quelques-uns m'ont déjà répondu:--«La fonction du ministre protestant
+n'est point un sacerdoce proprement dit. Un ministre n'est qu'un père
+de famille chargé de faire de la morale aux autres et de les enterrer.
+Voilà tout.» Et il est vrai que, à voir en quoi consiste le rôle de
+beaucoup de pasteurs, je me suis souvent dit que je suffirais à le
+remplir, et que, de prêcher tous les dimanches la morale des honnêtes
+gens et la philosophie de Jules Simon, cela n'exige assurément pas une
+consécration spéciale. Mais alors il s'ensuit que j'ai raillé,--fort
+doucement,--non point des prêtres, mais une classe d'hommes pareille
+aux autres, et que mon crime n'est pas plus grand que si je m'en étais
+pris à la corporation des avocats, des professeurs ou des notaires.
+
+Quant au reproche d'avoir livré à la moquerie publique de pauvres gens
+«odieusement calomniés et persécutés» à l'heure qu'il est (m'a-t-on
+assuré)... «non, laissez-moi rire!» comme dit Mikils, déniaisé.
+
+Enfin, si je ne craignais de paraître «reculer» et faire des excuses,
+je vous prierais de remarquer que la plupart des personnages
+protestants de _l'Aînée_ sont de très bonnes gens. N'étaient les
+petites lâchetés, insoupçonnées d'eux-mêmes, où les entraîne la
+nécessité de marier leurs filles, M. et Mme Pétermann méritent notre
+respect et sont d'un niveau moral supérieur à celui de la plupart des
+misérables catholiques que nous sommes. Après ses pertes d'argent, le
+père Pétermann est admirable de résignation souriante, de courageux
+optimisme; et c'est très sincèrement que, après l'aventure de Lia, Mme
+Pétermann, décidée à quitter la ville et ne pouvant plus respirer cet
+air «tout plein de la mauvaise renommée de son enfant», déclare que la
+pauvreté n'a rien qui l'effraie. Tous deux, à la fin, reconnaissent
+leurs faiblesses et, ayant pardonné à Lia, lui demandent de leur
+pardonner à son tour. Dorothée n'est qu'une petite bête d'instinct:
+mais il y a de la bonté dans cette folle de Norah... Je ne puis vous
+dire quelle amitié j'ai pour Mikils, avili un moment, mais humanisé en
+somme, et le coeur et l'esprit élargis par la souffrance qui lui vient
+de sa femme. Et pour Lia, ses coreligionnaires ne devraient pas
+oublier que, l'ayant voulue sérieuse et exquise, je l'ai faite
+protestante, afin de lui pouvoir prêter une vie morale plus attentive,
+plus profonde, plus consciente.
+
+Mais j'aurai beau dire, ils ne m'absoudront point. Cela me laisse
+froid. Ou du moins, je trouve cela naturel. Il y a dans la patrie
+française, et quoique fondus en elle pour tout le principal, des
+groupes qui demeurent quand même un peu susceptibles et ombrageux. Ils
+ont la chance d'être plus vertueux et, proportionnellement à leur
+nombre, beaucoup plus forts que nous: mais cet avantage les laisse
+méfiants. C'est qu'ils sont arrière-petits-fils de persécutés. Leur
+mauvais caractère nous punit encore des crimes de nos aïeux. C'est
+bien fait,--quoique nous n'ayons, personnellement, ni révoqué l'Édit
+de Nantes, ni massacré Israël. Certains de nos embarras d'aujourd'hui
+viennent encore de ce que nos pères furent atroces:
+
+ _Delicta majorum immeritus lues._
+
+Résignons-nous; soyons indulgents à ces frères sans grâce et
+reconnaissons que cette attitude de perpétuelle défensive et
+d'éternelle protestation sur des riens n'est pas seulement, chez eux,
+un phénomène d'atavisme, mais une marque,--déplaisante, il est
+vrai,--de leur noblesse morale.
+
+C'est égal, il est curieux que ces gens-là, qui trouveraient très bien
+que je fusse détaché de ma religion natale, s'indignent que je
+paraisse détaché de la leur.--Notez d'ailleurs que je me suis contenu,
+justement parce que je suis né catholique. Si j'avais l'avantage (très
+appréciable aujourd'hui) d'être né protestant, j'aurais bien autrement
+poussé la satire.
+
+Je me suis étendu sur ma pièce plus longuement que la décence ne le
+permettait. C'est qu'on m'avait attaqué, et injustement, et sur autre
+chose que sur son mérite dramatique ou littéraire, dont je crois faire
+exactement le cas que je dois.
+
+
+
+
+ Au Vaudeville: _Zaza_, comédie en cinq actes, de MM. Pierre
+ Berton et Charles Simon.--Au Théâtre Antoine: l'_Épidémie_,
+ un acte de M. Octave Mirbeau.
+
+
+Que tout le monde l'ait dit, cela n'est pas pour m'empêcher de le
+redire: _Zaza_ est «une pièce pour Mme Réjane», et d'ailleurs très
+adroitement appropriée à son objet.
+
+Une pièce pour Mme Réjane, c'est d'abord une histoire d'amour
+brutalement sensuel. Puis c'est une pièce qui nous montre «l'étoile»
+dans toutes les postures où le public a coutume de l'admirer. Elle
+comporte donc un certain nombre de scènes prévues. Il y a la scène où
+la grande comédienne est gamine et fait rire; la scène où elle se
+déshabille, largement; la scène où, les yeux chavirés, elle
+s'abandonne à des étreintes furibondes et colle sa bouche sur celle de
+son amant; la scène attendrissante et généreuse où elle nous découvre
+la délicatesse de son coeur; la scène de jalousie et la scène de
+rupture, où, parmi les sanglots et les hoquets, elle crie (du nez) sa
+souffrance, sa rage, son désespoir et, par surcroît, son mépris de
+l'humanité; la scène philosophique où elle se révèle femme supérieure
+et experte aux ironies désenchantées... Et enfin il y a la scène non
+prévue, celle où elle fait ce qu'on ne l'avait pas encore vue faire.
+Dans _le Partage_, elle sautait à la corde; ici, elle époussète les
+meubles, avec ses jupes relevées jusqu'au ventre. Et autour de
+l'étoile, rien, ou presque rien.
+
+_Zaza_ est strictement conforme à ce séduisant programme. Zaza, fille
+de fille, est chanteuse dans un «beuglant» de Saint-Étienne. Elle «se
+toque» d'un voyageur de commerce qui traverse la ville, un nommé
+Dufresne, et l'allume de son déshabillage et de ses frôlements; et
+c'est le premier acte.--Au second, Zaza et Dufresne se possèdent avec
+frénésie. Zaza a «sacqué» ses anciens amants; elle est «toute
+changée»,--comme Marguerite Gautier,--car tel est l'effet des grandes
+passions. Mais elle n'est pas sans inquiétude: Dufresne est souvent
+appelé à Paris pour ses affaires, et sera prochainement obligé de
+partir pour l'Amérique. Là-dessus Cascart, camarade et ancien amant de
+Zaza, pas jaloux, mais sensé, dit à la bonne fille: «Ma fille, tu
+perds ton avenir. Dufresne n'est pas riche, et puis il a un ménage à
+Paris.» Zaza répond: «J'y vais.» Et elle y va. Elle tombe chez
+Dufresne et y trouve, en l'absence de madame, une petite fille de huit
+ans qu'elle fait bavarder. Elle constate, avec fureur et
+attendrissement à la fois, que Dufresne est bon mari et bon père; sent
+malgré elle que le vrai bonheur de son amant est là, qu'elle ne peut
+pas lutter contre «la Famille», et s'en va comme elle était venue. De
+retour à Saint-Étienne, elle laisse échapper, dans une conversation
+avec son amant, le secret de son voyage à Paris; comprend, à la colère
+de Dufresne, que c'est, au fond, sa femme qu'il aime; éclate en
+imprécations forcenées, et le chasse.--Cinq ou six ans après, Zaza est
+devenue une étoile de café-concert de la plus haute distinction, de
+celles qui portent l'esprit français à travers le monde, qui ont les
+appointements de vingt généraux de division, qui envoient des lettres
+aux journaux et qui ont des opinions sur la littérature. Attiré par la
+vedette de l'affiche, Dufresne l'attend, un soir, à sa sortie des
+Ambassadeurs. Il ne serait pas fâché de s'offrir l'étoile en
+exploitant les anciens souvenirs; mais, douce et grave, un peu
+solennelle et faisant paraître dans ses discours la hautaine
+mélancolie d'une âme supérieure, la grue arrivée lui explique qu'il y
+a des souvenirs si poétiques, si frais, si «ailes de papillon», qu'il
+ne faut pas commettre ce sacrilège de les dévelouter.
+
+Bref, _Zaza_, c'est la sempiternelle histoire de la courtisane
+amoureuse, une variation de plus sur le thème de _Manon Lescaut_, de
+_la Dame aux Camélias_ et de _Sapho_ (avec un dénouement
+«philosophique», à l'instar d'_Amants_). Mais Manon parlait une langue
+décente et jolie; Marguerite ne redoutait pas l'élégance du style, une
+élégance aujourd'hui un peu surannée; et Sapho s'exprimait, en
+général, comme une fille intelligente qui s'est frottée à des
+écrivains et à des artistes. Pour Zaza, ce n'est plus «courtisane
+amoureuse» qu'il faudrait dire, mais quelque chose comme «gigolette
+qui a un béguin.»
+
+Ce qu'il y a de relativement nouveau dans la pièce de MM. Pierre
+Berton et Charles Simon, c'est que l'amour de Zaza est bien, dans son
+fond, «la grande passion», celle qui s'ennoblit, à ce qu'on assure,
+par «le désintéressement» et la souffrance, mais que cette passion,
+égale en «dignité» à celle des amoureuses tragiques de la plus haute
+littérature, s'exprime ici de la façon la plus bassement vulgaire, et,
+tranchons le mot, la plus canaille. Par exemple, dans l'une des scènes
+où Zaza est le plus torturée, Cascart lui ayant dit: «Tu souffres,
+hein?» elle répond à travers ses larmes: «J't'écoute!» Et il vous est
+loisible d'estimer ce mot aussi tragique qu'une réplique de Roxane ou
+d'Hermione, de vous sentir aussi émus par cette exclamation
+ultra-familière que par un hémistiche de Racine, et de vous en
+émerveiller. En réalité, c'est là un procédé que nous connaissions
+déjà. Il est en germe dans _la Chanson des Gueux_, et notamment dans
+_Larmes d'Arsouille_; et c'est lui qui fait le prix de la _Lettre de
+Saint-Lazare_ et autres chansons, sentimentales dans l'ignominie, de
+l'astucieux ex-directeur du Mirliton.
+
+Ce procédé me laisse assez froid pour ma part. En dépit des poètes,
+des romanciers et des dramaturges, je n'ai jamais clairement conçu
+pourquoi l'amour jouissait, entre toutes les passions humaines, d'un
+privilège honorifique, ni comment il confère, à ceux qui en sont
+possédés, une supériorité morale, ni en quoi c'est une façon plus
+relevée et plus estimable que les autres d'aller fatalement à son
+plaisir. À mes yeux donc, l'amour, dans le roman ou sur les planches,
+ne vaut pas par lui-même, mais par l'analyse des sentiments qu'il
+engendre et par l'expression qu'il revêt. Et cette expression, je
+l'aime mieux subtile et belle que sommaire et ravalée: voilà tout.
+
+Or à la canaillerie de la forme s'ajoute, ici, celle du «milieu».
+L'entourage de Zaza est digne d'elle. Laissons Dufresne, qui n'est
+qu'un pleutre. Mais Malartot, tenancier de beuglant, et ses
+pensionnaires; Mme Anaïs, mère de Zaza, une Mme Cardinal, sans aucune
+tenue et adonnée à la boisson; le bon Cascart, si soucieux de l'avenir
+de Zaza et qui conspire si cordialement avec la mère pour sauver la
+fille en la livrant au bon gâteux Dubuisson; tous ces gens-là,--dont
+chacun, pris à part, ne serait peut-être que comique et pourrait même
+exciter en nous une sorte de sympathie veule et amusée,--ne laissent
+pas de former, _tous ensemble_, une société par trop uniformément
+crapuleuse et autour de qui flotte pesamment une atmosphère par trop
+épaisse de vice tranquille. Et, sans doute, je loue en quelque manière
+la véracité des auteurs, et j'accorde que, ayant voulu peindre le
+monde des coulisses d'un bouiboui, ils ne pouvaient guère le peindre
+autrement. Je veux simplement dire qu'il y a des peintures qui ne me
+touchent plus à l'âge que j'ai, qui me paraissent inutiles ou qui même
+me dégoûtent... On emporte de ces cinq actes une impression de basse
+humanité vraiment accablante. (Je le dis d'autant plus librement que
+je suis sûr, en le disant, de ne faire aucun tort à la pièce, mais
+plutôt d'y envoyer du monde.)
+
+Je n'ignore pas, d'autre part, qu'une des façons de renouveler, si
+c'est possible, «l'histoire de la courtisane amoureuse» (en supposant
+qu'il soit absolument nécessaire de la renouveler), c'est d'en changer
+le «milieu». Toutefois, je souhaiterais que les auteurs l'eussent
+choisi un peu moins bas, car vous ne trouverez, au-dessous, que la
+maison Tellier. Mais, au reste, je constate avec équité que, plus le
+«milieu» est bas, et mieux Mme Réjane y déploie son immense talent.
+Elle a été, dans _Zaza_ tout bonnement admirable. Le seul moyen qui
+lui restât de nous paraître plus admirable encore, c'eût été de nous
+laisser respirer de temps en temps et de nous laisser entendre un peu
+ses camarades.
+
+Car M. Huguenet, entre autres, est vraiment bien bon à entendre et à
+voir. Dans le rôle de Cascart (le moins banal de la pièce), avec sa
+lourde face romaine de bel homme rasé et son triangle de cheveux
+luisants et plats entre les yeux, il est, de pied en cap, le chanteur
+de café-concert, le chanteur avantageux et gras; et, en même temps
+que l'extérieur et l'allure du personnage, il en exprime avec
+plénitude l'âme molle et paisible, l'expérience toute spéciale et qui
+ne saurait avoir d'étonnements, le doux cynisme totalement
+inconscient, cordial, bonhomme, et dont la bassesse n'admet pas un
+grain de méchanceté. Oui, il est bien le «moraliste» de cette
+pièce-là.
+
+Telle qu'elle est, _Zaza_ est une pièce amusante, au sens un peu
+humble du mot, mais enfin amusante. Elle est redevable à M. Porel
+d'une mise en scène vivante et ingénieuse, et à M. Jusseaume de deux
+décors pittoresques et divertissants: le premier et le dernier.
+
+
+La bile ardente et le beau style passionné de M. Octave Mirbeau
+éclatent dans cette pochade à la Daumier: _l'Épidémie_.
+
+Un conseil municipal apprend que la fièvre typhoïde sévit dans les
+casernes de la ville. «Ce ne sont que des soldats: qu'est-ce que ça
+nous fait?» Mais on annonce qu'un bourgeois a succombé à l'épidémie.
+Le conseil s'affole, entonne le panégyrique du défunt, et vote un
+emprunt de cent millions pour mesures de salubrité. La donnée est donc
+fort simple, mais elle est développée avec une rare puissance verbale
+et une outrance étonnamment soutenue.
+
+Et ce serait une satire farouche, si ce n'était, plutôt, un truculent
+exercice littéraire. Cela, pour deux raisons, je crois: l'artifice
+presque constant de l'exécution, et une certaine difficulté à saisir
+nettement l'objet même de cette «charge» furibonde.
+
+L'artifice consiste d'abord à mettre dans la bouche des personnages de
+hideuses paroles, conformes peut-être à leur hideuse pensée secrète,
+mais que jamais, dans la réalité, ils ne prononceraient. Ainsi le
+maire, excusant l'absence du conseiller Barbaroux, boucher de son
+état: «Notre honorable collègue aurait été arrêté pour avoir vendu à
+la troupe de la viande corrompue, ou soi-disant telle. Nous n'avons
+pas, je pense, à nous prononcer sur cet incident purement commercial.»
+Et le docteur Triceps: «... Dois-je ajouter que notre collègue
+Barbaroux s'est toujours montré un boucher d'une loyauté parfaite
+envers ses clients civils et que, s'il est vrai qu'il a vendu des
+viandes corrompues, ça n'a jamais été qu'à des militaires, dont je
+m'étonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si
+intolérants, et à des pauvres, ce qui n'a pas d'importance.» Ainsi
+encore le maire: «L'épidémie n'a pas atteint d'officiers,
+heureusement! Le mal s'arrête aux adjudants.» Et les conseillers: «Si
+les soldats n'ont pas d'eau, qu'ils boivent de la bière!--Plaignons-les,
+je le veux bien, mais les soldats sont faits pour mourir!--C'est leur
+métier!--Leur devoir!--Leur honneur!--Aujourd'hui qu'il n'y a plus de
+guerre, les épidémies sont des écoles, de nécessaires et admirables
+écoles d'héroïsme», etc.
+
+Vous sentez la convention, d'autant plus déconcertante ici que ces
+manifestations invraisemblables de vraisemblables pensées sont mêlées
+çà et là de traits de vérité comique. En sorte qu'on ne sait plus bien
+ce qu'on a devant les yeux. Si ces personnages sont des abstractions
+et des symboles, au moins qu'ils le soient sans interruption! (Ajoutez
+que, dans la vie réelle, un conseil municipal peut bien être
+uniquement composé d'âmes médiocres et viles, mais est composé aussi
+de pères de famille dont le fils est astreint au service militaire, et
+qu'ainsi, la salubrité des casernes ne saurait être tout à fait
+indifférente à leur égoïsme.)
+
+L'artifice consiste encore à faire célébrer par les bourgeois
+eux-mêmes, en style livresque et d'une ironie énorme, l'ignominie du
+type dont ils s'avouent les représentants. «... Un bourgeois est
+mort... Nous ignorons son nom, qu'importe? Nous connaissons son âme!
+Messieurs, c'était un bourgeois vénérable, gras, rose, heureux!... Son
+ventre faisait envie aux pauvres... Sa face réjouie, son triple
+menton, ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement
+social...» Et chaque conseiller exalte à son tour le défunt en
+strophes et antistrophes harmonieusement balancées. Et le plus vieux
+conseiller chante la dernière strophe: «Oui, ce fut un héros! Un héros
+modeste, silencieux et solitaire!... Comme il sut écarter de sa maison
+les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut préserver son
+coeur des basses corruptions de l'amour, son esprit des pestilences
+de l'art!... Il détesta, ou, mieux, il ignora les poésies et les
+littératures, car il avait horreur de toutes les exagérations, étant
+un homme précis et régulier... Et si les spectacles de la misère
+humaine ne lui inspirèrent jamais que le dégoût, en revanche, les
+spectacles de la nature ne lui suggérèrent jamais rien...» Je cite
+pour ma démonstration, mais pour mon plaisir aussi, car toute cette
+oraison funèbre du bourgeois est, en soi, un bon morceau de
+rhétorique.
+
+Mais (j'arrive ainsi à mon second point) ce «bourgeois» que M. Mirbeau
+prend pour tête de Turc, ce bourgeois qui, chose étrange, se flétrit,
+s'insulte, se piétine et s'étripe lui-même avec une ironie atroce,
+qu'est-ce donc au juste? Un type moral ou une classe sociale?
+
+Les bourgeois, disait Flaubert, sont ceux qui pensent bassement. Ce
+sont encore ceux qui à la fois sont peu intelligents et manquent de
+générosité et de bonté. On pourrait dire d'un seul mot, inélégant,
+mais expressif et qui est à la mode aujourd'hui, que les bourgeois ce
+sont les «mufles». Mais, de ces gens-là, il y en a évidemment dans
+toutes les classes de la société sans exception; il y en a parmi le
+peuple et les ouvriers, comme parmi les gens du monde, et même parmi
+les littérateurs, les artistes, les esthètes et les socialistes. Il y
+a, en ce sens, des «bourgeois» même parmi ceux qui font profession de
+«tomber» les bourgeois. Au reste, il faut ici rendre justice à M.
+Octave Mirbeau. Dans sa pièce, le bourgeois ce n'est pas seulement le
+«petit rentier» pleuré comme un frère par les conseillers municipaux;
+ce n'est pas seulement le conservateur égoïste, obtus et dur.
+Bourgeois aussi, le «membre de l'opposition», radical avancé qui tient
+un cabaret «fréquenté de tous les souteneurs et de toutes les filles
+de la ville»; bourgeois, le péremptoire docteur Triceps, homme de
+progrès et de science, quelque chose comme le docteur Homais, et de la
+race horrible des «médecins-députés»...
+
+Si donc le «bourgeois» n'est, au bout du compte, qu'un type moral,
+pourquoi l'a-t-on appelé de ce nom de bourgeois, qui est celui d'une
+classe sociale, flottante, à vrai dire, et elle-même assez malaisément
+définissable? C'est une petite question historique, que je n'ai pas la
+prétention d'élucider.
+
+Le romantisme de 1830, en opposant les poètes et les artistes aux
+«bourgeois», commence de déshonorer, si je puis dire, ce dernier
+vocable. Le mauvais renom s'en aggrave encore quand on s'aperçoit que
+c'est presque uniquement l'ancienne bourgeoisie qui a profité des
+«conquêtes de la Révolution», et qu'elle en abuse. Il arrive enfin
+que, sous la monarchie de Juillet, et grâce au régime censitaire, le
+nom de bourgeois s'applique réellement à une classe distincte du reste
+de la nation; et, comme cette classe se montre en effet égoïste,
+cupide et pusillanime, on conçoit assez la défaveur croissante du mot
+dont elle est étiquetée.
+
+Cette défaveur se conçoit moins et ne paraît plus guère fondée en
+raison depuis le suffrage universel, et surtout après vingt années de
+République démocratique. L'emploi flétrissant du mot «bourgeois» sera
+donc, en somme, une réminiscence politique et littéraire. Ou plutôt,
+le mot ne signifie plus, à aucun degré, une classe, mais un état
+d'esprit inférieur et ignominieux. Et quand l'amère fantaisie de M.
+Mirbeau nous laisse finalement entendre que cet état d'esprit est,
+aujourd'hui encore, le propre d'une catégorie sociale, on flaire un
+anachronisme gênant et qui fait un peu tort à la limpidité de sa
+conception.
+
+Cette catégorie sociale est, en réalité, infiniment diverse. Quelle
+dureté l'on y voit! quelle avarice! quel agenouillement devant
+l'argent! quelle sottise! quelle incompréhension de la poésie et de
+l'art! quelle cuirasse de préjugés stupides! Mais quelle générosité
+aussi! quelle liberté d'esprit! quel sentiment de l'art! quel
+héroïsme! Presque tous nos grands écrivains ont été bourgeois;
+bourgeois, la plupart des premiers rôles de la Révolution; bourgeois,
+Auguste Comte, Proudhon, Fourier, Leroux, et les vieux de 48. Le noble
+dessein d'affranchir et d'élever le peuple, d'établir le règne de la
+justice, de fonder la cité idéale, et de tuer la bourgeoisie, est
+presque toujours né dans des cervelles de bourgeois. Le socialisme
+est lui-même une invention bourgeoise. La bourgeoisie est une zone
+sociale aux limites indéfinissables et incessamment traversées par de
+nouveaux venus. C'est le peuple arrivé. C'est la partie de la nation
+où la vie est le plus intense, où fonctionnent les plus gros appétits
+et s'étalent les plus durs égoïsmes, mais où fleurissent aussi les
+aristocraties intellectuelles. Tel esthète ou tel rêveur humanitaire
+est fils du «petit rentier» de _l'Épidémie_, ou neveu du boucher
+radical Barbaroux. Et tous sont bourgeois.
+
+C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutôt,
+c'est contre un type littéraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour.
+Cela ôte un peu de consistance à cette satire éperdue. C'est dommage.
+Car cet écrivain d'une violence si folle est un écrivain très pur, et
+dont l'outrance est respectueuse du génie de la langue et des règles
+de la rhétorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don
+remarquable de grossissement et de déformation caricaturale et
+souvent, par suite, de très belles colères contre des fantômes. Il a
+une espèce de générosité vague, d'autant plus effrénée dans son
+expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus.
+
+Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilité
+souffrante, inquiète, et même cette sorte d'humilité qui fait que le
+pessimiste ne s'excepte point lui-même de son dégoût et de son
+universelle malédiction. M. Octave Mirbeau est, dans le fond, un
+«impulsif» sentimental, et un impulsif dont la forme est très
+volontiers celle d'un rhéteur: arrangez cela! Au reste, je ne reçois
+de lui, je l'avoue, que des impressions incohérentes et mêlées, et,
+quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai
+pas réussi à le définir. Je crains aussi de m'être trop appesanti sur
+une petite pièce qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur,
+qu'une fantaisie un peu véhémente.
+
+
+
+
+RÉPONSE À M. DUBOUT.
+
+
+Dans le préambule vraiment évangélique où je cherchais à consoler
+d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pièce, je lui
+remontrais, entre autres choses, qu'on peut être un méchant auteur et
+un homme d'esprit.
+
+Charité perdue, comme vous l'avez vu par le _factum_ qui encombre ce
+numéro, et qui est sans aucun doute ce que la _Revue_[6] a publié de
+plus mauvais depuis sa fondation.
+
+ [Note 6: La _Revue des Deux-Mondes_.]
+
+J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore
+difficile, à l'heure qu'il est, d'en saisir le véritable dessein. M.
+Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir même effleuré sa personne
+et sa vie privées. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude
+grave dans le compte rendu de sa pièce, et en effet il ne m'en accuse
+point. Qu'a-t-il donc voulu? Démontrer «que ses vers sont fort bons»?
+Entreprise bien chimérique, puisque la pièce est là. Alors, quoi?
+
+En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis à citer ma prose
+le scrupule d'exactitude que j'avais apporté à transcrire ses vers,
+et, aussi, qu'il n'a point observé envers ma personne la stricte
+réserve dont j'avais usé envers la sienne. De sorte que c'est moi qui
+me trouve exercer légitimement, aujourd'hui, le droit de réponse.
+
+Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a formé le
+noir projet de me brouiller avec la Comédie-Française. Il assure que
+j'ai répandu des «trésors d'ironie sur le Comité». «Des trésors»,
+c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se méprend pas ici sur ma
+pensée. Seulement le désir de me nuire auprès de ces messieurs (chose
+impossible, je l'en préviens) l'entraîne un peu plus loin à de
+regrettables inadvertances.
+
+«M. Jules Lemaître, dit-il, se borne à constater... les «grâces
+niaises» de Mlle Bertiny... le «bredouillement» de M. Albert Lambert
+fils», etc. Or voici mon texte: «M. Albert Lambert fils déploie une
+belle fougue et ne bredouille que peu.» Vous sentez combien cela est
+différent. Et je n'ai point parlé des «grâces niaises» de Mlle
+Bertiny, que je regarde au contraire comme une comédienne très fûtée,
+mais de la «grâce niaise de Néra», personnage de M. Dubout. Quand M.
+Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de
+bonne foi, mais un peu plus d'attention?
+
+Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec le public, auquel il
+dénonce mes irrévérences. «Le public, écrit-il, n'est guère mieux
+traité: M. Lemaître revient plusieurs fois sur sa «facilité à être
+dupé», sur l'état contristant de «son niveau intellectuel» et sur
+«cette inattention voisine de la sottise» qui le fait éclater en
+«furieux applaudissements» aux endroits où lui, Jules Lemaître, reste
+absolument froid.»
+
+Ici, je proteste très sérieusement. J'ai pu insulter le public, mais
+non pas en ces termes. «_L'état d'un niveau_ intellectuel...», «une
+inattention voisine de la sottise», jamais je n'ai écrit ça, grâce à
+Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre
+guillemets[7]. Qu'il me prête de mauvais sentiments, je m'en arrange
+encore; mais qu'il ne me prête pas son style! Je n'ai pas mérité cela.
+
+ [Note 7: Voici mon texte: «... Que si, malgré tout,
+ on ne s'en est pas aperçu, je n'en sais que dire,
+ sinon que cela nous donne le niveau intellectuel du
+ public», etc. Et: «Cela me fâche qu'on puisse dire
+ que, même dans des pièces qui passent pour
+ chefs-d'oeuvre, certains effets dramatiques ont
+ pour condition première l'inattention du public, sa
+ facilité à être dupé, et presque sa sottise.»]
+
+M. Dubout continue: «J'ai pensé que la haute personnalité de M. J.
+Lemaître... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de
+quelques-uns, pourrait être attribué ou à un sentiment d'extrême
+dédain ou à un sentiment d'extrême prudence,--ce que je ne veux ni
+pour lui ni pour moi.»
+
+Voilà, monsieur, qui est noblement pensé. Je frémis en songeant que
+vous auriez pu vous taire; j'ose à peine concevoir la signification,
+écrasante pour moi, qu'on eût donnée à ce silence; et je vous remercie
+de m'avoir épargné une si rude épreuve. Peut-être, seulement, eût-il
+fallu écrire: «un silence qui pourrait être attribué _par_
+quelques-uns...» et non: «qui pourrait être attribué _aux yeux_ de
+quelques-uns». Mais je ne veux plus perdre mon temps à corriger vos
+fautes de grammaire, et j'arrive à un point plus intéressant.
+
+Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. «Pas un
+instant, dites-vous, je n'ai supposé que M. Lemaître ait voulu, comme
+l'ont insinué quelques médisants, se consoler sur l'oeuvre d'un
+_jeune_ (c'est vous qui soulignez) de l'échec de _la Bonne Hélène_ et
+de _l'Aînée_ devant le comité de la Comédie-Française.»
+
+Permettez-moi une rectification, puis une réflexion.
+
+Il est bien vrai que la _Bonne Hélène_ a été refusée par le comité,
+l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage
+blasphématoire, il n'oserait plus jouer la tragédie. Mais je ne leur
+ai pas laissé le plaisir de recevoir _l'Aînée_ à correction. Ils
+faisaient de telles têtes que je m'en suis allé sans achever ma
+lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicité, que ni _l'Aînée_ ni
+_la Bonne Hélène_ n'en valent moins pour cela, de même que, pour avoir
+été reçue avec acclamation, _Frédégonde_ n'en vaut pas mieux. La
+lecture devant le Comité est une nécessité injurieuse que l'on subit;
+mais il faudrait être bien humble pour reconnaître la juridiction
+littéraire de cette assemblée.
+
+Ce n'est donc pas pour me venger du Comité que j'ai traité
+_Frédégonde_ précisément comme le public l'a fait à partir de la
+seconde représentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien
+sincèrement, que _Frédégonde_ ne valait pas le diable. Mon honneur
+m'oblige à le déclarer: c'est bien _en soi_ que votre tragédie m'a
+paru détestable. C'est par elle-même, c'est par la force de l'évidence
+et sans le secours d'aucune considération extrinsèque, que sa profonde
+misère s'est révélée à moi. Si la Comédie-Française nous donnait une
+bonne pièce, je me connais, je ne pourrais pas m'empêcher de le dire.
+
+Mais, monsieur, de quel droit préjugez-vous de mes sentiments secrets
+et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce
+point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas
+un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques
+médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité;
+pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite
+grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage
+de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur
+processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial,
+ou encore au désir têtu de montrer aux habitants de sa petite ville,
+témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne lui faisaient
+pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier mot.»
+Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous répondre
+que c'est vous qui avez commencé?
+
+Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril
+(en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste
+des contradictions de la critique touchant _Frédégonde_. Belle
+découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les
+critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure
+tous en faisaient l'éloge.--Vous nous appelez tous en bloc, fort
+poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il
+arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants
+par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas
+risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.--Il y en a
+un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce
+n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de
+correction classique»: ce n'est pas vrai non plus.
+
+Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien,
+tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien
+meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison,
+dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes
+supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel
+que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous mettiez
+leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le mien, et non
+le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir effréné que je
+vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la représentation de
+votre drame et m'en avez même envoyé la brochure.
+
+J'ai donc beau faire, je ne puis deviner à quoi sert, à quoi tend
+votre tableau synoptique des contradictions de la critique à votre
+endroit. Ou plutôt il est une leçon, banale mais consolante, que vous
+en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion
+et contrariété d'avis sur un si petit objet, à l'incurable vanité des
+jugements humains et, par suite, dédaigner mon opinion pêle-mêle avec
+les autres. Mais vous ne l'avez pas dédaignée; et, quoique j'eusse
+préféré l'oublier moi-même (tout cela, au fond, a si peu d'intérêt!),
+me voilà donc obligé de la défendre.
+
+Le public, s'il en a le courage, lira votre «belle scène» et le
+commentaire élogieux que vous en faites. Je l'ai moi-même relue,
+hélas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme
+en appartient à la plus basse rhétorique, et c'est le luxe le plus
+indigent de flasques et inexpressives métaphores. Mais le fond est
+pire.
+
+Vous dites: «À quel moment Prétextat saurait-il que la confession de
+Frédégonde n'est pas sacramentelle?» Mais au moment où l'étrange
+pénitente lui annonce, avec un fracas insolent, et des bravades, et
+des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mérovée. Vous alléguez
+que Prétextat est trop troublé, à ce moment-là, «pour débrouiller un
+problème de casuistique». Ah! il n'est pas compliqué, le problème! La
+question est, exactement, de savoir si une personne est dans les
+conditions requises pour la confession sacramentelle dans l'instant où
+elle se vante d'avoir préparé un assassinat et où elle déclare, avec
+la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir. Mais il paraît
+que Prétextat, vieux prêtre blanchi dans le saint ministère, et plein
+d'une terrible expérience,--d'ailleurs préparé au choc par les
+précédents aveux de la reine, déjà si semblables à de cyniques
+défis,--_doit_ être surpris par sa dernière révélation, au point d'en
+perdre subitement et complètement la tête. Et vous appelez ça,
+bravement, «la vérité comme dans la vie»!
+
+Je viens, là-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en
+conscience, en retrancher un seul mot. J'écrivais: «... Je veux bien
+que Frédégonde, chrétienne peu éclairée, ait conçu cette ruse
+grossière et en ait espéré le succès. Mais que Prétextat se range sans
+hésiter à cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre
+que si ce saint évêque nous avait été présenté comme un homme d'une
+intelligence affaiblie par les années et touché, comme dit l'autre, du
+vent de l'imbécillité.» Et je crois vraiment l'avoir démontré; du
+moins y ai-je apporté tout le soin et tout le sérieux dont je suis
+capable. Mais vous répondrez de nouveau: «La vérité comme dans la
+vie!» Je répliquerai: «Vent de l'imbécillité!» Et ce dialogue pourra
+durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le cerveau
+fait de même. Nous sommes irréductibles, impénétrables l'un à l'autre,
+et cela sans doute est fâcheux pour moi; mais qu'y puis-je?
+
+Voilà donc à quelle constatation chétive et superflue aboutit cette
+grande affaire. N'est-ce pas pitoyable?
+
+Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invité à entendre votre pièce en
+qualité de critique; par là (soyons de bonne foi), vous avez sollicité
+mon jugement sur elle et m'avez signifié implicitement que vous
+m'autorisiez à le produire, quel qu'il fût,--à la seule condition
+qu'il ne portât que sur votre ouvrage et qu'il demeurât purement
+littéraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observé; mais
+vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de
+contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque
+brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prétendu me
+confondre dans cette Revue même, et vous avez voulu m'y discréditer
+par des insinuations désobligeantes sur des faits entièrement
+étrangers à notre différend: j'entends mes relations personnelles avec
+la Comédie-Française. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en
+ait semblé à nos doux juges.
+
+Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a été absolument
+impossible de supporter cette idée qu'il y eût en France un homme
+notoirement insensible aux beautés du 4e acte de _Frédégonde_. Et,
+pour en pouvoir exprimer votre immense dépit, non seulement par un
+papier public,--de quoi se fût contenté tout autre que vous,--mais
+dans des conditions choisies par vous, sous la même couverture où
+parurent les pages honnêtes qui vous ont fait saigner, et «à la même
+place et dans les mêmes caractères typographiques», vous avez dépensé
+plus d'obstination et plus d'énergie qu'il n'en faut pour faire son
+salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepassé mon droit de
+critique, ni que _Frédégonde_ soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me
+paraisse autre qu'elle ne me paraît. Et ainsi la disproportion entre
+votre effort et son résultat devient un peu comique. Ou, pour mieux
+dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'était édifié de ses
+propres mains, avec cet entêtement sombre, par une telle mobilisation
+de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier
+timbré, une si haute réputation de ridicule. Et cela est beau dans son
+genre, et plus étonnant encore que la confession de Frédégonde.
+
+
+... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis
+appliqué à vous dire des choses justes sous une forme qui fût un peu
+désagréable, parce qu'il faut bien se défendre dans la vie; mais je
+ne suis point si fâché que cela. Je n'ai aucune peine à entrer dans
+votre état d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais trouvé
+que la critique comprît entièrement mes pièces, ni même qu'elle les
+racontât comme elles étaient, ni qu'elle leur fût pleinement
+équitable. On s'y résigne quand on est sage; et, quand on est fier, on
+se rend justice à soi-même silencieusement, et l'on se contente de son
+propre témoignage. On y est très aidé par la considération de ce qu'il
+y a de hasard mystérieux dans les succès de théâtre. Vous n'avez pas
+su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout
+involontaires et fort excusables, étaient d'un homme; mais votre
+conduite, hélas! a été d'un «gendelettre», et je suis obligé de donner
+ici à cet affreux mot toute sa force.
+
+Si vous vouliez bien le reconnaître vous-même (et pourquoi non? votre
+récente victoire a dû vous détendre), je vous répéterais, sans ombre
+d'ironie, ce que je disais il y a un an: «La susceptibilité des hommes
+de lettres est, quand on y réfléchit, bien misérable... Pourquoi tant
+souffrir d'appréciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent
+dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur
+morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement
+n'être pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le
+bon dramaturge et le bon écrivain, par un autre tour d'imagination,
+par l'activité, l'énergie, la bonté, par toute sa complexion et sa
+façon de vivre, être un individu plus intéressant et de plus de mérite
+que tel littérateur accompli.»
+
+Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la
+littérature. La littérature, il faut l'aimer; mais le mieux est de
+l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bénéfices que notre
+vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne méchant à cause
+d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. Voilà ce que nous sentons
+clairement dans nos meilleures minutes...
+
+J'ai laissé la question juridique à M. Brunetière, qui l'a faite
+sienne, et qui continuera à la traiter avec plus de compétence, de
+rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela
+finira par la révision d'une loi mal rédigée et dont l'application
+littérale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribué,
+monsieur, par votre obstination, à amener cet heureux changement, et
+ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus
+reconnaissants que de votre tragédie.
+
+
+
+
+ Bibliographie: Deux tragédies chrétiennes: _Blandine_, drame
+ en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; _l'Incendie de
+ Rome_, drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand
+ Éphraïm et Jean La Rode.
+
+
+_Blandine_ et _l'Incendie de Rome_ ne se distinguent guère, à première
+vue, des autres tragédies chrétiennes et romaines qu'on a écrites chez
+nous depuis _Caligula_. Mais, si l'on y regarde de plus près, on finit
+par voir que la pièce de M. Barbier et celle de MM. Éphraïm et La Rode
+ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout à
+l'heure.
+
+Une tragédie chrétienne dont l'action se passe à un moment quelconque
+des trois premiers siècles de l'Empire, de Néron à Dioclétien, cela
+comporte un certain nombre de personnages sans doute inévitables. Il y
+a l'esclave chrétien; le philosophe stoïcien; l'épicurien sceptique et
+tolérant, qui ressemble plus ou moins au Sévère de _Polyeucte_, et le
+fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer à Félix. Surtout
+il y a,--formée sur le modèle de l'inquiète Leuconoé d'Horace,
+laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,--la
+patricienne de décadence qui a du vague à l'âme, et qui se fait
+chrétienne par romantisme.
+
+Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que
+le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui
+s'exhale de l'âme lettrée de ces Leuconoés, un peu tournées en Lélias.
+Le christianisme de Polyeucte et de Néarque n'est ni vide ni flottant.
+Il a sa théologie très arrêtée. Il est solide et précis, volontiers
+disputeur, comme il apparaît par les dissertations de Néarque sur la
+Grâce. Ce n'est peut-être pas le christianisme de l'Église primitive;
+mais c'est celui du XVIIe siècle. Au moins on sait à quoi l'on a
+affaire. Mais souvent, dans les tragédies chrétiennes qu'on nous fait
+encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un «idéal» aussi
+peu formulé que celui des poètes romantiques, ou, tout au plus, pour
+la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour
+celle du prince Kropotkine.
+
+Et il y a la «couleur locale», la fâcheuse couleur locale romaine,
+dont se sont si heureusement passés Corneille dans _Polyeucte_ et
+Racine dans _Britannicus_. Il y a, mêlés partout au dialogue, les
+détails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaïque
+qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces
+«thèmes de difficultés» où d'ingénieux professeurs de grammaire se
+sont donné pour tâche de faire entrer certains mots, de gré ou de
+force.--Et j'allais oublier le Gaulois notre ancêtre, le bon esclave
+ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer dans un
+coin de son drame, et à qui il prête un rôle honorable pour flatter
+notre patriotisme.
+
+Quant à l'action, elle consiste généralement dans les amours d'une
+païenne et d'un chrétien (ou inversement) et dans les efforts que fait
+celui-ci pour amener l'autre à la foi. Si l'homme est esclave et la
+femme patricienne (ou _vice versa_), cela, bien entendu, n'en vaut que
+mieux. Au cinquième acte, la belle païenne est touchée de la grâce et
+mêle son sang à celui de son compagnon. Et c'est très bien ainsi, et,
+au surplus, il est très difficile de sortir de là. Pour trouver autre
+chose, pour concevoir avec émotion et avec profondeur et pour exprimer
+sans banalité une âme chrétienne des premiers temps, l'âme et le génie
+d'un Tolstoï ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y
+faudrait-il, à défaut de génie, une longue méditation et plus de «vie
+intérieure» que n'en a le commun de nos dramaturges.
+
+Les traits que j'ai dits se retrouvent dans _Blandine_, et ce n'est
+point un reproche. Voici les inquiets à la façon de notre vieille
+Leuconoé, les romantiques chercheurs d'idéal: c'est Attale et Æmilia,
+
+ Altérés d'inconnu, toujours inassouvis...
+ Enivrés, et rêvant encore quelque chose!...
+
+Voici le stoïcien, et c'est Épagathus; l'épicurien, et c'est Lucien de
+Samosate; le politique étroit, pusillanime, cruel par terreur, et
+c'est Septime Sévère; l'esclave chrétienne, et c'est Blandine.--Et
+voici la fâcheuse couleur locale. Æmilia n'hésite pas à interpeller
+Blandine en ces termes:
+
+ . . . . . . . . . . Blandine, prends _ma stole_,
+ Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?...
+ Blandine?... Va chercher _ma stole bleue!_...
+
+Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de
+prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de
+latin et de français:
+
+ Devine
+ Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum?
+ Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le _linteolum
+ Cæsicium_, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre
+ Sur la poitrine,--là; jusqu'en bas,--et découvre,
+ En suivant les contours du sein comme cela...
+
+Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est
+aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu
+de moi pour soeur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle
+lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens,
+dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit
+conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de
+savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le
+jeune Ponticus se fera sans doute prier avant de céder Blandine à
+Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de l'autre, ne
+semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser la religion
+du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou bien qu'Æmilia
+se convertira seule, et que sa lutte contre Attale sera, du moins,
+l'un des principaux épisodes de cette tragédie...
+
+Mais rien de tout cela.
+
+La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,--en un
+récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité
+et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,--décident
+instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia
+cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin.
+
+Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point
+une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et
+merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année
+du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des
+phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de
+chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime
+émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de
+donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du _Marc-Aurèle_
+d'Ernest Renan.
+
+Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.--Ce
+qui nous est montré plus spécialement au troisième acte, c'est
+l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter. Æmilia et
+Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine avec eux.
+Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la liberté à
+sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia. Mais
+pourquoi as-tu voulu être libre?--Pour mourir», répond Blandine.--Et
+là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus s'étant lui-même
+dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent librement à leur
+tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, vient tendre les
+mains aux chaînes en disant: «Et moi?»
+
+Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir;
+entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les
+tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise
+ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient
+publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature
+savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du
+plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable
+bréviaire de perfection morale: _Ta eis eauton_, dans la ville la plus
+riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes,
+dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se
+réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et
+horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus
+d'un siècle, des magistrats lettrés, et qui peut-être composaient de
+petits vers, faisaient «questionner» des misérables sous leurs yeux;
+que l'on venait en foule voir «rouer» en place de Grève;
+qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau, lui-même
+tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un spectacle
+délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et qu'enfin il
+se rencontre des personnes distinguées pour aller voir guillotiner
+sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que la vieille
+humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le sang et la
+souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas morte en
+elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses réveils se
+sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a peut-être
+pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en a moins de
+déclarée dans les lois et dans les moeurs? Le peuple n'a presque
+assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si la
+prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la sevrer
+de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je crois,
+je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude en fête
+réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi d'affreux
+hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et presque
+inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces.
+
+De là, pour le farouche auteur de _Blandine_, une première difficulté.
+Il inscrit, en tête de son oeuvre, cette fière déclaration: «La
+genèse de ma _Blandine_ est aussi douloureuse que celle de ma _Jeanne
+d'Arc_. L'avenir me réserve les mêmes revanches: j'ai foi.» Allons,
+tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était jouée, qu'elle ne
+nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici quelques-unes des
+indications de la mise en scène: «Au lever du rideau, Sextius est
+occupé avec les soldats à rassembler et à préparer des instruments de
+torture épars sur le sol, tenailles, lames, carcans, ceps, fouets,
+etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée, est attachée à une
+croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un chevalet, entouré de
+bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans l'arène, des cadavres.» À
+un endroit, le médecin Alexandre accourt «en levant des mains
+sanglantes» et en criant:
+
+ Cher légat, le plus fort n'est pas maître
+ De la douleur physique; elle envahit tout l'être.
+ Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,
+ Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux!
+
+Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note:
+
+ _(Les hurlements recommencent dans la coulisse)._
+
+Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère
+étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme
+de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles
+souffrances inouïes, démesurées et prolongées il s'agit ici). De
+cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications:
+«L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un
+état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait
+du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait.
+Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!
+Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que
+l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent,
+quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient
+sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne
+figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous
+les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité,
+transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés
+ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le
+Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles
+créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux
+qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme
+des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de
+plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de
+gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte
+d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre
+était un sport.»--Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande
+force: cela donne le courage de souffrir beaucoup, même pour des
+causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est sublime,
+et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on confesse
+Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique qui ne
+peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit. Notre
+système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais comparerait
+les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au bout d'une
+demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête au-dessus
+d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son
+avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur
+scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne:
+«Ponticus _complètement anesthésié_». Corneille n'eût pas songé à
+appliquer cette épithète à Polyeucte.--Enfin, ivresse de publicité,
+entraînement, anesthésie,--et aussi amour de Dieu et attente d'un
+bonheur infini,--vous avez le choix entre ces explications, ou vous
+les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore
+une autre, qui est la grâce divine.
+
+Mais vous entrevoyez combien il était malaisé au poète de prolonger
+durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchérissement
+ininterrompu dans le plus surprenant héroïsme, et d'en soutenir sans
+défaillance l'écrasant _crescendo_. Comment faire parler ces âmes,
+toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de
+M. Jules Barbier, c'est d'avoir conçu un sujet où le poète était
+obligé d'être génial, et où, le fût-il, il risquait de l'être avec
+trop d'uniformité et d'ajouter à la monotonie de l'horreur physique la
+monotonie de la sublimité spirituelle. Mais ce sujet trop beau, c'est
+aussi le mérite de M. Barbier d'avoir osé le tenter. Il n'a pas
+d'ailleurs été partout inégal à sa tâche; et voici une scène,--la
+dernière,--où la maternité chaste et sanglante de Blandine, aidant le
+pauvre petit Ponticus à souffrir et à mourir, est peinte de traits
+assez forts et assez doux:
+
+ PONTICUS
+
+ Pardonne-moi, j'ai peur!
+
+ BLANDINE
+
+ Est-ce qu'on a peur?... Pense
+ Non pas à la douleur, mais à la récompense!
+ N'afflige pas Jésus par ton manque de foi!
+ Car il te voit, Jésus!... sans te parler de moi.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je te sens sur mon coeur tout gros de tes alarmes,
+ Comme un fils enfanté dans les cris et les larmes!...
+ Songe que tout sera fini dans un moment.
+
+ PONTICUS
+
+ Oui, laisse dans tes yeux parler ton coeur charmant.
+
+ BLANDINE, _le berçant_.
+
+ Mon Ponticus! (_Clameurs au dehors_.)
+
+ PONTICUS
+
+ Dieu!
+
+ BLANDINE
+
+ Quoi?
+
+ PONTICUS
+
+ Ces cris! ces cris de rage!
+
+ BLANDINE,
+ _lui mettant les mains sur les oreilles_.
+
+ N'entends pas!
+
+ PONTICUS
+
+ Ah! ce sang!
+
+ BLANDINE, _lui mettant une main devant les yeux_.
+
+ Ne vois pas!... Du courage!
+
+Et, quand le petit Ponticus est sur le chevalet:
+
+ Non! tu ne souffres pas!... je le veux!... je l'ordonne!
+
+ PONTICUS
+
+ Non... je ne... souffre... pas... (_Sa tête retombe; il meurt_.)
+
+ BLANDINE
+
+ Jésus!... Je vous le donne!
+
+Oui, cela est beau, ne craignons pas de le dire. Mais, ailleurs, il
+semble que l'auteur eût pu nous montrer une Blandine plus originale et
+plus saisissante. Renan écrit: «... Quant à la servante Blandine, elle
+montra qu'une révolution était accomplie. Blandine appartenait à une
+dame chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du Christ. Le
+sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter à égaler ses
+maîtres. La vraie émancipation de l'esclave, l'émancipation par
+l'héroïsme, fut, en grande partie, son ouvrage. L'esclave païen est
+supposé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure manière de le
+réhabiliter et de l'affranchir, que de le montrer capable des mêmes
+vertus et des mêmes sacrifices que l'homme libre! Comment traiter avec
+dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphithéâtre plus
+sublimes encore que leurs maîtresses? La bonne servante lyonnaise
+avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des
+apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a
+de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui
+paraît beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les
+tortures et brûlait de souffrir...»
+
+Il m'eût donc plu que l'auteur conçût cette tragédie chrétienne de
+façon qu'elle signifiât principalement le triomphe moral des esclaves,
+des petites gens, des ignorants grands par le coeur. Blandine eût
+gardé, dans le commencement du drame, l'attitude effacée et muette que
+lui prête habilement M. Barbier, et qui est destinée à faire un
+dramatique contraste avec le rôle prépondérant qu'elle joue dans la
+suite. Mais, en outre, les chrétiens de la bonne société, Attale,
+Æmilia, Épagathus, Alexandre même, tout en la regardant comme leur
+soeur en Dieu, n'eussent pas, d'abord, fait grande attention à elle,
+lui eussent témoigné tout juste les sentiments fraternels qui sont «de
+commandement», et, malgré eux, se ressouvenant de leur condition
+sociale, eussent considéré l'humble servante comme une créature égale
+sans doute à eux-mêmes par sa participation au rachat divin, mais
+inférieure par l'intelligence, l'éducation, la distinction morale. Il
+dut y avoir nécessairement de ces nuances dans les sentiments
+qu'éprouvèrent les premiers chrétiens patriciens pour leurs frères
+esclaves. Et l'effacement de ces nuances sous la pourpre du commun
+martyre eût été ici presque tout le drame.
+
+Au reste, dans ce drame que je rêve, Blandine ne payerait point de
+mine. Elle ne serait point la belle fille à la robe blanche et aux
+longs cheveux soignés qu'on nous montrerait certainement si la pièce
+de M. Barbier était représentée. Elle serait petite, faible de corps,
+plutôt laide, comme il semble qu'elle ait été dans la réalité. Et ce
+serait une raison de plus pour que ses frères patriciens, lettrés,
+élégants, l'eussent non pas dédaignée, mais négligée un peu, et
+presque ignorée. Or, du jour où il s'agirait de souffrir et de verser
+son sang, il apparaîtrait tout aussitôt que l'âme de la fille chétive
+et disgraciée est plus forte, plus douce et plus haute que celle même
+de ses plus saints compagnons. Cela se ferait sans qu'elle s'y
+efforçât. Elle demeurerait modeste, elle ne se mettrait point en
+avant; mais on irait à elle parce qu'on sentirait en elle une divine
+flamme de charité et de foi. Elle serait le guide et le réconfort de
+tous. Elle aurait des mots simples et profonds, que je ne me charge
+point de trouver, des mots qui ressembleraient à quelques-uns de ceux
+que Tolstoï a su prêter au vieil Akim ou à Platon Karatief. Et la
+patricienne Æmilia découvrirait avec étonnement et vénération la
+sainteté de son esclave; et, comme autrefois Blandine aidait Æmilia à
+sa toilette et lui parfumait ses cheveux, Æmilia à son tour servirait
+Blandine dans la prison, lui rendrait les offices qu'on se doit entre
+martyres, laverait ses plaies avec l'eau de la cruche et essayerait de
+démêler sa maigre chevelure raide de sang coagulé. Et ainsi Blandine
+deviendrait le centre du drame, ce qu'elle n'est pas dans la pièce de
+M. Barbier où l'intérêt, si je ne m'abuse, se disperse un peu, et où
+plusieurs des autres personnages, beaucoup moins singuliers et
+significatifs que Blandine, occupent une aussi grande place que
+l'humble et sublime servante.
+
+
+Mais il est temps d'arriver à _l'Incendie de Rome_. Là aussi nous
+retrouvons d'abord les éléments habituels d'une tragédie chrétienne.
+Il y a une Leuconoé patricienne, amoureuse d'un esclave chrétien:
+c'est Marcia, femme du préfet de Rome. (Oh! que voilà une aventure qui
+a dû être rare dans la réalité!) Il y a l'épicurien sceptique, et
+c'est Pétrone. Il y a le généreux esclave notre ancêtre, et c'est ici
+«Faustus, esclave germain», etc. Une déplorable «couleur locale» ne
+cesse d'égayer la pièce. Dès la première page, il est question de
+loirs assaisonnés de miel et de pavots, d'oeufs de paon de Samos, de
+gelinottes de Phrygie enveloppées dans des jaunes d'oeufs poivrés,
+etc. Sous prétexte qu'ils sont lointains, les personnages s'expriment
+avec une noblesse soutenue. Voici la première phrase du chef des
+cuisines: «Jamais festin plus somptueux n'aura été servi dans le
+triclinium du préfet de Rome, Pedanius Secundus»; et l'intendant
+Priscus, à peine entré, interpelle les esclaves en ces termes choisis:
+«Approchez, Égyptiens, et vous, Éthiopiens, plus noirs que Pluton,
+dieu des enfers... À mesure que les convives apparaîtront dans
+l'atrium, précipitez-vous à leurs pieds; que rien ne manque à leurs
+ablutions. Quant à vous, femmes, répandez vos cheveux sur vos épaules,
+afin que les amis de Pedanius puissent, s'ils le désirent, essuyer
+leurs mains.»--Les auteurs ont voulu nous mettre sous les yeux la vie
+élégante sous Néron, et la vie néronienne elle-même. C'était une
+entreprise difficile. Quand ils ont fait dire à Néron qui veut séduire
+Marcia: «Oh! veux-tu? à nous deux nous imaginerons, nous vivrons une
+vie affinée, grandiose, non vécue jusqu'ici... Elle ne t'attire donc
+pas, cette existence surhumaine? Oh! songes-y: pouvoir tout ce que tu
+veux!» Et encore: «J'avais fait pour toi un beau rêve: j'aurais
+réalisé pour toi toutes les jouissances que peut imaginer un artiste
+tout-puissant; j'aurais accumulé les voluptés, les fêtes!» ils sont,
+si j'ose m'exprimer ainsi, au bout de leur rouleau... Je crois que
+l'emploi des vers s'imposait ici. Les auteurs n'y eussent pas mis une
+idée de plus que dans leur prose; mais de beaux vers (il les fallait
+beaux) nous eussent peut-être suggéré, par leur musique et par leur
+volupté propre, quelque chose des voluptés néroniennes et de ce que
+Cléopâtre avait appelé déjà «la vie inimitable»...
+
+La pièce elle-même est une broderie industrieuse sur le chapitre des
+_Annales_ où Tacite conte l'assassinat de Pedanius Secundus et ce qui
+s'ensuivit.--Ce Secundus est un abominable homme. Il livre, par
+servilité, sa femme Marcia à Néron. Il viole la jeune Grecque Hébé,
+puis, l'ayant donnée pour femme à l'esclave germain Faustus, la lui
+enlève contre la foi jurée. Et c'est pourquoi Faustus égorge Secundus
+dans sa chambre, avec l'assentiment de Marcia qui a surpris le
+complot, et malgré l'esclave chrétien Théomène, qui se jette au-devant
+du poignard pour protéger son maître. Tous les esclaves de Pedanius
+sont, selon l'atroce loi romaine, arrêtés et condamnés. Mais
+quelques-uns, parmi lesquels Théomène et Faustus, ont pu se réfugier
+aux catacombes, où l'inquiète Marcia les rejoint et, tombée amoureuse
+de l'héroïque Théomène, est convertie par lui à la foi du Christ...
+
+Tout cela est habilement développé. Il y a du mouvement, de la
+variété, des coups de théâtre qui, pour être facilement prévus, n'en
+font pas moins de plaisir, des fins d'actes qui sont toutes «à effet»,
+des scènes tumultueuses à personnages nombreux et qui sont très bien
+réglées. MM. Éphraïm et La Rode ne s'entendent pas plus mal que
+d'autres à «mouvoir les masses.» Si la pièce était représentée (et je
+ne vois pas pourquoi l'Odéon n'en tenterait pas l'épreuve), peut-être
+paraîtrait-elle au public intéressante, colorée, violemment
+dramatique, qui sait?... Mais à la lecture, et jusqu'à l'endroit où
+j'en ai arrêté le compte rendu, cette oeuvre intelligente ne semble
+point particulièrement neuve, et je dirais qu'elle rentre dans
+l'ordinaire «formule» des tragédies romano-chrétiennes, si, dans sa
+dernière partie, ne se marquait fort heureusement le dessein par
+lequel surtout elle vaut.
+
+Ç'a été une «opinion distinguée», du moins parmi les journalistes, et
+c'est devenu un lieu commun, de rapprocher nos révolutionnaires les
+plus emportés, et spécialement nos anarchistes, des chrétiens de la
+primitive Église, et d'affirmer qu'ils se ressemblent comme des
+frères. Si l'on considère en elles-mêmes ces deux espèces d'hommes,
+rien de plus faux qu'un tel rapprochement, puisque les chrétiens
+étaient chastes, doux, résignés, qu'ils combattaient en eux la
+«nature» à laquelle nos «libertaires» font profession de s'abandonner;
+qu'ils pratiquaient justement les vertus qu'un bon anarchiste doit
+avoir le plus en horreur; et qu'ils ne tuaient pas, mais, au
+contraire, se laissaient tuer. Sans compter qu'ils étaient déjà par
+leurs croyances (il n'y a pas à dire!) des manières de «cléricaux.»
+Mais avec tout cela, il est certain que les chrétiens devaient être
+assez exactement, aux yeux de la société régulière des premiers
+siècles, ce que les plus violents révolutionnaires sont pour la
+nôtre. L'État et le peuple romain se trompaient en attribuant aux
+chrétiens des crimes et des pratiques infâmes; ils ne se trompaient
+point en les considérant comme des ennemis irréductibles.
+
+Si les communautés chrétiennes étaient composées, en majorité, de très
+douces âmes, il devait pourtant s'y rencontrer, surtout parmi les
+catéchumènes, des malheureux venus là par désespoir, excès de
+souffrance, haine de la société établie, instinct de révolte,
+insuffisamment instruits et non encore imprégnés de l'esprit de Jésus.
+Or la haine des corruptions sociales, si l'on n'y prend garde, est
+toute proche de la haine des élégances, qui est toute proche de la
+haine des richesses, qui est toute proche de la haine des riches, qui
+implique aisément la condamnation de l'ordre social lui-même. Elle
+revêt donc assez aisément un caractère révolutionnaire. Les âmes
+chrétiennes les plus douces et les plus abondantes en vertus parlaient
+des «infamies du vieux monde» dans les mêmes termes que le font
+aujourd'hui les anarchistes les moins vertueux. Et comme ceux-ci
+croient à l'avènement de la Cité idéale, les chrétiens croyaient au
+_millenium_, au règne des saints, dont une des conditions était la
+destruction de Rome et de l'Empire. Cette destruction, ils
+l'appelaient de leurs voeux, et c'était assurément un désir permis.
+Mais il n'est pas impossible qu'à force de la désirer, et comme une
+chose promise par Dieu, certains néophytes grossiers et véhéments
+fussent tentés d'y mettre la main. Comment, échauffé par les pieuses
+imprécations d'un saint prêtre, le sympathique barbare Faustus passe
+soudainement du désir à l'acte, c'est ce que MM. Éphraïm et La Rode
+nous montrent dans une scène qui est, à coup sûr, la plus précieuse de
+leur drame.
+
+Dans une salle des catacombes, à la lueur des torches, devant ses
+frères qui viennent d'apprendre que les quatre cents esclaves de
+Secundus ont été exécutés, le prêtre Timothée,--en des phrases dictées
+par Dieu même, puisqu'elles sont empruntées à l'«épître catholique de
+saint Jacques» et à l'Apocalypse,--maudit la ville impure et
+sanguinaire et en prophétise la fin: «... Riches! pleurez et jetez des
+cris, à cause des malheurs qui vont tomber sur vous!... Vos richesses
+sont pourries! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers crie
+contre vous... Vous avez condamné et mis à mort les innocents, les
+justes, qui ne vous résistaient point... Qu'elle pleure et qu'elle
+gémisse, la ville d'iniquité!... Parce que, dans cette grande ville,
+le sang des saints et des innocents a été répandu... le Seigneur
+enverra le feu tordre dans ses flammes, comme dans les anneaux d'un
+serpent, tous ces palais superbes, tous ces repaires de voluptés
+infâmes!» Et enfin: «... Sur vous qui aimez Dieu se lèvera le soleil
+de la justice. Quand les cieux auront passé... quand les éléments
+embrasés auront été dissous... vous, les pauvres... vous
+ressusciterez en vos corps glorieux, et vous jouirez d'une félicité
+infinie.»
+
+Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce
+qu'il connaît du christianisme,):--«Voilà ce que ton Dieu promet?...
+Je crois en lui!--Mais, dit Marcia, où est-il, l'envoyé de Dieu qui
+allumera l'incendie? Où est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser
+cet empire sanglant?--Ce sera moi!» dit Faustus en arrachant une
+torche fixée à la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frères,
+il s'en va mettre le feu à la ville.
+
+Si cela est peut-être discutable, cela est fort dramatique; et très
+dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Néron,
+le saut des martyrs dans les flammes.
+
+
+
+
+LES DEUX TARTUFFE.
+
+
+ 6 Juillet 1896.
+
+Presque tous nos meilleurs comédiens ont voulu s'essayer dans le rôle
+de Tartuffe, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux y ait jamais remporté
+un entier succès. D'où vient cela?
+
+C'est peut-être que ce rôle n'est pas très bon.--Que le personnage
+soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait être sauvé soit
+par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est
+double. Il y a dans Tartuffe, et très distinctement, deux Tartuffe.
+
+Tartuffe est, d'abord, une espèce d'épais et hideux bedeau. Il pète de
+santé; il a le visage allumé et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il
+lui arrive de «roter» à table. (La délicatesse de nos Comédiens
+officiels a supprimé, je ne sais pourquoi, les vers où cette
+incongruité est rappelée.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y
+insiste: elle dit qu'il est difficile d'être fidèle à de certains
+maris «faits d'un certain modèle.» Et encore: «Oui, c'est un beau
+museau!» Elle dit ironiquement qu'il est «bien fait de sa personne.»
+Elle dit à Marianne qu'il faut qu'une fille obéisse à son père,
+voulût-il lui donner un singe pour époux. Le point est donc hors de
+doute.
+
+Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse.
+C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles à percer,
+les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus naïfs, qu'il a
+séduit Orgon; par des momeries de truand de la dévotion, des «soupirs»
+et des «élancements» à faire retourner les gens, etc... Il a des
+affectations purement imbéciles, comme lorsqu'il crie à Laurent de
+«serrer sa haire avec sa discipline», ou lorsqu'il s'accuse d'avoir
+tué une puce avec trop de colère. Il est si obtus que, voulant se
+déclarer à une femme jeune, spirituelle, nullement dévote, éminemment
+«laïque», il y emploie le style des _Manuels_ de piété et ne conçoit
+pas ce qu'un tel langage, appliqué à une telle matière, doit avoir
+nécessairement, pour cette jeune femme, de répugnant et de
+souverainement ridicule.
+
+Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas
+cafard de fabliau, une trogne de «moine moinant de moinerie»,
+violemment taillée à coups de serpe par l'anticléricalisme (déjà!) du
+«libertin» Molière.
+
+Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru,
+comment Orgon, homme riche et notable, dont la conduite pendant la
+Fronde a été signalée au roi avec éloge; comment ce bourgeois, qui a
+sûrement les préjugés de sa classe et de son rang, a-t-il pu le
+recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en directeur de
+conscience? Comment a-t-il pu subir à ce point l'ascendant de ce
+goujat qui, pour être un coquin, n'en est pas moins un simple
+d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, même dévots,
+soient détournés par leur dévotion du soin de marier richement leurs
+enfants: comment Orgon peut-il s'entêter à donner sa fille à cet
+ancien mendigot? Il y a là, à mon avis, une impossibilité morale.
+
+Et c'est pourquoi, le désaccord étant complet entre ce personnage et
+la besogne que Molière a dessein de lui faire accomplir, voici surgir,
+chemin faisant, un second Tartuffe, fort différent du premier. Plus
+rien du rat d'église. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de
+ses puces, qui rotait à table et s'empiffrait à en crever, nous
+apparaît maintenant comme un homme de bonne éducation, comme un
+gentilhomme pauvre, et qui, même au temps de sa détresse, a conservé
+un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais
+il faut croire à présent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine,
+son ennemie, dans le couplet où elle raille Marianne, admet elle-même
+qu'il tiendrait bon rang dans sa province:
+
+ Vous irez par le coche en sa petite ville, etc.
+
+Et sans doute, dans son tête-à-tête avec Elmire, il débute assez
+lourdement par l'emploi du «jargon de la dévotion»; mais,
+insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche
+enfin de la langue vaguement idéaliste que l'amour devait parler, cent
+cinquante ans après Molière, dans des poésies et romans romanesques et
+qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la
+finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs détachés qui
+sentent leur homme supérieur et qui sont d'un véritable artiste en
+corruption. Et, à sa deuxième rencontre, quand il veut lever les
+scrupules d'Elmire, la jolie leçon de casuistique, leçon qui semble
+une dérision préméditée et presque une «blague» de la casuistique
+même! Ce Tartuffe-là ressemble à quelque abbé italien tortueux et
+élégant, athée, moqueur et sensuel, et qui se complaît, avec une grâce
+perverse, à ôter à demi son masque.
+
+À ce propos, vous savez qu'on s'est demandé si Tartuffe avait la foi.
+La question eût semblé étrange à Molière. Si Tartuffe «croyait», il
+serait un pharisien, il ne serait pas un «imposteur», et Molière ne
+lui aurait pas donné ce nom. Mais, à supposer même que l'auteur n'eût
+pas assez signifié sa pensée sur ce point, il faudrait ici distinguer.
+Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, méchant, mais stupide,
+dénué d'esprit critique et incapable de se connaître lui-même, on peut
+admettre à la rigueur qu'il ait la foi,--la foi d'un abominable
+charbonnier. Mais il me paraît de toute évidence que le second
+Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de haut
+vol, ne croit ni à Dieu ni à diable. Ou je ne sais pas lire, ou ces
+vers, par exemple:
+
+ Le ciel défend, de vrai, certains contentements;
+ Mais on trouve avec lui des accommodements.
+ Selon divers besoins, il est une science
+ D'étendre les liens de notre conscience,
+ Et de rectifier le mal de l'action
+ Avec la pureté de notre intention,
+
+ne peuvent être que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur
+raffiné et hardi.
+
+La conclusion, c'est que le comédien est fort embarrassé. Il faut
+choisir entre trois partis: ou représenter le premier Tartuffe, ou
+représenter le second, ou essayer de réaliser un Tartuffe mitoyen;
+car, de «fondre» les deux l'un dans l'autre, il n'y faut guère songer.
+
+Or, si le comédien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais
+l'action de la pièce deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui
+s'en apercevra?) S'il joue le second, la pièce redeviendra
+raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui
+nous a été fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera
+dépaysé, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espèces d'un bedeau
+gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra,
+j'en ai peur, renoncer à la douceur des applaudissements. Reste,
+comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux Tartuffe...
+J'aime mieux qu'il s'en charge que moi...
+
+Du temps de Molière, conformément à sa pensée, Tartuffe fut joué en
+«comique» et même en «valet comique»; et cette interprétation dura
+jusqu'au commencement de ce siècle. Régnier s'en plaint dans son
+_Tartuffe des comédiens_. Je lui emprunte ces lignes intéressantes:
+«... Au siècle passé... l'emploi des _premiers comiques_ s'appelait
+aussi l'emploi _des valets_, et la garde-robe des acteurs qui tenaient
+ces sortes de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi
+l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rétréci le
+talent des comédiens, circonscrit leur horizon; leur unique tâche
+étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme _valet_, et, peu à peu,
+ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les
+charges et les paillardises égayaient le public.
+
+«Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Augé,
+grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un
+contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son
+débit, estropiant les vers, Augé s'y conforma en l'exagérant encore.
+Il a laissé dans le rôle un long souvenir de succès...
+
+«Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait
+Elmire, en plein théâtre, à subir des grossièretés qu'il serait
+répugnant d'indiquer. Dans la scène de la déclaration du troisième
+acte, il cachait ses pieds sous la jupe de Mme Préville, lui serrait
+les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des attouchements si
+impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de façon à être entendue
+d'une partie de l'orchestre: «Si nous n'étions pas en scène, quel
+soufflet je vous appliquerais!»
+
+Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire à
+ce point. Tartuffe passa donc des _comiques_ aux _premiers rôles_.
+Vanhove, Naudet, Molé, Baptiste aîné, Damas jouèrent surtout ce que
+j'ai appelé «le second Tartuffe».
+
+C'est aussi celui-là qui a été traduit par M. Febvre (à la Comédie),
+par Adolphe Dupuis (à l'Odéon) et, l'autre jour, par M. Worms.--À vrai
+dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux
+général. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un «brillant
+causeur». Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauvé Tartuffe
+du ridicule. Ce qu'il a exprimé peut-être le plus fortement, c'est
+l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dévoré. Il lui a prêté
+aussi une sorte d'âpreté triste, une allure sombre et fatale, et qui
+fait songer tantôt à don Salluste, tantôt à Iago. Enfin il semble
+qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette idée, que Tartuffe
+se perd parce qu'il aime. Et, en même temps, il nous a montré un
+scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir,
+si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mêle à ses discours, que, si
+Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et
+répugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien
+curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de
+trembler pour elle... Oh! qu'à ce moment le premier Tartuffe, le
+bedeau, le truand d'église, est loin de nos yeux et de notre souvenir!
+
+Et pourtant, si Molière revenait au monde, c'est bien, j'en suis sûr,
+ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il
+conseillerait à ses interprètes de rendre uniquement. Et c'est ce
+truand qui est resté, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe.
+
+Rien à faire à cela. Peu importe qu'à mes yeux le vrai Tartuffe ce
+soit l'autre, «le second», ou mieux encore (je l'avoue franchement),
+l'Onuphre de La Bruyère, si finement nuancé, si profond, si cohérent,
+si harmonieux.
+
+«Il ne dit point: _Ma haire_ et _ma discipline_, au contraire; il
+passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour
+ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en
+sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et
+qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme
+opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne
+cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni
+déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, _s'il n'est
+aussi sûr d'elle que de lui-même_. Il est encore plus éloigné
+d'employer, pour la flatter et la séduire, le jargon de la dévotion;
+ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et
+selon qu'il lui est utile, _et jamais quand il ne servirait qu'à le
+rendre très ridicule_. Il sait où se trouvent des femmes plus
+sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme dévot n'est
+ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n'est pas
+dévot, _mais il veut être cru tel_... Aussi ne se joue-t-il pas à la
+ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se
+trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il
+y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse
+pas sans faire de l'éclat, et il l'appréhende... Il en veut à la ligne
+collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des
+cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami
+déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune... Etc., etc...»
+
+Oh! je sais tout ce qu'on peut répondre, et ce que développent à ce
+sujet, sur les indications de leurs maîtres, tous les candidats à la
+licence ès lettres (car Molière est chez nous une superstition
+nationale): que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur
+dramatique; qu'il faut tenir compte du «grossissement» nécessaire à la
+scène et de l'«optique du théâtre»; qu'Onuphre, par trop de vérité,
+s'évanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout
+convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne goûte Tartuffe que dans les
+endroits précisément où, pour le ton du moins, il se rapproche
+d'Onuphre.
+
+Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit
+pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en
+couleur, aux traits simplifiés et excessifs, une tête de jeu de
+massacre. Les figures les plus populaires du théâtre ou du roman ne
+sont pas nécessairement les plus profondes, les plus étudiées ni
+celles qui résument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter
+que les figures les plus populaires ont été souvent créées par des
+esprits fort médiocres: tels Robert Macaire ou Joseph Prudhomme.)--Alphonse
+Daudet a conçu et fait vivre vingt personnages d'une vérité plus rare
+que Tartarin, d'une observation plus difficile, plus aiguë, plus
+curieuse; et peut-être est-ce du seul Tartarin que les siècles se
+souviendront.
+
+C'est égal, si quelque auteur contemporain mettait au théâtre un
+personnage aussi incohérent, aussi visiblement double que le Tartuffe
+de Molière, que diriez-vous, ô mon maître Sarcey?
+
+ * * * * *
+
+ 13 Juillet 1896.
+
+«Bien taillé! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.»
+
+Recousons.
+
+C'est de Tartuffe qu'il s'agit. À en juger par les lettres que j'ai
+reçues, beaucoup de Français en France désirent que le Tartuffe de
+Molière ne soit pas double. Démontrons donc qu'il ne l'est pas, et que
+les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile.
+
+Une première remarque à faire, et très importante, c'est que Tartuffe,
+tout le temps que nous le voyons _en personne_, est, à fort peu de
+chose près, cohérent, harmonieux, d'accord avec lui-même. Il n'est en
+désaccord qu'avec l'idée que nous ont donnée de lui Dorine, puis
+Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a
+Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a été
+fait de Tartuffe avant son entrée en scène.
+
+Or, il faut considérer que ce portrait est moitié d'une ennemie, et
+d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moitié d'un imbécile
+(Orgon); que, par conséquent, nous ne le pouvons accueillir que sous
+bénéfice d'inventaire, que nous en devons contrôler, rectifier ou,
+mieux, interpréter tous les traits.
+
+Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jugé et décrit par la cuisine et
+par l'office. «C'est un beau museau!» Soit. Mais il y a des laideurs
+expressives, originales, et qui ne déplaisent pas à toutes les femmes.
+Apparemment, l'idéal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire
+ou, comme nous disons aujourd'hui, un garçon coiffeur ou un ténor.
+Tartuffe peut s'éloigner de ce type; il peut être mal bâti et avoir
+toutefois une flamme aux yeux, une grâce dans le sourire, une
+animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou de
+dominateur, qui échappe à cette dondon de Dorine.
+
+«C'est un goinfre», dit-elle encore. Mettons qu'il a grand appétit et
+ne dédaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise
+est le péché mignon de beaucoup de personnes religieuses et même
+d'ecclésiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une
+fourchette médiocre. Parmi les voluptés sensuelles, les plaisirs de la
+table sont ceux que l'Église interdit avec le moins de rigueur. Pourvu
+qu'ils n'aillent pas aux derniers excès, elle consent à y reconnaître
+une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des
+présents de Dieu qui «donne la pâture aux petits des oiseaux»; bien
+manger, c'est déjà presque une façon de louer la Providence. «Les
+dévots, dit La Bruyère, ne connaissent de crimes que l'incontinence,
+parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de
+l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou
+Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez: laissez les
+jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du
+malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les
+petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir,
+médire, cabaler, nuire: c'est leur état.» À plus forte raison
+laissez-les manger à leur appétit et boire à leur soif, et un peu au
+delà. Pour nombre d'hommes d'Église et de dévots, même sincères, les
+jouissances de la gueule sont comme une revanche licite de ce qu'ils
+se retranchent sur le point que vous devinez. Ces jouissances sont
+beaucoup plus assurées et beaucoup moins rapides que celles de
+l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi vives, et
+tout aussi matérielles, et tout aussi grossières; et elles sont
+permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne sont
+autorisées que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles sont,
+elles, permises à toutes les tables où l'on peut s'asseoir! Quelle
+aubaine pour les âmes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une
+s'empiffrer théologalement.--Joignez, ici, que le grand appétit de
+Tartuffe et ses connaissances de dégustateur ne sont pas pour déplaire
+à un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans témérité
+supposer ami de la bonne chère et fier de sa cave. C'est peut-être
+tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achevé de
+le séduire.
+
+«Tartuffe rote à table?» D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne
+homme a pu avoir un jour un léger hoquet, que la haineuse servante a
+exagéré, transformé en un bruit plus malséant. Et puis, n'oubliez pas
+que les gens du dix-septième siècle ne mangeaient pas fort proprement:
+ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient
+les mains à la nappe, jetaient les os par-dessus leur épaule. La
+Bruyère écrit, par exemple, sans s'étonner: «... Si Troïle dit d'un
+mets qu'il est insipide,--ceux qui commençaient à le goûter, _n'osant
+avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à terre..._»
+Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-là étaient moins exacts
+que nous à se garder de certaines incongruités. Notez que Dorine n'est
+pas précisément choquée des bruits vilains que fait Tartuffe, mais
+qu'elle raille surtout la bienveillance avec laquelle Orgon les salue:
+
+ Et, _s'il vient à roter_, il lui dit: Dieu vous aide!
+
+«S'il vient à roter...», entendez: si cela lui arrive, par hasard...
+comme cela peut arriver à tout le monde...
+
+Du Tartuffe violemment caricaturé par Dorine, passons au Tartuffe
+pieusement et béatement dessiné par Orgon.
+
+«Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour être un goujat et un
+drôle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les
+artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles à
+percer, qu'il a séduit Orgon.»--Mais, au contraire, Tartuffe paraît
+fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de
+séduction à la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes
+correspondants me dit que Orgon peut fort bien être un bourgeois
+notable, avoir été fidèle au roi pendant la Fronde, et n'être qu'un
+imbécile; et je suis tout à fait de cet avis, l'instinct conservateur
+en politique n'étant pas nécessairement une preuve d'intelligence. Les
+«soupirs» et les «grands élancements» à faire retourner les fidèles,
+la terre «baisée à tous moments», et la puce tuée «avec trop de
+colère», et «Laurent, serrez ma haire avec ma discipline», ce sont
+donc là des traits tout à fait propres à frapper l'imagination de cet
+idiot. Les finesses y eussent été fort inutiles. D'ailleurs, la foi
+fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu souvent des dévots
+beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la déférence la plus
+sincère et la plus aveugle et prendre pour directeur de conscience tel
+«petit Frère» aussi grossier et trivial que celui de la _Rôtisserie de
+la reine Pédauque_...
+
+«Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit
+avoir les préjugés de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entêter
+à donner sa fille à un ancien mendigot? Car enfin on ne voit guère
+qu'un effet ordinaire de la dévotion soit de détourner les bourgeois
+opulents du souci de marier richement leurs enfants.» J'oubliais
+(volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon:
+
+ Sa misère est sans doute une honnête misère.
+ Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,
+ Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver
+ Par son trop peu de soin des choses temporelles,
+ Et sa puissante attache aux choses éternelles.
+ Mais mon secours pourra lui donner les moyens
+ De sortir d'embarras et rentrer _dans ses biens_:
+ Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;
+ Et, tel que l'on le voit, _il est bien gentilhomme_.
+
+Souvenez-vous que Tartuffe, même au temps de sa détresse, a conservé
+un valet. Nous voyons un peu après, par les discours de Dorine, qu'il
+parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse,
+Dorine elle-même ne paraît pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit à
+Marianne:
+
+ Vous irez par le coche en sa petite ville...
+ D'abord chez le beau monde on vous fera venir.
+ Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
+ Madame la Baillive et Madame l'Élue
+ Qui d'un siège pliant vous feront honorer...
+
+Bref, c'est du hobereau peut-être autant que du saint homme que le
+bourgeois Orgon semble s'être entiché; et cette croyance à la
+«qualité» de Tartuffe achève d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a
+pris sur lui.
+
+(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules
+pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme
+beaucoup de ses contemporains, lisait encore régulièrement la _Vie des
+Saints_. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: «Si
+comme Machaire eut tué une puce qui le poignait, il en issit moult de
+sang; il se reprit qu'il avait vengé sa propre injure, et demeura six
+mois tout nud au désert, et en issit tout dérompu des mouches et
+d'autres bêtes.» Traduction du frère Jehan de Vignay, 1496.)
+
+Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de «mendigot». Tartuffe
+n'a jamais mendié. Voici ce qui s'est passé, d'après Orgon. Orgon a,
+de lui-même, remarqué ce saint homme qui ne lui demandait rien et se
+contentait de lui offrir discrètement de l'eau bénite à la sortie de
+l'église:
+
+ _Instruit par son garçon_, qui dans tout l'imitait,
+ Et de son indigence, et de ce qu'il était,
+ Je lui faisais des dons; mais avec modestie
+ Il me voulait toujours en rendre une partie.
+ «C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;
+ Je ne mérite pas de vous faire pitié;»
+ Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
+ Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre...
+
+Mélange de fierté décente et d'humilité chrétienne, Tartuffe a donc pu
+apparaître à Orgon bien moins comme un mendiant que comme une façon de
+bon Monsieur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet
+anachronisme), intermédiaire de bonne volonté entre les personnes
+pieuses et les pauvres. Et ces mots: «_À mes yeux_, il allait le
+répandre», peuvent bien nous faire sourire: là où nous voyons
+l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse
+délicatesse... Oui, je conçois de plus en plus qu'il se soit laissé
+prendre.
+
+Ceci nous amène à la scène où Tartuffe fait son entrée. Son second
+geste, le mouchoir tendu à Dorine, me paraît très conforme au
+caractère qu'il a ou qu'il se donne, et au rôle qu'il joue dans la
+maison. Et même, si j'ose dire toute ma pensée, lorsque Dorine répond:
+
+ Vous êtes donc bien tendre à la tentation,
+ Et la chair sur vos sens fait grande impression?
+
+cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine,
+pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet
+pour «faire impression sur nos sens»? Ou si ce n'est pas cela qu'elles
+veulent «en étalant leurs charmes», que diable veulent-elles donc? Il
+se pourrait, ici, que la réplique de la servante ne fût pas non plus
+sans «tartufferie». Car il n'est pas nécessaire d'être dévot pour être
+hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a
+coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricité d'un livre ou
+l'immodestie d'une oeuvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs
+badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Bérenger:
+«C'est vous qui êtes dégoûtant; et ce que vous voyez là, c'est vous
+qui l'y mettez.» Les bons apôtres! Vrai, j'aime mieux l'impureté
+franche et qui avoue.
+
+Continuons. «Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se
+déclarer à une femme jeune, intelligente, nullement dévote, éminemment
+_laïque_, il y emploie le style des manuels de piété.» Mais veut-on
+qu'il se démasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel qu'il
+commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on s'attend à
+rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est Elmire
+elle-même qui le lui impose et qui l'y ramène. Tartuffe vient de dire,
+à propos de son mariage projeté avec Marianne:
+
+ Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;
+ Et je vois autre part les merveilleux attraits
+ De la félicité qui fait tous mes souhaits.
+
+Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septième
+siècle. Mais Elmire:
+
+ C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.
+
+Alors, Tartuffe:
+
+ Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre.
+
+Sur quoi Elmire, très prudente:
+
+ Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,
+ Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.
+
+Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne
+parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le
+jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour
+humain. Les locutions par lesquelles les mystiques traduisent leur
+amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup pour leur faire
+exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il tourne ce jargon
+en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une passion profane le
+vocabulaire et les images de la «mystique» chrétienne, il se trouve
+presque composer, sans le savoir, une sorte d'élégie idéaliste aux
+airs déjà vaguement lamartiniens:
+
+ _Ses attraits réfléchis_ brillent dans vos pareilles...
+ Il a sur votre face épanché des beautés
+ Dont les yeux sont surpris et les coeurs transportés;
+ Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
+ Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
+ Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint,
+ Au plus beau des _portraits_ où lui-même il s'est peint.
+
+Ainsi Lamartine:
+
+ Beauté, secret d'en haut, _rayon_, divin emblème...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Qui sait si tu n'es pas en effet quelque _image_
+ De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?
+ Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,
+ Sur son type divin ne l'a pas façonné?.....
+
+Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M.
+Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que
+l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans
+les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais
+qui ne laisse pas d'être enveloppante, et une flamme trouble, mais
+chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au jargon dévot.
+
+Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans
+leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse
+voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune
+femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore
+les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux
+choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question
+de la grâce avait été agitée devant eux dans _Polyeucte_ et qu'ils
+avaient lu passionnément _les Provinciales_,--tout de même que, sous
+l'Empire, on se jetait sur la _Lanterne_ de M. Rochefort (ce
+rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages
+équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la
+direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible
+chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a
+du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe
+cynique, mais non point extravagant ni ridicule.
+
+(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?»
+j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut
+être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les
+vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et
+les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de
+Tartuffe, et c'est sans doute parce que, dans la pensée de Molière,
+l'imposture du personnage est _complète_, qu'il l'a nommé
+_l'Imposteur_. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la
+bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce
+qu'il dit de ces «francs charlatans»
+
+ De qui la _sacrilège_ et trompeuse grimace
+ Abuse impunément, et _se joue_ à leur gré
+ De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.....
+
+Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le
+mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la
+scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique
+n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les
+regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit,
+en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en
+change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon
+impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.)
+
+J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second
+Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et
+il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de
+se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans
+l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les
+yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a
+montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous dépeint;
+moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref, quelque
+chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur ecclésiastique que
+nous révéla naguère un procès retentissant.
+
+Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de
+complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de
+«vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été
+entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens,
+me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète
+de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations
+ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces
+incertitudes impliquent le sérieux,--bien loin de l'exclure, comme
+quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à
+définir un personnage de drame ou de roman,--et ne point manquer de
+décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses
+investigations et jugements littéraires,--et ferme sur ses principes
+de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme
+belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions
+violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie
+affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me
+méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à
+considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité de
+se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle est, et
+toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, vides et
+bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent créer et
+qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que jamais ils
+n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de tours. Ils ne
+comptent pas.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ Marceline Desbordes-Valmore. 1
+
+ L'Amour selon Michelet. 47
+
+ Victor Duruy. 67
+
+ Les Snobs. 95
+
+ Figurines.
+ Horace. 103
+ Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur. 108
+ J. K. Huysmans. 116
+ Henri Lavedan. 121
+ Émile Faguet. 126
+ Paul Deschanel. 130
+ Alphonse Daudet. 138
+ La République française. 144
+ Bernadette de Lourdes. 147
+
+ Philosophie du costume contemporain. 154
+
+ Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900. 162
+
+ Pour encourager les riches. 168
+
+ Malaise moral. 176
+
+ Casuistique. 184
+
+ Bilan des dernières divulgations littéraires. 191
+
+ Avantages attachés à la profession de révolutionnaire. 200
+
+ Les brimades. 208
+
+ Chirurgie. 215
+
+ Le patriotisme. 223
+
+ La charité. 230
+
+ Abel Hermant.--_Les Transatlantiques_. 237
+
+ Henri Lavedan
+ --_Catherine_. 244
+ --_Le nouveau Jeu_. 250
+
+ Maurice Donnay.--_L'Affranchie_. 255
+
+ Victorien Sardou.--_Paméla_. 260
+
+ Alfred Capus.--_Mariage bourgeois_. 267
+
+ Jules Lemaître.--_L'aînée_. 280
+
+ Berton et Simon.--_Zaza_. 291
+
+ Octave Mirbeau.--_L'épidémie_. 297
+
+ Réponse à M. Dubout. 305
+
+ Deux tragédies chrétiennes.
+ --_Blandine_. 317
+ --_L'incendie de Rome_. 331
+
+ Les deux Tartuffe. 338
+
+
+Paris.--Soc. Franç. d'Imprim. et de Libr. (Lecène, Oudin et Cie)
+
+
+
+
+
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,9138 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les Contemporains, 7ème Série
+ Études et Portraits Littéraires
+
+Author: Jules Lemaître
+
+Release Date: November 16, 2007 [EBook #23508]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p class="tn">[Notes au lecteur de ce ficher digital:<br>
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]</p>
+
+<p class="p4 center noindent">NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE</p>
+
+<h2>JULES LEMAÎTRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</h2>
+
+<h1>LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+<p class="center noindent">ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES</p>
+
+<p class="center noindent">SEPTIÈME SÉRIE</p>
+
+<p class="box"><span class="smcap">Marceline Desbordes-Valmore</span><br>
+ <span class="smcap">L'amour selon Michelet&mdash;Victor Duruy</span><br>
+ <span class="smcap">J. K. Huysmans&mdash;Henri Lavedan&mdash;Émile Faguet</span><br>
+ <span class="smcap">Paul Deschanel</span><br>
+ <span class="smcap">Maurice Donnay&mdash;Réponse à M. Dubout, etc.</span></p>
+
+<p class="center noindent smaller">PARIS<br>
+SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE<br>
+(ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C<sup>ie</sup>)<br>
+15, RUE DE CLUNY, 15<br>
+1899<br>
+<span class="italic">Tout droit de traduction et de reproduction réservé</span></p>
+
+<h1>LES CONTEMPORAINS</h1>
+<h4>ÉTUDES ET PORTRAITS</h4>
+<h4>SEPTIÈME SÉRIE</h4>
+
+<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
+
+<h5>EN VENTE</h5>
+<ul class="none vente">
+<li><span class="min2em"><strong>Les Médaillons</strong>,</span><br>
+poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).
+<span class="ralign"><strong>3 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Petites Orientales</strong>,</span><br>
+poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).
+<span class="ralign"><strong>3 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt</strong>,</span><br>
+1 vol. in-12, br. (Hachette et C<sup>ie</sup>).
+<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Les Contemporains</strong>:</span> <span class="italic">Études et portraits littéraires</span>.<br>
+<span class="smcap">Sept séries</span>. Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br.
+<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span><br>
+<span class="italic">Ouvrage couronné par l'Académie française.</span><br>
+Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>).</li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Impressions de théâtre</strong>.</span><br>
+<span class="smcap">Dix séries</span>. Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br.
+<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span><br>
+Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>).</li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Corneille et la Poétique d'Aristote</strong>.</span><br>
+Une brochure, in-18 jésus (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>).
+<span class="ralign"><strong>1 50</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Sérénus</strong>,</span><br>
+<span class="italic">Histoire d'un martyr</span>, 1 vol. in-12, br. (Lemerre).
+<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Myrrha</strong>,</span><br>
+ <span class="italic">vierge et martyre</span>, 1 vol. in-18 jésus, 4<sup>e</sup> édition, br.
+ (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>).
+<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Dix Contes</strong>,</span><br>
+ 1 superbe volume grand in-8<sup>o</sup> jésus, illustré par
+ Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier,
+ Loévy, couverture artistique dessinée par Grasset, édition
+ de grand luxe sur vélin, broché.
+<span class="ralign"><strong>8 »</strong></span><br>
+ Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées (Lecène,
+ Oudin et C<sup>ie</sup>).
+<span class="ralign"><strong>12 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Les Rois</strong>,</span><br>
+ roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Révoltée</strong>,</span><br>
+ comédie en quatre actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Le député Leveau</strong>,</span><br>
+ comédie en quatre actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Mariage blanc</strong>,</span><br>
+ drame en trois actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Flipote</strong>,</span><br>
+ comédie en trois actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Les Rois</strong>,</span><br>
+ drame en cinq actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>L'Âge difficile</strong>,</span><br>
+ comédie en trois actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>Le Pardon</strong>,</span><br>
+ comédie en trois actes (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>La Bonne Hélène</strong>,</span><br>
+ comédie en deux actes, en vers (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+
+<li><span class="min2em"><strong>L'Aînée</strong>,</span><br>
+comédie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lévy).
+<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li>
+</ul>
+
+<hr class="p2 small">
+<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span>LES CONTEMPORAINS</h1>
+
+<h2>M<sup>me</sup> DESBORDES-VALMORE</h2>
+
+
+<p class="left60">20 avril 1896.</p>
+
+<p>... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce
+feuilleton<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>,
+vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et
+son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette
+extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres,
+qui est la <span class="italic">Correspondance intime</span> de Marceline Desbordes-Valmore,
+récemment parue chez Alphonse Lemerre.</p>
+
+<p>Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons
+jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de
+douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature
+<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span>qui fut éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme
+admirable et un peu de génie. Mais, en outre, la préface de la
+<span class="italic">Correspondance intime</span> nous apporte un renseignement entièrement
+nouveau, et qui nous fait comprendre l'intensité singulière de
+certains cris des <span class="italic">Élégies</span>, et l'âcreté de quelques-unes de leurs
+larmes. Nous connaissons aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces
+pleurs de sang. Huit ans avant son mariage, Marceline avait été
+séduite et abandonnée avec un enfant, qui était mort encore au
+berceau.</p>
+
+<p>On a dit:&mdash;Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut
+pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi
+nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette
+révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne
+ressemble-t-elle pas à une trahison?&mdash;J'avoue ne pas comprendre ce
+scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu
+et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de
+Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint
+directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou
+1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour
+donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on
+révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous
+savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et
+qu'elle en <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span>souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout.
+Nous n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de
+la mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses <span class="italic">Élégies</span>, et,
+sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là
+souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si
+je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux
+désespoirs de notre Sapho bourgeoise.</p>
+
+<p>Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne
+et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu
+de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage
+jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa
+vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être
+aimée,&mdash;et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un
+homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une
+amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle
+était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis,
+un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut
+qu'elle allait être mère...</p>
+
+<p>Quel était cet inconnu? L'éditeur de la <span class="italic">Correspondance intime</span>, M.
+Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M.
+Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des <span class="italic">&OElig;uvres</span> de
+Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue
+décente autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du
+monde, un lettré, un <span class="italic">rimeur versé dans l'art d'Ovide</span>, lequel, frappé
+et peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste,
+sut tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec
+une gratitude ingénue?»</p>
+
+<p>Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:</p>
+
+<p class="poem10">J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.</p>
+
+<p>Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian,
+ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous
+parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette
+époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers <span class="italic">les
+Métamorphoses</span>?... Mais non; Marceline écrit quelque part:</p>
+
+<p class="poem10">
+ Ton nom! partout ton nom console mon oreille...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ <span class="italic">Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire</span>;<br>
+ On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,<br>
+ Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.</p>
+
+<p>Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui
+s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai
+pas le temps ni les <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>moyens de faire cette recherche. Et,
+d'ailleurs, c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire
+littéraire n'a pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce
+«mufle!»</p>
+
+<p>Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il
+paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture
+déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses
+nouvelles:</p>
+
+<p class="poem10">J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,<br>
+ Et dans quel temps! <span class="italic">mon ami par l'absence</span>,<br>
+ Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;<br>
+<span class="min1em">Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.</span></p>
+
+<p>Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été
+lâchée,&mdash;puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur
+triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un
+peu!</p>
+
+<p>Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle
+rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son
+vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en
+avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et
+l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha.
+Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois...
+C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,&mdash;et c'était un
+romantique. La mélancolie de Marceline, <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>ses beaux yeux, ses
+cheveux éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné,
+d'Espagnole des Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il
+connaissait d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie.
+Elle, raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges...
+Mais quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour.
+Elle était seule au monde, avec un c&oelig;ur meurtri, mais toujours un
+infini besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne
+à quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de
+sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,&mdash;et de
+respect,&mdash;dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de
+tendresse protectrice chez M<sup>lle</sup> Desbordes. Ce comédien et cette
+comédienne étaient, du reste, deux c&oelig;urs parfaitement ingénus,
+comme il appert de la <span class="italic">Correspondance intime</span>. Bref, ils s'épousèrent.</p>
+
+<p>C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines,
+de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2
+mai 1813, on donnait <span class="italic">Amphitryon</span> au Théâtre-Français. Valmore y
+jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît
+dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui
+le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de
+haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore
+fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>se
+passèrent avant qu'il pût remonter sur les planches.»</p>
+
+<p>Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais
+il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.»
+Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu
+jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de
+Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme
+administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais
+mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car
+<span class="italic">son genre est perdu en province</span>.» Cela signifie qu'il paraissait
+«vieux jeu»,&mdash;en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à
+déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français,
+et dans les premiers emplois,&mdash;tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y
+rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il
+pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...</p>
+
+<p>Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme
+vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient
+jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement,
+naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses
+colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages
+en dix pages on croit entendre les phrases de la douce M<sup>me</sup> Delobelle
+ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span>renonce pas; Monsieur
+Delobelle n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit
+qu'il renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le
+même, à s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout
+entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra
+le changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les
+chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de
+voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il
+abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux
+rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou
+essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui
+t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés
+d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux,
+le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de
+<span class="italic">l'Éducation sentimentale</span>?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses
+grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un
+comique navrant.</p>
+
+<p>Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre
+par une innocente exagération de langage et par de petites
+déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline,
+des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, <span class="italic">parce que ma
+voix me faisait pleurer</span>.» L'explication est charmante; mais la
+vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et
+<span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.</p>
+
+<p>Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans
+cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le
+plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de
+sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est
+certain, <span class="italic">mon bon ange</span>, que je ne te connais pas de rival au théâtre.
+Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et,
+quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi
+pénétrantes, car ta prononciation est aussi <span class="italic">distinguée</span> que celle de
+M<sup>lle</sup> Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces
+lignes à son mari.&mdash;Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus
+là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les
+bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année:
+«Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait
+alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses
+filles.&mdash;Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher
+mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc
+cinquante-neuf.</p>
+
+<p>Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre
+intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons
+avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver
+d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement
+et, vers la fin, un peu avec le sentiment <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>d'une mère qui
+pardonne aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle
+lui répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?...
+Par quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de
+l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je
+n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari.
+N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement,
+de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé
+n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec
+indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que
+Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très
+profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé
+«l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui,
+au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette
+correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après
+sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline
+Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père
+Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins
+lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, <span class="italic">que je
+partage</span>. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de
+la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est
+courbée comme la tienne, sous des larmes <span class="italic">encore</span> bien amères.»
+<span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span>Les mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline
+elle-même.&mdash;En 1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan.
+Marceline écrit à Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon
+premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs
+m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie
+pour guérir un c&oelig;ur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.»
+Le mot «amour» a été effacé dans le texte original, et cette rature
+est étrangement expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur
+le pavé de Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un
+impresario en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a
+horriblement souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir
+pas fait voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce
+que je regrette de cette belle Rome? La trace rêvée <span class="italic">qu'il y a laissée
+de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si
+éternellement puissante sur moi</span>.» C'est elle-même encore qui
+souligne. «Je ne demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai
+pas.» <span class="italic">Il</span>, c'est «l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.</p>
+
+<div class="poem10">
+<p class="noindent">J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;<br>
+ Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,<br>
+ Que les n&oelig;uds trop serrés n'ont pu les contenir.</p>
+
+<p class="noindent">Les n&oelig;uds ont éclaté. Les roses envolées<br>
+ Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.<br>
+ Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.</p>
+
+<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span>La vague en a paru rouge et comme enflammée.<br>
+ Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...<br>
+ Respires-en sur moi l'odorant souvenir.</p>
+</div>
+
+<p>Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant
+aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était
+si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et
+s'en émut à deux ou trois reprises.</p>
+
+<p>Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure.
+Telle M<sup>me</sup> de Montaiglin dans <span class="italic">Monsieur Alphonse</span>; mon Dieu, oui.
+Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin!
+Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore
+attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile
+confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies...
+S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il
+médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)?
+Mystère.</p>
+
+<p>Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des <span class="italic">Élégies</span> de
+sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était
+décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser»,
+un <span class="italic">eautontimôroumenos</span> ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de
+treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout
+de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait
+y <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,&mdash;plus
+élégamment, car il se piquait d'élégance dans ses propos&mdash;: «Sapristi!
+où ma femme est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour
+en l'air ni paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix,
+soit par lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus
+aigrement quand il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline
+éplorée lui répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure,
+rien de rien. C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me
+content leurs peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la
+littérature.»</p>
+
+<p>Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours
+d'une autre absence de Marceline,&mdash;qui avait alors cinquante-trois
+ans,&mdash;son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui
+est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est
+qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai
+dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de
+romances de <span class="italic">commande</span> sur des sujets donnés, dont quelques-unes
+n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné
+autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont
+produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le
+premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que
+je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la
+confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de
+vendre. <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>Toute ton indulgence sur le talent, que je
+dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me
+console pas d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en
+moi... Tu vois que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas
+l'ombre de contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du
+papier au lieu de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de
+tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a
+été à charge à personne.»</p>
+
+<p>Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans
+cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela
+est assurément flatteur pour notre Marceline.</p>
+
+<p class="p2 left60">27 avril 1896.</p>
+
+<p>... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes?
+Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un
+paquet de lettres.</p>
+
+<p>Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival,
+ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-<span class="italic">Marc</span> Girardin,
+comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé
+ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que
+sept ans au moment de cette rencontre.</p>
+
+<p>Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile
+de cette indication,</p>
+
+<p class="poem10">Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,</p>
+
+<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte
+Auguste de Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la
+correspondance de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent,
+et aussi dans le journal d'Alexandrine d'Alopens (M<sup>me</sup> Albert de La
+Ferronnays).»</p>
+
+<p>Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le
+Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais
+André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de
+Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du
+Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'<span class="italic">Odes sacrées</span>, de
+<span class="italic">Cantates sacrées</span>, et d'une traduction des <span class="italic">Bucoliques</span> de Virgile,
+étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché.</p>
+
+<p>Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit
+sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort
+d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire.</p>
+
+<p>Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous
+citez:</p>
+
+<p class="poem10">Ton nom...<br>
+ Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,</p>
+
+<p class="noindent">me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-<span class="italic">Marcellin</span>, fils naturel
+de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel
+en 1819 ou 1820.»</p>
+
+<p>Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste
+Lacaussade révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'<span class="italic">Écho de
+Paris</span>, la moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc,
+ni Marcel, mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des
+vers, des romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété.
+Il ne fut point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs
+de Paris, à Aulnay-lès-Bondy.»</p>
+
+<p>Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver
+dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans
+les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:</p>
+
+<p>«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore
+vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle»
+qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.</p>
+
+<p>«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-<span class="italic">Joseph</span>-Alexandre; ceux de
+M<sup>me</sup> Valmore: Marceline-Félicité-<span class="italic">Josèphe</span>.</p>
+
+<p>«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces
+renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas
+mystère.</p>
+
+<p>«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit
+autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort
+de <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque
+le mal est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi
+le nom de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour
+le plus pur et le plus désintéressé.</p>
+
+<p>«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette
+pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car
+vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que
+Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de
+renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de
+désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure
+dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M.
+Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le
+c&oelig;ur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour
+ne pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa
+faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte
+Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir
+une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup
+de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline
+répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire:
+«Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses
+réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre
+allusion <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>à son aventure. J'en avais conclu, assez
+raisonnablement, que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon
+impression, c'est que, si Marceline se confessa à son mari, comme
+l'affirme M. Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien,
+à partir de cette date, on ne trouve plus, dans la <span class="italic">Correspondance
+intime</span>, trace de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver
+étrange l'ardeur de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète
+plus, parce qu'il est fixé. Est-ce que je me trompe?</p>
+
+<p>Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:&mdash;La seconde
+fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que
+Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez
+vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de
+dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un
+sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à
+quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on
+saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre
+c&oelig;ur. Ne le pensez-vous pas?</p>
+
+<p>Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la
+<span class="italic">Correspondance intime</span>, une lettre fort intéressante:</p>
+
+<p>«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant
+les siècles»; je vous en suis reconnaissant.</p>
+
+<p>«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais
+hésité à la faire paraître. Mais elle <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span>est dans une
+collection publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM.
+Valmore père et fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce
+qu'ils ont voulu. Leur intention, du reste, était de publier ces
+lettres, toutes ou en partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé
+leur désir.</p>
+
+<p>«... La première partie de votre étude a peiné les amis de M<sup>me</sup>
+Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant
+à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»</p>
+
+<p>M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de
+ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude
+(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.</p>
+
+<p class="p2 left60">4 mai 1896.</p>
+
+<p>... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de
+Latouche!</p>
+
+<p>Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:</p>
+
+<p>«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère
+que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des
+fragments de lettres originales adressées par M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore à
+son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.</p>
+
+<p>«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille
+Valmore étaient de pure amitié. <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>Le prénom d'Hyacinthe a pu
+être donné à la fille aînée de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore à cause de ce
+monsieur, mais seulement en raison de cette amitié.</p>
+
+<p>«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source
+qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans
+un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche
+avait été l'amant de M<sup>me</sup> Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que
+l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce
+dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline
+aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et
+qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture
+et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition.
+La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille
+Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite
+ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de
+lui, tant on le craignait.</p>
+
+<p>«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il
+le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation,
+celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du
+fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il
+lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?</p>
+
+<p>«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la
+<span class="italic">Correspondance</span> de Clément <abbr title="14">XIV</abbr> et de C. Bertinazzi, par Latouche
+(Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que
+Hyacinthe-Joseph-Alexandre Chabaud de Latouche est né le 3 février
+1785. Il épousa en 1807, à l'âge de vingt-trois ans, M<sup>lle</sup> de
+Comberousse, fille du président du Conseil des Anciens: ce fut un
+mariage d'amour. De ce mariage naquit un fils que Latouche adorait.</p>
+
+<p>«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme
+marié? Non, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans
+date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne
+laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier.
+Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question,
+posée dans l'<span class="italic">Intermédiaire des chercheurs et des curieux</span> l'année
+dernière, est restée sans réponse.</p>
+
+<p>«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»</p>
+
+<p>Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif
+intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que
+Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins
+de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de
+dissimulation.</p>
+
+<p>Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute,
+«Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms
+de <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>M<sup>lle</sup> Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les
+appelait ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé
+bénévolement qu'un hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les
+avait amenés à se révéler mutuellement la liste complète de leurs
+prénoms respectifs et qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une
+coïncidence dont les archives de l'état civil dérobaient le secret au
+public. Vaine hypothèse! Car, dans la pièce où M<sup>me</sup> Valmore nous dit
+que son nom était écrit dans le nom de son amant, je trouve ce vers:</p>
+
+<p class="poem10">On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.</p>
+
+<p>Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse
+et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus.
+Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de
+l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans
+quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il
+était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et
+auteur de <span class="italic">Cantates sacrées</span>, imbu, sans doute par snobisme, de ce
+christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci,
+il devait donner aisément dans un <span class="italic">pathos</span> idéaliste, propre à séduire
+la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je
+sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de
+Marceline. <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span>Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux
+réclamations possibles, que rien ne <span class="italic">démontre</span> non plus qu'il l'ait
+été. C'est une impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de
+quoi je ne suis pas médiocrement fier.</p>
+
+<p>Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait
+voir s'il n'y aurait pas, dans les &oelig;uvres du comte de Marcellus,
+quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom
+de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du
+temps? ou tout bonnement pris au hasard?...</p>
+
+<p>Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui
+n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était
+ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas
+gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en
+son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les
+Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa
+triste maîtresse:</p>
+
+<p class="poem10">Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...<br>
+ <span class="italic">D'un éloge enchanteur toujours environné</span>,<br>
+ À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...</p>
+
+<p>... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir
+le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis
+évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de
+<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>celui de l'&OElig;dipe du café de l'Univers, au Mans.</p>
+
+<p>On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article,
+parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est
+exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration.
+J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire
+d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous
+assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur
+moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me
+traite moi-même!</p>
+
+<p>Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée,
+dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu
+sourire un peu tout en l'aimant bien,&mdash;absolvant aujourd'hui en bloc
+les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des
+temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun
+degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un
+sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque
+sainte.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient
+qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de
+guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour
+nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,&mdash;comme
+feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours
+sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa
+<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span>mère à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand
+elles arrivent, l'île est en pleine révolte, les plantations
+incendiées par les noirs, le cousin disparu. La mère de Marceline
+meurt de la fièvre jaune. «Après une traversée où sa vie et son
+honneur sont en péril», l'orpheline revient en France. Elle cabotine
+où elle peut. À vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle
+perd sa voix à la suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse
+un comédien sans talent et qui avait bien du mal à gagner son pain.
+(J'ai reçu d'un «vieux lecteur des <span class="italic">Débats</span>» ce renseignement:
+«L'acteur Valmore a créé le rôle du geôlier dans <span class="italic">Marie Tudor</span> en 1832
+ou 1833; il disait d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes
+de ce rôle; il était très mauvais artiste.») Elle perd sa première
+fille, Junie. Elle perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un
+ans; elle perd son frère, ses s&oelig;urs, sa plus chère amie Caroline
+Branchu, sa fille Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie
+atroce. Joignez à cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la
+perpétuelle angoisse du loyer, des billets à ordre, même du repas du
+lendemain; il lui arrive de commencer le mois avec un franc dans son
+tiroir, et de n'avoir pas de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une
+malheureuse, une crucifiée...</p>
+
+<p>Or,&mdash;et ceci est magnifique,&mdash;sans doute elle se lamente, mais jamais
+elle ne désespère,&mdash;et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on
+puisse surprendre même un commencement de méchanceté <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>ou de
+dureté, ou seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure
+l'illumine. L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est
+sublime, renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les
+pessimistes absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des
+hommes dont la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui
+n'eurent tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion
+congrue. Il semble que l'excès et la continuité des souffrances
+(j'excepte toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins
+favorables à l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et
+de malheurs espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral
+que de n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que
+possible pendant des années, on finit par être tranquille sur
+l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères,
+les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent
+peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous
+savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la
+triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du
+moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le
+souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus
+humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans
+une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que
+ne <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et
+je crois aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand
+ils sont devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte
+d'insouciance bohème...</p>
+
+<p class="p2 left60">25 mai 1896.</p>
+
+<p>Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le
+séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en
+donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours,
+une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même
+renseignement. Or, cette lettre était l'&oelig;uvre d'un loustic.</p>
+
+<p>Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état
+d'esprit de ce mystificateur imbécile.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la
+mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai
+essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée,
+d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon
+avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de c&oelig;ur, un
+germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je
+réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est
+quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit
+finalement <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>apparaître dans une posture qui prête à rire. À
+la vérité, je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les
+Sapeck, les Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal
+pour un fort petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme
+d'énergie inepte ils ont dépensée, à quelle longue et patiente
+dissimulation ils se sont astreints; et, mettant en balance l'énorme
+travail des préparations et l'insignifiance du résultat, il me
+semblait que, dans le fond, ces laborieux mystificateurs étaient
+peut-être les vrais mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel,
+de rendre autrui ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le
+faire souffrir, expliquait en quelque manière la peine que prenaient
+ces bizarres spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs
+attentes, et leur endurance de Peaux-Rouges.</p>
+
+<p>Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous
+a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre
+ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien
+de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni
+incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas
+M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à
+l'authenticité de ce billet?&mdash;Quelle a donc pu être la pensée du
+subtil faussaire?</p>
+
+<p>Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon
+toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire,
+et sur un point <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span>qui n'importe à personne. Voilà qui est bien
+singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure
+curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et
+une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs
+ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun
+degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un
+mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre
+mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la
+mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être
+plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies
+(chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique
+somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement
+insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il
+m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur.
+Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très
+humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple
+imbécillité.</p>
+
+<p>Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si
+c'est cela, qu'il soit heureux.</p>
+
+<p>Mais Marceline nous attend.</p>
+
+<p>Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers
+tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de
+cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais
+il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>dites; et
+ce n'est pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa
+déveine que lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente
+en Dieu: et elle était infiniment bonne.</p>
+
+<p>Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous
+pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées
+<span class="italic">peupliers</span>.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du
+dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est
+qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des
+autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés.
+Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres
+qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de
+visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son
+châle étroit, vers quelque &oelig;uvre de bonté. Un jour elle s'intéresse
+à un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une
+quête pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle
+s'exalte et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis
+au fort de Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes
+brûlantes sur le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon.
+Elle en versera d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes,
+sur la mort tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle
+année! Trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la
+boue, le soir, et <span class="italic">chantant</span> la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que
+l'on <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>peint orageux et mauvais, est un peuple sublime! un
+peuple croyant! C'est vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre
+madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim,
+froid, et haine dans le c&oelig;ur... et ils chantent comme des enfants
+<span class="italic">soumis</span>. C'est là le miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte
+dans cette ville... Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud,
+contre de telles infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis
+deux mois! Je n'ai plus la force ni les moyens de consoler cette
+pauvreté qui augmente et <span class="italic">fait frémir</span>, entends-tu? malgré leurs
+vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple.» Et à
+Paris, en 1849: «Tous les genres d'ouvriers sont bien à plaindre
+aussi! Qui aura jamais poussé l'amour triste plus loin que moi pour
+eux? Personne, si ce n'est notre adorable père et maman... Va! j'ai vu
+ceux de Lyon, je vois ceux de Paris, et je pleure pour ceux du monde
+entier.» Humanitaire et chrétienne, elle a des alliances, toutes
+féminines, d'idées, de sentiments et de croyances,&mdash;alliances dont le
+secret semble perdu, et qu'elle seule pouvait oser, et qui
+paraîtraient aujourd'hui extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que
+dites-vous de cette phrase sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber
+ainsi en <span class="italic">martyr</span>, sous <span class="italic">l'atroce barbarie des rois</span>, c'est <span class="italic">aller au
+ciel</span> d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette
+ville infortunée nous faisait par moments envier <span class="italic">l'élite</span> qui
+<span class="italic">montait à Dieu</span>»? N'est-ce <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>pas le propre esprit
+révolutionnaire des évangiles, candide, tout formé d'amour et
+totalement dénué de «prudence» humaine?</p>
+
+<p>Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à
+tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle
+elle les voit et les entend.&mdash;À cause de sa profession première et de
+celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu,
+a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde
+forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les
+chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,&mdash;celle-ci, maîtresse
+d'Auber,&mdash;et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la
+réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de
+toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une
+imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de
+leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à
+Pauline, délaissée par le petit père Auber!...</p>
+
+<p>Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes
+les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les
+voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une
+restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux.
+Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus
+incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique
+de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>hommes
+qui l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient
+été bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être
+autrement: comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette
+passionnée tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un
+si grand foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions,
+cette sainte échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et
+ses habitudes de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque
+à son insu? Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur
+et le génie des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis,
+la bonté émue et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps
+qu'ils étaient en sa présence.</p>
+
+<p>Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les
+rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est
+Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon
+comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la
+main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de
+toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête,
+tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce
+matin.»&mdash;«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver
+d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est M<sup>me</sup> Récamier. Elle m'a
+embrassée dix fois, mais du c&oelig;ur. Elle est simple... tiens, comme
+la bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante
+ans, et ces deux âges <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>lui vont bien. Elle touche le c&oelig;ur.
+Elle m'a entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me
+semble que je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!...
+Mars m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa
+femme. Tu n'as pas d'idée de Mars, elle y met du c&oelig;ur et une
+volonté qui récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration
+désintéressée dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et
+sa femme m'a prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez M<sup>lle</sup>
+Mars, il a été d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...»
+Tout cela dans la même lettre!&mdash;«... Nous sommes partis et revenus
+avec M. de Lamennais qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te
+laisse à juger si l'on a parlé progrès, religion, liberté, avenir
+humanitaire!... Il a toute la grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu
+l'aimerais beaucoup, si pauvre, si curé de campagne, avec ses gros bas
+bleus et ses pantalons trop courts.»&mdash;«... J'ai revu M. Sainte-Beuve,
+affectueux et serviable: comme Charpentier n'est point venu encore, il
+s'est chargé d'y passer aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa
+réponse pour l'argent... M<sup>me</sup> Récamier, que j'ai revue hier, et M. de
+Chateaubriand m'ont prise en affection plus vive. Elle est entrée avec
+moi dans tout ton sort et veut s'en occuper, ainsi que des enfants,
+plus tard. Elle m'a donné un beau livre pour Inès et brûle de voir
+Line...»&mdash;«... J'ai vu M. Victor Hugo, qui m'a reçue à c&oelig;ur
+découvert... Il demeure attaché à l'idée <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>de te ramener à
+Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des circonstances
+indiquées pour te servir...»&mdash;«M. Sainte-Beuve est venu dîner
+tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»&mdash;«M.
+Sainte-Beuve fait des v&oelig;ux bien sincères pour ton retour et
+s'ingère pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je
+lui dois déjà trois cents francs de pension par M<sup>me</sup> Salvandy. Jamais
+je n'ai rien vu de si simplement bon.»&mdash;«M. Balzac est venu me voir il
+y a quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus
+son talent.»&mdash;«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée
+par des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un
+volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour
+déménager.»&mdash;«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son
+concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme
+humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à
+la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu
+l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il
+demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des
+lunettes vertes.»&mdash;«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant
+la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son
+fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de
+calme et de fleurs.»&mdash;«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi...
+M. Favre est un homme très droit et très simple; son <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>âme
+seule est exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous
+de sa raison.»&mdash;«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est,
+dit-on, très bon par le c&oelig;ur; il s'amuse à faire du bien pour se
+désennuyer des tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et
+lui...»&mdash;«Hier mardi, M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te
+donner non l'émotion trop vive, mais la consolation qui reste d'une
+telle entrevue. Il m'a donné son premier volume de la <span class="italic">Révolution
+française</span>», etc., etc... Mon Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche,
+que les hommes sont bons!... Si l'on vous livrait la correspondance
+intime de quelque femme de lettres d'aujourd'hui (et je la suppose
+indulgente) adonnée à la fréquentation des grands hommes, pensez-vous
+que nos contemporains célèbres y fissent tous aussi bonne figure et
+aussi immaculée? Honorons nos pères,&mdash;ou Marceline qui sut les voir
+ainsi.</p>
+
+<p>Et comme elle sait admirer!&mdash;Elle assiste, chez M<sup>me</sup> Récamier, à une
+lecture solennelle des <span class="italic">Mémoires</span> de Chateaubriand. «Je n'ai rien
+ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines.
+J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand
+s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec,
+mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»&mdash;«Je
+suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque
+ligne de M<sup>me</sup> de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance
+d'admiration et <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais
+quelle âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir
+aussi, comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres
+c&oelig;urs secs que nous sommes, vu M<sup>me</sup> de Staël dans nos songes, et
+avons-nous tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au
+Paradis?...) Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous
+les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire;
+je suis frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»&mdash;À
+propos du retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le <span class="italic">Siècle</span>,
+14 décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est
+beau; mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du
+monde lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande
+comme le rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute
+l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»&mdash;«Je profite de ces
+moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce
+soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce
+livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange,
+que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les
+merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que
+j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.»
+Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique.
+Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>«Je garderai
+donc cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon
+c&oelig;ur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il
+ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui
+chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands
+missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là,
+il faut tirer l'échelle,&mdash;l'échelle de Jacob.</p>
+
+<p>Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces
+lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective.
+Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme.
+Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline
+et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus
+clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de
+Marceline: <span class="italic">Credo</span>, par: <span class="italic">Je suis crédule</span>. Évidemment elle le
+divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un
+respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un
+peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille
+aînée de M<sup>me</sup> Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la
+peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut
+point une personne négligeable<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2 left60"><span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span>15 juin 1896.</p>
+
+<p>Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses
+quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux
+filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement
+distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés
+nerveuses,&mdash;mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et
+souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut
+mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille,
+attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu
+lui ouvrir un peu son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où
+prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par
+larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit,
+mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences
+forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit
+apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère
+qui m'a fait entrevoir un moment le <span class="italic">ciel</span> d'une mère, le c&oelig;ur de
+son enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce
+monde <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé
+suivant ses vertus et ses fautes...»</p>
+
+<p>J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: <span class="italic">Un
+projet de mariage de Sainte-Beuve</span>, publiés par la <span class="italic">Gazette
+anecdotique</span> du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous
+dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être
+précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le
+regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la
+toilette. «M<sup>me</sup> Valmore avait la parole un peu traînante et
+larmoyante, sa fille avait plus de décision et de netteté dans la
+repartie; elle plaisait au premier abord.»</p>
+
+<p>En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra
+comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé
+rue de Chaillot. La directrice, M<sup>me</sup> Lagut, personne de grand mérite,
+avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était
+reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces
+réunions. L'auteur de <span class="italic">Joseph Delorme</span> et des <span class="italic">Consolations</span>, l'ami de
+la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire
+dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au
+fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son
+âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au
+whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des
+petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait
+<span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>assez souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.</p>
+
+<p>Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne
+tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833,
+Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que
+celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la
+trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions
+quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le
+comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel
+dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par
+quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me
+traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux
+album qu'elle me permettait de lire...»</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des <span class="italic">Mémoires</span>, était le contraire
+d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par
+son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La
+littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des
+«extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse
+de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à
+l'excellente M<sup>me</sup> Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet
+qu'il avait formé de demander sa main. M<sup>me</sup> Valmore et Ondine,
+pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans
+doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span>
+le premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve
+t'attend sur tes gages donnés.»</p>
+
+<p>Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il
+eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni
+l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête,
+ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu
+dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il
+eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa
+un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura
+jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée
+qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le
+mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à
+l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir
+et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques
+<span class="italic">virginales</span>, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé
+d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait
+commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui
+l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce
+respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de
+transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant
+plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,&mdash;et c'était
+le cas de Sainte-Beuve,&mdash;aux rencontres grossières. On peut, quand on
+a à la fois l'âme délicate et les m&oelig;urs <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span>cyniques, estimer
+répugnant de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a
+accoutumé de demander à de tout autres personnes; on peut très bien,
+dis-je, rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles:
+je parle très sérieusement.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout
+ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté
+d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus
+tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont
+elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette
+gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait
+tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je
+suis tenté de croire,&mdash;car le même sentiment s'y retrouve, et presque
+les mêmes expressions,&mdash;que l'admirable pièce des <span class="italic">Consolations</span>:</p>
+
+<p class="poem10">Toujours je la connus pensive et sérieuse...</p>
+
+<p class="noindent">fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine
+Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et
+je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)</p>
+
+<p>Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être,
+une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En
+1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie
+de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span>
+farouche, elle écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en
+villégiature, à son frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons
+ensemble, cher frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous
+voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur.
+Je n'ose pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais
+retrouver là l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on
+se plaint par <span class="italic">genre</span>, mais sans amertume; on dort, on mange, on
+n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on
+déjeuner?» On se promène <span class="italic">à âne</span> et on rentre bien vite pour demander:
+«Va-t-on dîner?» Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie
+qui vous inondent malgré vous-même; il y a une atmosphère
+d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la
+souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta part de tant de biens! Tu
+nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique
+comme celui-ci:</p>
+
+<p class="poem10"><span class="add1em">Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;</span><br>
+ Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:<br>
+ Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,<br>
+<span class="add3em">Car nous le mangerons demain.</span></p>
+
+<p>«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une
+licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous
+devenons de véritables Angevins: <span class="italic">molles</span>, comme dit César (ou un
+autre).»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons
+latines de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce
+badinage presque savant, la jeune M<sup>me</sup> Langlais se revoyait dans le
+pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de
+Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.</p>
+
+<p>Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être
+consultée sur la toilette de la mariée,&mdash;peut-être sur la mariée
+elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit
+vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande
+intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»</p>
+
+<p>Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de
+la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni
+d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et
+les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les
+désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la
+fois adorables&mdash;et excessifs&mdash;à cette élève de Sainte-Beuve. Elle
+l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer»
+toujours avec elle. Je m'explique par là que M<sup>me</sup> Valmore ait cru
+qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait
+simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se
+souvenant plus que du grand c&oelig;ur de sa mère, Ondine osait se livrer
+davantage, ainsi que nous l'avons vu.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus
+fantasque, Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation
+fébrile, inquiétante, que la mère attribuait à une croissance
+difficile. La maladie se déclara, étrange comme sa nature, faisant
+naître chez elle une jalousie folle contre sa s&oelig;ur, lui enlevant la
+voix: «La voix d'Inès était d'une douceur pénétrante et, comme celle
+de sa mère, <span class="italic">faisait pleurer</span>. S'éteignant de plus en plus par le
+progrès de la maladie, cette voix déchirait le c&oelig;ur de la mère
+lorsque l'enfant faisait de vains efforts pour moduler certains airs
+flottant dans sa mémoire: ils ne sortaient plus qu'étouffés de cette
+gorge brûlante et sèche. Celle qui la veillait, en l'écoutant,
+pleurait dans la chambre d'à côté. <span class="italic">La Voix perdue</span> est un des
+souvenirs de ces veilles poignantes.» (<span class="italic">&OElig;uvres</span> de Marceline
+Desbordes-Valmore, <abbr title="3">III</abbr>, <abbr title="page">p.</abbr> 251.)<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>«L'AMOUR» SELON MICHELET</h2>
+
+<p>Michelet a écrit <span class="italic">l'Amour</span> en 1858, parce que la France «était
+malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des
+mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas,
+après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le
+livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs
+excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des
+grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et
+que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.</p>
+
+<p class="p2"><span class="italic">L'Amour</span> de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un
+accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec
+<span class="italic">l'Amour</span> de Stendhal ou <span class="italic">la Physiologie du Mariage</span> de Balzac.</p>
+
+<p>Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont
+tenu principalement à montrer <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>qu'ils n'étaient pas dupes de
+la femme et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils
+étaient capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils
+n'étaient pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont
+pessimistes, libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité
+féminine pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à
+l'étendue de leur enquête personnelle.</p>
+
+<p>Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,&mdash;ou de
+l'amour-libertinage,&mdash;quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un
+amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour
+des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie
+passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand
+amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au
+suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme,
+une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout
+pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que
+vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une
+proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour
+elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous
+la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est
+presque le tout.</p>
+
+<p>Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des
+choses profondément différentes <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span>ou même contraires. Désirer
+la possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables
+secousses nerveuses... quoi de commun entre cela&mdash;et aimer? L'amour de
+Michelet est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi,
+dans tout son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.</p>
+
+<p>Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se
+donner avec son c&oelig;ur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut
+faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre c&oelig;ur, dont
+un corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et
+le signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de
+vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se
+dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme
+les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que
+d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne
+veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin,
+et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les
+passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des
+sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit,
+quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne
+sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa
+capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout
+désir fut <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>une idée... Les renouvellements du désir sont
+inépuisables par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées,
+l'art de voir et de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin
+l'optique de l'amour.»</p>
+
+<p>L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le
+livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une
+&oelig;uvre d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des
+arguments complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de
+l'amour et c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un
+traité d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de
+perfectionnement moral par l'amour.</p>
+
+<p class="p2">Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale
+et la plus féconde du livre de Michelet: «<span class="italic">L'Amour n'est pas une
+crise</span>, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de
+passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.»
+Autrement dit, un amour, c'est une vie.</p>
+
+<p>Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un
+jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il
+les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit
+année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents,
+l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement:
+«création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par
+<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span>le mari); initiation et communion; incarnation de l'amour
+(dans l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de
+l'amour.»</p>
+
+<p>Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des
+points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son
+livre <span class="italic">l'Amour</span>, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet
+idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies
+par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique
+des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un
+«idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité
+le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner
+un peu en détail.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la
+question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou
+plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il
+ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme,
+vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La
+physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La
+fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte
+générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets
+multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.»
+Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>enfants du
+second mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une
+femme met en elle sa marque pour toujours.&mdash;Mais, au surplus,
+l'avancement moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de
+la vie et l'&oelig;uvre de l'amour, il est clair que la meilleure
+condition de cet avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être
+l'&oelig;uvre d'un seul amour et qui dure autant que la vie même.&mdash;Bien
+différent de nos plus récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de
+complaisance pour le libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette
+espèce «de divorce dans le mariage qui est, dit-il, l'état
+d'aujourd'hui (1858).» Les mauvaises m&oelig;urs ne lui inspirent aucune
+curiosité spéculative. Il parle avec horreur et naïveté de la
+courtisane. «Il n'y a plus de filles de joie: il y a des filles de
+marbre et des filles de tristesse.»</p>
+
+<p class="p2">De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore
+la femme.</p>
+
+<p>Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau
+lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de
+menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une
+incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle
+paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite
+moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le
+goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span>rien!...»
+Et c'est pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est
+dépourvu d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô
+Reine!... Il croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de
+Valet de chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand
+Domestique, grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si
+Votre Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand
+la femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son
+bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les
+lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète,
+l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble
+page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il
+est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir
+ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son
+empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de
+frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les
+plus niaises. Mais elle est profonde et continue.</p>
+
+<p>Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi
+différente que possible de l'homme.</p>
+
+<p>Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation
+que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps.
+Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du
+muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait
+que l'abus des sports communique aux <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>mouvements de cette
+vierge quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien
+d'enveloppé ni d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses
+gestes, de ceux des garçons.&mdash;Ne vous y trompez pas, la jeune fille
+que Michelet met dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la
+jeune fille timide, rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse,
+inachevée; oui, l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!&mdash;Car il la
+faut ainsi, molle et incertaine, pas encore formée de corps ni
+d'esprit, pour que l'homme la puisse pétrir et créer entière et que,
+la créant, il soit à son tour renouvelé et achevé par elle.</p>
+
+<p>Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse,
+comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une
+blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême
+sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme;
+au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son
+sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle
+ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un
+langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais
+surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet
+autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme
+soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de
+ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de
+Bouchardat, que, contrairement au préjugé de <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>l'Église et du
+moyen âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme
+harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il
+explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort.
+Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez
+malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes
+avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux
+déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur
+vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas
+seulement une malade, mais une blessée. Elle subit <span class="italic">incessamment</span>
+l'éternelle blessure d'amour.»</p>
+
+<p>Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle
+fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle
+travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit
+royaume.&mdash;Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le
+cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser
+lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le
+savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine
+vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable,
+l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que
+«la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la
+vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et
+par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la
+chevalerie, et difficilement <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>le droit; enfin qu'elle est
+toujours plus haut ou plus bas que la justice.</p>
+
+<p>Mais il l'adore.</p>
+
+<p>Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle
+paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la
+blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au
+contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»</p>
+
+<p class="p2">Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance
+d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il
+reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que
+l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences,
+que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins
+responsable que l'homme. Dans le chapitre: <span class="italic">La Mouche et l'Araignée</span>,
+cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer
+que deux cas: si elle tombe,&mdash;c'est qu'une perfide amie avait résolu
+de la faire tomber, la pauvre petite;&mdash;ou c'est que, de très bonne
+foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari...
+Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale.
+Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième
+exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les
+neuf autres à une contrainte extérieure.</p>
+
+<p>Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait
+les innombrables absolutions <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>maritales qui font, depuis
+quelques années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va
+aussi loin que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait
+bénéficier jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne
+s'en vante pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous
+fier à elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait
+vous interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité
+magnifique et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une
+faiblesse même, vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien
+plus que le cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»</p>
+
+<p>Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses,
+notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: <span class="italic">Une rose
+pour directeur</span>). Il faut dire que, dans les cas supposés par
+Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela
+lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer,
+c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un
+jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses
+inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!...
+soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que
+d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...</p>
+
+<p>Dans le roman de M<sup>me</sup> de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme
+une confidence pareille, suivie des mêmes supplications:
+«Conduisez-moi; <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>ayez pitié de moi et aimez-moi encore si
+vous pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout
+simplement. Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de
+la jeune pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air,
+et il ne sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à
+rien, il gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et
+quand même elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre
+jeunesse. Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle
+est vôtre, quoi qu'elle ait fait.»</p>
+
+<p class="p2">Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: <span class="italic">la Mouche</span>,
+<span class="italic">Tentation</span>, <span class="italic">Médication</span>, me paraîtraient accablants de bonté, de
+pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent
+par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité.
+Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on
+soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade,
+infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et
+contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel M<sup>me</sup> de La
+Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon c&oelig;ur, Molière
+n'hésiterait point:</p>
+
+<p class="poem10">Oui, je tiens que jamais de semblables propos<br>
+ On ne doit d'un mari traverser le repos.</p>
+
+<p>Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>Mais
+Michelet, comme j'ai dit, est un naturiste mystique.</p>
+
+<p>Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de
+l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature
+mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par
+à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait
+point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au
+mal,&mdash;vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que
+la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui
+aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que
+l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du
+ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous
+naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous
+la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre c&oelig;ur.»
+C'est presque la formule: <span class="italic" lang="la">In ea movemur et sumus</span>.</p>
+
+<p class="p2">Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches
+d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet
+est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et
+d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas
+étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un
+temps meilleur, remplira tous les c&oelig;urs de religion. Il faut se
+mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>pas
+l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une
+mère le remerciera.»</p>
+
+<p>Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu
+vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'<span class="italic">Abbesse
+de Jouarre</span>. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui
+le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je
+puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une
+volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère
+religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la
+grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne
+qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure.
+Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un
+sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales
+sans le savoir: une grande répugnance à faire <span class="italic">de la même femme</span> un
+objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse,
+adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez
+ces renchéris, le c&oelig;ur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs
+scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la
+débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils
+aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils
+possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect
+de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci
+qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span>
+odieux. Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond
+chrétien pour sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé
+de dégoût en songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des
+plus viles sécrétions.</p>
+
+<p class="p2">Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités.
+Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce
+qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de
+honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue
+avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre
+avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de
+collaborer à une &oelig;uvre divine.</p>
+
+<p>Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met
+trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est
+nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de
+considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle
+est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même
+d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le
+devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce
+que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines.
+L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de
+saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est
+ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>en quoi
+l'un des résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de
+la race, le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une
+phraséologie propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu
+presque tous la manie de fourrer partout le sentiment religieux.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des v&oelig;ux de
+nos féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement
+voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre
+égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son
+âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes
+devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et
+professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou
+comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de
+filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.</p>
+
+<p>Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération
+des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et
+d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme
+que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le
+livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y
+joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première
+jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span>
+vraiment son associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne
+«religieusement» l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme;
+elle lui affine et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source
+inépuisable de rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples
+accommodations de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et
+comment la femme n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais
+aussi, selon les temps, une fille, une s&oelig;ur, une mère.</p>
+
+<p>Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la
+vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le
+grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire:
+«Le coquin!»</p>
+
+<p>Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le
+développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien
+joli:</p>
+
+<p>«... Le visage vieillit bien avant le corps.&mdash;L'ampleur des formes est
+favorable à l'expression de la bonté.&mdash;Une génération qui n'aimerait
+que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des
+dames resterait grossière.&mdash;Une femme qui aime et qui est bonne peut,
+à tout âge, donner le bonheur, <span class="italic">douer</span> le jeune homme.»</p>
+
+<p>Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette
+dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du
+chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le
+naturisme de Molière.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux
+âmes s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour
+mène à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'<span class="italic">Imitation</span>,
+tend toujours en haut.»&mdash;C'est quand tous deux se rencontrent dans une
+idée de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement
+le même <span class="italic">c&oelig;ur</span>», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange
+absolu de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait
+remarquer, que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en
+douces larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au
+jeune âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense
+les vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance
+engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du
+dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.</p>
+
+<p>Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus
+émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt
+par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme
+survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»</p>
+
+<p>Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle
+du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par
+crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le
+ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira,
+par exemple: «Chaque fois que la femme consent <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>au désir de
+l'homme, elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La
+vie est plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est
+pas toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni
+si innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une
+«réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui
+convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se
+faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait
+pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.</p>
+
+<p>Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil,
+d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux
+gens d'aujourd'hui,&mdash;et de tous les temps,&mdash;que la vérité, c'est de se
+marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il
+est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature
+en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure,
+l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs.
+La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du
+foyer.»</p>
+
+<p>Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous
+reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce,
+l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui
+impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces
+préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges,
+affectent la forme la plus maladive, <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>la plus nerveuse, la
+plus haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont
+l'accent d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres
+orphiques. La sensibilité et l'optimisme du <abbr title="18">XVIII</abbr><sup>e</sup> siècle, dont
+Michelet fut le plus fidèle continuateur, y vaticinent avec une
+romantique frénésie. Les «harmonies de la nature» y sont expliquées et
+célébrées en phrases sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un
+Bernardin de Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>VICTOR DURUY</h3>
+
+<p class="resume">M. <span class="smcap">Jules Lemaître</span>, ayant été élu par l'Académie française à
+ la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre
+ séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:</p>
+
+
+<p><span class="smcap">Messieurs</span>,</p>
+
+<p>En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez
+fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais
+un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la
+rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me
+seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à
+remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de
+l'&oelig;uvre de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras
+que d'égaler mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une
+&oelig;uvre si évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un
+éloge tout à fait rare, même ici.</p>
+
+<p>La certitude et l'activité; des croyances morales <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>simples et
+fortes, héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le
+christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la
+générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des
+actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances
+et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus
+solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes
+communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la
+vie privée et l'&oelig;uvre écrite; des passages aisés et tranquilles de
+la médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune
+et au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au
+recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement
+harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle
+impression de force, de suite et de sécurité dans son développement
+qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,&mdash;côté des
+Romains.</p>
+
+<p>J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me
+deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux
+parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M.
+Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son
+ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et
+de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor
+Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à
+la manufacture des Gobelins depuis sept <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>générations.
+L'enfant respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur
+dans l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté,
+«fidélité aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté
+des gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une
+France libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait
+une sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de
+Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui,
+naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette
+époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces
+Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la
+Restauration, retrouvaient les propos de la <span class="italic">Satire Ménippée</span>; et, le
+samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour
+chanter les premières chansons de Béranger.</p>
+
+<p>Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la
+Révolution française&mdash;en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se
+contraindre pour être «avec son temps»,&mdash;la vie de Victor Duruy,
+exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux,
+et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à
+quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains
+des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.</p>
+
+<p>Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école
+communale de la rue du Pot-de-Fer. <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>En même temps il suit un
+cours de dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des
+apprentis. Mais, le voyant souvent le nez dans un livre, un des
+habitués du samedi dit au père qu'il le fallait pousser. L'enfant
+entre donc en 1824, avec une demi-bourse, dans une grande institution
+du quartier, qui devint plus tard le collège Rollin. Il y reste six
+ans. Au début, il était un des derniers; à la fin, il obtient le prix
+d'excellence. M. Duruy disait volontiers de lui-même: «Je suis un
+b&oelig;uf de labour.» Dès l'enfance, il commença de tracer son sillon,
+qui fut droit et profond, et fertile en moissons dont s'enrichirent
+les greniers publics.</p>
+
+<p>Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des
+«trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à
+la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège
+et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la
+compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût
+bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à
+remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le
+jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses
+compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat!
+Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il
+ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.</p>
+
+<p>Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span>
+septembre 1833, premier au concours de l'agrégation d'histoire.
+C'était, vous le voyez, sa destinée, d'avoir des commencements
+modestes et des réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de
+sa vie pût être tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut,
+après un trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège
+Henri <abbr title="4">IV</abbr>, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils.
+L'un était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence
+ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos
+historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français
+entre nos princes.</p>
+
+<p>Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal
+sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut
+des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant
+plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans
+gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par
+son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre;
+profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,&mdash;je
+cite ses expressions,&mdash;que «l'esprit de l'enfant est un livre où le
+maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»</p>
+
+<p>Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français
+apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui
+firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux
+premiers <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>volumes de sa grande <span class="italic">Histoire des Romains</span>
+paraissaient en 1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de
+Salvandy. En 1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis.
+Puis, M. de Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M.
+Duruy accepta la proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas,
+faisant belle besogne, son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se
+voyait déjà enfermé dans un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles
+pour y apprendre la langue et les m&oelig;urs des vaincus, et les aimant,
+et par là les civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il
+rêvait était un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et
+même à cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne
+époque pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM.
+Cousin et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces
+deux hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons
+le plus en lui.</p>
+
+<p>Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est
+pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui
+valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât,
+d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne
+laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que
+c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de
+l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant,
+dans un de ses manuels, avoué cette <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>préférence, une note
+officielle la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853,
+de longs ennuis pour un court passage de son <span class="italic">Abrégé de l'Histoire de
+France</span>, relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855,
+soutenant ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa
+pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre:
+«Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M.
+Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à
+fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de
+mémoire, se souvint d'avoir entendue.</p>
+
+<p>Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux
+yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des
+meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le
+professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales,
+c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et
+aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou
+qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et
+calculée d'un prince selon Machiavel&mdash;ou l'illusion d'un mystique,
+comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui
+trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en
+toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute
+suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à
+&OElig;dipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre
+<span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span>nom». Notez que, si la morale double est, en effet, dans la
+plupart des cas, l'invention commode et l'expression du scepticisme,
+elle se peut parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se
+soucie de certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au
+point de conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il
+est à remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur
+Napoléon <abbr title="3">III</abbr> ait soutenu contre lui la théorie des «hommes
+providentiels», exposée dans la préface de la <span class="italic">Vie de César</span>.
+Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M.
+Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne
+se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il
+expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité.
+«On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut
+mieux ne pas les rappeler.»</p>
+
+<p>L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait&mdash;ou n'en songeait
+pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a
+vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre
+aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait
+été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait
+beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune
+à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à
+demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des
+nationalités, l'établissement <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span>d'une démocratie un peu
+socialiste et pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique
+de la Révolution française: grands desseins dont les moyens
+d'exécution se précisaient mal dans son imagination de doux fataliste
+qui, ébloui par un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et
+dont il se croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son
+étoile. Il fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une
+partie de leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou
+que rarement il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de
+rêve&mdash;qui, vers la fin, s'ensanglanta.</p>
+
+<p>M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une
+seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à
+l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent
+également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur
+aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il
+était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette
+franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je
+cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la
+générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui
+étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité».
+Enfin&mdash;et je suis tenté de dire surtout,&mdash;l'auteur de la <span class="italic">Vie de
+César</span> aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période
+impériale, <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span>bienfaisante du moins pendant un siècle, sous
+Auguste, puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de
+Napoléon <abbr title="premier">I<sup>er</sup></abbr>, lui présentait à la fois son idéal et son apologie.
+C'est en lisant le second volume de l'<span class="italic">Histoire des Romains</span>, où déjà
+Caïus Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César,
+qu'il lui prit envie de connaître M. Victor Duruy.</p>
+
+<p>Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne
+dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique.
+Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée.
+En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant
+des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du
+peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait
+jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient
+succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti
+fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait
+lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive
+la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement
+indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre
+républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le
+10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui
+suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté <span class="italic">non</span>. Il
+expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait
+<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait
+honneur à tous deux.</p>
+
+<p>En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École
+normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862,
+inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École
+polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite
+reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son
+avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.</p>
+
+<p>Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une
+dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction
+publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça
+ira bien.» Et ça alla très bien.</p>
+
+<p>Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit,
+très franchement, l'&oelig;uvre ébauchée par la Convention nationale. Il
+était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité,
+un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de
+prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue
+pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus
+beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante,
+par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon
+générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où
+elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement
+public. Il se dit <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>que l'égalité des droits, récemment
+achevée par le suffrage universel, comportant pour tous plus de
+devoirs, réclamait aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore
+que l'accession possible de tous au pouvoir avait pour naturel
+corollaire l'accession possible de tous à la science, et à tous les
+degrés de la science. Il considéra que, la Révolution étant
+rationaliste dans son essence, l'encouragement et la propagation de la
+science devaient être un des principaux soucis d'une société issue de
+la Révolution. Et, d'autre part, historien averti par l'étude des
+réalités, il comprit que l'enseignement doit être quelque chose de
+souple et de varié dans ses formes et qui s'applique aux catégories
+les plus diverses d'aptitudes, de besoins ou de conditions. Et il
+comprit aussi que l'enseignement supérieur, plus qu'à tout autre
+régime, importe au démocratique, lequel est plus visiblement fondé sur
+la raison; que d'ailleurs tous les ordres d'enseignement se tiennent
+secrètement et influent les uns sur les autres, soit que l'ordre
+supérieur fasse descendre dans les autres son esprit et leur fournisse
+leurs méthodes, soit qu'il se recrute continuellement et se renouvelle
+en eux, par la facilité offerte à tous ceux que ces méthodes ont
+éveillés de s'élever à un degré plus haut de la connaissance.
+Organiser l'enseignement, ce fut donc pour M. Duruy organiser à la
+fois tous les enseignements.</p>
+
+<p>Quelques semaines après son entrée au ministère, <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>il exposait
+son plan à l'empereur dans une lettre confidentielle.</p>
+
+<p>«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie,
+et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi.
+Les hommes qui ne voulaient pas de l'<span class="italic">adjonction des capacités</span>
+peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles
+primaires.»&mdash;Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de
+l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage
+universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société
+un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit
+la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité
+absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes,
+les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études
+dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder
+l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions
+industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de
+campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora
+notablement les traitements des instituteurs et des institutrices...
+Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer,
+Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des &oelig;uvres de
+M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse
+des nomenclatures.</p>
+
+<p>Dans la même lettre, au sujet des treize millions <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>de
+citoyens occupés par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait:
+«L'enseignement qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement
+technique ni étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers
+le métier. L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de
+procédés traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à
+épurer le goût de nos futurs industriels».&mdash;Et c'est pourquoi il
+transforma les collèges classiques des petites villes en «collèges
+spéciaux», et surtout il constitua cet «enseignement moderne», si
+évidemment nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera,
+espérons-le, à trouver la forme convenable.</p>
+
+<p>Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs
+qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à
+marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la
+plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au
+milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»&mdash;Et c'est pourquoi il
+supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui
+sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus
+haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées
+l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la
+classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de
+passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement
+supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span>
+beaucoup en créant l'<span class="italic">École pratique des hautes études</span>, si féconde et
+si vite illustre.</p>
+
+<p>Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes
+sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons
+donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos
+embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation
+aux mains de gens...»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a> enfin, de gens qui n'avaient pas toute la
+confiance de M. Duruy.&mdash;Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme
+ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les
+dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de
+ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes,
+ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées.</p>
+
+<p>Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement
+poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a
+commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode
+et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits
+scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a
+tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens,
+qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de
+collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span>
+était son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres,
+leur était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le
+désavouait pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il
+mieux. Les réformes du ministère Duruy furent véritablement l'&oelig;uvre
+personnelle de M. Victor Duruy.</p>
+
+<p>Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la
+souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée
+dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des
+fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout
+l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le
+droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre
+temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la
+maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des
+plus grands ministères de ce siècle.</p>
+
+<p>Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les
+dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la
+plus grande partie des évêques et du clergé.</p>
+
+<p>M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très
+scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans
+ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il
+ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on
+apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte.
+Chaque année, il se <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>faisait un devoir d'accompagner, dans
+les lycées où ce prélat donnait la confirmation, M<sup>gr</sup> Darboy, qui
+était, d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très
+peu agressive.</p>
+
+<p>Mais il a été dit aux prêtres: «<span class="italic" lang="la">Ite et docete</span>.» L'Église ne peut
+renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier
+sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne
+saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire
+aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très
+haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de
+la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui
+concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de
+quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes
+filles», disait l'un d'eux.</p>
+
+<p>Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans
+une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de
+ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre
+quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je
+veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous
+pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de
+l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas
+contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne,
+fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>remarquer que
+des prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières
+années, regretté M. Victor Duruy.</p>
+
+<p>Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis
+pensé de son &oelig;uvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en
+pourrait dire.&mdash;Il dirait que le grand ministre dut être surpris de
+quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que
+l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage
+universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement
+des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui,
+infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des
+déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les
+vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en
+même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les
+appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et
+des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui
+devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et
+que, si l'&oelig;uvre de M. Duruy fut une &oelig;uvre de grande volonté et
+de grand courage, elle fut donc aussi une &oelig;uvre d'étrange illusion.</p>
+
+<p>Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et
+j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand
+on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span>
+toujours soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue
+remédier. Puis il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du
+temps pour être consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué
+par ses travaux historiques aux lenteurs des transformations sociales,
+M. Duruy nous eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas
+dans son esprit que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si
+l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu
+de l'homme et de se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les
+métaphysiciens nous disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est
+pensé par nous. «Science sans conscience est la ruine de l'âme».
+Certes, M. Duruy en était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la
+science, à l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui
+saurait tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité,
+de la haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en
+impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis,
+connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il
+connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec
+celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement
+que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la
+science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut,
+incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est
+incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient
+<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>déjà avant elle le c&oelig;ur des hommes. D'un autre côté, une
+morale rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des
+terreurs et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le
+sentiment de l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme
+de l'espèce qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y
+élargit en charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la
+vertu simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut
+que très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut
+du temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes
+un caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui
+eût été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement
+de quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme
+ou une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est
+excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,&mdash;à
+moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la
+corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de
+longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un
+peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien
+alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela
+aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.</p>
+
+<p>J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>et
+l'amitié de l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put
+tenter de si vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait
+d'autant plus faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre
+ses mains. Lors donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M.
+Duruy se trouva plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en
+sorte que le souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du
+serviteur trop hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son
+absolutisme.</p>
+
+<p>Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy
+retourna à son <span class="italic">Histoire des Romains</span>. Il changeait ainsi de besogne,
+mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France.
+Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien
+projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de
+Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de
+celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un
+demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec
+l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie
+scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes.
+Devenu professeur, je me mis à l'&oelig;uvre; mais, en sondant notre
+vieux sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien
+connaître je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce
+avait exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il
+fallait donc <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce
+qui ne devait être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma
+vie. Les deux préfaces sont devenues deux ouvrages.»</p>
+
+<p>Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse,
+d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en
+ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint
+constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par
+endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par
+le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé
+général de l'<span class="italic">Histoire des Romains</span>, morceau d'une gravité, d'une
+majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée
+et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir
+confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé,
+ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne
+peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de
+l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des
+leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le
+châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours
+celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des
+générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée
+ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des
+récompenses».</p>
+
+<p>C'est autant peut-être par ce souci moral que par <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>amour de
+la vérité vraie qu'il évite de faire trop large la part des
+personnages historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes
+paroles: «... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le
+mieux à la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils
+reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la
+responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent
+commode de s'en affranchir.»</p>
+
+<p>Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui
+fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime,
+le devoir de la faire belle&mdash;ou de l'empêcher d'être trop hideuse.
+Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure,
+la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié
+les innombrables scènes. Le «résumé général» de <span class="italic">l'Histoire des
+Romains</span> et celui de <span class="italic">l'Histoire des Grecs</span> ressemblent à l'examen de
+conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses
+à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant
+que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par
+quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le
+dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit
+la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares,
+l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les
+institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage
+<span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de
+l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de
+l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne,
+c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement
+chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion
+morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.&mdash;Et toutefois
+le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce
+qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête
+romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites
+de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle
+aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ
+méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours
+l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à
+travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin,
+pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent
+d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous
+venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome,
+initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé
+de la civilisation, l'aïeule même de la France.</p>
+
+<p>1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En
+1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en
+1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation
+<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer
+la guerre, à toute occurrence.&mdash;Pendant que son fils Albert, âme
+héroïque de l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les
+turcos pour être des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante
+ans, réclamait une place dans la garde nationale.</p>
+
+<p>Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de
+désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément
+des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son
+<span class="italic">Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit
+humain</span>,&mdash;ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor
+Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi,
+admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est
+ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément
+sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien
+préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le
+grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite...
+L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en
+petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait
+alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long
+effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du
+patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince,
+le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions»,
+pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions,
+<span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>la charité dans la société, et donner au droit la
+souveraineté du monde». Et, constatant que la France marchait en avant
+des autres peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il
+nous faudra y traîner nos ennemis même».</p>
+
+<p>Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au c&oelig;ur du
+patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort
+d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose
+à peine compter pour des joies le succès européen de l'<span class="italic">Histoire des
+Romains</span>, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa
+vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure
+des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien
+et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver
+l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de
+l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre,
+sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières
+dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au
+temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la
+magnanimité se perpétue.</p>
+
+<p>Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect
+universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,&mdash;sans
+qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect,
+jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le
+respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span>soit
+dans son modeste appartement de Paris, soit à
+Villeneuve-Saint-Georges, où sa médiocrité de fortune lui avait
+pourtant permis d'acquérir la maison et le jardin du sage, l'aimaient
+pour sa bonté, sa douceur, la simplicité de ses m&oelig;urs et l'on peut
+bien ajouter,&mdash;car la chose était exquise chez un vieillard, et l'on
+sait ici le vrai sens des mots,&mdash;pour sa naïveté: disposition d'esprit
+franche et fière, qui n'excluait ni la connaissance des hommes ni la
+finesse, mais seulement les défiances et les moqueries stériles et le
+pessimisme d'amateur. <span class="italic" lang="la">Candor ingenuus</span>, comme disaient ses chers
+Romains.</p>
+
+<p>De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes
+inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la
+négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une
+vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que,
+depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car
+ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y
+croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient
+donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme
+excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix
+de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la
+décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter
+honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui
+profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span>
+honorablement. Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées
+entrevues par la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il
+croyait en Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par
+delà la mort, à une signification morale du monde et, malgré sa marche
+un peu déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la
+domination sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la
+famille, à la patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est
+assez éprouvée pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous
+tromper trop grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies
+ne soient plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait
+que les vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de
+tout l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il
+servit si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus
+confiant. Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible
+espérance au c&oelig;ur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un
+grand ministre et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un
+de ces hommes qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus
+claires et augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de
+vivre.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>LES SNOBS</h2>
+
+<p>Le mot de <span class="italic">snob</span> est très employé depuis quelques années,&mdash;et par les
+snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec
+votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de
+l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la <span class="italic">Foire aux
+vanités</span>.</p>
+
+<p>Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et
+documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la
+psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie
+symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme
+russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs
+de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais;
+les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de
+l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice
+des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du socialisme,
+et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de
+l'aristocratie,&mdash;lesquels <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>sont souvent les mêmes que les
+snobs littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre
+eux et se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du
+snobisme en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera
+pour en faire la satire ou l'apologie.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une
+docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le
+snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la
+littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est
+aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de
+s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas
+plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses
+contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.»
+C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à
+l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de
+Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air
+suffisant.</p>
+
+<p>Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits
+médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce
+qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout
+cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est
+récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de
+tous les temps.</p>
+
+<p>Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>snobs du
+précieux. Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les
+aïeules authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs
+du théâtre de l'&OElig;uvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand
+fin, le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon
+fait cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille:
+elle la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en
+vers invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme
+littéraire des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme
+mondain et de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est
+du même esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou
+sa petite oie. Bref, elles sont complètes.</p>
+
+<p>Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la <span class="italic">Critique de l'École
+des Femmes</span>: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé
+d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui
+ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier
+cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le
+même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf
+gilet rouge de 1830.</p>
+
+<p>Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur
+d'<span class="italic">Andromaque</span> et de <span class="italic">Bajazet</span>, il y eut, n'en doutez point, les snobs
+de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la
+philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de
+l'amour <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin
+de Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme
+charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si
+je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux
+du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières
+années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme,
+parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long
+de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais
+parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se
+trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les
+raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans
+ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui
+affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des
+modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils
+s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur
+concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir
+longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi
+durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce
+qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue
+conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure,
+ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité
+sociale. Il faut, à cause de cela, <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span>les traiter doucement et,
+sinon les honorer, du moins les absoudre.</p>
+
+<p>Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que
+quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et
+par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première
+moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et
+naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement
+sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution
+romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction
+idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient
+point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les
+esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce
+soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de
+nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on
+appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles
+et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire.</p>
+
+<p>Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été
+dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de
+reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente
+comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand;
+tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans <span class="italic">Gil
+Blas</span>; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la
+Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>tout le
+théâtre dans l'<span class="italic">Orestie</span>, et tout le roman dans l'<span class="italic">Odyssée</span>. Ils
+disent à chaque invention prétendue:</p>
+
+<p>«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent
+parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque
+tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires
+agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire
+du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des
+évolutions de la littérature et de l'art.</p>
+
+<p>Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres
+esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la
+docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en
+effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la
+soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la
+routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de
+pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un
+et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne
+s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la
+crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent
+sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en
+deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude,
+diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.</p>
+
+<p>Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère
+avec soi-même et de juger vraiment <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>par soi. On découvre que
+quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées;
+que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont
+pas toujours les &oelig;uvres reconnues et consacrées, mais tel livre
+moins célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus
+avant... Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie!
+Il n'y aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable,
+si la multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.</p>
+
+<p>Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous
+voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils
+l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique
+une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque,
+d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses
+admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui
+appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant
+d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à
+s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à
+l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des
+jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant
+plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des
+morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de
+ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses
+jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres
+n'y voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:</p>
+
+<p class="poem10">Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br>
+ Mais j'entends là-dessous un million de mots.</p>
+
+<p>Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs
+inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le
+snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de
+l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même
+marcher.</p>
+
+<p>Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est,
+et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de
+gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du
+snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme
+l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai
+parlé des snobs avec aménité.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h3><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>FIGURINES<br>
+
+(<span class="italic">Deuxième Série</span>)</h3>
+
+<h4>HORACE</h4>
+
+<p>Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance
+de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens
+sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après
+avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace
+en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant...</p>
+
+<p>Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus
+connues:</p>
+
+<p>«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un
+de tes ongles ou de noircir une de tes dents,</p>
+
+<p>«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et
+plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir.</p>
+
+<p>«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres
+de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse,
+en aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté.</p>
+
+<p>«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux
+esclaves,&mdash;sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage
+de déserter ton seuil impie.</p>
+
+<p>«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent
+pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne
+détourne leurs maris.»</p>
+
+<p>(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes
+saphiques en est forcément absente.)</p>
+
+<p>Écoutez encore ceci:</p>
+
+<p>«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez
+le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux
+Janus. Tu as du c&oelig;ur, des m&oelig;urs, de l'éloquence, de la probité.
+Par malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être
+chevalier: tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs
+rondes: «Tu seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher,
+n'avoir jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton
+inexpugnable citadelle.»</p>
+
+<p>Et ceci encore:</p>
+
+<p>«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes
+d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un
+pupille. Il vit de <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>fèves et de pain bis... Le poète façonne
+la bouche tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille
+contre les propos grossiers; il forme leur c&oelig;ur par de belles
+maximes; il leur enseigne l'humanité et la douceur... Il console le
+pauvre et celui qui souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens
+et aux jeunes filles de belles prières.»</p>
+
+<p>Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces
+passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien
+malgré moi, la beauté solide?</p>
+
+<p>La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons
+bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise,
+accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies
+provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt
+pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le
+genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne
+vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.</p>
+
+<p>Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice
+chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques,
+le plus purement artiste des poètes latins. Ses <span class="italic">Odes</span> sont, à la
+vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une
+extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose
+de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>des <span class="italic">Satires</span> et des <span class="italic">Épîtres</span> ne ressemblent guère
+davantage à ceux d'un Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient
+plutôt, par la liberté et l'ingénieuse dislocation du rythme, les
+fantaisies prosodiques de <span class="italic">Mardoche</span> ou d'<span class="italic">Albertus</span>: je parle
+sérieusement. Joignez qu'Horace a, le premier, introduit dans la
+poésie latine les plus belles variétés de strophes grecques, sans
+compter certaines combinaisons de vers qui lui sont, je crois,
+personnelles. En sorte qu'il fait songer à Ronsard infiniment plus
+qu'à Boileau.</p>
+
+<p>Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la
+tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace.
+Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des
+révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute
+comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et
+les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre,
+d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à
+raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. <span class="italic" lang="la">O
+imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba
+magistri</span>, sont des mots essentiellement horatiens.</p>
+
+<p>Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un
+chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le
+véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de
+pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>la philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est,
+finalement, d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes
+bien situées, l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les
+systèmes, ont toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On
+trouve dans Horace les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie
+retirée et retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au
+seul bien moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté
+propre.&mdash;Soldat de Brutus, il accepta le principat d'Auguste par
+raison, par considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble,
+moins complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux
+défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre
+Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle
+ami,&mdash;et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la
+Sainte-Beuve.</p>
+
+<p>Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas
+moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou
+pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à
+le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le
+traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR</h2>
+
+<p>Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus
+fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres.
+L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu
+léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs &oelig;uvres
+tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en
+eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et
+dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes,
+le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être
+dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de
+Vigny, comme vous le verrez par les <span class="italic">Lettres</span> que vient de publier la
+<span class="italic">Revue des Deux Mondes</span>.</p>
+
+<p>Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les
+poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les
+satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer,
+pour les idées les plus profondes et les plus tristes, <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>les
+plus beaux symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de
+telle sorte la pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez
+lui, tout imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est
+suggestive de rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au
+delà de ce qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et
+délicieusement, y parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents
+à mourir... Et c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce,
+plus libre seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que
+poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.</p>
+
+<p>Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un
+héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite
+parente.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le
+fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait
+pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable
+que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce
+qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur
+demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient <span class="italic">Moïse</span>, <span class="italic">la Colère de
+Samson</span>, <span class="italic">le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger</span>, et attestent
+à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et
+l'efficacité merveilleuse de son orgueil.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est
+mauvais; l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est
+serait une infamie si Dieu existait; la nature est insensible et
+cruelle; toute supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui
+en sont affligés... <span class="italic">Donc</span> il faut se taire, se résigner, demander à
+la nature non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la
+vie&mdash;de très haut&mdash;sans jamais se plaindre pour son compte.</p>
+
+<p>Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement
+par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique,
+n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).</p>
+
+<p>Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette
+négation et dans son c&oelig;ur ce désespoir,&mdash;et croyant, dans le fond,
+à moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un
+Renan,&mdash;Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude
+attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très
+bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à
+la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu
+répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa
+caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce
+pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment
+des leurs.</p>
+
+<p>Les lettres à la petite cousine nous apprennent <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>quelque
+chose de plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi
+sublime. «La plus forte protestation contre le monde injuste et contre
+Dieu absent, c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de
+m'estimer le plus. Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi
+raisonnait-il. Cela, sans l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce
+sentiment irréductible du devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se
+rebâtir après coup toute une métaphysique encourageante. Il ne daigne;
+il est désolé à fond. Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir
+solitairement de son propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la
+magnifique fructification de cet orgueil.</p>
+
+<p>C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très
+aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et
+c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans
+sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le
+succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et,
+par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable
+vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un
+Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.</p>
+
+<p>Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait
+l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que
+Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme
+une prostitution. Et pourtant il les traite <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>l'un et l'autre
+sans dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet
+l'indulgence.&mdash;Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en
+parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais
+jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition
+native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où
+le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un
+long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère
+une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées
+et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais
+dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la
+fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres,
+sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans <span class="italic">la Mort du Loup</span>,
+et par le même sentiment.</p>
+
+<p>Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai
+pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de <span class="italic">Moïse</span>, mais il
+lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût
+été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade
+patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et
+qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié
+l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui
+rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais,
+s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute
+absence. <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>Il fit <span class="italic">tout</span> son devoir,&mdash;précisément parce que
+c'était très difficile.</p>
+
+<p>Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite
+cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la
+tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la
+pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il
+sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres
+trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle
+ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de
+la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime
+un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la
+<span class="italic">Maison du Berger</span>: pour se reposer de la contemplation des choses
+insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus
+séduisante d'être fugitive,&mdash;et souffrante aussi, quoique frivole...</p>
+
+<p>Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien
+inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort,
+il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre,
+c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme
+et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais
+me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée.
+Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous
+en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre
+davantage et <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>que la mort approche, il se détache de la jolie
+«apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne
+plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque
+jour vos <span class="italic">trente</span> visites <span class="italic">nécessaires</span>, <span class="italic">indispensables</span>,
+supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux
+devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière
+vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du
+Loup».</p>
+
+<p>Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une
+tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac...
+«Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de
+martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et
+je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me
+condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des
+cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les
+médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme
+M<sup>me</sup> de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le
+voir, et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements
+exagérés de tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des
+miracles, et de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine»,
+le comte de Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux
+de tous les rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité
+farouche.</p>
+
+<p>Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>ligne de
+sa dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire
+et de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi».
+C'est-à-dire:&mdash;Croyez en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui
+j'ai pu souvent agir comme si j'avais été un saint, et vivre
+héroïquement dans l'état de désespoir.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>J.-K. HUYSMANS</h2>
+
+<p>Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le
+dernier livre de M. Huysmans, <span class="italic">En route</span>, nous fait concevoir une
+aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en
+mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.</p>
+
+<p>J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de
+littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se
+distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille,
+simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en
+souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes
+sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est
+radicalement anti-chrétienne.</p>
+
+<p>Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts
+qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude
+flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-c&oelig;ur.
+<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>Les sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée
+avec un si sombre parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si
+méprisante, si inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis
+demandé jadis si cette vision n'était point un jeu d'art maladif et
+que j'ai suspecté la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien
+aujourd'hui que je me trompais.</p>
+
+<p>Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y
+avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence:
+celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la
+chair et de ses &oelig;uvres et, au fond, une complaisance pour cette
+laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une
+sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non
+repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont
+il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un
+jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec
+honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le
+fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens,
+et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une
+forme détournée de l'impureté.</p>
+
+<p>D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire
+sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il
+poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier
+<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure
+blasphématoire. M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la
+curiosité inassouvie de l'imagination (<span class="italic">Là-Bas</span>). En réalité, il était
+déjà «en route» vers Dieu.</p>
+
+<p>Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien
+simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe,
+puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut
+engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est
+moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut
+être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de
+Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses.</p>
+
+<p>L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et
+d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces
+étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite
+qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des
+carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens
+excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient,
+physiquement, un bain de paix.</p>
+
+<p>Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de
+celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne
+concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent
+de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du
+catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>c'est le
+monde considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est
+la foi au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe
+et personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des
+mérites.</p>
+
+<p>Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la
+confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et
+la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la
+sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire
+et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans
+l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la
+peinture de la vie immonde.</p>
+
+<p>Le haut-le-c&oelig;ur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on
+a cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a
+commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge,
+un converti par les sens.&mdash;Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment
+singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment
+de sa curiosité de sentir.</p>
+
+<p>Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a
+vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique
+insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps
+avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies,
+amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait
+s'évanouir d'épouvante. <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>Le lendemain, la plupart
+retournaient à leur vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte
+Thaïs ou sainte Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont
+mystérieuses...»<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>HENRI LAVEDAN</h2>
+
+<p>La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où
+vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La <span class="italic">Haute</span> et le <span class="italic">Nouveau Jeu</span>,
+<span class="italic">Leur C&oelig;ur</span> et <span class="italic">Nocturnes</span>, le <span class="italic">Prince d'Aurec</span> et <span class="italic">Viveurs</span>, c'est
+la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite
+par un esprit aigu,&mdash;mais en même temps <span class="italic">jugée</span>, le plus souvent sans
+le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue
+de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la
+vieille France, simplement.</p>
+
+<p>Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui
+ce qui, tout de suite, apparaît.</p>
+
+<p>L'&oelig;il guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain
+excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet
+(<span class="italic">Inconsolables</span>, <span class="italic">Sire</span>). C'est de ces savants exercices qu'il a
+passé à la peinture des m&oelig;urs mondaines. Venu immédiatement après
+Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a
+poussé et développé le dialecte de Monpavon (du <span class="italic">Nabab</span>). Nul
+peut-être n'a parlé <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>de façon plus soutenue «le parisien» des
+dix dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la
+syntaxe, les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue
+dans ses petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers
+argots superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de
+nouveaux tics. Cela va, parfois, dans le <span class="italic">Vieux Marcheur</span>, jusqu'à la
+convention la plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne
+presque autant du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent
+un petit commencement de démence.</p>
+
+<p>Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de
+la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère
+volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple,
+dans <span class="italic">Leur beau physique</span>, le soliloque de ce mourant qui se fait
+apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les
+caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans
+l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.</p>
+
+<p>Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes
+mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale
+ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises
+m&oelig;urs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une
+peur d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et
+de peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau.
+Bref, sa caractéristique est, très souvent, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>une outrance un
+peu haletante, capricante et fébrile.</p>
+
+<p>Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne
+d'éducation.</p>
+
+<p>Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un
+ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste.
+Il a, plus que les autres, insisté sur le <span class="italic" lang="la">surgit amari aliquid</span> de la
+vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences
+purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand
+ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession
+de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante
+(la <span class="italic">Haute</span>, <span class="italic">Nocturnes</span>). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce
+qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi
+et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre.
+Voyez, dans le <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, l'entretien nocturne du père Labosse
+avec son valet de chambre: chef-d'&oelig;uvre absolu; du Balzac en
+petites phrases.</p>
+
+<p>Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le
+monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon
+et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la
+finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes
+se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un
+phénomène social que l'auteur du <span class="italic">Prince d'Aurec</span> a étudié d'un effort
+très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span>
+différents. Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont
+il s'est fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très
+juste du rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et
+un rien de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il
+dire à un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on
+dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.»
+Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans
+les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête
+comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la
+manière», répond le mot de M<sup>me</sup> Blandain: «Vous vous croyez des
+Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du
+pays de Loire (<span class="italic" lang="la">vera et mera Gallia</span>), et peut-être d'historien pour
+les vieilles choses jolies et fanées&mdash;croyances et meubles, m&oelig;urs
+et bibelots, pensées et fanfreluches&mdash;de cet ancien régime où nos
+origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous
+«nobles» (<span class="italic">Sire</span>).</p>
+
+<p>Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux
+rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de <span class="italic">Viveurs</span>, l'acte
+d'amère contrition de M<sup>me</sup> Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris
+même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui
+s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé.
+Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux
+<span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles
+pieuses, les jeunes filles innocentes, les m&oelig;urs terriennes, les
+antiques foyers, les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...</p>
+
+<p>Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé
+d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses
+essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis
+«le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps
+que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle
+une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose
+cette question:&mdash;Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait
+s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui
+appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de
+bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...</p>
+
+<p>Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le
+satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre
+lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de
+la chair triste, survit et se devine encore,&mdash;grandi et libéré, mais
+non point infidèle&mdash;le «bon petit enfant» à qui M<sup>gr</sup> Dupanloup fut
+paternel autrefois.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>ÉMILE FAGUET</h2>
+
+<p>C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le
+dix-huitième, et dans ses <span class="italic">Politiques et Moralistes du dix-neuvième
+siècle</span>, qu'il le faut considérer.</p>
+
+<p>Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque
+uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral»,
+un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et
+si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.</p>
+
+<p>D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des
+&oelig;uvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de
+bons peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un
+descripteur d'intelligences.</p>
+
+<p>Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou
+l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre
+quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est
+invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et
+de quelle puissance!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques,
+politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie,
+de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau
+de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon,
+Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus
+complets, plus forts.</p>
+
+<p>Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues.
+C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des
+monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi,
+des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une
+littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de
+gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre
+ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y
+voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement
+qu'il ne s'est plus permis depuis <span class="italic">Drame ancien, Drame moderne</span>,
+&oelig;uvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les
+relègue honnêtement dans ses préfaces.</p>
+
+<p>Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette
+étonnante étude: <span class="italic">Ce que sera le vingtième siècle?</span>) Et, en effet, ce
+n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.</p>
+
+<p>Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si
+étroitement appliqué sur les idées, d'une <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>clarté
+extraordinaire dans la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la
+musique, dédaigneux de la couleur, et vivant (mais avec intensité) du
+seul mouvement de la pensée.</p>
+
+<p>Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et
+c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente
+de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de
+ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion,
+d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses
+grandes études) par le désir de plaire.</p>
+
+<p>Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce
+que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue,
+nulle vanité, simplicité de m&oelig;urs, humeur un peu farouche,
+bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que
+ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux
+objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le
+souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on
+s'y attendait.</p>
+
+<p>Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les
+poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des
+«penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression
+d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.&mdash;Il ne
+lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de
+paresse, un peu de <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>sensualité: ce qui signifie simplement
+que sa complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus
+accusées, et qu'il «remplit tout son type».</p>
+
+<p>Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus
+profondément comprises et <span class="italic">le moins déformées</span>; une pensée calme,
+incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des
+cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en
+doutent pas!<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>PAUL DESCHANEL</h2>
+
+<p>Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les
+communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils
+peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire.
+Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en
+vacances.</p>
+
+<p>Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais
+entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut
+vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon,
+si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y
+est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans
+les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet.
+Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu
+sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs
+<span class="italic">debaters</span>. Ce sont moins les talents et les connaissances que les
+caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure
+tenue qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a
+été écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la
+droite. Et M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême
+gauche. Une fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et
+mauvaise, a jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il
+ricanait, tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus
+d'ostentation que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui
+se sait regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des
+propos tout à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et
+même à la bonne foi l'un de l'autre.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en
+puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé
+d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce
+qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille
+chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques
+autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal
+inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a
+d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la
+discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique.
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus
+d'imagination et plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision
+dans les idées ou de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait
+peut-être pas mal nommé le Père Hyacinthe du socialisme.</p>
+
+<p>Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi
+incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les
+exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle
+lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez
+lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le
+socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les
+rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme
+ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état
+sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient
+dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action.
+Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les
+autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour
+l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même
+incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un
+peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires
+religieux.</p>
+
+<p>Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est
+encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte
+jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire,
+et <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de
+frais.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M.
+Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux,
+d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini
+par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il
+lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée
+tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés
+applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns
+applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres
+d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être
+unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que
+toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec
+éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà,
+vraiment humaines.</p>
+
+<p>Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très
+intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et
+dans sa pensée politique.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de jeune
+parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain, recherché des
+«salons», <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>et dont les discours&mdash;déjà très substantiels
+pourtant&mdash;plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait
+presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un
+clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la
+Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la
+netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste;
+dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard,
+qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.</p>
+
+<p>J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du
+Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul
+ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il
+prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon»
+qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.&mdash;À mesure que sa
+pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier
+discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à
+diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la
+bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai
+cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du
+sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé)
+qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par
+prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au
+nom de la raison, il a montré une puissance que ses <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>amis
+même attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la
+forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique,
+vibrante&mdash;merveilleusement claire&mdash;luttait sans désavantage contre
+l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.</p>
+
+<p>M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus
+capables d'agir sur les autres hommes par le discours.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.</p>
+
+<p>Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une
+attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et
+totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son
+éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre
+gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti
+radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder,
+c'est un grand parti national, un large <span class="italic">torysme</span>, généreux, humain,
+hardi aux réformes,&mdash;en face du socialisme révolutionnaire.</p>
+
+<p>En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes
+classiques. Leur idéal est de réduire au <span class="italic">minimum</span> l'intervention de
+l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose
+peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span>
+qu'un <span class="italic">minimum</span> de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les
+impôts monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est
+vraiment pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent
+de ce qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit
+surtout aux classes populaires. L'État n'est point quelque chose
+d'aussi abstrait qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous
+doivent aide et protection à tous. Il faut seulement que cette
+protection ne soit point oppressive de la liberté individuelle, et
+serve même à la développer.</p>
+
+<p>Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme
+principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal
+nouveau.</p>
+
+<p>M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à
+l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations
+<span class="italic">libres</span>. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant
+libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention
+de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles
+conditions. Mais en cherchant bien...</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus
+en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des
+meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde,
+par l'étude de l'histoire et de l'économie <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>politique, et par
+de longs voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation
+d'un homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme
+avec raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et,
+par surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il
+m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances
+de notre pays.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>ALPHONSE DAUDET</h2>
+
+<p>Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe
+mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui
+sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et
+des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante,
+aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des
+panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu&mdash;chose rare en telle
+circonstance&mdash;de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou,
+comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un
+désir de larmes».</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir
+souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même
+volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière,
+et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span>
+lui fait prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de
+quoi être un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur.
+Toutefois, venu à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les
+présents des fées: mais une femme&mdash;sa femme&mdash;le recueille, l'apaise à
+la fois et le fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la
+paix du foyer, le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres.
+La maladie, enfin, le complète. Elle agrandit son c&oelig;ur et sa pensée
+par l'effort de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et
+les lectures de ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à
+l'aigu son expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si
+l'on vit jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la
+sensibilité pittoresque et de la sensibilité morale.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le
+réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des
+<span class="italic">Rougon-Macquart</span> le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est
+comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce
+qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses
+livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»),
+participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même
+temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.&mdash;Ses personnages
+ne nous sont présentés <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>que dans les moments où ils agissent;
+et il n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un
+geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette.
+C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination
+et qu'ils nous restent dans la mémoire.&mdash;Les personnages des romans
+«psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres
+vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main
+légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence
+à l'état civil».</p>
+
+<p>Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il
+s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode
+et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet
+a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des
+petites gens et des humbles destinées.</p>
+
+<p>Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des m&oelig;urs,
+et qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part
+notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République
+est évoquée dans le <span class="italic">Nabab</span> et dans ce <span class="italic" lang="la">Numa Roumestan</span> dont la
+personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et
+de la vie politique d'il y a quinze ans. <span class="italic">Les Rois en exil</span>, c'est
+presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. <span class="italic">L'Évangéliste</span> est
+une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et
+combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>ce catholique païen! Et <span class="italic">Sapho</span>&mdash;avec les différences que
+vous sentez et qui sont toutes à l'avantage de Daudet&mdash;est simplement
+la <span class="italic">Manon Lescaut</span> de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à
+présent, de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version
+parfaite et définitive, d'une signification si générale et d'une
+couleur si particulière! Et <span class="italic">Sapho</span> est donc un chef-d'&oelig;uvre, et je
+crois que <span class="italic">l'Évangéliste</span> en est un autre. Et ces livres ont à la fois
+un sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au
+travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La
+Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers
+ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif».
+Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue.
+Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne
+fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives:
+anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées,
+comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle
+invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop
+forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations
+qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant
+cette <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>prose, qu'il vous partait des étincelles sous les
+doigts... Et néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives
+audaces, Daudet savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia
+impressionniste; il conservait un instinct de la tradition latine, un
+respect spontané du génie de la langue.</p>
+
+<p>Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très
+complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de
+beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à
+l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que
+dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des
+nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi
+de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour
+les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet
+possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple
+et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.</p>
+
+<p>Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si
+l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui <span class="italic">ont plu
+davantage</span> sont ceux qui ont excité dans l'âme <span class="italic">plus de sensations en
+même temps</span>.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très
+bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est
+cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une
+impression à l'autre et ébranle presque dans le même <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>instant
+toutes les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas,
+en effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir,
+et dans cette légèreté ailée?...</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Bien sûr je n'ai pas encore tout dit, ni même tout indiqué. Je reviens
+à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours
+s'embellissant.&mdash;Il faut se souvenir ici que les pages les plus
+douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre
+natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse
+Daudet.&mdash;Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la
+sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si
+hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de
+littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus
+scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de
+<span class="italic">Sapho</span> est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la
+folie et <span class="italic">l'orgueil</span> de vivre, je me dis qu'il est juste que je
+souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en
+voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête
+devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</h2>
+
+<p>On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la
+plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière
+d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune
+des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut,
+pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux
+châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les
+empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au
+dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de
+la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.</p>
+
+<p>(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant
+d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)</p>
+
+<p>C'est Napoléon <abbr title="premier">I<sup>er</sup></abbr>, invisible et présent sous le porche de l'Arc de
+Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de
+la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un
+moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>Saint Louis
+et le moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis <abbr title="14">XIV</abbr> et
+Napoléon aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et
+Racine à l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux
+peupliers d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui
+fut souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre
+et toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une
+langue lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les
+savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au
+nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de
+l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur
+compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là
+encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le
+despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit
+héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis
+<abbr title="14">XIV</abbr>, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République,
+pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire,
+je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même
+d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»</p>
+
+<p>Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le
+peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de
+la France, qui venait si gracieusement à notre aide. <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>Le plus
+ignorant sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier
+dans la Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la
+Révolution n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de
+montrer à cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas
+non plus sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez
+reluisants.</p>
+
+<p>Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il
+restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger
+toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui
+fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur
+nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors,
+sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves,
+elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de
+ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses
+conducteurs.</p>
+
+<p>Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir
+réconcilié Marianne avec l'histoire de France.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>BERNADETTE DE LOURDES</h2>
+
+<p>C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la <span class="italic">Légende dorée</span> par
+un artiste à la fois ingénu et subtil.</p>
+
+<p>M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze
+jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans
+une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve
+là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite
+pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une
+Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su
+entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si
+harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui
+convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus
+qu'il n'étonne.</p>
+
+<p>La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans
+un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions.
+Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup
+<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>en Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la
+terre qui touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule:
+«... Le jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a
+plus de certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve.
+Bernadette regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la
+Sainte Vierge. Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»</p>
+
+<p>La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une
+brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui
+sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du
+colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et
+elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de
+la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres,
+des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des
+cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent
+d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,&mdash;comme les ombres des morts dans
+l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer,
+c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se
+souviendrait-elle?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire
+miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et
+d'évangélisme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre,
+animaux et plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint
+François. Et tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète.
+Tout y est matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe»
+terrestre, très arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans
+les impressions de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi,
+sont des gens qui «voient» mieux et plus nettement que nous, même les
+images de ce bas monde. La création est un système de symboles, mais
+les symboles sont clairs et consistants au pays du soleil.</p>
+
+<p>À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre
+une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel
+que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire
+d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline:
+«Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves
+délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs
+dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en
+bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les
+gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»</p>
+
+<p>Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand
+Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la
+basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux,
+vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>
+que toute la catholicité exalte son nom. En se figurant les
+magnificences sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide
+religieuse a un mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela
+nous a valu des pages d'une couleur vibrante et d'une émotion
+profonde.</p>
+
+<p>Du petit jardin de son cloître, s&oelig;ur Marie-Bernard retourne en
+esprit dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes
+journées: supplications de toute une multitude, prières presque
+furieuses, sommation de la souffrance humaine à la pitié divine,
+arrachement du miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les
+pèlerins s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent
+immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés...
+L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se
+mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de s&oelig;ur
+Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale
+balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et,
+seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés,
+noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent,
+désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...»
+Mais il faut tout lire.</p>
+
+<p>Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de
+partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société
+bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait
+de la <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>civilisation industrielle, et de cette idée que le
+chef-d'&oelig;uvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur
+au monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il
+aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?</p>
+
+<p>Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une
+imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les
+pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle
+miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne
+t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle
+est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu!
+Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à
+ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.»
+Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été
+des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu
+Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les
+miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades
+qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni
+le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait
+encore d'autres choses.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime
+ardemment ce qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire.
+Il est comme sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété
+sans la foi. Il songe:</p>
+
+<p>&mdash;Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le
+désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres
+âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes
+personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut
+davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même
+sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice
+assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est
+sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons,
+par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est
+vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y
+a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,&mdash;tels que
+l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,&mdash;ne s'expliquent
+pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine
+cachée dans une âme?...</p>
+
+<p>Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et
+pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son
+Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir
+arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>au Dieu
+qu'on aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le
+déclare juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par
+son amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était
+parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui
+sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de
+guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une
+nécrose, et fut heureuse d'en mourir...</p>
+
+<p>Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du
+surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il
+contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une
+bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle
+extérieur.</p>
+
+<p>Que va être le roman de M. Zola?</p>
+
+<p>Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et
+la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et
+les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et
+les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!...</p>
+
+<p>Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons
+bien.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN</h2>
+
+<p>On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables
+sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le
+voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour
+procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il
+est, et pourquoi il est ainsi.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement
+a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de
+l'orner.</p>
+
+<p>Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que
+le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes
+superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.</p>
+
+<p>D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce
+serait dommage, un corps humain de proportions normales étant
+nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc,
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>après avoir considéré le vêtement comme utile, nous
+l'envisageons comme décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le
+corps qu'à la condition d'en respecter les contours, de n'en point
+briser l'ensemble harmonieux et l'unité.</p>
+
+<p>De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des
+tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis,
+et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut
+donc pas que les tissus collent au corps.</p>
+
+<p>Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique.
+Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de
+Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit
+par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que,
+malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement,
+les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes
+beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec
+leur harnachement si compliqué.</p>
+
+<p>Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son
+principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la
+différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La
+tunique n'est qu'une <span class="italic">stola</span> plus courte. Les habits des hommes se
+drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est,
+pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous
+reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux
+choses sautent aux yeux:</p>
+
+<ul class="none">
+<li>1º le costume est toujours, plus ou moins, ajusté;</li>
+<li>2º il diffère très profondément, selon les sexes.</li>
+</ul>
+
+<p>Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le
+climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair
+que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à
+l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. <span class="italic">Aucune</span> des règles
+que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine.
+Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour
+le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues
+sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de
+la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop
+amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et
+démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux
+façons diverses de nous communiquer une même impression.</p>
+
+<p>Quelle impression?</p>
+
+<p>On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites
+plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la
+croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat
+a été surtout obtenu par une compression forcenée <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>de la
+taille. Et des artifices de détail sont venus compléter ce premier
+artifice. On a augmenté le relief des contours par le corset et,
+suivant les temps, par les paniers et la tournure, ou, au contraire,
+par le fourreau qui bride les cuisses. Sans compter les manches à
+gigot qui amincissent encore la taille, ou les hauts talons faits pour
+jeter le buste en avant et pour imposer aux mouvements du corps une
+gêne qui révèle mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été
+à la fois considérablement amplifiée&mdash;et coupée par le milieu.</p>
+
+<p>Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin
+étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard;
+mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le
+composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la
+ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et
+commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice
+du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage
+thoracique, divise résolument la femme en deux&mdash;pour localiser notre
+attention.</p>
+
+<p>Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du
+sexe.</p>
+
+<p>Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses
+ornements&mdash;où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un
+caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt
+<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la
+parure des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce
+qu'elles ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs
+aïeules ou dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais
+la grande originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond,
+d'exprimer ce que j'ai dit.</p>
+
+<p>De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a
+pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines,
+métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et
+l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette
+entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si
+véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette
+antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune
+femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la
+signale risiblement aux regards.</p>
+
+<p>Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout
+l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le
+corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle
+des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels:
+voilà la vérité.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été
+si profondément différent de celui des femmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement
+de la ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore.
+Les contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les
+en rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes
+a pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la
+commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se
+préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.</p>
+
+<p>La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour
+les hommes, les différences de costume entre les
+classes.&mdash;Aujourd'hui, il n'y a plus que les femmes qui se parent de
+«jabots», de «petites oies», de rubans, de dentelles et de
+fanfreluches, et qui arborent de beaux tissus aux couleurs éclatantes.
+Chez nous autres, les différences ne sont que dans la qualité cachée
+des étoffes et dans leur coupe plus ou moins savante et précise.
+L'invention des élégants se confine dans la cravate, dans le velours
+d'un col, le plissé d'une chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais
+un ouvrier proprement mis se rapproche beaucoup d'un bourgeois
+négligé.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile,
+s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices
+contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est
+né pour agir et la femme pour plaire, et nous <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>suggère cette
+idée que l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est
+peut-être une des marques de l'extrême civilisation.</p>
+
+<p>La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle
+est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière:
+mais elle est délicieuse.</p>
+
+<p>Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode!</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la
+commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son
+principe, tout en offensant le moins possible la beauté.</p>
+
+<p>Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la
+forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne
+regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits
+mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à
+me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du
+répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus
+flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela
+se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.</p>
+
+<p>La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est
+mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux
+par les élytres <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>inexplicables dont il nous orne le derrière.
+Le col et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière
+amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté
+unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de
+couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout
+tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur&mdash;et
+aussi le droit d'être en velours&mdash;pour le veston, cher aux poètes et
+aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis
+<abbr title="13">XIII</abbr> le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut
+de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux
+que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse
+accoutumance de nos yeux...</p>
+
+<p>Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900.</h2>
+
+<p class="left60">Avril 1895.</p>
+
+<p>Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, elle m'éc&oelig;ure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la
+fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté
+même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le
+besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues
+députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus.
+C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme,
+ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime&mdash;qui, du reste, ne
+valait pas mieux,&mdash;on savait à qui s'en prendre.</p>
+
+<p>Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous
+faudra non seulement la subir, mais <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>en subir les
+préparatifs. Ça durera cinq ans. C'est exquis.</p>
+
+<p>Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de
+Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'<span class="italic">ils</span> ont, idée digne d'eux,
+la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la
+beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares
+qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir.
+Que sera la prochaine?</p>
+
+<p>On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux
+Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la
+grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les
+Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les
+Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en
+traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se
+faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que
+deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de
+l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme
+des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc.
+Alors?...</p>
+
+<p>Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois
+de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long
+des boulevards&mdash;déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures;
+pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les
+brasseries; l'enchérissement <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>de toutes les choses
+nécessaires à la vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris,
+outlaw dans sa propre ville envahie par les barbares...</p>
+
+<p class="poem10">Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!</p>
+
+<p class="noindent">dit Ruy Blas à don César de Bazan.&mdash;Les ennuis matériels de cette
+fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral
+est pire.</p>
+
+<p>Au fond&mdash;en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à
+l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes
+où personne ne s'est jamais arrêté&mdash;une Exposition n'est qu'une énorme
+kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces
+de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden,
+d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par
+ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le
+plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en
+liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde
+les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride
+<span class="italic">incognito</span>. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de
+la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un
+endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des
+bordées.</p>
+
+<p>1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est
+une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les
+levers, couchers <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>et bains de filles qu'on nous a servis dans
+les cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire
+recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs
+nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de M<sup>lle</sup>
+Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur
+publique.</p>
+
+<p>La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient
+incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout
+cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont
+trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la
+peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les
+théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où
+l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art
+dramatique.</p>
+
+<p>Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous
+léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si
+1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors
+pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux
+spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou
+byzantins...</p>
+
+<p>Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais
+économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?</p>
+
+<p>Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>peut
+permettre et recouvrir de spéculations louches&mdash;avant, pendant et
+après&mdash;et tout ce déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire
+de mensonge et de vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs
+publics. Une année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce
+qui porte une âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.</p>
+
+<p>Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens,
+que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y
+resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront
+l'armée des meurt-de-faim...</p>
+
+<p>D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles.
+Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture,
+«l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre
+grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que
+deviennent alors ces malheureuses?...&mdash;Toute Exposition a pour
+conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu
+après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à
+tant d'autres.</p>
+
+<p>La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent
+aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes
+sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons
+entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La
+vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter
+plus de <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des
+germes de guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution
+suivirent de près la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la
+célébrait) de la Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont
+dangereux, surtout quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse.
+On se heurte de nouveau à la réalité; on la trouve plus rude
+qu'auparavant, et l'on s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus
+envieuse, plus prête aux inutiles révoltes après ces brèves godailles
+et ces grossières féeries.</p>
+
+<p>Je me résume...</p>
+
+<p class="p2">Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur;
+et je m'esquivai prudemment.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>POUR ENCOURAGER LES RICHES.</h2>
+
+<p>Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre.
+Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité
+parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande,
+et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce
+que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il
+convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur
+reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait
+pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en
+eussions fait même autant?</p>
+
+<p>Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un
+événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les
+personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il
+ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous
+sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble
+devoir être <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>plus facile aux gens qui en ont beaucoup,
+ceux-ci, à mérite égal&mdash;et en vertu de leur richesse même, qui les
+signale à l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre
+imposant&mdash;sont singulièrement plus assurés de la reconnaissance
+publique que les gens de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne
+manquent guère de recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne
+volonté. En sorte qu'on pourrait recommander la charité aux gens
+exceptionnellement millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas
+où il ne suffirait point de la leur recommander comme un devoir.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut
+évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si
+enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce
+qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de
+la S&oelig;ur Rosalie.</p>
+
+<p>Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.</p>
+
+<p>Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a
+été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit
+dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur
+des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux,
+et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à
+les induire <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>en de mauvais sentiments, nous ait été apportée
+par une gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous
+reste du vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et
+celle de l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...</p>
+
+<p>Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal
+acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est
+une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est,
+aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je
+ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue
+sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre
+un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame
+éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non
+certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une
+âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique,
+dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi
+démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin
+«rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont
+pas eue.</p>
+
+<p>Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette
+dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des
+fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine
+d'être précisé.</p>
+
+<p>Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>six
+millions de rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même
+plus d'un demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre
+société aux m&oelig;urs peu fastueuses, il doit être difficile à une
+vieille femme, et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle
+donnait aux pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait
+que de quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est
+admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute
+païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser
+indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres
+un rouge liard.</p>
+
+<p>Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus
+que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est
+contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes
+&oelig;uvres. Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent
+quatre-vingt mille francs&mdash;et pas d'héritiers naturels directs&mdash;vous
+faisiez, après votre mort, largesse de quinze louis aux pauvres de
+Jésus-Christ. Mais en réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que
+la proportion entre la part de jouissance légitime et la part d'aumône
+chrétiennement due soit fort différente, et même inverse, dans un
+avoir familial de cent quatre vingt mille francs et dans une fortune
+de cent quatre-vingts millions.</p>
+
+<p>Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a
+voulu pratiquer que la charité <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>la plus difficile: celle
+qu'on fait de son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et
+habile M. de Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt
+millions aux indigents, elle passait du coup pour une des plus
+illustres bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est
+refusée, par un tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors
+plus que sa récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici
+la modestie et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient
+pâti.</p>
+
+<p>Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont
+été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de
+l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante,
+la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été
+accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux
+représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal
+socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas
+que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été
+riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a
+uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en
+elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre
+impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup
+d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!</p>
+
+<p>Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire!
+Un saint Jean Chrysostome ou un <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>saint Grégoire de Nazianze
+eût jugé que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir;
+et notre République démocratique l'exalte comme une héroïne de la
+charité.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu
+de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son
+temps, et toutes ses forces, et tout son c&oelig;ur, bref, se «sacrifie»
+à des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à
+des vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne
+peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie
+cinq cents francs,&mdash;auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel
+et, quelquefois, un compliment ironique.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se
+dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de
+nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres,
+cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux
+raisons pour une de garder notre bel argent.»</p>
+
+<p>Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point
+un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la
+dame dont <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>j'examine, comme j'en ai le droit, les actes
+publics. Et même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.</p>
+
+<p>Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention
+à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires
+remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon
+l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la
+faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail
+qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout
+seul, et il faut le bien <span class="italic">vouloir</span>, même quand l'argent que nous
+gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà
+large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt
+cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent
+qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de
+cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous
+occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.</p>
+
+<p>Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple,
+soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier
+ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas
+plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à
+donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois
+que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que
+par le besoin qu'on en a. L'homme <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>a moins de mal à lâcher
+quelques sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes
+de son labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à
+abandonner une grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente
+surtout le travail des autres. Cela est ainsi.</p>
+
+<p>L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité
+et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le
+produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la
+puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que
+cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous
+n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer
+sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis
+«nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les
+choses pour en raisonner...</p>
+
+<p>«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le
+royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»</p>
+
+<p>Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur
+est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs
+publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou
+non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les
+aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de
+l'affranchissement et du salut.</p>
+
+<p>Voilà tout ce que j'ai voulu dire.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>MALAISE MORAL.</h2>
+
+<p class="left60">27 Avril 1897.</p>
+
+<p>Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La
+majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et
+l'approuvera probablement encore,&mdash;quelle qu'elle soit. Nous sommes
+décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,&mdash;que
+personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui
+est encore populaire chez nous,&mdash;et qui finira sans doute par nous
+rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques,
+très raisonnables.</p>
+
+<p>Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à
+être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque
+chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au
+rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler
+qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne
+<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette
+pâture légère nous demeure sensible.</p>
+
+<p>Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous
+sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.</p>
+
+<p>Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des
+massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il
+faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne
+de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord,
+que par des publicistes de tempérament violent et enclins à
+l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour
+«sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un
+silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien
+entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans
+doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner;
+mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de
+siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à
+travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup
+à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.</p>
+
+<p>Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>cent mille
+égorgés d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor
+Bérard et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les
+massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le
+«concert européen»&mdash;formé seulement des grosses puissances
+intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la
+Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège&mdash;s'est mis à
+poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux
+tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples
+libres&mdash;et le Pape.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Et voici notre second remords.</p>
+
+<p>Il était tout naturel que nous fussions de c&oelig;ur avec les Grecs. Nos
+souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les
+principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition
+nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être
+désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si
+les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se
+serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la
+Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient
+donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo,
+la France même du second Empire, toute la France <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>d'avant
+1870 leur eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.</p>
+
+<p>Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que
+nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins&mdash;avant de nous
+rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à
+l'égorgeur&mdash;exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer
+d'elle-même par un plébiscite.</p>
+
+<p>Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent
+être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez
+donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur
+moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas
+moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des
+sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si
+surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces
+chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus
+proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque
+(sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il
+doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné
+par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est
+décidément regrettable que l'Europe du <abbr title="15">XV</abbr><sup>e</sup> siècle ait été trop
+distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont
+l'âme diffère à ce point de la nôtre.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y
+perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire;
+ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie
+d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque
+accroissement d'obligations et de charges.&mdash;On dit enfin: «Cette
+solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces
+actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et
+peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela
+est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses:
+mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans
+notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité
+orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier
+et attendre.</p>
+
+<p>Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je
+n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être
+accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes.
+Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son
+injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie.
+L'Europe nous eût répondu par le plus énergique <span class="italic" lang="la">non possumus</span>; soit:
+mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert
+européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle
+devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait
+qu'il y fût encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique.
+Or, d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il
+s'agit de politique extérieure, par appréhension de «se faire des
+affaires» et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort.
+Vrais ou faux, les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos
+ministres, tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander
+s'il était vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la
+République, on eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes
+de <span class="italic">l'Enfant grec</span>; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants
+hellènes, d'une couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre
+des airs de cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une
+sorte de petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un
+très humble égoïsme national.</p>
+
+<p>Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il
+n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais
+nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à
+notre intérêt dans l'avenir,&mdash;parce qu'il a craint d'être plus
+magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien
+sérieusement. Toutefois, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>il dépendait peut-être de lui que
+nous fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de
+prononcer publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous
+cachant rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne
+sont que des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue
+des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont
+françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il
+fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur
+d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.</p>
+
+<p>La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable
+que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre»,
+même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les
+forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus
+funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le
+monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en
+réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés
+nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance
+de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir
+unanimes. La communion d'un peuple <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>dans un sentiment
+orgueilleux et joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours
+aux vertus privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances
+et nos désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de
+notre diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus
+guère de plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non;
+mais, quand on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>CASUISTIQUE.</h2>
+
+<p>Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une
+mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations
+chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble
+avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne,
+s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient
+fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près
+autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on
+dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!&mdash;Quant
+aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils
+sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour
+eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des
+magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas
+démontrée, les souhaiter innocents.</p>
+
+<p>Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui
+s'est suicidé, est qualifié de <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>crime et par la morale
+religieuse et par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.</p>
+
+<p>Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il
+peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent
+si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête
+homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me
+permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne
+point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la
+victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une
+dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut
+se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un
+meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle
+espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe
+de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les
+théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.</p>
+
+<p>De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et
+qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si
+quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de
+demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être
+jetée sur le pavé pour y mourir <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>de faim... il ne la faut
+point absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et
+comme il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans
+son crime, à la dureté de notre état social!</p>
+
+<p>Et l'on peut imaginer&mdash;ou rencontrer&mdash;des cas plus déconcertants
+encore.</p>
+
+<p>Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux
+théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la
+fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance
+très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il
+aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si
+l'enfant vient au monde, le mari <span class="italic">ne saura jamais</span> si c'est son enfant
+ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première
+(conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le
+condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux
+époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans
+ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil
+avenir.</p>
+
+<p>Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans
+ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est
+supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans
+l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la
+vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une
+terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à
+<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>la mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années
+de géhenne, et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et
+méchant. C'est un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus
+excusable en somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec
+guet-apens, sang versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut
+laisser après soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes
+choses qui n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement
+l'assassin?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la
+«morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,&mdash;à
+condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du
+moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités
+d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir...
+quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!</p>
+
+<p>Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si
+pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code,
+ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non
+seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que,
+rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du
+monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une
+fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>que
+<span class="italic" lang="la">sublata causa tollitur effectus</span>; et que cette opération,
+préservatrice de la maternité, était presque à la mode, au point qu'un
+humoriste a pu écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte
+pas cette année?»</p>
+
+<p>Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui
+tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et
+qu'est cette man&oelig;uvre allégeante, sinon un meurtre en masse,
+sournois, anticipé, préventif et radical?&mdash;Et que dire même des
+pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus,
+mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de
+donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais
+qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et
+qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une
+bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par
+l'État?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du
+Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer,
+jamais, sous quelque forme que ce soit. <span class="italic" lang="la">Hic murus aheneus esto.</span> Si
+l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des
+meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne
+sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent,
+dans <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>son <span class="italic">Dictionnaire philosophique</span>, une maxime de
+Zoroastre: «Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de
+faire est bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est
+le rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est
+égoïste, donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la
+pratique, il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et
+sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner,
+sans complaisance, le mal du bien.</p>
+
+<p>Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de
+l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même
+chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais
+complètement inutile&mdash;et d'ailleurs quels titres y aurais-je?&mdash;de
+conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des m&oelig;urs pures, de
+«maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer
+l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui
+déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le
+nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les
+hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins
+l'opinion publique à certaines rigueurs,&mdash;et aussi à certaines
+générosités.</p>
+
+<p>Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une
+bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers.
+(Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on
+<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses
+faciles amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui
+offre, pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies
+dont il taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié
+aussi pour toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs
+clientes riches, pour les perruches et les poupées sans c&oelig;ur qui ne
+veulent pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le
+plaisir.</p>
+
+<p>Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste
+d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux
+filles-mères,&mdash;ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent
+subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer,
+partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et
+purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est
+sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle
+apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons
+partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode,
+comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.</h2>
+
+<p>Donc, les révélations continuent.</p>
+
+<p>Cela a commencé, cet été, par la correspondance de M<sup>me</sup>
+Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de
+Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor
+Hugo; et la <span class="italic">Revue de Paris</span> nous donnait ces jours-ci les lettres de
+George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.</p>
+
+<p>Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne
+sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés
+comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne
+parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes
+abondamment):&mdash;À quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent
+rien que de futile ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et
+sa rage de tout diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la
+badauderie de l'interview s'arrêtent devant ces <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>tombes! Paix
+aux morts, respectons leur cendre, laissons intacte leur gloire et
+l'image épurée que nous nous formons d'eux! Etc...</p>
+
+<p>C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec
+modestie.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment
+publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de
+désobligeant pour des mémoires respectées.</p>
+
+<p>Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira
+naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses
+<span class="italic">Lettres</span> nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus
+poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la
+pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse
+compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie
+et presque de gloire.</p>
+
+<p>Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.</p>
+
+<p>Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de
+Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les
+avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en
+pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne
+fallait pas confondre M<sup>me</sup> Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas.
+Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span>
+«malheur» créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.</p>
+
+<p>Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la
+disposition d'âme de ceux qui les lisent.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les
+prend, nous révèlent les lettres de George Sand&mdash;et le journal, si
+plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien,
+prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme
+un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux
+robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia...
+avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas
+présenté.</p>
+
+<p>Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le c&oelig;ur inquiet et
+hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle
+aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des
+démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait
+le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf)
+que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un
+tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante,
+qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y
+découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon»
+<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et
+ce nous est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une
+extraordinaire imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance
+d'illusion, au travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec
+son c&oelig;ur, et sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous
+avons la joie de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie
+profonde, et son invincible maternité.</p>
+
+<p>Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces
+tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce
+mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant
+même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de
+premier ordre, puisque ce fut celle de <span class="italic">Jacques</span> et des <span class="italic">Lettres d'un
+voyageur</span>, des <span class="italic">Nuits</span> et de <span class="italic">On ne badine pas avec l'amour</span>, en
+attendant <span class="italic">la Confession d'un Enfant du siècle</span>. Cela nous rappelle
+que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent,
+qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur
+le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure
+cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop
+ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les
+vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!</p>
+
+<p>N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien
+précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle
+phrase <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>peut-être, et la plus profonde, de <span class="italic">On ne badine pas
+avec l'amour</span> a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de
+George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait,
+de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de
+notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la
+prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous
+voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone.
+Et voilà un enseignement de plus!</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais
+assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un
+personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu
+as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec
+Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut
+dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que
+l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble,
+confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,&mdash;sublime.
+Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être
+livrée au public.</p>
+
+<p>Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve.
+Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et
+comment cet <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce
+<span class="italic">Livre d'amour</span>, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une
+infamie? Et, si l'auteur de <span class="italic">Volupté</span> l'a commise en effet, y a-t-il
+quelque moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de
+la faire rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve?
+Car enfin il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si
+délicat et généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion,
+purement et simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste?
+et s'il fut plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle
+mesure fut-il excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de
+génie à un homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où
+étaient les deux amis de se comprendre et de se pénétrer,
+impossibilité que leur intimité même devait rendre plus irritante?...
+Ah! quel ennui de ne pas savoir!</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi.
+George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de
+ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de
+parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté
+à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de
+beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de M<sup>me</sup> d'Épinay)
+les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>rencontré
+Mérimée: «Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est
+vraiment mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que
+Mérimée la «blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle
+écrit: «Je n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était
+folle de Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour
+me fait peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée,
+Musset et Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son
+tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le
+petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de M<sup>me</sup>
+Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous
+nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne
+ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une
+trahison?»&mdash;J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de
+pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de
+notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on
+divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés.
+Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient
+avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous
+étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>et
+qu'on ne nous en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas!
+Absolvons les morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les
+pauvres diables étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y
+a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»&mdash;Quel
+profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature,
+ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la
+vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie
+elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici
+de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître <span class="italic">dans
+le détail</span> la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a
+encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez
+d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans
+toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai
+franc: j'aime de tout mon c&oelig;ur les &oelig;uvres des écrivains
+illustres, mais je n'éprouve pas le besoin de respecter
+particulièrement leur personne.</p>
+
+<p>&mdash;«Mais ce sentiment est odieux!»&mdash;Hé! non, si je suis d'ailleurs
+disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il
+est assez probable que la publication de la correspondance même la
+plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point:
+de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la
+vertu, je sais où <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>la trouver. Ce sera chez tel homme
+complètement obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit.
+Je ne l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors
+le bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu
+d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera
+aucun tort dans mon affection.</p>
+
+<p>En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux
+récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient
+que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons,
+nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus
+et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par
+un bénéfice évident.</p>
+
+<p>Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE.</h2>
+
+<p>Ils sont nombreux et considérables.</p>
+
+<p>Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à
+l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des
+faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie;
+extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes
+généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement
+oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui
+peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme
+celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout
+simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très
+aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les
+circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa
+partie négative: la haine.</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que
+parce qu'ils sont révolutionnaires; <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>mais on en cite qui,
+peut-être à leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce
+qu'ils étaient nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide
+du centre gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi
+total de leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés
+par leur langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini
+par croire qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient
+qu'accomplir une fonction naturelle et fatale.</p>
+
+<p>Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci
+de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En
+théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la
+croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition
+égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En
+pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est,
+non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort
+mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les
+crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.&mdash;Comme
+les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux
+camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les
+méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage
+l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des
+amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit
+révolutionnaire <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>la nation se divise exactement en
+prolétaires et en bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il
+sait pour qui il doit être, et contre qui, toujours et quoi qu'il
+arrive. Oh! oui, cela est simple.</p>
+
+<p>Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule
+quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et
+sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine
+façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et
+leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à
+l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement
+désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables,
+l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition,
+la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires
+qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il
+pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la
+beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et
+dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des
+opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je
+parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun
+sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de
+bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>de
+Jésus et aux doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité
+étrange. Les disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils
+s'assuraient les uns aux autres par la mise en commun de leur
+pauvreté, ce n'était point leur part intégrale des jouissances
+terrestres, telle que la peut concevoir un ouvrier, et qui comporte,
+très naturellement, une nourriture copieuse et les plaisirs qu'on
+trouve chez le marchand de vin et ailleurs: ce n'était que quelques
+figues sèches et la douceur d'attendre ensemble le royaume de Dieu.
+Mais, chose remarquable, les révolutionnaires modernes, qui sont, en
+philosophie sociale, des rêveurs intrépides, sont pourtant aussi,
+presque tous, des matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de
+reconnaître la légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent.
+Tout en présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint
+que par le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de
+tous, ils n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement
+intérieur et, bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec
+une bonne foi pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus
+d'être vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand
+vous pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des
+bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce
+qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en
+a jamais voulu à tel écrivain démagogue <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>d'être riche, de
+mener une vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en
+l'aimant peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de
+sa fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile.</p>
+
+<p>(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais
+par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines
+révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et
+le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir
+pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était,
+notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en
+bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la
+conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par
+l'optimisme le plus naïf&mdash;ou le plus avisé. Si, partis de principes
+«philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou
+Frédéric <abbr title="2">II</abbr> conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la
+nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la
+différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la
+différence des applications.)</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement,
+presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la
+profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une
+<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être
+assez forte. Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les
+dissensions de leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les
+occasions critiques. Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la
+victoire. Un orateur révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr
+de n'être pas «lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les
+cris et les hurlements des siens.</p>
+
+<p>De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point
+faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des
+réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison
+mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres
+jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes
+véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et
+l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous
+soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;&mdash;tout cela
+exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la
+brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés...</p>
+
+<p>Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et
+qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de
+l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la
+Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber
+dans les rues le drapeau rouge, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>à me mêler, sous le grand
+soleil, aux cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et
+pourtant j'étais un enfant très raisonnable.&mdash;Bref, je conçois, sans
+nul effort que cet homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et
+qu'il y ait chanté cette chanson assassine contre une classe pleine de
+vices et d'égoïsme assurément (comme toutes les classes sociales sans
+exception), mais où il y a aussi de braves gens, et dont il se
+pourrait que la très modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas
+trop inégale à la bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb
+contre elle. Oui, je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus
+voluptueuses de ce rhétoricien à cou de taureau.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont,
+par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur
+par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de
+révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel
+ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent
+quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les
+accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui,
+nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois
+que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque
+chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de
+c&oelig;ur, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni
+même, au fond, pour eux; et il arrive ainsi que les violents et les
+féroces paraissent finalement avoir travaillé pour la justice... Ou
+peut-être que je m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des
+moyens révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès
+uniquement légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne
+sais.</p>
+
+<p>Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle
+de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de
+gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme
+et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de
+révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le
+moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une
+apparence d'honorabilité.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>LES BRIMADES<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</h2>
+
+<p>Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant
+fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration
+étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de
+protestation, s'est consignée deux dimanches de suite.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs
+victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre
+ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que
+l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu
+ridicule.</p>
+
+<p>Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et
+vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et
+que la sensibilité <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>nerveuse ne soit pas toujours la pitié,
+il n'en paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain
+amollissement des c&oelig;urs et quelque diminution de la cruauté. C'est
+déjà bien assez que nous fassions souvent du mal aux autres sans le
+vouloir, rien qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous
+en fassions volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons.
+Mais faire souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force,
+ceux qui ne nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais
+incapable, aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée.</p>
+
+<p>Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos
+polytechniciens.&mdash;Imposer à des camarades des souffrances réelles et
+de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles
+corvées, les priver de nourriture et de sommeil,&mdash;et y trouver
+plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut
+expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite
+de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est
+plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent
+(meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).</p>
+
+<p>Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant
+supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être
+battu?»),&mdash;si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle
+patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>dans un
+an, être cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité
+burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et
+les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades»
+sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré
+et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir
+des épreuves longues et compliquées,&mdash;comme pour être admis dans la
+maçonnerie aux temps héroïques de <span class="italic">la Comtesse de Rudolstadt</span>, alors
+que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans
+le décri.</p>
+
+<p>Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le
+«prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois
+cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais
+tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les
+sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude
+aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude
+moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui
+témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et
+qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le
+don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>
+notre vie morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais,
+entre notre vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il
+n'y a le plus souvent nul rapport.</p>
+
+<p>L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec
+application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus.
+Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas
+éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de
+force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort
+travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des
+examens a favorisé; voilà tout.</p>
+
+<p>Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un
+éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X
+est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est
+réduit au désagrément de faire man&oelig;uvrer des canons ou de bâtir des
+casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé.</p>
+
+<p>Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que
+les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment
+imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le
+costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont
+les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de
+sacrement, elles lui donnent un air de temple.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée
+haïssable, mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.</p>
+
+<p>«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?)
+et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient
+déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin
+de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces
+souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres
+déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère.
+Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement
+cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues,
+dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à
+tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de
+l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus
+nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les
+chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et
+tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer
+des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un
+<span class="italic">minimum</span> de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre
+eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une
+digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en ch&oelig;ur que
+c'est le pont et la digue qui ont tort.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification
+du <span class="italic">Tchin</span> par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre,
+si ce n'était funeste.</p>
+
+<p>L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici,
+l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux
+qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en
+sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les
+remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il
+risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la
+réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,&mdash;tout
+flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.</p>
+
+<p>Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet
+esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois
+fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de
+Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en
+maintient seule l'odieuse tradition.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la
+superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui
+n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je
+crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie»
+proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les m&oelig;urs enfin y sont
+joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les
+brimades y <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>étaient inoffensives, qu'elles affectaient une
+forme uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie.
+On m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les
+«humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le
+temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les c&oelig;urs,
+et que la mathématique les endurcit?...</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus
+entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme
+Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»</p>
+
+<p>J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École
+polytechnique&mdash;qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être
+presque tous de «gentils garçons»&mdash;ont eu l'esprit et le courage de
+désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de
+mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les
+maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer
+qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>CHIRURGIE.</h2>
+
+<p>Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je
+tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.</p>
+
+<p>Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la
+chirurgie.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps,
+ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des
+anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.</p>
+
+<p>En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est
+peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux
+tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de
+la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons.
+L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne
+facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de
+l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui
+jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>pouvait pas
+grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des
+membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices,
+résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le
+nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne
+peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus
+récemment, des veines et des artères?</p>
+
+<p>Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un
+peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la
+souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon
+affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement
+amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante
+siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez
+une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui
+eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon...</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout
+ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant
+des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins
+les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les
+chirurgiens n'ont pas su faire.</p>
+
+<p>Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur
+une chair sensible, torturée, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>révoltée, hurlante, avaient
+une extrême habileté de main, une belle énergie, un imperturbable
+sang-froid. Ces qualités ne paraissant plus indispensables au même
+degré, beaucoup de nos chirurgiens oublient de les acquérir. La
+tranquillité que donnent l'anesthésie et l'antisepsie permet à
+l'opérateur de prendre son temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une
+main hésitante et d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine
+générale, de mener à bien un certain nombre d'opérations jadis
+réputées malaisées. On a pu devenir, à peu de frais, un chirurgien
+passable, c'est-à-dire médiocre.</p>
+
+<p>Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations
+relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène
+inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité,
+signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne
+connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le
+connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du
+corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.</p>
+
+<p>Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie
+tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la
+«spécialisation» lui permet, en outre, l'ignorance.</p>
+
+<p>Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du <span class="italic">métier</span>, en
+amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement
+de l'<span class="italic">art</span> chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une
+simple <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante
+pinces; et l'opération durait trois ou quatre heures.</p>
+
+<p>Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours
+l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les
+opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de
+sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les
+veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le
+temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique
+opératoire, suppression de toutes les man&oelig;uvres inutiles, ablation
+rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures
+minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin
+extrême à «recoudre»: voilà la vérité.</p>
+
+<p>La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce
+programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours
+présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard
+lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au
+bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance
+d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une
+faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi
+instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand
+capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.</p>
+
+<p>«L'art de la chirurgie est personnel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir
+conscience de sa sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce
+qu'il peut, ce qu'il doit entreprendre.</p>
+
+<p>«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de
+s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira
+d'emblée.»</p>
+
+<p>C'est par ces fières paroles que se termine l'<span class="italic">Introduction</span> de la
+<span class="italic">Technique chirurgicale</span> du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon
+érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté
+impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le
+plus vif intérêt, même des profanes.</p>
+
+<p>Je ne vous dirai pas&mdash;car je n'en sais rien&mdash;si le docteur Doyen
+surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé,
+Guyon,&mdash;et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,&mdash;et les Pozzi et
+les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez
+nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne
+encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions,
+et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est
+élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que
+son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître
+mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses &oelig;uvres.</p>
+
+<p>Surtout, je l'ai vu «au travail»; et&mdash;expliquez-moi <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>
+cela,&mdash;bien que je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai
+compris, en le voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit
+être un artiste et non pas un man&oelig;uvre», et cette tranquille
+déclaration: «On a objecté que mes procédés étaient dangereux et
+inaccessibles à la majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en
+fût autrement. Il est temps que l'on sache que le premier venu ne peut
+s'improviser chirurgien.»</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération
+chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être
+entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la
+dramatiser.</p>
+
+<p>D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces
+multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer,
+brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de
+sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité
+exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement)
+pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes;
+cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang,
+et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui
+serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que
+suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et
+l'espoir que, en se réveillant, il <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>aura la joie infinie de
+se savoir affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son
+infirmité...</p>
+
+<p>Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en
+voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est
+complètement étranger,&mdash;aussi étranger que celui du grand compositeur
+ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations
+habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les
+plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes,
+qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et
+plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le
+Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice,
+une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le
+sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse
+attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et
+cela nous rend modestes sur la littérature.</p>
+
+<p>Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se
+touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but
+poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe
+aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations,
+à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera
+l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le
+seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une
+sympathie, une pitié qu'on ne saurait <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>dire, et, dans ce
+drame de vie ou de mort, on fait des v&oelig;ux passionnés pour le
+triomphe de la vie. Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en
+intensité d'émotion, cette tragédie sans paroles.</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p>Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions
+les plus rares&mdash;émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à
+voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et
+sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et
+forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse
+et inventive;&mdash;puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît
+comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi
+nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?</p>
+
+<p>Donc je vous le dis,&mdash;bien moins pour sa gloire que par amour des
+malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère,
+qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION
+
+DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.</h2>
+
+<p class="left60">1<sup>er</sup> août 1896.</p>
+
+<p><span class="smcap">Chers élèves</span>,</p>
+
+<p>L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite
+le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu
+étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc
+M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je
+ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au
+reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne
+suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine,
+que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des
+exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part
+de mon c&oelig;ur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en
+communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce
+n'est de votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de
+France a sa marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une
+des moins distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par
+l'esprit des guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de
+bon sens et de modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes
+et les teintes de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous
+définit, je vous dirai:&mdash;Tâchez de ressembler à votre définition.</p>
+
+<p>Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au
+premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la
+modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien
+et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts.
+Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est
+formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du
+possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects
+divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de
+l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de
+soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes
+tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus
+grande duperie que le dévouement.</p>
+
+<p>Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes
+outrancières, de cabotinage et de snobisme&mdash;en littérature, en art et,
+dit-on, en <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>politique&mdash;quelque chose de rare et d'original;
+j'ajoute de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus
+faciles à développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et
+sont généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les
+professent. Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement
+dans cette ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous
+recommande cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur
+et de malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus
+du tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du
+pays.</p>
+
+<p>Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque
+impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes
+nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France
+peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la
+Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu
+quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne:
+«J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui,
+par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la
+Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»;
+la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»;
+et ainsi de suite.&mdash;Mais l'Orléanais, c'est la France la plus
+ancienne, <span class="italic" lang="la">vera et mera Gallia</span>; son histoire ne fait qu'une avec
+celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes
+reprises, celui de <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>la France même. Un des ouvrages qui, au
+<abbr title="13">XIII</abbr><sup>e</sup> siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle:
+<span class="italic">Établissements de France et d'Orléans</span>.</p>
+
+<p>Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate
+de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est,
+historiquement, la province centrale par excellence.&mdash;Ici, plus
+aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la
+<span class="italic">Chanson de Roland</span> quand elle parlait de «France la doulce». Vous
+avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la
+grâce&mdash;et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois
+l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on
+embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme
+un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel
+léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château
+ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle
+a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si
+charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse
+pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée
+de souvenirs.</p>
+
+<p>Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à
+vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous
+autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant
+qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de
+Lorraine en Normandie, enveloppe <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>toute la France comme d'une
+ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son &oelig;uvre, et,
+morte depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au
+maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc,
+pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage,
+est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se
+conserve vivante.</p>
+
+<p>On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte,
+toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à
+ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.</p>
+
+<p>Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la
+sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au
+roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre
+part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que
+Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup
+d'&oelig;il et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que
+son don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la
+guerre, mais le génie du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne
+a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans
+la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque
+façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre
+natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en
+son temps, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>un c&oelig;ur plus large et plus aimant que tous les
+autres. Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a
+souffert de ce que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux
+cents lieues de là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien
+d'intérêts, de souvenirs, de traditions, de fraternité, de dévouement
+à un même homme, le roi, représentant de tous. Ce lien, elle l'a si
+profondément senti, que ce sentiment l'a faite capable d'actions
+héroïques; que, par là, elle a révélé ce lien à beaucoup d'hommes de
+son siècle et l'a rendu plus réel qu'il n'était auparavant. Voilà
+l'invention de Jeanne d'Arc. Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau
+et même aussi original, aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi
+de la gravitation ou d'avoir écrit le <span class="italic">Cid</span>. À cause de cela, la
+gloire de Jeanne d'Arc est au-dessus de toutes les gloires; et,
+pourtant, je le répète, elle n'eut aucune science et elle n'eut point
+une puissance intellectuelle extraordinaire: elle n'eut que de la
+bonté, de la pitié et du courage. Seulement, elle en eut autant qu'on
+en peut avoir.</p>
+
+<p>Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands
+savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous
+les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de
+la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de
+devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une
+qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand
+capitaine <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas,
+pourvu que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée
+d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des
+forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le
+voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est
+absolument entre vos mains.</p>
+
+<p>Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne.
+Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et,
+puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par
+des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie
+morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien
+qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances
+de valoir déjà quelque chose.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES
+
+VISITEURS DES PAUVRES.</h2>
+
+<p><span class="smcap">Mesdames, Messieurs,</span></p>
+
+<p>Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un
+prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la
+charité des choses si nouvelles!&mdash;A-t-il dit qu'il ne fallait pas la
+faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que,
+sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en
+dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que
+j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui
+était auparavant dans vos esprits et dans vos c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans
+discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de
+Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le
+dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>
+bons, pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant
+tout au mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez
+volontiers l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une
+pensée de réparation et de restitution, comme le recommandaient les
+Pères de l'Église pour qui la conception romaine de la propriété&mdash;<span class="italic" lang="la">jus
+utendi et abutendi</span>&mdash;était une damnable erreur, et aux yeux de qui
+certaines fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et
+un péché.</p>
+
+<p>Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être
+point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les
+petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont
+les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes
+de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant
+les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des
+grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et
+sont plus séparés par les m&oelig;urs qu'ils ne l'étaient jadis par les
+institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui
+pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par
+surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a
+une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à
+qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.</p>
+
+<p>Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un
+soulagement efficace. Il en est parmi <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>eux, dont la misère
+est telle&mdash;quelquefois, hélas! à cause de leurs vices&mdash;qu'elle ne peut
+être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que
+vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni
+même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout
+faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher
+ceux-là de mourir de faim, à des &oelig;uvres plus anciennes et plus
+riches que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement
+d'enlever des recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice
+pauvre et de la détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent
+encore être sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit
+d'une expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des
+Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant
+dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont
+reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la
+misère définitive».</p>
+
+<p>Quand vous avez trouvé <span class="italic">vos</span> pauvres, une seconde difficulté se
+présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment
+affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il
+n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt
+d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part,
+le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens,
+que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie
+extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux
+des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous
+en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il
+est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la
+défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie.</p>
+
+<p>Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains
+philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut
+les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont
+des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre,
+c'est de les aimer en effet.</p>
+
+<p>Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les
+personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles
+croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées
+par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en
+travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien,
+j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons.</p>
+
+<p>On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité,
+d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la
+solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne
+l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au
+bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>et
+que si la société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices,
+commet des erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en
+devenons responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons
+dans notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux
+nous a préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui
+parfois les réduisent à un abaissement moral que nous aurions
+peut-être subi comme eux si nous avions été à leur place, mais qui,
+d'autres fois, développent en eux des vertus dont nous n'aurions
+peut-être pas été capables. C'est aussi un sentiment de fraternité
+dans la souffrance, la faiblesse et l'ignorance communes à tous les
+hommes, riches ou pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point
+laisser décroître, par notre faute, la somme de vertus indispensable à
+la vie de l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire
+tout ce qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher
+s'il ne subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par
+leur triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité
+morale, de préserver ces germes et de les faire fructifier; bref,
+d'«élever» les malheureux par la manière dont on leur tend la main.</p>
+
+<p>Ils vous accorderont peu à peu leur confiance, s'ils sentent en vous
+une fraternelle pensée et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux
+ni d'une essence supérieure. En étant très simples et très francs; en
+y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>en les traitant
+comme des hommes; en respectant d'avance&mdash;sans vains discours, mais
+par votre façon d'être&mdash;la dignité que vous leur supposez, vous la
+ferez renaître en eux. Des conseils, des recommandations, des services
+plutôt que des aumônes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le
+secours matériel et l'empêche d'être humiliant, voilà la vérité. Vous
+l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner à votre
+charité implique que vous regardez le pauvre comme étant moralement
+votre égal et comme n'étant pas incapable de le devenir même
+socialement. Dès lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le
+répète, est délicat dans la pratique, demande de la patience, de la
+finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne
+volonté et un bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Vous en serez récompensés, soyez-en sûrs. L'esprit de votre société
+est excellent: il n'a rien d'étroit, rien d'administratif ni de
+formaliste. Il respecte votre liberté et vous excite même à en user:
+il développe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si
+vous étiez des Anglo-Saxons. Votre &oelig;uvre vous fait mieux connaître
+la vie et les hommes. En sorte que la charité, comme vous l'entendez,
+non seulement sauve et élève les autres, mais vous améliore vous-mêmes
+et vous fortifie; que c'est à vous-mêmes aussi que vous la faites, et
+que vous êtes les obligés de vos obligés.</p>
+
+<p>Je suis étonné des propos édifiants que je vous ai <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>tenus, et
+j'en éprouve quelque pudeur, car mes paroles valent évidemment mieux
+que moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en
+les prononçant, puisque je vous ai prévenus que ce que j'exprimerais
+ici, ce seraient vos propres pensées.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span><span class="smcap">Au Gymnase</span>: <span class="italic">Les Transatlantiques</span>, comédie en
+ quatre actes, de M. Abel Hermant.&mdash;À la <span class="smcap">Comédie-Française</span>:
+ <span class="italic">Catherine</span>, comédie en quatre actes, de M. Henri
+ Lavedan.&mdash;<span class="smcap">Aux Variétés</span>: <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, comédie en sept
+ tableaux, de M. Henri Lavedan.&mdash;À la <span class="smcap">Renaissance</span>:
+ <span class="italic">L'Affranchie</span>, comédie en trois actes, de M. Maurice
+ Donnay.</p>
+
+
+<p>Oui, j'en serais persuadé depuis quinze jours si je ne l'avais été
+déjà auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et
+«l'application de la doctrine évolutive à l'histoire de la littérature
+et de l'art» est presque seule «capable de communiquer au jugement
+critique une valeur vraiment objective»<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Je voudrais donc, de bon
+c&oelig;ur, juger d'après cette méthode les comédies que ce dernier mois
+nous a apportées. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques
+difficultés. Le <abbr title="18">XVIII</abbr><sup>e</sup> siècle a eu des douzaines d'auteurs
+dramatiques, qui ont écrit des centaines de pièces. Or je ne pense pas
+que la méthode évolutive et la critique impersonnelle puissent
+retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni
+plus d'une vingtaine de ces ouvrages.&mdash;C'est <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>par centaines
+que le <abbr title="19">XIX</abbr><sup>e</sup> siècle compte ses dramaturges, et c'est par milliers
+qu'il compte leurs comédies. L'éloignement permet sans doute d'en
+faire le triage pour la période antérieure à 1870, de discerner tout
+en gros celles par qui s'est faite l'évolution du théâtre, et de
+dessiner sommairement la «courbe» de cette évolution. Mais quel moyen
+avons-nous de connaître la valeur historique des comédies du dernier
+mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire
+littéraire, ou même si elles y occuperont une place?</p>
+
+<p>Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destinée à
+«marquer une date» (et je vous ai déjà dit qu'il y avait eu des
+chefs-d'&oelig;uvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la
+valeur intrinsèque des <span class="italic">Transatlantiques</span>, de <span class="italic">Catherine</span>, du <span class="italic">Nouveau
+Jeu</span>, de <span class="italic">l'Affranchie</span> et de <span class="italic">Paméla</span>, et d'en faire une critique qui
+soit véritablement «impersonnelle» et «objective»? Ces &oelig;uvres sont
+trop près de moi pour cela. L'esprit et la sensibilité qui s'y
+rencontrent sont trop «miens», j'entends qu'ils sont trop l'esprit et
+la sensibilité d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y
+complaire, soit de m'en défendre avec un zèle excessif.&mdash;Et ce n'est
+pas tout. Supposez qu'un critique, ayant à parler des auteurs
+dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amitié ou
+de camaraderie. Sera-t-il libre, même en s'y efforçant? ou, s'il s'y
+efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>molle
+dans une défiance trop inquiète et trop armée? Et le dessein d'être
+stoïque contre un ami ne peut-il pas être aussi une cause d'erreur?</p>
+
+<p>Il reste que je «juge», si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq
+dernières productions de notre art dramatique d'une manière toute
+subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas
+glorieux, mais c'est tout ce que je puis.</p>
+
+<p>Il n'y a peut-être de critique digne de ce nom que celle qui a pour
+objet des &oelig;uvres suffisamment éloignées de nous et dont nous sommes
+personnellement détachés. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez
+vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations
+que soutiennent entre elles les &oelig;uvres particulières. La critique
+au jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la
+critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et
+c'est très bien ainsi. À considérer dans quel rapport numérique sont
+les &oelig;uvres significatives et durables avec celles (souvent
+charmantes) que négligeront les historiens de la littérature, on voit
+que cette critique écrite sur le sable ne convient pas mal à des
+comédies dont si peu paraîtront un jour gravées sur l'airain.</p>
+
+<p>Après cela, ce n'est pas nécessairement juger de travers que de juger
+d'après son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous
+valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilité: il
+dépend aussi un peu de notre raison, de notre goût, <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>de notre
+expérience, même des dispositions et habitudes de notre conscience
+morale. Un esprit «bien fait» (je sais d'ailleurs ce que cette
+épithète sous-entend de postulats et qu'on ne peut écrire une ligne
+sans affirmer quantité de choses) ne saurait prendre un plaisir
+complet et sans mélange à une pièce qui, par exemple, n'est pas
+harmonieuse et mêle deux genres distincts et contraires;&mdash;à une pièce
+mal composée et qui, après l'exposition, s'en va visiblement au
+hasard;&mdash;à une pièce sur la vérité et la qualité morale de laquelle
+l'auteur paraît s'être mépris;&mdash;à une pièce où la prétention vertueuse
+du dénouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle
+qu'elle nous a auparavant donnée;&mdash;à une pièce encore où l'action est
+réduite à un tel <span class="italic">minimum</span> que les conditions essentielles et
+naturelles de l'art dramatique y semblent presque méconnues, etc. Et
+ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine
+qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'opposé,
+comme on le croit communément. Elle peut, quelquefois et de très loin,
+lui préparer sa besogne, en commençant pour elle, modestement, le
+triage des &oelig;uvres.</p>
+
+<p class="p2">M. Abel Hermant était, certes, de force à écrire la comédie du grand
+mariage franco-américain. Cette comédie, il l'a commencée; il a même
+fait, et très bien fait, quelques-unes des scènes qu'elle comporte.
+<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>Le jeune duc de Tiercé, ayant épousé pour ses dollars la
+fille d'un Yankee milliardaire, est puni, et très logiquement, de sa
+prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continué d'entretenir
+sa maîtresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau
+criblé de dettes, le beau-père, Jerry Shaw, vient remettre les choses
+en ordre. Il tient à son gendre ce discours plein de sens: «Le mari
+est celui qui «fait de l'argent», comme nous disons, pour subvenir aux
+besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est
+votre femme qui «fait de l'argent» pour vous. Vous êtes donc la femme,
+la petite femme. Par suite, vous devez la fidélité à ma fille, qui est
+le mari puisqu'elle a la fortune. Ça n'empêche pas que vous ne soyez
+gentil, très gentil...» Et, tout en lui parlant, il lui tapote les
+joues comme à une petite femme, en effet; et il apparaît ici que le
+jeune duc est qualifié et traité, fort exactement, comme il le mérite.</p>
+
+<p>Très bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la
+nôtre, et les surprises et malentendus qui en résultent. Jerry Shaw
+réduit d'un million à 300.000 francs la créance des usuriers de son
+gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet
+arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donné sa
+signature. Et sans doute ce raffinement de probité est beau: mais où
+étaient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour
+des plaisirs extra-conjugaux, un argent <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>qu'il savait bien ne
+pouvoir jamais rembourser lui-même? Ainsi éclate ce qu'il y a
+d'artifice et de vanité dans la conception de l'«honneur»
+aristocratique quand il se sépare de la simple honnêteté, et ce que
+cette conception a d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un
+marchand américain.</p>
+
+<p>Très vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille
+de son pays. Elle approuve son père; et, quand le duc lui rapporte
+avec indignation comment Jerry a maté le syndicat des usuriers: «Vous
+croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle?
+Vous attendez «le coup du <span class="italic">Gendre de Monsieur Poirier</span>»? Eh bien, non,
+mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laissé
+comprendre.» Mais tout de même, dans le fond, elle sent ce qui lui
+fait défaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui
+manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'ancienneté des noms et des
+souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et
+les façons d'être qui sont liées à cette ancienneté. Et ce respect est
+bien celui qu'on a pour les choses qu'on achète: il est mêlé de
+quelque secrète mésestime. On respecte ces choses-là, parce qu'on les
+paye très cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu
+au-dessous de soi.</p>
+
+<p>Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mépris et
+d'émerveillement, qu'inspire à l'Américain Jerry ce futile Paris,
+ville de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est
+une scène où la grâce de Paris, tout simplement incarnée dans une
+fille galante qui n'est pas bête, touche décidément le Yankee positif
+et péremptoire; où il balbutie des paroles de désir qui jamais
+auparavant n'étaient montées à ses lèvres rases; et où il abdique et
+se fait humble, ou presque, devant la volupté du vieux monde. Et cela
+est exquis.</p>
+
+<p>Bref, les <span class="italic">Transatlantiques</span> sont pleins de fragments de comédie
+sérieuse et quelquefois profonde. Par malheur ces fragments précieux
+sont noyés, emportés dans un flot tumultueux d'opérette. L'entrée de
+la tribu des Shaw dans le salon des Tiercé ressemble à une invasion de
+Peaux-Rouges. Cela continue pendant trois actes; et cela, il faut le
+dire, est d'un amusement extraordinaire; même, sous l'outrance
+exaspérée de la bouffonnerie, un peu de vérité transparaît encore çà
+et là; on devine que l'auteur a voulu signifier que, en dépit de M.
+Demolins et de moi-même, quelque chose d'irréductible s'oppose à ce
+que nous soyons jamais des Anglo-Saxons, quelque chose d'intime et de
+séculaire qui est heurté, bousculé, offensé par ce qu'on sent de
+brutal et d'insociable dans ces pétarades de l'individualisme et dans
+ces excessives énergies transatlantiques,&mdash;et enfin par l'impudeur de
+ces «flirts», la pudeur étant mieux comprise, malgré tout, par le
+vieux peuple corrompu que nous sommes.&mdash;Mais, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>tout cela, M.
+Hermant le signifie avec trop de violence, et par des traits d'une
+convention par trop folle. Si bien que, lorsqu'il sort de l'opérette
+pour rentrer dans la comédie et redevient sérieux pour réconcilier
+tant bien que mal le duc et la duchesse, nous n'y sommes plus du tout.
+Cette pièce, où abondent l'observation la plus fine et l'imagination
+la plus farce, souffre de la plus déconcertante duplicité de ton.
+C'est là son seul défaut; mais il est, j'en ai peur, rédhibitoire.</p>
+
+<p class="p2">M. Henri Lavedan a fait un tour de force charmant. Il nous a donné,
+dans la même quinzaine, <span class="italic">Catherine</span> et le <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, c'est-à-dire
+la comédie la plus effrontément attendrissante et vertueuse, et la
+plus effrontée peinture de mauvaises m&oelig;urs amusantes. Et le plus
+fort, c'est que, dans l'une et l'autre entreprise (j'en suis persuadé
+pour ma part), il a été également sincère; j'entends qu'il a également
+suivi son goût et contenté son c&oelig;ur et son esprit. Car il y a chez
+lui un fonds de candeur intacte, une âme «vieille France», des restes
+sérieux de bons principes, d'éducation religieuse et provinciale, un
+penchant aux attendrissements honnêtes, et qui ne craint même pas un
+rien de banalité, tant il est certain de sauver tout par la grâce.
+Mais en même temps M. Lavedan est un observateur pittoresque, aigu,
+hardi, et qui se grise volontiers de sa propre hardiesse; un <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span>
+moraliste hanté de la peur que quelque autre moraliste n'aille encore
+plus loin que lui dans la peinture du vice contemporain et ne paraisse
+donc encore plus moral. Et c'est l'homme sensible et bon qui a fait
+<span class="italic">Catherine</span>, et, c'est le satirique un peu fiévreux qui a fait le
+<span class="italic">Nouveau Jeu</span>: mais les intentions de celui-ci égalent en pureté les
+intentions de celui-là; et tous deux font bien un seul et même homme.</p>
+
+<p>Tout ce qui pouvait le mieux charmer l'âme enfantine du public, et
+aussi tout ce qui était le plus propre à arracher du c&oelig;ur soulagé
+des «honnêtes gens» le fameux: «Ouf!» que provoqua jadis <span class="italic">l'Abbé
+Constantin</span>, tout ce qu'il y a de Berquin dans Jules Sandeau, de
+Bouilly dans Octave Feuillet, et de M<sup>me</sup> de Genlis dans Émile Augier,
+M. Lavedan l'a résolument fourré dans <span class="italic">Catherine</span>, en y ajoutant
+encore du sien. Il n'a pas été chercher loin son sujet. Il a
+simplement transporté dans un décor d'à présent le conte éternellement
+aimable du roi qui épouse une bergère pour sa vertu. Le petit duc de
+Coutras, jeune homme à la fois vertueux et passionné, s'est mis à
+adorer la maîtresse de piano de sa s&oelig;ur, M<sup>lle</sup> Catherine Vallon. Il
+dit à sa mère: «Je veux l'épouser.» La bonne duchesse fait quelques
+objections, qu'elle est ravie de voir repousser par l'impétueux jeune
+homme, et dit: «Tu as raison, j'irai moi-même demander la main de
+M<sup>lle</sup> Catherine.»&mdash;Puis, c'est l'intérieur pauvre et décent des
+Vallon: le père Vallon, bonhomme <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>à longs cheveux, naïf et
+timide, organiste à Saint-Séverin; la petite s&oelig;ur poitrinaire qui
+fait des abat-jour; et la bonne Catherine qui, presque dans le même
+moment, pioche son piano, coud à la machine, réconforte son père, aide
+sa petite s&oelig;ur, et fait le pensum de l'aîné de ses petits frères:
+immuablement souriante, comme l'automate même de la vertu. Puis, c'est
+l'entrée de la duchesse, l'effarement du bon organiste, la demande en
+mariage... et le refus de Catherine.</p>
+
+<p>Mais voilà le malheur. Si Catherine refuse, ce n'est pas du tout parce
+qu'elle est une fille raisonnable, je veux dire une fille à qui l'idée
+ne serait jamais venue d'aimer un duc (car, outre que, dans la
+réalité, l'occasion en est si rare que ce n'est pas la peine d'en
+parler, ces idées-là ne viennent que quand on le veut bien). Non,
+c'est que Catherine, un peu auparavant, a engagé sa foi à un brave
+garçon, Georges Mantel, qui l'aime depuis longtemps, pour qui elle a
+de l'estime et de l'amitié, et dont les six mille francs
+d'appointements sauveraient la famille Vallon.</p>
+
+<p>Ici apparaît un des plus graves inconvénients du «romanesque», qui,
+étant une déformation optimiste du monde réel, ne peut absolument pas
+souffrir que la vertu soit longtemps malheureuse, et qui, dans son
+désir de la récompenser, ne s'aperçoit pas toujours qu'il lui
+communique trop à elle-même ce besoin de récompense et qu'il lui ôte
+quelques-unes <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>des marques auxquelles précisément on la
+reconnaît. Si Catherine redemandait simplement à Mantel sa parole,
+elle ne serait pas héroïque, mais du moins elle serait franche. Au
+lieu de cela, elle lui dit (avec des façons, je le sais, et comme si
+cela lui échappait): «Le duc demande ma main. Je suis forcée d'avouer
+que je l'aime, mais j'ai refusé, car vous avez ma promesse.» Elle dit
+cela, sachant bien ce que répondra le pauvre garçon, et elle se laisse
+parfaitement dégager par lui, et elle se résigne assez vite à écrire,
+sous ses yeux, le «oui» qui la fait duchesse et millionnaire. Bref,
+elle escompte et exploite la magnanimité de son ami, tout en
+prétendant garder elle-même les apparences de la générosité dans le
+moment où elle est le moins généreuse... Elle est hypocrite et
+faible,&mdash;avec circonstances atténuantes, je ne l'ignore pas,&mdash;mais
+elle l'est enfin; et ce qui me choque, c'est que l'auteur n'a vraiment
+pas assez l'air de s'en douter.</p>
+
+<p>Hormis cette inadvertance, les deux premiers actes de <span class="italic">Catherine</span>
+forment une moderne berquinade jolie et harmonieuse. Mais il faut
+poursuivre, et il semble que l'auteur ait éprouvé, ici, quelque
+embarras.</p>
+
+<p>On a dit: «Il fallait nous montrer les difficultés que trouve
+l'institutrice devenue duchesse à s'adapter à son nouveau milieu, les
+fautes qu'elle commet contre le protocole mondain, les luttes qu'elle
+a à soutenir contre les belles dames du faubourg, etc.» À la bonne
+heure; mais c'était sortir du pays bleu, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>c'était rentrer
+dans la réalité: et quelle figure eût faite alors l'innocente idylle
+du commencement? Ce conte, nous n'y croyons pas: car, des mésalliances
+de cette force, on a pu en voir, quelquefois, qui étaient l'ouvrage du
+vice; de la vertu, jamais. Nous ne croyons pas, dis-je, à ce conte de
+ma mère l'Oie, mais nous l'aimons. À une condition pourtant: c'est
+qu'il restera bien un conte. Celui-là ne comporte d'autre suite que:
+«Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» L'histoire de la
+bergère épousée par le roi est finie lorsque le roi a épousé la
+bergère.</p>
+
+<p>Voici toutefois ce qu'a ajouté M. Lavedan, parce qu'il se croyait
+obligé d'ajouter quelque chose. Quand le rideau se relève (six mois
+après), le jeune duc de Coutras paraît déjà détaché de sa femme. Il
+lui reproche, notamment, de ne pas savoir monter à cheval, de ne pas
+avoir assez l'air d'une duchesse, et de le tutoyer devant les
+étrangers; et l'on s'étonne que l'intelligente «largeur de vues» et,
+si je puis dire, l'antisnobisme de ce gentilhomme philosophe aient si
+peu survécu à son mariage. Il reproche aussi à Catherine la vulgarité
+du papa Vallon et l'indiscrétion turbulente des petits frères; et l'on
+s'étonne que la prudente et fine jeune fille des deux premiers actes
+ait commis cette erreur, d'installer toute sa tribu au château. On
+nous a changé notre roi et notre bergère. Horreur! ils ne sont donc
+pas parfaits? Et, là-dessus, voilà qu'une jeune parente du petit
+<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>duc, Hélène de Grisolles, dont il est aimé depuis longtemps
+et qu'il n'a pas su deviner, se décide à lui faire sa déclaration en
+face, avec l'ardente brutalité de Julia de Tréc&oelig;ur ou de Gotte des
+Trembles; elle tombe dans ses bras qu'il referme poliment sur elle, et
+Catherine les surprend dans cette attitude... En vain son mari,
+soudainement repentant, essaye de la retenir. «Je m'en vais, dit-elle.
+Une autre femme pourrait pardonner: moi, je ne puis pas; car on me
+soupçonnerait toujours d'avoir voulu rester duchesse et millionnaire.»
+À quoi il n'y a rien à répondre.&mdash;Ce seul trait excepté, l'aventure
+des deux derniers actes pourrait servir de suite à n'importe quel
+autre mariage aussi convenablement qu'à celui du jeune duc indépendant
+et de la sage institutrice.</p>
+
+<p>C'est le vertueux Georges Mantel qui arrangera tout. C'est lui,
+finalement, le héros du drame. Appelé par Catherine, il accourt exprès
+pour être sublime et pour se sacrifier de nouveau, non sans une
+emphase bien permise. D'abord bousculé par le duc, il dit à peu près:
+«J'aimais Catherine, et je vous l'ai donnée. Ce premier sacrifice me
+donne le droit de commander ici, et de disposer d'elle par une seconde
+immolation. Je lui ordonne de se réconcilier avec vous.» Ah! vous
+voulez de la vertu? Eh bien, en voilà! Catherine obéit, et le duc
+serre respectueusement la main de l'indiscret et héroïque Mantel. La
+scène, en soi, a quelque grandeur. Pourquoi faut-il que je croie si
+faiblement à l'histoire qu'elle <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>conclut? Encore y
+croirais-je, si les personnages étaient habillés comme dans les <span class="italic">Deux
+Billets</span> ou dans le <span class="italic">Bon Père</span> de Florian: mais que ces jaquettes me
+gênent!</p>
+
+<p>Le succès de <span class="italic">Catherine</span> a été éclatant.</p>
+
+<p>Encore plus éclatant, le succès du <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, qui est le contraire
+de <span class="italic">Catherine</span> et qui est pourtant, à certains égards, la même chose.</p>
+
+<p>Car, si les personnages de <span class="italic">Catherine</span> étaient un peu les fantoches
+aimables de la vertu, les personnages du <span class="italic">Nouveau Jeu</span> sont comme les
+polichinelles du vice «chic», du plaisir enragé, de l'irrespect et de
+la blague; et, selon la fantaisie, attendrie ou ironique, de M.
+Lavedan, ceux-ci et ceux-là semblent s'éloigner également, quoiqu'en
+sens contraire, de «l'humble vérité». Mais, je l'avoue, le <span class="italic">Nouveau
+Jeu</span> me plaît davantage, et me plaît même infiniment. Ici d'abord,
+l'action, très simple, est bien ordonnée et forme un tout. Puis, la
+joyeuse outrance des types laisse encore voir les attaches qu'ils
+gardent avec la réalité. Ce n'est, en somme, que le monde de
+<span class="italic">Viveurs</span>, un peu plus agité et épileptique. M. Henri Lavedan n'a fait
+qu'exagérer jusqu'à la plus intense bouffonnerie la démarche
+capricante des images qui traversent ces faibles cerveaux, leur
+inconscience, l'incohérence de leurs associations d'idées, l'imprévu
+de leurs impulsions, rapides, irrésistibles et courtes comme celles
+des singes.</p>
+
+<p>Le «nouveau jeu» est de tous les temps. Il y avait <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>dans
+presque toutes les comédies romanesques du second Empire, un Desgenais
+qui le définissait avec indignation: «Ah! vous allez bien, vous
+autres!... La vertu? Vieux mot! La famille? Préjugé! La patrie?
+Rengaine!...» Vous reconnaissez le thème. Le nouveau jeu est
+simplement le nihilisme moral. Mais il n'est pas toujours tel qu'on le
+doive prendre au tragique. Il peut y avoir des ahuris, des jocrisses
+et des bouffons du nihilisme, qui est, à vrai dire, un bien gros mot
+pour eux. L'art de M. Lavedan, c'est d'avoir rendu leur néant
+prodigieusement amusant et gai, et d'avoir, dans leur vide profond,
+fait craquer et pétiller de fugitifs et fantasques feux d'artifice.</p>
+
+<p>Pour cela, il leur a prêté une langue qu'il a en partie inventée; et
+c'est peut être là le mérite le plus rare de sa pièce. L'origine de
+cette langue, c'est l'argot du boulevard, des cercles et aussi de
+beaucoup de salons, cet argot recueilli, il y a quinze ans, par Gyp,
+l'étonnante rénovatrice du genre «Vie parisienne». Mais, au lieu que,
+dans la réalité, ils se contenteraient d'user docilement des quelques
+locutions colorées et canailles qu'ils ont apprises, les personnages
+du <span class="italic">Nouveau Jeu</span> en trouvent continuellement d'inédites; et leur
+langage est comme un tissu de métaphores cocasses, de synecdoches
+débraillées, et de familières et violentes hypotyposes. Et Costard,
+Labosse, Bobette et les autres nous apparaissent ainsi comme des
+façons de poètes burlesques.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>C'est ce langage, outré, convenu, mais d'un pittoresque et
+d'un mouvement extraordinaires, et ce sont les innombrables sautes de
+sentiments et d'idées que ce langage exprime, qui font l'intérêt de la
+simple et folle aventure de Paul Costard. Joignez-y un renversement
+presque continuel des rapports normaux entre les
+personnages,&mdash;lesquels sont tous de joyeux «hors-la-loi», et dont la
+psychologie fait exprès d'être souvent à rebours de toutes les
+prévisions des psychologues assermentés.&mdash;La jeune fille de bonne
+bourgeoisie que Paul Costard se décide subitement à épouser, c'est aux
+Folies-Bergère qu'il l'a rencontrée. Lorsqu'il en fait part à sa mère,
+c'est à une heure du matin, près de la table où traînent les restes
+d'un souper, et pendant que sa maîtresse attend dans le cabinet de
+toilette. Et le projet paraît tout à fait drôle à cette bonne mère aux
+cheveux rouges, «gobée» de Bobette qui un jour, étant malade, a reçu
+d'elle un panier de vin.&mdash;Or, le lendemain, venu chez Labosse pour
+faire sa demande, qui est instantanément accueillie, Costard reconnaît
+dans son futur beau-père le vieux monsieur avec qui il a fraternisé
+l'autre nuit, chez Baratte, à quatre heures du matin: et de se taper
+sur le ventre, et de se rouler de rire, tant «elle leur semble
+bonne».&mdash;Peu de mois après, l'idée d'être trompé par sa femme amuse
+tellement Costard, que Bobette ne peut se tenir de lui apprendre que
+«ça y est» en effet. «Tiens! vous ne riez plus»? dit-elle. «Attends
+<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>que ça vienne», répond-il. Et ça vient. Et il est vraiment
+«très bien» dans la scène où, son petit chien sur le bras, il fait
+constater le «flagrant délit» de sa femme: mais celle-ci est mieux
+encore lorsqu'elle ôte son corsage, dont les manches la gênent, pour
+remettre son chapeau, et se fourre ensuite, par pudeur, dans le lit de
+la chambre garnie. Joignez que Costard ne lui cède en rien quand,
+surpris à son tour en compagnie de Bobette, il offre le champagne au
+commissaire et déclare qu'il ne s'est jamais tant amusé. Tout cela,
+relevé par l'imprévu bariolé des propos, est d'une démence à quoi rien
+ne résiste.</p>
+
+<p>Démence très attentive dans le fond. La suite des «mouvements d'âme»
+de Paul Costard est extravagante, mais vraie. À un moment, il raconte
+«la plus forte émotion de sa vie». C'était un soir où, ayant «plaqué»
+une petite amie, il était venu chercher l'apaisement aux
+Folies-Bergère. Il y vit «sept étalons de l'Ukraine» présentés en
+liberté. Ces noirs coursiers balançaient lentement leurs têtes
+surmontées de panaches noirs, ce pendant que l'orchestre jouait une
+musique solennelle. Et cette musique, ces panaches de corbillard...
+Paul Costard sentit quelque chose pleurer dans son c&oelig;ur. De même,
+après la constatation parallèle des deux flagrants délits, Costard,
+abandonné par Bobette, et, là-dessus, ayant lu par hasard <span class="italic">Paul et
+Virginie</span>, n'est pas très loin de croire à l'immortalité de l'âme.
+Pourquoi non? Que, dans un moment de détresse sentimentale, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>
+les chevaux noirs et les cuivres imposants des Folies-Bergère l'aient
+fait songer à la mort; que, dans une autre heure mélancolique, la
+symétrie des deux flagrants délits lui ait paru vaguement
+providentielle et l'ait rendu vaguement spiritualiste... c'est
+saugrenu, mais plausible; nous connaissons cela; c'est, après tout,
+d'impressions analogues que sont sorties les <span class="italic">Nuits</span> et l'<span class="italic">Espoir en
+Dieu</span>; et il y a donc, dans Paul Costard, un Musset qui s'ignore; un
+Musset «loufoque», pour parler sa langue.</p>
+
+<p>C'est cette démence qui sauve ce que certaines scènes du <span class="italic">Nouveau Jeu</span>
+ont d'extrêmement osé. Lorsque dans la chambre de Bobette, au petit
+jour, Costard raconte à son amie dans quelles circonstances il a
+«pincé» sa femme, et que, durant dix minutes, charmée par ce récit,
+Bobette, en chemise de nuit, fait des sauts de carpe parmi le désordre
+des draps et des couvertures, ce tableau d'extrême intimité nous
+effarerait peut-être un peu, si nous ne nous souvenions que nous
+sommes à Guignol et que nous assistons aux ébats de deux marionnettes.
+Et puis, l'auteur de <span class="italic">Catherine</span> s'est si bien mis en règle avec la
+vertu qu'on lui peut passer quelques licences.</p>
+
+<p>D'ailleurs, fidèle à son devoir, le moraliste convaincu qui cohabite,
+chez M. Lavedan, avec le satirique audacieux, surgit au dénouement.
+Les personnages, calmés, défilent devant le juge d'instruction, qui
+paternellement les sermonne; et Bobette, avec l'autorité de
+l'expérience, donne l'explication de la <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>comédie. Le «nouveau
+jeu», c'est une gourme qu'on jette, et cela ne tire pas à conséquence.
+On s'aperçoit un jour que la règle a du bon. Costard finira dans la
+peau d'un bourgeois correct, respectueux des convenances et même des
+préjugés, et Bobette, vieillie, sera une bonne dame qui invitera son
+curé et rendra le pain bénit.&mdash;À vrai dire, tout cela n'est pas sûr:
+témoin Labosse, demeuré polichinelle jusque dans un âge avancé. Puis,
+on ne voit pas assez si l'auteur est ironique dans cette conclusion
+même, et s'il se rend bien compte que Costard et Bobette, «rangés» de
+la façon qu'il dit, vaudront moins qu'ils ne valaient, puisque passer
+du nouveau jeu au vieux jeu, ce sera, pour eux, passer du cynisme
+ingénu à l'hypocrisie.&mdash;Mais surtout ce dernier acte est si inutile!
+Et <span class="italic">Catherine</span> suffisait si bien à nous garantir la moralité de
+l'auteur!</p>
+
+<p class="p2">M. Maurice Donnay a diverses originalités, toutes rares. Il me semble
+d'abord qu'il est le seul de sa bande qui écrive encore plus pour son
+plaisir que pour celui des autres; et que cet esprit, qui plaît si
+naturellement, ne sacrifie que peu, si l'on y regarde de près, au
+désir de plaire. Ne vous y trompez pas, dans ses trois comédies
+psychologiques, ce «charmeur» est un réaliste très ingénu: je sens en
+lui un très sincère et presque intransigeant amour de la vérité, et
+une horreur des «ficelles», où il y a du défi et de la candeur. Son
+dialogue est unique. Si <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>vous lisez ses pièces imprimées
+(j'excepte, bien entendu, <span class="italic">Lysistrata</span>), vous verrez que ce dialogue
+est ce qu'on a fait, au théâtre, de plus approchant, par le mouvement
+et la syntaxe, du style de la conversation. Pas une phrase «écrite»;
+jamais on n'a plus subtilement usé de la syllepse, de l'ellipse, ni de
+l'anacoluthe. Et cette familiarité n'est jamais plate; cela est ailé,
+fluide, et, d'autres fois, d'une couleur délicieuse. Car ce réaliste
+est un poète. Il fait beaucoup songer, par sa grâce, au Meilhac de la
+<span class="italic">Petite Marquise</span>, de la <span class="italic">Cigale</span>, de <span class="italic">Ma Camarade</span>,&mdash;avec, si vous
+voulez, une langueur plus chaude ou un pittoresque plus aigu: ce qui
+veut peut-être seulement dire qu'il est d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Cette fois (dans <span class="italic">l'Affranchie</span>), il faut avouer que M. Maurice Donnay
+s'est laissé un peu égarer par sa chimère d'une comédie exactement
+ressemblante à la vie; d'une comédie où il n'arrive, extérieurement,
+presque rien et où les principaux événements sont les sentiments des
+personnages; d'une comédie absolument simple, plus simple encore,
+quant à la fable, que <span class="italic">Bérénice</span> ou <span class="italic">Amants</span> (cette <span class="italic">Bérénicette</span>).
+C'est un nouvel épisode de l'histoire éternelle des amants. Dans la
+première pièce amoureuse de M. Donnay, les amants se quittaient sans
+mensonge. Dans la <span class="italic">Douloureuse</span>, ils étaient séparés par un mensonge
+réciproque. Dans l'<span class="italic">Affranchie</span>, l'amant souffre moins d'un mensonge
+précis de sa maîtresse que de la découverte qu'il fait de son habitude
+de mentir, <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>et il se débat moins contre tel ou tel mensonge
+que contre une menteuse.&mdash;Mais comme cette menteuse presque
+involontaire est une femme qui aime, cela forme quelque chose
+d'extrêmement complexe et embrouillé, qui demeure mal connu de celle
+même qui ment et de celui à qui elle ment; quelque chose enfin de trop
+fuyant et de trop insaisissable pour être proprement dramatique. C'est
+du moins mon impression.</p>
+
+<p>Voici les faits. Roger Chambrun est l'amant d'Antonia de Maldère, une
+dame libre, riche, de condition sociale un peu indécise. Roger a pour
+marotte la loyauté en amour. «Tu es libre, dit-il à Antonia; et, le
+jour où tu ne m'aimeras plus, dis-le-moi franchement; je ne te ferai
+aucun reproche. Pourquoi mentir, et souffrir ou faire souffrir
+inutilement?» Roger est sans doute naïf de croire, ou que cette
+franchise est possible, ou qu'elle supprimerait la souffrance, ou que
+l'on connaît toujours le moment où l'on a cessé d'aimer. Mais les gens
+les plus spirituels peuvent avoir de ces naïvetés.</p>
+
+<p>Or, au premier acte, Antonia ment à Roger, en lui faisant un récit
+arrangé de sa vie, et en lui contant qu'elle est veuve, alors qu'elle
+est divorcée et qu'elle a été chassée par son mari.&mdash;Au deuxième acte,
+Roger découvre ce premier mensonge, et Antonia lui en fait un second à
+propos d'une photographie d'un de leurs amis, Pierre Lestang.&mdash;Au
+troisième acte, Roger découvre ce second mensonge et que, <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span>
+dans l'entr'acte, Antonia est devenue la maîtresse de Pierre. Il lui
+dit son fait; elle lui jure qu'elle n'a pas cessé de l'aimer; elle lui
+avoue, avec les apparences d'une horrible franchise, qu'elle s'est
+donnée à Pierre par une curiosité perverse et inepte: mais Roger ne la
+croit plus; il est plus irrité encore de ce perpétuel et inextricable
+mensonge que de la trahison elle-même; et, Antonia étant tombée à la
+renverse sur un canapé, il sonne sa gouvernante et dit: «Soignez
+madame; elle est <span class="italic">peut-être</span> évanouie.»</p>
+
+<p>Ce «peut-être» est le mot final; et le malheur, c'est qu'il pèse sur
+toute la pièce.&mdash;Lorsque Antonia, à Venise, au clair de lune,
+improvisait une version romanesque et avantageuse de son passé, elle
+ne s'apercevait peut-être pas qu'elle mentait; ou, ce qu'elle en
+faisait, c'était pour plaire à son amant, et c'était peut-être moins
+par vanité ou par ruse que par amour. Lorsqu'elle s'est livrée à
+Pierre Lestang pour savoir comment était fait un homme à qui sa
+maîtresse a naguère logé une balle dans la tête, peut-être se
+méprisait-elle elle-même; peut-être aimait-elle toujours Roger, comme
+elle l'assure; et les lettres si enflammées et si tendres qu'elle lui
+écrivait étaient peut-être sincères. Et elle sera peut-être désespérée
+si Roger l'abandonne. Le cas d'Antonia est vrai. Il est très vrai
+qu'elle ignore, sur elle-même, la vérité. Il est très vrai que
+beaucoup de femmes, et quelques hommes pareillement, ne savent rien de
+l'arrière-fond de leurs âmes, ni s'ils <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>aiment, ni qui ils
+aiment, ni comment et dans quel degré, ni s'ils mentent, ni pourquoi
+ils mentent. Mais le public, lui, veut savoir. Il veut voir clair,
+même où la vérité veut qu'il ne fasse pas clair. Il ne se laisse pas
+congédier sur un «peut-être». C'est aussi bête que cela; et c'est pour
+cette raison que <span class="italic">l'Affranchie</span> a finalement déconcerté la foule, en
+dépit du talent de l'auteur, qui n'a pas diminué; en dépit du rôle
+adorable de Juliette, s&oelig;ur de la petite Alice Doré de <span class="italic">Sapho</span>, mais
+moins «brebis»; en dépit du <span class="italic" lang="en">five o'clock</span> de perruches du deuxième
+acte, et des mots charmants, et des mots profonds, et de la
+psychologie pénétrante et souple, et de la grâce partout répandue.</p>
+
+<p>Notez que le sens même du titre reste incertain. Il signifie, je
+crois, que l'«affranchie» Antonia a conservé des habitudes d'esclave.
+Je ne saurais cependant l'affirmer.</p>
+
+<p>Mais est-ce que par hasard M. Maurice Donnay ne pourrait pas nous
+montrer un drame survenu dans un ménage régulier?<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span><span class="smcap">Au Vaudeville</span>, <span class="italic">Paméla, marchande de frivolités</span>,
+ comédie en quatre actes et sept tableaux, de M. Victorien
+ Sardou,&mdash;Au <span class="smcap">Gymnase</span>, <span class="italic">Mariage bourgeois</span>, comédie en quatre
+ actes, de M. Alfred Capus.</p>
+
+<p><span class="italic">Paméla</span> est une pièce de même genre que <span class="italic">Thermidor</span> et <span class="italic">Madame
+Sans-Gêne</span>. Ce genre agréable et mêlé, moitié drame historique, moitié
+comédie d'intrigue, <span class="italic">Paméla</span> n'en est pas le chef-d'&oelig;uvre; mais
+c'est encore une pièce singulièrement ingénieuse.</p>
+
+<p>Il y a dans <span class="italic">Paméla</span> deux endroits fort attendrissants. C'est d'abord
+quand Barras fait à une bande de jolies femmes la galanterie de les
+mener au Temple pour leur montrer le petit Louis <abbr title="17">XVII</abbr> prisonnier. On
+sort l'enfant de sa chambre; les jolies dames s'apitoyent, le
+questionnent d'un ton suave de perruches charmées de «tenir une
+émotion». L'enfant, hâve, chétif, les genoux enflés, tout abruti par
+la souffrance, la maladie et la solitude,&mdash;trop bien peigné seulement,
+car nous sommes au théâtre,&mdash;garde un silence farouche. Si l'auteur
+s'en était tenu là, l'effet de cette apparition muette du petit martyr
+parmi ce carnaval de «merveilleuses» fût demeuré vraiment tragique.
+Mais il a craint de nous trop <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>serrer le c&oelig;ur. Il a donc
+voulu que cette bonne Paméla restât seule avec l'enfant. Elle le
+caresse, le débarbouille, l'apprivoise. Le petit, encouragé, demande
+des nouvelles de sa mère, comprend qu'elle est morte, sanglote et se
+pâme. Quel mauvais c&oelig;ur résisterait à ce spectacle?</p>
+
+<p>L'autre endroit, c'est quand, le soir de l'enlèvement, le républicain
+Bergerin, l'amant de Paméla, découvre le petit roi dans le panier de
+blanchisseuse. Brutus va faire son devoir. Mais l'enfant royal,
+sommeillant à demi, lui jette ses deux bras au cou; et ce geste
+d'enfantine confiance désarme Brutus et fait subitement crouler, au
+choc d'un sentiment très simple de pitié humaine, toute son
+intransigeance abstraite et têtue. «Bah! dit-il, pour un enfant qu'on
+lui vole, la Nation n'en mourra pas!» Et il laisse Paméla porter le
+petit Louis aux conjurés qui l'attendent à l'entrée du souterrain...</p>
+
+<p>Le reste est rempli par l'histoire de la conspiration. C'est d'abord
+une matinée de Barras, avec beaucoup, presque trop de «couleur locale»
+et de détails anecdotiques artificieusement enfilés. Barras reçoit des
+policiers,&mdash;et quelques pots-de-vin,&mdash;puis Paméla, qui vient lui faire
+payer une note de Joséphine. Il interroge deux royalistes accusés de
+préparer l'évasion du petit roi, et les fait mettre en liberté: car il
+a son idée.&mdash;Puis, c'est la visite des merveilleuses au petit
+prisonnier.&mdash;Puis, c'est l'atelier de menuiserie où les conspirateurs,
+déguisés en ouvriers, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>ont creusé un souterrain qui aboutit à
+la cour de la prison. Tout est préparé pour l'enlèvement. Ils ont
+gagné les gardiens et la blanchisseuse du Temple; cette femme
+emportera l'enfant dans un panier de linge. Mais au dernier moment,
+effrayée, elle se dérobe: tout est perdu! La bonne Paméla s'offre à
+prendre sa place: tout est sauvé!</p>
+
+<p>Puis, c'est une fête chez Barras, car il faut varier et contraster les
+tableaux. Barras dit à Paméla: «Je sais tout»... et lui donne un
+laissez-passer qui lui permettra de pénétrer au Temple après l'heure
+où l'on ferme habituellement les portes. «À une condition,
+ajoute-t-il: c'est que l'enfant me sera remis.» (Il compte s'en
+servir, le cas échéant, pour traiter avec le comte de
+Provence.)&mdash;Paméla rencontre alors le farouche patriote Bergerin, son
+amant, qui a des soupçons et à qui elle finit par tout avouer.
+Embarras de Bergerin: s'il dénonce le complot, il livre sa maîtresse;
+s'il se tait, il trahit son devoir. Il s'arrête à cette solution: «Je
+serai ce soir au Temple.&mdash;J'y serai aussi!» dit Paméla.</p>
+
+<p>Ici, pour nous délasser de ce «sublime», un intermède tragi-comique.
+Les conspirateurs sont occupés, dans le souterrain, à donner les
+derniers coups de pioche... Ils savent qu'il y a parmi eux un traître,
+mais ignorent qui c'est. Là-dessus, une patrouille envahit le
+souterrain et arrête tout le monde. Le faux frère se trahit lui-même
+en montrant au chef sa carte de policier. On le ficelle avec soin.
+<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>La patrouille était une fausse patrouille. Le «truc» est
+divertissant.&mdash;Vient alors le tableau de l'enlèvement, très
+adroitement aménagé et qui se termine, comme j'ai dit, par les deux
+bras du rejeton des tyrans autour du cou de Brutus.</p>
+
+<p>Et ça finit en opérette, de façon qu'il y en ait pour tous les goûts.
+Des paysans de théâtre, qui sont des conjurés, font la fenaison au
+bord de la Seine. Le petit roi, qu'on s'est bien gardé de remettre à
+Barras, repose dans une maison voisine. Barras, qui s'est imprudemment
+mis à sa poursuite, se voit soudainement entouré par les faux
+villageois armés d'engins champêtres. Il ne perd pas la tête et
+demande à présenter ses hommages à Sa Majesté Louis <abbr title="17">XVII</abbr>. On amène
+l'enfant sur un brancard orné de feuillages et de fleurs, sorte de
+pavois rustique, et Barras lui baise respectueusement la main et
+l'assure de son dévouement profond, quoique éventuel...</p>
+
+<p>Voilà bien de la variété, bien de l'agrément, bien de l'esprit, bien
+de l'ingéniosité, et, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour plaire.
+D'où vient donc que <span class="italic">Paméla</span> n'ait pas obtenu le succès étourdissant
+de <span class="italic">Madame Sans-Gêne</span>, ni même le succès de <span class="italic">Thermidor</span>? J'en
+entrevois trois ou quatre raisons.</p>
+
+<p>Il y avait dans <span class="italic">Thermidor</span> plusieurs forts «clous»: le ch&oelig;ur des
+tricoteuses, le cantique des religieuses dans la charrette, la séance
+de la Convention,&mdash;sans compter, dans un ordre d'intérêt plus rare,
+l'admirable scène des dossiers. Les «clous» de <span class="italic">Paméla</span> <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>sont
+plus modestes.&mdash;Dans <span class="italic">Madame Sans-Gêne</span> il y avait le premier Empire,
+et il y avait «Lui»! Le décor et les costumes de <span class="italic">Paméla</span> sont moins
+nobles et moins magnifiques; et peut-être aussi que le Directoire est
+une période trop hybride et dont la description morale, même
+superficielle, comporte trop d'ironie pour que la foule y prenne un
+plaisir simple et sans mélange.</p>
+
+<p>Surtout la pièce elle-même est hybride. L'hypothèse de M. Sardou
+touchant l'évasion de Louis <abbr title="17">XVII</abbr> fait que <span class="italic">Paméla</span> n'est ni un drame
+historique, ni une fiction.</p>
+
+<p>Il est peut-être vrai, quoique indémontrable, que l'enfant royal ait
+été enlevé de son cachot; mais quelques curieux seuls y croient: la
+foule, prise en masse, n'y croit pas, et c'est sans doute ce qui la
+gêne ici. La défiance qu'elle a l'empêche de se laisser prendre aux
+entrailles. Elle pourrait s'émouvoir sur la délivrance d'un petit
+martyr qui s'appellerait Émile ou Victor et qui aurait été inventé par
+l'auteur. Mais, du moment que l'enfant dont on lui montre l'évasion
+s'appelle Louis <abbr title="17">XVII</abbr>, elle résiste, parce qu'elle a idée que cette
+évasion n'a jamais eu lieu, et parce que Louis <abbr title="17">XVII</abbr>, pour elle, c'est,
+essentiellement, l'enfant maltraité par le cordonnier Simon et mort de
+rachitisme au Temple. On est intéressé, mais peu touché, par le
+développement d'une hypothèse contre laquelle on était en garde
+d'avance. <span class="italic">Paméla</span> manque à cette règle, tant de fois promulguée et
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>établie par mon bon maître Sarcey, qu'une pièce historique
+ne doit pas trop contrarier les notions ou les préventions du public
+sur les événements et les personnages qu'on lui met sous les yeux. Si
+bien que <span class="italic">Paméla</span>, pour réussir complètement, aurait dû être précédée
+d'une campagne de presse et de conférences qui eût persuadé le public
+de la vérité ou de l'extrême vraisemblance de ce que l'auteur
+prétendait, si j'ose dire, lui faire avaler. Est-ce que je me
+trompe?...</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas tout. Ce qui, dans <span class="italic">Paméla</span>, tient la plus grande
+place, ce n'est pas Louis <abbr title="17">XVII</abbr> et son martyre (et j'avoue que ce
+spectacle, trop prolongé, de souffrances surtout physiques eût été
+vite intolérable), et ce ne sont pas non plus les personnes et les
+sentiments des conjurés: c'est la conspiration elle-même, vue par
+l'extérieur. Et les détails matériels, les épisodes et les péripéties
+de cette conspiration sont tels, qu'ils conviendraient presque tous à
+n'importe quelle autre conspiration où il s'agirait d'enlever un
+prisonnier politique. Toutes les scènes de l'atelier de menuiserie, de
+la fête chez Barras et du souterrain pourraient servir, très peu
+modifiées, pour d'autres pièces. On est amusé par les faits et gestes
+des conjurés, indépendamment de ce qu'ils pensent et de l'objet qu'ils
+poursuivent: et, dès lors, on est seulement amusé, rien de plus, et
+encore assez doucement. C'est comme qui dirait la conspiration «en
+soi», la conspiration «passe-partout».</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>On est un peu déçu. Car on s'attendait à quelque drame du
+devoir et de la passion; on se figurait que l'essentiel de cette
+histoire, ce serait la lutte entre la sensible Paméla et son amant
+républicain. Mais cette lutte n'est qu'indiquée. Deux fois, chez
+Barras et au Temple, Paméla et Bergerin se trouvent en présence et
+font mine de s'expliquer. La rencontre pouvait être belle de ces deux
+amants, divisés entre eux et divisés contre eux-mêmes par des
+sentiments très vrais, très humains, très forts et peut-être également
+généreux. Bergerin pouvait aller beaucoup plus loin dans ce qu'il
+croit son devoir, être décidément romain et Cornélien. Et tous deux
+(mais peut-être n'eût-il pas été mauvais de nous convaincre davantage
+de la grandeur de leur amour mutuel) pouvaient avoir de beaux
+déchirements&mdash;et de beaux cris. Paméla en a quelques-uns, mais surtout
+des mots de théâtre, comme lorsqu'elle convie les femmes «au 14
+juillet des mères». Et Bergerin n'est qu'un Brutus de carton. Le
+mouvement du petit prince qui l'embrasse dans son demi-sommeil est une
+trouvaille charmante; mais les fureurs qui cèdent à ce baiser d'enfant
+étaient étrangement pâles et modérées, et le petit prince avait trop
+beau jeu.</p>
+
+<p>Ces deux rencontres de Bergerin et de Paméla, on dirait que M. Sardou
+les traite avec une sorte de négligence et d'ennui, et qu'elles ne le
+remuent lui-même que médiocrement. C'est comme si le grand dramaturge,
+pour avoir, dans sa vie, trop imaginé <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>de ces situations
+violentes, trop développé de ces tragiques conflits, n'avait plus eu,
+cette fois, le courage de faire l'effort qu'il faut pour se mettre à
+la place de ses personnages, pour se congestionner consciencieusement
+sur leur cas, pour se représenter leurs émotions et trouver des
+phrases qui les expriment avec quelque précision et quelque force. Il
+y a, dans <span class="italic">Paméla</span>, comme un détachement fatigué à l'égard de ce qui
+est pourtant la partie la moins insignifiante de l'invention
+dramatique: les sentiments, les passions, les mouvements des âmes.</p>
+
+<p>La dextérité de M. Sardou reste d'ailleurs surprenante, et j'aime
+cette dextérité pour elle-même.&mdash;J'aurais voulu sans doute que la
+politique et les intrigues de Barras fussent un peu plus poussées (je
+songe à <span class="italic">Bertrand et Raton</span> ou à <span class="italic">Rabagas</span>): tel qu'il est, néanmoins,
+le Barras de M. Sardou ne me déplaît point. C'est un fantoche, soit;
+mais beaucoup d'hommes de la Révolution ont peut-être été des
+fantoches, et je ne vois pas d'époque où la disproportion ait paru si
+grande entre les hommes et les événements. Et je garde un faible pour
+Paméla, figure facile, mais très bien venue, d'une gentillesse, d'une
+gaîté, d'une bravoure et d'une sensibilité si «bonnes filles».</p>
+
+<p class="p2">M. Alfred Capus continue de «s'affirmer» comme un réaliste de beaucoup
+d'esprit et de beaucoup d'observation à la fois, et comme le meilleur
+spécialiste <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>que nous ayons de la «comédie de l'argent». Il
+connaît très bien le personnel de cette comédie-là, surtout le
+personnel inférieur, qui en est aussi le plus pittoresque: coulissiers
+marrons, agents de publicité, entrepreneurs d'affaires vagues, ou
+d'affaires précises, mais un peu osées. Dans <span class="italic">Mariage bourgeois</span>,
+Piégois, directeur de Casino,&mdash;ou tenancier de tripot, comme il
+s'appelle lui-même,&mdash;est un type singulièrement vivant de forban
+cordial et de canaille bon enfant, et qui mérite de rester dans la
+mémoire tout autant que le visionnaire Brignol, de <span class="italic">Brignol et sa
+fille</span>.</p>
+
+<p>Une «comédie de l'argent» est, naturellement, une comédie qui en fait
+voir la funeste puissance, et les lâchetés et les vilenies auxquelles
+l'argent plie les âmes. Elle est donc, d'une part, pessimiste et
+satirique. Mais, naturellement aussi,&mdash;et à moins d'un parti pris
+amer, comme celui de Lesage dans <span class="italic">Turcaret</span>,&mdash;l'auteur est amené à
+nous montrer, à côté des esclaves de l'argent, ceux qui échappent à
+son pouvoir, et par suite, à introduire dans sa comédie satirique une
+certaine dose d'optimisme et, volontiers, de romanesque. Cette dose me
+semble plus forte dans <span class="italic">Mariage bourgeois</span> que dans les autres pièces
+de M. Capus.</p>
+
+<p>Par là, il tendrait à se rapprocher, quant au fond, d'Émile Augier.
+Mon Dieu, oui. Mais il est moins rigoriste, moins «ferme sur les
+principes», mieux instruit de la diversité des «morales»
+professionnelles <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>ou individuelles, et de ce qu'il peut y
+avoir de relatif dans la valeur de nos actes. Puis l'horreur qu'il a
+des mauvaises actions conseillées par l'argent le rend infiniment
+indulgent aux fautes où l'argent n'est pour rien, et, d'autres fois,
+lui fait éprouver une sympathie presque excessive pour les mouvements
+accidentels de bonté dont peut encore être capable tel coquin qui
+s'est enrichi à force de manquer de scrupules.</p>
+
+<p>Il fait dire, ou à peu près, par Piégois au jeune Henri Tasselin,
+probe (quoique avide) dans les questions d'argent, mais impitoyable et
+déloyal en amour: «Vous, vous ne feriez tort d'un sou à personne; mais
+vous avez lâché, pour un beau mariage, la jeune fille à qui vous aviez
+fait un enfant. Moi, j'ai roulé beaucoup d'imbéciles dans ma vie; mais
+j'ai épousé, quand elle est devenue mère, une ouvrière que j'avais
+séduite. Chacun a sa morale, et nul n'est parfait.» Et le bon
+tenancier, la sympathique crapule ajoute plaisamment: «Si les
+imbéciles n'étaient pas roulés, ils triompheraient et le monde ne
+serait plus habitable.»</p>
+
+<p>L'auteur, ici, ne nous cèle guère sa préférence pour Piégois.
+Cependant Piégois a dû, au cours de ses louches spéculations, faire
+parmi les «imbéciles» qu'il a «roulés» des victimes aussi
+intéressantes&mdash;qui sait?&mdash;et aussi à plaindre qu'une fille-mère
+abandonnée par son amant. Mais ces victimes lui demeuraient lointaines
+et inconnues, il ne les a pas <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span><span class="italic">vues</span> souffrir; et il est
+possible que notre responsabilité ne soit pas seulement en raison du
+mal que nous avons fait, mais en raison aussi de la malice réfléchie
+et de la dureté que nous avons déployées pour le faire. Le meurtre,
+par le moyen d'un bouton qu'on presse, d'un «mandarin» invisible, est,
+en soi, un crime aussi abominable qu'un assassinat par le couteau;
+mais il n'est clairement tel qu'aux yeux d'une conscience très formée.
+Donc, nous inclinons à croire finalement, avec l'auteur, que Piégois,
+qui certes ne vaut pas grand'chose, vaut pourtant mieux que ce sec et
+lâche Henri Tasselin, qui n'a encore volé personne, mais qui est sans
+entrailles.</p>
+
+<p>Pareillement, les filles-mères étant presque toujours sacrifiées à
+l'argent, M. Alfred Capus témoigne une tendresse et un respect
+croissants aux filles-mères. Il les fait honnêtes, loyales,
+désintéressées, héroïques. Il en a encore mis une dans <span class="italic">Mariage
+bourgeois</span>, qui est exquise.&mdash;Enfin, le mariage, trop souvent, se
+passant d'amour et n'étant qu'un marché, M. Alfred Capus confesse une
+préférence de plus en plus marquée pour le concubinage, dans les cas
+où le concubinage n'est pas déshonoré lui-même par la question
+d'argent. Et il a soin de communiquer ce sentiment à quelques-uns de
+ses personnages «sympathiques». Dans <span class="italic">Rosine</span>, il faisait absoudre
+l'amour libre par un père de famille; il le fait absoudre, dans
+<span class="italic">Mariage bourgeois</span>, par une jeune fille bourgeoise.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>M. Alfred Capus paraît donc assez hardiment révolutionnaire.
+Mais je ne fais ici que signaler ses tendances, puisqu'il n'est point
+un écrivain à thèses et qu'il ne disserte jamais. Il a ce grand
+mérite, de soulever fréquemment des cas de conscience, sans s'en
+douter peut-être, et rien que par la façon dont il observe et traduit
+la réalité. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'esprit de son
+théâtre est généreux, avec un soupçon de scepticisme et de veulerie et
+quelque incertitude morale. Il n'a pas la sereine et sûre distinction
+du bien et du mal, qui est une des marques, par exemple, de M. Eugène
+Brieux. Cela veut peut-être dire que M. Capus respecte mieux la
+complexité des mobiles humains. Mais il est un point qui, au travers
+des questions de casuistique posées et non résolues, et peut-être non
+aperçues par l'auteur, ressort de plus en plus (qui l'aurait cru
+naguère?) du théâtre de ce réaliste ironique; et sur ce point nous
+pouvons nous accorder avec lui: c'est que la première et la meilleure
+vertu (il dirait lui, «la seule», en quoi il aurait tort), c'est la
+bonté.</p>
+
+<p>Et maintenant, il faut bien dire un mot de la fable de <span class="italic">Mariage
+bourgeois</span>. Ce n'est pas très commode; car l'éparpillement de l'action
+et de l'intérêt est le plus grand et sans doute l'unique défaut de
+cette comédie. Essayons pourtant, en ne retenant que l'essentiel.</p>
+
+<p>Henri, jeune avocat qui veut faire son chemin, fils <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>du digne
+chef de bureau André Tasselin et neveu du banquier Jacques Tasselin,
+est fiancé à M<sup>lle</sup> Ramel qui a 200.000 francs de dot.</p>
+
+<p>Ici intervient notre Piégois. Il dit au banquier Tasselin (j'abrège
+ses propos et j'en intervertis l'ordre, mais cela vous est égal):
+«Vous êtes, quoique personne ne s'en doute encore, dans de mauvaises
+affaires. Je vous prête 500.000 francs, mais à une condition: ma fille
+Gabrielle, qui a un million de dot et trois millions d'espérances, est
+follement éprise de votre neveu. Je la lui donne si vous voulez.&mdash;Mais
+son mariage avec M<sup>lle</sup> Ramel?&mdash;Vous pouvez le défaire. Votre neveu a
+secrètement, à Paris, une maîtresse et un enfant. Que M. Ramel en soit
+averti, il retirera son consentement, et votre neveu épousera ma
+fille.» Marché conclu.</p>
+
+<p>Seulement, nos gens ont compté sans la vertu de Suzanne Tillier, la
+jeune fille séduite par Henri Tasselin. Cette Suzanne est une brave
+créature; n'étant plus aimée du père de son enfant, elle lui a rendu
+sa liberté; et, quand M. Ramel vient la questionner, elle répond
+qu'elle n'est point la maîtresse d'Henri et qu'elle n'a aucune raison
+d'empêcher son mariage avec M<sup>lle</sup> Ramel.</p>
+
+<p>Mais, du moment qu'Henri ne peut plus être son gendre, Piégois refuse
+au banquier Jacques Tasselin les 500.000 francs qu'il lui avait
+conditionnellement promis. Acculé à la faillite, ayant même mangé la
+petite fortune de son frère le chef de bureau (ce qui <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>amène
+enfin la rupture des fiançailles d'Henri et de M<sup>lle</sup> Ramel), Jacques
+Tasselin songe d'abord au suicide. Puis, sur le conseil d'un vieux
+caissier philosophe, il «file» à l'étranger,&mdash;avec la ferme
+résolution, d'ailleurs, de se refaire et de restituer un jour ou
+l'autre. Et les angoisses du banquier, ses suprêmes tentatives, sa
+scène avec Piégois, sa scène avec son frère qui, d'abord furieux,
+finit par l'embrasser, tout cela forme un drame simple et poignant,
+d'une rare intensité d'émotion.</p>
+
+<p>Ainsi,&mdash;et là est, à mon sens, l'idée vraiment originale de M. Capus,
+et, s'il l'eût mieux mise en relief, le succès de sa pièce n'eût pas
+été douteux,&mdash;c'est la générosité de la fille séduite, qui, sans le
+savoir, punit le séducteur en lui faisant manquer un mariage d'un
+million, et qui, en outre, ruine toute la famille de ce coriace jeune
+homme. C'est par la délicatesse d'une fille-mère qu'est bouleversée la
+vie de tous ces bourgeois. Piquante «justice immanente» et moralité
+ironique des choses!</p>
+
+<p>M. Alfred Capus finit toutefois par consentir à un dénouement heureux,
+mais il a soin que l'optimisme en soit sans fadeur. Comme les affaires
+de la famille Tasselin avaient été gâtées par la vertu d'une
+irrégulière, c'est la bonté d'âme d'un irrégulier qui les rétablit.
+Piégois, en effet, se ravise. Sa fille est toujours aussi follement
+amoureuse du sec Henri Tasselin et dit qu'elle mourra si on ne le lui
+donne. (L'auteur ne nous a pas montré cette enfant, et des critiques
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>s'en sont plaints; mais je m'en console, parce que je me la
+représente très facilement.) Donc, Piégois</p>
+
+<p class="poem10">(Les c&oelig;urs de tenanciers sont les vrais c&oelig;urs de père)</p>
+
+<p class="noindent">va trouver le jeune avocat: «J'ai obtenu un concordat, des créanciers
+de votre oncle; ils se contenteront de 250.000 francs; j'ai arrêté les
+poursuites, car je connais beaucoup de juges. Ma fille est à vous avec
+son million, moins ces 250.000 francs, soit 750.000 francs.» Henri
+accepte, avec très peu d'hésitation.</p>
+
+<p>Mais, si Henri est ignoble, sa petite s&oelig;ur Madeleine est exquise.
+C'est une ingénue sans niaiserie ni timidité. Elle était l'amie intime
+de Suzanne Tillier, l'orpheline si vilainement séduite par Henri. (Et
+je ne vous ai pas assez dit combien cette Suzanne était charmante. Ce
+n'est plus la fille-mère geignarde et un peu hypocrite du théâtre
+d'autrefois. Elle a, notamment, la franchise de se reconnaître
+responsable de sa propre chute.) Dans un second acte,&mdash;épisodique,
+oui, mais touchant et d'un esprit généreux,&mdash;Madeleine s'en vient chez
+Suzanne, l'embrasse, la console, est charmée qu'elle ait un bébé, ne
+s'effare pas une seconde de la «situation irrégulière» de son amie.
+Elle-même, tandis que son frère ne cherche que l'argent dans le
+mariage, n'y cherche que l'amour et profite de la débâcle de sa
+famille pour épouser un bon petit garçon, à peu <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>près sans le
+sou, qu'on lui avait refusé jusque-là. Mariée, elle recueillera chez
+elle Suzanne et son bâtard. Et la mère de Madeleine, brave femme, la
+laisse faire. «La bourgeoisie, dit Piégois attendri, sera sauvée par
+les femmes.» Ainsi soit-il.&mdash;Remarquez ici la décroissance, heureuse
+après tout, du pharisaïsme public. Des choses que Dumas fils, il y a
+trente ans, n'aurait hasardées qu'avec un luxe de préparations, et
+qu'il eût tour à tour insinuées avec des finesses de diplomate ou
+imposées avec des airs de dompteur, passent maintenant le plus
+aisément du monde et sans l'ombre de scandale.</p>
+
+<p>Ce que je ne puis vous dire, c'est, dans cette histoire un peu éparse
+et que je suis loin de vous avoir résumée tout entière, l'esprit,
+l'observation pénétrante, la finesse des remarques sur le train de la
+société actuelle (exemple: «Il y a aujourd'hui tant de déclassés
+qu'ils formeront bientôt une classe»), et, partout, l'admirable
+naturel du dialogue.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>Au <span class="smcap">Gymnase</span>, <span class="italic">l'Aînée</span>, comédie en quatre actes, cinq
+tableaux.</p>
+
+<p><span class="italic">L'Aînée</span> n'est point une pièce à thèse et n'est qu'accessoirement une
+comédie de m&oelig;urs. C'est un simple «drame bourgeois» et, plus
+spécialement, une histoire d'âme.</p>
+
+<p>Cette âme est celle de Lia, l'aînée des six filles du pasteur
+Pétermann. Lia est bonne, pieuse, dévouée; et elle a habitué les
+autres à son dévouement. «Ah! la brave fille!» dit un voisin de
+campagne, mûr, curieux, et un peu philosophe, M. Dursay. «C'est elle
+qui a été la vraie mère de toutes ses jeunes s&oelig;urs, et qui tient le
+ménage, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et M<sup>me</sup>
+Pétermann de surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grâce
+presque silencieuse, et un oubli de soi, et une ignorance de son
+propre mérite!... Elle ne s'est pas aperçue, tandis qu'elle vivait
+pour les autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. Heureusement,
+je crois qu'elle va épouser ce solennel pasteur Mikils, qui n'est
+qu'un bon nigaud, mais qu'elle a la naïveté de prendre pour un grand
+homme, à qui elle prêtera tous les talents et toutes les vertus, et
+avec qui elle <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>sera probablement heureuse, parce que son
+bonheur est en elle.»</p>
+
+<p>Mais l'ingénu pasteur Mikils s'est laissé prendre aux coquetteries
+effrontées de Norah la cadette, et il l'a choisie, justement parce
+qu'il ne devait pas la choisir. Il annonce lui-même la nouvelle à Lia,
+sous couleur de la consulter. Et Lia résignée dit à sa jeune coquine
+de s&oelig;ur: «Ma pauvre, pauvre Norah! Sois heureuse, et surtout ne le
+rends pas malheureux. Sois bonne, patiente, dévouée, fidèle.»</p>
+
+<p>Cinq ans après. Le père Pétermann a perdu sa petite fortune dans des
+spéculations financières faites à bonne intention. Heureusement quatre
+des petites Pétermann étaient mariées avant le désastre. Lia reste
+seule, dans le foyer attristé et rétréci, avec sa dernière s&oelig;ur,
+Dorothée. Elle est institutrice dans une des écoles de la ville. Elle
+n'est pas malheureuse. «Je vous ai, dit-elle à ses parents; j'ai deux
+neveux et une nièce pour qui je tricote des brassières et des petits
+jupons; j'ai ma classe qui m'intéresse. Toutes mes heures sont
+occupées; c'est comme un réseau d'habitudes qui enveloppe et protège
+ma vie intérieure...» Mais elle n'a pas oublié l'avantageux pasteur
+Mikils.</p>
+
+<p>Là-dessus tombent à la maison Mikils et sa femme, avec des figures
+bizarres. Norah n'a pu, tant il était ennuyeux, rester fidèle à son
+mari. Il en a eu de sérieux indices, sinon la seule preuve sans
+réplique, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>celle qui consiste à voir de ses yeux; et alors,
+très embarrassé, il a trouvé cela, d'amener Norah à son père, au chef
+spirituel de la famille, pour qu'il la juge et qu'il décide d'elle.
+C'est Norah elle-même qui conte ces choses à Lia, et qui la supplie
+d'obtenir de Mikils qu'il pardonne sans rien dire. Et cette confidence
+et cette prière ont pour effet d'affranchir Lia de son premier et
+mélancolique amour, par le sentiment de l'ironie de la situation et de
+l'inutilité de son renoncement.</p>
+
+<p>Elle s'indigne d'abord: «Ta faute, dit-elle à Norah, n'est pas
+seulement horrible en elle-même; elle ridiculise, elle bafoue mes
+scrupules et ma résignation et rend grotesques à mes propres yeux cinq
+années de ma triste vie!...» Puis, elle se calme; elle ne peut
+s'empêcher de trouver Mikils un peu ridicule, de le voir «comme un
+pauvre être diminué qu'on plaint avec un sourire», et «de le traiter
+presque dans sa pensée comme feraient les gens du monde et les
+personnes sans religion ni bonté». C'est presque avec raillerie, et
+comme si elle prenait une revanche, qu'elle remontre à Mikils
+l'imprudence de son mariage et qu'elle l'exhorte au pardon. Or le
+malheureux aime toujours sa femme; il l'aime, comme il dit,
+«honteusement»; il confesse à Lia sa faiblesse, et la lâcheté de sa
+passion réveillée par les images mêmes de la faute, et comment,
+peut-être, le péché de Norah l'a lui-même corrompu. Et la vierge,
+restée seule: «Ah! il m'a dégoûtée! Faut-il, <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>mon Dieu, avoir
+tant rêvé, tant prié, tant pleuré à propos de cet imbécile!»</p>
+
+<p>Du coup, Lia enterre, si l'on peut dire, sa vie de jeune fille. Elle a
+trente ans; elle est moins naïve, plus intelligente, plus avertie
+qu'au premier acte. Le syndic Müller, quinquagénaire encore assez
+frais, et brave homme, et qui a rendu des services aux Pétermann, a,
+tout à l'heure, demandé sa main et doit venir chercher la réponse. Le
+c&oelig;ur libre désormais, Lia accepte sans répugnance l'idée de ce
+mariage de raison: «Évidemment, dit-elle, il doit y avoir des émotions
+et des joies dont il faut bien que je fasse mon deuil... Mais elles
+sont très mêlées, ces joies-là, je le sais... J'aimerai M. Müller,
+puisqu'il est bon. Et puis, j'aurai peut-être des enfants...
+D'ailleurs mon mariage facilitera celui de Dorothée. M. Müller lui
+même s'y emploiera. Sans compter bien des petites douceurs pour papa
+et maman... Oui, oui, je suis plutôt contente.»</p>
+
+<p>Mais il est sans doute dans la destinée et dans le caractère de Lia
+d'être dupe. Lorsque M. Müller vient «chercher la réponse», c'est
+Dorothée qui le reçoit. Sous prétexte de tendresse innocente et de
+jalousie de petite fille, la jeune effrontée se frotte, en pleurant,
+contre le bonhomme; elle laisse échapper ce cri: «Je ne veux pas que
+vous épousiez Lia, parce que j'en mourrais!» et s'abat, en une
+demi-syncope, sur le gilet de son respectable ami... Et quand elle est
+calmée, Müller s'esquive en murmurant: <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>«Ma foi, je
+reviendrai un autre jour.»</p>
+
+<p>Le lendemain, le voisin Dursay donne une <span class="italic" lang="en">garden party</span>, où sont tous
+les Pétermann et quelques autres invités. Pendant que la compagnie se
+promène sur le lac, Lia est restée à garder les enfants. La bande
+revenue, elle sent que ses s&oelig;urs et ses beaux-frères, et Mikils et
+Norah réconciliés, tout le monde «s'aime» autour d'elle. Et Müller n'a
+toujours pas parlé. Lia commence à souffrir. Et voilà qu'elle apprend
+de son père et de sa mère que M. le syndic s'était trompé sur ses
+sentiments, le pauvre homme! et qu'il les a priés de considérer comme
+non avenue sa démarche de la veille. Lia souffre tout de bon: «Ce que
+je ne lui pardonne pas, c'est cet effort que j'ai naïvement fait pour
+l'aimer; je souffre cruellement, moi qui lui échappais par mon
+indifférence, de m'être mise, par bonté d'âme, dans le cas de pouvoir
+être rejetée et méprisée par lui. Ce n'est pas dans mon c&oelig;ur que je
+suis blessée, mais dans ma fierté la plus légitime, et très
+profondément, je l'avoue...»</p>
+
+<p>Mais que devient-elle, lorsqu'elle apprend que ce n'est pas tout, que
+Müller a demandé la main de Dorothée, et que M. et M<sup>me</sup> Pétermann ont
+consenti à une substitution si naturelle! Cette fois, c'est trop
+vraiment; Lia se révolte contre son destin d'éternelle déçue et
+d'éternelle sacrifiée; et au pasteur Pétermann qui lui dit: «Tu sais
+où est la consolation, tu te tourneras vers Dieu, tu prieras», elle
+répond: «Non, mon père.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>À ce moment critique, se présente un lieutenant de hussards,
+neveu de Dursay, et qui n'a d'autre caractère que d'être lieutenant de
+hussards, car c'est tout ce qu'il fallait ici. Le bel officier propose
+à Lia un tour de valse. Lia, énervée, et comme ivre de chagrin, se
+montre d'autant plus imprudemment provocante et coquette que c'est la
+première fois et qu'elle y apporte quelque gaucherie. Il y a des mots
+qu'elle veut entendre, ne les ayant jamais entendus; et le lieutenant
+les lui dit sans se faire prier. Et elle s'excite, raille le monde où
+elle a été élevée, ne cache pas au militaire que ce qu'elle apprécie
+en lui, c'est qu'il n'a pas de «vie intérieure» et qu'il doit être
+«loyalement païen»; traite de mensonge et d'hypocrisie une discipline
+morale qu'elle a acceptée jusque-là avec foi et avec respect; prononce
+enfin, ne s'appartenant plus, des mots qu'elle réprouvera demain: et
+c'est la revanche momentanée de la nature contre la grâce.</p>
+
+<p>Le lieutenant juge cette fille singulière et amusante. Doucement, il
+l'entraîne dans un pavillon écarté, la fait asseoir, veut la saisir et
+l'étreindre. Subitement dégrisée, elle retrouve sa vraie âme de vierge
+et de puritaine. Loyale, et pour se faire pardonner «sa vilaine, sa
+coupable coquetterie», elle lui conte, héroïquement et maladroitement,
+sa triste histoire et sa dernière et grotesque déception, et comment
+elle n'était plus elle-même quand le hussard est survenu. «Vous devez
+me croire, monsieur, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>car il faut être très humble et par
+conséquent très sincère pour dire tout ce que je vous ai dit là et que
+je n'avais dit à personne, bien sûr.»</p>
+
+<p>Mais le lieutenant ne la croit pas. Tout ce qu'il voit en cette
+affaire, c'est que cette fille de trente ans doit «avoir quelque chose
+dans son passé» et qu'il peut donc «marcher». Et il «marche», et de
+nouveau il veut la prendre, sincèrement ému d'ailleurs par cette
+confession et ces larmes, mais tout autrement que Lia ne le voudrait.
+Et cependant on cherche Lia dehors et on l'appelle. «Ils sont là toute
+une bande, dit le lieutenant. Si vous sortez, vous êtes
+perdue.&mdash;Perdue aux yeux des autres, pas aux miens!» dit-elle. Et elle
+s'arrache des bras de l'officier et apparaît aux invités du bon M.
+Dursay, la robe froissée et les cheveux dénoués, en disant: «Me
+voilà!»</p>
+
+<p>Scandale effroyable. M. et M<sup>me</sup> Pétermann, atterrés, ont beaucoup de
+peine à pardonner à leur fille aînée. Ils cèdent enfin aux
+évangéliques objurgations de Mikils, à qui la conscience de sa lâcheté
+charnelle a fait l'esprit miséricordieux, et surtout à l'intervention
+hardie de Norah, cette aimable prime-sautière n'ayant rien trouvé de
+mieux, pour hâter le pardon, que de déclarer à ses parents qu'elle a
+fait, elle, bien pis que sa grande s&oelig;ur. «... Tu le sais bien, toi,
+Lia; tu le sais bien, puisque c'est toi qui m'as raccommodée avec
+Auguste. Raccommodée quand il me croyait coupable. Depuis, il me croit
+innocente...»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>On annonce alors M. Dursay. Il vient demander la main de Lia
+pour son neveu. Lia refuse: «Je ne saurais, dit-elle, être la femme
+d'un homme qui m'a voulu prendre de force, dont les bras m'ont
+meurtrie, dont mon visage a senti le souffle, et qui a pu croire,
+fût-ce par ma faute, que j'allais être sa maîtresse... Et enfin je
+n'aime pas votre neveu, et cela répond à tout.» Au reste elle ne se
+pose point en victime. Dursay lui ayant dit: «Mais, si vous refusez
+cette réparation, vous voilà probablement condamnée pour jamais à la
+solitude», elle répond: «Ce sera donc ma punition. Et, comme elle est
+juste, je l'accepterai d'un tel c&oelig;ur qu'elle me deviendra légère...
+Si j'ai eu jadis quelques mérites, je les ai perdus du moment que j'ai
+pris des airs vulgaires de sacrifiée et que j'ai quêté sottement des
+consolations. Des consolations à quoi, je vous prie? On m'aimait bien,
+on me prenait très au sérieux. J'avais une vie calme, réglée,
+harmonieuse, avec des renoncements qui n'avaient rien d'excessif ni de
+tragique, et qui pourtant me donnaient la flatteuse idée que je
+n'étais point inutile aux autres... Il ne me manquait rien... que les
+orages et les délices de la passion. Je les ai entrevus, et cela m'a
+peu réussi... Et mon seul v&oelig;u, c'est, après quelques années d'exil
+nécessaire, de reprendre ici cette vie pâle et douce, où j'avais la
+lâcheté de me croire malheureuse.» Bref, elle s'est ressaisie; la foi,
+le courage et la paix lui sont revenus; et elle a définitivement
+compris que ce fameux <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>«droit au bonheur», dont de bouillants
+Norvégiens lui ont peut-être parlé, est un mot dépourvu de sens pour
+une chrétienne.</p>
+
+<p>Et Dieu l'en récompense immédiatement, parce que nous sommes au
+théâtre. Le philosophe Dursay, qui a été le confident de Lia tout le
+long de la pièce, est vivement touché de cette modeste beauté d'âme.
+Il fait tout à coup une découverte: «Ma chère Lia, est-ce que vous ne
+croyez pas que nous sommes, à l'heure qu'il est, encore plus amis que
+nous ne nous le figurions?» Et il ajoute: «Une idée me vient, qui n'a
+contre elle que d'être simple à l'excès et de me venir un peu tard.
+Mais quoi? Je m'étais arrangé une vie égoïste et commode, telle que je
+n'en concevais pas de meilleure... Je m'étais peut-être trompé...» Il
+supplie donc Lia d'être sa femme; et Lia le veut bien. Rien ne s'y
+oppose. Dursay s'était fait passer pour marié, afin, dit-il, d'être
+tranquille,&mdash;et aussi pour qu'on ne pût escompter le dénouement et que
+Lia ne pût l'entrevoir ou le désirer, même dans le plus secret de sa
+pensée. En réalité il n'y a jamais eu de M<sup>me</sup> Dursay.&mdash;Dursay n'a que
+quarante-cinq ans. Son mariage avec Lia est un mariage d'automne, mais
+qui n'a rien de déplaisant à envisager.</p>
+
+<p>Voilà l'histoire de Lia. Je me suis laissé entraîner à la conter un
+peu longuement parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même.
+Dans quelle mesure j'ai réussi à donner à cette histoire la forme
+dramatique; si elle est vraisemblable, si elle est <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span>
+cohérente, si elle est intéressante, si j'ai su y introduire, comme je
+l'eusse désiré, le <span class="italic">maximum</span> d'analyse morale que supporte le théâtre,
+je l'ignore et je m'en remets à quelques-uns,&mdash;pas à tous, oh! non, du
+soin d'en décider.</p>
+
+<p>Un éminent critique romantique,&mdash;qui semble avoir pris pour criterium
+de la valeur des pièces la somme de vigueur génésique dépensée par les
+personnages,&mdash;souhaitait tour à tour, en rendant compte de <span class="italic">l'Aînée</span>,
+que Lia s'abandonnât totalement aux bras de l'officier bleu, et
+qu'elle se noyât dans le lac. Je n'ai rien à répondre, sinon que je
+n'y ai pas songé et que, ayant voulu très expressément montrer une
+fille chaste et croyante, il m'était vraiment bien difficile
+d'accueillir l'idée soit de cette chute, soit de ce suicide.</p>
+
+<p>L'histoire de Lia est, comme j'ai dit, toute la pièce. Mais à cette
+histoire j'ai cherché un «milieu» qui lui fût approprié. Il m'a paru
+qu'une âme comme celle de Lia, sérieuse et de forte vie intérieure,
+devait plus vraisemblablement se rencontrer dans le monde protestant.
+Et c'est de quoi les protestants devraient me remercier. Mon dessein
+exigeait, en outre, que Lia eût derrière elle toute une bande de
+petites s&oelig;urs, et c'est dans un foyer évangélique qu'elles
+pouvaient le plus vraisemblablement pulluler.&mdash;Mais, d'autre part,
+l'histoire morale de Lia, telle que j'en avais conçu le développement,
+impliquait un peu d'égoïsme et d'innocent pharisaïsme <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>chez
+ses bons parents et, aussi, l'infortune conjugale de son beau-frère le
+pasteur. Et c'est de quoi j'ai pris mon parti, et de quoi se sont
+émues certaines personnes «de la religion».</p>
+
+<p>Plusieurs m'ont envoyé des lettres d'injures. Cela me met à l'aise
+pour leur dire:</p>
+
+<p>Ma comédie, je le répète, n'est point une comédie de m&oelig;urs et est
+encore moins une pièce à thèse. Ma peinture ou, plus exactement, mon
+croquis de m&oelig;urs protestantes et pastorales est tout accessoire,
+assez superficiel, et fantaisiste à demi. Donc, en disant que j'ai
+voulu jeter le ridicule sur les ménages de pasteurs et écrire un
+plaidoyer en faveur du célibat des prêtres, vous me faites un procès
+de tendances. Mais, puisque vous y tenez, «allons-y!»</p>
+
+<p>Quand j'aurais fait tout ce que vous dites, en quoi aurais-je excédé
+mon droit et manqué aux convenances littéraires? Ces conséquences du
+mariage de vos ministres, ce contraste entre la mission sacrée de M.
+Pétermann et ses préoccupations de père de famille, les ai-je donc
+inventés? Ne sautent-ils pas aux yeux? À moins de supposer que les
+pasteurs sont réellement de bois, comme ils paraissent quelquefois, ne
+sont-ils pas sujets à aimer leurs femmes de la façon dont Mikils aime
+la sienne? et cette façon-là n'a-t-elle pas un je ne sais quoi qui
+s'accommode mal avec la mission publique d'un ministre de Dieu? Eh
+bien, oui, je prends à mon compte les aveux de cet excellent, de ce
+sympathique et sincère <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>pasteur Mikils: «Mon caractère? Ma
+profession? hélas! c'est d'être un homme, un pauvre diable d'homme.
+Oh! je ne me fais plus guère d'illusions là-dessus. Comment se piquer
+d'être auprès des autres l'interprète de la parole divine, d'être leur
+guide public et reconnu, quand on est embarrassé soi-même des
+nécessités où se débat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre
+de Dieu amoureux de sa femme, troublé de désir ou d'angoisse dans son
+propre foyer, ou obsédé du souci de marier ses enfants?...»&mdash;Est-ce ma
+faute si le prêtre marié me fait sourire, du moins hors des cités
+antiques où il n'était qu'un fonctionnaire de l'État et n'avait point
+charge des âmes?&mdash;Mais j'irai plus loin: pendant que j'y suis, je
+songe à ces pasteurs «esprits forts», qui ne croient que bien juste en
+Dieu; et, comme tout à l'heure je conciliais mal le sacerdoce avec le
+ménage, voilà maintenant que j'ai peine à concevoir le sacerdoce
+lui-même dans une religion rationaliste (si ces mots peuvent aller
+ensemble) ou qui tend au rationalisme.</p>
+
+<p>Quelques-uns m'ont déjà répondu:&mdash;«La fonction du ministre protestant
+n'est point un sacerdoce proprement dit. Un ministre n'est qu'un père
+de famille chargé de faire de la morale aux autres et de les enterrer.
+Voilà tout.» Et il est vrai que, à voir en quoi consiste le rôle de
+beaucoup de pasteurs, je me suis souvent dit que je suffirais à le
+remplir, et que, de prêcher tous les dimanches la <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>morale des
+honnêtes gens et la philosophie de Jules Simon, cela n'exige
+assurément pas une consécration spéciale. Mais alors il s'ensuit que
+j'ai raillé,&mdash;fort doucement,&mdash;non point des prêtres, mais une classe
+d'hommes pareille aux autres, et que mon crime n'est pas plus grand
+que si je m'en étais pris à la corporation des avocats, des
+professeurs ou des notaires.</p>
+
+<p>Quant au reproche d'avoir livré à la moquerie publique de pauvres gens
+«odieusement calomniés et persécutés» à l'heure qu'il est (m'a-t-on
+assuré)... «non, laissez-moi rire!» comme dit Mikils, déniaisé.</p>
+
+<p>Enfin, si je ne craignais de paraître «reculer» et faire des excuses,
+je vous prierais de remarquer que la plupart des personnages
+protestants de <span class="italic">l'Aînée</span> sont de très bonnes gens. N'étaient les
+petites lâchetés, insoupçonnées d'eux-mêmes, où les entraîne la
+nécessité de marier leurs filles, M. et M<sup>me</sup> Pétermann méritent notre
+respect et sont d'un niveau moral supérieur à celui de la plupart des
+misérables catholiques que nous sommes. Après ses pertes d'argent, le
+père Pétermann est admirable de résignation souriante, de courageux
+optimisme; et c'est très sincèrement que, après l'aventure de Lia,
+M<sup>me</sup> Pétermann, décidée à quitter la ville et ne pouvant plus respirer
+cet air «tout plein de la mauvaise renommée de son enfant», déclare
+que la pauvreté n'a rien qui l'effraie. Tous deux, à la fin,
+reconnaissent leurs faiblesses et, ayant pardonné à Lia, lui demandent
+<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>de leur pardonner à son tour. Dorothée n'est qu'une petite
+bête d'instinct: mais il y a de la bonté dans cette folle de Norah...
+Je ne puis vous dire quelle amitié j'ai pour Mikils, avili un moment,
+mais humanisé en somme, et le c&oelig;ur et l'esprit élargis par la
+souffrance qui lui vient de sa femme. Et pour Lia, ses
+coreligionnaires ne devraient pas oublier que, l'ayant voulue sérieuse
+et exquise, je l'ai faite protestante, afin de lui pouvoir prêter une
+vie morale plus attentive, plus profonde, plus consciente.</p>
+
+<p>Mais j'aurai beau dire, ils ne m'absoudront point. Cela me laisse
+froid. Ou du moins, je trouve cela naturel. Il y a dans la patrie
+française, et quoique fondus en elle pour tout le principal, des
+groupes qui demeurent quand même un peu susceptibles et ombrageux. Ils
+ont la chance d'être plus vertueux et, proportionnellement à leur
+nombre, beaucoup plus forts que nous: mais cet avantage les laisse
+méfiants. C'est qu'ils sont arrière-petits-fils de persécutés. Leur
+mauvais caractère nous punit encore des crimes de nos aïeux. C'est
+bien fait,&mdash;quoique nous n'ayons, personnellement, ni révoqué l'Édit
+de Nantes, ni massacré Israël. Certains de nos embarras d'aujourd'hui
+viennent encore de ce que nos pères furent atroces:</p>
+
+<p class="center small italic" lang="la">Delicta majorum immeritus lues.</p>
+
+<p>Résignons-nous; soyons indulgents à ces frères sans grâce et
+reconnaissons que cette attitude de <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>perpétuelle défensive et
+d'éternelle protestation sur des riens n'est pas seulement, chez eux,
+un phénomène d'atavisme, mais une marque,&mdash;déplaisante, il est
+vrai,&mdash;de leur noblesse morale.</p>
+
+<p>C'est égal, il est curieux que ces gens-là, qui trouveraient très bien
+que je fusse détaché de ma religion natale, s'indignent que je
+paraisse détaché de la leur.&mdash;Notez d'ailleurs que je me suis contenu,
+justement parce que je suis né catholique. Si j'avais l'avantage (très
+appréciable aujourd'hui) d'être né protestant, j'aurais bien autrement
+poussé la satire.</p>
+
+<p>Je me suis étendu sur ma pièce plus longuement que la décence ne le
+permettait. C'est qu'on m'avait attaqué, et injustement, et sur autre
+chose que sur son mérite dramatique ou littéraire, dont je crois faire
+exactement le cas que je dois.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>Au <span class="smcap">Vaudeville</span>: <span class="italic">Zaza</span>, comédie en cinq actes, de MM. Pierre
+Berton et Charles Simon.&mdash;Au <span class="smcap">Théâtre Antoine</span>: l'<span class="italic">Épidémie</span>, un acte de
+M. Octave Mirbeau.</p>
+
+<p>Que tout le monde l'ait dit, cela n'est pas pour m'empêcher de le
+redire: <span class="italic">Zaza</span> est «une pièce pour M<sup>me</sup> Réjane», et d'ailleurs très
+adroitement appropriée à son objet.</p>
+
+<p>Une pièce pour M<sup>me</sup> Réjane, c'est d'abord une histoire d'amour
+brutalement sensuel. Puis c'est une pièce qui nous montre «l'étoile»
+dans toutes les postures où le public a coutume de l'admirer. Elle
+comporte donc un certain nombre de scènes prévues. Il y a la scène où
+la grande comédienne est gamine et fait rire; la scène où elle se
+déshabille, largement; la scène où, les yeux chavirés, elle
+s'abandonne à des étreintes furibondes et colle sa bouche sur celle de
+son amant; la scène attendrissante et généreuse où elle nous découvre
+la délicatesse de son c&oelig;ur; la scène de jalousie et la scène de
+rupture, où, parmi les sanglots et les hoquets, elle crie (du nez) sa
+souffrance, sa rage, son désespoir et, par surcroît, son mépris de
+l'humanité; la scène philosophique où elle se révèle femme supérieure
+<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>et experte aux ironies désenchantées... Et enfin il y a la
+scène non prévue, celle où elle fait ce qu'on ne l'avait pas encore
+vue faire. Dans <span class="italic">le Partage</span>, elle sautait à la corde; ici, elle
+époussète les meubles, avec ses jupes relevées jusqu'au ventre. Et
+autour de l'étoile, rien, ou presque rien.</p>
+
+<p><span class="italic">Zaza</span> est strictement conforme à ce séduisant programme. Zaza, fille
+de fille, est chanteuse dans un «beuglant» de Saint-Étienne. Elle «se
+toque» d'un voyageur de commerce qui traverse la ville, un nommé
+Dufresne, et l'allume de son déshabillage et de ses frôlements; et
+c'est le premier acte.&mdash;Au second, Zaza et Dufresne se possèdent avec
+frénésie. Zaza a «sacqué» ses anciens amants; elle est «toute
+changée»,&mdash;comme Marguerite Gautier,&mdash;car tel est l'effet des grandes
+passions. Mais elle n'est pas sans inquiétude: Dufresne est souvent
+appelé à Paris pour ses affaires, et sera prochainement obligé de
+partir pour l'Amérique. Là-dessus Cascart, camarade et ancien amant de
+Zaza, pas jaloux, mais sensé, dit à la bonne fille: «Ma fille, tu
+perds ton avenir. Dufresne n'est pas riche, et puis il a un ménage à
+Paris.» Zaza répond: «J'y vais.» Et elle y va. Elle tombe chez
+Dufresne et y trouve, en l'absence de madame, une petite fille de huit
+ans qu'elle fait bavarder. Elle constate, avec fureur et
+attendrissement à la fois, que Dufresne est bon mari et bon père; sent
+malgré elle que le vrai bonheur de son amant est là, qu'elle ne peut
+pas lutter contre «la <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>Famille», et s'en va comme elle était
+venue. De retour à Saint-Étienne, elle laisse échapper, dans une
+conversation avec son amant, le secret de son voyage à Paris;
+comprend, à la colère de Dufresne, que c'est, au fond, sa femme qu'il
+aime; éclate en imprécations forcenées, et le chasse.&mdash;Cinq ou six ans
+après, Zaza est devenue une étoile de café-concert de la plus haute
+distinction, de celles qui portent l'esprit français à travers le
+monde, qui ont les appointements de vingt généraux de division, qui
+envoient des lettres aux journaux et qui ont des opinions sur la
+littérature. Attiré par la vedette de l'affiche, Dufresne l'attend, un
+soir, à sa sortie des Ambassadeurs. Il ne serait pas fâché de s'offrir
+l'étoile en exploitant les anciens souvenirs; mais, douce et grave, un
+peu solennelle et faisant paraître dans ses discours la hautaine
+mélancolie d'une âme supérieure, la grue arrivée lui explique qu'il y
+a des souvenirs si poétiques, si frais, si «ailes de papillon», qu'il
+ne faut pas commettre ce sacrilège de les dévelouter.</p>
+
+<p>Bref, <span class="italic">Zaza</span>, c'est la sempiternelle histoire de la courtisane
+amoureuse, une variation de plus sur le thème de <span class="italic">Manon Lescaut</span>, de
+<span class="italic">la Dame aux Camélias</span> et de <span class="italic">Sapho</span> (avec un dénouement
+«philosophique», à l'instar d'<span class="italic">Amants</span>). Mais Manon parlait une langue
+décente et jolie; Marguerite ne redoutait pas l'élégance du style, une
+élégance aujourd'hui un peu surannée; et Sapho s'exprimait, en
+général, comme <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>une fille intelligente qui s'est frottée à
+des écrivains et à des artistes. Pour Zaza, ce n'est plus «courtisane
+amoureuse» qu'il faudrait dire, mais quelque chose comme «gigolette
+qui a un béguin.»</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de relativement nouveau dans la pièce de MM. Pierre
+Berton et Charles Simon, c'est que l'amour de Zaza est bien, dans son
+fond, «la grande passion», celle qui s'ennoblit, à ce qu'on assure,
+par «le désintéressement» et la souffrance, mais que cette passion,
+égale en «dignité» à celle des amoureuses tragiques de la plus haute
+littérature, s'exprime ici de la façon la plus bassement vulgaire, et,
+tranchons le mot, la plus canaille. Par exemple, dans l'une des scènes
+où Zaza est le plus torturée, Cascart lui ayant dit: «Tu souffres,
+hein?» elle répond à travers ses larmes: «J't'écoute!» Et il vous est
+loisible d'estimer ce mot aussi tragique qu'une réplique de Roxane ou
+d'Hermione, de vous sentir aussi émus par cette exclamation
+ultra-familière que par un hémistiche de Racine, et de vous en
+émerveiller. En réalité, c'est là un procédé que nous connaissions
+déjà. Il est en germe dans <span class="italic">la Chanson des Gueux</span>, et notamment dans
+<span class="italic">Larmes d'Arsouille</span>; et c'est lui qui fait le prix de la <span class="italic">Lettre de
+Saint-Lazare</span> et autres chansons, sentimentales dans l'ignominie, de
+l'astucieux ex-directeur du Mirliton.</p>
+
+<p>Ce procédé me laisse assez froid pour ma part. En dépit des poètes,
+des romanciers et des dramaturges, je n'ai jamais clairement conçu
+pourquoi <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>l'amour jouissait, entre toutes les passions
+humaines, d'un privilège honorifique, ni comment il confère, à ceux
+qui en sont possédés, une supériorité morale, ni en quoi c'est une
+façon plus relevée et plus estimable que les autres d'aller fatalement
+à son plaisir. À mes yeux donc, l'amour, dans le roman ou sur les
+planches, ne vaut pas par lui-même, mais par l'analyse des sentiments
+qu'il engendre et par l'expression qu'il revêt. Et cette expression,
+je l'aime mieux subtile et belle que sommaire et ravalée: voilà tout.</p>
+
+<p>Or à la canaillerie de la forme s'ajoute, ici, celle du «milieu».
+L'entourage de Zaza est digne d'elle. Laissons Dufresne, qui n'est
+qu'un pleutre. Mais Malartot, tenancier de beuglant, et ses
+pensionnaires; M<sup>me</sup> Anaïs, mère de Zaza, une M<sup>me</sup> Cardinal, sans
+aucune tenue et adonnée à la boisson; le bon Cascart, si soucieux de
+l'avenir de Zaza et qui conspire si cordialement avec la mère pour
+sauver la fille en la livrant au bon gâteux Dubuisson; tous ces
+gens-là,&mdash;dont chacun, pris à part, ne serait peut-être que comique et
+pourrait même exciter en nous une sorte de sympathie veule et
+amusée,&mdash;ne laissent pas de former, <span class="italic">tous ensemble</span>, une société par
+trop uniformément crapuleuse et autour de qui flotte pesamment une
+atmosphère par trop épaisse de vice tranquille. Et, sans doute, je
+loue en quelque manière la véracité des auteurs, et j'accorde que,
+ayant voulu peindre <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>le monde des coulisses d'un bouiboui,
+ils ne pouvaient guère le peindre autrement. Je veux simplement dire
+qu'il y a des peintures qui ne me touchent plus à l'âge que j'ai, qui
+me paraissent inutiles ou qui même me dégoûtent... On emporte de ces
+cinq actes une impression de basse humanité vraiment accablante. (Je
+le dis d'autant plus librement que je suis sûr, en le disant, de ne
+faire aucun tort à la pièce, mais plutôt d'y envoyer du monde.)</p>
+
+<p>Je n'ignore pas, d'autre part, qu'une des façons de renouveler, si
+c'est possible, «l'histoire de la courtisane amoureuse» (en supposant
+qu'il soit absolument nécessaire de la renouveler), c'est d'en changer
+le «milieu». Toutefois, je souhaiterais que les auteurs l'eussent
+choisi un peu moins bas, car vous ne trouverez, au-dessous, que la
+maison Tellier. Mais, au reste, je constate avec équité que, plus le
+«milieu» est bas, et mieux M<sup>me</sup> Réjane y déploie son immense talent.
+Elle a été, dans <span class="italic">Zaza</span> tout bonnement admirable. Le seul moyen qui
+lui restât de nous paraître plus admirable encore, c'eût été de nous
+laisser respirer de temps en temps et de nous laisser entendre un peu
+ses camarades.</p>
+
+<p>Car M. Huguenet, entre autres, est vraiment bien bon à entendre et à
+voir. Dans le rôle de Cascart (le moins banal de la pièce), avec sa
+lourde face romaine de bel homme rasé et son triangle de cheveux
+luisants et plats entre les yeux, il est, de pied en cap, le chanteur
+de café-concert, le chanteur avantageux et <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>gras; et, en même
+temps que l'extérieur et l'allure du personnage, il en exprime avec
+plénitude l'âme molle et paisible, l'expérience toute spéciale et qui
+ne saurait avoir d'étonnements, le doux cynisme totalement
+inconscient, cordial, bonhomme, et dont la bassesse n'admet pas un
+grain de méchanceté. Oui, il est bien le «moraliste» de cette
+pièce-là.</p>
+
+<p>Telle qu'elle est, <span class="italic">Zaza</span> est une pièce amusante, au sens un peu
+humble du mot, mais enfin amusante. Elle est redevable à M. Porel
+d'une mise en scène vivante et ingénieuse, et à M. Jusseaume de deux
+décors pittoresques et divertissants: le premier et le dernier.</p>
+
+<p class="p2">La bile ardente et le beau style passionné de M. Octave Mirbeau
+éclatent dans cette pochade à la Daumier: <span class="italic">l'Épidémie</span>.</p>
+
+<p>Un conseil municipal apprend que la fièvre typhoïde sévit dans les
+casernes de la ville. «Ce ne sont que des soldats: qu'est-ce que ça
+nous fait?» Mais on annonce qu'un bourgeois a succombé à l'épidémie.
+Le conseil s'affole, entonne le panégyrique du défunt, et vote un
+emprunt de cent millions pour mesures de salubrité. La donnée est donc
+fort simple, mais elle est développée avec une rare puissance verbale
+et une outrance étonnamment soutenue.</p>
+
+<p>Et ce serait une satire farouche, si ce n'était, plutôt, un truculent
+exercice littéraire. Cela, pour deux raisons, je crois: l'artifice
+presque constant de <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>l'exécution, et une certaine difficulté
+à saisir nettement l'objet même de cette «charge» furibonde.</p>
+
+<p>L'artifice consiste d'abord à mettre dans la bouche des personnages de
+hideuses paroles, conformes peut-être à leur hideuse pensée secrète,
+mais que jamais, dans la réalité, ils ne prononceraient. Ainsi le
+maire, excusant l'absence du conseiller Barbaroux, boucher de son
+état: «Notre honorable collègue aurait été arrêté pour avoir vendu à
+la troupe de la viande corrompue, ou soi-disant telle. Nous n'avons
+pas, je pense, à nous prononcer sur cet incident purement commercial.»
+Et le docteur Triceps: «... Dois-je ajouter que notre collègue
+Barbaroux s'est toujours montré un boucher d'une loyauté parfaite
+envers ses clients civils et que, s'il est vrai qu'il a vendu des
+viandes corrompues, ça n'a jamais été qu'à des militaires, dont je
+m'étonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si
+intolérants, et à des pauvres, ce qui n'a pas d'importance.» Ainsi
+encore le maire: «L'épidémie n'a pas atteint d'officiers,
+heureusement! Le mal s'arrête aux adjudants.» Et les conseillers: «Si
+les soldats n'ont pas d'eau, qu'ils boivent de la
+bière!&mdash;Plaignons-les, je le veux bien, mais les soldats sont faits
+pour mourir!&mdash;C'est leur métier!&mdash;Leur devoir!&mdash;Leur
+honneur!&mdash;Aujourd'hui qu'il n'y a plus de guerre, les épidémies sont
+des écoles, de nécessaires et admirables écoles d'héroïsme», etc.</p>
+
+<p>Vous sentez la convention, d'autant plus déconcertante <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>ici
+que ces manifestations invraisemblables de vraisemblables pensées sont
+mêlées çà et là de traits de vérité comique. En sorte qu'on ne sait
+plus bien ce qu'on a devant les yeux. Si ces personnages sont des
+abstractions et des symboles, au moins qu'ils le soient sans
+interruption! (Ajoutez que, dans la vie réelle, un conseil municipal
+peut bien être uniquement composé d'âmes médiocres et viles, mais est
+composé aussi de pères de famille dont le fils est astreint au service
+militaire, et qu'ainsi, la salubrité des casernes ne saurait être tout
+à fait indifférente à leur égoïsme.)</p>
+
+<p>L'artifice consiste encore à faire célébrer par les bourgeois
+eux-mêmes, en style livresque et d'une ironie énorme, l'ignominie du
+type dont ils s'avouent les représentants. «... Un bourgeois est
+mort... Nous ignorons son nom, qu'importe? Nous connaissons son âme!
+Messieurs, c'était un bourgeois vénérable, gras, rose, heureux!... Son
+ventre faisait envie aux pauvres... Sa face réjouie, son triple
+menton, ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement
+social...» Et chaque conseiller exalte à son tour le défunt en
+strophes et antistrophes harmonieusement balancées. Et le plus vieux
+conseiller chante la dernière strophe: «Oui, ce fut un héros! Un héros
+modeste, silencieux et solitaire!... Comme il sut écarter de sa maison
+les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut préserver son
+c&oelig;ur des basses corruptions de <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>l'amour, son esprit des
+pestilences de l'art!... Il détesta, ou, mieux, il ignora les poésies
+et les littératures, car il avait horreur de toutes les exagérations,
+étant un homme précis et régulier... Et si les spectacles de la misère
+humaine ne lui inspirèrent jamais que le dégoût, en revanche, les
+spectacles de la nature ne lui suggérèrent jamais rien...» Je cite
+pour ma démonstration, mais pour mon plaisir aussi, car toute cette
+oraison funèbre du bourgeois est, en soi, un bon morceau de
+rhétorique.</p>
+
+<p>Mais (j'arrive ainsi à mon second point) ce «bourgeois» que M. Mirbeau
+prend pour tête de Turc, ce bourgeois qui, chose étrange, se flétrit,
+s'insulte, se piétine et s'étripe lui-même avec une ironie atroce,
+qu'est-ce donc au juste? Un type moral ou une classe sociale?</p>
+
+<p>Les bourgeois, disait Flaubert, sont ceux qui pensent bassement. Ce
+sont encore ceux qui à la fois sont peu intelligents et manquent de
+générosité et de bonté. On pourrait dire d'un seul mot, inélégant,
+mais expressif et qui est à la mode aujourd'hui, que les bourgeois ce
+sont les «mufles». Mais, de ces gens-là, il y en a évidemment dans
+toutes les classes de la société sans exception; il y en a parmi le
+peuple et les ouvriers, comme parmi les gens du monde, et même parmi
+les littérateurs, les artistes, les esthètes et les socialistes. Il y
+a, en ce sens, des «bourgeois» même parmi ceux qui font profession de
+«tomber» les bourgeois. Au reste, il faut ici <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>rendre justice
+à M. Octave Mirbeau. Dans sa pièce, le bourgeois ce n'est pas
+seulement le «petit rentier» pleuré comme un frère par les conseillers
+municipaux; ce n'est pas seulement le conservateur égoïste, obtus et
+dur. Bourgeois aussi, le «membre de l'opposition», radical avancé qui
+tient un cabaret «fréquenté de tous les souteneurs et de toutes les
+filles de la ville»; bourgeois, le péremptoire docteur Triceps, homme
+de progrès et de science, quelque chose comme le docteur Homais, et de
+la race horrible des «médecins-députés»...</p>
+
+<p>Si donc le «bourgeois» n'est, au bout du compte, qu'un type moral,
+pourquoi l'a-t-on appelé de ce nom de bourgeois, qui est celui d'une
+classe sociale, flottante, à vrai dire, et elle-même assez malaisément
+définissable? C'est une petite question historique, que je n'ai pas la
+prétention d'élucider.</p>
+
+<p>Le romantisme de 1830, en opposant les poètes et les artistes aux
+«bourgeois», commence de déshonorer, si je puis dire, ce dernier
+vocable. Le mauvais renom s'en aggrave encore quand on s'aperçoit que
+c'est presque uniquement l'ancienne bourgeoisie qui a profité des
+«conquêtes de la Révolution», et qu'elle en abuse. Il arrive enfin
+que, sous la monarchie de Juillet, et grâce au régime censitaire, le
+nom de bourgeois s'applique réellement à une classe distincte du reste
+de la nation; et, comme cette classe se montre en effet égoïste,
+cupide et pusillanime, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>on conçoit assez la défaveur
+croissante du mot dont elle est étiquetée.</p>
+
+<p>Cette défaveur se conçoit moins et ne paraît plus guère fondée en
+raison depuis le suffrage universel, et surtout après vingt années de
+République démocratique. L'emploi flétrissant du mot «bourgeois» sera
+donc, en somme, une réminiscence politique et littéraire. Ou plutôt,
+le mot ne signifie plus, à aucun degré, une classe, mais un état
+d'esprit inférieur et ignominieux. Et quand l'amère fantaisie de M.
+Mirbeau nous laisse finalement entendre que cet état d'esprit est,
+aujourd'hui encore, le propre d'une catégorie sociale, on flaire un
+anachronisme gênant et qui fait un peu tort à la limpidité de sa
+conception.</p>
+
+<p>Cette catégorie sociale est, en réalité, infiniment diverse. Quelle
+dureté l'on y voit! quelle avarice! quel agenouillement devant
+l'argent! quelle sottise! quelle incompréhension de la poésie et de
+l'art! quelle cuirasse de préjugés stupides! Mais quelle générosité
+aussi! quelle liberté d'esprit! quel sentiment de l'art! quel
+héroïsme! Presque tous nos grands écrivains ont été bourgeois;
+bourgeois, la plupart des premiers rôles de la Révolution; bourgeois,
+Auguste Comte, Proudhon, Fourier, Leroux, et les vieux de 48. Le noble
+dessein d'affranchir et d'élever le peuple, d'établir le règne de la
+justice, de fonder la cité idéale, et de tuer la bourgeoisie, est
+presque toujours né dans des cervelles de bourgeois. <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>Le
+socialisme est lui-même une invention bourgeoise. La bourgeoisie est
+une zone sociale aux limites indéfinissables et incessamment
+traversées par de nouveaux venus. C'est le peuple arrivé. C'est la
+partie de la nation où la vie est le plus intense, où fonctionnent les
+plus gros appétits et s'étalent les plus durs égoïsmes, mais où
+fleurissent aussi les aristocraties intellectuelles. Tel esthète ou
+tel rêveur humanitaire est fils du «petit rentier» de <span class="italic">l'Épidémie</span>, ou
+neveu du boucher radical Barbaroux. Et tous sont bourgeois.</p>
+
+<p>C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutôt,
+c'est contre un type littéraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour.
+Cela ôte un peu de consistance à cette satire éperdue. C'est dommage.
+Car cet écrivain d'une violence si folle est un écrivain très pur, et
+dont l'outrance est respectueuse du génie de la langue et des règles
+de la rhétorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don
+remarquable de grossissement et de déformation caricaturale et
+souvent, par suite, de très belles colères contre des fantômes. Il a
+une espèce de générosité vague, d'autant plus effrénée dans son
+expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus.</p>
+
+<p>Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilité
+souffrante, inquiète, et même cette sorte d'humilité qui fait que le
+pessimiste ne s'excepte point lui-même de son dégoût et de son
+<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>universelle malédiction. M. Octave Mirbeau est, dans le
+fond, un «impulsif» sentimental, et un impulsif dont la forme est très
+volontiers celle d'un rhéteur: arrangez cela! Au reste, je ne reçois
+de lui, je l'avoue, que des impressions incohérentes et mêlées, et,
+quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai
+pas réussi à le définir. Je crains aussi de m'être trop appesanti sur
+une petite pièce qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur,
+qu'une fantaisie un peu véhémente.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>RÉPONSE À M. DUBOUT.</h2>
+
+<p>Dans le préambule vraiment évangélique où je cherchais à consoler
+d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pièce, je lui
+remontrais, entre autres choses, qu'on peut être un méchant auteur et
+un homme d'esprit.</p>
+
+<p>Charité perdue, comme vous l'avez vu par le <span class="italic">factum</span> qui encombre ce
+numéro, et qui est sans aucun doute ce que la <span class="italic">Revue</span><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a> a publié de
+plus mauvais depuis sa fondation.</p>
+
+<p>J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore
+difficile, à l'heure qu'il est, d'en saisir le véritable dessein. M.
+Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir même effleuré sa personne
+et sa vie privées. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude
+grave dans le compte rendu de sa pièce, et en effet il ne m'en accuse
+point. Qu'a-t-il donc voulu? Démontrer «que ses vers sont fort bons»?
+Entreprise bien chimérique, puisque la pièce est là. Alors, quoi?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis à citer
+ma prose le scrupule d'exactitude que j'avais apporté à transcrire ses
+vers, et, aussi, qu'il n'a point observé envers ma personne la stricte
+réserve dont j'avais usé envers la sienne. De sorte que c'est moi qui
+me trouve exercer légitimement, aujourd'hui, le droit de réponse.</p>
+
+<p>Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a formé le
+noir projet de me brouiller avec la Comédie-Française. Il assure que
+j'ai répandu des «trésors d'ironie sur le Comité». «Des trésors»,
+c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se méprend pas ici sur ma
+pensée. Seulement le désir de me nuire auprès de ces messieurs (chose
+impossible, je l'en préviens) l'entraîne un peu plus loin à de
+regrettables inadvertances.</p>
+
+<p>«M. Jules Lemaître, dit-il, se borne à constater... les «grâces
+niaises» de M<sup>lle</sup> Bertiny... le «bredouillement» de M. Albert Lambert
+fils», etc. Or voici mon texte: «M. Albert Lambert fils déploie une
+belle fougue et ne bredouille que peu.» Vous sentez combien cela est
+différent. Et je n'ai point parlé des «grâces niaises» de M<sup>lle</sup>
+Bertiny, que je regarde au contraire comme une comédienne très fûtée,
+mais de la «grâce niaise de Néra», personnage de M. Dubout. Quand M.
+Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de
+bonne foi, mais un peu plus d'attention?</p>
+
+<p>Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>le public,
+auquel il dénonce mes irrévérences. «Le public, écrit-il, n'est guère
+mieux traité: M. Lemaître revient plusieurs fois sur sa «facilité à
+être dupé», sur l'état contristant de «son niveau intellectuel» et sur
+«cette inattention voisine de la sottise» qui le fait éclater en
+«furieux applaudissements» aux endroits où lui, Jules Lemaître, reste
+absolument froid.»</p>
+
+<p>Ici, je proteste très sérieusement. J'ai pu insulter le public, mais
+non pas en ces termes. «<span class="italic">L'état d'un niveau</span> intellectuel...», «une
+inattention voisine de la sottise», jamais je n'ai écrit ça, grâce à
+Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre
+guillemets<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Qu'il me prête de mauvais sentiments, je m'en arrange
+encore; mais qu'il ne me prête pas son style! Je n'ai pas mérité cela.</p>
+
+<p>M. Dubout continue: «J'ai pensé que la haute personnalité de M. J.
+Lemaître... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de
+quelques-uns, pourrait être attribué ou à un sentiment d'extrême
+dédain ou à un sentiment d'extrême prudence,&mdash;ce que je ne veux ni
+pour lui ni pour moi.»</p>
+
+<p>Voilà, monsieur, qui est noblement pensé. Je frémis <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>en
+songeant que vous auriez pu vous taire; j'ose à peine concevoir la
+signification, écrasante pour moi, qu'on eût donnée à ce silence; et
+je vous remercie de m'avoir épargné une si rude épreuve. Peut-être,
+seulement, eût-il fallu écrire: «un silence qui pourrait être attribué
+<span class="italic">par</span> quelques-uns...» et non: «qui pourrait être attribué <span class="italic">aux yeux</span>
+de quelques-uns». Mais je ne veux plus perdre mon temps à corriger vos
+fautes de grammaire, et j'arrive à un point plus intéressant.</p>
+
+<p>Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. «Pas un
+instant, dites-vous, je n'ai supposé que M. Lemaître ait voulu, comme
+l'ont insinué quelques médisants, se consoler sur l'&oelig;uvre d'un
+<span class="italic">jeune</span> (c'est vous qui soulignez) de l'échec de <span class="italic">la Bonne Hélène</span> et
+de <span class="italic">l'Aînée</span> devant le comité de la Comédie-Française.»</p>
+
+<p>Permettez-moi une rectification, puis une réflexion.</p>
+
+<p>Il est bien vrai que la <span class="italic">Bonne Hélène</span> a été refusée par le comité,
+l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage
+blasphématoire, il n'oserait plus jouer la tragédie. Mais je ne leur
+ai pas laissé le plaisir de recevoir <span class="italic">l'Aînée</span> à correction. Ils
+faisaient de telles têtes que je m'en suis allé sans achever ma
+lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicité, que ni <span class="italic">l'Aînée</span> ni
+<span class="italic">la Bonne Hélène</span> n'en valent moins pour cela, de même que, pour avoir
+été reçue avec acclamation, <span class="italic">Frédégonde</span> n'en vaut <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>pas
+mieux. La lecture devant le Comité est une nécessité injurieuse que
+l'on subit; mais il faudrait être bien humble pour reconnaître la
+juridiction littéraire de cette assemblée.</p>
+
+<p>Ce n'est donc pas pour me venger du Comité que j'ai traité
+<span class="italic">Frédégonde</span> précisément comme le public l'a fait à partir de la
+seconde représentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien
+sincèrement, que <span class="italic">Frédégonde</span> ne valait pas le diable. Mon honneur
+m'oblige à le déclarer: c'est bien <span class="italic">en soi</span> que votre tragédie m'a
+paru détestable. C'est par elle-même, c'est par la force de l'évidence
+et sans le secours d'aucune considération extrinsèque, que sa profonde
+misère s'est révélée à moi. Si la Comédie-Française nous donnait une
+bonne pièce, je me connais, je ne pourrais pas m'empêcher de le dire.</p>
+
+<p>Mais, monsieur, de quel droit préjugez-vous de mes sentiments secrets
+et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce
+point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas
+un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques
+médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité;
+pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite
+grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage
+de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur
+processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial,
+ou encore au désir têtu de montrer aux habitants <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>de sa
+petite ville, témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne
+lui faisaient pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier
+mot.» Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous
+répondre que c'est vous qui avez commencé?</p>
+
+<p>Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril
+(en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste
+des contradictions de la critique touchant <span class="italic">Frédégonde</span>. Belle
+découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les
+critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure
+tous en faisaient l'éloge.&mdash;Vous nous appelez tous en bloc, fort
+poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il
+arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants
+par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas
+risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.&mdash;Il y en a
+un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce
+n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de
+correction classique»: ce n'est pas vrai non plus.</p>
+
+<p>Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien,
+tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien
+meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison,
+dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes
+supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel
+<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous
+mettiez leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le
+mien, et non le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir
+effréné que je vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la
+représentation de votre drame et m'en avez même envoyé la brochure.</p>
+
+<p>J'ai donc beau faire, je ne puis deviner à quoi sert, à quoi tend
+votre tableau synoptique des contradictions de la critique à votre
+endroit. Ou plutôt il est une leçon, banale mais consolante, que vous
+en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion
+et contrariété d'avis sur un si petit objet, à l'incurable vanité des
+jugements humains et, par suite, dédaigner mon opinion pêle-mêle avec
+les autres. Mais vous ne l'avez pas dédaignée; et, quoique j'eusse
+préféré l'oublier moi-même (tout cela, au fond, a si peu d'intérêt!),
+me voilà donc obligé de la défendre.</p>
+
+<p>Le public, s'il en a le courage, lira votre «belle scène» et le
+commentaire élogieux que vous en faites. Je l'ai moi-même relue,
+hélas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme
+en appartient à la plus basse rhétorique, et c'est le luxe le plus
+indigent de flasques et inexpressives métaphores. Mais le fond est
+pire.</p>
+
+<p>Vous dites: «À quel moment Prétextat saurait-il que la confession de
+Frédégonde n'est pas sacramentelle?» Mais au moment où l'étrange
+pénitente <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>lui annonce, avec un fracas insolent, et des
+bravades, et des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mérovée.
+Vous alléguez que Prétextat est trop troublé, à ce moment-là, «pour
+débrouiller un problème de casuistique». Ah! il n'est pas compliqué,
+le problème! La question est, exactement, de savoir si une personne
+est dans les conditions requises pour la confession sacramentelle dans
+l'instant où elle se vante d'avoir préparé un assassinat et où elle
+déclare, avec la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir.
+Mais il paraît que Prétextat, vieux prêtre blanchi dans le saint
+ministère, et plein d'une terrible expérience,&mdash;d'ailleurs préparé au
+choc par les précédents aveux de la reine, déjà si semblables à de
+cyniques défis,&mdash;<span class="italic">doit</span> être surpris par sa dernière révélation, au
+point d'en perdre subitement et complètement la tête. Et vous appelez
+ça, bravement, «la vérité comme dans la vie»!</p>
+
+<p>Je viens, là-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en
+conscience, en retrancher un seul mot. J'écrivais: «... Je veux bien
+que Frédégonde, chrétienne peu éclairée, ait conçu cette ruse
+grossière et en ait espéré le succès. Mais que Prétextat se range sans
+hésiter à cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre
+que si ce saint évêque nous avait été présenté comme un homme d'une
+intelligence affaiblie par les années et touché, comme dit l'autre, du
+vent de l'imbécillité.» Et je crois vraiment l'avoir démontré; du
+moins y ai-je apporté tout le <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>soin et tout le sérieux dont
+je suis capable. Mais vous répondrez de nouveau: «La vérité comme dans
+la vie!» Je répliquerai: «Vent de l'imbécillité!» Et ce dialogue
+pourra durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le
+cerveau fait de même. Nous sommes irréductibles, impénétrables l'un à
+l'autre, et cela sans doute est fâcheux pour moi; mais qu'y puis-je?</p>
+
+<p>Voilà donc à quelle constatation chétive et superflue aboutit cette
+grande affaire. N'est-ce pas pitoyable?</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invité à entendre votre pièce en
+qualité de critique; par là (soyons de bonne foi), vous avez sollicité
+mon jugement sur elle et m'avez signifié implicitement que vous
+m'autorisiez à le produire, quel qu'il fût,&mdash;à la seule condition
+qu'il ne portât que sur votre ouvrage et qu'il demeurât purement
+littéraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observé; mais
+vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de
+contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque
+brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prétendu me
+confondre dans cette Revue même, et vous avez voulu m'y discréditer
+par des insinuations désobligeantes sur des faits entièrement
+étrangers à notre différend: j'entends mes relations personnelles avec
+la Comédie-Française. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en
+ait semblé à nos doux juges.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a été
+absolument impossible de supporter cette idée qu'il y eût en France un
+homme notoirement insensible aux beautés du 4<sup>e</sup> acte de <span class="italic">Frédégonde</span>.
+Et, pour en pouvoir exprimer votre immense dépit, non seulement par un
+papier public,&mdash;de quoi se fût contenté tout autre que vous,&mdash;mais
+dans des conditions choisies par vous, sous la même couverture où
+parurent les pages honnêtes qui vous ont fait saigner, et «à la même
+place et dans les mêmes caractères typographiques», vous avez dépensé
+plus d'obstination et plus d'énergie qu'il n'en faut pour faire son
+salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepassé mon droit de
+critique, ni que <span class="italic">Frédégonde</span> soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me
+paraisse autre qu'elle ne me paraît. Et ainsi la disproportion entre
+votre effort et son résultat devient un peu comique. Ou, pour mieux
+dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'était édifié de ses
+propres mains, avec cet entêtement sombre, par une telle mobilisation
+de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier
+timbré, une si haute réputation de ridicule. Et cela est beau dans son
+genre, et plus étonnant encore que la confession de Frédégonde.</p>
+
+<p class="p2">... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis
+appliqué à vous dire des choses justes sous une forme qui fût un peu
+désagréable, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>parce qu'il faut bien se défendre dans la vie;
+mais je ne suis point si fâché que cela. Je n'ai aucune peine à entrer
+dans votre état d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais
+trouvé que la critique comprît entièrement mes pièces, ni même qu'elle
+les racontât comme elles étaient, ni qu'elle leur fût pleinement
+équitable. On s'y résigne quand on est sage; et, quand on est fier, on
+se rend justice à soi-même silencieusement, et l'on se contente de son
+propre témoignage. On y est très aidé par la considération de ce qu'il
+y a de hasard mystérieux dans les succès de théâtre. Vous n'avez pas
+su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout
+involontaires et fort excusables, étaient d'un homme; mais votre
+conduite, hélas! a été d'un «gendelettre», et je suis obligé de donner
+ici à cet affreux mot toute sa force.</p>
+
+<p>Si vous vouliez bien le reconnaître vous-même (et pourquoi non? votre
+récente victoire a dû vous détendre), je vous répéterais, sans ombre
+d'ironie, ce que je disais il y a un an: «La susceptibilité des hommes
+de lettres est, quand on y réfléchit, bien misérable... Pourquoi tant
+souffrir d'appréciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent
+dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur
+morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement
+n'être pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le
+bon dramaturge et le bon écrivain, par un autre tour <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span>
+d'imagination, par l'activité, l'énergie, la bonté, par toute sa
+complexion et sa façon de vivre, être un individu plus intéressant et
+de plus de mérite que tel littérateur accompli.»</p>
+
+<p>Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la
+littérature. La littérature, il faut l'aimer; mais le mieux est de
+l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bénéfices que notre
+vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne méchant à cause
+d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. Voilà ce que nous sentons
+clairement dans nos meilleures minutes...</p>
+
+<p>J'ai laissé la question juridique à M. Brunetière, qui l'a faite
+sienne, et qui continuera à la traiter avec plus de compétence, de
+rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela
+finira par la révision d'une loi mal rédigée et dont l'application
+littérale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribué,
+monsieur, par votre obstination, à amener cet heureux changement, et
+ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus
+reconnaissants que de votre tragédie.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span><span class="smcap">Bibliographie</span>: Deux tragédies chrétiennes: <span class="italic">Blandine</span>, drame
+en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; <span class="italic">l'Incendie de Rome</span>,
+drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand Éphraïm et Jean La
+Rode.</p>
+
+<p><span class="italic">Blandine</span> et <span class="italic">l'Incendie de Rome</span> ne se distinguent guère, à première
+vue, des autres tragédies chrétiennes et romaines qu'on a écrites chez
+nous depuis <span class="italic">Caligula</span>. Mais, si l'on y regarde de plus près, on finit
+par voir que la pièce de M. Barbier et celle de MM. Éphraïm et La Rode
+ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>Une tragédie chrétienne dont l'action se passe à un moment quelconque
+des trois premiers siècles de l'Empire, de Néron à Dioclétien, cela
+comporte un certain nombre de personnages sans doute inévitables. Il y
+a l'esclave chrétien; le philosophe stoïcien; l'épicurien sceptique et
+tolérant, qui ressemble plus ou moins au Sévère de <span class="italic">Polyeucte</span>, et le
+fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer à Félix. Surtout
+il y a,&mdash;formée sur le modèle de l'inquiète Leuconoé d'Horace,
+laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,&mdash;la
+patricienne <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>de décadence qui a du vague à l'âme, et qui se
+fait chrétienne par romantisme.</p>
+
+<p>Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que
+le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui
+s'exhale de l'âme lettrée de ces Leuconoés, un peu tournées en Lélias.
+Le christianisme de Polyeucte et de Néarque n'est ni vide ni flottant.
+Il a sa théologie très arrêtée. Il est solide et précis, volontiers
+disputeur, comme il apparaît par les dissertations de Néarque sur la
+Grâce. Ce n'est peut-être pas le christianisme de l'Église primitive;
+mais c'est celui du <abbr title="17">XVII</abbr><sup>e</sup> siècle. Au moins on sait à quoi l'on a
+affaire. Mais souvent, dans les tragédies chrétiennes qu'on nous fait
+encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un «idéal» aussi
+peu formulé que celui des poètes romantiques, ou, tout au plus, pour
+la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour
+celle du prince Kropotkine.</p>
+
+<p>Et il y a la «couleur locale», la fâcheuse couleur locale romaine,
+dont se sont si heureusement passés Corneille dans <span class="italic">Polyeucte</span> et
+Racine dans <span class="italic">Britannicus</span>. Il y a, mêlés partout au dialogue, les
+détails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaïque
+qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces
+«thèmes de difficultés» où d'ingénieux professeurs de grammaire se
+sont donné pour tâche de faire entrer certains mots, de gré ou de
+force.&mdash;Et j'allais oublier le Gaulois <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>notre ancêtre, le bon
+esclave ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer
+dans un coin de son drame, et à qui il prête un rôle honorable pour
+flatter notre patriotisme.</p>
+
+<p>Quant à l'action, elle consiste généralement dans les amours d'une
+païenne et d'un chrétien (ou inversement) et dans les efforts que fait
+celui-ci pour amener l'autre à la foi. Si l'homme est esclave et la
+femme patricienne (ou <span class="italic">vice versa</span>), cela, bien entendu, n'en vaut que
+mieux. Au cinquième acte, la belle païenne est touchée de la grâce et
+mêle son sang à celui de son compagnon. Et c'est très bien ainsi, et,
+au surplus, il est très difficile de sortir de là. Pour trouver autre
+chose, pour concevoir avec émotion et avec profondeur et pour exprimer
+sans banalité une âme chrétienne des premiers temps, l'âme et le génie
+d'un Tolstoï ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y
+faudrait-il, à défaut de génie, une longue méditation et plus de «vie
+intérieure» que n'en a le commun de nos dramaturges.</p>
+
+<p>Les traits que j'ai dits se retrouvent dans <span class="italic">Blandine</span>, et ce n'est
+point un reproche. Voici les inquiets à la façon de notre vieille
+Leuconoé, les romantiques chercheurs d'idéal: c'est Attale et Æmilia,</p>
+
+<p class="poem10">Altérés d'inconnu, toujours inassouvis...<br>
+ Enivrés, et rêvant encore quelque chose!...</p>
+
+<p>Voici le stoïcien, et c'est Épagathus; l'épicurien, et c'est Lucien de
+Samosate; le politique étroit, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>pusillanime, cruel par
+terreur, et c'est Septime Sévère; l'esclave chrétienne, et c'est
+Blandine.&mdash;Et voici la fâcheuse couleur locale. Æmilia n'hésite pas à
+interpeller Blandine en ces termes:</p>
+
+<p class="poem10">. . . . . . . . . . Blandine, prends <span class="italic">ma stole</span>,<br>
+ Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?...<br>
+ Blandine?... Va chercher <span class="italic">ma stole bleue!</span>...</p>
+
+<p>Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de
+prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de
+latin et de français:</p>
+
+<p class="poem10"><span class="add14em">Devine</span><br>
+ Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum?<br>
+ Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le <span class="italic" lang="la">linteolum<br>
+ Cæsicium</span>, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre<br>
+ Sur la poitrine,&mdash;là; jusqu'en bas,&mdash;et découvre,<br>
+ En suivant les contours du sein comme cela...</p>
+
+<p>Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est
+aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu
+de moi pour s&oelig;ur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle
+lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens,
+dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit
+conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de
+savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le
+jeune Ponticus <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>se fera sans doute prier avant de céder
+Blandine à Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de
+l'autre, ne semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser
+la religion du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou
+bien qu'Æmilia se convertira seule, et que sa lutte contre Attale
+sera, du moins, l'un des principaux épisodes de cette tragédie...</p>
+
+<p>Mais rien de tout cela.</p>
+
+<p>La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,&mdash;en un
+récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité
+et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,&mdash;décident
+instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia
+cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin.</p>
+
+<p>Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point
+une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et
+merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année
+du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des
+phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de
+chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime
+émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de
+donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du <span class="italic">Marc-Aurèle</span>
+d'Ernest Renan.</p>
+
+<p>Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.&mdash;Ce
+qui nous est montré plus spécialement <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>au troisième acte,
+c'est l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter.
+Æmilia et Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine
+avec eux. Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la
+liberté à sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia.
+Mais pourquoi as-tu voulu être libre?&mdash;Pour mourir», répond
+Blandine.&mdash;Et là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus
+s'étant lui-même dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent
+librement à leur tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin,
+vient tendre les mains aux chaînes en disant: «Et moi?»</p>
+
+<p>Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir;
+entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les
+tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise
+ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient
+publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature
+savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du
+plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable
+bréviaire de perfection morale: <span class="italic" lang="la">Ta eis eauton</span>, dans la ville la plus
+riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes,
+dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se
+réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et
+horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus
+d'un siècle, des magistrats <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>lettrés, et qui peut-être
+composaient de petits vers, faisaient «questionner» des misérables
+sous leurs yeux; que l'on venait en foule voir «rouer» en place de
+Grève; qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau,
+lui-même tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un
+spectacle délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et
+qu'enfin il se rencontre des personnes distinguées pour aller voir
+guillotiner sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que
+la vieille humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le
+sang et la souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas
+morte en elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses
+réveils se sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a
+peut-être pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en
+a moins de déclarée dans les lois et dans les m&oelig;urs? Le peuple n'a
+presque assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si
+la prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la
+sevrer de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je
+crois, je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude
+en fête réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi
+d'affreux hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et
+presque inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces.</p>
+
+<p>De là, pour le farouche auteur de <span class="italic">Blandine</span>, une première difficulté.
+Il inscrit, en tête de son &oelig;uvre, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>cette fière
+déclaration: «La genèse de ma <span class="italic">Blandine</span> est aussi douloureuse que
+celle de ma <span class="italic">Jeanne d'Arc</span>. L'avenir me réserve les mêmes revanches:
+j'ai foi.» Allons, tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était
+jouée, qu'elle ne nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici
+quelques-unes des indications de la mise en scène: «Au lever du
+rideau, Sextius est occupé avec les soldats à rassembler et à préparer
+des instruments de torture épars sur le sol, tenailles, lames,
+carcans, ceps, fouets, etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée,
+est attachée à une croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un
+chevalet, entouré de bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans
+l'arène, des cadavres.» À un endroit, le médecin Alexandre accourt «en
+levant des mains sanglantes» et en criant:</p>
+
+<p class="poem10"><span class="add2em">Cher légat, le plus fort n'est pas maître</span><br>
+ De la douleur physique; elle envahit tout l'être.<br>
+ Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,<br>
+ Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux!</p>
+
+<p>Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note:</p>
+
+<p class="italic center small">(Les hurlements recommencent dans la coulisse).</p>
+
+<p>Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère
+étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme
+de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles
+souffrances <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>inouïes, démesurées et prolongées il s'agit
+ici). De cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications:
+«L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un
+état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait
+du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait.
+Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!
+Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que
+l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent,
+quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient
+sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne
+figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous
+les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité,
+transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés
+ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le
+Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles
+créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux
+qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme
+des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de
+plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de
+gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte
+d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre
+était un sport.»&mdash;Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande
+force: cela donne le courage de souffrir <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>beaucoup, même pour
+des causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est
+sublime, et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on
+confesse Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique
+qui ne peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit.
+Notre système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais
+comparerait les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au
+bout d'une demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête
+au-dessus d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son
+avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur
+scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne:
+«Ponticus <span class="italic">complètement anesthésié</span>». Corneille n'eût pas songé à
+appliquer cette épithète à Polyeucte.&mdash;Enfin, ivresse de publicité,
+entraînement, anesthésie,&mdash;et aussi amour de Dieu et attente d'un
+bonheur infini,&mdash;vous avez le choix entre ces explications, ou vous
+les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore
+une autre, qui est la grâce divine.</p>
+
+<p>Mais vous entrevoyez combien il était malaisé au poète de prolonger
+durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchérissement
+ininterrompu dans le plus surprenant héroïsme, et d'en soutenir sans
+défaillance l'écrasant <span class="italic">crescendo</span>. Comment faire parler ces âmes,
+toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de
+M. Jules Barbier, c'est d'avoir conçu un sujet où le poète était
+obligé <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>d'être génial, et où, le fût-il, il risquait de
+l'être avec trop d'uniformité et d'ajouter à la monotonie de l'horreur
+physique la monotonie de la sublimité spirituelle. Mais ce sujet trop
+beau, c'est aussi le mérite de M. Barbier d'avoir osé le tenter. Il
+n'a pas d'ailleurs été partout inégal à sa tâche; et voici une
+scène,&mdash;la dernière,&mdash;où la maternité chaste et sanglante de Blandine,
+aidant le pauvre petit Ponticus à souffrir et à mourir, est peinte de
+traits assez forts et assez doux:</p>
+
+<p class="nom smcap">PONTICUS</p>
+
+<p class="text10">Pardonne-moi, j'ai peur!</p>
+
+<p class="nom smcap">BLANDINE</p>
+
+<p class="text10"><span class="add10em">Est-ce qu'on a peur?... Pense</span><br>
+ Non pas à la douleur, mais à la récompense!<br>
+ N'afflige pas Jésus par ton manque de foi!<br>
+ Car il te voit, Jésus!... sans te parler de moi.<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Je te sens sur mon c&oelig;ur tout gros de tes alarmes,<br>
+ Comme un fils enfanté dans les cris et les larmes!...<br>
+ Songe que tout sera fini dans un moment.</p>
+
+<p class="nom smcap">PONTICUS</p>
+
+<p class="text10">Oui, laisse dans tes yeux parler ton c&oelig;ur charmant.</p>
+
+<p class="nom"><span class="smcap">BLANDINE</span>, <span class="italic small">le berçant</span>.</p>
+
+<p class="text10">Mon Ponticus! (<span class="italic small">Clameurs au dehors</span>.)</p>
+
+<p class="nom smcap">PONTICUS</p>
+
+<p class="text10"><span class="add10em">Dieu!</span></p>
+
+<p class="nom smcap">BLANDINE</p>
+
+<p class="text10"><span class="add14em">Quoi?</span></p>
+
+<p class="nom smcap"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span>PONTICUS</p>
+
+<p class="text10"><span class="add18em">Ces cris! ces cris de rage!</span></p>
+
+<p class="nom"><span class="smcap">BLANDINE</span>,
+<span class="italic small">lui mettant les mains sur les oreilles</span>.</p>
+
+<p class="text10">N'entends pas!</p>
+
+<p class="nom smcap">PONTICUS</p>
+
+<p class="text10"><span class="add10em">Ah! ce sang!</span></p>
+
+<p class="nom"><span class="smcap">BLANDINE</span>, <span class="italic small">lui mettant une main devant les yeux.</span></p>
+
+<p class="text10"><span class="add14em">Ne vois pas!... Du courage!</span></p>
+
+<p>Et, quand le petit Ponticus est sur le chevalet:</p>
+
+<p class="text10">Non! tu ne souffres pas!... je le veux!... je l'ordonne!</p>
+
+<p class="nom smcap">PONTICUS</p>
+
+<p class="text10">Non... je ne... souffre... pas... (<span class="italic small">Sa tête retombe; il meurt</span>.)</p>
+
+<p class="nom smcap">BLANDINE</p>
+
+<p class="text10"><span class="add14em">Jésus!... Je vous le donne!</span></p>
+
+<p>Oui, cela est beau, ne craignons pas de le dire. Mais, ailleurs, il
+semble que l'auteur eût pu nous montrer une Blandine plus originale et
+plus saisissante. Renan écrit: «... Quant à la servante Blandine, elle
+montra qu'une révolution était accomplie. Blandine appartenait à une
+dame chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du Christ. Le
+sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter à égaler ses
+maîtres. La vraie émancipation de l'esclave, l'émancipation par
+l'héroïsme, fut, en grande partie, son ouvrage. L'esclave païen est
+supposé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure manière de le
+réhabiliter et de l'affranchir, que de <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>le montrer capable
+des mêmes vertus et des mêmes sacrifices que l'homme libre! Comment
+traiter avec dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphithéâtre
+plus sublimes encore que leurs maîtresses? La bonne servante lyonnaise
+avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des
+apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a
+de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui
+paraît beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les
+tortures et brûlait de souffrir...»</p>
+
+<p>Il m'eût donc plu que l'auteur conçût cette tragédie chrétienne de
+façon qu'elle signifiât principalement le triomphe moral des esclaves,
+des petites gens, des ignorants grands par le c&oelig;ur. Blandine eût
+gardé, dans le commencement du drame, l'attitude effacée et muette que
+lui prête habilement M. Barbier, et qui est destinée à faire un
+dramatique contraste avec le rôle prépondérant qu'elle joue dans la
+suite. Mais, en outre, les chrétiens de la bonne société, Attale,
+Æmilia, Épagathus, Alexandre même, tout en la regardant comme leur
+s&oelig;ur en Dieu, n'eussent pas, d'abord, fait grande attention à elle,
+lui eussent témoigné tout juste les sentiments fraternels qui sont «de
+commandement», et, malgré eux, se ressouvenant de leur condition
+sociale, eussent considéré l'humble servante comme une créature égale
+sans doute à eux-mêmes par sa participation au rachat divin, mais
+inférieure par l'intelligence, <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>l'éducation, la distinction
+morale. Il dut y avoir nécessairement de ces nuances dans les
+sentiments qu'éprouvèrent les premiers chrétiens patriciens pour leurs
+frères esclaves. Et l'effacement de ces nuances sous la pourpre du
+commun martyre eût été ici presque tout le drame.</p>
+
+<p>Au reste, dans ce drame que je rêve, Blandine ne payerait point de
+mine. Elle ne serait point la belle fille à la robe blanche et aux
+longs cheveux soignés qu'on nous montrerait certainement si la pièce
+de M. Barbier était représentée. Elle serait petite, faible de corps,
+plutôt laide, comme il semble qu'elle ait été dans la réalité. Et ce
+serait une raison de plus pour que ses frères patriciens, lettrés,
+élégants, l'eussent non pas dédaignée, mais négligée un peu, et
+presque ignorée. Or, du jour où il s'agirait de souffrir et de verser
+son sang, il apparaîtrait tout aussitôt que l'âme de la fille chétive
+et disgraciée est plus forte, plus douce et plus haute que celle même
+de ses plus saints compagnons. Cela se ferait sans qu'elle s'y
+efforçât. Elle demeurerait modeste, elle ne se mettrait point en
+avant; mais on irait à elle parce qu'on sentirait en elle une divine
+flamme de charité et de foi. Elle serait le guide et le réconfort de
+tous. Elle aurait des mots simples et profonds, que je ne me charge
+point de trouver, des mots qui ressembleraient à quelques-uns de ceux
+que Tolstoï a su prêter au vieil Akim ou à Platon Karatief. Et la
+patricienne Æmilia découvrirait avec étonnement et <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>
+vénération la sainteté de son esclave; et, comme autrefois Blandine
+aidait Æmilia à sa toilette et lui parfumait ses cheveux, Æmilia à son
+tour servirait Blandine dans la prison, lui rendrait les offices qu'on
+se doit entre martyres, laverait ses plaies avec l'eau de la cruche et
+essayerait de démêler sa maigre chevelure raide de sang coagulé. Et
+ainsi Blandine deviendrait le centre du drame, ce qu'elle n'est pas
+dans la pièce de M. Barbier où l'intérêt, si je ne m'abuse, se
+disperse un peu, et où plusieurs des autres personnages, beaucoup
+moins singuliers et significatifs que Blandine, occupent une aussi
+grande place que l'humble et sublime servante.</p>
+
+<p class="p2">Mais il est temps d'arriver à <span class="italic">l'Incendie de Rome</span>. Là aussi nous
+retrouvons d'abord les éléments habituels d'une tragédie chrétienne.
+Il y a une Leuconoé patricienne, amoureuse d'un esclave chrétien:
+c'est Marcia, femme du préfet de Rome. (Oh! que voilà une aventure qui
+a dû être rare dans la réalité!) Il y a l'épicurien sceptique, et
+c'est Pétrone. Il y a le généreux esclave notre ancêtre, et c'est ici
+«Faustus, esclave germain», etc. Une déplorable «couleur locale» ne
+cesse d'égayer la pièce. Dès la première page, il est question de
+loirs assaisonnés de miel et de pavots, d'&oelig;ufs de paon de Samos, de
+gelinottes de Phrygie enveloppées dans des jaunes d'&oelig;ufs poivrés,
+etc. Sous prétexte qu'ils sont lointains, les personnages s'expriment
+avec une noblesse <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>soutenue. Voici la première phrase du chef
+des cuisines: «Jamais festin plus somptueux n'aura été servi dans le
+triclinium du préfet de Rome, Pedanius Secundus»; et l'intendant
+Priscus, à peine entré, interpelle les esclaves en ces termes choisis:
+«Approchez, Égyptiens, et vous, Éthiopiens, plus noirs que Pluton,
+dieu des enfers... À mesure que les convives apparaîtront dans
+l'atrium, précipitez-vous à leurs pieds; que rien ne manque à leurs
+ablutions. Quant à vous, femmes, répandez vos cheveux sur vos épaules,
+afin que les amis de Pedanius puissent, s'ils le désirent, essuyer
+leurs mains.»&mdash;Les auteurs ont voulu nous mettre sous les yeux la vie
+élégante sous Néron, et la vie néronienne elle-même. C'était une
+entreprise difficile. Quand ils ont fait dire à Néron qui veut séduire
+Marcia: «Oh! veux-tu? à nous deux nous imaginerons, nous vivrons une
+vie affinée, grandiose, non vécue jusqu'ici... Elle ne t'attire donc
+pas, cette existence surhumaine? Oh! songes-y: pouvoir tout ce que tu
+veux!» Et encore: «J'avais fait pour toi un beau rêve: j'aurais
+réalisé pour toi toutes les jouissances que peut imaginer un artiste
+tout-puissant; j'aurais accumulé les voluptés, les fêtes!» ils sont,
+si j'ose m'exprimer ainsi, au bout de leur rouleau... Je crois que
+l'emploi des vers s'imposait ici. Les auteurs n'y eussent pas mis une
+idée de plus que dans leur prose; mais de beaux vers (il les fallait
+beaux) nous eussent peut-être suggéré, par leur musique et par leur
+volupté propre, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>quelque chose des voluptés néroniennes et de
+ce que Cléopâtre avait appelé déjà «la vie inimitable»...</p>
+
+<p>La pièce elle-même est une broderie industrieuse sur le chapitre des
+<span class="italic">Annales</span> où Tacite conte l'assassinat de Pedanius Secundus et ce qui
+s'ensuivit.&mdash;Ce Secundus est un abominable homme. Il livre, par
+servilité, sa femme Marcia à Néron. Il viole la jeune Grecque Hébé,
+puis, l'ayant donnée pour femme à l'esclave germain Faustus, la lui
+enlève contre la foi jurée. Et c'est pourquoi Faustus égorge Secundus
+dans sa chambre, avec l'assentiment de Marcia qui a surpris le
+complot, et malgré l'esclave chrétien Théomène, qui se jette au-devant
+du poignard pour protéger son maître. Tous les esclaves de Pedanius
+sont, selon l'atroce loi romaine, arrêtés et condamnés. Mais
+quelques-uns, parmi lesquels Théomène et Faustus, ont pu se réfugier
+aux catacombes, où l'inquiète Marcia les rejoint et, tombée amoureuse
+de l'héroïque Théomène, est convertie par lui à la foi du Christ...</p>
+
+<p>Tout cela est habilement développé. Il y a du mouvement, de la
+variété, des coups de théâtre qui, pour être facilement prévus, n'en
+font pas moins de plaisir, des fins d'actes qui sont toutes «à effet»,
+des scènes tumultueuses à personnages nombreux et qui sont très bien
+réglées. MM. Éphraïm et La Rode ne s'entendent pas plus mal que
+d'autres à «mouvoir les masses.» Si la pièce était représentée
+<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>(et je ne vois pas pourquoi l'Odéon n'en tenterait pas
+l'épreuve), peut-être paraîtrait-elle au public intéressante, colorée,
+violemment dramatique, qui sait?... Mais à la lecture, et jusqu'à
+l'endroit où j'en ai arrêté le compte rendu, cette &oelig;uvre
+intelligente ne semble point particulièrement neuve, et je dirais
+qu'elle rentre dans l'ordinaire «formule» des tragédies
+romano-chrétiennes, si, dans sa dernière partie, ne se marquait fort
+heureusement le dessein par lequel surtout elle vaut.</p>
+
+<p>Ç'a été une «opinion distinguée», du moins parmi les journalistes, et
+c'est devenu un lieu commun, de rapprocher nos révolutionnaires les
+plus emportés, et spécialement nos anarchistes, des chrétiens de la
+primitive Église, et d'affirmer qu'ils se ressemblent comme des
+frères. Si l'on considère en elles-mêmes ces deux espèces d'hommes,
+rien de plus faux qu'un tel rapprochement, puisque les chrétiens
+étaient chastes, doux, résignés, qu'ils combattaient en eux la
+«nature» à laquelle nos «libertaires» font profession de s'abandonner;
+qu'ils pratiquaient justement les vertus qu'un bon anarchiste doit
+avoir le plus en horreur; et qu'ils ne tuaient pas, mais, au
+contraire, se laissaient tuer. Sans compter qu'ils étaient déjà par
+leurs croyances (il n'y a pas à dire!) des manières de «cléricaux.»
+Mais avec tout cela, il est certain que les chrétiens devaient être
+assez exactement, aux yeux de la société régulière des premiers
+siècles, ce que les plus violents révolutionnaires <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>sont pour
+la nôtre. L'État et le peuple romain se trompaient en attribuant aux
+chrétiens des crimes et des pratiques infâmes; ils ne se trompaient
+point en les considérant comme des ennemis irréductibles.</p>
+
+<p>Si les communautés chrétiennes étaient composées, en majorité, de très
+douces âmes, il devait pourtant s'y rencontrer, surtout parmi les
+catéchumènes, des malheureux venus là par désespoir, excès de
+souffrance, haine de la société établie, instinct de révolte,
+insuffisamment instruits et non encore imprégnés de l'esprit de Jésus.
+Or la haine des corruptions sociales, si l'on n'y prend garde, est
+toute proche de la haine des élégances, qui est toute proche de la
+haine des richesses, qui est toute proche de la haine des riches, qui
+implique aisément la condamnation de l'ordre social lui-même. Elle
+revêt donc assez aisément un caractère révolutionnaire. Les âmes
+chrétiennes les plus douces et les plus abondantes en vertus parlaient
+des «infamies du vieux monde» dans les mêmes termes que le font
+aujourd'hui les anarchistes les moins vertueux. Et comme ceux-ci
+croient à l'avènement de la Cité idéale, les chrétiens croyaient au
+<span class="italic">millenium</span>, au règne des saints, dont une des conditions était la
+destruction de Rome et de l'Empire. Cette destruction, ils
+l'appelaient de leurs v&oelig;ux, et c'était assurément un désir permis.
+Mais il n'est pas impossible qu'à force de la désirer, et comme une
+chose promise par Dieu, <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>certains néophytes grossiers et
+véhéments fussent tentés d'y mettre la main. Comment, échauffé par les
+pieuses imprécations d'un saint prêtre, le sympathique barbare Faustus
+passe soudainement du désir à l'acte, c'est ce que MM. Éphraïm et La
+Rode nous montrent dans une scène qui est, à coup sûr, la plus
+précieuse de leur drame.</p>
+
+<p>Dans une salle des catacombes, à la lueur des torches, devant ses
+frères qui viennent d'apprendre que les quatre cents esclaves de
+Secundus ont été exécutés, le prêtre Timothée,&mdash;en des phrases dictées
+par Dieu même, puisqu'elles sont empruntées à l'«épître catholique de
+saint Jacques» et à l'Apocalypse,&mdash;maudit la ville impure et
+sanguinaire et en prophétise la fin: «... Riches! pleurez et jetez des
+cris, à cause des malheurs qui vont tomber sur vous!... Vos richesses
+sont pourries! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers crie
+contre vous... Vous avez condamné et mis à mort les innocents, les
+justes, qui ne vous résistaient point... Qu'elle pleure et qu'elle
+gémisse, la ville d'iniquité!... Parce que, dans cette grande ville,
+le sang des saints et des innocents a été répandu... le Seigneur
+enverra le feu tordre dans ses flammes, comme dans les anneaux d'un
+serpent, tous ces palais superbes, tous ces repaires de voluptés
+infâmes!» Et enfin: «... Sur vous qui aimez Dieu se lèvera le soleil
+de la justice. Quand les cieux auront passé... quand les éléments
+embrasés auront été dissous... vous, les pauvres... <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>vous
+ressusciterez en vos corps glorieux, et vous jouirez d'une félicité
+infinie.»</p>
+
+<p>Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce
+qu'il connaît du christianisme,):&mdash;«Voilà ce que ton Dieu promet?...
+Je crois en lui!&mdash;Mais, dit Marcia, où est-il, l'envoyé de Dieu qui
+allumera l'incendie? Où est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser
+cet empire sanglant?&mdash;Ce sera moi!» dit Faustus en arrachant une
+torche fixée à la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frères,
+il s'en va mettre le feu à la ville.</p>
+
+<p>Si cela est peut-être discutable, cela est fort dramatique; et très
+dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Néron,
+le saut des martyrs dans les flammes.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>LES DEUX TARTUFFE.</h2>
+
+<p class="left60">6 Juillet 1896.</p>
+
+<p>Presque tous nos meilleurs comédiens ont voulu s'essayer dans le rôle
+de Tartuffe, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux y ait jamais remporté
+un entier succès. D'où vient cela?</p>
+
+<p>C'est peut-être que ce rôle n'est pas très bon.&mdash;Que le personnage
+soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait être sauvé soit
+par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est
+double. Il y a dans Tartuffe, et très distinctement, deux Tartuffe.</p>
+
+<p>Tartuffe est, d'abord, une espèce d'épais et hideux bedeau. Il pète de
+santé; il a le visage allumé et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il
+lui arrive de «roter» à table. (La délicatesse de nos Comédiens
+officiels a supprimé, je ne sais pourquoi, les vers où cette
+incongruité est rappelée.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y
+insiste: elle dit qu'il est difficile d'être fidèle à de certains
+maris «faits d'un <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>certain modèle.» Et encore: «Oui, c'est un
+beau museau!» Elle dit ironiquement qu'il est «bien fait de sa
+personne.» Elle dit à Marianne qu'il faut qu'une fille obéisse à son
+père, voulût-il lui donner un singe pour époux. Le point est donc hors
+de doute.</p>
+
+<p>Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse.
+C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles à percer,
+les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus naïfs, qu'il a
+séduit Orgon; par des momeries de truand de la dévotion, des «soupirs»
+et des «élancements» à faire retourner les gens, etc... Il a des
+affectations purement imbéciles, comme lorsqu'il crie à Laurent de
+«serrer sa haire avec sa discipline», ou lorsqu'il s'accuse d'avoir
+tué une puce avec trop de colère. Il est si obtus que, voulant se
+déclarer à une femme jeune, spirituelle, nullement dévote, éminemment
+«laïque», il y emploie le style des <span class="italic">Manuels</span> de piété et ne conçoit
+pas ce qu'un tel langage, appliqué à une telle matière, doit avoir
+nécessairement, pour cette jeune femme, de répugnant et de
+souverainement ridicule.</p>
+
+<p>Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas
+cafard de fabliau, une trogne de «moine moinant de moinerie»,
+violemment taillée à coups de serpe par l'anticléricalisme (déjà!) du
+«libertin» Molière.</p>
+
+<p>Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru,
+comment Orgon, homme riche <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>et notable, dont la conduite
+pendant la Fronde a été signalée au roi avec éloge; comment ce
+bourgeois, qui a sûrement les préjugés de sa classe et de son rang,
+a-t-il pu le recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en
+directeur de conscience? Comment a-t-il pu subir à ce point
+l'ascendant de ce goujat qui, pour être un coquin, n'en est pas moins
+un simple d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, même
+dévots, soient détournés par leur dévotion du soin de marier richement
+leurs enfants: comment Orgon peut-il s'entêter à donner sa fille à cet
+ancien mendigot? Il y a là, à mon avis, une impossibilité morale.</p>
+
+<p>Et c'est pourquoi, le désaccord étant complet entre ce personnage et
+la besogne que Molière a dessein de lui faire accomplir, voici surgir,
+chemin faisant, un second Tartuffe, fort différent du premier. Plus
+rien du rat d'église. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de
+ses puces, qui rotait à table et s'empiffrait à en crever, nous
+apparaît maintenant comme un homme de bonne éducation, comme un
+gentilhomme pauvre, et qui, même au temps de sa détresse, a conservé
+un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais
+il faut croire à présent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine,
+son ennemie, dans le couplet où elle raille Marianne, admet elle-même
+qu'il tiendrait bon rang dans sa province:</p>
+
+<p class="poem10">Vous irez par le coche en sa petite ville, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>Et sans doute, dans son tête-à-tête avec Elmire, il débute
+assez lourdement par l'emploi du «jargon de la dévotion»; mais,
+insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche
+enfin de la langue vaguement idéaliste que l'amour devait parler, cent
+cinquante ans après Molière, dans des poésies et romans romanesques et
+qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la
+finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs détachés qui
+sentent leur homme supérieur et qui sont d'un véritable artiste en
+corruption. Et, à sa deuxième rencontre, quand il veut lever les
+scrupules d'Elmire, la jolie leçon de casuistique, leçon qui semble
+une dérision préméditée et presque une «blague» de la casuistique
+même! Ce Tartuffe-là ressemble à quelque abbé italien tortueux et
+élégant, athée, moqueur et sensuel, et qui se complaît, avec une grâce
+perverse, à ôter à demi son masque.</p>
+
+<p>À ce propos, vous savez qu'on s'est demandé si Tartuffe avait la foi.
+La question eût semblé étrange à Molière. Si Tartuffe «croyait», il
+serait un pharisien, il ne serait pas un «imposteur», et Molière ne
+lui aurait pas donné ce nom. Mais, à supposer même que l'auteur n'eût
+pas assez signifié sa pensée sur ce point, il faudrait ici distinguer.
+Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, méchant, mais stupide,
+dénué d'esprit critique et incapable de se connaître lui-même, on peut
+admettre à la rigueur qu'il ait la foi,&mdash;la foi d'un abominable
+charbonnier. Mais il <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>me paraît de toute évidence que le
+second Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de
+haut vol, ne croit ni à Dieu ni à diable. Ou je ne sais pas lire, ou
+ces vers, par exemple:</p>
+
+<p class="poem10">Le ciel défend, de vrai, certains contentements;<br>
+ Mais on trouve avec lui des accommodements.<br>
+ Selon divers besoins, il est une science<br>
+ D'étendre les liens de notre conscience,<br>
+ Et de rectifier le mal de l'action<br>
+ Avec la pureté de notre intention,</p>
+
+<p class="noindent">ne peuvent être que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur
+raffiné et hardi.</p>
+
+<p>La conclusion, c'est que le comédien est fort embarrassé. Il faut
+choisir entre trois partis: ou représenter le premier Tartuffe, ou
+représenter le second, ou essayer de réaliser un Tartuffe mitoyen;
+car, de «fondre» les deux l'un dans l'autre, il n'y faut guère songer.</p>
+
+<p>Or, si le comédien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais
+l'action de la pièce deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui
+s'en apercevra?) S'il joue le second, la pièce redeviendra
+raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui
+nous a été fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera
+dépaysé, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espèces d'un bedeau
+gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra,
+j'en ai peur, renoncer à la douceur des applaudissements. <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span>
+Reste, comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux
+Tartuffe... J'aime mieux qu'il s'en charge que moi...</p>
+
+<p>Du temps de Molière, conformément à sa pensée, Tartuffe fut joué en
+«comique» et même en «valet comique»; et cette interprétation dura
+jusqu'au commencement de ce siècle. Régnier s'en plaint dans son
+<span class="italic">Tartuffe des comédiens</span>. Je lui emprunte ces lignes intéressantes:
+«... Au siècle passé... l'emploi des <span class="italic">premiers comiques</span> s'appelait
+aussi l'emploi <span class="italic">des valets</span>, et la garde-robe des acteurs qui tenaient
+ces sortes de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi
+l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rétréci le
+talent des comédiens, circonscrit leur horizon; leur unique tâche
+étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme <span class="italic">valet</span>, et, peu à peu,
+ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les
+charges et les paillardises égayaient le public.</p>
+
+<p>«Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Augé,
+grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un
+contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son
+débit, estropiant les vers, Augé s'y conforma en l'exagérant encore.
+Il a laissé dans le rôle un long souvenir de succès...</p>
+
+<p>«Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait
+Elmire, en plein théâtre, à subir des grossièretés qu'il serait
+répugnant d'indiquer. Dans <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>la scène de la déclaration du
+troisième acte, il cachait ses pieds sous la jupe de M<sup>me</sup> Préville,
+lui serrait les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des
+attouchements si impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de
+façon à être entendue d'une partie de l'orchestre: «Si nous n'étions
+pas en scène, quel soufflet je vous appliquerais!»</p>
+
+<p>Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire à
+ce point. Tartuffe passa donc des <span class="italic">comiques</span> aux <span class="italic">premiers rôles</span>.
+Vanhove, Naudet, Molé, Baptiste aîné, Damas jouèrent surtout ce que
+j'ai appelé «le second Tartuffe».</p>
+
+<p>C'est aussi celui-là qui a été traduit par M. Febvre (à la Comédie),
+par Adolphe Dupuis (à l'Odéon) et, l'autre jour, par M. Worms.&mdash;À vrai
+dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux
+général. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un «brillant
+causeur». Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauvé Tartuffe
+du ridicule. Ce qu'il a exprimé peut-être le plus fortement, c'est
+l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dévoré. Il lui a prêté
+aussi une sorte d'âpreté triste, une allure sombre et fatale, et qui
+fait songer tantôt à don Salluste, tantôt à Iago. Enfin il semble
+qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette idée, que Tartuffe
+se perd parce qu'il aime. Et, en même temps, il nous a montré un
+scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir,
+si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mêle à ses discours, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span>
+que, si Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et
+répugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien
+curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de
+trembler pour elle... Oh! qu'à ce moment le premier Tartuffe, le
+bedeau, le truand d'église, est loin de nos yeux et de notre souvenir!</p>
+
+<p>Et pourtant, si Molière revenait au monde, c'est bien, j'en suis sûr,
+ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il
+conseillerait à ses interprètes de rendre uniquement. Et c'est ce
+truand qui est resté, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe.</p>
+
+<p>Rien à faire à cela. Peu importe qu'à mes yeux le vrai Tartuffe ce
+soit l'autre, «le second», ou mieux encore (je l'avoue franchement),
+l'Onuphre de La Bruyère, si finement nuancé, si profond, si cohérent,
+si harmonieux.</p>
+
+<p>«Il ne dit point: <span class="italic">Ma haire</span> et <span class="italic">ma discipline</span>, au contraire; il
+passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour
+ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en
+sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et
+qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme
+opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne
+cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni
+déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, <span class="italic">s'il n'est
+aussi sûr d'elle que de lui-même</span>. Il est encore plus éloigné
+d'employer, <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>pour la flatter et la séduire, le jargon de la
+dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec
+dessein, et selon qu'il lui est utile, <span class="italic">et jamais quand il ne
+servirait qu'à le rendre très ridicule</span>. Il sait où se trouvent des
+femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme
+dévot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé.
+Onuphre n'est pas dévot, <span class="italic">mais il veut être cru tel</span>... Aussi ne se
+joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une
+famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils
+à établir; il y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne
+les traverse pas sans faire de l'éclat, et il l'appréhende... Il en
+veut à la ligne collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la
+terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le
+flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune...
+Etc., etc...»</p>
+
+<p>Oh! je sais tout ce qu'on peut répondre, et ce que développent à ce
+sujet, sur les indications de leurs maîtres, tous les candidats à la
+licence ès lettres (car Molière est chez nous une superstition
+nationale): que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur
+dramatique; qu'il faut tenir compte du «grossissement» nécessaire à la
+scène et de l'«optique du théâtre»; qu'Onuphre, par trop de vérité,
+s'évanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout
+convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne goûte Tartuffe que dans les
+endroits précisément <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>où, pour le ton du moins, il se
+rapproche d'Onuphre.</p>
+
+<p>Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit
+pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en
+couleur, aux traits simplifiés et excessifs, une tête de jeu de
+massacre. Les figures les plus populaires du théâtre ou du roman ne
+sont pas nécessairement les plus profondes, les plus étudiées ni
+celles qui résument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter
+que les figures les plus populaires ont été souvent créées par des
+esprits fort médiocres: tels Robert Macaire ou Joseph
+Prudhomme.)&mdash;Alphonse Daudet a conçu et fait vivre vingt personnages
+d'une vérité plus rare que Tartarin, d'une observation plus difficile,
+plus aiguë, plus curieuse; et peut-être est-ce du seul Tartarin que
+les siècles se souviendront.</p>
+
+<p>C'est égal, si quelque auteur contemporain mettait au théâtre un
+personnage aussi incohérent, aussi visiblement double que le Tartuffe
+de Molière, que diriez-vous, ô mon maître Sarcey?</p>
+
+<hr class="small">
+
+<p class="left60">13 Juillet 1896.</p>
+
+<p>«Bien taillé! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.»</p>
+
+<p>Recousons.</p>
+
+<p>C'est de Tartuffe qu'il s'agit. À en juger par les <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>lettres
+que j'ai reçues, beaucoup de Français en France désirent que le
+Tartuffe de Molière ne soit pas double. Démontrons donc qu'il ne l'est
+pas, et que les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile.</p>
+
+<p>Une première remarque à faire, et très importante, c'est que Tartuffe,
+tout le temps que nous le voyons <span class="italic">en personne</span>, est, à fort peu de
+chose près, cohérent, harmonieux, d'accord avec lui-même. Il n'est en
+désaccord qu'avec l'idée que nous ont donnée de lui Dorine, puis
+Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a
+Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a été
+fait de Tartuffe avant son entrée en scène.</p>
+
+<p>Or, il faut considérer que ce portrait est moitié d'une ennemie, et
+d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moitié d'un imbécile
+(Orgon); que, par conséquent, nous ne le pouvons accueillir que sous
+bénéfice d'inventaire, que nous en devons contrôler, rectifier ou,
+mieux, interpréter tous les traits.</p>
+
+<p>Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jugé et décrit par la cuisine et
+par l'office. «C'est un beau museau!» Soit. Mais il y a des laideurs
+expressives, originales, et qui ne déplaisent pas à toutes les femmes.
+Apparemment, l'idéal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire
+ou, comme nous disons aujourd'hui, un garçon coiffeur ou un ténor.
+Tartuffe peut s'éloigner de ce type; il peut être mal bâti et avoir
+toutefois une flamme aux <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span>yeux, une grâce dans le sourire,
+une animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou
+de dominateur, qui échappe à cette dondon de Dorine.</p>
+
+<p>«C'est un goinfre», dit-elle encore. Mettons qu'il a grand appétit et
+ne dédaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise
+est le péché mignon de beaucoup de personnes religieuses et même
+d'ecclésiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une
+fourchette médiocre. Parmi les voluptés sensuelles, les plaisirs de la
+table sont ceux que l'Église interdit avec le moins de rigueur. Pourvu
+qu'ils n'aillent pas aux derniers excès, elle consent à y reconnaître
+une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des
+présents de Dieu qui «donne la pâture aux petits des oiseaux»; bien
+manger, c'est déjà presque une façon de louer la Providence. «Les
+dévots, dit La Bruyère, ne connaissent de crimes que l'incontinence,
+parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de
+l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou
+Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez: laissez les
+jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du
+malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les
+petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir,
+médire, cabaler, nuire: c'est leur état.» À plus forte raison
+laissez-les manger à leur appétit et boire à leur soif, et un peu au
+delà. Pour <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>nombre d'hommes d'Église et de dévots, même
+sincères, les jouissances de la gueule sont comme une revanche licite
+de ce qu'ils se retranchent sur le point que vous devinez. Ces
+jouissances sont beaucoup plus assurées et beaucoup moins rapides que
+celles de l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi
+vives, et tout aussi matérielles, et tout aussi grossières; et elles
+sont permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne
+sont autorisées que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles
+sont, elles, permises à toutes les tables où l'on peut s'asseoir!
+Quelle aubaine pour les âmes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une
+s'empiffrer théologalement.&mdash;Joignez, ici, que le grand appétit de
+Tartuffe et ses connaissances de dégustateur ne sont pas pour déplaire
+à un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans témérité
+supposer ami de la bonne chère et fier de sa cave. C'est peut-être
+tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achevé de
+le séduire.</p>
+
+<p>«Tartuffe rote à table?» D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne
+homme a pu avoir un jour un léger hoquet, que la haineuse servante a
+exagéré, transformé en un bruit plus malséant. Et puis, n'oubliez pas
+que les gens du dix-septième siècle ne mangeaient pas fort proprement:
+ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient
+les mains à la nappe, jetaient les os par-dessus leur épaule.
+<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span>La Bruyère écrit, par exemple, sans s'étonner: «... Si
+Troïle dit d'un mets qu'il est insipide,&mdash;ceux qui commençaient à le
+goûter, <span class="italic">n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le
+jettent à terre...</span>» Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-là
+étaient moins exacts que nous à se garder de certaines incongruités.
+Notez que Dorine n'est pas précisément choquée des bruits vilains que
+fait Tartuffe, mais qu'elle raille surtout la bienveillance avec
+laquelle Orgon les salue:</p>
+
+<p class="poem10">Et, <span class="italic">s'il vient à roter</span>, il lui dit: Dieu vous aide!</p>
+
+<p>«S'il vient à roter...», entendez: si cela lui arrive, par hasard...
+comme cela peut arriver à tout le monde...</p>
+
+<p>Du Tartuffe violemment caricaturé par Dorine, passons au Tartuffe
+pieusement et béatement dessiné par Orgon.</p>
+
+<p>«Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour être un goujat et un
+drôle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les
+artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles à
+percer, qu'il a séduit Orgon.»&mdash;Mais, au contraire, Tartuffe paraît
+fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de
+séduction à la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes
+correspondants me dit que Orgon peut fort bien être un bourgeois
+notable, avoir été fidèle au roi pendant la Fronde, et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span>
+n'être qu'un imbécile; et je suis tout à fait de cet avis, l'instinct
+conservateur en politique n'étant pas nécessairement une preuve
+d'intelligence. Les «soupirs» et les «grands élancements» à faire
+retourner les fidèles, la terre «baisée à tous moments», et la puce
+tuée «avec trop de colère», et «Laurent, serrez ma haire avec ma
+discipline», ce sont donc là des traits tout à fait propres à frapper
+l'imagination de cet idiot. Les finesses y eussent été fort inutiles.
+D'ailleurs, la foi fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu
+souvent des dévots beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la
+déférence la plus sincère et la plus aveugle et prendre pour directeur
+de conscience tel «petit Frère» aussi grossier et trivial que celui de
+la <span class="italic">Rôtisserie de la reine Pédauque</span>...</p>
+
+<p>«Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit
+avoir les préjugés de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entêter
+à donner sa fille à un ancien mendigot? Car enfin on ne voit guère
+qu'un effet ordinaire de la dévotion soit de détourner les bourgeois
+opulents du souci de marier richement leurs enfants.» J'oubliais
+(volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon:</p>
+
+<p class="poem10">Sa misère est sans doute une honnête misère.<br>
+ Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,<br>
+ Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver<br>
+ Par son trop peu de soin des choses temporelles,<br>
+ Et sa puissante attache aux choses éternelles.<br>
+ <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>Mais mon secours pourra lui donner les moyens<br>
+ De sortir d'embarras et rentrer <span class="italic">dans ses biens</span>:<br>
+ Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;<br>
+ Et, tel que l'on le voit, <span class="italic">il est bien gentilhomme</span>.</p>
+
+<p>Souvenez-vous que Tartuffe, même au temps de sa détresse, a conservé
+un valet. Nous voyons un peu après, par les discours de Dorine, qu'il
+parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse,
+Dorine elle-même ne paraît pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit à
+Marianne:</p>
+
+<p class="poem10">Vous irez par le coche en sa petite ville...<br>
+ D'abord chez le beau monde on vous fera venir.<br>
+ Vous irez visiter, pour votre bienvenue,<br>
+ Madame la Baillive et Madame l'Élue<br>
+ Qui d'un siège pliant vous feront honorer...</p>
+
+<p>Bref, c'est du hobereau peut-être autant que du saint homme que le
+bourgeois Orgon semble s'être entiché; et cette croyance à la
+«qualité» de Tartuffe achève d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a
+pris sur lui.</p>
+
+<p>(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules
+pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme
+beaucoup de ses contemporains, lisait encore régulièrement la <span class="italic">Vie des
+Saints</span>. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: «Si
+comme Machaire eut tué une puce qui le poignait, il en issit moult de
+sang; il se reprit qu'il avait vengé sa propre injure, et demeura
+<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>six mois tout nud au désert, et en issit tout dérompu des
+mouches et d'autres bêtes.» Traduction du frère Jehan de Vignay,
+1496.)</p>
+
+<p>Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de «mendigot». Tartuffe
+n'a jamais mendié. Voici ce qui s'est passé, d'après Orgon. Orgon a,
+de lui-même, remarqué ce saint homme qui ne lui demandait rien et se
+contentait de lui offrir discrètement de l'eau bénite à la sortie de
+l'église:</p>
+
+<p class="poem10"><span class="italic">Instruit par son garçon</span>, qui dans tout l'imitait,<br>
+ Et de son indigence, et de ce qu'il était,<br>
+ Je lui faisais des dons; mais avec modestie<br>
+ Il me voulait toujours en rendre une partie.<br>
+ «C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;<br>
+ Je ne mérite pas de vous faire pitié;»<br>
+ Et quand je refusais de le vouloir reprendre,<br>
+ Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre...</p>
+
+<p>Mélange de fierté décente et d'humilité chrétienne, Tartuffe a donc pu
+apparaître à Orgon bien moins comme un mendiant que comme une façon de
+bon Monsieur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet
+anachronisme), intermédiaire de bonne volonté entre les personnes
+pieuses et les pauvres. Et ces mots: «<span class="italic">À mes yeux</span>, il allait le
+répandre», peuvent bien nous faire sourire: là où nous voyons
+l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse
+délicatesse... Oui, je conçois de plus en plus qu'il se soit laissé
+prendre.</p>
+
+<p>Ceci nous amène à la scène où Tartuffe fait son <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>entrée. Son
+second geste, le mouchoir tendu à Dorine, me paraît très conforme au
+caractère qu'il a ou qu'il se donne, et au rôle qu'il joue dans la
+maison. Et même, si j'ose dire toute ma pensée, lorsque Dorine répond:</p>
+
+<p class="poem10">Vous êtes donc bien tendre à la tentation,<br>
+ Et la chair sur vos sens fait grande impression?</p>
+
+<p class="noindent">cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine,
+pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet
+pour «faire impression sur nos sens»? Ou si ce n'est pas cela qu'elles
+veulent «en étalant leurs charmes», que diable veulent-elles donc? Il
+se pourrait, ici, que la réplique de la servante ne fût pas non plus
+sans «tartufferie». Car il n'est pas nécessaire d'être dévot pour être
+hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a
+coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricité d'un livre ou
+l'immodestie d'une &oelig;uvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs
+badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Bérenger:
+«C'est vous qui êtes dégoûtant; et ce que vous voyez là, c'est vous
+qui l'y mettez.» Les bons apôtres! Vrai, j'aime mieux l'impureté
+franche et qui avoue.</p>
+
+<p>Continuons. «Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se
+déclarer à une femme jeune, intelligente, nullement dévote, éminemment
+<span class="italic">laïque</span>, il y emploie <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>le style des manuels de piété.» Mais
+veut-on qu'il se démasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel
+qu'il commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on
+s'attend à rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est
+Elmire elle-même qui le lui impose et qui l'y ramène. Tartuffe vient
+de dire, à propos de son mariage projeté avec Marianne:</p>
+
+<p class="poem10">Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;<br>
+ Et je vois autre part les merveilleux attraits<br>
+ De la félicité qui fait tous mes souhaits.</p>
+
+<p>Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septième
+siècle. Mais Elmire:</p>
+
+<p class="poem10">C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.</p>
+
+<p>Alors, Tartuffe:</p>
+
+<p class="poem10">Mon sein n'enferme pas un c&oelig;ur qui soit de pierre.</p>
+
+<p>Sur quoi Elmire, très prudente:</p>
+
+<p class="poem10">Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,<br>
+ Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.</p>
+
+<p>Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne
+parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le
+jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour
+humain. Les locutions par lesquelles les mystiques <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span>
+traduisent leur amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup
+pour leur faire exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il
+tourne ce jargon en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une
+passion profane le vocabulaire et les images de la «mystique»
+chrétienne, il se trouve presque composer, sans le savoir, une sorte
+d'élégie idéaliste aux airs déjà vaguement lamartiniens:</p>
+
+<p class="poem10"><span class="italic">Ses attraits réfléchis</span> brillent dans vos pareilles...<br>
+ Il a sur votre face épanché des beautés<br>
+ Dont les yeux sont surpris et les c&oelig;urs transportés;<br>
+ Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,<br>
+ Sans admirer en vous l'auteur de la nature,<br>
+ Et d'une ardente amour sentir mon c&oelig;ur atteint,<br>
+ Au plus beau des <span class="italic">portraits</span> où lui-même il s'est peint.</p>
+
+<p>Ainsi Lamartine:</p>
+
+<p class="poem10">Beauté, secret d'en haut, <span class="italic">rayon</span>, divin emblème...<br>
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br>
+ Qui sait si tu n'es pas en effet quelque <span class="italic">image</span><br>
+ De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?<br>
+ Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,<br>
+ Sur son type divin ne l'a pas façonné?.....</p>
+
+<p>Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M.
+Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que
+l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans
+les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais
+qui ne laisse pas d'être enveloppante, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>et une flamme
+trouble, mais chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au
+jargon dévot.</p>
+
+<p>Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans
+leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse
+voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune
+femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore
+les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux
+choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question
+de la grâce avait été agitée devant eux dans <span class="italic">Polyeucte</span> et qu'ils
+avaient lu passionnément <span class="italic">les Provinciales</span>,&mdash;tout de même que, sous
+l'Empire, on se jetait sur la <span class="italic">Lanterne</span> de M. Rochefort (ce
+rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages
+équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la
+direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible
+chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a
+du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe
+cynique, mais non point extravagant ni ridicule.</p>
+
+<p>(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?»
+j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut
+être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les
+vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et
+les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de
+Tartuffe, et <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>c'est sans doute parce que, dans la pensée de
+Molière, l'imposture du personnage est <span class="italic">complète</span>, qu'il l'a nommé
+<span class="italic">l'Imposteur</span>. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la
+bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce
+qu'il dit de ces «francs charlatans»</p>
+
+<p class="poem10">De qui la <span class="italic">sacrilège</span> et trompeuse grimace<br>
+ Abuse impunément, et <span class="italic">se joue</span> à leur gré<br>
+ De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.....</p>
+
+<p>Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le
+mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la
+scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique
+n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les
+regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit,
+en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en
+change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon
+impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.)</p>
+
+<p>J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second
+Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et
+il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de
+se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans
+l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les
+yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a
+<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span>montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous
+dépeint; moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref,
+quelque chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur
+ecclésiastique que nous révéla naguère un procès retentissant.</p>
+
+<p>Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de
+complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de
+«vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été
+entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens,
+me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète
+de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations
+ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces
+incertitudes impliquent le sérieux,&mdash;bien loin de l'exclure, comme
+quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à
+définir un personnage de drame ou de roman,&mdash;et ne point manquer de
+décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses
+investigations et jugements littéraires,&mdash;et ferme sur ses principes
+de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme
+belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions
+violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie
+affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me
+méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à
+considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité
+<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>de se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle
+est, et toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues,
+vides et bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent
+créer et qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que
+jamais ils n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de
+tours. Ils ne comptent pas.</p>
+
+<h2><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<a id="toc" name="toc"></a>
+<ul class="none">
+<li><a href="#page001"><span class="smcap">Marceline Desbordes-Valmore</span></a>.</li>
+<li><a href="#page047"><span class="smcap">L'Amour selon Michelet</span></a>.</li>
+<li><a href="#page067"><span class="smcap">Victor Duruy</span></a>.</li>
+<li><a href="#page095"><span class="smcap">Les Snobs</span></a>.</li>
+<li><span class="smcap">Figurines.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page103">Horace</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page108">Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page116">J. K. Huysmans</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page121">Henri Lavedan</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page126">Émile Faguet</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page130">Paul Deschanel</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page138">Alphonse Daudet</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page144">La République française</a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page147">Bernadette de Lourdes</a>.</span></li>
+<li><a href="#page154"><span class="smcap">Philosophie du costume contemporain</span></a>.</li>
+<li><a href="#page162"><span class="smcap">Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900</span></a>.</li>
+<li><a href="#page168"><span class="smcap">Pour encourager les riches</span></a>.</li>
+<li><a href="#page176"><span class="smcap">Malaise moral</span></a>.</li>
+<li><a href="#page184"><span class="smcap">Casuistique</span></a>.</li>
+<li><a href="#page191"><span class="smcap">Bilan des dernières divulgations littéraires</span></a>.</li>
+<li><a href="#page200"><span class="smcap">Avantages attachés à la profession de révolutionnaire</span></a>.</li>
+<li><a href="#page208"><span class="smcap">Les brimades</span></a>.</li>
+<li><a href="#page215"><span class="smcap">Chirurgie</span></a>.</li>
+<li><a href="#page223"><span class="smcap">Le patriotisme</span></a>.</li>
+<li><a href="#page230"><span class="smcap">La charité</span></a>.</li>
+<li><span class="smcap">Abel Hermant.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page237">&mdash;<span class="italic">Les Transatlantiques</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Henri Lavedan</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page244">&mdash;<span class="italic">Catherine</span></a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page250">&mdash;<span class="italic">Le nouveau Jeu</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Maurice Donnay.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page255">&mdash;<span class="italic">L'Affranchie</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Victorien Sardou.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page260">&mdash;<span class="italic">Paméla</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Alfred Capus.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page267">&mdash;<span class="italic">Mariage bourgeois</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Jules Lemaître.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page280">&mdash;<span class="italic">L'aînée</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Berton et Simon.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page291">&mdash;<span class="italic">Zaza</span></a>.</span></li>
+<li><span class="smcap">Octave Mirbeau.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page297">&mdash;<span class="italic">L'épidémie</span></a>.</span></li>
+<li><a href="#page305"><span class="smcap">Réponse à M. Dubout</span></a>.</li>
+<li><span class="smcap">Deux tragédies chrétiennes.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page317">&mdash;<span class="italic">Blandine</span></a>.</span></li>
+<li><span class="add2em"><a href="#page331">&mdash;<span class="italic">L'incendie de Rome</span></a>.</span></li>
+<li><a href="#page338"><span class="smcap">Les deux Tartuffe</span></a>.</li>
+</ul>
+
+<p class="p4 center">Paris.&mdash;<abbr title="société">Soc.</abbr> <abbr title="française">Franç.</abbr> <abbr title="d'imprimeur">d'Imprim.</abbr> et de <abbr title="libraire">Libr.</abbr> (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>)</p>
+
+<p class="p4 noindent"><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
+<strong>Note 1:</strong> Le feuilleton du <span class="italic">Journal des
+Débats</span>.<a href="#footnotetag1"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+<p class="noindent"><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
+<strong>Note 2:</strong> Il resterait à définir la profonde et l'originale piété
+de Marceline; puis à caractériser sa poésie,&mdash;poésie d'ignorante
+géniale, poésie admirablement passionnée et spontanée (parmi quelque
+naïf fatras) essentiellement <span class="italic">musicale</span>, et qui tantôt fait
+ressouvenir de Lamartine, tantôt fait présager Verlaine. Mais j'ai dû
+interrompre cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du courant
+de sensibilité qu'il faudrait pour la reprendre.<a href="#footnotetag2"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+<p class="noindent"><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
+<strong>Note 3:</strong> La citation complète est: «... de gens qui ne sont ni de
+leur temps ni de leur pays».<a href="#footnotetag3"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+<p class="noindent"><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
+<strong>Note 4:</strong> Cet article est excessif; je le garde pourtant, parce que
+je crois qu'il renferme quelque utile vérité parmi d'évidentes
+exagérations.<a href="#footnotetag4"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+<p class="noindent"><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
+<strong>Note 5:</strong> M. Brunetière.<a href="#footnotetag5"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+<p class="noindent"><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
+<strong>Note 6:</strong> La <span class="italic">Revue des Deux-Mondes</span>.<a href="#footnotetag6"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+<p class="noindent"><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
+<strong>Note 7:</strong> Voici mon texte: «... Que si, malgré tout, on ne s'en est
+pas aperçu, je n'en sais que dire, sinon que cela nous donne le niveau
+intellectuel du public», etc. Et: «Cela me fâche qu'on puisse dire
+que, même dans des pièces qui passent pour chefs-d'&oelig;uvre, certains
+effets dramatiques ont pour condition première l'inattention du
+public, sa facilité à être dupé, et presque sa sottise.»<a href="#footnotetag7"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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