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Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Notes au lecteur de ce ficher digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.] + + + NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE + + JULES LEMAÎTRE + DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + + LES CONTEMPORAINS + + ÉTUDES ET PORTRAITS LITTÉRAIRES + + SEPTIÈME SÉRIE + + + Marceline Desbordes-Valmore + L'amour selon Michelet--Victor Duruy + J. K. Huysmans--Henri Lavedan--Émile Faguet + Paul Deschanel + Maurice Donnay--Réponse à M. Dubout, etc. + + + + PARIS + SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE + (ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET Cie) + 15, RUE DE CLUNY, 15 + + 1899 + _Tout droit de traduction et de reproduction réservé_ + + + + +LES CONTEMPORAINS + +ÉTUDES ET PORTRAITS + +SEPTIÈME SÉRIE + + + + +DU MÊME AUTEUR. + + + EN VENTE + + Les Médaillons, + poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 » + + Petites Orientales, + poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 » + + La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt, + 1 vol. in-12, br. (Hachette et Cie). 3 50 + + Les Contemporains: + _Études et portraits littéraires_. + Sept séries. + Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. 3 50 + _Ouvrage couronné par l'Académie française._ + Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie). + + Impressions de théâtre. + Dix séries. + Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. 3 50 + Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et Cie). + + Corneille et la Poétique d'Aristote. + Une brochure, in-18 jésus (Lecène, Oudin et Cie). 1 50 + + Sérénus, + _Histoire d'un martyr_, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). 3 50 + + Myrrha, + _vierge et martyre_, 1 vol. in-18 jésus, 4e édition, br. + (Lecène, Oudin et Cie). 3 50 + + Dix Contes, + 1 superbe volume grand in-8{o} jésus, illustré par + Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, + Loévy, couverture artistique dessinée par Grasset, édition + de grand luxe sur vélin, broché. 8 » + Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées (Lecène, + Oudin et Cie). 12 » + + Les Rois, + roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lévy). 3 50 + + Révoltée, + comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). 2 » + + Le député Leveau, + comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). 2 » + + Mariage blanc, + drame en trois actes (Calmann-Lévy). 2 » + + Flipote, + comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 » + + Les Rois, + drame en cinq actes (Calmann-Lévy). 2 » + + L'Âge difficile, + comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 » + + Le Pardon, + comédie en trois actes (Calmann-Lévy). 2 » + + La Bonne Hélène, + comédie en deux actes, en vers (Calmann-Lévy). 2 » + + L'Aînée, + comédie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lévy). 2 » + + + + +LES CONTEMPORAINS. + +Mme DESBORDES-VALMORE. + + + 20 avril 1896. + +... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce feuilleton[1], +vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et +son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette +extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres, +qui est la _Correspondance intime_ de Marceline Desbordes-Valmore, +récemment parue chez Alphonse Lemerre. + + [Note 1: Le feuilleton du _Journal des Débats_.] + +Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons +jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de +douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature qui fut +éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme admirable et un peu +de génie. Mais, en outre, la préface de la _Correspondance intime_ +nous apporte un renseignement entièrement nouveau, et qui nous fait +comprendre l'intensité singulière de certains cris des _Élégies_, et +l'âcreté de quelques-unes de leurs larmes. Nous connaissons +aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces pleurs de sang. Huit ans +avant son mariage, Marceline avait été séduite et abandonnée avec un +enfant, qui était mort encore au berceau. + +On a dit:--Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut +pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi +nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette +révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne +ressemble-t-elle pas à une trahison?--J'avoue ne pas comprendre ce +scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu +et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de +Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint +directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou +1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour +donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on +révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous +savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et +qu'elle en souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. Nous +n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de la +mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses _Élégies_, et, +sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là +souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si +je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux +désespoirs de notre Sapho bourgeoise. + +Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne +et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu +de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage +jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa +vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être +aimée,--et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un +homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une +amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle +était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis, +un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut +qu'elle allait être mère... + +Quel était cet inconnu? L'éditeur de la _Correspondance intime_, M. +Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M. +Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des _OEuvres_ de +Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit. + +«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue décente +autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du monde, +un lettré, un _rimeur versé dans l'art d'Ovide_, lequel, frappé et +peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, sut +tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec une +gratitude ingénue?» + +Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline: + + J'ai lu ces vers charmants où son âme respire. + +Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian, +ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous +parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette +époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers _les +Métamorphoses_?... Mais non; Marceline écrit quelque part: + + Ton nom! partout ton nom console mon oreille... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire_; + On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi, + Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi. + +Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui +s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai +pas le temps ni les moyens de faire cette recherche. Et, d'ailleurs, +c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire littéraire n'a +pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce «mufle!» + +Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il +paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture +déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses +nouvelles: + + J'ai tout perdu! mon enfant par la mort, + Et dans quel temps! _mon ami par l'absence_, + Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance; + Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort. + +Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été +lâchée,--puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur +triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un +peu! + +Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle +rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son +vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en +avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et +l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha. +Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois... +C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,--et c'était un +romantique. La mélancolie de Marceline, ses beaux yeux, ses cheveux +éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, d'Espagnole des +Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il connaissait +d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. Elle, +raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... Mais +quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. Elle +était seule au monde, avec un coeur meurtri, mais toujours un infini +besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne à +quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de +sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,--et de +respect,--dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de +tendresse protectrice chez Mlle Desbordes. Ce comédien et cette +comédienne étaient, du reste, deux coeurs parfaitement ingénus, comme +il appert de la _Correspondance intime_. Bref, ils s'épousèrent. + +C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines, +de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2 +mai 1813, on donnait _Amphitryon_ au Théâtre-Français. Valmore y +jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît +dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui +le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de +haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore +fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois se passèrent +avant qu'il pût remonter sur les planches.» + +Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais +il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.» +Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu +jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de +Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme +administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais +mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car +_son genre est perdu en province_.» Cela signifie qu'il paraissait +«vieux jeu»,--en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à +déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français, +et dans les premiers emplois,--tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y +rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il +pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles... + +Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme +vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient +jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement, +naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses +colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages +en dix pages on croit entendre les phrases de la douce Mme Delobelle +ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne renonce pas; Monsieur Delobelle +n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit qu'il +renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le même, à +s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout entier, +immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra le +changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les +chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de +voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il +abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux +rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou +essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui +t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés +d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux, +le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de +_l'Éducation sentimentale_?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses +grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un +comique navrant. + +Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre +par une innocente exagération de langage et par de petites +déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline, +des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, _parce que ma +voix me faisait pleurer_.» L'explication est charmante; mais la +vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et +qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt. + +Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans +cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le +plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de +sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est +certain, _mon bon ange_, que je ne te connais pas de rival au théâtre. +Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et, +quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi +pénétrantes, car ta prononciation est aussi _distinguée_ que celle de +Mlle Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces +lignes à son mari.--Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus +là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les +bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année: +«Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait +alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses +filles.--Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher +mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc +cinquante-neuf. + +Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre +intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons +avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver +d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement +et, vers la fin, un peu avec le sentiment d'une mère qui pardonne +aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle lui +répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... Par +quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de +l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je +n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari. +N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement, +de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé +n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec +indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...» + +Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que +Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très +profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé +«l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui, +au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette +correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après +sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline +Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père +Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins +lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, _que je +partage_. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de +la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est +courbée comme la tienne, sous des larmes _encore_ bien amères.» Les +mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline elle-même.--En +1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. Marceline écrit à +Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon premier chant +d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs m'ont soufflé +cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie pour guérir un +coeur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» Le mot «amour» a +été effacé dans le texte original, et cette rature est étrangement +expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur le pavé de +Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un impresario +en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a horriblement +souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir pas fait +voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce que je +regrette de cette belle Rome? La trace rêvée _qu'il y a laissée de ses +pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si éternellement +puissante sur moi_.» C'est elle-même encore qui souligne. «Je ne +demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai pas.» _Il_, c'est +«l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu. + + J'ai voulu ce matin te rapporter des roses; + Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes, + Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir. + + Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées + Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. + Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir. + + La vague en a paru rouge et comme enflammée. + Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée... + Respires-en sur moi l'odorant souvenir. + +Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant +aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était +si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et +s'en émut à deux ou trois reprises. + +Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure. +Telle Mme de Montaiglin dans _Monsieur Alphonse_; mon Dieu, oui. +Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin! +Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore +attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile +confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies... +S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il +médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)? +Mystère. + +Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des _Élégies_ de +sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était +décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser», +un _eautontimôroumenos_ ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de +treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout +de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait +y avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,--plus élégamment, car il +se piquait d'élégance dans ses propos--: «Sapristi! où ma femme +est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour en l'air ni +paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, soit par +lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus aigrement quand +il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline éplorée lui +répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, rien de rien. +C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me content leurs +peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la littérature.» + +Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours +d'une autre absence de Marceline,--qui avait alors cinquante-trois +ans,--son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui +est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est +qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai +dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de +romances de _commande_ sur des sujets donnés, dont quelques-unes +n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné +autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont +produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le +premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que +je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la +confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de +vendre. Toute ton indulgence sur le talent, que je dédaignerais +complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me console pas +d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en moi... Tu vois +que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas l'ombre de +contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du papier au lieu +de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de tenir bien en +ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a été à charge à +personne.» + +Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans +cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela +est assurément flatteur pour notre Marceline. + + + 27 avril 1896. + +... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes? +Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un +paquet de lettres. + +Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival, +ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-_Marc_ Girardin, +comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé +ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que +sept ans au moment de cette rencontre. + +Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile +de cette indication, + + Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire, + +ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte Auguste de +Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la correspondance +de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, et aussi dans +le journal d'Alexandrine d'Alopens (Mme Albert de La Ferronnays).» + +Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le +Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais +André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de +Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du +Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'_Odes sacrées_, de +_Cantates sacrées_, et d'une traduction des _Bucoliques_ de Virgile, +étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché. + +Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit +sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort +d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire. + +Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous +citez: + + Ton nom... + Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire, + +me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-_Marcellin_, fils naturel +de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel +en 1819 ou 1820.» + +Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin. + +Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste Lacaussade +révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'_Écho de Paris_, la +moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc, ni Marcel, +mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des vers, des +romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété. Il ne fut +point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs de Paris, +à Aulnay-lès-Bondy.» + +Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver +dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans +les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme: + +«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore +vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle» +qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche. + +«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-_Joseph_-Alexandre; ceux de +Mme Valmore: Marceline-Félicité-_Josèphe_. + +«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces +renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas +mystère. + +«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit +autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort +de croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque le mal +est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi le nom +de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour le plus +pur et le plus désintéressé. + +«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette +pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car +vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.» + +Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que +Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de +renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de +désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure +dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M. +Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le +coeur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour ne +pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa +faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte +Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir +une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup +de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline +répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire: +«Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses +réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre +allusion à son aventure. J'en avais conclu, assez raisonnablement, +que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon impression, c'est +que, si Marceline se confessa à son mari, comme l'affirme M. +Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, à partir de +cette date, on ne trouve plus, dans la _Correspondance intime_, trace +de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver étrange l'ardeur +de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète plus, parce qu'il +est fixé. Est-ce que je me trompe? + +Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:--La seconde +fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que +Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez +vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de +dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un +sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à +quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on +saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre +coeur. Ne le pensez-vous pas? + +Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la +_Correspondance intime_, une lettre fort intéressante: + +«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant +les siècles»; je vous en suis reconnaissant. + +«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais +hésité à la faire paraître. Mais elle est dans une collection +publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. Valmore père et +fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce qu'ils ont voulu. +Leur intention, du reste, était de publier ces lettres, toutes ou en +partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé leur désir. + +«... La première partie de votre étude a peiné les amis de Mme +Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant +à moi, j'en attends la continuation avec confiance...» + +M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de +ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude +(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin. + + + 4 mai 1896. + +... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de +Latouche! + +Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante: + +«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère +que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des +fragments de lettres originales adressées par Mme Desbordes-Valmore à +son mari, fragments que je viens de réunir pour vous. + +«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille +Valmore étaient de pure amitié. Le prénom d'Hyacinthe a pu être donné +à la fille aînée de Mme Desbordes-Valmore à cause de ce monsieur, mais +seulement en raison de cette amitié. + +«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source +qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans +un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche +avait été l'amant de Mme Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que +l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce +dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline +aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et +qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture +et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition. +La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille +Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite +ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de +lui, tant on le craignait. + +«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il +le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation, +celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du +fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il +lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui? + +«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation? + +«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la +_Correspondance_ de Clément XIV et de C. Bertinazzi, par Latouche +(Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que Hyacinthe-Joseph-Alexandre +Chabaud de Latouche est né le 3 février 1785. Il épousa en 1807, à +l'âge de vingt-trois ans, Mlle de Comberousse, fille du président du +Conseil des Anciens: ce fut un mariage d'amour. De ce mariage naquit +un fils que Latouche adorait. + +«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme +marié? Non, n'est-ce pas? + +«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans +date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne +laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier. +Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question, +posée dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ l'année +dernière, est restée sans réponse. + +«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?» + +Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif +intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que +Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins +de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de +dissimulation. + +Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute, +«Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms +de Mlle Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les appelait +ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé bénévolement qu'un +hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les avait amenés à se +révéler mutuellement la liste complète de leurs prénoms respectifs et +qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une coïncidence dont les archives +de l'état civil dérobaient le secret au public. Vaine hypothèse! Car, +dans la pièce où Mme Valmore nous dit que son nom était écrit dans le +nom de son amant, je trouve ce vers: + + On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi. + +Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?... + +Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse +et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus. +Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de +l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans +quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il +était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et +auteur de _Cantates sacrées_, imbu, sans doute par snobisme, de ce +christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci, +il devait donner aisément dans un _pathos_ idéaliste, propre à séduire +la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je +sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de +Marceline. Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux réclamations +possibles, que rien ne _démontre_ non plus qu'il l'ait été. C'est une +impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de quoi je ne suis +pas médiocrement fier. + +Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait +voir s'il n'y aurait pas, dans les oeuvres du comte de Marcellus, +quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom +de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du +temps? ou tout bonnement pris au hasard?... + +Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui +n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était +ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas +gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en +son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les +Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa +triste maîtresse: + + Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes... + _D'un éloge enchanteur toujours environné_, + À mes yeux éblouis il s'offrait couronné... + +... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir +le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis +évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de +celui de l'OEdipe du café de l'Univers, au Mans. + +On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article, +parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est +exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration. +J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire +d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous +assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur +moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me +traite moi-même! + +Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée, +dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu +sourire un peu tout en l'aimant bien,--absolvant aujourd'hui en bloc +les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des +temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun +degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un +sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque +sainte. + +J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient +qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de +guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour +nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,--comme +feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours +sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa mère +à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand elles arrivent, +l'île est en pleine révolte, les plantations incendiées par les noirs, +le cousin disparu. La mère de Marceline meurt de la fièvre jaune. +«Après une traversée où sa vie et son honneur sont en péril», +l'orpheline revient en France. Elle cabotine où elle peut. À +vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle perd sa voix à la +suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse un comédien sans +talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. (J'ai reçu d'un +«vieux lecteur des _Débats_» ce renseignement: «L'acteur Valmore a +créé le rôle du geôlier dans _Marie Tudor_ en 1832 ou 1833; il disait +d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes de ce rôle; il +était très mauvais artiste.») Elle perd sa première fille, Junie. Elle +perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un ans; elle perd son +frère, ses soeurs, sa plus chère amie Caroline Branchu, sa fille +Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie atroce. Joignez à +cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la perpétuelle angoisse du +loyer, des billets à ordre, même du repas du lendemain; il lui arrive +de commencer le mois avec un franc dans son tiroir, et de n'avoir pas +de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une malheureuse, une +crucifiée... + +Or,--et ceci est magnifique,--sans doute elle se lamente, mais jamais +elle ne désespère,--et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on +puisse surprendre même un commencement de méchanceté ou de dureté, ou +seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure l'illumine. +L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est sublime, +renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les pessimistes +absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des hommes dont +la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui n'eurent +tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion congrue. Il +semble que l'excès et la continuité des souffrances (j'excepte +toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins favorables à +l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et de malheurs +espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral que de +n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que +possible pendant des années, on finit par être tranquille sur +l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères, +les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent +peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous +savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la +triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du +moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le +souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus +humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans +une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que +ne soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et je crois +aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand ils sont +devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte +d'insouciance bohème... + + + 25 mai 1896. + +Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le +séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en +donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours, +une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même +renseignement. Or, cette lettre était l'oeuvre d'un loustic. + +Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état +d'esprit de ce mystificateur imbécile. + +Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la +mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai +essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée, +d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon +avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de coeur, un +germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je +réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est +quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit +finalement apparaître dans une posture qui prête à rire. À la vérité, +je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les Sapeck, les +Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal pour un fort +petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme d'énergie inepte +ils ont dépensée, à quelle longue et patiente dissimulation ils se +sont astreints; et, mettant en balance l'énorme travail des +préparations et l'insignifiance du résultat, il me semblait que, dans +le fond, ces laborieux mystificateurs étaient peut-être les vrais +mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, de rendre autrui +ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le faire souffrir, +expliquait en quelque manière la peine que prenaient ces bizarres +spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs attentes, et leur +endurance de Peaux-Rouges. + +Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous +a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre +ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien +de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni +incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas +M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à +l'authenticité de ce billet?--Quelle a donc pu être la pensée du +subtil faussaire? + +Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon +toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire, +et sur un point qui n'importe à personne. Voilà qui est bien +singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure +curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et +une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs +ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun +degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un +mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre +mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la +mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être +plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies +(chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique +somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement +insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il +m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur. +Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très +humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple +imbécillité. + +Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si +c'est cela, qu'il soit heureux. + +Mais Marceline nous attend. + +Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers +tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de +cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais +il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà dites; et ce n'est +pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa déveine que +lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente en Dieu: et +elle était infiniment bonne. + +Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous +pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées +_peupliers_.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du +dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est +qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des +autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés. +Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres +qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de +visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son +châle étroit, vers quelque oeuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse à +un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une quête +pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle s'exalte +et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis au fort de +Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes brûlantes sur +le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. Elle en versera +d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, sur la mort +tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle année! Trente +mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la boue, le soir, et +_chantant_ la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que l'on peint +orageux et mauvais, est un peuple sublime! un peuple croyant! C'est +vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre madone, surmontant un +rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, froid, et haine dans +le coeur... et ils chantent comme des enfants _soumis_. C'est là le +miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte dans cette ville... +Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, contre de telles +infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis deux mois! Je n'ai +plus la force ni les moyens de consoler cette pauvreté qui augmente et +_fait frémir_, entends-tu? malgré leurs vertus sublimes, car il y en a +de sublimes dans ce peuple.» Et à Paris, en 1849: «Tous les genres +d'ouvriers sont bien à plaindre aussi! Qui aura jamais poussé l'amour +triste plus loin que moi pour eux? Personne, si ce n'est notre +adorable père et maman... Va! j'ai vu ceux de Lyon, je vois ceux de +Paris, et je pleure pour ceux du monde entier.» Humanitaire et +chrétienne, elle a des alliances, toutes féminines, d'idées, de +sentiments et de croyances,--alliances dont le secret semble perdu, et +qu'elle seule pouvait oser, et qui paraîtraient aujourd'hui +extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que dites-vous de cette phrase +sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber ainsi en _martyr_, sous +_l'atroce barbarie des rois_, c'est _aller au ciel_ d'un seul bond, et +ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous +faisait par moments envier _l'élite_ qui _montait à Dieu_»? N'est-ce +pas le propre esprit révolutionnaire des évangiles, candide, tout +formé d'amour et totalement dénué de «prudence» humaine? + +Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à +tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle +elle les voit et les entend.--À cause de sa profession première et de +celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu, +a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde +forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les +chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,--celle-ci, maîtresse +d'Auber,--et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la +réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de +toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une +imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de +leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à +Pauline, délaissée par le petit père Auber!... + +Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes +les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les +voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une +restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux. +Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus +incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique +de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les hommes qui +l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient été +bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être autrement: +comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette passionnée +tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un si grand +foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, cette sainte +échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et ses habitudes +de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque à son insu? +Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur et le génie +des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, la bonté émue +et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps qu'ils étaient +en sa présence. + +Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les +rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est +Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon +comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la +main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de +toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête, +tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce +matin.»--«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver +d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est Mme Récamier. Elle m'a +embrassée dix fois, mais du coeur. Elle est simple... tiens, comme la +bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante +ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le coeur. Elle m'a +entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me semble que +je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... Mars +m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu +n'as pas d'idée de Mars, elle y met du coeur et une volonté qui +récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée +dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a +prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez Mlle Mars, il a été +d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» Tout cela dans la +même lettre!--«... Nous sommes partis et revenus avec M. de Lamennais +qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te laisse à juger si l'on a +parlé progrès, religion, liberté, avenir humanitaire!... Il a toute la +grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu l'aimerais beaucoup, si pauvre, +si curé de campagne, avec ses gros bas bleus et ses pantalons trop +courts.»--«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, affectueux et serviable: +comme Charpentier n'est point venu encore, il s'est chargé d'y passer +aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa réponse pour l'argent... +Mme Récamier, que j'ai revue hier, et M. de Chateaubriand m'ont prise +en affection plus vive. Elle est entrée avec moi dans tout ton sort et +veut s'en occuper, ainsi que des enfants, plus tard. Elle m'a donné un +beau livre pour Inès et brûle de voir Line...»--«... J'ai vu M. Victor +Hugo, qui m'a reçue à coeur découvert... Il demeure attaché à l'idée +de te ramener à Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des +circonstances indiquées pour te servir...»--«M. Sainte-Beuve est venu +dîner tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»--«M. +Sainte-Beuve fait des voeux bien sincères pour ton retour et s'ingère +pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je lui dois +déjà trois cents francs de pension par Mme Salvandy. Jamais je n'ai +rien vu de si simplement bon.»--«M. Balzac est venu me voir il y a +quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus son +talent.»--«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée par +des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un +volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour +déménager.»--«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son +concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme +humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à +la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu +l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il +demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des +lunettes vertes.»--«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant +la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son +fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de +calme et de fleurs.»--«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi... +M. Favre est un homme très droit et très simple; son âme seule est +exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous de sa +raison.»--«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, dit-on, très +bon par le coeur; il s'amuse à faire du bien pour se désennuyer des +tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et lui...»--«Hier mardi, +M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te donner non l'émotion trop +vive, mais la consolation qui reste d'une telle entrevue. Il m'a donné +son premier volume de la _Révolution française_», etc., etc... Mon +Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, que les hommes sont bons!... +Si l'on vous livrait la correspondance intime de quelque femme de +lettres d'aujourd'hui (et je la suppose indulgente) adonnée à la +fréquentation des grands hommes, pensez-vous que nos contemporains +célèbres y fissent tous aussi bonne figure et aussi immaculée? +Honorons nos pères,--ou Marceline qui sut les voir ainsi. + +Et comme elle sait admirer!--Elle assiste, chez Mme Récamier, à une +lecture solennelle des _Mémoires_ de Chateaubriand. «Je n'ai rien +ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines. +J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand +s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec, +mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»--«Je +suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque +ligne de Mme de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance +d'admiration et toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais quelle +âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir aussi, +comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres coeurs +secs que nous sommes, vu Mme de Staël dans nos songes, et avons-nous +tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au Paradis?...) +Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous les voiles +qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; je suis +frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»--À propos du +retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le _Siècle_, 14 +décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est beau; +mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du monde +lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande comme le +rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute +l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»--«Je profite de ces +moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce +soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce +livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange, +que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les +merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que +j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.» +Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique. +Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: «Je garderai donc +cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon +coeur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il +ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui +chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands +missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là, +il faut tirer l'échelle,--l'échelle de Jacob. + +Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces +lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective. +Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme. +Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline +et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus +clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de +Marceline: _Credo_, par: _Je suis crédule_. Évidemment elle le +divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un +respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un +peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille +aînée de Mme Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la +peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut +point une personne négligeable[2]. + + [Note 2: Il resterait à définir la profonde et + l'originale piété de Marceline; puis à caractériser + sa poésie,--poésie d'ignorante géniale, poésie + admirablement passionnée et spontanée (parmi + quelque naïf fatras) essentiellement _musicale_, et + qui tantôt fait ressouvenir de Lamartine, tantôt + fait présager Verlaine. Mais j'ai dû interrompre + cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du + courant de sensibilité qu'il faudrait pour la + reprendre.] + + + 15 juin 1896. + +Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses +quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux +filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement +distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés +nerveuses,--mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et +souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut +mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille, +attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu +lui ouvrir un peu son coeur: + +«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où +prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par +larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, +mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences +forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit +apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère +qui m'a fait entrevoir un moment le _ciel_ d'une mère, le coeur de son +enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce +monde comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé suivant ses +vertus et ses fautes...» + +J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: _Un +projet de mariage de Sainte-Beuve_, publiés par la _Gazette +anecdotique_ du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous +dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être +précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le +regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la +toilette. «Mme Valmore avait la parole un peu traînante et larmoyante, +sa fille avait plus de décision et de netteté dans la repartie; elle +plaisait au premier abord.» + +En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra +comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé +rue de Chaillot. La directrice, Mme Lagut, personne de grand mérite, +avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était +reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces +réunions. L'auteur de _Joseph Delorme_ et des _Consolations_, l'ami de +la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire +dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au +fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son +âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au +whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des +petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait assez +souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine. + +Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne +tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833, +Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que +celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la +trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions +quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le +comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel +dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par +quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me +traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux +album qu'elle me permettait de lire...» + +Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des _Mémoires_, était le contraire +d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par +son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La +littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des +«extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse +de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à +l'excellente Mme Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet +qu'il avait formé de demander sa main. Mme Valmore et Ondine, +pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans +doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, le +premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve +t'attend sur tes gages donnés.» + +Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il +eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni +l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête, +ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu +dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il +eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa +un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura +jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée +qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le +mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à +l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir +et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques +_virginales_, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé +d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait +commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui +l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce +respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de +transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant +plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,--et c'était +le cas de Sainte-Beuve,--aux rencontres grossières. On peut, quand on +a à la fois l'âme délicate et les moeurs cyniques, estimer répugnant +de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a accoutumé +de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, dis-je, +rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: je +parle très sérieusement. + +Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout +ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté +d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus +tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont +elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette +gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait +tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je +suis tenté de croire,--car le même sentiment s'y retrouve, et presque +les mêmes expressions,--que l'admirable pièce des _Consolations_: + + Toujours je la connus pensive et sérieuse... + +fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine +Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et +je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.) + +Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être, +une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En +1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie +de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de farouche, elle +écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en villégiature, à son +frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons ensemble, cher +frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous voir, pour +nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. Je n'ose +pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais retrouver là +l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on se plaint par +_genre_, mais sans amertume; on dort, on mange, on n'entend point de +sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on déjeuner?» On se promène _à +âne_ et on rentre bien vite pour demander: «Va-t-on dîner?» Il y a des +fleurs, des herbes, des senteurs de vie qui vous inondent malgré +vous-même; il y a une atmosphère d'insouciance qui vous berce et vous +rend tout facile, même la souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta +part de tant de biens! Tu nous aiderais à traduire Horace dans un +style élégant et philosophique comme celui-ci: + + Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule; + Ne perdons pas de temps à nous laver les mains: + Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule, + Car nous le mangerons demain. + +«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une +licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous +devenons de véritables Angevins: _molles_, comme dit César (ou un +autre).» + +Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons latines +de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce +badinage presque savant, la jeune Mme Langlais se revoyait dans le +pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de +Joseph Delorme, sur un volume d'Horace. + +Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être +consultée sur la toilette de la mariée,--peut-être sur la mariée +elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit +vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande +intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...» + +Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de +la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni +d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et +les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les +désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la +fois adorables--et excessifs--à cette élève de Sainte-Beuve. Elle +l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer» +toujours avec elle. Je m'explique par là que Mme Valmore ait cru +qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait +simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se +souvenant plus que du grand coeur de sa mère, Ondine osait se livrer +davantage, ainsi que nous l'avons vu. + +Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus fantasque, Inès +avait de longs silences, suivis d'une agitation fébrile, inquiétante, +que la mère attribuait à une croissance difficile. La maladie se +déclara, étrange comme sa nature, faisant naître chez elle une +jalousie folle contre sa soeur, lui enlevant la voix: «La voix d'Inès +était d'une douceur pénétrante et, comme celle de sa mère, _faisait +pleurer_. S'éteignant de plus en plus par le progrès de la maladie, +cette voix déchirait le coeur de la mère lorsque l'enfant faisait de +vains efforts pour moduler certains airs flottant dans sa mémoire: ils +ne sortaient plus qu'étouffés de cette gorge brûlante et sèche. Celle +qui la veillait, en l'écoutant, pleurait dans la chambre d'à côté. _La +Voix perdue_ est un des souvenirs de ces veilles poignantes.» +(_OEuvres_ de Marceline Desbordes-Valmore, III, p. 251.) + + + + +«L'AMOUR» SELON MICHELET. + + +Michelet a écrit _l'Amour_ en 1858, parce que la France «était +malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des +mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas, +après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le +livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs +excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des +grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et +que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu. + + +_L'Amour_ de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un +accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec +_l'Amour_ de Stendhal ou _la Physiologie du Mariage_ de Balzac. + +Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont +tenu principalement à montrer qu'ils n'étaient pas dupes de la femme +et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils étaient +capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils n'étaient +pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont pessimistes, +libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité féminine +pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à l'étendue +de leur enquête personnelle. + +Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,--ou de +l'amour-libertinage,--quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un +amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour +des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie +passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand +amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au +suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, +une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout +pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que +vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une +proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour +elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous +la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est +presque le tout. + +Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des +choses profondément différentes ou même contraires. Désirer la +possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables secousses +nerveuses... quoi de commun entre cela--et aimer? L'amour de Michelet +est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, dans tout +son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens. + +Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se +donner avec son coeur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut +faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre coeur, dont un +corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et le +signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de +vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se +dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme +les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que +d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne +veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin, +et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les +passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des +sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, +quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne +sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa +capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout +désir fut une idée... Les renouvellements du désir sont inépuisables +par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, l'art de voir et +de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin l'optique de l'amour.» + +L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le +livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une oeuvre +d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des arguments +complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de l'amour et +c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un traité +d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de perfectionnement +moral par l'amour. + + +Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale +et la plus féconde du livre de Michelet: «_L'Amour n'est pas une +crise_, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de +passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.» +Autrement dit, un amour, c'est une vie. + +Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un +jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il +les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit +année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents, +l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement: +«création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par le +mari); initiation et communion; incarnation de l'amour (dans +l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de l'amour.» + +Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des +points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son +livre _l'Amour_, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet +idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies +par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique +des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un +«idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité +le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner +un peu en détail. + + * * * * * + +Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la +question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou +plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il +ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme, +vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La +physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La +fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte +générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets +multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.» +Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les enfants du second +mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une femme +met en elle sa marque pour toujours.--Mais, au surplus, l'avancement +moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de la vie et +l'oeuvre de l'amour, il est clair que la meilleure condition de cet +avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être l'oeuvre d'un seul +amour et qui dure autant que la vie même.--Bien différent de nos plus +récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de complaisance pour le +libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette espèce «de divorce dans +le mariage qui est, dit-il, l'état d'aujourd'hui (1858).» Les +mauvaises moeurs ne lui inspirent aucune curiosité spéculative. Il +parle avec horreur et naïveté de la courtisane. «Il n'y a plus de +filles de joie: il y a des filles de marbre et des filles de +tristesse.» + + +De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore +la femme. + +Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau +lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de +menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une +incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle +paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite +moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le +goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez rien!...» Et c'est +pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est dépourvu +d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô Reine!... Il +croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de Valet de +chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand Domestique, +grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si Votre +Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand la +femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son +bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les +lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète, +l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble +page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il +est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir +ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son +empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de +frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les +plus niaises. Mais elle est profonde et continue. + +Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi +différente que possible de l'homme. + +Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation +que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps. +Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du +muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait +que l'abus des sports communique aux mouvements de cette vierge +quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien d'enveloppé ni +d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses gestes, de ceux +des garçons.--Ne vous y trompez pas, la jeune fille que Michelet met +dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la jeune fille timide, +rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, inachevée; oui, +l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!--Car il la faut ainsi, molle +et incertaine, pas encore formée de corps ni d'esprit, pour que +l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, la créant, il soit à +son tour renouvelé et achevé par elle. + +Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse, +comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une +blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême +sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme; +au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son +sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle +ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un +langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais +surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet +autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme +soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de +ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de +Bouchardat, que, contrairement au préjugé de l'Église et du moyen +âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme +harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il +explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort. +Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez +malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes +avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux +déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur +vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas +seulement une malade, mais une blessée. Elle subit _incessamment_ +l'éternelle blessure d'amour.» + +Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle +fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle +travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit +royaume.--Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le +cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser +lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le +savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine +vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable, +l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que +«la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la +vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et +par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la +chevalerie, et difficilement le droit; enfin qu'elle est toujours +plus haut ou plus bas que la justice. + +Mais il l'adore. + +Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle +paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la +blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au +contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.» + + +Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance +d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il +reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que +l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences, +que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins +responsable que l'homme. Dans le chapitre: _La Mouche et l'Araignée_, +cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer +que deux cas: si elle tombe,--c'est qu'une perfide amie avait résolu +de la faire tomber, la pauvre petite;--ou c'est que, de très bonne +foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari... +Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale. +Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième +exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les +neuf autres à une contrainte extérieure. + +Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait +les innombrables absolutions maritales qui font, depuis quelques +années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va aussi loin +que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait bénéficier +jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne s'en vante +pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous fier à +elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait vous +interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité magnifique +et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une faiblesse même, +vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien plus que le +cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.» + +Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses, +notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: _Une rose +pour directeur_). Il faut dire que, dans les cas supposés par +Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela +lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer, +c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un +jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses +inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!... +soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que +d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc... + +Dans le roman de Mme de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme +une confidence pareille, suivie des mêmes supplications: +«Conduisez-moi; ayez pitié de moi et aimez-moi encore si vous +pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout simplement. +Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de la jeune +pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, et il ne +sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à rien, il +gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et quand même +elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre jeunesse. +Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle est vôtre, +quoi qu'elle ait fait.» + + +Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: _la Mouche_, +_Tentation_, _Médication_, me paraîtraient accablants de bonté, de +pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent +par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité. +Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on +soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade, +infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et +contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel Mme de La +Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon coeur, Molière +n'hésiterait point: + + Oui, je tiens que jamais de semblables propos + On ne doit d'un mari traverser le repos. + +Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. Mais Michelet, +comme j'ai dit, est un naturiste mystique. + +Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de +l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature +mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par +à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait +point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au +mal,--vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que +la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui +aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que +l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du +ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous +naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous +la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre coeur.» C'est +presque la formule: _In ea movemur et sumus_. + + +Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches +d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet +est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et +d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas +étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un +temps meilleur, remplira tous les coeurs de religion. Il faut se +mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais pas +l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une +mère le remerciera.» + +Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu +vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'_Abbesse +de Jouarre_. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui +le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je +puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une +volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère +religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la +grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne +qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure. +Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un +sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales +sans le savoir: une grande répugnance à faire _de la même femme_ un +objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse, +adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez +ces renchéris, le coeur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs +scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la +débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils +aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils +possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect +de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci +qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait odieux. +Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond chrétien pour +sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé de dégoût en +songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des plus viles +sécrétions. + + +Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités. +Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce +qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de +honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue +avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre +avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de +collaborer à une oeuvre divine. + +Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met +trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est +nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de +considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle +est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même +d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le +devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce +que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines. +L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de +saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est +ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus en quoi l'un des +résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de la race, +le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une phraséologie +propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu presque tous la +manie de fourrer partout le sentiment religieux. + + * * * * * + +En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des voeux de nos +féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement +voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre +égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son +âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes +devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et +professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou +comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de +filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses. + +Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération +des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et +d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme +que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le +livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y +joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première +jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient vraiment son +associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne «religieusement» +l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; elle lui affine +et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source inépuisable de +rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples accommodations +de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et comment la femme +n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais aussi, selon les +temps, une fille, une soeur, une mère. + +Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la +vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le +grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire: +«Le coquin!» + +Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le +développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien +joli: + +«... Le visage vieillit bien avant le corps.--L'ampleur des formes est +favorable à l'expression de la bonté.--Une génération qui n'aimerait +que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des +dames resterait grossière.--Une femme qui aime et qui est bonne peut, +à tout âge, donner le bonheur, _douer_ le jeune homme.» + +Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette +dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du +chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le +naturisme de Molière. + +L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux âmes +s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour mène +à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'_Imitation_, tend +toujours en haut.»--C'est quand tous deux se rencontrent dans une idée +de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement le +même _coeur_», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange absolu +de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait remarquer, +que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en douces +larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au jeune +âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense les +vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance +engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du +dernier siècle et, particulièrement, de Diderot. + +Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus +émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt +par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme +survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.» + +Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle +du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par +crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le +ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira, +par exemple: «Chaque fois que la femme consent au désir de l'homme, +elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La vie est +plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est pas +toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni si +innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une +«réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui +convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se +faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait +pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres. + +Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil, +d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux +gens d'aujourd'hui,--et de tous les temps,--que la vérité, c'est de se +marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il +est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature +en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure, +l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs. +La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du +foyer.» + +Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous +reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce, +l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui +impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces +préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges, +affectent la forme la plus maladive, la plus nerveuse, la plus +haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont l'accent +d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres orphiques. La +sensibilité et l'optimisme du XVIIIe siècle, dont Michelet fut le plus +fidèle continuateur, y vaticinent avec une romantique frénésie. Les +«harmonies de la nature» y sont expliquées et célébrées en phrases +sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un Bernardin de +Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant. + + + + +VICTOR DURUY. + + M. Jules LEMAÎTRE, ayant été élu par l'Académie française à + la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre + séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant: + + +Messieurs, + +En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez +fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais +un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la +rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me +seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à +remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de l'oeuvre +de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras que d'égaler +mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une oeuvre si +évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un éloge tout à +fait rare, même ici. + +La certitude et l'activité; des croyances morales simples et fortes, +héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le +christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la +générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des +actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances +et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus +solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes +communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la +vie privée et l'oeuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de la +médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune et +au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au +recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement +harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle +impression de force, de suite et de sécurité dans son développement +qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,--côté des +Romains. + +J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me +deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux +parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M. +Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son +ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et +de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor +Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à +la manufacture des Gobelins depuis sept générations. L'enfant +respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur dans +l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, «fidélité +aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté des +gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une France +libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait une +sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de +Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui, +naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette +époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces +Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la +Restauration, retrouvaient les propos de la _Satire Ménippée_; et, le +samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour +chanter les premières chansons de Béranger. + +Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la +Révolution française--en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se +contraindre pour être «avec son temps»,--la vie de Victor Duruy, +exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux, +et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à +quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains +des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé. + +Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école +communale de la rue du Pot-de-Fer. En même temps il suit un cours de +dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des apprentis. Mais, +le voyant souvent le nez dans un livre, un des habitués du samedi dit +au père qu'il le fallait pousser. L'enfant entre donc en 1824, avec +une demi-bourse, dans une grande institution du quartier, qui devint +plus tard le collège Rollin. Il y reste six ans. Au début, il était un +des derniers; à la fin, il obtient le prix d'excellence. M. Duruy +disait volontiers de lui-même: «Je suis un boeuf de labour.» Dès +l'enfance, il commença de tracer son sillon, qui fut droit et profond, +et fertile en moissons dont s'enrichirent les greniers publics. + +Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des +«trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à +la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège +et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la +compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût +bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à +remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le +jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses +compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat! +Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il +ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui. + +Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en septembre 1833, +premier au concours de l'agrégation d'histoire. C'était, vous le +voyez, sa destinée, d'avoir des commencements modestes et des +réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de sa vie pût être +tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, après un +trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège Henri +IV, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. L'un +était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence +ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos +historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français +entre nos princes. + +Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal +sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut +des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant +plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans +gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par +son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre; +profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,--je +cite ses expressions,--que «l'esprit de l'enfant est un livre où le +maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.» + +Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français +apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui +firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux +premiers volumes de sa grande _Histoire des Romains_ paraissaient en +1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de Salvandy. En +1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. Puis, M. de +Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. Duruy accepta la +proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, faisant belle besogne, +son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se voyait déjà enfermé dans +un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles pour y apprendre la +langue et les moeurs des vaincus, et les aimant, et par là les +civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il rêvait était +un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et même à +cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne époque +pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. Cousin +et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces deux +hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons le +plus en lui. + +Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est +pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui +valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât, +d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne +laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que +c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de +l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant, +dans un de ses manuels, avoué cette préférence, une note officielle +la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, de longs +ennuis pour un court passage de son _Abrégé de l'Histoire de France_, +relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, soutenant +ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa +pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre: +«Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M. +Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à +fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de +mémoire, se souvint d'avoir entendue. + +Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux +yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des +meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le +professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales, +c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et +aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou +qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et +calculée d'un prince selon Machiavel--ou l'illusion d'un mystique, +comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui +trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en +toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute +suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à +OEdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre nom». +Notez que, si la morale double est, en effet, dans la plupart des cas, +l'invention commode et l'expression du scepticisme, elle se peut +parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se soucie de +certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au point de +conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il est à +remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur +Napoléon III ait soutenu contre lui la théorie des «hommes +providentiels», exposée dans la préface de la _Vie de César_. +Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M. +Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne +se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il +expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité. +«On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut +mieux ne pas les rappeler.» + +L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait--ou n'en songeait +pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a +vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre +aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait +été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait +beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune +à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à +demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des +nationalités, l'établissement d'une démocratie un peu socialiste et +pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique de la +Révolution française: grands desseins dont les moyens d'exécution se +précisaient mal dans son imagination de doux fataliste qui, ébloui par +un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et dont il se +croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son étoile. Il +fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une partie de +leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou que rarement +il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de rêve--qui, vers +la fin, s'ensanglanta. + +M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une +seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à +l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent +également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur +aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il +était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette +franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je +cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la +générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui +étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité». +Enfin--et je suis tenté de dire surtout,--l'auteur de la _Vie de +César_ aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période +impériale, bienfaisante du moins pendant un siècle, sous Auguste, +puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de Napoléon +Ier, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. C'est en +lisant le second volume de l'_Histoire des Romains_, où déjà Caïus +Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, qu'il lui +prit envie de connaître M. Victor Duruy. + +Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne +dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique. +Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée. +En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant +des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du +peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait +jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient +succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti +fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait +lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive +la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement +indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre +républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le +10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui +suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté _non_. Il +expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait +fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait honneur à +tous deux. + +En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École +normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862, +inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École +polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite +reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son +avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive. + +Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une +dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction +publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça +ira bien.» Et ça alla très bien. + +Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit, +très franchement, l'oeuvre ébauchée par la Convention nationale. Il +était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité, +un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de +prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue +pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus +beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante, +par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon +générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où +elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement +public. Il se dit que l'égalité des droits, récemment achevée par le +suffrage universel, comportant pour tous plus de devoirs, réclamait +aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore que l'accession +possible de tous au pouvoir avait pour naturel corollaire l'accession +possible de tous à la science, et à tous les degrés de la science. Il +considéra que, la Révolution étant rationaliste dans son essence, +l'encouragement et la propagation de la science devaient être un des +principaux soucis d'une société issue de la Révolution. Et, d'autre +part, historien averti par l'étude des réalités, il comprit que +l'enseignement doit être quelque chose de souple et de varié dans ses +formes et qui s'applique aux catégories les plus diverses d'aptitudes, +de besoins ou de conditions. Et il comprit aussi que l'enseignement +supérieur, plus qu'à tout autre régime, importe au démocratique, +lequel est plus visiblement fondé sur la raison; que d'ailleurs tous +les ordres d'enseignement se tiennent secrètement et influent les uns +sur les autres, soit que l'ordre supérieur fasse descendre dans les +autres son esprit et leur fournisse leurs méthodes, soit qu'il se +recrute continuellement et se renouvelle en eux, par la facilité +offerte à tous ceux que ces méthodes ont éveillés de s'élever à un +degré plus haut de la connaissance. Organiser l'enseignement, ce fut +donc pour M. Duruy organiser à la fois tous les enseignements. + +Quelques semaines après son entrée au ministère, il exposait son plan +à l'empereur dans une lettre confidentielle. + +«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie, +et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi. +Les hommes qui ne voulaient pas de l'_adjonction des capacités_ +peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles +primaires.»--Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de +l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage +universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société +un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit +la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité +absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes, +les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études +dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder +l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions +industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de +campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora +notablement les traitements des instituteurs et des institutrices... +Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer, +Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des oeuvres de +M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse +des nomenclatures. + +Dans la même lettre, au sujet des treize millions de citoyens occupés +par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: «L'enseignement +qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement technique ni +étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers le métier. +L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de procédés +traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à épurer le +goût de nos futurs industriels».--Et c'est pourquoi il transforma les +collèges classiques des petites villes en «collèges spéciaux», et +surtout il constitua cet «enseignement moderne», si évidemment +nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, espérons-le, à +trouver la forme convenable. + +Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs +qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à +marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la +plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au +milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»--Et c'est pourquoi il +supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui +sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus +haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées +l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la +classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de +passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement +supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit beaucoup +en créant l'_École pratique des hautes études_, si féconde et si vite +illustre. + +Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes +sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons +donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos +embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation +aux mains de gens...»[3] enfin, de gens qui n'avaient pas toute la +confiance de M. Duruy.--Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme +ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les +dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de +ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes, +ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées. + + [Note 3: La citation complète est: «... de gens qui + ne sont ni de leur temps ni de leur pays».] + +Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement +poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a +commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode +et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits +scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a +tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens, +qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de +collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, était +son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres, leur +était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le désavouait +pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il mieux. Les +réformes du ministère Duruy furent véritablement l'oeuvre personnelle +de M. Victor Duruy. + +Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la +souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée +dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des +fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout +l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le +droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre +temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la +maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des +plus grands ministères de ce siècle. + +Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les +dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la +plus grande partie des évêques et du clergé. + +M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très +scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans +ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il +ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on +apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte. +Chaque année, il se faisait un devoir d'accompagner, dans les lycées +où ce prélat donnait la confirmation, Mgr Darboy, qui était, +d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très peu +agressive. + +Mais il a été dit aux prêtres: «_Ite et docete_.» L'Église ne peut +renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier +sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne +saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire +aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très +haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de +la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui +concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de +quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes +filles», disait l'un d'eux. + +Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans +une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de +ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre +quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je +veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous +pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de +l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas +contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne, +fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de remarquer que des +prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières années, +regretté M. Victor Duruy. + +Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis +pensé de son oeuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en +pourrait dire.--Il dirait que le grand ministre dut être surpris de +quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que +l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage +universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement +des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui, +infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des +déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les +vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en +même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les +appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et +des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui +devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et +que, si l'oeuvre de M. Duruy fut une oeuvre de grande volonté et de +grand courage, elle fut donc aussi une oeuvre d'étrange illusion. + +Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et +j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand +on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a toujours +soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue remédier. Puis +il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du temps pour être +consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué par ses travaux +historiques aux lenteurs des transformations sociales, M. Duruy nous +eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas dans son esprit +que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si l'univers a un +but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu de l'homme et de +se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les métaphysiciens nous +disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est pensé par nous. +«Science sans conscience est la ruine de l'âme». Certes, M. Duruy en +était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la science, à +l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui saurait +tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, de la +haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en +impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis, +connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il +connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec +celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement +que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la +science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut, +incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est +incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient +déjà avant elle le coeur des hommes. D'un autre côté, une morale +rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des terreurs +et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le sentiment de +l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme de l'espèce +qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y élargit en +charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la vertu +simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut que +très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut du +temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes un +caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui eût +été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement de +quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme ou +une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est +excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,--à +moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la +corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de +longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un +peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien +alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela +aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement. + +J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime et l'amitié de +l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put tenter de si +vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait d'autant plus +faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre ses mains. Lors +donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. Duruy se trouva +plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en sorte que le +souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du serviteur trop +hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son absolutisme. + +Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy +retourna à son _Histoire des Romains_. Il changeait ainsi de besogne, +mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France. +Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien +projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de +Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de +celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un +demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec +l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie +scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes. +Devenu professeur, je me mis à l'oeuvre; mais, en sondant notre vieux +sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien connaître +je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce avait +exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il fallait +donc reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce qui ne devait +être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma vie. Les deux +préfaces sont devenues deux ouvrages.» + +Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse, +d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en +ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint +constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par +endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par +le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé +général de l'_Histoire des Romains_, morceau d'une gravité, d'une +majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée +et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir +confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé, +ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne +peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de +l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des +leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le +châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours +celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des +générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée +ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des +récompenses». + +C'est autant peut-être par ce souci moral que par amour de la vérité +vraie qu'il évite de faire trop large la part des personnages +historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes paroles: +«... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le mieux à +la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils +reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la +responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent +commode de s'en affranchir.» + +Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui +fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime, +le devoir de la faire belle--ou de l'empêcher d'être trop hideuse. +Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure, +la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié +les innombrables scènes. Le «résumé général» de _l'Histoire des +Romains_ et celui de _l'Histoire des Grecs_ ressemblent à l'examen de +conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses +à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant +que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par +quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le +dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit +la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares, +l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les +institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage +de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de +l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de +l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne, +c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement +chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion +morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.--Et toutefois +le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce +qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête +romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites +de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle +aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ +méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours +l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à +travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin, +pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent +d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous +venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome, +initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé +de la civilisation, l'aïeule même de la France. + +1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En +1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en +1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation +sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer la guerre, +à toute occurrence.--Pendant que son fils Albert, âme héroïque de +l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les turcos pour être +des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante ans, réclamait une +place dans la garde nationale. + +Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de +désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément +des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son +_Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit +humain_,--ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor +Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi, +admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est +ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément +sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien +préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le +grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite... +L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en +petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait +alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long +effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du +patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince, +le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions», +pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions, +la charité dans la société, et donner au droit la souveraineté du +monde». Et, constatant que la France marchait en avant des autres +peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il nous +faudra y traîner nos ennemis même». + +Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au coeur du +patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort +d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose +à peine compter pour des joies le succès européen de l'_Histoire des +Romains_, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa +vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure +des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien +et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver +l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de +l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre, +sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières +dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au +temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la +magnanimité se perpétue. + +Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect +universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,--sans +qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect, +jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le +respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, soit dans son +modeste appartement de Paris, soit à Villeneuve-Saint-Georges, où sa +médiocrité de fortune lui avait pourtant permis d'acquérir la maison +et le jardin du sage, l'aimaient pour sa bonté, sa douceur, la +simplicité de ses moeurs et l'on peut bien ajouter,--car la chose +était exquise chez un vieillard, et l'on sait ici le vrai sens des +mots,--pour sa naïveté: disposition d'esprit franche et fière, qui +n'excluait ni la connaissance des hommes ni la finesse, mais seulement +les défiances et les moqueries stériles et le pessimisme d'amateur. +_Candor ingenuus_, comme disaient ses chers Romains. + +De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes +inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la +négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une +vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que, +depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car +ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y +croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient +donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme +excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix +de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la +décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter +honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui +profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie honorablement. +Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées entrevues par +la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il croyait en +Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par delà la mort, +à une signification morale du monde et, malgré sa marche un peu +déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la domination +sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la famille, à la +patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est assez éprouvée +pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous tromper trop +grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies ne soient +plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait que les +vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de tout +l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il servit +si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus confiant. +Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible espérance au +coeur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un grand ministre +et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un de ces hommes +qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus claires et +augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de vivre. + + + + +LES SNOBS. + + +Le mot de _snob_ est très employé depuis quelques années,--et par les +snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec +votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de +l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la _Foire aux +vanités_. + +Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et +documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la +psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie +symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme +russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs +de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais; +les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de +l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice +des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du +socialisme, et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de +l'aristocratie,--lesquels sont souvent les mêmes que les snobs +littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre eux et +se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du snobisme +en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera pour en +faire la satire ou l'apologie. + +Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une +docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le +snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la +littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est +aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de +s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas +plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses +contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.» +C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à +l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de +Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air +suffisant. + +Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits +médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce +qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout +cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est +récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de +tous les temps. + +Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les snobs du précieux. +Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les aïeules +authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs du +théâtre de l'OEuvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, +le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon fait +cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille: elle +la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en vers +invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme littéraire +des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme mondain et +de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est du même +esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou sa +petite oie. Bref, elles sont complètes. + +Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la _Critique de l'École +des Femmes_: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé +d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui +ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier +cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le +même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf +gilet rouge de 1830. + +Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur +d'_Andromaque_ et de _Bajazet_, il y eut, n'en doutez point, les snobs +de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la +philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de +l'amour de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin de +Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme +charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si +je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux +du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières +années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme, +parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long +de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue. + +Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais +parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se +trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les +raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans +ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui +affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des +modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils +s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur +concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir +longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi +durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce +qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue +conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure, +ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité +sociale. Il faut, à cause de cela, les traiter doucement et, sinon +les honorer, du moins les absoudre. + +Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que +quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et +par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première +moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et +naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement +sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution +romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction +idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient +point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les +esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce +soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de +nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on +appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles +et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire. + +Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été +dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de +reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente +comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand; +tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans _Gil +Blas_; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la +Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; tout le théâtre +dans l'_Orestie_, et tout le roman dans l'_Odyssée_. Ils disent à +chaque invention prétendue: + +«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent +parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque +tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires +agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire +du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des +évolutions de la littérature et de l'art. + +Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres +esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la +docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en +effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la +soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la +routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de +pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un +et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne +s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la +crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent +sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en +deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude, +diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être. + +Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère +avec soi-même et de juger vraiment par soi. On découvre que +quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées; +que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont +pas toujours les oeuvres reconnues et consacrées, mais tel livre moins +célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus avant... +Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! Il n'y +aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, si la +multitude n'en croyait quelques-uns sur parole. + +Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous +voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils +l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique +une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque, +d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses +admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui +appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant +d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à +s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à +l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des +jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant +plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des +morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de +ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses +jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains +moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres n'y +voient pas, et pourrait dire comme Philaminte: + + Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, + Mais j'entends là-dessous un million de mots. + +Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs +inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le +snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de +l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même +marcher. + +Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est, +et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de +gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du +snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme +l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai +parlé des snobs avec aménité. + + + + +FIGURINES. + +(_Deuxième Série_) + +HORACE. + + +Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance +de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens +sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après +avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace +en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant... + +Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus +connues: + +«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un +de tes ongles ou de noircir une de tes dents, + +«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et +plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir. + +«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres +de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux. + +«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, en +aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté. + +«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux +esclaves,--sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage +de déserter ton seuil impie. + +«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent +pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne +détourne leurs maris.» + +(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes +saphiques en est forcément absente.) + +Écoutez encore ceci: + +«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez +le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux +Janus. Tu as du coeur, des moeurs, de l'éloquence, de la probité. Par +malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être chevalier: +tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs rondes: «Tu +seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, n'avoir +jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton inexpugnable +citadelle.» + +Et ceci encore: + +«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes +d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un +pupille. Il vit de fèves et de pain bis... Le poète façonne la bouche +tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille contre les +propos grossiers; il forme leur coeur par de belles maximes; il leur +enseigne l'humanité et la douceur... Il console le pauvre et celui qui +souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens et aux jeunes filles +de belles prières.» + +Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces +passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien +malgré moi, la beauté solide? + +La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons +bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise, +accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies +provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt +pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le +genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne +vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir. + +Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice +chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques, +le plus purement artiste des poètes latins. Ses _Odes_ sont, à la +vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une +extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose +de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers des +_Satires_ et des _Épîtres_ ne ressemblent guère davantage à ceux d'un +Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient plutôt, par la liberté et +l'ingénieuse dislocation du rythme, les fantaisies prosodiques de +_Mardoche_ ou d'_Albertus_: je parle sérieusement. Joignez qu'Horace +a, le premier, introduit dans la poésie latine les plus belles +variétés de strophes grecques, sans compter certaines combinaisons de +vers qui lui sont, je crois, personnelles. En sorte qu'il fait songer +à Ronsard infiniment plus qu'à Boileau. + +Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la +tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace. +Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des +révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute +comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et +les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre, +d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à +raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. _O +imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba +magistri_, sont des mots essentiellement horatiens. + +Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un +chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le +véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de +pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement la +philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, finalement, +d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes bien situées, +l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les systèmes, ont +toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On trouve dans Horace +les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie retirée et +retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au seul bien +moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté propre.--Soldat de +Brutus, il accepta le principat d'Auguste par raison, par +considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, moins +complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux +défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre +Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle +ami,--et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la +Sainte-Beuve. + +Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas +moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou +pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à +le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le +traduisent encore en vers, sans y rien comprendre... + + + + +ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR. + + +Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus +fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres. +L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu +léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs oeuvres +tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en +eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et +dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes, +le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être +dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de +Vigny, comme vous le verrez par les _Lettres_ que vient de publier la +_Revue des Deux Mondes_. + +Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les +poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les +satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer, +pour les idées les plus profondes et les plus tristes, les plus beaux +symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de telle sorte la +pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez lui, tout +imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est suggestive de +rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au delà de ce +qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et délicieusement, y +parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents à mourir... Et +c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, plus libre +seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que +poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte. + +Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un +héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite +parente. + + * * * * * + +«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le +fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait +pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable +que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce +qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur +demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient _Moïse_, _la Colère de +Samson_, _le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger_, et attestent +à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et +l'efficacité merveilleuse de son orgueil. + +Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est mauvais; +l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est serait une +infamie si Dieu existait; la nature est insensible et cruelle; toute +supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui en sont +affligés... _Donc_ il faut se taire, se résigner, demander à la nature +non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la vie--de très +haut--sans jamais se plaindre pour son compte. + +Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement +par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique, +n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire). + +Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette +négation et dans son coeur ce désespoir,--et croyant, dans le fond, à +moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un +Renan,--Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude +attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très +bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à +la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu +répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa +caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce +pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment +des leurs. + +Les lettres à la petite cousine nous apprennent quelque chose de +plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi sublime. «La +plus forte protestation contre le monde injuste et contre Dieu absent, +c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de m'estimer le plus. +Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi raisonnait-il. Cela, sans +l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce sentiment irréductible du +devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se rebâtir après coup toute +une métaphysique encourageante. Il ne daigne; il est désolé à fond. +Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir solitairement de son +propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la magnifique +fructification de cet orgueil. + +C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très +aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et +c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans +sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le +succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et, +par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable +vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un +Flaubert ou d'un Leconte de Lisle. + +Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait +l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que +Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme +une prostitution. Et pourtant il les traite l'un et l'autre sans +dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet +l'indulgence.--Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en +parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais +jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition +native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où +le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un +long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère +une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées +et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais +dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la +fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres, +sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans _la Mort du Loup_, +et par le même sentiment. + +Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai +pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de _Moïse_, mais il +lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût +été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade +patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et +qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié +l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui +rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais, +s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute +absence. Il fit _tout_ son devoir,--précisément parce que c'était +très difficile. + +Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite +cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la +tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la +pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il +sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres +trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle +ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de +la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime +un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la +_Maison du Berger_: pour se reposer de la contemplation des choses +insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus +séduisante d'être fugitive,--et souffrante aussi, quoique frivole... + +Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien +inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort, +il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre, +c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme +et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais +me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée. +Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous +en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre +davantage et que la mort approche, il se détache de la jolie +«apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne +plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque +jour vos _trente_ visites _nécessaires_, _indispensables_, +supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux +devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière +vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du +Loup». + +Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une +tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac... +«Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de +martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et +je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me +condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des +cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les +médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme +Mme de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le voir, +et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements exagérés de +tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des miracles, et +de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», le comte de +Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux de tous les +rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité farouche. + +Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière ligne de sa +dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire et +de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». C'est-à-dire:--Croyez +en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui j'ai pu souvent agir +comme si j'avais été un saint, et vivre héroïquement dans l'état de +désespoir. + + + + +J.-K. HUYSMANS. + + +Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le +dernier livre de M. Huysmans, _En route_, nous fait concevoir une +aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en +mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût. + +J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de +littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se +distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille, +simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en +souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes +sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est +radicalement anti-chrétienne. + +Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts +qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude +flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-coeur. Les +sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée avec un si sombre +parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si méprisante, si +inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis demandé jadis si +cette vision n'était point un jeu d'art maladif et que j'ai suspecté +la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien aujourd'hui que je +me trompais. + +Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y +avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence: +celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la +chair et de ses oeuvres et, au fond, une complaisance pour cette +laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une +sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non +repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont +il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un +jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec +honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le +fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens, +et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une +forme détournée de l'impureté. + +D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire +sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il +poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier +degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure blasphématoire. +M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la curiosité inassouvie +de l'imagination (_Là-Bas_). En réalité, il était déjà «en route» vers +Dieu. + +Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien +simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe, +puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut +engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est +moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut +être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de +Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses. + +L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et +d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces +étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite +qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des +carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens +excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient, +physiquement, un bain de paix. + +Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de +celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne +concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent +de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du +catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, c'est le monde +considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est la foi +au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe et +personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des +mérites. + +Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la +confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et +la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la +sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire +et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans +l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la +peinture de la vie immonde. + +Le haut-le-coeur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on a +cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a +commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge, +un converti par les sens.--Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment +singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment +de sa curiosité de sentir. + +Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a +vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique +insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps +avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies, +amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait +s'évanouir d'épouvante. Le lendemain, la plupart retournaient à leur +vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte Thaïs ou sainte +Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont mystérieuses...» + + + + +HENRI LAVEDAN. + + +La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où +vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La _Haute_ et le _Nouveau Jeu_, +_Leur Coeur_ et _Nocturnes_, le _Prince d'Aurec_ et _Viveurs_, c'est +la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite +par un esprit aigu,--mais en même temps _jugée_, le plus souvent sans +le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue +de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la +vieille France, simplement. + +Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui +ce qui, tout de suite, apparaît. + +L'oeil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain +excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet +(_Inconsolables_, _Sire_). C'est de ces savants exercices qu'il a +passé à la peinture des moeurs mondaines. Venu immédiatement après +Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a +poussé et développé le dialecte de Monpavon (du _Nabab_). Nul +peut-être n'a parlé de façon plus soutenue «le parisien» des dix +dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la syntaxe, +les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue dans ses +petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers argots +superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de nouveaux tics. +Cela va, parfois, dans le _Vieux Marcheur_, jusqu'à la convention la +plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne presque autant +du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent un petit +commencement de démence. + +Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de +la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère +volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple, +dans _Leur beau physique_, le soliloque de ce mourant qui se fait +apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les +caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans +l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique. + +Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes +mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale +ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises +moeurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une peur +d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et de +peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau. +Bref, sa caractéristique est, très souvent, une outrance un peu +haletante, capricante et fébrile. + +Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne +d'éducation. + +Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un +ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste. +Il a, plus que les autres, insisté sur le _surgit amari aliquid_ de la +vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences +purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand +ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession +de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante +(la _Haute_, _Nocturnes_). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce +qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi +et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre. +Voyez, dans le _Nouveau Jeu_, l'entretien nocturne du père Labosse +avec son valet de chambre: chef-d'oeuvre absolu; du Balzac en petites +phrases. + +Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le +monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon +et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la +finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes +se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un +phénomène social que l'auteur du _Prince d'Aurec_ a étudié d'un effort +très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien différents. +Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont il s'est +fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très juste du +rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et un rien +de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il dire à +un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on +dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.» +Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans +les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête +comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la +manière», répond le mot de Mme Blandain: «Vous vous croyez des +Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du +pays de Loire (_vera et mera Gallia_), et peut-être d'historien pour +les vieilles choses jolies et fanées--croyances et meubles, moeurs et +bibelots, pensées et fanfreluches--de cet ancien régime où nos +origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous +«nobles» (_Sire_). + +Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux +rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de _Viveurs_, l'acte +d'amère contrition de Mme Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris +même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui +s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé. +Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux +prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles pieuses, les +jeunes filles innocentes, les moeurs terriennes, les antiques foyers, +les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques... + +Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé +d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses +essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis +«le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps +que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle +une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose +cette question:--Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait +s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui +appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de +bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?... + +Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le +satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre +lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de +la chair triste, survit et se devine encore,--grandi et libéré, mais +non point infidèle--le «bon petit enfant» à qui Mgr Dupanloup fut +paternel autrefois. + + + + +ÉMILE FAGUET. + + +C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le +dix-huitième, et dans ses _Politiques et Moralistes du dix-neuvième +siècle_, qu'il le faut considérer. + +Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque +uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral», +un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et +si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens. + +D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des +oeuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de bons +peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un descripteur +d'intelligences. + +Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou +l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre +quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est +invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et +de quelle puissance! + +Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques, +politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie, +de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau +de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon, +Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus +complets, plus forts. + +Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues. +C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des +monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi, +des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une +littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de +gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre +ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y +voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement +qu'il ne s'est plus permis depuis _Drame ancien, Drame moderne_, +oeuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les +relègue honnêtement dans ses préfaces. + +Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette +étonnante étude: _Ce que sera le vingtième siècle?_) Et, en effet, ce +n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai. + +Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si +étroitement appliqué sur les idées, d'une clarté extraordinaire dans +la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la musique, dédaigneux de +la couleur, et vivant (mais avec intensité) du seul mouvement de la +pensée. + +Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et +c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente +de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de +ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion, +d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses +grandes études) par le désir de plaire. + +Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce +que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue, +nulle vanité, simplicité de moeurs, humeur un peu farouche, +bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que +ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux +objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le +souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on +s'y attendait. + +Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les +poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des +«penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression +d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.--Il ne +lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de +paresse, un peu de sensualité: ce qui signifie simplement que sa +complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus accusées, et +qu'il «remplit tout son type». + +Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus +profondément comprises et _le moins déformées_; une pensée calme, +incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des +cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en +doutent pas! + + + + +PAUL DESCHANEL. + + +Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les +communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils +peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire. +Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en +vacances. + +Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais +entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut +vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon, +si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y +est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans +les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet. +Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu +sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs +_debaters_. Ce sont moins les talents et les connaissances que les +caractères qui manquent à cette Chambre méprisée. + +J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure tenue +qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a été +écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la droite. Et +M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême gauche. Une +fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et mauvaise, a +jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il ricanait, +tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus d'ostentation +que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui se sait +regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des propos tout +à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et même à la +bonne foi l'un de l'autre. + + * * * * * + +C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en +puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé +d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce +qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille +chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques +autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal +inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a +d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la +discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique. +À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus d'imagination et +plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision dans les idées ou +de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait peut-être pas mal +nommé le Père Hyacinthe du socialisme. + +Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi +incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les +exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle +lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez +lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le +socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les +rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme +ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état +sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient +dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action. +Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les +autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour +l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même +incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un +peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires +religieux. + +Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est +encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte +jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire, +et c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de frais. + + * * * * * + +Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M. +Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux, +d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini +par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il +lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée +tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés +applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns +applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres +d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être +unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que +toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec +éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà, +vraiment humaines. + +Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très +intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et +dans sa pensée politique. + + * * * * * + +Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de +jeune parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain, +recherché des «salons», et dont les discours--déjà très substantiels +pourtant--plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait +presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un +clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la +Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la +netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste; +dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard, +qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé. + +J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du +Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul +ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il +prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon» +qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.--À mesure que sa +pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier +discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à +diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la +bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai +cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du +sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé) +qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par +prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au +nom de la raison, il a montré une puissance que ses amis même +attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la +forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique, +vibrante--merveilleusement claire--luttait sans désavantage contre +l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès. + +M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus +capables d'agir sur les autres hommes par le discours. + + * * * * * + +Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore. + +Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une +attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et +totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son +éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre +gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti +radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder, +c'est un grand parti national, un large _torysme_, généreux, humain, +hardi aux réformes,--en face du socialisme révolutionnaire. + +En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes +classiques. Leur idéal est de réduire au _minimum_ l'intervention de +l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose +peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus qu'un +_minimum_ de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les impôts +monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est vraiment +pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent de ce +qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit surtout aux +classes populaires. L'État n'est point quelque chose d'aussi abstrait +qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous doivent aide et +protection à tous. Il faut seulement que cette protection ne soit +point oppressive de la liberté individuelle, et serve même à la +développer. + +Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme +principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal +nouveau. + +M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à +l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations +_libres_. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant +libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention +de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles +conditions. Mais en cherchant bien... + + * * * * * + +M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus +en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des +meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde, +par l'étude de l'histoire et de l'économie politique, et par de longs +voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation d'un +homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme avec +raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, par +surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il +m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances +de notre pays. + + + + +ALPHONSE DAUDET. + + +Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe +mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui +sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et +des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante, +aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des +panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu--chose rare en telle +circonstance--de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou, +comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un +désir de larmes». + + * * * * * + +Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir +souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même +volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière, +et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse lui fait +prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de quoi être +un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. Toutefois, venu +à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les présents des fées: +mais une femme--sa femme--le recueille, l'apaise à la fois et le +fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la paix du foyer, +le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. La maladie, +enfin, le complète. Elle agrandit son coeur et sa pensée par l'effort +de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et les lectures de +ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à l'aigu son +expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si l'on vit +jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la sensibilité +pittoresque et de la sensibilité morale. + + * * * * * + +Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le +réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des +_Rougon-Macquart_ le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est +comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce +qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses +livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»), +participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même +temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.--Ses personnages +ne nous sont présentés que dans les moments où ils agissent; et il +n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un geste, +d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. C'est à +cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination et +qu'ils nous restent dans la mémoire.--Les personnages des romans +«psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres +vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main +légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence +à l'état civil». + +Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il +s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode +et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet +a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des +petites gens et des humbles destinées. + +Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des moeurs, et +qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part +notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République +est évoquée dans le _Nabab_ et dans ce _Numa Roumestan_ dont la +personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et +de la vie politique d'il y a quinze ans. _Les Rois en exil_, c'est +presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. _L'Évangéliste_ est +une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et +combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de +ce catholique païen! Et _Sapho_--avec les différences que vous sentez +et qui sont toutes à l'avantage de Daudet--est simplement la _Manon +Lescaut_ de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à présent, +de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version parfaite et +définitive, d'une signification si générale et d'une couleur si +particulière! Et _Sapho_ est donc un chef-d'oeuvre, et je crois que +_l'Évangéliste_ en est un autre. Et ces livres ont à la fois un +sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au +travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine. + + * * * * * + +Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La +Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers +ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif». +Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue. +Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne +fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives: +anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées, +comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle +invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop +forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations +qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant +cette prose, qu'il vous partait des étincelles sous les doigts... Et +néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives audaces, Daudet +savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia impressionniste; +il conservait un instinct de la tradition latine, un respect spontané +du génie de la langue. + +Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très +complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de +beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à +l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que +dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des +nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi +de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour +les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet +possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple +et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui. + +Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si +l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui _ont plu +davantage_ sont ceux qui ont excité dans l'âme _plus de sensations en +même temps_.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très +bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est +cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une +impression à l'autre et ébranle presque dans le même instant toutes +les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas, en +effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir, et +dans cette légèreté ailée?... + + * * * * * + +Bien sûr je n'ai pas encore tout dit, ni même tout indiqué. Je reviens +à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours +s'embellissant.--Il faut se souvenir ici que les pages les plus +douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre +natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse +Daudet.--Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la +sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si +hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de +littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus +scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de +_Sapho_ est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers. + + * * * * * + +Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la +folie et _l'orgueil_ de vivre, je me dis qu'il est juste que je +souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en +voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête +devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix... + + + + +LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. + + +On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la +plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière +d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune +des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut, +pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux +châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les +empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au +dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de +la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France. + +(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant +d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.) + +C'est Napoléon Ier, invisible et présent sous le porche de l'Arc de +Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de +la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un +moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; Saint Louis et le +moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis XIV et Napoléon +aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et Racine à +l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux peupliers +d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui fut +souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre et +toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une langue +lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les +savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au +nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de +l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur +compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là +encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le +despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit +héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis +XIV, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République, +pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire, +je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même +d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.» + +Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le +peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de +la France, qui venait si gracieusement à notre aide. Le plus ignorant +sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier dans la +Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la Révolution +n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de montrer à +cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas non plus +sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez reluisants. + +Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il +restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger +toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui +fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur +nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors, +sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves, +elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de +ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses +conducteurs. + +Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir +réconcilié Marianne avec l'histoire de France. + + + + +BERNADETTE DE LOURDES. + + +C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la _Légende dorée_ par +un artiste à la fois ingénu et subtil. + +M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze +jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans +une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve +là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite +pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une +Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su +entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si +harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui +convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus +qu'il n'étonne. + +La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans +un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions. +Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup en +Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la terre qui +touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: «... Le +jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a plus de +certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. Bernadette +regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la Sainte Vierge. +Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!» + +La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une +brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui +sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du +colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et +elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de +la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres, +des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des +cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent +d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,--comme les ombres des morts dans +l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer, +c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se +souviendrait-elle? + + * * * * * + +Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire +miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et +d'évangélisme. + +Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, animaux et +plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint François. Et +tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. Tout y est +matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» terrestre, très +arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans les impressions +de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, sont des gens qui +«voient» mieux et plus nettement que nous, même les images de ce bas +monde. La création est un système de symboles, mais les symboles sont +clairs et consistants au pays du soleil. + +À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre +une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel +que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire +d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline: +«Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves +délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs +dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en +bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les +gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...» + +Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand +Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la +basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux, +vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant que toute +la catholicité exalte son nom. En se figurant les magnificences +sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide religieuse a un +mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela nous a valu des +pages d'une couleur vibrante et d'une émotion profonde. + +Du petit jardin de son cloître, soeur Marie-Bernard retourne en esprit +dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes journées: +supplications de toute une multitude, prières presque furieuses, +sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, arrachement du +miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les pèlerins +s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent +immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés... +L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se +mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de soeur +Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale +balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et, +seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés, +noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent, +désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...» +Mais il faut tout lire. + +Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de +partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société +bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait +de la civilisation industrielle, et de cette idée que le +chef-d'oeuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur au +monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple. + + * * * * * + +Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il +aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle? + +Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une +imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les +pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle +miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne +t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle +est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu! +Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à +ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.» +Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été +des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu +Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les +miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades +qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni +le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait +encore d'autres choses. + +Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime ardemment ce +qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. Il est comme +sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété sans la foi. Il +songe: + +--Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le +désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres +âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes +personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut +davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même +sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice +assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est +sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons, +par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est +vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y +a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,--tels que +l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,--ne s'expliquent +pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine +cachée dans une âme?... + +Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et +pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son +Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir +arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, au Dieu qu'on +aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le déclare +juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par son +amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était +parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui +sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de +guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une +nécrose, et fut heureuse d'en mourir... + +Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes. + + * * * * * + +Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du +surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il +contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une +bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle +extérieur. + +Que va être le roman de M. Zola? + +Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et +la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et +les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et +les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!... + +Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons +bien. + + + + +PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN. + + +On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables +sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le +voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour +procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il +est, et pourquoi il est ainsi. + + * * * * * + +Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement +a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de +l'orner. + +Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que +le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes +superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps. + +D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce +serait dommage, un corps humain de proportions normales étant +nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, après +avoir considéré le vêtement comme utile, nous l'envisageons comme +décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le corps qu'à la +condition d'en respecter les contours, de n'en point briser l'ensemble +harmonieux et l'unité. + +De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des +tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis, +et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut +donc pas que les tissus collent au corps. + +Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique. +Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de +Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit +par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que, +malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement, +les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes +beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec +leur harnachement si compliqué. + +Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son +principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la +différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La +tunique n'est qu'une _stola_ plus courte. Les habits des hommes se +drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est, +pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif. + + * * * * * + +Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous +reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux +choses sautent aux yeux: + + 1º le costume est toujours, plus ou moins, ajusté; + 2º il diffère très profondément, selon les sexes. + +Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le +climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair +que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à +l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. _Aucune_ des règles +que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine. +Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour +le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues +sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de +la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop +amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et +démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux +façons diverses de nous communiquer une même impression. + +Quelle impression? + +On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites +plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la +croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat +a été surtout obtenu par une compression forcenée de la taille. Et +des artifices de détail sont venus compléter ce premier artifice. On a +augmenté le relief des contours par le corset et, suivant les temps, +par les paniers et la tournure, ou, au contraire, par le fourreau qui +bride les cuisses. Sans compter les manches à gigot qui amincissent +encore la taille, ou les hauts talons faits pour jeter le buste en +avant et pour imposer aux mouvements du corps une gêne qui révèle +mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été à la fois +considérablement amplifiée--et coupée par le milieu. + +Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin +étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard; +mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le +composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la +ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et +commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice +du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage +thoracique, divise résolument la femme en deux--pour localiser notre +attention. + +Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du +sexe. + +Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses +ornements--où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un +caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt +ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la parure +des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce qu'elles +ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs aïeules ou +dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais la grande +originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond, d'exprimer +ce que j'ai dit. + +De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a +pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines, +métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et +l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette +entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si +véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette +antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune +femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la +signale risiblement aux regards. + +Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout +l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le +corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle +des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels: +voilà la vérité. + + * * * * * + +Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été +si profondément différent de celui des femmes. + +Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement de la +ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore. Les +contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les en +rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes a +pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la +commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se +préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu. + +La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour les +hommes, les différences de costume entre les classes.--Aujourd'hui, il +n'y a plus que les femmes qui se parent de «jabots», de «petites +oies», de rubans, de dentelles et de fanfreluches, et qui arborent de +beaux tissus aux couleurs éclatantes. Chez nous autres, les +différences ne sont que dans la qualité cachée des étoffes et dans +leur coupe plus ou moins savante et précise. L'invention des élégants +se confine dans la cravate, dans le velours d'un col, le plissé d'une +chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais un ouvrier proprement mis +se rapproche beaucoup d'un bourgeois négligé. + +Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile, +s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices +contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est +né pour agir et la femme pour plaire, et nous suggère cette idée que +l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est peut-être +une des marques de l'extrême civilisation. + +La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle +est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière: +mais elle est délicieuse. + +Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode! + + * * * * * + +Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la +commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son +principe, tout en offensant le moins possible la beauté. + +Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la +forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne +regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits +mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à +me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du +répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus +flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela +se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode. + +La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est +mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux +par les élytres inexplicables dont il nous orne le derrière. Le col +et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière +amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté +unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de +couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout +tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur--et +aussi le droit d'être en velours--pour le veston, cher aux poètes et +aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis +XIII le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut +de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux +que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse +accoutumance de nos yeux... + +Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve. + + + + +OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900. + + + Avril 1895. + +Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit: + +--Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition? + +--Mon Dieu... + +--Moi, elle m'écoeure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la +fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté +même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le +besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues +députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus. +C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme, +ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime--qui, du reste, ne +valait pas mieux,--on savait à qui s'en prendre. + +Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous +faudra non seulement la subir, mais en subir les préparatifs. Ça +durera cinq ans. C'est exquis. + +Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de +Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'_ils_ ont, idée digne d'eux, +la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la +beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares +qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir. +Que sera la prochaine? + +On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux +Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la +grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les +Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les +Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en +traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se +faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que +deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de +l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme +des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc. +Alors?... + +Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois +de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long +des boulevards--déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures; +pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les +brasseries; l'enchérissement de toutes les choses nécessaires à la +vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, outlaw dans sa +propre ville envahie par les barbares... + + Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans! + +dit Ruy Blas à don César de Bazan.--Les ennuis matériels de cette +fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral +est pire. + +Au fond--en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à +l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes +où personne ne s'est jamais arrêté--une Exposition n'est qu'une énorme +kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces +de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden, +d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par +ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le +plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en +liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde +les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride +_incognito_. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de +la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un +endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des +bordées. + +1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est +une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les +levers, couchers et bains de filles qu'on nous a servis dans les +cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire +recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs +nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de Mlle +Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur +publique. + +La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient +incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout +cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont +trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la +peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les +théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où +l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art +dramatique. + +Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous +léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si +1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors +pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux +spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou +byzantins... + +Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais +économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas? + +Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle peut permettre et +recouvrir de spéculations louches--avant, pendant et après--et tout ce +déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire de mensonge et de +vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs publics. Une +année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce qui porte une +âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite. + +Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens, +que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y +resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront +l'armée des meurt-de-faim... + +D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles. +Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture, +«l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre +grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que +deviennent alors ces malheureuses?...--Toute Exposition a pour +conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu +après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à +tant d'autres. + +La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent +aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes +sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons +entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La +vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter +plus de vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des germes de +guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution suivirent de près +la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la célébrait) de la +Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont dangereux, surtout +quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. On se heurte de +nouveau à la réalité; on la trouve plus rude qu'auparavant, et l'on +s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus envieuse, plus prête aux +inutiles révoltes après ces brèves godailles et ces grossières +féeries. + +Je me résume... + + +Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur; +et je m'esquivai prudemment. + + + + +POUR ENCOURAGER LES RICHES. + + +Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre. +Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité +parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande, +et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce +que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il +convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur +reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait +pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en +eussions fait même autant? + +Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un +événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les +personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il +ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous +sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble +devoir être plus facile aux gens qui en ont beaucoup, ceux-ci, à +mérite égal--et en vertu de leur richesse même, qui les signale à +l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre imposant--sont +singulièrement plus assurés de la reconnaissance publique que les gens +de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne manquent guère de +recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne volonté. En sorte +qu'on pourrait recommander la charité aux gens exceptionnellement +millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas où il ne suffirait +point de la leur recommander comme un devoir. + + * * * * * + +Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut +évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si +enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce +qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de +la Soeur Rosalie. + +Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes. + +Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a +été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit +dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur +des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux, +et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à +les induire en de mauvais sentiments, nous ait été apportée par une +gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous reste du +vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et celle de +l'argent et leurs conjonctions si intéressantes... + +Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal +acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est +une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est, +aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je +ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue +sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre +un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame +éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non +certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une +âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique, +dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi +démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin +«rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont +pas eue. + +Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette +dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des +fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine +d'être précisé. + +Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou six millions de +rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même plus d'un +demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre société +aux moeurs peu fastueuses, il doit être difficile à une vieille femme, +et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle donnait aux +pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait que de +quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est +admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute +païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser +indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres +un rouge liard. + +Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus +que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est +contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes oeuvres. +Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent quatre-vingt mille +francs--et pas d'héritiers naturels directs--vous faisiez, après votre +mort, largesse de quinze louis aux pauvres de Jésus-Christ. Mais en +réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que la proportion entre la +part de jouissance légitime et la part d'aumône chrétiennement due +soit fort différente, et même inverse, dans un avoir familial de cent +quatre vingt mille francs et dans une fortune de cent quatre-vingts +millions. + +Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a +voulu pratiquer que la charité la plus difficile: celle qu'on fait de +son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et habile M. de +Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt millions aux +indigents, elle passait du coup pour une des plus illustres +bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est refusée, par un +tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors plus que sa +récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici la modestie +et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient pâti. + +Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont +été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de +l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante, +la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été +accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux +représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal +socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas +que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été +riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a +uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en +elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre +impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup +d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse! + +Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire! +Un saint Jean Chrysostome ou un saint Grégoire de Nazianze eût jugé +que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; et notre +République démocratique l'exalte comme une héroïne de la charité. + + * * * * * + +Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu +de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son +temps, et toutes ses forces, et tout son coeur, bref, se «sacrifie» à +des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à des +vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne +peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie +cinq cents francs,--auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel +et, quelquefois, un compliment ironique. + + * * * * * + +Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se +dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de +nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres, +cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux +raisons pour une de garder notre bel argent.» + +Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point +un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la +dame dont j'examine, comme j'en ai le droit, les actes publics. Et +même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant. + +Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention +à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires +remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon +l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la +faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail +qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout +seul, et il faut le bien _vouloir_, même quand l'argent que nous +gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà +large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt +cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent +qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de +cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous +occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur. + +Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple, +soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier +ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas +plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à +donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois +que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que +par le besoin qu'on en a. L'homme a moins de mal à lâcher quelques +sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes de son +labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à abandonner une +grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente surtout le +travail des autres. Cela est ainsi. + +L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité +et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le +produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la +puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que +cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous +n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer +sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis +«nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les +choses pour en raisonner... + +«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le +royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.» + +Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur +est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs +publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou +non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les +aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de +l'affranchissement et du salut. + +Voilà tout ce que j'ai voulu dire. + + + + +MALAISE MORAL. + + + 27 Avril 1897. + +Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La +majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et +l'approuvera probablement encore,--quelle qu'elle soit. Nous sommes +décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,--que +personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui +est encore populaire chez nous,--et qui finira sans doute par nous +rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques, +très raisonnables. + +Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à +être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque +chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au +rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler +qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne +nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette pâture +légère nous demeure sensible. + +Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous +sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons. + + * * * * * + +Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords. + +Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des +massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il +faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne +de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord, +que par des publicistes de tempérament violent et enclins à +l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour +«sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un +silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien +entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans +doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner; +mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de +siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à +travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup +à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste. + +Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois cent mille égorgés +d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor Bérard +et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les +massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le +«concert européen»--formé seulement des grosses puissances +intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la +Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège--s'est mis à +poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux +tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples +libres--et le Pape. + + * * * * * + +Et voici notre second remords. + +Il était tout naturel que nous fussions de coeur avec les Grecs. Nos +souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les +principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition +nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être +désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si +les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se +serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la +Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient +donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, +la France même du second Empire, toute la France d'avant 1870 leur +eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours. + +Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que +nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins--avant de nous +rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à +l'égorgeur--exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer +d'elle-même par un plébiscite. + +Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent +être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez +donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur +moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas +moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des +sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si +surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces +chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus +proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque +(sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il +doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné +par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est +décidément regrettable que l'Europe du XVe siècle ait été trop +distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont +l'âme diffère à ce point de la nôtre. + +On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y +perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire; +ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie +d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque +accroissement d'obligations et de charges.--On dit enfin: «Cette +solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces +actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et +peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela +est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses: +mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans +notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité +orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier +et attendre. + +Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je +n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être +accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes. +Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son +injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie. +L'Europe nous eût répondu par le plus énergique _non possumus_; soit: +mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert +européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle +devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme». + + * * * * * + +Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait qu'il y fût +encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. Or, +d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il s'agit +de politique extérieure, par appréhension de «se faire des affaires» +et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. Vrais ou faux, +les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos ministres, +tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander s'il était +vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la République, on +eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes de _l'Enfant +grec_; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants hellènes, d'une +couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre des airs de +cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une sorte de +petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un très +humble égoïsme national. + +Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il +n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais +nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à +notre intérêt dans l'avenir,--parce qu'il a craint d'être plus +magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien +sérieusement. Toutefois, il dépendait peut-être de lui que nous +fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de prononcer +publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous cachant +rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne sont que +des mots, et pourtant il y en a qui soulagent. + + * * * * * + +À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue +des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont +françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il +fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur +d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays. + +La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable +que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre», +même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les +forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus +funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le +monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en +réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés +nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance +de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir +unanimes. La communion d'un peuple dans un sentiment orgueilleux et +joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours aux vertus +privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances et nos +désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de notre +diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus guère de +plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; mais, quand +on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur. + + + + +CASUISTIQUE. + + +Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une +mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations +chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble +avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne, +s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient +fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près +autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on +dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!--Quant +aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils +sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour +eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des +magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas +démontrée, les souhaiter innocents. + +Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui +s'est suicidé, est qualifié de crime et par la morale religieuse et +par le Code. Ce crime est une variété du meurtre. + +Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il +peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent +si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête +homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me +permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne +point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions. + + * * * * * + +L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la +victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une +dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut +se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un +meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle +espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe +de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les +théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme. + +De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et +qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si +quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de +demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être +jetée sur le pavé pour y mourir de faim... il ne la faut point +absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et comme +il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans son +crime, à la dureté de notre état social! + +Et l'on peut imaginer--ou rencontrer--des cas plus déconcertants +encore. + +Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux +théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la +fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance +très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il +aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si +l'enfant vient au monde, le mari _ne saura jamais_ si c'est son enfant +ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première +(conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le +condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux +époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans +ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil +avenir. + +Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans +ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est +supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans +l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la +vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une +terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à la +mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années de géhenne, +et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et méchant. C'est +un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus excusable en +somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec guet-apens, sang +versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut laisser après +soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes choses qui +n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement l'assassin? + + * * * * * + +La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la +«morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,--à +condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du +moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités +d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir... +quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire! + +Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si +pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code, +ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non +seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que, +rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du +monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une +fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu que _sublata causa +tollitur effectus_; et que cette opération, préservatrice de la +maternité, était presque à la mode, au point qu'un humoriste a pu +écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte pas cette +année?» + +Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui +tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et +qu'est cette manoeuvre allégeante, sinon un meurtre en masse, +sournois, anticipé, préventif et radical?--Et que dire même des +pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus, +mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de +donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais +qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et +qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une +bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par +l'État? + + * * * * * + +Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du +Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer, +jamais, sous quelque forme que ce soit. _Hic murus aheneus esto._ Si +l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des +meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne +sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent, +dans son _Dictionnaire philosophique_, une maxime de Zoroastre: +«Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de faire est +bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est le +rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est égoïste, +donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la pratique, +il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et +sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner, +sans complaisance, le mal du bien. + +Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de +l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même +chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais +complètement inutile--et d'ailleurs quels titres y aurais-je?--de +conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des moeurs pures, de +«maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer +l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui +déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le +nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les +hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins +l'opinion publique à certaines rigueurs,--et aussi à certaines +générosités. + +Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une +bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers. +(Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on +m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses faciles +amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui offre, +pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies dont il +taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié aussi pour +toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs clientes +riches, pour les perruches et les poupées sans coeur qui ne veulent +pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le +plaisir. + +Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste +d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux +filles-mères,--ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent +subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer, +partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et +purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est +sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle +apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons +partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode, +comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel. + + + + +BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES. + + +Donc, les révélations continuent. + +Cela a commencé, cet été, par la correspondance de Mme +Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de +Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor +Hugo; et la _Revue de Paris_ nous donnait ces jours-ci les lettres de +George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère. + +Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne +sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés +comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne +parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes abondamment):--À +quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent rien que de futile +ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et sa rage de tout +diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la badauderie de l'interview +s'arrêtent devant ces tombes! Paix aux morts, respectons leur cendre, +laissons intacte leur gloire et l'image épurée que nous nous formons +d'eux! Etc... + +C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec +modestie. + + * * * * * + +D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment +publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de +désobligeant pour des mémoires respectées. + +Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira +naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses +_Lettres_ nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus +poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la +pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse +compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie +et presque de gloire. + +Et cela était juste, et d'une justice gracieuse. + +Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de +Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les +avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en +pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne +fallait pas confondre Mme Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas. +Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son «malheur» +créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers. + +Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la +disposition d'âme de ceux qui les lisent. + + * * * * * + +Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les +prend, nous révèlent les lettres de George Sand--et le journal, si +plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien, +prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme +un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux +robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia... +avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas +présenté. + +Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le coeur inquiet et +hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle +aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des +démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait +le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf) +que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un +tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante, +qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y +découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon» +qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et ce nous +est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une extraordinaire +imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance d'illusion, au +travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec son coeur, et +sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous avons la joie +de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie profonde, et son +invincible maternité. + +Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces +tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce +mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant +même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de +premier ordre, puisque ce fut celle de _Jacques_ et des _Lettres d'un +voyageur_, des _Nuits_ et de _On ne badine pas avec l'amour_, en +attendant _la Confession d'un Enfant du siècle_. Cela nous rappelle +que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent, +qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur +le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure +cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop +ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les +vrais malheureux. Que d'utiles enseignements! + +N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien +précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle +phrase peut-être, et la plus profonde, de _On ne badine pas avec +l'amour_ a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de +George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait, +de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de +notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la +prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous +voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone. +Et voilà un enseignement de plus! + + * * * * * + +Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais +assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un +personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu +as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec +Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut +dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que +l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble, +confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,--sublime. +Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être +livrée au public. + +Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve. +Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et +comment cet homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce _Livre +d'amour_, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une infamie? +Et, si l'auteur de _Volupté_ l'a commise en effet, y a-t-il quelque +moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de la faire +rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? Car enfin +il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si délicat et +généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, purement et +simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? et s'il fut +plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle mesure fut-il +excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de génie à un +homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où étaient les +deux amis de se comprendre et de se pénétrer, impossibilité que leur +intimité même devait rendre plus irritante?... Ah! quel ennui de ne +pas savoir! + + * * * * * + +Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi. +George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de +ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de +parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté +à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de +beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de Mme d'Épinay) +les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant rencontré Mérimée: +«Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est vraiment +mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que Mérimée la +«blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle écrit: «Je +n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était folle de +Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour me fait +peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, Musset et +Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son +tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le +petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de Mme +Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant. + + * * * * * + +Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous +nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne +ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une +trahison?»--J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de +pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de +notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on +divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés. +Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient +avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous +étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, et qu'on ne nous +en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! Absolvons les +morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les pauvres diables +étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu. + +--«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y +a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»--Quel +profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature, +ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la +vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie +elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici +de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître _dans +le détail_ la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a +encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez +d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans +toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai +franc: j'aime de tout mon coeur les oeuvres des écrivains illustres, +mais je n'éprouve pas le besoin de respecter particulièrement leur +personne. + +--«Mais ce sentiment est odieux!»--Hé! non, si je suis d'ailleurs +disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il +est assez probable que la publication de la correspondance même la +plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point: +de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la +vertu, je sais où la trouver. Ce sera chez tel homme complètement +obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. Je ne +l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors le +bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu +d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera +aucun tort dans mon affection. + +En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux +récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient +que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons, +nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus +et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par +un bénéfice évident. + +Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes. + + + + +DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE. + + +Ils sont nombreux et considérables. + +Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à +l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des +faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie; +extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes +généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement +oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui +peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme +celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout +simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très +aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les +circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa +partie négative: la haine. + +Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que +parce qu'ils sont révolutionnaires; mais on en cite qui, peut-être à +leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce qu'ils étaient +nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide du centre +gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi total de +leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés par leur +langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini par croire +qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient qu'accomplir +une fonction naturelle et fatale. + +Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci +de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En +théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la +croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition +égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En +pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est, +non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort +mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les +crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.--Comme +les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux +camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les +méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage +l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des +amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit +révolutionnaire la nation se divise exactement en prolétaires et en +bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il sait pour qui il doit +être, et contre qui, toujours et quoi qu'il arrive. Oh! oui, cela est +simple. + +Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule +quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et +sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine +façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et +leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à +l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement +désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables, +l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition, +la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires +qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il +pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la +beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et +dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des +opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes? + + * * * * * + +Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je +parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun +sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de +bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples de Jésus et aux +doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité étrange. Les +disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils s'assuraient +les uns aux autres par la mise en commun de leur pauvreté, ce n'était +point leur part intégrale des jouissances terrestres, telle que la +peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, très naturellement, une +nourriture copieuse et les plaisirs qu'on trouve chez le marchand de +vin et ailleurs: ce n'était que quelques figues sèches et la douceur +d'attendre ensemble le royaume de Dieu. Mais, chose remarquable, les +révolutionnaires modernes, qui sont, en philosophie sociale, des +rêveurs intrépides, sont pourtant aussi, presque tous, des +matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de reconnaître la +légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent. Tout en +présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint que par +le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de tous, ils +n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement intérieur et, +bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec une bonne foi +pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus d'être +vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand vous +pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des +bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce +qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en +a jamais voulu à tel écrivain démagogue d'être riche, de mener une +vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en l'aimant +peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de sa +fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile. + +(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais +par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines +révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et +le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir +pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était, +notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en +bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la +conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par +l'optimisme le plus naïf--ou le plus avisé. Si, partis de principes +«philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou +Frédéric II conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la +nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la +différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la +différence des applications.) + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement, +presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la +profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une +minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être assez forte. +Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les dissensions de +leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les occasions critiques. +Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la victoire. Un orateur +révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr de n'être pas +«lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les cris et les +hurlements des siens. + +De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point +faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des +réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison +mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres +jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes +véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et +l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous +soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;--tout cela +exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la +brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés... + +Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et +qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de +l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la +Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber +dans les rues le drapeau rouge, à me mêler, sous le grand soleil, aux +cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et pourtant j'étais +un enfant très raisonnable.--Bref, je conçois, sans nul effort que cet +homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et qu'il y ait chanté +cette chanson assassine contre une classe pleine de vices et d'égoïsme +assurément (comme toutes les classes sociales sans exception), mais où +il y a aussi de braves gens, et dont il se pourrait que la très +modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas trop inégale à la +bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb contre elle. Oui, +je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus voluptueuses de +ce rhétoricien à cou de taureau. + + * * * * * + +Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont, +par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur +par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de +révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel +ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent +quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les +accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui, +nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois +que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque +chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de coeur, +bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni même, au fond, pour +eux; et il arrive ainsi que les violents et les féroces paraissent +finalement avoir travaillé pour la justice... Ou peut-être que je +m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des moyens +révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès uniquement +légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne sais. + +Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle +de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de +gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme +et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de +révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le +moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une +apparence d'honorabilité. + + + + +LES BRIMADES[4]. + + [Note 4: Cet article est excessif; je le garde + pourtant, parce que je crois qu'il renferme quelque + utile vérité parmi d'évidentes exagérations.] + + +Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant +fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration +étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de +protestation, s'est consignée deux dimanches de suite. + + * * * * * + +Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs +victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre +ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que +l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu +ridicule. + +Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et +vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et +que la sensibilité nerveuse ne soit pas toujours la pitié, il n'en +paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain amollissement +des coeurs et quelque diminution de la cruauté. C'est déjà bien assez +que nous fassions souvent du mal aux autres sans le vouloir, rien +qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous en fassions +volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons. Mais faire +souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, ceux qui ne +nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais incapable, +aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée. + +Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos +polytechniciens.--Imposer à des camarades des souffrances réelles et +de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles +corvées, les priver de nourriture et de sommeil,--et y trouver +plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut +expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite +de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est +plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent +(meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare). + +Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant +supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être +battu?»),--si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle +patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, dans un an, être +cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis. + + * * * * * + +Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité +burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et +les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades» +sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré +et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir +des épreuves longues et compliquées,--comme pour être admis dans la +maçonnerie aux temps héroïques de _la Comtesse de Rudolstadt_, alors +que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans +le décri. + +Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le +«prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois +cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais +tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les +sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude +aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude +moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui +témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et +qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le +don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et notre vie +morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais, entre notre +vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il n'y a le plus +souvent nul rapport. + +L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec +application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus. +Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas +éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de +force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort +travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des +examens a favorisé; voilà tout. + +Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un +éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X +est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est +réduit au désagrément de faire manoeuvrer des canons ou de bâtir des +casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé. + +Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que +les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment +imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le +costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont +les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de +sacrement, elles lui donnent un air de temple. + +Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée haïssable, +mais fertile pour eux en orgueilleuses délices. + +«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?) +et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient +déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin +de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces +souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres +déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère. +Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement +cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues, +dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à +tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de +l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus +nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les +chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et +tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer +des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un +_minimum_ de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre +eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une +digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en choeur que c'est +le pont et la digue qui ont tort. + +Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification du +_Tchin_ par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, si +ce n'était funeste. + +L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici, +l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux +qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en +sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les +remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il +risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la +réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,--tout +flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers. + +Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet +esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois +fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de +Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en +maintient seule l'odieuse tradition. + + * * * * * + +On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la +superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui +n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je +crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie» +proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les moeurs enfin y sont +joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les +brimades y étaient inoffensives, qu'elles affectaient une forme +uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. On +m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les +«humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le +temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les coeurs, et +que la mathématique les endurcit?... + + * * * * * + +Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus +entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme +Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.» + +J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École +polytechnique--qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être +presque tous de «gentils garçons»--ont eu l'esprit et le courage de +désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de +mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les +maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer +qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses. + + + + +CHIRURGIE. + + +Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je +tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement. + +Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la +chirurgie. + + * * * * * + +Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps, +ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des +anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie. + +En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est +peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux +tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de +la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons. +L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne +facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de +l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui +jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y pouvait pas +grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des +membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices, +résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le +nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne +peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus +récemment, des veines et des artères? + +Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un +peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la +souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon +affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement +amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante +siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez +une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui +eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon... + + * * * * * + +Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout +ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant +des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins +les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les +chirurgiens n'ont pas su faire. + +Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur +une chair sensible, torturée, révoltée, hurlante, avaient une extrême +habileté de main, une belle énergie, un imperturbable sang-froid. Ces +qualités ne paraissant plus indispensables au même degré, beaucoup de +nos chirurgiens oublient de les acquérir. La tranquillité que donnent +l'anesthésie et l'antisepsie permet à l'opérateur de prendre son +temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une main hésitante et +d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine générale, de mener à +bien un certain nombre d'opérations jadis réputées malaisées. On a pu +devenir, à peu de frais, un chirurgien passable, c'est-à-dire +médiocre. + +Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations +relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène +inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité, +signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne +connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le +connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du +corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres. + +Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie +tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la «spécialisation» +lui permet, en outre, l'ignorance. + +Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du _métier_, en +amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement +de l'_art_ chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une +simple hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante pinces; +et l'opération durait trois ou quatre heures. + +Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours +l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les +opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de +sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les +veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le +temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique +opératoire, suppression de toutes les manoeuvres inutiles, ablation +rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures +minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin +extrême à «recoudre»: voilà la vérité. + +La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce +programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours +présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard +lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au +bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance +d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une +faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi +instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand +capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur. + +«L'art de la chirurgie est personnel. + +«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir conscience de sa +sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce qu'il peut, ce +qu'il doit entreprendre. + +«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de +s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira +d'emblée.» + +C'est par ces fières paroles que se termine l'_Introduction_ de la +_Technique chirurgicale_ du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon +érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté +impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le +plus vif intérêt, même des profanes. + +Je ne vous dirai pas--car je n'en sais rien--si le docteur Doyen +surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé, +Guyon,--et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,--et les Pozzi et +les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez +nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne +encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions, +et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est +élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que +son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître +mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses oeuvres. + +Surtout, je l'ai vu «au travail»; et--expliquez-moi cela,--bien que +je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai compris, en le +voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit être un artiste +et non pas un manoeuvre», et cette tranquille déclaration: «On a +objecté que mes procédés étaient dangereux et inaccessibles à la +majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en fût autrement. Il +est temps que l'on sache que le premier venu ne peut s'improviser +chirurgien.» + + * * * * * + +C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération +chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être +entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la +dramatiser. + +D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces +multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer, +brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de +sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité +exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement) +pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes; +cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang, +et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui +serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que +suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et +l'espoir que, en se réveillant, il aura la joie infinie de se savoir +affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son +infirmité... + +Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en +voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est +complètement étranger,--aussi étranger que celui du grand compositeur +ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations +habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les +plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes, +qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et +plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le +Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice, +une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le +sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse +attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et +cela nous rend modestes sur la littérature. + +Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se +touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but +poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe +aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations, +à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera +l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le +seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une +sympathie, une pitié qu'on ne saurait dire, et, dans ce drame de vie +ou de mort, on fait des voeux passionnés pour le triomphe de la vie. +Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en intensité +d'émotion, cette tragédie sans paroles. + + * * * * * + +Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions +les plus rares--émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à +voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et +sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et +forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse +et inventive;--puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît +comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi +nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas? + +Donc je vous le dis,--bien moins pour sa gloire que par amour des +malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère, +qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie. + + + + +DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS. + + + 1er août 1896. + +Chers élèves, + +L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite +le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu +étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc +M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je +ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au +reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne +suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine, +que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des +exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part +de mon coeur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en +communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections. + +De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce n'est de +votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de France a sa +marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une des moins +distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par l'esprit des +guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de bon sens et de +modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes et les teintes +de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous définit, je vous +dirai:--Tâchez de ressembler à votre définition. + +Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au +premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la +modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien +et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts. +Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est +formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du +possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects +divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de +l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de +soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes +tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus +grande duperie que le dévouement. + +Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes +outrancières, de cabotinage et de snobisme--en littérature, en art et, +dit-on, en politique--quelque chose de rare et d'original; j'ajoute +de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus faciles à +développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et sont +généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les professent. +Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement dans cette +ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous recommande +cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur et de +malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus du +tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du pays. + +Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque +impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes +nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France +peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la +Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu +quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne: +«J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui, +par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la +Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»; +la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»; +et ainsi de suite.--Mais l'Orléanais, c'est la France la plus +ancienne, _vera et mera Gallia_; son histoire ne fait qu'une avec +celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes +reprises, celui de la France même. Un des ouvrages qui, au XIIIe +siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: _Établissements +de France et d'Orléans_. + +Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate +de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est, +historiquement, la province centrale par excellence.--Ici, plus +aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la +_Chanson de Roland_ quand elle parlait de «France la doulce». Vous +avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la +grâce--et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois +l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on +embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme +un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel +léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château +ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle +a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si +charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse +pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée +de souvenirs. + +Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à +vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous +autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant +qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de +Lorraine en Normandie, enveloppe toute la France comme d'une +ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son oeuvre, et, morte +depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au +maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc, +pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage, +est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se +conserve vivante. + +On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte, +toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à +ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers. + +Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la +sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au +roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre +part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que +Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup +d'oeil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que son +don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la guerre, +mais le génie du coeur. + +C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne +a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans +la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque +façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre +natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en +son temps, un coeur plus large et plus aimant que tous les autres. +Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a souffert de ce +que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux cents lieues de +là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien d'intérêts, de souvenirs, +de traditions, de fraternité, de dévouement à un même homme, le roi, +représentant de tous. Ce lien, elle l'a si profondément senti, que ce +sentiment l'a faite capable d'actions héroïques; que, par là, elle a +révélé ce lien à beaucoup d'hommes de son siècle et l'a rendu plus +réel qu'il n'était auparavant. Voilà l'invention de Jeanne d'Arc. +Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau et même aussi original, +aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi de la gravitation ou +d'avoir écrit le _Cid_. À cause de cela, la gloire de Jeanne d'Arc est +au-dessus de toutes les gloires; et, pourtant, je le répète, elle +n'eut aucune science et elle n'eut point une puissance intellectuelle +extraordinaire: elle n'eut que de la bonté, de la pitié et du courage. +Seulement, elle en eut autant qu'on en peut avoir. + +Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands +savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous +les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de +la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de +devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une +qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand +capitaine ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, pourvu +que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée +d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des +forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le +voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est +absolument entre vos mains. + +Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne. +Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et, +puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par +des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie +morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien +qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances +de valoir déjà quelque chose. + + + + +DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES VISITEURS DES PAUVRES. + + +Mesdames, Messieurs, + +Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un +prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la +charité des choses si nouvelles!--A-t-il dit qu'il ne fallait pas la +faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que, +sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en +dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que +j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui +était auparavant dans vos esprits et dans vos coeurs. + +Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans +discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de +Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le +dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez bons, +pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant tout au +mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez volontiers +l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une pensée de +réparation et de restitution, comme le recommandaient les Pères de +l'Église pour qui la conception romaine de la propriété--_jus utendi +et abutendi_--était une damnable erreur, et aux yeux de qui certaines +fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et un péché. + +Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être +point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les +petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont +les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes +de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant +les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des +grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et +sont plus séparés par les moeurs qu'ils ne l'étaient jadis par les +institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui +pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par +surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a +une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à +qui donner; c'est d'atteindre les pauvres. + +Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un +soulagement efficace. Il en est parmi eux, dont la misère est +telle--quelquefois, hélas! à cause de leurs vices--qu'elle ne peut +être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que +vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni +même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout +faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher +ceux-là de mourir de faim, à des oeuvres plus anciennes et plus riches +que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement d'enlever des +recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice pauvre et de la +détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent encore être +sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit d'une +expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des +Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant +dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont +reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la +misère définitive». + +Quand vous avez trouvé _vos_ pauvres, une seconde difficulté se +présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment +affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il +n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt +d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part, +le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens, +que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par +l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie +extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux +des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous +en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il +est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la +défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie. + +Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains +philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut +les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont +des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre, +c'est de les aimer en effet. + +Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les +personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles +croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées +par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en +travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien, +j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons. + +On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité, +d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la +solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne +l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au +bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; et que si la +société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices, commet des +erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en devenons +responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons dans +notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux nous a +préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui parfois les +réduisent à un abaissement moral que nous aurions peut-être subi comme +eux si nous avions été à leur place, mais qui, d'autres fois, +développent en eux des vertus dont nous n'aurions peut-être pas été +capables. C'est aussi un sentiment de fraternité dans la souffrance, +la faiblesse et l'ignorance communes à tous les hommes, riches ou +pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point laisser décroître, +par notre faute, la somme de vertus indispensable à la vie de +l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire tout ce +qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher s'il ne +subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par leur +triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité morale, de +préserver ces germes et de les faire fructifier; bref, d'«élever» les +malheureux par la manière dont on leur tend la main. + +Ils vous accorderont peu à peu leur confiance, s'ils sentent en vous +une fraternelle pensée et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux +ni d'une essence supérieure. En étant très simples et très francs; en +y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; en les traitant comme des +hommes; en respectant d'avance--sans vains discours, mais par votre +façon d'être--la dignité que vous leur supposez, vous la ferez +renaître en eux. Des conseils, des recommandations, des services +plutôt que des aumônes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le +secours matériel et l'empêche d'être humiliant, voilà la vérité. Vous +l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner à votre +charité implique que vous regardez le pauvre comme étant moralement +votre égal et comme n'étant pas incapable de le devenir même +socialement. Dès lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le +répète, est délicat dans la pratique, demande de la patience, de la +finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne +volonté et un bon coeur. + +Vous en serez récompensés, soyez-en sûrs. L'esprit de votre société +est excellent: il n'a rien d'étroit, rien d'administratif ni de +formaliste. Il respecte votre liberté et vous excite même à en user: +il développe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si +vous étiez des Anglo-Saxons. Votre oeuvre vous fait mieux connaître la +vie et les hommes. En sorte que la charité, comme vous l'entendez, non +seulement sauve et élève les autres, mais vous améliore vous-mêmes et +vous fortifie; que c'est à vous-mêmes aussi que vous la faites, et que +vous êtes les obligés de vos obligés. + +Je suis étonné des propos édifiants que je vous ai tenus, et j'en +éprouve quelque pudeur, car mes paroles valent évidemment mieux que +moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en les +prononçant, puisque je vous ai prévenus que ce que j'exprimerais ici, +ce seraient vos propres pensées. + + + + + Au Gymnase: _Les Transatlantiques_, comédie en quatre actes, + de M. Abel Hermant.--À la Comédie-Française: _Catherine_, + comédie en quatre actes, de M. Henri Lavedan.--Aux Variétés: + _Nouveau Jeu_, comédie en sept tableaux, de M. Henri + Lavedan.--À la Renaissance: _L'Affranchie_, comédie en trois + actes, de M. Maurice Donnay. + + +Oui, j'en serais persuadé depuis quinze jours si je ne l'avais été +déjà auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et +«l'application de la doctrine évolutive à l'histoire de la littérature +et de l'art» est presque seule «capable de communiquer au jugement +critique une valeur vraiment objective»[5]. Je voudrais donc, de bon +coeur, juger d'après cette méthode les comédies que ce dernier mois +nous a apportées. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques +difficultés. Le XVIIIe siècle a eu des douzaines d'auteurs +dramatiques, qui ont écrit des centaines de pièces. Or je ne pense pas +que la méthode évolutive et la critique impersonnelle puissent +retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni +plus d'une vingtaine de ces ouvrages.--C'est par centaines que le +XIXe siècle compte ses dramaturges, et c'est par milliers qu'il compte +leurs comédies. L'éloignement permet sans doute d'en faire le triage +pour la période antérieure à 1870, de discerner tout en gros celles +par qui s'est faite l'évolution du théâtre, et de dessiner +sommairement la «courbe» de cette évolution. Mais quel moyen +avons-nous de connaître la valeur historique des comédies du dernier +mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire +littéraire, ou même si elles y occuperont une place? + + [Note 5: M. Brunetière.] + +Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destinée à +«marquer une date» (et je vous ai déjà dit qu'il y avait eu des +chefs-d'oeuvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la +valeur intrinsèque des _Transatlantiques_, de _Catherine_, du _Nouveau +Jeu_, de _l'Affranchie_ et de _Paméla_, et d'en faire une critique qui +soit véritablement «impersonnelle» et «objective»? Ces oeuvres sont +trop près de moi pour cela. L'esprit et la sensibilité qui s'y +rencontrent sont trop «miens», j'entends qu'ils sont trop l'esprit et +la sensibilité d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y +complaire, soit de m'en défendre avec un zèle excessif.--Et ce n'est +pas tout. Supposez qu'un critique, ayant à parler des auteurs +dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amitié ou +de camaraderie. Sera-t-il libre, même en s'y efforçant? ou, s'il s'y +efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop molle dans une +défiance trop inquiète et trop armée? Et le dessein d'être stoïque +contre un ami ne peut-il pas être aussi une cause d'erreur? + +Il reste que je «juge», si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq +dernières productions de notre art dramatique d'une manière toute +subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas +glorieux, mais c'est tout ce que je puis. + +Il n'y a peut-être de critique digne de ce nom que celle qui a pour +objet des oeuvres suffisamment éloignées de nous et dont nous sommes +personnellement détachés. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez +vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations +que soutiennent entre elles les oeuvres particulières. La critique au +jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la +critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et +c'est très bien ainsi. À considérer dans quel rapport numérique sont +les oeuvres significatives et durables avec celles (souvent +charmantes) que négligeront les historiens de la littérature, on voit +que cette critique écrite sur le sable ne convient pas mal à des +comédies dont si peu paraîtront un jour gravées sur l'airain. + +Après cela, ce n'est pas nécessairement juger de travers que de juger +d'après son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous +valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilité: il +dépend aussi un peu de notre raison, de notre goût, de notre +expérience, même des dispositions et habitudes de notre conscience +morale. Un esprit «bien fait» (je sais d'ailleurs ce que cette +épithète sous-entend de postulats et qu'on ne peut écrire une ligne +sans affirmer quantité de choses) ne saurait prendre un plaisir +complet et sans mélange à une pièce qui, par exemple, n'est pas +harmonieuse et mêle deux genres distincts et contraires;--à une pièce +mal composée et qui, après l'exposition, s'en va visiblement au +hasard;--à une pièce sur la vérité et la qualité morale de laquelle +l'auteur paraît s'être mépris;--à une pièce où la prétention vertueuse +du dénouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle +qu'elle nous a auparavant donnée;--à une pièce encore où l'action est +réduite à un tel _minimum_ que les conditions essentielles et +naturelles de l'art dramatique y semblent presque méconnues, etc. Et +ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine +qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'opposé, +comme on le croit communément. Elle peut, quelquefois et de très loin, +lui préparer sa besogne, en commençant pour elle, modestement, le +triage des oeuvres. + + +M. Abel Hermant était, certes, de force à écrire la comédie du grand +mariage franco-américain. Cette comédie, il l'a commencée; il a même +fait, et très bien fait, quelques-unes des scènes qu'elle comporte. +Le jeune duc de Tiercé, ayant épousé pour ses dollars la fille d'un +Yankee milliardaire, est puni, et très logiquement, de sa +prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continué d'entretenir +sa maîtresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau +criblé de dettes, le beau-père, Jerry Shaw, vient remettre les choses +en ordre. Il tient à son gendre ce discours plein de sens: «Le mari +est celui qui «fait de l'argent», comme nous disons, pour subvenir aux +besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est +votre femme qui «fait de l'argent» pour vous. Vous êtes donc la femme, +la petite femme. Par suite, vous devez la fidélité à ma fille, qui est +le mari puisqu'elle a la fortune. Ça n'empêche pas que vous ne soyez +gentil, très gentil...» Et, tout en lui parlant, il lui tapote les +joues comme à une petite femme, en effet; et il apparaît ici que le +jeune duc est qualifié et traité, fort exactement, comme il le mérite. + +Très bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la +nôtre, et les surprises et malentendus qui en résultent. Jerry Shaw +réduit d'un million à 300.000 francs la créance des usuriers de son +gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet +arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donné sa +signature. Et sans doute ce raffinement de probité est beau: mais où +étaient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour +des plaisirs extra-conjugaux, un argent qu'il savait bien ne pouvoir +jamais rembourser lui-même? Ainsi éclate ce qu'il y a d'artifice et de +vanité dans la conception de l'«honneur» aristocratique quand il se +sépare de la simple honnêteté, et ce que cette conception a +d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un marchand américain. + +Très vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille +de son pays. Elle approuve son père; et, quand le duc lui rapporte +avec indignation comment Jerry a maté le syndicat des usuriers: «Vous +croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle? +Vous attendez «le coup du _Gendre de Monsieur Poirier_»? Eh bien, non, +mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laissé +comprendre.» Mais tout de même, dans le fond, elle sent ce qui lui +fait défaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui +manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'ancienneté des noms et des +souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et +les façons d'être qui sont liées à cette ancienneté. Et ce respect est +bien celui qu'on a pour les choses qu'on achète: il est mêlé de +quelque secrète mésestime. On respecte ces choses-là, parce qu'on les +paye très cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu +au-dessous de soi. + +Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mépris et +d'émerveillement, qu'inspire à l'Américain Jerry ce futile Paris, +ville de joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est une scène +où la grâce de Paris, tout simplement incarnée dans une fille galante +qui n'est pas bête, touche décidément le Yankee positif et +péremptoire; où il balbutie des paroles de désir qui jamais auparavant +n'étaient montées à ses lèvres rases; et où il abdique et se fait +humble, ou presque, devant la volupté du vieux monde. Et cela est +exquis. + +Bref, les _Transatlantiques_ sont pleins de fragments de comédie +sérieuse et quelquefois profonde. Par malheur ces fragments précieux +sont noyés, emportés dans un flot tumultueux d'opérette. L'entrée de +la tribu des Shaw dans le salon des Tiercé ressemble à une invasion de +Peaux-Rouges. Cela continue pendant trois actes; et cela, il faut le +dire, est d'un amusement extraordinaire; même, sous l'outrance +exaspérée de la bouffonnerie, un peu de vérité transparaît encore çà +et là; on devine que l'auteur a voulu signifier que, en dépit de M. +Demolins et de moi-même, quelque chose d'irréductible s'oppose à ce +que nous soyons jamais des Anglo-Saxons, quelque chose d'intime et de +séculaire qui est heurté, bousculé, offensé par ce qu'on sent de +brutal et d'insociable dans ces pétarades de l'individualisme et dans +ces excessives énergies transatlantiques,--et enfin par l'impudeur de +ces «flirts», la pudeur étant mieux comprise, malgré tout, par le +vieux peuple corrompu que nous sommes.--Mais, tout cela, M. Hermant +le signifie avec trop de violence, et par des traits d'une convention +par trop folle. Si bien que, lorsqu'il sort de l'opérette pour rentrer +dans la comédie et redevient sérieux pour réconcilier tant bien que +mal le duc et la duchesse, nous n'y sommes plus du tout. Cette pièce, +où abondent l'observation la plus fine et l'imagination la plus farce, +souffre de la plus déconcertante duplicité de ton. C'est là son seul +défaut; mais il est, j'en ai peur, rédhibitoire. + + +M. Henri Lavedan a fait un tour de force charmant. Il nous a donné, +dans la même quinzaine, _Catherine_ et le _Nouveau Jeu_, c'est-à-dire +la comédie la plus effrontément attendrissante et vertueuse, et la +plus effrontée peinture de mauvaises moeurs amusantes. Et le plus +fort, c'est que, dans l'une et l'autre entreprise (j'en suis persuadé +pour ma part), il a été également sincère; j'entends qu'il a également +suivi son goût et contenté son coeur et son esprit. Car il y a chez +lui un fonds de candeur intacte, une âme «vieille France», des restes +sérieux de bons principes, d'éducation religieuse et provinciale, un +penchant aux attendrissements honnêtes, et qui ne craint même pas un +rien de banalité, tant il est certain de sauver tout par la grâce. +Mais en même temps M. Lavedan est un observateur pittoresque, aigu, +hardi, et qui se grise volontiers de sa propre hardiesse; un +moraliste hanté de la peur que quelque autre moraliste n'aille encore +plus loin que lui dans la peinture du vice contemporain et ne paraisse +donc encore plus moral. Et c'est l'homme sensible et bon qui a fait +_Catherine_, et, c'est le satirique un peu fiévreux qui a fait le +_Nouveau Jeu_: mais les intentions de celui-ci égalent en pureté les +intentions de celui-là; et tous deux font bien un seul et même homme. + +Tout ce qui pouvait le mieux charmer l'âme enfantine du public, et +aussi tout ce qui était le plus propre à arracher du coeur soulagé des +«honnêtes gens» le fameux: «Ouf!» que provoqua jadis _l'Abbé +Constantin_, tout ce qu'il y a de Berquin dans Jules Sandeau, de +Bouilly dans Octave Feuillet, et de Mme de Genlis dans Émile Augier, +M. Lavedan l'a résolument fourré dans _Catherine_, en y ajoutant +encore du sien. Il n'a pas été chercher loin son sujet. Il a +simplement transporté dans un décor d'à présent le conte éternellement +aimable du roi qui épouse une bergère pour sa vertu. Le petit duc de +Coutras, jeune homme à la fois vertueux et passionné, s'est mis à +adorer la maîtresse de piano de sa soeur, Mlle Catherine Vallon. Il +dit à sa mère: «Je veux l'épouser.» La bonne duchesse fait quelques +objections, qu'elle est ravie de voir repousser par l'impétueux jeune +homme, et dit: «Tu as raison, j'irai moi-même demander la main de Mlle +Catherine.»--Puis, c'est l'intérieur pauvre et décent des Vallon: le +père Vallon, bonhomme à longs cheveux, naïf et timide, organiste à +Saint-Séverin; la petite soeur poitrinaire qui fait des abat-jour; et +la bonne Catherine qui, presque dans le même moment, pioche son piano, +coud à la machine, réconforte son père, aide sa petite soeur, et fait +le pensum de l'aîné de ses petits frères: immuablement souriante, +comme l'automate même de la vertu. Puis, c'est l'entrée de la +duchesse, l'effarement du bon organiste, la demande en mariage... et +le refus de Catherine. + +Mais voilà le malheur. Si Catherine refuse, ce n'est pas du tout parce +qu'elle est une fille raisonnable, je veux dire une fille à qui l'idée +ne serait jamais venue d'aimer un duc (car, outre que, dans la +réalité, l'occasion en est si rare que ce n'est pas la peine d'en +parler, ces idées-là ne viennent que quand on le veut bien). Non, +c'est que Catherine, un peu auparavant, a engagé sa foi à un brave +garçon, Georges Mantel, qui l'aime depuis longtemps, pour qui elle a +de l'estime et de l'amitié, et dont les six mille francs +d'appointements sauveraient la famille Vallon. + +Ici apparaît un des plus graves inconvénients du «romanesque», qui, +étant une déformation optimiste du monde réel, ne peut absolument pas +souffrir que la vertu soit longtemps malheureuse, et qui, dans son +désir de la récompenser, ne s'aperçoit pas toujours qu'il lui +communique trop à elle-même ce besoin de récompense et qu'il lui ôte +quelques-unes des marques auxquelles précisément on la reconnaît. Si +Catherine redemandait simplement à Mantel sa parole, elle ne serait +pas héroïque, mais du moins elle serait franche. Au lieu de cela, elle +lui dit (avec des façons, je le sais, et comme si cela lui échappait): +«Le duc demande ma main. Je suis forcée d'avouer que je l'aime, mais +j'ai refusé, car vous avez ma promesse.» Elle dit cela, sachant bien +ce que répondra le pauvre garçon, et elle se laisse parfaitement +dégager par lui, et elle se résigne assez vite à écrire, sous ses +yeux, le «oui» qui la fait duchesse et millionnaire. Bref, elle +escompte et exploite la magnanimité de son ami, tout en prétendant +garder elle-même les apparences de la générosité dans le moment où +elle est le moins généreuse... Elle est hypocrite et faible,--avec +circonstances atténuantes, je ne l'ignore pas,--mais elle l'est enfin; +et ce qui me choque, c'est que l'auteur n'a vraiment pas assez l'air +de s'en douter. + +Hormis cette inadvertance, les deux premiers actes de _Catherine_ +forment une moderne berquinade jolie et harmonieuse. Mais il faut +poursuivre, et il semble que l'auteur ait éprouvé, ici, quelque +embarras. + +On a dit: «Il fallait nous montrer les difficultés que trouve +l'institutrice devenue duchesse à s'adapter à son nouveau milieu, les +fautes qu'elle commet contre le protocole mondain, les luttes qu'elle +a à soutenir contre les belles dames du faubourg, etc.» À la bonne +heure; mais c'était sortir du pays bleu, c'était rentrer dans la +réalité: et quelle figure eût faite alors l'innocente idylle du +commencement? Ce conte, nous n'y croyons pas: car, des mésalliances de +cette force, on a pu en voir, quelquefois, qui étaient l'ouvrage du +vice; de la vertu, jamais. Nous ne croyons pas, dis-je, à ce conte de +ma mère l'Oie, mais nous l'aimons. À une condition pourtant: c'est +qu'il restera bien un conte. Celui-là ne comporte d'autre suite que: +«Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» L'histoire de la +bergère épousée par le roi est finie lorsque le roi a épousé la +bergère. + +Voici toutefois ce qu'a ajouté M. Lavedan, parce qu'il se croyait +obligé d'ajouter quelque chose. Quand le rideau se relève (six mois +après), le jeune duc de Coutras paraît déjà détaché de sa femme. Il +lui reproche, notamment, de ne pas savoir monter à cheval, de ne pas +avoir assez l'air d'une duchesse, et de le tutoyer devant les +étrangers; et l'on s'étonne que l'intelligente «largeur de vues» et, +si je puis dire, l'antisnobisme de ce gentilhomme philosophe aient si +peu survécu à son mariage. Il reproche aussi à Catherine la vulgarité +du papa Vallon et l'indiscrétion turbulente des petits frères; et l'on +s'étonne que la prudente et fine jeune fille des deux premiers actes +ait commis cette erreur, d'installer toute sa tribu au château. On +nous a changé notre roi et notre bergère. Horreur! ils ne sont donc +pas parfaits? Et, là-dessus, voilà qu'une jeune parente du petit duc, +Hélène de Grisolles, dont il est aimé depuis longtemps et qu'il n'a +pas su deviner, se décide à lui faire sa déclaration en face, avec +l'ardente brutalité de Julia de Trécoeur ou de Gotte des Trembles; +elle tombe dans ses bras qu'il referme poliment sur elle, et Catherine +les surprend dans cette attitude... En vain son mari, soudainement +repentant, essaye de la retenir. «Je m'en vais, dit-elle. Une autre +femme pourrait pardonner: moi, je ne puis pas; car on me soupçonnerait +toujours d'avoir voulu rester duchesse et millionnaire.» À quoi il n'y +a rien à répondre.--Ce seul trait excepté, l'aventure des deux +derniers actes pourrait servir de suite à n'importe quel autre mariage +aussi convenablement qu'à celui du jeune duc indépendant et de la sage +institutrice. + +C'est le vertueux Georges Mantel qui arrangera tout. C'est lui, +finalement, le héros du drame. Appelé par Catherine, il accourt exprès +pour être sublime et pour se sacrifier de nouveau, non sans une +emphase bien permise. D'abord bousculé par le duc, il dit à peu près: +«J'aimais Catherine, et je vous l'ai donnée. Ce premier sacrifice me +donne le droit de commander ici, et de disposer d'elle par une seconde +immolation. Je lui ordonne de se réconcilier avec vous.» Ah! vous +voulez de la vertu? Eh bien, en voilà! Catherine obéit, et le duc +serre respectueusement la main de l'indiscret et héroïque Mantel. La +scène, en soi, a quelque grandeur. Pourquoi faut-il que je croie si +faiblement à l'histoire qu'elle conclut? Encore y croirais-je, si les +personnages étaient habillés comme dans les _Deux Billets_ ou dans le +_Bon Père_ de Florian: mais que ces jaquettes me gênent! + +Le succès de _Catherine_ a été éclatant. + +Encore plus éclatant, le succès du _Nouveau Jeu_, qui est le contraire +de _Catherine_ et qui est pourtant, à certains égards, la même chose. + +Car, si les personnages de _Catherine_ étaient un peu les fantoches +aimables de la vertu, les personnages du _Nouveau Jeu_ sont comme les +polichinelles du vice «chic», du plaisir enragé, de l'irrespect et de +la blague; et, selon la fantaisie, attendrie ou ironique, de M. +Lavedan, ceux-ci et ceux-là semblent s'éloigner également, quoiqu'en +sens contraire, de «l'humble vérité». Mais, je l'avoue, le _Nouveau +Jeu_ me plaît davantage, et me plaît même infiniment. Ici d'abord, +l'action, très simple, est bien ordonnée et forme un tout. Puis, la +joyeuse outrance des types laisse encore voir les attaches qu'ils +gardent avec la réalité. Ce n'est, en somme, que le monde de +_Viveurs_, un peu plus agité et épileptique. M. Henri Lavedan n'a fait +qu'exagérer jusqu'à la plus intense bouffonnerie la démarche +capricante des images qui traversent ces faibles cerveaux, leur +inconscience, l'incohérence de leurs associations d'idées, l'imprévu +de leurs impulsions, rapides, irrésistibles et courtes comme celles +des singes. + +Le «nouveau jeu» est de tous les temps. Il y avait dans presque +toutes les comédies romanesques du second Empire, un Desgenais qui le +définissait avec indignation: «Ah! vous allez bien, vous autres!... La +vertu? Vieux mot! La famille? Préjugé! La patrie? Rengaine!...» Vous +reconnaissez le thème. Le nouveau jeu est simplement le nihilisme +moral. Mais il n'est pas toujours tel qu'on le doive prendre au +tragique. Il peut y avoir des ahuris, des jocrisses et des bouffons du +nihilisme, qui est, à vrai dire, un bien gros mot pour eux. L'art de +M. Lavedan, c'est d'avoir rendu leur néant prodigieusement amusant et +gai, et d'avoir, dans leur vide profond, fait craquer et pétiller de +fugitifs et fantasques feux d'artifice. + +Pour cela, il leur a prêté une langue qu'il a en partie inventée; et +c'est peut être là le mérite le plus rare de sa pièce. L'origine de +cette langue, c'est l'argot du boulevard, des cercles et aussi de +beaucoup de salons, cet argot recueilli, il y a quinze ans, par Gyp, +l'étonnante rénovatrice du genre «Vie parisienne». Mais, au lieu que, +dans la réalité, ils se contenteraient d'user docilement des quelques +locutions colorées et canailles qu'ils ont apprises, les personnages +du _Nouveau Jeu_ en trouvent continuellement d'inédites; et leur +langage est comme un tissu de métaphores cocasses, de synecdoches +débraillées, et de familières et violentes hypotyposes. Et Costard, +Labosse, Bobette et les autres nous apparaissent ainsi comme des +façons de poètes burlesques. + +C'est ce langage, outré, convenu, mais d'un pittoresque et d'un +mouvement extraordinaires, et ce sont les innombrables sautes de +sentiments et d'idées que ce langage exprime, qui font l'intérêt de la +simple et folle aventure de Paul Costard. Joignez-y un renversement +presque continuel des rapports normaux entre les personnages,--lesquels +sont tous de joyeux «hors-la-loi», et dont la psychologie fait exprès +d'être souvent à rebours de toutes les prévisions des psychologues +assermentés.--La jeune fille de bonne bourgeoisie que Paul Costard se +décide subitement à épouser, c'est aux Folies-Bergère qu'il l'a +rencontrée. Lorsqu'il en fait part à sa mère, c'est à une heure du +matin, près de la table où traînent les restes d'un souper, et pendant +que sa maîtresse attend dans le cabinet de toilette. Et le projet +paraît tout à fait drôle à cette bonne mère aux cheveux rouges, +«gobée» de Bobette qui un jour, étant malade, a reçu d'elle un panier +de vin.--Or, le lendemain, venu chez Labosse pour faire sa demande, +qui est instantanément accueillie, Costard reconnaît dans son futur +beau-père le vieux monsieur avec qui il a fraternisé l'autre nuit, +chez Baratte, à quatre heures du matin: et de se taper sur le ventre, +et de se rouler de rire, tant «elle leur semble bonne».--Peu de mois +après, l'idée d'être trompé par sa femme amuse tellement Costard, que +Bobette ne peut se tenir de lui apprendre que «ça y est» en effet. +«Tiens! vous ne riez plus»? dit-elle. «Attends que ça vienne», +répond-il. Et ça vient. Et il est vraiment «très bien» dans la scène +où, son petit chien sur le bras, il fait constater le «flagrant délit» +de sa femme: mais celle-ci est mieux encore lorsqu'elle ôte son +corsage, dont les manches la gênent, pour remettre son chapeau, et se +fourre ensuite, par pudeur, dans le lit de la chambre garnie. Joignez +que Costard ne lui cède en rien quand, surpris à son tour en compagnie +de Bobette, il offre le champagne au commissaire et déclare qu'il ne +s'est jamais tant amusé. Tout cela, relevé par l'imprévu bariolé des +propos, est d'une démence à quoi rien ne résiste. + +Démence très attentive dans le fond. La suite des «mouvements d'âme» +de Paul Costard est extravagante, mais vraie. À un moment, il raconte +«la plus forte émotion de sa vie». C'était un soir où, ayant «plaqué» +une petite amie, il était venu chercher l'apaisement aux +Folies-Bergère. Il y vit «sept étalons de l'Ukraine» présentés en +liberté. Ces noirs coursiers balançaient lentement leurs têtes +surmontées de panaches noirs, ce pendant que l'orchestre jouait une +musique solennelle. Et cette musique, ces panaches de corbillard... +Paul Costard sentit quelque chose pleurer dans son coeur. De même, +après la constatation parallèle des deux flagrants délits, Costard, +abandonné par Bobette, et, là-dessus, ayant lu par hasard _Paul et +Virginie_, n'est pas très loin de croire à l'immortalité de l'âme. +Pourquoi non? Que, dans un moment de détresse sentimentale, les +chevaux noirs et les cuivres imposants des Folies-Bergère l'aient fait +songer à la mort; que, dans une autre heure mélancolique, la symétrie +des deux flagrants délits lui ait paru vaguement providentielle et +l'ait rendu vaguement spiritualiste... c'est saugrenu, mais plausible; +nous connaissons cela; c'est, après tout, d'impressions analogues que +sont sorties les _Nuits_ et l'_Espoir en Dieu_; et il y a donc, dans +Paul Costard, un Musset qui s'ignore; un Musset «loufoque», pour +parler sa langue. + +C'est cette démence qui sauve ce que certaines scènes du _Nouveau Jeu_ +ont d'extrêmement osé. Lorsque dans la chambre de Bobette, au petit +jour, Costard raconte à son amie dans quelles circonstances il a +«pincé» sa femme, et que, durant dix minutes, charmée par ce récit, +Bobette, en chemise de nuit, fait des sauts de carpe parmi le désordre +des draps et des couvertures, ce tableau d'extrême intimité nous +effarerait peut-être un peu, si nous ne nous souvenions que nous +sommes à Guignol et que nous assistons aux ébats de deux marionnettes. +Et puis, l'auteur de _Catherine_ s'est si bien mis en règle avec la +vertu qu'on lui peut passer quelques licences. + +D'ailleurs, fidèle à son devoir, le moraliste convaincu qui cohabite, +chez M. Lavedan, avec le satirique audacieux, surgit au dénouement. +Les personnages, calmés, défilent devant le juge d'instruction, qui +paternellement les sermonne; et Bobette, avec l'autorité de +l'expérience, donne l'explication de la comédie. Le «nouveau jeu», +c'est une gourme qu'on jette, et cela ne tire pas à conséquence. On +s'aperçoit un jour que la règle a du bon. Costard finira dans la peau +d'un bourgeois correct, respectueux des convenances et même des +préjugés, et Bobette, vieillie, sera une bonne dame qui invitera son +curé et rendra le pain bénit.--À vrai dire, tout cela n'est pas sûr: +témoin Labosse, demeuré polichinelle jusque dans un âge avancé. Puis, +on ne voit pas assez si l'auteur est ironique dans cette conclusion +même, et s'il se rend bien compte que Costard et Bobette, «rangés» de +la façon qu'il dit, vaudront moins qu'ils ne valaient, puisque passer +du nouveau jeu au vieux jeu, ce sera, pour eux, passer du cynisme +ingénu à l'hypocrisie.--Mais surtout ce dernier acte est si inutile! +Et _Catherine_ suffisait si bien à nous garantir la moralité de +l'auteur! + + +M. Maurice Donnay a diverses originalités, toutes rares. Il me semble +d'abord qu'il est le seul de sa bande qui écrive encore plus pour son +plaisir que pour celui des autres; et que cet esprit, qui plaît si +naturellement, ne sacrifie que peu, si l'on y regarde de près, au +désir de plaire. Ne vous y trompez pas, dans ses trois comédies +psychologiques, ce «charmeur» est un réaliste très ingénu: je sens en +lui un très sincère et presque intransigeant amour de la vérité, et +une horreur des «ficelles», où il y a du défi et de la candeur. Son +dialogue est unique. Si vous lisez ses pièces imprimées (j'excepte, +bien entendu, _Lysistrata_), vous verrez que ce dialogue est ce qu'on +a fait, au théâtre, de plus approchant, par le mouvement et la +syntaxe, du style de la conversation. Pas une phrase «écrite»; jamais +on n'a plus subtilement usé de la syllepse, de l'ellipse, ni de +l'anacoluthe. Et cette familiarité n'est jamais plate; cela est ailé, +fluide, et, d'autres fois, d'une couleur délicieuse. Car ce réaliste +est un poète. Il fait beaucoup songer, par sa grâce, au Meilhac de la +_Petite Marquise_, de la _Cigale_, de _Ma Camarade_,--avec, si vous +voulez, une langueur plus chaude ou un pittoresque plus aigu: ce qui +veut peut-être seulement dire qu'il est d'aujourd'hui. + +Cette fois (dans _l'Affranchie_), il faut avouer que M. Maurice Donnay +s'est laissé un peu égarer par sa chimère d'une comédie exactement +ressemblante à la vie; d'une comédie où il n'arrive, extérieurement, +presque rien et où les principaux événements sont les sentiments des +personnages; d'une comédie absolument simple, plus simple encore, +quant à la fable, que _Bérénice_ ou _Amants_ (cette _Bérénicette_). +C'est un nouvel épisode de l'histoire éternelle des amants. Dans la +première pièce amoureuse de M. Donnay, les amants se quittaient sans +mensonge. Dans la _Douloureuse_, ils étaient séparés par un mensonge +réciproque. Dans l'_Affranchie_, l'amant souffre moins d'un mensonge +précis de sa maîtresse que de la découverte qu'il fait de son habitude +de mentir, et il se débat moins contre tel ou tel mensonge que contre +une menteuse.--Mais comme cette menteuse presque involontaire est une +femme qui aime, cela forme quelque chose d'extrêmement complexe et +embrouillé, qui demeure mal connu de celle même qui ment et de celui à +qui elle ment; quelque chose enfin de trop fuyant et de trop +insaisissable pour être proprement dramatique. C'est du moins mon +impression. + +Voici les faits. Roger Chambrun est l'amant d'Antonia de Maldère, une +dame libre, riche, de condition sociale un peu indécise. Roger a pour +marotte la loyauté en amour. «Tu es libre, dit-il à Antonia; et, le +jour où tu ne m'aimeras plus, dis-le-moi franchement; je ne te ferai +aucun reproche. Pourquoi mentir, et souffrir ou faire souffrir +inutilement?» Roger est sans doute naïf de croire, ou que cette +franchise est possible, ou qu'elle supprimerait la souffrance, ou que +l'on connaît toujours le moment où l'on a cessé d'aimer. Mais les gens +les plus spirituels peuvent avoir de ces naïvetés. + +Or, au premier acte, Antonia ment à Roger, en lui faisant un récit +arrangé de sa vie, et en lui contant qu'elle est veuve, alors qu'elle +est divorcée et qu'elle a été chassée par son mari.--Au deuxième acte, +Roger découvre ce premier mensonge, et Antonia lui en fait un second à +propos d'une photographie d'un de leurs amis, Pierre Lestang.--Au +troisième acte, Roger découvre ce second mensonge et que, dans +l'entr'acte, Antonia est devenue la maîtresse de Pierre. Il lui dit +son fait; elle lui jure qu'elle n'a pas cessé de l'aimer; elle lui +avoue, avec les apparences d'une horrible franchise, qu'elle s'est +donnée à Pierre par une curiosité perverse et inepte: mais Roger ne la +croit plus; il est plus irrité encore de ce perpétuel et inextricable +mensonge que de la trahison elle-même; et, Antonia étant tombée à la +renverse sur un canapé, il sonne sa gouvernante et dit: «Soignez +madame; elle est _peut-être_ évanouie.» + +Ce «peut-être» est le mot final; et le malheur, c'est qu'il pèse sur +toute la pièce.--Lorsque Antonia, à Venise, au clair de lune, +improvisait une version romanesque et avantageuse de son passé, elle +ne s'apercevait peut-être pas qu'elle mentait; ou, ce qu'elle en +faisait, c'était pour plaire à son amant, et c'était peut-être moins +par vanité ou par ruse que par amour. Lorsqu'elle s'est livrée à +Pierre Lestang pour savoir comment était fait un homme à qui sa +maîtresse a naguère logé une balle dans la tête, peut-être se +méprisait-elle elle-même; peut-être aimait-elle toujours Roger, comme +elle l'assure; et les lettres si enflammées et si tendres qu'elle lui +écrivait étaient peut-être sincères. Et elle sera peut-être désespérée +si Roger l'abandonne. Le cas d'Antonia est vrai. Il est très vrai +qu'elle ignore, sur elle-même, la vérité. Il est très vrai que +beaucoup de femmes, et quelques hommes pareillement, ne savent rien de +l'arrière-fond de leurs âmes, ni s'ils aiment, ni qui ils aiment, ni +comment et dans quel degré, ni s'ils mentent, ni pourquoi ils mentent. +Mais le public, lui, veut savoir. Il veut voir clair, même où la +vérité veut qu'il ne fasse pas clair. Il ne se laisse pas congédier +sur un «peut-être». C'est aussi bête que cela; et c'est pour cette +raison que _l'Affranchie_ a finalement déconcerté la foule, en dépit +du talent de l'auteur, qui n'a pas diminué; en dépit du rôle adorable +de Juliette, soeur de la petite Alice Doré de _Sapho_, mais moins +«brebis»; en dépit du _five o'clock_ de perruches du deuxième acte, et +des mots charmants, et des mots profonds, et de la psychologie +pénétrante et souple, et de la grâce partout répandue. + +Notez que le sens même du titre reste incertain. Il signifie, je +crois, que l'«affranchie» Antonia a conservé des habitudes d'esclave. +Je ne saurais cependant l'affirmer. + +Mais est-ce que par hasard M. Maurice Donnay ne pourrait pas nous +montrer un drame survenu dans un ménage régulier? + + + + + Au Vaudeville, _Paméla, marchande de frivolités_, comédie en + quatre actes et sept tableaux, de M. Victorien Sardou,--Au + Gymnase, _Mariage bourgeois_, comédie en quatre actes, de M. + Alfred Capus. + + +_Paméla_ est une pièce de même genre que _Thermidor_ et _Madame +Sans-Gêne_. Ce genre agréable et mêlé, moitié drame historique, moitié +comédie d'intrigue, _Paméla_ n'en est pas le chef-d'oeuvre; mais c'est +encore une pièce singulièrement ingénieuse. + +Il y a dans _Paméla_ deux endroits fort attendrissants. C'est d'abord +quand Barras fait à une bande de jolies femmes la galanterie de les +mener au Temple pour leur montrer le petit Louis XVII prisonnier. On +sort l'enfant de sa chambre; les jolies dames s'apitoyent, le +questionnent d'un ton suave de perruches charmées de «tenir une +émotion». L'enfant, hâve, chétif, les genoux enflés, tout abruti par +la souffrance, la maladie et la solitude,--trop bien peigné seulement, +car nous sommes au théâtre,--garde un silence farouche. Si l'auteur +s'en était tenu là, l'effet de cette apparition muette du petit martyr +parmi ce carnaval de «merveilleuses» fût demeuré vraiment tragique. +Mais il a craint de nous trop serrer le coeur. Il a donc voulu que +cette bonne Paméla restât seule avec l'enfant. Elle le caresse, le +débarbouille, l'apprivoise. Le petit, encouragé, demande des nouvelles +de sa mère, comprend qu'elle est morte, sanglote et se pâme. Quel +mauvais coeur résisterait à ce spectacle? + +L'autre endroit, c'est quand, le soir de l'enlèvement, le républicain +Bergerin, l'amant de Paméla, découvre le petit roi dans le panier de +blanchisseuse. Brutus va faire son devoir. Mais l'enfant royal, +sommeillant à demi, lui jette ses deux bras au cou; et ce geste +d'enfantine confiance désarme Brutus et fait subitement crouler, au +choc d'un sentiment très simple de pitié humaine, toute son +intransigeance abstraite et têtue. «Bah! dit-il, pour un enfant qu'on +lui vole, la Nation n'en mourra pas!» Et il laisse Paméla porter le +petit Louis aux conjurés qui l'attendent à l'entrée du souterrain... + +Le reste est rempli par l'histoire de la conspiration. C'est d'abord +une matinée de Barras, avec beaucoup, presque trop de «couleur locale» +et de détails anecdotiques artificieusement enfilés. Barras reçoit des +policiers,--et quelques pots-de-vin,--puis Paméla, qui vient lui faire +payer une note de Joséphine. Il interroge deux royalistes accusés de +préparer l'évasion du petit roi, et les fait mettre en liberté: car il +a son idée.--Puis, c'est la visite des merveilleuses au petit +prisonnier.--Puis, c'est l'atelier de menuiserie où les conspirateurs, +déguisés en ouvriers, ont creusé un souterrain qui aboutit à la cour +de la prison. Tout est préparé pour l'enlèvement. Ils ont gagné les +gardiens et la blanchisseuse du Temple; cette femme emportera l'enfant +dans un panier de linge. Mais au dernier moment, effrayée, elle se +dérobe: tout est perdu! La bonne Paméla s'offre à prendre sa place: +tout est sauvé! + +Puis, c'est une fête chez Barras, car il faut varier et contraster les +tableaux. Barras dit à Paméla: «Je sais tout»... et lui donne un +laissez-passer qui lui permettra de pénétrer au Temple après l'heure +où l'on ferme habituellement les portes. «À une condition, ajoute-t-il: +c'est que l'enfant me sera remis.» (Il compte s'en servir, le cas +échéant, pour traiter avec le comte de Provence.)--Paméla rencontre +alors le farouche patriote Bergerin, son amant, qui a des soupçons et +à qui elle finit par tout avouer. Embarras de Bergerin: s'il dénonce +le complot, il livre sa maîtresse; s'il se tait, il trahit son devoir. +Il s'arrête à cette solution: «Je serai ce soir au Temple.--J'y serai +aussi!» dit Paméla. + +Ici, pour nous délasser de ce «sublime», un intermède tragi-comique. +Les conspirateurs sont occupés, dans le souterrain, à donner les +derniers coups de pioche... Ils savent qu'il y a parmi eux un traître, +mais ignorent qui c'est. Là-dessus, une patrouille envahit le +souterrain et arrête tout le monde. Le faux frère se trahit lui-même +en montrant au chef sa carte de policier. On le ficelle avec soin. La +patrouille était une fausse patrouille. Le «truc» est divertissant.--Vient +alors le tableau de l'enlèvement, très adroitement aménagé et qui se +termine, comme j'ai dit, par les deux bras du rejeton des tyrans +autour du cou de Brutus. + +Et ça finit en opérette, de façon qu'il y en ait pour tous les goûts. +Des paysans de théâtre, qui sont des conjurés, font la fenaison au +bord de la Seine. Le petit roi, qu'on s'est bien gardé de remettre à +Barras, repose dans une maison voisine. Barras, qui s'est imprudemment +mis à sa poursuite, se voit soudainement entouré par les faux +villageois armés d'engins champêtres. Il ne perd pas la tête et +demande à présenter ses hommages à Sa Majesté Louis XVII. On amène +l'enfant sur un brancard orné de feuillages et de fleurs, sorte de +pavois rustique, et Barras lui baise respectueusement la main et +l'assure de son dévouement profond, quoique éventuel... + +Voilà bien de la variété, bien de l'agrément, bien de l'esprit, bien +de l'ingéniosité, et, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour plaire. +D'où vient donc que _Paméla_ n'ait pas obtenu le succès étourdissant +de _Madame Sans-Gêne_, ni même le succès de _Thermidor_? J'en +entrevois trois ou quatre raisons. + +Il y avait dans _Thermidor_ plusieurs forts «clous»: le choeur des +tricoteuses, le cantique des religieuses dans la charrette, la séance +de la Convention,--sans compter, dans un ordre d'intérêt plus rare, +l'admirable scène des dossiers. Les «clous» de _Paméla_ sont plus +modestes.--Dans _Madame Sans-Gêne_ il y avait le premier Empire, et il +y avait «Lui»! Le décor et les costumes de _Paméla_ sont moins nobles +et moins magnifiques; et peut-être aussi que le Directoire est une +période trop hybride et dont la description morale, même +superficielle, comporte trop d'ironie pour que la foule y prenne un +plaisir simple et sans mélange. + +Surtout la pièce elle-même est hybride. L'hypothèse de M. Sardou +touchant l'évasion de Louis XVII fait que _Paméla_ n'est ni un drame +historique, ni une fiction. + +Il est peut-être vrai, quoique indémontrable, que l'enfant royal ait +été enlevé de son cachot; mais quelques curieux seuls y croient: la +foule, prise en masse, n'y croit pas, et c'est sans doute ce qui la +gêne ici. La défiance qu'elle a l'empêche de se laisser prendre aux +entrailles. Elle pourrait s'émouvoir sur la délivrance d'un petit +martyr qui s'appellerait Émile ou Victor et qui aurait été inventé par +l'auteur. Mais, du moment que l'enfant dont on lui montre l'évasion +s'appelle Louis XVII, elle résiste, parce qu'elle a idée que cette +évasion n'a jamais eu lieu, et parce que Louis XVII, pour elle, c'est, +essentiellement, l'enfant maltraité par le cordonnier Simon et mort de +rachitisme au Temple. On est intéressé, mais peu touché, par le +développement d'une hypothèse contre laquelle on était en garde +d'avance. _Paméla_ manque à cette règle, tant de fois promulguée et +établie par mon bon maître Sarcey, qu'une pièce historique ne doit +pas trop contrarier les notions ou les préventions du public sur les +événements et les personnages qu'on lui met sous les yeux. Si bien que +_Paméla_, pour réussir complètement, aurait dû être précédée d'une +campagne de presse et de conférences qui eût persuadé le public de la +vérité ou de l'extrême vraisemblance de ce que l'auteur prétendait, si +j'ose dire, lui faire avaler. Est-ce que je me trompe?... + +Mais ce n'est pas tout. Ce qui, dans _Paméla_, tient la plus grande +place, ce n'est pas Louis XVII et son martyre (et j'avoue que ce +spectacle, trop prolongé, de souffrances surtout physiques eût été +vite intolérable), et ce ne sont pas non plus les personnes et les +sentiments des conjurés: c'est la conspiration elle-même, vue par +l'extérieur. Et les détails matériels, les épisodes et les péripéties +de cette conspiration sont tels, qu'ils conviendraient presque tous à +n'importe quelle autre conspiration où il s'agirait d'enlever un +prisonnier politique. Toutes les scènes de l'atelier de menuiserie, de +la fête chez Barras et du souterrain pourraient servir, très peu +modifiées, pour d'autres pièces. On est amusé par les faits et gestes +des conjurés, indépendamment de ce qu'ils pensent et de l'objet qu'ils +poursuivent: et, dès lors, on est seulement amusé, rien de plus, et +encore assez doucement. C'est comme qui dirait la conspiration «en +soi», la conspiration «passe-partout». + +On est un peu déçu. Car on s'attendait à quelque drame du devoir et de +la passion; on se figurait que l'essentiel de cette histoire, ce +serait la lutte entre la sensible Paméla et son amant républicain. +Mais cette lutte n'est qu'indiquée. Deux fois, chez Barras et au +Temple, Paméla et Bergerin se trouvent en présence et font mine de +s'expliquer. La rencontre pouvait être belle de ces deux amants, +divisés entre eux et divisés contre eux-mêmes par des sentiments très +vrais, très humains, très forts et peut-être également généreux. +Bergerin pouvait aller beaucoup plus loin dans ce qu'il croit son +devoir, être décidément romain et Cornélien. Et tous deux (mais +peut-être n'eût-il pas été mauvais de nous convaincre davantage de la +grandeur de leur amour mutuel) pouvaient avoir de beaux +déchirements--et de beaux cris. Paméla en a quelques-uns, mais surtout +des mots de théâtre, comme lorsqu'elle convie les femmes «au 14 +juillet des mères». Et Bergerin n'est qu'un Brutus de carton. Le +mouvement du petit prince qui l'embrasse dans son demi-sommeil est une +trouvaille charmante; mais les fureurs qui cèdent à ce baiser d'enfant +étaient étrangement pâles et modérées, et le petit prince avait trop +beau jeu. + +Ces deux rencontres de Bergerin et de Paméla, on dirait que M. Sardou +les traite avec une sorte de négligence et d'ennui, et qu'elles ne le +remuent lui-même que médiocrement. C'est comme si le grand dramaturge, +pour avoir, dans sa vie, trop imaginé de ces situations violentes, +trop développé de ces tragiques conflits, n'avait plus eu, cette fois, +le courage de faire l'effort qu'il faut pour se mettre à la place de +ses personnages, pour se congestionner consciencieusement sur leur +cas, pour se représenter leurs émotions et trouver des phrases qui les +expriment avec quelque précision et quelque force. Il y a, dans +_Paméla_, comme un détachement fatigué à l'égard de ce qui est +pourtant la partie la moins insignifiante de l'invention dramatique: +les sentiments, les passions, les mouvements des âmes. + +La dextérité de M. Sardou reste d'ailleurs surprenante, et j'aime +cette dextérité pour elle-même.--J'aurais voulu sans doute que la +politique et les intrigues de Barras fussent un peu plus poussées (je +songe à _Bertrand et Raton_ ou à _Rabagas_): tel qu'il est, néanmoins, +le Barras de M. Sardou ne me déplaît point. C'est un fantoche, soit; +mais beaucoup d'hommes de la Révolution ont peut-être été des +fantoches, et je ne vois pas d'époque où la disproportion ait paru si +grande entre les hommes et les événements. Et je garde un faible pour +Paméla, figure facile, mais très bien venue, d'une gentillesse, d'une +gaîté, d'une bravoure et d'une sensibilité si «bonnes filles». + + +M. Alfred Capus continue de «s'affirmer» comme un réaliste de beaucoup +d'esprit et de beaucoup d'observation à la fois, et comme le meilleur +spécialiste que nous ayons de la «comédie de l'argent». Il connaît +très bien le personnel de cette comédie-là, surtout le personnel +inférieur, qui en est aussi le plus pittoresque: coulissiers marrons, +agents de publicité, entrepreneurs d'affaires vagues, ou d'affaires +précises, mais un peu osées. Dans _Mariage bourgeois_, Piégois, +directeur de Casino,--ou tenancier de tripot, comme il s'appelle +lui-même,--est un type singulièrement vivant de forban cordial et de +canaille bon enfant, et qui mérite de rester dans la mémoire tout +autant que le visionnaire Brignol, de _Brignol et sa fille_. + +Une «comédie de l'argent» est, naturellement, une comédie qui en fait +voir la funeste puissance, et les lâchetés et les vilenies auxquelles +l'argent plie les âmes. Elle est donc, d'une part, pessimiste et +satirique. Mais, naturellement aussi,--et à moins d'un parti pris +amer, comme celui de Lesage dans _Turcaret_,--l'auteur est amené à +nous montrer, à côté des esclaves de l'argent, ceux qui échappent à +son pouvoir, et par suite, à introduire dans sa comédie satirique une +certaine dose d'optimisme et, volontiers, de romanesque. Cette dose me +semble plus forte dans _Mariage bourgeois_ que dans les autres pièces +de M. Capus. + +Par là, il tendrait à se rapprocher, quant au fond, d'Émile Augier. +Mon Dieu, oui. Mais il est moins rigoriste, moins «ferme sur les +principes», mieux instruit de la diversité des «morales» +professionnelles ou individuelles, et de ce qu'il peut y avoir de +relatif dans la valeur de nos actes. Puis l'horreur qu'il a des +mauvaises actions conseillées par l'argent le rend infiniment +indulgent aux fautes où l'argent n'est pour rien, et, d'autres fois, +lui fait éprouver une sympathie presque excessive pour les mouvements +accidentels de bonté dont peut encore être capable tel coquin qui +s'est enrichi à force de manquer de scrupules. + +Il fait dire, ou à peu près, par Piégois au jeune Henri Tasselin, +probe (quoique avide) dans les questions d'argent, mais impitoyable et +déloyal en amour: «Vous, vous ne feriez tort d'un sou à personne; mais +vous avez lâché, pour un beau mariage, la jeune fille à qui vous aviez +fait un enfant. Moi, j'ai roulé beaucoup d'imbéciles dans ma vie; mais +j'ai épousé, quand elle est devenue mère, une ouvrière que j'avais +séduite. Chacun a sa morale, et nul n'est parfait.» Et le bon +tenancier, la sympathique crapule ajoute plaisamment: «Si les +imbéciles n'étaient pas roulés, ils triompheraient et le monde ne +serait plus habitable.» + +L'auteur, ici, ne nous cèle guère sa préférence pour Piégois. +Cependant Piégois a dû, au cours de ses louches spéculations, faire +parmi les «imbéciles» qu'il a «roulés» des victimes aussi +intéressantes--qui sait?--et aussi à plaindre qu'une fille-mère +abandonnée par son amant. Mais ces victimes lui demeuraient lointaines +et inconnues, il ne les a pas _vues_ souffrir; et il est possible que +notre responsabilité ne soit pas seulement en raison du mal que nous +avons fait, mais en raison aussi de la malice réfléchie et de la +dureté que nous avons déployées pour le faire. Le meurtre, par le +moyen d'un bouton qu'on presse, d'un «mandarin» invisible, est, en +soi, un crime aussi abominable qu'un assassinat par le couteau; mais +il n'est clairement tel qu'aux yeux d'une conscience très formée. +Donc, nous inclinons à croire finalement, avec l'auteur, que Piégois, +qui certes ne vaut pas grand'chose, vaut pourtant mieux que ce sec et +lâche Henri Tasselin, qui n'a encore volé personne, mais qui est sans +entrailles. + +Pareillement, les filles-mères étant presque toujours sacrifiées à +l'argent, M. Alfred Capus témoigne une tendresse et un respect +croissants aux filles-mères. Il les fait honnêtes, loyales, +désintéressées, héroïques. Il en a encore mis une dans _Mariage +bourgeois_, qui est exquise.--Enfin, le mariage, trop souvent, se +passant d'amour et n'étant qu'un marché, M. Alfred Capus confesse une +préférence de plus en plus marquée pour le concubinage, dans les cas +où le concubinage n'est pas déshonoré lui-même par la question +d'argent. Et il a soin de communiquer ce sentiment à quelques-uns de +ses personnages «sympathiques». Dans _Rosine_, il faisait absoudre +l'amour libre par un père de famille; il le fait absoudre, dans +_Mariage bourgeois_, par une jeune fille bourgeoise. + +M. Alfred Capus paraît donc assez hardiment révolutionnaire. Mais je +ne fais ici que signaler ses tendances, puisqu'il n'est point un +écrivain à thèses et qu'il ne disserte jamais. Il a ce grand mérite, +de soulever fréquemment des cas de conscience, sans s'en douter +peut-être, et rien que par la façon dont il observe et traduit la +réalité. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'esprit de son théâtre +est généreux, avec un soupçon de scepticisme et de veulerie et quelque +incertitude morale. Il n'a pas la sereine et sûre distinction du bien +et du mal, qui est une des marques, par exemple, de M. Eugène Brieux. +Cela veut peut-être dire que M. Capus respecte mieux la complexité des +mobiles humains. Mais il est un point qui, au travers des questions de +casuistique posées et non résolues, et peut-être non aperçues par +l'auteur, ressort de plus en plus (qui l'aurait cru naguère?) du +théâtre de ce réaliste ironique; et sur ce point nous pouvons nous +accorder avec lui: c'est que la première et la meilleure vertu (il +dirait lui, «la seule», en quoi il aurait tort), c'est la bonté. + +Et maintenant, il faut bien dire un mot de la fable de _Mariage +bourgeois_. Ce n'est pas très commode; car l'éparpillement de l'action +et de l'intérêt est le plus grand et sans doute l'unique défaut de +cette comédie. Essayons pourtant, en ne retenant que l'essentiel. + +Henri, jeune avocat qui veut faire son chemin, fils du digne chef de +bureau André Tasselin et neveu du banquier Jacques Tasselin, est +fiancé à Mlle Ramel qui a 200.000 francs de dot. + +Ici intervient notre Piégois. Il dit au banquier Tasselin (j'abrège +ses propos et j'en intervertis l'ordre, mais cela vous est égal): +«Vous êtes, quoique personne ne s'en doute encore, dans de mauvaises +affaires. Je vous prête 500.000 francs, mais à une condition: ma fille +Gabrielle, qui a un million de dot et trois millions d'espérances, est +follement éprise de votre neveu. Je la lui donne si vous voulez.--Mais +son mariage avec Mlle Ramel?--Vous pouvez le défaire. Votre neveu a +secrètement, à Paris, une maîtresse et un enfant. Que M. Ramel en soit +averti, il retirera son consentement, et votre neveu épousera ma +fille.» Marché conclu. + +Seulement, nos gens ont compté sans la vertu de Suzanne Tillier, la +jeune fille séduite par Henri Tasselin. Cette Suzanne est une brave +créature; n'étant plus aimée du père de son enfant, elle lui a rendu +sa liberté; et, quand M. Ramel vient la questionner, elle répond +qu'elle n'est point la maîtresse d'Henri et qu'elle n'a aucune raison +d'empêcher son mariage avec Mlle Ramel. + +Mais, du moment qu'Henri ne peut plus être son gendre, Piégois refuse +au banquier Jacques Tasselin les 500.000 francs qu'il lui avait +conditionnellement promis. Acculé à la faillite, ayant même mangé la +petite fortune de son frère le chef de bureau (ce qui amène enfin la +rupture des fiançailles d'Henri et de Mlle Ramel), Jacques Tasselin +songe d'abord au suicide. Puis, sur le conseil d'un vieux caissier +philosophe, il «file» à l'étranger,--avec la ferme résolution, +d'ailleurs, de se refaire et de restituer un jour ou l'autre. Et les +angoisses du banquier, ses suprêmes tentatives, sa scène avec Piégois, +sa scène avec son frère qui, d'abord furieux, finit par l'embrasser, +tout cela forme un drame simple et poignant, d'une rare intensité +d'émotion. + +Ainsi,--et là est, à mon sens, l'idée vraiment originale de M. Capus, +et, s'il l'eût mieux mise en relief, le succès de sa pièce n'eût pas +été douteux,--c'est la générosité de la fille séduite, qui, sans le +savoir, punit le séducteur en lui faisant manquer un mariage d'un +million, et qui, en outre, ruine toute la famille de ce coriace jeune +homme. C'est par la délicatesse d'une fille-mère qu'est bouleversée la +vie de tous ces bourgeois. Piquante «justice immanente» et moralité +ironique des choses! + +M. Alfred Capus finit toutefois par consentir à un dénouement heureux, +mais il a soin que l'optimisme en soit sans fadeur. Comme les affaires +de la famille Tasselin avaient été gâtées par la vertu d'une +irrégulière, c'est la bonté d'âme d'un irrégulier qui les rétablit. +Piégois, en effet, se ravise. Sa fille est toujours aussi follement +amoureuse du sec Henri Tasselin et dit qu'elle mourra si on ne le lui +donne. (L'auteur ne nous a pas montré cette enfant, et des critiques +s'en sont plaints; mais je m'en console, parce que je me la +représente très facilement.) Donc, Piégois + + (Les coeurs de tenanciers sont les vrais coeurs de père) + +va trouver le jeune avocat: «J'ai obtenu un concordat, des créanciers +de votre oncle; ils se contenteront de 250.000 francs; j'ai arrêté les +poursuites, car je connais beaucoup de juges. Ma fille est à vous avec +son million, moins ces 250.000 francs, soit 750.000 francs.» Henri +accepte, avec très peu d'hésitation. + +Mais, si Henri est ignoble, sa petite soeur Madeleine est exquise. +C'est une ingénue sans niaiserie ni timidité. Elle était l'amie intime +de Suzanne Tillier, l'orpheline si vilainement séduite par Henri. (Et +je ne vous ai pas assez dit combien cette Suzanne était charmante. Ce +n'est plus la fille-mère geignarde et un peu hypocrite du théâtre +d'autrefois. Elle a, notamment, la franchise de se reconnaître +responsable de sa propre chute.) Dans un second acte,--épisodique, +oui, mais touchant et d'un esprit généreux,--Madeleine s'en vient chez +Suzanne, l'embrasse, la console, est charmée qu'elle ait un bébé, ne +s'effare pas une seconde de la «situation irrégulière» de son amie. +Elle-même, tandis que son frère ne cherche que l'argent dans le +mariage, n'y cherche que l'amour et profite de la débâcle de sa +famille pour épouser un bon petit garçon, à peu près sans le sou, +qu'on lui avait refusé jusque-là. Mariée, elle recueillera chez elle +Suzanne et son bâtard. Et la mère de Madeleine, brave femme, la laisse +faire. «La bourgeoisie, dit Piégois attendri, sera sauvée par les +femmes.» Ainsi soit-il.--Remarquez ici la décroissance, heureuse après +tout, du pharisaïsme public. Des choses que Dumas fils, il y a trente +ans, n'aurait hasardées qu'avec un luxe de préparations, et qu'il eût +tour à tour insinuées avec des finesses de diplomate ou imposées avec +des airs de dompteur, passent maintenant le plus aisément du monde et +sans l'ombre de scandale. + +Ce que je ne puis vous dire, c'est, dans cette histoire un peu éparse +et que je suis loin de vous avoir résumée tout entière, l'esprit, +l'observation pénétrante, la finesse des remarques sur le train de la +société actuelle (exemple: «Il y a aujourd'hui tant de déclassés +qu'ils formeront bientôt une classe»), et, partout, l'admirable +naturel du dialogue. + + + + + Au Gymnase, _l'Aînée_, comédie en quatre actes, cinq tableaux. + + +_L'Aînée_ n'est point une pièce à thèse et n'est qu'accessoirement une +comédie de moeurs. C'est un simple «drame bourgeois» et, plus +spécialement, une histoire d'âme. + +Cette âme est celle de Lia, l'aînée des six filles du pasteur +Pétermann. Lia est bonne, pieuse, dévouée; et elle a habitué les +autres à son dévouement. «Ah! la brave fille!» dit un voisin de +campagne, mûr, curieux, et un peu philosophe, M. Dursay. «C'est elle +qui a été la vraie mère de toutes ses jeunes soeurs, et qui tient le +ménage, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et Mme Pétermann +de surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grâce presque +silencieuse, et un oubli de soi, et une ignorance de son propre +mérite!... Elle ne s'est pas aperçue, tandis qu'elle vivait pour les +autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. Heureusement, je crois +qu'elle va épouser ce solennel pasteur Mikils, qui n'est qu'un bon +nigaud, mais qu'elle a la naïveté de prendre pour un grand homme, à +qui elle prêtera tous les talents et toutes les vertus, et avec qui +elle sera probablement heureuse, parce que son bonheur est en elle.» + +Mais l'ingénu pasteur Mikils s'est laissé prendre aux coquetteries +effrontées de Norah la cadette, et il l'a choisie, justement parce +qu'il ne devait pas la choisir. Il annonce lui-même la nouvelle à Lia, +sous couleur de la consulter. Et Lia résignée dit à sa jeune coquine +de soeur: «Ma pauvre, pauvre Norah! Sois heureuse, et surtout ne le +rends pas malheureux. Sois bonne, patiente, dévouée, fidèle.» + +Cinq ans après. Le père Pétermann a perdu sa petite fortune dans des +spéculations financières faites à bonne intention. Heureusement quatre +des petites Pétermann étaient mariées avant le désastre. Lia reste +seule, dans le foyer attristé et rétréci, avec sa dernière soeur, +Dorothée. Elle est institutrice dans une des écoles de la ville. Elle +n'est pas malheureuse. «Je vous ai, dit-elle à ses parents; j'ai deux +neveux et une nièce pour qui je tricote des brassières et des petits +jupons; j'ai ma classe qui m'intéresse. Toutes mes heures sont +occupées; c'est comme un réseau d'habitudes qui enveloppe et protège +ma vie intérieure...» Mais elle n'a pas oublié l'avantageux pasteur +Mikils. + +Là-dessus tombent à la maison Mikils et sa femme, avec des figures +bizarres. Norah n'a pu, tant il était ennuyeux, rester fidèle à son +mari. Il en a eu de sérieux indices, sinon la seule preuve sans +réplique, celle qui consiste à voir de ses yeux; et alors, très +embarrassé, il a trouvé cela, d'amener Norah à son père, au chef +spirituel de la famille, pour qu'il la juge et qu'il décide d'elle. +C'est Norah elle-même qui conte ces choses à Lia, et qui la supplie +d'obtenir de Mikils qu'il pardonne sans rien dire. Et cette confidence +et cette prière ont pour effet d'affranchir Lia de son premier et +mélancolique amour, par le sentiment de l'ironie de la situation et de +l'inutilité de son renoncement. + +Elle s'indigne d'abord: «Ta faute, dit-elle à Norah, n'est pas +seulement horrible en elle-même; elle ridiculise, elle bafoue mes +scrupules et ma résignation et rend grotesques à mes propres yeux cinq +années de ma triste vie!...» Puis, elle se calme; elle ne peut +s'empêcher de trouver Mikils un peu ridicule, de le voir «comme un +pauvre être diminué qu'on plaint avec un sourire», et «de le traiter +presque dans sa pensée comme feraient les gens du monde et les +personnes sans religion ni bonté». C'est presque avec raillerie, et +comme si elle prenait une revanche, qu'elle remontre à Mikils +l'imprudence de son mariage et qu'elle l'exhorte au pardon. Or le +malheureux aime toujours sa femme; il l'aime, comme il dit, +«honteusement»; il confesse à Lia sa faiblesse, et la lâcheté de sa +passion réveillée par les images mêmes de la faute, et comment, +peut-être, le péché de Norah l'a lui-même corrompu. Et la vierge, +restée seule: «Ah! il m'a dégoûtée! Faut-il, mon Dieu, avoir tant +rêvé, tant prié, tant pleuré à propos de cet imbécile!» + +Du coup, Lia enterre, si l'on peut dire, sa vie de jeune fille. Elle a +trente ans; elle est moins naïve, plus intelligente, plus avertie +qu'au premier acte. Le syndic Müller, quinquagénaire encore assez +frais, et brave homme, et qui a rendu des services aux Pétermann, a, +tout à l'heure, demandé sa main et doit venir chercher la réponse. Le +coeur libre désormais, Lia accepte sans répugnance l'idée de ce +mariage de raison: «Évidemment, dit-elle, il doit y avoir des émotions +et des joies dont il faut bien que je fasse mon deuil... Mais elles +sont très mêlées, ces joies-là, je le sais... J'aimerai M. Müller, +puisqu'il est bon. Et puis, j'aurai peut-être des enfants... +D'ailleurs mon mariage facilitera celui de Dorothée. M. Müller lui +même s'y emploiera. Sans compter bien des petites douceurs pour papa +et maman... Oui, oui, je suis plutôt contente.» + +Mais il est sans doute dans la destinée et dans le caractère de Lia +d'être dupe. Lorsque M. Müller vient «chercher la réponse», c'est +Dorothée qui le reçoit. Sous prétexte de tendresse innocente et de +jalousie de petite fille, la jeune effrontée se frotte, en pleurant, +contre le bonhomme; elle laisse échapper ce cri: «Je ne veux pas que +vous épousiez Lia, parce que j'en mourrais!» et s'abat, en une +demi-syncope, sur le gilet de son respectable ami... Et quand elle est +calmée, Müller s'esquive en murmurant: «Ma foi, je reviendrai un +autre jour.» + +Le lendemain, le voisin Dursay donne une _garden party_, où sont tous +les Pétermann et quelques autres invités. Pendant que la compagnie se +promène sur le lac, Lia est restée à garder les enfants. La bande +revenue, elle sent que ses soeurs et ses beaux-frères, et Mikils et +Norah réconciliés, tout le monde «s'aime» autour d'elle. Et Müller n'a +toujours pas parlé. Lia commence à souffrir. Et voilà qu'elle apprend +de son père et de sa mère que M. le syndic s'était trompé sur ses +sentiments, le pauvre homme! et qu'il les a priés de considérer comme +non avenue sa démarche de la veille. Lia souffre tout de bon: «Ce que +je ne lui pardonne pas, c'est cet effort que j'ai naïvement fait pour +l'aimer; je souffre cruellement, moi qui lui échappais par mon +indifférence, de m'être mise, par bonté d'âme, dans le cas de pouvoir +être rejetée et méprisée par lui. Ce n'est pas dans mon coeur que je +suis blessée, mais dans ma fierté la plus légitime, et très +profondément, je l'avoue...» + +Mais que devient-elle, lorsqu'elle apprend que ce n'est pas tout, que +Müller a demandé la main de Dorothée, et que M. et Mme Pétermann ont +consenti à une substitution si naturelle! Cette fois, c'est trop +vraiment; Lia se révolte contre son destin d'éternelle déçue et +d'éternelle sacrifiée; et au pasteur Pétermann qui lui dit: «Tu sais +où est la consolation, tu te tourneras vers Dieu, tu prieras», elle +répond: «Non, mon père.» + +À ce moment critique, se présente un lieutenant de hussards, neveu de +Dursay, et qui n'a d'autre caractère que d'être lieutenant de +hussards, car c'est tout ce qu'il fallait ici. Le bel officier propose +à Lia un tour de valse. Lia, énervée, et comme ivre de chagrin, se +montre d'autant plus imprudemment provocante et coquette que c'est la +première fois et qu'elle y apporte quelque gaucherie. Il y a des mots +qu'elle veut entendre, ne les ayant jamais entendus; et le lieutenant +les lui dit sans se faire prier. Et elle s'excite, raille le monde où +elle a été élevée, ne cache pas au militaire que ce qu'elle apprécie +en lui, c'est qu'il n'a pas de «vie intérieure» et qu'il doit être +«loyalement païen»; traite de mensonge et d'hypocrisie une discipline +morale qu'elle a acceptée jusque-là avec foi et avec respect; prononce +enfin, ne s'appartenant plus, des mots qu'elle réprouvera demain: et +c'est la revanche momentanée de la nature contre la grâce. + +Le lieutenant juge cette fille singulière et amusante. Doucement, il +l'entraîne dans un pavillon écarté, la fait asseoir, veut la saisir et +l'étreindre. Subitement dégrisée, elle retrouve sa vraie âme de vierge +et de puritaine. Loyale, et pour se faire pardonner «sa vilaine, sa +coupable coquetterie», elle lui conte, héroïquement et maladroitement, +sa triste histoire et sa dernière et grotesque déception, et comment +elle n'était plus elle-même quand le hussard est survenu. «Vous devez +me croire, monsieur, car il faut être très humble et par conséquent +très sincère pour dire tout ce que je vous ai dit là et que je n'avais +dit à personne, bien sûr.» + +Mais le lieutenant ne la croit pas. Tout ce qu'il voit en cette +affaire, c'est que cette fille de trente ans doit «avoir quelque chose +dans son passé» et qu'il peut donc «marcher». Et il «marche», et de +nouveau il veut la prendre, sincèrement ému d'ailleurs par cette +confession et ces larmes, mais tout autrement que Lia ne le voudrait. +Et cependant on cherche Lia dehors et on l'appelle. «Ils sont là toute +une bande, dit le lieutenant. Si vous sortez, vous êtes +perdue.--Perdue aux yeux des autres, pas aux miens!» dit-elle. Et elle +s'arrache des bras de l'officier et apparaît aux invités du bon M. +Dursay, la robe froissée et les cheveux dénoués, en disant: «Me +voilà!» + +Scandale effroyable. M. et Mme Pétermann, atterrés, ont beaucoup de +peine à pardonner à leur fille aînée. Ils cèdent enfin aux +évangéliques objurgations de Mikils, à qui la conscience de sa lâcheté +charnelle a fait l'esprit miséricordieux, et surtout à l'intervention +hardie de Norah, cette aimable prime-sautière n'ayant rien trouvé de +mieux, pour hâter le pardon, que de déclarer à ses parents qu'elle a +fait, elle, bien pis que sa grande soeur. «... Tu le sais bien, toi, +Lia; tu le sais bien, puisque c'est toi qui m'as raccommodée avec +Auguste. Raccommodée quand il me croyait coupable. Depuis, il me croit +innocente...» + +On annonce alors M. Dursay. Il vient demander la main de Lia pour son +neveu. Lia refuse: «Je ne saurais, dit-elle, être la femme d'un homme +qui m'a voulu prendre de force, dont les bras m'ont meurtrie, dont mon +visage a senti le souffle, et qui a pu croire, fût-ce par ma faute, +que j'allais être sa maîtresse... Et enfin je n'aime pas votre neveu, +et cela répond à tout.» Au reste elle ne se pose point en victime. +Dursay lui ayant dit: «Mais, si vous refusez cette réparation, vous +voilà probablement condamnée pour jamais à la solitude», elle répond: +«Ce sera donc ma punition. Et, comme elle est juste, je l'accepterai +d'un tel coeur qu'elle me deviendra légère... Si j'ai eu jadis +quelques mérites, je les ai perdus du moment que j'ai pris des airs +vulgaires de sacrifiée et que j'ai quêté sottement des consolations. +Des consolations à quoi, je vous prie? On m'aimait bien, on me prenait +très au sérieux. J'avais une vie calme, réglée, harmonieuse, avec des +renoncements qui n'avaient rien d'excessif ni de tragique, et qui +pourtant me donnaient la flatteuse idée que je n'étais point inutile +aux autres... Il ne me manquait rien... que les orages et les délices +de la passion. Je les ai entrevus, et cela m'a peu réussi... Et mon +seul voeu, c'est, après quelques années d'exil nécessaire, de +reprendre ici cette vie pâle et douce, où j'avais la lâcheté de me +croire malheureuse.» Bref, elle s'est ressaisie; la foi, le courage et +la paix lui sont revenus; et elle a définitivement compris que ce +fameux «droit au bonheur», dont de bouillants Norvégiens lui ont +peut-être parlé, est un mot dépourvu de sens pour une chrétienne. + +Et Dieu l'en récompense immédiatement, parce que nous sommes au +théâtre. Le philosophe Dursay, qui a été le confident de Lia tout le +long de la pièce, est vivement touché de cette modeste beauté d'âme. +Il fait tout à coup une découverte: «Ma chère Lia, est-ce que vous ne +croyez pas que nous sommes, à l'heure qu'il est, encore plus amis que +nous ne nous le figurions?» Et il ajoute: «Une idée me vient, qui n'a +contre elle que d'être simple à l'excès et de me venir un peu tard. +Mais quoi? Je m'étais arrangé une vie égoïste et commode, telle que je +n'en concevais pas de meilleure... Je m'étais peut-être trompé...» Il +supplie donc Lia d'être sa femme; et Lia le veut bien. Rien ne s'y +oppose. Dursay s'était fait passer pour marié, afin, dit-il, d'être +tranquille,--et aussi pour qu'on ne pût escompter le dénouement et que +Lia ne pût l'entrevoir ou le désirer, même dans le plus secret de sa +pensée. En réalité il n'y a jamais eu de Mme Dursay.--Dursay n'a que +quarante-cinq ans. Son mariage avec Lia est un mariage d'automne, mais +qui n'a rien de déplaisant à envisager. + +Voilà l'histoire de Lia. Je me suis laissé entraîner à la conter un +peu longuement parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. +Dans quelle mesure j'ai réussi à donner à cette histoire la forme +dramatique; si elle est vraisemblable, si elle est cohérente, si +elle est intéressante, si j'ai su y introduire, comme je l'eusse +désiré, le _maximum_ d'analyse morale que supporte le théâtre, je +l'ignore et je m'en remets à quelques-uns,--pas à tous, oh! non, du +soin d'en décider. + +Un éminent critique romantique,--qui semble avoir pris pour criterium +de la valeur des pièces la somme de vigueur génésique dépensée par les +personnages,--souhaitait tour à tour, en rendant compte de _l'Aînée_, +que Lia s'abandonnât totalement aux bras de l'officier bleu, et +qu'elle se noyât dans le lac. Je n'ai rien à répondre, sinon que je +n'y ai pas songé et que, ayant voulu très expressément montrer une +fille chaste et croyante, il m'était vraiment bien difficile +d'accueillir l'idée soit de cette chute, soit de ce suicide. + +L'histoire de Lia est, comme j'ai dit, toute la pièce. Mais à cette +histoire j'ai cherché un «milieu» qui lui fût approprié. Il m'a paru +qu'une âme comme celle de Lia, sérieuse et de forte vie intérieure, +devait plus vraisemblablement se rencontrer dans le monde protestant. +Et c'est de quoi les protestants devraient me remercier. Mon dessein +exigeait, en outre, que Lia eût derrière elle toute une bande de +petites soeurs, et c'est dans un foyer évangélique qu'elles pouvaient +le plus vraisemblablement pulluler.--Mais, d'autre part, l'histoire +morale de Lia, telle que j'en avais conçu le développement, impliquait +un peu d'égoïsme et d'innocent pharisaïsme chez ses bons parents et, +aussi, l'infortune conjugale de son beau-frère le pasteur. Et c'est de +quoi j'ai pris mon parti, et de quoi se sont émues certaines personnes +«de la religion». + +Plusieurs m'ont envoyé des lettres d'injures. Cela me met à l'aise +pour leur dire: + +Ma comédie, je le répète, n'est point une comédie de moeurs et est +encore moins une pièce à thèse. Ma peinture ou, plus exactement, mon +croquis de moeurs protestantes et pastorales est tout accessoire, +assez superficiel, et fantaisiste à demi. Donc, en disant que j'ai +voulu jeter le ridicule sur les ménages de pasteurs et écrire un +plaidoyer en faveur du célibat des prêtres, vous me faites un procès +de tendances. Mais, puisque vous y tenez, «allons-y!» + +Quand j'aurais fait tout ce que vous dites, en quoi aurais-je excédé +mon droit et manqué aux convenances littéraires? Ces conséquences du +mariage de vos ministres, ce contraste entre la mission sacrée de M. +Pétermann et ses préoccupations de père de famille, les ai-je donc +inventés? Ne sautent-ils pas aux yeux? À moins de supposer que les +pasteurs sont réellement de bois, comme ils paraissent quelquefois, ne +sont-ils pas sujets à aimer leurs femmes de la façon dont Mikils aime +la sienne? et cette façon-là n'a-t-elle pas un je ne sais quoi qui +s'accommode mal avec la mission publique d'un ministre de Dieu? Eh +bien, oui, je prends à mon compte les aveux de cet excellent, de ce +sympathique et sincère pasteur Mikils: «Mon caractère? Ma profession? +hélas! c'est d'être un homme, un pauvre diable d'homme. Oh! je ne me +fais plus guère d'illusions là-dessus. Comment se piquer d'être auprès +des autres l'interprète de la parole divine, d'être leur guide public +et reconnu, quand on est embarrassé soi-même des nécessités où se +débat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre de Dieu amoureux +de sa femme, troublé de désir ou d'angoisse dans son propre foyer, ou +obsédé du souci de marier ses enfants?...»--Est-ce ma faute si le +prêtre marié me fait sourire, du moins hors des cités antiques où il +n'était qu'un fonctionnaire de l'État et n'avait point charge des +âmes?--Mais j'irai plus loin: pendant que j'y suis, je songe à ces +pasteurs «esprits forts», qui ne croient que bien juste en Dieu; et, +comme tout à l'heure je conciliais mal le sacerdoce avec le ménage, +voilà maintenant que j'ai peine à concevoir le sacerdoce lui-même dans +une religion rationaliste (si ces mots peuvent aller ensemble) ou qui +tend au rationalisme. + +Quelques-uns m'ont déjà répondu:--«La fonction du ministre protestant +n'est point un sacerdoce proprement dit. Un ministre n'est qu'un père +de famille chargé de faire de la morale aux autres et de les enterrer. +Voilà tout.» Et il est vrai que, à voir en quoi consiste le rôle de +beaucoup de pasteurs, je me suis souvent dit que je suffirais à le +remplir, et que, de prêcher tous les dimanches la morale des honnêtes +gens et la philosophie de Jules Simon, cela n'exige assurément pas une +consécration spéciale. Mais alors il s'ensuit que j'ai raillé,--fort +doucement,--non point des prêtres, mais une classe d'hommes pareille +aux autres, et que mon crime n'est pas plus grand que si je m'en étais +pris à la corporation des avocats, des professeurs ou des notaires. + +Quant au reproche d'avoir livré à la moquerie publique de pauvres gens +«odieusement calomniés et persécutés» à l'heure qu'il est (m'a-t-on +assuré)... «non, laissez-moi rire!» comme dit Mikils, déniaisé. + +Enfin, si je ne craignais de paraître «reculer» et faire des excuses, +je vous prierais de remarquer que la plupart des personnages +protestants de _l'Aînée_ sont de très bonnes gens. N'étaient les +petites lâchetés, insoupçonnées d'eux-mêmes, où les entraîne la +nécessité de marier leurs filles, M. et Mme Pétermann méritent notre +respect et sont d'un niveau moral supérieur à celui de la plupart des +misérables catholiques que nous sommes. Après ses pertes d'argent, le +père Pétermann est admirable de résignation souriante, de courageux +optimisme; et c'est très sincèrement que, après l'aventure de Lia, Mme +Pétermann, décidée à quitter la ville et ne pouvant plus respirer cet +air «tout plein de la mauvaise renommée de son enfant», déclare que la +pauvreté n'a rien qui l'effraie. Tous deux, à la fin, reconnaissent +leurs faiblesses et, ayant pardonné à Lia, lui demandent de leur +pardonner à son tour. Dorothée n'est qu'une petite bête d'instinct: +mais il y a de la bonté dans cette folle de Norah... Je ne puis vous +dire quelle amitié j'ai pour Mikils, avili un moment, mais humanisé en +somme, et le coeur et l'esprit élargis par la souffrance qui lui vient +de sa femme. Et pour Lia, ses coreligionnaires ne devraient pas +oublier que, l'ayant voulue sérieuse et exquise, je l'ai faite +protestante, afin de lui pouvoir prêter une vie morale plus attentive, +plus profonde, plus consciente. + +Mais j'aurai beau dire, ils ne m'absoudront point. Cela me laisse +froid. Ou du moins, je trouve cela naturel. Il y a dans la patrie +française, et quoique fondus en elle pour tout le principal, des +groupes qui demeurent quand même un peu susceptibles et ombrageux. Ils +ont la chance d'être plus vertueux et, proportionnellement à leur +nombre, beaucoup plus forts que nous: mais cet avantage les laisse +méfiants. C'est qu'ils sont arrière-petits-fils de persécutés. Leur +mauvais caractère nous punit encore des crimes de nos aïeux. C'est +bien fait,--quoique nous n'ayons, personnellement, ni révoqué l'Édit +de Nantes, ni massacré Israël. Certains de nos embarras d'aujourd'hui +viennent encore de ce que nos pères furent atroces: + + _Delicta majorum immeritus lues._ + +Résignons-nous; soyons indulgents à ces frères sans grâce et +reconnaissons que cette attitude de perpétuelle défensive et +d'éternelle protestation sur des riens n'est pas seulement, chez eux, +un phénomène d'atavisme, mais une marque,--déplaisante, il est +vrai,--de leur noblesse morale. + +C'est égal, il est curieux que ces gens-là, qui trouveraient très bien +que je fusse détaché de ma religion natale, s'indignent que je +paraisse détaché de la leur.--Notez d'ailleurs que je me suis contenu, +justement parce que je suis né catholique. Si j'avais l'avantage (très +appréciable aujourd'hui) d'être né protestant, j'aurais bien autrement +poussé la satire. + +Je me suis étendu sur ma pièce plus longuement que la décence ne le +permettait. C'est qu'on m'avait attaqué, et injustement, et sur autre +chose que sur son mérite dramatique ou littéraire, dont je crois faire +exactement le cas que je dois. + + + + + Au Vaudeville: _Zaza_, comédie en cinq actes, de MM. Pierre + Berton et Charles Simon.--Au Théâtre Antoine: l'_Épidémie_, + un acte de M. Octave Mirbeau. + + +Que tout le monde l'ait dit, cela n'est pas pour m'empêcher de le +redire: _Zaza_ est «une pièce pour Mme Réjane», et d'ailleurs très +adroitement appropriée à son objet. + +Une pièce pour Mme Réjane, c'est d'abord une histoire d'amour +brutalement sensuel. Puis c'est une pièce qui nous montre «l'étoile» +dans toutes les postures où le public a coutume de l'admirer. Elle +comporte donc un certain nombre de scènes prévues. Il y a la scène où +la grande comédienne est gamine et fait rire; la scène où elle se +déshabille, largement; la scène où, les yeux chavirés, elle +s'abandonne à des étreintes furibondes et colle sa bouche sur celle de +son amant; la scène attendrissante et généreuse où elle nous découvre +la délicatesse de son coeur; la scène de jalousie et la scène de +rupture, où, parmi les sanglots et les hoquets, elle crie (du nez) sa +souffrance, sa rage, son désespoir et, par surcroît, son mépris de +l'humanité; la scène philosophique où elle se révèle femme supérieure +et experte aux ironies désenchantées... Et enfin il y a la scène non +prévue, celle où elle fait ce qu'on ne l'avait pas encore vue faire. +Dans _le Partage_, elle sautait à la corde; ici, elle époussète les +meubles, avec ses jupes relevées jusqu'au ventre. Et autour de +l'étoile, rien, ou presque rien. + +_Zaza_ est strictement conforme à ce séduisant programme. Zaza, fille +de fille, est chanteuse dans un «beuglant» de Saint-Étienne. Elle «se +toque» d'un voyageur de commerce qui traverse la ville, un nommé +Dufresne, et l'allume de son déshabillage et de ses frôlements; et +c'est le premier acte.--Au second, Zaza et Dufresne se possèdent avec +frénésie. Zaza a «sacqué» ses anciens amants; elle est «toute +changée»,--comme Marguerite Gautier,--car tel est l'effet des grandes +passions. Mais elle n'est pas sans inquiétude: Dufresne est souvent +appelé à Paris pour ses affaires, et sera prochainement obligé de +partir pour l'Amérique. Là-dessus Cascart, camarade et ancien amant de +Zaza, pas jaloux, mais sensé, dit à la bonne fille: «Ma fille, tu +perds ton avenir. Dufresne n'est pas riche, et puis il a un ménage à +Paris.» Zaza répond: «J'y vais.» Et elle y va. Elle tombe chez +Dufresne et y trouve, en l'absence de madame, une petite fille de huit +ans qu'elle fait bavarder. Elle constate, avec fureur et +attendrissement à la fois, que Dufresne est bon mari et bon père; sent +malgré elle que le vrai bonheur de son amant est là, qu'elle ne peut +pas lutter contre «la Famille», et s'en va comme elle était venue. De +retour à Saint-Étienne, elle laisse échapper, dans une conversation +avec son amant, le secret de son voyage à Paris; comprend, à la colère +de Dufresne, que c'est, au fond, sa femme qu'il aime; éclate en +imprécations forcenées, et le chasse.--Cinq ou six ans après, Zaza est +devenue une étoile de café-concert de la plus haute distinction, de +celles qui portent l'esprit français à travers le monde, qui ont les +appointements de vingt généraux de division, qui envoient des lettres +aux journaux et qui ont des opinions sur la littérature. Attiré par la +vedette de l'affiche, Dufresne l'attend, un soir, à sa sortie des +Ambassadeurs. Il ne serait pas fâché de s'offrir l'étoile en +exploitant les anciens souvenirs; mais, douce et grave, un peu +solennelle et faisant paraître dans ses discours la hautaine +mélancolie d'une âme supérieure, la grue arrivée lui explique qu'il y +a des souvenirs si poétiques, si frais, si «ailes de papillon», qu'il +ne faut pas commettre ce sacrilège de les dévelouter. + +Bref, _Zaza_, c'est la sempiternelle histoire de la courtisane +amoureuse, une variation de plus sur le thème de _Manon Lescaut_, de +_la Dame aux Camélias_ et de _Sapho_ (avec un dénouement +«philosophique», à l'instar d'_Amants_). Mais Manon parlait une langue +décente et jolie; Marguerite ne redoutait pas l'élégance du style, une +élégance aujourd'hui un peu surannée; et Sapho s'exprimait, en +général, comme une fille intelligente qui s'est frottée à des +écrivains et à des artistes. Pour Zaza, ce n'est plus «courtisane +amoureuse» qu'il faudrait dire, mais quelque chose comme «gigolette +qui a un béguin.» + +Ce qu'il y a de relativement nouveau dans la pièce de MM. Pierre +Berton et Charles Simon, c'est que l'amour de Zaza est bien, dans son +fond, «la grande passion», celle qui s'ennoblit, à ce qu'on assure, +par «le désintéressement» et la souffrance, mais que cette passion, +égale en «dignité» à celle des amoureuses tragiques de la plus haute +littérature, s'exprime ici de la façon la plus bassement vulgaire, et, +tranchons le mot, la plus canaille. Par exemple, dans l'une des scènes +où Zaza est le plus torturée, Cascart lui ayant dit: «Tu souffres, +hein?» elle répond à travers ses larmes: «J't'écoute!» Et il vous est +loisible d'estimer ce mot aussi tragique qu'une réplique de Roxane ou +d'Hermione, de vous sentir aussi émus par cette exclamation +ultra-familière que par un hémistiche de Racine, et de vous en +émerveiller. En réalité, c'est là un procédé que nous connaissions +déjà. Il est en germe dans _la Chanson des Gueux_, et notamment dans +_Larmes d'Arsouille_; et c'est lui qui fait le prix de la _Lettre de +Saint-Lazare_ et autres chansons, sentimentales dans l'ignominie, de +l'astucieux ex-directeur du Mirliton. + +Ce procédé me laisse assez froid pour ma part. En dépit des poètes, +des romanciers et des dramaturges, je n'ai jamais clairement conçu +pourquoi l'amour jouissait, entre toutes les passions humaines, d'un +privilège honorifique, ni comment il confère, à ceux qui en sont +possédés, une supériorité morale, ni en quoi c'est une façon plus +relevée et plus estimable que les autres d'aller fatalement à son +plaisir. À mes yeux donc, l'amour, dans le roman ou sur les planches, +ne vaut pas par lui-même, mais par l'analyse des sentiments qu'il +engendre et par l'expression qu'il revêt. Et cette expression, je +l'aime mieux subtile et belle que sommaire et ravalée: voilà tout. + +Or à la canaillerie de la forme s'ajoute, ici, celle du «milieu». +L'entourage de Zaza est digne d'elle. Laissons Dufresne, qui n'est +qu'un pleutre. Mais Malartot, tenancier de beuglant, et ses +pensionnaires; Mme Anaïs, mère de Zaza, une Mme Cardinal, sans aucune +tenue et adonnée à la boisson; le bon Cascart, si soucieux de l'avenir +de Zaza et qui conspire si cordialement avec la mère pour sauver la +fille en la livrant au bon gâteux Dubuisson; tous ces gens-là,--dont +chacun, pris à part, ne serait peut-être que comique et pourrait même +exciter en nous une sorte de sympathie veule et amusée,--ne laissent +pas de former, _tous ensemble_, une société par trop uniformément +crapuleuse et autour de qui flotte pesamment une atmosphère par trop +épaisse de vice tranquille. Et, sans doute, je loue en quelque manière +la véracité des auteurs, et j'accorde que, ayant voulu peindre le +monde des coulisses d'un bouiboui, ils ne pouvaient guère le peindre +autrement. Je veux simplement dire qu'il y a des peintures qui ne me +touchent plus à l'âge que j'ai, qui me paraissent inutiles ou qui même +me dégoûtent... On emporte de ces cinq actes une impression de basse +humanité vraiment accablante. (Je le dis d'autant plus librement que +je suis sûr, en le disant, de ne faire aucun tort à la pièce, mais +plutôt d'y envoyer du monde.) + +Je n'ignore pas, d'autre part, qu'une des façons de renouveler, si +c'est possible, «l'histoire de la courtisane amoureuse» (en supposant +qu'il soit absolument nécessaire de la renouveler), c'est d'en changer +le «milieu». Toutefois, je souhaiterais que les auteurs l'eussent +choisi un peu moins bas, car vous ne trouverez, au-dessous, que la +maison Tellier. Mais, au reste, je constate avec équité que, plus le +«milieu» est bas, et mieux Mme Réjane y déploie son immense talent. +Elle a été, dans _Zaza_ tout bonnement admirable. Le seul moyen qui +lui restât de nous paraître plus admirable encore, c'eût été de nous +laisser respirer de temps en temps et de nous laisser entendre un peu +ses camarades. + +Car M. Huguenet, entre autres, est vraiment bien bon à entendre et à +voir. Dans le rôle de Cascart (le moins banal de la pièce), avec sa +lourde face romaine de bel homme rasé et son triangle de cheveux +luisants et plats entre les yeux, il est, de pied en cap, le chanteur +de café-concert, le chanteur avantageux et gras; et, en même temps +que l'extérieur et l'allure du personnage, il en exprime avec +plénitude l'âme molle et paisible, l'expérience toute spéciale et qui +ne saurait avoir d'étonnements, le doux cynisme totalement +inconscient, cordial, bonhomme, et dont la bassesse n'admet pas un +grain de méchanceté. Oui, il est bien le «moraliste» de cette +pièce-là. + +Telle qu'elle est, _Zaza_ est une pièce amusante, au sens un peu +humble du mot, mais enfin amusante. Elle est redevable à M. Porel +d'une mise en scène vivante et ingénieuse, et à M. Jusseaume de deux +décors pittoresques et divertissants: le premier et le dernier. + + +La bile ardente et le beau style passionné de M. Octave Mirbeau +éclatent dans cette pochade à la Daumier: _l'Épidémie_. + +Un conseil municipal apprend que la fièvre typhoïde sévit dans les +casernes de la ville. «Ce ne sont que des soldats: qu'est-ce que ça +nous fait?» Mais on annonce qu'un bourgeois a succombé à l'épidémie. +Le conseil s'affole, entonne le panégyrique du défunt, et vote un +emprunt de cent millions pour mesures de salubrité. La donnée est donc +fort simple, mais elle est développée avec une rare puissance verbale +et une outrance étonnamment soutenue. + +Et ce serait une satire farouche, si ce n'était, plutôt, un truculent +exercice littéraire. Cela, pour deux raisons, je crois: l'artifice +presque constant de l'exécution, et une certaine difficulté à saisir +nettement l'objet même de cette «charge» furibonde. + +L'artifice consiste d'abord à mettre dans la bouche des personnages de +hideuses paroles, conformes peut-être à leur hideuse pensée secrète, +mais que jamais, dans la réalité, ils ne prononceraient. Ainsi le +maire, excusant l'absence du conseiller Barbaroux, boucher de son +état: «Notre honorable collègue aurait été arrêté pour avoir vendu à +la troupe de la viande corrompue, ou soi-disant telle. Nous n'avons +pas, je pense, à nous prononcer sur cet incident purement commercial.» +Et le docteur Triceps: «... Dois-je ajouter que notre collègue +Barbaroux s'est toujours montré un boucher d'une loyauté parfaite +envers ses clients civils et que, s'il est vrai qu'il a vendu des +viandes corrompues, ça n'a jamais été qu'à des militaires, dont je +m'étonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si +intolérants, et à des pauvres, ce qui n'a pas d'importance.» Ainsi +encore le maire: «L'épidémie n'a pas atteint d'officiers, +heureusement! Le mal s'arrête aux adjudants.» Et les conseillers: «Si +les soldats n'ont pas d'eau, qu'ils boivent de la bière!--Plaignons-les, +je le veux bien, mais les soldats sont faits pour mourir!--C'est leur +métier!--Leur devoir!--Leur honneur!--Aujourd'hui qu'il n'y a plus de +guerre, les épidémies sont des écoles, de nécessaires et admirables +écoles d'héroïsme», etc. + +Vous sentez la convention, d'autant plus déconcertante ici que ces +manifestations invraisemblables de vraisemblables pensées sont mêlées +çà et là de traits de vérité comique. En sorte qu'on ne sait plus bien +ce qu'on a devant les yeux. Si ces personnages sont des abstractions +et des symboles, au moins qu'ils le soient sans interruption! (Ajoutez +que, dans la vie réelle, un conseil municipal peut bien être +uniquement composé d'âmes médiocres et viles, mais est composé aussi +de pères de famille dont le fils est astreint au service militaire, et +qu'ainsi, la salubrité des casernes ne saurait être tout à fait +indifférente à leur égoïsme.) + +L'artifice consiste encore à faire célébrer par les bourgeois +eux-mêmes, en style livresque et d'une ironie énorme, l'ignominie du +type dont ils s'avouent les représentants. «... Un bourgeois est +mort... Nous ignorons son nom, qu'importe? Nous connaissons son âme! +Messieurs, c'était un bourgeois vénérable, gras, rose, heureux!... Son +ventre faisait envie aux pauvres... Sa face réjouie, son triple +menton, ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement +social...» Et chaque conseiller exalte à son tour le défunt en +strophes et antistrophes harmonieusement balancées. Et le plus vieux +conseiller chante la dernière strophe: «Oui, ce fut un héros! Un héros +modeste, silencieux et solitaire!... Comme il sut écarter de sa maison +les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut préserver son +coeur des basses corruptions de l'amour, son esprit des pestilences +de l'art!... Il détesta, ou, mieux, il ignora les poésies et les +littératures, car il avait horreur de toutes les exagérations, étant +un homme précis et régulier... Et si les spectacles de la misère +humaine ne lui inspirèrent jamais que le dégoût, en revanche, les +spectacles de la nature ne lui suggérèrent jamais rien...» Je cite +pour ma démonstration, mais pour mon plaisir aussi, car toute cette +oraison funèbre du bourgeois est, en soi, un bon morceau de +rhétorique. + +Mais (j'arrive ainsi à mon second point) ce «bourgeois» que M. Mirbeau +prend pour tête de Turc, ce bourgeois qui, chose étrange, se flétrit, +s'insulte, se piétine et s'étripe lui-même avec une ironie atroce, +qu'est-ce donc au juste? Un type moral ou une classe sociale? + +Les bourgeois, disait Flaubert, sont ceux qui pensent bassement. Ce +sont encore ceux qui à la fois sont peu intelligents et manquent de +générosité et de bonté. On pourrait dire d'un seul mot, inélégant, +mais expressif et qui est à la mode aujourd'hui, que les bourgeois ce +sont les «mufles». Mais, de ces gens-là, il y en a évidemment dans +toutes les classes de la société sans exception; il y en a parmi le +peuple et les ouvriers, comme parmi les gens du monde, et même parmi +les littérateurs, les artistes, les esthètes et les socialistes. Il y +a, en ce sens, des «bourgeois» même parmi ceux qui font profession de +«tomber» les bourgeois. Au reste, il faut ici rendre justice à M. +Octave Mirbeau. Dans sa pièce, le bourgeois ce n'est pas seulement le +«petit rentier» pleuré comme un frère par les conseillers municipaux; +ce n'est pas seulement le conservateur égoïste, obtus et dur. +Bourgeois aussi, le «membre de l'opposition», radical avancé qui tient +un cabaret «fréquenté de tous les souteneurs et de toutes les filles +de la ville»; bourgeois, le péremptoire docteur Triceps, homme de +progrès et de science, quelque chose comme le docteur Homais, et de la +race horrible des «médecins-députés»... + +Si donc le «bourgeois» n'est, au bout du compte, qu'un type moral, +pourquoi l'a-t-on appelé de ce nom de bourgeois, qui est celui d'une +classe sociale, flottante, à vrai dire, et elle-même assez malaisément +définissable? C'est une petite question historique, que je n'ai pas la +prétention d'élucider. + +Le romantisme de 1830, en opposant les poètes et les artistes aux +«bourgeois», commence de déshonorer, si je puis dire, ce dernier +vocable. Le mauvais renom s'en aggrave encore quand on s'aperçoit que +c'est presque uniquement l'ancienne bourgeoisie qui a profité des +«conquêtes de la Révolution», et qu'elle en abuse. Il arrive enfin +que, sous la monarchie de Juillet, et grâce au régime censitaire, le +nom de bourgeois s'applique réellement à une classe distincte du reste +de la nation; et, comme cette classe se montre en effet égoïste, +cupide et pusillanime, on conçoit assez la défaveur croissante du mot +dont elle est étiquetée. + +Cette défaveur se conçoit moins et ne paraît plus guère fondée en +raison depuis le suffrage universel, et surtout après vingt années de +République démocratique. L'emploi flétrissant du mot «bourgeois» sera +donc, en somme, une réminiscence politique et littéraire. Ou plutôt, +le mot ne signifie plus, à aucun degré, une classe, mais un état +d'esprit inférieur et ignominieux. Et quand l'amère fantaisie de M. +Mirbeau nous laisse finalement entendre que cet état d'esprit est, +aujourd'hui encore, le propre d'une catégorie sociale, on flaire un +anachronisme gênant et qui fait un peu tort à la limpidité de sa +conception. + +Cette catégorie sociale est, en réalité, infiniment diverse. Quelle +dureté l'on y voit! quelle avarice! quel agenouillement devant +l'argent! quelle sottise! quelle incompréhension de la poésie et de +l'art! quelle cuirasse de préjugés stupides! Mais quelle générosité +aussi! quelle liberté d'esprit! quel sentiment de l'art! quel +héroïsme! Presque tous nos grands écrivains ont été bourgeois; +bourgeois, la plupart des premiers rôles de la Révolution; bourgeois, +Auguste Comte, Proudhon, Fourier, Leroux, et les vieux de 48. Le noble +dessein d'affranchir et d'élever le peuple, d'établir le règne de la +justice, de fonder la cité idéale, et de tuer la bourgeoisie, est +presque toujours né dans des cervelles de bourgeois. Le socialisme +est lui-même une invention bourgeoise. La bourgeoisie est une zone +sociale aux limites indéfinissables et incessamment traversées par de +nouveaux venus. C'est le peuple arrivé. C'est la partie de la nation +où la vie est le plus intense, où fonctionnent les plus gros appétits +et s'étalent les plus durs égoïsmes, mais où fleurissent aussi les +aristocraties intellectuelles. Tel esthète ou tel rêveur humanitaire +est fils du «petit rentier» de _l'Épidémie_, ou neveu du boucher +radical Barbaroux. Et tous sont bourgeois. + +C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutôt, +c'est contre un type littéraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour. +Cela ôte un peu de consistance à cette satire éperdue. C'est dommage. +Car cet écrivain d'une violence si folle est un écrivain très pur, et +dont l'outrance est respectueuse du génie de la langue et des règles +de la rhétorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don +remarquable de grossissement et de déformation caricaturale et +souvent, par suite, de très belles colères contre des fantômes. Il a +une espèce de générosité vague, d'autant plus effrénée dans son +expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus. + +Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilité +souffrante, inquiète, et même cette sorte d'humilité qui fait que le +pessimiste ne s'excepte point lui-même de son dégoût et de son +universelle malédiction. M. Octave Mirbeau est, dans le fond, un +«impulsif» sentimental, et un impulsif dont la forme est très +volontiers celle d'un rhéteur: arrangez cela! Au reste, je ne reçois +de lui, je l'avoue, que des impressions incohérentes et mêlées, et, +quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai +pas réussi à le définir. Je crains aussi de m'être trop appesanti sur +une petite pièce qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur, +qu'une fantaisie un peu véhémente. + + + + +RÉPONSE À M. DUBOUT. + + +Dans le préambule vraiment évangélique où je cherchais à consoler +d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pièce, je lui +remontrais, entre autres choses, qu'on peut être un méchant auteur et +un homme d'esprit. + +Charité perdue, comme vous l'avez vu par le _factum_ qui encombre ce +numéro, et qui est sans aucun doute ce que la _Revue_[6] a publié de +plus mauvais depuis sa fondation. + + [Note 6: La _Revue des Deux-Mondes_.] + +J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore +difficile, à l'heure qu'il est, d'en saisir le véritable dessein. M. +Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir même effleuré sa personne +et sa vie privées. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude +grave dans le compte rendu de sa pièce, et en effet il ne m'en accuse +point. Qu'a-t-il donc voulu? Démontrer «que ses vers sont fort bons»? +Entreprise bien chimérique, puisque la pièce est là. Alors, quoi? + +En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis à citer ma prose +le scrupule d'exactitude que j'avais apporté à transcrire ses vers, +et, aussi, qu'il n'a point observé envers ma personne la stricte +réserve dont j'avais usé envers la sienne. De sorte que c'est moi qui +me trouve exercer légitimement, aujourd'hui, le droit de réponse. + +Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a formé le +noir projet de me brouiller avec la Comédie-Française. Il assure que +j'ai répandu des «trésors d'ironie sur le Comité». «Des trésors», +c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se méprend pas ici sur ma +pensée. Seulement le désir de me nuire auprès de ces messieurs (chose +impossible, je l'en préviens) l'entraîne un peu plus loin à de +regrettables inadvertances. + +«M. Jules Lemaître, dit-il, se borne à constater... les «grâces +niaises» de Mlle Bertiny... le «bredouillement» de M. Albert Lambert +fils», etc. Or voici mon texte: «M. Albert Lambert fils déploie une +belle fougue et ne bredouille que peu.» Vous sentez combien cela est +différent. Et je n'ai point parlé des «grâces niaises» de Mlle +Bertiny, que je regarde au contraire comme une comédienne très fûtée, +mais de la «grâce niaise de Néra», personnage de M. Dubout. Quand M. +Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de +bonne foi, mais un peu plus d'attention? + +Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec le public, auquel il +dénonce mes irrévérences. «Le public, écrit-il, n'est guère mieux +traité: M. Lemaître revient plusieurs fois sur sa «facilité à être +dupé», sur l'état contristant de «son niveau intellectuel» et sur +«cette inattention voisine de la sottise» qui le fait éclater en +«furieux applaudissements» aux endroits où lui, Jules Lemaître, reste +absolument froid.» + +Ici, je proteste très sérieusement. J'ai pu insulter le public, mais +non pas en ces termes. «_L'état d'un niveau_ intellectuel...», «une +inattention voisine de la sottise», jamais je n'ai écrit ça, grâce à +Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre +guillemets[7]. Qu'il me prête de mauvais sentiments, je m'en arrange +encore; mais qu'il ne me prête pas son style! Je n'ai pas mérité cela. + + [Note 7: Voici mon texte: «... Que si, malgré tout, + on ne s'en est pas aperçu, je n'en sais que dire, + sinon que cela nous donne le niveau intellectuel du + public», etc. Et: «Cela me fâche qu'on puisse dire + que, même dans des pièces qui passent pour + chefs-d'oeuvre, certains effets dramatiques ont + pour condition première l'inattention du public, sa + facilité à être dupé, et presque sa sottise.»] + +M. Dubout continue: «J'ai pensé que la haute personnalité de M. J. +Lemaître... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de +quelques-uns, pourrait être attribué ou à un sentiment d'extrême +dédain ou à un sentiment d'extrême prudence,--ce que je ne veux ni +pour lui ni pour moi.» + +Voilà, monsieur, qui est noblement pensé. Je frémis en songeant que +vous auriez pu vous taire; j'ose à peine concevoir la signification, +écrasante pour moi, qu'on eût donnée à ce silence; et je vous remercie +de m'avoir épargné une si rude épreuve. Peut-être, seulement, eût-il +fallu écrire: «un silence qui pourrait être attribué _par_ +quelques-uns...» et non: «qui pourrait être attribué _aux yeux_ de +quelques-uns». Mais je ne veux plus perdre mon temps à corriger vos +fautes de grammaire, et j'arrive à un point plus intéressant. + +Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. «Pas un +instant, dites-vous, je n'ai supposé que M. Lemaître ait voulu, comme +l'ont insinué quelques médisants, se consoler sur l'oeuvre d'un +_jeune_ (c'est vous qui soulignez) de l'échec de _la Bonne Hélène_ et +de _l'Aînée_ devant le comité de la Comédie-Française.» + +Permettez-moi une rectification, puis une réflexion. + +Il est bien vrai que la _Bonne Hélène_ a été refusée par le comité, +l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage +blasphématoire, il n'oserait plus jouer la tragédie. Mais je ne leur +ai pas laissé le plaisir de recevoir _l'Aînée_ à correction. Ils +faisaient de telles têtes que je m'en suis allé sans achever ma +lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicité, que ni _l'Aînée_ ni +_la Bonne Hélène_ n'en valent moins pour cela, de même que, pour avoir +été reçue avec acclamation, _Frédégonde_ n'en vaut pas mieux. La +lecture devant le Comité est une nécessité injurieuse que l'on subit; +mais il faudrait être bien humble pour reconnaître la juridiction +littéraire de cette assemblée. + +Ce n'est donc pas pour me venger du Comité que j'ai traité +_Frédégonde_ précisément comme le public l'a fait à partir de la +seconde représentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien +sincèrement, que _Frédégonde_ ne valait pas le diable. Mon honneur +m'oblige à le déclarer: c'est bien _en soi_ que votre tragédie m'a +paru détestable. C'est par elle-même, c'est par la force de l'évidence +et sans le secours d'aucune considération extrinsèque, que sa profonde +misère s'est révélée à moi. Si la Comédie-Française nous donnait une +bonne pièce, je me connais, je ne pourrais pas m'empêcher de le dire. + +Mais, monsieur, de quel droit préjugez-vous de mes sentiments secrets +et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce +point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas +un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques +médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité; +pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite +grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage +de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur +processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial, +ou encore au désir têtu de montrer aux habitants de sa petite ville, +témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne lui faisaient +pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier mot.» +Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous répondre +que c'est vous qui avez commencé? + +Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril +(en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste +des contradictions de la critique touchant _Frédégonde_. Belle +découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les +critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure +tous en faisaient l'éloge.--Vous nous appelez tous en bloc, fort +poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il +arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants +par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas +risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.--Il y en a +un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce +n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de +correction classique»: ce n'est pas vrai non plus. + +Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien, +tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien +meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison, +dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes +supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel +que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous mettiez +leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le mien, et non +le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir effréné que je +vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la représentation de +votre drame et m'en avez même envoyé la brochure. + +J'ai donc beau faire, je ne puis deviner à quoi sert, à quoi tend +votre tableau synoptique des contradictions de la critique à votre +endroit. Ou plutôt il est une leçon, banale mais consolante, que vous +en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion +et contrariété d'avis sur un si petit objet, à l'incurable vanité des +jugements humains et, par suite, dédaigner mon opinion pêle-mêle avec +les autres. Mais vous ne l'avez pas dédaignée; et, quoique j'eusse +préféré l'oublier moi-même (tout cela, au fond, a si peu d'intérêt!), +me voilà donc obligé de la défendre. + +Le public, s'il en a le courage, lira votre «belle scène» et le +commentaire élogieux que vous en faites. Je l'ai moi-même relue, +hélas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme +en appartient à la plus basse rhétorique, et c'est le luxe le plus +indigent de flasques et inexpressives métaphores. Mais le fond est +pire. + +Vous dites: «À quel moment Prétextat saurait-il que la confession de +Frédégonde n'est pas sacramentelle?» Mais au moment où l'étrange +pénitente lui annonce, avec un fracas insolent, et des bravades, et +des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mérovée. Vous alléguez +que Prétextat est trop troublé, à ce moment-là, «pour débrouiller un +problème de casuistique». Ah! il n'est pas compliqué, le problème! La +question est, exactement, de savoir si une personne est dans les +conditions requises pour la confession sacramentelle dans l'instant où +elle se vante d'avoir préparé un assassinat et où elle déclare, avec +la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir. Mais il paraît +que Prétextat, vieux prêtre blanchi dans le saint ministère, et plein +d'une terrible expérience,--d'ailleurs préparé au choc par les +précédents aveux de la reine, déjà si semblables à de cyniques +défis,--_doit_ être surpris par sa dernière révélation, au point d'en +perdre subitement et complètement la tête. Et vous appelez ça, +bravement, «la vérité comme dans la vie»! + +Je viens, là-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en +conscience, en retrancher un seul mot. J'écrivais: «... Je veux bien +que Frédégonde, chrétienne peu éclairée, ait conçu cette ruse +grossière et en ait espéré le succès. Mais que Prétextat se range sans +hésiter à cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre +que si ce saint évêque nous avait été présenté comme un homme d'une +intelligence affaiblie par les années et touché, comme dit l'autre, du +vent de l'imbécillité.» Et je crois vraiment l'avoir démontré; du +moins y ai-je apporté tout le soin et tout le sérieux dont je suis +capable. Mais vous répondrez de nouveau: «La vérité comme dans la +vie!» Je répliquerai: «Vent de l'imbécillité!» Et ce dialogue pourra +durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le cerveau +fait de même. Nous sommes irréductibles, impénétrables l'un à l'autre, +et cela sans doute est fâcheux pour moi; mais qu'y puis-je? + +Voilà donc à quelle constatation chétive et superflue aboutit cette +grande affaire. N'est-ce pas pitoyable? + +Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invité à entendre votre pièce en +qualité de critique; par là (soyons de bonne foi), vous avez sollicité +mon jugement sur elle et m'avez signifié implicitement que vous +m'autorisiez à le produire, quel qu'il fût,--à la seule condition +qu'il ne portât que sur votre ouvrage et qu'il demeurât purement +littéraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observé; mais +vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de +contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque +brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prétendu me +confondre dans cette Revue même, et vous avez voulu m'y discréditer +par des insinuations désobligeantes sur des faits entièrement +étrangers à notre différend: j'entends mes relations personnelles avec +la Comédie-Française. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en +ait semblé à nos doux juges. + +Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a été absolument +impossible de supporter cette idée qu'il y eût en France un homme +notoirement insensible aux beautés du 4e acte de _Frédégonde_. Et, +pour en pouvoir exprimer votre immense dépit, non seulement par un +papier public,--de quoi se fût contenté tout autre que vous,--mais +dans des conditions choisies par vous, sous la même couverture où +parurent les pages honnêtes qui vous ont fait saigner, et «à la même +place et dans les mêmes caractères typographiques», vous avez dépensé +plus d'obstination et plus d'énergie qu'il n'en faut pour faire son +salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepassé mon droit de +critique, ni que _Frédégonde_ soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me +paraisse autre qu'elle ne me paraît. Et ainsi la disproportion entre +votre effort et son résultat devient un peu comique. Ou, pour mieux +dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'était édifié de ses +propres mains, avec cet entêtement sombre, par une telle mobilisation +de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier +timbré, une si haute réputation de ridicule. Et cela est beau dans son +genre, et plus étonnant encore que la confession de Frédégonde. + + +... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis +appliqué à vous dire des choses justes sous une forme qui fût un peu +désagréable, parce qu'il faut bien se défendre dans la vie; mais je +ne suis point si fâché que cela. Je n'ai aucune peine à entrer dans +votre état d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais trouvé +que la critique comprît entièrement mes pièces, ni même qu'elle les +racontât comme elles étaient, ni qu'elle leur fût pleinement +équitable. On s'y résigne quand on est sage; et, quand on est fier, on +se rend justice à soi-même silencieusement, et l'on se contente de son +propre témoignage. On y est très aidé par la considération de ce qu'il +y a de hasard mystérieux dans les succès de théâtre. Vous n'avez pas +su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout +involontaires et fort excusables, étaient d'un homme; mais votre +conduite, hélas! a été d'un «gendelettre», et je suis obligé de donner +ici à cet affreux mot toute sa force. + +Si vous vouliez bien le reconnaître vous-même (et pourquoi non? votre +récente victoire a dû vous détendre), je vous répéterais, sans ombre +d'ironie, ce que je disais il y a un an: «La susceptibilité des hommes +de lettres est, quand on y réfléchit, bien misérable... Pourquoi tant +souffrir d'appréciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent +dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur +morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement +n'être pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le +bon dramaturge et le bon écrivain, par un autre tour d'imagination, +par l'activité, l'énergie, la bonté, par toute sa complexion et sa +façon de vivre, être un individu plus intéressant et de plus de mérite +que tel littérateur accompli.» + +Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la +littérature. La littérature, il faut l'aimer; mais le mieux est de +l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bénéfices que notre +vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne méchant à cause +d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. Voilà ce que nous sentons +clairement dans nos meilleures minutes... + +J'ai laissé la question juridique à M. Brunetière, qui l'a faite +sienne, et qui continuera à la traiter avec plus de compétence, de +rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela +finira par la révision d'une loi mal rédigée et dont l'application +littérale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribué, +monsieur, par votre obstination, à amener cet heureux changement, et +ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus +reconnaissants que de votre tragédie. + + + + + Bibliographie: Deux tragédies chrétiennes: _Blandine_, drame + en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; _l'Incendie de + Rome_, drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand + Éphraïm et Jean La Rode. + + +_Blandine_ et _l'Incendie de Rome_ ne se distinguent guère, à première +vue, des autres tragédies chrétiennes et romaines qu'on a écrites chez +nous depuis _Caligula_. Mais, si l'on y regarde de plus près, on finit +par voir que la pièce de M. Barbier et celle de MM. Éphraïm et La Rode +ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout à +l'heure. + +Une tragédie chrétienne dont l'action se passe à un moment quelconque +des trois premiers siècles de l'Empire, de Néron à Dioclétien, cela +comporte un certain nombre de personnages sans doute inévitables. Il y +a l'esclave chrétien; le philosophe stoïcien; l'épicurien sceptique et +tolérant, qui ressemble plus ou moins au Sévère de _Polyeucte_, et le +fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer à Félix. Surtout +il y a,--formée sur le modèle de l'inquiète Leuconoé d'Horace, +laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,--la +patricienne de décadence qui a du vague à l'âme, et qui se fait +chrétienne par romantisme. + +Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que +le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui +s'exhale de l'âme lettrée de ces Leuconoés, un peu tournées en Lélias. +Le christianisme de Polyeucte et de Néarque n'est ni vide ni flottant. +Il a sa théologie très arrêtée. Il est solide et précis, volontiers +disputeur, comme il apparaît par les dissertations de Néarque sur la +Grâce. Ce n'est peut-être pas le christianisme de l'Église primitive; +mais c'est celui du XVIIe siècle. Au moins on sait à quoi l'on a +affaire. Mais souvent, dans les tragédies chrétiennes qu'on nous fait +encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un «idéal» aussi +peu formulé que celui des poètes romantiques, ou, tout au plus, pour +la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour +celle du prince Kropotkine. + +Et il y a la «couleur locale», la fâcheuse couleur locale romaine, +dont se sont si heureusement passés Corneille dans _Polyeucte_ et +Racine dans _Britannicus_. Il y a, mêlés partout au dialogue, les +détails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaïque +qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces +«thèmes de difficultés» où d'ingénieux professeurs de grammaire se +sont donné pour tâche de faire entrer certains mots, de gré ou de +force.--Et j'allais oublier le Gaulois notre ancêtre, le bon esclave +ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer dans un +coin de son drame, et à qui il prête un rôle honorable pour flatter +notre patriotisme. + +Quant à l'action, elle consiste généralement dans les amours d'une +païenne et d'un chrétien (ou inversement) et dans les efforts que fait +celui-ci pour amener l'autre à la foi. Si l'homme est esclave et la +femme patricienne (ou _vice versa_), cela, bien entendu, n'en vaut que +mieux. Au cinquième acte, la belle païenne est touchée de la grâce et +mêle son sang à celui de son compagnon. Et c'est très bien ainsi, et, +au surplus, il est très difficile de sortir de là. Pour trouver autre +chose, pour concevoir avec émotion et avec profondeur et pour exprimer +sans banalité une âme chrétienne des premiers temps, l'âme et le génie +d'un Tolstoï ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y +faudrait-il, à défaut de génie, une longue méditation et plus de «vie +intérieure» que n'en a le commun de nos dramaturges. + +Les traits que j'ai dits se retrouvent dans _Blandine_, et ce n'est +point un reproche. Voici les inquiets à la façon de notre vieille +Leuconoé, les romantiques chercheurs d'idéal: c'est Attale et Æmilia, + + Altérés d'inconnu, toujours inassouvis... + Enivrés, et rêvant encore quelque chose!... + +Voici le stoïcien, et c'est Épagathus; l'épicurien, et c'est Lucien de +Samosate; le politique étroit, pusillanime, cruel par terreur, et +c'est Septime Sévère; l'esclave chrétienne, et c'est Blandine.--Et +voici la fâcheuse couleur locale. Æmilia n'hésite pas à interpeller +Blandine en ces termes: + + . . . . . . . . . . Blandine, prends _ma stole_, + Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?... + Blandine?... Va chercher _ma stole bleue!_... + +Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de +prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de +latin et de français: + + Devine + Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum? + Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le _linteolum + Cæsicium_, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre + Sur la poitrine,--là; jusqu'en bas,--et découvre, + En suivant les contours du sein comme cela... + +Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est +aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu +de moi pour soeur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle +lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens, +dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit +conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de +savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le +jeune Ponticus se fera sans doute prier avant de céder Blandine à +Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de l'autre, ne +semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser la religion +du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou bien qu'Æmilia +se convertira seule, et que sa lutte contre Attale sera, du moins, +l'un des principaux épisodes de cette tragédie... + +Mais rien de tout cela. + +La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,--en un +récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité +et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,--décident +instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia +cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin. + +Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point +une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et +merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année +du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des +phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de +chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime +émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de +donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du _Marc-Aurèle_ +d'Ernest Renan. + +Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.--Ce +qui nous est montré plus spécialement au troisième acte, c'est +l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter. Æmilia et +Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine avec eux. +Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la liberté à +sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia. Mais +pourquoi as-tu voulu être libre?--Pour mourir», répond Blandine.--Et +là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus s'étant lui-même +dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent librement à leur +tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, vient tendre les +mains aux chaînes en disant: «Et moi?» + +Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir; +entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les +tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise +ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient +publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature +savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du +plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable +bréviaire de perfection morale: _Ta eis eauton_, dans la ville la plus +riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes, +dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se +réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et +horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus +d'un siècle, des magistrats lettrés, et qui peut-être composaient de +petits vers, faisaient «questionner» des misérables sous leurs yeux; +que l'on venait en foule voir «rouer» en place de Grève; +qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau, lui-même +tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un spectacle +délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et qu'enfin il +se rencontre des personnes distinguées pour aller voir guillotiner +sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que la vieille +humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le sang et la +souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas morte en +elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses réveils se +sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a peut-être +pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en a moins de +déclarée dans les lois et dans les moeurs? Le peuple n'a presque +assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si la +prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la sevrer +de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je crois, +je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude en fête +réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi d'affreux +hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et presque +inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces. + +De là, pour le farouche auteur de _Blandine_, une première difficulté. +Il inscrit, en tête de son oeuvre, cette fière déclaration: «La +genèse de ma _Blandine_ est aussi douloureuse que celle de ma _Jeanne +d'Arc_. L'avenir me réserve les mêmes revanches: j'ai foi.» Allons, +tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était jouée, qu'elle ne +nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici quelques-unes des +indications de la mise en scène: «Au lever du rideau, Sextius est +occupé avec les soldats à rassembler et à préparer des instruments de +torture épars sur le sol, tenailles, lames, carcans, ceps, fouets, +etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée, est attachée à une +croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un chevalet, entouré de +bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans l'arène, des cadavres.» À +un endroit, le médecin Alexandre accourt «en levant des mains +sanglantes» et en criant: + + Cher légat, le plus fort n'est pas maître + De la douleur physique; elle envahit tout l'être. + Alors, pour asservir ces nerfs injurieux, + Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux! + +Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note: + + _(Les hurlements recommencent dans la coulisse)._ + +Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère +étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme +de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles +souffrances inouïes, démesurées et prolongées il s'agit ici). De +cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications: +«L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un +état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait +du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait. +Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi! +Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que +l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent, +quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient +sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne +figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous +les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité, +transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés +ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le +Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles +créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux +qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme +des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de +plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de +gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte +d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre +était un sport.»--Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande +force: cela donne le courage de souffrir beaucoup, même pour des +causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est sublime, +et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on confesse +Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique qui ne +peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit. Notre +système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais comparerait +les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au bout d'une +demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête au-dessus +d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son +avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur +scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne: +«Ponticus _complètement anesthésié_». Corneille n'eût pas songé à +appliquer cette épithète à Polyeucte.--Enfin, ivresse de publicité, +entraînement, anesthésie,--et aussi amour de Dieu et attente d'un +bonheur infini,--vous avez le choix entre ces explications, ou vous +les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore +une autre, qui est la grâce divine. + +Mais vous entrevoyez combien il était malaisé au poète de prolonger +durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchérissement +ininterrompu dans le plus surprenant héroïsme, et d'en soutenir sans +défaillance l'écrasant _crescendo_. Comment faire parler ces âmes, +toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de +M. Jules Barbier, c'est d'avoir conçu un sujet où le poète était +obligé d'être génial, et où, le fût-il, il risquait de l'être avec +trop d'uniformité et d'ajouter à la monotonie de l'horreur physique la +monotonie de la sublimité spirituelle. Mais ce sujet trop beau, c'est +aussi le mérite de M. Barbier d'avoir osé le tenter. Il n'a pas +d'ailleurs été partout inégal à sa tâche; et voici une scène,--la +dernière,--où la maternité chaste et sanglante de Blandine, aidant le +pauvre petit Ponticus à souffrir et à mourir, est peinte de traits +assez forts et assez doux: + + PONTICUS + + Pardonne-moi, j'ai peur! + + BLANDINE + + Est-ce qu'on a peur?... Pense + Non pas à la douleur, mais à la récompense! + N'afflige pas Jésus par ton manque de foi! + Car il te voit, Jésus!... sans te parler de moi. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je te sens sur mon coeur tout gros de tes alarmes, + Comme un fils enfanté dans les cris et les larmes!... + Songe que tout sera fini dans un moment. + + PONTICUS + + Oui, laisse dans tes yeux parler ton coeur charmant. + + BLANDINE, _le berçant_. + + Mon Ponticus! (_Clameurs au dehors_.) + + PONTICUS + + Dieu! + + BLANDINE + + Quoi? + + PONTICUS + + Ces cris! ces cris de rage! + + BLANDINE, + _lui mettant les mains sur les oreilles_. + + N'entends pas! + + PONTICUS + + Ah! ce sang! + + BLANDINE, _lui mettant une main devant les yeux_. + + Ne vois pas!... Du courage! + +Et, quand le petit Ponticus est sur le chevalet: + + Non! tu ne souffres pas!... je le veux!... je l'ordonne! + + PONTICUS + + Non... je ne... souffre... pas... (_Sa tête retombe; il meurt_.) + + BLANDINE + + Jésus!... Je vous le donne! + +Oui, cela est beau, ne craignons pas de le dire. Mais, ailleurs, il +semble que l'auteur eût pu nous montrer une Blandine plus originale et +plus saisissante. Renan écrit: «... Quant à la servante Blandine, elle +montra qu'une révolution était accomplie. Blandine appartenait à une +dame chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du Christ. Le +sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter à égaler ses +maîtres. La vraie émancipation de l'esclave, l'émancipation par +l'héroïsme, fut, en grande partie, son ouvrage. L'esclave païen est +supposé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure manière de le +réhabiliter et de l'affranchir, que de le montrer capable des mêmes +vertus et des mêmes sacrifices que l'homme libre! Comment traiter avec +dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphithéâtre plus +sublimes encore que leurs maîtresses? La bonne servante lyonnaise +avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des +apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a +de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui +paraît beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les +tortures et brûlait de souffrir...» + +Il m'eût donc plu que l'auteur conçût cette tragédie chrétienne de +façon qu'elle signifiât principalement le triomphe moral des esclaves, +des petites gens, des ignorants grands par le coeur. Blandine eût +gardé, dans le commencement du drame, l'attitude effacée et muette que +lui prête habilement M. Barbier, et qui est destinée à faire un +dramatique contraste avec le rôle prépondérant qu'elle joue dans la +suite. Mais, en outre, les chrétiens de la bonne société, Attale, +Æmilia, Épagathus, Alexandre même, tout en la regardant comme leur +soeur en Dieu, n'eussent pas, d'abord, fait grande attention à elle, +lui eussent témoigné tout juste les sentiments fraternels qui sont «de +commandement», et, malgré eux, se ressouvenant de leur condition +sociale, eussent considéré l'humble servante comme une créature égale +sans doute à eux-mêmes par sa participation au rachat divin, mais +inférieure par l'intelligence, l'éducation, la distinction morale. Il +dut y avoir nécessairement de ces nuances dans les sentiments +qu'éprouvèrent les premiers chrétiens patriciens pour leurs frères +esclaves. Et l'effacement de ces nuances sous la pourpre du commun +martyre eût été ici presque tout le drame. + +Au reste, dans ce drame que je rêve, Blandine ne payerait point de +mine. Elle ne serait point la belle fille à la robe blanche et aux +longs cheveux soignés qu'on nous montrerait certainement si la pièce +de M. Barbier était représentée. Elle serait petite, faible de corps, +plutôt laide, comme il semble qu'elle ait été dans la réalité. Et ce +serait une raison de plus pour que ses frères patriciens, lettrés, +élégants, l'eussent non pas dédaignée, mais négligée un peu, et +presque ignorée. Or, du jour où il s'agirait de souffrir et de verser +son sang, il apparaîtrait tout aussitôt que l'âme de la fille chétive +et disgraciée est plus forte, plus douce et plus haute que celle même +de ses plus saints compagnons. Cela se ferait sans qu'elle s'y +efforçât. Elle demeurerait modeste, elle ne se mettrait point en +avant; mais on irait à elle parce qu'on sentirait en elle une divine +flamme de charité et de foi. Elle serait le guide et le réconfort de +tous. Elle aurait des mots simples et profonds, que je ne me charge +point de trouver, des mots qui ressembleraient à quelques-uns de ceux +que Tolstoï a su prêter au vieil Akim ou à Platon Karatief. Et la +patricienne Æmilia découvrirait avec étonnement et vénération la +sainteté de son esclave; et, comme autrefois Blandine aidait Æmilia à +sa toilette et lui parfumait ses cheveux, Æmilia à son tour servirait +Blandine dans la prison, lui rendrait les offices qu'on se doit entre +martyres, laverait ses plaies avec l'eau de la cruche et essayerait de +démêler sa maigre chevelure raide de sang coagulé. Et ainsi Blandine +deviendrait le centre du drame, ce qu'elle n'est pas dans la pièce de +M. Barbier où l'intérêt, si je ne m'abuse, se disperse un peu, et où +plusieurs des autres personnages, beaucoup moins singuliers et +significatifs que Blandine, occupent une aussi grande place que +l'humble et sublime servante. + + +Mais il est temps d'arriver à _l'Incendie de Rome_. Là aussi nous +retrouvons d'abord les éléments habituels d'une tragédie chrétienne. +Il y a une Leuconoé patricienne, amoureuse d'un esclave chrétien: +c'est Marcia, femme du préfet de Rome. (Oh! que voilà une aventure qui +a dû être rare dans la réalité!) Il y a l'épicurien sceptique, et +c'est Pétrone. Il y a le généreux esclave notre ancêtre, et c'est ici +«Faustus, esclave germain», etc. Une déplorable «couleur locale» ne +cesse d'égayer la pièce. Dès la première page, il est question de +loirs assaisonnés de miel et de pavots, d'oeufs de paon de Samos, de +gelinottes de Phrygie enveloppées dans des jaunes d'oeufs poivrés, +etc. Sous prétexte qu'ils sont lointains, les personnages s'expriment +avec une noblesse soutenue. Voici la première phrase du chef des +cuisines: «Jamais festin plus somptueux n'aura été servi dans le +triclinium du préfet de Rome, Pedanius Secundus»; et l'intendant +Priscus, à peine entré, interpelle les esclaves en ces termes choisis: +«Approchez, Égyptiens, et vous, Éthiopiens, plus noirs que Pluton, +dieu des enfers... À mesure que les convives apparaîtront dans +l'atrium, précipitez-vous à leurs pieds; que rien ne manque à leurs +ablutions. Quant à vous, femmes, répandez vos cheveux sur vos épaules, +afin que les amis de Pedanius puissent, s'ils le désirent, essuyer +leurs mains.»--Les auteurs ont voulu nous mettre sous les yeux la vie +élégante sous Néron, et la vie néronienne elle-même. C'était une +entreprise difficile. Quand ils ont fait dire à Néron qui veut séduire +Marcia: «Oh! veux-tu? à nous deux nous imaginerons, nous vivrons une +vie affinée, grandiose, non vécue jusqu'ici... Elle ne t'attire donc +pas, cette existence surhumaine? Oh! songes-y: pouvoir tout ce que tu +veux!» Et encore: «J'avais fait pour toi un beau rêve: j'aurais +réalisé pour toi toutes les jouissances que peut imaginer un artiste +tout-puissant; j'aurais accumulé les voluptés, les fêtes!» ils sont, +si j'ose m'exprimer ainsi, au bout de leur rouleau... Je crois que +l'emploi des vers s'imposait ici. Les auteurs n'y eussent pas mis une +idée de plus que dans leur prose; mais de beaux vers (il les fallait +beaux) nous eussent peut-être suggéré, par leur musique et par leur +volupté propre, quelque chose des voluptés néroniennes et de ce que +Cléopâtre avait appelé déjà «la vie inimitable»... + +La pièce elle-même est une broderie industrieuse sur le chapitre des +_Annales_ où Tacite conte l'assassinat de Pedanius Secundus et ce qui +s'ensuivit.--Ce Secundus est un abominable homme. Il livre, par +servilité, sa femme Marcia à Néron. Il viole la jeune Grecque Hébé, +puis, l'ayant donnée pour femme à l'esclave germain Faustus, la lui +enlève contre la foi jurée. Et c'est pourquoi Faustus égorge Secundus +dans sa chambre, avec l'assentiment de Marcia qui a surpris le +complot, et malgré l'esclave chrétien Théomène, qui se jette au-devant +du poignard pour protéger son maître. Tous les esclaves de Pedanius +sont, selon l'atroce loi romaine, arrêtés et condamnés. Mais +quelques-uns, parmi lesquels Théomène et Faustus, ont pu se réfugier +aux catacombes, où l'inquiète Marcia les rejoint et, tombée amoureuse +de l'héroïque Théomène, est convertie par lui à la foi du Christ... + +Tout cela est habilement développé. Il y a du mouvement, de la +variété, des coups de théâtre qui, pour être facilement prévus, n'en +font pas moins de plaisir, des fins d'actes qui sont toutes «à effet», +des scènes tumultueuses à personnages nombreux et qui sont très bien +réglées. MM. Éphraïm et La Rode ne s'entendent pas plus mal que +d'autres à «mouvoir les masses.» Si la pièce était représentée (et je +ne vois pas pourquoi l'Odéon n'en tenterait pas l'épreuve), peut-être +paraîtrait-elle au public intéressante, colorée, violemment +dramatique, qui sait?... Mais à la lecture, et jusqu'à l'endroit où +j'en ai arrêté le compte rendu, cette oeuvre intelligente ne semble +point particulièrement neuve, et je dirais qu'elle rentre dans +l'ordinaire «formule» des tragédies romano-chrétiennes, si, dans sa +dernière partie, ne se marquait fort heureusement le dessein par +lequel surtout elle vaut. + +Ç'a été une «opinion distinguée», du moins parmi les journalistes, et +c'est devenu un lieu commun, de rapprocher nos révolutionnaires les +plus emportés, et spécialement nos anarchistes, des chrétiens de la +primitive Église, et d'affirmer qu'ils se ressemblent comme des +frères. Si l'on considère en elles-mêmes ces deux espèces d'hommes, +rien de plus faux qu'un tel rapprochement, puisque les chrétiens +étaient chastes, doux, résignés, qu'ils combattaient en eux la +«nature» à laquelle nos «libertaires» font profession de s'abandonner; +qu'ils pratiquaient justement les vertus qu'un bon anarchiste doit +avoir le plus en horreur; et qu'ils ne tuaient pas, mais, au +contraire, se laissaient tuer. Sans compter qu'ils étaient déjà par +leurs croyances (il n'y a pas à dire!) des manières de «cléricaux.» +Mais avec tout cela, il est certain que les chrétiens devaient être +assez exactement, aux yeux de la société régulière des premiers +siècles, ce que les plus violents révolutionnaires sont pour la +nôtre. L'État et le peuple romain se trompaient en attribuant aux +chrétiens des crimes et des pratiques infâmes; ils ne se trompaient +point en les considérant comme des ennemis irréductibles. + +Si les communautés chrétiennes étaient composées, en majorité, de très +douces âmes, il devait pourtant s'y rencontrer, surtout parmi les +catéchumènes, des malheureux venus là par désespoir, excès de +souffrance, haine de la société établie, instinct de révolte, +insuffisamment instruits et non encore imprégnés de l'esprit de Jésus. +Or la haine des corruptions sociales, si l'on n'y prend garde, est +toute proche de la haine des élégances, qui est toute proche de la +haine des richesses, qui est toute proche de la haine des riches, qui +implique aisément la condamnation de l'ordre social lui-même. Elle +revêt donc assez aisément un caractère révolutionnaire. Les âmes +chrétiennes les plus douces et les plus abondantes en vertus parlaient +des «infamies du vieux monde» dans les mêmes termes que le font +aujourd'hui les anarchistes les moins vertueux. Et comme ceux-ci +croient à l'avènement de la Cité idéale, les chrétiens croyaient au +_millenium_, au règne des saints, dont une des conditions était la +destruction de Rome et de l'Empire. Cette destruction, ils +l'appelaient de leurs voeux, et c'était assurément un désir permis. +Mais il n'est pas impossible qu'à force de la désirer, et comme une +chose promise par Dieu, certains néophytes grossiers et véhéments +fussent tentés d'y mettre la main. Comment, échauffé par les pieuses +imprécations d'un saint prêtre, le sympathique barbare Faustus passe +soudainement du désir à l'acte, c'est ce que MM. Éphraïm et La Rode +nous montrent dans une scène qui est, à coup sûr, la plus précieuse de +leur drame. + +Dans une salle des catacombes, à la lueur des torches, devant ses +frères qui viennent d'apprendre que les quatre cents esclaves de +Secundus ont été exécutés, le prêtre Timothée,--en des phrases dictées +par Dieu même, puisqu'elles sont empruntées à l'«épître catholique de +saint Jacques» et à l'Apocalypse,--maudit la ville impure et +sanguinaire et en prophétise la fin: «... Riches! pleurez et jetez des +cris, à cause des malheurs qui vont tomber sur vous!... Vos richesses +sont pourries! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers crie +contre vous... Vous avez condamné et mis à mort les innocents, les +justes, qui ne vous résistaient point... Qu'elle pleure et qu'elle +gémisse, la ville d'iniquité!... Parce que, dans cette grande ville, +le sang des saints et des innocents a été répandu... le Seigneur +enverra le feu tordre dans ses flammes, comme dans les anneaux d'un +serpent, tous ces palais superbes, tous ces repaires de voluptés +infâmes!» Et enfin: «... Sur vous qui aimez Dieu se lèvera le soleil +de la justice. Quand les cieux auront passé... quand les éléments +embrasés auront été dissous... vous, les pauvres... vous +ressusciterez en vos corps glorieux, et vous jouirez d'une félicité +infinie.» + +Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce +qu'il connaît du christianisme,):--«Voilà ce que ton Dieu promet?... +Je crois en lui!--Mais, dit Marcia, où est-il, l'envoyé de Dieu qui +allumera l'incendie? Où est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser +cet empire sanglant?--Ce sera moi!» dit Faustus en arrachant une +torche fixée à la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frères, +il s'en va mettre le feu à la ville. + +Si cela est peut-être discutable, cela est fort dramatique; et très +dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Néron, +le saut des martyrs dans les flammes. + + + + +LES DEUX TARTUFFE. + + + 6 Juillet 1896. + +Presque tous nos meilleurs comédiens ont voulu s'essayer dans le rôle +de Tartuffe, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux y ait jamais remporté +un entier succès. D'où vient cela? + +C'est peut-être que ce rôle n'est pas très bon.--Que le personnage +soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait être sauvé soit +par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est +double. Il y a dans Tartuffe, et très distinctement, deux Tartuffe. + +Tartuffe est, d'abord, une espèce d'épais et hideux bedeau. Il pète de +santé; il a le visage allumé et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il +lui arrive de «roter» à table. (La délicatesse de nos Comédiens +officiels a supprimé, je ne sais pourquoi, les vers où cette +incongruité est rappelée.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y +insiste: elle dit qu'il est difficile d'être fidèle à de certains +maris «faits d'un certain modèle.» Et encore: «Oui, c'est un beau +museau!» Elle dit ironiquement qu'il est «bien fait de sa personne.» +Elle dit à Marianne qu'il faut qu'une fille obéisse à son père, +voulût-il lui donner un singe pour époux. Le point est donc hors de +doute. + +Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse. +C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles à percer, +les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus naïfs, qu'il a +séduit Orgon; par des momeries de truand de la dévotion, des «soupirs» +et des «élancements» à faire retourner les gens, etc... Il a des +affectations purement imbéciles, comme lorsqu'il crie à Laurent de +«serrer sa haire avec sa discipline», ou lorsqu'il s'accuse d'avoir +tué une puce avec trop de colère. Il est si obtus que, voulant se +déclarer à une femme jeune, spirituelle, nullement dévote, éminemment +«laïque», il y emploie le style des _Manuels_ de piété et ne conçoit +pas ce qu'un tel langage, appliqué à une telle matière, doit avoir +nécessairement, pour cette jeune femme, de répugnant et de +souverainement ridicule. + +Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas +cafard de fabliau, une trogne de «moine moinant de moinerie», +violemment taillée à coups de serpe par l'anticléricalisme (déjà!) du +«libertin» Molière. + +Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru, +comment Orgon, homme riche et notable, dont la conduite pendant la +Fronde a été signalée au roi avec éloge; comment ce bourgeois, qui a +sûrement les préjugés de sa classe et de son rang, a-t-il pu le +recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en directeur de +conscience? Comment a-t-il pu subir à ce point l'ascendant de ce +goujat qui, pour être un coquin, n'en est pas moins un simple +d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, même dévots, +soient détournés par leur dévotion du soin de marier richement leurs +enfants: comment Orgon peut-il s'entêter à donner sa fille à cet +ancien mendigot? Il y a là, à mon avis, une impossibilité morale. + +Et c'est pourquoi, le désaccord étant complet entre ce personnage et +la besogne que Molière a dessein de lui faire accomplir, voici surgir, +chemin faisant, un second Tartuffe, fort différent du premier. Plus +rien du rat d'église. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de +ses puces, qui rotait à table et s'empiffrait à en crever, nous +apparaît maintenant comme un homme de bonne éducation, comme un +gentilhomme pauvre, et qui, même au temps de sa détresse, a conservé +un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais +il faut croire à présent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine, +son ennemie, dans le couplet où elle raille Marianne, admet elle-même +qu'il tiendrait bon rang dans sa province: + + Vous irez par le coche en sa petite ville, etc. + +Et sans doute, dans son tête-à-tête avec Elmire, il débute assez +lourdement par l'emploi du «jargon de la dévotion»; mais, +insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche +enfin de la langue vaguement idéaliste que l'amour devait parler, cent +cinquante ans après Molière, dans des poésies et romans romanesques et +qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la +finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs détachés qui +sentent leur homme supérieur et qui sont d'un véritable artiste en +corruption. Et, à sa deuxième rencontre, quand il veut lever les +scrupules d'Elmire, la jolie leçon de casuistique, leçon qui semble +une dérision préméditée et presque une «blague» de la casuistique +même! Ce Tartuffe-là ressemble à quelque abbé italien tortueux et +élégant, athée, moqueur et sensuel, et qui se complaît, avec une grâce +perverse, à ôter à demi son masque. + +À ce propos, vous savez qu'on s'est demandé si Tartuffe avait la foi. +La question eût semblé étrange à Molière. Si Tartuffe «croyait», il +serait un pharisien, il ne serait pas un «imposteur», et Molière ne +lui aurait pas donné ce nom. Mais, à supposer même que l'auteur n'eût +pas assez signifié sa pensée sur ce point, il faudrait ici distinguer. +Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, méchant, mais stupide, +dénué d'esprit critique et incapable de se connaître lui-même, on peut +admettre à la rigueur qu'il ait la foi,--la foi d'un abominable +charbonnier. Mais il me paraît de toute évidence que le second +Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de haut +vol, ne croit ni à Dieu ni à diable. Ou je ne sais pas lire, ou ces +vers, par exemple: + + Le ciel défend, de vrai, certains contentements; + Mais on trouve avec lui des accommodements. + Selon divers besoins, il est une science + D'étendre les liens de notre conscience, + Et de rectifier le mal de l'action + Avec la pureté de notre intention, + +ne peuvent être que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur +raffiné et hardi. + +La conclusion, c'est que le comédien est fort embarrassé. Il faut +choisir entre trois partis: ou représenter le premier Tartuffe, ou +représenter le second, ou essayer de réaliser un Tartuffe mitoyen; +car, de «fondre» les deux l'un dans l'autre, il n'y faut guère songer. + +Or, si le comédien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais +l'action de la pièce deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui +s'en apercevra?) S'il joue le second, la pièce redeviendra +raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui +nous a été fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera +dépaysé, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espèces d'un bedeau +gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra, +j'en ai peur, renoncer à la douceur des applaudissements. Reste, +comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux Tartuffe... +J'aime mieux qu'il s'en charge que moi... + +Du temps de Molière, conformément à sa pensée, Tartuffe fut joué en +«comique» et même en «valet comique»; et cette interprétation dura +jusqu'au commencement de ce siècle. Régnier s'en plaint dans son +_Tartuffe des comédiens_. Je lui emprunte ces lignes intéressantes: +«... Au siècle passé... l'emploi des _premiers comiques_ s'appelait +aussi l'emploi _des valets_, et la garde-robe des acteurs qui tenaient +ces sortes de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi +l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rétréci le +talent des comédiens, circonscrit leur horizon; leur unique tâche +étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme _valet_, et, peu à peu, +ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les +charges et les paillardises égayaient le public. + +«Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Augé, +grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un +contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son +débit, estropiant les vers, Augé s'y conforma en l'exagérant encore. +Il a laissé dans le rôle un long souvenir de succès... + +«Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait +Elmire, en plein théâtre, à subir des grossièretés qu'il serait +répugnant d'indiquer. Dans la scène de la déclaration du troisième +acte, il cachait ses pieds sous la jupe de Mme Préville, lui serrait +les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des attouchements si +impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de façon à être entendue +d'une partie de l'orchestre: «Si nous n'étions pas en scène, quel +soufflet je vous appliquerais!» + +Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire à +ce point. Tartuffe passa donc des _comiques_ aux _premiers rôles_. +Vanhove, Naudet, Molé, Baptiste aîné, Damas jouèrent surtout ce que +j'ai appelé «le second Tartuffe». + +C'est aussi celui-là qui a été traduit par M. Febvre (à la Comédie), +par Adolphe Dupuis (à l'Odéon) et, l'autre jour, par M. Worms.--À vrai +dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux +général. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un «brillant +causeur». Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauvé Tartuffe +du ridicule. Ce qu'il a exprimé peut-être le plus fortement, c'est +l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dévoré. Il lui a prêté +aussi une sorte d'âpreté triste, une allure sombre et fatale, et qui +fait songer tantôt à don Salluste, tantôt à Iago. Enfin il semble +qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette idée, que Tartuffe +se perd parce qu'il aime. Et, en même temps, il nous a montré un +scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir, +si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mêle à ses discours, que, si +Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et +répugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien +curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de +trembler pour elle... Oh! qu'à ce moment le premier Tartuffe, le +bedeau, le truand d'église, est loin de nos yeux et de notre souvenir! + +Et pourtant, si Molière revenait au monde, c'est bien, j'en suis sûr, +ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il +conseillerait à ses interprètes de rendre uniquement. Et c'est ce +truand qui est resté, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe. + +Rien à faire à cela. Peu importe qu'à mes yeux le vrai Tartuffe ce +soit l'autre, «le second», ou mieux encore (je l'avoue franchement), +l'Onuphre de La Bruyère, si finement nuancé, si profond, si cohérent, +si harmonieux. + +«Il ne dit point: _Ma haire_ et _ma discipline_, au contraire; il +passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour +ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en +sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et +qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme +opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne +cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni +déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, _s'il n'est +aussi sûr d'elle que de lui-même_. Il est encore plus éloigné +d'employer, pour la flatter et la séduire, le jargon de la dévotion; +ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec dessein, et +selon qu'il lui est utile, _et jamais quand il ne servirait qu'à le +rendre très ridicule_. Il sait où se trouvent des femmes plus +sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme dévot n'est +ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre n'est pas +dévot, _mais il veut être cru tel_... Aussi ne se joue-t-il pas à la +ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se +trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il +y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne les traverse +pas sans faire de l'éclat, et il l'appréhende... Il en veut à la ligne +collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la terreur des +cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami +déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune... Etc., etc...» + +Oh! je sais tout ce qu'on peut répondre, et ce que développent à ce +sujet, sur les indications de leurs maîtres, tous les candidats à la +licence ès lettres (car Molière est chez nous une superstition +nationale): que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur +dramatique; qu'il faut tenir compte du «grossissement» nécessaire à la +scène et de l'«optique du théâtre»; qu'Onuphre, par trop de vérité, +s'évanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout +convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne goûte Tartuffe que dans les +endroits précisément où, pour le ton du moins, il se rapproche +d'Onuphre. + +Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit +pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en +couleur, aux traits simplifiés et excessifs, une tête de jeu de +massacre. Les figures les plus populaires du théâtre ou du roman ne +sont pas nécessairement les plus profondes, les plus étudiées ni +celles qui résument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter +que les figures les plus populaires ont été souvent créées par des +esprits fort médiocres: tels Robert Macaire ou Joseph Prudhomme.)--Alphonse +Daudet a conçu et fait vivre vingt personnages d'une vérité plus rare +que Tartarin, d'une observation plus difficile, plus aiguë, plus +curieuse; et peut-être est-ce du seul Tartarin que les siècles se +souviendront. + +C'est égal, si quelque auteur contemporain mettait au théâtre un +personnage aussi incohérent, aussi visiblement double que le Tartuffe +de Molière, que diriez-vous, ô mon maître Sarcey? + + * * * * * + + 13 Juillet 1896. + +«Bien taillé! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.» + +Recousons. + +C'est de Tartuffe qu'il s'agit. À en juger par les lettres que j'ai +reçues, beaucoup de Français en France désirent que le Tartuffe de +Molière ne soit pas double. Démontrons donc qu'il ne l'est pas, et que +les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile. + +Une première remarque à faire, et très importante, c'est que Tartuffe, +tout le temps que nous le voyons _en personne_, est, à fort peu de +chose près, cohérent, harmonieux, d'accord avec lui-même. Il n'est en +désaccord qu'avec l'idée que nous ont donnée de lui Dorine, puis +Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a +Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a été +fait de Tartuffe avant son entrée en scène. + +Or, il faut considérer que ce portrait est moitié d'une ennemie, et +d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moitié d'un imbécile +(Orgon); que, par conséquent, nous ne le pouvons accueillir que sous +bénéfice d'inventaire, que nous en devons contrôler, rectifier ou, +mieux, interpréter tous les traits. + +Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jugé et décrit par la cuisine et +par l'office. «C'est un beau museau!» Soit. Mais il y a des laideurs +expressives, originales, et qui ne déplaisent pas à toutes les femmes. +Apparemment, l'idéal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire +ou, comme nous disons aujourd'hui, un garçon coiffeur ou un ténor. +Tartuffe peut s'éloigner de ce type; il peut être mal bâti et avoir +toutefois une flamme aux yeux, une grâce dans le sourire, une +animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou de +dominateur, qui échappe à cette dondon de Dorine. + +«C'est un goinfre», dit-elle encore. Mettons qu'il a grand appétit et +ne dédaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise +est le péché mignon de beaucoup de personnes religieuses et même +d'ecclésiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une +fourchette médiocre. Parmi les voluptés sensuelles, les plaisirs de la +table sont ceux que l'Église interdit avec le moins de rigueur. Pourvu +qu'ils n'aillent pas aux derniers excès, elle consent à y reconnaître +une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des +présents de Dieu qui «donne la pâture aux petits des oiseaux»; bien +manger, c'est déjà presque une façon de louer la Providence. «Les +dévots, dit La Bruyère, ne connaissent de crimes que l'incontinence, +parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de +l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou +Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez: laissez les +jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du +malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les +petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir, +médire, cabaler, nuire: c'est leur état.» À plus forte raison +laissez-les manger à leur appétit et boire à leur soif, et un peu au +delà. Pour nombre d'hommes d'Église et de dévots, même sincères, les +jouissances de la gueule sont comme une revanche licite de ce qu'ils +se retranchent sur le point que vous devinez. Ces jouissances sont +beaucoup plus assurées et beaucoup moins rapides que celles de +l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi vives, et +tout aussi matérielles, et tout aussi grossières; et elles sont +permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne sont +autorisées que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles sont, +elles, permises à toutes les tables où l'on peut s'asseoir! Quelle +aubaine pour les âmes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une +s'empiffrer théologalement.--Joignez, ici, que le grand appétit de +Tartuffe et ses connaissances de dégustateur ne sont pas pour déplaire +à un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans témérité +supposer ami de la bonne chère et fier de sa cave. C'est peut-être +tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achevé de +le séduire. + +«Tartuffe rote à table?» D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne +homme a pu avoir un jour un léger hoquet, que la haineuse servante a +exagéré, transformé en un bruit plus malséant. Et puis, n'oubliez pas +que les gens du dix-septième siècle ne mangeaient pas fort proprement: +ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient +les mains à la nappe, jetaient les os par-dessus leur épaule. La +Bruyère écrit, par exemple, sans s'étonner: «... Si Troïle dit d'un +mets qu'il est insipide,--ceux qui commençaient à le goûter, _n'osant +avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent à terre..._» +Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-là étaient moins exacts +que nous à se garder de certaines incongruités. Notez que Dorine n'est +pas précisément choquée des bruits vilains que fait Tartuffe, mais +qu'elle raille surtout la bienveillance avec laquelle Orgon les salue: + + Et, _s'il vient à roter_, il lui dit: Dieu vous aide! + +«S'il vient à roter...», entendez: si cela lui arrive, par hasard... +comme cela peut arriver à tout le monde... + +Du Tartuffe violemment caricaturé par Dorine, passons au Tartuffe +pieusement et béatement dessiné par Orgon. + +«Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour être un goujat et un +drôle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les +artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles à +percer, qu'il a séduit Orgon.»--Mais, au contraire, Tartuffe paraît +fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de +séduction à la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes +correspondants me dit que Orgon peut fort bien être un bourgeois +notable, avoir été fidèle au roi pendant la Fronde, et n'être qu'un +imbécile; et je suis tout à fait de cet avis, l'instinct conservateur +en politique n'étant pas nécessairement une preuve d'intelligence. Les +«soupirs» et les «grands élancements» à faire retourner les fidèles, +la terre «baisée à tous moments», et la puce tuée «avec trop de +colère», et «Laurent, serrez ma haire avec ma discipline», ce sont +donc là des traits tout à fait propres à frapper l'imagination de cet +idiot. Les finesses y eussent été fort inutiles. D'ailleurs, la foi +fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu souvent des dévots +beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la déférence la plus +sincère et la plus aveugle et prendre pour directeur de conscience tel +«petit Frère» aussi grossier et trivial que celui de la _Rôtisserie de +la reine Pédauque_... + +«Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit +avoir les préjugés de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entêter +à donner sa fille à un ancien mendigot? Car enfin on ne voit guère +qu'un effet ordinaire de la dévotion soit de détourner les bourgeois +opulents du souci de marier richement leurs enfants.» J'oubliais +(volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon: + + Sa misère est sans doute une honnête misère. + Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, + Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver + Par son trop peu de soin des choses temporelles, + Et sa puissante attache aux choses éternelles. + Mais mon secours pourra lui donner les moyens + De sortir d'embarras et rentrer _dans ses biens_: + Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme; + Et, tel que l'on le voit, _il est bien gentilhomme_. + +Souvenez-vous que Tartuffe, même au temps de sa détresse, a conservé +un valet. Nous voyons un peu après, par les discours de Dorine, qu'il +parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse, +Dorine elle-même ne paraît pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit à +Marianne: + + Vous irez par le coche en sa petite ville... + D'abord chez le beau monde on vous fera venir. + Vous irez visiter, pour votre bienvenue, + Madame la Baillive et Madame l'Élue + Qui d'un siège pliant vous feront honorer... + +Bref, c'est du hobereau peut-être autant que du saint homme que le +bourgeois Orgon semble s'être entiché; et cette croyance à la +«qualité» de Tartuffe achève d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a +pris sur lui. + +(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules +pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme +beaucoup de ses contemporains, lisait encore régulièrement la _Vie des +Saints_. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: «Si +comme Machaire eut tué une puce qui le poignait, il en issit moult de +sang; il se reprit qu'il avait vengé sa propre injure, et demeura six +mois tout nud au désert, et en issit tout dérompu des mouches et +d'autres bêtes.» Traduction du frère Jehan de Vignay, 1496.) + +Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de «mendigot». Tartuffe +n'a jamais mendié. Voici ce qui s'est passé, d'après Orgon. Orgon a, +de lui-même, remarqué ce saint homme qui ne lui demandait rien et se +contentait de lui offrir discrètement de l'eau bénite à la sortie de +l'église: + + _Instruit par son garçon_, qui dans tout l'imitait, + Et de son indigence, et de ce qu'il était, + Je lui faisais des dons; mais avec modestie + Il me voulait toujours en rendre une partie. + «C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié; + Je ne mérite pas de vous faire pitié;» + Et quand je refusais de le vouloir reprendre, + Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre... + +Mélange de fierté décente et d'humilité chrétienne, Tartuffe a donc pu +apparaître à Orgon bien moins comme un mendiant que comme une façon de +bon Monsieur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet +anachronisme), intermédiaire de bonne volonté entre les personnes +pieuses et les pauvres. Et ces mots: «_À mes yeux_, il allait le +répandre», peuvent bien nous faire sourire: là où nous voyons +l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse +délicatesse... Oui, je conçois de plus en plus qu'il se soit laissé +prendre. + +Ceci nous amène à la scène où Tartuffe fait son entrée. Son second +geste, le mouchoir tendu à Dorine, me paraît très conforme au +caractère qu'il a ou qu'il se donne, et au rôle qu'il joue dans la +maison. Et même, si j'ose dire toute ma pensée, lorsque Dorine répond: + + Vous êtes donc bien tendre à la tentation, + Et la chair sur vos sens fait grande impression? + +cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine, +pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet +pour «faire impression sur nos sens»? Ou si ce n'est pas cela qu'elles +veulent «en étalant leurs charmes», que diable veulent-elles donc? Il +se pourrait, ici, que la réplique de la servante ne fût pas non plus +sans «tartufferie». Car il n'est pas nécessaire d'être dévot pour être +hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a +coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricité d'un livre ou +l'immodestie d'une oeuvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs +badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Bérenger: +«C'est vous qui êtes dégoûtant; et ce que vous voyez là, c'est vous +qui l'y mettez.» Les bons apôtres! Vrai, j'aime mieux l'impureté +franche et qui avoue. + +Continuons. «Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se +déclarer à une femme jeune, intelligente, nullement dévote, éminemment +_laïque_, il y emploie le style des manuels de piété.» Mais veut-on +qu'il se démasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel qu'il +commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on s'attend à +rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est Elmire +elle-même qui le lui impose et qui l'y ramène. Tartuffe vient de dire, +à propos de son mariage projeté avec Marianne: + + Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire; + Et je vois autre part les merveilleux attraits + De la félicité qui fait tous mes souhaits. + +Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septième +siècle. Mais Elmire: + + C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. + +Alors, Tartuffe: + + Mon sein n'enferme pas un coeur qui soit de pierre. + +Sur quoi Elmire, très prudente: + + Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs, + Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs. + +Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne +parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le +jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour +humain. Les locutions par lesquelles les mystiques traduisent leur +amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup pour leur faire +exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il tourne ce jargon +en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une passion profane le +vocabulaire et les images de la «mystique» chrétienne, il se trouve +presque composer, sans le savoir, une sorte d'élégie idéaliste aux +airs déjà vaguement lamartiniens: + + _Ses attraits réfléchis_ brillent dans vos pareilles... + Il a sur votre face épanché des beautés + Dont les yeux sont surpris et les coeurs transportés; + Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, + Sans admirer en vous l'auteur de la nature, + Et d'une ardente amour sentir mon coeur atteint, + Au plus beau des _portraits_ où lui-même il s'est peint. + +Ainsi Lamartine: + + Beauté, secret d'en haut, _rayon_, divin emblème... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Qui sait si tu n'es pas en effet quelque _image_ + De Dieu même, qui perce à travers ce nuage? + Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné, + Sur son type divin ne l'a pas façonné?..... + +Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M. +Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que +l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans +les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais +qui ne laisse pas d'être enveloppante, et une flamme trouble, mais +chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au jargon dévot. + +Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans +leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse +voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune +femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore +les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux +choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question +de la grâce avait été agitée devant eux dans _Polyeucte_ et qu'ils +avaient lu passionnément _les Provinciales_,--tout de même que, sous +l'Empire, on se jetait sur la _Lanterne_ de M. Rochefort (ce +rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages +équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la +direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible +chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a +du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe +cynique, mais non point extravagant ni ridicule. + +(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?» +j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut +être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les +vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et +les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de +Tartuffe, et c'est sans doute parce que, dans la pensée de Molière, +l'imposture du personnage est _complète_, qu'il l'a nommé +_l'Imposteur_. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la +bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce +qu'il dit de ces «francs charlatans» + + De qui la _sacrilège_ et trompeuse grimace + Abuse impunément, et _se joue_ à leur gré + De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré..... + +Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le +mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la +scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique +n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les +regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit, +en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en +change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon +impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.) + +J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second +Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et +il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de +se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans +l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les +yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a +montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous dépeint; +moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref, quelque +chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur ecclésiastique que +nous révéla naguère un procès retentissant. + +Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de +complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de +«vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été +entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens, +me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète +de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations +ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces +incertitudes impliquent le sérieux,--bien loin de l'exclure, comme +quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à +définir un personnage de drame ou de roman,--et ne point manquer de +décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses +investigations et jugements littéraires,--et ferme sur ses principes +de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme +belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions +violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie +affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me +méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à +considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité de +se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle est, et +toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, vides et +bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent créer et +qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que jamais ils +n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de tours. Ils ne +comptent pas. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + + Marceline Desbordes-Valmore. 1 + + L'Amour selon Michelet. 47 + + Victor Duruy. 67 + + Les Snobs. 95 + + Figurines. + Horace. 103 + Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur. 108 + J. K. Huysmans. 116 + Henri Lavedan. 121 + Émile Faguet. 126 + Paul Deschanel. 130 + Alphonse Daudet. 138 + La République française. 144 + Bernadette de Lourdes. 147 + + Philosophie du costume contemporain. 154 + + Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900. 162 + + Pour encourager les riches. 168 + + Malaise moral. 176 + + Casuistique. 184 + + Bilan des dernières divulgations littéraires. 191 + + Avantages attachés à la profession de révolutionnaire. 200 + + Les brimades. 208 + + Chirurgie. 215 + + Le patriotisme. 223 + + La charité. 230 + + Abel Hermant.--_Les Transatlantiques_. 237 + + Henri Lavedan + --_Catherine_. 244 + --_Le nouveau Jeu_. 250 + + Maurice Donnay.--_L'Affranchie_. 255 + + Victorien Sardou.--_Paméla_. 260 + + Alfred Capus.--_Mariage bourgeois_. 267 + + Jules Lemaître.--_L'aînée_. 280 + + Berton et Simon.--_Zaza_. 291 + + Octave Mirbeau.--_L'épidémie_. 297 + + Réponse à M. Dubout. 305 + + Deux tragédies chrétiennes. + --_Blandine_. 317 + --_L'incendie de Rome_. 331 + + Les deux Tartuffe. 338 + + +Paris.--Soc. Franç. d'Imprim. et de Libr. (Lecène, Oudin et Cie) + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE *** + +***** This file should be named 23508-8.txt or 23508-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/5/0/23508/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and +the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net (This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/23508-8.zip b/23508-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a28a183 --- /dev/null +++ b/23508-8.zip diff --git a/23508-h.zip b/23508-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8501264 --- /dev/null +++ b/23508-h.zip diff --git a/23508-h/23508-h.htm b/23508-h/23508-h.htm new file mode 100644 index 0000000..414d112 --- /dev/null +++ b/23508-h/23508-h.htm @@ -0,0 +1,9138 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Les Contemporains, Septième Série; Author: Jules Lemaître.</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} +h4 {font-size: 110%; text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} +h5 {font-size: 100%; text-align: left;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +hr.small {width: 20%; text-align: center;} + +ul.none {list-style-type: none;} +ul.vente {margin-left: 4em; margin-right: 4em;} + +sup {line-height: 0em;} + +p {text-indent: 1em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +p.tn {margin-left: 10%; width: 80%; text-indent: 0em; font-size: 85%;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.small {font-size: 90%;} +.smaller {font-size: 70%;} +.italic {font-style: italic;} + +.box {border-style: solid; border-width: 2px; + margin-top: 3em; margin-bottom: 3em; margin-right: 15%; margin-left: 15%; + padding: 1em; + text-align: center; text-indent: 0em;} + +.toc {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} +.resume {text-align: center; margin-top: 1em; margin-bottom: 2em;} +.poem10 {margin-left: 10%; font-size: 90%; text-indent: 0em;} +.text10 {margin-left: 10%; text-indent: 0em; font-size: 95%;} +.nom {text-align: center;} + +.center {text-align: center;} +.left60 {margin-left: 60%;} +.ralign {position: absolute; right: 2em; top: auto;} +.add1em {margin-left: 1em;} +.add2em {margin-left: 2em;} +.add3em {margin-left: 3em;} +.add10em {margin-left: 10em;} +.add14em {margin-left: 14em;} +.add18em {margin-left: 18em;} +.min1em {margin-left: -1em;} +.min2em {margin-left: -2em;} + +.noindent {text-indent: 0em;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. 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Dubout, etc.</span></p> + +<p class="center noindent smaller">PARIS<br> +SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'IMPRIMERIE ET DE LIBRAIRIE<br> +(ANCIENNE LIBRAIRIE LECÈNE, OUDIN ET C<sup>ie</sup>)<br> +15, RUE DE CLUNY, 15<br> +1899<br> +<span class="italic">Tout droit de traduction et de reproduction réservé</span></p> + +<h1>LES CONTEMPORAINS</h1> +<h4>ÉTUDES ET PORTRAITS</h4> +<h4>SEPTIÈME SÉRIE</h4> + +<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> + +<h5>EN VENTE</h5> +<ul class="none vente"> +<li><span class="min2em"><strong>Les Médaillons</strong>,</span><br> +poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). +<span class="ralign"><strong>3 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Petites Orientales</strong>,</span><br> +poésies, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). +<span class="ralign"><strong>3 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>La Comédie après Molière et le Théâtre de Dancourt</strong>,</span><br> +1 vol. in-12, br. (Hachette et C<sup>ie</sup>). +<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Les Contemporains</strong>:</span> <span class="italic">Études et portraits littéraires</span>.<br> +<span class="smcap">Sept séries</span>. Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. +<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span><br> +<span class="italic">Ouvrage couronné par l'Académie française.</span><br> +Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>).</li> + +<li><span class="min2em"><strong>Impressions de théâtre</strong>.</span><br> +<span class="smcap">Dix séries</span>. Chaque série forme un vol. in-18 jésus, br. +<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span><br> +Chaque volume se vend séparément (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>).</li> + +<li><span class="min2em"><strong>Corneille et la Poétique d'Aristote</strong>.</span><br> +Une brochure, in-18 jésus (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>). +<span class="ralign"><strong>1 50</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Sérénus</strong>,</span><br> +<span class="italic">Histoire d'un martyr</span>, 1 vol. in-12, br. (Lemerre). +<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Myrrha</strong>,</span><br> + <span class="italic">vierge et martyre</span>, 1 vol. in-18 jésus, 4<sup>e</sup> édition, br. + (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>). +<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Dix Contes</strong>,</span><br> + 1 superbe volume grand in-8<sup>o</sup> jésus, illustré par + Luc-Olivier Merson, Georges Clairin, Lucas, Cornillier, + Loévy, couverture artistique dessinée par Grasset, édition + de grand luxe sur vélin, broché. +<span class="ralign"><strong>8 »</strong></span><br> + Reliure percaline, plaque spéciale, tranches dorées (Lecène, + Oudin et C<sup>ie</sup>). +<span class="ralign"><strong>12 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Les Rois</strong>,</span><br> + roman, 1 vol. in-12, br. (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>3 50</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Révoltée</strong>,</span><br> + comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Le député Leveau</strong>,</span><br> + comédie en quatre actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Mariage blanc</strong>,</span><br> + drame en trois actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Flipote</strong>,</span><br> + comédie en trois actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Les Rois</strong>,</span><br> + drame en cinq actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>L'Âge difficile</strong>,</span><br> + comédie en trois actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>Le Pardon</strong>,</span><br> + comédie en trois actes (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>La Bonne Hélène</strong>,</span><br> + comédie en deux actes, en vers (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> + +<li><span class="min2em"><strong>L'Aînée</strong>,</span><br> +comédie en quatre actes, cinq tableaux (Calmann-Lévy). +<span class="ralign"><strong>2 »</strong></span></li> +</ul> + +<hr class="p2 small"> +<h1><span class="pagenum"><a id="page001" name="page001"></a>(p. 001)</span>LES CONTEMPORAINS</h1> + +<h2>M<sup>me</sup> DESBORDES-VALMORE</h2> + + +<p class="left60">20 avril 1896.</p> + +<p>... Je crois pouvoir, sans mentir à la rubrique de ce +feuilleton<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, +vous entretenir d'un ménage de comédiens: c'est Marceline Desbordes et +son mari Valmore que je veux dire. Je me servirai pour cela de cette +extraordinaire lamentation en deux cent quatre-vingt-trois lettres, +qui est la <span class="italic">Correspondance intime</span> de Marceline Desbordes-Valmore, +récemment parue chez Alphonse Lemerre.</p> + +<p>Nous y apprenons en détail ce que nous savions en gros; nous y voyons +jour par jour la vie de misères, de déceptions, de pauvreté et de +douleurs que mena sans interruption cette passionnée créature +<span class="pagenum"><a id="page002" name="page002"></a>(p. 002)</span>qui fut éminemment une «pas de chance», et qui eut une âme +admirable et un peu de génie. Mais, en outre, la préface de la +<span class="italic">Correspondance intime</span> nous apporte un renseignement entièrement +nouveau, et qui nous fait comprendre l'intensité singulière de +certains cris des <span class="italic">Élégies</span>, et l'âcreté de quelques-unes de leurs +larmes. Nous connaissons aujourd'hui de quelle blessure coulaient ces +pleurs de sang. Huit ans avant son mariage, Marceline avait été +séduite et abandonnée avec un enfant, qui était mort encore au +berceau.</p> + +<p>On a dit:—Pourquoi nous révéler ces choses? Cette femme qui fut +pendant quarante ans une épouse et une mère irréprochables, pourquoi +nous livrer son douloureux secret? Laissons dormir les morts. Cette +révélation n'a-t-elle pas quelque chose de sacrilège? Ne +ressemble-t-elle pas à une trahison?—J'avoue ne pas comprendre ce +scrupule ni cette indignation, où je trouve quelque chose de convenu +et d'oratoire. Je ne les comprends pas, du moment que la postérité de +Marceline est éteinte, et que nul vivant ne peut plus être atteint +directement par la divulgation de la chute qu'elle fit en l'an 1808 ou +1809. Les morts n'ont de pudeur que celle que nous leur prêtons pour +donner bonne opinion de notre délicatesse. Il leur est fort égal qu'on +révèle même leurs crimes. Mais il ne s'agit, ici, de rien de tel. Nous +savons maintenant que Marceline fut crédule et faible un jour, et +qu'elle en <span class="pagenum"><a id="page003" name="page003"></a>(p. 003)</span>souffrit abominablement toute sa vie; voilà tout. +Nous n'irons pas nous en prévaloir contre elle ni en prendre sujet de +la mépriser. Mais, mieux avertis, nous lirons mieux ses <span class="italic">Élégies</span>, et, +sachant quelle triste réalité y est pleurée et que ce ne sont point là +souffrances en idée ni sanglots de rêve, «nous irons de confiance», si +je puis dire, et nous compatirons avec plus de sécurité aux beaux +désespoirs de notre Sapho bourgeoise.</p> + +<p>Donc Marceline Desbordes avait vingt-deux ans. Elle était comédienne +et chanteuse au théâtre Feydeau; et c'est une profession qui met peu +de garde-fous autour des jeunes personnes. Elle avait été sage +jusque-là, mais aussi déjà très malheureuse, comme elle fut toute sa +vie. Elle était follement sensible; elle avait un grand besoin d'être +aimée,—et elle faisait des vers. Elle eut le malheur de tomber sur un +homme «distingué.» Cela commença par un commerce de poésies et une +amitié «littéraire.» Marceline se défendit un assez long temps. Elle +était infiniment romanesque et dut faire beaucoup de cérémonies. Puis, +un jour, elle céda. Son séducteur paraît l'avoir lâchée dès qu'il sut +qu'elle allait être mère...</p> + +<p>Quel était cet inconnu? L'éditeur de la <span class="italic">Correspondance intime</span>, M. +Benjamin Rivière, ne le dit pas, et l'ignore peut-être. Mais M. +Auguste Lacaussade, dans l'édition elzévirienne des <span class="italic">Œuvres</span> de +Marceline, semble en savoir plus long qu'il n'en dit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page004" name="page004"></a>(p. 004)</span>«Parmi les habitués du théâtre Feydeau, que charmait sa tenue +décente autant que son jeu naturel, ne s'est-il pas trouvé un homme du +monde, un lettré, un <span class="italic">rimeur versé dans l'art d'Ovide</span>, lequel, frappé +et peut-être ému des rares aptitudes poétiques de la jeune artiste, +sut tout de suite les apprécier et offrir des conseils accueillis avec +une gratitude ingénue?»</p> + +<p>Oui, c'était un «poète», au témoignage même de Marceline:</p> + +<p class="poem10">J'ai lu ces vers charmants où son âme respire.</p> + +<p>Or, nous sommes en 1809. Mon Dieu, mon Dieu, si c'était Baour-Lormian, +ou Esménard, ou Luce de Lancival? Ou bien, puisque M. Lacaussade nous +parle d'un rimeur «versé dans l'art d'Ovide», n'y eut-il pas, à cette +époque, un certain Saint-Ange qui traduisit en vers <span class="italic">les +Métamorphoses</span>?... Mais non; Marceline écrit quelque part:</p> + +<p class="poem10"> + Ton nom! partout ton nom console mon oreille...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + <span class="italic">Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire</span>;<br> + On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi,<br> + Car depuis mon baptême il m'enlace avec toi.</p> + +<p>Il s'agirait donc de trouver un littérateur du Premier Empire qui +s'appelât, de son petit nom, Marcel, ou peut-être Marc. Mais je n'ai +pas le temps ni les <span class="pagenum"><a id="page005" name="page005"></a>(p. 005)</span>moyens de faire cette recherche. Et, +d'ailleurs, c'était peut-être un simple «amateur», dont l'histoire +littéraire n'a pas gardé le souvenir... Paix à la cendre de ce +«mufle!»</p> + +<p>Je dis mufle, car non seulement il abandonna la pauvre fille, mais il +paraît l'avoir abandonnée hypocritement. Il la quitta sans rupture +déclarée; il partit un beau jour, puis oublia de donner de ses +nouvelles:</p> + +<p class="poem10">J'ai tout perdu! mon enfant par la mort,<br> + Et dans quel temps! <span class="italic">mon ami par l'absence</span>,<br> + Je n'ose dire, hélas! par l'inconstance;<br> +<span class="min1em">Ce doute est le seul bien que m'a laissé le sort.</span></p> + +<p>Ainsi, il y avait quatre ans environ que la malheureuse avait été +lâchée,—puisque son petit garçon, qu'elle aimait avec une ardeur +triste de fille-mère, mourut vers 1813, et elle espérait encore un +peu!</p> + +<p>Toutefois, en 1817, elle n'espérait plus. C'est alors qu'elle +rencontra, dans la troupe de Bruxelles, le comédien Valmore, de son +vrai nom Prosper Lenchantin. Elle avait trente et un ans, et il en +avait vingt-quatre. Elle l'avait connu tout enfant à Bordeaux, et +l'avait fait sauter sur ses genoux. Cet ancien souvenir les rapprocha. +Puis, Valmore s'aperçut qu'il aimait sa grande amie d'autrefois... +C'était de ces comédiens qui se piquent de lettres,—et c'était un +romantique. La mélancolie de Marceline, <span class="pagenum"><a id="page006" name="page006"></a>(p. 006)</span>ses beaux yeux, ses +cheveux éplorés, son long visage pâle, expressif et passionné, +d'Espagnole des Flandres, émurent vivement le jeune «artiste»; il +connaissait d'ailleurs les vers de Marceline et lui croyait du génie. +Elle, raisonnable, se défiait, objectait la disproportion des âges... +Mais quoi! il était beau, sincèrement épris, ingénument troubadour. +Elle était seule au monde, avec un cœur meurtri, mais toujours un +infini besoin d'aimer et d'être aimée, un besoin surtout d'être bonne +à quelqu'un, de se dévouer... On devine sans peine ces nuances de +sentiments, ce qu'il y eut d'admiration, d'enthousiasme,—et de +respect,—dans l'amour de Valmore, et de demi-maternité et de +tendresse protectrice chez M<sup>lle</sup> Desbordes. Ce comédien et cette +comédienne étaient, du reste, deux cœurs parfaitement ingénus, +comme il appert de la <span class="italic">Correspondance intime</span>. Bref, ils s'épousèrent.</p> + +<p>C'était l'union de deux «guitares», et aussi l'union de deux déveines, +de deux guignes noires. Valmore n'avait jamais eu de chance... «Le 2 +mai 1813, on donnait <span class="italic">Amphitryon</span> au Théâtre-Français. Valmore y +jouait le rôle de Jupiter; à la dernière scène, lorsqu'il apparaît +dans un nuage, armé de sa foudre, appuyé sur son aigle, la corde qui +le retenait en l'air se brisa, et précipita de quarante-cinq pieds de +haut le dieu amoureux. La chute était épouvantable; le pauvre Valmore +fut emporté de la scène brisé, moulu, et plusieurs mois <span class="pagenum"><a id="page007" name="page007"></a>(p. 007)</span>se +passèrent avant qu'il pût remonter sur les planches.»</p> + +<p>Chute symbolique. Toute sa vie Valmore dégringola de son nuage. Mais +il se cramponnait. Comme l'illustre Delobelle, il «ne renonçait pas.» +Valmore, m'a dit M. Sardou sur le témoignage de gens qui l'avaient vu +jouer, était un fort médiocre comédien. Je lis dans une lettre de +Marceline: «Valmore a rêvé de solliciter l'Odéon... Ce serait comme +administrateur qu'il voudrait ce théâtre, et je t'avoue que j'aimerais +mieux présentement pour lui cette carrière que celle d'acteur, car +<span class="italic">son genre est perdu en province</span>.» Cela signifie qu'il paraissait +«vieux jeu»,—en province! et en 1836! L'infortuné passait son temps à +déclarer, tantôt qu'il n'accepterait de place qu'au Théâtre-Français, +et dans les premiers emplois,—tantôt qu'il ne s'abaisserait pas à y +rentrer, dût-on l'en prier à genoux. Et cependant il cabotinait où il +pouvait pour gagner son pain, à Lyon, à Bordeaux, à Bruxelles...</p> + +<p>Et chaque année, pendant trente ans, au temps des vacances, sa femme +vient à Paris pour lui chercher un engagement qu'elle n'obtient +jamais. Mais rien n'entame sa foi dans son cher artiste. Fidèlement, +naïvement, elle entre dans ses illusions, dans ses rancunes, dans ses +colères, dans ses gestes drapés, dans ses faux dédains. De dix pages +en dix pages on croit entendre les phrases de la douce M<sup>me</sup> Delobelle +ou de Désirée: Monsieur Delobelle ne <span class="pagenum"><a id="page008" name="page008"></a>(p. 008)</span>renonce pas; Monsieur +Delobelle n'a pas le droit de renoncer; ou: Monsieur Delobelle dit +qu'il renonce, qu'on lui en a trop fait.» Le ton, l'accent est le +même, à s'y tromper: «Mon mari, dit Marceline, est un homme tout +entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris; rien ne pourra +le changer.» Ou bien: «Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les +chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de +voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie française qu'il +abhorre.» Ou bien: «Valmore est tout à fait réveillé de ses beaux +rêves d'artiste... Il veut nous emmener dans quelque cour étrangère ou +essayer une direction théâtrale à Paris...» Ou encore: «Mon mari qui +t'aime de toujours incline jusqu'à tes genoux toutes ses fiertés +d'homme...» (Cela, c'est tout à fait l'accent «Delobelle», ou, mieux, +le style «Delmar»: vous vous rappelez l'étonnant cabot-pontife de +<span class="italic">l'Éducation sentimentale</span>?) «Valmore, qui t'aime bien à travers ses +grincements de dents contre la destinée...» Etc., etc... C'est d'un +comique navrant.</p> + +<p>Ce sont des ingénus, non des simples. Ils demeurent gens de théâtre +par une innocente exagération de langage et par de petites +déformations avantageuses de la réalité. «À vingt ans, dit Marceline, +des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, <span class="italic">parce que ma +voix me faisait pleurer</span>.» L'explication est charmante; mais la +vérité, c'est qu'elle perdit la voix à la suite de ses couches, et +<span class="pagenum"><a id="page009" name="page009"></a>(p. 009)</span>qu'elle avait alors vingt-trois ans, et non pas vingt.</p> + +<p>Elle l'aime bien, son Valmore. Mais les rôles sont intervertis dans +cette union, puisque c'est lui qui est le plus jeune (de sept ans), le +plus faible et le plus beau. Elle parle de lui comme pourrait faire de +sa femme un mari d'actrice, j'entends un mari amoureux. «Il est +certain, <span class="italic">mon bon ange</span>, que je ne te connais pas de rival au théâtre. +Ta chère voix a des physionomies aussi mobiles que ton visage, et, +quand elle est dans ses bons jours, je sais qu'il y en a peu d'aussi +pénétrantes, car ta prononciation est aussi <span class="italic">distinguée</span> que celle de +M<sup>lle</sup> Mars.» Marceline avait cinquante-six ans quand elle envoyait ces +lignes à son mari.—Elle lui écrit, le 3 juillet 1846: «Tu n'es plus +là le matin pour me laisser dormir... Dès sept heures, je tends les +bras à la Providence et à toi.» Et, le 7 décembre de la même année: +«Je t'aime! à tes pieds ou dans tes bras, je t'aime!...» Elle avait +alors soixante ans; et il est vrai qu'elle venait de perdre une de ses +filles.—Elle lui écrit, le 27 décembre 1852: «Bon jour et amour, cher +mari à moi!» Elle avait alors soixante-six ans, et il en avait donc +cinquante-neuf.</p> + +<p>Lui, le digne comédien, en imaginait de bonnes pour se rendre +intéressant. Il avait eu, ça et là, de courtes et banales liaisons +avec des petites camarades. Il s'avisa, un beau jour, d'en éprouver +d'affreux remords et de s'en ouvrir à sa femme. Miséricordieusement +et, vers la fin, un peu avec le sentiment <span class="pagenum"><a id="page010" name="page010"></a>(p. 010)</span>d'une mère qui +pardonne aisément aux femmes d'avoir trouvé son fils trop beau, elle +lui répond: «Pourquoi, Prosper, es-tu triste à ce point du passé?... +Par quel miracle aurais-tu échappé aux entraînements que la chaleur de +l'âge et la facilité de notre profession plaçaient devant toi?... Je +n'en veux à personne de t'avoir trouvé aimable, mon cher mari. +N'avaient-elles pas à me pardonner d'être ta femme, et, franchement, +de ne pas mériter un tel bonheur?... Les rêves tristes du passé +n'existent plus pour moi. Je te prie de les traiter toi-même avec +indulgence et de ne rien haïr de ce qui t'a aimé...»</p> + +<p>Qu'est-ce à dire? Au fond, cette absence de jalousie signifie que +Marceline a eu pour son jeune mari une tendresse très sincère et très +profonde, et la plus candide admiration, mais qu'elle a toujours aimé +«l'autre», le séducteur, l'ingrat, et qu'elle n'a jamais aimé que lui, +au sens entier et redoutable du mot. Cela éclate, dans cette +correspondance, en traits bien significatifs. En 1836 (vingt ans après +sa triste aventure), Marceline écrit à son amie, la chanteuse Pauline +Duchambge, qui venait d'être lâchée, si j'ai bien compris, par le père +Auber: «Tu es triste? Ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins +lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends, <span class="italic">que je +partage</span>. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de +la femme, je les ai reçues. Mes genoux ploient encore, et ma tête est +courbée comme la tienne, sous des larmes <span class="italic">encore</span> bien amères.» +<span class="pagenum"><a id="page011" name="page011"></a>(p. 011)</span>Les mots soulignés dans ce passage l'ont été par Marceline +elle-même.—En 1838, le ménage Valmore est venu jouer à Milan. +Marceline écrit à Pauline Duchambge: «Je t'envoie comme un sourire mon +premier chant d'Italie. Leurs voiles, leurs balcons, leurs fleurs +m'ont soufflé cela, et c'est à toi que je le dédie. Venir en Italie +pour guérir un cœur blessé à mort d'amour, c'est étrange et fatal.» +Le mot «amour» a été effacé dans le texte original, et cette rature +est étrangement expressive. Deux mois plus tard, les Valmore sont sur +le pavé de Milan, abandonnés, avec leurs deux petites filles, par un +impresario en faillite. Marceline écrit à sa confidente: «Valmore a +horriblement souffert; mais il ne se consolera jamais de ne nous avoir +pas fait voir Rome.» Puis, sans autre transition: «Et moi, sais-tu ce +que je regrette de cette belle Rome? La trace rêvée <span class="italic">qu'il y a laissée +de ses pas, de sa voix si jeune alors, si douce toujours, si +éternellement puissante sur moi</span>.» C'est elle-même encore qui +souligne. «Je ne demanderais à Rome que cette vision; je ne l'aurai +pas.» <span class="italic">Il</span>, c'est «l'autre», celui qui est parti et n'est pas revenu.</p> + +<div class="poem10"> +<p class="noindent">J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;<br> + Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes,<br> + Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.</p> + +<p class="noindent">Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées<br> + Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.<br> + Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.</p> + +<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page012" name="page012"></a>(p. 012)</span>La vague en a paru rouge et comme enflammée.<br> + Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...<br> + Respires-en sur moi l'odorant souvenir.</p> +</div> + +<p>Oui, Marceline a vécu d'un souvenir. Souvenir «odorant», mais brûlant +aussi à d'autres heures, souvenir «rouge», souvenir de sang. C'était +si facile à voir que Valmore lui-même en soupçonna quelque chose, et +s'en émut à deux ou trois reprises.</p> + +<p>Marceline, en l'épousant, avait oublié de lui conter son aventure. +Telle M<sup>me</sup> de Montaiglin dans <span class="italic">Monsieur Alphonse</span>; mon Dieu, oui. +Seulement, ici, l'enfant était mort; et puis, c'était si loin! +Marceline n'eut le courage ni de renoncer à ce qu'elle pouvait encore +attendre de bonheur, ni de désespérer un brave garçon par l'inutile +confession d'un passé dont les traces étaient totalement abolies... +S'arrangea-t-elle pour qu'il crût l'avoir intacte? ou se soucia-t-il +médiocrement qu'elle le fût (elle avait alors trente et un ans)? +Mystère.</p> + +<p>Le fait est qu'il ne s'opposa point à la publication des <span class="italic">Élégies</span> de +sa femme (1819), et qu'il en conçut même quelque fierté. Mais c'était +décidément un de ces malheureux qui passent leur vie à «se raviser», +un <span class="italic">eautontimôroumenos</span> ingénieux et plein d'imprévu. Au bout de +treize ans, il s'aperçut que certains vers de ces élégies étaient tout +de même diablement brûlants, que ça n'était pas naturel, qu'il devait +y <span class="pagenum"><a id="page013" name="page013"></a>(p. 013)</span>avoir quelque chose là-dessous. Il se dit,—plus +élégamment, car il se piquait d'élégance dans ses propos—: «Sapristi! +où ma femme est-elle allée chercher tout cela? Ceci n'est point amour +en l'air ni paroles de romances.» Et il lui fit, soit de vive voix, +soit par lettres (car ces fâcheuses idées lui revenaient plus +aigrement quand il était seul) des scènes de jalousie. Et Marceline +éplorée lui répondait: «Mais, mon ami, il n'y a rien, je te le jure, +rien de rien. C'est Pauline Duchambge et Caroline Branchu qui me +content leurs peines; je me mets à leur place; et tout ça, c'est de la +littérature.»</p> + +<p>Valmore se laissait convaincre. Mais sept ans plus tard, au cours +d'une autre absence de Marceline,—qui avait alors cinquante-trois +ans,—son accès le reprenait. Et elle recommençait son plaidoyer qui +est simplement délicieux, et combien habile! «... La poésie n'est +qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union. Je t'ai +dit une fois, je te répète ici, que j'ai fait beaucoup d'élégies et de +romances de <span class="italic">commande</span> sur des sujets donnés, dont quelques-unes +n'étaient pas destinées à voir le jour. Notre misère en a ordonné +autrement. Bien des pleurs et des plaintes de Pauline se sont +produites dans ces vers que tu aimes, et dont elle est, en effet, le +premier auteur. Après quoi notre vie a été si grave, si isolée... que +je n'ai pas, je te l'avoue, donné une attention bien profonde à la +confection de ces livres que notre sort nous a fait une obligation de +vendre. <span class="pagenum"><a id="page014" name="page014"></a>(p. 014)</span>Toute ton indulgence sur le talent, que je +dédaignerais complètement sans le prix que ton goût y attache, ne me +console pas d'une arrière-pensée pénible qu'il aura fait naître en +moi... Tu vois que j'avais raison, mon bon ange, en n'éprouvant pas +l'ombre de contentement d'avoir employé du temps à barbouiller du +papier au lieu de coudre nos chemises, que j'ai pourtant tâché de +tenir bien en ordre, tu le sais, toi, cher camarade d'une vie qui n'a +été à charge à personne.»</p> + +<p>Il suit peut-être de ces jalousies sans cesse recommençantes que, dans +cette union bizarre, c'était le jeune mari qui aimait le plus; et cela +est assurément flatteur pour notre Marceline.</p> + +<p class="p2 left60">27 avril 1896.</p> + +<p>... Mais enfin qui donc fut l'amant de la pauvre Marceline Desbordes? +Il paraît que la question est excitante, car elle m'a valu tout un +paquet de lettres.</p> + +<p>Et, d'abord, rassurez-vous: ce n'est ni Esménard, ni Luce de Lancival, +ni Baour-Lormian. Et ce n'est pas non plus Saint-<span class="italic">Marc</span> Girardin, +comme le voulait d'abord un de mes correspondants, qui s'est ravisé +ensuite, ayant fait réflexion que ledit Saint-Marc n'aurait eu que +sept ans au moment de cette rencontre.</p> + +<p>Un autre m'écrit: «... Ce nom, que Marceline Desbordes-Valmore voile +de cette indication,</p> + +<p class="poem10">Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,</p> + +<p class="noindent"><span class="pagenum"><a id="page015" name="page015"></a>(p. 015)</span>ne serait-il pas celui d'un des Marcellus? soit le comte +Auguste de Marcellus, ou celui de son fils André-Charles? Dans la +correspondance de Chateaubriand, ce nom de Marcellus revient souvent, +et aussi dans le journal d'Alexandrine d'Alopens (M<sup>me</sup> Albert de La +Ferronnays).»</p> + +<p>Quand j'ai reçu cette lettre, je venais d'arriver, en feuilletant le +Bouillet, aux mêmes conclusions. Ou, plus exactement, j'écartais +André-Charles, qui n'aurait eu que seize ans à l'époque du malheur de +Marceline; mais j'inclinais à croire que son père, le comte Auguste du +Tirac, comte de Marcellus-Demartin, auteur d'<span class="italic">Odes sacrées</span>, de +<span class="italic">Cantates sacrées</span>, et d'une traduction des <span class="italic">Bucoliques</span> de Virgile, +étant né en 1776, pourrait bien être le séducteur cherché.</p> + +<p>Mais non, il paraît que ce n'est pas lui. Et, bien que cela lui soit +sans doute égal, je fais mes sincères excuses à cet honnête mort +d'avoir failli porter sur lui un jugement téméraire.</p> + +<p>Un troisième correspondant a eu une autre idée: «... Les vers que vous +citez:</p> + +<p class="poem10">Ton nom...<br> + Tu sais que dans le mien le ciel daigna l'écrire,</p> + +<p class="noindent">me semblent s'appliquer parfaitement à Saint-<span class="italic">Marcellin</span>, fils naturel +de Fontanes, auteur dramatique et journaliste, et qui fut tué en duel +en 1819 ou 1820.»</p> + +<p>Eh bien! non, il paraît que ce n'est pas non plus Saint-Marcellin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page016" name="page016"></a>(p. 016)</span>Pendant que les lettres pleuvaient chez moi, M. Auguste +Lacaussade révélait à M. Gaston Stiegler, rédacteur à l'<span class="italic">Écho de +Paris</span>, la moitié de ce mystère: «... L'amant ne s'appelait pas Marc, +ni Marcel, mais Henri. On lui doit (c'est une façon de parler) des +vers, des romans et des pièces de théâtre. Il eut quelque notoriété. +Il ne fut point marié, ne laissa pas d'enfants et mourut aux environs +de Paris, à Aulnay-lès-Bondy.»</p> + +<p>Voilà qui va bien. Par malheur il serait assez difficile de retrouver +dans «Henri» «Marceline»... Une femme, qui porte un nom honoré dans +les lettres, a bien voulu débrouiller pour moi cette énigme:</p> + +<p>«Monsieur, puisque la triste histoire de Marceline Desbordes-Valmore +vous intéresse, je crois devoir vous révéler que l'abominable «mufle» +qui l'a si indignement lâchée n'est autre que Henri de Latouche.</p> + +<p>«Ses véritable prénoms étaient: Hyacinthe-<span class="italic">Joseph</span>-Alexandre; ceux de +M<sup>me</sup> Valmore: Marceline-Félicité-<span class="italic">Josèphe</span>.</p> + +<p>«Une de vos hypothèses est donc pleinement réalisée. Je tiens ces +renseignements de mon vieil ami Auguste Lacaussade. Il n'en fait pas +mystère.</p> + +<p>«Nous eussions préféré sans doute qu'on ne fît pas tant de bruit +autour de la tombe d'une femme qui eut, comme tant d'autres, le tort +de <span class="pagenum"><a id="page017" name="page017"></a>(p. 017)</span>croire à l'honnêteté d'un gredin de lettres. Mais puisque +le mal est fait, il n'est pas mauvais que la postérité connaisse aussi +le nom de celui qui récompensa par le plus lâche des abandons l'amour +le plus pur et le plus désintéressé.</p> + +<p>«Vous avez été vous-même un peu dur et un peu ironique pour cette +pauvre Marceline, mais... l'on ne saurait trop vous en vouloir, car +vous avez dit ses vérités au Latouche sans le connaître.»</p> + +<p>Ce n'est pas fini. Je disais, dans mon dernier feuilleton, que +Marceline avait tu son secret à Valmore, n'ayant le courage ni de +renoncer à la part de bonheur qu'elle pouvait encore attendre, ni de +désespérer un brave garçon par l'inutile révélation d'une aventure +dont les suites matérielles étaient totalement abolies. Or, M. +Lacaussade a affirmé à M. Gaston Stiegler que Marceline «avait le +cœur trop haut pour mentir à celui qui lui offrait son nom et pour +ne pas lui avouer loyalement, avant de l'épouser, son passé et sa +faiblesse.» Elle le fit, comme M. Lacaussade l'a su par M. Hippolyte +Valmore; et «c'est un beau trait de caractère, qui achève d'ennoblir +une belle figure.» Soit; mais, si Valmore savait tout, j'ai beaucoup +de peine à m'expliquer les faux-fuyants par lesquels Marceline +répondait à ses accès de jalousie. Elle n'avait qu'une chose à dire: +«Je ne l'aime plus, et je le méprise.» Or, elle s'évertue dans ses +réponses en explications détournées, et ne fait même jamais la moindre +allusion <span class="pagenum"><a id="page018" name="page018"></a>(p. 018)</span>à son aventure. J'en avais conclu, assez +raisonnablement, que cette aventure était ignorée de Valmore. Mon +impression, c'est que, si Marceline se confessa à son mari, comme +l'affirme M. Lacaussade, ce fut plus tard, et après 1839. Aussi bien, +à partir de cette date, on ne trouve plus, dans la <span class="italic">Correspondance +intime</span>, trace de ces querelles jalouses. Valmore a cessé de trouver +étrange l'ardeur de certains vers de sa femme. Il ne s'en inquiète +plus, parce qu'il est fixé. Est-ce que je me trompe?</p> + +<p>Petite remarque, non tout à fait insignifiante, je crois:—La seconde +fille de Marceline, née en 1821, qu'on appelait Ondine et que +Sainte-Beuve dut épouser, s'appelait en réalité Hyacinthe. Vous avez +vu que c'était un des prénoms de Latouche. J'en conclus que, plus de +dix ans après son abandon, Marceline gardait à son séducteur un +sentiment qui n'était point de la haine. Si l'on pouvait savoir à +quelle époque elle changea le nom d'Hyacinthe en celui d'Ondine, on +saurait peut-être, du même coup, la date de la guérison de son pauvre +cœur. Ne le pensez-vous pas?</p> + +<p>Enfin, j'ai reçu de M. Benjamin Rivière, l'éditeur de la +<span class="italic">Correspondance intime</span>, une lettre fort intéressante:</p> + +<p>«Vous ne me faites pas le reproche d'avoir mis Marceline nue devant +les siècles»; je vous en suis reconnaissant.</p> + +<p>«Si la correspondance que j'ai publiée m'avait appartenu, j'aurais +hésité à la faire paraître. Mais elle <span class="pagenum"><a id="page019" name="page019"></a>(p. 019)</span>est dans une +collection publique, la bibliothèque de la ville de Douai, où MM. +Valmore père et fils l'ont déposée. Évidemment ils en ont retiré ce +qu'ils ont voulu. Leur intention, du reste, était de publier ces +lettres, toutes ou en partie, et, en les éditant, je n'ai que réalisé +leur désir.</p> + +<p>«... La première partie de votre étude a peiné les amis de M<sup>me</sup> +Valmore; ils ont été attristés par votre ton un peu... railleur. Quant +à moi, j'en attends la continuation avec confiance...»</p> + +<p>M. Rivière a bien raison. Et je prie respectueusement M. Lacaussade de +ne plus me reprocher «le ton narquois et boulevardier» de cette étude +(moi, boulevardier!) avant d'en avoir vu la fin.</p> + +<p class="p2 left60">4 mai 1896.</p> + +<p>... Eh bien, non, le séducteur de Marceline, ce n'est plus Henri de +Latouche!</p> + +<p>Je reçois de M. Benjamin Rivière la lettre suivante:</p> + +<p>«Oui, M. de Latouche est un «mufle», mais non pas «le mufle». J'espère +que votre conviction sera faite sur ce point, après la lecture des +fragments de lettres originales adressées par M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore à +son mari, fragments que je viens de réunir pour vous.</p> + +<p>«Vous y verrez que les relations entre Henri de Latouche et la famille +Valmore étaient de pure amitié. <span class="pagenum"><a id="page020" name="page020"></a>(p. 020)</span>Le prénom d'Hyacinthe a pu +être donné à la fille aînée de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore à cause de ce +monsieur, mais seulement en raison de cette amitié.</p> + +<p>«Il faut accueillir avec défiance les racontars, de quelque source +qu'ils viennent... Ainsi on disait, il y a quelque cinquante ans, dans +un salon littéraire de Paris (mettez l'Arsenal), que M. de Latouche +avait été l'amant de M<sup>me</sup> Valmore, qu'Ondine était sa fille, et que +l'on s'était séparé parce qu'il avait voulu séduire la jeune fille. Ce +dernier point seul est exact. Il faudrait donc admettre que Marceline +aurait conservé, après son mariage, des relations avec son amant et +qu'elle l'aurait fait entrer dans l'intimité de son mari. La droiture +et la loyauté de Marceline s'élèvent contre cette odieuse supposition. +La rupture, qui eut lieu en 1839 entre H. de Latouche et la famille +Valmore, fut causée par l'exigeante amitié et surtout par la conduite +ignoble de ce drôle. Et cependant on prit des précautions vis-à-vis de +lui, tant on le craignait.</p> + +<p>«Latouche a-t-il connu Marceline Desbordes avant son mariage? Est-il +le père de l'enfant, Eugène, mort en 1816? On n'a qu'une affirmation, +celle de l'honorable M. Lacaussade, qui tenait ce renseignement du +fils même de Marceline, Hippolyte. Mais Hippolyte, d'où le tenait-il +lui-même? De son père? De sa mère? Il n'y faut point songer. De qui?</p> + +<p>«Et alors, quelle créance peut-on donner à cette affirmation?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page021" name="page021"></a>(p. 021)</span>«Une notice de M. Ch. de Comberousse, placée en tête de la +<span class="italic">Correspondance</span> de Clément <abbr title="14">XIV</abbr> et de C. Bertinazzi, par Latouche +(Paris, Michel Lévy, 1867), nous apprend que +Hyacinthe-Joseph-Alexandre Chabaud de Latouche est né le 3 février +1785. Il épousa en 1807, à l'âge de vingt-trois ans, M<sup>lle</sup> de +Comberousse, fille du président du Conseil des Anciens: ce fut un +mariage d'amour. De ce mariage naquit un fils que Latouche adorait.</p> + +<p>«Admettez-vous que Marceline Desbordes se soit donnée à un homme +marié? Non, n'est-ce pas?</p> + +<p>«Autre chose: j'ai eu entre les mains une lettre non signée et sans +date, émanant évidemment de Marceline; le style et l'écriture ne +laissaient aucun doute. Cette lettre était adressée à un Olivier. +Qu'était cet Olivier? Un nom de convention sans doute. La question, +posée dans l'<span class="italic">Intermédiaire des chercheurs et des curieux</span> l'année +dernière, est restée sans réponse.</p> + +<p>«Et, après tout, qu'importe de connaître ce nom?»</p> + +<p>Les fragments que M. Rivière a bien voulu m'envoyer sont du plus vif +intérêt. Il est impossible, après avoir lu ces lettres, de croire que +Latouche ait jamais été pour Marceline autre chose qu'un ami, à moins +de prêter à cette noble femme une puissance diabolique de +dissimulation.</p> + +<p>Et voici un autre argument, accessoire, mais assez fort. Sans doute, +«Joseph» était un des prénoms de Latouche, et «Josèphe» un des prénoms +de <span class="pagenum"><a id="page022" name="page022"></a>(p. 022)</span>M<sup>lle</sup> Desbordes; mais ce n'étaient point ceux dont on les +appelait ni qui leur servaient de signature. J'avais supposé +bénévolement qu'un hasard ou le caprice d'une conversation tendre, les +avait amenés à se révéler mutuellement la liste complète de leurs +prénoms respectifs et qu'ils s'étaient réjouis entre eux d'une +coïncidence dont les archives de l'état civil dérobaient le secret au +public. Vaine hypothèse! Car, dans la pièce où M<sup>me</sup> Valmore nous dit +que son nom était écrit dans le nom de son amant, je trouve ce vers:</p> + +<p class="poem10">On ne peut m'appeler sans t'annoncer à moi.</p> + +<p>Or, on ne l'appelait jamais que Marceline. Alors?...</p> + +<p>Et c'est pourquoi je suis tenté d'en revenir à ma première hypothèse +et de troubler de nouveau les mânes paisibles de M. de Marcellus. +Tout, ici, concorde assez bien avec le peu que nous savons de +l'infidèle. L'âge d'abord: M. de Marcellus aurait eu trente-cinq ans +quand il rencontra notre amie. Il devait venir au théâtre Feydeau; il +était «homme du monde» et il était «poète.» Ami de Chateaubriand, et +auteur de <span class="italic">Cantates sacrées</span>, imbu, sans doute par snobisme, de ce +christianisme vague que nous avons vu revenir à la mode ces années-ci, +il devait donner aisément dans un <span class="italic">pathos</span> idéaliste, propre à séduire +la sentimentale comédienne. Non, vraiment, rien ne s'oppose, que je +sache, à ce que ce gentilhomme lettré ait été le Marcellus de +Marceline. <span class="pagenum"><a id="page023" name="page023"></a>(p. 023)</span>Je me hâte d'ajouter, pour couper court aux +réclamations possibles, que rien ne <span class="italic">démontre</span> non plus qu'il l'ait +été. C'est une impression que je donne. Et M. Sardou la partage, de +quoi je ne suis pas médiocrement fier.</p> + +<p>Quant au mystérieux «Olivier» signalé par M. Rivière... on pourrait +voir s'il n'y aurait pas, dans les œuvres du comte de Marcellus, +quelque chose qui expliquerait le choix que fit Marceline de ce «nom +de convention.» Ou peut-être est-ce un nom emprunté à quelque roman du +temps? ou tout bonnement pris au hasard?...</p> + +<p>Et ne dites point: «Le gaillard était peut-être un inconnu, qui +n'avait de talent qu'aux yeux de Marceline, ou dont le talent était +ignoré des contemporains; un obscur amateur dont l'histoire n'a pas +gardé le souvenir.» Non, c'était un homme qui eut quelque notoriété en +son temps, et dont le nom a été presque sûrement enregistré par les +Bouillet, les Dezobry et les Vapereau; témoin ces mauvais vers de sa +triste maîtresse:</p> + +<p class="poem10">Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes...<br> + <span class="italic">D'un éloge enchanteur toujours environné</span>,<br> + À mes yeux éblouis il s'offrait couronné...</p> + +<p>... C'est bête, tout de même, de se donner tant de mal pour découvrir +le mot d'une énigme qu'il importe si peu de débrouiller. Je suis +évidemment, depuis quinze jours, dans un «état d'âme» approchant de +<span class="pagenum"><a id="page024" name="page024"></a>(p. 024)</span>celui de l'Œdipe du café de l'Univers, au Mans.</p> + +<p>On m'a reproché de divers côtés d'avoir, dans mon premier article, +parlé du ménage Valmore avec ironie. On a eu tort. L'ironie n'est +exclusive ni du respect, ni de la sympathie, ni même de l'admiration. +J'ai peur de m'être, à moi-même, mon ami le plus cher, c'est-à-dire +d'être comme tout le monde; or il m'arrive assez souvent, je vous +assure, de mêler de l'ironie aux jugements intimes que je porte sur +moi. Exigerez-vous que je traite les autres encore mieux que je ne me +traite moi-même!</p> + +<p>Au surplus, si, considérant surtout Marceline, comédienne retirée, +dans ses rapports avec son mari, tragédien en exercice, j'ai pu +sourire un peu tout en l'aimant bien,—absolvant aujourd'hui en bloc +les candides exagérations de langage d'une femme qui vécut eu des +temps emphatiques et qui, pour sa part, n'eut jamais, jamais, à aucun +degré, le sentiment débilitant du ridicule, c'est sans l'ombre d'un +sourire, cette fois, que je la déclare admirable, vénérable, presque +sainte.</p> + +<p>J'ai déjà dit que ses deux cent quatre-vingt-trois lettres n'étaient +qu'une longue lamentation. Peu de vies offrent un pareil exemple de +guigne noire et continue. Elle naît pauvre, elle entre au théâtre pour +nourrir sa famille. Ses premiers directeurs font faillite,—comme +feront les autres, invariablement. À Bordeaux, elle reste deux jours +sans manger et tombe évanouie dans la rue. Elle s'en va avec sa +<span class="pagenum"><a id="page025" name="page025"></a>(p. 025)</span>mère à la Guadeloupe, où les appelle un cousin riche. Quand +elles arrivent, l'île est en pleine révolte, les plantations +incendiées par les noirs, le cousin disparu. La mère de Marceline +meurt de la fièvre jaune. «Après une traversée où sa vie et son +honneur sont en péril», l'orpheline revient en France. Elle cabotine +où elle peut. À vingt-deux ans, elle est séduite et abandonnée. Elle +perd sa voix à la suite de ses couches. Son enfant meurt. Elle épouse +un comédien sans talent et qui avait bien du mal à gagner son pain. +(J'ai reçu d'un «vieux lecteur des <span class="italic">Débats</span>» ce renseignement: +«L'acteur Valmore a créé le rôle du geôlier dans <span class="italic">Marie Tudor</span> en 1832 +ou 1833; il disait d'une voix pâteuse, exécrable, les quelques lignes +de ce rôle; il était très mauvais artiste.») Elle perd sa première +fille, Junie. Elle perd sa fille Inès, de la phtisie, à vingt et un +ans; elle perd son frère, ses sœurs, sa plus chère amie Caroline +Branchu, sa fille Ondine. Elle meurt après deux années d'une maladie +atroce. Joignez à cela une pauvreté qui dura toute sa vie, la +perpétuelle angoisse du loyer, des billets à ordre, même du repas du +lendemain; il lui arrive de commencer le mois avec un franc dans son +tiroir, et de n'avoir pas de quoi affranchir ses lettres... Ce fut une +malheureuse, une crucifiée...</p> + +<p>Or,—et ceci est magnifique,—sans doute elle se lamente, mais jamais +elle ne désespère,—et jamais elle n'exprime un sentiment où l'on +puisse surprendre même un commencement de méchanceté <span class="pagenum"><a id="page026" name="page026"></a>(p. 026)</span>ou de +dureté, ou seulement de révolte. À travers tout, une joie intérieure +l'illumine. L'optimisme de cette affligée et de cette «geignarde» est +sublime, renversant! Au reste, vous l'avez peut-être remarqué: les +pessimistes absolus, les «professionnels» du pessimisme sont tous des +hommes dont la vie ne fut point exceptionnellement malheureuse, et qui +n'eurent tout au plus, de la souffrance humaine, que leur portion +congrue. Il semble que l'excès et la continuité des souffrances +(j'excepte toutefois les extrêmes tortures physiques) soient moins +favorables à l'éclosion du pessimisme qu'une vie de tracas tempérés et +de malheurs espacés et moyens. Apparemment, c'est un allègement moral +que de n'avoir plus rien à perdre. Quand on a été aussi malheureux que +possible pendant des années, on finit par être tranquille sur +l'avenir: on sait qu'il vaudra toujours bien le passé. Les misères, +les déceptions, les douleurs exorbitantes et ininterrompues amènent +peu à peu une sorte de renoncement; et le renoncement est, comme vous +savez, la condition de la joie véritable. Dans cet état, on perd la +triste faculté qu'ont les «heureux» de sentir le malheur en dehors du +moment où il les frappe, et de l'allonger par l'appréhension et par le +souvenir. Enfin, quand on n'a plus rien à attendre de bon, les plus +humbles petits bonheurs, même les simples trêves qui surviennent dans +une infortune à laquelle vous étiez accoutumé, acquièrent un prix que +ne <span class="pagenum"><a id="page027" name="page027"></a>(p. 027)</span>soupçonnent pas ces faux malheureux de pessimistes... Et +je crois aussi que, très cruels au début, les embarras d'argent, quand +ils sont devenus un mal chronique, mènent assez aisément à une sorte +d'insouciance bohème...</p> + +<p class="p2 left60">25 mai 1896.</p> + +<p>Une lettre de M. Auguste Lacaussade m'assure que, bien décidément, le +séducteur de Marceline fut Henri de Latouche. (M. Lacaussade n'en +donne, d'ailleurs, aucune preuve sérieuse.) Mais, il y a huit jours, +une lettre signée pareillement Lacaussade m'avait apporté déjà le même +renseignement. Or, cette lettre était l'œuvre d'un loustic.</p> + +<p>Là-dessus, j'entre en méditation, et cherche à me figurer l'état +d'esprit de ce mystificateur imbécile.</p> + +<p>Je n'ai jamais eu, pour ma part, l'âme assez trempée pour pratiquer la +mystification, même en famille ou entre amis. Chaque fois que j'ai +essayé, je n'ai pu me tenir, avant la réussite de la farce projetée, +d'en avertir moi-même la victime. L'art de mystifier suppose à mon +avis, chez ceux qui s'y adonnent, une certaine dureté de cœur, un +germe et un commencement de cruauté. Cependant cet exercice que je +réprouve, il est des cas où, tout au moins, je le comprends. C'est +quand le résultat en doit être comique, quand la personne dupée doit +finalement <span class="pagenum"><a id="page028" name="page028"></a>(p. 028)</span>apparaître dans une posture qui prête à rire. À +la vérité, je trouve que les loustics professionnels, les Vivier, les +Sapeck, les Lemice-Terrieux, se sont souvent donné beaucoup de mal +pour un fort petit effet. J'ai maintes fois admiré quelle somme +d'énergie inepte ils ont dépensée, à quelle longue et patiente +dissimulation ils se sont astreints; et, mettant en balance l'énorme +travail des préparations et l'insignifiance du résultat, il me +semblait que, dans le fond, ces laborieux mystificateurs étaient +peut-être les vrais mystifiés. Toutefois, le plaisir bas, mais réel, +de rendre autrui ridicule, ou de l'épouvanter, ou simplement de le +faire souffrir, expliquait en quelque manière la peine que prenaient +ces bizarres spécialistes, et leurs feintes prolongées, et leurs +attentes, et leur endurance de Peaux-Rouges.</p> + +<p>Mais je me demande quel plaisir a cherché l'inconnu facétieux qui nous +a trompés, M. Lacaussade et moi. Ce n'est pas celui de nous rendre +ridicules: la lettre fabriquée était plausible; elle ne contenait rien +de désagréable pour moi; la rédaction n'en était ni absurde ni +incorrecte; et qu'y avait-il de plaisant à ce que, ne connaissant pas +M. Lacaussade et n'ayant jamais vu son écriture, je crusse à +l'authenticité de ce billet?—Quelle a donc pu être la pensée du +subtil faussaire?</p> + +<p>Je ne vois que ceci: il a voulu tromper pour tromper, d'une façon +toute désintéressée, sans même l'idée d'un effet comique à produire, +et sur un point <span class="pagenum"><a id="page029" name="page029"></a>(p. 029)</span>qui n'importe à personne. Voilà qui est bien +singulier. Il s'est réjoui d'introduire, dans une discussion de pure +curiosité, et dont les conclusions ne peuvent toucher qu'un mort et +une morte, un document faux, mais dont la fausseté n'était d'ailleurs +ni paradoxale, ni imprévue, ni, d'autre part, désobligeante à aucun +degré pour ceux qu'il abusait un moment. Bref, il a machiné un +mensonge tout à fait indifférent et qui ne pouvait avoir d'autre +mérite, à ses yeux, que de n'être pas la vérité. C'est donc la +mystification pour la mystification, sans même l'«excuse» d'être +plaisante ou d'être malfaisante. Ce monsieur a goûté de secrètes joies +(chose étrange) à ajouter pour quelques jours, à l'énorme et tragique +somme d'erreurs dont pâtit l'humanité, une erreur infime et totalement +insignifiante; et il a joui de cette pauvre petite erreur où il +m'induisait, uniquement parce que c'était tout de même une erreur. +Qu'est-ce que cela? Il n'y a pas à dire, c'est du satanisme, mais très +humble; satanisme de jocrisse, à moins que ce ne soit simple +imbécillité.</p> + +<p>Ou peut-être n'a-t-il voulu que m'entraîner dans ce développement? Si +c'est cela, qu'il soit heureux.</p> + +<p>Mais Marceline nous attend.</p> + +<p>Je vous ai naguère énuméré ses malheurs. Je constatais qu'à travers +tout une joie intérieure l'illuminait, et que le secret optimisme de +cette martyre était renversant, et j'en cherchais les raisons... Mais +il y en a d'autres que celles que je vous ai déjà <span class="pagenum"><a id="page030" name="page030"></a>(p. 030)</span>dites; et +ce n'est pas seulement de l'excès même et de la continuité de sa +déveine que lui vint son extrême sérénité. Elle avait une foi ardente +en Dieu: et elle était infiniment bonne.</p> + +<p>Elle écrit un jour à une de ses amies: «Nous pleurerons toujours, nous +pardonnerons et nous tremblerons toujours. Nous sommes nées +<span class="italic">peupliers</span>.» C'est bien cela. Elle frémit à tous les souffles du +dehors. Ce qui l'empêche de mourir de ses propres souffrances, c'est +qu'elle souffre et palpite et vit continuellement des souffrances des +autres. Cette affligée se fond en compassion sur tous les affligés. +Cette indigente passe son temps à faire la charité à de plus pauvres +qu'elle; aumône d'argent quand elle peut, aumône de consolations, de +visites, de démarches, toujours trottinante dans les rues, sous son +châle étroit, vers quelque œuvre de bonté. Un jour elle s'intéresse +à un jeune forçat repentant, arrive à le tirer du bagne, fait une +quête pour lui. Sa charité et sa pitié ne choisissent point. Elle +s'exalte et s'attendrit sur Barbès, sur Raspail, sur le prince Louis +au fort de Ham et sur Victor Hugo à Jersey. Elle verse des larmes +brûlantes sur le peuple massacré, en 1839, dans les émeutes de Lyon. +Elle en versera d'autres, ou, si vous voulez, elle versera les mêmes, +sur la mort tragique du duc d'Orléans. Elle écrit, en 1837: «Quelle +année! Trente mille ouvriers sans pain, errant dans le givre et la +boue, le soir, et <span class="italic">chantant</span> la faim!... Allez! le peuple de Lyon, que +l'on <span class="pagenum"><a id="page031" name="page031"></a>(p. 031)</span>peint orageux et mauvais, est un peuple sublime! un +peuple croyant! C'est vraiment ici, et seulement ici, qu'une pauvre +madone, surmontant un rocher, arrête trente mille lions qui ont faim, +froid, et haine dans le cœur... et ils chantent comme des enfants +<span class="italic">soumis</span>. C'est là le miracle... Moi, je deviendrai folle ou sainte +dans cette ville... Mélanie, on n'ose plus manger, ni avoir chaud, +contre de telles infortunes...» Et ailleurs: «Quel spectacle depuis +deux mois! Je n'ai plus la force ni les moyens de consoler cette +pauvreté qui augmente et <span class="italic">fait frémir</span>, entends-tu? malgré leurs +vertus sublimes, car il y en a de sublimes dans ce peuple.» Et à +Paris, en 1849: «Tous les genres d'ouvriers sont bien à plaindre +aussi! Qui aura jamais poussé l'amour triste plus loin que moi pour +eux? Personne, si ce n'est notre adorable père et maman... Va! j'ai vu +ceux de Lyon, je vois ceux de Paris, et je pleure pour ceux du monde +entier.» Humanitaire et chrétienne, elle a des alliances, toutes +féminines, d'idées, de sentiments et de croyances,—alliances dont le +secret semble perdu, et qu'elle seule pouvait oser, et qui +paraîtraient aujourd'hui extravagantes, je ne sais pas pourquoi. Que +dites-vous de cette phrase sur les émeutiers massacrés à Lyon: «Tomber +ainsi en <span class="italic">martyr</span>, sous <span class="italic">l'atroce barbarie des rois</span>, c'est <span class="italic">aller au +ciel</span> d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette +ville infortunée nous faisait par moments envier <span class="italic">l'élite</span> qui +<span class="italic">montait à Dieu</span>»? N'est-ce <span class="pagenum"><a id="page032" name="page032"></a>(p. 032)</span>pas le propre esprit +révolutionnaire des évangiles, candide, tout formé d'amour et +totalement dénué de «prudence» humaine?</p> + +<p>Marceline est une admirable et touchante visionnaire. Elle prête à +tous ceux qui l'approchent la beauté de son âme, à travers laquelle +elle les voit et les entend.—À cause de sa profession première et de +celle de son mari, cette très honnête femme, d'une scrupuleuse vertu, +a toujours eu une partie du moins de ses relations dans un monde +forcément mêlé. Ses plus intimes amies étaient des irrégulières: les +chanteuses Caroline Branchu et Pauline Duchambge,—celle-ci, maîtresse +d'Auber,—et Mélanie Waldor, qui n'a pas laissé, me dit-on, la +réputation d'une femme très bonne ni très pure. Marceline les pare de +toutes les vertus, les appelle ses anges, idéalise avec une +imperturbable naïveté ce qu'elles lui laissent savoir des aventures de +leurs sens. Oh! le séraphisme des consolations qu'elle prodigue à +Pauline, délaissée par le petit père Auber!...</p> + +<p>Ah! elle sait aimer et admirer, celle-là! Tous les hommes et toutes +les femmes illustres de la première moitié de ce siècle, elle ne les +voit que grands, généreux et charmants. Jamais l'ombre même d'une +restriction ou d'une raillerie dans les images qu'elle se forme d'eux. +Je ne pense pas qu'il y ait eu, même parmi les saints, une âme plus +incapable d'ironie ou d'observation malveillante que l'âme angélique +de Marceline. Et il semble aussi que, en général, les <span class="pagenum"><a id="page033" name="page033"></a>(p. 033)</span>hommes +qui l'ont connue, même les secs, les défiants ou les distraits, aient +été bons pour elle. Il leur eût sans doute été difficile d'être +autrement: comment ne pas aimer, fût-ce en souriant un peu, cette +passionnée tendre, aux propos naïfs et colorés, qui portait en elle un +si grand foyer de charité et un si inépuisable trésor d'illusions, +cette sainte échappée du chariot de Thespis, et que son indigence et +ses habitudes de demi-bohème faisaient si particulière et pittoresque +à son insu? Outre qu'elle aimait naturellement la beauté, le bonheur +et le génie des autres, elle aimait encore, dans ses illustres amis, +la bonté émue et amusée qu'elle-même leur communiquait dans le temps +qu'ils étaient en sa présence.</p> + +<p>Je note quelques-unes de leurs apparitions, à mesure que je les +rencontre dans la correspondance de Marceline. «On frappe... C'est +Dumas lui-même, avec Charpentier; Dumas, grand comme Achille, bon +comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la +main... Il est parfait, il a couru de suite à la maison du roi de +toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête, +tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce +matin.»—«J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois; tout ce que tu peux rêver +d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est M<sup>me</sup> Récamier. Elle m'a +embrassée dix fois, mais du cœur. Elle est simple... tiens, comme +la bonté, c'est tout dire. Elle a tout ensemble vingt ans et soixante +ans, et ces deux âges <span class="pagenum"><a id="page034" name="page034"></a>(p. 034)</span>lui vont bien. Elle touche le cœur. +Elle m'a entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses! Il me +semble que je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine!... +Mars m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa +femme. Tu n'as pas d'idée de Mars, elle y met du cœur et une +volonté qui récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration +désintéressée dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et +sa femme m'a prise en goût tout à fait... J'ai vu Bocage chez M<sup>lle</sup> +Mars, il a été d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques...» +Tout cela dans la même lettre!—«... Nous sommes partis et revenus +avec M. de Lamennais qui nous a ramenés jusqu'à la porte... Je te +laisse à juger si l'on a parlé progrès, religion, liberté, avenir +humanitaire!... Il a toute la grâce d'un enfant. Celui-là encore, tu +l'aimerais beaucoup, si pauvre, si curé de campagne, avec ses gros bas +bleus et ses pantalons trop courts.»—«... J'ai revu M. Sainte-Beuve, +affectueux et serviable: comme Charpentier n'est point venu encore, il +s'est chargé d'y passer aujourd'hui lui-même et de me rapporter sa +réponse pour l'argent... M<sup>me</sup> Récamier, que j'ai revue hier, et M. de +Chateaubriand m'ont prise en affection plus vive. Elle est entrée avec +moi dans tout ton sort et veut s'en occuper, ainsi que des enfants, +plus tard. Elle m'a donné un beau livre pour Inès et brûle de voir +Line...»—«... J'ai vu M. Victor Hugo, qui m'a reçue à cœur +découvert... Il demeure attaché à l'idée <span class="pagenum"><a id="page035" name="page035"></a>(p. 035)</span>de te ramener à +Paris. Il t'aime et t'honore, et fera tout dans des circonstances +indiquées pour te servir...»—«M. Sainte-Beuve est venu dîner +tranquillement; il t'aime et te regrettait beaucoup.»—«M. +Sainte-Beuve fait des vœux bien sincères pour ton retour et +s'ingère pour te servir. Celui-là, par exemple, s'il pouvait!... Je +lui dois déjà trois cents francs de pension par M<sup>me</sup> Salvandy. Jamais +je n'ai rien vu de si simplement bon.»—«M. Balzac est venu me voir il +y a quelques jours, je te conterai cela. C'est un bon être par-dessus +son talent.»—«M. Sainte-Beuve a ta lettre et m'en a bien récompensée +par des poésies et par le soin religieux qu'il va prendre d'émonder un +volume pour M. Charpentier, afin d'avoir un peu d'argent pour +déménager.»—«Béranger était venu accidentellement pour obliger de son +concours une pauvre femme que tu connais... Béranger est un homme +humain et loyal, fort simple. Il m'a grondée d'avoir révélé son nom à +la dame obligée, mais grondée de bonne foi et à mériter que tu +l'embrasses, ce que tu feras un jour, dans la mansarde véritable où il +demeure comme un gros chien sans dents, sans griffes, avec des +lunettes vertes.»—«... Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant +la mère de M. Sainte-Beuve, toute petite et adorable d'amour pour son +fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de +calme et de fleurs.»—«M. Jules Favre a passé tout le soir avec moi... +M. Favre est un homme très droit et très simple; son <span class="pagenum"><a id="page036" name="page036"></a>(p. 036)</span>âme +seule est exaltée, mais son imagination ne plane jamais qu'en dessous +de sa raison.»—«Cet illustre prisonnier (le prince Louis) est, +dit-on, très bon par le cœur; il s'amuse à faire du bien pour se +désennuyer des tristes barreaux qui sont élevés entre la vie et +lui...»—«Hier mardi, M. Michelet est venu me voir. Je voudrais te +donner non l'émotion trop vive, mais la consolation qui reste d'une +telle entrevue. Il m'a donné son premier volume de la <span class="italic">Révolution +française</span>», etc., etc... Mon Dieu! comme dit le Blandinet de Labiche, +que les hommes sont bons!... Si l'on vous livrait la correspondance +intime de quelque femme de lettres d'aujourd'hui (et je la suppose +indulgente) adonnée à la fréquentation des grands hommes, pensez-vous +que nos contemporains célèbres y fissent tous aussi bonne figure et +aussi immaculée? Honorons nos pères,—ou Marceline qui sut les voir +ainsi.</p> + +<p>Et comme elle sait admirer!—Elle assiste, chez M<sup>me</sup> Récamier, à une +lecture solennelle des <span class="italic">Mémoires</span> de Chateaubriand. «Je n'ai rien +ressenti depuis longtemps qui m'arrachât si doucement à mes peines. +J'ai rappris en une heure la puissance du génie. M. de Chateaubriand +s'écoutait avec une rigueur intègre. Son lecteur était clair et sec, +mais le style! mais ces ailes d'aigle qui battaient dans l'air!»—«Je +suis très contente d'avoir ici ton volume sur l'Allemagne. Chaque +ligne de M<sup>me</sup> de Staël est une lumière qui pénètre mon ignorance +d'admiration et <span class="pagenum"><a id="page037" name="page037"></a>(p. 037)</span>toujours d'attendrissement. Quel génie! Mais +quelle âme! Quel bonheur de croire à notre immortalité pour la voir +aussi, comme je l'ai rêvé une fois!» (Avons-nous, jamais, nous autres +cœurs secs que nous sommes, vu M<sup>me</sup> de Staël dans nos songes, et +avons-nous tressailli de joie à l'idée de retrouver cette dame au +Paradis?...) Suit cette réflexion: «Plus je lis, plus je pénètre sous +les voiles qui me cachaient nos grandes gloires, moins j'ose écrire; +je suis frappée de crainte, comme un ver luisant mis au soleil.»—À +propos du retour des cendres: «Les vers de Hugo sont dans le <span class="italic">Siècle</span>, +14 décembre. Barthélemy marche après, bien après! C'est bien, c'est +beau; mais l'autre a écrit avec du sang d'empereur, et d'empereur du +monde lâchement assassiné. C'est bouleversant... Son ode est grande +comme le rocher, et puis adorable de tendresse. Il nous venge de toute +l'Angleterre; Napoléon doit en avoir tressailli.»—«Je profite de ces +moments pour relire Victor Hugo et brûler toutes mes feuilles à ce +soleil. J'en demeure courbée, je te l'avoue... J'ai dix fois posé ce +livre sur mon front près d'éclater. Ne te semble-t-il pas, mon ange, +que la raison vacille plus devant ces prodiges humains que devant les +merveilles incompréhensibles de l'Auteur éternel?... Je t'avoue que +j'ai quelquefois peur de toucher à de certaines pages de Victor Hugo.» +Cette femme manquait délicieusement de mesure et d'esprit critique. +Elle dit d'Auber qui lui avait envoyé sa carte: <span class="pagenum"><a id="page038" name="page038"></a>(p. 038)</span>«Je garderai +donc cette carte qui me touche et m'honore... Je l'ai approchée de mon +cœur brisé. Je ne verrai pas de quelque temps M. Auber lui-même. Il +ne faut pas éclater en sanglots devant ces âmes harmonieuses qui +chantent pour consoler le monde. J'ai horreur d'interrompre ces grands +missionnaires de Dieu.» Auber missionnaire de Dieu... Après celle-là, +il faut tirer l'échelle,—l'échelle de Jacob.</p> + +<p>Vous avez vu tout à l'heure que Sainte-Beuve revenait souvent dans ces +lettres. Il y apparaît vraiment bon, d'une bonté active et effective. +Vous savez qu'il s'était attelé à la gloire de cette humble femme. +Sainte-Beuve est le meilleur garant de la qualité d'âme de Marceline +et de son génie intermittent, attendu qu'il fut, à coup sûr, le plus +clairvoyant de ses amis. Il traduisait en souriant la devise de +Marceline: <span class="italic">Credo</span>, par: <span class="italic">Je suis crédule</span>. Évidemment elle le +divertissait et l'attendrissait à la fois; elle lui inspirait un +respect mêlé de curiosité amusée, et qui cependant lui mouillait un +peu les yeux. Et enfin Sainte-Beuve faillit épouser Ondine, la fille +aînée de M<sup>me</sup> Valmore; et c'est une histoire qui vaut peut-être la +peine d'être brièvement contée, d'autant plus que cette Ondine ne fut +point une personne négligeable<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>.</p> + +<p class="p2 left60"><span class="pagenum"><a id="page039" name="page039"></a>(p. 039)</span>15 juin 1896.</p> + +<p>Conçues dans la tristesse et la pauvreté, élevées parmi des angoisses +quotidiennes dans une bohème indigente de comédiens errants, les deux +filles de Marceline, Ondine et Inès, furent des malades extrêmement +distinguées. Ondine était spirituelle, avec des gaietés +nerveuses,—mais froide et sans abandon. Sa mère s'étonnait et +souffrait de ses refus de se confier... Cette souffrance se peut +mesurer à la joie qu'éprouve la pauvre femme un jour que sa fille, +attendrie par l'absence (elle était alors en Angleterre), a bien voulu +lui ouvrir un peu son cœur:</p> + +<p>«... Dans une vie aussi haletante que la nôtre, répond la mère, où +prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par +larmes, par sanglots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, +mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout, j'ai vécu de silences +forcés. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé... Ce qui doit +apaiser ta charmante colère contre M. Alexandre Dumas (cette colère +qui m'a fait entrevoir un moment le <span class="italic">ciel</span> d'une mère, le cœur de +son enfant soulevé en sa faveur), c'est que ce n'est pas ici, dans ce +monde <span class="pagenum"><a id="page040" name="page040"></a>(p. 040)</span>comme il est fait, qu'il faut prétendre être jugé +suivant ses vertus et ses fautes...»</p> + +<p>J'emprunte ici quelques détails à des fragments de Mémoires: <span class="italic">Un +projet de mariage de Sainte-Beuve</span>, publiés par la <span class="italic">Gazette +anecdotique</span> du 31 janvier 1889. (M. Benjamin Rivière devrait nous +dire, s'il le sait, quel est l'auteur de ces Mémoires.) Sans être +précisément jolie, Ondine était d'une physionomie douce, «avec le +regard un peu maladif.» Elle était, comme sa mère, réfractaire à la +toilette. «M<sup>me</sup> Valmore avait la parole un peu traînante et +larmoyante, sa fille avait plus de décision et de netteté dans la +repartie; elle plaisait au premier abord.»</p> + +<p>En 1842, je pense (elle avait alors vingt et un ans), Ondine entra +comme institutrice dans un pensionnat de demoiselles qui était situé +rue de Chaillot. La directrice, M<sup>me</sup> Lagut, personne de grand mérite, +avait un salon très fréquenté, où Sainte-Beuve, déjà célèbre, était +reçu familièrement. Les jeunes maîtresses étaient admises à ces +réunions. L'auteur de <span class="italic">Joseph Delorme</span> et des <span class="italic">Consolations</span>, l'ami de +la poésie lakiste et des nuances morales gris-perle, devait se plaire +dans ce monde modeste, gracieux avec décence, un peu mélancolique au +fond, de jeunes institutrices. C'était une société à souhait pour son +âme frôleuse de confesseur laïque. Dans un coin du salon, on jouait au +whist; dans un autre coin, on causait, ou l'on s'amusait au jeu des +petits papiers, quiproquos ou bouts-rimés. Sainte-Beuve prenait +<span class="pagenum"><a id="page041" name="page041"></a>(p. 041)</span>assez souvent part à ces exercices, où triomphait Ondine.</p> + +<p>Il la remarqua bien vite; et un commerce spirituel et littéraire ne +tarda pas à s'établir entre eux... Après la mort d'Ondine, en 1833, +Sainte-Beuve écrira à la mère: «... C'étaient mes bonnes journées que +celles où je m'acheminais vers Chaillot à trois heures et où je la +trouvais souriante, prudente et gracieusement confiante. Nous prenions +quelque livre latin, qu'elle devinait encore mieux qu'elle ne le +comprenait, et elle arrivait comme l'abeille à saisir aussitôt le miel +dans le buisson. Elle me rendait cela par quelque poésie anglaise, par +quelque pièce légèrement puritaine de William Cowper qu'elle me +traduisait, ou mieux par quelque prière d'elle-même et de son pieux +album qu'elle me permettait de lire...»</p> + +<p>Sainte-Beuve, nous dit l'auteur des <span class="italic">Mémoires</span>, était le contraire +d'un dandy: il se rapprochait précisément des deux dames Valmore par +son peu de respect de la mode et son insouciance de la tenue. La +littérature, le latin, la poésie anglaise, un même dédain des +«extériorités» (Sainte-Beuve était encore dans la période religieuse +de sa vie)... que de raisons de s'entendre! Un beau jour, il confia à +l'excellente M<sup>me</sup> Lagut son amour naissant pour Ondine et le projet +qu'il avait formé de demander sa main. M<sup>me</sup> Valmore et Ondine, +pressenties, se montrèrent disposées à accueillir la demande; et sans +doute, peu après, il se déclara à Ondine elle-même, puisque, <span class="pagenum"><a id="page042" name="page042"></a>(p. 042)</span> +le premier mai 1843, Marceline écrit à sa fille: «M. Sainte-Beuve +t'attend sur tes gages donnés.»</p> + +<p>Mais ensuite Sainte-Beuve hésita, et, finalement, ne conclut point. Il +eut sans doute peur du mariage, et peur de lui-même. Il comprit que ni +l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit toujours en quête, +ni ses habitudes irrégulières de célibataire sans-gêne et assez peu +dégoûté, n'auraient pu se plier à la loi du mariage. Et pourtant, il +eut un vrai chagrin lorsque, quelques années plus tard, Ondine épousa +un jeune avocat, M. Jacques Langlais. Chose curieuse, elle demeura +jeune fille dans le souvenir de Sainte-Beuve, dans l'image idéalisée +qu'il conserva d'elle et qu'il entretint pieusement. Il considérait le +mari comme non avenu. Il écrit dans la lettre que je citais tout à +l'heure: «C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir +et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques +<span class="italic">virginales</span>, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle ait cessé +d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait +commandé de rester toujours.» Peut-être, parmi les raisons qui +l'empêchèrent d'épouser Ondine, faut-il compter ce scrupule et ce +respect devant une vierge, et la terreur d'abolir ou seulement de +transformer ce par quoi elle l'avait surtout séduit: terreur d'autant +plus invincible que celui qui l'éprouve est plus habitué,—et c'était +le cas de Sainte-Beuve,—aux rencontres grossières. On peut, quand on +a à la fois l'âme délicate et les mœurs <span class="pagenum"><a id="page043" name="page043"></a>(p. 043)</span>cyniques, estimer +répugnant de demander à une jeune fille intacte précisément ce qu'on a +accoutumé de demander à de tout autres personnes; on peut très bien, +dis-je, rester célibataire toute sa vie par respect des jeunes filles: +je parle très sérieusement.</p> + +<p>Sainte-Beuve écrit encore à Marceline: «... Ici, du moins, il y a tout +ce qui peut adoucir, élever et consoler le souvenir: cette pureté +d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus +tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont +elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette +gravité à la fois enfantine et céleste par laquelle elle avertissait +tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie...» Je +suis tenté de croire,—car le même sentiment s'y retrouve, et presque +les mêmes expressions,—que l'admirable pièce des <span class="italic">Consolations</span>:</p> + +<p class="poem10">Toujours je la connus pensive et sérieuse...</p> + +<p class="noindent">fut inspirée à Sainte-Beuve par le souvenir de cette charmante Ondine +Valmore. (Mais, pour l'affirmer, il faudrait consulter les dates; et +je n'ai point sous la main les poésies de Sainte-Beuve.)</p> + +<p>Cette Ondine avait bien de l'esprit et de la grâce, avec, peut-être, +une pointe d'affectation. M. Rivière nous donne une de ses lettres. En +1852, mariée, heureuse, semble-t-il (du moins ce jour-là), et guérie +de ce que son adolescence avait eu de bizarre et de <span class="pagenum"><a id="page044" name="page044"></a>(p. 044)</span> +farouche, elle écrit de Saint-Denis-d'Anjou, où elle était en +villégiature, à son frère Hippolyte: «Dans quelques jours, nous serons +ensemble, cher frère, et il faut tout le besoin que nous avons de nous +voir, pour nous consoler de rentrer dans ce Paris qui nous fait peur. +Je n'ose pas penser à cette rue de Seine: il me semble que je vais +retrouver là l'horrible hiver de l'an passé. Ici, on oublie tout, on +se plaint par <span class="italic">genre</span>, mais sans amertume; on dort, on mange, on +n'entend point de sonnette. On s'éveille pour dire: «Va-t-on +déjeuner?» On se promène <span class="italic">à âne</span> et on rentre bien vite pour demander: +«Va-t-on dîner?» Il y a des fleurs, des herbes, des senteurs de vie +qui vous inondent malgré vous-même; il y a une atmosphère +d'insouciance qui vous berce et vous rend tout facile, même la +souffrance. Que n'es-tu là? Tu prendrais ta part de tant de biens! Tu +nous aiderais à traduire Horace dans un style élégant et philosophique +comme celui-ci:</p> + +<p class="poem10"><span class="add1em">Cueillons le jour. Buvons l'heure qui coule;</span><br> + Ne perdons pas de temps à nous laver les mains:<br> + Hâtons-nous d'admirer le pigeon qui roucoule,<br> +<span class="add3em">Car nous le mangerons demain.</span></p> + +<p>«Ne fais pas attention au pluriel rimant avec un singulier; c'est une +licence que la douceur de la température nous fait admettre. Nous +devenons de véritables Angevins: <span class="italic">molles</span>, comme dit César (ou un +autre).»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page045" name="page045"></a>(p. 045)</span>Cela est vraiment joli; et j'y reconnais la trace des leçons +latines de Sainte-Beuve. Je songe avec plaisir que, en se livrant à ce +badinage presque savant, la jeune M<sup>me</sup> Langlais se revoyait dans le +pensionnat de la rue de Chaillot, le front penché auprès de celui de +Joseph Delorme, sur un volume d'Horace.</p> + +<p>Elle continue: «Ne te marie pas avant notre retour. Je tiens à être +consultée sur la toilette de la mariée,—peut-être sur la mariée +elle-même. Quant à l'Alice de la rue Miromesnil, cela me paraît fruit +vert destiné à devenir fade. Je crois qu'il n'y a pas grande +intelligence dans ce front-là. Il est vrai que je la connais peu...»</p> + +<p>Il y a, dans cette lettre, un joli ton d'ironie, sentiment inconnu de +la bonne Marceline. Ondine, évidemment, n'avait rien d'une harpe ni +d'une guitare. J'imagine que la sentimentalité un peu larmoyante et +les crédulités romanesques et les enthousiasmes à grands bras ou les +désespoirs à cheveux tombants de sa sainte mère devaient paraître à la +fois adorables—et excessifs—à cette élève de Sainte-Beuve. Elle +l'aimait, elle la vénérait, mais se sentait incapable de «vibrer» +toujours avec elle. Je m'explique par là que M<sup>me</sup> Valmore ait cru +qu'Ondine se retirait d'elle, alors que cette fine personne se tenait +simplement un peu à l'écart de tout ce lyrisme. De loin, ne se +souvenant plus que du grand cœur de sa mère, Ondine osait se livrer +davantage, ainsi que nous l'avons vu.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page046" name="page046"></a>(p. 046)</span>Moins froide qu'Ondine, nous dit M. Rivière, mais plus +fantasque, Inès avait de longs silences, suivis d'une agitation +fébrile, inquiétante, que la mère attribuait à une croissance +difficile. La maladie se déclara, étrange comme sa nature, faisant +naître chez elle une jalousie folle contre sa sœur, lui enlevant la +voix: «La voix d'Inès était d'une douceur pénétrante et, comme celle +de sa mère, <span class="italic">faisait pleurer</span>. S'éteignant de plus en plus par le +progrès de la maladie, cette voix déchirait le cœur de la mère +lorsque l'enfant faisait de vains efforts pour moduler certains airs +flottant dans sa mémoire: ils ne sortaient plus qu'étouffés de cette +gorge brûlante et sèche. Celle qui la veillait, en l'écoutant, +pleurait dans la chambre d'à côté. <span class="italic">La Voix perdue</span> est un des +souvenirs de ces veilles poignantes.» (<span class="italic">Œuvres</span> de Marceline +Desbordes-Valmore, <abbr title="3">III</abbr>, <abbr title="page">p.</abbr> 251.)<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page047" name="page047"></a>(p. 047)</span>«L'AMOUR» SELON MICHELET</h2> + +<p>Michelet a écrit <span class="italic">l'Amour</span> en 1858, parce que la France «était +malade», qu'on n'y savait plus aimer, et que les statistiques des +mariages et des naissances y étaient pitoyables. Il ne paraît pas, +après quarante ans passés, que les choses aillent mieux, ni que le +livre de Michelet ait rien perdu de son à-propos. Il serait d'ailleurs +excellent de remettre Michelet à la mode, parce qu'il a été une des +grandes âmes les plus aimantes et les plus croyantes de ce siècle, et +que nous avons surtout besoin qu'on nous réchauffe un peu.</p> + +<p class="p2"><span class="italic">L'Amour</span> de Michelet est un livre ardent et grave, candide, d'un +accent religieux, et qui n'a donc pas grand'chose de commun avec +<span class="italic">l'Amour</span> de Stendhal ou <span class="italic">la Physiologie du Mariage</span> de Balzac.</p> + +<p>Presque tous ceux de nos écrivains qui ont «professé» sur l'amour ont +tenu principalement à montrer <span class="pagenum"><a id="page048" name="page048"></a>(p. 048)</span>qu'ils n'étaient pas dupes de +la femme et qu'ils étaient munis de la plus féroce expérience; qu'ils +étaient capables des plus subtiles et défiantes analyses, et qu'ils +n'étaient pas incapables eux-mêmes de perversité. Ils sont +pessimistes, libertins, un peu fats. Et ils nous surfont la complexité +féminine pour nous faire mieux croire à leur propre profondeur et à +l'étendue de leur enquête personnelle.</p> + +<p>Puis, il ne s'agit guère, chez eux, que de l'amour-maladie,—ou de +l'amour-libertinage,—quelques noms qu'ils lui donnent; bref, d'un +amour dans lequel il y a toujours un principe de haine. C'est l'amour +des sens à ses divers degrés, de la simple débauche à la pure folie +passionnelle. À son degré supérieur, cet amour-là est «le grand +amour», celui qui rend idiot et méchant, qui mène au meurtre ou au +suicide, et qui n'est qu'une forme détournée et furieuse de l'égoïsme, +une exaspération de l'instinct de propriété. Une créature est «tout +pour vous»; elle vous fait indifférent au reste du monde, parce que +vous attendez d'elle des sensations uniques. Vous l'aimez comme une +proie, avec l'éternelle terreur de la partager. Vous voulez être pour +elle ce qu'elle est pour vous: l'univers de la sensation. Sinon, vous +la haïssez en la désirant. Voilà le grand amour. La jalousie en est +presque le tout.</p> + +<p>Rien de tel chez Michelet. Car «l'amour», est un mot qui désigne des +choses profondément différentes <span class="pagenum"><a id="page049" name="page049"></a>(p. 049)</span>ou même contraires. Désirer +la possession d'un corps afin d'en tirer, pour soi, d'agréables +secousses nerveuses... quoi de commun entre cela—et aimer? L'amour de +Michelet est, très simplement, l'amour qui aime. Et c'est pourquoi, +dans tout son livre, il ne mentionne même pas la jalousie des sens.</p> + +<p>Aimer, c'est se donner plus que vouloir prendre ou retenir; c'est se +donner avec son cœur, son esprit et son âme: et ce don ne se peut +faire qu'à une autre âme, à un autre esprit, à un autre cœur, dont +un corps gracieux et désirable n'est, après tout, que l'enveloppe et +le signe. C'est placer hors de soi, dans un autre être, sa raison de +vivre, mais de vivre totalement, de développer son être propre en se +dévouant à lui. Au fond, Michelet conçoit l'amour comme Platon, comme +les poètes des Chansons de chevalerie, comme d'Urfé (à cela près que +d'Urfé, par un scrupule renchéri touchant la possession physique, ne +veut considérer l'amour qu'avant le mariage), comme Corneille enfin, +et Pascal lui-même. «À mesure qu'on a plus d'esprit, dit Pascal, les +passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des +sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, +quoiqu'ils soient occasionnés par le corps, il est visible qu'elles ne +sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa +capacité.» Pareillement Michelet: «L'amour est chose cérébrale. Tout +désir fut <span class="pagenum"><a id="page050" name="page050"></a>(p. 050)</span>une idée... Les renouvellements du désir sont +inépuisables par la fécondité de l'esprit, l'originalité d'idées, +l'art de voir et de trouver de nouveaux aspects moraux, enfin +l'optique de l'amour.»</p> + +<p>L'amour est un exercice de l'intelligence et de la volonté. Tout le +livre de Michelet nous le montre tel. Ce livre n'est point une +œuvre d'observation, ou du moins l'observation n'y fournit que des +arguments complaisants à l'appui d'une doctrine. C'est le poème de +l'amour et c'est un ouvrage d'édification, au sens exact du mot; un +traité d'élargissement, d'affranchissement de l'âme, et de +perfectionnement moral par l'amour.</p> + +<p class="p2">Ce travail dure toute la vie. Voici peut-être la vue la plus originale +et la plus féconde du livre de Michelet: «<span class="italic">L'Amour n'est pas une +crise</span>, un drame en un acte. C'est une succession, souvent longue, de +passions fort différentes, qui alimentent la vie et la renouvellent.» +Autrement dit, un amour, c'est une vie.</p> + +<p>Michelet choisit un couple: une jeune fille de dix-huit ans et un +jeune homme de vingt-huit; il les suppose s'aimant d'un amour égal; il +les isole à peu près (quoi qu'il dise) du monde ambiant; les suit +année par année, jusqu'à la mort, et étudie, aux âges différents, +l'action physique et morale de l'homme sur la femme, et inversement: +«création de l'objet aimé (c'est-à-dire création de l'épouse par +<span class="pagenum"><a id="page051" name="page051"></a>(p. 051)</span>le mari); initiation et communion; incarnation de l'amour +(dans l'enfant); alanguissement de l'amour; rajeunissement de +l'amour.»</p> + +<p>Michelet propose un idéal, et qui se trouve être, sur la plupart des +points, traditionaliste: il est remarquable que, ayant intitulé son +livre <span class="italic">l'Amour</span>, Michelet n'y parle que de l'amour conjugal. Mais cet +idéal n'est que l'achèvement, par l'esprit, des indications fournies +par la nature. Je dirais, si je ne craignais la barbarie scolastique +des termes, que cette conception de l'amour est toute éclatante d'un +«idéalisme naturiste» qui rappelle celui de Rousseau et qui en réalité +le continue. C'est cela, je crois, qui est le plus curieux à examiner +un peu en détail.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Personne, je pense, n'accusera Michelet de timidité. Et pourtant la +question de l' «union libre» n'est même pas soulevée par lui. Ou +plutôt il ne distingue pas entre l'union libre et le mariage légal: il +ne les conçoit l'un et l'autre que «pour la vie.» L'homme et la femme, +vus dans le beau de leur instinct, sont essentiellement monogames. La +physiologie conseille et veut en quelque façon la monogamie. «La +fécondation s'étend bien au delà du présent immédiat; l'acte +générateur ne donne pas un résultat unique, mais il a des effets +multiples, durables, et souvent continués longtemps dans l'avenir.» +Les enfants de l'amant ressemblent au mari. Les <span class="pagenum"><a id="page052" name="page052"></a>(p. 052)</span>enfants du +second mari ressemblent au premier mari. Le premier homme qui aime une +femme met en elle sa marque pour toujours.—Mais, au surplus, +l'avancement moral de la femme et de l'homme étant à la fois le but de +la vie et l'œuvre de l'amour, il est clair que la meilleure +condition de cet avancement, et la plus souhaitable, c'est d'être +l'œuvre d'un seul amour et qui dure autant que la vie même.—Bien +différent de nos plus récents moralistes, Michelet n'a pas l'ombre de +complaisance pour le libertinage, ni pour l'adultère, ni pour cette +espèce «de divorce dans le mariage qui est, dit-il, l'état +d'aujourd'hui (1858).» Les mauvaises mœurs ne lui inspirent aucune +curiosité spéculative. Il parle avec horreur et naïveté de la +courtisane. «Il n'y a plus de filles de joie: il y a des filles de +marbre et des filles de tristesse.»</p> + +<p class="p2">De même, Michelet n'est point «féministe». Pourquoi? Parce qu'il adore +la femme.</p> + +<p>Cette adoration s'exprime à toutes les pages, tantôt par le plus beau +lyrisme et le plus largement frémissant, tantôt par de petits cris, de +menues caresses, des gentillesses et des mièvreries d'une +incontestable fadeur. Et c'est la «jeune dame» par-ci, «la belle +paresseuse par-là»; et «la chère rêveuse» avec sa «charmante petite +moue», et le mari qui est «le cher tyran», et les apostrophes dans le +goût du siècle dernier: «Objet sacré, ne craignez <span class="pagenum"><a id="page053" name="page053"></a>(p. 053)</span>rien!...» +Et c'est pire encore, lorsque Michelet badine, car ce poète est +dépourvu d'esprit à un surprenant degré. «Voici votre sujet, ô +Reine!... Il croira monter en grade si vous l'élevez à la dignité de +Valet de chambre titré, à la position féodale de Chambellan, grand +Domestique, grand Maître de votre maison... fier et honoré, madame, si +Votre Majesté accepte ses très humbles services.» Et plus tard, quand +la femme veut se faire le secrétaire de son mari: «... Il y a, à son +bureau, quelqu'un qui s'est levé à quatre heures et qui a écrit les +lettres pressées... Il s'éveille, ne la voit pas, s'inquiète, +l'appelle. Et la plume est jetée: M. le secrétaire accourt, humble +page, à son lit.» Notez qu'ici le petit page a trente-six ans, qui, il +est vrai, «en valent quinze.» Il n'est pas toujours plaisant de voir +ce grand lyrique faire ainsi le gamin. Il y a vraiment, dans son +empressement autour de l'Idole, trop de petites mines et de +frétillements puérils. Son adoration prend toutes les formes, même les +plus niaises. Mais elle est profonde et continue.</p> + +<p>Or, pour mieux adorer la femme, il s'applique à la voir aussi +différente que possible de l'homme.</p> + +<p>Il ne proteste même pas, du moins dans ce volume, contre l'éducation +que recevaient encore la plupart des jeunes Françaises de son temps. +Il aimerait peu la jeune fille anglaise ou américaine, qui a du +muscle, qui voyage seule, qui veut, qui décide, qui ose. Il estimerait +que l'abus des sports communique aux <span class="pagenum"><a id="page054" name="page054"></a>(p. 054)</span>mouvements de cette +vierge quelque chose de trop net et de trop hardi, sans rien +d'enveloppé ni d'hésitant, et rapproche trop son air, sa marche, ses +gestes, de ceux des garçons.—Ne vous y trompez pas, la jeune fille +que Michelet met dans les bras du jeune mari, c'est l'ingénue, la +jeune fille timide, rougissante, ignorante d'elle-même, mystérieuse, +inachevée; oui, l'ingénue de Scribe, l'Ingénue nationale!—Car il la +faut ainsi, molle et incertaine, pas encore formée de corps ni +d'esprit, pour que l'homme la puisse pétrir et créer entière et que, +la créant, il soit à son tour renouvelé et achevé par elle.</p> + +<p>Pour mieux l'adorer, Michelet la traite à la fois comme une déesse, +comme une reine, comme une sainte, comme une malade, comme une +blessée, comme une enfant. Il insiste avec une complaisance extrême +sur les particularités physiologiques qui la distinguent de l'homme; +au besoin il en inventerait. «La femme ne fait rien comme nous. Son +sang n'a pas le cours du nôtre... Elle ne respire pas comme nous. Elle +ne mange pas comme nous. Elle ne digère pas comme nous... Elle a un +langage à part, qui est le soupir, le souffle passionné», etc... Mais +surtout une image obsède Michelet: celle du «flux et du reflux de cet +autre océan, la femme!» Cette idée le ravit, que la vie de la femme +soit rythmée, par les lunaisons, ainsi qu'un beau poème. Et l'une de +ses grandes joies a été d'apprendre, par des expériences de +Bouchardat, que, contrairement au préjugé de <span class="pagenum"><a id="page055" name="page055"></a>(p. 055)</span>l'Église et du +moyen âge, le sang féminin dont les mouvements composent ce rythme +harmonieux est un sang parfaitement pur. Il s'excite là-dessus; il +explique toute la femme par ce sang et par la blessure d'où il sort. +Et, dès lors, jamais elle n'est, pour lui, assez blessée, ni assez +malade. Par des calculs artificieux, étendant les signes +avant-coureurs et prolongeant les cicatrices du mystérieux +déchirement, il établit qu'«en réalité, quinze ou vingt jours sur +vingt-huit (on peut dire presque toujours) la femme n'est pas +seulement une malade, mais une blessée. Elle subit <span class="italic">incessamment</span> +l'éternelle blessure d'amour.»</p> + +<p>Il se la représente donc, avec exaltation, comme une perpétuelle +fontaine de sang. Et c'est pourquoi il veut qu'on la ménage, qu'elle +travaille peu, et seulement dans sa maison, qui est son petit +royaume.—Au reste il ne la flatte point. Il ne lui croit pas le +cerveau très fort. Il pense que le mari ne doit pas tout lui laisser +lire, qu' «elle ne doit pas savoir ce que sait l'homme, ou doit le +savoir autrement.» Il ne craint pas de lui attribuer une certaine +vulgarité de jugement, un faible pour l' «amateur», l'homme agréable, +l' «honnête homme» d'autrefois, brillant et superficiel. Il dit que +«la grande mission de la femme ici-bas étant d'enfanter, d'incarner la +vie individuelle, elle prend tout par individu, rien collectivement et +par masses», qu'elle sent à merveille l'amour, la sainteté, la +chevalerie, et difficilement <span class="pagenum"><a id="page056" name="page056"></a>(p. 056)</span>le droit; enfin qu'elle est +toujours plus haut ou plus bas que la justice.</p> + +<p>Mais il l'adore.</p> + +<p>Il croit à l'infinie bonté native de la femme. Toutes les fois qu'elle +paraît un peu moins bonne, c'est qu'elle souffre (toujours la +blessure). On la dit capricieuse; ce n'est pas vrai: elle est au +contraire régulière, «très soumise aux puissances de la nature.»</p> + +<p class="p2">Sur l'adultère, le grand poète semble peu complet, soit insuffisance +d'information, soit indulgence et tendre partialité. Sans doute il +reconnaît, se conformant en cela au bon sens, à la tradition, que +l'adultère de la femme est plus «coupable» à cause des conséquences, +que celui du mari: mais d'autre part, il la croit beaucoup moins +responsable que l'homme. Dans le chapitre: <span class="italic">La Mouche et l'Araignée</span>, +cherchant comment elle peut être amenée à la faute, il n'ose imaginer +que deux cas: si elle tombe,—c'est qu'une perfide amie avait résolu +de la faire tomber, la pauvre petite;—ou c'est que, de très bonne +foi, elle voulait, la chère enfant, servir les intérêts de son mari... +Et pour elle Michelet imagine des fractions de responsabilité morale. +Il précise: il la démêle responsable de son acte pour un trentième +exactement, vingt trentièmes étant attribuables à la surprise et les +neuf autres à une contrainte extérieure.</p> + +<p>Jugez si, après cela, le mari doit pardonner! Michelet approuverait +les innombrables absolutions <span class="pagenum"><a id="page057" name="page057"></a>(p. 057)</span>maritales qui font, depuis +quelques années, la gloire de nos comédies et de nos romans. Il va +aussi loin que possible dans ses conseils de miséricorde. Il en fait +bénéficier jusqu'à la jeune fille qui se laissa endommager et qui ne +s'en vante pas la nuit de ses noces: «Vous devez, dit-il au mari, vous +fier à elle tout d'abord pour son passé: que serait-ce si elle osait +vous interroger sur le vôtre?» Et il ajoute, avec une générosité +magnifique et aisée: «Eh! quand elle aurait eu un malheur, une +faiblesse même, vous êtes sûr qu'elle aimera celui qui l'adopte, bien +plus que le cruel, l'ingrat, dont l'amour ne fut qu'un outrage.»</p> + +<p>Tentée, la femme doit se confesser à son mari. C'est ce que les roses, +notamment, lui conseilleront toujours (Voyez le chapitre: <span class="italic">Une rose +pour directeur</span>). Il faut dire que, dans les cas supposés par +Michelet, la femme ne montre point de perversité, oh! non, et que cela +lui rend l'aveu moins difficile. Celui qu'elle est tentée d'aimer, +c'est un jeune homme que son mari aime, un commis de la maison ou un +jeune cousin. Donc elle confessera à son époux son trouble, ses +inquiétudes. Elle lui dira: «Garde-moi! aie pitié de moi!... +soutiens-moi!... Je sens que j'enfonce. Si faible est ma volonté, que +d'heure en heure elle glisse, elle va m'échapper...» etc...</p> + +<p>Dans le roman de M<sup>me</sup> de La Fayette, M. de Clèves reçoit de sa femme +une confidence pareille, suivie des mêmes supplications: +«Conduisez-moi; <span class="pagenum"><a id="page058" name="page058"></a>(p. 058)</span>ayez pitié de moi et aimez-moi encore si +vous pouvez!» Or, M. de Clèves meurt de cette confession, tout +simplement. Le mari de Michelet a plus d'estomac. Il soignera l'âme de +la jeune pénitente, la consolera, l'exhortera, la fera changer d'air, +et il ne sera ni soupçonneux ni jaloux. Et si ce traitement ne sert à +rien, il gardera sa femme, même coupable. «Quoi qu'il advienne, et +quand même elle faiblirait, ne quittez jamais la chère femme de votre +jeunesse. Si elle a faibli, d'autant plus elle a besoin de vous. Elle +est vôtre, quoi qu'elle ait fait.»</p> + +<p class="p2">Je pressens que, si j'étais femme, tous ces chapitres: <span class="italic">la Mouche</span>, +<span class="italic">Tentation</span>, <span class="italic">Médication</span>, me paraîtraient accablants de bonté, de +pitié, de miséricorde, et, dans le fond, un peu injurieux. Ils prêtent +par trop de faiblesse à la femme, et à l'homme par trop de sublimité. +Et l'on sait bien que l'homme n'est pas sublime à ce point, mais on +soupçonne aussi que la femme n'est pas, à ce degré, blessée, malade, +infirme, irresponsable, incapable de se défendre contre les autres et +contre elle-même. Consulté sur le cas à propos duquel M<sup>me</sup> de La +Fayette montre tant de finesse et Michelet un si bon cœur, Molière +n'hésiterait point:</p> + +<p class="poem10">Oui, je tiens que jamais de semblables propos<br> + On ne doit d'un mari traverser le repos.</p> + +<p>Et c'est cependant un bon «naturiste» que Molière. <span class="pagenum"><a id="page059" name="page059"></a>(p. 059)</span>Mais +Michelet, comme j'ai dit, est un naturiste mystique.</p> + +<p>Plus il exagère, chez la femme, la part de l'inconscient, de +l'involontaire, du fatal, plus il la fait rentrer dans la nature +mystérieuse, et plus il croit, par là, la magnifier. Qu'elle pense par +à peu près; qu'elle soit peu apte aux idées générales; qu'elle n'ait +point la notion du juste; qu'elle ne puisse, toute seule, résister au +mal,—vous croyez peut-être que tout cela, mis ensemble, signifie que +la femme est inférieure à l'homme? Grossière imagination! «... Qui +aura le courage de discuter si elle est plus haut ou plus bas que +l'homme? Elle est tous les deux à la fois. Il en est d'elle comme du +ciel pour la terre, il est dessous et dessus, tout autour. Nous +naquîmes en elle. Nous vivons d'elle. Nous en sommes enveloppés. Nous +la respirons, elle est l'atmosphère, l'élément de notre cœur.» +C'est presque la formule: <span class="italic" lang="la">In ea movemur et sumus</span>.</p> + +<p class="p2">Cette adoration s'emporte à des excès singuliers. Devant des planches +d'anatomie qui représentent la matrice après l'accouchement, Michelet +est pris d'un délire pieux; il sanglote de pitié, d'admiration et +d'extase. Et il conclut: «Ces quelques planches de Gerbe, cet atlas +étonnant, unique, est un temple de l'avenir, qui, plus tard, dans un +temps meilleur, remplira tous les cœurs de religion. Il faut se +mettre à genoux avant d'oser y regarder... Je ne connais <span class="pagenum"><a id="page060" name="page060"></a>(p. 060)</span>pas +l'étonnant artiste. N'importe, je le remercie. Tout homme qui eut une +mère le remerciera.»</p> + +<p>Voilà qui dénote un état d'esprit bien curieux. Renan y était venu +vers la fin de sa vie, comme on le voit dans la préface de l'<span class="italic">Abbesse +de Jouarre</span>. Michelet n'aborde l'acte de la génération et tout ce qui +le concerne qu'avec un respect terrible, des airs solennels et, si je +puis dire, toutes sortes de momeries. Son livre est empreint d'une +volupté très précise et très vive, mais d'une volupté d'un caractère +religieux et même dévot. Ce sentiment s'oppose, d'une part, à la +grossière frivolité gauloise et, de l'autre, à la pensée chrétienne +qui attache toujours à l'amour physique une idée de souillure. +Michelet, et certes il l'en faut louer, est aux antipodes d'un +sentiment que j'ai rencontré chez quelques âmes, peut-être anormales +sans le savoir: une grande répugnance à faire <span class="italic">de la même femme</span> un +objet d'amour (l'amour impliquant ici estime, respect, tendresse, +adoration) et un objet de possession physique. Invinciblement, chez +ces renchéris, le cœur et les sens faisaient leur jeu à part. Leurs +scrupules, malheureusement, ne les préservaient pas toujours de la +débauche: mais ils ne désiraient pas posséder les femmes qu'ils +aimaient, et ils ne tenaient pas du tout à aimer celles qu'ils +possédaient. Ils étaient de forcer à ne se point marier, par respect +de la jeune fille, parce que le geste final est le même avec celle-ci +qu'avec la femme publique, et que ce geste leur paraissait <span class="pagenum"><a id="page061" name="page061"></a>(p. 061)</span> +odieux. Au fait, il n'est pas nécessaire d'avoir un vieux fond +chrétien pour sentir ainsi: le pauvre Maupassant a été un jour soulevé +de dégoût en songeant que les organes de l'«amour» sont aussi ceux des +plus viles sécrétions.</p> + +<p class="p2">Michelet n'a point de ces délicatesses qui sont peut-être perversités. +Michelet, prêtre de la bonne Isis, de la sainte Cybèle, croit que ce +qui est naturel, universel, inévitable, ne saurait être un sujet de +honte non plus que de facéties. Sous les mêmes gestes il distingue +avec aisance la volupté du libertinage; ce sont rites qu'il célèbre +avec la conscience d'être en harmonie avec le vaste monde, de +collaborer à une œuvre divine.</p> + +<p>Et il a raison; évidemment il a raison... Mais tout de même il y met +trop de piété! Je ne vois pas bien en quoi ce qui est naturel est +nécessairement vénérable. C'est une fantaisie de notre esprit de +considérer la nature comme «sacrée.» Elle n'est pas sacrée là où elle +est absurde, brutale, injuste, meurtrière des faibles, etc. Même +d'être incompréhensible, en quoi cela la rend-il sacrée? Elle ne le +devient que par la charité ingénieuse de nos interprétations, par ce +que nous lui prêtons de bonté, de vertus et d'intentions humaines. +L'acte même de la génération et tout ce qui l'entoure n'a rien de +saint en soi. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, il est +ignoble ou insignifiant. Et je ne vois pas non plus <span class="pagenum"><a id="page062" name="page062"></a>(p. 062)</span>en quoi +l'un des résultats éventuels de cet acte, qui est la conservation de +la race, le ferait religieux et sacré. Tout cela n'est qu'une +phraséologie propre à ce siècle où les ennemis des religions ont eu +presque tous la manie de fourrer partout le sentiment religieux.</p> + +<hr class="small"> + +<p>En résumé, Michelet est fort éloigné des théories et des vœux de +nos féministes, et cela pour des raisons scientifiques et mystiquement +voluptueuses. Il montre bien que la femme est d'autant plus notre +égale qu'elle est moins notre pareille et que son sexe s'étend à son +âme, à son esprit, à elle tout entière. L'égalité des deux sexes +devant le code civil, l'accession de la femme à tous les emplois et +professions, sont des choses qu'on peut souhaiter comme justes ou +comme nécessaires (quand tant de femmes vivent seules et tant de +filles ne se marient pas), mais non comme normales et harmonieuses.</p> + +<p>Il est d'ailleurs peu philosophique d'introduire dans la considération +des rapports de l'homme et de la femme ces idées de supériorité et +d'infériorité, l'homme n'étant pas moins «complémentaire» de la femme +que celle-ci de l'homme. C'est ce qui apparaît de plus en plus dans le +livre de Michelet, dont la dernière partie est délicieuse. La femme y +joue un rôle moins passif. Formée par l'homme dans sa première +jeunesse, à son tour elle agit sur lui. Elle devient <span class="pagenum"><a id="page063" name="page063"></a>(p. 063)</span> +vraiment son associé, son exquis camarade. Elle surveille et soigne +«religieusement» l'alimentation de son mari. Elle lui donne le calme; +elle lui affine et lui «harmonise l'esprit»; elle lui est une source +inépuisable de rajeunissement. Michelet décrit très bien ces souples +accommodations de l'âme féminine aux diverses saisons de l'homme, et +comment la femme n'est pas seulement, pour son mari, l'épouse, mais +aussi, selon les temps, une fille, une sœur, une mère.</p> + +<p>Surtout, il a merveilleusement parlé de la maturité et de la +vieillesse féminines, avec des pénétrations qui font songer: «Oh! le +grand poète!» et aussi, ma foi, des aperçus qui feraient presque dire: +«Le coquin!»</p> + +<p>Il pose cet axiome qu' «il n'y a point de vieille femme», et le +développe en un chapitre dont le sommaire tout seul est déjà bien +joli:</p> + +<p>«... Le visage vieillit bien avant le corps.—L'ampleur des formes est +favorable à l'expression de la bonté.—Une génération qui n'aimerait +que la première jeunesse et ne serait pas policée par le commerce des +dames resterait grossière.—Une femme qui aime et qui est bonne peut, +à tout âge, donner le bonheur, <span class="italic">douer</span> le jeune homme.»</p> + +<p>Il vous apparaîtra de nouveau, si vous pesez les mots de cette +dernière phrase et si vous en cherchez le commentaire dans le texte du +chapitre, que le naturisme de Michelet n'est pas précisément le +naturisme de Molière.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page064" name="page064"></a>(p. 064)</span>L'achèvement de l'amour, c'est-à-dire de l'histoire de deux +âmes s'élevant et s'épurant l'une par l'autre, c'est la bonté. L'amour +mène à l'amour universel. «L'amour, dit l'auteur de l'<span class="italic">Imitation</span>, +tend toujours en haut.»—C'est quand tous deux se rencontrent dans une +idée de charité, «s'attendrissent dans la surprise d'avoir tellement +le même <span class="italic">cœur</span>», que s'opère entre l'homme et la femme «l'échange +absolu de l'être» et que se consomme leur «unité». Michelet fait +remarquer, que, dans ces moments où «l'amour et la pitié coulent en +douces larmes», les sens se renouvellent et, «souvent plus vif qu'au +jeune âge, revient l'aiguillon du désir.» Ainsi la nature récompense +les vieux époux d'être bons, et la sensibilité et la bienfaisance +engendrent la volupté. Page consolante, tout à fait dans l'esprit du +dernier siècle et, particulièrement, de Diderot.</p> + +<p>Et le livre se termine par des méditations de l'idéalisme le plus +émouvant sur «l'amour par delà la mort», sur le culte rendu au défunt +par la veuve «qui est son âme attardée»; car il sied que la femme +survive. «C'est à l'homme de mourir et à la femme de pleurer.»</p> + +<p>Tout cela est très beau. Aussi est-ce un rêve. On est effrayé du rôle +du mari, de la quantité et de la minutie de ses obligations. Par +crainte de l'intrusion du prêtre, Michelet enfle démesurément le +ministère spirituel du mari. Il solennise et dramatise tout. Il dira, +par exemple: «Chaque fois que la femme consent <span class="pagenum"><a id="page065" name="page065"></a>(p. 065)</span>au désir de +l'homme, elle accepte de mourir pour lui.» Cela est bien exagéré. La +vie est plus simple, plus plate, moins montée de ton. La femme n'est +pas toujours femme avec cette intensité. Elle n'est ni si malade, ni +si innocente. L'union que nous raconte Michelet est un phénomène, une +«réussite». On peut toujours discuter si l'état de mariage est ce qui +convient le mieux au sage, et s'il ne lui est pas loisible de se +faire, dans d'autres conditions, une vie supportable et qui ait +pourtant sa dignité et qui ne soit pas inutile aux autres.</p> + +<p>Mais le poème de Michelet garde une rare valeur de conseil, +d'exhortation éternellement opportune. Il est très bon de dire aux +gens d'aujourd'hui,—et de tous les temps,—que la vérité, c'est de se +marier jeunes, de n'aimer qu'une femme et de l'aimer toute sa vie. Il +est très bon de leur persuader que vivre ainsi, c'est suivre la nature +en l'interprétant, et que, par la vertu d'un amour unique et qui dure, +l'homme atteint à son maximum de force. «Ou concentre-toi, ou meurs. +La concentration des forces vitales suppose avant tout la fixité du +foyer.»</p> + +<p>Et voici le charme et la saveur du livre, et par où il peut nous +reprendre. Ces préceptes, qui excluent l'union libre, le divorce, +l'émancipation de la femme, toute théorie un peu aventureuse, et qui +impliquent les croyances les plus délibérément spiritualistes; ces +préceptes si sensés d'un historien éclairé par l'expérience des âges, +affectent la forme la plus maladive, <span class="pagenum"><a id="page066" name="page066"></a>(p. 066)</span>la plus nerveuse, la +plus haletante et trépidante. Des idées paisibles et utiles y ont +l'accent d'un délire sacré, semblable à l'ivresse des prêtres +orphiques. La sensibilité et l'optimisme du <abbr title="18">XVIII</abbr><sup>e</sup> siècle, dont +Michelet fut le plus fidèle continuateur, y vaticinent avec une +romantique frénésie. Les «harmonies de la nature» y sont expliquées et +célébrées en phrases sursautantes et fiévreuses. Cela fait songer à un +Bernardin de Saint-Pierre un peu épileptique. C'est ravissant.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + + +<h3><span class="pagenum"><a id="page067" name="page067"></a>(p. 067)</span>VICTOR DURUY</h3> + +<p class="resume">M. <span class="smcap">Jules Lemaître</span>, ayant été élu par l'Académie française à + la place vacante par la mort de M. Duruy, y est venu prendre + séance le 16 janvier 1896 et a prononcé le discours suivant:</p> + + +<p><span class="smcap">Messieurs</span>,</p> + +<p>En m'appelant ici à la succession de M. Victor Duruy, vous m'avez +fait, non seulement le plus grand honneur que je pusse espérer, mais +un honneur dont nul souci de parer ou d'amplifier mon sujet ne sera la +rançon. Les obligations que votre choix m'impose aujourd'hui me +seront, je ne dis point faciles, mais assurément très douces à +remplir. À aucun moment ni dans aucune partie de la vie et de +l'œuvre de mon illustre prédécesseur, je n'aurai d'autre embarras +que d'égaler mon respect et ma louange aux mérites d'une vie et d'une +œuvre si évidemment bienfaisantes. Et cela déjà, Messieurs, est un +éloge tout à fait rare, même ici.</p> + +<p>La certitude et l'activité; des croyances morales <span class="pagenum"><a id="page068" name="page068"></a>(p. 068)</span>simples et +fortes, héritées de l'antiquité grecque et latine, attendries par le +christianisme, élargies par la Renaissance, enrichies de toute la +générosité acquise par l'âme humaine à travers trente siècles; des +actes conformes à ces croyances; des écrits conformes à ces croyances +et à ces actes; le plus ardent patriotisme et le plus humain; les plus +solides vertus privées et publiques; une sincérité entière; toutes +communications ouvertes, si je puis dire, entre la vie publique, la +vie privée et l'œuvre écrite; des passages aisés et tranquilles de +la médiocrité à la puissance, de la chaire du professeur à la tribune +et au cabinet du ministre, et de là au foyer domestique et au +recueillement de l'étude... bref, c'est une vie singulièrement +harmonieuse que celle de M. Victor Duruy, et qui laisse une telle +impression de force, de suite et de sécurité dans son développement +qu'elle fait songer à quelque très belle Vie de Plutarque,—côté des +Romains.</p> + +<p>J'aurai, pour vous la remettre sous les yeux, un secours qui me +deviendrait une gêne, si je pouvais avoir la prétention de mieux +parler de M. Duruy, ou même d'en parler autrement, que ne l'a fait M. +Ernest Lavisse dans l'admirable petit livre qu'il a consacré à son +ancien chef et vénérable ami. Le tableau qu'il trace de l'enfance et +de la jeunesse de son maître est tout cordial et charmant. Victor +Duruy naquit en 1811 d'une bonne race d'ouvriers-artistes employés à +la manufacture des Gobelins depuis sept <span class="pagenum"><a id="page069" name="page069"></a>(p. 069)</span>générations. +L'enfant respira, à la maison paternelle, ce qu'il y avait de meilleur +dans l'âme populaire du temps. Amour de l'ordre et de la liberté, +«fidélité aux principes de 89 (et pourquoi non, je vous prie?), fierté +des gloires militaires de la Révolution et de l'Empire, rêve d'une +France libre, glorieuse et honorée parmi les hommes», cela composait +une sorte de religion civique, commune alors à un très grand nombre de +Français, et faite de très antiques bons sentiments, mais qui, +naturellement, revêtaient les formes accidentelles propres à cette +époque: on n'était pas clérical dans la maison; on était de ces +Parisiens qui, à l'endroit des «capucinades» officielles de la +Restauration, retrouvaient les propos de la <span class="italic">Satire Ménippée</span>; et, le +samedi soir, on se réunissait entre amis, sous la tonnelle, pour +chanter les premières chansons de Béranger.</p> + +<p>Né du peuple et dans le plus large courant de l'esprit de la +Révolution française—en sorte qu'il n'eut ni à changer ni à se +contraindre pour être «avec son temps»,—la vie de Victor Duruy, +exemplaire, tout unie dans son fond, mais avec un air de merveilleux, +et, au milieu de son cours, un coup de baguette des fées, ressemble à +quelque beau récit de la «morale en action», à mettre entre les mains +des écoliers, de ces écoliers de France pour qui il a tant travaillé.</p> + +<p>Ce petit enfant, qui sera un grand ministre, va d'abord à l'école +communale de la rue du Pot-de-Fer. <span class="pagenum"><a id="page070" name="page070"></a>(p. 070)</span>En même temps il suit un +cours de dessin à la manufacture et travaille à l'atelier des +apprentis. Mais, le voyant souvent le nez dans un livre, un des +habitués du samedi dit au père qu'il le fallait pousser. L'enfant +entre donc en 1824, avec une demi-bourse, dans une grande institution +du quartier, qui devint plus tard le collège Rollin. Il y reste six +ans. Au début, il était un des derniers; à la fin, il obtient le prix +d'excellence. M. Duruy disait volontiers de lui-même: «Je suis un +bœuf de labour.» Dès l'enfance, il commença de tracer son sillon, +qui fut droit et profond, et fertile en moissons dont s'enrichirent +les greniers publics.</p> + +<p>Il passe son baccalauréat le 27 juillet 1830, première journée des +«trois glorieuses», devant un jury qui portait des rubans tricolores à +la boutonnière. La nuit, il saute par-dessus les murs de son collège +et, s'étant procuré un uniforme et un bonnet à poil, il rejoint la +compagnie de la garde nationale dont son père était capitaine. Il eût +bien voulu être un héros: mais sa compagnie fut simplement employée à +remettre l'ordre dans la prison de Sainte-Pélagie. Après quoi, le +jeune garde national s'en va au collège Louis-le-Grand faire ses +compositions d'École normale. Il s'était dit: «Professeur ou soldat! +Si je suis refusé à l'École, je m'engage dans l'armée d'Afrique.» Il +ne fut point soldat. Deux de ses fils devaient l'être pour lui.</p> + +<p>Entré le dernier à l'École normale, il en sortit, en <span class="pagenum"><a id="page071" name="page071"></a>(p. 071)</span> +septembre 1833, premier au concours de l'agrégation d'histoire. +C'était, vous le voyez, sa destinée, d'avoir des commencements +modestes et des réussites éclatantes, en sorte que chaque épisode de +sa vie pût être tourné en exemple et en leçon. Son succès lui valut, +après un trimestre passé au collège de Reims, d'être appelé au collège +Henri <abbr title="4">IV</abbr>, où le roi Louis-Philippe venait d'envoyer deux de ses fils. +L'un était le duc de Montpensier. L'autre est ici. Une Providence +ingénieuse donnait à ce professeur ardemment français entre nos +historiens un élève, futur historien lui-même, profondément français +entre nos princes.</p> + +<p>Et Victor Duruy continue de creuser à son rang, patiemment, son loyal +sillon. Car, dans cette vie si bien composée, la période illustre eut +des préparations longues et fortes. Il fut donc professeur pendant +plus de vingt ans. C'était un professeur excellent, grave, sans +gestes, un peu lent, fait pour la toge, et qui attachait autant par +son sérieux même que par le don qu'il avait de voir et de peindre; +profondément respectueux de sa tâche, et qui n'ignorait point,—je +cite ses expressions,—que «l'esprit de l'enfant est un livre où le +maître écrit des paroles dont plusieurs ne s'effaceront pas.»</p> + +<p>Cependant on commençait à le connaître. Tous les collégiens français +apprenaient l'histoire dans ses manuels si clairs, si vivants, et qui +firent une petite révolution dans la librairie scolaire. Les deux +premiers <span class="pagenum"><a id="page072" name="page072"></a>(p. 072)</span>volumes de sa grande <span class="italic">Histoire des Romains</span> +paraissaient en 1843 et 1844, et lui valaient d'être décoré par M. de +Salvandy. En 1845, il était nommé professeur au lycée Saint Louis. +Puis, M. de Salvandy parla de l'envoyer comme recteur à Alger. M. +Duruy accepta la proposition avec joie. Il eût retrouvé là-bas, +faisant belle besogne, son ancien élève, M. le duc d'Aumale. Il se +voyait déjà enfermé dans un gourbi ou parcourant les montagnes kabyles +pour y apprendre la langue et les mœurs des vaincus, et les aimant, +et par là les civilisant à mesure qu'on les battait. Le rectorat qu'il +rêvait était un rectorat très agissant, très peu sédentaire, debout et +même à cheval, avec les larges façons d'un préteur romain de la bonne +époque pacifiant une province. Mais sa candidature ne plut pas à MM. +Cousin et Saint-Marc Girardin. M. Duruy n'était pas sympathique à ces +deux hommes, sans doute par quelques-uns des traits que nous goûtons +le plus en lui.</p> + +<p>Il aimait, notamment, à dire et à écrire ce qu'il pensait. Et c'est +pourquoi, en même temps que l'évidente solidité de son mérite lui +valait, même avant qu'une volonté toute-puissante ne s'en mêlât, +d'appréciables honneurs dans sa carrière professorale, sa franchise ne +laissait pas de lui attirer quelques difficultés. Il paraît que +c'était, en 1851, une hardiesse insupportable chez un professeur de +l'Université que de préférer Athènes à Lacédémone. M. Duruy ayant, +dans un de ses manuels, avoué cette <span class="pagenum"><a id="page073" name="page073"></a>(p. 073)</span>préférence, une note +officielle la qualifia d'«audacieuse témérité». Il eut aussi, en 1853, +de longs ennuis pour un court passage de son <span class="italic">Abrégé de l'Histoire de +France</span>, relatif à la constitution civile du clergé. Enfin, en 1855, +soutenant ses thèses en Sorbonne, il eut ce malheur, qu'une page de sa +pénétrante étude sur Tibère suggérât à M. Nisard la phrase célèbre: +«Il y a deux morales», phrase qui dépassait assurément la pensée de M. +Nisard et que celui-ci aurait bien voulu n'avoir pas prononcée tout à +fait ainsi, mais que M. Duruy, avec une incorruptible fidélité de +mémoire, se souvint d'avoir entendue.</p> + +<p>Qu'il y ait «deux morales», il l'avait cru à son heure, le prince aux +yeux troubles et aux pensées vagues qui allait faire une des +meilleures actions de son règne en élevant au premier rang le +professeur du lycée Saint-Louis. La théorie des deux morales, +c'est-à-dire, pour parler net, le privilège accordé aux souverains et +aux hommes d'État de manquer à la morale dans un intérêt public ou +qu'ils estiment tel, peut être également l'erreur volontaire et +calculée d'un prince selon Machiavel—ou l'illusion d'un mystique, +comme paraît avoir été ce mélancolique empereur au souvenir de qui +trop de douleur s'attache pour que nous puissions, nous, le juger en +toute liberté d'esprit, mais qui, au surplus, se trouverait sans doute +suffisamment jugé, si l'on regarde sa fin, par le mot de Jocaste à +Œdipe: «Malheureux! malheureux! je ne puis te donner un autre +<span class="pagenum"><a id="page074" name="page074"></a>(p. 074)</span>nom». Notez que, si la morale double est, en effet, dans la +plupart des cas, l'invention commode et l'expression du scepticisme, +elle se peut parfaitement allier avec la croyance en un Dieu qui se +soucie de certains hommes, choisis par lui pour de grands desseins, au +point de conclure avec eux, même en morale, des pactes spéciaux. Il +est à remarquer que, dès sa seconde entrevue avec M. Duruy, l'empereur +Napoléon <abbr title="3">III</abbr> ait soutenu contre lui la théorie des «hommes +providentiels», exposée dans la préface de la <span class="italic">Vie de César</span>. +Évidemment, c'était là une de ses pensées habituelles et chères. M. +Duruy la combattit avec une respectueuse vigueur; mais l'empereur ne +se rendit point et maintint le passage, ainsi qu'un autre où il +expliquait qu'en certains cas on peut légitimement violer la légalité. +«On fait quelquefois ces choses-là, avait dit M. Duruy, mais il vaut +mieux ne pas les rappeler.»</p> + +<p>L'empereur souffrait ces franchises, et n'en pensait—ou n'en songeait +pas moins; car il me paraît avoir songé sa vie plus qu'il ne l'a +vécue. L'épopée de son oncle, l'étrangeté merveilleuse de sa propre +aventure, lui étaient une sorte d'opium, d'autant mieux qu'il avait +été extraordinairement servi par les circonstances, qu'on avait +beaucoup agi pour lui et qu'il avait passé d'une extrémité de fortune +à l'autre sans être proprement un homme d'action. Les yeux toujours à +demi clos, il ruminait confusément l'affranchissement des +nationalités, l'établissement <span class="pagenum"><a id="page075" name="page075"></a>(p. 075)</span>d'une démocratie un peu +socialiste et pourtant césarienne et, par là, l'achèvement historique +de la Révolution française: grands desseins dont les moyens +d'exécution se précisaient mal dans son imagination de doux fataliste +qui, ébloui par un destin prodigieux dont il était l'heureux jouet et +dont il se croyait le héros, comptait indolemment sur la vertu de son +étoile. Il fut de ceux dont on peut dire qu'ils sont meilleurs qu'une +partie de leurs actes, parce que ses actes furent rarement siens ou +que rarement il y fut tout entier. Il vécut ainsi dans une brume de +rêve—qui, vers la fin, s'ensanglanta.</p> + +<p>M. Duruy rêvait peu, avait l'esprit net, était actif, croyait à une +seule morale, ne se sentait point providentiel. Comment plut-il à +l'empereur? Ceci n'est point un mystère, puisque les hommes s'attirent +également par leurs contrastes et par leurs ressemblances. L'empereur +aima donc cette netteté, cette précision, ce sens pratique dont il +était lui-même si mal pourvu. Il aima aussi cette probité, cette +franchise, cette gravité douce. Il trouvait d'ailleurs en M. Duruy (je +cite ici M. Ernest Lavisse) «le sincère sentiment démocratique, la +générosité d'instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui +étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l'humanité». +Enfin—et je suis tenté de dire surtout,—l'auteur de la <span class="italic">Vie de +César</span> aima l'historien attitré de Rome, de cette Rome dont la période +impériale, <span class="pagenum"><a id="page076" name="page076"></a>(p. 076)</span>bienfaisante du moins pendant un siècle, sous +Auguste, puis sous les Antonins, occupait l'imagination du neveu de +Napoléon <abbr title="premier">I<sup>er</sup></abbr>, lui présentait à la fois son idéal et son apologie. +C'est en lisant le second volume de l'<span class="italic">Histoire des Romains</span>, où déjà +Caïus Gracchus, si sympathique, semble une ébauche de Jules César, +qu'il lui prit envie de connaître M. Victor Duruy.</p> + +<p>Il le vit, et tout de suite ces deux hommes s'entendirent. M. Duruy ne +dissimula point sa grande liberté quant aux choses de la politique. +Sous le gouvernement de Juillet, il avait été de l'opposition modérée. +En 1848, il n'avait pas cru qu'une république se fondât en plantant +des arbres, et, le ministre Carnot ayant voulu le nommer «lecteur du +peuple», il avait refusé cette fonction vague et idyllique. Il n'avait +jamais été ni tout à fait pour les gouvernements qui s'étaient +succédé, ni entièrement contre, étant vraiment un sage et d'un parti +fort supérieur à tous les partis, celui de la raison. Il disait +lui-même qu'il n'avait jamais crié ni «Vive la République», ni «Vive +la Monarchie», ou «Vive le Roi», ni «Vive l'Empereur». Nullement +indifférent pour cela, ou pusillanime. La haine du désordre +républicain ne l'avait point jeté dans la réaction; il avait voté le +10 décembre 1848 pour le général Cavaignac; et aux plébiscites qui +suivirent le coup d'État de décembre 1831, il avait voté <span class="italic">non</span>. Il +expliqua ces votes à l'Empereur, qui lui assura qu'il les comprenait +<span class="pagenum"><a id="page077" name="page077"></a>(p. 077)</span>fort bien. L'empereur le prit comme il était. Cela fait +honneur à tous deux.</p> + +<p>En février 1861, M. Duruy était nommé maître de conférences à l'École +normale et inspecteur de l'Académie de Paris; en février 1862, +inspecteur général; la même année, professeur d'histoire à l'École +polytechnique. Il avait passé la cinquantaine, était d'un mérite +reconnu, et l'un des professeurs les plus en vue de l'Université. Son +avancement ne parut anormal à personne dans sa rapidité tardive.</p> + +<p>Or, le 23 juin 1862, étant à Moulins en tournée d'inspection, une +dépêche lui apprit qu'il était nommé ministre de l'Instruction +publique. Il vit le lendemain l'empereur, qui lui dit simplement: «Ça +ira bien.» Et ça alla très bien.</p> + +<p>Le nouveau ministre conçut sa tâche dans toute son étendue. Il reprit, +très franchement, l'œuvre ébauchée par la Convention nationale. Il +était lui-même, par sa foi philosophique et sa conception de la cité, +un Français de la Révolution, mais muni d'expérience historique, et de +prudence et d'obstination romaines: quelque chose comme un idéologue +pratique (je vous prie de donner au premier de ces deux mots son plus +beau sens). Il se dit que depuis un demi-siècle, la classe dirigeante, +par égoïsme ou par hypocrisie, avait trahi sa mission d'une façon +générale en limitant à elle-même le bienfait de la Révolution d'où +elle était née, et particulièrement en laissant languir l'enseignement +public. Il se dit <span class="pagenum"><a id="page078" name="page078"></a>(p. 078)</span>que l'égalité des droits, récemment +achevée par le suffrage universel, comportant pour tous plus de +devoirs, réclamait aussi pour tous plus de lumières. Il se dit encore +que l'accession possible de tous au pouvoir avait pour naturel +corollaire l'accession possible de tous à la science, et à tous les +degrés de la science. Il considéra que, la Révolution étant +rationaliste dans son essence, l'encouragement et la propagation de la +science devaient être un des principaux soucis d'une société issue de +la Révolution. Et, d'autre part, historien averti par l'étude des +réalités, il comprit que l'enseignement doit être quelque chose de +souple et de varié dans ses formes et qui s'applique aux catégories +les plus diverses d'aptitudes, de besoins ou de conditions. Et il +comprit aussi que l'enseignement supérieur, plus qu'à tout autre +régime, importe au démocratique, lequel est plus visiblement fondé sur +la raison; que d'ailleurs tous les ordres d'enseignement se tiennent +secrètement et influent les uns sur les autres, soit que l'ordre +supérieur fasse descendre dans les autres son esprit et leur fournisse +leurs méthodes, soit qu'il se recrute continuellement et se renouvelle +en eux, par la facilité offerte à tous ceux que ces méthodes ont +éveillés de s'élever à un degré plus haut de la connaissance. +Organiser l'enseignement, ce fut donc pour M. Duruy organiser à la +fois tous les enseignements.</p> + +<p>Quelques semaines après son entrée au ministère, <span class="pagenum"><a id="page079" name="page079"></a>(p. 079)</span>il exposait +son plan à l'empereur dans une lettre confidentielle.</p> + +<p>«Sire, écrivait-il, il y a vingt ans on se méfiait de la démocratie, +et cette méfiance, que 1848 a augmentée, s'est maintenue dans la loi. +Les hommes qui ne voulaient pas de l'<span class="italic">adjonction des capacités</span> +peuvent encore se réjouir en voyant la faiblesse de nos écoles +primaires.»—Et c'est pourquoi il posa tout au moins le principe de +l'obligation et de la gratuité, car «dans un pays de suffrage +universel, l'enseignement primaire obligatoire, étant pour la société +un devoir et un profit, doit être payé par la communauté». Il étendit +la gratuité, amena même plus de six mille communes à voter la gratuité +absolue, créa dix mille écoles nouvelles; fonda les cours d'adultes, +les bibliothèques scolaires, la caisse des écoles; réforma les études +dans les écoles normales d'instituteurs; essaya d'accommoder +l'enseignement aux milieux et aux régions; introduisit des notions +industrielles dans les écoles de villes, agricoles dans les écoles de +campagne; mit un peu de maternité dans les salles d'asile; améliora +notablement les traitements des instituteurs et des institutrices... +Je m'arrête avant la fin de l'énumération et vous prie de considérer, +Messieurs, que ce n'est point ma faute si l'abondance des œuvres de +M. Duruy me condamne à la brièveté des indications et à la sécheresse +des nomenclatures.</p> + +<p>Dans la même lettre, au sujet des treize millions <span class="pagenum"><a id="page080" name="page080"></a>(p. 080)</span>de +citoyens occupés par l'industrie et le commerce, M. Duruy écrivait: +«L'enseignement qu'il faut créer pour eux ne devra pas être purement +technique ni étroitement préparatoire au métier, mais il dirigera vers +le métier. L'industrie moderne vit autant de science et d'art que de +procédés traditionnels: travaillons donc à développer l'esprit, à +épurer le goût de nos futurs industriels».—Et c'est pourquoi il +transforma les collèges classiques des petites villes en «collèges +spéciaux», et surtout il constitua cet «enseignement moderne», si +évidemment nécessaire dans notre démocratie, et dont on arrivera, +espérons-le, à trouver la forme convenable.</p> + +<p>Il écrivait encore à l'empereur: «Assurons à ceux qui, par leurs +qualités naturelles, leur naissance ou leur fortune, sont appelés à +marcher au premier rang de la société... la culture de l'esprit la +plus large... afin de fortifier l'aristocratie de l'intelligence au +milieu d'un peuple qui n'en veut pas d'autre...»—Et c'est pourquoi il +supprima la bifurcation en études scientifiques et littéraires, «qui +sépare, disait-il, ce qu'on doit unir lorsqu'on veut arriver à la plus +haute culture de l'intelligence»; introduisit dans les lycées +l'histoire contemporaine et quelques notions économiques; restaura la +classe de philosophie, si prospère aujourd'hui et suivie avec tant de +passion par les mieux doués de nos enfants. Et pour l'enseignement +supérieur, il fit tout ce qu'il put: mais assurément il fit <span class="pagenum"><a id="page081" name="page081"></a>(p. 081)</span> +beaucoup en créant l'<span class="italic">École pratique des hautes études</span>, si féconde et +si vite illustre.</p> + +<p>Il écrivait en terminant: «Nous ne devons pas oublier que les femmes +sont mères deux fois, par l'enfantement et par l'éducation; songeons +donc à organiser aussi l'éducation des filles, car une partie de nos +embarras actuels provient de ce que nous avons laissé cette éducation +aux mains de gens...»<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a> enfin, de gens qui n'avaient pas toute la +confiance de M. Duruy.—Et c'est pourquoi, préoccupé, ici comme +ailleurs, de l'unité morale du pays, et pour atténuer les +dissentiments que la différence des éducations apporte dans tant de +ménages français, il fonda, à la Sorbonne et dans les grandes villes, +ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en lycées.</p> + +<p>Autrement dit, Messieurs, toutes les réformes de l'enseignement +poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a +commencées; et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode +et, pour longtemps, défini l'esprit. Depuis les sports et lendits +scolaires jusqu'à la résurrection des universités provinciales, il a +tout prévu, tout préparé. Et ce qu'il fit, on peut dire, en un sens, +qu'il le fit seul; j'entends sans autre secours que celui de +collaborateurs dont le zèle, communiqué et échauffé par lui, <span class="pagenum"><a id="page082" name="page082"></a>(p. 082)</span> +était son ouvrage encore. Il était isolé parmi les autres ministres, +leur était presque suspect. L'empereur le laissait faire, ne le +désavouait pas, mais ne l'aidait point; et peut-être cela valait-il +mieux. Les réformes du ministère Duruy furent véritablement l'œuvre +personnelle de M. Victor Duruy.</p> + +<p>Par là, et par l'ampleur, l'harmonie, la beauté rationnelle et la +souplesse du plan conçu; par l'activité ardente et méthodique déployée +dans l'exécution; par l'importance des résultats acquis et des +fondations demeurées; enfin par le bonheur qu'il eut d'imprimer à tout +l'enseignement national une direction si juste, si bien prise dans le +droit fil des plus légitimes besoins et des meilleurs désirs de notre +temps, que ses successeurs, depuis vingt-cinq ans, n'ont eu qu'à la +maintenir, j'ose dire que le ministère de M. Victor Duruy fut un des +plus grands ministères de ce siècle.</p> + +<p>Il eut de sourds ennemis: les beaux esprits universitaires, les +dilettantes, les sceptiques. Il en eut de déclarés et de violents: la +plus grande partie des évêques et du clergé.</p> + +<p>M. Duruy était très réellement respectueux du christianisme, très +scrupuleux observateur de la neutralité religieuse. Il n'y a pas, dans +ses livres, un mot qui puisse alarmer la foi d'un écolier. Jamais il +ne troubla par une taquinerie la vie religieuse des écoles, où l'on +apprenait encore, de son temps, le catéchisme et l'histoire sainte. +Chaque année, il se <span class="pagenum"><a id="page083" name="page083"></a>(p. 083)</span>faisait un devoir d'accompagner, dans +les lycées où ce prélat donnait la confirmation, M<sup>gr</sup> Darboy, qui +était, d'ailleurs, un homme doux et triste et, dit-on, d'une foi très +peu agressive.</p> + +<p>Mais il a été dit aux prêtres: «<span class="italic" lang="la">Ite et docete</span>.» L'Église ne peut +renoncer à l'éducation des âmes ou consentir à la partager sans renier +sa mission divine. Du moins elle pensait ainsi, ou plutôt (car elle ne +saurait penser autrement), ce que la nécessité l'oblige à taire +aujourd'hui, elle pouvait encore, il y a trente ans, le crier très +haut. Elle ne s'en fit point faute. Les deux plus chauds épisodes de +la lutte furent la discussion au Sénat de la pétition Giraud (qui +concluait à la liberté de l'enseignement supérieur), et l'assaut de +quatre-vingts évêques contre les cours de jeunes filles; «nos jeunes +filles», disait l'un d'eux.</p> + +<p>Ici, Messieurs, je me dérobe avec simplicité. Il ne convient pas, dans +une cérémonie aussi manifestement pacifique que celle-ci, d'agiter de +ces questions qui veulent qu'on prenne parti, et toujours contre +quelqu'un, et presque toujours véhémentement, malgré qu'on en ait. Je +veux, parcourant l'histoire de ce passé, n'en retenir que ce dont nous +pouvons tomber tous d'accord: la hauteur du dessein et la beauté de +l'effort de M. Duruy; admirer pourquoi il le tentait, et non pas +contre qui; et dire ma piété pour sa mémoire sans désobliger personne, +fût-ce parmi les morts... Je me contenterai de <span class="pagenum"><a id="page084" name="page084"></a>(p. 084)</span>remarquer que +des prêtres, même excellents, ont peut-être, dans ces dernières +années, regretté M. Victor Duruy.</p> + +<p>Laissons donc ce que les évêques et des catholiques fervents ont jadis +pensé de son œuvre. Notons seulement ce qu'un sceptique même en +pourrait dire.—Il dirait que le grand ministre dut être surpris de +quelques-uns des résultats de ses réformes; qu'il ne paraît guère que +l'instruction gratuite, obligatoire et laïque ait éclairé le suffrage +universel; que la superstition du savoir a jeté dans l'enseignement +des fils et des filles du peuple et de la petite bourgeoisie, qui, +infiniment plus nombreux que les places à occuper, n'ont fait que des +déclassés et des malheureuses; que la demi-science, exaspérant les +vanités, les rancunes, les ambitions, ou simplement les appétits, en +même temps qu'elle ôtait aux consciences les entraves et à la fois les +appuis des croyances religieuses, a grossi l'armée des chimériques et +des révoltés; qu'ainsi la société s'est trouvée, justement par ce qui +devait la pacifier et l'unir, plus menacée qu'elle ne fut jamais; et +que, si l'œuvre de M. Duruy fut une œuvre de grande volonté et +de grand courage, elle fut donc aussi une œuvre d'étrange illusion.</p> + +<p>Ces objections, Messieurs, Victor Duruy les a sûrement prévues, et +j'estime qu'il n'a pas dû en être troublé outre mesure. D'abord, quand +on veut signaler les maux qui se mêlent à une réforme, on a <span class="pagenum"><a id="page085" name="page085"></a>(p. 085)</span> +toujours soin d'oublier ou de taire ceux auxquels elle est venue +remédier. Puis il s'agit d'une de ces entreprises qui ont besoin du +temps pour être consommées et pour porter leurs vrais fruits. Habitué +par ses travaux historiques aux lenteurs des transformations sociales, +M. Duruy nous eût conseillé les patients espoirs. Il n'entrait pas +dans son esprit que l'ardeur de savoir pût n'être pas un bien. Car, si +l'univers a un but, il faut que ce soit, pour le moins, d'être connu +de l'homme et de se réfléchir en lui, puisque, au surplus, les +métaphysiciens nous disent que le monde n'existe qu'en tant qu'il est +pensé par nous. «Science sans conscience est la ruine de l'âme». +Certes, M. Duruy en était énergiquement d'avis; mais il eût nié que la +science, à l'entendre bien, puisse être sans conscience. Un homme qui +saurait tout serait nécessairement bon. Il serait guéri de la vanité, +de la haine et de l'envie; car l'intelligence totale de ce qui est en +impliquerait pour lui, j'imagine, la totale acceptation; et puis, +connaissant tout, j'aime à croire que, entre autres choses, il +connaîtrait avec certitude que l'intérêt de l'individu coïncide avec +celui de la communauté humaine. C'est par un seul et même raisonnement +que l'ancienne théodicée prouve Dieu omniscient et tout bon. Or, si la +science, supposée complète, entraîne la bonté, elle ne peut, +incomplète, être malfaisante en soi, ni même parce qu'elle est +incomplète, mais seulement par la faute des passions qui occupaient +<span class="pagenum"><a id="page086" name="page086"></a>(p. 086)</span>déjà avant elle le cœur des hommes. D'un autre côté, une +morale rationaliste, non assise sur des dogmes, non défendue par des +terreurs et des espérances précises d'outre-tombe, fondée sur le +sentiment de l'utilité commune, sur l'instinct social, sur l'égoïsme +de l'espèce qui est altruisme chez l'individu et s'y épure et s'y +élargit en charité, enfin sur ce que j'appellerai la tradition de la +vertu simplement humaine à travers les âges, une telle morale ne peut +que très lentement établir son règne dans les multitudes: il lui faut +du temps, beaucoup de temps, pour revêtir aux yeux de tous les hommes +un caractère impératif. Oui, M. Duruy eût dit: «Attendons!» Et il lui +eût été fort égal d'être taxé d'optimisme, c'est-à-dire, au jugement +de quelques-uns, d'ingénuité. Un certain optimisme n'est qu'une forme +ou une condition même du courage et de l'activité. Le pessimisme est +excellent pour soi, pour la vie et le perfectionnement intérieurs,—à +moins qu'au contraire (cela s'est vu) il ne devienne une excuse à la +corruption et à la lâcheté. Mais agir pour les autres, durant de +longues années, durant toute une vie, cela ne se conçoit guère sans un +peu de confiance en la future victoire de la raison. Il faut bien +alors affronter la honte d'être optimiste. J'avoue que, pareil en cela +aux hommes du siècle dernier, M. Victor Duruy l'a affrontée largement.</p> + +<p>J'ai dit qu'il s'appuyait uniquement sur l'estime <span class="pagenum"><a id="page087" name="page087"></a>(p. 087)</span>et +l'amitié de l'empereur: c'est pour cela qu'il fut si libre et put +tenter de si vaillantes entreprises. Il jugeait que l'empire devait +d'autant plus faire pour le peuple que le peuple avait abdiqué entre +ses mains. Lors donc que Napoléon III fit un ministère libéral, M. +Duruy se trouva plus libéral, et bien autrement, que ce ministère; en +sorte que le souverain, devenu constitutionnel, dut se séparer du +serviteur trop hardi qu'il avait pu maintenir au temps de son +absolutisme.</p> + +<p>Tranquillement, comme Cincinnatus à sa charrue, M. Victor Duruy +retourna à son <span class="italic">Histoire des Romains</span>. Il changeait ainsi de besogne, +mais non de pensée, et ne quittait point le service de la France. +Irréprochable unité de dessein dans cette longue vie! C'est un ancien +projet d'histoire de France qui l'avait conduit à écrire l'histoire de +Rome et l'histoire de la Grèce. Il disait, dans l'avant-propos de +celle-ci, quelques années avant sa mort: «Il y a plus d'un +demi-siècle, élève de troisième année à l'École normale, j'avais, avec +l'ambition ordinaire à cet âge, formé le projet de consacrer ma vie +scientifique à écrire une Histoire de France en huit ou dix volumes. +Devenu professeur, je me mis à l'œuvre; mais, en sondant notre +vieux sol gaulois, j'y rencontrai le fond romain, et pour le bien +connaître je m'en allai à Rome. Une fois là, je reconnus que la Grèce +avait exercé sur la civilisation romaine une puissante influence; il +fallait donc <span class="pagenum"><a id="page088" name="page088"></a>(p. 088)</span>reculer encore et passer de Rome à Athènes. Ce +qui ne devait être qu'une étude préliminaire a été l'occupation de ma +vie. Les deux préfaces sont devenues deux ouvrages.»</p> + +<p>Historien d'incroyable labeur, de composition vaste et harmonieuse, +d'exposition colorée et vivante, M. Duruy est surtout original en +ceci, qu'à la scrupuleuse critique d'un savant moderne il joint +constamment le souci moral d'un historien antique. Il fait songer, par +endroits, à un Tite-Live épigraphiste, ou mieux, à un Polybe muni, par +le progrès des siècles, de plus sûres méthodes. Dans son Résumé +général de l'<span class="italic">Histoire des Romains</span>, morceau d'une gravité, d'une +majesté toute romaines, et d'une plénitude et d'une fermeté de pensée +et de forme qui égalent Victor Duruy aux plus grands, après avoir +confessé que la philosophie de l'histoire, cette prophétie du passé, +ne permet pas les prévisions certaines, il ajoute: «Non, l'histoire ne +peut annoncer quel sera le jour de demain; mais elle est le dépôt de +l'expérience universelle; elle invite la politique à y prendre des +leçons, et elle montre le lien qui rattache le présent au passé, le +châtiment à la faute. Cette justice de l'histoire n'est pas toujours +celle de la raison; elle épargne parfois le coupable et saute des +générations; mais jamais les peuples n'y échappent... Considérée +ainsi, l'histoire devient le grand livre des expiations et des +récompenses».</p> + +<p>C'est autant peut-être par ce souci moral que par <span class="pagenum"><a id="page089" name="page089"></a>(p. 089)</span>amour de +la vérité vraie qu'il évite de faire trop large la part des +personnages historiques, même des plus séduisants. Écoutez ces fermes +paroles: «... Les plus grands en politique sont ceux qui répondent le +mieux à la pensée inconsciente ou réfléchie de leurs concitoyens. Ils +reçoivent plus qu'ils ne donnent... Cette doctrine ne détruit la +responsabilité de personne, mais elle l'étend à ceux qui trouvent +commode de s'en affranchir.»</p> + +<p>Il nous rappelle ainsi à chaque instant que c'est tout le monde qui +fait l'histoire et que nous avons donc tous, pour notre part infime, +le devoir de la faire belle—ou de l'empêcher d'être trop hideuse. +Oui, l'historien, chez M. Duruy, est un moraliste qui tire, à mesure, +la morale de l'énorme drame dont sa scrupuleuse érudition a vérifié +les innombrables scènes. Le «résumé général» de <span class="italic">l'Histoire des +Romains</span> et celui de <span class="italic">l'Histoire des Grecs</span> ressemblent à l'examen de +conscience de deux peuples. Car (pour ramener la complexité des choses +à des expressions toutes simples) on aurait presque tout dit en disant +que si la Grèce s'éleva par sa générosité charmante, elle périt par +quelque chose d'assez approchant de ce que nous nommons le +dilettantisme; et de même, si c'est en somme par la vertu que grandit +la république romaine, dire que, avant de mourir par les barbares, +l'Empire mourut du mensonge initial d'Auguste et de n'avoir pas eu les +institutions qui en eussent fait une patrie au lieu d'un assemblage +<span class="pagenum"><a id="page090" name="page090"></a>(p. 090)</span>de provinces, et à la fois de la corruption païenne et de +l'indifférence chrétienne à l'égard de la cité terrestre, et encore de +l'abus de la fiscalité qui amena la disparition de la classe moyenne, +c'est dire, au fond, qu'il périt faute de franchise ou de bon jugement +chez ses fondateurs, faute de liberté et d'égalité, faute de communion +morale entre ses parties et, finalement, faute de bonté.—Et toutefois +le sévère historien sait gré à Rome d'avoir eu quelque chose de ce +qu'il lui reproche de n'avoir pas eu assez. Après tout, la conquête +romaine, relativement douce aux vaincus, substitua aux lois étroites +de la République les lois générales et moins dures de l'Empire; elle +aplanit sans le savoir, pour la propagande chrétienne, tout le champ +méditerranéen, et, d'autre part, respecta presque toujours +l'indépendance de la pensée philosophique et commença de fonder, à +travers le monde, la république des libres esprits; elle fut enfin, +pour une portion considérable de la race humaine, un puissant agent +d'unité, encore qu'imparfaite et bientôt défaite... Et puis, nous +venons de Rome; et Victor Duruy ne peut se défendre d'aimer en Rome, +initiée de la Grèce et notre initiatrice dans le travail jamais achevé +de la civilisation, l'aïeule même de la France.</p> + +<p>1870 le surprit dans ce labeur. Il avait pressenti la catastrophe. En +1864, il avait souhaité une intervention en faveur du Danemark; en +1866 une alliance avec l'Autriche et l'envoi d'une armée d'observation +<span class="pagenum"><a id="page091" name="page091"></a>(p. 091)</span>sous Metz. Et après Sadowa, il avait conseillé de préparer +la guerre, à toute occurrence.—Pendant que son fils Albert, âme +héroïque de l'aveu de tous ceux qui l'ont connu, partait avec les +turcos pour être des premiers à la frontière, M. Duruy, à soixante +ans, réclamait une place dans la garde nationale.</p> + +<p>Tels ces citoyens de foi opiniâtre qui après Cannes, refusèrent de +désespérer de Rome (car cette vie d'un bon Français éveille aisément +des souvenirs romains), ou tel Condorcet, traqué, écrivant son +<span class="italic">Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit +humain</span>,—ainsi, une nuit du tragique hiver, dans sa casemate, Victor +Duruy crayonna pour lui-même, sur un carnet, cette profession de foi, +admirable en cet excès de détresse: «À cette heure funèbre, quelle est +ma foi et mon espérance?... La France peut succomber momentanément +sous l'effort d'ennemis qui, depuis cinquante ans, se sont si bien +préparés à l'assaillir. Elle se relèvera si elle reconnaît bien le +grand courant du monde, et si elle s'y plonge et s'y précipite... +L'humanité, comme Dieu même, n'a que des idées fort simples et en +petit nombre, qu'elle combine de diverses manières...» Il marquait +alors la suite historique de ces combinaisons et il admirait ce long +effort «logique» pour affranchir «le fils du père, le client du +patron, le serf du seigneur, l'esclave du maître, le sujet du prince, +le penseur du prêtre, l'homme de sa crédulité et de ses passions», +pour mettre «légalité dans la loi, la liberté dans les institutions, +<span class="pagenum"><a id="page092" name="page092"></a>(p. 092)</span>la charité dans la société, et donner au droit la +souveraineté du monde». Et, constatant que la France marchait en avant +des autres peuples vers cet idéal, il concluait: «Pour nous venger, il +nous faudra y traîner nos ennemis même».</p> + +<p>Hélas! la plaie n'en était pas moins inguérissable au cœur du +patriote. Joignez à cela de cruelles douleurs domestiques: la mort +d'une femme, de deux filles, de deux fils. Parmi de tels deuils, j'ose +à peine compter pour des joies le succès européen de l'<span class="italic">Histoire des +Romains</span>, et l'admission de M. Duruy dans trois Académies. Mais sa +vieillesse commençante avait rencontré la plus dévouée et la meilleure +des compagnes; et, de ses deux fils survivants, il vit l'un, historien +et romancier de vive imagination et de sensibilité vibrante, trouver +l'emploi de son généreux esprit dans cette chaire d'histoire de +l'École polytechnique où il avait lui-même enseigné jadis, et l'autre, +sorti premier de Saint-Cyr, s'en aller défendre nos ultimes frontières +dans cette Algérie où le père avait dû être envoyé comme recteur au +temps de la conquête. Il y a ainsi de beaux sangs, et forts, où la +magnanimité se perpétue.</p> + +<p>Les dernières années de M. Duruy furent entourées d'un respect +universel. On l'exceptait, pour ainsi parler, du second empire,—sans +qu'il sollicitât, en aucune manière, cette exception. Le respect, +jamais homme ne le mérita mieux, et de toutes manières, et, avec le +respect, l'affection. Tous ceux qui l'approchaient, <span class="pagenum"><a id="page093" name="page093"></a>(p. 093)</span>soit +dans son modeste appartement de Paris, soit à +Villeneuve-Saint-Georges, où sa médiocrité de fortune lui avait +pourtant permis d'acquérir la maison et le jardin du sage, l'aimaient +pour sa bonté, sa douceur, la simplicité de ses mœurs et l'on peut +bien ajouter,—car la chose était exquise chez un vieillard, et l'on +sait ici le vrai sens des mots,—pour sa naïveté: disposition d'esprit +franche et fière, qui n'excluait ni la connaissance des hommes ni la +finesse, mais seulement les défiances et les moqueries stériles et le +pessimisme d'amateur. <span class="italic" lang="la">Candor ingenuus</span>, comme disaient ses chers +Romains.</p> + +<p>De telles figures sont bonnes à regarder. Elles rappellent aux âmes +inquiètes que, entre les croyances confessionnelles et le doute ou la +négation, il reste à la conscience des refuges; qu'il est toute une +vénérable tradition de postulats moraux, sur qui l'on peut dire que, +depuis les temps historiques, ont vécu tous les hommes de bien: car +ceux mêmes d'entre eux qui n'y croyaient pas ont agi comme s'ils y +croyaient, et ceux, qui croyaient à quelque chose de plus croyaient +donc à cela aussi. Le probe historien Victor Duruy fut un homme +excellemment représentatif de cette tradition, qui fait tout le prix +de la longue histoire humaine. Il dit quelque part que les Grecs de la +décadence «manquaient de ces fermes assises si nécessaires pour porter +honorablement la vie». Ces assises séculaires, il les eut en lui +profondes; et vous savez si, en effet, il porta la vie <span class="pagenum"><a id="page094" name="page094"></a>(p. 094)</span> +honorablement. Sans prétendre définir dans la grande rigueur ces idées +entrevues par la conscience et sommées par elle d'être des vérités, il +croyait en Dieu, à une survie de l'âme et à une responsabilité par +delà la mort, à une signification morale du monde et, malgré sa marche +un peu déconcertante, au progrès. Il croyait que le travail, la +domination sur soi, la sincérité, la justice, le dévouement à la +famille, à la patrie, à l'humanité, sont des devoirs dont la base est +assez éprouvée pour que nous y donnions notre vie sans crainte de nous +tromper trop grossièrement et pour que nos scepticismes et nos ironies +ne soient plus qu'exercices de luxe et d'agrément passager. Il croyait +que les vivants sont comptables, devant la génération qui les suit, de +tout l'actif de l'héritage des morts. Il avait pour la France qu'il +servit si bien le plus ardent amour, le plus religieux et le plus +confiant. Et il mourut doucement, malgré tout, une invincible +espérance au cœur. Recueillons sa vie comme un exemple. Plus qu'un +grand ministre et plus qu'un historien illustre, Victor Duruy fut un +de ces hommes qui, par la façon dont ils ont vécu, nous rendent plus +claires et augmentent même à nos yeux les raisons que nous avons de +vivre.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page095" name="page095"></a>(p. 095)</span>LES SNOBS</h2> + +<p>Le mot de <span class="italic">snob</span> est très employé depuis quelques années,—et par les +snobs eux-mêmes, comme tous les mots à la mode. Je le prendrai, avec +votre permission, au sens très élargi où il plaît aux Parisiens de +l'entendre et dont s'étonnerait peut-être l'auteur de la <span class="italic">Foire aux +vanités</span>.</p> + +<p>Nous avons eu successivement les snobs du roman naturaliste et +documentaire, les snobs de l'écriture artiste, les snobs de la +psychologie, les snobs du pessimisme, les snobs de la poésie +symboliste et mystique, les snobs de Tolstoï et de l'évangélisme +russe, les snobs d'Ibsen et de l'individualisme norvégien; les snobs +de Botticelli, de saint François d'Assise et de l'esthétisme anglais; +les snobs de Nietzsche et les snobs du «culte du moi»; les snobs de +l'intellectualisme, de l'occultisme et du satanisme, sans préjudice +des snobs de la musique et de la peinture, et des snobs du socialisme, +et des snobs de la toilette, du sport, du monde et de +l'aristocratie,—lesquels <span class="pagenum"><a id="page096" name="page096"></a>(p. 096)</span>sont souvent les mêmes que les +snobs littéraires, car les snobismes s'attirent invinciblement entre +eux et se peuvent donc cumuler. Mais je ne vous parlerai ici que du +snobisme en littérature, et je ne sais pas bien, en vérité, si ce sera +pour en faire la satire ou l'apologie.</p> + +<p>Qu'est-ce donc, en effet, que le snobisme? C'est l'alliance d'une +docilité d'esprit presque touchante et de la plus risible vanité. Le +snob ne s'aperçoit pas que, d'être aveuglément pour l'art et la +littérature de demain, cela est à la portée même des sots; qu'il est +aussi peu original de suivre de parti pris toute nouveauté que de +s'attacher de parti pris à toute tradition, et que l'un ne demande pas +plus d'effort que l'autre; car, comme le dit La Bruyère, «deux choses +contraires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté.» +C'est par ce contraste entre sa banalité réelle et sa prétention à +l'originalité que le snob prête à sourire. Le snob est un mouton de +Panurge prétentieux, un mouton qui saute à la file, mais d'un air +suffisant.</p> + +<p>Or, cette docilité vaniteuse, cette fausse hardiesse d'esprits +médiocres et vides, cette ardeur pour les nouveautés uniquement parce +qu'elles sont des nouveautés ou que l'on croit qu'elles en sont, tout +cela est très humain; et c'est pourquoi, si le mot de snobisme est +récent dans le sens où nous l'employons, la chose elle-même est de +tous les temps.</p> + +<p>Il y a eu les snobs de l'hôtel de Rambouillet, les <span class="pagenum"><a id="page097" name="page097"></a>(p. 097)</span>snobs du +précieux. Cathos et Madelon sont proprement des snobinettes et les +aïeules authentiques des dames bizarres qu'on voit dans les couloirs +du théâtre de l'Œuvre. «C'est là savoir le fin des choses, le grand +fin, le fin du fin», est une phrase de snob et même d'esthète. Madelon +fait cette dépense d'admiration à propos de l'impromptu de Mascarille: +elle la ferait aujourd'hui à propos de quelque poème symbolique en +vers invertébrés et s'entendrait tout juste autant. Le snobisme +littéraire des filles de Gorgibus se complique d'ailleurs du snobisme +mondain et de celui de la toilette, ou plutôt s'y confond; car c'est +du même esprit qu'elles jugent les vers de Mascarille et ses canons ou +sa petite oie. Bref, elles sont complètes.</p> + +<p>Une autre espèce de snob, c'est le marquis de la <span class="italic">Critique de l'École +des Femmes</span>: snob d'Aristote, qu'il a découvert dans l'abbé +d'Aubignac, et des trois unités: car les trois unités d'Aristote, qui +ne sont pas dans Aristote, furent une nouveauté, une mode, «le dernier +cri», avant d'être une vieillerie; et le marquis les défend dans le +même sentiment et avec la même compétence que les conspuera tel naïf +gilet rouge de 1830.</p> + +<p>Lorsque la jeune cour délaissa le vieux Corneille pour l'auteur +d'<span class="italic">Andromaque</span> et de <span class="italic">Bajazet</span>, il y eut, n'en doutez point, les snobs +de Racine. Et il y eut, au siècle suivant, les snobs de la +philosophie, ceux de l'anglomanie, ceux de la sensibilité et de +l'amour <span class="pagenum"><a id="page098" name="page098"></a>(p. 098)</span>de la nature, les snobs de Rousseau et de Bernardin +de Saint-Pierre. Les bergeries de Trianon furent les jeux du snobisme +charmant d'une reine. Les snobs de l'optimisme firent la Terreur. Si +je nomme encore les snobs du romantisme et ceux du réalisme, et ceux +du positivisme, nous aurons rejoint les snobs des vingt dernières +années, que j'énumérais en commençant. Ainsi le snobisme, +parallèlement à la série des écrivains novateurs, forme tout le long +de notre histoire littéraire une chaîne ininterrompue.</p> + +<p>Qu'est-ce à dire? C'est que les snobs jouent un rôle aveugle, mais +parfois efficace, dans le développement de la littérature. Ils se +trompent sans doute dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes et dans les +raisons qu'ils se donnent de leurs préférences, mais non toujours dans +ces préférences mêmes. Comme ils courent indifféremment à tout ce qui +affecte un air d'originalité, ils s'attachent le plus souvent à des +modes ridicules et qui passent; mais il est inévitable qu'ils +s'attachent aussi quelquefois à des nouveautés qui demeurent; et leur +concours, alors, n'est point négligeable. Ils ne sauraient soutenir +longtemps le faux et le fragile et ce qui n'a pas en soi de quoi +durer: mais leur zèle, quoique ignorant, peut hâter le triomphe de ce +qui est appelé à vivre. Leurs erreurs ne sont jamais de longue +conséquence, mais le bruit qu'ils font peut servir quand, d'aventure, +ils ne se sont pas trompés. Ils ont donc, à l'occurrence, leur utilité +sociale. Il faut, à cause de cela, <span class="pagenum"><a id="page099" name="page099"></a>(p. 099)</span>les traiter doucement et, +sinon les honorer, du moins les absoudre.</p> + +<p>Mais, au fait, pourquoi ne pas les honorer? Je crois vraiment que +quelques-uns des événements les plus heureux de notre littérature, et +par exemple l'épuration et l'affinement de la langue dans la première +moitié du dix-septième siècle, l'entrée des sciences politiques et +naturelles dans le domaine littéraire au dix-huitième, le mouvement +sentimental et naturiste provoqué par Jean-Jacques, et l'évolution +romantique suivie de l'évolution réaliste qu'a suivie la réaction +idéaliste, un peu trouble, à laquelle nous assistons, ne se seraient +point accomplis aussi vite sans les snobs. Puisque, forcément, les +esprits médiocres sont toujours en majorité, il faut bien que ce +soient des esprits médiocres, mais inquiets et préoccupés de +nouveauté, qui assurent la victoire des innovations viables. Ce qu'on +appelle les bons esprits, c'est-à-dire ceux qui sont à la fois dociles +et modestes, seraient plutôt capables de retarder cette victoire.</p> + +<p>Les bons esprits se méfient; ils sont tentés de croire que «tout a été +dit depuis qu'il y a des hommes et qui pensent.» Ils ont la manie de +reconnaître des choses très anciennes dans ce qu'on leur présente +comme nouveau. Pour eux, Ibsen et Tolstoï sont déjà dans George Sand; +tout le romantisme est déjà dans Corneille; tout le réalisme dans <span class="italic">Gil +Blas</span>; tout le sentiment de la nature dans les poètes de la +Renaissance et, par delà, dans les poètes anciens; <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span>tout le +théâtre dans l'<span class="italic">Orestie</span>, et tout le roman dans l'<span class="italic">Odyssée</span>. Ils +disent à chaque invention prétendue:</p> + +<p>«À quoi bon? nous avions cela.» Les snobs, plus crédules, se trouvent +parfois être plus clairvoyants, sans bien savoir pourquoi. Presque +tous les snobismes que je vous ai énumérés furent les auxiliaires +agités et ahuris d'entreprises finalement intéressantes. Une histoire +du snobisme se rencontrerait sur bien des points avec l'histoire des +évolutions de la littérature et de l'art.</p> + +<p>Il y a plus. J'ai dit que ce qui distingue les snobs des autres +esprits soumis et dépourvus d'originalité, c'est qu'ils ont la +docilité vaniteuse et bruyante. Hélas! cela les en distingue-t-il en +effet? On peut mettre de la vanité et de la suffisance, même dans la +soumission au passé, même dans le culte de la tradition, même dans la +routine. On est tout aussi fier de défendre l'immobilité que de +pousser au progrès, et l'on s'en fait pareillement accroire dans l'un +et dans l'autre cas. En somme, tradition ou progrès, l'une ne +s'établit et l'autre ne se détermine que par la docilité et la +crédulité des esprits subalternes, et par la suggestion qu'exercent +sur eux quelques esprits supérieurs autour desquels se rangent, en +deux camps, les snobs de la nouveauté et les snobs de l'habitude, +diversement, mais également dociles, et satisfaits de l'être.</p> + +<p>Cela est fort bon. On s'en aperçoit quand on essaie d'être sincère +avec soi-même et de juger vraiment <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span>par soi. On découvre que +quelques-unes de nos plus grandes admirations nous ont été imposées; +que ce qui nous fait le plus de plaisir ou le plus de bien, ce ne sont +pas toujours les œuvres reconnues et consacrées, mais tel livre +moins célèbre, qui nous parle de plus près et pénètre en nous plus +avant... Or, si chacun faisait ainsi, quel désordre! quelle anarchie! +Il n'y aurait pas d'histoire littéraire possible, ni même concevable, +si la multitude n'en croyait quelques-uns sur parole.</p> + +<p>Enfin, cette suggestion que les conducteurs des esprits et, si vous +voulez, les critiques dignes de ce nom exercent sur le vulgaire, ils +l'exercent souvent aussi sur eux-mêmes. Oui, il y a dans la critique +une grande part d'auto-suggestion et, je dirai presque, +d'auto-snobisme. L'homme est ainsi fait qu'il tire vanité de ses +admirations: il se pique d'admirer pour des raisons qui lui +appartiennent, et il s'admire alors lui même d'admirer avec tant +d'originalité. Par là, le critique même le plus loyal est conduit à +s'exagérer ce qu'il sent de beauté dans un écrivain, et presque à +l'inventer. Dogmatiste ou impressionniste, il a volontiers des +jugements qui ressemblent à des défis, et dont il se sait d'autant +plus de gré. Nisard en a aussi bien que Taine, pour ne nommer que des +morts. Tout critique est, plus ou moins, sa propre dupe, la dupe de +ses théories et de ses idées générales, qui faussent à son insu ses +jugements particuliers. Tout critique affecte de voir à certains +<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span>moments et finit par voir dans un ouvrage ce que les autres +n'y voient pas, et pourrait dire comme Philaminte:</p> + +<p class="poem10">Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,<br> + Mais j'entends là-dessous un million de mots.</p> + +<p>Ainsi les snobs du commun ont pour guides des façons de snobs +inventifs et supérieurs; et, au point où nous sommes parvenus, le +snobisme ne nous apparaît plus que comme un des noms particuliers de +l'universelle illusion par laquelle l'humanité dure et semble même +marcher.</p> + +<p>Voilà les snobs vengés, j'imagine. Ils pullulent à l'heure qu'il est, +et c'est plutôt bon signe, si cela veut dire que rarement autant de +gens se sont intéressés à l'art et à la littérature. La floraison du +snobisme prouve, non pas la santé, mais l'abondance et comme +l'intensité de la production littéraire. Et c'est pourquoi je vous ai +parlé des snobs avec aménité.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h3><span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>FIGURINES<br> + +(<span class="italic">Deuxième Série</span>)</h3> + +<h4>HORACE</h4> + +<p>Oh! celui-là n'est pas du tout «d'actualité». Il n'a pas eu la chance +de Virgile, dont l'immortalité est entretenue par deux contresens +sublimes et par un mot profond qu'il n'a peut-être pas dit. Après +avoir été le plus cité et le plus traduit des poètes anciens, Horace +en est aujourd'hui un des plus délaissés. Et pourtant...</p> + +<p>Écoutez cette odelette d'Horace que je ne choisis point parmi les plus +connues:</p> + +<p>«Si jamais un seul de tes parjures avait eu pour effet de déformer un +de tes ongles ou de noircir une de tes dents,</p> + +<p>«Je croirais à tes serments, ma chère. Mais plus tu les violes, et +plus tu es belle et plus tu excites l'universel désir.</p> + +<p>«Si bien que tu trouves finalement ton compte à te jouer des cendres +de ta mère, et des dieux immortels et des astres silencieux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span>«Vénus en rit, les nymphes en rient, et Cupidon s'en amuse, +en aiguisant ses flèches sur un grès ensanglanté.</p> + +<p>«Et toute une génération grandit pour toi et t'assure de nouveaux +esclaves,—sans que, du reste, tes anciens adorateurs aient le courage +de déserter ton seuil impie.</p> + +<p>«Et, de plus en plus, les mères et les pères économes te redoutent +pour leurs fils; et les jeunes femmes tremblent que ton odeur ne +détourne leurs maris.»</p> + +<p>(Notez que ma traduction est médiocre et que la grâce des strophes +saphiques en est forcément absente.)</p> + +<p>Écoutez encore ceci:</p> + +<p>«Citoyens! citoyens! cherchez l'argent d'abord; la vertu, si vous avez +le temps!» Voilà ce que répètent les hommes de Bourse entre les deux +Janus. Tu as du cœur, des mœurs, de l'éloquence, de la probité. +Par malheur, il te manque cinq ou six mille sesterces pour être +chevalier: tu seras peuple. Mais les enfants chantent dans leurs +rondes: «Tu seras roi, si tu fais bien.» «N'avoir rien à te reprocher, +n'avoir jamais à pâlir d'une mauvaise action, que ce soit là ton +inexpugnable citadelle.»</p> + +<p>Et ceci encore:</p> + +<p>«... Le poète n'est point avare ni cupide... Il se moque des pertes +d'argent; il ne trahira point un ami; il ne dépouillera point un +pupille. Il vit de <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span>fèves et de pain bis... Le poète façonne +la bouche tendre et balbutiante des enfants; il défend leur oreille +contre les propos grossiers; il forme leur cœur par de belles +maximes; il leur enseigne l'humanité et la douceur... Il console le +pauvre et celui qui souffre. Et c'est lui qui apprend aux jeunes gens +et aux jeunes filles de belles prières.»</p> + +<p>Serait-ce par hasard Chaulieu ou Désaugiers que vous rappellent ces +passages, pris entre cent d'égale qualité, et dont j'ai affaibli, bien +malgré moi, la beauté solide?</p> + +<p>La malechance d'Horace, c'est d'avoir été, pour quelques chansons +bachiques et quelques développements de philosophie bourgeoise, +accaparé par les chansonniers et par les vieux messieurs des académies +provinciales de jadis. Grâce à quoi, on l'a enfin pris lui-même tantôt +pour un membre du Caveau et tantôt pour un vieux monsieur dans le +genre du regretté Camille Doucet. Or cela est absurde, et jamais on ne +vit maître plus différent des disciples qu'il eut à subir.</p> + +<p>Car, d'abord, rien n'est moins «artiste» qu'un membre de la Lice +chansonnière: et il se pourrait qu'Horace fût, dans ses vers lyriques, +le plus purement artiste des poètes latins. Ses <span class="italic">Odes</span> sont, à la +vérité, des odelettes parnassiennes. Savantes et serrées, d'une +extrême beauté pittoresque et plastique, elles n'ont pas grand'chose +de commun, à coup sûr, avec les chansons de Béranger. Et les vers +<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span>des <span class="italic">Satires</span> et des <span class="italic">Épîtres</span> ne ressemblent guère +davantage à ceux d'un Andrieux ou d'un Viennet. Ils rappelleraient +plutôt, par la liberté et l'ingénieuse dislocation du rythme, les +fantaisies prosodiques de <span class="italic">Mardoche</span> ou d'<span class="italic">Albertus</span>: je parle +sérieusement. Joignez qu'Horace a, le premier, introduit dans la +poésie latine les plus belles variétés de strophes grecques, sans +compter certaines combinaisons de vers qui lui sont, je crois, +personnelles. En sorte qu'il fait songer à Ronsard infiniment plus +qu'à Boileau.</p> + +<p>Secondement, il n'est pas d'animal plus timide ni plus esclave de la +tradition qu'un chansonnier gaulois ou un retraité qui traduit Horace. +Or le véritable Horace fut, en littérature, le plus hardi des +révolutionnaires. Il traita les Ennius, les Lucilius et les Plaute +comme Ronsard et ses amis traitèrent les Marot, les Saint-Gelais et +les auteurs de «farces» et de «mystères». D'esprit plus libre, +d'ailleurs, que les poètes de la Pléiade, Horace fut, à tort ou à +raison, ce que nous appellerions aujourd'hui un enragé moderniste. <span class="italic" lang="la">O +imitatores, servum pecus! et Nullius addictus jurare in verba +magistri</span>, sont des mots essentiellement horatiens.</p> + +<p>Enfin, rien n'est plus plat ni plus borné que la sagesse d'un +chansonnier bachique ou d'un rimeur de l'école du bon sens. Or, le +véritable Horace a bien pu se qualifier lui-même, par boutade, de +pourceau d'Épicure: vous savez que l'épicurisme n'est nullement +<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span>la philosophie des refrains à boire; et celui d'Horace est, +finalement, d'un stoïcien qui n'avoue pas. C'est que, chez les âmes +bien situées, l'épicurisme et le stoïcisme, et généralement tous les +systèmes, ont toujours abouti aux mêmes conclusions pratiques. On +trouve dans Horace les plus fortes maximes de vie intérieure, de vie +retirée et retranchée en soi, supérieure aux accidents, attachée au +seul bien moral et l'embrassant uniquement pour sa beauté +propre.—Soldat de Brutus, il accepta le principat d'Auguste par +raison, par considération de l'intérêt public; mais il fut, ce semble, +moins complaisant pour l'empereur et pour Mécène et sut beaucoup mieux +défendre contre eux sa liberté et son quant-à-soi que le tendre +Virgile. Ce fut un homme excellent, un fils exemplaire, un très fidèle +ami,—et une âme ferme sous une tunique lâche et sous des dehors à la +Sainte-Beuve.</p> + +<p>Ce que j'en dis est, du reste, bien inutile. On n'en continuera pas +moins, j'en ai peur, à le prendre pour un vulgaire «bon vivant» ou +pour une espèce de vieil humaniste enclin aux amours ancillaires et à +le confondre presque avec ceux qui, dans les provinces reculées, le +traduisent encore en vers, sans y rien comprendre...<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span>ALFRED DE VIGNY OU L'ORGUEIL SAUVEUR</h2> + +<p>Non, il ne faut pas regretter ces publications, de plus en plus +fréquentes, de la correspondance intime des écrivains illustres. +L'immortalité de ces morts demeurerait, sans cela, quelque peu +léthargique, car nous n'avons pas le loisir de relire leurs œuvres +tous les matins. Si d'ailleurs ces lettres divulguées nous révèlent en +eux des faiblesses et des erreurs que nous ne connaissions pas, et +dont nous les savions seulement capables puisqu'ils furent des hommes, +le mal n'est pas grand. Mais ils gagnent aussi quelquefois à nous être +dévoilés tout entiers; et c'est singulièrement le cas pour Alfred de +Vigny, comme vous le verrez par les <span class="italic">Lettres</span> que vient de publier la +<span class="italic">Revue des Deux Mondes</span>.</p> + +<p>Les jeunes gens en seront heureux, s'il est vrai que, parmi les +poètes de la première génération dite «romantique», c'est lui qui les +satisfait le plus. Cinq ou six fois du moins, Vigny a su inventer, +pour les idées les plus profondes et les plus tristes, <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span>les +plus beaux symboles et les mythes les plus émouvants, et fondre de +telle sorte la pensée et l'image que les objets sensibles sont, chez +lui, tout imprégnés d'âme, que la forme précise et rare y est +suggestive de rêves infinis, et que ses vers, signifiant toujours au +delà de ce qu'ils expriment, retentissent en nous longuement et +délicieusement, y parachèvent leur sens et s'y égrènent en échos lents +à mourir... Et c'est, comme vous savez, une poésie de cette espèce, +plus libre seulement et plus fluide, mais pareillement évocatrice, que +poursuivent les derniers venus de nos joueurs de flûte.</p> + +<p>Or, nous sommes encore plus sûrs que ce grand poète fut aussi un +héros, depuis que nous avons lu ses lettres intimes à sa petite +parente.</p> + +<hr class="small"> + +<p>«Intimes», oui, puisqu'il y découvre ou y laisse apercevoir souvent le +fond même de sa pensée sur la vie. Familières, non pas. Vigny ne sait +pas, ou ne veut pas être familier. Mais, justement, il est remarquable +que ces lettres, adressées à une jeune cousine, d'humeur frivole, à ce +qu'il semble, continuent, sous leur simplicité relative et leur +demi-abandon, l'attitude morale qu'exprimaient <span class="italic">Moïse</span>, <span class="italic">la Colère de +Samson</span>, <span class="italic">le Christ aux Oliviers et la Maison du Berger</span>, et attestent +à la fois la sincérité et la profondeur de son pessimisme et +l'efficacité merveilleuse de son orgueil.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>Les idées de Vigny, vous les connaissez. Le monde est +mauvais; l'injustice y règne, et la douleur; le monde comme il est +serait une infamie si Dieu existait; la nature est insensible et +cruelle; toute supériorité condamne à un plus grand malheur ceux qui +en sont affligés... <span class="italic">Donc</span> il faut se taire, se résigner, demander à +la nature non une consolation, mais un spectacle, avoir pitié de la +vie—de très haut—sans jamais se plaindre pour son compte.</p> + +<p>Ce pessimisme est absolu, assez simple en somme, original seulement +par son intensité. Il se confondrait avec le nihilisme philosophique, +n'étaient les conclusions (arbitraires, il faut le dire).</p> + +<p>Ce qui est admirable, c'est que, portant dans son esprit cette +négation et dans son cœur ce désespoir,—et croyant, dans le fond, +à moins de choses encore qu'un Sainte-Beuve, si vous voulez, ou un +Renan,—Alfred de Vigny ait fait toute sa vie, avec une exactitude +attentive, les gestes de son rôle social: gentilhomme accompli; très +bon officier; royaliste intransigeant; fidèle, sous Louis-Philippe, à +la branche aînée; respectueux de la religion; homme du monde peu +répandu, mais fort convenable en discours: de sorte que ceux de sa +caste purent croire que, sauf dans ses vers (mais des vers, n'est-ce +pas? ce n'est que de la littérature), le comte de Vigny fut vraiment +des leurs.</p> + +<p>Les lettres à la petite cousine nous apprennent <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span>quelque +chose de plus. La vie d'Alfred de Vigny apparaît là comme un défi +sublime. «La plus forte protestation contre le monde injuste et contre +Dieu absent, c'est de m'appliquer à faire ce qui me permettra de +m'estimer le plus. Moins le monde vaut, plus je vaudrai.» Ainsi +raisonnait-il. Cela, sans l'ombre d'espérance. Sur le fondement de ce +sentiment irréductible du devoir, Vigny aurait pu, comme d'autres, se +rebâtir après coup toute une métaphysique encourageante. Il ne daigne; +il est désolé à fond. Mais il veut valoir, pour lui-même et pour jouir +solitairement de son propre prix. Et nous voyons dans ses lettres la +magnifique fructification de cet orgueil.</p> + +<p>C'est à cet orgueil, d'abord, qu'il doit sa conception, très +aristocratique et presque sacerdotale, de la mission du poète. Et +c'est cette conception qui lui donne la force de vivre à l'écart, dans +sa «tour d'ivoire», de rechercher la gloire peut-être, jamais le +succès ni la popularité, de n'écrire que pour dire quelque chose et, +par suite, de n'imprimer que tous les dix ou vingt ans: irréprochable +vie d'écrivain, et à laquelle on ne peut comparer que celle d'un +Flaubert ou d'un Leconte de Lisle.</p> + +<p>Cet orgueil le sauve de la vanité, aussi sûrement que le ferait +l'humilité elle-même. L'orgueil sait se passer d'autrui. L'étalage que +Chateaubriand et Lamartine font de leur personne répugne à Vigny comme +une prostitution. Et pourtant il les traite <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span>l'un et l'autre +sans dureté: le sentiment qu'il a de «valoir» plus qu'eux lui permet +l'indulgence.—Il ne parle presque jamais de lui; et, quand il en +parle, il s'en excuse. «Vous avez remarqué un jour que je ne parlais +jamais de moi. Mes amis me le reprochent souvent... Cette disposition +native n'a fait que s'accroître pendant seize ans de vie à l'armée, où +le silence est une consigne; cette coutume s'est accrue encore par un +long séjour en Angleterre... Il en résulte qu'il y a sur mon caractère +une enveloppe de taciturnité, qui fait que j'aime à parler des idées +et des sentiments, jamais des personnes.» Et ailleurs: «Quand j'étais +dans la Charente, d'où je vous écrivais souvent, je fus atteint de la +fièvre typhoïde. Je souffris et fus guéri entre deux de vos lettres, +sans vous le dire.» Il se tait comme le loup dans <span class="italic">la Mort du Loup</span>, +et par le même sentiment.</p> + +<p>Cet orgueil a chez lui les mêmes effets que la charité. Je ne dirai +pas qu'il se soit tourné en bonté chez l'auteur de <span class="italic">Moïse</span>, mais il +lui a communiqué la puissance d'agir pendant trente ans comme s'il eût +été parfaitement bon. Pendant trente ans Vigny fut le garde-malade +patient et assidu de sa femme, massive, paralytique, demi-aveugle et +qui, nous dit M. de Ratisbonne, «née en Angleterre, avait oublié +l'anglais et n'avait jamais réussi à apprendre le français, ce qui +rendait la conversation assez difficile»; ne la quittant jamais, +s'interdisant pour elle toute distraction, tout voyage, presque toute +absence. <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>Il fit <span class="italic">tout</span> son devoir,—précisément parce que +c'était très difficile.</p> + +<p>Cet orgueil s'amollit, se transforme en douceur pour la petite +cousine. Il y a, dans le sentiment qu'elle lui inspire, de la +tendresse, de l'amusement à regarder s'agiter une jolie forme, de la +pitié et un imperceptible dédain. Il lui donne de bons conseils, qu'il +sait qu'elle ne suivra pas. Il lui reproche paternellement ses lettres +trop courtes et ses trop rares visites; et cependant il sait qu'elle +ne peut lui donner que cela: un plaisir d' «apparition», le plaisir de +la voir de temps en temps vivre sa vie gracieuse et inutile. Il l'aime +un peu (quoique avec moins de gravité) comme il aime l'Éva de la +<span class="italic">Maison du Berger</span>: pour se reposer de la contemplation des choses +insensibles et immuables dans celle d'une créature éphémère, plus +séduisante d'être fugitive,—et souffrante aussi, quoique frivole...</p> + +<p>Tout de même, elle est bien étourdie, la petite cousine, bien +inattentive au mal de son ami. Une fois, quelques mois avant sa mort, +il s'en plaint: «Si j'ai gardé le silence après votre dernière lettre, +c'est qu'il y a un si cruel contraste entre mes souffrances de l'âme +et du corps et la légèreté cavalière de vos lettres, que je ne pouvais +me décider à vous empêcher de jouir en paix de votre vie évaporée. +Tous vos bals n'étaient pas dansés encore, je crois, et, quoi que vous +en disiez, vous n'y preniez point de peine». À mesure qu'il souffre +davantage et <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span>que la mort approche, il se détache de la jolie +«apparition», et en reconnaît mieux l'inutilité. Il désire même ne +plus la voir, sinon en passant. «... Si vous continuez à faire chaque +jour vos <span class="italic">trente</span> visites <span class="italic">nécessaires</span>, <span class="italic">indispensables</span>, +supposez-moi à Londres, et vous vous acquitterez de ces délicieux +devoirs.» Ce qu'il attend d'elle, c'est, tout au plus, la dernière +vision d'une forme agréable... Oui, sa mort sera bien la «Mort du +Loup».</p> + +<p>Dans son orgueil, enfin, il puise la force de supporter, avec une +tenue parfaite, les longues tortures d'un cancer de l'estomac... +«Puisqu'il faut vous parler de moi, sachez donc qu'il n'y a pas de +martyre comparable au mien. Depuis deux ans, je ne suis pas sorti et +je ne peux marcher, et j'ai toutes les nuits une insomnie qui me +condamne à compter tous les coups de ma pendule...» Et, tandis que des +cousines pieuses multiplient autour de lui «les amulettes, les +médailles de la Vierge immaculée, et même de saintes amoureuses comme +M<sup>me</sup> de Chantal», et que «le pauvre archevêque de Paris» vient le +voir, et aussi l'évêque d'Orléans, «au milieu des empressements +exagérés de tant de monde... de médecins tout neufs qui ont fait des +miracles, et de petits abbés qui en ont vu plusieurs dans la semaine», +le comte de Vigny, convenable, souriant à ces zèles pieux, respectueux +de tous les rites, mourait, sans croire à rien, avec une tranquillité +farouche.</p> + +<p>Sans croire à rien? Je me trompe. Voici la dernière <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span>ligne de +sa dernière lettre à sa jeune parente: «Vous parlez beaucoup de croire +et de croyants. Croyez en moi, avec une ferme foi». +C'est-à-dire:—Croyez en mon orgueil, en cet orgueil sauveur par qui +j'ai pu souvent agir comme si j'avais été un saint, et vivre +héroïquement dans l'état de désespoir.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span>J.-K. HUYSMANS</h2> + +<p>Rapproché de ses autres ouvrages, éclairé par eux et les éclairant, le +dernier livre de M. Huysmans, <span class="italic">En route</span>, nous fait concevoir une +aventure morale d'un rare intérêt: la transformation du naturalisme en +mysticisme et la purification d'une âme par le dégoût.</p> + +<p>J'appelle ici de ce mot très impropre de «naturalisme» le genre de +littérature qui fut en faveur de 1875 à 1885, ou à peu près. Il se +distingue expressément du réalisme. Car le réalisme est tranquille, +simple et court; il n'ajoute pas à la laideur des choses; il n'en +souffre pas; il ne saurait jamais en être excédé. Les vrais réalistes +sont Hérondas, Pétrone, Alain Lesage. Leur disposition d'esprit est +radicalement anti-chrétienne.</p> + +<p>Mais il y avait sans doute un germe chrétien dans les furieux dégoûts +qu'exprimaient les premiers livres de M. Huysmans. L'exactitude +flamande des peintures y aboutissait à de soudains haut-le-cœur. +<span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span>Les sujets étaient si bas et la bassesse en était étalée +avec un si sombre parti pris, l'auteur s'excitait dans une vision si +méprisante, si inventrice de platitudes et d'ordures, que je me suis +demandé jadis si cette vision n'était point un jeu d'art maladif et +que j'ai suspecté la vérité des ces minutieuses nausées. Je vois bien +aujourd'hui que je me trompais.</p> + +<p>Non, jamais le monde n'a si étrangement pué au nez d'un homme. Il y +avait chez M. Huysmans deux sentiments contradictoires en apparence: +celui de la laideur des hommes et des choses et de l'impureté de la +chair et de ses œuvres et, au fond, une complaisance pour cette +laideur et un consentement à cette impureté, se trahissant par une +sorte d'orgueilleuse virtuosité à les décrire et par la hantise non +repoussée de leurs images. Mais son jugement sur les ignominies dont +il subissait, dont il aimait peut-être l'obsession, était déjà un +jugement chrétien, le jugement d'un moine tenté et succombant avec +honte à la tentation. Ses livres laissaient loyalement paraître que le +fond du «naturalisme» était la «délectation morose» des théologiens, +et que l'attachement même à considérer le laid y était encore une +forme détournée de l'impureté.</p> + +<p>D'autres en sont restés là; non M. Huysmans. L'extraordinaire +sensibilité physique et morale qui est son tout le lui interdisait. Il +poussa donc plus avant. Le pessimisme et l'impureté, à leur dernier +<span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span>degré d'exaspération, c'est le satanisme, ou la luxure +blasphématoire. M. Huysmans est allé jusque-là, du moins par la +curiosité inassouvie de l'imagination (<span class="italic">Là-Bas</span>). En réalité, il était +déjà «en route» vers Dieu.</p> + +<p>Car, lorsque l'on croit à Dieu assez pour le maudire, c'est bien +simple: autant l'adorer. La messe noire est proche de l'autre messe, +puisqu'elle en est le contraire; et le désespoir satanique peut +engendrer la divine espérance. Le pessimisme absolu, quand il est +moins une perversion de l'esprit qu'un état du système nerveux, peut +être grand créateur de rêves. La conversion de M. Huysmans (ou de +Durtal) fut une évasion hors des réalités hideuses.</p> + +<p>L'horreur de l'universel cloaque de lâcheté, de sottise et +d'impudicité qui est le monde ne lui laissait de refuges que ces +étroits et secrets paradis d'entier renoncement et de pureté parfaite +qui sont les couvents; entendez les couvents intransigeants des +carmélites ou des trappistes. Et, là même, c'est encore par ses sens +excédés qu'il était conduit. Ces blancs asiles lui étaient, +physiquement, un bain de paix.</p> + +<p>Rien du catholicisme littéraire de Chateaubriand; très peu même de +celui de Baudelaire ou de Barbey d'Aurevilly, purs artistes qui ne +concluent point par des actes. Les nerfs de Durtal ne lui permettent +de séjourner que dans les extrêmes: il va jusqu'au bout du +catholicisme, et jusqu'au fin fond. Or, le fond, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span>c'est le +monde considéré comme le champ de bataille de Dieu et du démon; c'est +la foi au surnaturel continu, au miracle chronique, à l'action directe +et personnelle de Dieu sur les âmes et au jeu de la réversibilité des +mérites.</p> + +<p>Ces prodiges s'opèrent par la prière, l'oraison méthodique, la +confession, la communion. L'action divine se traduit, chez l'homme et +la femme, par des signes sensibles et corporels. La chasteté, la +sainteté sont des états de la chair. Et c'est pourquoi le vocabulaire +et le style de Durtal ont pu rester aussi concrets, aussi brutaux dans +l'expression des phénomènes de la vie mystique que jadis dans la +peinture de la vie immonde.</p> + +<p>Le haut-le-cœur de son naturalisme l'a jeté au mysticisme; mais on +a cette impression qu'il demeure le même homme. D'autant mieux qu'il a +commencé par être un converti du plain-chant et de l'art du moyen âge, +un converti par les sens.—Sa chasteté n'est peut-être qu'un moment +singulier de son impureté, et son tragique catholicisme qu'un moment +de sa curiosité de sentir.</p> + +<p>Ce point, Durtal pourra-t-il s'y fixer? Que vaut sa conversion? On a +vu des prostituées prises tout à coup d'une horreur physique +insurmontable pour leurs besognes habituelles. L'abus de leur corps +avait totalement aboli en elles le désir: apaisées, endormies, +amorties, angélisées, la seule approche de l'ancien péché les eût fait +s'évanouir d'épouvante. <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span>Le lendemain, la plupart +retournaient à leur vomissement; mais quelques-unes devenaient sainte +Thaïs ou sainte Marie l'Égyptienne. «Les voies de Dieu sont +mystérieuses...»<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span>HENRI LAVEDAN</h2> + +<p>La saveur si particulière des écrits de M. Henri Lavedan, d'où +vient-elle donc? Je crois l'entrevoir. La <span class="italic">Haute</span> et le <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, +<span class="italic">Leur Cœur</span> et <span class="italic">Nocturnes</span>, le <span class="italic">Prince d'Aurec</span> et <span class="italic">Viveurs</span>, c'est +la surface brillante et pourrie de la société contemporaine, décrite +par un esprit aigu,—mais en même temps <span class="italic">jugée</span>, le plus souvent sans +le dire, par une âme qui, dans sa rencontre avec l'éphémère, continue +de porter en soi quelque chose de stable et de traditionnel: la +vieille France, simplement.</p> + +<p>Avant de toucher ce vrai fond de Henri Lavedan, voyons d'abord en lui +ce qui, tout de suite, apparaît.</p> + +<p>L'œil guetteur et amusé, il a commencé par être un écrivain +excessivement pittoresque, un peu dans la manière d'Alphonse Daudet +(<span class="italic">Inconsolables</span>, <span class="italic">Sire</span>). C'est de ces savants exercices qu'il a +passé à la peinture des mœurs mondaines. Venu immédiatement après +Gyp, il a coloré et corsé le langage de Gyp. Ou, si vous voulez, il a +poussé et développé le dialecte de Monpavon (du <span class="italic">Nabab</span>). Nul +peut-être n'a parlé <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span>de façon plus soutenue «le parisien» des +dix dernières années; nul n'en a mieux connu le vocabulaire, la +syntaxe, les images, le ton, le geste, et ce que roule cette langue +dans ses petits bouts de phrases inachevées et baroques, et les divers +argots superposés qui y transparaissent. Il y a même ajouté de +nouveaux tics. Cela va, parfois, dans le <span class="italic">Vieux Marcheur</span>, jusqu'à la +convention la plus extravagante. Le style du père Labosse s'éloigne +presque autant du langage usuel que de la prose de Bossuet. On y sent +un petit commencement de démence.</p> + +<p>Lavedan a connu aussi, mieux que personne, les rites et cérémonies de +la toilette et du chic. Là encore, son observation s'exaspère +volontiers en une fureur de fantaisie imaginative. Lisez, par exemple, +dans <span class="italic">Leur beau physique</span>, le soliloque de ce mourant qui se fait +apporter sur son lit toutes ses cravates, et les palpe, et les +caresse, et s'enivre d'elles mélancoliquement avant d'entrer dans +l'éternelle nuit. Cela est proprement lyrique.</p> + +<p>Enfin, dans le brillant concours de nos conteurs ou dialoguistes +mondains, dans cette lutte à qui nous offrira, sous prétexte de morale +ou même sans prétexte, les plus surprenants tableaux de mauvaises +mœurs dites élégantes, je crois démêler, chez Henri Lavedan, une +peur d'être dépassé, une ardeur de frapper plus fort que les autres et +de peindre plus cru, une excitation et comme une ébriété de pinceau. +Bref, sa caractéristique est, très souvent, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span>une outrance un +peu haletante, capricante et fébrile.</p> + +<p>Par là-dessous, une âme traditionaliste, profondément chrétienne +d'éducation.</p> + +<p>Hervieu est avant tout un déterministe vigoureux et subtil; Donnay, un +ironique et un voluptueux. Lavedan, malgré tout, demeure un moraliste. +Il a, plus que les autres, insisté sur le <span class="italic" lang="la">surgit amari aliquid</span> de la +vie joyeuse. L'immense ennui, le néant qui est au fond des existences +purement mondaines, cette mélancolie noire dont sont envahis, quand +ils ne s'amusent plus et même en s'amusant, ceux qui font profession +de s'amuser, il nous en a donné, maintes fois, l'impression poignante +(la <span class="italic">Haute</span>, <span class="italic">Nocturnes</span>). Et, une fois ou deux, il nous a dénoncé ce +qui grouille dans ce vide, et comment ce nihilisme, d'ordinaire avachi +et doux, des vieux viveurs peut tourner au farouche et au macabre. +Voyez, dans le <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, l'entretien nocturne du père Labosse +avec son valet de chambre: chef-d'œuvre absolu; du Balzac en +petites phrases.</p> + +<p>Et voici paraître l'âme «vieille-France» de Henri Lavedan. Dans le +monde qui s'amuse, il distingue toujours scrupuleusement les Salomon +et les d'Aurec, et les viveurs de la bourgeoisie riche ou de la +finance et ceux de l'ancienne aristocratie. Quoique ces deux classes +se touchent souvent et se mêlent (et cette rencontre même est un +phénomène social que l'auteur du <span class="italic">Prince d'Aurec</span> a étudié d'un effort +très sérieux), elles lui inspirent des sentiments bien <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> +différents. Ses honnêtes duretés contre cette noblesse décadente dont +il s'est fait spécialement le peintre impliquent, avec un sens très +juste du rôle historique de la noblesse, une irréductible sympathie et +un rien de préjugé. «Si l'on pèche plus dans cette société-là, fait-il +dire à un abbé, on rachète aussi davantage. Vices et vertus, quand on +dépense, c'est à pleines mains et par la fenêtre, à la gentilhomme.» +Et en avant les zouaves de Charette et «les duchesses qui montent dans +les mansardes». Les gentilshommes ni ne meurent ni ne font la fête +comme ceux qui ne sont pas «nés». Au mot du prince d'Aurec: «Il y a la +manière», répond le mot de M<sup>me</sup> Blandain: «Vous vous croyez des +Grammont-Caderousse». Joignez un goût d'artiste, et de Français du +pays de Loire (<span class="italic" lang="la">vera et mera Gallia</span>), et peut-être d'historien pour +les vieilles choses jolies et fanées—croyances et meubles, mœurs +et bibelots, pensées et fanfreluches—de cet ancien régime où nos +origines plongent, qui est à nous tous et par où nous sommes tous +«nobles» (<span class="italic">Sire</span>).</p> + +<p>Au travers de tout cela, un sentiment chrétien très persistant, aux +rappels inattendus («la petite épouse chrétienne» de <span class="italic">Viveurs</span>, l'acte +d'amère contrition de M<sup>me</sup> Blandain). Derrière Paris, ou dans Paris +même, Lavedan nous montre la province, c'est-à-dire, derrière ceux qui +s'agitent dans le vide du présent, ceux qui vivent de la foi du passé. +Il aime, il peint avec une émotion vraie et un charme rare les vieux +<span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>prêtres, les «bonnes dames», les vieilles demoiselles +pieuses, les jeunes filles innocentes, les mœurs terriennes, les +antiques foyers, les vies modestes, dévouées, secrètement héroïques...</p> + +<p>Parce que le père Labosse, au milieu de ses gambades, n'a point cessé +d'être «bien pensant», qu'il a gardé le respect des choses +essentielles et que, docile au fond et enfantin, il n'a jamais commis +«le péché de l'esprit», Henri Lavedan, bon psychologue en même temps +que bon interprète de la miséricorde divine, accorde à ce polichinelle +une mort comiquement orthodoxe et touchante... Sur quoi, je me pose +cette question:—Tandis qu'il absolvait son vieux marcheur, qui sait +s'il n'y avait pas, chez Lavedan, cette arrière pensée que Dieu lui +appliquerait à lui-même, pour des péchés plus fins, le bénéfice de +bons sentiments plus réfléchis, mais analogues?...</p> + +<p>Et c'est ainsi que, sous le délicieux et pittoresque écrivain, sous le +satirique osé, sous le moraliste inquiet et quelque peu divisé contre +lui-même, sous l'observateur trop complaisant des «petites fêtes» de +la chair triste, survit et se devine encore,—grandi et libéré, mais +non point infidèle—le «bon petit enfant» à qui M<sup>gr</sup> Dupanloup fut +paternel autrefois.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span>ÉMILE FAGUET</h2> + +<p>C'est principalement dans ses études sur le seizième siècle et sur le +dix-huitième, et dans ses <span class="italic">Politiques et Moralistes du dix-neuvième +siècle</span>, qu'il le faut considérer.</p> + +<p>Sa marque, comme critique, c'est d'être, avant tout et presque +uniquement, préoccupé et amoureux des idées; d'être un pur «cérébral», +un pur «intellectuel», dirais-je, si ces mots étaient mieux faits et +si un mauvais usage n'en avait corrompu et obscurci le sens.</p> + +<p>D'autres critiques racontent leur propre sensibilité à l'occasion des +œuvres qu'ils analysent. D'autres sont de bons biographes ou de +bons peintres de caractères. Émile Faguet est, éminemment, un +descripteur d'intelligences.</p> + +<p>Tel autre, dessinant à grands traits impérieux l'histoire des idées ou +l'histoire des formes littéraires, semble toujours écrire contre +quelqu'un ou quelque chose et, même avant d'être moraliste, est +invinciblement orateur et «dialecticien.» Faguet est un «logicien», et +de quelle puissance!</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>Ses reconstructions de systèmes, religieux, philosophiques, +politiques, sociologiques, sont merveilleuses d'ampleur, d'harmonie, +de précision, de juste emboîtement de toutes leurs parties. Du cerveau +de Faguet, Calvin, Buffon, Montesquieu, Joseph de Maistre, Proudhon, +Auguste Comte sortent plus lumineux, plus liés, plus consistants, plus +complets, plus forts.</p> + +<p>Sa probité intellectuelle est des plus irréprochables qu'on ait vues. +C'est elle qui lui a conseillé de s'en tenir presque toujours à des +monographies d'esprits. Il lui eût été facile de produire, lui aussi, +des systèmes; d'expliquer, par exemple, tout le développement d'une +littérature par deux ou trois idées directrices, et de l'enfermer de +gré ou de force (et si c'est de force, c'est plus beau) dans le cadre +ingénieusement contraignant d'une histoire philosophique. Mais il y +voit trop d'arbitraire et trop d'hypothèse. C'est un divertissement +qu'il ne s'est plus permis depuis <span class="italic">Drame ancien, Drame moderne</span>, +œuvre de jeunesse. Les aperçus systématiques sur une époque, il les +relègue honnêtement dans ses préfaces.</p> + +<p>Il s'en dédommage en construisant dans l'avenir. (Avez-vous lu cette +étonnante étude: <span class="italic">Ce que sera le vingtième siècle?</span>) Et, en effet, ce +n'est que le futur qu'on peut «systématiser» sans violenter le vrai.</p> + +<p>Cette probité paraît dans son style si exact, si concis, si +étroitement appliqué sur les idées, d'une <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>clarté +extraordinaire dans la plus vigoureuse subtilité, dédaigneux de la +musique, dédaigneux de la couleur, et vivant (mais avec intensité) du +seul mouvement de la pensée.</p> + +<p>Faguet est le critique le plus austèrement «objectif» que je sache (et +c'est cela peut-être qui rend austère aussi la définition que je tente +de son talent). Nul ne tient sa personne plus strictement absente de +ses ouvrages. Nul n'est plus exempt de parti pris, de passion, +d'intolérance, de snobisme, de cabotinage, ni moins possédé (dans ses +grandes études) par le désir de plaire.</p> + +<p>Mais, comme il arrive, l'homme en lui se laisse deviner par tout ce +que l'écrivain se refuse. Liberté fière, ignorance de toute intrigue, +nulle vanité, simplicité de mœurs, humeur un peu farouche, +bienveillance de pessimiste pour les personnes... je ne dis point que +ces vertus ou ces dispositions sont impliquées par son scrupuleux +objectivisme critique; mais, quand on connaît qu'il les a en effet, le +souvenir de ses livres fait qu'on n'en est point étonné, et que l'on +s'y attendait.</p> + +<p>Je n'oserais dire qu'il ait toujours entièrement senti, à mon gré, les +poètes, les romanciers, les dramatistes. Mais, comme critique des +«penseurs», il me paraît le critique idéal. Il donne l'impression +d'être égal, et quelquefois supérieur, à ceux qu'il définit.—Il ne +lui manque qu'un peu de sensibilité, un peu de tendresse, un peu de +paresse, un peu de <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>sensualité: ce qui signifie simplement +que sa complexion intellectuelle est des plus nettes, des plus +accusées, et qu'il «remplit tout son type».</p> + +<p>Je vois en lui une des pensées par qui les choses sont le plus +profondément comprises et <span class="italic">le moins déformées</span>; une pensée calme, +incroyablement lucide, d'une pénétration sereine; bref, un des +cerveaux supérieurs de ce temps. Et tant pis pour ceux qui ne s'en +doutent pas!<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span>PAUL DESCHANEL</h2> + +<p>Son dernier discours est affiché, à l'heure qu'il est dans toutes les +communes de France. Des paysans en épèlent, chaque dimanche, ce qu'ils +peuvent et estiment que c'est «envoyé». Ils n'ont pas fini de le lire. +Au surplus, ce discours reste «actuel» tant que la Chambre est en +vacances.</p> + +<p>Ce discours, j'ai eu la bonne fortune de l'entendre. Et j'avais +entendu auparavant une des trois parties de celui de M. Jaurès. Ce fut +vraiment une belle joute. On ne parle pas toujours, au Palais-Bourbon, +si mal que vous croyez. Et l'éloquence, quand elle s'y rencontre, y +est, en général, moins pompeuse et moins enflée qu'elle ne fut dans +les Parlements de la Restauration ou même du gouvernement de Juillet. +Les discours de Manuel et du général Foy, relus, nous feraient un peu +sourire. Nous avons quelques orateurs émouvants et plusieurs +<span class="italic">debaters</span>. Ce sont moins les talents et les connaissances que les +caractères qui manquent à cette Chambre méprisée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span>J'ai trouvé nos représentants mieux élevés et de meilleure +tenue qu'aux autres séances auxquelles j'avais assisté. M. Jaurès a +été écouté avec beaucoup de politesse par les centres et par la +droite. Et M. Paul Deschanel n'a été que peu interrompu par l'extrême +gauche. Une fois seulement, un petit homme noir, de figure sèche et +mauvaise, a jeté quelques cris brutaux. Quant à M. Jaurès, tantôt il +ricanait, tantôt il haussait ses larges épaules, mais avec plus +d'ostentation que d'hostilité réelle, et surtout comme quelqu'un qui +se sait regardé. À un moment, les deux adversaires ont échangé des +propos tout à fait obligeants. Ils paraissaient croire au talent et +même à la bonne foi l'un de l'autre.</p> + +<hr class="small"> + +<p>C'était la première fois que j'entendais M. Jaurès. Autant que j'en +puis juger sur une seule épreuve, M. Jaurès est un orateur-né, doublé +d'un rhéteur habile, et qui a aisément une imagination de poète: ce +qui fait bien des affaires. Nous avions eu la phrase de «la vieille +chanson»: nous eûmes, ce jour-là, celle de «la cloche», et quelques +autres, non moins belles. La voix est un peu sèche, mais d'un métal +inaltérable et que nulle fatigue ne saurait fêler. La diction a +d'harmonieux balancements. Elle est monotone et, même dans la +discussion, elle est d'un prédicateur plus que d'un orateur politique. +<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span>À cause de cela, et parce qu'il me semble avoir plus +d'imagination et plus de sensibilité feinte ou vraie que de précision +dans les idées ou de force dans le raisonnement, M. Jaurès ne serait +peut-être pas mal nommé le Père Hyacinthe du socialisme.</p> + +<p>Sa sincérité, quant au fond de ses doctrines, me paraît aussi +incontestable que son manque de rigueur lorsqu'il s'agit de les +exposer, et que les défaillances de sa probité intellectuelle +lorsqu'il s'agit de les propager ou de les défendre. C'est que chez +lui, et pareillement chez les meilleurs de ses compagnons, le +socialisme est sans doute, avant tout, un état sentimental. Cela les +rend dupes, j'imagine, d'une espèce d'illusion de la conscience. Comme +ils sont toujours assurés de ce qu'il y a de généreux dans cet état +sentimental et qu'ils s'en savent bon gré, volontiers ils se croient +dispensés d'être précis dans le discours et scrupuleux dans l'action. +Ils vont jusqu'à croire que la facile magnanimité de leur rêve les +autorise à courir la chance des pires calamités publiques pour +l'établissement aléatoire d'un régime social qu'ils sont même +incapables de définir avec exactitude. Ils ont, dans la pratique, un +peu de cette absence de scrupules qui est propre aux sectaires +religieux.</p> + +<p>Le socialisme, d'ailleurs, prête à l'éloquence. Et, comme il est +encore dans la période de destruction (dont il est douteux qu'il sorte +jamais), il a donc la partie belle, car c'est une ivresse de détruire, +et <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>c'est, en outre, une besogne où l'on excelle à peu de +frais.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Malgré les avantages qu'ils ont ainsi ou qu'ils prennent sur lui, M. +Paul Deschanel, à force de talent, mais surtout à force de sérieux, +d'amour de la vérité, de franchise, de loyauté et de courage, a fini +par conquérir l'estime même de ses plus irréductibles adversaires. Il +lui est arrivé, l'autre jour, de se faire applaudir par l'assemblée +tout entière. Je sais bien que lorsque d'aventure tous nos députés +applaudissent ensemble, on est à peu près sûr que les uns +applaudissent contre les autres, ou pour détourner les autres +d'applaudir. Un applaudissement peut donc être universel sans être +unanime. Mais j'aime mieux croire à l'unanimité de celui-là, et que +toute la Chambre remerciait M. Paul Deschanel d'avoir su exprimer avec +éclat des idées vraiment populaires et nationales et, par delà, +vraiment humaines.</p> + +<p>Triomphe mérité. Depuis quelques années, une double évolution, très +intéressante, s'est accomplie dans le talent de M. Paul Deschanel et +dans sa pensée politique.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Il avait contre lui, à l'origine, je ne sais quelle apparence de jeune +parlementaire poussé en serre chaude, de député mondain, recherché des +«salons», <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span>et dont les discours—déjà très substantiels +pourtant—plaisaient comme de jolies conférences. Sa parole semblait +presque trop «élégante», et sa diction apprêtée comme celle d'un +clubman qui aurait reçu les leçons d'un sociétaire de la +Comédie-Française. Mais, dès ce temps-là, j'avais confiance dans la +netteté des traits de son visage; dans sa mâchoire, qui est robuste; +dans le timbre si franc de son rire, et enfin, dans un certain regard, +qui n'était pas d'un faible ou d'un efféminé.</p> + +<p>J'avais raison. Le Deschanel politique a fini par tuer la légende du +Deschanel mondain, ce qui n'était pas commode. J'ai remarqué que nul +ne songeait plus, l'autre jour, à lui reprocher le soin légitime qu'il +prend de son vêtement ou de ses cheveux, ni les «succès de salon» +qu'il a pu rencontrer quand il était très jeune.—À mesure que sa +pensée mûrissait, sa manière oratoire s'est simplifiée. Son dernier +discours est admirable d'ordonnance serrée et lucide. Il a eu, à +diverses reprises, de la cordialité dans le ton, et presque de la +bonhomie. Sans doute, dans les passages proprement «éloquents», j'ai +cru retrouver quelque reste d'artifice quand il y parlait au nom du +sentiment; et j'eusse aimé mieux (quoique le morceau ait été acclamé) +qu'il évoquât les «chers paysans de France» autrement que par +prosopopée. Mais dans les endroits, plus nombreux, où il parlait au +nom de la raison, il a montré une puissance que ses <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span>amis +même attendaient à peine de lui. À ne considérer (s'il se peut) que la +forme, j'ai eu l'impression que sa parole, directe, énergique, +vibrante—merveilleusement claire—luttait sans désavantage contre +l'énorme flot, épandu en nappe, de l'éloquence de M. Jaurès.</p> + +<p>M. Paul Deschanel est, dès maintenant, un de ceux qui sont le plus +capables d'agir sur les autres hommes par le discours.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Mais l'évolution de sa pensée politique est plus méritoire encore.</p> + +<p>Il pouvait vivre et mourir «centre gauche», s'immobiliser dans une +attitude de «sagesse» et de «modération» clairvoyante, ironique et +totalement stérile. Or, le premier parmi les politiques de son +éducation et de son monde, il a proclamé qu'il n'y a plus de centre +gauche; qu'il ne faut plus qu'il y en ait, non plus que de parti +radical; que cela ne répond plus à rien; et que ce qu'il faut fonder, +c'est un grand parti national, un large <span class="italic">torysme</span>, généreux, humain, +hardi aux réformes,—en face du socialisme révolutionnaire.</p> + +<p>En même temps, M. Paul Deschanel rompait avec les économistes +classiques. Leur idéal est de réduire au <span class="italic">minimum</span> l'intervention de +l'État, par égard pour la liberté des individus. Mais cela suppose +peut-être un régime où l'État n'imposerait aux individus <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> +qu'un <span class="italic">minimum</span> de charges. Chez nous, à l'heure présente, avec les +impôts monstrueux que nous avons et le service obligatoire, il n'est +vraiment pas assez sûr que l'État rende aux particuliers l'équivalent +de ce qu'il leur prend. Il leur doit donc du retour. Il en doit +surtout aux classes populaires. L'État n'est point quelque chose +d'aussi abstrait qu'on le dit. L'État, c'est la communauté. Tous +doivent aide et protection à tous. Il faut seulement que cette +protection ne soit point oppressive de la liberté individuelle, et +serve même à la développer.</p> + +<p>Le philosophe Izoulet a trouvé cette formule: «L'individu comme +principe et comme fin; l'État comme moyen.» Voilà peut-être l'idéal +nouveau.</p> + +<p>M. Paul Deschanel semble de cet avis. Il oppose très heureusement, à +l'«association forcée» qu'est le socialisme, les associations +<span class="italic">libres</span>. Il pense que l'État doit les favoriser, tout en les laissant +libres en effet. J'ai peur que la forme et la mesure de l'intervention +de l'État ne soient assez difficiles à fixer dans de telles +conditions. Mais en cherchant bien...</p> + +<hr class="small"> + +<p>M. Paul Deschanel cherche, travaille, progresse, apprend, ose de plus +en plus. Né d'un vieux sang républicain et très pur; muni des +meilleures «humanités»; formé à la fois par la fréquentation du monde, +par l'étude de l'histoire et de l'économie <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span>politique, et par +de longs voyages en Amérique et en Allemagne (tout à fait l'éducation +d'un homme politique d'outre-Manche, comme vous voyez); honnête homme +avec raffinement; très courageux, et du courage le plus allègre; et, +par surcroît, ayant eu l'esprit de n'être pas encore ministre, il +m'apparaît, j'ai plaisir à le dire, comme une des grandes espérances +de notre pays.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span>ALPHONSE DAUDET</h2> + +<p>Ce que l'on va rendre à la terre cet après-midi, c'est l'enveloppe +mortelle d'une âme charmante, servie par les sens les plus fins et qui +sut exprimer par des mots les frissons qu'elle recevait des hommes et +des choses; âme infiniment impressionnable, tendre, frémissante, +aimante. Et c'est pourquoi, parmi la banalité ou la hâte forcée des +panégyriques que cette mort a suscités, il y a eu—chose rare en telle +circonstance—de la tendresse, une émotion non jouée, des larmes ou, +comme le disaient les Grecs, pères lointains d'Alphonse Daudet, «un +désir de larmes».</p> + +<hr class="small"> + +<p>Personne n'aima plus la vie que celui qui vient de mourir après avoir +souffert vingt ans. Enfant et adolescent (il le contait lui-même +volontiers), il était comme ivre d'être au monde, de voir la lumière, +et de sentir. Transplanté de Nîmes à Lyon, la cité brumeuse <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> +lui fait prendre conscience de son Midi et met en lui, sans doute, de +quoi être un jour quelque chose de plus qu'un félibre supérieur. +Toutefois, venu à Paris, il continue de gaspiller ses jours et les +présents des fées: mais une femme—sa femme—le recueille, l'apaise à +la fois et le fortifie, et, en apportant à ce tzigane l'ordre et la +paix du foyer, le fait capable de tâches sérieuses et de beaux livres. +La maladie, enfin, le complète. Elle agrandit son cœur et sa pensée +par l'effort de souffrir noblement, et par les méditations mêmes et +les lectures de ses longues insomnies; et d'autre part elle pousse à +l'aigu son expressive fébrilité d'artiste. En sorte que je ne sais si +l'on vit jamais chez aucun écrivain, plus surprenant accord de la +sensibilité pittoresque et de la sensibilité morale.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Romancier, Alphonse Daudet est très original et très grand. Le +réaliste, c'est lui, et non M. Zola: l'auteur lui-même des +<span class="italic">Rougon-Macquart</span> le confessait loyalement l'autre jour. Daudet est +comme «hypnotisé» (c'était son mot) par la réalité. Il «traduit» ce +qu'il a vu, et le transforme, mais seulement ce qu'il a vu. Ses +livres, construits sur des impressions notées (les fameux «carnets»), +participent encore quelquefois du décousu de ces impressions, en même +temps qu'ils en conservent l'incomparable vivacité.—Ses personnages +ne nous sont présentés <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span>que dans les moments où ils agissent; +et il n'est pas un de leurs sentiments qui ne soit accompagné d'un +geste, d'un air de visage, commenté par une attitude, une silhouette. +C'est à cause de cela qu'ils nous entrent si avant dans l'imagination +et qu'ils nous restent dans la mémoire.—Les personnages des romans +«psychologiques» redeviennent pour nous, la lecture finie, des ombres +vaines. Mais, presque autant que le pesant Balzac, Daudet, de sa main +légère, pétrit des êtres qui continuent de vivre, et «fait concurrence +à l'état civil».</p> + +<p>Ce réaliste est cordial. Il aime; il a pitié; il ne dédaigne point. Il +s'est préservé de ce pessimisme brutal et méprisant qui fut à la mode +et qui s'appela, on ne sait pourquoi, le naturalisme. Alphonse Daudet +a été, dans un coin de tous ses livres, le poète affectueux des +petites gens et des humbles destinées.</p> + +<p>Mais ce réaliste à mi-côte est aussi un grand historien des mœurs, +et qui s'est trouvé aisément égal aux plus grands sujets. Une part +notable de l'histoire du second Empire et de la troisième République +est évoquée dans le <span class="italic">Nabab</span> et dans ce <span class="italic" lang="la">Numa Roumestan</span> dont la +personne et l'aventure sont si largement représentatives du monde et +de la vie politique d'il y a quinze ans. <span class="italic">Les Rois en exil</span>, c'est +presque toute la tragédie des rois d'aujourd'hui. <span class="italic">L'Évangéliste</span> est +une des plus fortes études que je sache du fanatisme religieux; et +combien curieuse, cette rencontre de l'esprit protestant avec l'âme de +<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span>ce catholique païen! Et <span class="italic">Sapho</span>—avec les différences que +vous sentez et qui sont toutes à l'avantage de Daudet—est simplement +la <span class="italic">Manon Lescaut</span> de ce siècle: c'est notre version, à nous gens d'à +présent, de l'éternelle aventure des captifs de la chair; version +parfaite et définitive, d'une signification si générale et d'une +couleur si particulière! Et <span class="italic">Sapho</span> est donc un chef-d'œuvre, et je +crois que <span class="italic">l'Évangéliste</span> en est un autre. Et ces livres ont à la fois +un sourire à fleur de phrase et, gonflé jusqu'à déborder souvent au +travers, un profond réservoir de pitié et de tendresse humaine.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Et l'écrivain, chez Daudet, est de la qualité la plus rare. La +Bruyère, Saint-Simon, Michelet, sont de sa famille. Dans ses derniers +ouvrages surtout, son style est celui d'un extraordinaire «sensitif». +Il a l'immédiat frémissement de la vie aussitôt exprimée que perçue. +Pas une phrase de rythme oratoire ou de tour didactique. Jamais on ne +fit un tel usage de toutes les «figures de grammaires» abréviatives: +anacoluthe, ellipse, ablatif absolu. Des notations brèves, saccadées, +comme autant de secousses électriques. Pas un poncif; une continuelle +invention verbale. L'impression, vers la fin, en était presque trop +forte, et comme lancinante. C'était comme le trop-plein de sensations +qui vous oppresse par les temps d'orage. On eût dit, en feuilletant +cette <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span>prose, qu'il vous partait des étincelles sous les +doigts... Et néanmoins, je ne sais comment, dans ses plus vives +audaces, Daudet savait se garder, soit du «précieux», soit du charabia +impressionniste; il conservait un instinct de la tradition latine, un +respect spontané du génie de la langue.</p> + +<p>Ai-je défini cet adorable écrivain? Hélas! non. C'est qu'il est très +complexe dans sa transparence... On rencontre, en littérature, de +beaux monstres, des phénomènes, assez faciles à décrire grâce à +l'évidence de leur faculté maîtresse et de leurs partis pris. Mais que +dire de ce Latin harmonieux? Il y a chez lui trop de choses: des +nerfs, de l'ironie, du pessimisme même et de la férocité, mais aussi +de la gaîté, du comique, de la tendresse, le goût de pleurer... Pour +les bonnes gens, voyez-vous, (et pour les autres aussi), Daudet +possède un don qui domine tout: le «charme»; et c'est à ce mot simple +et mystérieux qu'il faut toujours en venir quand on parle de lui.</p> + +<p>Mais le charme, comment cela se définit-il? Un classique a dit: «Si +l'on examine les divers écrivains, on verra que ceux qui <span class="italic">ont plu +davantage</span> sont ceux qui ont excité dans l'âme <span class="italic">plus de sensations en +même temps</span>.» N'estimez-vous pas que cette réflexion s'applique très +bien à Daudet, et qu'une des marques essentielles de son talent est +cette aisance avec laquelle il passe et nous fait passer d'une +impression à l'autre et ébranle presque dans le même <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span>instant +toutes les cordes de la lyre intérieure? Et son charme n'est-il pas, +en effet, dans cette facilité et cette incroyable rapidité à sentir, +et dans cette légèreté ailée?...</p> + +<hr class="small"> + +<p>Bien sûr je n'ai pas encore tout dit, ni même tout indiqué. Je reviens +à son âme, qui était gracieuse et noble, et qui alla toujours +s'embellissant.—Il faut se souvenir ici que les pages les plus +douloureuses peut-être et les plus imprégnées de l'amour de la terre +natale qui aient été écrites sur l'«année terrible» sont d'Alphonse +Daudet.—Il ne faut pas oublier non plus que cet homme dont la +sensibilité et l'imagination furent si vives et l'observation si +hardie, n'a pas laissé une seule page impure; qu'en ce temps de +littérature luxurieuse, et même lorsqu'il traitait les sujets les plus +scabreux, une fière délicatesse retint sa plume, et que l'auteur de +<span class="italic">Sapho</span> est peut-être le plus chaste de nos grands romanciers.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Il me disait un jour: «Quand je songe à quel point j'ai eu jadis la +folie et <span class="italic">l'orgueil</span> de vivre, je me dis qu'il est juste que je +souffre.» Je me suis rappelé ce propos d'héroïque résignation en +voyant, parmi les roses qui jonchaient son lit de mort, sa tête +devenue ascétique et, sur sa poitrine, le crucifix...<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span>LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE</h2> + +<p>On dira d'elle ce qu'on voudra: elle a ceci pour elle, qu'étant la +plus révolutionnaire des républiques, elle est pourtant l'héritière +d'un passé monarchique plus long et plus illustre que celui d'aucune +des nations européennes. Fille du peuple, bonne fille quand elle veut, +pas imposante, Marianne a de plus vieux meubles, de plus vieux +châteaux et de plus vieux parchemins que tous les rois et tous les +empereurs du monde. Et ainsi, elle a su faire le plus bel accueil au +dernier des autocrates, rien qu'en faisant saluer les trois siècles de +la très jeune Russie par quatorze cents ans d'histoire de France.</p> + +<p>(Car je ne pense pas qu'on fasse plus de tort à la Russie en la datant +d'Ivan le Terrible, qu'à la France en la datant de Clovis.)</p> + +<p>C'est Napoléon <abbr title="premier">I<sup>er</sup></abbr>, invisible et présent sous le porche de l'Arc de +Triomphe, qui reçut le czar à l'entrée de la bonne ville. À l'hôtel de +la Monnaie, les jetons de la reine Marie-Antoinette l'amusèrent un +moment. La Révolution l'accueillit au Panthéon; <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span>Saint Louis +et le moyen âge à Notre-Dame et à la Sainte-Chapelle; Louis <abbr title="14">XIV</abbr> et +Napoléon aux Invalides; Molière chez lui; Richelieu, Corneille et +Racine à l'Académie. Là, puis sur la rive historique de la Seine «aux +peupliers d'or», et le lendemain, chez le Roi Soleil, sa bienvenue lui +fut souhaitée en des vers magnifiques ou gracieux, dont le tour propre +et toute la composition secrète témoignaient de l'antiquité d'une +langue lentement formée et à la fois épurée et enrichie par toutes les +savantes lèvres qui l'ont parlée depuis le Serment de Strasbourg. Au +nouvel Hôtel de Ville, pieusement reconstruit selon la figure de +l'ancien, quarante générations de prévôts des marchands firent leur +compliment au monarque absolu par la bouche d'un socialiste. Et là +encore, la façon dont nos plus décidés révolutionnaires reçurent le +despote ami impliquait une gentillesse et une finesse d'esprit +héritées de beaucoup de siècles et retrouvées fort à propos. Louis +<abbr title="14">XIV</abbr>, enfin, lui fit les honneurs de Versailles. Bref, la République, +pour se tirer galamment d'affaire, n'eut qu'à dire à son hôte: «Sire, +je vous présente mes aïeux; et, ce que vous pouvez voir en moi-même +d'agréable et d'élégant, c'est à eux que je le dois.»</p> + +<p>Il me semble donc que, pendant ces heures uniques, nul, même parmi le +peuple ombrageux des faubourgs, ne put haïr complètement ce passé de +la France, qui venait si gracieusement à notre aide. <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span>Le plus +ignorant sentit peut-être que l'ancien régime n'est pas tout entier +dans la Saint-Barthélemy ou dans les Dragonnades, pas plus que la +Révolution n'est tout entière dans la Terreur. On n'était pas fâché de +montrer à cet empereur, de bonne famille sans doute, qu'on n'était pas +non plus sans papiers et qu'on avait même des ancêtres assez +reluisants.</p> + +<p>Et je voudrais que, de ce contentement si naturel et si légitime, il +restât à la République un sourire, une douceur, le désir de juger +toujours dans un esprit équitable ce passé qui, en cette occasion, lui +fut si avantageux; qu'elle acquît par là l'utile notion de la lenteur +nécessaire des transformations politiques et sociales, et qu'alors, +sans rien perdre de sa générosité et sans rien répudier de ses rêves, +elle se défiât un peu plus de ses ignorances, de ses impatiences, de +ses intolérances, et se gardât aussi de quelques-uns de ses +conducteurs.</p> + +<p>Ce ne serait pas le moindre bienfait de la visite du Czar que d'avoir +réconcilié Marianne avec l'histoire de France.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span>BERNADETTE DE LOURDES</h2> + +<p>C'est un poème délicieux, un chapitre ajouté à la <span class="italic">Légende dorée</span> par +un artiste à la fois ingénu et subtil.</p> + +<p>M. Émile Pouvillon, cet amoureux de la terre, qui nous apporte quinze +jours à peine, chaque année, ses yeux bleus de faune et d'enfant dans +une bonne figure cuite d'officier et qui, le reste du temps, rêve +là-bas dans son Quercy, était tout disposé à comprendre la petite +pastoure visionnaire. Il a reconnu, en Bernadette Soubirous, une +Césette plus sainte, mais non plus compliquée ou plus savante. Il a su +entrer si aisément dans cette âme limpide et, d'autre part, il a si +harmonieusement enveloppé le drame surnaturel du décor naturel qui lui +convenait, que le miracle paraît presque tout simple et charme plus +qu'il n'étonne.</p> + +<p>La vision de Bernadette est préparée par ses solitudes de bergère dans +un paysage où les objets prennent volontiers des airs d'apparitions. +Il n'est pas probable que la Vierge se montre jamais beaucoup +<span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span>en Beauce, ou même en Sologne. Mais les montagnes, c'est la +terre qui touche au ciel et qui s'y mêle déjà. Surtout au crépuscule: +«... Le jour meurt..., les limites des choses se dissolvent. Il n'y a +plus de certain que les sommets, comme des escaliers pour le rêve. +Bernadette regarde. Ce qu'elle aime habite par là: le Bon Dieu, la +Sainte Vierge. Oh! se hausser sur la pointe des pieds, voir un peu!»</p> + +<p>La petite sainte ne subit que des tentations humbles comme elle: une +brebis rétive qui l'induit presque en colère, des fraises sauvages qui +sont tout près d'éveiller sa gourmandise, les rubans et le dé du +colporteur qui la mènent à deux doigts du péché de coquetterie. Et +elle conçoit aussi un paradis à sa portée. Ce n'est qu'un paysage de +la terre, allégé, angélisé, un paysage avec des fleurs, des arbres, +des clochers et des noms de paroisses, et des angélus, et des +cérémonies, et des processions; et les saints et les élus continuent +d'y faire ce qu'ils ont fait ici-bas,—comme les ombres des morts dans +l'île des Cimmériens, avec plus de joie seulement. Car imaginer, +c'est, inexorablement, se souvenir: et de quoi Bernadette se +souviendrait-elle?</p> + +<hr class="small"> + +<p>Le bon hagiographe Pouvillon a pieusement extrait de cette histoire +miraculeuse tout ce qu'elle comportait de poésie, d'humanité et +d'évangélisme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span>Poésie méridionale, lumineuse et précise. Ciel, terre, +animaux et plantes, tout a une âme, comme jadis pour le bon saint +François. Et tout vit, dans ce drame mystique, d'une vie concrète. +Tout y est matérialisé. Pas une pensée qui n'ait son «signe» +terrestre, très arrêté de contours. Rien de vague ni de nuageux dans +les impressions de Bernadette. Les «voyants», du moins ceux du Midi, +sont des gens qui «voient» mieux et plus nettement que nous, même les +images de ce bas monde. La création est un système de symboles, mais +les symboles sont clairs et consistants au pays du soleil.</p> + +<p>À un seul moment, le poète estompe les objets. C'est pour nous peindre +une après-dînée, à Biarritz, dans la villa impériale. Son art est tel +que ce «tableau de cour» ne détonne point dans cette naïve histoire +d'un miracle rustique. Il nous suggère impunément l'idée de crinoline: +«Les convives se dispersent sur la terrasse dans le parc. Les mauves +délicats, les bleus pâles des robes flottent légers comme des fleurs +dans l'herbe. Les jupes s'étalent très larges, noient les fauteuils en +bambou; des fichus, des écharpent moussent sur les épaules, sur les +gorges dont la blancheur ça et là s'épanouit...»</p> + +<p>Le drame humain éclate surtout dans un épisode. C'est quand +Bernadette, retirée en un couvent de Nevers avant l'érection de la +basilique de Lourdes, avant la splendeur des pèlerinages nationaux, +vit humble et cachée et comme absente de sa gloire, durant <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> +que toute la catholicité exalte son nom. En se figurant les +magnificences sorties d'elle, et qu'elle ne verra jamais, la candide +religieuse a un mouvement d'orgueil, vite réprimé et pleuré. Mais cela +nous a valu des pages d'une couleur vibrante et d'une émotion +profonde.</p> + +<p>Du petit jardin de son cloître, sœur Marie-Bernard retourne en +esprit dans Lourdes transformée. Elle assiste à l'une des grandes +journées: supplications de toute une multitude, prières presque +furieuses, sommation de la souffrance humaine à la pitié divine, +arrachement du miracle trop avare: «... Au signal des prêtres, les +pèlerins s'agenouillent, se prosternent, et par moments ils demeurent +immobiles, les bras en croix, comme un peuple de suppliciés... +L'ostensoir passe et un frisson agite les malades. Les fronts se +mouillent, les paupières battent. Un éclopé, pas loin de sœur +Marie-Bernard, travaille à remuer sa jambe inerte; un hydrocéphale +balance sa tête avec un gloussement qui doit être une prière. Et, +seuls vivants dans un pauvre paquet d'os et de muscles ankylosés, +noués en boule dans une corbeille, les yeux d'une rachitique roulent, +désorbités, effrayants du désir de vivre, de la volonté de guérir...» +Mais il faut tout lire.</p> + +<p>Enfin, le poème d'Émile Pouvillon est tout pénétré d'évangélisme, de +partialité pour les petits, de défiance à l'égard de la société +bourgeoise et des «autorités constituées», de doutes sur le bienfait +de la <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span>civilisation industrielle, et de cette idée que le +chef-d'œuvre de l'homme, ce qu'il y a de plus beau et de meilleur +au monde, c'est la foi et la bonté parfaite dans une âme simple.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Bref, M. Pouvillon aime sa petite bergère; il aime ses visions; il +aime Notre-Dame de Lourdes. Croit-il en elle?</p> + +<p>Non; car, le soir même de l'apparition de la Vierge, par une +imagination digne de Victor Hugo, il entend converser entre eux les +pics pyrénéens. Chaque mont rappelle qu'il eut, lui aussi, sa chapelle +miraculeuse et son pèlerinage. Et le Gar, alors, dit au Béout: «Ne +t'enorgueillis pas trop... La Vierge t'a visité, prétends-tu? Telle +est ta gloire? Que serait-elle donc si, comme moi, tu avais été dieu! +Ce fut ainsi pourtant... Seul maintenant, sans honneurs, je survis à +ma divinité. Prends garde, ami: la pensée des hommes est changeante.» +Et d'autres voix de montagnes s'élèvent: «Nous aussi, nous avons été +des dieux. Les anciens hommes avaient voué des autels au dieu +Béiséris, au dieu Illumne...» Et M. Pouvillon sait aussi que les +miracles sont injustes, puisqu'ils ne guérissent pas tous les malades +qui ne sont pas des méchants; il sait qu'au surplus ni la phtisie ni +le cancer n'ont jamais senti la vertu de l'eau miraculeuse; et il sait +encore d'autres choses.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span>Il ne croit, pas, et cependant!... Du moins, il aime +ardemment ce qu'il ne croit pas tout à fait, et qu'il voudrait croire. +Il est comme sont aujourd'hui beaucoup d'entre nous: il a la piété +sans la foi. Il songe:</p> + +<p>—Que l'image de Notre-Dame de Lourdes ait été uniquement créée par le +désir de Bernadette, qu'importe? Elle a consolé et guéri de pauvres +âmes et des corps souffrants; elle a fait connaître à de bonnes +personnes des minutes ineffables, de ces minutes où l'on vaut +davantage, où l'on vit hors de soi, où l'on communie dans un même +sentiment avec des milliers d'autres êtres. Et c'est là un bénéfice +assez clair. Et puis, que savons-nous? Ce qu'on appelle miracle n'est +sans doute qu'une dérogation aux lois naturelles que nous connaissons, +par conformité à d'autres lois que nous ne connaissons pas. Il est +vrai qu'alors ce ne serait plus proprement le miracle... Ou bien n'y +a-t-il point des phénomènes qui, tout en restant «naturels»,—tels que +l'hallucination de Jeanne d'Arc ou de Bernadette,—ne s'expliquent +pourtant que par quelque chose d'inexplicable, par une force divine +cachée dans une âme?...</p> + +<p>Et ne dites point: «À peine un malade sur mille a été guéri; et +pourquoi celui-là?» Qu'importe, si l'âme croyante reconnaît à son +Dieu, et à Celle qui lui porte nos prières, le droit de paraître agir +arbitrairement? On pardonne tout, pour ainsi parler, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>au Dieu +qu'on aime; on lui pardonne même les choix dont on est exclu; on le +déclare juste et bon, quoi qu'il fasse. C'est le croyant qui crée, par +son amour, la justice de son Dieu. On l'aimerait moins s'il était +parfaitement et évidemment équitable, car on aurait moins à lui +sacrifier. Bernadette le savait bien, elle qui, ayant procuré tant de +guérisons, ne fut point guérie, et mourut, à trente ans, d'une +nécrose, et fut heureuse d'en mourir...</p> + +<p>Et voilà des sentiments qui font furieusement honneur aux hommes.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Ce livre est infiniment doux. Il nous fait sentir ce que le rêve du +surnaturel ajoute d'adorable aux âmes naturellement bonnes. Il +contient l'âme vraie de Bernadette, et il interprète Lourdes avec une +bienveillance qui écarte les grossièretés fâcheuses du spectacle +extérieur.</p> + +<p>Que va être le roman de M. Zola?</p> + +<p>Ah! que je crains l'étude médicale du cas de Bernadette Soubirous, et +la description du Lourdes commercial, des hôtels et des boutiques, et +les plaies, et le grouillement des stropiats autour de la grotte, et +les odeurs des trains de pèlerins, et les pelures de saucisson!...</p> + +<p>Mais, après tout, cela aussi pourra être beau; et, enfin, nous verrons +bien.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span>PHILOSOPHIE DU COSTUME CONTEMPORAIN</h2> + +<p>On vient de publier les jugements de quelques personnes considérables +sur le chapeau haut de forme. «Élargissons la question», si vous le +voulez, et cherchons ce que vaut le costume contemporain. Ou, pour +procéder avec méthode, voyons ce que devrait être le costume, ce qu'il +est, et pourquoi il est ainsi.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Sur ce qu'il devrait être, les philosophes n'hésitent pas. Le vêtement +a pour objet de protéger le corps contre le froid, et ensuite de +l'orner.</p> + +<p>Utile, on le désire commode autant qu'il se peut. L'idéal, c'est que +le vêtement nous sauve d'un danger sans nous imposer de gênes +superflues. Il ne devra donc comprimer aucune partie du corps.</p> + +<p>D'autant moins que, en comprimant le corps, il le déformerait. Or, ce +serait dommage, un corps humain de proportions normales étant +nécessairement ce que nous connaissons de plus beau. Si donc, +<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span>après avoir considéré le vêtement comme utile, nous +l'envisageons comme décoratif, il est évident qu'il ne pourra orner le +corps qu'à la condition d'en respecter les contours, de n'en point +briser l'ensemble harmonieux et l'unité.</p> + +<p>De plus, la matière employée pour le costume, ce sont surtout des +tissus. Les tissus flottent naturellement, font d'eux-mêmes des plis, +et c'est là leur grâce propre. Il faut la respecter aussi: il ne faut +donc pas que les tissus collent au corps.</p> + +<p>Ces principes sont parfaitement observés dans la toilette antique. +Voyez les peintures des vases grecs, et voyez les figurines de +Tanagra. Dans ce système, le moindre changement d'attitude se traduit +par des déplacements de plis du vêtement tout entier: en sorte que, +malgré la simplicité et l'uniformité des pièces de leur habillement, +les Tanagréennes offrent des silhouettes et des arrangements de lignes +beaucoup plus variés et plus imprévus que ne font nos Parisiennes avec +leur harnachement si compliqué.</p> + +<p>Autre remarque: le costume grec ou latin est le même, dans son +principe, pour l'homme et pour la femme. Il ne dissimule pas la +différence des sexes, mais il ne s'attache pas à l'accentuer. La +tunique n'est qu'une <span class="italic">stola</span> plus courte. Les habits des hommes se +drapent aussi largement que ceux de leurs compagnes. Le vêtement est, +pour l'un et pour l'autre sexe, flottant et décoratif.</p> + +<hr class="small"> + +<p><span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span>Regardons maintenant la toilette de nos contemporains. Nous +reconnaissons aussitôt qu'elle part de tout autres principes. Deux +choses sautent aux yeux:</p> + +<ul class="none"> +<li>1º le costume est toujours, plus ou moins, ajusté;</li> +<li>2º il diffère très profondément, selon les sexes.</li> +</ul> + +<p>Sans doute, le vêtement ajusté a pu, à l'origine, s'expliquer par le +climat, contre lequel il était utile de se prémunir. Mais il est clair +que cette utilité n'est plus présente que très accessoirement à +l'esprit de nos tailleurs et de nos couturières. <span class="italic">Aucune</span> des règles +que je rappelais n'est observée aujourd'hui dans la toilette féminine. +Le corsage ne se contente pas de s'appliquer au torse de la femme pour +le protéger: il le comprime et le repétrit. Les étoffes sont tendues +sur des armatures rigides qui modifient très notablement la forme de +la poitrine. Et, de dix ans en dix ans, les jupes, tour à tour trop +amples et trop étroites, s'étalent sur des contours artificiels et +démesurés, ou épousent du plus près possible les contours réels: deux +façons diverses de nous communiquer une même impression.</p> + +<p>Quelle impression?</p> + +<p>On a pris à tâche d'exagérer toutes les parties que la nature a faites +plus saillantes dans le corps féminin: la poitrine, les hanches, la +croupe et même, dans une mesure plus discrète, le ventre. Ce résultat +a été surtout obtenu par une compression forcenée <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span>de la +taille. Et des artifices de détail sont venus compléter ce premier +artifice. On a augmenté le relief des contours par le corset et, +suivant les temps, par les paniers et la tournure, ou, au contraire, +par le fourreau qui bride les cuisses. Sans compter les manches à +gigot qui amincissent encore la taille, ou les hauts talons faits pour +jeter le buste en avant et pour imposer aux mouvements du corps une +gêne qui révèle mieux les formes. D'une façon générale, la femme a été +à la fois considérablement amplifiée—et coupée par le milieu.</p> + +<p>Vous voyez les effets de cette division. L'unité du corps féminin +étant rompue, on ne l'embrasse plus aussi facilement d'un seul regard; +mais nos yeux sont tour à tour attirés sur les deux parties qui le +composent et, dans chaque partie, sur les proéminences. En somme, la +ceinture telle que l'entendent nos contemporaines, non plus souple et +commode comme chez les femmes antiques, mais totalement déformatrice +du corps, et jusqu'au renversement des proportions de la cage +thoracique, divise résolument la femme en deux—pour localiser notre +attention.</p> + +<p>Bref, la toilette féminine est devenue, essentiellement, expressive du +sexe.</p> + +<p>Elle est sans doute restée décorative dans le détail de ses +ornements—où la «décoration» prend d'ailleurs, de plus en plus, un +caractère de curiosité archéologique. C'est ainsi que, depuis vingt +<span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span>ans, nous avons vu passer en fantaisies changeantes, dans la +parure des femmes, maintes réminiscences discrètes ou hardies de ce +qu'elles ont trouvé de joli ou d'extravagant dans les modes de leurs +aïeules ou dans les costumes nationaux de tous les pays du monde. Mais +la grande originalité de la toilette féminine, c'est bien, au fond, +d'exprimer ce que j'ai dit.</p> + +<p>De là son charme étrange. Je n'ai point à rechercher si ce charme n'a +pas sa rançon: maux d'estomac et d'entrailles, anémie, migraines, +métrites, couches avant terme, etc. Ajoutez l'absurdité et +l'abomination, au point de vue social, d'un système de toilette +entièrement incompatible avec la grossesse: en sorte que cet état si +véritablement «intéressant», qui ne se trahissait dans la toilette +antique que par un léger surcroît d'ampleur, apparaît à une jeune +femme de nos jours comme je ne sais quoi de monstrueux et qui la +signale risiblement aux regards.</p> + +<p>Le corset est la pièce essentielle et secrètement génératrice de tout +l'ajustement féminin: et la maternité ni l'allaitement ne souffrent le +corset. Tirez la conclusion: elle est lamentable. La toilette actuelle +des femmes est l'irréconciliable ennemie de leurs devoirs naturels: +voilà la vérité.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Passons au vêtement des hommes. À aucune époque, je crois, il n'a été +si profondément différent de celui des femmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span>Les contours du corps féminin s'éloignent très sensiblement +de la ligne droite: la toilette s'applique à les en éloigner encore. +Les contours masculins s'en éloignent beaucoup moins: la toilette les +en rapproche le plus possible. Tandis que la toilette de nos compagnes +a pour fin suprême l'attrait du sexe et ne se soucie point de la +commodité, c'est de la commodité presque seule que notre costume se +préoccupe. Il a fini par faire avec le leur un contraste absolu.</p> + +<p>La démocratie a aidé à cette évolution, en supprimant, surtout pour +les hommes, les différences de costume entre les +classes.—Aujourd'hui, il n'y a plus que les femmes qui se parent de +«jabots», de «petites oies», de rubans, de dentelles et de +fanfreluches, et qui arborent de beaux tissus aux couleurs éclatantes. +Chez nous autres, les différences ne sont que dans la qualité cachée +des étoffes et dans leur coupe plus ou moins savante et précise. +L'invention des élégants se confine dans la cravate, dans le velours +d'un col, le plissé d'une chemise, ou dans le soin des «dessous». Mais +un ouvrier proprement mis se rapproche beaucoup d'un bourgeois +négligé.</p> + +<p>Il ne faut pas s'en plaindre. L'uniformité pratique de la mode virile, +s'opposant au bariolage, à la diversité superficielle et aux artifices +contraignants de la mode féminine, signifie aux yeux que l'homme est +né pour agir et la femme pour plaire, et nous <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span>suggère cette +idée que l'extrême différenciation des costumes entre les sexes est +peut-être une des marques de l'extrême civilisation.</p> + +<p>La toilette féminine n'est pas commode: elle est même meurtrière. Elle +est immorale aussi, puisqu'elle est antimaternelle et antinourricière: +mais elle est délicieuse.</p> + +<p>Le vêtement masculin n'est pas délicieux: mais il est si commode!</p> + +<hr class="small"> + +<p>Seulement, puisque le vêtement masculin s'inspire, avant tout, de la +commodité, je voudrais qu'il fût entièrement conséquent à son +principe, tout en offensant le moins possible la beauté.</p> + +<p>Passe pour le pantalon! S'il manque de grâce, comme je le crois, la +forme n'en saurait être modifiée sans nous gêner beaucoup. Je ne +regrette pas la culotte. Je ne regrette pas non plus les habits +mauves, bleu tendre, zinzolin ou gorge-de-pigeon. Je n'aspire point à +me promener par les rues dans l'accoutrement d'un marquis du +répertoire. Mais je voudrais que le vêtement eût le droit d'être plus +flottant, plus aisé, de ne point ressembler à une carapace, comme cela +se voit ailleurs encore que sur les gravures de mode.</p> + +<p>La redingote est tolérable, à cause de ses larges pans. Le veston est +mieux. Mais la jaquette est laide et l'«habit» de cérémonie est hideux +par les élytres <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span>inexplicables dont il nous orne le derrière. +Le col et le plastron de la chemise empesée font des taches de lumière +amusantes par la crudité même de leur éclat et par un air de netteté +unie et précise: mais je voudrais que la chemise molle, et même de +couleur (rien ne lui interdirait d'être propre et jolie), fût partout +tolérée, et à toutes les heures. Je demanderais la même faveur—et +aussi le droit d'être en velours—pour le veston, cher aux poètes et +aux «artistes», et qui peut être charmant: les gens du temps de Louis +<abbr title="13">XIII</abbr> le savaient bien. Je voudrais enfin l'abolition du chapeau haut +de forme, objet aussi inconcevable pour le moins et aussi mystérieux +que l'«habit», et plus épouvantable encore, en dépit de la perverse +accoutumance de nos yeux...</p> + +<p>Mais je sens bien ici que je suis en plein rêve.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span>OBJECTIONS D'UN MORALISTE CONTRE L'EXPOSITION DE 1900.</h2> + +<p class="left60">Avril 1895.</p> + +<p>Mon ami le moraliste me saisit par un bouton et me dit:</p> + +<p>—Alors, elle vous enchante, vous, cette Exposition?</p> + +<p>—Mon Dieu...</p> + +<p>—Moi, elle m'écœure, m'exaspère et m'épouvante. Et d'abord, qui la +fait? qui l'a décrétée? A-t-on consulté la France? A-t-on consulté +même les habitants de Paris? Qui la réclamait? Qui en sentait le +besoin?... Oui, je sais, le gouvernement, la Chambre... de vagues +députés... dont vous ne connaissez même pas les noms, ni moi non plus. +C'est le régime représentatif... Autrement dit, la tyrannie anonyme, +ou à peu près... Au moins, sous l'ancien régime—qui, du reste, ne +valait pas mieux,—on savait à qui s'en prendre.</p> + +<p>Mais je m'égare... Donc, nous l'aurons, cette Exposition. Il nous +faudra non seulement la subir, mais <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>en subir les +préparatifs. Ça durera cinq ans. C'est exquis.</p> + +<p>Si encore elle devait se cantonner, comme les autres fois, au Champ de +Mars et à l'Esplanade! Mais une idée qu'<span class="italic">ils</span> ont, idée digne d'eux, +la plus absurde et la plus antiesthétique des idées, c'est que la +beauté d'une Exposition se mesure premièrement au nombre d'hectares +qu'elle couvre. Or, celle de 1889 était déjà éreintante à parcourir. +Que sera la prochaine?</p> + +<p>On va nous éventrer nos Champs-Élysées, mettre à bas ce bon vieux +Palais de l'Industrie auquel nous étions faits et qui semblait la +grande serre de ce beau jardin. Et pourquoi? Pour qu'en montant les +Champs-Élysées nous puissions, d'un certain endroit, voir les +Invalides à l'horizon... Mais on ne les verra guère, puisqu'en +traversant l'avenue nouvelle on sera surtout préoccupé de ne pas se +faire écraser par les voitures... Puis, c'est une bêtise de croire que +deux avenues se coupant à angle droit ajoutent à la beauté l'une de +l'autre. Ceux qui iront vers l'Arc de Triomphe ne verront pas le Dôme +des Invalides, et ceux qui iront vers le Dôme ne verront pas l'Arc. +Alors?...</p> + +<p>Je laisse de côté les agréments prévus que nous réservent les six mois +de la fête: la mêlée meurtrière des voitures et des piétons le long +des boulevards—déjà impraticables aujourd'hui de cinq à sept heures; +pas un fiacre libre, plus une place dans les restaurants ni dans les +brasseries; l'enchérissement <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span>de toutes les choses +nécessaires à la vie; le Parisien accablé de maux, dépossédé de Paris, +outlaw dans sa propre ville envahie par les barbares...</p> + +<p class="poem10">Le dehors te fait peur: si tu voyais dedans!</p> + +<p class="noindent">dit Ruy Blas à don César de Bazan.—Les ennuis matériels de cette +fâcheuse Exposition, j'en prendrais encore mon parti. Le dommage moral +est pire.</p> + +<p>Au fond—en dépit des galeries consacrées à l'industrie, à +l'agriculture, à l'instruction publique, et des vitrines à étiquettes +où personne ne s'est jamais arrêté—une Exposition n'est qu'une énorme +kermesse. Deux «styles»: celui des gares, et surtout celui des pièces +de pâtisseries montées. Le décor est un décor de casino, d'éden, +d'alcazar, de bastringue, de mauvais lieu. Les architectures même, par +ce qu'elles ont de criard, de canaille et d'éphémère, conseillent le +plaisir brutal, rapide et sans lendemain. Perdu dans cette cohue en +liesse, on se sent affranchi des prudences gênantes. Chacun s'accorde +les licences du voyageur qui, loin de chez lui, se débride +<span class="italic">incognito</span>. Une Exposition (et l'Exposition, ce sera tout Paris, de +la Porte Saint-Martin au Bois de Boulogne) est essentiellement un +endroit où les étrangers et les provinciaux viennent tirer des +bordées.</p> + +<p>1889 nous a légué toutes les variétés de la danse du ventre, qui est +une excitation immédiate à la débauche. De cette danse dérivent les +levers, couchers <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span>et bains de filles qu'on nous a servis dans +les cafés-concerts. Nous avons vu depuis six ans une extraordinaire +recrudescence des bas spectacles de music-halls: exhibitions de chairs +nues, chansons d'alphonses et de gigolettes, chansons de M<sup>lle</sup> +Guilbert. Toute Exposition est suivie d'une diminution de la pudeur +publique.</p> + +<p>La foule exige de plus en plus le chatouillement direct, devient +incapable de tout plaisir qui n'est pas celui-là, et celui-là tout +cru... Les divertissements qui veulent un effort de réflexion sont +trop relevés et trop laborieux pour elle. La comédie a déjà bien de la +peine à vivoter: vous verrez qu'en 1900 il n'y aura place dans les +théâtres que pour les vaudevilles acrobatiques et pour les pièces où +l'on étalera de la femme. Les Expositions sont la mort de l'art +dramatique.</p> + +<p>Comme la débauche et la cruauté se tiennent, 1889 avait failli nous +léguer, avec les danses obscènes, les courses de taureaux. Qui sait si +1900 ne nous les ramènera point, et si nous ne serons pas mûrs alors +pour cet ignoble plaisir? Chaque Exposition nous laisse plus prêts aux +spectacles violents de cirque et d'arène, aux jeux romains ou +byzantins...</p> + +<p>Oui, je parle en moraliste effaré. Que serait-ce si j'étais +économiste? et que font ici les économistes, s'ils ne s'effarent pas?</p> + +<p>Je néglige tout ce qu'une Exposition universelle <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span>peut +permettre et recouvrir de spéculations louches—avant, pendant et +après—et tout ce déchaînement de réclame, de puffisme, c'est-à-dire +de mensonge et de vol, et toute cette fureur d'entreprises de plaisirs +publics. Une année d'Exposition, c'est l'hégire sainte pour tout ce +qui porte une âme de maquignon, de négrier ou de forban cosmopolite.</p> + +<p>Mais voici qui est plus grave peut-être. Des milliers de pauvres gens, +que l'Exposition aura attirés à Paris et momentanément occupés, y +resteront quand il n'y aura plus de travail pour eux, et y grossiront +l'armée des meurt-de-faim...</p> + +<p>D'autre part, une Exposition universelle, c'est le Chanaan des filles. +Cette année-là est, dans un sens que n'a point prévu l'Écriture, +«l'année des vaches grasses». Elles pullulent et prospèrent. L'offre +grandit avec la demande... Puis, la demande décroît subitement. Que +deviennent alors ces malheureuses?...—Toute Exposition a pour +conséquence un développement considérable de la prostitution et, peu +après, la diminution de ses débouchés. D'où une crise qui s'ajoute à +tant d'autres.</p> + +<p>La réjouissance finie, les misérables, plus nombreux, se retrouvent +aussi moins résignés... Des voix autorisées nous diront que ces fêtes +sont les fêtes de la paix et de la fraternité; et jamais nous n'aurons +entendu plus de solennelles facéties et de sottises officielles. La +vérité, c'est qu'en exaltant l'espoir des peuples sans leur apporter +plus de <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span>vertus, les fêtes de la paix sèment en eux des +germes de guerre. Les plus hideuses journées de la Révolution +suivirent de près la messe surprenante (c'était Talleyrand qui la +célébrait) de la Fédération de 1790. Les lendemains des rêves sont +dangereux, surtout quand ces rêves furent d'une qualité un peu basse. +On se heurte de nouveau à la réalité; on la trouve plus rude +qu'auparavant, et l'on s'irrite. La foule est plus paresseuse, plus +envieuse, plus prête aux inutiles révoltes après ces brèves godailles +et ces grossières féeries.</p> + +<p>Je me résume...</p> + +<p class="p2">Mais, à ce moment, mon bouton céda sous les insistances de ce raseur; +et je m'esquivai prudemment.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span>POUR ENCOURAGER LES RICHES.</h2> + +<p>Qu'on ne se méprenne pas sur l'esprit des réflexions qui vont suivre. +Je sais que, entre l'égoïsme où nous vivons presque tous et la charité +parfaite, l'entier dépouillement des saints, la distance est grande, +et les degrés nombreux et rudes. Ceux qui en ont franchi, ne fût-ce +que quelques-uns, méritent déjà beaucoup de respect et d'estime, et il +convient plutôt de les louer de ce qu'ils ont fait que de leur +reprocher de n'avoir pas fait davantage. Une telle sévérité n'irait +pas sans hypocrisie, car sommes-nous sûrs que, à leur place, nous en +eussions fait même autant?</p> + +<p>Mais, cela dit, il me sera peut-être permis, à l'occasion d'un +événement récent, de hasarder une remarque fort simple. C'est que les +personnes très riches sont privilégiées de plus de façons encore qu'il +ne paraît à première vue; c'est que, en même temps que la charité sous +sa forme la plus élémentaire, qui est l'aumône en argent, semble +devoir être <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span>plus facile aux gens qui en ont beaucoup, +ceux-ci, à mérite égal—et en vertu de leur richesse même, qui les +signale à l'attention et leur permet des largesses d'un chiffre +imposant—sont singulièrement plus assurés de la reconnaissance +publique que les gens de condition médiocre ou petite, et, ainsi, ne +manquent guère de recevoir, dès ici-bas, la récompense de leur bonne +volonté. En sorte qu'on pourrait recommander la charité aux gens +exceptionnellement millionnaires comme un «sport» avantageux, au cas +où il ne suffirait point de la leur recommander comme un devoir.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Donc, la semaine dernière, à propos de la mort d'une dame qui fut +évidemment une femme de bien, les journaux abondèrent en louanges si +enthousiastes sur la charité de la défunte, que je ne vois guère ce +qu'on y eût pu ajouter s'il se fût agi de saint Vincent de Paul ou de +la Sœur Rosalie.</p> + +<p>Qu'avait donc fait cette dame? Oh! des choses excellentes.</p> + +<p>Elle avait une fortune de cent quatre-vingts millions. Le chiffre a +été donné par un journal monarchiste, religieux et mondain. Et, soit +dit en passant, il est remarquable que de telles révélations, et sur +des choses d'un ordre si privé, puissent être faites par les journaux, +et que celle-là en particulier, si propre à étonner les pauvres et à +les induire <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>en de mauvais sentiments, nous ait été apportée +par une gazette dont l'emploi ordinaire est de défendre ce qui nous +reste du vieil ordre social et, spécialement, l'aristocratie du nom et +celle de l'argent et leurs conjonctions si intéressantes...</p> + +<p>Une fortune de cent quatre-vingts millions, si elle n'a pas été mal +acquise, n'a pu être acquise pourtant que par la spéculation, qui est +une forme du jeu et qui, étant la recherche du gain sans travail, est, +aux yeux d'un chrétien, sur la limite extrême des choses permises. Je +ne dis rien de plus et ne vous répéterai pas la phrase de Bourdaloue +sur les commencements des grandes fortunes. Et c'est pourquoi, outre +un naturel sentiment de compassion pour les pauvres, cette dame +éprouva sans doute le besoin de racheter ce qu'il pouvait y avoir, non +certes de souillé et d'injuste, mais, forcément, de gênant pour une +âme haute, et de pas du tout vénérable et de pas du tout évangélique, +dans l'origine, quelle qu'elle ait été, d'une opulence aussi +démesurée. Et il la faut louer d'avoir eu cette idée-là; car enfin +«rien ne l'y forçait», et des personnes aussi riches qu'elle ne l'ont +pas eue.</p> + +<p>Et donc, dans les vingt dernières années de sa vie, je crois, cette +dame consacra, fort intelligemment, de quinze à vingt millions à des +fondations de bienfaisance. Qu'est-ce à dire? Cela vaut la peine +d'être précisé.</p> + +<p>Cette dame devait avoir, il y a vingt ans, cinq ou <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span>six +millions de rente. Je n'imagine pas qu'elle dépensât pour elle-même +plus d'un demi-million, car elle n'avait pas de vices; et, dans notre +société aux mœurs peu fastueuses, il doit être difficile à une +vieille femme, et qui vit seule, de dépenser davantage. Puis elle +donnait aux pauvres... mettons un million. Et ainsi elle n'économisait +que de quatre à cinq millions chaque année. Et cela, je le répète, est +admirable, puisque enfin notre conception, toute romaine et toute +païenne, de la propriété lui conférait le droit strict de capitaliser +indéfiniment tout son revenu et de n'en pas détourner pour les autres +un rouge liard.</p> + +<p>Après quoi, jugeant avec raison qu'elle avait fait son devoir, et plus +que son devoir, cette dame, sur ses cent quatre-vingts millions, s'est +contentée de léguer trois cent mille francs à diverses bonnes +œuvres. Qu'est-ce à dire encore? C'est comme si, ayant cent +quatre-vingt mille francs—et pas d'héritiers naturels directs—vous +faisiez, après votre mort, largesse de quinze louis aux pauvres de +Jésus-Christ. Mais en réalité, c'est encore moins, s'il est vrai que +la proportion entre la part de jouissance légitime et la part d'aumône +chrétiennement due soit fort différente, et même inverse, dans un +avoir familial de cent quatre vingt mille francs et dans une fortune +de cent quatre-vingts millions.</p> + +<p>Toutefois, je crois comprendre ici la pensée de cette dame. Elle n'a +voulu pratiquer que la charité <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span>la plus difficile: celle +qu'on fait de son vivant. Elle a dédaigné la gloire de ce dur et +habile M. de Montyon. Si elle eût seulement légué quinze ou vingt +millions aux indigents, elle passait du coup pour une des plus +illustres bienfaitrices de l'humanité souffrante. Elle s'y est +refusée, par un tact très délicat. Elle a redouté de recevoir alors +plus que sa récompense: elle a craint la statue. Il faut apprécier ici +la modestie et la finesse de sa pensée, quoique les pauvres en aient +pâti.</p> + +<p>Au reste ce détail, et aussi le formidable total de sa fortune, ont +été connus trop tard pour arrêter les premières manifestations de +l'admiration et du deuil publics. Déjà cette dame avait reçu, vivante, +la distinction officielle la plus considérable qui ait jamais été +accordée à une femme. Ses obsèques ont été suivies par de nombreux +représentants du pouvoir et par le président du Conseil municipal +socialiste de Paris. Tout cela est bien curieux. Je ne prétends pas +que, vivante ou morte, on l'ait uniquement récompensée d'avoir été +riche: mais il ne serait pas non plus exact de dire qu'on l'a +uniquement récompensée d'avoir été charitable. Ce qu'on a glorifié en +elle, c'est l'un et l'autre à la fois, c'est la rencontre +impressionnante d'un peu de vraie bonne volonté et de beaucoup +d'argent. Et l'on croit la démocratie envieuse!</p> + +<p>Certes elle l'est: mais qu'elle est douce aussi, et facile à séduire! +Un saint Jean Chrysostome ou un <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span>saint Grégoire de Nazianze +eût jugé que cette dame avait seulement commencé à faire son devoir; +et notre République démocratique l'exalte comme une héroïne de la +charité.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Et cependant, telle humble femme du peuple donne non seulement le peu +de pauvre argent qu'elle gagne à la sueur de son front, mais tout son +temps, et toutes ses forces, et tout son cœur, bref, se «sacrifie» +à des enfants abandonnés, à des filles sans asile, à des malades, à +des vieillards. Il arrive qu'on la signale à l'Académie. L'Académie ne +peut pas la nommer officier de la Légion d'honneur: elle lui octroie +cinq cents francs,—auxquels elle joint, il est vrai, un mot spirituel +et, quelquefois, un compliment ironique.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Je prie les gens très riches qui peut-être liront ceci, de ne point se +dire: «Voilà une singulière façon, et bien engageante vraiment, de +nous prêcher la charité! Si, d'avoir donné vingt millions aux pauvres, +cela vous attire de telles oraisons funèbres, nous avons donc deux +raisons pour une de garder notre bel argent.»</p> + +<p>Ces personnes se tromperaient. Non, encore une fois, ceci n'est point +un discours de haine. Je n'ai pas nié un instant le rare mérite de la +dame dont <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span>j'examine, comme j'en ai le droit, les actes +publics. Et même, ce mérite m'apparaît mieux en y réfléchissant.</p> + +<p>Rentrons en nous-mêmes. Il faut un grand effort, une extrême attention +à écarter les prétextes égoïstes, beaucoup de petites victoires +remportées sur soi, pour donner réellement aux pauvres, selon +l'antique commandement, la dixième partie de son revenu, quand il la +faut prélever sur un argent qu'on doit à son travail, et à un travail +qui souvent nous est pénible jusqu'à l'angoisse. Cela ne va pas tout +seul, et il faut le bien <span class="italic">vouloir</span>, même quand l'argent que nous +gagnons dépasse notablement nos besoins et nous permet une vie déjà +large et aisée. On est tenté de croire que ce prélèvement, ou plutôt +cette extraction est moins dure quand elle se pratique sur de l'argent +qu'on a reçu sans peiner et sur un superflu énorme, un superflu de +cent ou de cent cinquante millions, comme dans le cas qui nous +occupe... Eh bien, c'est peut-être une erreur.</p> + +<p>Mathématiquement, il se peut que cinq mille francs, par exemple, +soient pour un Gould ou un Vanderbilt ce qu'est un sou pour un ouvrier +ou un petit commis; et vous en conclurez que le roi de l'or n'aura pas +plus de mérite à donner ces cinq mille francs que l'homme du peuple à +donner un sou. Il en va peut-être autrement dans la réalité. Je crois +que, finalement, l'argent se fait encore plus aimer par sa masse que +par le besoin qu'on en a. L'homme <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span>a moins de mal à lâcher +quelques sous qui représentent quelques secondes ou quelques minutes +de son labeur et dont il pourrait profiter effectivement, qu'à +abandonner une grosse somme dont il n'a nul besoin et qui représente +surtout le travail des autres. Cela est ainsi.</p> + +<p>L'argent nous possède d'autant plus qu'il est en plus grande quantité +et que, en un sens, il nous appartient moins, n'étant presque plus le +produit de notre effort personnel. Il nous fascine alors par toute la +puissance que nous sentons accumulée en lui; et, justement parce que +cette puissance, étant indéfinie, paraît énorme et merveilleuse, nous +n'avons plus le courage de la détacher de nous, ni même de diminuer +sérieusement ce qui amplifie si fort notre être. Quand je dis +«nous»... Mais, comme dit Figaro, il n'est pas nécessaire de tenir les +choses pour en raisonner...</p> + +<p>«Malheureux les riches! Il leur est plus difficile d'entrer dans le +royaume de Dieu qu'à un câble de passer par le trou d'une aiguille.»</p> + +<p>Puisque l'Évangile même reconnaît implicitement que la charité leur +est si malaisée, il est excellent que des louanges et des honneurs +publics, et des décorations, et de la réclame et des «échos», payés ou +non, encouragent ces infortunés à s'arracher les entrailles, et les +aident à passer par ce chas, qui figure pour eux la porte de +l'affranchissement et du salut.</p> + +<p>Voilà tout ce que j'ai voulu dire.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span>MALAISE MORAL.</h2> + +<p class="left60">27 Avril 1897.</p> + +<p>Nous croyons que notre gouvernement fait, en Orient, ce qu'il peut. La +majorité de la Chambre a plusieurs fois approuvé sa conduite, et +l'approuvera probablement encore,—quelle qu'elle soit. Nous sommes +décidés à toutes les prudences pour éviter une guerre européenne,—que +personne en Europe ne veut. Nous désirons conserver une alliance qui +est encore populaire chez nous,—et qui finira sans doute par nous +rapporter quelque chose. Nous sommes très dociles, très pratiques, +très raisonnables.</p> + +<p>Seulement, c'est incroyable comme nous éprouvons peu de satisfaction à +être ainsi. Nous ne réclamons pas: mais, involontairement, quelque +chose en nous se plaint. Nous voyons bien qu'il faut se résigner au +rôle que nous jouons là-bas: mais nous ne pouvons nous dissimuler +qu'il n'y a pas là de quoi être fiers. Si résolus que nous soyons à ne +<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span>nous plus nourrir de «vaines fumées», le manque de cette +pâture légère nous demeure sensible.</p> + +<p>Bref, nous souffrons d'une contradiction trop forte entre ce que nous +sentons, naturellement ou par tradition, et ce que nous faisons.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Et peut-être ce malaise s'aggrave-t-il d'un premier remords.</p> + +<p>Soyons sincères, même contre nous. Les premières nouvelles des +massacres d'Arménie ont paru laisser la France assez indifférente. Il +faut dire pour l'excuse du public (et ce point est tout à fait digne +de remarque) que ces nouvelles ne nous ont guère été données, d'abord, +que par des publicistes de tempérament violent et enclins à +l'exagération, et que la plupart des journaux qui passent pour +«sérieux» et «modérés» ont commencé par garder sur ces affaires un +silence tenace. On en a, depuis, cherché les raisons; et, bien +entendu, on en a supposé de vilaines. La vérité, c'est que, sans +doute, le gouvernement n'a mis aucun empressement à nous renseigner; +mais c'est aussi que, rendus timides par une humiliation d'un quart de +siècle, conscients de notre impuissance à défendre désormais, à +travers le monde, les causes «humaines», nous ne tenions pas beaucoup +à savoir, parce que nous étions incapables d'agir. Et cela est triste.</p> + +<p>Enfin, nous avons connu, malgré nous, les trois <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span>cent mille +égorgés d'Arménie. Nous avons été secoués par les récits de M. Victor +Bérard et par les manifestes de M. Ernest Lavisse. Puis sont venus les +massacres de Crète et l'agitation de la Grèce. L'Europe s'est émue. Le +«concert européen»—formé seulement des grosses puissances +intéressées, et qui ne comprend ni la Suisse, ni la Belgique, ni la +Hollande, ni le Danemark, ni la Suède et la Norvège—s'est mis à +poursuivre un accord presque impossible et toujours fuyant: faux +tribunal d'Amphictyons, où manquent à la fois les petits peuples +libres—et le Pape.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Et voici notre second remords.</p> + +<p>Il était tout naturel que nous fussions de cœur avec les Grecs. Nos +souvenirs, notre éducation classique, une communauté de sang, les +principes les plus chers de la Révolution et toute notre tradition +nationale nous y poussaient. L'intervention des Grecs, sans être +désintéressée, ne laissait pas d'être généreuse. Il est clair que, si +les Grecs n'avaient pas bougé, s'ils étaient restés «sages», tout se +serait terminé une fois de plus par des «réformes» demandées à la +Turquie, promises par elle, et non réalisées. Les Hellènes servaient +donc la justice et l'humanité. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, +la France même du second Empire, toute la France <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>d'avant +1870 leur eût crié: «Courage!» et se fût portée à leur secours.</p> + +<p>Nous ne pouvions le faire, c'est convenu. Mais il est des choses que +nous pouvions dire. Nous pouvions tout au moins—avant de nous +rabattre à l'«autonomie» crétoise avec vassalité et tribut payé à +l'égorgeur—exprimer le désir qu'il fût permis à la Crète de disposer +d'elle-même par un plébiscite.</p> + +<p>Je connais là-dessus les propos des hommes «sensés» qui se trouvent +être presque tous, je ne sais pourquoi, des hommes d'argent. «Laissez +donc! les Turcs sont des gens très honnêtes. Je vous assure que leur +moralité est fort supérieure à celle des chrétiens.» Il n'en est pas +moins fâcheux que ces honnêtes gens, mus par le plus respectable des +sentiments religieux, deviennent, à certains moments, de si +surprenants massacreurs. Et puis, j'ai beau me raisonner, ces +chrétiens, si peu recommandables qu'ils soient, me sont cependant plus +proches que les Turcs. J'ai pu constater l'impénétrabilité réciproque +(sinon par le fer et les balles) des chrétiens et des musulmans. Il +doit être horrible, pour un chrétien même médiocre, d'être gouverné +par des hommes qui nous sont si profondément étrangers. Il est +décidément regrettable que l'Europe du <abbr title="15">XV</abbr><sup>e</sup> siècle ait été trop +distraite ou trop occupée pour barrer la route à des conquérants dont +l'âme diffère à ce point de la nôtre.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>On ajoute: «Qui presse tant les Crétois d'être Grecs? Ils y +perdraient; ils payeraient plus d'impôts.» Cela, c'est leur affaire; +ce serait à eux de juger si le contentement de faire librement partie +d'une plus grande communauté fraternelle ne compenserait pas quelque +accroissement d'obligations et de charges.—On dit enfin: «Cette +solution serait grosse de dangers. Qui sait si telles provinces +actuellement «autonomes et tributaires» ne réclameraient pas, et +peut-être par l'insurrection, le même traitement que la Crète?» Cela +est fort douteux, car j'imagine que ces provinces-là sont heureuses: +mais, en tout cas, qu'aurions-nous à y perdre? Il y a ceci de bon dans +notre abaissement, que nul désordre en Europe, nulle éventualité +orientale ne peut nous nuire, si nous savons croiser les bras, épier +et attendre.</p> + +<p>Au reste, quand j'indique ce que la France aurait pu proposer, je +n'ignore point que sa proposition n'avait aucune chance d'être +accueillie. La vieille Europe traîne un passé trop chargé de crimes. +Il n'est presque pas une grande puissance qui n'ait derrière soi son +injustice et sa rapine, et des sujets qui ne l'ont pas choisie. +L'Europe nous eût répondu par le plus énergique <span class="italic" lang="la">non possumus</span>; soit: +mais, ce refus enregistré, la France se retrouvait, dans le concert +européen, en une tout autre posture morale. Elle eût dit ce qu'elle +devait et seule pouvait dire; et cela eût «délivré son âme».</p> + +<hr class="small"> + +<p><span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span>Mais, pour que notre gouvernement parlât ainsi, il fallait +qu'il y fût encouragé par quelque grand mouvement d'opinion publique. +Or, d'opinion publique, il n'y en a plus. On accepte tout quand il +s'agit de politique extérieure, par appréhension de «se faire des +affaires» et par la lamentable désaccoutumance de se sentir fort. +Vrais ou faux, les bruits qui, ramassés, créeraient des embarras à nos +ministres, tombent d'eux-mêmes. Aucun journal n'a songé à demander +s'il était vrai qu'un de ces derniers dimanches, au Théâtre de la +République, on eût prié M. Mounet-Sully de ne pas réciter les strophes +de <span class="italic">l'Enfant grec</span>; ni pourquoi l'offrande, par les étudiants +hellènes, d'une couronne à la tombe de Victor Hugo avait dû prendre +des airs de cérémonie clandestine. Je dirais qu'il règne chez nous une +sorte de petite «terreur turque», si tout ne s'expliquait assez par un +très humble égoïsme national.</p> + +<p>Le gouvernement français n'a pas proposé le plébiscite en Crète; il +n'a pas fait cette démonstration, inutile dans le présent, mais +nullement dangereuse, conforme à notre mission dans le passé et à +notre intérêt dans l'avenir,—parce qu'il a craint d'être plus +magnanime que la nation. On ne saurait le lui reprocher bien +sérieusement. Toutefois, <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span>il dépendait peut-être de lui que +nous fussions nous-mêmes moins timorés. Il ne s'agissait que de +prononcer publiquement certaines paroles. Ne pouvait-il, en ne nous +cachant rien, se laisser contraindre par nous à les dire? Les mots ne +sont que des mots, et pourtant il y en a qui soulagent.</p> + +<hr class="small"> + +<p>À l'heure qu'il est, il n'est pas impossible qu'un boulet français tue +des chrétiens en train de combattre pour des idées qui sont +françaises. De telles nécessités font frémir. A-t-on dit ce qu'il +fallait pour les conjurer? On n'ose pas insister là-dessus. On a peur +d'être trop facilement généreux, et avec trop de risques pour le pays.</p> + +<p>La défaite est une chose atroce pour une race aussi impressionnable +que la nôtre. Elle amoindrit la confiance en soi, la «joie de vivre», +même la vertu, dans une plus grande proportion qu'elle ne diminue les +forces. Elle rend timide à l'excès. Et les effets en sont plus +funestes encore quand le peuple vaincu a longtemps représenté dans le +monde la justice. Tous les faibles et tous les opprimés ont été, en +réalité, atteints par notre désastre. Et il nous a démoralisés +nous-mêmes en mêlant trop d'humiliation, de tristesse et de défiance +de l'avenir aux seuls sentiments où nous puissions encore nous sentir +unanimes. La communion d'un peuple <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span>dans un sentiment +orgueilleux et joyeux n'est pas, croyez-le bien, d'un petit secours +aux vertus privées; et cette communion nous manque. Nos défaillances +et nos désordres intérieurs viennent peut-être, en grande partie, de +notre diminution européenne. Voilà vingt-sept ans qu'il n'y a plus +guère de plaisir à être Français. On n'y pense pas toujours, non; +mais, quand on y pense, comme je le fais aujourd'hui, c'est dur.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span>CASUISTIQUE.</h2> + +<p>Une femme, jeune, jolie, et qui paraît n'avoir pas été du tout une +mauvaise fille, est morte ensanglantée par deux opérations +chirurgicales. L'homme qui l'aimait, ancien officier, et qui semble +avoir été un assez brave homme et d'une moralité au moins moyenne, +s'est tué pour échapper à un procès déshonorant. Quoi qu'ils aient +fait, ils ont souffert, soit physiquement, soit moralement, à peu près +autant qu'on peut souffrir; et c'est de leur vie qu'ils ont, comme on +dit, «payé leur dette à la société». Qu'ils reposent en paix!—Quant +aux deux médecins qui sont accusés d'avoir été leurs complices, s'ils +sont coupables, ils méritent le plus dur châtiment, et je n'aurai pour +eux qu'une pitié sans sympathie; mais, comme nous ne sommes pas des +magistrats, nous devons, tant que leur culpabilité n'est pas +démontrée, les souhaiter innocents.</p> + +<p>Ce qu'avaient fait cette jeune femme qui est morte et cet homme qui +s'est suicidé, est qualifié de <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span>crime et par la morale +religieuse et par le Code. Ce crime est une variété du meurtre.</p> + +<p>Mais, ayons la franchise de le dire, ce meurtre est si spécial, il +peut être entouré de circonstances qui en voilent et en travestissent +si parfaitement l'abomination, que la conscience, même d'un honnête +homme peut en être troublée et n'y plus voir très clair. Vous me +permettrez donc d'y regarder d'un peu près et me ferez la grâce de ne +point m'accuser d'immoralité avant d'avoir lu mes conclusions.</p> + +<hr class="small"> + +<p>L'acte dont il s'agit est un meurtre, oui, mais un meurtre dont la +victime est cachée dans d'impénétrables ténèbres et n'est qu'une +dépendance secrète d'un autre être vivant, en sorte que celui-ci peut +se croire, instinctivement, une sorte de droit sur elle. C'est un +meurtre, oui, mais dont on peut douter s'il tue de la vie, et quelle +espèce de vie: car les médecins ne savent pas à quel moment le germe +de ce qui sera un homme devient en effet une créature humaine, et les +théologiens ne savent pas à quel moment il reçoit une âme.</p> + +<p>De là des questions difficiles. Ce meurtre enveloppé, invisible, et +qui ne saurait être confondu avec l'infanticide proprement dit, si +quelque pauvre servante l'a commis dans un accès de désespoir et de +demi-folie et parce qu'elle n'avait à choisir qu'entre cela et être +jetée sur le pavé pour y mourir <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span>de faim... il ne la faut +point absoudre sans doute, mais comme il faut avoir pitié d'elle, et +comme il faut se demander quelle part de responsabilité revient, dans +son crime, à la dureté de notre état social!</p> + +<p>Et l'on peut imaginer—ou rencontrer—des cas plus déconcertants +encore.</p> + +<p>Voici l'un de ces «problèmes» comme en proposent d'ingénieux +théologiens dans les traités de casuistique. Un mari découvre à la +fois que sa femme a un amant et qu'elle doit être mère, à une échéance +très éloignée, aussi éloignée qu'elle peut l'être. Je suppose qu'il +aime sa femme, et qu'il lui pardonne, et qu'il la veuille garder. Si +l'enfant vient au monde, le mari <span class="italic">ne saura jamais</span> si c'est son enfant +ou celui de «l'autre», puisque la femme l'ignore la première +(conséquence effroyable du «partage», et qui suffirait à le +condamner). Vous prévoyez quelles tortures morales attendent les deux +époux, et que l'enfant lui-même ne saurait être que malheureux dans +ces conditions. Le mari n'a pas le courage d'accepter un pareil +avenir.</p> + +<p>Délivrer la femme, avec son consentement et par des moyens qui, dans +ce premier moment, ne présentent aucun danger pour elle, c'est +supprimer un je ne sais quoi de pas encore vivant ou qui, dans +l'échelle de la vie, occupe le plus bas degré, est tout proche de la +vie purement végétative; et c'est, d'autre part, conjurer une +terrifiante possibilité d'angoisse et de souffrance, épargner à +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span>la mère et au père putatif de ce je ne sais quoi des années +de géhenne, et de ces douleurs sans recours, qui rendent injuste et +méchant. C'est un meurtre, oui, toujours; mais ne semble-t-il pas plus +excusable en somme que tel meurtre lâchement «passionnel», avec +guet-apens, sang versé, agonie de la victime, victime adulte, qui peut +laisser après soi des êtres chers et qui vivaient d'elle: toutes +choses qui n'empêcheront point le Code d'absoudre publiquement +l'assassin?</p> + +<hr class="small"> + +<p>La vérité, d'ailleurs, c'est que l'acte en question est toléré par la +«morale» commune, même par celle des gens «comme il faut»,—à +condition de demeurer secret. Il ne devient crime qu'à partir du +moment où il est dénoncé. Si la police avait les facilités +d'investigation du Diable boiteux et la volonté de s'en servir... +quelle belle rafle de «femmes du monde» elle pourrait faire!</p> + +<p>Comment en serait-il autrement, quand le crime dont je parle est si +pareil, dans son fond, à d'autres actes, absous ceux-là par le Code, +ou dont la loi ne saurait connaître, et que la «morale» commune, non +seulement supporte, mais avoue? N'avez-vous point entendu dire que, +rassurées par la bienfaisante antisepsie, des noceuses, les unes du +monde et les autres d'ailleurs, hésitaient peu à se faire délivrer une +fois pour toutes afin d'être tranquilles, attendu <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span>que +<span class="italic" lang="la">sublata causa tollitur effectus</span>; et que cette opération, +préservatrice de la maternité, était presque à la mode, au point qu'un +humoriste a pu écrire que ce dont elles se débarrassent «ne se porte +pas cette année?»</p> + +<p>Or, quelle différence y a-t-il entre cette opération et celles qui +tombent sous le coup de la loi, sinon une différence de date; et +qu'est cette manœuvre allégeante, sinon un meurtre en masse, +sournois, anticipé, préventif et radical?—Et que dire même des +pratiques prudentes, non point conseillées par cet honnête Malthus, +mais suggérées par ses théories, et auxquelles il a eu la malchance de +donner son nom: pratiques si atrocement déplaisantes à concevoir, mais +qui n'en sont pas moins devenues, chez nous, presque nationales et +qu'un vers d'Émile Augier a publiquement absoutes un jour, avec une +bonhomie désarmante, sur les planches d'un théâtre subventionné par +l'État?</p> + +<hr class="small"> + +<p>Ma conclusion? Je n'en ai point d'autre que le commandement du +Décalogue: «Tu ne tueras point». Cela est absolu. Il ne faut pas tuer, +jamais, sous quelque forme que ce soit. <span class="italic" lang="la">Hic murus aheneus esto.</span> Si +l'on se met à subtiliser, à distinguer, pour les absoudre, des +meurtres atténués, des dixièmes ou des centièmes de meurtre, on ne +sait plus jusqu'où l'on sera conduit. Voltaire répète très souvent, +dans <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span>son <span class="italic">Dictionnaire philosophique</span>, une maxime de +Zoroastre: «Lorsque tu doutes si une action que tu es sur le point de +faire est bonne ou mauvaise, abstiens-toi». Le vrai, en morale, c'est +le rigorisme pour soi-même. Toute excuse sur un cas douteux est +égoïste, donc suspecte. Quelles que soient nos défaillances dans la +pratique, il faut toujours reconnaître, en théorie, la loi stricte, et +sincèrement. C'est encore une façon de vertu que de savoir discerner, +sans complaisance, le mal du bien.</p> + +<p>Les remèdes? Je vous confesse que je n'en ai pas. La réforme de +l'humanité, ou simplement de notre état social (ce qui est la même +chose), dépasse tout à fait mon pouvoir. Il est très facile, mais +complètement inutile—et d'ailleurs quels titres y aurais-je?—de +conseiller au peuple et aux bourgeois d'avoir des mœurs pures, de +«maîtriser leurs appétits», d'être moins égoïstes, de moins aimer +l'argent, de renoncer à ces besoins de luxe relatif et de vanité qui +déterminent les ménages français à limiter par tous les moyens le +nombre de leurs rejetons. Il serait seulement souhaitable que les +hommes qui parlent à la foule prissent à tâche d'incliner du moins +l'opinion publique à certaines rigueurs,—et aussi à certaines +générosités.</p> + +<p>Les rigueurs, il faudrait que l'opinion les exerçât contre toute une +bohème de médecins, «gynécologues» prétendus et vrais meurtriers. +(Meurtriers pleins de gentillesse et de fantaisie quelquefois: on +<span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span>m'en a signalé un qui invite de temps en temps une de ses +faciles amies à venir le voir «opérer» dans sa clinique, et qui lui +offre, pour divertissement, le spectacle des pauvres filles endormies +dont il taille les chairs secrètes.) Et il faudrait être sans pitié +aussi pour toute une catégorie des clientes de ces gens-là, pour leurs +clientes riches, pour les perruches et les poupées sans cœur qui ne +veulent pas être mères, parce que cela gâte la taille et interrompt le +plaisir.</p> + +<p>Corollairement, et pour enlever à ces meurtres, s'il se peut, un reste +d'excuse, il faudrait qu'il devînt «de bon ton» de n'être pas dur aux +filles-mères,—ni même aux jeunes veuves du monde qui se trouvent +subitement «dans l'embarras». Il faudrait plier l'opinion à honorer, +partout et toujours, la maternité, à la considérer comme auguste et +purificatrice, à penser qu'elle lave les souillures même d'où elle est +sortie, par la souffrance, par le devoir accepté, et par ce qu'elle +apporte de renfort possible à la communauté humaine dont nous faisons +partie. Bref, il faudrait tâcher de mettre la maternité à la mode, +comme Rousseau, jadis, l'allaitement maternel.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>BILAN DES DERNIÈRES DIVULGATIONS LITTÉRAIRES.</h2> + +<p>Donc, les révélations continuent.</p> + +<p>Cela a commencé, cet été, par la correspondance de M<sup>me</sup> +Desbordes-Valmore; puis vinrent les lettres de George Sand à Alfred de +Musset et le journal de Pagello, et les lettres de jeunesse de Victor +Hugo; et la <span class="italic">Revue de Paris</span> nous donnait ces jours-ci les lettres de +George Sand à Sainte-Beuve. Et ce n'est pas fini, je l'espère.</p> + +<p>Là-dessus, critiques et chroniqueurs, et non seulement ceux qui ne +sont pas très intelligents, mais aussi les autres, se sont écriés +comme un seul moraliste (et, tandis qu'ils suppliaient «qu'on ne +parlât plus de ces choses», ils en parlaient eux-mêmes +abondamment):—À quoi bon ces exhumations? Elles ne nous apprennent +rien que de futile ou d'affligeant. Voilà bien l'esprit de ce temps et +sa rage de tout diminuer! Au moins, que l'indiscrétion et la +badauderie de l'interview s'arrêtent devant ces <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span>tombes! Paix +aux morts, respectons leur cendre, laissons intacte leur gloire et +l'image épurée que nous nous formons d'eux! Etc...</p> + +<p>C'est contre ce lieu commun oratoire que je voudrais réclamer avec +modestie.</p> + +<hr class="small"> + +<p>D'abord, il n'est pas vrai que les correspondances intimes récemment +publiées ne nous aient rien apporté que d'insignifiant ou de +désobligeant pour des mémoires respectées.</p> + +<p>Je n'ose plus nommer cette touchante Marceline. Mais si elle m'inspira +naguère un intérêt un peu débordant, ce ne fut pas sans raison. Ses +<span class="italic">Lettres</span> nous révélaient en effet ou nous laissaient deviner le plus +poignant et le plus singulier des drames intimes. Grâce à quoi, la +pauvre petite comédienne du théâtre Feydeau, la crédule et douloureuse +compagne de Delobelle-Valmore eut quelques semaines de réelle survie +et presque de gloire.</p> + +<p>Et cela était juste, et d'une justice gracieuse.</p> + +<p>Ce fut un divertissement distingué que de chercher «le jeune homme de +Marceline». Et ses vers parurent meilleurs, même à ceux qui ne les +avaient pas lus, quand on sut de quelle blessure ils avaient coulé en +pleurs de sang. Les gens du monde eux-mêmes furent avertis qu'il ne +fallait pas confondre M<sup>me</sup> Valmore avec Loïsa Puget ou Anaïs Ségalas. +Bref, les lettres de Marceline et la découverte de son <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +«malheur» créèrent, en quelque façon, la beauté de ses vers.</p> + +<p>Car on sait que la beauté de certains vers dépend beaucoup de la +disposition d'âme de ceux qui les lisent.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Et que de choses, tristes ou réjouissantes selon le biais dont on les +prend, nous révèlent les lettres de George Sand—et le journal, si +plaisamment tranquille et consciencieux, de son docteur vénitien, +prudent comme Ulysse, rougissant comme une jeune fille et «fort comme +un cheval!» Oh! ce Pagello avec «son beau gilet», si pareil aux +robustes gars demi rustiques des romans de cette excellente Lélia... +avouez qu'il eût été dommage que cet homme-là ne nous fût pas +présenté.</p> + +<p>Nous connaissons mieux encore, par ses lettres, le cœur inquiet et +hospitalier de George, sa prodigieuse facilité à croire, quand elle +aimait, qu'elle aimait uniquement avec son âme (et cela, au fort des +démonstrations les plus concrètes) et à se figurer qu'elle souffrait +le martyre quand elle n'aimait plus. Nous y voyons (et cela est neuf) +que la multiplicité de ses amours vint de ce qu'elle se croyait d'un +tempérament froid, et que c'était cette persuasion, un peu humiliante, +qui l'incitait à plus d'expériences qu'elle n'eût voulu... Nous y +découvrons aussi qu'elle ne commença à aimer Musset «pour de bon» +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>qu'à partir du jour où, l'ayant trompé, elle le congédia: et +ce nous est une nouvelle preuve qu'elle fut une personne d'une +extraordinaire imagination. Et enfin, parmi cette étrange puissance +d'illusion, au travers des confusions qu'elle fait de ses sens avec +son cœur, et sous les boursouflures de son inlassable lyrisme, nous +avons la joie de retrouver quand même sa bonté et sa bonhomie +profonde, et son invincible maternité.</p> + +<p>Et c'est pour nous un allégement de constater que ces extases, ces +tortures, ces cris, ces sanglots de George et d'Alfred, et ce +mirifique essai d'amour à trois, tout cela, aussitôt «vécu», et avant +même d'être fini, s'est sagement transformé en «copie», et en copie de +premier ordre, puisque ce fut celle de <span class="italic">Jacques</span> et des <span class="italic">Lettres d'un +voyageur</span>, des <span class="italic">Nuits</span> et de <span class="italic">On ne badine pas avec l'amour</span>, en +attendant <span class="italic">la Confession d'un Enfant du siècle</span>. Cela nous rappelle +que la matière première des plus beaux livres n'est, fort souvent, +qu'une réalité souillée et médiocre. Cela nous rassure, en outre, sur +le cas de ceux qui, ayant eu cette aventure, en ont su tirer à mesure +cette prose et ces vers. Et cela nous avertit de ne pas croire trop +ingénument à leur souffrance, et de réserver notre pitié pour les +vrais malheureux. Que d'utiles enseignements!</p> + +<p>N'oublions pas un détail exquis, et qui enrichira d'une «note» bien +précieuse les éditions classiques du théâtre de Musset. La plus belle +phrase <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span>peut-être, et la plus profonde, de <span class="italic">On ne badine pas +avec l'amour</span> a été empruntée textuellement par Alfred à une lettre de +George. Car un homme de lettres ne laisse rien perdre. Mais, au fait, +de quoi pourrions-nous former la substance de nos livres, sinon de +notre vie même, et parfois de la plus secrète? Il y a forcément de la +prostitution dans le métier d'écrivain: prostitution sacrée, si vous +voulez, comme celle qui était pratiquée dans les temples de Babylone. +Et voilà un enseignement de plus!</p> + +<hr class="small"> + +<p>Je ne vous dirai pas si Musset et Sand ont gagné ou perdu, mais +assurément Victor Hugo a beaucoup gagné aux récentes divulgations. Un +personnage de Labiche dit à un mari trompé: «Tiens-toi tranquille; tu +as le beau rôle: garde-le!» Dans ses rapports intimes avec +Sainte-Beuve, c'est Victor Hugo qui eut «le beau rôle», il le faut +dire sans raillerie. Ses lettres au critique nous montrent que +l'énorme poète eut, jusqu'à trente ans, une âme tendre, noble, +confiante, parfaitement candide, naturellement héroïque,—sublime. +Cela est peut-être une découverte, et qui valait la peine d'être +livrée au public.</p> + +<p>Et maintenant j'aspire, je l'avoue, aux lettres de Sainte-Beuve. +Fut-il l'amant, ou seulement l'amoureux de la femme de son ami? Et +comment cet <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>homme de peu de mine sut-il s'y prendre? Ce +<span class="italic">Livre d'amour</span>, que je ne connais pas, est-il, comme on le dit, une +infamie? Et, si l'auteur de <span class="italic">Volupté</span> l'a commise en effet, y a-t-il +quelque moyen, je ne dis pas de la justifier, mais de l'expliquer, de +la faire rentrer dans l'idée que nous nous faisons de Sainte-Beuve? +Car enfin il est difficile de croire que cet esprit si complexe, si +délicat et généreux à quelques égards, ait été, en cette occasion, +purement et simplement abominable. De quoi fut-il coupable au juste? +et s'il fut plus coupable que nous ne souhaiterions, dans quelle +mesure fut-il excusé par l'agacement si naturel que donne un homme de +génie à un homme extrêmement intelligent, et par l'impossibilité où +étaient les deux amis de se comprendre et de se pénétrer, +impossibilité que leur intimité même devait rendre plus irritante?... +Ah! quel ennui de ne pas savoir!</p> + +<hr class="small"> + +<p>Enfin, les lettres de George Sand à ce même Sainte-Beuve m'ont ravi. +George s'y confesse; elle consulte le critique sur les aventures de +ses sens, du ton dont elle consulterait un prêtre sur les moyens de +parvenir à la sainteté. Et là encore il faut admirer sa bonne volonté +à recommencer sans fin les expériences sentimentales et à parer de +beaux mots et de philosophie (telle cette noiraude de M<sup>me</sup> d'Épinay) +les inquiétudes de sa chair. Elle dit, ayant <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>rencontré +Mérimée: «Cette fois, c'est pour la vie, car je sens que celui-là est +vraiment mon maître». Et, huit jours après, c'était fini, parce que +Mérimée la «blaguait» et qu'il lui demandait des choses!... Elle +écrit: «Je n'aimerai donc plus», et, deux mois plus tard, elle était +folle de Musset, chérubin alcoolique et génial. Elle écrit: «L'amour +me fait peur» et, dans la même année, elle aime Sandeau, Mérimée, +Musset et Pagello, tout en demeurant persuadée de la froideur de son +tempérament. Entre temps, elle se montre pleine de respect pour le +petit travail de séduction entrepris par Sainte-Beuve auprès de M<sup>me</sup> +Hugo. Et avec cela elle est bonne, mais bonne! C'est charmant.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Vous trouverez, vous, que c'est horrible, et vous répéterez avec tous +nos austères chroniqueurs: «Mais à quoi bon ces révélations? Ne +ressemblent-elles pas à une violation de sépulture et à une +trahison?»—J'avoue ne point partager ce scrupule. Les morts n'ont de +pudeur que celle que nous leur prêtons pour donner bonne opinion de +notre délicatesse. Il leur est fort égal, et pour cause, qu'on +divulgue même leurs crimes. Mais il n'est question ici que de péchés. +Et puis, au fond, les morts n'ont pas de secrets et n'en sauraient +avoir. Quoi qu'on nous apprenne d'eux, il n'y a pas de quoi nous +étonner, puisqu'ils furent des hommes et des femmes, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>et +qu'on ne nous en apprendra jamais rien qui ne soit humain, hélas! +Absolvons les morts en bloc (sauf ceux qui furent méchants). Les +pauvres diables étaient comme nous: ils ont fait ce qu'ils ont pu.</p> + +<p>—«Mais, s'il n'y a peut-être pas grand inconvénient, quel profit y +a-t-il à publier leurs faiblesses ou leurs sottises cachées?»—Quel +profit? D'abord de menus gains pour l'histoire de la littérature, +ainsi que vous l'avez vu. Et puis, tout cela c'est de la vie, de la +vie vraie, toute palpitante, et rien n'est plus intéressant que la vie +elle-même, fût-ce celle du plus vulgaire des hommes. Or, il s'agit ici +de types éminents de notre espèce. N'aimeriez vous pas connaître <span class="italic">dans +le détail</span> la vie passionnelle de Racine et de Molière? Mais il y a +encore autre chose. Tous ces hommes de génie ont sur nous assez +d'avantages; et notre instinct de justice trouve son compte dans +toutes ces divulgations, dussent-elles les rabaisser un peu. Je serai +franc: j'aime de tout mon cœur les œuvres des écrivains +illustres, mais je n'éprouve pas le besoin de respecter +particulièrement leur personne.</p> + +<p>—«Mais ce sentiment est odieux!»—Hé! non, si je suis d'ailleurs +disposé à accorder mon respect à ceux d'entre eux qui le méritent. Il +est assez probable que la publication de la correspondance même la +plus secrète de Corneille ou de La Bruyère ne les desservirait point: +de quoi je me réjouirais sincèrement. Mais enfin si je veux de la +vertu, je sais où <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>la trouver. Ce sera chez tel homme +complètement obscur ou chez telle humble femme qui n'a jamais écrit. +Je ne l'attends point des grands écrivains, ni des autres; et dès lors +le bien qu'on m'apprendra d'eux me causera un plaisir mêlé d'un peu +d'étonnement, mais la découverte de leurs défaillances ne leur fera +aucun tort dans mon affection.</p> + +<p>En résumé, Marceline et Victor Hugo gagnent personnellement aux +récentes indiscrétions; Musset, Sand et Sainte-Beuve n'y perdraient +que si nous avions eu beaucoup d'illusions sur eux. Et nous y gagnons, +nous, de les mieux connaître, quels qu'ils aient été, de les avoir vus +et sentis vivre naïvement: spectacle inestimable. Le tout se solde par +un bénéfice évident.</p> + +<p>Continuez, éditeurs, à ouvrir les tombes.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span>DES AVANTAGES ATTACHÉS À LA PROFESSION DE RÉVOLUTIONNAIRE.</h2> + +<p>Ils sont nombreux et considérables.</p> + +<p>Les opinions révolutionnaires sont les plus favorables de toutes à +l'éloquence. Rêve de justice et de bonheur universel, amour des +faibles et des opprimés, malédiction jetée à une société pourrie; +extase prophétique, pitié, colère, révolte, ce ne sont qu'attitudes +généreuses (certes!) et avantageuses, et thèmes essentiellement +oratoires. Jamais une idée ingrate ou maussade, de ces idées qui +peuvent faire soupçonner immédiatement d'insensibilité et d'égoïsme +celui qui les exprime, ou rappeler que la réalité n'est pas du tout +simple ou que l'homme, même du peuple, n'est pas toujours un très +aimable animal. Non; le rôle est bon à fond et dans toutes les +circonstances; bon dans sa partie affirmative: le rêve; bon dans sa +partie négative: la haine.</p> + +<p>Et c'est pourquoi, non seulement certains hommes ne sont éloquents que +parce qu'ils sont révolutionnaires; <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>mais on en cite qui, +peut-être à leur insu, ne sont devenus révolutionnaires que parce +qu'ils étaient nés éloquents; qui, partis du criticisme un peu timide +du centre gauche, ne se sont arrêtés que là où ils trouvaient l'emploi +total de leur éloquence magnifique, violente et vague, et qui, menés +par leur langue, dupes de leur propre séduction, ont sans doute fini +par croire qu'ils remplissaient une mission, quand ils ne faisaient +qu'accomplir une fonction naturelle et fatale.</p> + +<p>Qui d'ailleurs les pourrait avertir? L'esprit révolutionnaire a ceci +de commode, qu'il délie de tout scrupule à l'égard des idées. En +théorie, il est optimiste, absolument et sans examen; il professe la +croyance à la possibilité proche de la fraternité et de la répartition +égale et durable des biens de la terre et des produits du travail. En +pratique, il croit que l'obstacle à la réalisation de cet idéal est, +non point dans la nature humaine elle-même, partout mauvaise ou fort +mêlée, mais dans l'égoïsme, la dureté, la cupidité, les vices, les +crimes volontaires et prémédités d'une seule classe sociale.—Comme +les héros des chansons de gestes voyaient le monde divisé en deux +camps: les chrétiens, qui sont les bons, et les païens, qui sont les +méchants; ou comme saint Ignace, dans un de ses «exercices», partage +l'humanité en deux armées: celle du bien et celle du mal, ou celle des +amis des Jésuites et celle de leurs ennemis, ainsi pour l'esprit +révolutionnaire <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>la nation se divise exactement en +prolétaires et en bourgeois. Et dès lors, il est bien à l'aise; il +sait pour qui il doit être, et contre qui, toujours et quoi qu'il +arrive. Oh! oui, cela est simple.</p> + +<p>Par suite, l'esprit révolutionnaire délivre aussi de tout scrupule +quant aux actes. Pour lui, très réellement la fin justifie et +sanctifie les moyens. Que son idéal social, prêché d'une certaine +façon aux intéressés, ne caresse en réalité que leurs instincts et +leurs appétits et les pousse à des révoltes qui, même justes à +l'origine, se corrompent chemin faisant, leur deviennent rapidement +désastreuses et les laissent à la fois moins bons et plus misérables, +l'esprit révolutionnaire n'en a point souci. Il admet, par définition, +la légitimité de la violence et de ces aveugles mouvements populaires +qui font toujours, nécessairement, des victimes innocentes. N'est-il +pas d'avance absous de toutes les conséquences de ses actes par la +beauté de son rêve? Et les oppresseurs ne sont-ils pas toujours, et +dans tous les cas, seuls responsables de toutes les souffrances des +opprimés et, au besoin, de leurs crimes mêmes?</p> + +<hr class="small"> + +<p>Et voici la merveille: en retour de ces avantages, l'esprit dont je +parle n'impose à ceux qui en sont animés aucune vertu ni aucun +sacrifice particulièrement difficile. Je sais que de bons nigauds de +bourgeois les ont quelquefois comparés aux disciples <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>de +Jésus et aux doux Ébionites. La méprise est forte, ou la générosité +étrange. Les disciples de Jésus étaient sobres et chastes. Ce qu'ils +s'assuraient les uns aux autres par la mise en commun de leur +pauvreté, ce n'était point leur part intégrale des jouissances +terrestres, telle que la peut concevoir un ouvrier, et qui comporte, +très naturellement, une nourriture copieuse et les plaisirs qu'on +trouve chez le marchand de vin et ailleurs: ce n'était que quelques +figues sèches et la douceur d'attendre ensemble le royaume de Dieu. +Mais, chose remarquable, les révolutionnaires modernes, qui sont, en +philosophie sociale, des rêveurs intrépides, sont pourtant aussi, +presque tous, des matérialistes décidés. Ils ont la bonne foi de +reconnaître la légitimité des appétits qu'ils flattent ou déchaînent. +Tout en présentant au prolétariat un idéal qui ne saurait être atteint +que par le sacrifice volontaire et le progrès moral de chacun et de +tous, ils n'exigent point de leurs clients ce perfectionnement +intérieur et, bien entendu, ne s'y obligent point eux-mêmes. Et, avec +une bonne foi pareille, leurs clients ne leur demandent pas non plus +d'être vertueux, ni austères, ni exceptionnellement charitables. Quand +vous pourriez démontrer au parti que tous ses chefs vivent comme des +bourgeois luxurieux, il ne s'en scandaliserait point. Car tout ce +qu'il veut, c'est entendre d'eux certaines paroles. Aucun ouvrier n'en +a jamais voulu à tel écrivain démagogue <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span>d'être riche, de +mener une vie élégante et de mépriser au fond le peuple, tout en +l'aimant peut-être comme on aime l'instrument de sa réputation et de +sa fortune. Et cette tolérance est charmante et fort habile.</p> + +<p>(À la vérité, ce n'est point par une nécessaire liaison d'idées, mais +par une rencontre accidentelle, que nous voyons les doctrines +révolutionnaires associées chez nous au matérialisme le plus franc et +le plus cru: car celui-ci pourrait aussi bien, et même mieux, avoir +pour conclusion, en politique, la monarchie absolue; et c'était, +notamment, l'avis de l'Anglais Hobbes. Non, il n'y a aucune raison, en +bonne logique, pour que l'État socialiste ou collectiviste sorte de la +conception matérialiste du monde: il n'en peut être déduit que par +l'optimisme le plus naïf—ou le plus avisé. Si, partis de principes +«philosophiques» sensiblement analogues, la Grande Catherine ou +Frédéric <abbr title="2">II</abbr> conclut à la monarchie absolue, et nos collectivistes à la +nécessité d'un «chambardement général», c'est peut-être que la +différence des conditions sociales et des intérêts entraîne ici la +différence des applications.)</p> + +<hr class="small"> + +<p>Quoi qu'il en soit, meneurs et menés se passent, provisoirement, +presque tout. Et voici un quatrième ou cinquième avantage de la +profession de chef révolutionnaire. Le parti n'étant encore qu'une +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>minorité imposante, la discipline ne laisse pas d'y être +assez forte. Je crois que les bourgeois s'exagèrent beaucoup les +dissensions de leurs ennemis. Elles cessent du moins dans les +occasions critiques. Elles ne seraient sérieuses qu'au lendemain de la +victoire. Un orateur révolutionnaire, à la Chambre, est à peu près sûr +de n'être pas «lâché», d'être soutenu par les applaudissements, les +cris et les hurlements des siens.</p> + +<p>De là une griserie, et singulièrement entêtante. Il ne faut point +faire fi de ces triomphes-là, et encore moins, je crois, de ceux des +réunions publiques. C'est la que la popularité est vraiment un poison +mortel à l'âme, un irrésistible opium. On y doit goûter d'âpres +jouissances par le sentiment d'une communion parfaite avec des âmes +véhémentes et frustes, par la conscience qu'on a de déchaîner et +l'illusion qu'on se donne de diriger une puissance aveugle qui vous +soulève, vous enveloppe et vous roule dans ses tourbillons;—tout cela +exaspéré encore par la lourde atmosphère des salles et par la +brutalité même des sensations dont l'ouïe et l'odorat sont assiégés...</p> + +<p>Il y a une ivresse physique, une sorte d'hystérie dans la révolte, et +qui se multiplie quand on la partage avec une foule. Je me souviens de +l'avoir sentie très nettement, à Paris, pendant le premier mois de la +Commune, à lire les affiches et les journaux enfiévrés, à voir flamber +dans les rues le drapeau rouge, <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>à me mêler, sous le grand +soleil, aux cohues démentes de la place de l'Hôtel-de-Ville; et +pourtant j'étais un enfant très raisonnable.—Bref, je conçois, sans +nul effort que cet homme, l'autre jour, soit monté sur cette table et +qu'il y ait chanté cette chanson assassine contre une classe pleine de +vices et d'égoïsme assurément (comme toutes les classes sociales sans +exception), mais où il y a aussi de braves gens, et dont il se +pourrait que la très modeste moyenne de vertu et de bonté ne fût pas +trop inégale à la bonté et à la vertu de ceux qui réclament du plomb +contre elle. Oui, je conçois que ç'ait été là une des minutes les plus +voluptueuses de ce rhétoricien à cou de taureau.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Enfin, si cette considération les touche, les révolutionnaires ont, +par surcroît, la quasi-certitude d'être traités sans trop de défaveur +par la postérité. Car nous avons beau savoir que les fauteurs de +révolte ont toujours participé largement de l'égoïsme contre lequel +ils s'insurgeaient; que, si la justice et la charité appellent +quelquefois les révolutions, c'est la haine et l'envie qui les +accomplissent, et que, par exemple, ce sont les meneurs de grèves qui, +nés capitalistes, eussent été les plus durs patrons: il semble parfois +que, les révolutions faites, il en revienne tout de même quelque +chose, au bout d'un certain temps, aux résignés, aux humbles de +cœur, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>bien qu'elles n'aient été faites ni par eux ni +même, au fond, pour eux; et il arrive ainsi que les violents et les +féroces paraissent finalement avoir travaillé pour la justice... Ou +peut-être que je m'abuse, et que le bénéfice humain acquis par des +moyens révolutionnaires eût pu l'être, et mieux, par un progrès +uniquement légal et pacifique. Mais cela s'est-il jamais vu? Je ne +sais.</p> + +<p>Je conclus: «Quel joli métier! et si facile!» Ce n'est pas que le rôle +de réactionnaire, ou de conservateur, ou de républicain de +gouvernement, ou de radical simplement jacobin, n'ait aussi son charme +et ses profits. Mais je crois que les avantages attachés au rôle de +révolutionnaire l'emportent encore: car c'est le rôle qui gêne le +moins le pur instinct, tout en lui donnant, assez fréquemment, une +apparence d'honorabilité.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>LES BRIMADES<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a>.</h2> + +<p>Vous connaissez les faits. Les anciens de l'École polytechnique ayant +fait subir aux nouveaux d'excessives «brimades», et l'administration +étant intervenue pour y mettre fin, toute l'École, en guise de +protestation, s'est consignée deux dimanches de suite.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Que les bourreaux, en cette affaire, aient eu pour complices leurs +victimes elles-mêmes, c'est ce qui condamne celles-ci sans absoudre +ceux-là. Je ne puis voir, dans la conduite des uns et des autres, que +l'effet d'une affligeante dureté d'âme et d'un orgueil un peu +ridicule.</p> + +<p>Nous ne valons guère, c'est entendu; nous sommes pleins de vices et +vides d'énergie. Mais, que la pitié ne soit pas toujours la bonté, et +que la sensibilité <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span>nerveuse ne soit pas toujours la pitié, +il n'en paraît pas moins qu'il y a eu, de nos jours, un certain +amollissement des cœurs et quelque diminution de la cruauté. C'est +déjà bien assez que nous fassions souvent du mal aux autres sans le +vouloir, rien qu'en suivant nos passions ou notre intérêt, ou que nous +en fassions volontairement, quelquefois, à ceux que nous haïssons. +Mais faire souffrir, par divertissement, ou pour montrer notre force, +ceux qui ne nous sont pas ennemis, c'est de quoi je croyais +incapable, aujourd'hui, toute âme un tant soit peu affinée.</p> + +<p>Telle n'est pas, il faut bien le reconnaître, l'âme de nos +polytechniciens.—Imposer à des camarades des souffrances réelles et +de réelles humiliations, les contraindre à de stupides et pénibles +corvées, les priver de nourriture et de sommeil,—et y trouver +plaisir, tranchons le mot: cela est odieux. Un tel plaisir ne se peut +expliquer que par un éveil de l'antique férocité animale chez «l'élite +de la jeunesse française», et par ce fait qu'une réunion d'hommes est +plus méchante et plus inepte que chacun des individus qui la composent +(meilleure aussi en certains cas, mais c'est infiniment plus rare).</p> + +<p>Quant aux jeunes gens qui supportent cette tyrannie et qui, l'ayant +supportée, la réclament encore («Et s'il me plaît, à moi, d'être +battu?»),—si ce n'est point par terreur qu'ils montrent une si belle +patience, c'est donc dans la pensée qu'ils pourront, <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>dans un +an, être cruels à leur tour. Et cela est vraiment exquis.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Mais il y a autre chose. Un secret et profond sentiment de vanité +burlesque unit ici les tourmenteurs qui furent victimes l'an passé, et +les victimes qui seront bourreaux l'année prochaine. Ces «brimades» +sont symboliques. Elles signifient que l'École est un corps si sacré +et d'une si prodigieuse excellence qu'il faut, pour y entrer, souffrir +des épreuves longues et compliquées,—comme pour être admis dans la +maçonnerie aux temps héroïques de <span class="italic">la Comtesse de Rudolstadt</span>, alors +que cette Compagnie de Jésus à rebours n'était pas encore tombée dans +le décri.</p> + +<p>Ces rites brutaux et ces momeries servent donc, en somme, à relever le +«prestige» de l'X à ses propres yeux. L'École abrite plus de trois +cents élèves. Il en est de tout à fait distingués; qui le nie? Mais +tous ne sauraient être des aigles, pour cette simple raison que les +sots sont partout en majorité. Puis, faites attention que l'aptitude +aux sciences mathématiques et physiques (je parle d'une aptitude +moyenne et je connais d'ailleurs les exceptions) est la faculté qui +témoigne le moins sûrement en faveur des autres dons de l'esprit et +qui s'allie le mieux avec la médiocrité sur tout le reste. Entre le +don littéraire, le don de sentir et d'exprimer le beau, et <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> +notre vie morale, un lien existe, assez facile à percevoir. Mais, +entre notre vie morale et intellectuelle et le don mathématique, il +n'y a le plus souvent nul rapport.</p> + +<p>L'entrée à l'X prouve qu'on a fait pendant trois ou quatre ans, avec +application, des mathématiques spéciales, et ne prouve rien de plus. +Cela est fort bien, cela est fort estimable: cela n'est pas +éblouissant. Pris à part et considéré en soi, un polytechnicien de +force ordinaire n'a rien de surprenant ni de sacré. C'est un fort +travailleur qui avait un petit don, et que le fantasque hasard des +examens a favorisé; voilà tout.</p> + +<p>Sorti de l'École, il continuerait à ne briller, par lui-même, que d'un +éclat tempéré. Dans plus de la moitié des cas, un ancien élève de l'X +est un homme qui, ayant aspiré à l'honneur de fabriquer du tabac, est +réduit au désagrément de faire manœuvrer des canons ou de bâtir des +casernes. C'est un soldat malgré lui; c'est, moralement, un déclassé.</p> + +<p>Mais, si un polytechnicien isolé est presque aussi proche du néant que +les autres hommes, tous les polytechniciens ensemble sont infiniment +imposants, et l'École elle-même est une chose immense. Et, avec le +costume, le chapeau, l'épée, les traditions, l'argot spécial, ce sont +les brimades, en quelque manière, qui la font auguste. Ayant un air de +sacrement, elles lui donnent un air de temple.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span>Telle est, je crois, la pensée de ces jeunes gens; pensée +haïssable, mais fertile pour eux en orgueilleuses délices.</p> + +<p>«Taupins», ils se croyaient déjà considérables (pourquoi, mon Dieu?) +et d'une essence supérieure à celle des autres collégiens; ils étaient +déjà intolérants, défendaient durement leurs privilèges et leur coin +de cour. L'entrée à l'École achève de les gonfler. Ces «brimades», ces +souffrances infligées par les uns et subies pieusement par les autres +déposent en eux tous la conviction que l'École est un grand mystère. +Elles scellent entre eux l'engagement mutuel de garder fidèlement +cette naïve croyance; de n'estimer qu'eux au monde; d'être rogues, +dédaigneux, formalistes; d'être absolus et abstraits; d'appliquer à +tout une étroite et outrecuidante logique; d'user aveuglément de +l'«esprit géométrique» là même où l'«esprit de finesse» serait le plus +nécessaire; de mépriser les autodidactes (si intéressants!), les +chercheurs et les inventeurs non estampillés à la marque de l'X, et +tous ceux qui, pour apprendre à construire des machines ou à fabriquer +des engrais, ont suivi des voies pratiques et n'ont eu besoin que d'un +<span class="italic">minimum</span> de mathématiques pures; enfin, de se tenir et soutenir entre +eux, quoi qu'il arrive, et, s'il apparaît que l'un d'eux a bâti une +digue incertaine ou un pont douteux, de proclamer en chœur que +c'est le pont et la digue qui ont tort.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>Ainsi, cette épreuve des brimades est comme la sanctification +du <span class="italic">Tchin</span> par la souffrance volontaire. Ce serait beau en son genre, +si ce n'était funeste.</p> + +<p>L'esprit d'école me semble, ici, mauvais, parce que c'est, ici, +l'esprit d'un groupe artificiel, et qu'il est moins efficace pour ceux +qui sont de ce groupe que contre ceux, bien plus nombreux, qui n'en +sont pas. Au surplus, il nuit à ceux même qui «en sont». Il les +remplit d'illusions sur leur propre mérite; il les emprisonne; il +risque de leur enlever à jamais le sens et l'intelligence de la +réalité et de faire d'eux, pour toute la vie, des écoliers,—tout +flambants du prestige emprunté de l'École, mais des écoliers.</p> + +<p>Les brimades de l'X, qui sont la manifestation la plus brutale de cet +esprit-là, sont donc condamnables deux fois. Et elles le sont trois +fois, si, comme on me l'affirme, ces sauvageries ont disparu de +Saint-Cyr et même des régiments et si l'École polytechnique en +maintient seule l'odieuse tradition.</p> + +<hr class="small"> + +<p>On m'objectera l'École normale. Je tâche de n'en avoir pas la +superstition. J'ai rencontré tant d'hommes supérieurs et originaux qui +n'en sortaient pas! Je l'aime simplement comme on aime sa jeunesse. Je +crois d'ailleurs que, si les amitiés y sont fortes, la «camaraderie» +proprement dite y est moindre qu'à l'X. Les mœurs enfin y sont +joviales, sans férocité. J'atteste qu'il y a vingt-cinq ans les +brimades y <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>étaient inoffensives, qu'elles affectaient une +forme uniquement littéraire, encore que d'une littérature peu choisie. +On m'assure que cela a continué. Serait-ce que, après tout, les +«humanités» sont humaines en effet; que les lettres, au moins dans le +temps où on ne les pratique pas pour vivre, adoucissent les cœurs, +et que la mathématique les endurcit?...</p> + +<hr class="small"> + +<p>Vous avez pu voir que j'apportais dans mes réflexions sur l'X la plus +entière malveillance. C'est que j'étais indigné et que, comme +Montaigne, «je hais cruellement la cruauté.»</p> + +<p>J'ignore si à l'heure qu'il est nos enfants de l'École +polytechnique—qui, dans le fond et quoi que j'aie dit, doivent être +presque tous de «gentils garçons»—ont eu l'esprit et le courage de +désarmer. S'ils l'ont eu, je retire généreusement les trois quarts de +mes désobligeantes remarques. Sinon, je suis bien forcé de les +maintenir provisoirement, et je prie ces adolescents de considérer +qu'il ne tient qu'à eux de les faire paraître vraies ou calomnieuses.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>CHIRURGIE.</h2> + +<p>Je suis un ignorant, et je m'adresse à des ignorants comme moi. Je +tâcherai d'ailleurs de m'exprimer modestement.</p> + +<p>Voici quelques petites choses que je viens d'apprendre touchant la +chirurgie.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Deux inventions, comme vous savez, l'ont transformée de notre temps, +ont extraordinairement agrandi son pouvoir: l'application des +anesthésiques, et en particulier du chloroforme, et l'antisepsie.</p> + +<p>En dix-huit ans, le champ des grandes opérations chirurgicales s'est +peut-être décuplé. D'abord limité à l'ovariotomie, il s'est étendu aux +tumeurs solides du ventre, aux lésions les plus diverses du foie, de +la rate, de l'estomac, de l'intestin, du rein et des poumons. +L'opération césarienne est devenue bénigne, l'ouverture du crâne +facilement praticable. Les cavernes pulmonaires, l'ulcère de +l'estomac, la péritonite tuberculeuse, bien d'autres maladies qui +jadis ne regardaient que le médecin, lequel n'y <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>pouvait pas +grand'chose, appartiennent désormais au chirurgien. La chirurgie des +membres s'est elle-même transformée. Les opérations conservatrices, +résections, ostéotomie, suture osseuse, ont réduit à presque rien le +nombre des amputations. Le goitre s'extirpe sans danger. Et que ne +peut-on espérer de la suture des tendons, des nerfs et, plus +récemment, des veines et des artères?</p> + +<p>Songez-y bien: s'il y a quelque fond de vérité dans cette oraison, un +peu cynique et vantarde, d'un de mes amis: «Seigneur, épargnez-moi la +souffrance physique; quant à la souffrance morale, j'en fais mon +affaire», l'anesthésie et l'antisepsie ont peut-être plus sérieusement +amélioré la misérable condition humaine que n'avaient fait soixante +siècles d'inventions. Vous vous en apercevrez le jour où vous aurez +une tumeur ou une fistule. Réfléchissez que la chirurgie d'aujourd'hui +eût pu «prolonger» Bossuet, sauver Racine, sauver Napoléon...</p> + +<hr class="small"> + +<p>Mais ce progrès, tout en restant un grand bien, n'a pas donné partout +ce qu'on en pouvait attendre. Il fallait, en effet, tout en profitant +des merveilleuses facilités de la chirurgie nouvelle, retenir du moins +les bonnes habitudes de l'ancienne chirurgie: et c'est ce que tous les +chirurgiens n'ont pas su faire.</p> + +<p>Les grands praticiens d'autrefois, obligés d'opérer rapidement et sur +une chair sensible, torturée, <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>révoltée, hurlante, avaient +une extrême habileté de main, une belle énergie, un imperturbable +sang-froid. Ces qualités ne paraissant plus indispensables au même +degré, beaucoup de nos chirurgiens oublient de les acquérir. La +tranquillité que donnent l'anesthésie et l'antisepsie permet à +l'opérateur de prendre son temps, de tâtonner, et, n'eût-il qu'une +main hésitante et d'insuffisantes notions d'anatomie et de médecine +générale, de mener à bien un certain nombre d'opérations jadis +réputées malaisées. On a pu devenir, à peu de frais, un chirurgien +passable, c'est-à-dire médiocre.</p> + +<p>Par suite, l'occasion étant fréquente de faire certaines opérations +relativement faciles, les «spécialistes» ont pullulé. Phénomène +inquiétant! Le titre de spécialiste, loin d'indiquer une supériorité, +signifie trop souvent que celui qui se pare de ce titre, ne +connaissant en effet que l'objet de sa «spécialité», risque de le +connaître mal, s'il est vrai que toutes les parties et fonctions du +corps soient liées entre elles et dépendantes les unes des autres.</p> + +<p>Ainsi, dans bien des cas, tandis que l'anesthésie et l'antisepsie +tolèrent la lenteur et la maladresse du chirurgien, la +«spécialisation» lui permet, en outre, l'ignorance.</p> + +<p>Enfin, chaque perfectionnement de l'outillage et du <span class="italic">métier</span>, en +amenant une facilité nouvelle, a produit aussi un nouveau relâchement +de l'<span class="italic">art</span> chirurgical. On a abusé de l'hémostase; on a, pour une +simple <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>hystérectomie, employé jusqu'à quarante et cinquante +pinces; et l'opération durait trois ou quatre heures.</p> + +<p>Or, l'abus de l'hémostase préventive n'empêche pas toujours +l'hémorragie immédiate ou secondaire, et aggrave sûrement les +opérations en les prolongeant. Le meilleur moyen de ne pas perdre de +sang est d'opérer vite et de ne pincer ou lier que les artères et les +veines de gros calibre. Deux, trois, quatre pinces y suffisent. «Le +temps, pour l'opéré, c'est la vie.» Simplification de la technique +opératoire, suppression de toutes les manœuvres inutiles, ablation +rapide et, autant que possible, sans morcellement, puis sutures +minutieuses et aussi lentes qu'on voudra; hardiesse à «tailler», soin +extrême à «recoudre»: voilà la vérité.</p> + +<p>La conséquence, c'est que, pour exceller dans la première partie de ce +programme, le chirurgien doit avoir, avec une connaissance toujours +présente de tout le corps humain, un sang-froid inaltérable, un regard +lucide et sûr, une main délicate et intelligente, et comme des yeux au +bout des doigts, une initiative toujours prête, la puissance +d'inventer ou de modifier, à mesure, les procédés de son art, une +faculté divinatoire, bref un «don», aussi rare peut-être, aussi +instinctif et incommunicable que celui du grand poète ou du grand +capitaine. On naît chirurgien, comme on naît poète ou rôtisseur.</p> + +<p>«L'art de la chirurgie est personnel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>«Tout chirurgien vraiment digne de ce nom doit avoir +conscience de sa sagacité, de ses aptitudes. Il doit savoir juger ce +qu'il peut, ce qu'il doit entreprendre.</p> + +<p>«Il lui est permis alors de s'affranchir de toute tutelle et de +s'enhardir à des opérations nouvelles et originales: il les réussira +d'emblée.»</p> + +<p>C'est par ces fières paroles que se termine l'<span class="italic">Introduction</span> de la +<span class="italic">Technique chirurgicale</span> du docteur Eugène Doyen, où j'ai puisé mon +érudition d'aujourd'hui. Cette introduction est admirable de fermeté +impérieuse, et si clairement écrite qu'elle peut être lue, avec le +plus vif intérêt, même des profanes.</p> + +<p>Je ne vous dirai pas—car je n'en sais rien—si le docteur Doyen +surpasse ses anciens maîtres, Championnière, Terrier, Périer, Labbé, +Guyon,—et Bouilly qu'il vénère entre tous et admire,—et les Pozzi et +les Second, et tels autres chirurgiens célèbres que vous pourriez +nommer. Mais je sais que sa réputation est immense, et plus européenne +encore que française; qu'il est plein d'idées, fertile en inventions, +et mécanicien et chimiste presque autant que chirurgien; qu'il s'est +élevé seul, en dehors des cadres officiels et des académies, et que +son exemple est excellent à une époque où nous commençons à connaître +mieux le prix de l'énergie individuelle et de ses œuvres.</p> + +<p>Surtout, je l'ai vu «au travail»; et—expliquez-moi <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> +cela,—bien que je ne pusse le comparer, je l'ai senti supérieur. J'ai +compris, en le voyant, cet axiome de sa préface: «Le chirurgien doit +être un artiste et non pas un manœuvre», et cette tranquille +déclaration: «On a objecté que mes procédés étaient dangereux et +inaccessibles à la majorité des opérateurs. Je regretterais qu'il en +fût autrement. Il est temps que l'on sache que le premier venu ne peut +s'improviser chirurgien.»</p> + +<hr class="small"> + +<p>C'est un spectacle très prenant que celui d'une grande opération +chirurgicale, surtout dans les cas où, le diagnostic n'ayant pu être +entièrement établi, un peu d'aléa et d'aventure achève de la +dramatiser.</p> + +<p>D'abord, tout cet appareil compliqué, précis, luisant et froid; ces +multiples et fins instruments faits pour couper, percer, pincer, +brûler, scier, limer, tordre, et qui éveillent en nous l'idée de +sensations atrocement aiguës et lancinantes; puis cette pauvre nudité +exposée sur le lit opératoire, et qui (nous y pensons fraternellement) +pourrait être la nôtre; ce mystère violé de nos plus secrets organes; +cet aspect de corps éventré sur un champ de bataille; la vue du sang, +et des entrailles ouvertes, et des plaies béantes et rouges, vue qui +serait insoutenable si le malade sentait, mais qui n'est que +suprêmement émouvante puisqu'on a la certitude qu'il ne souffre pas et +l'espoir que, en se réveillant, il <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span>aura la joie infinie de +se savoir affranchi de la torture ou de la honte de son mal ou de son +infirmité...</p> + +<p>Et ce spectacle est aussi très bon pour l'intelligence. On conçoit, en +voyant faire l'opérateur, un ordre d'activité qui vous est +complètement étranger,—aussi étranger que celui du grand compositeur +ou du grand mathématicien. On essaye de s'imaginer les préoccupations +habituelles, l'état d'esprit, les impressions, les angoisses et les +plaisirs de cet homme qui taille cette chair, qui répare ces organes, +qui refait de la vie d'une manière plus visible, plus immédiate et +plus sûre que le médecin, et qui a l'orgueil de créer presque après le +Créateur. On songe qu'il doit éprouver, dans sa besogne libératrice, +une sorte d'exaltation austère; qu'il doit, à sa façon, «aimer le +sang»... On se dit que le plus grand bienfait qu'un homme puisse +attendre d'un autre homme, c'est le chirurgien qui le dispense. Et +cela nous rend modestes sur la littérature.</p> + +<p>Enfin, comme il s'agit ici, après tout, de choses qui se voient et se +touchent, il suffit au spectateur le plus ignorant de connaître le but +poursuivi pour s'intéresser aux gestes de l'opérateur. On s'associe +aux explorations de ses doigts, à ses découvertes, à ses hésitations, +à ses décisions, aux «réussites» successives dont se composera +l'opération totale. On le suit avec une curiosité passionnée; on le +seconde de la ferveur de son désir; on a pour le «patient» une +sympathie, une pitié qu'on ne saurait <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>dire, et, dans ce +drame de vie ou de mort, on fait des vœux passionnés pour le +triomphe de la vie. Non, il n'est pas de tragédie écrite qui égale, en +intensité d'émotion, cette tragédie sans paroles.</p> + +<hr class="small"> + +<p>Puisque j'ai dû au docteur Eugène Doyen quelques-unes de mes émotions +les plus rares—émotions artistiques, car le bon sorcier était beau à +voir; il respirait la force et la joie dans sa fonction salutaire et +sanglante, et je sentais le «drame» conduit par une main délicate et +forte, et cette main elle-même dirigée par une intelligence audacieuse +et inventive;—puisque, d'autre part, ce poète du scalpel m'apparaît +comme un des hommes les plus évidemment prédestinés à diminuer parmi +nous la somme du mal physique, pourquoi ne vous le dirais-je pas?</p> + +<p>Donc je vous le dis,—bien moins pour sa gloire que par amour des +malades, des infirmes, de tous les malheureux que ronge un ulcère, +qu'une tumeur dévore ou qu'une difformité humilie.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>DISCOURS PRONONCÉ À LA DISTRIBUTION + +DES PRIX DU LYCÉE D'ORLÉANS.</h2> + +<p class="left60">1<sup>er</sup> août 1896.</p> + +<p><span class="smcap">Chers élèves</span>,</p> + +<p>L'éloquent et généreux discours que vous venez d'entendre me facilite +le commencement du mien. Car j'étais charmé, sans doute, mais un peu +étonné et inquiet d'avoir à présider cette cérémonie. Je remercie donc +M. Vacherot de m'avoir présenté à vous, et, comme vous pensez bien, je +ne lui en veux pas d'avoir si gracieusement amplifié mes titres. Au +reste, si je n'ai pas été élevé dans votre vieux lycée et si je ne +suis qu'un Orléanais intermittent, cela n'empêche point, j'imagine, +que je ne sois un très bon Orléanais tout de même; que, en dépit des +exils forcés, il n'y ait un coin de ce pays de Loire où est une part +de mon cœur, et qu'ainsi je ne me trouve aisément avec vous en +communauté de sentiments, de souvenirs et d'affections.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>De quoi vous parlerai-je donc, mes chers compatriotes, si ce +n'est de votre pays, si ce n'est de vous-mêmes? Chaque province de +France a sa marque, son caractère. Votre marque, à vous, n'est pas une +des moins distinguées. On sait partout ce qu'il faut entendre par +l'esprit des guêpins. C'est un esprit fait de raillerie, et aussi de +bon sens et de modération; fin, tempéré, harmonieux, comme les lignes +et les teintes de vos paysages. Or, puisque c'est ainsi qu'on vous +définit, je vous dirai:—Tâchez de ressembler à votre définition.</p> + +<p>Oui, je sais bien, être modéré, cela ne paraît très reluisant au +premier abord. Et il est vrai qu'il y a des gens chez qui la +modération des idées se confond avec le désir de conserver leur bien +et l'attachement aveugle à un état social qui sert leurs intérêts. +Mais celle que je vous recommande est tout autre chose: elle est +formée d'un sens très-vif du réel, qui n'est pas simple, et du +possible, qui est limité, et de l'habitude de considérer les aspects +divers et contraires des questions; elle est le produit naturel de +l'esprit critique. Et elle n'exclut pas la générosité, le sacrifice de +soi; car le bon sens même et l'expérience enseignent que nous sommes +tous solidaires et que l'égoïsme est, en fin de compte, une plus +grande duperie que le dévouement.</p> + +<p>Cette modération-là est en train de devenir, par ce temps de modes +outrancières, de cabotinage et de snobisme—en littérature, en art et, +dit-on, en <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span>politique—quelque chose de rare et d'original; +j'ajoute de méritoire: car les idées extrêmes, plus frappantes, plus +faciles à développer, ont bien meilleur air aux yeux des ignorants et +sont généralement d'un profit plus immédiat pour ceux qui les +professent. Il peut donc y avoir du courage et du désintéressement +dans cette ironique modération orléanaise. Et, au surplus, si je vous +recommande cette sobre vertu là où elle diminue les chances d'erreur +et de malfaisance, il est des sentiments où je ne vous conseille plus +du tout d'être modérés: c'est l'amour du bien et c'est l'amour du +pays.</p> + +<p>Nous avons, nous autres, cet avantage qu'il nous est presque +impossible de distinguer notre petite patrie de la grande... Certes +nous aimons et nous honorons les autres provinces. L'Île-de-France +peut dire: «J'ai Paris»; la Lorraine: «Je suis la frontière»; la +Flandre: «J'ai lutté pour la liberté des communes et j'ai vu +quelques-unes des plus belles batailles de la Révolution»; l'Auvergne: +«J'ai Vercingétorix»; la Normandie: «J'ai conquis l'Angleterre, qui, +par malheur, a bien rendu ce mauvais procédé à la France»; la +Bretagne: «Je suis celtique, et les Celtes sont les aînés des Francs»; +la Provence: «Je suis romaine, et Rome fut l'éducatrice des Gaules»; +et ainsi de suite.—Mais l'Orléanais, c'est la France la plus +ancienne, <span class="italic" lang="la">vera et mera Gallia</span>; son histoire ne fait qu'une avec +celle de la royauté, et le sort de votre ville a été, à maintes +reprises, celui de <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>la France même. Un des ouvrages qui, au +<abbr title="13">XIII</abbr><sup>e</sup> siècle, ont commencé notre jurisprudence, s'appelle: +<span class="italic">Établissements de France et d'Orléans</span>.</p> + +<p>Si votre esprit semble, à bien des égards, comme une moyenne délicate +de l'esprit français, c'est peut-être que votre province est, +historiquement, la province centrale par excellence.—Ici, plus +aisément que partout ailleurs, on conçoit ce que signifiait déjà la +<span class="italic">Chanson de Roland</span> quand elle parlait de «France la doulce». Vous +avez le plus délicieux des fleuves. La Loire est une femme: elle a la +grâce—et de terribles caprices. La Loire est une reine: les rois +l'ont aimée et l'ont coiffée d'une couronne de châteaux. Quand on +embrasse, de quelque courbe de sa rive, la Loire étalée et bleue comme +un lac, avec ses prairies, ses peupliers, ses îlots blonds, son ciel +léger, la douceur épandue dans l'air, et, non loin, quelque château +ciselé comme un bijou, qui nous rappelle la vieille France, ce qu'elle +a été et ce qu'elle a fait dans le monde, l'impression est si +charmante, si enveloppante, qu'on se sent tout envahi de tendresse +pour cette terre maternelle, si belle sous la lumière et si imprégnée +de souvenirs.</p> + +<p>Vous avez la Loire, et vous avez Jeanne d'Arc. Elle est tellement à +vous que je ne puis pas ne pas vous parler d'elle. Elle est à vous +autant qu'elle est à Domrémy, autant qu'elle est à Reims, autant +qu'elle est à Rouen. Car sa route glorieuse ou douloureuse, de +Lorraine en Normandie, enveloppe <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>toute la France comme d'une +ceinture: et ainsi la Pucelle continue toujours son œuvre, et, +morte depuis tantôt cinq siècles, elle contribue aujourd'hui encore au +maintien de l'unité française, puisque le culte de Jeanne d'Arc, +pieusement entretenu à toutes les étapes de son tragique pèlerinage, +est un des sentiments par où cette unité est rendue sensible et se +conserve vivante.</p> + +<p>On peut tirer de la vie de la Pucelle, comme d'une vie de sainte, +toutes sortes de leçons. En voici une que j'adresse particulièrement à +ceux d'entre vous qui s'en iront d'ici sans lauriers.</p> + +<p>Jeanne était certes fort intelligente: il y a de la finesse, outre la +sublimité, dans ses réponses à ses juges; on a d'elle une sommation au +roi d'Angleterre, qui est éloquente dans sa forme ingénue; et, d'autre +part, un officier d'artillerie démontrait, il y a quelques années, que +Jeanne, dans la conduite des opérations militaires, avait eu du coup +d'œil et de la décision. Mais, avec tout cela, il est évident que +son don propre ne fut pas le génie des lettres ni le génie de la +guerre, mais le génie du cœur.</p> + +<p>C'est par là qu'elle fut incomparable. On peut dire que cette paysanne +a autant inventé et créé, dans l'ordre du sentiment, qu'un Newton dans +la science ou un Corneille dans la poésie. Car elle a, en quelque +façon, réinventé la patrie, par delà l'attachement au coin de terre +natal et par delà le service d'un roi où d'un seigneur. Elle a été, en +son temps, <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>un cœur plus large et plus aimant que tous les +autres. Petite fille d'un petit village de la frontière, elle a +souffert de ce que souffraient de pauvres gens à cent lieues, à deux +cents lieues de là; elle a conçu, entre eux et elle, un lien +d'intérêts, de souvenirs, de traditions, de fraternité, de dévouement +à un même homme, le roi, représentant de tous. Ce lien, elle l'a si +profondément senti, que ce sentiment l'a faite capable d'actions +héroïques; que, par là, elle a révélé ce lien à beaucoup d'hommes de +son siècle et l'a rendu plus réel qu'il n'était auparavant. Voilà +l'invention de Jeanne d'Arc. Avoir trouvé cela est, certes, aussi beau +et même aussi original, aussi surprenant, que d'avoir découvert la loi +de la gravitation ou d'avoir écrit le <span class="italic">Cid</span>. À cause de cela, la +gloire de Jeanne d'Arc est au-dessus de toutes les gloires; et, +pourtant, je le répète, elle n'eut aucune science et elle n'eut point +une puissance intellectuelle extraordinaire: elle n'eut que de la +bonté, de la pitié et du courage. Seulement, elle en eut autant qu'on +en peut avoir.</p> + +<p>Eh bien, chers élèves, il ne tient pas à vous d'être de grands +savants, de grands écrivains, ni même, pour commencer, d'emporter tous +les prix du Lycée; mais il ne tient qu'à vous d'avoir du courage, de +la loyauté, de la bonté. Et, par conséquent, il dépend de vous de +devenir, aux yeux de Dieu et même des hommes, des créatures d'une +qualité pour le moins égale à celle d'un grand savant, d'un grand +capitaine <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>ou d'un grand artiste. Ne vous attristez donc pas, +pourvu que vous ayez bien travaillé (car il n'est pas dans ma pensée +d'absoudre les paresseux), ne vous attristez pas de n'être point des +forts en thèmes ou des forts en mathématiques, puisque, si vous le +voulez, votre vraie valeur humaine, et celle qui compte le plus, est +absolument entre vos mains.</p> + +<p>Je vous ai parlé de votre esprit, de votre pays et de votre héroïne. +Soyez fidèles au premier, aimez le second, vénérez la troisième; et, +puisque les sentiments sincères ne manquent jamais de se traduire par +des actes, ce sera là, pour vous, un sérieux commencement de vie +morale. Vous êtes d'une si bonne province, et si française, que, rien +qu'en étant profondément des gens de chez vous, vous avez des chances +de valoir déjà quelque chose.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>DISCOURS PRONONCÉ À LA SOCIÉTÉ DES + +VISITEURS DES PAUVRES.</h2> + +<p><span class="smcap">Mesdames, Messieurs,</span></p> + +<p>Vous connaissez le mot d'Augier. Une dame, venant d'entendre un +prédicateur à la mode, s'écrie avec admiration: «Il a dit sur la +charité des choses si nouvelles!—A-t-il dit qu'il ne fallait pas la +faire?» demande quelqu'un. Des choses nouvelles, je crois bien que, +sur ce sujet-là, on n'en trouve guère depuis l'Évangile. Je ne vous en +dirai donc point: je ne ferai que vous répéter à ma manière ce que +j'ai lu dans le simple et éloquent rapport de M. René Bazin, et ce qui +était auparavant dans vos esprits et dans vos cœurs.</p> + +<p>Ne nous flattons point. Être charitable même au hasard et sans +discernement, cela déjà veut un effort. Les pharisiens, peu estimés de +Jésus, donnaient la dîme. Or, c'est déjà très rare de donner le +dixième de son revenu. Il y a des gens, même riches et assez <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> +bons, pour qui ce serait un véritable arrachement. Mettons cependant +tout au mieux. On a, je suppose, bonne volonté. On fait assez +volontiers l'aumône. On la fait sans orgueil. On la fait dans une +pensée de réparation et de restitution, comme le recommandaient les +Pères de l'Église pour qui la conception romaine de la propriété—<span class="italic" lang="la">jus +utendi et abutendi</span>—était une damnable erreur, et aux yeux de qui +certaines fortunes démesurées étaient par elles-mêmes un scandale et +un péché.</p> + +<p>Mais, avec les meilleures intentions et le plus ferme propos de n'être +point égoïste ni avare, on est souvent fort embarrassé. Dans les +petits groupes ruraux, même dans les petites villes, on sait où sont +les pauvres et qui ils sont. À Paris il en va autrement. Un des crimes +de la civilisation industrielle et scientifique, c'est, en entassant +les têtes par millions, d'isoler les âmes. Dans ces agglomérations des +grandes villes où les riches et les pauvres ne se connaissent point et +sont plus séparés par les mœurs qu'ils ne l'étaient jadis par les +institutions, où toute communication semble coupée entre ceux qui +pâtissent et ceux qui seraient disposés à les secourir, et où, par +surcroît, on a à se garder des professionnels de la mendicité, il y a +une chose aussi difficile que l'effort de donner, c'est de savoir à +qui donner; c'est d'atteindre les pauvres.</p> + +<p>Et les atteindre n'est pas tout; on voudrait leur apporter un +soulagement efficace. Il en est parmi <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>eux, dont la misère +est telle—quelquefois, hélas! à cause de leurs vices—qu'elle ne peut +être, pour ainsi dire, qu'entretenue et prolongée. Ce n'est pas que +vous vous désintéressiez de ceux dont le cas paraît sans remède, ni +même des misérables qui ne sont pas vertueux. Mais vous ne pouvez tout +faire et vous êtes bien obligés de vous en remettre, pour empêcher +ceux-là de mourir de faim, à des œuvres plus anciennes et plus +riches que la vôtre. Ce que vous vous proposez, c'est justement +d'enlever des recrues possibles à la sombre et dolente armée du vice +pauvre et de la détresse sans espoir. Vous recherchez ceux qui peuvent +encore être sauvés. L'article premier de vos nouveaux statuts, fruit +d'une expérience généreuse, définit ainsi votre objet: «La Société des +Visiteurs a pour but de venir en aide à des familles qui, se trouvant +dans l'impossibilité momentanée de subvenir à leurs besoins, sont +reconnues susceptibles d'échapper, grâce à un appui temporaire, à la +misère définitive».</p> + +<p>Quand vous avez trouvé <span class="italic">vos</span> pauvres, une seconde difficulté se +présente: c'est d'établir entre eux et vous des rapports vraiment +affectueux et qui leur semblent, à eux comme à vous, «naturels». Il +n'est pas commode d'aborder les pauvres d'un air qui soit exempt +d'affectation, qui ne sente ni un effort trop grand ni, d'autre part, +le contentement de soi et le sentiment de sa supériorité. Ces gens, +que vous voulez aider sont souvent très différents de vous par +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>l'éducation, par les manières, par tout le détail de la vie +extérieure. Ils ne sont pas toujours agréables à voir. Il y a chez eux +des choses qui peuvent d'abord vous choquer, et l'impression que vous +en recevez risque de vous donner un air de contrainte. Par suite, il +est à craindre que le premier mouvement de vos clients ne soit la +défiance, et que cette défiance ne fasse bientôt place à l'hypocrisie.</p> + +<p>Surtout, il faut se garder de l'affreuse «condescendance» de certains +philanthropes. Il faut venir aux pauvres comme de plain-pied. Il faut +les convaincre que nous les aimons tout simplement parce qu'ils sont +des hommes comme nous; et je ne sais qu'un moyen de les en convaincre, +c'est de les aimer en effet.</p> + +<p>Les aimer... cela ne va pas tout seul. Pour en arriver là, les +personnes pieuses trouvent une aide merveilleuse dans leur foi. Elles +croient au prix inestimable et à la sainte égalité des âmes rachetées +par le même Dieu. C'est en ce Dieu qu'elles les aiment, et, en +travaillant pour les pauvres, elles travaillent pour lui. Rien, +j'imagine, n'égale en puissance ces mystérieuses raisons.</p> + +<p>On peut néanmoins concevoir d'autres excitants d'une vraie charité, +d'un sincère amour des hommes. C'est d'abord le sentiment de la +solidarité humaine, laquelle est un fait, quoique nous ne +l'apercevions pas toujours. C'est l'idée que chacun est intéressé au +bien-être et à la santé morale de tous, et inversement; <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>et +que si la société, dont nous ne retirons, nous autres, que bénéfices, +commet des erreurs ou des oublis et fait des victimes, nous en +devenons responsables, pour notre part, dès que nous nous retranchons +dans notre égoïsme. C'est encore l'idée que, seul, un hasard heureux +nous a préservés des nécessités qui oppriment les pauvres et qui +parfois les réduisent à un abaissement moral que nous aurions +peut-être subi comme eux si nous avions été à leur place, mais qui, +d'autres fois, développent en eux des vertus dont nous n'aurions +peut-être pas été capables. C'est aussi un sentiment de fraternité +dans la souffrance, la faiblesse et l'ignorance communes à tous les +hommes, riches ou pauvres. C'est enfin la préoccupation de ne point +laisser décroître, par notre faute, la somme de vertus indispensable à +la vie de l'humanité, et de sauver de ce trésor fragile et nécessaire +tout ce qui peut encore en être sauvé; c'est le désir de rechercher +s'il ne subsiste pas, chez ces êtres accablés, humiliés et ulcérés par +leur triste destinée, quelques germes de noblesse et de dignité +morale, de préserver ces germes et de les faire fructifier; bref, +d'«élever» les malheureux par la manière dont on leur tend la main.</p> + +<p>Ils vous accorderont peu à peu leur confiance, s'ils sentent en vous +une fraternelle pensée et que vous ne vous croyez pas meilleurs qu'eux +ni d'une essence supérieure. En étant très simples et très francs; en +y mettant, s'il se peut, de la bonhomie; <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>en les traitant +comme des hommes; en respectant d'avance—sans vains discours, mais +par votre façon d'être—la dignité que vous leur supposez, vous la +ferez renaître en eux. Des conseils, des recommandations, des services +plutôt que des aumônes; l'aide spirituelle, qui rend efficace le +secours matériel et l'empêche d'être humiliant, voilà la vérité. Vous +l'avez parfaitement compris. La forme que vous savez donner à votre +charité implique que vous regardez le pauvre comme étant moralement +votre égal et comme n'étant pas incapable de le devenir même +socialement. Dès lors, vous pouvez causer ensemble. Tout cela, je le +répète, est délicat dans la pratique, demande de la patience, de la +finesse, du tact. Mais ce tact, vous l'aurez si vous avez de la bonne +volonté et un bon cœur.</p> + +<p>Vous en serez récompensés, soyez-en sûrs. L'esprit de votre société +est excellent: il n'a rien d'étroit, rien d'administratif ni de +formaliste. Il respecte votre liberté et vous excite même à en user: +il développe en vous l'initiative, l'effort individuel, tout comme si +vous étiez des Anglo-Saxons. Votre œuvre vous fait mieux connaître +la vie et les hommes. En sorte que la charité, comme vous l'entendez, +non seulement sauve et élève les autres, mais vous améliore vous-mêmes +et vous fortifie; que c'est à vous-mêmes aussi que vous la faites, et +que vous êtes les obligés de vos obligés.</p> + +<p>Je suis étonné des propos édifiants que je vous ai <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span>tenus, et +j'en éprouve quelque pudeur, car mes paroles valent évidemment mieux +que moi. Mais vous ne m'accuserez pas d'avoir voulu me faire valoir en +les prononçant, puisque je vous ai prévenus que ce que j'exprimerais +ici, ce seraient vos propres pensées.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span><span class="smcap">Au Gymnase</span>: <span class="italic">Les Transatlantiques</span>, comédie en + quatre actes, de M. Abel Hermant.—À la <span class="smcap">Comédie-Française</span>: + <span class="italic">Catherine</span>, comédie en quatre actes, de M. Henri + Lavedan.—<span class="smcap">Aux Variétés</span>: <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, comédie en sept + tableaux, de M. Henri Lavedan.—À la <span class="smcap">Renaissance</span>: + <span class="italic">L'Affranchie</span>, comédie en trois actes, de M. Maurice + Donnay.</p> + + +<p>Oui, j'en serais persuadé depuis quinze jours si je ne l'avais été +déjà auparavant, la critique impersonnelle est le vrai; et +«l'application de la doctrine évolutive à l'histoire de la littérature +et de l'art» est presque seule «capable de communiquer au jugement +critique une valeur vraiment objective»<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Je voudrais donc, de bon +cœur, juger d'après cette méthode les comédies que ce dernier mois +nous a apportées. Mais je ne vous cache pas que j'y pressens quelques +difficultés. Le <abbr title="18">XVIII</abbr><sup>e</sup> siècle a eu des douzaines d'auteurs +dramatiques, qui ont écrit des centaines de pièces. Or je ne pense pas +que la méthode évolutive et la critique impersonnelle puissent +retenir, comme significatifs, plus de cinq ou six de ces auteurs, ni +plus d'une vingtaine de ces ouvrages.—C'est <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>par centaines +que le <abbr title="19">XIX</abbr><sup>e</sup> siècle compte ses dramaturges, et c'est par milliers +qu'il compte leurs comédies. L'éloignement permet sans doute d'en +faire le triage pour la période antérieure à 1870, de discerner tout +en gros celles par qui s'est faite l'évolution du théâtre, et de +dessiner sommairement la «courbe» de cette évolution. Mais quel moyen +avons-nous de connaître la valeur historique des comédies du dernier +mois, et de savoir quelle place elles occuperont dans l'histoire +littéraire, ou même si elles y occuperont une place?</p> + +<p>Si pourtant je crois entrevoir qu'aucune d'elles n'est destinée à +«marquer une date» (et je vous ai déjà dit qu'il y avait eu des +chefs-d'œuvre dans ce cas), suis-je du moins capable de fixer la +valeur intrinsèque des <span class="italic">Transatlantiques</span>, de <span class="italic">Catherine</span>, du <span class="italic">Nouveau +Jeu</span>, de <span class="italic">l'Affranchie</span> et de <span class="italic">Paméla</span>, et d'en faire une critique qui +soit véritablement «impersonnelle» et «objective»? Ces œuvres sont +trop près de moi pour cela. L'esprit et la sensibilité qui s'y +rencontrent sont trop «miens», j'entends qu'ils sont trop l'esprit et +la sensibilité d'aujourd'hui pour que je ne risque point soit de m'y +complaire, soit de m'en défendre avec un zèle excessif.—Et ce n'est +pas tout. Supposez qu'un critique, ayant à parler des auteurs +dramatiques du mois, se trouve avoir, avec tous, commerce d'amitié ou +de camaraderie. Sera-t-il libre, même en s'y efforçant? ou, s'il s'y +efforce, ne tombera-t-il pas d'une indulgence trop <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>molle +dans une défiance trop inquiète et trop armée? Et le dessein d'être +stoïque contre un ami ne peut-il pas être aussi une cause d'erreur?</p> + +<p>Il reste que je «juge», si j'ose encore m'exprimer ainsi, les cinq +dernières productions de notre art dramatique d'une manière toute +subjective et sur le plaisir qu'elles m'ont fait. Ce n'est pas +glorieux, mais c'est tout ce que je puis.</p> + +<p>Il n'y a peut-être de critique digne de ce nom que celle qui a pour +objet des œuvres suffisamment éloignées de nous et dont nous sommes +personnellement détachés. Encore faut-il qu'elle porte sur d'assez +vastes ensembles pour que nous y puissions saisir les justes relations +que soutiennent entre elles les œuvres particulières. La critique +au jour le jour, la critique des ouvrages d'hier n'est pas de la +critique: c'est de la conversation. Ce sont propos sans importance. Et +c'est très bien ainsi. À considérer dans quel rapport numérique sont +les œuvres significatives et durables avec celles (souvent +charmantes) que négligeront les historiens de la littérature, on voit +que cette critique écrite sur le sable ne convient pas mal à des +comédies dont si peu paraîtront un jour gravées sur l'airain.</p> + +<p>Après cela, ce n'est pas nécessairement juger de travers que de juger +d'après son plaisir. Car notre plaisir vaut en somme ce que nous +valons. Il n'est pas seulement un effet de notre sensibilité: il +dépend aussi un peu de notre raison, de notre goût, <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>de notre +expérience, même des dispositions et habitudes de notre conscience +morale. Un esprit «bien fait» (je sais d'ailleurs ce que cette +épithète sous-entend de postulats et qu'on ne peut écrire une ligne +sans affirmer quantité de choses) ne saurait prendre un plaisir +complet et sans mélange à une pièce qui, par exemple, n'est pas +harmonieuse et mêle deux genres distincts et contraires;—à une pièce +mal composée et qui, après l'exposition, s'en va visiblement au +hasard;—à une pièce sur la vérité et la qualité morale de laquelle +l'auteur paraît s'être mépris;—à une pièce où la prétention vertueuse +du dénouement fait un contraste trop fort avec l'excitation sensuelle +qu'elle nous a auparavant donnée;—à une pièce encore où l'action est +réduite à un tel <span class="italic">minimum</span> que les conditions essentielles et +naturelles de l'art dramatique y semblent presque méconnues, etc. Et +ainsi la critique impressionniste et personnelle, si humble mine +qu'elle ait au prix de l'autre, n'en est pas, du moins, l'opposé, +comme on le croit communément. Elle peut, quelquefois et de très loin, +lui préparer sa besogne, en commençant pour elle, modestement, le +triage des œuvres.</p> + +<p class="p2">M. Abel Hermant était, certes, de force à écrire la comédie du grand +mariage franco-américain. Cette comédie, il l'a commencée; il a même +fait, et très bien fait, quelques-unes des scènes qu'elle comporte. +<span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>Le jeune duc de Tiercé, ayant épousé pour ses dollars la +fille d'un Yankee milliardaire, est puni, et très logiquement, de sa +prostitution, car c'en est une. Ce pleutre ayant continué d'entretenir +sa maîtresse avec l'argent de sa femme et se trouvant de nouveau +criblé de dettes, le beau-père, Jerry Shaw, vient remettre les choses +en ordre. Il tient à son gendre ce discours plein de sens: «Le mari +est celui qui «fait de l'argent», comme nous disons, pour subvenir aux +besoins et aux caprices de sa femme. Vous, c'est le contraire. C'est +votre femme qui «fait de l'argent» pour vous. Vous êtes donc la femme, +la petite femme. Par suite, vous devez la fidélité à ma fille, qui est +le mari puisqu'elle a la fortune. Ça n'empêche pas que vous ne soyez +gentil, très gentil...» Et, tout en lui parlant, il lui tapote les +joues comme à une petite femme, en effet; et il apparaît ici que le +jeune duc est qualifié et traité, fort exactement, comme il le mérite.</p> + +<p>Très bien vue aussi, la rencontre de la race d'outre-mer avec la +nôtre, et les surprises et malentendus qui en résultent. Jerry Shaw +réduit d'un million à 300.000 francs la créance des usuriers de son +gendre. Quoique ceux-ci n'y perdent rien, le duc n'accepte pas cet +arrangement, car enfin c'est pour un million qu'il a donné sa +signature. Et sans doute ce raffinement de probité est beau: mais où +étaient les scrupules de notre gentilhomme quand il empruntait, pour +des plaisirs extra-conjugaux, un argent <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span>qu'il savait bien ne +pouvoir jamais rembourser lui-même? Ainsi éclate ce qu'il y a +d'artifice et de vanité dans la conception de l'«honneur» +aristocratique quand il se sépare de la simple honnêteté, et ce que +cette conception a d'inintelligible pour l'esprit pratique d'un +marchand américain.</p> + +<p>Très vraie encore, la jeune duchesse yankee. Elle reste bien une fille +de son pays. Elle approuve son père; et, quand le duc lui rapporte +avec indignation comment Jerry a maté le syndicat des usuriers: «Vous +croyez, lui dit-elle, que je vais faire comme la marquise de Presle? +Vous attendez «le coup du <span class="italic">Gendre de Monsieur Poirier</span>»? Eh bien, non, +mon ami. Je ne suis pas d'ici, moi, et vous me l'avez trop laissé +comprendre.» Mais tout de même, dans le fond, elle sent ce qui lui +fait défaut; elle a le respect et la superstition du seul luxe qui +manque aux rois de l'or du nouveau monde: l'ancienneté des noms et des +souvenirs, une tradition, des meubles et des portraits de famille, et +les façons d'être qui sont liées à cette ancienneté. Et ce respect est +bien celui qu'on a pour les choses qu'on achète: il est mêlé de +quelque secrète mésestime. On respecte ces choses-là, parce qu'on les +paye très cher; mais, parce qu'on les paye, on les tient un peu +au-dessous de soi.</p> + +<p>Non moins finement rendu, le sentiment complexe, fait de mépris et +d'émerveillement, qu'inspire à l'Américain Jerry ce futile Paris, +ville de <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span>joie et capitale du plaisir. Et toutefois il est +une scène où la grâce de Paris, tout simplement incarnée dans une +fille galante qui n'est pas bête, touche décidément le Yankee positif +et péremptoire; où il balbutie des paroles de désir qui jamais +auparavant n'étaient montées à ses lèvres rases; et où il abdique et +se fait humble, ou presque, devant la volupté du vieux monde. Et cela +est exquis.</p> + +<p>Bref, les <span class="italic">Transatlantiques</span> sont pleins de fragments de comédie +sérieuse et quelquefois profonde. Par malheur ces fragments précieux +sont noyés, emportés dans un flot tumultueux d'opérette. L'entrée de +la tribu des Shaw dans le salon des Tiercé ressemble à une invasion de +Peaux-Rouges. Cela continue pendant trois actes; et cela, il faut le +dire, est d'un amusement extraordinaire; même, sous l'outrance +exaspérée de la bouffonnerie, un peu de vérité transparaît encore çà +et là; on devine que l'auteur a voulu signifier que, en dépit de M. +Demolins et de moi-même, quelque chose d'irréductible s'oppose à ce +que nous soyons jamais des Anglo-Saxons, quelque chose d'intime et de +séculaire qui est heurté, bousculé, offensé par ce qu'on sent de +brutal et d'insociable dans ces pétarades de l'individualisme et dans +ces excessives énergies transatlantiques,—et enfin par l'impudeur de +ces «flirts», la pudeur étant mieux comprise, malgré tout, par le +vieux peuple corrompu que nous sommes.—Mais, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span>tout cela, M. +Hermant le signifie avec trop de violence, et par des traits d'une +convention par trop folle. Si bien que, lorsqu'il sort de l'opérette +pour rentrer dans la comédie et redevient sérieux pour réconcilier +tant bien que mal le duc et la duchesse, nous n'y sommes plus du tout. +Cette pièce, où abondent l'observation la plus fine et l'imagination +la plus farce, souffre de la plus déconcertante duplicité de ton. +C'est là son seul défaut; mais il est, j'en ai peur, rédhibitoire.</p> + +<p class="p2">M. Henri Lavedan a fait un tour de force charmant. Il nous a donné, +dans la même quinzaine, <span class="italic">Catherine</span> et le <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, c'est-à-dire +la comédie la plus effrontément attendrissante et vertueuse, et la +plus effrontée peinture de mauvaises mœurs amusantes. Et le plus +fort, c'est que, dans l'une et l'autre entreprise (j'en suis persuadé +pour ma part), il a été également sincère; j'entends qu'il a également +suivi son goût et contenté son cœur et son esprit. Car il y a chez +lui un fonds de candeur intacte, une âme «vieille France», des restes +sérieux de bons principes, d'éducation religieuse et provinciale, un +penchant aux attendrissements honnêtes, et qui ne craint même pas un +rien de banalité, tant il est certain de sauver tout par la grâce. +Mais en même temps M. Lavedan est un observateur pittoresque, aigu, +hardi, et qui se grise volontiers de sa propre hardiesse; un <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> +moraliste hanté de la peur que quelque autre moraliste n'aille encore +plus loin que lui dans la peinture du vice contemporain et ne paraisse +donc encore plus moral. Et c'est l'homme sensible et bon qui a fait +<span class="italic">Catherine</span>, et, c'est le satirique un peu fiévreux qui a fait le +<span class="italic">Nouveau Jeu</span>: mais les intentions de celui-ci égalent en pureté les +intentions de celui-là; et tous deux font bien un seul et même homme.</p> + +<p>Tout ce qui pouvait le mieux charmer l'âme enfantine du public, et +aussi tout ce qui était le plus propre à arracher du cœur soulagé +des «honnêtes gens» le fameux: «Ouf!» que provoqua jadis <span class="italic">l'Abbé +Constantin</span>, tout ce qu'il y a de Berquin dans Jules Sandeau, de +Bouilly dans Octave Feuillet, et de M<sup>me</sup> de Genlis dans Émile Augier, +M. Lavedan l'a résolument fourré dans <span class="italic">Catherine</span>, en y ajoutant +encore du sien. Il n'a pas été chercher loin son sujet. Il a +simplement transporté dans un décor d'à présent le conte éternellement +aimable du roi qui épouse une bergère pour sa vertu. Le petit duc de +Coutras, jeune homme à la fois vertueux et passionné, s'est mis à +adorer la maîtresse de piano de sa sœur, M<sup>lle</sup> Catherine Vallon. Il +dit à sa mère: «Je veux l'épouser.» La bonne duchesse fait quelques +objections, qu'elle est ravie de voir repousser par l'impétueux jeune +homme, et dit: «Tu as raison, j'irai moi-même demander la main de +M<sup>lle</sup> Catherine.»—Puis, c'est l'intérieur pauvre et décent des +Vallon: le père Vallon, bonhomme <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>à longs cheveux, naïf et +timide, organiste à Saint-Séverin; la petite sœur poitrinaire qui +fait des abat-jour; et la bonne Catherine qui, presque dans le même +moment, pioche son piano, coud à la machine, réconforte son père, aide +sa petite sœur, et fait le pensum de l'aîné de ses petits frères: +immuablement souriante, comme l'automate même de la vertu. Puis, c'est +l'entrée de la duchesse, l'effarement du bon organiste, la demande en +mariage... et le refus de Catherine.</p> + +<p>Mais voilà le malheur. Si Catherine refuse, ce n'est pas du tout parce +qu'elle est une fille raisonnable, je veux dire une fille à qui l'idée +ne serait jamais venue d'aimer un duc (car, outre que, dans la +réalité, l'occasion en est si rare que ce n'est pas la peine d'en +parler, ces idées-là ne viennent que quand on le veut bien). Non, +c'est que Catherine, un peu auparavant, a engagé sa foi à un brave +garçon, Georges Mantel, qui l'aime depuis longtemps, pour qui elle a +de l'estime et de l'amitié, et dont les six mille francs +d'appointements sauveraient la famille Vallon.</p> + +<p>Ici apparaît un des plus graves inconvénients du «romanesque», qui, +étant une déformation optimiste du monde réel, ne peut absolument pas +souffrir que la vertu soit longtemps malheureuse, et qui, dans son +désir de la récompenser, ne s'aperçoit pas toujours qu'il lui +communique trop à elle-même ce besoin de récompense et qu'il lui ôte +quelques-unes <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span>des marques auxquelles précisément on la +reconnaît. Si Catherine redemandait simplement à Mantel sa parole, +elle ne serait pas héroïque, mais du moins elle serait franche. Au +lieu de cela, elle lui dit (avec des façons, je le sais, et comme si +cela lui échappait): «Le duc demande ma main. Je suis forcée d'avouer +que je l'aime, mais j'ai refusé, car vous avez ma promesse.» Elle dit +cela, sachant bien ce que répondra le pauvre garçon, et elle se laisse +parfaitement dégager par lui, et elle se résigne assez vite à écrire, +sous ses yeux, le «oui» qui la fait duchesse et millionnaire. Bref, +elle escompte et exploite la magnanimité de son ami, tout en +prétendant garder elle-même les apparences de la générosité dans le +moment où elle est le moins généreuse... Elle est hypocrite et +faible,—avec circonstances atténuantes, je ne l'ignore pas,—mais +elle l'est enfin; et ce qui me choque, c'est que l'auteur n'a vraiment +pas assez l'air de s'en douter.</p> + +<p>Hormis cette inadvertance, les deux premiers actes de <span class="italic">Catherine</span> +forment une moderne berquinade jolie et harmonieuse. Mais il faut +poursuivre, et il semble que l'auteur ait éprouvé, ici, quelque +embarras.</p> + +<p>On a dit: «Il fallait nous montrer les difficultés que trouve +l'institutrice devenue duchesse à s'adapter à son nouveau milieu, les +fautes qu'elle commet contre le protocole mondain, les luttes qu'elle +a à soutenir contre les belles dames du faubourg, etc.» À la bonne +heure; mais c'était sortir du pays bleu, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span>c'était rentrer +dans la réalité: et quelle figure eût faite alors l'innocente idylle +du commencement? Ce conte, nous n'y croyons pas: car, des mésalliances +de cette force, on a pu en voir, quelquefois, qui étaient l'ouvrage du +vice; de la vertu, jamais. Nous ne croyons pas, dis-je, à ce conte de +ma mère l'Oie, mais nous l'aimons. À une condition pourtant: c'est +qu'il restera bien un conte. Celui-là ne comporte d'autre suite que: +«Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» L'histoire de la +bergère épousée par le roi est finie lorsque le roi a épousé la +bergère.</p> + +<p>Voici toutefois ce qu'a ajouté M. Lavedan, parce qu'il se croyait +obligé d'ajouter quelque chose. Quand le rideau se relève (six mois +après), le jeune duc de Coutras paraît déjà détaché de sa femme. Il +lui reproche, notamment, de ne pas savoir monter à cheval, de ne pas +avoir assez l'air d'une duchesse, et de le tutoyer devant les +étrangers; et l'on s'étonne que l'intelligente «largeur de vues» et, +si je puis dire, l'antisnobisme de ce gentilhomme philosophe aient si +peu survécu à son mariage. Il reproche aussi à Catherine la vulgarité +du papa Vallon et l'indiscrétion turbulente des petits frères; et l'on +s'étonne que la prudente et fine jeune fille des deux premiers actes +ait commis cette erreur, d'installer toute sa tribu au château. On +nous a changé notre roi et notre bergère. Horreur! ils ne sont donc +pas parfaits? Et, là-dessus, voilà qu'une jeune parente du petit +<span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span>duc, Hélène de Grisolles, dont il est aimé depuis longtemps +et qu'il n'a pas su deviner, se décide à lui faire sa déclaration en +face, avec l'ardente brutalité de Julia de Trécœur ou de Gotte des +Trembles; elle tombe dans ses bras qu'il referme poliment sur elle, et +Catherine les surprend dans cette attitude... En vain son mari, +soudainement repentant, essaye de la retenir. «Je m'en vais, dit-elle. +Une autre femme pourrait pardonner: moi, je ne puis pas; car on me +soupçonnerait toujours d'avoir voulu rester duchesse et millionnaire.» +À quoi il n'y a rien à répondre.—Ce seul trait excepté, l'aventure +des deux derniers actes pourrait servir de suite à n'importe quel +autre mariage aussi convenablement qu'à celui du jeune duc indépendant +et de la sage institutrice.</p> + +<p>C'est le vertueux Georges Mantel qui arrangera tout. C'est lui, +finalement, le héros du drame. Appelé par Catherine, il accourt exprès +pour être sublime et pour se sacrifier de nouveau, non sans une +emphase bien permise. D'abord bousculé par le duc, il dit à peu près: +«J'aimais Catherine, et je vous l'ai donnée. Ce premier sacrifice me +donne le droit de commander ici, et de disposer d'elle par une seconde +immolation. Je lui ordonne de se réconcilier avec vous.» Ah! vous +voulez de la vertu? Eh bien, en voilà! Catherine obéit, et le duc +serre respectueusement la main de l'indiscret et héroïque Mantel. La +scène, en soi, a quelque grandeur. Pourquoi faut-il que je croie si +faiblement à l'histoire qu'elle <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span>conclut? Encore y +croirais-je, si les personnages étaient habillés comme dans les <span class="italic">Deux +Billets</span> ou dans le <span class="italic">Bon Père</span> de Florian: mais que ces jaquettes me +gênent!</p> + +<p>Le succès de <span class="italic">Catherine</span> a été éclatant.</p> + +<p>Encore plus éclatant, le succès du <span class="italic">Nouveau Jeu</span>, qui est le contraire +de <span class="italic">Catherine</span> et qui est pourtant, à certains égards, la même chose.</p> + +<p>Car, si les personnages de <span class="italic">Catherine</span> étaient un peu les fantoches +aimables de la vertu, les personnages du <span class="italic">Nouveau Jeu</span> sont comme les +polichinelles du vice «chic», du plaisir enragé, de l'irrespect et de +la blague; et, selon la fantaisie, attendrie ou ironique, de M. +Lavedan, ceux-ci et ceux-là semblent s'éloigner également, quoiqu'en +sens contraire, de «l'humble vérité». Mais, je l'avoue, le <span class="italic">Nouveau +Jeu</span> me plaît davantage, et me plaît même infiniment. Ici d'abord, +l'action, très simple, est bien ordonnée et forme un tout. Puis, la +joyeuse outrance des types laisse encore voir les attaches qu'ils +gardent avec la réalité. Ce n'est, en somme, que le monde de +<span class="italic">Viveurs</span>, un peu plus agité et épileptique. M. Henri Lavedan n'a fait +qu'exagérer jusqu'à la plus intense bouffonnerie la démarche +capricante des images qui traversent ces faibles cerveaux, leur +inconscience, l'incohérence de leurs associations d'idées, l'imprévu +de leurs impulsions, rapides, irrésistibles et courtes comme celles +des singes.</p> + +<p>Le «nouveau jeu» est de tous les temps. Il y avait <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span>dans +presque toutes les comédies romanesques du second Empire, un Desgenais +qui le définissait avec indignation: «Ah! vous allez bien, vous +autres!... La vertu? Vieux mot! La famille? Préjugé! La patrie? +Rengaine!...» Vous reconnaissez le thème. Le nouveau jeu est +simplement le nihilisme moral. Mais il n'est pas toujours tel qu'on le +doive prendre au tragique. Il peut y avoir des ahuris, des jocrisses +et des bouffons du nihilisme, qui est, à vrai dire, un bien gros mot +pour eux. L'art de M. Lavedan, c'est d'avoir rendu leur néant +prodigieusement amusant et gai, et d'avoir, dans leur vide profond, +fait craquer et pétiller de fugitifs et fantasques feux d'artifice.</p> + +<p>Pour cela, il leur a prêté une langue qu'il a en partie inventée; et +c'est peut être là le mérite le plus rare de sa pièce. L'origine de +cette langue, c'est l'argot du boulevard, des cercles et aussi de +beaucoup de salons, cet argot recueilli, il y a quinze ans, par Gyp, +l'étonnante rénovatrice du genre «Vie parisienne». Mais, au lieu que, +dans la réalité, ils se contenteraient d'user docilement des quelques +locutions colorées et canailles qu'ils ont apprises, les personnages +du <span class="italic">Nouveau Jeu</span> en trouvent continuellement d'inédites; et leur +langage est comme un tissu de métaphores cocasses, de synecdoches +débraillées, et de familières et violentes hypotyposes. Et Costard, +Labosse, Bobette et les autres nous apparaissent ainsi comme des +façons de poètes burlesques.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span>C'est ce langage, outré, convenu, mais d'un pittoresque et +d'un mouvement extraordinaires, et ce sont les innombrables sautes de +sentiments et d'idées que ce langage exprime, qui font l'intérêt de la +simple et folle aventure de Paul Costard. Joignez-y un renversement +presque continuel des rapports normaux entre les +personnages,—lesquels sont tous de joyeux «hors-la-loi», et dont la +psychologie fait exprès d'être souvent à rebours de toutes les +prévisions des psychologues assermentés.—La jeune fille de bonne +bourgeoisie que Paul Costard se décide subitement à épouser, c'est aux +Folies-Bergère qu'il l'a rencontrée. Lorsqu'il en fait part à sa mère, +c'est à une heure du matin, près de la table où traînent les restes +d'un souper, et pendant que sa maîtresse attend dans le cabinet de +toilette. Et le projet paraît tout à fait drôle à cette bonne mère aux +cheveux rouges, «gobée» de Bobette qui un jour, étant malade, a reçu +d'elle un panier de vin.—Or, le lendemain, venu chez Labosse pour +faire sa demande, qui est instantanément accueillie, Costard reconnaît +dans son futur beau-père le vieux monsieur avec qui il a fraternisé +l'autre nuit, chez Baratte, à quatre heures du matin: et de se taper +sur le ventre, et de se rouler de rire, tant «elle leur semble +bonne».—Peu de mois après, l'idée d'être trompé par sa femme amuse +tellement Costard, que Bobette ne peut se tenir de lui apprendre que +«ça y est» en effet. «Tiens! vous ne riez plus»? dit-elle. «Attends +<span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>que ça vienne», répond-il. Et ça vient. Et il est vraiment +«très bien» dans la scène où, son petit chien sur le bras, il fait +constater le «flagrant délit» de sa femme: mais celle-ci est mieux +encore lorsqu'elle ôte son corsage, dont les manches la gênent, pour +remettre son chapeau, et se fourre ensuite, par pudeur, dans le lit de +la chambre garnie. Joignez que Costard ne lui cède en rien quand, +surpris à son tour en compagnie de Bobette, il offre le champagne au +commissaire et déclare qu'il ne s'est jamais tant amusé. Tout cela, +relevé par l'imprévu bariolé des propos, est d'une démence à quoi rien +ne résiste.</p> + +<p>Démence très attentive dans le fond. La suite des «mouvements d'âme» +de Paul Costard est extravagante, mais vraie. À un moment, il raconte +«la plus forte émotion de sa vie». C'était un soir où, ayant «plaqué» +une petite amie, il était venu chercher l'apaisement aux +Folies-Bergère. Il y vit «sept étalons de l'Ukraine» présentés en +liberté. Ces noirs coursiers balançaient lentement leurs têtes +surmontées de panaches noirs, ce pendant que l'orchestre jouait une +musique solennelle. Et cette musique, ces panaches de corbillard... +Paul Costard sentit quelque chose pleurer dans son cœur. De même, +après la constatation parallèle des deux flagrants délits, Costard, +abandonné par Bobette, et, là-dessus, ayant lu par hasard <span class="italic">Paul et +Virginie</span>, n'est pas très loin de croire à l'immortalité de l'âme. +Pourquoi non? Que, dans un moment de détresse sentimentale, <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> +les chevaux noirs et les cuivres imposants des Folies-Bergère l'aient +fait songer à la mort; que, dans une autre heure mélancolique, la +symétrie des deux flagrants délits lui ait paru vaguement +providentielle et l'ait rendu vaguement spiritualiste... c'est +saugrenu, mais plausible; nous connaissons cela; c'est, après tout, +d'impressions analogues que sont sorties les <span class="italic">Nuits</span> et l'<span class="italic">Espoir en +Dieu</span>; et il y a donc, dans Paul Costard, un Musset qui s'ignore; un +Musset «loufoque», pour parler sa langue.</p> + +<p>C'est cette démence qui sauve ce que certaines scènes du <span class="italic">Nouveau Jeu</span> +ont d'extrêmement osé. Lorsque dans la chambre de Bobette, au petit +jour, Costard raconte à son amie dans quelles circonstances il a +«pincé» sa femme, et que, durant dix minutes, charmée par ce récit, +Bobette, en chemise de nuit, fait des sauts de carpe parmi le désordre +des draps et des couvertures, ce tableau d'extrême intimité nous +effarerait peut-être un peu, si nous ne nous souvenions que nous +sommes à Guignol et que nous assistons aux ébats de deux marionnettes. +Et puis, l'auteur de <span class="italic">Catherine</span> s'est si bien mis en règle avec la +vertu qu'on lui peut passer quelques licences.</p> + +<p>D'ailleurs, fidèle à son devoir, le moraliste convaincu qui cohabite, +chez M. Lavedan, avec le satirique audacieux, surgit au dénouement. +Les personnages, calmés, défilent devant le juge d'instruction, qui +paternellement les sermonne; et Bobette, avec l'autorité de +l'expérience, donne l'explication de la <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span>comédie. Le «nouveau +jeu», c'est une gourme qu'on jette, et cela ne tire pas à conséquence. +On s'aperçoit un jour que la règle a du bon. Costard finira dans la +peau d'un bourgeois correct, respectueux des convenances et même des +préjugés, et Bobette, vieillie, sera une bonne dame qui invitera son +curé et rendra le pain bénit.—À vrai dire, tout cela n'est pas sûr: +témoin Labosse, demeuré polichinelle jusque dans un âge avancé. Puis, +on ne voit pas assez si l'auteur est ironique dans cette conclusion +même, et s'il se rend bien compte que Costard et Bobette, «rangés» de +la façon qu'il dit, vaudront moins qu'ils ne valaient, puisque passer +du nouveau jeu au vieux jeu, ce sera, pour eux, passer du cynisme +ingénu à l'hypocrisie.—Mais surtout ce dernier acte est si inutile! +Et <span class="italic">Catherine</span> suffisait si bien à nous garantir la moralité de +l'auteur!</p> + +<p class="p2">M. Maurice Donnay a diverses originalités, toutes rares. Il me semble +d'abord qu'il est le seul de sa bande qui écrive encore plus pour son +plaisir que pour celui des autres; et que cet esprit, qui plaît si +naturellement, ne sacrifie que peu, si l'on y regarde de près, au +désir de plaire. Ne vous y trompez pas, dans ses trois comédies +psychologiques, ce «charmeur» est un réaliste très ingénu: je sens en +lui un très sincère et presque intransigeant amour de la vérité, et +une horreur des «ficelles», où il y a du défi et de la candeur. Son +dialogue est unique. Si <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span>vous lisez ses pièces imprimées +(j'excepte, bien entendu, <span class="italic">Lysistrata</span>), vous verrez que ce dialogue +est ce qu'on a fait, au théâtre, de plus approchant, par le mouvement +et la syntaxe, du style de la conversation. Pas une phrase «écrite»; +jamais on n'a plus subtilement usé de la syllepse, de l'ellipse, ni de +l'anacoluthe. Et cette familiarité n'est jamais plate; cela est ailé, +fluide, et, d'autres fois, d'une couleur délicieuse. Car ce réaliste +est un poète. Il fait beaucoup songer, par sa grâce, au Meilhac de la +<span class="italic">Petite Marquise</span>, de la <span class="italic">Cigale</span>, de <span class="italic">Ma Camarade</span>,—avec, si vous +voulez, une langueur plus chaude ou un pittoresque plus aigu: ce qui +veut peut-être seulement dire qu'il est d'aujourd'hui.</p> + +<p>Cette fois (dans <span class="italic">l'Affranchie</span>), il faut avouer que M. Maurice Donnay +s'est laissé un peu égarer par sa chimère d'une comédie exactement +ressemblante à la vie; d'une comédie où il n'arrive, extérieurement, +presque rien et où les principaux événements sont les sentiments des +personnages; d'une comédie absolument simple, plus simple encore, +quant à la fable, que <span class="italic">Bérénice</span> ou <span class="italic">Amants</span> (cette <span class="italic">Bérénicette</span>). +C'est un nouvel épisode de l'histoire éternelle des amants. Dans la +première pièce amoureuse de M. Donnay, les amants se quittaient sans +mensonge. Dans la <span class="italic">Douloureuse</span>, ils étaient séparés par un mensonge +réciproque. Dans l'<span class="italic">Affranchie</span>, l'amant souffre moins d'un mensonge +précis de sa maîtresse que de la découverte qu'il fait de son habitude +de mentir, <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span>et il se débat moins contre tel ou tel mensonge +que contre une menteuse.—Mais comme cette menteuse presque +involontaire est une femme qui aime, cela forme quelque chose +d'extrêmement complexe et embrouillé, qui demeure mal connu de celle +même qui ment et de celui à qui elle ment; quelque chose enfin de trop +fuyant et de trop insaisissable pour être proprement dramatique. C'est +du moins mon impression.</p> + +<p>Voici les faits. Roger Chambrun est l'amant d'Antonia de Maldère, une +dame libre, riche, de condition sociale un peu indécise. Roger a pour +marotte la loyauté en amour. «Tu es libre, dit-il à Antonia; et, le +jour où tu ne m'aimeras plus, dis-le-moi franchement; je ne te ferai +aucun reproche. Pourquoi mentir, et souffrir ou faire souffrir +inutilement?» Roger est sans doute naïf de croire, ou que cette +franchise est possible, ou qu'elle supprimerait la souffrance, ou que +l'on connaît toujours le moment où l'on a cessé d'aimer. Mais les gens +les plus spirituels peuvent avoir de ces naïvetés.</p> + +<p>Or, au premier acte, Antonia ment à Roger, en lui faisant un récit +arrangé de sa vie, et en lui contant qu'elle est veuve, alors qu'elle +est divorcée et qu'elle a été chassée par son mari.—Au deuxième acte, +Roger découvre ce premier mensonge, et Antonia lui en fait un second à +propos d'une photographie d'un de leurs amis, Pierre Lestang.—Au +troisième acte, Roger découvre ce second mensonge et que, <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> +dans l'entr'acte, Antonia est devenue la maîtresse de Pierre. Il lui +dit son fait; elle lui jure qu'elle n'a pas cessé de l'aimer; elle lui +avoue, avec les apparences d'une horrible franchise, qu'elle s'est +donnée à Pierre par une curiosité perverse et inepte: mais Roger ne la +croit plus; il est plus irrité encore de ce perpétuel et inextricable +mensonge que de la trahison elle-même; et, Antonia étant tombée à la +renverse sur un canapé, il sonne sa gouvernante et dit: «Soignez +madame; elle est <span class="italic">peut-être</span> évanouie.»</p> + +<p>Ce «peut-être» est le mot final; et le malheur, c'est qu'il pèse sur +toute la pièce.—Lorsque Antonia, à Venise, au clair de lune, +improvisait une version romanesque et avantageuse de son passé, elle +ne s'apercevait peut-être pas qu'elle mentait; ou, ce qu'elle en +faisait, c'était pour plaire à son amant, et c'était peut-être moins +par vanité ou par ruse que par amour. Lorsqu'elle s'est livrée à +Pierre Lestang pour savoir comment était fait un homme à qui sa +maîtresse a naguère logé une balle dans la tête, peut-être se +méprisait-elle elle-même; peut-être aimait-elle toujours Roger, comme +elle l'assure; et les lettres si enflammées et si tendres qu'elle lui +écrivait étaient peut-être sincères. Et elle sera peut-être désespérée +si Roger l'abandonne. Le cas d'Antonia est vrai. Il est très vrai +qu'elle ignore, sur elle-même, la vérité. Il est très vrai que +beaucoup de femmes, et quelques hommes pareillement, ne savent rien de +l'arrière-fond de leurs âmes, ni s'ils <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span>aiment, ni qui ils +aiment, ni comment et dans quel degré, ni s'ils mentent, ni pourquoi +ils mentent. Mais le public, lui, veut savoir. Il veut voir clair, +même où la vérité veut qu'il ne fasse pas clair. Il ne se laisse pas +congédier sur un «peut-être». C'est aussi bête que cela; et c'est pour +cette raison que <span class="italic">l'Affranchie</span> a finalement déconcerté la foule, en +dépit du talent de l'auteur, qui n'a pas diminué; en dépit du rôle +adorable de Juliette, sœur de la petite Alice Doré de <span class="italic">Sapho</span>, mais +moins «brebis»; en dépit du <span class="italic" lang="en">five o'clock</span> de perruches du deuxième +acte, et des mots charmants, et des mots profonds, et de la +psychologie pénétrante et souple, et de la grâce partout répandue.</p> + +<p>Notez que le sens même du titre reste incertain. Il signifie, je +crois, que l'«affranchie» Antonia a conservé des habitudes d'esclave. +Je ne saurais cependant l'affirmer.</p> + +<p>Mais est-ce que par hasard M. Maurice Donnay ne pourrait pas nous +montrer un drame survenu dans un ménage régulier?<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span><span class="smcap">Au Vaudeville</span>, <span class="italic">Paméla, marchande de frivolités</span>, + comédie en quatre actes et sept tableaux, de M. Victorien + Sardou,—Au <span class="smcap">Gymnase</span>, <span class="italic">Mariage bourgeois</span>, comédie en quatre + actes, de M. Alfred Capus.</p> + +<p><span class="italic">Paméla</span> est une pièce de même genre que <span class="italic">Thermidor</span> et <span class="italic">Madame +Sans-Gêne</span>. Ce genre agréable et mêlé, moitié drame historique, moitié +comédie d'intrigue, <span class="italic">Paméla</span> n'en est pas le chef-d'œuvre; mais +c'est encore une pièce singulièrement ingénieuse.</p> + +<p>Il y a dans <span class="italic">Paméla</span> deux endroits fort attendrissants. C'est d'abord +quand Barras fait à une bande de jolies femmes la galanterie de les +mener au Temple pour leur montrer le petit Louis <abbr title="17">XVII</abbr> prisonnier. On +sort l'enfant de sa chambre; les jolies dames s'apitoyent, le +questionnent d'un ton suave de perruches charmées de «tenir une +émotion». L'enfant, hâve, chétif, les genoux enflés, tout abruti par +la souffrance, la maladie et la solitude,—trop bien peigné seulement, +car nous sommes au théâtre,—garde un silence farouche. Si l'auteur +s'en était tenu là, l'effet de cette apparition muette du petit martyr +parmi ce carnaval de «merveilleuses» fût demeuré vraiment tragique. +Mais il a craint de nous trop <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span>serrer le cœur. Il a donc +voulu que cette bonne Paméla restât seule avec l'enfant. Elle le +caresse, le débarbouille, l'apprivoise. Le petit, encouragé, demande +des nouvelles de sa mère, comprend qu'elle est morte, sanglote et se +pâme. Quel mauvais cœur résisterait à ce spectacle?</p> + +<p>L'autre endroit, c'est quand, le soir de l'enlèvement, le républicain +Bergerin, l'amant de Paméla, découvre le petit roi dans le panier de +blanchisseuse. Brutus va faire son devoir. Mais l'enfant royal, +sommeillant à demi, lui jette ses deux bras au cou; et ce geste +d'enfantine confiance désarme Brutus et fait subitement crouler, au +choc d'un sentiment très simple de pitié humaine, toute son +intransigeance abstraite et têtue. «Bah! dit-il, pour un enfant qu'on +lui vole, la Nation n'en mourra pas!» Et il laisse Paméla porter le +petit Louis aux conjurés qui l'attendent à l'entrée du souterrain...</p> + +<p>Le reste est rempli par l'histoire de la conspiration. C'est d'abord +une matinée de Barras, avec beaucoup, presque trop de «couleur locale» +et de détails anecdotiques artificieusement enfilés. Barras reçoit des +policiers,—et quelques pots-de-vin,—puis Paméla, qui vient lui faire +payer une note de Joséphine. Il interroge deux royalistes accusés de +préparer l'évasion du petit roi, et les fait mettre en liberté: car il +a son idée.—Puis, c'est la visite des merveilleuses au petit +prisonnier.—Puis, c'est l'atelier de menuiserie où les conspirateurs, +déguisés en ouvriers, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span>ont creusé un souterrain qui aboutit à +la cour de la prison. Tout est préparé pour l'enlèvement. Ils ont +gagné les gardiens et la blanchisseuse du Temple; cette femme +emportera l'enfant dans un panier de linge. Mais au dernier moment, +effrayée, elle se dérobe: tout est perdu! La bonne Paméla s'offre à +prendre sa place: tout est sauvé!</p> + +<p>Puis, c'est une fête chez Barras, car il faut varier et contraster les +tableaux. Barras dit à Paméla: «Je sais tout»... et lui donne un +laissez-passer qui lui permettra de pénétrer au Temple après l'heure +où l'on ferme habituellement les portes. «À une condition, +ajoute-t-il: c'est que l'enfant me sera remis.» (Il compte s'en +servir, le cas échéant, pour traiter avec le comte de +Provence.)—Paméla rencontre alors le farouche patriote Bergerin, son +amant, qui a des soupçons et à qui elle finit par tout avouer. +Embarras de Bergerin: s'il dénonce le complot, il livre sa maîtresse; +s'il se tait, il trahit son devoir. Il s'arrête à cette solution: «Je +serai ce soir au Temple.—J'y serai aussi!» dit Paméla.</p> + +<p>Ici, pour nous délasser de ce «sublime», un intermède tragi-comique. +Les conspirateurs sont occupés, dans le souterrain, à donner les +derniers coups de pioche... Ils savent qu'il y a parmi eux un traître, +mais ignorent qui c'est. Là-dessus, une patrouille envahit le +souterrain et arrête tout le monde. Le faux frère se trahit lui-même +en montrant au chef sa carte de policier. On le ficelle avec soin. +<span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span>La patrouille était une fausse patrouille. Le «truc» est +divertissant.—Vient alors le tableau de l'enlèvement, très +adroitement aménagé et qui se termine, comme j'ai dit, par les deux +bras du rejeton des tyrans autour du cou de Brutus.</p> + +<p>Et ça finit en opérette, de façon qu'il y en ait pour tous les goûts. +Des paysans de théâtre, qui sont des conjurés, font la fenaison au +bord de la Seine. Le petit roi, qu'on s'est bien gardé de remettre à +Barras, repose dans une maison voisine. Barras, qui s'est imprudemment +mis à sa poursuite, se voit soudainement entouré par les faux +villageois armés d'engins champêtres. Il ne perd pas la tête et +demande à présenter ses hommages à Sa Majesté Louis <abbr title="17">XVII</abbr>. On amène +l'enfant sur un brancard orné de feuillages et de fleurs, sorte de +pavois rustique, et Barras lui baise respectueusement la main et +l'assure de son dévouement profond, quoique éventuel...</p> + +<p>Voilà bien de la variété, bien de l'agrément, bien de l'esprit, bien +de l'ingéniosité, et, semble-t-il, tout ce qu'il faut pour plaire. +D'où vient donc que <span class="italic">Paméla</span> n'ait pas obtenu le succès étourdissant +de <span class="italic">Madame Sans-Gêne</span>, ni même le succès de <span class="italic">Thermidor</span>? J'en +entrevois trois ou quatre raisons.</p> + +<p>Il y avait dans <span class="italic">Thermidor</span> plusieurs forts «clous»: le chœur des +tricoteuses, le cantique des religieuses dans la charrette, la séance +de la Convention,—sans compter, dans un ordre d'intérêt plus rare, +l'admirable scène des dossiers. Les «clous» de <span class="italic">Paméla</span> <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span>sont +plus modestes.—Dans <span class="italic">Madame Sans-Gêne</span> il y avait le premier Empire, +et il y avait «Lui»! Le décor et les costumes de <span class="italic">Paméla</span> sont moins +nobles et moins magnifiques; et peut-être aussi que le Directoire est +une période trop hybride et dont la description morale, même +superficielle, comporte trop d'ironie pour que la foule y prenne un +plaisir simple et sans mélange.</p> + +<p>Surtout la pièce elle-même est hybride. L'hypothèse de M. Sardou +touchant l'évasion de Louis <abbr title="17">XVII</abbr> fait que <span class="italic">Paméla</span> n'est ni un drame +historique, ni une fiction.</p> + +<p>Il est peut-être vrai, quoique indémontrable, que l'enfant royal ait +été enlevé de son cachot; mais quelques curieux seuls y croient: la +foule, prise en masse, n'y croit pas, et c'est sans doute ce qui la +gêne ici. La défiance qu'elle a l'empêche de se laisser prendre aux +entrailles. Elle pourrait s'émouvoir sur la délivrance d'un petit +martyr qui s'appellerait Émile ou Victor et qui aurait été inventé par +l'auteur. Mais, du moment que l'enfant dont on lui montre l'évasion +s'appelle Louis <abbr title="17">XVII</abbr>, elle résiste, parce qu'elle a idée que cette +évasion n'a jamais eu lieu, et parce que Louis <abbr title="17">XVII</abbr>, pour elle, c'est, +essentiellement, l'enfant maltraité par le cordonnier Simon et mort de +rachitisme au Temple. On est intéressé, mais peu touché, par le +développement d'une hypothèse contre laquelle on était en garde +d'avance. <span class="italic">Paméla</span> manque à cette règle, tant de fois promulguée et +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span>établie par mon bon maître Sarcey, qu'une pièce historique +ne doit pas trop contrarier les notions ou les préventions du public +sur les événements et les personnages qu'on lui met sous les yeux. Si +bien que <span class="italic">Paméla</span>, pour réussir complètement, aurait dû être précédée +d'une campagne de presse et de conférences qui eût persuadé le public +de la vérité ou de l'extrême vraisemblance de ce que l'auteur +prétendait, si j'ose dire, lui faire avaler. Est-ce que je me +trompe?...</p> + +<p>Mais ce n'est pas tout. Ce qui, dans <span class="italic">Paméla</span>, tient la plus grande +place, ce n'est pas Louis <abbr title="17">XVII</abbr> et son martyre (et j'avoue que ce +spectacle, trop prolongé, de souffrances surtout physiques eût été +vite intolérable), et ce ne sont pas non plus les personnes et les +sentiments des conjurés: c'est la conspiration elle-même, vue par +l'extérieur. Et les détails matériels, les épisodes et les péripéties +de cette conspiration sont tels, qu'ils conviendraient presque tous à +n'importe quelle autre conspiration où il s'agirait d'enlever un +prisonnier politique. Toutes les scènes de l'atelier de menuiserie, de +la fête chez Barras et du souterrain pourraient servir, très peu +modifiées, pour d'autres pièces. On est amusé par les faits et gestes +des conjurés, indépendamment de ce qu'ils pensent et de l'objet qu'ils +poursuivent: et, dès lors, on est seulement amusé, rien de plus, et +encore assez doucement. C'est comme qui dirait la conspiration «en +soi», la conspiration «passe-partout».</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span>On est un peu déçu. Car on s'attendait à quelque drame du +devoir et de la passion; on se figurait que l'essentiel de cette +histoire, ce serait la lutte entre la sensible Paméla et son amant +républicain. Mais cette lutte n'est qu'indiquée. Deux fois, chez +Barras et au Temple, Paméla et Bergerin se trouvent en présence et +font mine de s'expliquer. La rencontre pouvait être belle de ces deux +amants, divisés entre eux et divisés contre eux-mêmes par des +sentiments très vrais, très humains, très forts et peut-être également +généreux. Bergerin pouvait aller beaucoup plus loin dans ce qu'il +croit son devoir, être décidément romain et Cornélien. Et tous deux +(mais peut-être n'eût-il pas été mauvais de nous convaincre davantage +de la grandeur de leur amour mutuel) pouvaient avoir de beaux +déchirements—et de beaux cris. Paméla en a quelques-uns, mais surtout +des mots de théâtre, comme lorsqu'elle convie les femmes «au 14 +juillet des mères». Et Bergerin n'est qu'un Brutus de carton. Le +mouvement du petit prince qui l'embrasse dans son demi-sommeil est une +trouvaille charmante; mais les fureurs qui cèdent à ce baiser d'enfant +étaient étrangement pâles et modérées, et le petit prince avait trop +beau jeu.</p> + +<p>Ces deux rencontres de Bergerin et de Paméla, on dirait que M. Sardou +les traite avec une sorte de négligence et d'ennui, et qu'elles ne le +remuent lui-même que médiocrement. C'est comme si le grand dramaturge, +pour avoir, dans sa vie, trop imaginé <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span>de ces situations +violentes, trop développé de ces tragiques conflits, n'avait plus eu, +cette fois, le courage de faire l'effort qu'il faut pour se mettre à +la place de ses personnages, pour se congestionner consciencieusement +sur leur cas, pour se représenter leurs émotions et trouver des +phrases qui les expriment avec quelque précision et quelque force. Il +y a, dans <span class="italic">Paméla</span>, comme un détachement fatigué à l'égard de ce qui +est pourtant la partie la moins insignifiante de l'invention +dramatique: les sentiments, les passions, les mouvements des âmes.</p> + +<p>La dextérité de M. Sardou reste d'ailleurs surprenante, et j'aime +cette dextérité pour elle-même.—J'aurais voulu sans doute que la +politique et les intrigues de Barras fussent un peu plus poussées (je +songe à <span class="italic">Bertrand et Raton</span> ou à <span class="italic">Rabagas</span>): tel qu'il est, néanmoins, +le Barras de M. Sardou ne me déplaît point. C'est un fantoche, soit; +mais beaucoup d'hommes de la Révolution ont peut-être été des +fantoches, et je ne vois pas d'époque où la disproportion ait paru si +grande entre les hommes et les événements. Et je garde un faible pour +Paméla, figure facile, mais très bien venue, d'une gentillesse, d'une +gaîté, d'une bravoure et d'une sensibilité si «bonnes filles».</p> + +<p class="p2">M. Alfred Capus continue de «s'affirmer» comme un réaliste de beaucoup +d'esprit et de beaucoup d'observation à la fois, et comme le meilleur +spécialiste <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span>que nous ayons de la «comédie de l'argent». Il +connaît très bien le personnel de cette comédie-là, surtout le +personnel inférieur, qui en est aussi le plus pittoresque: coulissiers +marrons, agents de publicité, entrepreneurs d'affaires vagues, ou +d'affaires précises, mais un peu osées. Dans <span class="italic">Mariage bourgeois</span>, +Piégois, directeur de Casino,—ou tenancier de tripot, comme il +s'appelle lui-même,—est un type singulièrement vivant de forban +cordial et de canaille bon enfant, et qui mérite de rester dans la +mémoire tout autant que le visionnaire Brignol, de <span class="italic">Brignol et sa +fille</span>.</p> + +<p>Une «comédie de l'argent» est, naturellement, une comédie qui en fait +voir la funeste puissance, et les lâchetés et les vilenies auxquelles +l'argent plie les âmes. Elle est donc, d'une part, pessimiste et +satirique. Mais, naturellement aussi,—et à moins d'un parti pris +amer, comme celui de Lesage dans <span class="italic">Turcaret</span>,—l'auteur est amené à +nous montrer, à côté des esclaves de l'argent, ceux qui échappent à +son pouvoir, et par suite, à introduire dans sa comédie satirique une +certaine dose d'optimisme et, volontiers, de romanesque. Cette dose me +semble plus forte dans <span class="italic">Mariage bourgeois</span> que dans les autres pièces +de M. Capus.</p> + +<p>Par là, il tendrait à se rapprocher, quant au fond, d'Émile Augier. +Mon Dieu, oui. Mais il est moins rigoriste, moins «ferme sur les +principes», mieux instruit de la diversité des «morales» +professionnelles <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span>ou individuelles, et de ce qu'il peut y +avoir de relatif dans la valeur de nos actes. Puis l'horreur qu'il a +des mauvaises actions conseillées par l'argent le rend infiniment +indulgent aux fautes où l'argent n'est pour rien, et, d'autres fois, +lui fait éprouver une sympathie presque excessive pour les mouvements +accidentels de bonté dont peut encore être capable tel coquin qui +s'est enrichi à force de manquer de scrupules.</p> + +<p>Il fait dire, ou à peu près, par Piégois au jeune Henri Tasselin, +probe (quoique avide) dans les questions d'argent, mais impitoyable et +déloyal en amour: «Vous, vous ne feriez tort d'un sou à personne; mais +vous avez lâché, pour un beau mariage, la jeune fille à qui vous aviez +fait un enfant. Moi, j'ai roulé beaucoup d'imbéciles dans ma vie; mais +j'ai épousé, quand elle est devenue mère, une ouvrière que j'avais +séduite. Chacun a sa morale, et nul n'est parfait.» Et le bon +tenancier, la sympathique crapule ajoute plaisamment: «Si les +imbéciles n'étaient pas roulés, ils triompheraient et le monde ne +serait plus habitable.»</p> + +<p>L'auteur, ici, ne nous cèle guère sa préférence pour Piégois. +Cependant Piégois a dû, au cours de ses louches spéculations, faire +parmi les «imbéciles» qu'il a «roulés» des victimes aussi +intéressantes—qui sait?—et aussi à plaindre qu'une fille-mère +abandonnée par son amant. Mais ces victimes lui demeuraient lointaines +et inconnues, il ne les a pas <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span><span class="italic">vues</span> souffrir; et il est +possible que notre responsabilité ne soit pas seulement en raison du +mal que nous avons fait, mais en raison aussi de la malice réfléchie +et de la dureté que nous avons déployées pour le faire. Le meurtre, +par le moyen d'un bouton qu'on presse, d'un «mandarin» invisible, est, +en soi, un crime aussi abominable qu'un assassinat par le couteau; +mais il n'est clairement tel qu'aux yeux d'une conscience très formée. +Donc, nous inclinons à croire finalement, avec l'auteur, que Piégois, +qui certes ne vaut pas grand'chose, vaut pourtant mieux que ce sec et +lâche Henri Tasselin, qui n'a encore volé personne, mais qui est sans +entrailles.</p> + +<p>Pareillement, les filles-mères étant presque toujours sacrifiées à +l'argent, M. Alfred Capus témoigne une tendresse et un respect +croissants aux filles-mères. Il les fait honnêtes, loyales, +désintéressées, héroïques. Il en a encore mis une dans <span class="italic">Mariage +bourgeois</span>, qui est exquise.—Enfin, le mariage, trop souvent, se +passant d'amour et n'étant qu'un marché, M. Alfred Capus confesse une +préférence de plus en plus marquée pour le concubinage, dans les cas +où le concubinage n'est pas déshonoré lui-même par la question +d'argent. Et il a soin de communiquer ce sentiment à quelques-uns de +ses personnages «sympathiques». Dans <span class="italic">Rosine</span>, il faisait absoudre +l'amour libre par un père de famille; il le fait absoudre, dans +<span class="italic">Mariage bourgeois</span>, par une jeune fille bourgeoise.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span>M. Alfred Capus paraît donc assez hardiment révolutionnaire. +Mais je ne fais ici que signaler ses tendances, puisqu'il n'est point +un écrivain à thèses et qu'il ne disserte jamais. Il a ce grand +mérite, de soulever fréquemment des cas de conscience, sans s'en +douter peut-être, et rien que par la façon dont il observe et traduit +la réalité. Ce qu'il y a de plus clair, c'est que l'esprit de son +théâtre est généreux, avec un soupçon de scepticisme et de veulerie et +quelque incertitude morale. Il n'a pas la sereine et sûre distinction +du bien et du mal, qui est une des marques, par exemple, de M. Eugène +Brieux. Cela veut peut-être dire que M. Capus respecte mieux la +complexité des mobiles humains. Mais il est un point qui, au travers +des questions de casuistique posées et non résolues, et peut-être non +aperçues par l'auteur, ressort de plus en plus (qui l'aurait cru +naguère?) du théâtre de ce réaliste ironique; et sur ce point nous +pouvons nous accorder avec lui: c'est que la première et la meilleure +vertu (il dirait lui, «la seule», en quoi il aurait tort), c'est la +bonté.</p> + +<p>Et maintenant, il faut bien dire un mot de la fable de <span class="italic">Mariage +bourgeois</span>. Ce n'est pas très commode; car l'éparpillement de l'action +et de l'intérêt est le plus grand et sans doute l'unique défaut de +cette comédie. Essayons pourtant, en ne retenant que l'essentiel.</p> + +<p>Henri, jeune avocat qui veut faire son chemin, fils <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span>du digne +chef de bureau André Tasselin et neveu du banquier Jacques Tasselin, +est fiancé à M<sup>lle</sup> Ramel qui a 200.000 francs de dot.</p> + +<p>Ici intervient notre Piégois. Il dit au banquier Tasselin (j'abrège +ses propos et j'en intervertis l'ordre, mais cela vous est égal): +«Vous êtes, quoique personne ne s'en doute encore, dans de mauvaises +affaires. Je vous prête 500.000 francs, mais à une condition: ma fille +Gabrielle, qui a un million de dot et trois millions d'espérances, est +follement éprise de votre neveu. Je la lui donne si vous voulez.—Mais +son mariage avec M<sup>lle</sup> Ramel?—Vous pouvez le défaire. Votre neveu a +secrètement, à Paris, une maîtresse et un enfant. Que M. Ramel en soit +averti, il retirera son consentement, et votre neveu épousera ma +fille.» Marché conclu.</p> + +<p>Seulement, nos gens ont compté sans la vertu de Suzanne Tillier, la +jeune fille séduite par Henri Tasselin. Cette Suzanne est une brave +créature; n'étant plus aimée du père de son enfant, elle lui a rendu +sa liberté; et, quand M. Ramel vient la questionner, elle répond +qu'elle n'est point la maîtresse d'Henri et qu'elle n'a aucune raison +d'empêcher son mariage avec M<sup>lle</sup> Ramel.</p> + +<p>Mais, du moment qu'Henri ne peut plus être son gendre, Piégois refuse +au banquier Jacques Tasselin les 500.000 francs qu'il lui avait +conditionnellement promis. Acculé à la faillite, ayant même mangé la +petite fortune de son frère le chef de bureau (ce qui <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span>amène +enfin la rupture des fiançailles d'Henri et de M<sup>lle</sup> Ramel), Jacques +Tasselin songe d'abord au suicide. Puis, sur le conseil d'un vieux +caissier philosophe, il «file» à l'étranger,—avec la ferme +résolution, d'ailleurs, de se refaire et de restituer un jour ou +l'autre. Et les angoisses du banquier, ses suprêmes tentatives, sa +scène avec Piégois, sa scène avec son frère qui, d'abord furieux, +finit par l'embrasser, tout cela forme un drame simple et poignant, +d'une rare intensité d'émotion.</p> + +<p>Ainsi,—et là est, à mon sens, l'idée vraiment originale de M. Capus, +et, s'il l'eût mieux mise en relief, le succès de sa pièce n'eût pas +été douteux,—c'est la générosité de la fille séduite, qui, sans le +savoir, punit le séducteur en lui faisant manquer un mariage d'un +million, et qui, en outre, ruine toute la famille de ce coriace jeune +homme. C'est par la délicatesse d'une fille-mère qu'est bouleversée la +vie de tous ces bourgeois. Piquante «justice immanente» et moralité +ironique des choses!</p> + +<p>M. Alfred Capus finit toutefois par consentir à un dénouement heureux, +mais il a soin que l'optimisme en soit sans fadeur. Comme les affaires +de la famille Tasselin avaient été gâtées par la vertu d'une +irrégulière, c'est la bonté d'âme d'un irrégulier qui les rétablit. +Piégois, en effet, se ravise. Sa fille est toujours aussi follement +amoureuse du sec Henri Tasselin et dit qu'elle mourra si on ne le lui +donne. (L'auteur ne nous a pas montré cette enfant, et des critiques +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span>s'en sont plaints; mais je m'en console, parce que je me la +représente très facilement.) Donc, Piégois</p> + +<p class="poem10">(Les cœurs de tenanciers sont les vrais cœurs de père)</p> + +<p class="noindent">va trouver le jeune avocat: «J'ai obtenu un concordat, des créanciers +de votre oncle; ils se contenteront de 250.000 francs; j'ai arrêté les +poursuites, car je connais beaucoup de juges. Ma fille est à vous avec +son million, moins ces 250.000 francs, soit 750.000 francs.» Henri +accepte, avec très peu d'hésitation.</p> + +<p>Mais, si Henri est ignoble, sa petite sœur Madeleine est exquise. +C'est une ingénue sans niaiserie ni timidité. Elle était l'amie intime +de Suzanne Tillier, l'orpheline si vilainement séduite par Henri. (Et +je ne vous ai pas assez dit combien cette Suzanne était charmante. Ce +n'est plus la fille-mère geignarde et un peu hypocrite du théâtre +d'autrefois. Elle a, notamment, la franchise de se reconnaître +responsable de sa propre chute.) Dans un second acte,—épisodique, +oui, mais touchant et d'un esprit généreux,—Madeleine s'en vient chez +Suzanne, l'embrasse, la console, est charmée qu'elle ait un bébé, ne +s'effare pas une seconde de la «situation irrégulière» de son amie. +Elle-même, tandis que son frère ne cherche que l'argent dans le +mariage, n'y cherche que l'amour et profite de la débâcle de sa +famille pour épouser un bon petit garçon, à peu <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span>près sans le +sou, qu'on lui avait refusé jusque-là. Mariée, elle recueillera chez +elle Suzanne et son bâtard. Et la mère de Madeleine, brave femme, la +laisse faire. «La bourgeoisie, dit Piégois attendri, sera sauvée par +les femmes.» Ainsi soit-il.—Remarquez ici la décroissance, heureuse +après tout, du pharisaïsme public. Des choses que Dumas fils, il y a +trente ans, n'aurait hasardées qu'avec un luxe de préparations, et +qu'il eût tour à tour insinuées avec des finesses de diplomate ou +imposées avec des airs de dompteur, passent maintenant le plus +aisément du monde et sans l'ombre de scandale.</p> + +<p>Ce que je ne puis vous dire, c'est, dans cette histoire un peu éparse +et que je suis loin de vous avoir résumée tout entière, l'esprit, +l'observation pénétrante, la finesse des remarques sur le train de la +société actuelle (exemple: «Il y a aujourd'hui tant de déclassés +qu'ils formeront bientôt une classe»), et, partout, l'admirable +naturel du dialogue.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span>Au <span class="smcap">Gymnase</span>, <span class="italic">l'Aînée</span>, comédie en quatre actes, cinq +tableaux.</p> + +<p><span class="italic">L'Aînée</span> n'est point une pièce à thèse et n'est qu'accessoirement une +comédie de mœurs. C'est un simple «drame bourgeois» et, plus +spécialement, une histoire d'âme.</p> + +<p>Cette âme est celle de Lia, l'aînée des six filles du pasteur +Pétermann. Lia est bonne, pieuse, dévouée; et elle a habitué les +autres à son dévouement. «Ah! la brave fille!» dit un voisin de +campagne, mûr, curieux, et un peu philosophe, M. Dursay. «C'est elle +qui a été la vraie mère de toutes ses jeunes sœurs, et qui tient le +ménage, et qui gouverne la maison, et qui dispense M. et M<sup>me</sup> +Pétermann de surveiller leurs filles. Et tout cela avec une grâce +presque silencieuse, et un oubli de soi, et une ignorance de son +propre mérite!... Elle ne s'est pas aperçue, tandis qu'elle vivait +pour les autres, qu'elle atteignait ses vingt-cinq ans. Heureusement, +je crois qu'elle va épouser ce solennel pasteur Mikils, qui n'est +qu'un bon nigaud, mais qu'elle a la naïveté de prendre pour un grand +homme, à qui elle prêtera tous les talents et toutes les vertus, et +avec qui elle <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>sera probablement heureuse, parce que son +bonheur est en elle.»</p> + +<p>Mais l'ingénu pasteur Mikils s'est laissé prendre aux coquetteries +effrontées de Norah la cadette, et il l'a choisie, justement parce +qu'il ne devait pas la choisir. Il annonce lui-même la nouvelle à Lia, +sous couleur de la consulter. Et Lia résignée dit à sa jeune coquine +de sœur: «Ma pauvre, pauvre Norah! Sois heureuse, et surtout ne le +rends pas malheureux. Sois bonne, patiente, dévouée, fidèle.»</p> + +<p>Cinq ans après. Le père Pétermann a perdu sa petite fortune dans des +spéculations financières faites à bonne intention. Heureusement quatre +des petites Pétermann étaient mariées avant le désastre. Lia reste +seule, dans le foyer attristé et rétréci, avec sa dernière sœur, +Dorothée. Elle est institutrice dans une des écoles de la ville. Elle +n'est pas malheureuse. «Je vous ai, dit-elle à ses parents; j'ai deux +neveux et une nièce pour qui je tricote des brassières et des petits +jupons; j'ai ma classe qui m'intéresse. Toutes mes heures sont +occupées; c'est comme un réseau d'habitudes qui enveloppe et protège +ma vie intérieure...» Mais elle n'a pas oublié l'avantageux pasteur +Mikils.</p> + +<p>Là-dessus tombent à la maison Mikils et sa femme, avec des figures +bizarres. Norah n'a pu, tant il était ennuyeux, rester fidèle à son +mari. Il en a eu de sérieux indices, sinon la seule preuve sans +réplique, <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span>celle qui consiste à voir de ses yeux; et alors, +très embarrassé, il a trouvé cela, d'amener Norah à son père, au chef +spirituel de la famille, pour qu'il la juge et qu'il décide d'elle. +C'est Norah elle-même qui conte ces choses à Lia, et qui la supplie +d'obtenir de Mikils qu'il pardonne sans rien dire. Et cette confidence +et cette prière ont pour effet d'affranchir Lia de son premier et +mélancolique amour, par le sentiment de l'ironie de la situation et de +l'inutilité de son renoncement.</p> + +<p>Elle s'indigne d'abord: «Ta faute, dit-elle à Norah, n'est pas +seulement horrible en elle-même; elle ridiculise, elle bafoue mes +scrupules et ma résignation et rend grotesques à mes propres yeux cinq +années de ma triste vie!...» Puis, elle se calme; elle ne peut +s'empêcher de trouver Mikils un peu ridicule, de le voir «comme un +pauvre être diminué qu'on plaint avec un sourire», et «de le traiter +presque dans sa pensée comme feraient les gens du monde et les +personnes sans religion ni bonté». C'est presque avec raillerie, et +comme si elle prenait une revanche, qu'elle remontre à Mikils +l'imprudence de son mariage et qu'elle l'exhorte au pardon. Or le +malheureux aime toujours sa femme; il l'aime, comme il dit, +«honteusement»; il confesse à Lia sa faiblesse, et la lâcheté de sa +passion réveillée par les images mêmes de la faute, et comment, +peut-être, le péché de Norah l'a lui-même corrompu. Et la vierge, +restée seule: «Ah! il m'a dégoûtée! Faut-il, <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span>mon Dieu, avoir +tant rêvé, tant prié, tant pleuré à propos de cet imbécile!»</p> + +<p>Du coup, Lia enterre, si l'on peut dire, sa vie de jeune fille. Elle a +trente ans; elle est moins naïve, plus intelligente, plus avertie +qu'au premier acte. Le syndic Müller, quinquagénaire encore assez +frais, et brave homme, et qui a rendu des services aux Pétermann, a, +tout à l'heure, demandé sa main et doit venir chercher la réponse. Le +cœur libre désormais, Lia accepte sans répugnance l'idée de ce +mariage de raison: «Évidemment, dit-elle, il doit y avoir des émotions +et des joies dont il faut bien que je fasse mon deuil... Mais elles +sont très mêlées, ces joies-là, je le sais... J'aimerai M. Müller, +puisqu'il est bon. Et puis, j'aurai peut-être des enfants... +D'ailleurs mon mariage facilitera celui de Dorothée. M. Müller lui +même s'y emploiera. Sans compter bien des petites douceurs pour papa +et maman... Oui, oui, je suis plutôt contente.»</p> + +<p>Mais il est sans doute dans la destinée et dans le caractère de Lia +d'être dupe. Lorsque M. Müller vient «chercher la réponse», c'est +Dorothée qui le reçoit. Sous prétexte de tendresse innocente et de +jalousie de petite fille, la jeune effrontée se frotte, en pleurant, +contre le bonhomme; elle laisse échapper ce cri: «Je ne veux pas que +vous épousiez Lia, parce que j'en mourrais!» et s'abat, en une +demi-syncope, sur le gilet de son respectable ami... Et quand elle est +calmée, Müller s'esquive en murmurant: <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span>«Ma foi, je +reviendrai un autre jour.»</p> + +<p>Le lendemain, le voisin Dursay donne une <span class="italic" lang="en">garden party</span>, où sont tous +les Pétermann et quelques autres invités. Pendant que la compagnie se +promène sur le lac, Lia est restée à garder les enfants. La bande +revenue, elle sent que ses sœurs et ses beaux-frères, et Mikils et +Norah réconciliés, tout le monde «s'aime» autour d'elle. Et Müller n'a +toujours pas parlé. Lia commence à souffrir. Et voilà qu'elle apprend +de son père et de sa mère que M. le syndic s'était trompé sur ses +sentiments, le pauvre homme! et qu'il les a priés de considérer comme +non avenue sa démarche de la veille. Lia souffre tout de bon: «Ce que +je ne lui pardonne pas, c'est cet effort que j'ai naïvement fait pour +l'aimer; je souffre cruellement, moi qui lui échappais par mon +indifférence, de m'être mise, par bonté d'âme, dans le cas de pouvoir +être rejetée et méprisée par lui. Ce n'est pas dans mon cœur que je +suis blessée, mais dans ma fierté la plus légitime, et très +profondément, je l'avoue...»</p> + +<p>Mais que devient-elle, lorsqu'elle apprend que ce n'est pas tout, que +Müller a demandé la main de Dorothée, et que M. et M<sup>me</sup> Pétermann ont +consenti à une substitution si naturelle! Cette fois, c'est trop +vraiment; Lia se révolte contre son destin d'éternelle déçue et +d'éternelle sacrifiée; et au pasteur Pétermann qui lui dit: «Tu sais +où est la consolation, tu te tourneras vers Dieu, tu prieras», elle +répond: «Non, mon père.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span>À ce moment critique, se présente un lieutenant de hussards, +neveu de Dursay, et qui n'a d'autre caractère que d'être lieutenant de +hussards, car c'est tout ce qu'il fallait ici. Le bel officier propose +à Lia un tour de valse. Lia, énervée, et comme ivre de chagrin, se +montre d'autant plus imprudemment provocante et coquette que c'est la +première fois et qu'elle y apporte quelque gaucherie. Il y a des mots +qu'elle veut entendre, ne les ayant jamais entendus; et le lieutenant +les lui dit sans se faire prier. Et elle s'excite, raille le monde où +elle a été élevée, ne cache pas au militaire que ce qu'elle apprécie +en lui, c'est qu'il n'a pas de «vie intérieure» et qu'il doit être +«loyalement païen»; traite de mensonge et d'hypocrisie une discipline +morale qu'elle a acceptée jusque-là avec foi et avec respect; prononce +enfin, ne s'appartenant plus, des mots qu'elle réprouvera demain: et +c'est la revanche momentanée de la nature contre la grâce.</p> + +<p>Le lieutenant juge cette fille singulière et amusante. Doucement, il +l'entraîne dans un pavillon écarté, la fait asseoir, veut la saisir et +l'étreindre. Subitement dégrisée, elle retrouve sa vraie âme de vierge +et de puritaine. Loyale, et pour se faire pardonner «sa vilaine, sa +coupable coquetterie», elle lui conte, héroïquement et maladroitement, +sa triste histoire et sa dernière et grotesque déception, et comment +elle n'était plus elle-même quand le hussard est survenu. «Vous devez +me croire, monsieur, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span>car il faut être très humble et par +conséquent très sincère pour dire tout ce que je vous ai dit là et que +je n'avais dit à personne, bien sûr.»</p> + +<p>Mais le lieutenant ne la croit pas. Tout ce qu'il voit en cette +affaire, c'est que cette fille de trente ans doit «avoir quelque chose +dans son passé» et qu'il peut donc «marcher». Et il «marche», et de +nouveau il veut la prendre, sincèrement ému d'ailleurs par cette +confession et ces larmes, mais tout autrement que Lia ne le voudrait. +Et cependant on cherche Lia dehors et on l'appelle. «Ils sont là toute +une bande, dit le lieutenant. Si vous sortez, vous êtes +perdue.—Perdue aux yeux des autres, pas aux miens!» dit-elle. Et elle +s'arrache des bras de l'officier et apparaît aux invités du bon M. +Dursay, la robe froissée et les cheveux dénoués, en disant: «Me +voilà!»</p> + +<p>Scandale effroyable. M. et M<sup>me</sup> Pétermann, atterrés, ont beaucoup de +peine à pardonner à leur fille aînée. Ils cèdent enfin aux +évangéliques objurgations de Mikils, à qui la conscience de sa lâcheté +charnelle a fait l'esprit miséricordieux, et surtout à l'intervention +hardie de Norah, cette aimable prime-sautière n'ayant rien trouvé de +mieux, pour hâter le pardon, que de déclarer à ses parents qu'elle a +fait, elle, bien pis que sa grande sœur. «... Tu le sais bien, toi, +Lia; tu le sais bien, puisque c'est toi qui m'as raccommodée avec +Auguste. Raccommodée quand il me croyait coupable. Depuis, il me croit +innocente...»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span>On annonce alors M. Dursay. Il vient demander la main de Lia +pour son neveu. Lia refuse: «Je ne saurais, dit-elle, être la femme +d'un homme qui m'a voulu prendre de force, dont les bras m'ont +meurtrie, dont mon visage a senti le souffle, et qui a pu croire, +fût-ce par ma faute, que j'allais être sa maîtresse... Et enfin je +n'aime pas votre neveu, et cela répond à tout.» Au reste elle ne se +pose point en victime. Dursay lui ayant dit: «Mais, si vous refusez +cette réparation, vous voilà probablement condamnée pour jamais à la +solitude», elle répond: «Ce sera donc ma punition. Et, comme elle est +juste, je l'accepterai d'un tel cœur qu'elle me deviendra légère... +Si j'ai eu jadis quelques mérites, je les ai perdus du moment que j'ai +pris des airs vulgaires de sacrifiée et que j'ai quêté sottement des +consolations. Des consolations à quoi, je vous prie? On m'aimait bien, +on me prenait très au sérieux. J'avais une vie calme, réglée, +harmonieuse, avec des renoncements qui n'avaient rien d'excessif ni de +tragique, et qui pourtant me donnaient la flatteuse idée que je +n'étais point inutile aux autres... Il ne me manquait rien... que les +orages et les délices de la passion. Je les ai entrevus, et cela m'a +peu réussi... Et mon seul vœu, c'est, après quelques années d'exil +nécessaire, de reprendre ici cette vie pâle et douce, où j'avais la +lâcheté de me croire malheureuse.» Bref, elle s'est ressaisie; la foi, +le courage et la paix lui sont revenus; et elle a définitivement +compris que ce fameux <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span>«droit au bonheur», dont de bouillants +Norvégiens lui ont peut-être parlé, est un mot dépourvu de sens pour +une chrétienne.</p> + +<p>Et Dieu l'en récompense immédiatement, parce que nous sommes au +théâtre. Le philosophe Dursay, qui a été le confident de Lia tout le +long de la pièce, est vivement touché de cette modeste beauté d'âme. +Il fait tout à coup une découverte: «Ma chère Lia, est-ce que vous ne +croyez pas que nous sommes, à l'heure qu'il est, encore plus amis que +nous ne nous le figurions?» Et il ajoute: «Une idée me vient, qui n'a +contre elle que d'être simple à l'excès et de me venir un peu tard. +Mais quoi? Je m'étais arrangé une vie égoïste et commode, telle que je +n'en concevais pas de meilleure... Je m'étais peut-être trompé...» Il +supplie donc Lia d'être sa femme; et Lia le veut bien. Rien ne s'y +oppose. Dursay s'était fait passer pour marié, afin, dit-il, d'être +tranquille,—et aussi pour qu'on ne pût escompter le dénouement et que +Lia ne pût l'entrevoir ou le désirer, même dans le plus secret de sa +pensée. En réalité il n'y a jamais eu de M<sup>me</sup> Dursay.—Dursay n'a que +quarante-cinq ans. Son mariage avec Lia est un mariage d'automne, mais +qui n'a rien de déplaisant à envisager.</p> + +<p>Voilà l'histoire de Lia. Je me suis laissé entraîner à la conter un +peu longuement parce qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. +Dans quelle mesure j'ai réussi à donner à cette histoire la forme +dramatique; si elle est vraisemblable, si elle est <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> +cohérente, si elle est intéressante, si j'ai su y introduire, comme je +l'eusse désiré, le <span class="italic">maximum</span> d'analyse morale que supporte le théâtre, +je l'ignore et je m'en remets à quelques-uns,—pas à tous, oh! non, du +soin d'en décider.</p> + +<p>Un éminent critique romantique,—qui semble avoir pris pour criterium +de la valeur des pièces la somme de vigueur génésique dépensée par les +personnages,—souhaitait tour à tour, en rendant compte de <span class="italic">l'Aînée</span>, +que Lia s'abandonnât totalement aux bras de l'officier bleu, et +qu'elle se noyât dans le lac. Je n'ai rien à répondre, sinon que je +n'y ai pas songé et que, ayant voulu très expressément montrer une +fille chaste et croyante, il m'était vraiment bien difficile +d'accueillir l'idée soit de cette chute, soit de ce suicide.</p> + +<p>L'histoire de Lia est, comme j'ai dit, toute la pièce. Mais à cette +histoire j'ai cherché un «milieu» qui lui fût approprié. Il m'a paru +qu'une âme comme celle de Lia, sérieuse et de forte vie intérieure, +devait plus vraisemblablement se rencontrer dans le monde protestant. +Et c'est de quoi les protestants devraient me remercier. Mon dessein +exigeait, en outre, que Lia eût derrière elle toute une bande de +petites sœurs, et c'est dans un foyer évangélique qu'elles +pouvaient le plus vraisemblablement pulluler.—Mais, d'autre part, +l'histoire morale de Lia, telle que j'en avais conçu le développement, +impliquait un peu d'égoïsme et d'innocent pharisaïsme <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>chez +ses bons parents et, aussi, l'infortune conjugale de son beau-frère le +pasteur. Et c'est de quoi j'ai pris mon parti, et de quoi se sont +émues certaines personnes «de la religion».</p> + +<p>Plusieurs m'ont envoyé des lettres d'injures. Cela me met à l'aise +pour leur dire:</p> + +<p>Ma comédie, je le répète, n'est point une comédie de mœurs et est +encore moins une pièce à thèse. Ma peinture ou, plus exactement, mon +croquis de mœurs protestantes et pastorales est tout accessoire, +assez superficiel, et fantaisiste à demi. Donc, en disant que j'ai +voulu jeter le ridicule sur les ménages de pasteurs et écrire un +plaidoyer en faveur du célibat des prêtres, vous me faites un procès +de tendances. Mais, puisque vous y tenez, «allons-y!»</p> + +<p>Quand j'aurais fait tout ce que vous dites, en quoi aurais-je excédé +mon droit et manqué aux convenances littéraires? Ces conséquences du +mariage de vos ministres, ce contraste entre la mission sacrée de M. +Pétermann et ses préoccupations de père de famille, les ai-je donc +inventés? Ne sautent-ils pas aux yeux? À moins de supposer que les +pasteurs sont réellement de bois, comme ils paraissent quelquefois, ne +sont-ils pas sujets à aimer leurs femmes de la façon dont Mikils aime +la sienne? et cette façon-là n'a-t-elle pas un je ne sais quoi qui +s'accommode mal avec la mission publique d'un ministre de Dieu? Eh +bien, oui, je prends à mon compte les aveux de cet excellent, de ce +sympathique et sincère <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span>pasteur Mikils: «Mon caractère? Ma +profession? hélas! c'est d'être un homme, un pauvre diable d'homme. +Oh! je ne me fais plus guère d'illusions là-dessus. Comment se piquer +d'être auprès des autres l'interprète de la parole divine, d'être leur +guide public et reconnu, quand on est embarrassé soi-même des +nécessités où se débat le commun des hommes? Qu'est-ce qu'un ministre +de Dieu amoureux de sa femme, troublé de désir ou d'angoisse dans son +propre foyer, ou obsédé du souci de marier ses enfants?...»—Est-ce ma +faute si le prêtre marié me fait sourire, du moins hors des cités +antiques où il n'était qu'un fonctionnaire de l'État et n'avait point +charge des âmes?—Mais j'irai plus loin: pendant que j'y suis, je +songe à ces pasteurs «esprits forts», qui ne croient que bien juste en +Dieu; et, comme tout à l'heure je conciliais mal le sacerdoce avec le +ménage, voilà maintenant que j'ai peine à concevoir le sacerdoce +lui-même dans une religion rationaliste (si ces mots peuvent aller +ensemble) ou qui tend au rationalisme.</p> + +<p>Quelques-uns m'ont déjà répondu:—«La fonction du ministre protestant +n'est point un sacerdoce proprement dit. Un ministre n'est qu'un père +de famille chargé de faire de la morale aux autres et de les enterrer. +Voilà tout.» Et il est vrai que, à voir en quoi consiste le rôle de +beaucoup de pasteurs, je me suis souvent dit que je suffirais à le +remplir, et que, de prêcher tous les dimanches la <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span>morale des +honnêtes gens et la philosophie de Jules Simon, cela n'exige +assurément pas une consécration spéciale. Mais alors il s'ensuit que +j'ai raillé,—fort doucement,—non point des prêtres, mais une classe +d'hommes pareille aux autres, et que mon crime n'est pas plus grand +que si je m'en étais pris à la corporation des avocats, des +professeurs ou des notaires.</p> + +<p>Quant au reproche d'avoir livré à la moquerie publique de pauvres gens +«odieusement calomniés et persécutés» à l'heure qu'il est (m'a-t-on +assuré)... «non, laissez-moi rire!» comme dit Mikils, déniaisé.</p> + +<p>Enfin, si je ne craignais de paraître «reculer» et faire des excuses, +je vous prierais de remarquer que la plupart des personnages +protestants de <span class="italic">l'Aînée</span> sont de très bonnes gens. N'étaient les +petites lâchetés, insoupçonnées d'eux-mêmes, où les entraîne la +nécessité de marier leurs filles, M. et M<sup>me</sup> Pétermann méritent notre +respect et sont d'un niveau moral supérieur à celui de la plupart des +misérables catholiques que nous sommes. Après ses pertes d'argent, le +père Pétermann est admirable de résignation souriante, de courageux +optimisme; et c'est très sincèrement que, après l'aventure de Lia, +M<sup>me</sup> Pétermann, décidée à quitter la ville et ne pouvant plus respirer +cet air «tout plein de la mauvaise renommée de son enfant», déclare +que la pauvreté n'a rien qui l'effraie. Tous deux, à la fin, +reconnaissent leurs faiblesses et, ayant pardonné à Lia, lui demandent +<span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>de leur pardonner à son tour. Dorothée n'est qu'une petite +bête d'instinct: mais il y a de la bonté dans cette folle de Norah... +Je ne puis vous dire quelle amitié j'ai pour Mikils, avili un moment, +mais humanisé en somme, et le cœur et l'esprit élargis par la +souffrance qui lui vient de sa femme. Et pour Lia, ses +coreligionnaires ne devraient pas oublier que, l'ayant voulue sérieuse +et exquise, je l'ai faite protestante, afin de lui pouvoir prêter une +vie morale plus attentive, plus profonde, plus consciente.</p> + +<p>Mais j'aurai beau dire, ils ne m'absoudront point. Cela me laisse +froid. Ou du moins, je trouve cela naturel. Il y a dans la patrie +française, et quoique fondus en elle pour tout le principal, des +groupes qui demeurent quand même un peu susceptibles et ombrageux. Ils +ont la chance d'être plus vertueux et, proportionnellement à leur +nombre, beaucoup plus forts que nous: mais cet avantage les laisse +méfiants. C'est qu'ils sont arrière-petits-fils de persécutés. Leur +mauvais caractère nous punit encore des crimes de nos aïeux. C'est +bien fait,—quoique nous n'ayons, personnellement, ni révoqué l'Édit +de Nantes, ni massacré Israël. Certains de nos embarras d'aujourd'hui +viennent encore de ce que nos pères furent atroces:</p> + +<p class="center small italic" lang="la">Delicta majorum immeritus lues.</p> + +<p>Résignons-nous; soyons indulgents à ces frères sans grâce et +reconnaissons que cette attitude de <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span>perpétuelle défensive et +d'éternelle protestation sur des riens n'est pas seulement, chez eux, +un phénomène d'atavisme, mais une marque,—déplaisante, il est +vrai,—de leur noblesse morale.</p> + +<p>C'est égal, il est curieux que ces gens-là, qui trouveraient très bien +que je fusse détaché de ma religion natale, s'indignent que je +paraisse détaché de la leur.—Notez d'ailleurs que je me suis contenu, +justement parce que je suis né catholique. Si j'avais l'avantage (très +appréciable aujourd'hui) d'être né protestant, j'aurais bien autrement +poussé la satire.</p> + +<p>Je me suis étendu sur ma pièce plus longuement que la décence ne le +permettait. C'est qu'on m'avait attaqué, et injustement, et sur autre +chose que sur son mérite dramatique ou littéraire, dont je crois faire +exactement le cas que je dois.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span>Au <span class="smcap">Vaudeville</span>: <span class="italic">Zaza</span>, comédie en cinq actes, de MM. Pierre +Berton et Charles Simon.—Au <span class="smcap">Théâtre Antoine</span>: l'<span class="italic">Épidémie</span>, un acte de +M. Octave Mirbeau.</p> + +<p>Que tout le monde l'ait dit, cela n'est pas pour m'empêcher de le +redire: <span class="italic">Zaza</span> est «une pièce pour M<sup>me</sup> Réjane», et d'ailleurs très +adroitement appropriée à son objet.</p> + +<p>Une pièce pour M<sup>me</sup> Réjane, c'est d'abord une histoire d'amour +brutalement sensuel. Puis c'est une pièce qui nous montre «l'étoile» +dans toutes les postures où le public a coutume de l'admirer. Elle +comporte donc un certain nombre de scènes prévues. Il y a la scène où +la grande comédienne est gamine et fait rire; la scène où elle se +déshabille, largement; la scène où, les yeux chavirés, elle +s'abandonne à des étreintes furibondes et colle sa bouche sur celle de +son amant; la scène attendrissante et généreuse où elle nous découvre +la délicatesse de son cœur; la scène de jalousie et la scène de +rupture, où, parmi les sanglots et les hoquets, elle crie (du nez) sa +souffrance, sa rage, son désespoir et, par surcroît, son mépris de +l'humanité; la scène philosophique où elle se révèle femme supérieure +<span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>et experte aux ironies désenchantées... Et enfin il y a la +scène non prévue, celle où elle fait ce qu'on ne l'avait pas encore +vue faire. Dans <span class="italic">le Partage</span>, elle sautait à la corde; ici, elle +époussète les meubles, avec ses jupes relevées jusqu'au ventre. Et +autour de l'étoile, rien, ou presque rien.</p> + +<p><span class="italic">Zaza</span> est strictement conforme à ce séduisant programme. Zaza, fille +de fille, est chanteuse dans un «beuglant» de Saint-Étienne. Elle «se +toque» d'un voyageur de commerce qui traverse la ville, un nommé +Dufresne, et l'allume de son déshabillage et de ses frôlements; et +c'est le premier acte.—Au second, Zaza et Dufresne se possèdent avec +frénésie. Zaza a «sacqué» ses anciens amants; elle est «toute +changée»,—comme Marguerite Gautier,—car tel est l'effet des grandes +passions. Mais elle n'est pas sans inquiétude: Dufresne est souvent +appelé à Paris pour ses affaires, et sera prochainement obligé de +partir pour l'Amérique. Là-dessus Cascart, camarade et ancien amant de +Zaza, pas jaloux, mais sensé, dit à la bonne fille: «Ma fille, tu +perds ton avenir. Dufresne n'est pas riche, et puis il a un ménage à +Paris.» Zaza répond: «J'y vais.» Et elle y va. Elle tombe chez +Dufresne et y trouve, en l'absence de madame, une petite fille de huit +ans qu'elle fait bavarder. Elle constate, avec fureur et +attendrissement à la fois, que Dufresne est bon mari et bon père; sent +malgré elle que le vrai bonheur de son amant est là, qu'elle ne peut +pas lutter contre «la <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span>Famille», et s'en va comme elle était +venue. De retour à Saint-Étienne, elle laisse échapper, dans une +conversation avec son amant, le secret de son voyage à Paris; +comprend, à la colère de Dufresne, que c'est, au fond, sa femme qu'il +aime; éclate en imprécations forcenées, et le chasse.—Cinq ou six ans +après, Zaza est devenue une étoile de café-concert de la plus haute +distinction, de celles qui portent l'esprit français à travers le +monde, qui ont les appointements de vingt généraux de division, qui +envoient des lettres aux journaux et qui ont des opinions sur la +littérature. Attiré par la vedette de l'affiche, Dufresne l'attend, un +soir, à sa sortie des Ambassadeurs. Il ne serait pas fâché de s'offrir +l'étoile en exploitant les anciens souvenirs; mais, douce et grave, un +peu solennelle et faisant paraître dans ses discours la hautaine +mélancolie d'une âme supérieure, la grue arrivée lui explique qu'il y +a des souvenirs si poétiques, si frais, si «ailes de papillon», qu'il +ne faut pas commettre ce sacrilège de les dévelouter.</p> + +<p>Bref, <span class="italic">Zaza</span>, c'est la sempiternelle histoire de la courtisane +amoureuse, une variation de plus sur le thème de <span class="italic">Manon Lescaut</span>, de +<span class="italic">la Dame aux Camélias</span> et de <span class="italic">Sapho</span> (avec un dénouement +«philosophique», à l'instar d'<span class="italic">Amants</span>). Mais Manon parlait une langue +décente et jolie; Marguerite ne redoutait pas l'élégance du style, une +élégance aujourd'hui un peu surannée; et Sapho s'exprimait, en +général, comme <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>une fille intelligente qui s'est frottée à +des écrivains et à des artistes. Pour Zaza, ce n'est plus «courtisane +amoureuse» qu'il faudrait dire, mais quelque chose comme «gigolette +qui a un béguin.»</p> + +<p>Ce qu'il y a de relativement nouveau dans la pièce de MM. Pierre +Berton et Charles Simon, c'est que l'amour de Zaza est bien, dans son +fond, «la grande passion», celle qui s'ennoblit, à ce qu'on assure, +par «le désintéressement» et la souffrance, mais que cette passion, +égale en «dignité» à celle des amoureuses tragiques de la plus haute +littérature, s'exprime ici de la façon la plus bassement vulgaire, et, +tranchons le mot, la plus canaille. Par exemple, dans l'une des scènes +où Zaza est le plus torturée, Cascart lui ayant dit: «Tu souffres, +hein?» elle répond à travers ses larmes: «J't'écoute!» Et il vous est +loisible d'estimer ce mot aussi tragique qu'une réplique de Roxane ou +d'Hermione, de vous sentir aussi émus par cette exclamation +ultra-familière que par un hémistiche de Racine, et de vous en +émerveiller. En réalité, c'est là un procédé que nous connaissions +déjà. Il est en germe dans <span class="italic">la Chanson des Gueux</span>, et notamment dans +<span class="italic">Larmes d'Arsouille</span>; et c'est lui qui fait le prix de la <span class="italic">Lettre de +Saint-Lazare</span> et autres chansons, sentimentales dans l'ignominie, de +l'astucieux ex-directeur du Mirliton.</p> + +<p>Ce procédé me laisse assez froid pour ma part. En dépit des poètes, +des romanciers et des dramaturges, je n'ai jamais clairement conçu +pourquoi <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span>l'amour jouissait, entre toutes les passions +humaines, d'un privilège honorifique, ni comment il confère, à ceux +qui en sont possédés, une supériorité morale, ni en quoi c'est une +façon plus relevée et plus estimable que les autres d'aller fatalement +à son plaisir. À mes yeux donc, l'amour, dans le roman ou sur les +planches, ne vaut pas par lui-même, mais par l'analyse des sentiments +qu'il engendre et par l'expression qu'il revêt. Et cette expression, +je l'aime mieux subtile et belle que sommaire et ravalée: voilà tout.</p> + +<p>Or à la canaillerie de la forme s'ajoute, ici, celle du «milieu». +L'entourage de Zaza est digne d'elle. Laissons Dufresne, qui n'est +qu'un pleutre. Mais Malartot, tenancier de beuglant, et ses +pensionnaires; M<sup>me</sup> Anaïs, mère de Zaza, une M<sup>me</sup> Cardinal, sans +aucune tenue et adonnée à la boisson; le bon Cascart, si soucieux de +l'avenir de Zaza et qui conspire si cordialement avec la mère pour +sauver la fille en la livrant au bon gâteux Dubuisson; tous ces +gens-là,—dont chacun, pris à part, ne serait peut-être que comique et +pourrait même exciter en nous une sorte de sympathie veule et +amusée,—ne laissent pas de former, <span class="italic">tous ensemble</span>, une société par +trop uniformément crapuleuse et autour de qui flotte pesamment une +atmosphère par trop épaisse de vice tranquille. Et, sans doute, je +loue en quelque manière la véracité des auteurs, et j'accorde que, +ayant voulu peindre <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>le monde des coulisses d'un bouiboui, +ils ne pouvaient guère le peindre autrement. Je veux simplement dire +qu'il y a des peintures qui ne me touchent plus à l'âge que j'ai, qui +me paraissent inutiles ou qui même me dégoûtent... On emporte de ces +cinq actes une impression de basse humanité vraiment accablante. (Je +le dis d'autant plus librement que je suis sûr, en le disant, de ne +faire aucun tort à la pièce, mais plutôt d'y envoyer du monde.)</p> + +<p>Je n'ignore pas, d'autre part, qu'une des façons de renouveler, si +c'est possible, «l'histoire de la courtisane amoureuse» (en supposant +qu'il soit absolument nécessaire de la renouveler), c'est d'en changer +le «milieu». Toutefois, je souhaiterais que les auteurs l'eussent +choisi un peu moins bas, car vous ne trouverez, au-dessous, que la +maison Tellier. Mais, au reste, je constate avec équité que, plus le +«milieu» est bas, et mieux M<sup>me</sup> Réjane y déploie son immense talent. +Elle a été, dans <span class="italic">Zaza</span> tout bonnement admirable. Le seul moyen qui +lui restât de nous paraître plus admirable encore, c'eût été de nous +laisser respirer de temps en temps et de nous laisser entendre un peu +ses camarades.</p> + +<p>Car M. Huguenet, entre autres, est vraiment bien bon à entendre et à +voir. Dans le rôle de Cascart (le moins banal de la pièce), avec sa +lourde face romaine de bel homme rasé et son triangle de cheveux +luisants et plats entre les yeux, il est, de pied en cap, le chanteur +de café-concert, le chanteur avantageux et <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span>gras; et, en même +temps que l'extérieur et l'allure du personnage, il en exprime avec +plénitude l'âme molle et paisible, l'expérience toute spéciale et qui +ne saurait avoir d'étonnements, le doux cynisme totalement +inconscient, cordial, bonhomme, et dont la bassesse n'admet pas un +grain de méchanceté. Oui, il est bien le «moraliste» de cette +pièce-là.</p> + +<p>Telle qu'elle est, <span class="italic">Zaza</span> est une pièce amusante, au sens un peu +humble du mot, mais enfin amusante. Elle est redevable à M. Porel +d'une mise en scène vivante et ingénieuse, et à M. Jusseaume de deux +décors pittoresques et divertissants: le premier et le dernier.</p> + +<p class="p2">La bile ardente et le beau style passionné de M. Octave Mirbeau +éclatent dans cette pochade à la Daumier: <span class="italic">l'Épidémie</span>.</p> + +<p>Un conseil municipal apprend que la fièvre typhoïde sévit dans les +casernes de la ville. «Ce ne sont que des soldats: qu'est-ce que ça +nous fait?» Mais on annonce qu'un bourgeois a succombé à l'épidémie. +Le conseil s'affole, entonne le panégyrique du défunt, et vote un +emprunt de cent millions pour mesures de salubrité. La donnée est donc +fort simple, mais elle est développée avec une rare puissance verbale +et une outrance étonnamment soutenue.</p> + +<p>Et ce serait une satire farouche, si ce n'était, plutôt, un truculent +exercice littéraire. Cela, pour deux raisons, je crois: l'artifice +presque constant de <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span>l'exécution, et une certaine difficulté +à saisir nettement l'objet même de cette «charge» furibonde.</p> + +<p>L'artifice consiste d'abord à mettre dans la bouche des personnages de +hideuses paroles, conformes peut-être à leur hideuse pensée secrète, +mais que jamais, dans la réalité, ils ne prononceraient. Ainsi le +maire, excusant l'absence du conseiller Barbaroux, boucher de son +état: «Notre honorable collègue aurait été arrêté pour avoir vendu à +la troupe de la viande corrompue, ou soi-disant telle. Nous n'avons +pas, je pense, à nous prononcer sur cet incident purement commercial.» +Et le docteur Triceps: «... Dois-je ajouter que notre collègue +Barbaroux s'est toujours montré un boucher d'une loyauté parfaite +envers ses clients civils et que, s'il est vrai qu'il a vendu des +viandes corrompues, ça n'a jamais été qu'à des militaires, dont je +m'étonne que les estomacs soient devenus tout d'un coup si +intolérants, et à des pauvres, ce qui n'a pas d'importance.» Ainsi +encore le maire: «L'épidémie n'a pas atteint d'officiers, +heureusement! Le mal s'arrête aux adjudants.» Et les conseillers: «Si +les soldats n'ont pas d'eau, qu'ils boivent de la +bière!—Plaignons-les, je le veux bien, mais les soldats sont faits +pour mourir!—C'est leur métier!—Leur devoir!—Leur +honneur!—Aujourd'hui qu'il n'y a plus de guerre, les épidémies sont +des écoles, de nécessaires et admirables écoles d'héroïsme», etc.</p> + +<p>Vous sentez la convention, d'autant plus déconcertante <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span>ici +que ces manifestations invraisemblables de vraisemblables pensées sont +mêlées çà et là de traits de vérité comique. En sorte qu'on ne sait +plus bien ce qu'on a devant les yeux. Si ces personnages sont des +abstractions et des symboles, au moins qu'ils le soient sans +interruption! (Ajoutez que, dans la vie réelle, un conseil municipal +peut bien être uniquement composé d'âmes médiocres et viles, mais est +composé aussi de pères de famille dont le fils est astreint au service +militaire, et qu'ainsi, la salubrité des casernes ne saurait être tout +à fait indifférente à leur égoïsme.)</p> + +<p>L'artifice consiste encore à faire célébrer par les bourgeois +eux-mêmes, en style livresque et d'une ironie énorme, l'ignominie du +type dont ils s'avouent les représentants. «... Un bourgeois est +mort... Nous ignorons son nom, qu'importe? Nous connaissons son âme! +Messieurs, c'était un bourgeois vénérable, gras, rose, heureux!... Son +ventre faisait envie aux pauvres... Sa face réjouie, son triple +menton, ses mains potelées étaient pour chacun un vivant enseignement +social...» Et chaque conseiller exalte à son tour le défunt en +strophes et antistrophes harmonieusement balancées. Et le plus vieux +conseiller chante la dernière strophe: «Oui, ce fut un héros! Un héros +modeste, silencieux et solitaire!... Comme il sut écarter de sa maison +les amis, les pauvres et les chiens!... Comme il sut préserver son +cœur des basses corruptions de <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span>l'amour, son esprit des +pestilences de l'art!... Il détesta, ou, mieux, il ignora les poésies +et les littératures, car il avait horreur de toutes les exagérations, +étant un homme précis et régulier... Et si les spectacles de la misère +humaine ne lui inspirèrent jamais que le dégoût, en revanche, les +spectacles de la nature ne lui suggérèrent jamais rien...» Je cite +pour ma démonstration, mais pour mon plaisir aussi, car toute cette +oraison funèbre du bourgeois est, en soi, un bon morceau de +rhétorique.</p> + +<p>Mais (j'arrive ainsi à mon second point) ce «bourgeois» que M. Mirbeau +prend pour tête de Turc, ce bourgeois qui, chose étrange, se flétrit, +s'insulte, se piétine et s'étripe lui-même avec une ironie atroce, +qu'est-ce donc au juste? Un type moral ou une classe sociale?</p> + +<p>Les bourgeois, disait Flaubert, sont ceux qui pensent bassement. Ce +sont encore ceux qui à la fois sont peu intelligents et manquent de +générosité et de bonté. On pourrait dire d'un seul mot, inélégant, +mais expressif et qui est à la mode aujourd'hui, que les bourgeois ce +sont les «mufles». Mais, de ces gens-là, il y en a évidemment dans +toutes les classes de la société sans exception; il y en a parmi le +peuple et les ouvriers, comme parmi les gens du monde, et même parmi +les littérateurs, les artistes, les esthètes et les socialistes. Il y +a, en ce sens, des «bourgeois» même parmi ceux qui font profession de +«tomber» les bourgeois. Au reste, il faut ici <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span>rendre justice +à M. Octave Mirbeau. Dans sa pièce, le bourgeois ce n'est pas +seulement le «petit rentier» pleuré comme un frère par les conseillers +municipaux; ce n'est pas seulement le conservateur égoïste, obtus et +dur. Bourgeois aussi, le «membre de l'opposition», radical avancé qui +tient un cabaret «fréquenté de tous les souteneurs et de toutes les +filles de la ville»; bourgeois, le péremptoire docteur Triceps, homme +de progrès et de science, quelque chose comme le docteur Homais, et de +la race horrible des «médecins-députés»...</p> + +<p>Si donc le «bourgeois» n'est, au bout du compte, qu'un type moral, +pourquoi l'a-t-on appelé de ce nom de bourgeois, qui est celui d'une +classe sociale, flottante, à vrai dire, et elle-même assez malaisément +définissable? C'est une petite question historique, que je n'ai pas la +prétention d'élucider.</p> + +<p>Le romantisme de 1830, en opposant les poètes et les artistes aux +«bourgeois», commence de déshonorer, si je puis dire, ce dernier +vocable. Le mauvais renom s'en aggrave encore quand on s'aperçoit que +c'est presque uniquement l'ancienne bourgeoisie qui a profité des +«conquêtes de la Révolution», et qu'elle en abuse. Il arrive enfin +que, sous la monarchie de Juillet, et grâce au régime censitaire, le +nom de bourgeois s'applique réellement à une classe distincte du reste +de la nation; et, comme cette classe se montre en effet égoïste, +cupide et pusillanime, <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span>on conçoit assez la défaveur +croissante du mot dont elle est étiquetée.</p> + +<p>Cette défaveur se conçoit moins et ne paraît plus guère fondée en +raison depuis le suffrage universel, et surtout après vingt années de +République démocratique. L'emploi flétrissant du mot «bourgeois» sera +donc, en somme, une réminiscence politique et littéraire. Ou plutôt, +le mot ne signifie plus, à aucun degré, une classe, mais un état +d'esprit inférieur et ignominieux. Et quand l'amère fantaisie de M. +Mirbeau nous laisse finalement entendre que cet état d'esprit est, +aujourd'hui encore, le propre d'une catégorie sociale, on flaire un +anachronisme gênant et qui fait un peu tort à la limpidité de sa +conception.</p> + +<p>Cette catégorie sociale est, en réalité, infiniment diverse. Quelle +dureté l'on y voit! quelle avarice! quel agenouillement devant +l'argent! quelle sottise! quelle incompréhension de la poésie et de +l'art! quelle cuirasse de préjugés stupides! Mais quelle générosité +aussi! quelle liberté d'esprit! quel sentiment de l'art! quel +héroïsme! Presque tous nos grands écrivains ont été bourgeois; +bourgeois, la plupart des premiers rôles de la Révolution; bourgeois, +Auguste Comte, Proudhon, Fourier, Leroux, et les vieux de 48. Le noble +dessein d'affranchir et d'élever le peuple, d'établir le règne de la +justice, de fonder la cité idéale, et de tuer la bourgeoisie, est +presque toujours né dans des cervelles de bourgeois. <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span>Le +socialisme est lui-même une invention bourgeoise. La bourgeoisie est +une zone sociale aux limites indéfinissables et incessamment +traversées par de nouveaux venus. C'est le peuple arrivé. C'est la +partie de la nation où la vie est le plus intense, où fonctionnent les +plus gros appétits et s'étalent les plus durs égoïsmes, mais où +fleurissent aussi les aristocraties intellectuelles. Tel esthète ou +tel rêveur humanitaire est fils du «petit rentier» de <span class="italic">l'Épidémie</span>, ou +neveu du boucher radical Barbaroux. Et tous sont bourgeois.</p> + +<p>C'est contre un mot que M. Mirbeau a l'air de se ruer. Ou plutôt, +c'est contre un type littéraire: M. Prudhomme, M. Homais, M. Vautour. +Cela ôte un peu de consistance à cette satire éperdue. C'est dommage. +Car cet écrivain d'une violence si folle est un écrivain très pur, et +dont l'outrance est respectueuse du génie de la langue et des règles +de la rhétorique. Il a l'imagination burlesque et tragique, un don +remarquable de grossissement et de déformation caricaturale et +souvent, par suite, de très belles colères contre des fantômes. Il a +une espèce de générosité vague, d'autant plus effrénée dans son +expression que les mobiles et l'objet en demeurent un peu confus.</p> + +<p>Mais ces fureurs laissent parfois deviner un envers de sensibilité +souffrante, inquiète, et même cette sorte d'humilité qui fait que le +pessimiste ne s'excepte point lui-même de son dégoût et de son +<span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span>universelle malédiction. M. Octave Mirbeau est, dans le +fond, un «impulsif» sentimental, et un impulsif dont la forme est très +volontiers celle d'un rhéteur: arrangez cela! Au reste, je ne reçois +de lui, je l'avoue, que des impressions incohérentes et mêlées, et, +quoique je l'essaie ici pour la seconde fois, je vois bien que je n'ai +pas réussi à le définir. Je crains aussi de m'être trop appesanti sur +une petite pièce qui n'est sans doute, dans l'esprit de son auteur, +qu'une fantaisie un peu véhémente.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span>RÉPONSE À M. DUBOUT.</h2> + +<p>Dans le préambule vraiment évangélique où je cherchais à consoler +d'avance M. Dubout du mal que j'allais dire de sa pièce, je lui +remontrais, entre autres choses, qu'on peut être un méchant auteur et +un homme d'esprit.</p> + +<p>Charité perdue, comme vous l'avez vu par le <span class="italic">factum</span> qui encombre ce +numéro, et qui est sans aucun doute ce que la <span class="italic">Revue</span><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a> a publié de +plus mauvais depuis sa fondation.</p> + +<p>J'ai lu, pour ma part, ce morceau soigneusement, et il m'est encore +difficile, à l'heure qu'il est, d'en saisir le véritable dessein. M. +Dubout ne pouvait pas me reprocher d'avoir même effleuré sa personne +et sa vie privées. Il ne pouvait non plus m'accuser d'inexactitude +grave dans le compte rendu de sa pièce, et en effet il ne m'en accuse +point. Qu'a-t-il donc voulu? Démontrer «que ses vers sont fort bons»? +Entreprise bien chimérique, puisque la pièce est là. Alors, quoi?</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span>En tout cas, je remarque qu'il n'a pas toujours mis à citer +ma prose le scrupule d'exactitude que j'avais apporté à transcrire ses +vers, et, aussi, qu'il n'a point observé envers ma personne la stricte +réserve dont j'avais usé envers la sienne. De sorte que c'est moi qui +me trouve exercer légitimement, aujourd'hui, le droit de réponse.</p> + +<p>Je vois d'abord, en feuilletant son papier, que cet homme a formé le +noir projet de me brouiller avec la Comédie-Française. Il assure que +j'ai répandu des «trésors d'ironie sur le Comité». «Des trésors», +c'est beaucoup dire; mais enfin M. Dubout ne se méprend pas ici sur ma +pensée. Seulement le désir de me nuire auprès de ces messieurs (chose +impossible, je l'en préviens) l'entraîne un peu plus loin à de +regrettables inadvertances.</p> + +<p>«M. Jules Lemaître, dit-il, se borne à constater... les «grâces +niaises» de M<sup>lle</sup> Bertiny... le «bredouillement» de M. Albert Lambert +fils», etc. Or voici mon texte: «M. Albert Lambert fils déploie une +belle fougue et ne bredouille que peu.» Vous sentez combien cela est +différent. Et je n'ai point parlé des «grâces niaises» de M<sup>lle</sup> +Bertiny, que je regarde au contraire comme une comédienne très fûtée, +mais de la «grâce niaise de Néra», personnage de M. Dubout. Quand M. +Dubout me cite, est-ce trop de lui demander je ne dis pas plus de +bonne foi, mais un peu plus d'attention?</p> + +<p>Autre noirceur: M. Dubout veut me brouiller avec <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span>le public, +auquel il dénonce mes irrévérences. «Le public, écrit-il, n'est guère +mieux traité: M. Lemaître revient plusieurs fois sur sa «facilité à +être dupé», sur l'état contristant de «son niveau intellectuel» et sur +«cette inattention voisine de la sottise» qui le fait éclater en +«furieux applaudissements» aux endroits où lui, Jules Lemaître, reste +absolument froid.»</p> + +<p>Ici, je proteste très sérieusement. J'ai pu insulter le public, mais +non pas en ces termes. «<span class="italic">L'état d'un niveau</span> intellectuel...», «une +inattention voisine de la sottise», jamais je n'ai écrit ça, grâce à +Dieu, et M. Dubout n'a donc pas le droit de mettre ce charabia entre +guillemets<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. Qu'il me prête de mauvais sentiments, je m'en arrange +encore; mais qu'il ne me prête pas son style! Je n'ai pas mérité cela.</p> + +<p>M. Dubout continue: «J'ai pensé que la haute personnalité de M. J. +Lemaître... ne me permettait pas de garder un silence qui, aux yeux de +quelques-uns, pourrait être attribué ou à un sentiment d'extrême +dédain ou à un sentiment d'extrême prudence,—ce que je ne veux ni +pour lui ni pour moi.»</p> + +<p>Voilà, monsieur, qui est noblement pensé. Je frémis <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span>en +songeant que vous auriez pu vous taire; j'ose à peine concevoir la +signification, écrasante pour moi, qu'on eût donnée à ce silence; et +je vous remercie de m'avoir épargné une si rude épreuve. Peut-être, +seulement, eût-il fallu écrire: «un silence qui pourrait être attribué +<span class="italic">par</span> quelques-uns...» et non: «qui pourrait être attribué <span class="italic">aux yeux</span> +de quelques-uns». Mais je ne veux plus perdre mon temps à corriger vos +fautes de grammaire, et j'arrive à un point plus intéressant.</p> + +<p>Vous assurez que vous n'avez contre moi nulle rancune. «Pas un +instant, dites-vous, je n'ai supposé que M. Lemaître ait voulu, comme +l'ont insinué quelques médisants, se consoler sur l'œuvre d'un +<span class="italic">jeune</span> (c'est vous qui soulignez) de l'échec de <span class="italic">la Bonne Hélène</span> et +de <span class="italic">l'Aînée</span> devant le comité de la Comédie-Française.»</p> + +<p>Permettez-moi une rectification, puis une réflexion.</p> + +<p>Il est bien vrai que la <span class="italic">Bonne Hélène</span> a été refusée par le comité, +l'un de ces Messieurs ayant dit que, si l'on recevait cet ouvrage +blasphématoire, il n'oserait plus jouer la tragédie. Mais je ne leur +ai pas laissé le plaisir de recevoir <span class="italic">l'Aînée</span> à correction. Ils +faisaient de telles têtes que je m'en suis allé sans achever ma +lecture. Je pense d'ailleurs, en toute simplicité, que ni <span class="italic">l'Aînée</span> ni +<span class="italic">la Bonne Hélène</span> n'en valent moins pour cela, de même que, pour avoir +été reçue avec acclamation, <span class="italic">Frédégonde</span> n'en vaut <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span>pas +mieux. La lecture devant le Comité est une nécessité injurieuse que +l'on subit; mais il faudrait être bien humble pour reconnaître la +juridiction littéraire de cette assemblée.</p> + +<p>Ce n'est donc pas pour me venger du Comité que j'ai traité +<span class="italic">Frédégonde</span> précisément comme le public l'a fait à partir de la +seconde représentation, mais parce que je trouvais, comme lui, et bien +sincèrement, que <span class="italic">Frédégonde</span> ne valait pas le diable. Mon honneur +m'oblige à le déclarer: c'est bien <span class="italic">en soi</span> que votre tragédie m'a +paru détestable. C'est par elle-même, c'est par la force de l'évidence +et sans le secours d'aucune considération extrinsèque, que sa profonde +misère s'est révélée à moi. Si la Comédie-Française nous donnait une +bonne pièce, je me connais, je ne pourrais pas m'empêcher de le dire.</p> + +<p>Mais, monsieur, de quel droit préjugez-vous de mes sentiments secrets +et faites-vous part au public de vos offensantes conjectures sur ce +point? Si je disais à mon tour, vous empruntant votre tournure: «Pas +un instant je n'ai supposé que M. Dubout, comme l'ont insinué quelques +médisants, ait obéi à un autre sentiment qu'au zèle pur de la vérité; +pas un instant je n'ai cru qu'il cédait, dans sa poursuite +grotesquement acharnée, à un dépit cuisant d'auteur tombé, à une rage +de vanité déçue, à une démangeaison de réclame, à une humeur +processive et hargneuse d'homme d'affaires et de chicanou provincial, +ou encore au désir têtu de montrer aux habitants <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span>de sa +petite ville, témoins de son retour humilié, que ces gens de Paris ne +lui faisaient pas peur et qu'ils n'auraient pas avec lui le dernier +mot.» Qu'auriez-vous à dire? Et n'aurais-je pas tout lieu de vous +répondre que c'est vous qui avez commencé?</p> + +<p>Je reprends votre papier. Vous vous donnez le plaisir facile et puéril +(en soulignant naïvement les phrases flatteuses) de dresser une liste +des contradictions de la critique touchant <span class="italic">Frédégonde</span>. Belle +découverte! On n'a peut-être jamais vu de pièce sur laquelle les +critiques ne se soient contredits entre eux, même quand d'aventure +tous en faisaient l'éloge.—Vous nous appelez tous en bloc, fort +poliment, les «maîtres de la critique.» Cela en ferait beaucoup. Il +arrive d'ailleurs à ces maîtres d'être inattentifs, ou bienveillants +par lassitude et dédain, ou par scrupule de conscience et pour ne pas +risquer de faire tort à une pièce qu'ils ont peu écoutée.—Il y en a +un qui dit que votre langue «est solide», et je vous avertis que ce +n'est pas vrai. Il y en a un autre qui dit que vos vers sont «de +correction classique»: ce n'est pas vrai non plus.</p> + +<p>Mais MM. Sarcey et Faguet ont admiré votre quatrième acte. Eh bien, +tant mieux: que vous faut-il de plus? Ce sont des hommes doux, bien +meilleurs que moi, et qui ont coutume de découvrir, chaque saison, +dans les pièces qui leur sont soumises, une bonne douzaine de «scènes +supérieures» et de «scènes de premier ordre.» J'estime tout naturel +<span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span>que vous ayez plus de confiance en eux qu'en moi et que vous +mettiez leur jugement fort au-dessus du mien; mais enfin c'est le +mien, et non le leur, que vous me demandiez, quand, avec l'espoir +effréné que je vous trouverais du génie, vous m'avez convié à la +représentation de votre drame et m'en avez même envoyé la brochure.</p> + +<p>J'ai donc beau faire, je ne puis deviner à quoi sert, à quoi tend +votre tableau synoptique des contradictions de la critique à votre +endroit. Ou plutôt il est une leçon, banale mais consolante, que vous +en pouviez tirer. Vous pouviez conclure, de cette plaisante confusion +et contrariété d'avis sur un si petit objet, à l'incurable vanité des +jugements humains et, par suite, dédaigner mon opinion pêle-mêle avec +les autres. Mais vous ne l'avez pas dédaignée; et, quoique j'eusse +préféré l'oublier moi-même (tout cela, au fond, a si peu d'intérêt!), +me voilà donc obligé de la défendre.</p> + +<p>Le public, s'il en a le courage, lira votre «belle scène» et le +commentaire élogieux que vous en faites. Je l'ai moi-même relue, +hélas! et j'ai le chagrin de la juger comme au premier jour. La forme +en appartient à la plus basse rhétorique, et c'est le luxe le plus +indigent de flasques et inexpressives métaphores. Mais le fond est +pire.</p> + +<p>Vous dites: «À quel moment Prétextat saurait-il que la confession de +Frédégonde n'est pas sacramentelle?» Mais au moment où l'étrange +pénitente <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span>lui annonce, avec un fracas insolent, et des +bravades, et des cris de haine, qu'elle va faire assassiner Mérovée. +Vous alléguez que Prétextat est trop troublé, à ce moment-là, «pour +débrouiller un problème de casuistique». Ah! il n'est pas compliqué, +le problème! La question est, exactement, de savoir si une personne +est dans les conditions requises pour la confession sacramentelle dans +l'instant où elle se vante d'avoir préparé un assassinat et où elle +déclare, avec la plus furieuse insistance, qu'elle va l'accomplir. +Mais il paraît que Prétextat, vieux prêtre blanchi dans le saint +ministère, et plein d'une terrible expérience,—d'ailleurs préparé au +choc par les précédents aveux de la reine, déjà si semblables à de +cyniques défis,—<span class="italic">doit</span> être surpris par sa dernière révélation, au +point d'en perdre subitement et complètement la tête. Et vous appelez +ça, bravement, «la vérité comme dans la vie»!</p> + +<p>Je viens, là-dessus, de relire mon article, et je ne puis, en +conscience, en retrancher un seul mot. J'écrivais: «... Je veux bien +que Frédégonde, chrétienne peu éclairée, ait conçu cette ruse +grossière et en ait espéré le succès. Mais que Prétextat se range sans +hésiter à cette casuistique de sauvage, nous ne le pourrions admettre +que si ce saint évêque nous avait été présenté comme un homme d'une +intelligence affaiblie par les années et touché, comme dit l'autre, du +vent de l'imbécillité.» Et je crois vraiment l'avoir démontré; du +moins y ai-je apporté tout le <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span>soin et tout le sérieux dont +je suis capable. Mais vous répondrez de nouveau: «La vérité comme dans +la vie!» Je répliquerai: «Vent de l'imbécillité!» Et ce dialogue +pourra durer longtemps. Nous n'avons probablement pas, monsieur, le +cerveau fait de même. Nous sommes irréductibles, impénétrables l'un à +l'autre, et cela sans doute est fâcheux pour moi; mais qu'y puis-je?</p> + +<p>Voilà donc à quelle constatation chétive et superflue aboutit cette +grande affaire. N'est-ce pas pitoyable?</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute. Vous m'avez invité à entendre votre pièce en +qualité de critique; par là (soyons de bonne foi), vous avez sollicité +mon jugement sur elle et m'avez signifié implicitement que vous +m'autorisiez à le produire, quel qu'il fût,—à la seule condition +qu'il ne portât que sur votre ouvrage et qu'il demeurât purement +littéraire. Ce pacte tacite, je l'avais strictement observé; mais +vous, monsieur, vous l'avez rompu. Il ne vous a pas suffi de +contester, comme vous le pouviez, dans quelque journal ou dans quelque +brochure, la justesse de mes critiques; vous avez prétendu me +confondre dans cette Revue même, et vous avez voulu m'y discréditer +par des insinuations désobligeantes sur des faits entièrement +étrangers à notre différend: j'entends mes relations personnelles avec +la Comédie-Française. Vraiment, cela n'est pas de jeu, quoi qu'il en +ait semblé à nos doux juges.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span>Dans le fond, il y a ceci, qui est bizarre: il vous a été +absolument impossible de supporter cette idée qu'il y eût en France un +homme notoirement insensible aux beautés du 4<sup>e</sup> acte de <span class="italic">Frédégonde</span>. +Et, pour en pouvoir exprimer votre immense dépit, non seulement par un +papier public,—de quoi se fût contenté tout autre que vous,—mais +dans des conditions choisies par vous, sous la même couverture où +parurent les pages honnêtes qui vous ont fait saigner, et «à la même +place et dans les mêmes caractères typographiques», vous avez dépensé +plus d'obstination et plus d'énergie qu'il n'en faut pour faire son +salut. Mais tout cela ne fera pas ni que j'aie outrepassé mon droit de +critique, ni que <span class="italic">Frédégonde</span> soit autre qu'elle n'est, ni qu'elle me +paraisse autre qu'elle ne me paraît. Et ainsi la disproportion entre +votre effort et son résultat devient un peu comique. Ou, pour mieux +dire, il y avait longtemps qu'un homme ne s'était édifié de ses +propres mains, avec cet entêtement sombre, par une telle mobilisation +de magistrats, d'avocats et d'huissiers, et sur un tel amas de papier +timbré, une si haute réputation de ridicule. Et cela est beau dans son +genre, et plus étonnant encore que la confession de Frédégonde.</p> + +<p class="p2">... Et maintenant, monsieur, je puis bien vous l'avouer: je me suis +appliqué à vous dire des choses justes sous une forme qui fût un peu +désagréable, <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span>parce qu'il faut bien se défendre dans la vie; +mais je ne suis point si fâché que cela. Je n'ai aucune peine à entrer +dans votre état d'esprit. Je suis comme vous: je n'ai presque jamais +trouvé que la critique comprît entièrement mes pièces, ni même qu'elle +les racontât comme elles étaient, ni qu'elle leur fût pleinement +équitable. On s'y résigne quand on est sage; et, quand on est fier, on +se rend justice à soi-même silencieusement, et l'on se contente de son +propre témoignage. On y est très aidé par la considération de ce qu'il +y a de hasard mystérieux dans les succès de théâtre. Vous n'avez pas +su prendre ce parti, et combien je le regrette! Vos sentiments, tout +involontaires et fort excusables, étaient d'un homme; mais votre +conduite, hélas! a été d'un «gendelettre», et je suis obligé de donner +ici à cet affreux mot toute sa force.</p> + +<p>Si vous vouliez bien le reconnaître vous-même (et pourquoi non? votre +récente victoire a dû vous détendre), je vous répéterais, sans ombre +d'ironie, ce que je disais il y a un an: «La susceptibilité des hommes +de lettres est, quand on y réfléchit, bien misérable... Pourquoi tant +souffrir d'appréciations qui ne nous atteignent ni ne nous diminuent +dans ce qui nous devrait seul importer, j'entends notre valeur +morale?... On peut avoir fait un mauvais drame, et non seulement +n'être pas un sot, mais encore, par d'autres dons que ceux qui font le +bon dramaturge et le bon écrivain, par un autre tour <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> +d'imagination, par l'activité, l'énergie, la bonté, par toute sa +complexion et sa façon de vivre, être un individu plus intéressant et +de plus de mérite que tel littérateur accompli.»</p> + +<p>Non, je ne raille point. Toute notre querelle, ce n'est que de la +littérature. La littérature, il faut l'aimer; mais le mieux est de +l'aimer sans en faire; et, quand on en fait, les bénéfices que notre +vain orgueil en attend ne valent pas que l'on devienne méchant à cause +d'elle ni que, pour elle, on perde son âme. Voilà ce que nous sentons +clairement dans nos meilleures minutes...</p> + +<p>J'ai laissé la question juridique à M. Brunetière, qui l'a faite +sienne, et qui continuera à la traiter avec plus de compétence, de +rigueur et de vigueur que je ne ferais. Il est bien probable que cela +finira par la révision d'une loi mal rédigée et dont l'application +littérale heurte par trop le sens commun. Vous aurez contribué, +monsieur, par votre obstination, à amener cet heureux changement, et +ainsi vous nous aurez rendu un service dont nous vous serons plus +reconnaissants que de votre tragédie.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<p class="p4 center"><span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span><span class="smcap">Bibliographie</span>: Deux tragédies chrétiennes: <span class="italic">Blandine</span>, drame +en cinq actes, en vers, de M. Jules Barbier; <span class="italic">l'Incendie de Rome</span>, +drame en cinq actes et huit tableaux, de M. Armand Éphraïm et Jean La +Rode.</p> + +<p><span class="italic">Blandine</span> et <span class="italic">l'Incendie de Rome</span> ne se distinguent guère, à première +vue, des autres tragédies chrétiennes et romaines qu'on a écrites chez +nous depuis <span class="italic">Caligula</span>. Mais, si l'on y regarde de plus près, on finit +par voir que la pièce de M. Barbier et celle de MM. Éphraïm et La Rode +ont chacune leur dessein particulier, que je vous dirai tout à +l'heure.</p> + +<p>Une tragédie chrétienne dont l'action se passe à un moment quelconque +des trois premiers siècles de l'Empire, de Néron à Dioclétien, cela +comporte un certain nombre de personnages sans doute inévitables. Il y +a l'esclave chrétien; le philosophe stoïcien; l'épicurien sceptique et +tolérant, qui ressemble plus ou moins au Sévère de <span class="italic">Polyeucte</span>, et le +fonctionnaire romain, qui fait plus ou moins songer à Félix. Surtout +il y a,—formée sur le modèle de l'inquiète Leuconoé d'Horace, +laquelle interrogeait tous les dieux afin de trouver le bon,—la +patricienne <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span>de décadence qui a du vague à l'âme, et qui se +fait chrétienne par romantisme.</p> + +<p>Ce dernier type n'est pas dans Corneille, et pour cause, non plus que +le vague christianisme lyrique, humanitaire et sourdement sensuel qui +s'exhale de l'âme lettrée de ces Leuconoés, un peu tournées en Lélias. +Le christianisme de Polyeucte et de Néarque n'est ni vide ni flottant. +Il a sa théologie très arrêtée. Il est solide et précis, volontiers +disputeur, comme il apparaît par les dissertations de Néarque sur la +Grâce. Ce n'est peut-être pas le christianisme de l'Église primitive; +mais c'est celui du <abbr title="17">XVII</abbr><sup>e</sup> siècle. Au moins on sait à quoi l'on a +affaire. Mais souvent, dans les tragédies chrétiennes qu'on nous fait +encore, les martyrs semblent verser leur sang pour un «idéal» aussi +peu formulé que celui des poètes romantiques, ou, tout au plus, pour +la religion de Pierre Leroux et de George Sand, et quelquefois pour +celle du prince Kropotkine.</p> + +<p>Et il y a la «couleur locale», la fâcheuse couleur locale romaine, +dont se sont si heureusement passés Corneille dans <span class="italic">Polyeucte</span> et +Racine dans <span class="italic">Britannicus</span>. Il y a, mêlés partout au dialogue, les +détails de cuisine, d'ameublement ou d'habillement: gauche mosaïque +qui fait ressembler la conversation des personnages au texte de ces +«thèmes de difficultés» où d'ingénieux professeurs de grammaire se +sont donné pour tâche de faire entrer certains mots, de gré ou de +force.—Et j'allais oublier le Gaulois <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span>notre ancêtre, le bon +esclave ou gladiateur gaulois que l'auteur ne manque pas de fourrer +dans un coin de son drame, et à qui il prête un rôle honorable pour +flatter notre patriotisme.</p> + +<p>Quant à l'action, elle consiste généralement dans les amours d'une +païenne et d'un chrétien (ou inversement) et dans les efforts que fait +celui-ci pour amener l'autre à la foi. Si l'homme est esclave et la +femme patricienne (ou <span class="italic">vice versa</span>), cela, bien entendu, n'en vaut que +mieux. Au cinquième acte, la belle païenne est touchée de la grâce et +mêle son sang à celui de son compagnon. Et c'est très bien ainsi, et, +au surplus, il est très difficile de sortir de là. Pour trouver autre +chose, pour concevoir avec émotion et avec profondeur et pour exprimer +sans banalité une âme chrétienne des premiers temps, l'âme et le génie +d'un Tolstoï ne seraient sans doute pas de trop. Du moins y +faudrait-il, à défaut de génie, une longue méditation et plus de «vie +intérieure» que n'en a le commun de nos dramaturges.</p> + +<p>Les traits que j'ai dits se retrouvent dans <span class="italic">Blandine</span>, et ce n'est +point un reproche. Voici les inquiets à la façon de notre vieille +Leuconoé, les romantiques chercheurs d'idéal: c'est Attale et Æmilia,</p> + +<p class="poem10">Altérés d'inconnu, toujours inassouvis...<br> + Enivrés, et rêvant encore quelque chose!...</p> + +<p>Voici le stoïcien, et c'est Épagathus; l'épicurien, et c'est Lucien de +Samosate; le politique étroit, <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span>pusillanime, cruel par +terreur, et c'est Septime Sévère; l'esclave chrétienne, et c'est +Blandine.—Et voici la fâcheuse couleur locale. Æmilia n'hésite pas à +interpeller Blandine en ces termes:</p> + +<p class="poem10">. . . . . . . . . . Blandine, prends <span class="italic">ma stole</span>,<br> + Et me l'apporte!... Eh bien, à quoi rêves-tu, folle?...<br> + Blandine?... Va chercher <span class="italic">ma stole bleue!</span>...</p> + +<p>Et, plus loin, ivre de Dezobry, M. Jules Barbier ne craint pas de +prêter à une certaine Phydile ces propos audacieusement «panachés» de +latin et de français:</p> + +<p class="poem10"><span class="add14em">Devine</span><br> + Ce qui me plaît, à moi, dans mes dix-huit peplum?<br> + Car j'en ai dix-huit!... oui!... C'est le <span class="italic" lang="la">linteolum<br> + Cæsicium</span>, ainsi nommé, parce qu'il s'ouvre<br> + Sur la poitrine,—là; jusqu'en bas,—et découvre,<br> + En suivant les contours du sein comme cela...</p> + +<p>Or, nous voyons que l'énigmatique et silencieuse esclave Blandine est +aimée d'un jeune charpentier, nommé Ponticus. Elle lui dit: «Veux-tu +de moi pour sœur?» Il lui répond: «Non, pour femme!» Sur quoi elle +lui donne rendez-vous, la nuit prochaine, à l'assemblée des chrétiens, +dans le propre temple de Rome et d'Auguste. Le médecin Alexandre doit +conduire à cette même assemblée Attale et Æmilia, qui sont curieux de +savoir ce que c'est que ces chrétiens. Et nous nous disons que le +jeune Ponticus <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span>se fera sans doute prier avant de céder +Blandine à Jésus; qu'Attale et Æmilia, passionnément amoureux l'un de +l'autre, ne semblent pas dans les meilleures conditions pour embrasser +la religion du crucifié, et qu'ils y feront quelque résistance; ou +bien qu'Æmilia se convertira seule, et que sa lutte contre Attale +sera, du moins, l'un des principaux épisodes de cette tragédie...</p> + +<p>Mais rien de tout cela.</p> + +<p>La vie et la passion de Jésus, contées à sa façon par Blandine,—en un +récit naïf, décousu et ardent, tout à fait convenable à la simplicité +et à l'imagination passionnée d'une esclave ignorante,—décident +instantanément le jeune Ponticus, ce pendant qu'Attale et Æmilia +cèdent à la première exhortation de l'évêque Pothin.</p> + +<p>Et nous connaissons alors que l'objet de M. Jules Barbier n'est point +une aventure particulière, mais la tragique et sanglante et +merveilleuse histoire de l'Église de Lyon dans la dix-septième année +du règne de Marc-Antonin; que son dessein est de nous peindre des +phénomènes moraux collectifs, de nous montrer, dans tout un groupe de +chrétiens, la contagion de la foi et de l'héroïsme, la sublime +émulation et, proprement, l'ivresse du martyre; et, si vous voulez, de +donner une forme dramatique au dix-neuvième chapitre du <span class="italic">Marc-Aurèle</span> +d'Ernest Renan.</p> + +<p>Ce dessein apparaît en plein dans la seconde moitié de la pièce.—Ce +qui nous est montré plus spécialement <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>au troisième acte, +c'est l'émulation pour confesser la foi et pour se faire arrêter. +Æmilia et Attale songent un instant à fuir. Ils emmèneront Blandine +avec eux. Alors (et, vraiment, l'idée est belle) l'esclave demande la +liberté à sa maîtresse. «Au nom de Jésus, je t'affranchis, dit Æmilia. +Mais pourquoi as-tu voulu être libre?—Pour mourir», répond +Blandine.—Et là-dessus, le gouverneur étant entré et Épagathus +s'étant lui-même dénoncé comme chrétien, Æmilia et Attale se dénoncent +librement à leur tour; et Blandine, qu'on oubliait dans son coin, +vient tendre les mains aux chaînes en disant: «Et moi?»</p> + +<p>Au quatrième acte et au dernier, c'est l'émulation pour souffrir; +entendez pour souffrir dans son corps, et quelles tortures! Les +tenailles, les coins, les crocs, les ongles arrachés, la chaise +ardente, la griffe et la dent des bêtes... Les supplices étaient +publics. À une époque de civilisation avancée et de littérature +savante, après Virgile, après Horace, après Lucrèce, sous le règne du +plus vertueux des empereurs, de celui qui nous a légué cet admirable +bréviaire de perfection morale: <span class="italic" lang="la">Ta eis eauton</span>, dans la ville la plus +riche et la plus cultivée de la Gaule romaine, des milliers d'hommes, +dont un bon nombre, apparemment, étaient d'honorables bourgeois, se +réunissaient pour le plaisir de voir torturer longuement et +horriblement d'autres hommes. Et je sais bien que, il n'y a guère plus +d'un siècle, des magistrats <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span>lettrés, et qui peut-être +composaient de petits vers, faisaient «questionner» des misérables +sous leurs yeux; que l'on venait en foule voir «rouer» en place de +Grève; qu'aujourd'hui encore, des chevaux éventrés par un taureau, +lui-même tout ruisselant sous les flèches des banderilles, forment un +spectacle délicieux pour des gens qui sont cependant nos frères, et +qu'enfin il se rencontre des personnes distinguées pour aller voir +guillotiner sans y être obligées professionnellement. Oui, je sais que +la vieille humanité est abominable et que, dans le fond, elle aime le +sang et la souffrance d'autrui. Toutefois, si la bête féroce n'est pas +morte en elle et n'y est qu'endormie, ne peut-on pas dire que ses +réveils se sont quelque peu espacés de notre temps, et que, s'il n'y a +peut-être pas moins de cruauté latente dans l'âme des foules, il y en +a moins de déclarée dans les lois et dans les mœurs? Le peuple n'a +presque assassiné personne depuis vingt-sept ans. La bête humaine, si +la prévoyance des législations s'appliquait de plus en plus à la +sevrer de sang, finirait peut-être par en perdre un peu le goût. Et je +crois, je veux croire qu'aujourd'hui déjà cette idée d'une multitude +en fête réunie dans un cirque pour voir déchirer et brûler, parmi +d'affreux hurlements, des chairs vivantes, serait intolérable et +presque inconcevable à une assez imposante minorité d'âmes douces.</p> + +<p>De là, pour le farouche auteur de <span class="italic">Blandine</span>, une première difficulté. +Il inscrit, en tête de son œuvre, <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span>cette fière +déclaration: «La genèse de ma <span class="italic">Blandine</span> est aussi douloureuse que +celle de ma <span class="italic">Jeanne d'Arc</span>. L'avenir me réserve les mêmes revanches: +j'ai foi.» Allons, tant mieux. Je crains cependant, si la pièce était +jouée, qu'elle ne nous accablât par un excès d'horreur physique. Voici +quelques-unes des indications de la mise en scène: «Au lever du +rideau, Sextius est occupé avec les soldats à rassembler et à préparer +des instruments de torture épars sur le sol, tenailles, lames, +carcans, ceps, fouets, etc.» Plus loin: «Blandine, vivement éclairée, +est attachée à une croix. Ponticus est étendu à ses pieds sur un +chevalet, entouré de bourreaux armés de tenailles. Çà et là, dans +l'arène, des cadavres.» À un endroit, le médecin Alexandre accourt «en +levant des mains sanglantes» et en criant:</p> + +<p class="poem10"><span class="add2em">Cher légat, le plus fort n'est pas maître</span><br> + De la douleur physique; elle envahit tout l'être.<br> + Alors, pour asservir ces nerfs injurieux,<br> + Je me suis arraché les ongles... Trouve mieux!</p> + +<p>Et ces vers sont immédiatement suivis de cette note:</p> + +<p class="italic center small">(Les hurlements recommencent dans la coulisse).</p> + +<p>Une seconds difficulté, pour l'auteur, était dans le caractère +étrangement et violemment exceptionnel des sentiments et de l'héroïsme +de ses personnages. Ils ont soif de souffrir (n'oubliez pas de quelles +souffrances <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>inouïes, démesurées et prolongées il s'agit +ici). De cette disposition surhumaine, Renan donne ces explications: +«L'exaltation et la joie de souffrir ensemble les mettaient dans un +état de quasi anesthésie. Ils s'imaginaient qu'une eau divine sortait +du flanc de Jésus pour les rafraîchir. La publicité les soutenait. +Quelle gloire d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi! +Cela devenait une gageure, et très peu cédaient. Il est prouvé que +l'amour-propre suffit souvent pour inspirer un héroïsme apparent, +quand la publicité vient s'y joindre. Les acteurs païens subissaient +sans broncher d'atroces supplices (?); les gladiateurs faisaient bonne +figure devant la mort évidente, pour ne pas avouer une faiblesse sous +les yeux d'une foule assemblée. Ce qui ailleurs était vanité, +transporté au sein d'un petit groupe d'hommes et de femmes incarcérés +ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible. L'idée que le +Christ souffrait en eux les remplissait d'orgueil et, des plus faibles +créatures, faisait des espèces d'êtres surnaturels.» Et encore: «Ceux +qui avaient été torturés résistaient étonnamment. Ils étaient comme +des athlètes émérites, endurcis à tout... Le martyre apparaissait de +plus en plus comme une espèce de gymnastique, ou d'école de +gladiature, à laquelle il fallait une longue préparation et une sorte +d'ascèse préliminaire.» Peu s'en faut que Renan ne dise: «Le martyre +était un sport.»—Il est certain que, d'être regardé, c'est une grande +force: cela donne le courage de souffrir <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>beaucoup, même pour +des causes chétives et frivoles. Que sera-ce quand la cause est +sublime, et quand les témoins sont tout un peuple en face duquel on +confesse Dieu! Peut-être aussi y a-t-il un degré de douleur physique +qui ne peut être dépassé, au delà duquel la souffrance s'anéantit. +Notre système nerveux est un indéchiffrable mystère. M. Homais +comparerait les martyrs chrétiens à ces Aissaouas qui, apparemment, au +bout d'une demi-heure de hurlements rythmés et de balancements de tête +au-dessus d'un brasier, ne sentent plus. M. Jules Barbier, dans son +avant-dernière scène, met bravement cette note de couleur +scientifique, un peu inattendue dans une tragédie chrétienne: +«Ponticus <span class="italic">complètement anesthésié</span>». Corneille n'eût pas songé à +appliquer cette épithète à Polyeucte.—Enfin, ivresse de publicité, +entraînement, anesthésie,—et aussi amour de Dieu et attente d'un +bonheur infini,—vous avez le choix entre ces explications, ou vous +les pouvez prendre toutes ensemble. Les croyants en proposent encore +une autre, qui est la grâce divine.</p> + +<p>Mais vous entrevoyez combien il était malaisé au poète de prolonger +durant deux actes cette lutte pour le martyre, ce renchérissement +ininterrompu dans le plus surprenant héroïsme, et d'en soutenir sans +défaillance l'écrasant <span class="italic">crescendo</span>. Comment faire parler ces âmes, +toutes parvenues au dernier point de tension morale? Le seul tort de +M. Jules Barbier, c'est d'avoir conçu un sujet où le poète était +obligé <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span>d'être génial, et où, le fût-il, il risquait de +l'être avec trop d'uniformité et d'ajouter à la monotonie de l'horreur +physique la monotonie de la sublimité spirituelle. Mais ce sujet trop +beau, c'est aussi le mérite de M. Barbier d'avoir osé le tenter. Il +n'a pas d'ailleurs été partout inégal à sa tâche; et voici une +scène,—la dernière,—où la maternité chaste et sanglante de Blandine, +aidant le pauvre petit Ponticus à souffrir et à mourir, est peinte de +traits assez forts et assez doux:</p> + +<p class="nom smcap">PONTICUS</p> + +<p class="text10">Pardonne-moi, j'ai peur!</p> + +<p class="nom smcap">BLANDINE</p> + +<p class="text10"><span class="add10em">Est-ce qu'on a peur?... Pense</span><br> + Non pas à la douleur, mais à la récompense!<br> + N'afflige pas Jésus par ton manque de foi!<br> + Car il te voit, Jésus!... sans te parler de moi.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Je te sens sur mon cœur tout gros de tes alarmes,<br> + Comme un fils enfanté dans les cris et les larmes!...<br> + Songe que tout sera fini dans un moment.</p> + +<p class="nom smcap">PONTICUS</p> + +<p class="text10">Oui, laisse dans tes yeux parler ton cœur charmant.</p> + +<p class="nom"><span class="smcap">BLANDINE</span>, <span class="italic small">le berçant</span>.</p> + +<p class="text10">Mon Ponticus! (<span class="italic small">Clameurs au dehors</span>.)</p> + +<p class="nom smcap">PONTICUS</p> + +<p class="text10"><span class="add10em">Dieu!</span></p> + +<p class="nom smcap">BLANDINE</p> + +<p class="text10"><span class="add14em">Quoi?</span></p> + +<p class="nom smcap"><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span>PONTICUS</p> + +<p class="text10"><span class="add18em">Ces cris! ces cris de rage!</span></p> + +<p class="nom"><span class="smcap">BLANDINE</span>, +<span class="italic small">lui mettant les mains sur les oreilles</span>.</p> + +<p class="text10">N'entends pas!</p> + +<p class="nom smcap">PONTICUS</p> + +<p class="text10"><span class="add10em">Ah! ce sang!</span></p> + +<p class="nom"><span class="smcap">BLANDINE</span>, <span class="italic small">lui mettant une main devant les yeux.</span></p> + +<p class="text10"><span class="add14em">Ne vois pas!... Du courage!</span></p> + +<p>Et, quand le petit Ponticus est sur le chevalet:</p> + +<p class="text10">Non! tu ne souffres pas!... je le veux!... je l'ordonne!</p> + +<p class="nom smcap">PONTICUS</p> + +<p class="text10">Non... je ne... souffre... pas... (<span class="italic small">Sa tête retombe; il meurt</span>.)</p> + +<p class="nom smcap">BLANDINE</p> + +<p class="text10"><span class="add14em">Jésus!... Je vous le donne!</span></p> + +<p>Oui, cela est beau, ne craignons pas de le dire. Mais, ailleurs, il +semble que l'auteur eût pu nous montrer une Blandine plus originale et +plus saisissante. Renan écrit: «... Quant à la servante Blandine, elle +montra qu'une révolution était accomplie. Blandine appartenait à une +dame chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du Christ. Le +sentiment de sa bassesse sociale ne faisait que l'exciter à égaler ses +maîtres. La vraie émancipation de l'esclave, l'émancipation par +l'héroïsme, fut, en grande partie, son ouvrage. L'esclave païen est +supposé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure manière de le +réhabiliter et de l'affranchir, que de <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span>le montrer capable +des mêmes vertus et des mêmes sacrifices que l'homme libre! Comment +traiter avec dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphithéâtre +plus sublimes encore que leurs maîtresses? La bonne servante lyonnaise +avait entendu dire que les jugements de Dieu sont le renversement des +apparences humaines, que Dieu se plaît souvent à choisir ce qu'il y a +de plus humble, de plus laid et de plus méprisé pour confondre ce qui +paraît beau et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les +tortures et brûlait de souffrir...»</p> + +<p>Il m'eût donc plu que l'auteur conçût cette tragédie chrétienne de +façon qu'elle signifiât principalement le triomphe moral des esclaves, +des petites gens, des ignorants grands par le cœur. Blandine eût +gardé, dans le commencement du drame, l'attitude effacée et muette que +lui prête habilement M. Barbier, et qui est destinée à faire un +dramatique contraste avec le rôle prépondérant qu'elle joue dans la +suite. Mais, en outre, les chrétiens de la bonne société, Attale, +Æmilia, Épagathus, Alexandre même, tout en la regardant comme leur +sœur en Dieu, n'eussent pas, d'abord, fait grande attention à elle, +lui eussent témoigné tout juste les sentiments fraternels qui sont «de +commandement», et, malgré eux, se ressouvenant de leur condition +sociale, eussent considéré l'humble servante comme une créature égale +sans doute à eux-mêmes par sa participation au rachat divin, mais +inférieure par l'intelligence, <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span>l'éducation, la distinction +morale. Il dut y avoir nécessairement de ces nuances dans les +sentiments qu'éprouvèrent les premiers chrétiens patriciens pour leurs +frères esclaves. Et l'effacement de ces nuances sous la pourpre du +commun martyre eût été ici presque tout le drame.</p> + +<p>Au reste, dans ce drame que je rêve, Blandine ne payerait point de +mine. Elle ne serait point la belle fille à la robe blanche et aux +longs cheveux soignés qu'on nous montrerait certainement si la pièce +de M. Barbier était représentée. Elle serait petite, faible de corps, +plutôt laide, comme il semble qu'elle ait été dans la réalité. Et ce +serait une raison de plus pour que ses frères patriciens, lettrés, +élégants, l'eussent non pas dédaignée, mais négligée un peu, et +presque ignorée. Or, du jour où il s'agirait de souffrir et de verser +son sang, il apparaîtrait tout aussitôt que l'âme de la fille chétive +et disgraciée est plus forte, plus douce et plus haute que celle même +de ses plus saints compagnons. Cela se ferait sans qu'elle s'y +efforçât. Elle demeurerait modeste, elle ne se mettrait point en +avant; mais on irait à elle parce qu'on sentirait en elle une divine +flamme de charité et de foi. Elle serait le guide et le réconfort de +tous. Elle aurait des mots simples et profonds, que je ne me charge +point de trouver, des mots qui ressembleraient à quelques-uns de ceux +que Tolstoï a su prêter au vieil Akim ou à Platon Karatief. Et la +patricienne Æmilia découvrirait avec étonnement et <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> +vénération la sainteté de son esclave; et, comme autrefois Blandine +aidait Æmilia à sa toilette et lui parfumait ses cheveux, Æmilia à son +tour servirait Blandine dans la prison, lui rendrait les offices qu'on +se doit entre martyres, laverait ses plaies avec l'eau de la cruche et +essayerait de démêler sa maigre chevelure raide de sang coagulé. Et +ainsi Blandine deviendrait le centre du drame, ce qu'elle n'est pas +dans la pièce de M. Barbier où l'intérêt, si je ne m'abuse, se +disperse un peu, et où plusieurs des autres personnages, beaucoup +moins singuliers et significatifs que Blandine, occupent une aussi +grande place que l'humble et sublime servante.</p> + +<p class="p2">Mais il est temps d'arriver à <span class="italic">l'Incendie de Rome</span>. Là aussi nous +retrouvons d'abord les éléments habituels d'une tragédie chrétienne. +Il y a une Leuconoé patricienne, amoureuse d'un esclave chrétien: +c'est Marcia, femme du préfet de Rome. (Oh! que voilà une aventure qui +a dû être rare dans la réalité!) Il y a l'épicurien sceptique, et +c'est Pétrone. Il y a le généreux esclave notre ancêtre, et c'est ici +«Faustus, esclave germain», etc. Une déplorable «couleur locale» ne +cesse d'égayer la pièce. Dès la première page, il est question de +loirs assaisonnés de miel et de pavots, d'œufs de paon de Samos, de +gelinottes de Phrygie enveloppées dans des jaunes d'œufs poivrés, +etc. Sous prétexte qu'ils sont lointains, les personnages s'expriment +avec une noblesse <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span>soutenue. Voici la première phrase du chef +des cuisines: «Jamais festin plus somptueux n'aura été servi dans le +triclinium du préfet de Rome, Pedanius Secundus»; et l'intendant +Priscus, à peine entré, interpelle les esclaves en ces termes choisis: +«Approchez, Égyptiens, et vous, Éthiopiens, plus noirs que Pluton, +dieu des enfers... À mesure que les convives apparaîtront dans +l'atrium, précipitez-vous à leurs pieds; que rien ne manque à leurs +ablutions. Quant à vous, femmes, répandez vos cheveux sur vos épaules, +afin que les amis de Pedanius puissent, s'ils le désirent, essuyer +leurs mains.»—Les auteurs ont voulu nous mettre sous les yeux la vie +élégante sous Néron, et la vie néronienne elle-même. C'était une +entreprise difficile. Quand ils ont fait dire à Néron qui veut séduire +Marcia: «Oh! veux-tu? à nous deux nous imaginerons, nous vivrons une +vie affinée, grandiose, non vécue jusqu'ici... Elle ne t'attire donc +pas, cette existence surhumaine? Oh! songes-y: pouvoir tout ce que tu +veux!» Et encore: «J'avais fait pour toi un beau rêve: j'aurais +réalisé pour toi toutes les jouissances que peut imaginer un artiste +tout-puissant; j'aurais accumulé les voluptés, les fêtes!» ils sont, +si j'ose m'exprimer ainsi, au bout de leur rouleau... Je crois que +l'emploi des vers s'imposait ici. Les auteurs n'y eussent pas mis une +idée de plus que dans leur prose; mais de beaux vers (il les fallait +beaux) nous eussent peut-être suggéré, par leur musique et par leur +volupté propre, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span>quelque chose des voluptés néroniennes et de +ce que Cléopâtre avait appelé déjà «la vie inimitable»...</p> + +<p>La pièce elle-même est une broderie industrieuse sur le chapitre des +<span class="italic">Annales</span> où Tacite conte l'assassinat de Pedanius Secundus et ce qui +s'ensuivit.—Ce Secundus est un abominable homme. Il livre, par +servilité, sa femme Marcia à Néron. Il viole la jeune Grecque Hébé, +puis, l'ayant donnée pour femme à l'esclave germain Faustus, la lui +enlève contre la foi jurée. Et c'est pourquoi Faustus égorge Secundus +dans sa chambre, avec l'assentiment de Marcia qui a surpris le +complot, et malgré l'esclave chrétien Théomène, qui se jette au-devant +du poignard pour protéger son maître. Tous les esclaves de Pedanius +sont, selon l'atroce loi romaine, arrêtés et condamnés. Mais +quelques-uns, parmi lesquels Théomène et Faustus, ont pu se réfugier +aux catacombes, où l'inquiète Marcia les rejoint et, tombée amoureuse +de l'héroïque Théomène, est convertie par lui à la foi du Christ...</p> + +<p>Tout cela est habilement développé. Il y a du mouvement, de la +variété, des coups de théâtre qui, pour être facilement prévus, n'en +font pas moins de plaisir, des fins d'actes qui sont toutes «à effet», +des scènes tumultueuses à personnages nombreux et qui sont très bien +réglées. MM. Éphraïm et La Rode ne s'entendent pas plus mal que +d'autres à «mouvoir les masses.» Si la pièce était représentée +<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span>(et je ne vois pas pourquoi l'Odéon n'en tenterait pas +l'épreuve), peut-être paraîtrait-elle au public intéressante, colorée, +violemment dramatique, qui sait?... Mais à la lecture, et jusqu'à +l'endroit où j'en ai arrêté le compte rendu, cette œuvre +intelligente ne semble point particulièrement neuve, et je dirais +qu'elle rentre dans l'ordinaire «formule» des tragédies +romano-chrétiennes, si, dans sa dernière partie, ne se marquait fort +heureusement le dessein par lequel surtout elle vaut.</p> + +<p>Ç'a été une «opinion distinguée», du moins parmi les journalistes, et +c'est devenu un lieu commun, de rapprocher nos révolutionnaires les +plus emportés, et spécialement nos anarchistes, des chrétiens de la +primitive Église, et d'affirmer qu'ils se ressemblent comme des +frères. Si l'on considère en elles-mêmes ces deux espèces d'hommes, +rien de plus faux qu'un tel rapprochement, puisque les chrétiens +étaient chastes, doux, résignés, qu'ils combattaient en eux la +«nature» à laquelle nos «libertaires» font profession de s'abandonner; +qu'ils pratiquaient justement les vertus qu'un bon anarchiste doit +avoir le plus en horreur; et qu'ils ne tuaient pas, mais, au +contraire, se laissaient tuer. Sans compter qu'ils étaient déjà par +leurs croyances (il n'y a pas à dire!) des manières de «cléricaux.» +Mais avec tout cela, il est certain que les chrétiens devaient être +assez exactement, aux yeux de la société régulière des premiers +siècles, ce que les plus violents révolutionnaires <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span>sont pour +la nôtre. L'État et le peuple romain se trompaient en attribuant aux +chrétiens des crimes et des pratiques infâmes; ils ne se trompaient +point en les considérant comme des ennemis irréductibles.</p> + +<p>Si les communautés chrétiennes étaient composées, en majorité, de très +douces âmes, il devait pourtant s'y rencontrer, surtout parmi les +catéchumènes, des malheureux venus là par désespoir, excès de +souffrance, haine de la société établie, instinct de révolte, +insuffisamment instruits et non encore imprégnés de l'esprit de Jésus. +Or la haine des corruptions sociales, si l'on n'y prend garde, est +toute proche de la haine des élégances, qui est toute proche de la +haine des richesses, qui est toute proche de la haine des riches, qui +implique aisément la condamnation de l'ordre social lui-même. Elle +revêt donc assez aisément un caractère révolutionnaire. Les âmes +chrétiennes les plus douces et les plus abondantes en vertus parlaient +des «infamies du vieux monde» dans les mêmes termes que le font +aujourd'hui les anarchistes les moins vertueux. Et comme ceux-ci +croient à l'avènement de la Cité idéale, les chrétiens croyaient au +<span class="italic">millenium</span>, au règne des saints, dont une des conditions était la +destruction de Rome et de l'Empire. Cette destruction, ils +l'appelaient de leurs vœux, et c'était assurément un désir permis. +Mais il n'est pas impossible qu'à force de la désirer, et comme une +chose promise par Dieu, <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span>certains néophytes grossiers et +véhéments fussent tentés d'y mettre la main. Comment, échauffé par les +pieuses imprécations d'un saint prêtre, le sympathique barbare Faustus +passe soudainement du désir à l'acte, c'est ce que MM. Éphraïm et La +Rode nous montrent dans une scène qui est, à coup sûr, la plus +précieuse de leur drame.</p> + +<p>Dans une salle des catacombes, à la lueur des torches, devant ses +frères qui viennent d'apprendre que les quatre cents esclaves de +Secundus ont été exécutés, le prêtre Timothée,—en des phrases dictées +par Dieu même, puisqu'elles sont empruntées à l'«épître catholique de +saint Jacques» et à l'Apocalypse,—maudit la ville impure et +sanguinaire et en prophétise la fin: «... Riches! pleurez et jetez des +cris, à cause des malheurs qui vont tomber sur vous!... Vos richesses +sont pourries! Le salaire dont vous avez frustré les ouvriers crie +contre vous... Vous avez condamné et mis à mort les innocents, les +justes, qui ne vous résistaient point... Qu'elle pleure et qu'elle +gémisse, la ville d'iniquité!... Parce que, dans cette grande ville, +le sang des saints et des innocents a été répandu... le Seigneur +enverra le feu tordre dans ses flammes, comme dans les anneaux d'un +serpent, tous ces palais superbes, tous ces repaires de voluptés +infâmes!» Et enfin: «... Sur vous qui aimez Dieu se lèvera le soleil +de la justice. Quand les cieux auront passé... quand les éléments +embrasés auront été dissous... vous, les pauvres... <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>vous +ressusciterez en vos corps glorieux, et vous jouirez d'une félicité +infinie.»</p> + +<p>Alors Faustus (remarquez que ce qu'il vient d'entendre est tout ce +qu'il connaît du christianisme,):—«Voilà ce que ton Dieu promet?... +Je crois en lui!—Mais, dit Marcia, où est-il, l'envoyé de Dieu qui +allumera l'incendie? Où est-il, celui que Dieu a choisi pour renverser +cet empire sanglant?—Ce sera moi!» dit Faustus en arrachant une +torche fixée à la muraille; et, suivi de quelques-uns de ses frères, +il s'en va mettre le feu à la ville.</p> + +<p>Si cela est peut-être discutable, cela est fort dramatique; et très +dramatique aussi, au dernier tableau, du haut de la terrasse de Néron, +le saut des martyrs dans les flammes.<a href="#toc"><span class="smaller">(Retour à la Table des Matières)</span></a></p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span>LES DEUX TARTUFFE.</h2> + +<p class="left60">6 Juillet 1896.</p> + +<p>Presque tous nos meilleurs comédiens ont voulu s'essayer dans le rôle +de Tartuffe, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux y ait jamais remporté +un entier succès. D'où vient cela?</p> + +<p>C'est peut-être que ce rôle n'est pas très bon.—Que le personnage +soit antipathique, cela ne serait rien; il pourrait être sauvé soit +par beaucoup de comique, soit par un peu de terreur. Mais il est +double. Il y a dans Tartuffe, et très distinctement, deux Tartuffe.</p> + +<p>Tartuffe est, d'abord, une espèce d'épais et hideux bedeau. Il pète de +santé; il a le visage allumé et l'oreille rouge. C'est un goinfre. Il +lui arrive de «roter» à table. (La délicatesse de nos Comédiens +officiels a supprimé, je ne sais pourquoi, les vers où cette +incongruité est rappelée.) Il est laid, d'aspect repoussant. Dorine y +insiste: elle dit qu'il est difficile d'être fidèle à de certains +maris «faits d'un <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>certain modèle.» Et encore: «Oui, c'est un +beau museau!» Elle dit ironiquement qu'il est «bien fait de sa +personne.» Elle dit à Marianne qu'il faut qu'une fille obéisse à son +père, voulût-il lui donner un singe pour époux. Le point est donc hors +de doute.</p> + +<p>Ce premier Tartuffe, au surplus, est une brute. Il n'a aucune finesse. +C'est par les artifices les plus grossiers, les plus faciles à percer, +les plus impudents, ou, pour mieux dire, les plus naïfs, qu'il a +séduit Orgon; par des momeries de truand de la dévotion, des «soupirs» +et des «élancements» à faire retourner les gens, etc... Il a des +affectations purement imbéciles, comme lorsqu'il crie à Laurent de +«serrer sa haire avec sa discipline», ou lorsqu'il s'accuse d'avoir +tué une puce avec trop de colère. Il est si obtus que, voulant se +déclarer à une femme jeune, spirituelle, nullement dévote, éminemment +«laïque», il y emploie le style des <span class="italic">Manuels</span> de piété et ne conçoit +pas ce qu'un tel langage, appliqué à une telle matière, doit avoir +nécessairement, pour cette jeune femme, de répugnant et de +souverainement ridicule.</p> + +<p>Bref, Tartuffe n'est qu'un pourceau de sacristie, un grotesque, un bas +cafard de fabliau, une trogne de «moine moinant de moinerie», +violemment taillée à coups de serpe par l'anticléricalisme (déjà!) du +«libertin» Molière.</p> + +<p>Mais ce gueux, ce marmiteux, ce goinfre, ce balourd, cet incongru, +comment Orgon, homme riche <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span>et notable, dont la conduite +pendant la Fronde a été signalée au roi avec éloge; comment ce +bourgeois, qui a sûrement les préjugés de sa classe et de son rang, +a-t-il pu le recueillir chez lui, l'y traiter en ami intime et en +directeur de conscience? Comment a-t-il pu subir à ce point +l'ascendant de ce goujat qui, pour être un coquin, n'en est pas moins +un simple d'esprit? On ne voit pas non plus que les bourgeois, même +dévots, soient détournés par leur dévotion du soin de marier richement +leurs enfants: comment Orgon peut-il s'entêter à donner sa fille à cet +ancien mendigot? Il y a là, à mon avis, une impossibilité morale.</p> + +<p>Et c'est pourquoi, le désaccord étant complet entre ce personnage et +la besogne que Molière a dessein de lui faire accomplir, voici surgir, +chemin faisant, un second Tartuffe, fort différent du premier. Plus +rien du rat d'église. Le butor qui racontait aux gens l'histoire de +ses puces, qui rotait à table et s'empiffrait à en crever, nous +apparaît maintenant comme un homme de bonne éducation, comme un +gentilhomme pauvre, et qui, même au temps de sa détresse, a conservé +un valet. Gentilhomme, je ne sais pas bien s'il l'est en effet; mais +il faut croire à présent qu'il en a du moins les airs, puisque Dorine, +son ennemie, dans le couplet où elle raille Marianne, admet elle-même +qu'il tiendrait bon rang dans sa province:</p> + +<p class="poem10">Vous irez par le coche en sa petite ville, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span>Et sans doute, dans son tête-à-tête avec Elmire, il débute +assez lourdement par l'emploi du «jargon de la dévotion»; mais, +insensiblement, il sait tourner ce jargon en caresse, et le rapproche +enfin de la langue vaguement idéaliste que l'amour devait parler, cent +cinquante ans après Molière, dans des poésies et romans romanesques et +qui a plu si longtemps aux femmes... Mais, en outre, il a de la +finesse et de l'esprit, et des ironies, et des airs détachés qui +sentent leur homme supérieur et qui sont d'un véritable artiste en +corruption. Et, à sa deuxième rencontre, quand il veut lever les +scrupules d'Elmire, la jolie leçon de casuistique, leçon qui semble +une dérision préméditée et presque une «blague» de la casuistique +même! Ce Tartuffe-là ressemble à quelque abbé italien tortueux et +élégant, athée, moqueur et sensuel, et qui se complaît, avec une grâce +perverse, à ôter à demi son masque.</p> + +<p>À ce propos, vous savez qu'on s'est demandé si Tartuffe avait la foi. +La question eût semblé étrange à Molière. Si Tartuffe «croyait», il +serait un pharisien, il ne serait pas un «imposteur», et Molière ne +lui aurait pas donné ce nom. Mais, à supposer même que l'auteur n'eût +pas assez signifié sa pensée sur ce point, il faudrait ici distinguer. +Pour le premier Tartuffe, le bedeau, la brute, méchant, mais stupide, +dénué d'esprit critique et incapable de se connaître lui-même, on peut +admettre à la rigueur qu'il ait la foi,—la foi d'un abominable +charbonnier. Mais il <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span>me paraît de toute évidence que le +second Tartuffe, l'homme du monde, l'homme d'esprit, l'aventurier de +haut vol, ne croit ni à Dieu ni à diable. Ou je ne sais pas lire, ou +ces vers, par exemple:</p> + +<p class="poem10">Le ciel défend, de vrai, certains contentements;<br> + Mais on trouve avec lui des accommodements.<br> + Selon divers besoins, il est une science<br> + D'étendre les liens de notre conscience,<br> + Et de rectifier le mal de l'action<br> + Avec la pureté de notre intention,</p> + +<p class="noindent">ne peuvent être que d'un terrible pince-sans-rire et d'un railleur +raffiné et hardi.</p> + +<p>La conclusion, c'est que le comédien est fort embarrassé. Il faut +choisir entre trois partis: ou représenter le premier Tartuffe, ou +représenter le second, ou essayer de réaliser un Tartuffe mitoyen; +car, de «fondre» les deux l'un dans l'autre, il n'y faut guère songer.</p> + +<p>Or, si le comédien joue le premier Tartuffe, il fera rire; mais +l'action de la pièce deviendra totalement absurde. (Vous me direz: Qui +s'en apercevra?) S'il joue le second, la pièce redeviendra +raisonnable; mais alors, on ne comprendra plus du tout le portrait qui +nous a été fait de Tartuffe avant son apparition. Le public sera +dépaysé, lui qui ne voit Tartuffe que sous les espèces d'un bedeau +gras, rouge et libidineux; et l'acteur ne fera pas rire, et il devra, +j'en ai peur, renoncer à la douceur des applaudissements. <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> +Reste, comme j'ai dit, qu'il prenne une moyenne entre les deux +Tartuffe... J'aime mieux qu'il s'en charge que moi...</p> + +<p>Du temps de Molière, conformément à sa pensée, Tartuffe fut joué en +«comique» et même en «valet comique»; et cette interprétation dura +jusqu'au commencement de ce siècle. Régnier s'en plaint dans son +<span class="italic">Tartuffe des comédiens</span>. Je lui emprunte ces lignes intéressantes: +«... Au siècle passé... l'emploi des <span class="italic">premiers comiques</span> s'appelait +aussi l'emploi <span class="italic">des valets</span>, et la garde-robe des acteurs qui tenaient +ces sortes de rôles se bornait presque à des habits de livrée. Aussi +l'habitude de jouer chaque soir Hector ou Crispin avait rétréci le +talent des comédiens, circonscrit leur horizon; leur unique tâche +étant de faire rire, Tartuffe fut joué comme <span class="italic">valet</span>, et, peu à peu, +ce grand rôle ne fut plus qu'un sournois plaisant et cynique dont les +charges et les paillardises égayaient le public.</p> + +<p>«Cette grossière interprétation du rôle devint la tradition, et Augé, +grand, beau, bien fait, très aisé dans son jeu, au dire d'un +contemporain, d'une gaieté un peu basse, naturel et inexact dans son +débit, estropiant les vers, Augé s'y conforma en l'exagérant encore. +Il a laissé dans le rôle un long souvenir de succès...</p> + +<p>«Avec des regards lubriques, des gestes à l'avenant, il forçait +Elmire, en plein théâtre, à subir des grossièretés qu'il serait +répugnant d'indiquer. Dans <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span>la scène de la déclaration du +troisième acte, il cachait ses pieds sous la jupe de M<sup>me</sup> Préville, +lui serrait les doigts, lui pressait le genou, et cela avec des +attouchements si impudents, qu'exaspérée elle lui dit un jour, de +façon à être entendue d'une partie de l'orchestre: «Si nous n'étions +pas en scène, quel soufflet je vous appliquerais!»</p> + +<p>Mais un beau jour on s'avisa que Tartuffe ne devait pas faire rire à +ce point. Tartuffe passa donc des <span class="italic">comiques</span> aux <span class="italic">premiers rôles</span>. +Vanhove, Naudet, Molé, Baptiste aîné, Damas jouèrent surtout ce que +j'ai appelé «le second Tartuffe».</p> + +<p>C'est aussi celui-là qui a été traduit par M. Febvre (à la Comédie), +par Adolphe Dupuis (à l'Odéon) et, l'autre jour, par M. Worms.—À vrai +dire, Adolphe Dupuis en fit un bon gros homme, presque un vieux +général. M. Febvre en faisait, lui, un homme du monde et un «brillant +causeur». Mieux qu'aucun de ses devanciers, M. Worms a sauvé Tartuffe +du ridicule. Ce qu'il a exprimé peut-être le plus fortement, c'est +l'ardente passion sensuelle dont Tartuffe est dévoré. Il lui a prêté +aussi une sorte d'âpreté triste, une allure sombre et fatale, et qui +fait songer tantôt à don Salluste, tantôt à Iago. Enfin il semble +qu'il ait voulu surtout nous rendre sensible cette idée, que Tartuffe +se perd parce qu'il aime. Et, en même temps, il nous a montré un +scélérat si élégant, d'une pâleur si distinguée dans son costume noir, +si spécial par l'ironie sacrilège qu'il mêle à ses discours, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> +que, si Elmire lui résiste, ce ne peut plus être chez elle dégoût et +répugnance, et que, vraiment, en supposant cette jeune femme un rien +curieuse, et de tempérament moins paisible, on aurait presque lieu de +trembler pour elle... Oh! qu'à ce moment le premier Tartuffe, le +bedeau, le truand d'église, est loin de nos yeux et de notre souvenir!</p> + +<p>Et pourtant, si Molière revenait au monde, c'est bien, j'en suis sûr, +ce truand aux basses grimaces qu'il voudrait voir, et qu'il +conseillerait à ses interprètes de rendre uniquement. Et c'est ce +truand qui est resté, dans l'imagination populaire, le vrai Tartuffe.</p> + +<p>Rien à faire à cela. Peu importe qu'à mes yeux le vrai Tartuffe ce +soit l'autre, «le second», ou mieux encore (je l'avoue franchement), +l'Onuphre de La Bruyère, si finement nuancé, si profond, si cohérent, +si harmonieux.</p> + +<p>«Il ne dit point: <span class="italic">Ma haire</span> et <span class="italic">ma discipline</span>, au contraire; il +passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour +ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot; il est vrai qu'il fait en +sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, qu'il porte une haire et +qu'il se donne la discipline... S'il se trouve bien d'un homme +opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite... il ne +cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance, ni +déclaration; il s'enfuira, il lui laissera son manteau, <span class="italic">s'il n'est +aussi sûr d'elle que de lui-même</span>. Il est encore plus éloigné +d'employer, <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span>pour la flatter et la séduire, le jargon de la +dévotion; ce n'est point par habitude qu'il le parle, mais avec +dessein, et selon qu'il lui est utile, <span class="italic">et jamais quand il ne +servirait qu'à le rendre très ridicule</span>. Il sait où se trouvent des +femmes plus sociables et plus dociles que celle de son ami... Un homme +dévot n'est ni avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. +Onuphre n'est pas dévot, <span class="italic">mais il veut être cru tel</span>... Aussi ne se +joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une +famille où se trouvent tout à la fois une fille à pourvoir et un fils +à établir; il y a là des droits trop forts et trop inviolables: on ne +les traverse pas sans faire de l'éclat, et il l'appréhende... Il en +veut à la ligne collatérale: on l'attaque plus impunément; il est la +terreur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le +flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune... +Etc., etc...»</p> + +<p>Oh! je sais tout ce qu'on peut répondre, et ce que développent à ce +sujet, sur les indications de leurs maîtres, tous les candidats à la +licence ès lettres (car Molière est chez nous une superstition +nationale): que La Bruyère écrit en moraliste, et Molière en auteur +dramatique; qu'il faut tenir compte du «grossissement» nécessaire à la +scène et de l'«optique du théâtre»; qu'Onuphre, par trop de vérité, +s'évanouirait sur les planches, etc... Je n'en suis plus du tout +convaincu; et, s'il faut tout dire, je ne goûte Tartuffe que dans les +endroits précisément <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span>où, pour le ton du moins, il se +rapproche d'Onuphre.</p> + +<p>Encore une fois, qu'importe? C'est le premier Tartuffe seul qui vit +pour les foules, justement parce qu'il n'est qu'une trogne haute en +couleur, aux traits simplifiés et excessifs, une tête de jeu de +massacre. Les figures les plus populaires du théâtre ou du roman ne +sont pas nécessairement les plus profondes, les plus étudiées ni +celles qui résument le plus d'observations. (Et je pourrais ajouter +que les figures les plus populaires ont été souvent créées par des +esprits fort médiocres: tels Robert Macaire ou Joseph +Prudhomme.)—Alphonse Daudet a conçu et fait vivre vingt personnages +d'une vérité plus rare que Tartarin, d'une observation plus difficile, +plus aiguë, plus curieuse; et peut-être est-ce du seul Tartarin que +les siècles se souviendront.</p> + +<p>C'est égal, si quelque auteur contemporain mettait au théâtre un +personnage aussi incohérent, aussi visiblement double que le Tartuffe +de Molière, que diriez-vous, ô mon maître Sarcey?</p> + +<hr class="small"> + +<p class="left60">13 Juillet 1896.</p> + +<p>«Bien taillé! comme disait l'autre. Et maintenant il faut recoudre.»</p> + +<p>Recousons.</p> + +<p>C'est de Tartuffe qu'il s'agit. À en juger par les <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>lettres +que j'ai reçues, beaucoup de Français en France désirent que le +Tartuffe de Molière ne soit pas double. Démontrons donc qu'il ne l'est +pas, et que les deux Tartuffe peuvent se fondre. Rien de plus facile.</p> + +<p>Une première remarque à faire, et très importante, c'est que Tartuffe, +tout le temps que nous le voyons <span class="italic">en personne</span>, est, à fort peu de +chose près, cohérent, harmonieux, d'accord avec lui-même. Il n'est en +désaccord qu'avec l'idée que nous ont donnée de lui Dorine, puis +Orgon. En d'autres termes, il n'y a pas deux Tartuffe; mais il y a +Tartuffe, d'une part, et, d'autre part, le portrait qui nous a été +fait de Tartuffe avant son entrée en scène.</p> + +<p>Or, il faut considérer que ce portrait est moitié d'une ennemie, et +d'une ennemie qui est servante (Dorine), et moitié d'un imbécile +(Orgon); que, par conséquent, nous ne le pouvons accueillir que sous +bénéfice d'inventaire, que nous en devons contrôler, rectifier ou, +mieux, interpréter tous les traits.</p> + +<p>Le Tartuffe de Dorine, c'est Tartuffe jugé et décrit par la cuisine et +par l'office. «C'est un beau museau!» Soit. Mais il y a des laideurs +expressives, originales, et qui ne déplaisent pas à toutes les femmes. +Apparemment, l'idéal masculin de Dorine, c'est un beau mousquetaire +ou, comme nous disons aujourd'hui, un garçon coiffeur ou un ténor. +Tartuffe peut s'éloigner de ce type; il peut être mal bâti et avoir +toutefois une flamme aux <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span>yeux, une grâce dans le sourire, +une animation dans la physionomie, un je ne sais quoi de persuasif ou +de dominateur, qui échappe à cette dondon de Dorine.</p> + +<p>«C'est un goinfre», dit-elle encore. Mettons qu'il a grand appétit et +ne dédaigne pas les vins loyaux. On n'ignore pas que la gourmandise +est le péché mignon de beaucoup de personnes religieuses et même +d'ecclésiastiques excellents. Louis Veuillot ne fut point une +fourchette médiocre. Parmi les voluptés sensuelles, les plaisirs de la +table sont ceux que l'Église interdit avec le moins de rigueur. Pourvu +qu'ils n'aillent pas aux derniers excès, elle consent à y reconnaître +une sorte d'innocence. Bien manger, c'est ne point faire fi des +présents de Dieu qui «donne la pâture aux petits des oiseaux»; bien +manger, c'est déjà presque une façon de louer la Providence. «Les +dévots, dit La Bruyère, ne connaissent de crimes que l'incontinence, +parlons plus précisément, que le bruit ou les dehors de +l'incontinence. Si Phérécide passe pour être guéri des femmes, ou +Phérénice pour être fidèle à son mari, ce leur est assez: laissez les +jouer un jeu ruineux, faire perdre leurs créanciers, se réjouir du +malheur d'autrui et en profiter, idolâtrer les grands, mépriser les +petits, s'enivrer de leur propre mérite, sécher d'envie, mentir, +médire, cabaler, nuire: c'est leur état.» À plus forte raison +laissez-les manger à leur appétit et boire à leur soif, et un peu au +delà. Pour <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span>nombre d'hommes d'Église et de dévots, même +sincères, les jouissances de la gueule sont comme une revanche licite +de ce qu'ils se retranchent sur le point que vous devinez. Ces +jouissances sont beaucoup plus assurées et beaucoup moins rapides que +celles de l'amour; par un bienfait de Dieu, elles sont presque aussi +vives, et tout aussi matérielles, et tout aussi grossières; et elles +sont permises! et bien plus largement que les autres, lesquelles ou ne +sont autorisées que dans un seul lit ou ne le sont pas du tout! Elles +sont, elles, permises à toutes les tables où l'on peut s'asseoir! +Quelle aubaine pour les âmes pieuses! Aussi en voyons-nous plus d'une +s'empiffrer théologalement.—Joignez, ici, que le grand appétit de +Tartuffe et ses connaissances de dégustateur ne sont pas pour déplaire +à un opulent bourgeois comme est Orgon, que l'on peut sans témérité +supposer ami de la bonne chère et fier de sa cave. C'est peut-être +tout justement en bien mangeant et buvant sec que Tartuffe a achevé de +le séduire.</p> + +<p>«Tartuffe rote à table?» D'abord, c'est Dorine qui le dit. Le digne +homme a pu avoir un jour un léger hoquet, que la haineuse servante a +exagéré, transformé en un bruit plus malséant. Et puis, n'oubliez pas +que les gens du dix-septième siècle ne mangeaient pas fort proprement: +ils prenaient la plupart des viandes avec leurs doigts, s'essuyaient +les mains à la nappe, jetaient les os par-dessus leur épaule. +<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span>La Bruyère écrit, par exemple, sans s'étonner: «... Si +Troïle dit d'un mets qu'il est insipide,—ceux qui commençaient à le +goûter, <span class="italic">n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le +jettent à terre...</span>» Or, tout se tient; et j'imagine que ces gens-là +étaient moins exacts que nous à se garder de certaines incongruités. +Notez que Dorine n'est pas précisément choquée des bruits vilains que +fait Tartuffe, mais qu'elle raille surtout la bienveillance avec +laquelle Orgon les salue:</p> + +<p class="poem10">Et, <span class="italic">s'il vient à roter</span>, il lui dit: Dieu vous aide!</p> + +<p>«S'il vient à roter...», entendez: si cela lui arrive, par hasard... +comme cela peut arriver à tout le monde...</p> + +<p>Du Tartuffe violemment caricaturé par Dorine, passons au Tartuffe +pieusement et béatement dessiné par Orgon.</p> + +<p>«Tartuffe, disais-je, n'a aucune finesse... Pour être un goujat et un +drôle, il n'en est pas moins un simple d'esprit... C'est par les +artifices les plus grossiers, les plus voyants, les plus faciles à +percer, qu'il a séduit Orgon.»—Mais, au contraire, Tartuffe paraît +fort intelligent en ceci, qu'il a su approprier ses moyens de +séduction à la sottise de l'homme dont il a fait sa dupe. Un de mes +correspondants me dit que Orgon peut fort bien être un bourgeois +notable, avoir été fidèle au roi pendant la Fronde, et <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> +n'être qu'un imbécile; et je suis tout à fait de cet avis, l'instinct +conservateur en politique n'étant pas nécessairement une preuve +d'intelligence. Les «soupirs» et les «grands élancements» à faire +retourner les fidèles, la terre «baisée à tous moments», et la puce +tuée «avec trop de colère», et «Laurent, serrez ma haire avec ma +discipline», ce sont donc là des traits tout à fait propres à frapper +l'imagination de cet idiot. Les finesses y eussent été fort inutiles. +D'ailleurs, la foi fait des miracles de plus d'un genre, et l'on a vu +souvent des dévots beaucoup plus intelligents qu'Orgon traiter avec la +déférence la plus sincère et la plus aveugle et prendre pour directeur +de conscience tel «petit Frère» aussi grossier et trivial que celui de +la <span class="italic">Rôtisserie de la reine Pédauque</span>...</p> + +<p>«Mais comment, disais-je encore, un bourgeois comme Orgon, et qui doit +avoir les préjugés de sa classe et de son rang, peut-il bien s'entêter +à donner sa fille à un ancien mendigot? Car enfin on ne voit guère +qu'un effet ordinaire de la dévotion soit de détourner les bourgeois +opulents du souci de marier richement leurs enfants.» J'oubliais +(volontairement? qui sait?) ces vers d'Orgon:</p> + +<p class="poem10">Sa misère est sans doute une honnête misère.<br> + Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,<br> + Puisqu'enfin de son bien il s'est laissé priver<br> + Par son trop peu de soin des choses temporelles,<br> + Et sa puissante attache aux choses éternelles.<br> + <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span>Mais mon secours pourra lui donner les moyens<br> + De sortir d'embarras et rentrer <span class="italic">dans ses biens</span>:<br> + Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme;<br> + Et, tel que l'on le voit, <span class="italic">il est bien gentilhomme</span>.</p> + +<p>Souvenez-vous que Tartuffe, même au temps de sa détresse, a conservé +un valet. Nous voyons un peu après, par les discours de Dorine, qu'il +parle volontiers de son nom et de sa noblesse. Et cette noblesse, +Dorine elle-même ne paraît pas la mettre en doute, lorsqu'elle dit à +Marianne:</p> + +<p class="poem10">Vous irez par le coche en sa petite ville...<br> + D'abord chez le beau monde on vous fera venir.<br> + Vous irez visiter, pour votre bienvenue,<br> + Madame la Baillive et Madame l'Élue<br> + Qui d'un siège pliant vous feront honorer...</p> + +<p>Bref, c'est du hobereau peut-être autant que du saint homme que le +bourgeois Orgon semble s'être entiché; et cette croyance à la +«qualité» de Tartuffe achève d'expliquer l'ascendant que Tartuffe a +pris sur lui.</p> + +<p>(Au surplus, des traits que nous jugeons grossiers et ridicules +pouvaient fort bien toucher un bourgeois qui, sans doute, comme +beaucoup de ses contemporains, lisait encore régulièrement la <span class="italic">Vie des +Saints</span>. La puce de Tartuffe lui rappelait celle de saint Macaire: «Si +comme Machaire eut tué une puce qui le poignait, il en issit moult de +sang; il se reprit qu'il avait vengé sa propre injure, et demeura +<span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span>six mois tout nud au désert, et en issit tout dérompu des +mouches et d'autres bêtes.» Traduction du frère Jehan de Vignay, +1496.)</p> + +<p>Et, enfin, j'avais tort de traiter Tartuffe de «mendigot». Tartuffe +n'a jamais mendié. Voici ce qui s'est passé, d'après Orgon. Orgon a, +de lui-même, remarqué ce saint homme qui ne lui demandait rien et se +contentait de lui offrir discrètement de l'eau bénite à la sortie de +l'église:</p> + +<p class="poem10"><span class="italic">Instruit par son garçon</span>, qui dans tout l'imitait,<br> + Et de son indigence, et de ce qu'il était,<br> + Je lui faisais des dons; mais avec modestie<br> + Il me voulait toujours en rendre une partie.<br> + «C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;<br> + Je ne mérite pas de vous faire pitié;»<br> + Et quand je refusais de le vouloir reprendre,<br> + Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre...</p> + +<p>Mélange de fierté décente et d'humilité chrétienne, Tartuffe a donc pu +apparaître à Orgon bien moins comme un mendiant que comme une façon de +bon Monsieur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul (excusez cet +anachronisme), intermédiaire de bonne volonté entre les personnes +pieuses et les pauvres. Et ces mots: «<span class="italic">À mes yeux</span>, il allait le +répandre», peuvent bien nous faire sourire: là où nous voyons +l'ostentation du personnage, Orgon n'a vu que son ombrageuse +délicatesse... Oui, je conçois de plus en plus qu'il se soit laissé +prendre.</p> + +<p>Ceci nous amène à la scène où Tartuffe fait son <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span>entrée. Son +second geste, le mouchoir tendu à Dorine, me paraît très conforme au +caractère qu'il a ou qu'il se donne, et au rôle qu'il joue dans la +maison. Et même, si j'ose dire toute ma pensée, lorsque Dorine répond:</p> + +<p class="poem10">Vous êtes donc bien tendre à la tentation,<br> + Et la chair sur vos sens fait grande impression?</p> + +<p class="noindent">cela est sans doute fort plaisant; mais enfin pourquoi Dorine, +pourquoi les femmes montrent-elles leur sein nu, si ce n'est en effet +pour «faire impression sur nos sens»? Ou si ce n'est pas cela qu'elles +veulent «en étalant leurs charmes», que diable veulent-elles donc? Il +se pourrait, ici, que la réplique de la servante ne fût pas non plus +sans «tartufferie». Car il n'est pas nécessaire d'être dévot pour être +hypocrite. L'argument de Dorine, c'est l'argument commode qu'on a +coutume d'opposer aux gens que scandalisent la lubricité d'un livre ou +l'immodestie d'une œuvre d'art; l'argument dont les chroniqueurs +badins et les auteurs de revues accablent l'honorable M. Bérenger: +«C'est vous qui êtes dégoûtant; et ce que vous voyez là, c'est vous +qui l'y mettez.» Les bons apôtres! Vrai, j'aime mieux l'impureté +franche et qui avoue.</p> + +<p>Continuons. «Tartuffe, disais-je, est si obtus que, voulant se +déclarer à une femme jeune, intelligente, nullement dévote, éminemment +<span class="italic">laïque</span>, il y emploie <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span>le style des manuels de piété.» Mais +veut-on qu'il se démasque tout de suite? N'est-il pas tout naturel +qu'il commence par user du langage qui lui est habituel et qu'on +s'attend à rencontrer dans sa bouche? Ce langage, d'ailleurs, c'est +Elmire elle-même qui le lui impose et qui l'y ramène. Tartuffe vient +de dire, à propos de son mariage projeté avec Marianne:</p> + +<p class="poem10">Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire;<br> + Et je vois autre part les merveilleux attraits<br> + De la félicité qui fait tous mes souhaits.</p> + +<p>Cela, c'est la langue ordinaire de la galanterie au dix-septième +siècle. Mais Elmire:</p> + +<p class="poem10">C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre.</p> + +<p>Alors, Tartuffe:</p> + +<p class="poem10">Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.</p> + +<p>Sur quoi Elmire, très prudente:</p> + +<p class="poem10">Pour moi, je crois qu'au Ciel tendent tous vos soupirs,<br> + Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs.</p> + +<p>Elle croit l'embarrasser et se sauver de lui en l'obligeant à ne +parler qu'en dévot. C'est donc en dévot qu'il parlera. Heureusement le +jargon de la dévotion a plus d'un rapport avec celui de l'amour +humain. Les locutions par lesquelles les mystiques <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> +traduisent leur amour de Dieu, il n'aura pas à les torturer beaucoup +pour leur faire exprimer l'adoration d'une femme. Insensiblement, il +tourne ce jargon en caresse. Et, par cela seul qu'il applique à une +passion profane le vocabulaire et les images de la «mystique» +chrétienne, il se trouve presque composer, sans le savoir, une sorte +d'élégie idéaliste aux airs déjà vaguement lamartiniens:</p> + +<p class="poem10"><span class="italic">Ses attraits réfléchis</span> brillent dans vos pareilles...<br> + Il a sur votre face épanché des beautés<br> + Dont les yeux sont surpris et les cœurs transportés;<br> + Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,<br> + Sans admirer en vous l'auteur de la nature,<br> + Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,<br> + Au plus beau des <span class="italic">portraits</span> où lui-même il s'est peint.</p> + +<p>Ainsi Lamartine:</p> + +<p class="poem10">Beauté, secret d'en haut, <span class="italic">rayon</span>, divin emblème...<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .<br> + Qui sait si tu n'es pas en effet quelque <span class="italic">image</span><br> + De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?<br> + Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,<br> + Sur son type divin ne l'a pas façonné?.....</p> + +<p>Si bien que Tartuffe apporte un secours imprévu aux théories de M. +Brunetière qui veut que la poésie lyrique de notre siècle ne soit que +l'éloquence de la chaire transformée... En tout cas, il y a ici dans +les discours de l'ardent gredin une grâce, équivoque sans doute, mais +qui ne laisse pas d'être enveloppante, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>et une flamme +trouble, mais chaude. Il n'est donc pas si bête de s'en être tenu au +jargon dévot.</p> + +<p>Quant au petit cours de casuistique que Tartuffe fait à Elmire, dans +leur second tête-à-tête, pour lever les scrupules qu'elle lui laisse +voir, il n'est point si étrange, ni si propre à estomaquer cette jeune +femme, qu'il semblerait au premier moment. Au temps de Molière encore +les «honnêtes gens» et les bourgeois n'étaient nullement étrangers aux +choses de la théologie. Il n'y avait pas tant d'années que la question +de la grâce avait été agitée devant eux dans <span class="italic">Polyeucte</span> et qu'ils +avaient lu passionnément <span class="italic">les Provinciales</span>,—tout de même que, sous +l'Empire, on se jetait sur la <span class="italic">Lanterne</span> de M. Rochefort (ce +rapprochement ne signifie pas que je juge les deux ouvrages +équivalents). Lors donc que Tartuffe expose à Elmire le «truc» de la +direction d'intention, elle a beau n'être qu'une assez faible +chrétienne, ces discours ne sont point de l'hébreu pour elle; elle a +du moins entendu parler de ces choses, et elle peut estimer Tartuffe +cynique, mais non point extravagant ni ridicule.</p> + +<p>(Sur cette question, d'ailleurs accessoire: «Tartuffe a-t-il la foi?» +j'en tiens pour ce que j'ai dit l'autre jour. L'hypocrisie dévote peut +être de deux degrés: ou l'hypocrite a la foi et singe seulement les +vertus qui lui manquent; ou il simule en même temps les croyances et +les vertus qu'il n'a pas. Ce deuxième cas est, selon moi, celui de +Tartuffe, et <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span>c'est sans doute parce que, dans la pensée de +Molière, l'imposture du personnage est <span class="italic">complète</span>, qu'il l'a nommé +<span class="italic">l'Imposteur</span>. Voyez aussi comme, au premier acte, il définit, par la +bouche de Cléante, l'espèce à laquelle appartient Tartuffe, et ce +qu'il dit de ces «francs charlatans»</p> + +<p class="poem10">De qui la <span class="italic">sacrilège</span> et trompeuse grimace<br> + Abuse impunément, et <span class="italic">se joue</span> à leur gré<br> + De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré.....</p> + +<p>Ajoutez que c'est surtout de nos jours qu'on s'est plié à concevoir le +mélange de la sincérité des croyances et de l'hypocrisie ou de la +scélératesse des actes. Le dix-huitième siècle philosophique +n'admettait même pas la sincérité des fondateurs de religions, et les +regardait tous comme des jongleurs. Et, enfin, si Tartuffe reproduit, +en somme, les maximes du très sincère et très croyant Escobar, il en +change singulièrement le ton, et y mêle (je persiste dans mon +impression) une ironie et presque une «blague» de pince-sans-rire.)</p> + +<p>J'ai fini de me réfuter. Reste le Tartuffe que j'appelais le «second +Tartuffe», et qui est, en réalité, le seul. Oui, Tartuffe est un, et +il n'y a qu'un Tartuffe. Seulement l'acteur qui le jouera fera bien de +se souvenir, après tout, de la figure qu'a pu prendre Tartuffe dans +l'imagination de Dorine: par où il sera conduit à nous mettre sous les +yeux un personnage intermédiaire entre le Julien Sorel que nous a +<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span>montré M. Worms, et le truand de sacristie que Dorine nous +dépeint; moins proche toutefois de celui-ci que de celui-là; bref, +quelque chose d'assez ressemblant à cet étonnant précepteur +ecclésiastique que nous révéla naguère un procès retentissant.</p> + +<p>Et maintenant me reprochera-t-on, une fois de plus, trop de +complaisance à plaider le pour et le contre, et trop de goût pour de +«vains exercices de rhétorique»? Celui-ci, du moins, n'aura pas été +entièrement vain, puisque, ayant retourné Tartuffe dans tous les sens, +me voilà, finalement, plus assuré de la vérité et de l'unité secrète +de cette illustre figure. Mais, au surplus, pourquoi mes oscillations +ne seraient-elles pas la marque d'un esprit scrupuleux et modeste? Ces +incertitudes impliquent le sérieux,—bien loin de l'exclure, comme +quelques-uns le disent. On peut fort bien manquer d'assurance à +définir un personnage de drame ou de roman,—et ne point manquer de +décision à distinguer le bien du mal; on peut être hésitant dans ses +investigations et jugements littéraires,—et ferme sur ses principes +de conduite. Il y a des gens qui s'admirent et qui se croient l'âme +belle, énergique et généreuse parce qu'ils ont sur tout des opinions +violentes, insolentes, absolues et instantanées; comme si la manie +affirmative était une présomption de beauté morale! Oh! que je me +méfie! et combien j'ai peur que, tout au contraire, cette inaptitude à +considérer les aspects divers des choses n'entraîne l'incapacité +<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span>de se connaître soi-même et de voir sa pauvre vie comme elle +est, et toutes les tristes suites de l'aveuglement sur soi! Vagues, +vides et bruyants, dupes des mots, dupes des modes qu'ils se figurent +créer et qu'ils suivent avec fracas, n'hésitant jamais parce que +jamais ils n'examinent, ceux-là peuvent me traiter de faiseur de +tours. Ils ne comptent pas.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<a id="toc" name="toc"></a> +<ul class="none"> +<li><a href="#page001"><span class="smcap">Marceline Desbordes-Valmore</span></a>.</li> +<li><a href="#page047"><span class="smcap">L'Amour selon Michelet</span></a>.</li> +<li><a href="#page067"><span class="smcap">Victor Duruy</span></a>.</li> +<li><a href="#page095"><span class="smcap">Les Snobs</span></a>.</li> +<li><span class="smcap">Figurines.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page103">Horace</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page108">Alfred de Vigny, ou l'orgueil sauveur</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page116">J. K. Huysmans</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page121">Henri Lavedan</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page126">Émile Faguet</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page130">Paul Deschanel</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page138">Alphonse Daudet</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page144">La République française</a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page147">Bernadette de Lourdes</a>.</span></li> +<li><a href="#page154"><span class="smcap">Philosophie du costume contemporain</span></a>.</li> +<li><a href="#page162"><span class="smcap">Objection d'un moraliste contre l'Exposition de 1900</span></a>.</li> +<li><a href="#page168"><span class="smcap">Pour encourager les riches</span></a>.</li> +<li><a href="#page176"><span class="smcap">Malaise moral</span></a>.</li> +<li><a href="#page184"><span class="smcap">Casuistique</span></a>.</li> +<li><a href="#page191"><span class="smcap">Bilan des dernières divulgations littéraires</span></a>.</li> +<li><a href="#page200"><span class="smcap">Avantages attachés à la profession de révolutionnaire</span></a>.</li> +<li><a href="#page208"><span class="smcap">Les brimades</span></a>.</li> +<li><a href="#page215"><span class="smcap">Chirurgie</span></a>.</li> +<li><a href="#page223"><span class="smcap">Le patriotisme</span></a>.</li> +<li><a href="#page230"><span class="smcap">La charité</span></a>.</li> +<li><span class="smcap">Abel Hermant.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page237">—<span class="italic">Les Transatlantiques</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Henri Lavedan</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page244">—<span class="italic">Catherine</span></a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page250">—<span class="italic">Le nouveau Jeu</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Maurice Donnay.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page255">—<span class="italic">L'Affranchie</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Victorien Sardou.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page260">—<span class="italic">Paméla</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Alfred Capus.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page267">—<span class="italic">Mariage bourgeois</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Jules Lemaître.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page280">—<span class="italic">L'aînée</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Berton et Simon.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page291">—<span class="italic">Zaza</span></a>.</span></li> +<li><span class="smcap">Octave Mirbeau.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page297">—<span class="italic">L'épidémie</span></a>.</span></li> +<li><a href="#page305"><span class="smcap">Réponse à M. Dubout</span></a>.</li> +<li><span class="smcap">Deux tragédies chrétiennes.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page317">—<span class="italic">Blandine</span></a>.</span></li> +<li><span class="add2em"><a href="#page331">—<span class="italic">L'incendie de Rome</span></a>.</span></li> +<li><a href="#page338"><span class="smcap">Les deux Tartuffe</span></a>.</li> +</ul> + +<p class="p4 center">Paris.—<abbr title="société">Soc.</abbr> <abbr title="française">Franç.</abbr> <abbr title="d'imprimeur">d'Imprim.</abbr> et de <abbr title="libraire">Libr.</abbr> (Lecène, Oudin et C<sup>ie</sup>)</p> + +<p class="p4 noindent"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<strong>Note 1:</strong> Le feuilleton du <span class="italic">Journal des +Débats</span>.<a href="#footnotetag1"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + +<p class="noindent"><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<strong>Note 2:</strong> Il resterait à définir la profonde et l'originale piété +de Marceline; puis à caractériser sa poésie,—poésie d'ignorante +géniale, poésie admirablement passionnée et spontanée (parmi quelque +naïf fatras) essentiellement <span class="italic">musicale</span>, et qui tantôt fait +ressouvenir de Lamartine, tantôt fait présager Verlaine. Mais j'ai dû +interrompre cette étude, et je suis aujourd'hui trop loin du courant +de sensibilité qu'il faudrait pour la reprendre.<a href="#footnotetag2"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + +<p class="noindent"><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<strong>Note 3:</strong> La citation complète est: «... de gens qui ne sont ni de +leur temps ni de leur pays».<a href="#footnotetag3"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + +<p class="noindent"><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<strong>Note 4:</strong> Cet article est excessif; je le garde pourtant, parce que +je crois qu'il renferme quelque utile vérité parmi d'évidentes +exagérations.<a href="#footnotetag4"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + +<p class="noindent"><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<strong>Note 5:</strong> M. Brunetière.<a href="#footnotetag5"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + +<p class="noindent"><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<strong>Note 6:</strong> La <span class="italic">Revue des Deux-Mondes</span>.<a href="#footnotetag6"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + +<p class="noindent"><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<strong>Note 7:</strong> Voici mon texte: «... Que si, malgré tout, on ne s'en est +pas aperçu, je n'en sais que dire, sinon que cela nous donne le niveau +intellectuel du public», etc. Et: «Cela me fâche qu'on puisse dire +que, même dans des pièces qui passent pour chefs-d'œuvre, certains +effets dramatiques ont pour condition première l'inattention du +public, sa facilité à être dupé, et presque sa sottise.»<a href="#footnotetag7"><span class="smaller">(Retour au texte)</span></a></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les Contemporains, 7ème Série, by Jules Lemaître + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPORAINS, 7ÈME SÉRIE *** + +***** This file should be named 23508-h.htm or 23508-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/3/5/0/23508/ + +Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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